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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - HISTOIRE DU CONSULAT - - ET DE - - L'EMPIRE - - - - - FAISANT SUITE - - À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE - - - - - PAR M. A. THIERS - - - - - TOME NEUVIÈME - - - - - [Illustration: Emblème de l'éditeur.] - - - - - PARIS - PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 60, RUE RICHELIEU - 1849 - - - - -L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie), le 3 décembre 1849. - - -PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36. - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE. - - - - -LIVRE TRENTE ET UNIÈME. - -BAYLEN. - - Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à - Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. -- - Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. -- - Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII - et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. -- - Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la - Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de - Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de - juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France, - levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières - mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de - l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de - Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes - polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de - Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère - celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête - d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les - Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à - coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de - Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son - séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie. - -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea, - les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive - force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés - français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à - Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily - à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée - dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se - rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont, - entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se - rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre - position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. -- - Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans - les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de - tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le - général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du - maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont. - -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. -- - Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les - frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le - général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége - devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles - troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord - de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en - Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve - en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements - militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur - Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de - l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement - du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et - brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de - cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil - qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de - l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de - Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans - succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. -- - Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division - Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le - général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté - qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient - prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la - Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination - du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de - Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se - présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette - position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement - accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos - d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le - général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général - Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le - général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les - Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de - la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la - Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. -- - Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce - conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à - Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de - cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant - cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les - insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le - général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses - lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. -- - Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen. - -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen. - -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature. - -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec - permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares - traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle - dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement - des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid. - -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général - Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une - partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre - l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une - inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans - Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. -- - Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général - des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer - l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à - seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps - d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur - Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne. - -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille - Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à - la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. -- - Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De - toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain - compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et - son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon, - promptement et cruellement puni de ses fautes. - - -[En marge: Mai 1808.] - -[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses -illusions sur l'Espagne.] - -Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne -et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait -conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il -aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt -universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les -cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes -soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les -Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une -insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà -détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il -lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir -regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute -commise à Bayonne. - -[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des -événements de Bayonne.] - -Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps -par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant -paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour, -d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la -reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement -éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente -s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne -partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et -même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une -régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon, -animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple, -moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur -fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de -leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et -irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même -eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines, -cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci -ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance -d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la -tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du -repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues -et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos -loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des -campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa -manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789, -avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il -allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions -démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation -du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le -trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les -deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de -la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se -mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire: -c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il -confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il -allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme. - -Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je -me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il -m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le -monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent; -et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir -à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un -torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté -de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut -peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en -repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux -il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait -tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus -puissantes armées et les plus grands généraux. - -Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de -celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et -le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on -l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat, -mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés -isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans -l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater -l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible -répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les -contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et -silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une -main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le -détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des -couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait -dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement -soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos, -ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au -sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force -suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille -vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène, -Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos, -Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout, -peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en -admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre -la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée. -Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes -soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à -Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la -droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec -environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme -la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les -Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant -l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et -n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans -doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par -une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien -évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer -une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement. -Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se -passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec -tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente -passion près d éclater. - -[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était -dans les hôpitaux.] - -[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.] - -Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée, -accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne -en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient, -disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville, -devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait -de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le -tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à -Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà -les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre -lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la -population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription -générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France, -et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces -projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers -détails. Des quantités considérables de menottes avaient été -fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée -française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux -conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en -avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où -cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée -française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à -la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une -expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des -attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule -d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi -français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une -nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient -tous les emplois. - -[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.] - -La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire -déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être -violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à -deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en -allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant -armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à -l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques -jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta, -non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne. -Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit -vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un -asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers -Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et -Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la -Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de -troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient -partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse -et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils -avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux -espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette -désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir -l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la -malheureuse Espagne. - -[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.] - -[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.] - -Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était -le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si -on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et -c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait, -outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes, -la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps; -puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné -d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et -renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général. -Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le -général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et -c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il -fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au -service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding -avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être -joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper -Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois -régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga, -avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le -général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait -qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion -française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non -celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être -déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités -militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les -classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de -finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient -volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles -aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant, -aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre -violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât -d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait -pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui -attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses -enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir -immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à -coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée -de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se -servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les -Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la -campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une -punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur -Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur -Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en -avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui, -pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables, -avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la -vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois -qu'elle est émue et excitée! - -L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue, -que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique, -suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on -se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et -on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple, -les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble -avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans -cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la -curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il -ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste -incendie. - -[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à -Ferdinand VII.] - -[En marge: Effet soudain de cette publication.] - -Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la -nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand -VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à -la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur -de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque -par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à -Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour -qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance -officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la -captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence -inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et -cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané, -général, immense. - -[En marge: Insurrection des Asturies.] - -[En marge: Déclaration de guerre à la France.] - -[En marge: Envoi de députés en Angleterre.] - -À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux -circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte -provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et -secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté -le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de -Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde -se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage -qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée -par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province, -qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les -innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il -n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient -complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et -le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par -l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens -des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin, -le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit, -se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les -déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour -son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage -du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de -Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer, -quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on -n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements -de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et -on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de -la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux -royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par -l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie -distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On -fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection, -dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour -une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la -Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à -Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre. -L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de -Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur -et écrivain. - -[En marge: Massacre empêché par un chanoine.] - -Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait -malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et -le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans -les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en -arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols -envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux -offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la -province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une -insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le -colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment -d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers -lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le -mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq -personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour -apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte -voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de -l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude -composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à -des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé -séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un -chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait -le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à -les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour -empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt -l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement -sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les -plus dévoués à leur pays. - -[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.] - -[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir -cette agitation.] - -[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se -sert pour faire éclater l'insurrection.] - -L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours -celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le -maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où -ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà -transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente, -à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les -coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon, -que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer -d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus -long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies -par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au -signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait -encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la -plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de -subordination militaire et administrative dominait dans cette -province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine -général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme -sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un -peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à -maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs -militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme -prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment -de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la -main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi -à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait -éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de -l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la -Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On -avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans -les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas -osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter -le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce -spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule -d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes -qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_ -et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se -jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs. -Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut -envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on -n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit -obligé de s'enfuir. - -[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme -dans les Asturies.] - -Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre -déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et -la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante -ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer -tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut -immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons -abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de -Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux. -Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le -besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et -on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme -excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de -ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la -sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du -Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population -insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il -employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les -nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire -de quelque valeur. - -[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.] - -En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice, -afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de -Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre -Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au -placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni -des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions -désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il -y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de -quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime -qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines -généraux. - -[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la -Vieille-Castille.] - -[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de -la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.] - -La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À -l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon, -l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes -formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une -levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux -d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine, -et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à -Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à -l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons, -quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements -insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don -Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la -discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les -Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût -résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait -recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la -blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient -d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier -agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et -de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de -Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon -avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible -que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications, -s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de -la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre, -paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons -fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes -françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée -par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce -spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait -comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée -en masse et sa déclaration de guerre. - -[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.] - -[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée -française.] - -Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se -trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont, -la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea -aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un -collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni -au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même -exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez -de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces -nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la -cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à -Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient -guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale -croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les -provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède, -qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait -été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât, -assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de -l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le -prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient -partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les -provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes -espagnoles. - -[En marge: Insurrection de l'Andalousie.] - -[En marge: Meurtre du comte del Aguila.] - -[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.] - -[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de -l'ancien régime.] - -Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la -distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau -centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti -des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle -n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint -Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai -au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à -Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de -Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution -française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux -nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec -des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre -les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à -Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le -nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec -Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent -d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville -un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de -Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun -accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le -soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule -assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des -soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la -Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes, -l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple -de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de -cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme -et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était -transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville -resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela -se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la -populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration -de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui -plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et -puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres. -Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se -proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait -pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant -l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au -milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet -enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre. -L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte -comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la -démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On -accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de -secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte -del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en -son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec -elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui -ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le -sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des -tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila -fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la -prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la -multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au -milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à -s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées -par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la -France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi -de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les -soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême -d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à -Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En -déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les -armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et -on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin -d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et -appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des -étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux -insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques -promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne. - -[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de -Solano, capitaine général de l'Andalousie.] - -C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car -c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del -Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des -nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait -dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à -l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général -Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé -à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du -moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro, -caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la -population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits, -très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort -imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il -l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville, -avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les -conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de -défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de -généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut -d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se -réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle -fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection -et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se -rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait -déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de -condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de -Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez -le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec -le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à -commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui -arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait -pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut -cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du -consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant -de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se -réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois -années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion -favorable pour sortir. - -Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait -sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous -les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se -repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et -bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine -anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des -vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de -Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur -poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le -champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les -bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers. -C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la -marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis -de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on -commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison, -l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire -écouter. - -La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le -marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et -plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté -lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il -restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre -la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer -plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on -s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire -brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des -hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une -fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait -aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu -populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer -avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel -pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au -milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait -de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano, -voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à -Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine -attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces -furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet -Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit -le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup -mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave -militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance -aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses -meilleurs généraux. - -[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de -Cadix.] - -[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général -de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.] - -Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous -beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé -par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il -entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre; -ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après -avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla, -toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple -espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à -faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse -pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la -suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les -Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les -forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême -sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des -émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la -Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq -mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la -trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure -aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise. -Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles -des hommes. - -[En marge: Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque, -s'associe à l'insurrection.] - -Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au -camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le -général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il -ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme -tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre -que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le -pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup -ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé, -plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions -du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout -aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses -collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat, -envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru -accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un -prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration -française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru -pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi -générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y -associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de -Séville, blâmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite -qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait -au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il -s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le -reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18 -mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au -soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En -décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au -général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta. -Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix. - -[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.] - -L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de -l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et -consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le -haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un -officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les -bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à -la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le -gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats, -en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta -aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux -Français. - -[En marge: Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le -comte de la Torre.] - -L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette -province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les -commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres, -et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique -vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup -de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour -de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz -s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le -drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui -retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se -porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais -n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les -accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux, -et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit, -s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le -comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le -tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect -comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée -téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à -parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés. -Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en -prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications -arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait, -disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations -du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit -son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le -poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un -asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort -de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la -suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les -armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de -Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près -d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps -d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à -la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles -entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur -offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur -dévouement. - -[En marge: Événements de Grenade.] - -[En marge: Envoi d'un commissaire à Gibraltar.] - -À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea -également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il -lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint -Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute -l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré -avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la -turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général -Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de -la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui -n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la -guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30 -était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on -demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi -prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on -obligea le gouverneur général Escalante à former une junte -insurrectionnelle dont il devint président. La levée en masse fut -aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune -professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M. -Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions -et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse -population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la -manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses, -l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon -voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route -d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui -les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait -qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en -suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva -déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené -à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine, -fut nommé commandant général des troupes de la province. - -[En marge: Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de -plusieurs autres Espagnols suspects.] - -Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À -Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent -assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de -Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles -Tudo, fut, d'après le voeu de la populace, arrêté et conduit à -l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans -une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut -lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres -personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé -Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à -introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés -pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et -déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient -plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple -assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat -des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt -obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le -savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le -meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation -espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un -crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se -débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y -avait été fusillé par les paysans de la Manche. - -[En marge: Soulèvement de Carthagène et de Murcie.] - -[En marge: Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des -Baléares devait se rendre à Toulon.] - -Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène -avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de -mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral -Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la -flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de -proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut -formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre -expédié à la flotte espagnole. Le soulèvement de Carthagène livrait -aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui -furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à -l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24 -mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez -de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les -commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la -main aux Valenciens. (Voir la carte nº 43.) - -[En marge: Horribles événements de Valence.] - -[En marge: Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de -Valence.] - -[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.] - -Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et -avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse -Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention -à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux, -n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour -même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se -souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur -populaire, lisant à la foule assemblée la _Gazette de Madrid_, qui -contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: _À bas les -Français! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de -lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans -l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef. -Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et -audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se -rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista, -qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui -complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il -l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux -peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_, -principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions, -le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. La -formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus -grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de -la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez -énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne, -riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en -masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui -s'empressa de les envoyer. - -[En marge: Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon.] - -Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du -patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées, -semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-coeur -un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne -entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de -l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid, -et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de -Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée. -Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les -fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à -Madrid contre le peuple insurgé. La fille du comte de Cerbellon, -présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces -dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule, -qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière -nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les -vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces -barbaries celui des plus nobles dévouements! - -[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.] - -Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait -de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don -Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la -junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce -que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour -rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le -troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le -bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de -l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à -Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui -s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père -Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins -courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un -ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à -la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes, -s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait -arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour -la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint -à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une -populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la -ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré -de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat, -l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et -promena sa tête au bout d'une pique. - -[En marge: L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine -Calvo, scélérat venu de Madrid.] - -[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre -les Français détenus à la citadelle.] - -[En marge: Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de -Valence.] - -La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes -classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse -française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les -dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans -parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui -s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une -victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain -Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. Ce rival était un -fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions -s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes, -lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds. -Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ -plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion -extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et -était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème -ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser -d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la -citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants -attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux -établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité, -et pour les soustraire à la férocité de la multitude. L'atroce Calvo -avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste -agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de -pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y -consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une -poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit -dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux -Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient -précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces -infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants, -par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À -peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils -furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang, -épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur -restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires -allait défaillir, parut céder à leur voeu, et se chargea d'emmener -avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un -lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice. -Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur -gouvernement, sans y avoir aucune part! - -[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrêter les crimes de -Calvo.] - -[En marge: Huit Français encore égorgés dans le sein même de la -junte.] - -Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace, -ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté -de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de -dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put -prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher. -Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand -scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Il restait huit -malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne -sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de -l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les -laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des -membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur. - -[En marge: Le père Rico réussit enfin à renverser le pouvoir de Calvo, -et à faire condamner celui-ci au dernier supplice.] - -Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père -Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte, -attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint -à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux -Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa -prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les -brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à -s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la -juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque -peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre. - -[En marge: L'insurrection contenue à Barcelone éclate dans le reste de -la Catalogne.] - -Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de -la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La -puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes, -habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de -s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes -les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les -lieux publics, la haine dans le coeur, la colère dans les yeux. Mais -le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français, -moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et -du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait. -Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune -peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à -l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port -d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les -récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce -témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait -de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans -les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple -des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se -procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre -accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du -fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé, -disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la -ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes -comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments -italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le -fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau -tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée -française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection. -L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur -conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des -Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si -près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et -Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme. - -Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida, -s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant, -Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre -de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent -été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées -à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale -aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie -dans ses progrès. - -[En marge: Troubles à Saragosse, et insurrection de l'Aragon.] - -[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant -en chef de l'Aragon.] - -[En marge: L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de -l'armée française.] - -Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière, -comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole. -C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant -Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À -l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications, -le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à -l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant -timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et -remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le -lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et -s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général -Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la -main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la -Navarre, étaient fort hésitants. Le peuple, que le zèle le plus exalté -aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on -fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son -ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph -Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du -royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans, -ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement -résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les -regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne, -et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa -patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi -qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces -particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général. -Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort -brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien -professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs -lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la -politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme -héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du -commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une -levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population -aragonaise. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé. -Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de -l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes -françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre -droite, et en arrière même de nos colonnes. - -[En marge: Juin 1808.] - -Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût -concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous -l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les -événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette -insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes -classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et -bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements -insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour -se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur -fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement, -férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique -enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que -l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le -résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des -anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour -opposer à la France ses propres armes. - -[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection -arrivent à Bayonne.] - -Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne -furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait -Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers -jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à -droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les -Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des -communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce -moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus -souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français -ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la -Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les -autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation; -mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le -courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de -mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par -les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des -lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé. - -[En marge: Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir -l'insurrection espagnole.] - -Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de -Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près -de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur -accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour -arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il -avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du -maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières, -composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle -avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes, -et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division -Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro -13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a -vu, le corps du maréchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps -polonais admis au service de France, et consistant en un superbe -régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le -titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de -15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second, -troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené, -soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et -15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les -faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du -camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à -Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et -l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus -d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris. -S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait -pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y -suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à -réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier -remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne -formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le -titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à -recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans -ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils -avaient à parcourir. - -[Note 2: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e -régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et -16e.] - -[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la -complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait -naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant -de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les -numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32, -qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie, -et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes. -Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés -avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient -détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y -avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts -pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient -pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de -réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du -général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des -divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes -bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie. -Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui -concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait -Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces -catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art -prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut -surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art -prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de -l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.] - -[En marge: Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et -au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.] - -[En marge: Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade.] - -[En marge: Ordres relativement à Ségovie et à Valence.] - -Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño -avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour -faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général -Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à -cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les -lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six -bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques -troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant -un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur -Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon. -Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait -précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion -avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force -devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au -maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec -Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur -Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il -expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et -donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé. -Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée -la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une -colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à -gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits -vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de -Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps -auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y -retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient -pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient. -Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes -(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général -Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division -Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la -Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de -Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le -maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes. - -[En marge: Ordres relativement à l'Andalousie.] - -[En marge: Direction donnée au corps du général Dupont.] - -Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix -que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il -avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui -semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et -où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il -avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède, -une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût -ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant -expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la -nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le -général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la -Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait -toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de -maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas -qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas -lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue -dans ses faveurs et ses rigueurs! - -Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne, -sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers -renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du -général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle -pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui -donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de -la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à -Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de -Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La -division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la -frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments -suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait -concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à -20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et -troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir -l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut -prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui -préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de -l'amiral Rosily. - -Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux -divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car -ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient -considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les -cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille -hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient -accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez -pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point -l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre -fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais -royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans -lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les -caisses, tout le bagage enfin de l'armée. - -[En marge: Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général -Verdier.] - -Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord, -indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour -les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Le général -Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ -deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur -Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont -sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par -les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au -matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de -gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille, -avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de -matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon -montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient -façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers -retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de -bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos -jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on -avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut -si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner -Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins -dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en -tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes -qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On -prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches -d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à -leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière -exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de -30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut -immédiatement distribuée. - -[En marge: Prise et répression de Ségovie par la division Frère.] - -Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande -idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le -général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au -corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle, -qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les -10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à -la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée -d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche, -d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid -par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga, -qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir -traversé Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le -général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement -en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc -traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à -Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général -Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur -Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie, -et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant -toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et -mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces -obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur -de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de -l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une -incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de -baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres, -qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés -de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas -se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants -de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent, -cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre -pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission -envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace -sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le -général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara -de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire. - -[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de -Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville.] - -Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade -sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général -Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Ils -avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire -de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui -ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent -que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de -leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua -prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y -entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de -l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il -traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme, -qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte -de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques -instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues. -Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux -sanglants de son cadavre. - -[En marge: Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du -général Lasalle au pont de Cabezon.] - -Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre, -causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré -lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression -douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une -populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte -au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid. -C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle, -partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier -de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en -fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille. -Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était -tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec -la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français. -Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les -plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort -semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit -avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques -déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de -l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine, -et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la -Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel -passait la grande route de Burgos à Valladolid. - -Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son -chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité. -À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des -principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général -Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres -pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de -Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures -du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup -de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière -sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le -pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la -Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui -en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le -général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs -du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution -accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur -leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie, -et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y -eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se -pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de -la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le -général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division, -le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga -promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un -assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés -composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des -Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid -consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui -l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin -des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et -si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques -cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à -travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on -méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes -régulières et habituées à vaincre l'Europe. - -[En marge: Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés -de Saragosse.] - -Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité -d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de -Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup -de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de -la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra -plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que -l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on -croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité, -mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce -qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même -confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait -organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois -mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six -bouches à feu. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de -Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée -d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que -les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des -Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En -marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les -villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra -même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que -toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et -conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des -moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans -l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face -de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se -porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et -tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du -rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les -hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de -Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant -précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les -ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu -en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens -violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force. -Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même -on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses -jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les -positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les -lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent -quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de -charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller -la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et -grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes -morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux -insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur -fuite à travers la campagne. - -[En marge: Nouvelle affaire à Mallen.] - -Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la -campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se -porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les -villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est -la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les -journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre -la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée -les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, après avoir assuré -ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé -devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de -Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10 -mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en -avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était -pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un -premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne, -tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que -de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc -le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui. -Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur -firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour -les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un -millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans -l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine -d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans -espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent -entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes -choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits -combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de -l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous -la lance des Polonais. - -Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse, -rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les -traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer -précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne -les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au -lendemain son apparition devant Saragosse. - -[En marge: Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.] - -[En marge: Impossibilité de brusquer la prise de cette ville -importante, et nécessité de s'y arrêter.] - -Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive -force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille -cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes, -remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se -défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les -intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages -voisins, n'était pas chose facile. Un vieux mur, flanqué d'un côté par -un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros -couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait -Saragosse (voir la carte nº 45). Bien qu'une grande confusion régnât -au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez -mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits -qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se -plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y -avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister -à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans -pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue -inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient -de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils -étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs -sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux -auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible. -Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite -troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense -population de furieux, et entendit partir de toutes parts une -incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale -force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que -six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre, -et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne, -réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en -artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et -qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse, -mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur -pris, conquérir l'un après l'autre. - -[En marge: Opérations du général Duhesme en Catalogne.] - -En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature, -mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la -campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le -contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la -campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de -gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille -Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone, -depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone, -Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux -étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque -sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins, -ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la -division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main -au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route -de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se -passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division -française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande -route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants, -en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa -division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva -fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le -régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le -général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur -parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les -prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un -moment, dans cette place importante. - -[En marge: Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat.] - -Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des -forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos -troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des -rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait -pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui -coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est -l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat. -La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette -rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme -dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule -au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le général -Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de -prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le -général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie, -avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller -ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier, -parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent -le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi -aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi -jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger -sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les -villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout -autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts, -rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il -prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de -tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg -d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui -fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient -des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des -pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au -passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au -premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont -lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après -avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7 -juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques, -sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière -des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers, -des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se -couvrir pour combattre. - -[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur -le Llobregat.] - -Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général -Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat, -occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey. -Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à -intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Le -général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir -un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois -colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe -du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de -l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés -par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup -d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent -San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants -dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du -peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un -peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint -dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout, -étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et -la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une -multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le -général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne -que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal -Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls, -tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à -Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler. - -[En marge: Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi -de l'Espagne.] - -Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des -ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les -Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de -l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi, -s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un -état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en -attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal -Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le -maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général -Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le -général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que -commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur -la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du -maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division -Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante -par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont, -revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée -vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la -capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie -et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché -qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la -province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point -Guadalaxara. - -[En marge: Marche du maréchal Moncey sur Valence.] - -Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français -de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être -suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500 -cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de -10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa -réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière -réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le -départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles -désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que -ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey -entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises, -jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier -jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le -quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte, -pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi -qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur -accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey -ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout -des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la -guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le -servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du -centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le -calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune -difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il -alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca. - -[En marge: Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général -Chabran le temps de s'approcher de Valence.] - -Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des -nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il -comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le -séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne -laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien -ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que -l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux -massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la -population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était -informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait -que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la -mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de -s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas -déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit -le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour -Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au -moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se -proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses -troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur -la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette -manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages, -mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection -le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence. - -[En marge: Marche du général Dupont sur Cordoue.] - -[En marge: État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le -général Dupont y arrive.] - -Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers -l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été -rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient -les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et -par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer -la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les -marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous -les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs -et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les -Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4]. -Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette -province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume, -apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine -contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions -infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans -éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena -(voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre -mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le -théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de -Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les -populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés. -Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños, -commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à -la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents -qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup -d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce -qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone, -de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à -rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être -enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être -un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec -soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le -soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de -réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces -considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature -à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de -fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir -toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait -guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout -en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major -général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la -réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer -l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une -_promenade conquérante_. - -[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques, -et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils -sont importants à constater avec précision, parce que le général -Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en -supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup -plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir -vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient -du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états -particuliers de Napoléon.] - -[En marge: Arrivée à Baylen.] - -Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se -trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et -résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et -frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4 -juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de -l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de -marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à -réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son -corps d'armée. - -[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.] - -À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient -se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé -jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands -qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans -de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il -avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et -quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont -15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on -appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le -Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires, -le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont, -qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit -mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à -descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue. -Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de -l'aurore, en face même du pont d'Alcolea. - -[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la -grande route d'Andalousie.] - -[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont -d'Alcolea.] - -La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était -pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue -suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est -tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le -pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts -partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques -palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de -soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les -cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui -est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au -pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue, -située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine -de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir -soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de -quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont -d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une -sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au -village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au -moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre -et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et -d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite -qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs -d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village -d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches -à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin -encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les -assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant -passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou -quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient -les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant -qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea. - -[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.] - -Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les -oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre -maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps -qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux -lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin -en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le -général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux -bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de -réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs, -rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses, -et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia, -pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la -précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de -marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il -n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne -pas perdre du monde en tâtonnements. - -[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.] - -Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant -engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le -général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute. -Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive -fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent -dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui -avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La -redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le -franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur -capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits -à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième -légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea, -défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que -dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua -aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et -passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut -bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général -Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps -espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de -nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le -Guadalquivir en désordre. - -Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués -ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans -l'intérieur du village d'Alcolea. - -Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le -fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de -l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en -laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros -des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un -plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se -reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau -en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les -intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont -la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi -comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous -livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques -prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie. - -[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.] - -[En marge: Sommation restée sans réponse.] - -[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.] - -[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.] - -[En marge: Sac de Cordoue.] - -On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour, -et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la -belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général -Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître, -et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une -armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En -conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant -la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le -corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des -Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent -d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les -officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était -donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du -canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il -fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une -beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient -embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette -résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les -occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres. -Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient -poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le -pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat -dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une -des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée. -Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix -de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas -grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la -guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils -pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour -remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils -voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des -meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de -fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres -entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère -de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer -toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes, -firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et -il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres -soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont -de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire -aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution, -et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à -piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce -moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos -soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui -eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit -plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la -générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils -n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il -n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées -hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux, -l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait -pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le -sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse -hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant -plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à -côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués. - -[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.] - -Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes, -redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au -drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés -habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés -pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris -d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux -saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les -couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On -retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux -publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût -aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à -leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva -porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris -plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et -provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé -à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant -des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour -payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés -rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée -française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans -leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner -lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses, -c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin -de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et -qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments -que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se -rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers, -combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement -pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en -définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter -en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des -soldats de leur nation. - -[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux -généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée -d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient -indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille -francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et -fort détaillée.] - -[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue, -et redoublement de haine contre les Français.] - -Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et -exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la -terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet -de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur -lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres -couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre -des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la -profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères, -car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage -avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de -quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri -néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez -détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la -haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier, -et, autant qu'on le put, on tint parole. - -[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.] - -À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans -laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit -nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient -répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés, -envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant -sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou -blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances -atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ, -envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La -femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été -assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut -lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement -de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à -fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans -Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par -conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les -habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres -sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre -considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec -un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres -quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en -allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à -moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale, -la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées -victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au -massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit -frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi -un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats, -qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme -ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe, -qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares. - -[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des -renforts.] - -Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette -grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais -n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille -Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en -mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions -Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les -avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de -dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à -vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur, -éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général -Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne, -sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous -les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience -les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine, -après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir -néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de -la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les -courriers sans en laisser passer un seul. - -[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour -s'organiser.] - -Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue, -attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de -consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes, -se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique -moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et -commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les -rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient -formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les -instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui -préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la -situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la -non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante, -augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral -des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à -Cadix. - -[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu -à Cordoue.] - -[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte -française.] - -L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé -de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace. -Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se -maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour -la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir -égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à -demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots -français. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter -contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à -quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à -cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres -espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul -homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix, -près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état -d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux. -Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins -auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des -vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés -aveuglés et d'ennemis barbares. - -[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général -Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne -au fond de la rade.] - -Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de -Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il -avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait -proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en -s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division -espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à -prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols -seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à -faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on -affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements -maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours -des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. L'amiral -Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont -qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant -certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de -l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le -mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris -position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait -continué d'occuper l'entrée. - -C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps -que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais -bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents -du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de -gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte -française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un -grand mal pour Cadix et son vaste arsenal. - -[En marge: Description de la rade de Cadix.] - -Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade -de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la -Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les -alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des -bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a -profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et -lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la -fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est -construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui -porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de -Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux -flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un -vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec -les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la -Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque, -une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de -l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans -l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser -les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les -défenses et les batteries. - -[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs -d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.] - -En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras -dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade, -en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes, -l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il -forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus -hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux -tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être -à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre -long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait -fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent -seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet. -Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre -cette manoeuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à -la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de -chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse -artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent -une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de -vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre -de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir, -exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et -privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le -plus de mal. - -[En marge: Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à -canonner la flotte française sans lui faire de sommation.] - -[En marge: Horrible canonnade continuée pendant deux jours.] - -[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et -les Espagnols.] - -[En marge: Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville.] - -Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se -donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre -l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et -deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze -bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le -_Prince-des-Asturies_, destiné à devenir français, avait été rapproché -de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir -d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui -les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux -celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous -une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate -qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une -vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l'état de la -marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre, -qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans -presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de -l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les -bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et -coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à -trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le -lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans -interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes -circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat, -nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord -sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués, -46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient -détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était -agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour -un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une -boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait -pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de -désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire -pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir -l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une -rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit -insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir -quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se -rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et -refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux -conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne -le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans -la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent -décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de -déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en -concevoir, aucune crainte. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait -agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était -obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue -à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la -proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M. -de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour -préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral -Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du -général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y -consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la -vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la -présence de l'armée française. - -[En marge: Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des -hostilités.] - -Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être -sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les -terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens -formidables de destruction. L'amiral, sentant très-bien que, s'il -n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette -masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots, -les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas -propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de -salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant -beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du -côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait -découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on -recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division -espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la -sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite -sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire -détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la -division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard -heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait -tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou -une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable. - -[En marge: Les vents n'ayant pas favorisé le projet de l'amiral -Rosily, et la junte de Séville n'ayant pas admis ses conditions, il -est obligé de se rendre.] - -[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.] - -Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le -général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la -reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et -poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait -justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour -se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les -moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une -lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne -pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au -moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une -armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans -autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar, -toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le -continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et -constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si -mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux -dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les -officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements -frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance -maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à -terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port -qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après -l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et -chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense -danger! - -L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont -n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il -advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats -au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout -s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le -renforceraient en route; qu'une division française, traversant -paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait -ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais -enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses -s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion -de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général -Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à -Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur -l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés. -Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres -disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant. - -[En marge: Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue, -sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar.] - -Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de -soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté -ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la -division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il -avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux -divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un -moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir -si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait -retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se -passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à -Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient -pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la -défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la -réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait -dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans -l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa -position. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville, -l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de -Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen -elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des -défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ -vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle -situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi -la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était -bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri -qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il -prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de -rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à -sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la -Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conquérante_ de -l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde. - -[En marge: Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce -qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière.] - -Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et -lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi -qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat -brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols, -aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement -ne voulait être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi -une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à -défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes, -qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue. -On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de -vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois -ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait -d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés, -des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers -qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt -destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la -cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois -quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des -autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général -Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux -massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans -les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces, -on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait -habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux -atrocités commises par la populace. - -[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs -camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro.] - -On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue -à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux -arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les -cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Jamais nos -soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun -pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en -Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en -ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés, -quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait -ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur -une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin -s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses. - -[En marge: Établissement de l'armée française à Andujar.] - -Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous -les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres -commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient -enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. On la -fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment -pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les -marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des -troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous -les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait -aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville -d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques -ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser -inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent, -dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien -organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur -le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de -tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à -droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première -brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à -gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville, -la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied -des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement -où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se -soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts -demandés à Madrid. - -[En marge: Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de -la position de Baylen.] - -Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se -rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par -rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il -n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont -eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et -les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur -la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen, -passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les -défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on -était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le -danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept -lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance -de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus, -il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on -pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était -la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les -défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller -sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce -qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à -prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la -sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à -Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des -défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie, -aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait -d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des -coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du -Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le -franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un -endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en -défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être -passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu -en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout, -et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le -fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen -avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme -centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les -raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une -véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen -même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés. -Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de -réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général -Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui -n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à -franchir la Sierra-Morena. - -[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer -l'insurrection espagnole.] - -Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on -avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général -Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle, -celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre -avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté -devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de -combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le -général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé -sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division -Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont, -arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville, -avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels -il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle -d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de -succomber. - -[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les -dangers que courent les divers corps de l'armée française.] - -Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On -ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et -tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de -l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en -apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets -appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On -répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand -VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes -régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur -le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il -était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal -Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux -de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à -Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci -revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de -la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que -le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en -partirait pas, et que cette formidable armée française serait -probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles, -fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite -consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des -gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la -Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la -joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait -de leur fournir tous les secours possibles. - -[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours -au maréchal Moncey et au général Dupont.] - -[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena, -et instructions données au général Dupont.] - -[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle -puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général -Dupont.] - -L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût -rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne. -L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré -le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait -permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un -enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de -l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa -contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des -volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la -situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant -conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du -général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à -faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi -de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été -arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour -franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel, -seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie, -de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et -de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec -12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ -17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui -intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la -Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la -Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et -devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des -troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient -contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à -moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait -le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille -hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois, -sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à -Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À -San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont -qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du -maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui -du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone, -car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait -d'y rentrer. - -Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps -français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des -événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions -d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey, -la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant, -l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt -remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le -général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer -une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne -le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la -réduire. - -[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à -mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.] - -[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des -Pyrénées pour en écarter les guérillas.] - -Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre -précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de -Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer -l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de -faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir -d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour -lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le -suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal -Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la -Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille, -battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième -enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville -importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de -Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six -anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers, -enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris, -les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux -six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait -joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait -donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la -plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient -partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de -douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés -primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve -considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui -grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions. -Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute -Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été -un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant, -croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à -Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes -chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de -gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en -compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais -provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces -colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte -des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y -prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient -besoin. - -[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au -secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.] - -Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il -fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les -choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort -de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française -lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier, -était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres. - -Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes, -sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de -l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir -ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de -Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de -rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne -stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut -néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes -nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay, -devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux -régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui -faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne -heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les -corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la -division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux -détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en -conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de -bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille, -Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt -dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve -stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui -avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui -pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à -Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux -bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second -bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il -parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la -Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni -l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France -lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de -dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation, -les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la -plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres -assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté -des chefs qui seraient chargés de les commander. - -[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation -du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du -nord et à escorter Joseph à Madrid.] - -Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces -nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins -du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois -régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division -Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de -siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les -Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il -chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le -général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui -donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les -travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et -beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En -tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux -régiments en marche vers les Pyrénées. - -Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne, -le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la -marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord, -lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus -inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre -étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers, -et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le -commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne -depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades. -La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la -garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde, -composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde -de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du -général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut -réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades -sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général -de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et -un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde -impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment -provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7 -mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de -Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps -composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de -marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des -garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes -le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de -l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la -Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph. - -[En marge: Juillet 1808.] - -Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille -hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient -répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le -maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en -Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant -Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos, -sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les -divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une -guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même -plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu -aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part -en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village, -interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque -corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire -à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu -sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour -comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût -réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin, -des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes -armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne -et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans -cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en -Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant -sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être -sur tous. - -[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la -brigade du général Rey.] - -[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau -royaume.] - -Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon -décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade -Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue -du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à -Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos, -d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les -autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt -pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à -la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne -junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le -cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal -l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa -figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était -étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute -naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus -défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un -gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il -avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières -étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât -quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en -le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_, -comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un -malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du -tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde. - -[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de -l'Espagne.] - -Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria, -furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà -regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées -passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur -lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les -soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les -lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai -personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à -l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut -cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et, -si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_... -telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant -aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il -voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes -ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes -quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires -français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste -tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait -bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et -irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats -commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres -cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient -souvent les victimes. - -[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.] - -Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon -toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût -pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait -l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait -trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait -encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de -forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage. -Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des -troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en -Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas -l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons -ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent, -et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir -l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait -une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les -instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant -expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable -sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin -d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus -souvent exprimé dans sa correspondance. - -[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille -pendant la marche du roi Joseph.] - -[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général -Verdier.] - -Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie, -la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en -Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec -deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que -Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise, -régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et -une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait -enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures, -resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries -par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut, -sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque -décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille -fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout -entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg. -(Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi, -malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre, -de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les -assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions, -renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans -difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les -insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans -cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite, -Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort -château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de -Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de -Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante -batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette -attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux -autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au -centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié -ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette. - -Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers, -soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent -tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte, -que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent -envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs -endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart -étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points -d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du -monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie -espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui -répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où -nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui -avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix -mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de -larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux -deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à -l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles -essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si -terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts -des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même -au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général -Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se -procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il -trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille -ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz -et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid; -mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient -peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait -contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens -de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à -découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de -canon sur la tête de ceux qui les défendaient. - -Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il -s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers, -après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave -par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre -d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu -à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles -difficultés. - -Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des -moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur -cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques -jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement -fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya -sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et -plusieurs convois de grosse artillerie. - -[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de -Saragosse.] - -La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne -une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des -Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les -preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans -leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur, -ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient -remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur -l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de -don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des -Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par -Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils -ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée -par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette -victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer, -suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de -nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du -maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie, -redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient -les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un -et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste, -l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand -péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il -avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions -Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre -la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de -Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre -à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à -Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première -condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à -l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu, -il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie, -toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans -la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un -échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au -moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois -quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue. - -[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake -et Gregorio de la Cuesta.] - -Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la -division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud) -et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes -d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie -de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand -rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les -généraux Blake et de la Cuesta. - -[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.] - -Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le -royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien -qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait -exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il -avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se -composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes -régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants, -gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les -levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus -puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une -grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal. -Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour -invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés, -n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et -s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes -régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus -généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui -avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la -province seraient envoyées en entier dans les plaines de la -Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake, -issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher -fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans -sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne -dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir -devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait -grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés, -et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait -tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût -pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que -réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide -de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de -descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en -attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les -montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut -obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il -aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens -bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière, -au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif -de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il -fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina -de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits -pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de -venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici -invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile. -Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et -il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour -concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne -de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des -chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter -qu'au nombre de 11 à 12 mille. - -[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.] - -[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.] - -Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols) -se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les -Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un -détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux -routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux -reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de -Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au -soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit -pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de -Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de -très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient -trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier, -s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la -route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus -en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer -l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc -rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à -droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la -première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils -demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur -le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres -pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise. - -[Illustration: Le Maréchal Bessières.] - -[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.] - -Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide, -environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en -présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble, -car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux -régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la -garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant -lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de -Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa -promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas -du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux -lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche -débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance -laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la -première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la -seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche, -devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite, -devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La -cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle. - -[En marge: Bataille de Rio-Seco.] - -[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.] - -Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux, -gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent -résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu -d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans -l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu -bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne. -Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la -baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général -Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la -première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À -ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant, -et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du -désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les -arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de -nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle -fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers -royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se -croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant -_Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300 -chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde -impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive -l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant -les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à -Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur -Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la -première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde, -celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté. -Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des -vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La -seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout -entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et -cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents -chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards, -saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les -hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette -plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle -était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre -de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous -avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à -voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de -fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la -cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de -frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru -sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de -quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin -de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous -aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant -passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats -espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles, -s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le -15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles -qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant -comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée -pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui -des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent -passés au fil de l'épée. - -Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de -l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de -cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70 -morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien -conçue, et exécutée avec une grande vigueur. - -Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha -vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient -de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes -espagnoles. - -[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.] - -La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du -moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des -Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la -route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement -dans la Péninsule périr par la base. - -[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans -Madrid.] - -[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.] - -Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à -Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était -appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation -d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux -insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait -compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary -l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale, -rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles -caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se -rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au -milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de -la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui, -saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait -en tous lieux combattre et mourir. - -Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée -française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y -trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à -s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le -servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu -à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils -n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne -qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les -magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés -de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment. -Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce -qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et -surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux -de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses -paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après -leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le -corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à -l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre -hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et -inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et -de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé, -courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour -d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément -changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée. - -[En marge: Événements au midi de l'Espagne.] - -Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était -fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout -un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce -qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du -général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi -de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors -la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et -l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était -refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui -la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son -sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré -son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était -arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon, -de la Catalogne et de l'Andalousie. - -On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer -jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général -Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé -définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup -de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de -Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était -porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à -Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des -combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes -même de la ville. - -[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.] - -[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.] - -Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du -11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait -suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis -en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à -ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans -doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière, -mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait -passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le -21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs -bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de -Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en -cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un -étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont, -il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les -insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir -dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant, -et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le -maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes, -quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles -accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes -qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans -les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent -ainsi maîtresses de la position. - -[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.] - -[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de -Valence.] - -Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre -la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il -parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé -qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse -plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de -Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et -formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six -fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur, -avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs -moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient -opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes. -Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques, -de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs -tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire -sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en -débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les -tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille -combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la -position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols -qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à -l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu -l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de -nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le -rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait -traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de -réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays -sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée -tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange, -et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27 -elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux -par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de -chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de -palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était -faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils -avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils -arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment -nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite -de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre -sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village -de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar, -rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de -Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à -gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des -chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le -canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à -travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant -elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous -côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles. - -[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.] - -Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey -résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et -de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de -Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le -pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les -portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons -étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers. - -[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.] - -Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé -les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque -sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles -furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il -fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui -les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois -sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations -périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général -du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut -l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques. -Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues -barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à -renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey -replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait -enlevés. - -[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.] - -Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués -ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8 -mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un -millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des -prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il -avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille -au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de -la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où -elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux -assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille -résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça -donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance -de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa -retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il -eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter -sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon, -lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête -des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes, -sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les -montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de -cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général -était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de -_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là -une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les -meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une -grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération -qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route, -qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et -traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue, -était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher -droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé -d'Almansa, et de revenir par Albacete. - -Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés -de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils -avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois -points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages. -Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient -défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa, -le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune -difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva -même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il -arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une -véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée -à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait -été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout -près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle. - -Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait -laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si -sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui -avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement -prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché -assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le -temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière -lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en -battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de -blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine -complaisance à reconnaître et à proclamer. - -[En marge: Punition de la ville de Cuenca.] - -Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la -province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait -enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer -ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la -punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci -avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les -soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour -eux, et grand dommage moral pour l'armée. - -[En marge: La situation militaire des Français exclusivement -dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.] - -[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts -envoyés en Andalousie.] - -Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la -bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près -en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent -beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant -Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité -d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées, -cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse. -Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à -l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était -sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et -saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans -l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la -terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le -général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins -maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une -colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco, -comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée -considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était -donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là, -le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la -Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse, -composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les -Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils -l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un -malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de -Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de -l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se -présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la -guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un -tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le -général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait -à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son -habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck -s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille -Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre -mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés, -dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie -avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être -entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger -les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de -direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait -envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division -Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à -secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert -avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les -circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la -Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc -faire auprès de ce général office de troisième division, en place de -la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant -déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que -trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un -superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent -officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne -semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient -pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous -Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère -envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de -punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de -Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey, -qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25 -mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades, -aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer -toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas -moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le -général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on -verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de -l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord -reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de -forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid -à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt -Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre -remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général -Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le -midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se -réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous -les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15 -au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle. - -[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Défilés de la -Sierra-Morena.] - -[En marge: Position du général Dupont à Andujar.] - -[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.] - -Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était -venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir; -position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à -l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et -où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante, -de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui -auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général, -comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu -à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en -arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les -deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin -dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter, -pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet, -parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de -ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction -entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était -l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient -les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri -étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à -cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les -femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et -signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette -fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard -des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui -plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des -vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde -Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir -cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de -nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le -capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de -chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les -habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de -médicaments de toute sorte. - -[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.] - -Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des -inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant -confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de -Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi -n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans -cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin, -car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen, -jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par -Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline, -tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il -n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé -par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie -envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute -surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre, -quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans -les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la -Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu -saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année -précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de -l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner -eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que -demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient -bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur -blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce -moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant -privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance, -au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le -Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force -d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si -utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était -presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux -climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et -dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de -malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles -ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat, -quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une -grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de -se mesurer avec l'ennemi. - -[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.] - -L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance. -Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à -Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant -quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur -la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle -par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la -Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à -Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en -débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à -Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé, -et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés. - -[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.] - -La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise -en communication avec le général Dupont, était venue prendre position -à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des -défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le -Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le -général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une -surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que -l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée -française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de -laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le -désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les -uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi -audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer -entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le -nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de -l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser -sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les -maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700 -hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les -marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce -qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant -des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux, -étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant, -qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La -division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces -d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du -général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les -Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les -quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la -division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700 -hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont -s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas, -toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant -même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la -division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec -essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey -sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée -d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le -Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût -été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager -davantage au midi de l'Espagne. - -[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la -position qu'ils avaient prise.] - -Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de -bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les -insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie -Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15 -mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à -Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20 -et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant -Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs, -à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient -pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne, -pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment -qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était -facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double -marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le -général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à -Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au -delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14 -ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux -ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées. -Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à -les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération, -qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues, -n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer -dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui -paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive -rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à -Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette -position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour -Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la -Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une -défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne -point s'enfoncer en Andalousie. - -[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi -sans rien faire pour le prévenir.] - -Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant -rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main, -ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à -Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur -recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une -continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés -par Baeza, Ubeda et Linarès. - -[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar -le 14 juillet.] - -Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent -le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le -général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur -jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant -Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse -Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de -Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter -la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter. -Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes -régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment -enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus -de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées -jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp -de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait -dû envahir le midi du Portugal. - -[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position -d'Andujar.] - -Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en -masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les -hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa -position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du -pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins -de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les -Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la -plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de -l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe. - -La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur -ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient -un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient -pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française. -Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas -grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas -user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu -de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la -droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les -unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient -sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia -lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre -à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea -ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes. - -[En marge: Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar.] - -La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses -forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il -pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu -de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le -général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour -savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et -lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui, -d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui -eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si -on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à -Andujar dans le calme le plus profond. - -Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen, -s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et -partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils -avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du -général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division, -et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait -tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu. -Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et -d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de -ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin -pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à -la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé -précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les -contenir. - -[En marge: Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à -Andujar.] - -Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi -devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva -l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander -le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu -lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait -paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et -cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division -tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir -occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la -deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la -journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un -sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était -pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à -Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce -point si important pour la sûreté de l'armée. - -Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du -16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation, -céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi -qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une -attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les -soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent -des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on -allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas -effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur -l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant -loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur -qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les -Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de -leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre -chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon. -Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant -pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des -hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve -jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en -présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le -Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva; -mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel -en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc -aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés -de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols, -infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus -rare et plus lente que la leur. - -[En marge: Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour -s'y présenter.] - -[En marge: Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de -Reding, est tué entre Menjibar et Baylen.] - -Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au -bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait -sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de -l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant -Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille. -Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la -disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac -de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le -général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite. -Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes -devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques -centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon -ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le -général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir -trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par -plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en -laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert -s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena, -et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce -général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et -ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe, -commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena -l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands -cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le -général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson -où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait -embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que -quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée. - -Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut -sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui -venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de -les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible -de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond, -n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en -appuyant de ce côté le fer entrerait. - -[En marge: Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert, -croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à -la Caroline pour les en empêcher.] - -Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la -division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester -fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque -sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait -si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des -proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les -reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent -exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes -irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar -fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée -véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait -par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces -indications se joignaient les instructions réitérées du général -Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen, -l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles -qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille -et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir -sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait -sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce -côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là -était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix: -étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de -sauver! - -Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions -du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les -renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès, -n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la -Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être -tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le -premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois -évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi! - -[En marge: Départ du général Dufour le 16 au soir.] - -Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions -qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la -confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la -Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on -domine Menjibar et le Guadalquivir. - -[En marge: Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte -de renvoyer la division Vedel à Baylen.] - -Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa -division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y -avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que -deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces -nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec -elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets -insignifiants. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du -général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût -quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât -encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce -qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général -Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de -repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de -battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin -où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en -toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à -Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel -lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être -plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait. -Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la -guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées, -n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la -Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux! - -La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient -guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours -grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des -privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils -repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la -marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant -leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette -séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen -que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur -l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante. - -[En marge: Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la -Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la -troisième fois.] - -Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre -que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant -qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa -bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la -Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée -espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette -nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de -Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui -rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu -insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès -obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution -d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une -fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois, -quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir, -il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de -ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on -découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien, -ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le -moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier -passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer -derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il -n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas -de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les -chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure. -Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le -poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il -craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux -en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui -corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui -aggravèrent cruellement les siennes! - -[En marge: Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur -supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.] - -[En marge: Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et -résolution prise d'attaquer Baylen.] - -De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la -Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de -guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du -Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des -officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées -principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle -d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de -sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on -pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des -insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur -quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à -lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec -comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une -manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où -l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante -des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur -résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de -leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient -que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer -un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du -général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il -allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de -clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un -moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général -en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on -attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños -pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas -s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la -veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du -côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il -faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la -responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut -convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny, -l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général -Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant -Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point -d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et -se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au -moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour -occuper l'attention des Français à Andujar. - -Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis -que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le -Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de -concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du -général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui -faisaient face à Andujar. (Voir la carte nº 44.) - -[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont -prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne -l'exécution de vingt-quatre heures.] - -Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque -attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur -leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général -Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont -d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort -près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et -accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Mais le colonel de ce -régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des -Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire -vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef -Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un -instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et -peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher -sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident, -par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux -bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait -vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se -concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manoeuvres. -De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du -général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la -complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en -route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se -porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18. - -Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il -avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger -se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à -emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en -arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain -l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration -de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour -l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais -regrettable! - -La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là, -en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et -Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des -gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver, -qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout -enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec -impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen, -soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar. -Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le -plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y -marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée -jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre -d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait -donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à -Baylen avant les Espagnols. - -[En marge: Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19.] - -[En marge: Marche de l'armée d'Andujar à Baylen.] - -Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et -croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un -détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée -même du 18. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la -nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir -sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le -pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols; -mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se -contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain -temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf -heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait, -comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des -malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la -mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la -dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et -on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à -peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus malades -entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le -moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles, -faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante; -elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas -en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la -chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se -mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de -l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se -mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une -retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne -situation. - -Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños, -mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même -l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite. -Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une -brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière -et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de -l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula -silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la -tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la -quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français -(régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps -au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron -accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis -venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les -Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les -bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis -de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième -légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant -2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments -de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite -de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la -garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus -de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600 -Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en -sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400 -hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en -deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de -beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de -beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le -général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que, -craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en -avant. - -On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle -d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par -les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur, -n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient. -Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux. - -[En marge: Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du -Rumblar.] - -[En marge: Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on -rencontre en avant de Baylen.] - -Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent, -quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et -dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un -bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais -il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi, -la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là -que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division -française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de -lieue du Rumblar. (Voir la carte nº 44.) Au lieu des avant-postes du -général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire, -des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie. -Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et -riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs, -était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne -serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous -n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde -des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté -par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la -journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient -trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée -placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar, -et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas, -nous barrant le chemin de Baylen. - -[En marge: L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols, -débouche dans la plaine de Baylen.] - -L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la -route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la -brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers, -d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un -feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop -chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de -son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort, -l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux, -tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et -réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil -étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert -arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu -ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les -bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à -abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de -bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée, -bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers, -terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding -et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une -artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à -feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre -en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que -le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre -avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement. - -[En marge: Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade -Chabert.] - -[En marge: Arrivée tardive du reste de l'armée française.] - -À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient -la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des -Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de -mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces -de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups -qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en -effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien -servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis -quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la -brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade -Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut -ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du -Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général -Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée. -C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en -masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen, -et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour. - -Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus -vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec -la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant -de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4 -et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le -milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces -démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle -lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y -emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux -et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il -lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait -toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait -plusieurs bataillons dans l'armée ennemie. - -[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement -repoussés par la cavalerie.] - -À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour -nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à -notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du -général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon -de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie -s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé -conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et -d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon -ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs, -et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons -soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus -sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les -bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur -leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux. - -La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de -la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la -dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne -le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris -laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier -à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés -de la droite à la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a déjà -réussi. - -[En marge: État de la bataille vers le milieu du jour.] - -[En marge: Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses -de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.] - -Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête -aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le -général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses -cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les -forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les -Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur -corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se -maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le -brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval, -exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais -chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de -baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles, -qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur -d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois -supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen, -protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin -sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos -soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures -du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants, -et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part -ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les -courts intervalles d'une horrible lutte. - -[En marge: Attaque générale et désespérée sur tout le front de la -ligne espagnole.] - -[En marge: Insuccès de cette tentative générale.] - -[En marge: Mort du général Dupré.] - -Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si -prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de -lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire? -On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du -canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la -Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de -ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général -pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses -troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la -cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris -de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirés par le danger, -conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de -charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la -route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et -de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais -nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général -Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le -mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne -des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée -entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur -l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie -les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la -redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré -s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de -notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne -espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des -canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà, -toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on -désespère d'enfoncer. L'infortuné général, après des efforts -héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre. - -[En marge: Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding.] - -[En marge: Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du -général Castaños.] - -[En marge: Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter -avec l'ennemi.] - -Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf -heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés. -Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les -compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont, -désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa -bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses -soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple -des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes -d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils -aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de -nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu -franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique -facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de -Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent -cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des -Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons -d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se -battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la -mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils -désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce -champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste -pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y -voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou -blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres, -exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont -laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans -toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son -armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est -lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et -il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il -écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit -ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un -comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant -des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui -commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces -détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du -Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures -du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ -envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les -ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu, -annonce son approche au général Reding par quelques décharges -d'artillerie. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés -dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne, -les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées -du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à -trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général -Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que -celle de traiter avec l'ennemi. - -[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès -des généraux Reding et de la Peña.] - -Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de -Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à -son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding, -proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette -triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général -Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de -quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le -général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il -craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires, -adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en -chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu. - -[En marge: Trêve de quelques heures accordée par les généraux -espagnols.] - -M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la -nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour -l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du -Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà -avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña, -moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions -espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais -provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce, -en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à -discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Les -Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur -laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle -règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a -d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar, -qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est -chez les uns, le désespoir chez les autres! - -M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé -d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños, -pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants. -L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre -dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque -insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi -va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en -ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur -s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue -suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans -auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant -à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à -Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en -décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de -vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par -un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre, -exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre! -Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le -temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune -souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne -ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa -faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était -jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance! -On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre -aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à -Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne -serait plus temps! - -[En marge: Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de -Baylen.] - -Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel, -qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule -aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il -s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17 -au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18 -pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé, -disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction, -le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette -prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés -pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas, -que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer, -avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances -dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans -questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à -la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car -ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le -dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le -premier sur Baylen. (Voir la carte nº 44.) Mais il avait, par ces -allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux -soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le -chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la -Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du -18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les -vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison -bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures -d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la -sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le -triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen -en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en -partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait -parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux, -et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de -Marengo. - -Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout -avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon -de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des -gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que -celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul -est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il -possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse -entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On -l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de -l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours -invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant -sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas, -arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général -Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17, -se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux -heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur -est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause -du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À -chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour -se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à -Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le -combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos. -Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus -distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent. - -[En marge: Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi, -quand la bataille était depuis long-temps finie.] - -[En marge: Le général Vedel, voulant dégager son général en chef, -attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les -ordres qui lui sont apportés.] - -Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire, -profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un -aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que -le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce -qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du -Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir -complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est -point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et -il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le -canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence -de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général -Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en -cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles -sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On -repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le -plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen, -et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu -arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général -Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel -n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole -pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par -la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire -jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont, -n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses -ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une -trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses -officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est, -déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne -lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire -ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître -l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes -marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font -prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant -eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se -trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de -cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet -ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au -combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses -illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de -l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est -qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le -zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée -française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion. - -Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps -pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette -fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue, -les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la -nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils -voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière, -supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser -arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait. -Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta -d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le -cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols -pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa -gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la -proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par -lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux -général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps -avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint -par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta -ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son -désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6]. - -[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure, -fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de -1808 à 1811.] - -On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations -du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les -Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit -comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin. -Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou -quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se -sustenter. - -[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.] - -[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général -Castaños.] - -Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au -quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint, -annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases -équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen. -Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre -général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec -une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le -général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son -influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures -conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer -une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord -la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du -général en chef, et consentit à se rendre au quartier général -espagnol. - -[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la -Peña.] - -[En marge: Brutales exigences du général espagnol.] - -Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route -d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot -trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant, -se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour -s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que -toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à -discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une -réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour -l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on -répondrait dans deux heures. - -[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.] - -[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.] - -Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes -détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en -s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses -soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous -les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait -compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais -presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de -faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général -Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut -les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage -abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de -Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur, -n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de -vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu -depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et -réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec -leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir -été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à -terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu -besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle -des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux -conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et -soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si -vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface -toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé. -Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils -eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource -que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une -ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et -ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient -inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement -physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle -faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de -l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par -terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs -armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de -recommencer un combat à leurs yeux impossible. - -[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de -traiter avec l'état-major espagnol.] - -L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale, -céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce -qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une -extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre -mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général -Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux -chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et -Marescot. - -[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.] - -Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de -la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent -à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait -auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents -de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante. -Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers -français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine -général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du -comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs -instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les -divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au -combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au -sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général -Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant -à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou -ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les -généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car -ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils -consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les -divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc -qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs -à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa -situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât -prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient -ramenées en France par mer. - -[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la -situation de l'armée française.] - -Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses -prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur -les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions -pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel -et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis -que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces -conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises, -sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait -procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit -le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la -fortune semblait s'acharner sans pitié. Le général Castaños reçut un -pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de -Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des -instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse -nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à -Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet, -on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait -ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et, -en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général -Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il -rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard -faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien -qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir -l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des -Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de -concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se -seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation -que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et -ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait -donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de -l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir -les affaires du nouveau roi. - -[En marge: Conditions définitivement imposées.] - -[En marge: Article déshonorant relatif à la visite du sac des -soldats.] - -Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la -capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois -divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général -Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois -dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les -généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de -parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition -actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint, -mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la -lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il -venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les -premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en -fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de -nouvelles bases. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou -resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour -seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne -déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les -leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et -Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et -qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais. -Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs -obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient -leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt -de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de -s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif -débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais -des généraux français n'auraient dû souscrire. M. de Castaños, -toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui -il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer -que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils -emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se -jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes -cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour -l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut -consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21. - -[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.] - -Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se -discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu -des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine -Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les -intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Lorsque, le 20 -au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé -à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et -il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du -lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers -le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si -celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le -général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas -sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de -celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait -droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et -l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le -capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des -affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que -dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en -abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en -mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en -s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le -général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était -possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine -ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée, -une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être -même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux -négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel. - -C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au -lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français, -qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de -reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été -battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein -d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté -en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre -des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès -du général Dupont. - -[En marge: Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par -le général Dupont.] - -Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les -trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger -définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité, -et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour -rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à -tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au -général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et -la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les -deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes -sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de -doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur -retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de -cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général -Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de -l'autre moitié. - -[En marge: Commencement de retraite du général Vedel.] - -Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général -Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le -triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se -retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les -ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en -mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles -allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents -écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de -Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes -destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer -d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé -au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les -dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des -autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui -bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le -chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la -Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à -Sainte-Hélène. - -[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la -division Vedel.] - -[En marge: Sur les instances de ses officiers, le général Dupont -envoie un contre-ordre à la division Vedel.] - -Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à -Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la -Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On -prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation -fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors -d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient -pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six -heures sans cesse manoeuvré autour de la division Barbou, pour -l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une -infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni -vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais -aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux, -devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait -exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six -mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un -abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le -corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors -jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce -noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé. -Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter -la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer -l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs -espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace -militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus -terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient -pas dans leur première position. La réponse était facile, car que -pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire -prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait -répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on -répond à des assassins. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes, -l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on -l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire -massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement -battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause -véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à -ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un -contre-ordre formel au général Vedel. - -[En marge: Retour à Baylen de la division Vedel.] - -Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division -Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher -après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel -responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer. -Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette -situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs -frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne -voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes -isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout -entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres, -et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de -Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à -partager le sort de la division Barbou. - -[En marge: Désespoir du général Dupont en signant la capitulation de -Baylen.] - -Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation -au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Le -malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par -ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si -faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas -de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie. -Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen! -Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le -frappèrent d'une condamnation flétrissante! - -[En marge: Horribles souffrances de l'armée pendant les négociations.] - -[En marge: On finit par lui accorder quelques vivres.] - -La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle -négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on -n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au -soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. Ils ne -s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en -trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois -jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants, -n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif. - -[En marge: Honorable conduite du général Castaños.] - -La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder -des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui -préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on -l'est quand le coeur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un -triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une -véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui -dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la -franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas -d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national. -Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès. -Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous -oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont -odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous -rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et -les deux nations seront à jamais réconciliées.»-- - -[En marge: L'armée française défilant devant l'armée espagnole.] - -Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur -coeur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur -abaissement actuel à leurs triomphes passés. Mais il y avait dans le -nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens -de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils -étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent -pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la -division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta -de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme. - -[En marge: Atroce conduite du peuple espagnol à l'égard des Français.] - -[En marge: Violation de la capitulation de Baylen.] - -On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers -San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France -sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes -villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs -populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de -Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces -localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux -Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la -guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre -de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de -pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les -enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure, -les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique -désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles -représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient -sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les -continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les -faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en -plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des -traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes -rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner, -sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais -bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville, -gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait -refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les -Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers -prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. L'une -des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré -d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison -fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour -nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par -mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand -intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général -Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit -des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes, -consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines -et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation -espagnole. - -[En marge: Massacre des prisonniers français à Lebrija.] - -[En marge: Pillage du bagage des officiers français au port -Sainte-Marie.] - -À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était -l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont -douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les -généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes, -pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de -s'être ainsi isolés. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie -avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se -contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on, -toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et -les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent -pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que -ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos -généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11 -ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes, -c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le -résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être -égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant -dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers -jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres -rigueurs non moins impitoyables. - -[En marge: Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse -capitulation de Baylen.] - -Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans -notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui -d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du -malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable -événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons -chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa -l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans, -toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal -d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction -à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première -faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par -les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle -toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se -contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue, -en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son -erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute -militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le -général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de -la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de -manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce -qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après -avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut -une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il -le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de -n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour -de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en -ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de -faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis -enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop -cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le -16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen -découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que -très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour -à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune -précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la -Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire -perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute -des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la -capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de -bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la -négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux -espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis -qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le -courage moral et le courage physique sont deux qualités fort -différentes. - -[Note 7: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions -toutes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens, -et appuyés de plus sur des autorités irréfragables, Napoléon et -Berthier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les -opérations militaires du général Dupont, ne sont que la pensée de -Napoléon et de Berthier, dégagée, pour le premier des questions qu'il -fit adresser par le procureur général aux accusés, et pour le second -du discours qu'il prononça dans la procédure.] - -Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position -militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en -changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel, -démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes -du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la -calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena -tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide -calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de -maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille -francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien -traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes -les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et -il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre -excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans -lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade. -Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés, -et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre -cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le -général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas -l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était -malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats -étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs -s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on -sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur -lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut -pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans -l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes -la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car -certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir -pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée -française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais -pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur -le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une -affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus -éclatant de cette époque extraordinaire[8]. - -[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le -dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les -malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les -préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit, -après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas -porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces -documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et -concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à -l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles -d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent -l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette -campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est -pas le moins important de ces documents, la correspondance du général -Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite -contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon -voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous -les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage -et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son coeur, qui -eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un -Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de -l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial -prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de -comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations, -prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois -exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés, -l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie -d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales). -Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur -(et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen), -il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois -exemplaires à la Chancellerie, _pour être statué ultérieurement_ sur -la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la -Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était -resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par -l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve -complètement éclairci, qui contient la justification du général -Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si -on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun -des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare -supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres -personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent -pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai -que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait -souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait dès lors -les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand -coeur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des -circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai -rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce -récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment -d'impartialité.] - -[En marge: Effet produit à Madrid par la capitulation de Baylen.] - -[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la -destruction de l'armée d'Andalousie.] - -[En marge: Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée -d'Andalousie.] - -La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid -depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille -hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y -répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des -Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en -poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys -lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de -Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était -Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient -ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté -ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se -fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que -nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient -été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt -mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas -d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant -tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était -évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant -la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe -imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche -qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur -Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les -troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que -les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient -les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les -malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises -elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les -troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville, -de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort -encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer -que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde -impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû -donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des -troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un -général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu -battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les -vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à -se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une -grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était -possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette -capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi -du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de -Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il -fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route -de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade -Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la -connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée -de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et -43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze -vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort -de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se -battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières -aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles -placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes. -Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens -régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général -Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On -pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre -Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme -probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux -régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de -Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet -moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en -était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative, -et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté -au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait -réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal -Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général -Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore -80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une -pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque -instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés -par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le -répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de -guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était -frère de Napoléon[9]. - -[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit. -J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il -restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour -continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de -l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette -opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je -viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on -aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés -dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne. -Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait -naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux -préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille -hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait -à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de -ravages.] - -[En marge: Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter -Madrid.] - -Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le -maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant -son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des -forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui -assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser -Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés -qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne -n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. La joie des -Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre, -la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause, -l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des -généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au -milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler -profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution -de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il -aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car -le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait, -les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des -alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à -Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de -Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et -Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des -Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore -d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance, -n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais -Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel -qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle -avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut, -elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment, -l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de -Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion -cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de -l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne. - -[En marge: Conduite du général Savary à Madrid, et ses conseils au roi -Joseph.] - -Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph, -n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de -son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait -le système des exécutions militaires, de l'application à bien -entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la -soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux -volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux -ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser -en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée -à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble -de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde. -Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal -Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui -était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la -mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant -Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins. -Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le -général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de -partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour -Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès -qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En -attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les -jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté -des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop -heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la -responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il -le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général -Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux -monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille -hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même -le conseil de se retirer au plus tôt.--Et que dira l'Empereur? demanda -cependant Joseph avec inquiétude.--L'Empereur grondera, repartit le -général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne -tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à -lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de -Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien -concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive, -l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours -nécessaires.-- - -[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.] - -[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des -Français.] - -Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le -général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid. -Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un -immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait -commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands -efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans -délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait -encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraite des -Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et -les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette -retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs -charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y -mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile -aux Français. Le transport des blessés, des malades, des -administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea -plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes. - -[En marge: Août 1808.] - -Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti -un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph, -MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le -dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la -France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas -adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur -obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre -de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait -honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français -qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que -s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la -permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une -cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux -d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui -avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française, -c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point -Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero, -traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait -beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme -dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait -tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment, -et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui -suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de -cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille -individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à -cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait -ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils -disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de -se faire servir dans sa retraite. - -[En marge: Sortie de Madrid le 2 août.] - -Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun -témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de -respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute -naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur -aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se -disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette -retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le -peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées -qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par -l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient -plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en -se retirant de Madrid. - -[En marge: L'armée se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.] - -[En marge: Sentiments qui éclatent pendant cette retraite.] - -L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra, -Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa -route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en -plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit -beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence -qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des -sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à -empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu'à -blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait -s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols, -qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la -désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les -généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec -l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les -chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez -toutes les populations traversées. - -[En marge: Le mouvement rétrograde poussé jusqu'à Miranda.] - -Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas, -ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir -encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les -provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne -de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient -ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener -le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre -inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre -Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès. -Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant, -outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du -maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les -réserves de Bayonne. - -[En marge: Opérations devant Saragosse.] - -[En marge: Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette -ville.] - -Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que -d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant -Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre -avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville -opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement -combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à -se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si -malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même -bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17 -mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour -abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été -transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de -camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement -ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures -dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui -servaient d'appui. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante -bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur -la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la -muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu -de son étendue. (Voir la carte nº 45.) À gauche et à droite de ce -couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer -pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_, -espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la -ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en -possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant -réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches -ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut -furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général -Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la -muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui -n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une -enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues -barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au -delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles -dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse, -pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle -de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle -se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de -Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_, -but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de -canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur, -enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon, -tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le -_Cosso_, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur -leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres -soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire -brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les -débusquer avant de s'établir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se -battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se -vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait -essuyé le feu. - -La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle, -c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré -d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient -logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché. -Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur, -mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre terminée, on s'était -mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison, -pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes -qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et -ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un -acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se -répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y -chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont -ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues. -Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil -de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie -dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux, -la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat, -soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient -soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient -pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut -attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile -conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup -d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier -et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le -second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions -environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents -morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e -et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la -fusillade d'Eylau. - -Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure, -reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette, -qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons, -barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et -aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la -sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville -espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes. - -[En marge: La conquête de Saragosse abandonnée par suite de la -retraite des Français sur le haut Èbre.] - -[En marge: Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela.] - -C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de -l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos -généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de -sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient -acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à -Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée -française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés, -puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua -le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la -tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant -des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré -l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et -des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns -anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase -campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols -qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs. - -[En marge: Opérations en Catalogne.] - -En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de -Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer -l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec -Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce -côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir -au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de -donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la -tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich -sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une -des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le -tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la -nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à -la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare -qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait -espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés -d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y -pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux -soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant -d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré -dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit -à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne -lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec -le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières, -sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier, -ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite -garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en -suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus -loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets, -déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos -jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards -habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi -éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du -général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière, -attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux -ordres. - -[Note 10: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le -chamois s'appelle izard.] - -[En marge: Situation générale des Français en Espagne au mois d'août -1808.] - -Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne -que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si -facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir -laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet -échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque -achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos -corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper, -celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par -d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant -en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole. - -[En marge: Événements de Portugal.] - -Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de -laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes: -c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant -la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute -l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en -faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au -midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant -toutes les communications. - -[En marge: La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.] - -[En marge: Désarmement par les Français des troupes espagnoles du -Portugal.] - -Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols, -suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir -remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure, -de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française. -Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à -déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général -Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne, -sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre -de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait -envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours, -devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses -difficultés. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois -ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il -l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant -sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle -fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de -cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers -l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur -poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner -Badajoz. - -[En marge: Le général Junot place sur des bâtiments, au milieu du -Tage, les soldats espagnols désarmés.] - -Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de -bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du -canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols -privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur -était nécessaire. - -[En marge: Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par -la crainte.] - -Tandis qu'on en agissait ainsi à Lisbonne avec la division Caraffa, la -division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe -française ne contenait à Oporto, s'était soulevée, avait fait -prisonnier le général français Quesnel avec tout son état-major, et -avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le général Blake, en -appelant les Portugais aux armes. Ce n'était pas l'envie de -s'insurger qui manquait à ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis -des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en détestent -d'autres. À la vue des Français, ils avaient bien senti qu'ils étaient -de cette race de Maures chrétiens, qui habitent la Péninsule, et -haïssent tout ce qui est au delà. Ils n'auraient pas demandé mieux que -de s'insurger; mais devant l'armée française ils ne l'avaient point -osé, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait -contribué à leur rendre cette soumission moins pénible. Mais en -apprenant le soulèvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols -qu'ils avaient vaincu les Français, ils avaient conçu naturellement le -désir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la -vue de leurs vieux alliés les Anglais, alliés et tyrans à la fois, -pour déterminer parmi eux une insurrection générale. - -L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistère au -cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant à -distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un -convoi apportât enfin une armée anglaise. Lisbonne, que contenait le -général Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait guère se -permettre un soulèvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les -sentiments portugais dans le coeur, et, en outre, le chagrin de ne -plus voir les Anglais dans son port, Oporto était prêt à éclater au -premier signal de l'Angleterre. - -[En marge: Situation de l'armée française.] - -Le brave général Junot sentait tout ce que cette situation avait de -grave. Au moment où le général Dupont succombait, il y avait un mois -qu'il était sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais -ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui -enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un -courrier. Le bruit de l'événement de Baylen, transmis par -l'enthousiasme espagnol à la haine portugaise, se répandit en Portugal -avec une promptitude incroyable, et y causa une émotion -extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique -antérieure de beaucoup au désastre de Baylen, n'était pas encore -connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et -reste sans écho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus, -et ce fait heureux, qu'on devait bientôt apprendre, allait devenir, -comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats. -Quoique jeunes, ils s'étaient déjà aguerris par une difficile marche -en Portugal. Ils s'étaient reposés, réorganisés, instruits, -acclimatés, et présentaient le plus bel aspect. Entrés au nombre de 23 -mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, après -leur désastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille, -très en état de soutenir l'honneur des armes françaises avant de se -rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute -la Péninsule l'attentat de Bayonne. - -[En marge: Conseil de guerre tenu par les généraux français dans -lequel on arrête la conduite à suivre.] - -Le général Junot, se voyant si loin de France, enfermé entre -l'insurrection espagnole qui s'annonçait victorieuse, et la mer qui se -montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur -ses dangers; mais il était intelligent et brave, et il était résolu à -se conduire de manière à obtenir l'approbation de Napoléon. Il tint un -conseil de guerre, et dans ce conseil, composé de généraux élevés à -l'école de Napoléon, les résolutions furent conformes aux vrais -principes de la guerre. Malheureusement, si on reconnut en théorie les -vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la -vigueur et la précision que le maître seul savait y apporter. -Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se réunir en -masse à Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de -jeter à la mer le premier débarquement de troupes anglaises, était -naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il -fut donc résolu qu'on évacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra, -toutes les parties enfin où l'on avait des troupes, sauf les deux -places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de -Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre -Lisbonne et Abrantès. La résolution était bonne, mais pas assez -complète, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4 à 5 -mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce -qu'il faudrait à Lisbonne même, on pourrait bien n'avoir pas plus de -10 ou 12 mille soldats à opposer à un débarquement, tandis qu'on -aurait dû s'en réserver 15 ou 18 mille pour une action décisive. - -[En marge: Mauvais sentiments de l'amiral russe Siniavin, refusant au -général Junot toute espèce de concours.] - -On avait auprès de soi un allié qui aurait pu rendre de grands -services, c'était l'amiral russe Siniavin avec sa flotte montée par -des matelots, marins médiocres, mais soldats excellents. S'il avait -embrassé franchement la cause commune, il lui aurait été facile de -garder Lisbonne à lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre -mille Français de plus. Mais il persistait, comme il l'avait déjà -fait, à se conduire en Russe passionné pour l'Angleterre, plein de -haine pour la France, et tout disposé à ouvrir les bras à l'ennemi. Il -répondait froidement ou négativement à toutes les demandes de concours -qu'on lui adressait, quoiqu'il fût, par sa position au milieu du Tage, -encore plus obligé d'en défendre l'entrée que Junot lui-même. C'était -pour celui-ci une grave difficulté, surtout ayant à contenir une -population hostile de trois cent mille âmes, dans laquelle vingt mille -montagnards de la Galice, exerçant comme les Savoyards ou les -Auvergnats à Paris le métier d'hommes de peine, montraient des -dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme à Lisbonne se -trouvait le principal établissement de l'armée française, Junot -espérait, avec les dépôts, les malades, les gardiens du matériel, -imposer à la mauvaise volonté de la capitale. Il ordonna au général -Loison de quitter Almeida avec sa division, au général Kellermann de -quitter Elvas avec la sienne, sauf à laisser une garnison dans ces -deux places. Son projet était, une fois ces deux divisions rentrées, -de tenir une masse toujours prête à agir sur le littoral contre -l'armée anglaise, dont on annonçait le prochain débarquement. - -[En marge: Évacuation d'Almeida par le général Loison, d'Elvas par le -général Kellermann.] - -Déjà l'insurrection, quoique n'ayant pas encore éclaté, couvait -sourdement en Portugal, et il était presque impossible de faire -arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au général -Kellermann, et surtout au général Loison, plus difficile à rejoindre -que le général Kellermann, à cause de l'éloignement de la province -qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis à temps. Le général -Loison, au moment de partir, était déjà entouré d'insurgés qu'avait -gagnés la contagion de l'insurrection espagnole. Les prêtres, non -moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'étaient mis à la tête des -paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre -qui se pratiquait alors dans toute la Péninsule, c'est-à-dire -barricadant l'entrée des villages, dérobant les vivres, et massacrant -les malades, les blessés ou les traînards. Mais le général Loison -était aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans -les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables -de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et -de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le -nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrantès et Lisbonne. Il eut -plusieurs fois à passer sur le corps des révoltés et à les punir -sévèrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les -chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin à Abrantès, -n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pénible -et le plus périlleux. - -Le général Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Déjà, -au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrémadure, les -Algarves et l'Alentejo avaient commencé à s'agiter. Le général -Kellermann envoya des détachements dans divers sens, à Béja notamment, -où il fit une exécution sévère, parvint à contenir les révoltés, puis -laissa à Elvas, comme le général Loison à Almeida, tout ce qui était -le moins capable de marcher par les chaleurs étouffantes de juillet, -et il rentra sans obstacle à Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y -avait plus dès lors de troupes françaises qu'à Almeida, Elvas, -Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs. - -[En marge: Annonce de la prochaine arrivée d'une armée anglaise.] - -De toutes parts en effet on annonçait comme certaine l'arrivée d'une -armée britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile, -venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir -Charles Cotton avait plusieurs fois touché au rivage, parlementé -tantôt à l'embouchure du Tage, tantôt à celle du Douro, et partout -promis un débarquement prochain. La connaissance survenue en même -temps du désastre du général Dupont fut pour les esprits un dernier -stimulant, et en un clin d'oeil le Portugal, qui ne s'était encore -révolté que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho -jusqu'aux Algarves. - -[En marge: Insurrection d'Oporto et de plusieurs provinces.] - -C'est à Oporto que l'incendie éclata d'abord. On y chargeait du pain -pour un détachement de troupes françaises. Le peuple à cette vue -s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute -la ville fut debout. L'évêque se mit à la tête de l'insurrection, et -le drapeau portugais fut relevé partout aux cris de _Vive le prince -régent_! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se -communiquer à Lisbonne même, traversa le Tage, se répandit dans -l'Alentejo, et vint se réunir au feu qui s'était une seconde fois -allumé vers Elvas, par le contact avec l'Estrémadure. À Oporto, on -était entré en communication ouverte avec les Anglais; à Elvas, on -entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps -de ceux-ci, composé de troupes régulières, s'avança même de Badajoz -jusqu'à Evora, pour servir d'appui à l'insurrection portugaise. - -Junot, qui était vif et entreprenant, céda malheureusement au désir de -réprimer l'insurrection partout où elle se montrait. Il fit partir le -général Loison avec sa division pour disperser les insurgés de -l'Alentejo, qui se trouvaient aux environs d'Evora. Il dirigea le -général Margaron avec de la cavalerie sur un rassemblement qui venait -de Coimbre vers Lisbonne. Il eût bien mieux valu dans cette saison -brûlante tenir ses troupes fraîches et reposées autour de Lisbonne, -que d'en diminuer le nombre par le feu et la fatigue, pour réprimer -des séditions aussi promptes à renaître quand on avait disparu, qu'à -se soumettre quand on marchait sur elles. - -[En marge: Répression du mouvement insurrectionnel de Coimbre et -d'Evora.] - -Le général Margaron n'eut qu'à paraître avec sa cavalerie pour -disperser et sabrer les quelques centaines d'insurgés rassemblés du -côté de Coimbre. Quant au général Loison, il lui fallut traverser tout -l'Alentejo pour joindre l'insurrection de cette province réunie auprès -d'Evora, et appuyée par un corps de troupes espagnoles. Après une -marche difficile et fatigante, il arriva devant Evora, et y trouva en -bataille les Espagnols et les Portugais. Il les aborda par le flanc, -les culbuta, leur prit leur artillerie, et en tua un bon nombre. Les -portes d'Evora ayant été fermées, il escalada les murailles, entra -dans la ville, et la saccagea. En quelques jours les Espagnols furent -renvoyés chez eux, et les Portugais ramenés à une obéissance -momentanée. Les soldats étaient chargés de butin, mais épuisés de -fatigue, et avaient à rebrousser chemin vers Lisbonne par une chaleur -accablante. - -[En marge: Expédition anglaise dirigée vers le Portugal.] - -[En marge: Concentration de toutes les forces britanniques vers la -Péninsule dès le commencement de l'insurrection espagnole.] - -[En marge: Avantages que la péninsule présentait aux Anglais pour la -guerre de terre.] - -Cependant les Anglais, tant de fois annoncés, paraissaient enfin. Dès -l'insurrection des Asturies, et l'envoi de deux émissaires à Londres -pour y faire connaître le soulèvement des Espagnes, le gouvernement -anglais avait été averti de l'occasion imprévue qui s'offrait à lui de -multiplier nos embarras, et de soulever contre nous les résistances -les plus opiniâtres. Le ministère Canning-Castlereagh avait -naturellement résolu de porter tous ses efforts vers la Péninsule, et -d'y susciter dans de plus vastes proportions, et d'une manière bien -autrement durable, les obstacles qu'il nous avait un moment suscités -dans les Calabres. L'ordre fut envoyé à toutes les forces britanniques -de terre et de mer, répandues dans la Méditerranée, le golfe de -Gascogne, la Manche, la Baltique, de concourir vers cet unique but. -Des chargements d'armes, des envois d'argent, furent dirigés vers les -côtes d'Espagne et de Portugal. Toutes les troupes dont l'expédition -de Boulogne avait motivé l'organisation, et dont une partie venait de -se signaler à Copenhague, furent destinées à opérer sur ce nouveau -champ de bataille. Il était impossible en effet d'en offrir à -l'Angleterre un mieux choisi, et plus commode pour elle. Avec un bon -vent, on pouvait en quatre jours se transporter des côtes d'Angleterre -au cap Finistère, aux baies de la Corogne et de Vigo, aux bouches du -Douro ou du Tage. L'immense marine anglaise, croisant sans cesse -autour de cette ceinture de côtes, pouvait toujours y approvisionner -une armée de vivres et de munitions, tandis que les adversaires de -cette armée sur un sol à demi sauvage, dépourvu de routes, devaient -avoir la plus grande peine à se nourrir. Les lourds et solides -bataillons britanniques, débarqués dans les golfes nombreux de la -Péninsule, mettant pied à terre dans des postes bien retranchés, -s'avançant hardiment si l'on remportait un succès, rétrogradant -promptement si l'on essuyait un revers, pour gagner cette mer qui -était leur appui, leur refuge, leur dépôt de vivres et de munitions, -tour à tour soutenant en cas d'offensive les agiles Espagnols contre -le choc impétueux de l'armée française, ou bien les laissant en cas de -retraite s'en tirer comme ils pourraient, par la dispersion ou une -soumission momentanée, recommençant enfin cette manoeuvre sans se -lasser, jusqu'à ce que la puissance française succombât d'épuisement, -les bataillons britanniques allaient faire, disons-nous, la seule -guerre qui leur convînt, et qui pût leur réussir sur le continent. - -[En marge: Forces britanniques réunies sur les côtes de Portugal.] - -[En marge: Première apparition sur le théâtre des guerres européennes -de sir Arthur Wellesley.] - -Tous les ordres pour une grande expédition furent donnés avec une -extrême promptitude. Cinq mille hommes sous le général Spencer, venus -d'Égypte en Sicile, avaient été transportés à Gibraltar, de Gibraltar -à Cadix, où les Espagnols, se faisant un scrupule de les recevoir, -avaient ajourné l'acceptation de leurs services. Ces cinq mille -Anglais, refusés à Cadix, avaient été débarqués aux bouches de la -Guadiana, sur le territoire du Portugal, attendant le moment favorable -pour agir. Dix mille hommes se trouvaient à Cork en Irlande. Ils -furent immédiatement embarqués sur une flottille escortée de plusieurs -vaisseaux de ligne; on leur donna pour chef un officier qui s'était -déjà fait connaître dans l'Inde, et qui venait de rendre de grands -services au général Cathcart devant Copenhague: c'était sir Arthur -Wellesley, célèbre depuis par sa bonne fortune autant que par ses -grandes qualités militaires, sous le titre de duc de Wellington. Il -avait pour instructions de faire voile vers la Corogne, d'offrir aux -Espagnols des Asturies et de la Galice le concours des forces -anglaises, et partout enfin de s'employer contre les Français autant -qu'il le pourrait. Le général Spencer avait ordre de venir se placer -sous son commandement dès qu'il en serait requis. Sir Arthur Wellesley -allait donc se voir à la tête de 15 mille hommes. Mais ces troupes -n'étaient qu'une partie de celles qu'on destinait à la Péninsule. Cinq -mille hommes sous les généraux Anstruther et Ackland se trouvaient à -Ramsgate et Harwich. Des bâtiments de transport étaient déjà dirigés -sur ces points d'embarquement pour les conduire auprès de sir Arthur -Wellesley. Grâce à la proximité des lieux et aux vastes moyens de la -marine anglaise, c'était une opération de dix à douze jours que de -rassembler toutes ces forces en un même endroit. Enfin sir John Moore, -revenant de la Baltique avec 11 mille hommes de troupes, devait être -acheminé prochainement vers le point que les généraux anglais auraient -désigné sur les côtes de la Péninsule pour y opérer une concentration -générale. - -[En marge: Commandement provisoire attribué à sir Arthur Wellesley.] - -Cette force de 30 mille hommes environ une fois réunie, on n'avait pas -cru pouvoir la mettre tout entière sous les ordres de sir Arthur -Wellesley, trop jeune encore d âge et de renommée pour commander à une -armée qui, aux yeux des Anglais, pouvait passer pour très-considérable; -et on en avait attribué le commandement supérieur à sir Hew Dalrymple, -gouverneur actuel de Gibraltar, lequel devait avoir au-dessous de lui -sir Henri Burrard pour chef d'état-major. En attendant la réunion de -toutes ces troupes, et l'arrivée de sir Hew Dalrymple, sir Arthur -Wellesley devait diriger les premières opérations à la tête des 10 mille -hommes partis de Cork, et des 5 mille débarqués sur le rivage des -Algarves. L'amiral sir Charles Cotton, commandant les forces navales de -l'Angleterre dans ces mers, avait ordre de seconder tous les mouvements -des armées. - -Embarquées le 12 juillet, les troupes anglaises de Cork étaient le 20 -devant la Corogne, et montraient aux Espagnols, enchantés de se voir -si bien soutenus, une immense flottille. La vue de cette force -considérable, qui en présageait beaucoup d'autres, les avait consolés -un peu de la défaite des généraux Blake et de la Cuesta à Rio-Seco, et -leur avait fait concevoir de nouvelles et grandes espérances de la -lutte engagée contre Napoléon. Toutefois ils n'avaient pas plus voulu -que les Andalous recevoir les troupes anglaises sur leur sol, si près -surtout de l'arsenal du Ferrol. Ils avaient donc accepté des armes en -quantité, de l'argent pour une somme de 500 mille livres sterling (12 -millions et demi de francs), mais ils avaient engagé les Anglais à -tourner leurs efforts vers le Portugal, qu'il n'importait pas moins -d'enlever aux Français que l'Espagne elle-même. - -[En marge: D'après le désir des Espagnols les forces anglaises sont -dirigées sur Oporto plutôt que sur la Corogne.] - -Sir Arthur Wellesley s'était aussitôt transporté à Oporto, où il avait -été reçu avec une joie extrême, car les commerçants portugais, ne -vivant que de leurs relations commerciales avec les Anglais, sentaient -à leur aspect leurs intérêts aussi satisfaits que leurs passions. Dès -cet instant, l'action de l'armée britannique avait été décidément -dirigée vers le Portugal. Cette résolution, qui convenait aux -Espagnols, toujours ombrageux vis-à-vis de l'étranger, convenait aussi -aux Anglais, lesquels devaient désirer avant tout la délivrance du -Portugal; et elle servait à un même degré la cause commune, le but de -la nouvelle coalition étant de chasser les Français de la Péninsule -tout entière. Restait à savoir quelle partie du Portugal on choisirait -pour y aborder en présence de l'armée française, sans courir la chance -d'être brusquement jeté à la mer. - -[En marge: Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme -point de débarquement.] - -Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro à -celles du Tage, et se rendit de sa personne auprès de sir Charles -Cotton, devant le Tage même, pour concerter avec lui son plan de -débarquement. Mettre pied à terre à l'entrée du Tage avait l'avantage -de débarquer bien près du but, puisque Lisbonne est à deux lieues, et -on pouvait de plus donner à la nombreuse population de cette capitale -une impulsion telle, que les Français ne tiendraient pas devant la -commotion qui en résulterait, car ils étaient 15 mille au plus, en -comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis. -Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment où une -armée anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-être en finirait-on -dans une seule journée. Mais les Français occupaient tous les forts; -ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la côte, -à droite et à gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, exposée au -ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux -Français une partie de l'armée anglaise, avant que l'autre partie eût -achevé son débarquement. C'était d'ailleurs mettre pied à terre bien -près d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'était pas encore -habitué à braver et à combattre. - -[En marge: Plan de campagne de sir Arthur Wellesley.] - -Par toutes ces considérations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir -Charles Cotton, résolut de débarquer entre Oporto et Lisbonne, à -l'embouchure du Mondego, près d'une baie assez commode que domine le -fort de Figuera, lequel n'était pas occupé par les Français. Le choix -de ce point, placé à une certaine distance de Lisbonne, donnait à sir -Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Français -pussent venir à sa rencontre, d'attendre le corps du général Spencer -qu'il avait mandé auprès de lui, et, une fois descendu sur le sol du -Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant -la côte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Les -Français, qu'il savait forts tout au plus de 20 à 22 mille hommes, -ayant plusieurs places à garder, surtout la capitale, ne pourraient -jamais marcher contre lui avec plus de 10 à 12 mille; et en longeant -toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au -besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter -quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew -Dalrymple appelé prochainement à le remplacer, il était impatient -d'avoir exécuté quelque chose de brillant, avant de passer sous un -commandement supérieur. Ces résolutions étaient parfaitement sages, et -dénotaient chez le général anglais les qualités que sa carrière révéla -bientôt, le bon sens et la fermeté, les premières de toutes après le -génie. - -[En marge: Débarquement des troupes anglaises, le 1er août, aux -bouches du Mondego.] - -[En marge: Jonction des troupes du général Spencer avec celles de sir -Arthur Wellesley.] - -[En marge: Caractère de l'armée anglaise.] - -Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette -mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs -fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou -six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à -terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui -suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du -général Spencer arrivait au même mouillage. Avant d'avoir reçu les -ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du -désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses -efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans -l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes -françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le -rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son -débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur -Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ -14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et -d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la -condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant -d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais -c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de -l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes -de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute -leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les -bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du -mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger -avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur -et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant -avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est -peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide, -presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux -seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à -marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte -qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot, -il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat -français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition -à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le -soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu -étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il -fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher, -à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se -heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes -positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se -conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre -qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des -soldats de l'Angleterre. - -[En marge: Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commencé le 8 août, en -suivant le littoral.] - -[En marge: Difficultés entre les Anglais et les Portugais.] - -Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de -manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens -de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée -portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant -toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq -ou six mille hommes, sous le général Freyre. Sir Arthur Wellesley -aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais -ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général -anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de -trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des -auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au -premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de -l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne -voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée -britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette -prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir -pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en -abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur -donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux -pour leur servir d'éclaireurs. - -[Note 11: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa -correspondance avec le cabinet britannique, récemment imprimée en -Angleterre, comme on sait, et présentant un ensemble de documents -aussi précieux qu'intéressants.] - -[En marge: En apprenant le débarquement des Anglais, Junot prend la -résolution de marcher droit à eux.] - -À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal -dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le -débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de -courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ, -retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance -secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même -que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des -Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre -un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la -défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise. -Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi -d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où, -n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible. - -Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait -déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de -faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient -mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à -conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille -hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze -mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot -rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général -Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les -observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles -pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec -la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les -rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer -hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison -que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer -long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients. - -[En marge: Mouvement du général Laborde vers Leiria pour observer et -harceler les Anglais en attendant l'arrivée de l'armée elle-même.] - -En conséquence le général Laborde, avec les troupes du général -Margaron, dut par Leiria se porter le premier à la rencontre des -Anglais, tandis que le général Loison, revenant de l'Alentejo à -marches forcées, le rejoindrait par Abrantès, et que Junot lui-même -irait compléter cette concentration de forces, en amenant avec lui -tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne. - -Le général Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut dès le 14 ou -le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de près, -la jonction du général Loison, qui faisait de son mieux pour arriver, -mais dont les troupes étaient exténuées de fatigue et accablées par la -chaleur. Le 16 août il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il -eut à les combattre d'une manière qui prouva quels avantages on aurait -pu se ménager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques. - -[En marge: Beau combat de Roliça.] - -Le général Laborde, vieil officier plein d'énergie et d'expérience, -côtoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir -vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entourée, et le 16 -au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Il se retirait -tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrît une position -favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans -toutefois engager un combat décisif, qu'il ne devait pas et ne voulait -pas risquer avant la concentration générale des troupes françaises. -Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Roliça, -au milieu d'une plaine sablonneuse, traversée par plusieurs ruisseaux, -fermée par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'élevait en -serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17 -au matin, l'armée anglaise suivait la division du général Laborde, -forte de moins de trois mille hommes, à travers cette plaine de -Roliça. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble, à la suite -des Français alertes, résolus, nullement intimidés par leur -infériorité numérique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois -mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le général Laborde ne -crut pas devoir s'attacher à défendre Roliça au milieu de la plaine, -car même en défendant ce point avec succès, il ne pouvait manquer d'y -être bientôt enveloppé, et réduit pour n'être pas pris à en sortir -avec précipitation et désordre. Il aima mieux se retirer spontanément -au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour -descendre à Zambugeiro. Il se plaça en effet au sommet des collines le -long desquelles la route s'élevait, et y attendit les Anglais avec -résolution. Ceux-ci continuèrent à s'avancer. La brigade du général -Nightingale marchait la première sur une seule ligne, appuyée par les -brigades Hill et Fane en colonnes serrées, tandis qu'à sa gauche la -brigade Crawfurd faisait un détour pour déborder les Français, et qu'à -sa droite le détachement portugais en faisait un aussi pour les -prévenir à Zambugeiro. - -Le général Laborde, laissant les Anglais s'engager péniblement dans -des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux -qui naissent dans les contrées méridionales, choisit pour les attaquer -le moment où ils étaient le plus empêchés par les obstacles du -terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis -charger vivement à la baïonnette par ses bataillons, et culbuter au -pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manoeuvre, et il -blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes à l'ennemi. Il -soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manoeuvrant avec un -art, une précision rares, et détruisant deux ou trois fois plus de -monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit -exposé à être débordé par les colonnes qui de droite et de gauche -marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs détachements essayèrent en vain -de l'arrêter: il leur passa sur le corps, et arriva à Zambugeiro, -ayant lui-même cinq ou six cents hommes hors de combat, mais -n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blessés, et laissant -dans le coeur de l'ennemi une redoutable impression de ce que -pouvaient les troupes françaises bien conduites, car que ne fallait-il -pas craindre de leur réunion générale, lorsque moins de trois mille -hommes avaient opposé une si vigoureuse résistance! - -Le général Laborde se porta à Torres-Vedras, où il devait se joindre -au général Loison venant d'Abrantès, au général Junot venant de -Lisbonne. - -[En marge: Débarquement à Vimeiro des deux nouvelles brigades -Anstruther et Ackland.] - -Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre expérience, dans ce -combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire à un ennemi -fort difficile à vaincre, et il était décidé à ne s'avancer qu'avec -une extrême circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux -convoi chargé de nouvelles troupes. C'étaient les brigades Anstruther -et Ackland, embarquées récemment, et suivies d'assez près par le corps -d'armée de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de -cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le général en chef -sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus -fort sans le rendre dépendant. Il résolut donc de s'approcher de la -mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et -Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de -Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au débarquement. Le 19 au -soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade -Ackland. En défalquant les morts et les blessés de Roliça, ce renfort -portait son armée à 18 mille hommes présents sous les armes. - -[En marge: Junot, réuni aux généraux Loison et Laborde, marche aux -Anglais.] - -Le général Junot, à la nouvelle de l'approche des Anglais, s'était -hâté de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et -s'était dirigé sur Torres-Vedras, où venait d'arriver le général -Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en eût -évacué beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections -principales, bien qu'il eût négligé les insurrections secondaires, le -général Junot ne pouvait réunir plus de 9 mille et quelques cents -hommes présents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la -proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise -qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande -supériorité de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui -allaient servir de champ de bataille. Néanmoins neuf mille Français, -conduits comme l'avaient été les trois mille du général Laborde, -pouvaient, en défendant bien les positions qui sont en avant de -Lisbonne, tenir tête à 18 mille Anglais, et les réduire à -l'impossibilité de conquérir la capitale du Portugal, pourvu toutefois -qu'on choisît son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait à -Roliça. - -Les Anglais avaient à franchir le promontoire qui forme la droite du -Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire -présente des défilés étroits, qu'il fallait traverser pour arriver à -Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois -qu'ils s'y seraient engagés, en leur laissant tous les inconvénients -de l'offensive. Junot, emporté par son ardeur excessive, ne voulut pas -les attendre dans ces passages où il aurait été possible de les -battre, et résolut d'aller les chercher dans leur position pour les y -forcer, et les jeter à la mer. Il arriva le 20 au soir devant les -hauteurs de Vimeiro. - -[En marge: Position de l'armée anglaise à Vimeiro.] - -Sir Arthur Wellesley eût été dans une situation critique à Vimeiro, -s'il avait été bien attaqué et avec des forces suffisantes, car il -occupait des hauteurs dont le revers était taillé à pic sur la mer. -Forcé dans ces positions, il pouvait être précipité dans les flots -avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il était donc entre une -victoire et un désastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une -nombreuse artillerie, des positions d'un accès très-difficile; il -savait par divers rapports qu'il aurait à combattre contre un ennemi -inférieur de moitié; il était doué enfin d'une fermeté de caractère -qui égalait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troublé. La -chaîne de positions qu'il occupait était coupée en deux par un ravin -qui servait de lit à la petite rivière de Maceira. Le village de -Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possédait des moyens -de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de -hauteurs à l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situé à -sa droite, deux sur le groupe situé à sa gauche. Son infanterie -établie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les -intervalles, présentait trois étages de soldats, se dominant et se -renforçant les uns les autres. - -[En marge: Bataille de Vimeiro.] - -Si cette position, forte comme elle était, eût été reconnue d'avance, -les Français auraient dû ou renoncer à l'enlever, ou en attaquer un -seul côté avec toutes leurs forces réunies. Les Anglais, une fois -débusqués en partie, auraient pu être entraînés complètement, et -précipités dans l'abîme auquel ils étaient adossés. Mais on arriva le -21 au matin à la pointe du jour, sans avoir pris les précautions -convenables, et sans cacher ses mouvements à l'ennemi. Le général -Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais était leur aile la moins -défendue, ordonna un mouvement de sa gauche à sa droite, pour être -plus en nombre de ce côté. Sir Arthur Wellesley découvrant ce -mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hâta de l'imiter, afin de -rétablir l'équilibre des forces, mais bien plus rapidement que son -adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc à décrire, et il lui -fallait moitié moins de temps pour porter ses troupes d'une aile à -l'autre. - -Les Français, tandis que leur droite manoeuvrait, s'engagèrent par -leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et -leur côté le plus fort. La brigade Thomière, de la division Laborde, -marcha résolument à l'ennemi. Le brave général Laborde conduisit cette -attaque avec une extrême vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas -choisi comme à Roliça, présentait des obstacles presque -insurmontables. Il fallait, outre la difficulté de gravir une position -escarpée, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante -par le nombre et le calibre, et puis voir sans en être découragé une -troisième ligne, formée par la brigade Hill, qui couronnait les -hauteurs en arrière. Les Français s'élancèrent avec bravoure, exposés -à tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue -et bien dirigée des Anglais; mais ils ne purent même arriver jusqu'à -leurs lignes. Les voyant ainsi arrêtés, le général Kellermann, qui -commandait la réserve composée de deux régiments de grenadiers qu'on -avait tirés de tous les corps, se porta avec l'un de ces régiments à -l'attaque du plateau de Vimeiro. Il était précédé par une batterie -d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des -Anglais l'eut bientôt démontée. Le colonel Foy fut gravement blessé. -Le général Kellermann ne s'élança pas moins avec ses grenadiers. Il -gravit le terrain, déboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli -par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses -braves soldats, renversés les uns sur les autres sans pouvoir avancer, -furent ramenés au pied du plateau. À cet aspect, quatre cents dragons, -qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la -situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le -général Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave -cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les -sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second -régiment de grenadiers marcha à son tour pour aborder l'ennemi, bien -que sans espérance d'emporter la position. Tandis que ces choses se -passaient à gauche, la brigade Solignac, de la division Loison, -rencontrait à droite les mêmes obstacles. Partout trois lignes -d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarpé et -impossible à gravir sous des feux plongeants, arrêtaient nos braves -soldats, follement lancés contre une position où l'ennemi combattait -avec tous ses avantages, et où nous n'avions aucun des nôtres. - -[En marge: Le général Junot, après la bataille de Vimeiro, se retire -sur Torres-Vedras.] - -Il était midi. Ce combat si malheureusement engagé, sans aucune chance -de vaincre les difficultés qui nous étaient opposées, nous avait déjà -coûté 1,800 hommes, c'est-à-dire le cinquième de notre effectif. S'y -obstiner davantage c'était s'exposer à perdre inutilement toute -l'armée. Le général Junot se résigna donc, sur l'avis de ses plus -braves officiers, à se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers -Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers -anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre. - -[En marge: Obligation où se trouve le général Junot de traiter avec -les Anglais.] - -Après cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais à la mer, il -n y avait plus d'espérance de se maintenir en Portugal. On n'avait -pas, en réunissant à Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de -dix mille hommes en état de combattre, et il fallait, avec ces dix -mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille -âmes, et arrêter une armée anglaise qui allait, en quelques jours, -être portée à vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait, -il est vrai, une ressource: c'était de faire, à travers le nord du -Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable à celle des dix -mille, au milieu de populations insurgées, en laissant plusieurs -milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les -routes de morts et de mourants. On eût perdu ainsi plus de la moitié -de l'armée. Ces deux résolutions étaient donc d'une exécution -impossible. Entrer en négociation avec les Anglais, nation civilisée, -qui tenait les engagements qu'elle prenait, était assurément un parti -que l'honneur ne condamnait pas, surtout après le combat de Roliça et -la bataille de Vimeiro. - -[En marge: Le général Kellermann envoyé au quartier général de sir -Arthur Wellesley.] - -[En marge: Circonstances qui disposent les généraux anglais à -traiter.] - -En conséquence on choisit le général Kellermann, qui joignait à de -grands talents militaires une extrême finesse d'esprit, et on l'envoya -au quartier général anglais avec mission de traiter du sort des -prisonniers et des blessés. En ce moment, un changement venait de -s'opérer dans l'armée britannique. Sir Hew Dalrymple était arrivé avec -son chef d'état-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir -Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrière, -n'était remplacé qu'après une victoire, due surtout aux fautes de -l'ennemi. Il n'était pas fâché que la campagne s'arrêtât à cette -victoire, et que la conquête du Portugal lui fût exclusivement -attribuée. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur côté, ne -connaissant pas l'état des choses, ignorant les difficultés qui -pouvaient leur rester à vaincre, étaient charmés à leur début de -trouver les Français prêts à leur livrer le Portugal, et de n'avoir -pas de nouvelles chances à courir. Cependant, s'ils avaient apprécié -la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux à l'arrivée du -corps d'armée de John Moore, ils ne se seraient pas montrés si -faciles. Engagés dans un long entretien avec le général Kellermann, -qu'ils traitèrent avec toute la distinction qu'il méritait, ils -laissèrent entrevoir leur disposition à négocier. Celui-ci saisit -l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une -suspension d'armes, sauf à traiter plus tard d'un arrangement -définitif relativement à l'évacuation du pays. - -[En marge: Conférences ouvertes à Cintra.] - -Le général Kellermann, revenu au quartier général français, fit part -au commandant en chef et à ses compagnons d'armes de la disposition -des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'évacuation du -Portugal, pourvu que les conditions fussent tout à fait honorables. Il -retourna au quartier général de l'ennemi, et la réunion pour les -conférences fut fixée à Cintra. Elles durèrent plusieurs jours, et ne -présentèrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacité -dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder -autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les -Français en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral -russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule -d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu -sauver la cause commune en secondant les Français, qui, en ne le -faisant pas, l'avait perdue, ne méritait guère que pour lui on rendît -les négociations plus difficiles. Néanmoins, Junot exigeait que -l'amiral russe fût libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa -flotte, et il menaçait de mettre tout à feu et à sang, de ne livrer -Lisbonne qu'à moitié ravagée, si on ne lui accordait ce qu'il -réclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, allié aussi disgracieux que -peu secourable, afficha le désir de négocier pour son propre compte, -ne voulant apparemment rien devoir à l'armée française, de laquelle il -sentait bien n'avoir rien mérité. Junot se hâta d'y consentir, et -alors, la principale difficulté se trouvant écartée, on tomba -promptement d'accord. - -[En marge: Convention de Cintra pour l'évacuation du Portugal.] - -La convention datée de Cintra fut signée le 30 août. Elle stipulait -que l'armée française se retirerait du Portugal avec tous les honneurs -de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait -ramenée sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus -voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait -servir immédiatement; que les blessés et les malades seraient traités -avec soin, et transférés à leur tour dès que leur état leur -permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de même pour les -garnisons d'Almeida et d'Elvas restées dans l'intérieur du pays. Il -fut convenu de plus que les Français n'emporteraient rien de ce qui -appartenait au Portugal, dont ils avaient administré les finances -avec autant d'ordre que de loyauté, et auquel ils laissaient 9 -millions dans les caisses, qu'ils avaient trouvées absolument vides à -leur arrivée. Il fut stipulé, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu -pour le passé, et que les Portugais qui avaient embrassé le parti des -Français seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés. - -[En marge: Embarquement de l'armée française et son retour en France.] - -Cet arrangement était aussi honorable qu'on pouvait le désirer pour -l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en -état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais -étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention -de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En -effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles -qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes -du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant -des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à -leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer -fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne. - -[En marge: Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne.] - -Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en -février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises -avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante, -et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des -Pyrénées. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il -n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât -quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient -sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la -récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et -trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et -inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le -prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à -croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa -supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée -allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même. - -[En marge: Insurrection des colonies espagnoles.] - -Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui -occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous -échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud, -depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit -des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et -embrassaient la cause de la dynastie prisonnière. - -[En marge: Désespoir de Joseph et son désir de retourner à Naples.] - -Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant -l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc -rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère -lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant -profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9 -août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute -pour lui le plus cruel des reproches.--J'ai tout le monde contre moi, -lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes -elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des -classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit -attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre; -moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait -supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles -troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est -insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en -égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut -pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu. -Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans -Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je -leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une -partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse -aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix -de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le -trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore -pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang; -la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai -alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le -bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.--Telle -est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à -Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste, -que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à -régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et -prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait -senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre -frère. - -FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME. - - - - -LIVRE TRENTE-DEUXIÈME. - -ERFURT. - - La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon - pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire. - -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux - événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son - retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée - de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. -- - Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de - l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. -- - Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la - cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de - prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. -- - Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes, - Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. -- - Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de - s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent - exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue - avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires - d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de - septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand - éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs - militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en - Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi - Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. -- - Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la - Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour - l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la - même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les - troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle - conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés - pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les - différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon. - -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie - l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier - allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de - l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa - mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27 - septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. -- - Affluence de souverains et de grands personnages civils et - militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique - donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de - faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire - turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la - Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur - l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de - Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. -- - Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore - par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. -- - Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes - brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de - l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon - s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux - empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées - verbalement. -- Napoléon désirant que la paix puisse sortir de - l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures - pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que - la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point - retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à - ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. -- - Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une - nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un - mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions - que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux - empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des - témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour - Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de - celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières - dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré - pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un - nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en - armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée - d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. -- - M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte - avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière - dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. -- - Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les - difficultés soulevées par le cabinet britannique. -- - L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les - Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère - de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les - manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon - n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. -- - Ses combinaisons pour la rendre décisive. - - -[En marge: Voyage de Napoléon dans les provinces du Midi.] - -Napoléon avait passé à Bayonne et dans les départements qui sont -situés au pied des Pyrénées les mois de juin et de juillet, pendant -lesquels s'étaient les accomplis les événements que nous venons de -rapporter. Il avait successivement visité Pau, Auch, Toulouse, -Montauban, Bordeaux, partout fêté, partout reçu avec transport par les -populations toujours éprises du prince qui passe et qui occupe un -moment leur oisiveté, mais cette fois plus avides que de coutume de -voir le prince extraordinaire qui excitait à si juste titre leur -curiosité et leur admiration. Les Basques avaient exécuté devant lui -leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait éclater -l'impétuosité ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou -presque rien, même dans ces provinces, des événements d'Espagne, car -Napoléon ne permettait aucune publication contraire à ses vues. On -avait bien appris, par les inévitables communications d'un versant à -l'autre des Pyrénées, que l'Aragon était en insurrection, et que -l'établissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficultés. -Mais on ne considérait pas comme sérieuses les résistances que la -malheureuse Espagne, affaiblie et désorganisée par vingt ans d'un -mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se -trompait donc avec lui, de même que lui, sur ce qui devait se passer -au delà des Pyrénées. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblème -du succès, de la puissance, du génie. C'est tout au plus si quelques -vieux royalistes entêtés, éclairés par la haine, prédisaient sans le -savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses -accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de -l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le -croyaient encore heureux, lorsque déjà il commençait à ne plus l'être, -et qu'un rayon de tristesse avait pénétré dans son téméraire et -intrépide coeur. - -[En marge: Les illusions de Napoléon presque toutes dissipées quand il -quitte Bayonne.] - -Napoléon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur -les affaires d'Espagne. Il connaissait l'étendue et la violence de -l'insurrection; il était informé de la retraite du maréchal Moncey, de -l'opiniâtre résistance de Saragosse, des difficultés que le général -Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la -brillante victoire du maréchal Bessières à Rio-Seco, l'entrée de -Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les -grands préparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait -donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait -jusqu'en Galice les insurgés du nord, que le général Dupont secouru -rejetterait jusqu'à Séville, peut-être jusqu'à Cadix, les insurgés du -midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les -vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos -divers corps d'armée, et terminer peu à peu la soumission de -l'Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco, -suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous -venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'était Baylen, au -lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et -héroïque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un -mois qu'on n'en savait rien, absolument rien. - -[En marge: Napoléon ne connaît qu'à Bordeaux les événements de -l'Andalousie.] - -[En marge: Impression qu'il en éprouve.] - -C'est à Bordeaux, où il passa les trois premiers jours d'août, que -Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen. -La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en éprouva pour les -armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne -sauraient se décrire. Le souvenir en est resté profondément gravé dans -la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois -recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait -été saisi à Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonçait à -venir dans la Manche; car à l'insuccès se joignait un déshonneur qui -était le premier, qui fut le seul infligé à ses glorieux drapeaux. -Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés! Les esprits pieux, dans tous -les siècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une -rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé cette -croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une -remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est -que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une -certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la -raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier -châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le -compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de -troupeaux. - -Napoléon aperçut d'un coup d'oeil toute la portée de l'événement de -Baylen; il vit ce qui allait en résulter de démoralisation dans -l'armée française, d'exaltation chez les insurgés, et considéra comme -certaine, avant d'en être informé, l'évacuation de presque toute la -Péninsule. Les dépêches qui se succédèrent d'heure en heure lui -apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un -prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi -d'Espagne, eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur -Castaños, avant que celui-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible -Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en -toute hâte sur l'Èbre, levait le siége de Saragosse à moitié conquise, -arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine -rassuré derrière l'Èbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées. - -[En marge: Conséquences européennes des événements d'Espagne.] - -Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres. -Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les -ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche, -toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne, -fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau, -excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux -de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec -l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une -secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel -état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée -des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le -Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc -passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le -déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la -grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche -tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu -des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter -pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre, -toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point -que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats -avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et -l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à -délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir -l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des -soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances -malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un -incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser -tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque -valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc -également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait -d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme -on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être -qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers -momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en -Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon. - -[En marge: Injuste irritation de Napoléon contre le général Dupont.] - -[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il -ne l'est véritablement.] - -[En marge: Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général -Dupont.] - -Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part -dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le -monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont, -apercevant avec son coup d'oeil supérieur les fautes militaires que -celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12], -mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait -de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un -lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son -armée, et qu'il le ferait fusiller.--Ils ont sali notre uniforme, -dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans -leur sang.--Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général -Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour -impériale. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte -aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les -mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses -fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue -des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa -volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général -Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré, -atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup -on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au -surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de -l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait -l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de -l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des -difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué -cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la -capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette -catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même -voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse -anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux -masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers -de nos armées en Espagne. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre -le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de -Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul, -il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck, -Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour -ternir toute une carrière!--Et se contredisant ainsi lui-même, il se -prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie, -découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa -destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants. - -[Note 12: Il existe aux Archives de la Secrétairerie d'État, ai-je -dit, la minute des questions adressées au général Dupont par ordre de -Napoléon, et on peut, avec ce document, se faire une idée exacte de -l'opinion que Napoléon avait conçue de la catastrophe de Baylen et de -la conduite du général Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui -suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa -influencer un moment par les bruits calomnieux, répandus sur le -général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire -beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps -après.] - -[En marge: Accueil que Napoléon reçoit à Bordeaux.] - -La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes -magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser -apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui, -sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens -du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques -paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre, -essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que _jamais il -n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait_; que le maréchal -Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de -quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de -ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être -soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la -France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne, -recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On -croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était -satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant -par les correspondances commerciales les faits si graves qui se -passaient au delà des Pyrénées. - -[En marge: Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la -parole donnée à la Vendée de la visiter.] - -[En marge: Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle, -Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur.] - -Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour -s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication -avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la -translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre. -Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se -défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses -sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous -donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne -pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Il se -décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort, -Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en -route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en -expédiant autant qu'il en recevait. - -Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par -une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses -chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île -d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même -ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la -plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance, -attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De -Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva -partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme -prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui -leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de -leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de -demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait -fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en -France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des -bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée -reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI -s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de -quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et -Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa -correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de -colère, d'ordres précipités. - -[En marge: Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.] - -Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du -15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la -puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les -conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique, -pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une -attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe -entière. - -[En marge: Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à -Paris.] - -[En marge: Colère et crainte de la cour de Vienne.] - -Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient -parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours -soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en -Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien -différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que, -toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au -bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la -bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était -embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui -rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague -l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle -avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais -probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne -signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est -certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué -à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des -denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais -lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale -d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis, -l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque -jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était -saisie de cette cour et de son entourage.--Voilà donc ce qui attend -toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les -salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger -évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout -souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV -et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus -réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était -écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la -main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi -facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.-- - -[En marge: Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.] - -Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter -les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général -Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté -l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que -l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de -Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les -fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec -ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers, -se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation -abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle -il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au -royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les -titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_. - -Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les -événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y -livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur -de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos, -les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient -sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes -les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant -que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien -s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche, -répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse -toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il -fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les -revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au -delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires -étaient conformes à ces dispositions morales. - -[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.] - -[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.] - -[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.] - -L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet, -exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de -l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour -les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter -extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures -nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même. -Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de -réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues -dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux. -Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100 -mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée -active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes -nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On -l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les -jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son -gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à -elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la -crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un -empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple, -s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus -avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse -d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le -nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et -même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes -de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires, -composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que -comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que -jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet -que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent -mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était -jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune -des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille -chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie. -Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en -Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui -prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et, -battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie, -pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des -rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps -d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête -aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder. - -L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les -classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de -Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français -une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec -eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général -Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et -en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées, -on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes, -foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance. -Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à -la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets -sentiments. - -Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du -continent, cependant c'était une détermination si grave que de -transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce -déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir -ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer, -et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la -guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la -répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses -forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir -pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les -Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer. -Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette -nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût -dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo, -Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source -de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui -qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante -malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants -triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la -faire expliquer de la façon la plus claire. - -[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur -d'Autriche.] - -Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps -de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour -avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée, -provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth, -et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication -douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein -avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy, -quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical, -ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille -des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de -manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de -Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur, -dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son -cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit -sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos -armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent -la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements -n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à -prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si -vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement -défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une -organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce -qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des -magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète -pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de -près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal. -Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon -effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en -appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour -maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent -mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas -votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les -enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en -attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va -baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout -cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions -sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé -entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que -nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux -souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de -Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont -le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de -Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous -demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et -tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la -connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich -ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune -attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait -ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt, -avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans -l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en -Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers -de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables; -que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres -rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la -démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer -quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les -contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied -de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M. -de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur -l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son -adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de -vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance. -Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui, -car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le -doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout -à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis -complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas -l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une -erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous, -monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de -votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements -survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez -émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à -s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation -extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous -serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin -de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la -guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont -venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin -d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je -crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je -ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des -relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs, -j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus -douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la -paix, nous aurons amené la guerre.-- - -[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de -Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé -aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le -contenu.] - -En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de -témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui -voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne -pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui -l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses -véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et -habile. - -[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche, -Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.] - -Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut -transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M. -de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions -précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général -Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre -les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait -rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus -sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance -immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus -infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle -voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher, -contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement, -le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph, -c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour -quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard. - -M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour -maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les -ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les -assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine -satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la -reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une -attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de -résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se -prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce -point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que, -pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses -discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il -ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher -de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de -l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle -n'était pas prête à combattre. - -[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec -l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire -en Espagne une campagne courte mais décisive.] - -Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une -nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il -voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire -une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses -vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin. -Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient -pas un autre but. - -[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux -princes de la Confédération du Rhin.] - -Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de -tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent, -faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos -inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre -avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient -portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne -concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il -voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes -ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur -la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il -les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à -éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces -conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant -au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées. - -[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les -circonstances.] - -Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était -pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût -la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la -guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en -Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà, -lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne, -Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes, -et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la -Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal -Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie -dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la -Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait -continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et -Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le -3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était -replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général -Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à -Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e -corps, était cantonné en Silésie. - -L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse, -était de la forcer à régler définitivement la question des -contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se -dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte -sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en -haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il -acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire. - -[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.] - -Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation -prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait -impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait -abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour -plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en -Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau -pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne -pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou -si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à -l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il -le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers -les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement -rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec -la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable -pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que -l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il, -_des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur -malheur_, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif -des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance. - -[En marge: Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince -Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse.] - -[En marge: Conditions de l'évacuation.] - -[En marge: Stipulations secrètes du traité d'évacuation.] - -Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du -roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la -réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par -son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier -l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon. -Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se -trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait -l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus -complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission -garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne -s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres, -parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la -Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner -contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il -sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on -ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante. -Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à -entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des -pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier, -sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il -garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il -accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140 -millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les -contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être -payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en -titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le -tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze -ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers -dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer -immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie -suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les -provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à -la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur -l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en -Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure -de la dominer. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret -dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu, -par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son -effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments -d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie -forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6 -mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille -hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de -toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement -quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire -français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de -guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année -1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore -reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille. -Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à -laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage -prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put -obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le -coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable -encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses -ennemis. - -Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse -pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient -divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales -relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer -la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il -valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des -troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements, -il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en -accordait. - -Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes -avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait -celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens -importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être -débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment -l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait -autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et -de terminer ses contestations avec la Prusse. - -[En marge: Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et -situation de la cour de Saint-Pétersbourg.] - -[En marge: Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la -possession de Constantinople.] - -[En marge: Voeu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une -nouvelle entrevue avec Napoléon.] - -L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre, -toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis -que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de -l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à coeur que les -plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était -la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef -des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus -qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement, -il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son -ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de -tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles, -si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la -cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de -vaincre Napoléon. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun -territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que -la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait; -et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier -des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il -s'était fait avec l'ambassadeur de France, _la langue de chat_.--Eh -bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles -de votre maître? Vous a-t-il parlé de _la langue de chat_? Est-il -disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je -comprends et admets les besoins du sien?--M. de Caulaincourt ne -répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant -toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain -retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des -affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt, -en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une -entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la -politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt. -Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les -affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires -d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises -jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient -divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues -même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour, -et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même -temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de -Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas -immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en -septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée -pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que -l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au -plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances -répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience, -et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il -désignait. - -[En marge: Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait -en Espagne.] - -Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre -n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne, -occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à -Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de -Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant -nécessairement la politique de Napoléon.--Votre Empereur, avait-il dit -à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de -lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets -entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses -agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les -derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également -nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.-- - -[En marge: Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des -revers de l'armée française en Espagne.] - -La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus -désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou -moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte -plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait -de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la -France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni -par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent -dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la -faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère -mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même -beaucoup.--Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur -Alexandre à M. de Caulaincourt, _bonne mine à mauvais jeu_, et -traverser sans fléchir ce moment difficile.--Ce prince, plein de tact, -avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos -échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu -se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait -ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à -Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et -exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière -sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria, -il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement -ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de -la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne -voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de -facile à expliquer.--Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a -envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes; -il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux -soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il -aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la -politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais -parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions -sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que -je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un -bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira -l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut -nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et -maîtriser l'Europe.--Alexandre avait du reste tenu parole, imposé -silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire -surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère -une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec -autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande. - -Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous -l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus -exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt, -lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses -dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait -enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale -des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il -avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les voeux -d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de -l'Europe, mais une partie au moins de ces voeux, qu'il fallait donc le -voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de -considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au -reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot; -ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement -et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste -ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement -avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce -qu'il avait au fond du coeur, de se l'attacher par quelque concession -importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un -grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le -témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre -non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous -les ennemis de l'Empire. - -[En marge: Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur -Alexandre.] - -[En marge: Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour -l'époque et le lieu de cette entrevue.] - -Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il -accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M. -de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une -entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de -la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait -lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta. -Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à -cause de sa soeur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont -on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui -restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait -encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération. -Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de -l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer -définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que -cette entrevue eût tout l'éclat désirable. - -[En marge: Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux -empereurs.] - -Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde -impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de -cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment -d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi -ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur -Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui -devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison -avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y -disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la -ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient -se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut -que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette -réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à -Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma, -pour y représenter _Cinna_, _Andromaque_, _Mahomet_, _Oedipe_. Il -donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des oeuvres immortelles -de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les -comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la -grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir -que de pénétrer la profondeur de Molière.--Il recommanda enfin de -déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa -civilisation autant que par ses armes. - -[En marge: Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon -s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire.] - -[En marge: Conseils de Napoléon à son frère.] - -[En marge: Cour militaire et politique du roi Joseph.] - -Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses -préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il -n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle -où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait -battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. La situation ne -s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée -française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la -Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment -arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà -aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment -par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était -plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour -accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de -l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait -que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans -savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de -raffermir, par l'énergie de son langage, le coeur ébranlé de -Joseph.--Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez -avoir l'attitude convenable à votre position. Que me font quelques -insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment -ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la -Prusse n'ont pu venir à bout? _Je trouverai en Espagne les colonnes -d'Hercule_; _je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance_.--Il lui -avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils -pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient -pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Joseph avait -voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le -maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage, -lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de -Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se -vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils -cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan, -Joseph avait demandé M. Roederer pour l'aider dans l'administration -politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas -encore accordé, se défiant non du coeur, non de l'esprit de M. -Roederer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier, -Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour, -moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à -relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de -raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il -jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se -trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné -de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une -partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son -expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de -commander. - -[En marge: Fixation du quartier général à Vittoria.] - -[En marge: Position de l'armée sur l'Èbre.] - -Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours -qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage, -montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait -quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire -des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout -rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni -même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général -à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié -espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale, -trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept -mille. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes -répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville -par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal -Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général -Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées -à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les -régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de -tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant -pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon -avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés, -les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à -former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à -l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait -tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de -montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille -hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du -général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de -100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne. - -[En marge: Instructions de Napoléon fort mal comprises par Joseph et -par les généraux qui servaient sous lui.] - -Napoléon s'épuisait à envoyer à l'état-major de Joseph des -instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal -exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les -régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné -ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les -détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de -concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du -maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec -les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve -nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des -forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte -nº 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre -d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur -Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18 -mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder -Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un -immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de -Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos, -grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait -ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille -hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se -présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y -avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou -quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre -dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence -qu'il espérait rendre prochaine. - -[En marge: Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout -des masses immenses d'insurgés.] - -Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les -instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et -autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres -mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines -de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général -Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la -Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Depuis la -capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur -Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur -l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient -compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se -croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et -assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à -Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur -par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté -d'être exactement informé en Espagne.--La vérité à la guerre, leur -répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps, -en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en -donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave -Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez -les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des -postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger, -et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en -vous endormant dans vos lignes.-- - -[En marge: Singulière aventure du général Lefebvre-Desnoette, qui -apprend à moins craindre les insurgés espagnols.] - -Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph -continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les -derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les -Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de -Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne -de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de -l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en -demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette, -remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse, -s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro -avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était -offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée -d'Aragon et de Valence. - -[En marge: Sept. 1808.] - -[En marge: Prétention de Joseph d'imiter les grandes manoeuvres de -Napoléon.] - -Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés, -avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de -l'ennemi qu'on avait à combattre. Joseph, enhardi par ce qu'il venait -de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors -d'imiter les grandes manoeuvres de son frère, et, établi à Miranda -comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à -l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent -pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une -telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon, -des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur -notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein -d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et -autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche. -Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de -nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée -de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre -soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de -quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre -huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard -de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule, -des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et -alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser -les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la -précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et -l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les -insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de -l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y -courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il -n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses -tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait -alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait -bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste -spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant -copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans -leurs défauts ou leurs vices! - -[En marge: Napoléon prescrit à ses lieutenants en Espagne de ne point -fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en -s'appliquant à réorganiser l'armée.] - -Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité -fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition -à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait -ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient -si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney, -pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à -réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à -bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son -arrivée. - -[En marge: Forces que Napoléon emprunte à l'Allemagne et à l'Italie -pour les envoyer en Espagne.] - -Il prit ensuite son parti sur les détachements qu'il devait emprunter -tant à l'Italie qu'à l'Allemagne, pour soumettre complétement -l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100 à 120 mille -hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et -jeter les Anglais à la mer. Il avait eu connaissance de la convention -de Cintra, et la trouvant honorable pour l'armée qui avait bien -combattu, et qui était restée libre, il avait écrit à Junot: Comme -général vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait -de contraire à l'honneur.--Il donna en même temps des ordres à -Rochefort pour recevoir et rééquiper les troupes de Portugal, qui, -acclimatées, aguerries et réarmées, pouvaient rendre encore de grands -services, et accroître d'une vingtaine de mille hommes les secours -destinés à la Péninsule. - -[En marge: Deux divisions tirées de l'Italie pour la Catalogne.] - -[En marge: Le général Saint-Cyr chargé de commander en Catalogne.] - -L'Italie avait recouvré depuis quelques mois les Italiens devenus de -bons soldats en servant dans le Nord. Napoléon ordonna au prince -Eugène de les acheminer au nombre de dix mille, sous le général Pino, -vers le Dauphiné et le Roussillon. Il forma avec deux beaux régiments -français, le 1er léger, le 42e de ligne, tirés du Piémont, où les -remplaçaient deux régiments de l'armée de Naples, le fond d'une -division, qui fut confiée au général Souham, et complétée par -plusieurs bataillons appartenant à des corps déjà mis à contribution -pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie -comprises, s'élevait à près de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17 -mille hommes qui se dirigèrent des Alpes vers les Pyrénées, et qui, -avec le corps du général Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de -Napolitains déjà partie pour Perpignan sous la conduite du général -Chabot, devaient porter à 36 mille combattants environ les troupes -destinées à la Catalogne. Cette province, séparée du reste de -l'Espagne, offrant un théâtre de guerre à part, Napoléon y donna le -commandement en chef des troupes à un général incomparable pour la -guerre méthodique, et opérant toujours bien quand il était seul, le -général Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix. - -[En marge: Le 1er et le 6e corps envoyés d'Allemagne en Espagne.] - -[En marge: Le 5e corps placé dans une position intermédiaire pour en -disposer plus tard.] - -[En marge: Napoléon envoie en Espagne toutes ses divisions de -dragons.] - -C'étaient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les -détachements les plus considérables. Napoléon résolut d'en tirer le -1er corps déjà transporté à Berlin, sous le commandement du maréchal -Victor, et le 6e ayant appartenu au maréchal Ney, et actuellement -campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Il se réserva d'en tirer -plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux maréchaux -Lannes et Masséna, et qui était, comme le 6e, campé en Silésie, sous -le maréchal Mortier. Napoléon, pour le moment, le dirigea sur -Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et -voulut le laisser là en disponibilité, sauf à le diriger sur -l'Autriche, si celle-ci se décidait pour la guerre immédiate, ou à -l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonçait à ses -armements. Les 1er et 6e corps, renforcés par les recrues fournies par -les dépôts, ne présentaient pas moins d'une cinquantaine de mille -hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie légère attachées -à chaque division. Ils étaient tous, sauf un petit contingent de -conscrits, de vieux soldats éprouvés, renfermés dans des cadres sans -pareils. Napoléon songea à emprunter aussi à l'Allemagne une portion -de la réserve générale de cavalerie, et fit choix de l'arme des -dragons, qui lui semblait excellente à employer en Espagne, parce -qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour être -opposée à l'infanterie espagnole, elle était moins lourde cependant -que la grosse cavalerie. Il résolut au contraire de laisser dans les -plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre -les troupes sans tenue du Midi, nécessaires contre les bandes -aguerries des contrées septentrionales. Il prescrivit le départ pour -l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf à expédier encore les -deux qui restaient, quand il aurait éclairci le mystère de la -politique autrichienne. - -Il voulait faire concourir les rois, ses alliés ou ses frères, à cette -guerre qui tenait à son système de royautés confédérées, et il demanda -3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes -de la Confédération du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il -s'était engagé depuis long-temps à prendre à son service. Enfin il -achemina en troupes du génie et d'artillerie environ 3,500 hommes, -avec un immense matériel. - -[En marge: Formation de la division Sébastiani avec plusieurs -régiments tirés des bords de l'Elbe.] - -[En marge: Nouveaux détachements de la garde impériale envoyés en -Espagne.] - -Ce n'était pas là tout ce qui marchait vers les Pyrénées. Déjà, comme -nous l'avons dit, Napoléon avait dirigé sur l'Espagne huit vieux -régiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur -l'Èbre. Quatre autres tirés des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e, -32e, 58e, 75e de ligne, étaient sur les routes de France, et devaient, -avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit -mille hommes, que Napoléon donna au général Sébastiani, revenu de -Constantinople. À ces douze vieux régiments tirés successivement de -l'Allemagne et de la France, il en avait ajouté deux autres à la -nouvelle des désastres de ses armées en Espagne: c'étaient les 36e et -55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destinés à -renforcer la réserve de Joseph. La garde enfin devait fournir encore -quatre mille hommes, outre trois mille qui étaient au quartier général -de Joseph. Ces troupes réunies, sans le 5e corps dont la disposition -demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant à peine et -qu'il fallait réorganiser, formaient un total de 110 à 115 mille -hommes, dignes de la grande armée dont ils sortaient. Napoléon allait -prendre des moyens pour les accroître encore à l'aide d'un habile -recrutement tiré des dépôts, et remplacé aux dépôts par la -conscription. - -[En marge: Moyens employés par Napoléon pour remplacer aux armées -d'Italie et d'Allemagne les troupes qu'il en a retirées.] - -Il s'agissait de savoir comment on remplacerait à l'armée d'Italie, et -surtout à la grande armée, les troupes qu'on leur empruntait, sans -trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Après les régiments successivement -appelés de Pologne et d'Allemagne, après le départ des 1er et 6e corps -et des divisions de dragons, après le licenciement des auxiliaires, la -grande armée se trouvait singulièrement réduite. Il restait dans la -Poméranie suédoise et la Prusse le 4e corps du maréchal Soult, -présentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie légère, -8 à 9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du -génie, total 50 mille environ. Le maréchal Bernadotte, prince de -Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes anséatiques et le -littoral de la mer du Nord, avec deux divisions françaises de 12 mille -hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant passé -au corps du maréchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais, -total 33 mille hommes. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, le plus -beau, le plus fortement organisé de toute l'armée française, occupait -le duché de Posen, de la Vistule à l'Oder. Il comptait 38 mille hommes -d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers. -Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10 -mille grenadiers et chasseurs d'élite. Il avait 3 mille hommes -d'artillerie et du génie, ce qui faisait un total de 60 mille -Français. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc général -pour toute la grande armée, réuni à Magdebourg et dans les principales -places de la Prusse, comptait 7 à 8 mille serviteurs de toute espèce. -C'était un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Français, 50 -mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait à cette -masse le 3e corps, établi en Silésie, et qui s'élevait à 24 mille -hommes environ, la grande armée pouvait être évaluée à 200 mille -soldats de première qualité, bien suffisants avec l'armée d'Italie -pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportât-il -qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'était plus assez -pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si -l'Autriche seule manifestait sa haine et son désir de secouer le joug -de notre domination, l'Allemagne entière commençait à éprouver contre -nous une aversion profonde, et mal dissimulée, aussi bien dans les -pays soumis à la Confédération du Rhin que dans tous les autres. - -[En marge: Napoléon, par un envoi de conscrits, remonte la grande -armée sous le rapport du nombre.] - -Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et -d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant -les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait -les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas -en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de -vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent, -et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de -conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en -exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du -Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps, -destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à -six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur -la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut -amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de -quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre -sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et -5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur -Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter -Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les -Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui -était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse, -rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance. - -[En marge: Mise à exécution définitive du décret qui fixe tous les -régiments à cinq bataillons.] - -Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret -rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie -à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre -bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en -laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne, -il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps, -un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans -l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et -de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre -en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de -la France. - -[En marge: Nouveau recours à la conscription.] - -Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait -à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809, -cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ -60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810, -commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions -dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer -immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées, -de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour -1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille -affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de -l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de -réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116 -mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la -cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages. - -On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la -garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait -à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon -résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes -gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers. -Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans -la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa -discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement -ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix -sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et -de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats -qui n'avaient pas une autre manière de s'élever. - -Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille -sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle -de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des -classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés -la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans -cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre -sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de -leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur -des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande -armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y -comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée -d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille -en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les -quatrièmes bataillons. - -En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir -sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager -de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de -recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur -Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le -maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e -corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur -Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le -6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes, -parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester -en Allemagne, ou se rendre en Espagne. - -Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à -quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que -ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la -division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager -cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies -de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en -France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies. -C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans -tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers -le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre, -tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient -d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables. - -[En marge: Fêtes ordonnées pour l'armée.] - -S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne -tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir -pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes -pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il -voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux, -les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont -il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus -d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser -aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des -chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des -banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos -armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la -politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen -pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de -dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la -Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin -d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se -souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et -de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus -joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins, -tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une -destruction presque certaine, et pour eux fort prévue. - -[En marge: Grands envois de matériel de guerre vers l'Espagne.] - -À tous ces envois d'hommes, Napoléon ajouta d'immenses envois de -matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin, -car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait -accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue -presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir, -et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et -vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout -était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout -des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la -réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs, -fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il -voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de -souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus -souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire -de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le -soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a -l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il -prescrivit l'achat d'un grand nombre de boeufs et de mulets pour -l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de -fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient -sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient -être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt -devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre -à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et -rétablir son frère sur le trône de Philippe V. - -[En marge: Dépenses des armements prescrits par Napoléon.] - -[En marge: L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État.] - -Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout -aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu -d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des -trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol, -pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et -dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux -conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats -du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile -économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un -chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de -120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette -proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce -que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était -entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes -qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse -croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels, -les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il -était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des -redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens -nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de -provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les -dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait -pourvoir. - -[En marge: Complément de ressources trouvé dans le trésor de l'armée.] - -Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources -considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ -90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des -contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de -l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la -caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ -160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140 -dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions -n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140 -millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y -avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà -versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de -service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire -cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient -donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de -millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par -quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne -elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées, -puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change -et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans -un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor -rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service -regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après -le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en -entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources -pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon -n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi -sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres -allaient s'affaiblir en se divisant. - -[En marge: Achats de rentes ordonnés par Napoléon pour soutenir le -cours des effets publics.] - -Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon -avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort -controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M. -Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la -connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les -victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait, -toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il -pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante, -soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de -coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait -ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée -française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait -capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait -aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui -importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était -généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne, -au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de -possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière, -secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de -la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre, -on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses -ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui -semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique -souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la -longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds -publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les -folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et -fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état -des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la -véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la -finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds -publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit -s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour -cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au -moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable -invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À -cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après -l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts -effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et -c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si -respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au -mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice -produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à -tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions -raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui -était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à -celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave. - -[En marge: Lutte victorieuse de Napoléon contre les spéculateurs à la -baisse.] - -Mais il n'était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce -d'ennemis, et il résolut de lutter contre eux.--Je veux, dit-il à M. -Mollien, faire une campagne contre les _baissiers_;--car ce triste -jargon de l'agiotage était aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il -suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu'il devienne -vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les -révolutions pour s'exercer, Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien, -dont l'esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients, -ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les -fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l'armée, qu'il -croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la -victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des -achats considérables pour le compte du trésor de l'armée, -indépendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et -peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à -l'armée qu'aux créanciers de l'État eux-mêmes. Pour l'armée, il se -procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et -pour les créanciers de l'État, il maintenait la valeur de leur gage à -un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux -habitudes de l'époque, pas beaucoup à reprendre à cette manière -d'opérer, car alors on n'avait pas encore appris à penser que les -achats de l'État doivent être constants et quotidiens comme une -fonction régulière, et non accidentels comme une spéculation. - -[En marge: Napoléon fait exécuter aussi des achats de rentes par la -Banque de France.] - -[En marge: Résultat de la lutte financière de Napoléon contre les -spéculateurs à la baisse.] - -Napoléon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'armée, ordonna à la -caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu'à -30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas là. Il y -avait à la Banque, depuis l'émission de ses nouvelles actions, des -capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne -se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu -lui constituer. Au taux de la rente, c'était un placement d'environ 7 -pour 100, présentant par conséquent plus d'avantages que l'escompte -lui-même. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une -forte somme; ce qu'elle fit avec docilité, et ce qui du reste était -conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux de l'État, aucun -placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui -qu'on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolûment, -opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse -furent vaincus, plusieurs même ruinés, et les fonds publics -remontèrent à 80, taux auquel Napoléon attachait l'honneur de son -gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante, que -ses victoires devaient bientôt rendre à l'empire; au-dessous était un -signe de déclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il décida qu'à chaque -mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses -achats. Aussi, malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse, -espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur -l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par -la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition -les ressources réunies du trésor et de la victoire. Il fut joyeux de -ce succès comme d'une bataille gagnée sur les Russes ou sur les -Autrichiens.--Voilà les _baissiers_ vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils -ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conservé aux -créanciers de l'État le capital auquel ils ont le droit de prétendre, -car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de -plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de -l'armée.--Puis il fit donner quelques recettes particulières à -plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un -singulier symptôme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte -que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon, quand -l'opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que -n'écoutait-il cette leçon, si peu élevée qu'en fût l'origine; car la -vérité est bonne et salutaire d'où qu'elle vienne! - -[En marge: Effet des déclarations de Napoléon sur la diplomatie -européenne.] - -[En marge: Réponses de l'Autriche.] - -Ces soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout -le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet -intervalle, les manifestations de la diplomatie impériale avaient -atteint leur but. L'Autriche, intimidée depuis le retour de Napoléon à -Paris, avait notablement fléchi. Les déclarations qu'il avait faites, -confirmées par l'appel des contingents allemands, la mettant en face -de la guerre, lui avaient inspiré des réflexions sérieuses. Il -convenait d'ailleurs à cette puissance d'ajourner ses résolutions, car -à se décider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle -attendît que cent mille Français eussent passé de l'Allemagne dans la -Péninsule, et qu'elle eût en outre apporté un nouveau degré de -perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des -explications qui pussent calmer l'irritation de Napoléon, et éloigner -le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue -réorganisation de l'armée autrichienne, commencée, disait-elle, par -l'archiduc Charles, et continuée par lui avec persévérance depuis plus -de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni -étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé -dans l'Adriatique à l'égard du pavillon autrichien, elle l'expliqua -non par une connivence secrète, mais par un reste de ménagement de -l'Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin, relativement à la -reconnaissance du roi Joseph, elle éluda les ouvertures de la -diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de -n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur François sur ce -grave sujet. - -[En marge: Réponse de la Prusse.] - -Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses -de l'Autriche. Mais il vit clairement à son langage qu'elle n'agirait -pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne -prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs à -Erfurt qu'il allait s'en assurer définitivement. La Prusse avait -ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les -articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état -militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus -longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore à solder. -Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de -l'empereur Alexandre à Erfurt; car tout le monde espérait ou craignait -quelque chose de cette fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe -entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la -niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses désirs. D'autres -y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur -d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités; car, en dehors des -souverains de France et de Russie, on n'avait appelé ou accueilli dans -leur désir d'y être admis, que les princes dont on attendait des -hommages et un accroissement d'éclat. - -[En marge: Préparatifs de l'empereur Alexandre pour se rendre à -Erfurt.] - -[En marge: Personnages que l'empereur Alexandre amène à Erfurt.] - -[En marge: Alexandre veut être autorisé, en passant à Koenigsberg, à -donner quelques consolations au roi et à la reine de Prusse.] - -Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs, -ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir -lieu le 27 septembre à Erfurt, à quelques lieues de Weimar. -L'empereur Alexandre, après l'avoir tant souhaitée, ne pouvait la -refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient -d'ailleurs, et la lui commandaient même, car les choses commençaient à -se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitté la Baltique, -et les événements se précipitaient en Orient. Il avait donc accepté -avec joie l'occasion offerte de revoir Napoléon, et d'obtenir enfin de -lui la réalisation de tout ou partie de ses voeux les plus chers. M. -de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre -l'accomplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que son -maître cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Outre M. -de Romanzoff, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le -grand-duc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier -de son palais, M. de Tolstoy, frère de l'ambassadeur de Russie à -Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait -voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de -France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contracté l'habitude de -voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gêne, vînt à Erfurt. -Il n'avait demandé avant de se mettre en route qu'une chose, c'était -qu'on lui fournît le moyen, en passant à Koenigsberg, de dire encore -quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément -malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en les -satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur -territoire, les désolait quant aux exigences pécuniaires. Or, -Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment, -de vouloir toujours dire à ceux qu'il voyait ce qui leur était -agréable à entendre. Il en éprouvait particulièrement le besoin -vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune était pour -lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire -en passant à Koenigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement, -auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d'instructions sur ce sujet, -n'accéda qu'avec beaucoup de timidité et de ménagement; et, cela -obtenu, il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en -restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse. - -[En marge: Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt.] - -À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance, -fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne, -faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et -déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait -amèrement l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait -ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans -doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait -encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de -l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage -qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était -contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression -formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment -l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils, -auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à -M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et -qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui -était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin -elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur -lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que -comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches -et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi -étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et -la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à -Bayonne. - -[En marge: Départ de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage à -travers la Pologne et l'Allemagne.] - -Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de -Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était -fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la -poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait -été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des -soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre -n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il -voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les -plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Koenigsberg, parut -s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque -réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur -royaume, et repartit immédiatement pour Weimar. - -Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus -brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous -les armes dans leur plus belle tenue, criant: _Vive Alexandre! Vive -Napoléon!_ Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur -aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa -grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu -duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du -Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé -de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique -fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins -très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient -sur lui du haut des trônes. - -[En marge: Arrivée de l'empereur Alexandre à Weimar.] - -Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette -cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt. - -[En marge: Personnages dont Napoléon s'entoure pour aller à Erfurt.] - -[En marge: Affluence de princes à Erfurt.] - -[En marge: Spectacle que présente un moment cette petite ville -ecclésiastique.] - -[En marge: Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre.] - -[En marge: Première rencontre des deux empereurs sur la route de -Weimar à Erfurt.] - -Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de -tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M. -de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en -avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la -direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de -quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont -celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal, -Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans -diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était -pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du -voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes -couronnés. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à -Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince -ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales -studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le -lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats, -d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait -comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands -seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié -d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants -et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à -10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et -militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de -l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe, -il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un -immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre, -qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar est à quatre ou -cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En -apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à -son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un -près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre, -s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême -plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils -avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient -réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa -suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à -côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se -demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de -même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par -leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de -les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était -pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées -qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux, -ravageaient leurs belles campagnes. - -[En marge: Emploi de la première journée à Erfurt.] - -Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les -personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et -princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné. -C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque -c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir, -s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le -grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince -Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des -personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et -on assista à une représentation de _Cinna_, donnée par les acteurs -tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La -clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les -rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon -voulait que commençassent les représentations de la tragédie -française. - -[En marge: Résolutions de Napoléon en venant à Erfurt sur les objets -dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.] - -[En marge: Renonciation à toute idée de partage relativement à -l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube.] - -Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le -soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en -liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de -Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels -qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté -d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de -partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était -prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec -la Russie à ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait -rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M. -de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des -deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois -trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête -dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en -payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant -sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait -avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la -satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle. -Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon. - -Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer -une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan -de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre -et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que, -malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans -trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la -difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout -de suite et définitivement une portion de territoire à leur -convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube. -C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la -moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse -surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à -s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands -embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers -événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines -proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les -avantages que la France obtenait de son côté. - -En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime, -pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre -l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste; -car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se -décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec -l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller -avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à -l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive -s'ensuivait immédiatement. - -Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces -danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la -conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il -ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de -dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre -à ses vues. - -[En marge: Premières conversations sérieuses de Napoléon avec -Alexandre.] - -[En marge: Dire d'Alexandre.] - -Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage, -les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui -les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant -la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Il affirma de -nouveau que toute jalousie était éteinte dans son coeur, mais que la -France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il -désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins -pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les -grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de -Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un -mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife -romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort -par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus -incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois, -ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le -système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les -catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait -qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention -des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en -Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les -prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napoléon, il s'était -mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne -lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré, -puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations -les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations -ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la -guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour -de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi. - -[En marge: Dire de Napoléon.] - -Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute -l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles. -Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les -accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur -l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur -les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux -empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment -de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes, -d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de -prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout -de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui -avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff, -Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés, -et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se -montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de -Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne -laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite, -il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer -sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y -accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle -aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc. -L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses -fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour -combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier. -Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une -oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la -Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile -à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute -pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement -national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces -vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît -face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de -l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul -doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais -était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs? -Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux -empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il -pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus -certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de -quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas -difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans -sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus -brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle -obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la -Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le -règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en -agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus -rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français -dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul -changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer -aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui -lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles -lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer, -n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son -système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait -indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu -de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces -avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas -impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort -militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il -pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations, -aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par -la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie -la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France -le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne -au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et -bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si -la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires -pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec -l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait -pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs -mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre, -Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de -remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient! - -La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux -souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une -fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce -qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises, -était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un -peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable. -Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la -fortune! - -[En marge: Les réalités substituées aux chimères pour gagner -l'empereur Alexandre.] - -Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon -et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès -qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de -nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette -immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à -des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était -tout ce qui restait à faire. Mais à la place de ces projets -gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité, -telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus -une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi -satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens, -il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car, -dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages -d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la -Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des -sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où -l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel, -qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé -magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé -d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne -appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela -importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie. - -Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y -trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus, -il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune -souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus -positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour -lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces -vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir. -Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était -capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était -la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la -vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits -sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre -extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son -maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de -délai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint à -son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en -effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer -à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon -devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la -promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don -eût son véritable prix. - -[En marge: À la passion chimérique de partager l'empire turc, se -trouve substituée chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de -posséder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.] - -Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff -se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie -et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse -vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à -Saint-Pétersbourg[14]. - -[Note 14: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des -lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à -Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de -Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre -russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette -impatience dans toute sa vérité.] - -[En marge: Octob. 1808.] - -Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces -de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques -plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation -prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence -forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil. -Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la -Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât -non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier -par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand -on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre -l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des -Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était -nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où -l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à -l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de -cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en -lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à -lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du -continent. - -Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite -était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une -nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il désirait seulement -observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on -arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale -qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le -principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la -Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait -plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux -ministres des deux souverains. - -[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux -souverains, après leur accord sur le fond des choses.] - -Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff -éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à -rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon -avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint -mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques -mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés -les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une -extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux -souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une -satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de -l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table, -au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son -illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment -d'admiration dont tout le monde était frappé. - -[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages à -Erfurt.] - -Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus -extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France -et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse, -au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg, -le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la -Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de -Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de -Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres -qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs -ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à -son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre -que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La -soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu -qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la -faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que -l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux -empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en -évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les -rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes, -les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent -qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté -_Cinna_, on représenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_, -_Oedipe_. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa -l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du -nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer, -donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable -flatterie. À ce vers d'Oedipe: _L'amitié d'un grand homme est un -bienfait des dieux_, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les -spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet -à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et -d'adhésion unanime. - -[En marge: Arrivée de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son -attitude à Erfurt.] - -Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que -tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété -profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche. -Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux -grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour -observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de -l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que -l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que -si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir, -que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son -adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui -pouvaient y être prises. - -[Illustration: Conférences d'Erfurt.--Napoléon recevant Mr de Vincent, -Ministre d'Autriche.] - -[En marge: Profond secret gardé à l'égard M. de Vincent.] - -Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir à l'égard de -l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue -fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre -personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de -Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt -de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière, -M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de -laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait -fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque -jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec -l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de -rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans -une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif -des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc -absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que -son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on -lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la -conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à -une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir -l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout -ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être -chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et -qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les -aller chercher en Angleterre. - -[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours -plus embarrassante par un calcul de Napoléon et d'Alexandre.] - -La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse, -et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même -humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice -qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de -ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus -dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M. -de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait -l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait -besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur -de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait -chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur -Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire -ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de -communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le -verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la -grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland, -venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler -aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à -deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot -échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M. -de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures -de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux -empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile -qu'imprudente. - -[En marge: Pleinement rassuré à l'égard de la Russie, Napoléon -emprunte à la grande armée de nouveaux détachements pour l'Espagne.] - -L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession -formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de -cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire, -Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses, -relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire -partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée, -la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns -des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore -été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de -la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de -manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin -d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que -sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le -Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà -acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en -Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la -cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la -sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir -d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse -irrésistible de forces. - -[En marge: La rédaction de la nouvelle convention confiée à MM. de -Champagny et de Romanzoff.] - -Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis: -il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas -chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui -s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux -souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale -par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs -ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la -convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils -partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où -des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de -Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à -l'oeuvre importante qui leur était confiée[15]. - -[Note 15: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à -l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par -jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à -Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon -était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est -d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails -de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins -d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.] - -[En marge: Projet de convention combiné de manière à faire sortir la -paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.] - -Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue -d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident, -qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès, -les contraignît à la paix. Il concédait à la Russie, pour prix de ce -qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande, -la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix -ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces -avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter -dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier -serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était -convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France, -était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche -devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée -entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se -rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de -signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci -par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre -des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des -deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public -anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par -l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie -de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de -marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de -vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le -total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler -les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand -désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre -l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter -deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en -Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais -c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à -son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube -étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout -espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs -l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition -à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas -dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout -s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux -Espagnols et aux Anglais. - -Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite -au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la -guerre et pour la paix_, et offrant de négocier un rapprochement -général basé sur l'_uti possidetis_. Cette base de négociation était -commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes, -Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la -Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces -dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer -que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on -appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la -France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait -la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au -résultat. - -Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne -pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté -dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était -un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon, -en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et -la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses -communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on -lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait -l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant -surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de -l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la -disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques -semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une -fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile -d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre; -et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de -laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait -de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux -idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas -personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause -additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai -de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe. - -[Note 16: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce -sujet: - -«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase -ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate -de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer -en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une -puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses -intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi -bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de -l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés, -plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce -interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix -était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations -auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus -d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus -clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité -fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont -éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter -scrupuleusement l'article proposé.»] - -[En marge: Difficulté de rédaction qui arrête les deux ministres.] - -L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux -ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny -s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à -tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution -demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint -intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis -Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait -quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui -rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état -d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff, -on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder -les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de -gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était -cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour -vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de -Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de -sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour -faire cesser un _statu quo_ désolant. - -M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de -quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à -Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas -où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait -bientôt si la base de l'_uti possidetis_ était acceptée ou ne l'était -pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu -pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles -acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas -acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les -pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement, -de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces -raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des -délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc -que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à -Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la -suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de -patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus -d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont -duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester -dans l'état d'armistice avec les Turcs!-- - -[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction -de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques.] - -M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux -ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent -quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur -âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il -était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du -désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et -son maître par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il -attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il -serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le -retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer -son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui -l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée -indispensable. - -[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur: - - «Erfurt, le 6 octobre 1808. - -»Sire, - -»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien -persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche -pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec -l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux -de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance -qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu -l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps -convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa -jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette -acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et -son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de -celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et -à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être -beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt, -lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple -prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne -suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais -été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je -regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre -Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord. - - «_Signé_ CHAMPAGNY.» - - - «Erfurt, le 8 octobre 1808. - -»SIRE, - -»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené -aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les -provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui -plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont -Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition -qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en -ces mots: - -«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la -Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux -puissances à l'Angleterre.» - -»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui -paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.--Quand, comment -connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier -résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second, -celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne -sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à -tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans -le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient -revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec -l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut -pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la -nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette -importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel -n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a -plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le -sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance, -défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est -d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui -importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le -consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article -suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore -pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint -d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans -ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait -fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit, -dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est -encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.» - -»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment. -Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une -attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment -actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je -désespère de la vaincre. - -»Je suis avec respect, etc. - - »_Signé_ CHAMPAGNY.»] - -[En marge: Voyage de Napoléon et d'Alexandre à Weimar.] - -[En marge: Fête qu'on leur donne.] - -Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes, -s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et -du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre -Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de -Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous -ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au -centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse -immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et -obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête. -Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la -nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une -multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de -chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux -empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante -société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa -cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement -avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du -christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont -il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que -Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il -n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis -il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra -toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan -de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de -Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au -burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme -vous _n'aime pas les genres tranchés_!--Mot profond, que bien peu de -critiques de nos jours sont capables de comprendre. - -Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il -laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait -sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme -ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à -l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la -Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et -qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat. - -[En marge: Fête sur le champ de bataille d'Iéna.] - -Le lendemain, une nouvelle fête lui fut offerte même de la bataille -d'Iéna, entre Erfurt et Iéna. Il y avait un tel désir de plaire à -Napoléon, que peut-être oubliait-on sa propre dignité en s'appliquant -à rappeler soi-même une des plus terribles batailles gagnées par la -France sur l'Allemagne. Un pavillon était dressé sur ce mont du -Landgrafenberg, où Napoléon avait bivouaqué dans la nuit du 13 au 14 -octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque à l'anniversaire -de la mémorable bataille d'Iéna. Un plan de cette bataille était placé -dans le pavillon qui devait recevoir Napoléon. Un repas du matin y -était servi, et, après mille souvenirs consacrés à cette journée par -la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins -de convenance de Napoléon envers ses hôtes allemands, on se rendit à -droite, dans cette plaine d'Apoldau, située entre le champ de bataille -d'Iéna et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du -maréchal Bernadotte. Une seconde chasse y était préparée, et occupa -quelques heures de la matinée. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant -de quitter ces hauteurs d'où l'on domine la ville d'Iéna, Napoléon -voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pût venir s'inscrire à -côté des souvenirs terribles qu'il avait déjà laissés en ces lieux. Le -feu avait été mis à cette malheureuse cité par les obus. Napoléon -donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui à -cette époque avaient souffert de sa présence. - -[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir une rédaction qui ne rende -pas toute paix impossible à Londres.] - -Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau -des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient -attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur -Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister -opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les -communications à faire à Constantinople, et que dès le début des -négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la -disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait -l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à -chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la -certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans -son accomplissement, qui rendît possible le commencement des -négociations à Londres. - -[En marge: Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un -nouvel allégement sur ses contributions.] - -Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur -l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour -gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant -il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire -reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité, -mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme -pour la guerre. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne -refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées -à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre -l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de -sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables -en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette -convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit -qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son -vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans -l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié -Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire -obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le coeur était -oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût -coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à -ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il -avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux -alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur -140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux -ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa -main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette -concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et -pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus -sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé -autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le -sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses -ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions -sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du -payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne -dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en -lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par -Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée. - -[En marge: Ouvertures relativement à un projet de mariage de Napoléon -avec une soeur d'Alexandre.] - -[En marge: Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une -certaine limite.] - -[En marge: Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir.] - -Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et -chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques -difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se -faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il -s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance -politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage -enfin qui aurait uni à Napoléon une soeur de l'empereur Alexandre. -Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour -épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait -toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à -la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un -choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas -plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le -souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique, -souverain qui était presque de son âge, et qui avait des soeurs à -marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une -pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement -maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix. -Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils -en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre -n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans -sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était -trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de -réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union, -que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts -étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à -l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à -l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le -Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux, -ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être -intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi, -puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un -à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par -les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense -avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur -l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!--Romanzoff -est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir. -Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!--Romanzoff est un Russe du -temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point. -Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les -provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je -saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon -empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous -jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous -cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous -pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en -eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir -le reste de nos projets.--À ces professions de désintéressement, -Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le -repos. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon -semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes. -Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque -distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes -confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses -affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il -était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant -si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y -avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il -ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à -Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la -grande-duchesse Catherine, soeur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait -observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel -pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa soeur à -Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée. -Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait -offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner. - -[En marge: Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les -ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement.] - -Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée, -était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré -l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec -l'empereur Alexandre. C'était pour une telle occurrence, et pour -celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car, -s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet, -et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une -partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce -qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité -convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne -pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile. - -[Note 18: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait -d'une manière générale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait -les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que -le point principal, c'était le don de la Moldavie et de la Valachie, -et surtout que le point contesté était le délai de quelques semaines -qu'on voulait imposer à la Russie avant de faire des démarches -ouvertes relativement aux provinces cédées.] - -[En marge: M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques -insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux -empires.] - -[En marge: Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand.] - -L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une -ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui -appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille -impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les -autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu -par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez -les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce -sujet, s'y prit d'une manière singulière.--Vous savez, lui dit-il, que -Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette -raison voué une haine implacable?--M. de Talleyrand se récria fort -contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait -pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré -son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire -un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une -des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable -en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était -pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était -venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un -fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir -immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance -conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de -son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins -celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se -lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il -fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour -Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son -esprit et sa bonté.--Ce n'est pas seulement le plus grand homme, -disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On -le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la -guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de -situation.--Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de -Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.--S'il m'aime, répliqua -celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la -preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de -ses soeurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous -les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il -ainsi d'éviter ce sujet?--Il était facile de voir que Napoléon voulait -que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât -l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire -dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit -pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les -fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. Ce prince, qui -avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux -gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre, -s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand -n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient -comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après -s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de -tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de -la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût -l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait -tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de -famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt -de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un -héritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle -grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui -régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime -allié?--Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques -les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du -désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à -lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas -lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites -de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de -l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et -seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de -celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse -sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination -absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par -déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas -jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de -ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé -Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser -la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une -condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans -doute il parviendrait à bien disposer sa soeur, la grande-duchesse -Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et -que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait -toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour -lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du -reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une -pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.--M. de -Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa -que c'était aux deux souverains à finir l'oeuvre commencée, et insinua -à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il -parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable -difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il -n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans -l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir -avec Napoléon au premier entretien. - -[En marge: Explication entre les deux souverains sur le sujet que M. -de Talleyrand avait abordé par ordre de Napoléon.] - -À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on -était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait. -Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur -le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima -combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient -déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une -personne de sa famille, et d'y venir embrasser une soeur, en venant y -traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce -qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il -aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère, -qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de -s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre -qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et -qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent -écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les -plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus -que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de -contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent -enchantés l'un de l'autre[19]. - -[Note 19: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de -la bouche même de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les -pièces officielles, j'ai pu constater à quel point il était vrai.] - -[En marge: Convention secrète d'Erfurt signée le 12 octobre.] - -On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières -difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs -ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de -conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante, -qui dut rester profondément secrète. - -Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une -manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix, -soit la guerre. - -Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée -sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et -concertée. - -Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une -proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et -aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile -au cabinet britannique; - -La base des négociations devait être l'_uti possidetis_; - -La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie -la Finlande, la Valachie et la Moldavie; - -La Russie ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la -France, indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne -d'Espagne sur la tête du roi Joseph; - -Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait -commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir, -par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; _mais les -plénipotentiaires_ (et c'était la transaction convenue sur le point -principal), _les plénipotentiaires et agents des deux puissances -s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre -l'amitié existant entre la France et la Porte_; - -De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie -rencontrait l'Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce -qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était -exposée à une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie -fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et -feraient une guerre commune; - -Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence -d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace -d'une année. - -Telle fut la rédaction à laquelle s'arrêtèrent MM. de Champagny et de -Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les -précautions à observer pour ne pas troubler l'union existant entre la -France et la Porte, était une manière d'affranchir la Russie de tout -délai, et de faire pourtant qu'on n'agît pas trop brusquement à -Constantinople, au point de rendre impossibles dès leur début les -négociations qu'on allait entreprendre à Londres. - -[En marge: Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les -signatures sur la convention d'Erfurt.] - -À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre -français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la -possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même. -Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité -secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites -à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en -exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute -hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut -ivre de joie les porter à son maître. - -[En marge: Fin de l'entrevue et témoignages qui la terminent.] - -[En marge: M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre -avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre.] - -L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient -d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir -enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune -empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible, -assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps -prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette -étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes -puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait -substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de -l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient -parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait -devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait -désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le -14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à -multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de -l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à -Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer -par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de -brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à -Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les -négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible -les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même -à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre -délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon -rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi -d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à -l'appui, de façon à prévenir toute longueur. - -M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres -de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa -révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des -porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné -son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout -l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique, -conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour -de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les -diamants. - -[En marge: Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à -l'empereur d'Autriche.] - -Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le -représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs -pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait -pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout -genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de -l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était -concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait -entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il -n'y avait. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui -renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour -toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle -paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur -de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée: - - «Erfurt, le 14 octobre 1808. - -»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre -qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a -remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté; -mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se -renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur -pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient -l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été -le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de -la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle -l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont -soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à -garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre -les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas -remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle -doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La -dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu -craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la -Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent -mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes -projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout -armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion -en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur -de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que -nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me -livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre -Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie, -troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples. -Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers -qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et -simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du -bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et -sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre -ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance, -elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la -simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on -parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre -Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son -sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils. - -»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y -voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et -de Votre Majesté.» - -À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la -demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le -plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et -de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras, -duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la -guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout. - -[En marge: Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre.] - -Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs, -étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon -montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes -parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à -côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent -ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre -abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques -instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils -s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de -leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur -espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte -d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de -l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment. -Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais -aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du -vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal. -Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi -la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval. -Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour -Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs -projets du moment, aucun ne devait se réaliser! - -Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et -autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques -heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite -ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte, -d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible -obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre -où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines. - -[En marge: Retour de Napoléon à Paris, le 18 octobre.] - -Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à -Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur -Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue, -pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule -une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les -affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins -pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de -la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous; -et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il -était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des -paroles de paix. - -[En marge: Départ des courriers russes et français pour Londres.] - -À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de -négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces -navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les -deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de -l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message -dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre -des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en -termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il -était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur -de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers -avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils -venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble, -et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se -dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser -sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et -frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une -nouvelle expédition de Boulogne. - -Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à -l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour -l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec -l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait -plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource -de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées -dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il -regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner -néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer -l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de -la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double -motif qui dicta ses dernières dispositions. - -[En marge: Conversion de la grande armée en armée du Rhin.] - -En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces -qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de -_Grande Armée_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Armée du -Rhin_, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus -capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps -du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se -rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps, -l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal -Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les -divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France, -avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais -très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter -sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de -marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre -en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en -Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions, -Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire -détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot, -avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère, -et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa -cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans -les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il -allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille -cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats -d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les -meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de -la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le -prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France -pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes -environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation -qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait -le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces -forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes. - -Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant -quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille -hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste -d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin -d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait -qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie, -qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée, -depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général -Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée -d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes. - -Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la -direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard. -D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du -mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp -de Boulogne. - -[En marge: Distribution de l'armée d'Espagne en huit corps.] - -Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition -de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait -de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme -d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté -de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal -Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de -Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du -maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division -Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal -Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée, -sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du -Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de -l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment -arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson, -et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée -d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns -des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et -belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait -jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général -Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant -Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en -Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec -les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées, -pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le -maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie, -composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther -prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes. -C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe -aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait -le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était -obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne -avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie. - -De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis -d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les -Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la -garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard -que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par -les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche. - -[En marge: Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre.] - -Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de -faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche, -n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manoeuvres de -l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter -toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner -cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on -avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en -abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et -en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille -hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié -d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il -était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus -instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de -ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le -général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous -les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin -même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers -Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre -sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il -disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le -premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre -chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus -qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le -corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la -mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de -les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille -et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de -Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation -entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à -Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse -existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu -de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle -tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus -à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui -traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de -confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque -désastre humiliant. - -[En marge: Ordres à la marine pour l'expédition de plusieurs -croisières.] - -Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de -renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait -pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses -gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples -croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer -des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre -et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course -chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières, -l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et -plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude, -partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient, -toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y -débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales, -et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de -Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se -diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles -Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de -tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la -Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de -s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir, -sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des -Deux-Siciles entièrement reconstitué. - -[En marge: Négociation entamée avec l'Angleterre.] - -[En marge: Manière de recevoir les deux courriers impériaux à -Londres.] - -Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme -nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM. -de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de -Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à -pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous -les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun -bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit, -qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa, -sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux -Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis -on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un -ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres. -On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant -néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas -un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un -simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff, -annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux -empereurs. - -[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la -paix.] - -[En marge: Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de -Cintra, et peu de disposition à ménager la France.] - -Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard -des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des -communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient -point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation -anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les -propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son -gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à -continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre -penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses -causes. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent, -avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était -bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre -générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un -ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan, -elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était -fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car -elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de -tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit. -Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une -extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle -n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par -Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de -l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui -ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation -exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en -insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là -subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de -pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles, -brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en -résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à -se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à -celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert -ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus, -l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un -allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des -avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui -s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et -il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de -nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur -généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant -dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher -la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au -moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec -le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes -d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait -recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle -lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au -jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une -paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser -définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes -du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur -accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de -Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne -faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de -n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que -celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot, -après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général -Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient -indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des -conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont, -et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés, -plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la -Tamise une armée française prisonnière. - -L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la -démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger -les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était -compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât -ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme -autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique -blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal -choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh, -imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé -bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné -suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause, -tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la -Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord -Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever -la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808 -après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la -conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement -peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser -péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des -paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre, -il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que -porta à Paris un courrier anglais. - -[En marge: Réponse du ministère britannique au message des deux -empereurs.] - -[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les -insurgés espagnols soient compris dans la négociation.] - -Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle eût souvent reçu des -propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas -croire sérieuses, ne refuserait jamais de prêter l'oreille à des -propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent -honorables pour elle. Et cette fois, renonçant à argumenter sur la -base des négociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu -de prise à la critique, puisque c'était celle que le gouvernement -britannique avait posée à toutes les époques antérieures, le message -faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre à exiger -que tous ses alliés fussent compris dans la négociation, les insurgés -espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne liât -l'Angleterre à eux. Mais à défaut d'un semblable lien, un intérêt -commun, un sentiment de générosité, de nombreuses relations déjà -établies, ne permettaient pas de les abandonner. À cette condition M. -Canning se disait prêt à nommer des plénipotentiaires, et à les -envoyer où l'on voudrait. - -Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des -insurgés espagnols aux conférences qui seraient ouvertes pour traiter -de la paix, toute négociation deviendrait impossible; car, entre les -rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction -imaginable. C'était tout ou rien, Madrid ou Valençay, pour l'un comme -pour l'autre. - -[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement à -la condition proposée.] - -[En marge: Recours à Napoléon pour la réponse à faire.] - -Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reçurent cette réponse, -qui était accompagnée d'excuses à M. de Romanzoff de ce qu'on ne -répondait pas directement aux souverains eux-mêmes, mais à leurs -ministres, vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par -l'Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de -s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition -essentielle, celle de l'admission des insurgés, leur semblait bien -hardi, même en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut -décidé qu'on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers -M. Canning comme il avait procédé lui-même, et on lui adressa un -simple accusé de réception, en remettant à plus tard la réponse à son -message. - -[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement à la -possession des provinces danubiennes, calmée par le désir de réussir -dans les négociations entreprises avec l'Angleterre.] - -[En marge: Son désir est de faire durer les négociations, et il -s'exprime dans ce sens en écrivant à Napoléon.] - -M. de Romanzoff, d'abord si pressé de conduire à leur terme les -négociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tôt les -provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris, -publiquement engagé dans une tentative de paix avec l'Angleterre, -mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention -d'Erfurt ayant bien stipulé d'ailleurs que, dans tous les cas, la -Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assurées à la Russie. Il -fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message -anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à -la négociation, y compris les insurgés espagnols, n'offrait cependant -dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fût impossible de -s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent à l'Empereur, pour -le supplier de faire une réponse qui permît de continuer les -pourparlers, et d'arriver à une réunion de plénipotentiaires. - -[En marge: Nov. 1808.] - -[En marge: Napoléon, tout entier aux soins de la guerre, laisse à MM. -de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la -négociation.] - -Napoléon était en ce moment sur l'Èbre, tout entier à la guerre, à -l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les -nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux -pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le -message de M. Canning ne lui laissait guère d'illusion, et il ne -comptait que sur un grand désastre infligé à l'armée britannique, pour -fléchir l'obstination du cabinet de Londres. Dès lors il était plus -disposé à abandonner à d'autres la conduite de cette affaire, et il -permit aux trois diplomates qui étaient à Paris de répondre comme ils -l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formellement exclus -de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que de MM. de -Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autorisés à remanier à -leur gré, et qu'ils eurent soin en effet de modérer notablement. - -Ce nouveau message, porté à Londres par les mêmes courriers, relevait -quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans -difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les -insurgés espagnols, qui n'étaient que des révoltés, ne pouvant pas -représenter Ferdinand VII, puisque celui-ci était à Valençay, d'où il -les désavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne. - -[En marge: Brusque résolution du cabinet britannique et réponse -négative qui met un terme à toute négociation.] - -À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique, -craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en -Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns, -de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre -brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse. -Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne -voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels -jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait -rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il -fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la -France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux -cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus -légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des -motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques -adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager -les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la -France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les -communications devaient donc être considérées comme définitivement -rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les -circonstances. - -Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain -renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette -négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de -Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il -ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer. -M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché -d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais -acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à -l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que -l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il -croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas -garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de -Napoléon en Espagne. - -[En marge: Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que -Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.] - -[En marge: Espoir que cette campagne sera décisive.] - -Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait -guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle -protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle -donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les -interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition -commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on -lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle -s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne, -ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux -empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses -résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration -décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était -évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la -Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de -ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre, -habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du -canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des -victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait -de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des -Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant -spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur -dérobait les périls trop réels de la situation. - -FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME. - - - - -LIVRE TRENTE-TROISIÈME. - -SOMO-SIERRA. - - Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses - ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. -- - Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des - succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des - juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez. - -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. -- - Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du - centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal - Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. -- - Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé - à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le - projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher - ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et - Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. -- - Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos. - -- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les maréchaux - Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à - outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son - armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes, - sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce - corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de - Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et - de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection - espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il - désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers - le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition - de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour - épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise - d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut - pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses - mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition, - des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux - Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur - la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais. - -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du - siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en - Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. -- - Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich. - -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. -- - Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever - le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des - événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal - Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de - l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général - Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird, - se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de - Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les - envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand - et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et - Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama. - -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général - Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. -- - Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le - décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult - le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général - Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et - dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. -- - Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la - Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et - embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. -- - Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et - son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de - l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement - du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le - centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille - d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de - l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de - ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le - consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble - disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de - résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des - difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le - maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. -- - Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des - Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. -- - Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en - Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté. - - -[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne.] - -[En marge: État dans lequel il trouve toutes choses.] - -Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes -entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois -militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages, -s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents -services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser -les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux -heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir -où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution -de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni -surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu, -le plus obéi des administrateurs. - -[En marge: Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause -de cette inexécution.] - -Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées, -choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes -bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à -Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur -50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse -proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure -des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de -souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit -ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et -la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que -l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé, -l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai -contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le -bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus -riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon -avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre -ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui -n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois -étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de -l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous -à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes -venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria, -qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés -de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de -laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de -l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles -troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées -précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de -Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre, -commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les -Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour -Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin -de résultats extraordinaires. - -[Note 20: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté -tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en -Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur -le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois -au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et -le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.] - -Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon -ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de -ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être -violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait, -en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les -préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi -peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer -pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux -mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795, -c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources -militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque -ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de -l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et -les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres, -par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités -de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60 -ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes -les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au -lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses -directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les -lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se -troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au -moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le -maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de -combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement -se relâchait, et devenait faible et incertain[21]. - -[Note 21: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan, -chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et -Napoléon n'y étaient pas. - -«_Le maréchal Jourdan au général Belliard._ - - »Vittoria, le 30 octobre 1808. - -»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le -général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous -a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés -prendre nos positions. - -»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e -régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a -mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le -colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de -dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval. -Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la -maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien -je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les -choses doivent rester dans l'état où elles sont! - -»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée -de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive -de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait -peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a -son goût et sa manière de voir. - -»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais -je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par -l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais -très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend -encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où -il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général -me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts -par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite. -Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître? - -»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je -sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt -que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis -sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque -utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»] - -[En marge: Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à -l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.] - -[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès -de Joseph.] - -Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par -écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris -et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les -inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il -avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que -les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à -Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait -les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de -grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur -l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les -quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en -remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya -aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule -d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la -frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à -Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il -voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et -entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se -loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de -vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère. -Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais -calcul. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait -secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour -à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des -Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que -général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les -exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il -consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la -cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur. -Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage. - -[Note 22: Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejean, -remarquables par ses vues sur la régie et les marchés. - -_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._ - - «Bayonne, 4 novembre 1808. - -»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez -comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits, -que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu -de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée -qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne -sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des -convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en -règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût -été sûr de leur arrivée. - -»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un -rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout -est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en -campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est -autant de jeté dans l'eau.» - - -_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._ - - «Tolosa, le 5 novembre 1808. - -»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque -pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens -d'ordonner que la réserve de boeufs soit contremandée; elle est -inutile, ce sera une économie de 2 millions. - -»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne -manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes -ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on -ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un -ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous -savez que les marchés ne produisent que des friponneries. - -»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un -directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du -préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe -qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a -pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours -meilleur. - -»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on -fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la -tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs -sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois -officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de -surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a -pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la -disposition dudit commissaire. - -»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon -adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à -bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et -deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts. -Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je -veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde. - -»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour, -on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir -des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces -principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais. -Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas -confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»] - -[En marge: Arrivée de Napoléon à Vittoria.] - -À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère, -qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son -état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols -qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer -sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées. - -Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette -circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa -vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant -les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à -Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de -troupes. - -[En marge: Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de -septembre et d'octobre.] - -[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de -Baylen.] - -Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen -et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de -la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés -par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils -croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même. -Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à -réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent -mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France. -Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs -aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de -Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que -d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et -désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le -demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se -chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance -étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout -temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée -juste des folles exagérations que débitaient les insurgés. - -[En marge: Difficulté de constituer un gouvernement.] - -[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.] - -[En marge: Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux -victorieux.] - -Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile, -c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la -famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de -Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes -insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité -extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les -uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration -royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que -haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance -qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps -était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à -l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était -servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun -compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du -moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition -patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et -crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis -Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la -Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à -l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur -traître à son maître. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné -dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit -universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux -espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il -proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune -un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un -gouvernement central. - -[En marge: Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les -Valenciens, de Castaños avec les Andalous.] - -[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à -l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement -central sous ses auspices.] - -[En marge: Rivalités entre les juntes.] - -[En marge: Prétentions des juntes du nord de l'Espagne.] - -[En marge: Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de -Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font -prévaloir ce voeu.] - -Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à -Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec -les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal -Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du -général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il -était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais -les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil -de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir, -sous la direction suprême de ce corps. Pour unique réponse, toutes -(une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus -violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître -une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement -administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite -de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle -ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre -elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles -constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de -vues que de prétentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines. -Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune -s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence -jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans -le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait -devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de -sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle -voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à -elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part -celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies, -tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au -nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et -non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de -Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives, -et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé -au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination -du conseil de Castille. - -[En marge: Établissement de la junte centrale à Aranjuez.] - -Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoyés, et elles -convinrent de députer à un lieu indiqué, Ciudad-Real, Aranjuez ou -Madrid, deux représentants par junte, afin de composer une junte -centrale de gouvernement. Cet accord fut accepté, et les deux -représentants nommés, après beaucoup d'agitations, se rendirent, les -uns à Madrid, les autres à Aranjuez. Ceux de Séville, toujours plus -jaloux, parce qu'ils étaient les plus ambitieux, ne voulurent pas -dépasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres à eux. Il -plaisait d'ailleurs à l'orgueil de ces suppléants de la royauté -absente de s'établir dans son ancienne résidence, et d'en usurper -jusqu'aux dehors. - -[En marge: Le conseil de Castille élève quelques objections mal -accueillies contre la formation d'une junte centrale.] - -[En marge: La junte centrale acceptée par les généraux et la nation.] - -Constituée à Aranjuez sous la présidence de M. de Florida-Blanca, -l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, éclairé, habile, -mais malheureusement vieux et étranger au temps présent, la junte -centrale se déclara investie de toute l'autorité royale, s'attribua le -titre de majesté, décerna celui d'altesse à son président, -d'excellence à ses membres, avec 120 mille réaux de traitement pour -chacun d'eux. S'élevant dans le commencement à vingt-quatre membres, -elle fut portée bientôt à trente-cinq, et pour premier acte elle -enjoignit au conseil de Castille ainsi qu'à toutes les autorités -espagnoles de reconnaître son pouvoir suprême. Le conseil de Castille, -qui ne trouvait pas de son goût la création d'une pareille autorité, -songea d'abord à résister. Il objecta par une déclaration formelle -que, d'après les lois du royaume, la junte, à titre de conseil de -régence, était trop nombreuse, et à titre d'assemblée nationale ne -pouvait en rien remplacer les cortès. En conséquence, il demanda la -convocation des cortès elles-mêmes. Nous avons déjà eu l'occasion de -faire remarquer que dans ce soulèvement de l'Espagne pour la royauté, -il y avait explosion de tous les sentiments démocratiques, et qu'au -nom de Ferdinand VII on ne faisait en réalité que se livrer aux -passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles -espagnoles que le mot de cortès. Mais du conseil de Castille tout -était mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un piége -pour annuler la junte et se substituer à elle, et, sans renoncer aux -cortès, on ne répondit à sa déclaration que par une rumeur universelle -de haine et de mépris. L'appui des généraux était alors la seule force -efficace. Or, tous appartenaient à cette junte centrale, composée des -juntes provinciales, auprès desquelles ils s'étaient élevés, avec -lesquelles ils s'étaient entendus, et ils adhérèrent à la junte, sauf -un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours -insociable, détestant les autorités insurrectionnelles et tumultueuses -qui venaient de se former, et préférant de beaucoup le conseil de -Castille, qu'il avait jadis présidé. Il songea même un moment à -s'entendre avec Castaños, et à s'attribuer à eux deux le gouvernement -militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de -Castille. Les événements prouvèrent bientôt qu'une pareille -combinaison aurait mieux valu; mais Castaños n'était pas assez -entreprenant pour accepter les offres de son collègue, et d'ailleurs, -élevé par la junte de Séville, il était du parti des juntes. Don -Gregorio de la Cuesta fut donc obligé de se soumettre, et le conseil -de Castille, dénué de tout appui, se trouva réduit à suivre cet -exemple. - -La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir dès les -premiers jours de septembre, se mit à gouverner, à sa manière, la -malheureuse Espagne. - -[En marge: Composition des armées de l'insurrection.] - -[En marge: Quels furent ceux qui s'enrôlèrent sous l'influence de -l'enthousiasme du moment.] - -[En marge: Armées de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.] - -[En marge: Division de l'Estrémadure.] - -[En marge: Armées de la Galice, des Asturies, de Léon, de la -Vieille-Castille.] - -Son premier, son unique soin aurait dû être de s'occuper de la levée -des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un -pays où il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, où une -révolution subite venait de détruire le peu qu'il y en avait, le -gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie -essentielle, c'est-à-dire sur l'organisation des forces, et pouvait -tout au plus quelque chose sur leur direction générale. L'enthousiasme -était assurément très-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le -puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible -ressource effective, combien il est inférieur en résultats à une loi -régulière, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gré mal gré -à servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et dû donner en de telles -circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, très-courageux par -nature, en donna à peine cent mille, mal équipés, encore plus mal -disciplinés, incapables de tenir tête, même dans la proportion de -quatre contre un, à nos troupes les plus médiocres. Après beaucoup de -bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrôla fut la jeunesse des -universités, quelques paysans poussés par les moines, et un très-petit -nombre seulement des exaltés des villes. Dans certaines provinces, ces -enrôlés allèrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans -d'autres, ils formèrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunté -aux anciennes armées espagnoles, des bataillons spéciaux servant à -côté de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fière de ses succès, eut -son armée forte de quatre divisions, sous les ordres des généraux -Castaños, la Peña, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major -de Reding. Valence et Murcie expédièrent sous Llamas une partie des -volontaires qui avaient résisté au maréchal Moncey. L'Estrémadure, qui -n'avait pas encore figuré dans les rangs de l'insurrection armée, -forma sous le général Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une -division dans laquelle entrèrent, avec des volontaires, beaucoup de -déserteurs des troupes espagnoles de Portugal. À cette division se -joignirent les enrôlés de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La -Catalogne continua à lever des bandes de miquelets qui serraient de -près le général Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, répondant à la voix -de Palafox, et encouragé par la résistance de Saragosse, organisa une -armée assez régulière, composée de troupes de ligne et de paysans -aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les -provinces du nord, la Galice, Léon, la Vieille-Castille, les Asturies, -profitant d'un noyau considérable de troupes de ligne, les unes -revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallièrent -sous les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta, dédommagées de leur -défaite de Rio-Seco par les succès de l'insurrection dans le reste de -la Péninsule. Elles reçurent aussi un renfort inattendu, c'était celui -des troupes du marquis de La Romana, échappé avec son corps des rives -de la Baltique, par une sorte de miracle qui mérite d'être rapporté. - -[En marge: Évasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du -Danemark dans les Asturies.] - -On se souvient que les troupes espagnoles envoyées à Napoléon pour -concourir à la garde des rivages de la Baltique, avaient été répandues -dans les provinces danoises, où elles devaient tenir tête aux Anglais -et aux Suédois. Ces troupes, sommées de prêter serment à Joseph, -commencèrent à murmurer. Celles qui étaient dans l'île de Seeland, -autour de Copenhague, s'insurgèrent, cherchèrent à tuer le général -Fririon qui les commandait, ne purent atteindre que son aide de camp -qu'elles égorgèrent, et déclarèrent ne point vouloir d'une royauté -usurpatrice. Le roi de Danemark les fit désarmer. Mais la plus grande -partie du corps espagnol était dans l'île de Fionie et dans le -Jutland. Les troupes qui se trouvaient dans ces deux localités, -travaillées depuis long-temps par des agents espagnols venus sur des -bâtiments anglais, avaient résolu d'échapper au dominateur du -continent, et pour cela de se porter à l'improviste sur un point du -rivage, où les flottes anglaises s'empresseraient de les recueillir. -Le marquis de La Romana, esprit ardent et singulier, tout plein de la -lecture des auteurs anciens, instruit mais peu sensé, plus bouillant -qu'énergique, était à la tête de ce noble complot. À un signal donné, -tous les détachements espagnols coururent au port de Nyborg, où l'on -s'embarque pour passer le grand Belt, y trouvèrent une centaine de -petits bâtiments dont ils s'emparèrent, et se rendirent dans l'île de -Langeland. Là, sous la protection des flottes anglaises, ils n'avaient -rien à craindre. Les autres détachements épars dans le Jutland -coururent, de leur côté, à Frédéricia, passèrent le petit Belt dans -des barques enlevées par eux, traversèrent l'île de Fionie pour se -rendre à Nyborg, et de Nyborg gagnèrent l'île de Langeland, -rendez-vous commun de ces fugitifs. La cavalerie, abandonnant ses -chevaux dans les campagnes, suivit l'infanterie à pied, et arriva avec -elle au rendez-vous général. Les Anglais avertis, ayant rassemblé le -nombre de bâtiments nécessaires pour une courte traversée, eurent -bientôt transporté les fugitifs sur la côte de Suède pour les mettre -hors d'atteinte, et, tous les moyens ayant enfin été réunis, les -ramenèrent de Suède en Espagne dans les premiers jours d'octobre, -après trois mois d'aventures merveilleuses. Sur les 14 mille Espagnols -placés au bord de la Baltique, 9 à 10 mille étaient revenus en -Espagne, 4 à 5 mille étaient restés en Danemark, désarmés et -prisonniers. - -[En marge: Conseil de généraux placé auprès de la junte centrale -d'Aranjuez.] - -[En marge: Plan de campagne adopté par ce conseil.] - -Dans un moment où les Espagnols prenaient le moindre succès pour un -triomphe, le moindre signe de courage ou d'intelligence pour des -preuves certaines d'héroïsme et de génie, le marquis de La Romana -devait leur apparaître comme un héros accompli, un grand homme digne -de Plutarque. Mais s'ils étaient si prompts en fait d'admiration, ils -ne l'étaient pas moins en fait de jalousie, et Castaños, par exemple, -qui, bien que souvent irrésolu, était cependant le plus intelligent et -le plus sage d'entre leurs généraux, et aurait dû par ce motif être -chargé de la direction générale de la guerre, n'obtint point ce -commandement. Chaque junte avait son héros, qu'elle ne voulait pas -soumettre au héros de la junte voisine; on se borna donc à former un -conseil de guerre, placé à côté de la junte d'Aranjuez, et composé des -principaux généraux, ou de leurs représentants. Tout ce qui fut -proposé de plans ridicules dans ce conseil ne saurait se dire. Mais le -plan qu'on préféra, comme une imitation de Baylen, fut celui qui -consistait à envelopper l'armée française retirée sur l'Èbre, et -concentrée autour de Vittoria, en débordant ses deux ailes par Bilbao -d'un côté, par Pampelune de l'autre. (Voir la carte nº 43.) Il est -vrai que, par suite de cette configuration ordinairement bizarre des -vallées, qui dans les grandes montagnes s'entrelacent les unes dans -les autres, l'armée française tenant la route de Bayonne à Vittoria, -laquelle passe par Tolosa et Mondragon, avait sur sa droite la vallée -dont Bilbao occupe le centre, et qu'on appelle la Biscaye; sur sa -gauche, la vallée dont la place forte de Pampelune occupe l'entrée, et -qu'on appelle la Navarre. De Bilbao par Durango on peut tomber à -Mondragon, sur les derrières de Vittoria, et couper la grande route -qui formait la principale communication de l'armée française. De -Pampelune on peut aussi tomber sur Tolosa, et couper la route de -France, ou même déboucher sur Bayonne par Saint-Jean-Pied-de-Port. -Moyennant qu'on rencontrât des troupes françaises assez lâches pour -reculer devant des bandes indisciplinées, conduites par des généraux -incapables, il est certain qu'on avait l'espérance fondée d'envelopper -l'armée française, de prendre Joseph, sa cour, les cinquante à -soixante mille hommes qui lui restaient sur l'Èbre, et de conduire -prisonnier à Madrid le frère de Napoléon! La vengeance eût été -éclatante assurément, et fort légitime, puisque Ferdinand VII était à -Valençay. Mais le hasard ne se répète pas, et Baylen était un hasard -qui ne devait pas se reproduire, car les armées espagnoles toutes -réunies ne seraient pas venues à bout des soldats et des généraux -retirés sur l'Èbre, encore moins des soldats que Napoléon amenait avec -lui. Pour forcer les passages de Bilbao à Mondragon, de Pampelune à -Tolosa, il fallait passer, d'un côté sur le corps des maréchaux Victor -et Lefebvre, de l'autre, sur celui des maréchaux Ney et Lannes, des -généraux Mouton, Lasalle et Lefebvre-Desnoette, marchant à la tête des -vieux soldats de la grande armée, et il n'y avait pas une troupe en -Europe qui en eût trouvé le secret. Ainsi, sans aucune chance de -tourner les Français, on leur laissait la faculté de déboucher de -Vittoria comme d'un centre, pour se jeter en masse, soit à droite, -soit à gauche, sur l'une ou l'autre des armées espagnoles, qui étaient -séparées par de grandes distances, qui ne pouvaient se secourir, et de -leur infliger de la sorte à elles-mêmes le désastre qu'elles voulaient -faire subir à l'armée française. Mais il n'était pas donné aux -généraux inexpérimentés de l'Espagne de saisir ces aperçus si simples. -Envelopper une armée française, la prendre, était depuis Baylen un -procédé militaire entouré d'un prestige irrésistible. Le plan en -question prévalut donc dans ce conseil, où c'était un prodige que -quelque chose prévalût, tant les contradictions y étaient nombreuses -et véhémentes. En conséquence il fut convenu qu'on s'avancerait à la -fois par les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, sur Bilbao d'un -côté, sur Pampelune de l'autre, pour couper Joseph de Vittoria, et le -traiter de la même manière qu'on avait traité le général Dupont. Puis -on fit la distribution des forces dont on disposait, et qui dans les -espérances des Espagnols avaient dû être au moins de 400 mille hommes. - -[En marge: Distribution des forces de l'insurrection espagnole, -conformément au plan de campagne adopté.] - -[En marge: Armée de gauche sous Blake et La Romana.] - -[En marge: Armée du centre sous Castaños.] - -[En marge: Armée de droite sous Palafox.] - -Il fut formé quatre corps d'armée, un de gauche d'abord sous le -général Blake, comprenant une masse considérable de troupes de ligne, -celles de la division Taranco, de l'arrondissement maritime du Ferrol, -du marquis de La Romana, et avec ces troupes de ligne les volontaires -de la Galice, de Léon, de Castille, des Asturies, parmi lesquels on -voyait surtout des étudiants de Salamanque et des montagnards des -Asturies. On pouvait évaluer cette armée de gauche à 36 mille hommes, -indépendamment de la division de La Romana, à quarante-cinq avec cette -division, dont la cavalerie revenue du Nord sans chevaux était à pied, -et incapable de servir. L'armée du général Blake dut s'avancer le long -du revers méridional des montagnes des Asturies, de Léon à Villarcayo, -essayer ensuite de passer ces montagnes à Espinosa pour pénétrer dans -la vallée de la Biscaye, et descendre sur Bilbao. (Voir la carte nº -43.) En communication avec cette armée de gauche, dut se former une -armée du centre sous le général Castaños, qui comprendrait les troupes -de Castille organisées par la Cuesta, et conduites par Pignatelli, les -troupes d'Estrémadure commandées par Galuzzo et le jeune marquis de -Belveder, les deux divisions d'Andalousie placées sous les ordres de -la Peña, et enfin les troupes de Valence et de Murcie que Llamas avait -amenées à Madrid. Ces troupes, en défalquant celles d'Estrémadure -encore en arrière, pouvaient s'élever à environ 30 mille hommes. -Elles durent border l'Èbre de Logroño à Calahorra. Celles -d'Estrémadure durent venir occuper Burgos, avec les restes des gardes -wallones et espagnoles, troupes les meilleures d'Espagne, au nombre de -12 mille hommes. L'armée de droite formée en Aragon sous Palafox, -composée de Valenciens, de quelques troupes de Grenade, des Aragonais, -forte à peu près de 18 mille hommes, dut passer l'Èbre à Tudela, et, -longeant la rivière d'Aragon, se porter par Sanguesa sur Pampelune. -L'armée du centre sous Castaños devait se joindre à l'armée de droite, -afin d'agir en masse sur Sanguesa quand s'exécuterait définitivement -le projet d'envelopper l'armée française. Derrière ces trois armées on -résolut d'en former une quatrième, destinée à jouer le rôle de -réserve, et composée d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous, qui ne -parurent jamais en ligne, et d'un effectif tout à fait inconnu. Enfin, -à l'extrême droite, c'est-à-dire en Catalogne, se trouvaient en dehors -du plan général, sans évaluation possible de nombre, et isolées comme -cette province elle-même, des troupes de miquelets qui, avec des -régiments venus des Baléares, des soldats espagnols ramenés de -Lisbonne, se chargeaient de disputer cette partie de l'Espagne au -général Duhesme, en le bloquant dans Barcelone. Mais, si l'on se borne -à l'énumération des forces agissant sur le véritable théâtre de la -guerre, celles de gauche sous Blake, celles du centre sous Castaños (y -compris la division d'Estrémadure), celles enfin d'Aragon sous -Palafox, on ne trouve guère que le nombre total de cent mille hommes, -renfermant presque tout ce que l'Espagne comptait de soldats -disciplinés et de volontaires ardents, présentant un mélange confus de -troupes de ligne, assez instruites pour sentir la défectuosité de leur -organisation et en être découragées, de paysans, d'étudiants dépourvus -d'instruction, sans aucune idée de la guerre, prêts à s'enfuir à la -première rencontre sérieuse, le tout mal équipé, mal armé, mal nourri, -conduit par des généraux ou incapables, ou suspects parce qu'ils -étaient sages, jaloux les uns des autres, et profondément divisés. Le -grand courage de la nation espagnole ne pouvait suppléer à tant -d'insuffisances, et si le climat, une armée étrangère, les -circonstances générales de l'Europe, les fautes politiques de -Napoléon, ne venaient pas en aide à l'ancienne dynastie, ce n'était -pas des défenseurs armés pour elle qu'elle devait attendre son -rétablissement. - -[En marge: Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.] - -[En marge: Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en -Espagne.] - -[En marge: La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de -l'armée anglaise.] - -Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour -l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir -délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en -tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par -les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une -diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises, -ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent, -et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à -fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Elle avait expédié à -Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des -armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un -envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que -ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de -ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous -venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour -la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la -convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du -public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle -quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus -heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il -fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer -celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des -Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc -obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut -d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule, -comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal, -lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires. -Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se -flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les -armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une -nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement -à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La réunion -d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs, -décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière -suivante. - -[En marge: Forces composant l'armée anglaise, et leur point de -départ.] - -[En marge: Le commandement déféré à sir John Moore.] - -Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de -l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du -Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les -employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la -convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces -britanniques en Portugal. C'était un officier sage, clairvoyant, -irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille, -plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée -anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi -aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après -que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef, -qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais -n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci -avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et -son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement. -Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal, -durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne. -Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être -déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des -Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de -troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que -l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense -flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les -porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur -fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des -chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin -de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la -Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus -grand succès de la campagne. - -Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour -faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener -un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations. - -[En marge: Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la -Vieille-Castille.] - -Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par -mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer -de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille -hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout -entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y -rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier -parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient -consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de -l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à -l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon -était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus -suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison -des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John -Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner -à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la -patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut -d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui -débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle -d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le -plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à -Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte nº 43.) Il se -flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son -infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps -de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait -débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et -venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté, -sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David -Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne. - -Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit -patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la -fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs -secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur -livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient -voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew -Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la -Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut -écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer, -autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et -de lord William Bentinck. - -[En marge: Enlèvement d'une dépêche qui révèle aux Espagnols les -dangers qui les menacent par l'arrivée de nombreuses troupes -françaises.] - -[En marge: Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on -accélère le commencement des opérations.] - -Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les -troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux -espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les -uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à -un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps -dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français, -interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur -apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille -hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en -s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de -surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée, -décimée, abattue par Baylen. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que -par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et -faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un -moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés -entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée -sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin -on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put. - -C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit -encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin -d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses -forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des -montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à -Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la -carte nº 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de -l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous -Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le -long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les -Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite -rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso. - -D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se -concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers -Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort -engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait -d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et -Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer -l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox -voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces -supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé -l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un -côté, à Lerin de l'autre. - -[En marge: Engagements imprévus, et contraires aux ordres de Napoléon, -entre les corps déjà arrivés et les insurgés espagnols.] - -Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés, -n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de -leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles -troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient -que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande -Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne -une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait -composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui -devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec -celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en -attendant l'arrivée de son corps d'armée. - -[En marge: Combats de Logroño et de Lerin.] - -Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent, -dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain -sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière, -l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs -mouvements, avait voulu les repousser. Il avait donc ordonné aux -maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de -l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño, -et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans -de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se -replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de -Logroño de celui de Soria. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Moncey, -de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et -Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces -généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le -château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient -faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les -Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui -prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait -l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne -pouvaient opposer de résistance sérieuse. - -Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor, -le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney, -comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il -s'était tant signalé en tout pays. - -Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani, -du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les -instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la -route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le -général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il -ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui, -lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt -mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût -assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il -avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal -Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant -paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par -Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme -il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au -maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix -mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria. - -[En marge: Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal -Lefebvre.] - -Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu -sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme -il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux -Ney et Moncey. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après -avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao, -s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à -Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana, -il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne, -moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa -droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre -Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte nº 43), pour garder -les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par -où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises. - -Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de -Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but -qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il -hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une -tâche au-dessus de ses forces. - -Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses -soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut -de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les -menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à -souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle -du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse, -de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant -l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division -Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e, -58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un -effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000 -Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la -division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à -peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était -plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une -partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore -rejoint. - -[En marge: Combat de Zornoza.] - -Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs, -dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le -maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani, -et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte, -pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche, -afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons -de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un -brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les -94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si -vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à -peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer -aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le -fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir -de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins -de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le -brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda -ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des -hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre. -Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en -marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En -plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que -pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les -fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils -ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800 -hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais -plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à -cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la -guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur -manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne -conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans -laquelle toute opération de guerre est impossible. - -Le maréchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans -Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit -quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel -apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis, -les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute -sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre, -poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au -delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de -Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que -d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la -division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et -se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui -n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de -laitage. - -[En marge: Déplaisir de Napoléon en voyant les opérations commencées -avant son arrivée.] - -Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de -Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il -aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la -gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à -revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte nº 43.) -Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait -eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de -rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était -permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur -Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne -serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager -complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans -différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er -et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les -plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort -distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois -divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la -division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur -la route de Vittoria avec toute son artillerie. - -[En marge: Ordres de Napoléon pour ramener les opérations à son plan -primitif.] - -[En marge: Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre.] - -Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là -comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les -ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence. -S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des -opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement -pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait -opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les -contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant -sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e -corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney -(6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et -débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par -le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles, -et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites. -Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus -s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord, -parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux -espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en -Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers -corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée, -se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière -de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne -comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient -rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il -fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le -centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre -ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au maréchal Victor (1er -corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été -détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer -celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et -de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée -française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des -Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux -corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres -évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à -soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de -Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au -moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur -lui. - -[En marge: Ordres au maréchal Moncey.] - -Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon, -s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir -prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner -à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division -Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de -dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney), -la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de -Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de -la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey, -et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et -s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait -rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à -tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre. - -[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.] - -Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en -avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des -maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus -grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de -Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi -la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien -ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le -corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à -propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait -cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et -la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments -appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs -pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve -de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser -sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de -l'armée espagnole. - -[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'exécution des plans de -Napoléon.] - -Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre, -furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux -espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils -avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin, -ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais -sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux -autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs -les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et -de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues -à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole, -et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox -avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de -l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de -l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir -la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis -aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer -à eux une partie des forces des Français. - -[En marge: Blake renforcé se reporte en avant.] - -Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les -gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait -été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et -Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La -Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en -hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui -restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se -reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda, -où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se -replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise. - -[En marge: Faute des maréchaux Lefebvre et Victor, et danger de la -division Villatte.] - -Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre -n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à -coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il -fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi -peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas -quelque malheur de si fausses dispositions. - -De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par -Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait -expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et -l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y -rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de -ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les -brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de -toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa -présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant -lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza, -n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il -était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la -division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la -division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la -route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour -accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu -le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient -dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur -isolement à de graves échecs. - -Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de -rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de -l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre -la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en -Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser -les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant -la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi -commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de -nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne, -l'ont perdue dans l'Europe entière. - -[En marge: Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de -la division Villatte.] - -Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le -général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa -gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant, -et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être -toute seule. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du -maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une -tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la -tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour -de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire -prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à -la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu -d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en -Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant -s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et -qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de -ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour -disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions -prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu -auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder -Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les -environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs -environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre -n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer. -Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia -en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de -Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent -vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente -hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors -de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le -maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au -lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait, -et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son -corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise -dans cette même journée. - -[En marge: Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu -en Biscaye.] - -L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un -danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier -général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués, -causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui -comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit -adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna -au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de -rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus -grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion. -Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir -contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans -être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre -la base de ses opérations. - -[Note 23: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation, -et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge -infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la -faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit -ici. - -_Le major général au maréchal Lefebvre._ - - «Vittoria, 6 novembre 1808, à midi. - -»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa -Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un -maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si -vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec -vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous -n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi, -mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus -extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements -rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues. - -»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte -afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal, -vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les -dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait -bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle -vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans -ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester -entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir -besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser -une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un -mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles -dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense -que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère -et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce -n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance -Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent -inactives à Bilbao. - -»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur -Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le -but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce -qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les -Asturies. - -»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous -devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa. - - »ALEXANDRE.» - - -_Le major général au maréchal Victor._ - - «Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit. - -«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre -aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été -très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte, -vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus -grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de -laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses -deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était -exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué -avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à -la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous -laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait -pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos -forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la -journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols, -avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement -que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la -fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi? -Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne -vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi -était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes -parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait. -Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute -du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de -là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement -ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous -porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa -non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en -chef. - -»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant -laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général -Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son -intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son -côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant -de cette ville le 5 au soir. - -»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous -porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que -vous teniez votre corps réuni, et que vous manoeuvriez pour vous -mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à -Bilbao. - - »ALEXANDRE.»] - -[En marge: Retour du maréchal Lefebvre sur Balmaseda.] - -En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger -du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur -Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements -envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral, -et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes, -avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières -françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse -d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car -on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait -à peine des transports pour les munitions de l'infanterie. - -[En marge: Combat de Gueñes.] - -La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança -ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval -sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un -peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le -village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les -hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois -pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent -sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des -Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au -sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien -autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent -extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs -montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on -renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille -Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur -les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal -fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des -régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se -trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps -que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes, -trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne -purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles -en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à -l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus -grand nombre. - -Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait -pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût -rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute -l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés -et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son -côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre -de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils -étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre -l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu -de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats -manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans -cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda -et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour -fournir au chauffage des deux armées. - -[En marge: Napoléon exécute enfin son projet de couper par le milieu -la ligne espagnole.] - -[En marge: Mouvement sur Burgos.] - -Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris -l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût -devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés, -cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils -étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il -n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner -au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte -portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie -légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde. -On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux -régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille -fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les -troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal -Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant, -de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la -hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos. - -[En marge: Combat de Burgos.] - -Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait -sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet, -l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs -de Monasterio. (Voir la carte nº 43.) Il avait en avant la cavalerie -de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au -delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour -les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que -Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons. - -Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps -d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de -Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et -les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus -éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du -corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le -haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake, -conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six -mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid. -Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme -toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de -ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps -comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes -wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de -l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien -servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général -Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui -s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption. - -[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.] - -[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.] - -[En marge: Occupation de Burgos.] - -Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du -corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques -coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car -on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait -emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos -même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon, -lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre, -le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les -hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château -fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les -Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à -gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de -Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce -bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il -arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour -aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il -rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque -l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la -division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils -offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans -hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e -et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole, -tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos -soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y -pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le -franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout -entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout -fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus -de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent -également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se -jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver -plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à -gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et -s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont -ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton -entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de -fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse -tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu -la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée -par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son -château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers, -indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la -plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés -atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y -avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de -diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était -impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le -maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna -au premier moment une assez grande confusion, par le concours des -vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les -habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut -repris son aspect accoutumé. - -[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.] - -Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de -ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son -quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11 -il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu -soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de -postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un -hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les -colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les -hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait -déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un -pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force -irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre -pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant -sans travailler à les assurer. - -[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de -Burgos.] - -Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser -à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des -rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui -avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le -clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude -d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre, -voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant -que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui. - -[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous -semble digne d'être rapportée: - -_L'Empereur au roi d'Espagne._ - - «Cubo, le 10 novembre 1808. - -»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant -le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car -vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès. - -»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain. - -»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je -crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec -le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas. - -»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et -vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le -désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de -Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas -pour rire. - -»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs -une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une -brigade du général Mouton. - -»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux -Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque -nouvelle de ce côté m'a fait rester ici. - -»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre -de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui -se dirigent sur Burgos, du trésor, etc. - - »NAPOLÉON.»] - -[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands -propriétaires espagnols.] - -[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les -gardes espagnoles et wallones.] - -Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs, -des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands -propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna, -de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait -de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous -d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une -valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre -au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie -française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les -Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses -villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il -avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées -ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces -trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes -espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France -la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne. - -[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à -Burgos.] - -[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de -prendre Blake à revers.] - -[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.] - -Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui. -La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le -principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la -journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et -Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama, -nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient -prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle -directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de -Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire -des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de -Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce -qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en -donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de -Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le -jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos, -le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les -derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que -commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait -actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle -il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre -à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches -forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière -à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était -probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le -maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu -de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se -dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques -débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander -pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du -maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake; -secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de -Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la -Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où -il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que -les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en -Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur -artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes, -et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le -maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas -été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande -route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il -était chargé. - -[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du -général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre -les Anglais.] - -Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort -considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs -prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur -les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient -parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga -sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes -indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on -les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de -la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de -Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de -la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de -lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait -ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé -Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la -Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent -plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au -contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la -Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans -cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu -de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de -Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les -Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il -avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et -bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de -nouveaux ordres pour que la première division, celle du général -Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du -général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième, -qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins -préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court -délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri -ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût -très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot -résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se -proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs -derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les -laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des -Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer -les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche. - -Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec -la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des -deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer -plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec -le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de -sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par -Haro, Pancorbo et Briviesca. - -[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général -Blake.] - -[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et -poursuite séparée du général Blake.] - -[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général -Blake.] - -[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.] - -Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les -derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor -continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye. -Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à -Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant, -jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait -prêtée pour quelques jours. De son côté le maréchal Victor, réprimandé -pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña, -Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction -auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de -la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer -la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi -déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et -promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10, -craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division -Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à -l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre -un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre -côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par -sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de -toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte nº -43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit -à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la -montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la -plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à -Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était -donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le -disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor -d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être -rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il -l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre -l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un -peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue, -parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des -opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps -français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant -étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles -que Napoléon venait de faire entrer en Espagne. - -[En marge: Bataille d'Espinosa.] - -[En marge: Première journée.] - -Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le -milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur -des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec -assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur -les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de -canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa, -car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des -deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et -sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se -faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des -cartouches. - -Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées, -vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa -droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de -gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de -la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de -cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était -justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à -atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée -espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans -Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en -fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne -donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour. - -Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor, -débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette -redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne. -Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours -vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en -avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne, -ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs -auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se -présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la -seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par -le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la -droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une -armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les -positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain -boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres -armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les -soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez -vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos -troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous -les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en -délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba. -Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé -à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce -combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la -brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols -au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de -charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce -combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux -avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient -plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions -Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la -division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque -le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se -voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte. -Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce -qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en -poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur -satisfaction devait être de courte durée. - -[En marge: Seconde journée.] - -Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença -la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses -trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie -présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait -contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés. -Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui -s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne -de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces -trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod, -devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la -Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la -division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers -les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française, -d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs -escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de -les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que -le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du -général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait -gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour -le porter où besoin serait. - -[En marge: Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de -l'armée du général Blake.] - -Dès la pointe du jour, le général Maison se mettant en marche à la -tête du 16e léger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e léger du -général Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui -étaient à notre droite, les emporta à la baïonnette, tua aux Espagnols -plusieurs généraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et, -secondé par le 45e les eut bientôt culbutés sur leur centre, -c'est-à-dire sur Espinosa. Au même instant le 63e que commandait le -brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clôture en -clôture, sur le terrain abaissé et étendu qui formait le centre de la -position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin après l'autre, -acculèrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment où le général -Maison les avait déjà refoulés sur le même point, et leur prirent -leurs six pièces de canon. La brigade de gauche, conduite par le -général Labruyère, avait également achevé sa tâche, et resserré dans -un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, où celle-ci -s'était accumulée en une masse profonde, qui présentait la forme d'un -carré plein, apparemment pour mieux résister au choc de nos troupes. -L'ennemi, repoussé de tous les points à la fois sur Espinosa, finit -par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en désordre dans tous -les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, là se -précipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir à gué. Alors, au -lieu d'une retraite, on vit une déroute inouïe de trente mille hommes -épouvantés, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le -délire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait -presque tous pris ou sabrés. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces -masses épaisses, ou les poussant à coups de baïonnette, tuèrent ou -blessèrent près de trois mille hommes, mais ne firent que quelques -centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre à la course des -montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blessés -environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en -combattant contre les Espagnols, et qui était due à la nature du -terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de -recueillir des prisonniers, nous avions désorganisé complétement -l'armée de Blake. Celui-ci, désespéré, privé de presque tous ses -généraux qui étaient blessés ou tués, n'avait plus d'armée autour de -lui. Les Asturiens s'étaient répandus confusément sur la route de -Santander. Les débris des troupes de ligne de La Romana et de Galice -s'échappaient par Reinosa sur la route de Léon. Un autre détachement -s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas -trouver les Français. Le plus grand nombre ayant jeté ses fusils -courait à travers les campagnes, avec la résolution de ne plus -reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir -aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour -toujours, au moins pour long-temps, avec cette armée de Léon et de -Galice, qui avait dû par Mondragon couper la ligne d'opération de -l'armée française. - -Pendant ce temps le maréchal Lefebvre, ayant débouché de son côté des -montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait -suivie le maréchal Victor, s'était rapproché au bruit de la fusillade -pour aider son collègue, dont il ne recevait aucune communication. Il -était survenu assez tôt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas -que son appui fût nécessaire, il avait pris la route de Villarcayo, -qui lui était indiquée comme la plus facile pour arriver à Reinosa. En -chemin il joignit le détachement de Blake qui se retirait dans cette -direction, le fit charger par la division Sébastiani, le dispersa, lui -prit beaucoup d'armes et de blessés, outre un certain nombre de -prisonniers valides, et parvint le 11 au soir à Villarcayo. - -[En marge: Le corps du maréchal Victor, exténué de fatigue, s'arrête à -Espinosa.] - -Le maréchal Victor passa à Espinosa la fin de la journée du 11 et la -journée du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui étaient -épuisés par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui -avaient leur chaussure usée, presque toutes leurs cartouches brûlées, -et le biscuit porté sur leur dos entièrement consommé. D'ailleurs il y -avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui -restaient au général Blake, à cause de leur célérité à marcher, de -leur facilité à se disperser et à se dissoudre. C'était à la cavalerie -française déjà lancée dans les plaines de Castille, ou au maréchal -Soult s'il n'arrivait pas trop tard, à les arrêter et à les prendre. -Le général Blake, parvenu le 12 à Reinosa, où étaient établis tous les -dépôts de l'armée espagnole, n'y séjourna point, et par un chemin de -montagnes s'efforça de gagner la route de Léon. - -[En marge: Marche du maréchal Soult de Burgos sur Reinosa, et son -entrée dans les Asturies.] - -Le maréchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant marché par -Huerméce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes, -qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de -blessés, laissa le soin de la détruire aux dragons, lesquels firent un -assez grand carnage de cette bande, et alla coucher à mi-chemin de -Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matériel de -l'armée de Blake, 35 bouches à feu, 15 mille fusils, et une grande -quantité de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint -par le maréchal Lefebvre, et, après s'être concerté avec lui, il prit -la route de Santander, pour aller, conformément à ses ordres, opérer -la soumission des Asturies. - -[En marge: Usage que Napoléon fait de sa cavalerie pour courir à -travers la Vieille-Castille.] - -Napoléon, tant les communications étaient difficiles, n'apprit que -dans la nuit du 13 au 14 la bataille décisive livrée le 11, à -Espinosa, contre l'armée de Blake. Il n'avait pas douté un instant du -succès, mais il commençait à s'apercevoir, en le regrettant fort, que -la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point, -par la difficulté de les joindre, les résultats qu'on obtenait avec -d'autres. Il était persuadé que le maréchal Soult, arrivât-il à temps -à Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque déjà complète, -et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien à attendre que -du sabre des cavaliers. Napoléon envoya donc au général Milhaud -l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la -Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la même -arme de se joindre au général Milhaud, afin de poursuivre en tout sens -et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des -fugitifs de l'armée du général Blake. - -[En marge: Après avoir détruit la gauche des Espagnols, Napoléon se -retourne contre leur droite.] - -La gauche des Espagnols étant ainsi détruite, il fallait songer à se -rabattre sur leur droite, et à traiter celle-ci comme on avait traité -celle-là. Napoléon ordonna au maréchal Victor, après avoir laissé -reposer le 1er corps à Espinosa, et s'être assuré que le maréchal -Soult n'aurait désormais affaire qu'à des fuyards, de prendre la route -de Burgos, pour venir, suivant sa destination première, se réunir au -quartier général. Il enjoignit au maréchal Lefebvre, qui se plaignait -sans cesse de n'être pas assez en nombre, vu qu'il avait laissé deux -mille Allemands à Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et -qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'établir à Carrion avec les -neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y -reposer, d'y rassembler son artillerie, ses traînards, et d'y former -ainsi une liaison, entre le maréchal Soult qui allait parcourir les -Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de -Castille, et le quartier général qui se disposait à opérer de Burgos -sur Aranda. À Carrion en effet le maréchal Lefebvre était à distance à -peu près égale de Reinosa, de Léon, de Valladolid, de Burgos. Quand le -corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du maréchal -Soult, Napoléon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid, -ou par Aranda, ou par Ségovie. - -[En marge: Mouvement prescrit au maréchal Ney afin de le porter sur -les derrières de Castaños.] - -Devant être bientôt rejoint par le maréchal Victor, et conservant le -maréchal Lefebvre pour le lier avec le corps du maréchal Soult, -Napoléon n'hésita plus à se priver du maréchal Ney, pour manoeuvrer -sur les derrières de Castaños. Restant à Burgos avec la garde seule et -une partie de la cavalerie, il achemina dès le 14 au matin le vaillant -maréchal, à la tête des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et -Aranda. Son projet était, une fois le maréchal Ney rendu à Aranda, de -le porter à gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur -les derrières de Castaños, dont le quartier général était à -Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le maréchal Ney devait marcher -sur Aranda sans perte de temps, mais sans précipitation, de manière à -arriver en bon état derrière un immense rideau de cavalerie qui allait -s'étendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chaîne de -montagnes en avant de Madrid, et séparant la Vieille-Castille de la -Nouvelle. - -[En marge: Ordres au maréchal Moncey sur la conduite à tenir en -présence de Castaños et Palafox.] - -[En marge: Le maréchal Lannes mis à la tête des forces qui doivent -agir contre Castaños et Palafox.] - -Napoléon recommanda au maréchal Moncey de n'exécuter aucun mouvement -sur l'Èbre, afin de ne pas donner d'ombrage à Castaños, mais de se -tenir prêt à agir au premier signal. Il avait réuni à Logroño, comme -on l'a vu, celle des divisions de Ney qui était demeurée en arrière, -l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Après lui avoir -restitué son artillerie, il lui avait laissé la cavalerie légère de -Colbert, anciennement attachée au 6e corps, et adjoint la brigade de -dragons du général Dijeon. Cette division, complètement rassemblée à -Logroño, où elle s'était reposée, n'avait qu'un pas à faire pour se -rallier au maréchal Moncey, et, jointe à lui, devait présenter une -masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes, -masse bien suffisante pour pousser Castaños et Palafox sur Ney qui -venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette -belle manoeuvre réussissait, le corps de Castaños devait être pris -tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en -Espagne, où les soldats parvenaient toujours à se sauver en -abandonnant leurs cadres. Mais pour qu'elle réussît, il fallait que le -maréchal Moncey, se tenant prêt à agir, n'agît pas, et que le maréchal -Ney accélérât sa marche de manière à se trouver sur les derrières de -Castaños avant que celui-ci s'en fût aperçu. Napoléon, tout en -estimant le maréchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la -résolution de son caractère pour lui confier un grand commandement. Il -avait auprès de lui l'illustre Lannes, commençant à se remettre d'une -chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement -de toutes les troupes réunies sur l'Èbre. C'était donc entre Lannes et -Ney, entre ces deux mains de fer, que l'armée espagnole de droite -allait se trouver prise, et probablement écrasée. Pour donner ses -derniers ordres, Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de -Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d'où il lui était prescrit de se -détourner ensuite à droite, par la route de Soria. - -[En marge: Conduite de la junte d'Aranjuez envers les généraux -vaincus, et destitution de Blake et Castaños au profit du marquis de -La Romana.] - -Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à -Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à -Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître -de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine -Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que -Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science -manoeuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour -les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de -royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de -l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une -émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à -prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en -fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce -dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle -obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans -pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de -ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des -officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le -payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même -envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé, -le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte -d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions -des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi -des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la -situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était -décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu -combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants -sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans -les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes, -l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il -blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions -d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et -d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À -tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle -présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet -incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses -concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans -l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient -une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui -méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos -corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le -commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois, -et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie -espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un -commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y -avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas, -dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à -essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son -bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours -des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation -romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de -merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore -remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait -vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée -de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans -l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il -avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à -travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec -sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et -reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de -cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le -centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le -commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine -général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre -après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès -de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux -espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui -allaient entrer en ligne. - -[En marge: Derniers ordres de Napoléon aux maréchaux Ney et Lannes -pour la destruction des armées espagnoles du centre et de droite.] - -Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les -nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le -maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le -maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était -en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à -Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna -ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à -San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois -rendu là, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour -savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de -Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid -qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le -23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes -avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait -coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions. -(Voir la carte nº 43.) Vu les lieux et les circonstances, les -instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour, -Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval, -avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la -division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux -troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2 -mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de -les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney. - -[En marge: Marche du maréchal Ney sur Soria.] - -Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement -qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva -le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours -difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait -encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans -le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève -intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte -nº 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber -sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays -moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force -les vieilles moeurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un -peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus -qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son -approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle -enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le -dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui -restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de -Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80 -mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier -général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur -Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il -passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses -instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse, -et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les -divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille -hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à -60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il -se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et -secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se -repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec -60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il -marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui, -réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait -obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses -divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait -prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud. -Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie, -surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays -d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps -pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de -l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox. - -[En marge: Mouvement du maréchal Lannes sur Tudela.] - -De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être -complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19 -au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la -cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général -Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño, -de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive -droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher -le maréchal Moncey. (Voir la carte nº 43.) Reparti le 20 pour Lodosa, -il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses -ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer -le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général -Lagrange. - -Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement -exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la -rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le -corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000 -hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous -le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui -était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons -provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et -des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon. -L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division -Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on -avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions -de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des -vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps -de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers -pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en -route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain -pour quatre jours. - -Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en -descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en -tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui -s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra, -on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il -fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit -hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas -possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On -pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du -jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les -divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le -long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite, -et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant -cette marche. - -[En marge: Bataille de Tudela.] - -Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures -du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au -galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses -troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi -s'arrêterait pour combattre. - -Les généraux espagnols avaient long-temps disputé sur le meilleur plan -à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au -contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il -vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les -affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet -état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter -la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des -traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais, -sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au -matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité -de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois -lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres -en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui -vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de -vastes plaines d'oliviers. - -[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols -avaient pris position.] - -Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur -les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse -d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage, -et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur -des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une -autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des -Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers -Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement: -c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui -n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à -40,000 hommes. - -[En marge: Dispositions d'attaque ordonnées par Lannes.] - -Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis, -quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de -se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on -apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de -diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était -restée assez loin en arrière. - -Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux -composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui -s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier, -Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait -temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant -face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et -donner à la division Lagrange le temps de rejoindre. - -[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division -Maurice-Mathieu.] - -[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.] - -Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de -tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du -14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec -les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre -de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en -nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs -eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux -Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et -commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus -enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs -démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en -effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur -artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon -l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes. -Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les -contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela. -Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun -doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la -faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux -sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens, -des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient -nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à -vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en -perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les -Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de -pénétrer de son côté. - -[En marge: Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.] - -Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par -les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent -Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers -qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant -beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus -considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un -immense parc de munitions et de voitures de bagages. - -[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.] - -[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à -la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action.] - -Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey -de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions -Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et -les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette. -Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et -Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes -pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse. -Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à -la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au -loin du coté de Cascante. - -[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du -seul corps espagnol gui fût resté entier.] - -Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La -Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle -qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout -l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en -ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait -se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon, -qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la -division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action. -Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange, -la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta -sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-même le 25e -léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne -regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus -vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante, -culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la -route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa -division, reçut une balle au bras. - -[En marge: Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse, -les autres sur Calatayud.] - -La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne -présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés -sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de -Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les -sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les -uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ -quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés, -parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant, -indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de -bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le -résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore -beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos -cavaliers. - -[En marge: Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au -général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.] - -Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du -cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal -Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les -divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la -cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être -blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier, -les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées -sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de -poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza, -route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris -de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur -leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen. - -[En marge: Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à -travers la province de Soria.] - -Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal -Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela, -ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des -ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à -Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du -23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à -marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il -fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le -lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du -quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de -latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria -sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion -d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que -Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits, -l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le -25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis -en marche sur les instances réitérées du quartier général, était -parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris -enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et -l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était -arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par -l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon -s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les -troupes de l'insurrection étaient de la _canaille_ sur le ventre de -laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un -exemple mémorable. - -[Note 25: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrière de -l'illustre maréchal, diverses lettres du quartier général, qui -prouvent le cas que Napoléon faisait de ce grand homme de guerre, et -la manière dont il jugea les motifs de son hésitation. On y verra -d'abord que les instructions furent très-claires, très-positives, que -les dates furent indiquées avec une grande précision; que s'il y eut -de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud, -le 21 toute incertitude avait cessé au quartier général, et qu'Agreda, -route de Soria, fut indiqué. Évidemment les faux bruits recueillis à -Soria firent seuls hésiter le maréchal Ney. Au surplus, on jugera -mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons -que, quant au reproche adressé au maréchal Ney, d'avoir perdu son -temps par jalousie pour le maréchal Lannes, il n'y a pas le moindre -fondement à un tel reproche, quoiqu'il ait été souvent mérité en -Espagne par nos généraux. La meilleure part du triomphe fût revenue au -maréchal Ney s'il eût réussi, car c'est lui qui aurait pris Castaños. -La cause véritable est celle que Napoléon assigna lui-même à la -conduite du maréchal, et que j'ai indiquée dans mon récit. On peut -s'en rapporter à un juge tel que Napoléon, surtout quand il ne jugeait -pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son -infaillibilité en cette matière, il avait l'avantage d'être près des -événements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par -aucune considération. Du reste, voici les documents jusqu'ici inédits; -le lecteur prononcera lui-même en les lisant: - -_Le major général au maréchal Ney, à Aranda._ - - «Burgos, le 18 novembre 1808, à midi. - -»L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos -deux divisions, toute votre artillerie, le 26e régiment de chasseurs à -cheval et la brigade de cavalerie du général Beaumont, que le maréchal -Bessières mettra à vos ordres, et que vous vous rendiez sur San -Estevan de Gormaz, pour de là vous diriger sur Almazan ou sur Soria, à -votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous -intercepterez à Almazan la route de Madrid à Pampelune, et vous vous -trouverez dès lors sur les derrières du général Castaños. En route, et -surtout à Almazan, vous aurez les renseignements les plus précis. Si -vous apprenez, ou que le général Castaños se soit retiré sur Madrid, -ou qu'il se soit retiré de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de -communication avec Madrid fût celle de Saragosse par Calatayud ou -Daroca, votre expédition aurait pour premier but alors de soumettre la -ville de Soria, qu'il est important de réduire avant de marcher outre. -À cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la désarmerez -et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrêter les -comités d'insurrection; vous formerez un gouvernement composé des plus -honnêtes gens, et vous direz à la ville d'envoyer une députation au -roi. Vous vous mettrez en communication avec le maréchal Lannes, qui -marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps -du maréchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le maréchal -Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, où il se réunira -au corps du maréchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur -Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir à Almazan, et -le 22 à Soria. L'Empereur sera le 21 à Aranda. Ainsi, le 22 la gauche -sera à Calahorra, le centre, que vous formez, sera à Almazan ou Soria, -la droite sur Aranda.» - - -_Le major général au maréchal Ney, à Almazan._ - - «Burgos, le 21 novembre 1808, à quatre heures du soir. - -»Les maréchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi à -Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour -vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec -le maréchal Lannes, si cela est nécessaire.» - - -_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._ - - «Aranda, le 27 novembre 1808, à dix heures du matin. - -»Il paraît qu'après la bataille de Tudela, l'armée d'Aragon s'est -retirée dans Saragosse, et que l'armée de Castaños s'est retirée sur -Tarazona, et si vous vous fussiez trouvé le 23 à Agreda, elle aurait -été prise. - -»Sa Majesté me charge de vous réitérer l'ordre de poursuivre Castaños; -ne le quittez pas, et poursuivez-le la baïonnette dans les reins. -Point de repos que votre armée n'ait aussi un morceau de l'armée de -Castaños. - -»N'écoutez pas les bruits du pays. On disait qu'à Tudela il y avait au -delà de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris -les paysans, et ils ont fui aussitôt qu'on a marché sur eux, -abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour -tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut résister à vos deux -divisions quand vous êtes à leur tête. Ne quittez donc pas Castaños, -et ayez-en votre part. Voilà votre but.» - - -_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._ - - «Aranda, le 28 novembre 1808, à sept heures du soir. - -»L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaños -l'épée dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez -toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son -projet est de faire couper, s'il est possible, Castaños sur -Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le maréchal, -vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le -corps français qui marche à Madrid, et qui pourrait avoir en même -temps à lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les -nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier général de l'Empereur -sera demain à Bocequillas, et après-demain à Buytrago. Ainsi, monsieur -le duc, le but que vous avez à remplir n'est ni la défense, ni la -conquête, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre, -d'attaquer et de combattre l'armée de Castaños, surtout si elle se -portait sur Madrid.» - - -_Le major général au maréchal Ney, à Guadalaxara._ - - «Chamartin, le 8 décembre 1808. - -»Les Anglais se sauvent à toutes jambes; mais nous avons été ici un -moment dans une situation sérieuse. C'est une faute d'être arrivé ici -trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premières -instructions: elles vous faisaient connaître que le maréchal Lannes -attaquait l'ennemi le 23, que vous étiez destiné à couper et -poursuivie Castaños, et par conséquent à vous porter rapidement sur -Agreda, sans vous arrêter deux jours comme vous avez fait en pure -perte à Soria. - -»Sa Majesté n'approuve pas que vous ayez mêlé votre corps avec celui -du maréchal Moncey; il fallait suivre Castaños et laisser le duc de -Conegliano faire le siége de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre -comment, quand vous avez quitté le 2 Saragosse, vous n'avez pas laissé -la division Dessoles au maréchal Moncey, l'exposant par là à faire un -mouvement rétrograde. Enfin, ce qui est passé est passé; Sa Majesté -connaît trop bien votre zèle pour vous en vouloir, elle vous mettra à -même de réparer tout cela. L'Empereur a hésité de donner l'ordre à la -division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de -ménager la fatigue de ses troupes. Sa Majesté a préféré faire des -changements à ses projets ultérieurs. Elle vient d'ordonner au -maréchal Mortier de se diriger sur Saragosse.» - - -_L'Empereur au maréchal Lannes._ - - «Aranda, le 27 novembre 1808. - -»Votre aide de camp est arrivé le 26, à huit heures du matin, et m'a -annoncé la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon -compliment. Le maréchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli -mon but. Arrivé le 22, à midi, à Soria, il devait, selon les ordres -qu'il avait reçus, être le 23, de bonne heure, à Agreda. Mais, s'étant -laissé imposer par les habitants, et ajoutant foi à un tas de bêtises -qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille -hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et -il est resté le 23 et le 24 à Soria. Je lui ai donné l'ordre de partir -sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a dû être le 25 à Agreda. Il -avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous -aviez été battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui -ai donné l'ordre depuis de pousser Castaños l'épée dans les reins. Je -m'occupe de rappeler le corps du maréchal Victor, que j'avais envoyé -du côté de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.»] - -[En marge: Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant -Saragosse.] - -Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était -fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier, -envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au -moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal -Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient -enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps -le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de -vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur -Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon -de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait -quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au -ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de -poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire! - -[En marge: Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de -gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.] - -C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des -communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse -conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du -centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au -maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de -guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées -que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols, -et, bien que la belle manoeuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût -point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de -l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais -ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient -tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par -Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne -pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en -se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur -en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille -fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à -travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid, -il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si -rudement traitée en avant de Burgos. - -Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise, -dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus -incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien -entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes -d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque -avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche -qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles -les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait -avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie -ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une -division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne -avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se -trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en -chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient -pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni -désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu -encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de -les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille, -épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple -escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne -voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de -piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures -elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement -pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on -avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure. - -Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il -arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait -dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de -les envelopper au moyen de quelque grande manoeuvre, tandis que le -maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les -contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on -pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait -le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y -marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que -l'affaire de Tudela lui fut connue. - -[En marge: Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et -Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.] - -D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa -main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre -les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher -sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à -outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il -enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de -Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter, -de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour -que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du -siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé -de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le -conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces -dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les -instructions suivantes. - -Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée -française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de -soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et -se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin -de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la -première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer -le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des -Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir -soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le -maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont -l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient, -réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en -Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait -amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti -d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon -ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la -place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier -général à Madrid. - -Tout étant ainsi réglé sur ses ailes et ses derrières, Napoléon marcha -droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du maréchal Victor, -la garde impériale, et une partie de la réserve de cavalerie, -c'est-à-dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'était plus -qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait à vaincre, pour -s'ouvrir la capitale des Espagnes. - -Ayant d'abord porté le maréchal Victor à gauche de la route de Madrid -afin d'appuyer les derrières du maréchal Ney, il le ramena par Ayllon -et Riaza sur cette route, au point même où elle commence à s'élever, -pour franchir le Guadarrama. Déjà il avait envoyé Lasalle, avec la -cavalerie légère, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les -dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la -garde, dont les fusiliers sous le général Savary, qui avait pris -l'habitude de les commander en Pologne, s'avancèrent jusqu'à -Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder -réfugiés entre Sepulveda et Ségovie. Dès le 23, il était parti -lui-même de Burgos pour Aranda. - -[En marge: Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la -capitale.] - -[En marge: Précautions prises par les Espagnols pour rendre -inexpugnable le col de Somo-Sierra.] - -Après la déroute de Burgos, la capitale se trouvait découverte; mais -la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa présomptueuse -ignorance, que Napoléon pût y marcher prochainement, s'était contentée -d'expédier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces -disponibles à Madrid. On avait donc réuni au sommet du Guadarrama, -vers le col resserré qui donne passage de l'un à l'autre versant, les -débris de l'armée de l'Estrémadure, et ce qui était demeuré à Madrid -des divisions d'Andalousie. C'était une force d'environ 12 à 13 mille -hommes, placée sous les ordres d'un habile et vaillant officier, -appelé don Benito San-Juan. Celui-ci avait établi au delà du -Guadarrama, au pied même du versant qu'il nous fallait aborder, et un -peu à notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une -avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribué les neuf -mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous -avions à franchir. Une partie de son monde, postée à droite et à -gauche de la route qui s'élevait en formant de nombreuses sinuosités, -devait arrêter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Les -autres barraient la chaussée elle-même vers le passage le plus -difficile du col, avec 16 pièces de canon en batterie. L'obstacle -pouvait être considéré comme l'un des plus sérieux qu'on fût exposé à -rencontrer à la guerre. Les Espagnols s'imaginaient être invincibles -dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-même comptait assez -sur la résistance qu'on y avait préparée pour ne pas quitter Aranjuez. -Elle espérait d'ailleurs que Castaños, qu'elle s'obstinait à ne pas -croire détruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara -se placer derrière le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que -les Anglais, opérant un mouvement correspondant à celui de Castaños, -s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de -couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de -fondé dans de pareilles espérances. - -Les ordres donnés le 26 pour la marche sur Madrid étant complétement -exécutés le 29, Napoléon se rendit lui-même le 29 au pied du -Guadarrama, et établit son quartier général à Bocequillas. Le général -Savary avait poussé une reconnaissance sur Sepulveda, non pour -disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connaître sa force et -son intention. Après avoir fait quelques prisonniers, il s'était -retiré, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols, -surpris de conserver le terrain, avaient envoyé à Madrid la nouvelle -d'un avantage considérable remporté sur la garde impériale. - -[En marge: Napoléon, arrivé au pied du Guadarrama, fait lui-même une -reconnaissance de la position de Somo-Sierra.] - -Napoléon, arrivé le 29 à midi à Bocequillas, monta à cheval, s'engagea -dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et -arrêta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit -à la division Lapisse de se porter à la droite de la chaussée, pour -enlever à la pointe du jour le poste de Sepulveda, et à la division -Ruffin de partir au même instant pour gravir les rampes du Guadarrama, -jusqu'au col même de Somo-Sierra. Le 9e léger devait suivre de hauteur -en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de -manière à faire tomber les défenses établies sur les deux flancs de la -route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route même. Puis devait -venir la cavalerie de la garde, et Napoléon avec son état-major. Les -fusiliers de la garde étaient chargés d'appuyer ce mouvement. - -[Illustration: Les Lanciers Polonais au Combat de Somo-Sierra.] - -À cette époque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait -cependant du soleil que vers le milieu de la journée. De six heures à -neuf heures du matin un épais brouillard couvrait le pays, surtout -dans sa partie montagneuse; puis après cette heure un soleil -étincelant procurait à l'armée de vraies journées de printemps. -Napoléon, faisant attaquer Sepulveda à six heures du matin, comptait -s'être rendu maître de cette position accessoire à neuf heures, moment -où la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet -du col. On devait donc, grâce au brouillard, y arriver sans être -vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied. - -Le lendemain 30, la colonne envoyée contre Sepulveda eut à peine le -temps de s'y montrer. Les trois mille hommes préposés à sa défense -s'enfuirent en désordre, et coururent vers Ségovie se joindre aux -autres fuyards du marquis de Belveder. - -[En marge: Combat de Somo-Sierra.] - -La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans être -aperçue, très-près du point que l'ennemi occupait en force. Le -brouillard se dissipant tout à coup, les Espagnols ne furent pas peu -surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche, -par le 9e léger et le 24e de ligne. Délogés de poste en poste, ils -défendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du -rassemblement se trouvait sur la route même, derrière seize pièces -d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait -la chaussée. Napoléon, voulant apprendre à ses soldats qu'il fallait -avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le -corps quand on les rencontrait, ordonna à la cavalerie de la garde -d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant -officier de cavalerie, le général Montbrun, s'avança à la tête des -chevaux-légers polonais, jeune troupe d'élite, que Napoléon avait -formée à Varsovie, pour qu'il y eût de toutes les nations et de tous -les costumes dans sa garde. Le général Montbrun, avec ces valeureux -jeunes gens, se précipita au galop sur les seize pièces de canon des -Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille. -Les chevaux-légers essuyèrent une décharge qui les mit en désordre en -abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientôt -ralliés, et passant par-dessus leurs blessés, ils retournèrent à la -charge, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et -prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à -la poursuite des Espagnols au delà du col, et descendit avec eux sur -le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs -blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses -soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse -déroute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions, -presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats se -dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent -surtout à droite pour se réfugier à Ségovie. - -[En marge: Résultat du combat de Somo-Sierra.] - -Le soir, toute la cavalerie était à Buytrago, avec le quartier -général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le -désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut -enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu'étaient les insurgés -espagnols, ce qu'étaient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des -uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru -croire très-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine -d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de -récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M. -Philippe de Ségur, qui avait reçu plusieurs coups de feu dans cette -charge. Il le destina à porter au Corps législatif les drapeaux pris à -Burgos et à Somo-Sierra. - -Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux -portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer -d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de -force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut. -Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs -le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand -même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable -ennemi qui la menaçait. - -[En marge: Déc. 1808.] - -[En marge: À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale -quitte Aranjuez pour Badajoz.] - -[En marge: Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.] - -[En marge: Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus -affreux désordres.] - -[En marge: Massacre du marquis de Péralès.] - -[En marge: Quelques travaux de défense aux portes de Madrid.] - -À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des -Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de -quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la -résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de -résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance. -Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au -conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la -population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque -proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar -avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à -l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte. -Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne, -de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un -peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait -exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la -capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques -furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait -distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et -non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor -de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que, -dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à -rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, délaissée -par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et -d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la -troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme -elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution -d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être -donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de -Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la -direction des gens du métier. Madrid n'est point fortifié; il est -comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux -qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni -bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes, -et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les -portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par -laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on -pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues -correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en -restât une autre en arrière. - -Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain -dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro, -séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le -mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y -traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude -fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les -femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver -les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en -accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de -tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été -secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de -Castaños, et l'amener sous Madrid. - -[En marge: L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de -Madrid.] - -[En marge: Napoléon fait sommer la ville.] - -Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux -à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs -de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de -Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du -couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour -Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait -à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette -belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des -acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que -proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc -d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. L'empereur, après avoir -considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de -dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses -portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un -boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes, -prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même -pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent, -ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer -son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans -l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être -massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à -faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant -aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de -porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent -que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le -surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude -furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi -entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de -deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les -honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation -réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée -française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à -la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de -vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il -n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les -sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte, -en lui déclarant que le feu allait commencer. - -[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait -préparer une première attaque.] - -Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son -infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une -reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût -se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la -place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt -que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre. - -Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du -maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever -le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos, -de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune -était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont -prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout -fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général -Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque, -enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des -mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant -le signal des attaques. - -[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et -D'Atocha.] - -Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci -espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une -lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de -Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle -était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se -résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple. -Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les -hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de -Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une -batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où -il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en -effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le -brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis -quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé -d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le -général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau -parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé -quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la -prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos -colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent -immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la -porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à -revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont -on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les -premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et -les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter -d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les -armes les défenseurs qui les occupaient. - -[En marge: Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del -Duque et de San-Bernardino.] - -[En marge: Nouvelle sommation adressée à la junte de défense.] - -À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un -feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les -portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de -pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes -du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse, -étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans -l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment -des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de -campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison -s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les -portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces -portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit -diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce -bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut -atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes, -morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment, -quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut -général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de -San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala, -d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des -hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette -malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit -l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense, -annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle -résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible -aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait -mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à -l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs. - -[En marge: Réponse plus favorable de la junte à cette dernière -sommation.] - -La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà -produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme -raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La -populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce -qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la -violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de -défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo -Iriarte au quartier général. - -[En marge: Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès -de lui par la junte de défense.] - -Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un -visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce -gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée -la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage -qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la -présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par -le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits, -lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la -nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes -françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de -l'amener à déposer les armes.--«Vous employez en vain le nom du -peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez -parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et -égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents, -les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures -du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux -ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux -prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il -y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues -deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés -Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos -mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de -Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla, -quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de -parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé -toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos -soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage? -La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la -conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides -observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la -convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités -militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur -la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous -demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà -comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de -ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle -était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les -mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole -dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux -anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers -d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis -de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. -Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin. -Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour -m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez -tous passés par les armes[26].» - -[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon, -consignées tout au long dans le _Moniteur_ de cette époque.] - -[En marge: Reddition de Madrid.] - -[En marge: Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre.] - -[En marge: Désarmement général des habitants.] - -[En marge: Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y -laisse point entrer son frère Joseph.] - -Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas -de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble, -et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la -mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français. -L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte -elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se -soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui -annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions -insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar -voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du -vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus -compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les -Français n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux -poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté -l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent -livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux -quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid, -particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea -qu'elle fût nourrie. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement -général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans -Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une -petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de -l'Infantado. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de -venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du -Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire -trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui -rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette -circonstance fut aussi habile qu'énergique. - -[En marge: Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.] - -Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation, -placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte -de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la -rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de -l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de -Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux -derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et -l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité -toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un -autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la -trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de -l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme -un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le -trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de -Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se -dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire -le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la -peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas -de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison -d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter -aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du -conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs -populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français -et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En -même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le -plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents -reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais. - -[En marge: Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute -des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.] - -Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la -masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient -découler de la domination française. En conséquence il décida par une -suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à -province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille, -et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation -de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la -défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie, -l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents -existant en Espagne. - -Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à -hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était -encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais -depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi -grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à -garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à -conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de -la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener -le reste. - -[En marge: Moyens employés par Napoléon pour faire désirer Joseph -avant de le rendre aux Espagnols.] - -Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui -furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans -Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une -armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il -ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le -posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas -dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde -fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce -prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur -promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que -tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid, -lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que -sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne -voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard -des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui -conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour -lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France. - -[En marge: Napoléon commence à organiser une armée espagnole pour le -compte de Joseph.] - -Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère -Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs -bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui -servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas -mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler -Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de -réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui -étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait -_Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien -conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il -prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats -espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé -de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui -après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la -captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne, -ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier -noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les -payait bien, et si on s'occupait de leur organisation. - -Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant -à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la -maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de -toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la -souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que -les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses -dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule. - -[En marge: Opérations militaires de Napoléon à la suite de -l'occupation de Madrid.] - -[En marge: Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de -l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca.] - -Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des -divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus -grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se -retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait -envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de -dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le -général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et -des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé -des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne -comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait -à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la -junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs -en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté, -et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti -secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts -aux défenseurs de la capitale. L'entrée des Français à Madrid, et la -présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne -laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que -la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que -lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence, -ce qui ne pouvait être immédiat. - -[En marge: Les restes de l'armée d'Estrémadure sont rejetés au delà de -Talavera.] - -[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.] - -Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts -dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les -traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de -Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la -poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré -sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños, -assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de -l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra. -Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la -cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva -dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut -sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour -refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée -était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis -encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle -ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes -les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de -leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait -quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de -Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de -Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement -de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult. -Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid -par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en -apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie -avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline -passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que -les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission -de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel -spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et -épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient -exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à -accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San -Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet -de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli -dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la -voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces -monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs -balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son -aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui -avait à ses yeux le tort d'être étrangère. - -Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons, -arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage -ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols -avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de -l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les -ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le -midi de la Péninsule. - -[En marge: Embarras de l'armée anglaise depuis l'entrée de Napoléon -dans Madrid.] - -Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle -de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle -d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et -que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié -de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne -viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au -plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras, -car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers -détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent -fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par -Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par -Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait -même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle, -s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait -enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après -cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais -il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David -Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes. -Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce -n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français, -les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se -soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré -la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour -adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage -d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port -d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en -ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte nº -43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer -les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire -pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était -sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le -plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait -en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se -ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide -du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée -anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et -brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait -promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des -victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en -tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de -surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne -voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte. -Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses -vérités. - -[En marge: Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les -forces nécessaires pour opérer contre eux.] - -Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais, -quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de -la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées -espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique -s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de -l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût -cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise -était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de -fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les -montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait -que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait -trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des -Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un -peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée -française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa -cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila, -Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero, -sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout -pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction. - -[En marge: Le maréchal Lefebvre porté de Valladolid à Talavera.] - -Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur -Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait -presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position -de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps -du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la -division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais -laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons -Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de -l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes. - -[En marge: Le maréchal Ney amené à Madrid.] - -Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il -connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses -meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus -énergiques. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney. -Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria, -et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à -battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait -confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans -les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se -reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage -ou le Duero. - -[En marge: Le 5e corps envoyé devant Saragosse.] - -Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor, -Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie -considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup -décisif. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y -compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au -maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à -l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait -plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville. -Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e -corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le -siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin -exclusif des attaques. - -[En marge: Les troupes du général Junot dirigées sur Burgos.] - -[En marge: Le maréchal Soult définitivement ramené vers la -Vieille-Castille.] - -La belle division Laborde, première du général Junot, venait d'arriver -à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division -Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement -la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les -dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent -également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de -ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal -Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait -pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens -revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait -recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre -de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées -par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit -de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où, -réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait -tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les -pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de -Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec -trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie -à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur -sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans -toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se -retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et -Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps -n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre -ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les -Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver -aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant -tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais, -passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce -qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait -surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût -contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses -malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa -ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo, -Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où -l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui -fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages -de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié -vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne -faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on -ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée, -son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet -établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages -enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit. - -[En marge: Événements en Aragon et en Catalogne.] - -Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de -le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en -Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et -venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le -maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de -Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes -à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du -maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les -divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès -lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean -et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le -maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et -offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions -Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec -le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et -s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de -poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur -Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu -savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin -d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de -poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et -Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le -maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi -évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu -rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney -s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les -accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les -nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux -chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le -maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près -de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui -resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir -rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on -le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant -auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya -seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux -lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal -Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à -son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier, -fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant -ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était -amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à -Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se -remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale. -Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége -mémorable. - -[En marge: Événements en Catalogne.] - -En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins -dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la -retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le -commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des -sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers -Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans -pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran, -singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à -peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie -montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait -tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux, -les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était -défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général -Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour -lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce -motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de -hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone. - -[En marge: Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de -la Catalogne.] - -Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout -entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la -division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française -Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la -division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2 -mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une -fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir -de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la -plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à -cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants -très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un -rapprochement trop étroit avec l'empire français. - -[En marge: Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.] - -L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était -possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40 -mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles -Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de -troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la -marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le -général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan, -frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle -avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi -autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se -vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par -des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés -_tercios_, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves, -bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée -espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait -joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les -habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au -premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les -villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de -ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par -un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires, -présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on -pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la -Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les -communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous -possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne -possédions pas. - -[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour -la guerre de Catalogne.] - -Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste -de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est -pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent -quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il -secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que -Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le -perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses -combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre -méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec -tous les généraux du siècle. - -Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la -précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre. -Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement -manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous -les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est -vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de -vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se -composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée. -Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne -trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y -avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait -lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était -malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire, -songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins -rapides que les siens[27]. - -[Note 27: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables -d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des -petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes. -J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et -j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul -rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui -marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent -point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un -esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables -suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du -maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes, -et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il -était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de -jalousie il ne descendait pas au-dessous.] - -[En marge: Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en -Catalogne.] - -Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche -quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient -impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone -le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois -places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la -route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces -places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être -difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à -l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers -avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général -Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par -deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en -résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un -point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses -eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans -cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place -voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire -des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence -ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr, -étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé, -comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque. - -[En marge: Passage de la frontière les Pyrénées orientales.] - -[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les opérations en -Catalogne.] - -Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans -cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut -d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Il passa -la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où -les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a -vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor, -Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La -division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6 -devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les -convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième, -alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose -la plaine du Lampourdan. (Voir la carte nº 43.) Cette dernière -division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les -troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Tandis -que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe, -celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant -plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement -impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils -avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin -avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât -tout sans murmure. - -[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.] - -Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La -pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison -dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée -par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste -l'Espagne n'a jamais manqué. La place de Roses est un pentagone, situé -entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux, -profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se -trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et -protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade -Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort. -Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans -l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre -anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs -petits bâtiments. - -[En marge: Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18 -au 19 novembre.] - -Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut -ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux -fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les -feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une -batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement -dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et -d'abandonner la garnison à elle-même. - -La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de -commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte -fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui, -de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une -extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent -vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes, -et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45 -hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus -aucun appui extérieur. - -[En marge: Prise du fort du Bouton.] - -[En marge: Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte.] - -Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton. -On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les -hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la -garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle -devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne -restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize -jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de -guerre. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les -règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un -matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette -importante conquête, les communications par mer avec Barcelone -devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne -d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois -par terre et par mer. - -[En marge: Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur -Barcelone.] - -Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général -Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour -qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son -obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais -maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun -motif de différer. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à -peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il -y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il -devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même -hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux -côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur -Barcelone. - -[En marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de -marcher sans son artillerie.] - -Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait -nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec -lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les -rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un -fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout -lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les -places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le -général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de -laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les -chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait -écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de -cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait -de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se -décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des -fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours -de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets -quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé -ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait -entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se -faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était -d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était -largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne, -le mettrait au-dessus de tous les événements. - -[En marge: Passage de la Fluvia le 9 décembre.] - -[En marge: Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit -à le tromper complétement.] - -Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre, -laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable -à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta -en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs, -c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde, -composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un -détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait -contre la division Souham diverses tentatives victorieusement -repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de -la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment. -Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à -parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait -Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon -impossible, du moins très-périlleux de passer. La route de mer, qui se -présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises -canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets -joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de -suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de -traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il -chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec -l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en -effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit -l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en -prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le -mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la -Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col -de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup -sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il -avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte -quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre. - -Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre, -ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé -de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme, -et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait -beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai -qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir -en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les -particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux -n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est -incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible -était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à -Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette -occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour -l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les -insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la -Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le -général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant -déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un -courrier à don Juan de Vivès. - -Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein, -repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu -peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur -Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il -supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait -prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer. -Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de -Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer; -quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des -somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les -Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les -Français. - -Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de -Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il -avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le -suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur -ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible. -Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français -habilement et énergiquement conduits. - -[En marge: Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches, -réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.] - -[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.] - -Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et -de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche -les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un -sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait -droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la -légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui -entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte -pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des -canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit -le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places -fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant -maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès -elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier -détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les -ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de -Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à -le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque -instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux -journées de Barcelone. - -[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour -venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.] - -Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé, -avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche -du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5 -mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie -la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande -armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat. - -[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans -artillerie.] - -Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des -hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y -était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa -droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de -miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée -dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et -secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à -culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone. - -Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager -les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les -autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres -n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à -Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par -derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la -division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se -déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des -munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée -la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la -baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef -fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division -Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu -de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en -souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à -l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en -colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette -sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même, -il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde -de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols. -À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer -l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où -le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une -colonne à l'autre. - -[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.] - -Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis -du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à -l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre, -abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la -rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur -ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les -dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop, -chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un -affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur -le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute -son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions, -dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés -dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer, -où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la -route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son -cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec -l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et -un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros -survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour -prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à -faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du -Llobregat. - -[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux -armées françaises qui se rejoignent.] - -Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il -importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le -biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur -les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui -pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des -somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se -mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de -l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que -la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une -vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et -on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion. - -Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait -une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler -avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et -comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le -général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des -blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif -réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en -qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur -concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que -savamment conduite. - -[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y -renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.] - -Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires -autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré -sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le -débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on -voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre -ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir -entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places -fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les -journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se -porta sur le Llobregat. - -[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.] - -Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se -reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de -se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le -Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher -à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir -rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus -habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec -son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division -Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de -Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour -culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin. - -[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.] - -Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours -depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au -nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie, -établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui -n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur -lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été -fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec -de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille -position, et s'y croire en sûreté. - -Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait -de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au -matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui -enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir -sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader -aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui -prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes -avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur -le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui -donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait -ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division -Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus -au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué -de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient -déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et -l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division -Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors -s'en sauver qu'un petit nombre. - -[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.] - -Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en -partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite -sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien -aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au -pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées -devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu -assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient -acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les -joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les -intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une -certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se -rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles, -n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui -causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse -s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de -munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le -général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque -sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à -temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait -réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette -position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence -eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour -les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de -cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en -fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la -cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès. -La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et -Espinosa. - -De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze -mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur -moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne -en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous -sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter. -Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter. - -Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des -plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert -d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos -armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général -Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien -quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir -plus vite, mais non pas mieux. - -[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre -1808.] - -Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres -de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le -siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par -le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille -par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de -cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient -plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais -auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il -attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient -vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se -retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait -croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les -déserteurs et les prisonniers. - -[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les -corps appelés à Madrid.] - -Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux -événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient -arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la -situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions -Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la -blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant -quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y -avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de -dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le -maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division -polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et -avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de -Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid -les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les -divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud, -représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher -immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait -un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue -à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge -placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le -maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec -les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie. -Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur -les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard. - -[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin -leur parti et marchent sur Valladolid.] - -[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à -marcher contre le maréchal Soult.] - -Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité -dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère -plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces -étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après -de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa -situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés, -qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il -trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il -aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les -supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en -avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait -appuyé les supplications de la junte par des sommations -impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu, -avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en -créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y -rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette -résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait -encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français, -et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans -compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la -Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait -marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de -le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement, -que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au -maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques -louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal -Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y -être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans -les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que -deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la -cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient -avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird. -Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une -rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa -jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il -n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid, -de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David -Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à -Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils -étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille -hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille -artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant -déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le -général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de -quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri -en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français, -devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu -à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des -armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une -vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables -d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils -n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi -le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice, -où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes, -protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore, -regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de -la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise, -obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La -Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus, -les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis -tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de -5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla. - -[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne -peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.] - -[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du -maréchal Soult.] - -Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant -29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols, -utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de -loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le -rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats -du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français -répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait -les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva -quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte -nº 43.) - -[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de -la marche des Anglais.] - -[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.] - -C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par -des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte, -disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté -Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie -l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant -de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le -général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le -général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude -qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait -donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et -il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car -jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à -courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la -vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa -ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti -fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette -sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais. - -[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.] - -Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération, -il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient, -pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal -Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au -delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons -de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le -temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait -mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un -mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le -Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de -Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils -s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le -maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid, -il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur -Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les -prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans -cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour -de Madrid, pour exécuter cette marche décisive. - -[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les -divisions Marchand et Maurice-Mathieu.] - -[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division -Lapisse et la garde impériale.] - -Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre -en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce -maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande -Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de -Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division -Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du -maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur -emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements -encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement -considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir -avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense -réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les -Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une -quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une -vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et -les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien. - -[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.] - -[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les -derrières des Anglais.] - -Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et -Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division -allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec -lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons -Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal -Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani, -une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons -de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers -excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le -loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le -Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au -delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis -de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route -de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais, -battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du -Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il -y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer. -Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal -Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la -division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien -assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle -songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient -laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un -mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid. - -Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus -dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les -Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde -à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère -l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas -encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer -le gouvernement civil au gouvernement militaire. - -[En marge: Passage du Guadarrama.] - -Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial, -et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde -commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe, -était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des -marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour -Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui -envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où -il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les -Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe -coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable -Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à -l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois -d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la -colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient -qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y -avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre -pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer -les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis -cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs -pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les -suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des -chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur -le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à -Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son -projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de -passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une -misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On -prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un -repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec -eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à -l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant -quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays -entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines, -sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait -que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent -venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations -ultérieures. - -[En marge: Arrivée à Villa-Castin.] - -Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin. -Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au -lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les -terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans -les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine; -l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put -pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions -d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la -colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser -Tordesillas. - -[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.] - -[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.] - -L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à -l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et -laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il -conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à -Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du -maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le -maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de -Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la -division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On -lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à -une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20 -mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec -les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se -défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui -étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille. - -[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le -maréchal Soult et le maréchal Ney.] - -Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les -Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus -dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur -flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de -Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au -maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils -se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une -marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela -vaudrait_. - -[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.] - -Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait -pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout -entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse -de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se -disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult, -qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique, -avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que -des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la -cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana -avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis -que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment -pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille. -À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait -contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de -s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de -nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait -redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était -décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le -24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour -la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur -l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également, -par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage -aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié -le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même -rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui -revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée -anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au -gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que, -s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre, -et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant -Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces -des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne. - -[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.] - -Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire -au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste -campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais -songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur -la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le -Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une -manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait -donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la -porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente, -échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un -côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de -l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la -carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de -cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit -sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où -la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de -beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir -pour les Espagnols. - -[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où -les Anglais étaient le 27.] - -[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général -Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.] - -Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde -avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que -le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée -solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et -ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec -elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses -yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait -avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de -Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur -tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur -les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que -fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde. -L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait -détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies -torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé, -Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant -sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il -n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde, -et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette -cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit -presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette. -Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui -barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la -nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible, -n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart -de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués -ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait -se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le -soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il -fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais -avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit -avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie -légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un -magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise -continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu -l'ordre de se diriger. - -[En marge: Janv. 1809.] - -[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde -laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.] - -Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts, -l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit -chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en -avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même -rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir -que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois -mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du -maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure -du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la -cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de -Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne -d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards, -attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur -l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques -centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se -porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla -était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de -la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de -graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats -permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous -leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le -passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient -bien devenir impraticables. - -Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le -gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse, -Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le -joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31 -décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui -avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi. -Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue -était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe. - -[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.] - -[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les -Anglais.] - -[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.] - -Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en -scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le -maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille -chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le -maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au -soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la -route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives -instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana -pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et -qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc -droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et -avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la -Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée, -et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et -espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient -donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y -avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en -haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos -cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne -pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois -traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du -riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à -faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos -soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux, -morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs -chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de -pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient -mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à -l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage. -Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne -trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient, -et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs -maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au -milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats! -répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils -partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à -ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des -libérateurs. - -[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans -sa retraite.] - -À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs. -Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de -leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des -distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général -Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie, -n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient -que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la -précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la -satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait -pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de -régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et -de mauvaise conduite. - -[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de -France qui l'obligent à s'arrêter.] - -Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga -le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier -venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre -connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un -grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces -dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la -probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement -du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé -d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses -armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque -retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus -cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la -péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des -forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait -entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en -devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir -laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la -Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils -étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne -permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient -s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques -qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux -Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix -convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de -l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle -secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour -l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et -qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy. -Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car, -après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux -capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle -croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours -que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français -pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait -perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même -sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le -Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche -d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui -seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier, -février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était -assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût -pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation -avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient. - -[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et -laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.] - -Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas, -bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, -mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au -maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus -rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il -plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient -déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de -Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de -régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la -division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet -étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les -deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa -dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore -en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult, -et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions -d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui -adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie -Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division -Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais -jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête -des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin. -Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à -outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer. - -[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille, -envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à -Valladolid.] - -Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour -demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les -éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille, -voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il -dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de -Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de -gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe. - -Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des -Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des -lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette -opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par -malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé -de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas -comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à -Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre -d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que -s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un -détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait -pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de -l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à -Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements -d'Allemagne autant que lui-même. - -Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal -Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le -commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le -maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus -tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce -maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était -prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à -Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu -l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir -reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première -indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en -deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son -corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon, -très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le -corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef -aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps -fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les -affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après -avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons -de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses -armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles -d'Espagne. - -[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.] - -Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet, -Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye, -à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était -devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage -de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on -rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de -campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers -espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On -ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou -gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir -opposer aucune résistance. - -Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer -dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la -carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait -vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des -caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était -parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la -cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous -les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons -accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais, -ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols, -abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant -leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui -arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement -envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de -demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer -l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais, -qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur -général et de leurs officiers pour maintenir la discipline. - -[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la -Corogne, se décide pour celle de la Corogne.] - -À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo -et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort -belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il -préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois -journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait -obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo, -qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il -lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général -Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant -qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya -courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood, -commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les -transports de Vigo sur la Corogne. - -[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.] - -Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et -donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de -livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca, -dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se -défendre avantageusement. - -La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans -une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis -remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore -avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600 -chevaux, et une nombreuse artillerie. - -[En marge: Mort du général Colbert.] - -Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa -cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant, -pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les -Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine. -Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la -colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude -de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui, -arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs -pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les -troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies -de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en -exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais -à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui. - -Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie, -traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des -Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis -qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient -de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se -retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés, -quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une -cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert, -officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de -pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se -porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire. -En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais, -qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin -qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de -la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier. -Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de -munitions et de bagages. - -Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer -plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins -avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des -routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats -vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et -réduit au désespoir leurs malheureux alliés. - -[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.] - -Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5 -janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin -beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais -avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches -en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On -put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs. - -[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo, -pour y offrir la bataille aux Français.] - -[En marge: Avantages de la position de Lugo.] - -Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo. -Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et -s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se -dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution -qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de -s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à -l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une -excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre. -Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa -retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses -soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne. -Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à -essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la -guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la -défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au -surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour -l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles, -s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur -le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite -rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses -clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le -général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les -seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il -disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les -nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position. -Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était -entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt -mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce -qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait -à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les -autres en avant, et perdu environ trois mille. - -[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de -Lugo sans attaquer.] - -Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine -l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une -position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les -Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré -en arrière. - -Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la -division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la -moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de -traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était -pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on -avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources -matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre. - -À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie -rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure -de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais, -inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho, -et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses -clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut -remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient -réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours -préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal -Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le -flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les -ébranler. - -[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les -Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.] - -C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer -qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il -y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois -jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus -fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin -l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se -crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une -partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il -décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de -laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de -tromper les Français. - -[En marge: Entrée des Français à Lugo.] - -[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.] - -[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise -n'a pu encore arriver à la Corogne.] - -[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.] - -Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée, -et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel. -On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents -prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient -pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le -général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les -journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos -dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité -considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos, -et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la -Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette -ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la -multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques -vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais -non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici -empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la -Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée -anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se -défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une -rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne -et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de -Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit -sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita -le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les -Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance -des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le -cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de -ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop -éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la -laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus -rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même. -On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés, -le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux -de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le -général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités, -le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à -capituler. - -[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.] - -Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les -Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les -débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la -division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde. -Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa -gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle -parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il -fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de -disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du -golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la -distance où l'on était placé. - -Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les -journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et -au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre -praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes -au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui -avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des -hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne, -qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême -gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite, -contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance -de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur -le golfe. - -[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille -aux Anglais.] - -Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus -dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce -qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou -18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs -se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son -artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté -l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils -étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux -officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une -négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux -Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance -de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement, -il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour -eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et -résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme -on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui -donna la gloire au prix de la vie. - -Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de -voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler -sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français. -On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet -aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à -grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car -l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en -présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du -14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers -retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un -point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant -par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière. - -[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.] - -[En marge: Bataille de la Corogne.] - -Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais, -il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne, -et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre -extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain -creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de -tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la -journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre -du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre -batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus -grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division -Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village -d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général -Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de -combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa -ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de -secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une -partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de -tourner sa position. - -[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.] - -La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut -ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en -action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et -on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit -de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans -avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à -sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des -Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le -combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de -troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs -contre un ennemi qui était prêt à se retirer. - -[En marge: Mort du général Moore.] - -Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où -nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les -Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre -artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses -régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et -la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y -entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu -devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort -regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait -justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait -aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement -en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer -l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous -arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile. - -[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.] - -Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre -les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la -Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité -de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille -hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille -chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément -de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération -politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la -réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver -l'Espagne. - -[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée -britannique.] - -Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne -seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive -toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons -auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du -maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé -embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris -jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la -saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez -vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était -continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre -de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois -jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que -son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les -cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si -son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une -armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait -rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si -une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on -ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à -quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait -pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas -le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le -maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le -maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût -faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le -double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait -inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant -exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le -désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer -le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le -maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put -l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul -canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette -route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier. - -Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les -troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de -manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où -l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait -été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal -Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du -maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa -part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions, -lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division -utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du -décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai -malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à -la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les -détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable -faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois; -car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les -Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face -aux Autrichiens[30]. - -[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des -maréchaux.] - -[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de -la guerre et au roi d'Espagne: - -_Au ministre de la guerre._ - - «Valladolid, le 13 janvier 1809. - -«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo -le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir -s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits -prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de -bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux, -qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me -porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et -qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été -moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les -retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent -toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de -Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui -fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc -d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force -des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes -fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée -anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les -chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense -pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants, -et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes -qu'avait cette armée.» - - -_Au roi d'Espagne._ - - «Valladolid, 11 janvier 1809. - -«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes -estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople, -la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées -d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas -davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter -Astorga._ - -«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»] - - -[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.] - -[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.] - -Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de -Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida -même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les -affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt -l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient -rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de -l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait -activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne. -Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec -le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général -Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et -des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées -si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec -beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis -que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal -Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur -Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de -Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au -maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse -conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce -siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur -côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements -savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de -Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du -maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division -polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve -considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se -porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois -d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette -situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris, -devait être soumise sans y employer un soldat de plus. - -[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi -de la Péninsule.] - -Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un -mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée -qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le -maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du -corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son -artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid -auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite -se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en -mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que -Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal -Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y -culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer -quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à -ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de -Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le -maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si -cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour -remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de -marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois -de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui -avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et -le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez -activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis -de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin -qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la -conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi -singulière que terrible. - -[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.] - -[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des -villes espagnoles.] - -Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce -prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans -sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son -frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout -entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus -doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le -pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs, -avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui -produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du -serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour -motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à -l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter -pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur -appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis. -Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les -excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient -afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de -fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait -pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer. -Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la -capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même -une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans -les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité -qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses -portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort -nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa -capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible -exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le -prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les -passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire -adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus -violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême -avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des -armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de -Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré -à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la -Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où -ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens -tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon, -voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à -Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour -avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux -gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait -exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de -Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère, -vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la -grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été -charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre. -Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous -voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à -Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous -prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte -qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât -quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à -lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi, -planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de -l'Europe. - -[Note 31: _Au roi d'Espagne._ - - «Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi. - -«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre -une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept, -connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence -affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui -reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut -faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de -boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en -fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France -aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant -arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai -envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé -comme par un coup de sifflet.» - - -_Au roi d'Espagne._ - - «Valladolid, 16 janvier 1809. - -«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la -prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter. -Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et -faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les -membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont -détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent -coquins que Belliard a fait arrêter. - -«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont -besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la -canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des -bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su -depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas -été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers -moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la -canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et -la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de -toute la nation.»] - -[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.] - -[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.] - -Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la -route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps, -tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à -l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je -prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette -année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos -intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous -me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe -puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je -viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de -l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que -l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les -terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans -ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le -17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des -piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de -Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il -répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il -le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois -s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche. - -[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de -l'ancienne Secrétairerie d'État.] - -[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend -le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de -Castaños retiré à Cuenca.] - -Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de -son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme -tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans -la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph -manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en -numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor -espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux -millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup -d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il -avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois, -désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque -succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de -la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été -désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup -d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la -Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du -maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à -Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la -connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de -Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais -l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer -encore. - -[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.] - -Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions -Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division -Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale -quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa -gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes -sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de -mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa -disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de -l'Infantado. - -[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles -réfugiées à Cuenca.] - -Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter, -s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les -communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la -route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces -de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées -du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer -l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander, -et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps -insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé -l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par -le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre -comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur -la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à -huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il -avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu -d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord -des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements -venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé -ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de -la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes -environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait -confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général -Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine -énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à -6 mille hommes. - -Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le -retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement -acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui -était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg. -Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons -sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille -hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois -ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer. - -[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des -Espagnols à Uclès.] - -Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position -assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de -Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les -débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un -détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la -retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper. - -[En marge: Bataille d'Uclès.] - -[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.] - -Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La -position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était -située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes -appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte -les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de -toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la -droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la -ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis, -avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos -troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner -les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les -attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces -malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent -la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils -prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés. -Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par -le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie -d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait -débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue, -qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont, -restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être -enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent -qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et -tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut -ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille -hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération -brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse -artillerie. - -Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour -atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais -celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence, -laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel. -Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent -plusieurs centaines d'hommes. - -[En marge: Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se -décide enfin à entrer dans Madrid.] - -[En marge: Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier.] - -Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à -Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de -peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas -encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid, -que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les -événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On -savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout -leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de -bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur -général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière, -vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu -produire le même effet que celle d'une armée française, était un -nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid. -Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal. -Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division -Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée -française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des -vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoyé -des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont, -_et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront -à leur tour_.--C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph -entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du -canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la -victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours -blessés au coeur, préférant pour ainsi dire la domination des Français -à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant -assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était -irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de -ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de -Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable -en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes. -Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une -certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec -une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à -l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que -celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit -au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires, -le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui -n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait -tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait -étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un -crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes, -on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la -cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente -faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était -le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du -nouveau monarque. - -Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire -établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On -vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il -lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas -impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que -la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa -manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait -quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait -pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le -sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire -qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et -de Cassel. - -Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours -annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse, -tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux -Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les -Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur -ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations -infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse -défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion -étrangère. - -[En marge: Siége de Saragosse.] - -[En marge: Première cause des lenteurs de ce siége.] - -[En marge: Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville.] - -[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége.] - -Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait -entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos -troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui -avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre -Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal -Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi -de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le -maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait -attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu -s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19 -décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége, -de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves, -sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait -profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever -les positions extérieures. Le 21 décembre, la division Grandjean -avait, par une manoeuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero, -qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient -élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier, -se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite -de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au -même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi -dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses -restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé -les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux -d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e -corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire, -qui se bornait à couvrir le siége. Laissant la division Gazan sur la -gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il -avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris -position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher -toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence, -soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de -Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop -peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ -de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et -Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000 -de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés -qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des -8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le -faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet, -qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette -disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait -voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour -l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop -grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des -choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000 -hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de -Saragosse. - -[En marge: Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la -lutte terrible.] - -Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de -plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au -dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils -avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de -leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur -capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela, -ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient -amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et -contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou -d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils -fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la -campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la -population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille -âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment. - -[En marge: Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.] - -[En marge: Moyens de résistance accumulés dans Saragosse.] - -C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu -intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux -frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait -sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on -avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison, -il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait -héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement -sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui -par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Des -approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés -par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant -transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais -avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait -ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la -faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places -publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de -se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la -constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui -d'un patriotisme barbare et fanatique. - -Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux -détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie -fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires -qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont -toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs -espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si -habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils -avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et -redoutables. - -[En marge: Configuration de Saragosse.] - -Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas -régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses -constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un -peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte nº 45.) -Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni -terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord -duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant -sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros -bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des -Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de -Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche -pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément -encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de -Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se -rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du -dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours -en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées -au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé -que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une -citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque -maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de -l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force -canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on -comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et -qui avaient une valeur réelle. - -En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de -ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait -élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur -en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition -au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit, -la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la -Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur, -devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville, -une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et -fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on -rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de -Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée -d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une -partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé -d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers -ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et -de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les -prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les -uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une -vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de -munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à -eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition -à une vieille cathédrale très-ancienne, _Notre-Dame del Pilar_, leur -persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection -miraculeuse. - -[En marge: Force des Français devant Saragosse.] - -Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à -observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division -Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le -commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par -quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou -soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français -et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans -pareils, comme on va bientôt en juger. - -[En marge: Officiers du génie chargés de diriger les travaux du -siége.] - -Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de -l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de -ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de -bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine -d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et -l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait -pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et -venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela -par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille -outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il -avait en même temps employé les soldats du génie à construire -plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie -Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations. - -[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30 -décembre.] - -[En marge: Trois attaques, dont une simulée et deux sérieuses.] - -Du 29 au 30 décembre, tandis que Napoléon poursuivait les Anglais au -delà du Guadarrama, tandis que les maréchaux Victor et Lefebvre -rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrémadure, et que le -général Saint-Cyr venait de se rendre maître de la campagne en -Catalogne, le général Lacoste, d'accord avec le général Junot, ouvrit -la tranchée à 160 toises de la première ligne de défense, qui -consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifiés, en -portions de muraille terrassée, en une partie du lit de la Huerba. -(Voir la carte nº 45.) Il avait fait adopter le projet de trois -attaques: la première à gauche, devant le château de l'Inquisition, -confiée à la division Morlot, mais celle-là plutôt comme diversion que -comme attaque réelle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et -la tête de pont de la Huerba, confiée à la division Musnier, celle-ci -destinée à être très-sérieuse; la troisième enfin à droite, devant le -formidable couvent de Saint-Joseph, confiée à la division Grandjean, -et la plus sérieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle -devait conduire au delà de la Huerba, sur la partie la moins forte de -la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on espérait -atteindre le _Cosso_, vaste voie intérieure qui traverse la ville tout -entière, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranchée -hardiment ouverte, on procéda au plus tôt à perfectionner la première -parallèle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher -du couvent de Saint-Joseph à droite, de la tête de pont de la Huerba -au centre. - -[En marge: Ouverture de la seconde parallèle, le 2 janvier 1809.] - -Le 31 décembre, une sortie tentée par les troupes régulières de la -garnison fut vivement repoussée. Ce n'était pas en rase campagne que -les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2 -janvier, on ouvrit la seconde parallèle. Les jours suivants furent -employés à disposer en plusieurs batteries trente bouches à feu déjà -arrivées, afin de ruiner la tête de pont de la Huerba ainsi que le -château de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie -ennemie placée en arrière de cette première ligne de défense. Pendant -ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs -par jour, sous la direction des soldats du génie, les assiégés -envoyaient dans nos tranchées une grêle de pierres et de grenades, -lancées avec des mortiers. Nous y répondions par le feu de nos -tirailleurs postés derrière des sacs à terre, et tirant avec une -grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi. - -[En marge: Assaut donné le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph.] - -Le 10, nos batteries étant achevées commencèrent à tirer, les unes -directement, les autres de ricochet, contre la tête de pont de la -Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole -fût bien servie, la supériorité de la nôtre réussit bientôt à éteindre -son feu, et à ouvrir vers l'attaque de droite une large brèche au -couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de -brèche à la tête de pont de la Huerba. Celle-ci n'étant pas -praticable, on différa de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas -différer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'était possible, et -qu'il devait résulter de la prise de ce couvent une grande -accélération dans les approches. Le feu ayant continué jusqu'au 11 -janvier à quatre heures du soir, et à cette heure la brèche étant tout -à fait praticable, on s'avança hardiment pour tenter l'assaut du -couvent. Dans ce moment même, l'ennemi exécutait une sortie qui fut -repoussée au pas de course, et de la défense on passa immédiatement à -l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux -régiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise -difficile, avec deux bataillons des régiments de la Vistule. Un -officier, chef de bataillon dans le 14e, nommé Stahl, et juste objet -de l'admiration de l'armée, les commandait. Le couvent, ouvrage de -forme carrée, s'appuyait à la Huerba. L'ennemi y avait placé trois -mille hommes. - -À l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre -compagnies d'infanterie et deux pièces de 4, marche à découvert hors -des tranchées, et vient prendre à revers le couvent de Saint-Joseph, -en enfilant de son feu la face qui est adossée au lit de la Huerba, ce -qui épouvante les défenseurs et en décide un bon nombre à repasser la -rivière, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du -fossé, pour s'élancer ensuite sur la brèche. Mais les décombres de la -muraille n'avaient pas rempli le fossé, qui était profond de 18 pieds, -et taillé à pic, car les terres sèches et solides en Espagne se -soutiennent sans talus ni maçonnerie. L'intrépide Junot, qui assistait -lui-même à l'opération, avait pourvu ses grenadiers de quelques -échelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce fossé, les -autres y sautent sans aucune précaution, puis, guidés par le brave -Stahl, courent à la brèche, sous une pluie de feu. Mais ils ont -beaucoup de peine à la gravir. Tandis qu'ils tentent ce périlleux -effort, un officier du génie, Daguenet, à la tête de quarante -voltigeurs, parcourt le fond du fossé, tourne à gauche le long de la -face latérale, et aperçoit un pont jeté sur le fossé conduisant dans -l'intérieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se -ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl -l'entrée par la brèche. On passe par les armes ou l'on noie 300 -Espagnols restés les derniers, on en prend 40. - -Cette opération, qui avait exigé tout au plus une demi-heure, nous -avait coûté 30 morts et 150 blessés, presque tous grièvement, ce qui -prouvait assez, vu le peu de développement de l'ouvrage attaqué, -l'énergie de l'action. - -À peine en possession du couvent, on travailla à s'y loger solidement, -à l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la -place, qui, à mesure que nous approchions, vomissait avec plus -d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journée -nous coûtait de 40 à 50 hommes hors de combat, et atteints en général -de blessures très-graves. - -[En marge: Assaut donné le 16 janvier à la tête de pont de la Huerba.] - -Le 16, la brèche étant reconnue praticable à la tête de pont de la -Huerba, on résolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits -par des officiers et des soldats du génie, s'élancèrent sur l'ouvrage. -Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec -des échelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine préparée par -l'ennemi fit tout à coup explosion, mais sans blesser aucun de nos -soldats, qui restèrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus -à s'introduire dans la tête de pont, ils en expulsèrent les -défenseurs, lesquels repassèrent la Huerba en faisant sauter le pont. - -[En marge: Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques -principales.] - -Le couvent de Saint-Joseph, adossé à la Huerba, étant pris à droite, -la tête de pont de la Huerba étant emportée au centre, nous nous -trouvions maîtres de la ligne des ouvrages extérieurs sur une moitié -de leur développement. C'était le plus important, car les opérations -de la gauche n'avaient que la valeur d'une démonstration. Il -s'agissait dès lors de franchir la Huerba sur les deux points par -lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'épaulements sur -cette rivière étroite mais profondément encaissée, de battre en brèche -les portions d'enceinte qui s'étendaient au delà, et qui s'appuyaient -au couvent de Santa-Engracia d'un côté, à celui des Augustins de -l'autre. Il fallait enfin élever de nouvelles batteries pour les -opposer à celles de la ville, qui devenaient en approchant plus -nombreuses et plus meurtrières. C'est à quoi on employa l'intervalle -du 16 au 21 janvier. - -[En marge: Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.] - -Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les -assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants -réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient -fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles -augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne -prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse, -fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux -desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile. -Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout -murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour -soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les -Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général -Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une -puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du -tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations -sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp. - -[En marge: Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant -à se lever en masse.] - -Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre -suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits, -répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les -inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux, -car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et -François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire -lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à -Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en -état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la -proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite -d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village -était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux -qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos -malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace -des peines les plus sévères en cas d'inexécution. - -[En marge: Cruelles privations des soldats français.] - -[En marge: Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants.] - -Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout -patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se -remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté -de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les -efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les -moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos -soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent -qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations -sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore -d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur -petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége -pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins -de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que -les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de -douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les -transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies, -à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge -pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en -faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit -sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence, -réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos -soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la -tranchée. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui -approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en -janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa -présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre -la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa -bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les -ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au -succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord -utile. - -[En marge: Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur, -fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la -dispersion des insurgés extérieurs.] - -Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir -le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles -extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au -général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive -gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile -une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans -l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que -nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il -lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour -diriger cette opération. - -Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter -sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune -force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la -rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous -inquiétaient. - -[En marge: Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés -extérieurs.] - -Le maréchal Mortier, exécutant les ordres qu'il avait reçus, franchit -l'Èbre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division -Morlot, qui était la plus faible du corps de siège, s'avança avec les -34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et -dix bouches à feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en -position à Liciñena, sur le penchant des montagnes, la plus grande -partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de -l'Aragon au secours de la capitale assiégée. Ce rassemblement se -composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des -détachements des régiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des -bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes -d'ancienne et nouvelle formation. Le maréchal Mortier fit aborder les -Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec -l'aplomb et la résolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e -et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans -la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque, -et s'enfuyant à toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer à -portée du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de -fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restèrent sur la -place. Nous prîmes six pièces de canon et deux drapeaux. Dans le même -moment, l'adjudant commandant Gasquet s'étant porté, avec trois -bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, parallèlement -au maréchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du même -corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le maréchal Mortier, -après avoir repoussé pour tout le reste du siége les levées du nord de -l'Aragon, descendit l'Èbre jusqu'à Pina, avec ordre de balayer les -insurgés, de ménager les villages soumis, de brûler les villages -insoumis, et d'acheminer du bétail sous l'escorte de la cavalerie vers -le camp de l'armée assiégeante. - -Tandis que le maréchal Mortier nettoyait la rive gauche, le général -Junot avait envoyé le général Wathier, commandant la cavalerie du 3e -corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'élite et 600 cavaliers, pour -disperser un rassemblement formé des insurgés de quatre-vingts -communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcañiz. Ils -étaient retranchés dans la ville d'Alcañiz, qu'ils avaient barricadée -et crénelée. Le général Wathier les chargeant dans cette position, -comme il aurait pu le faire en plaine, à la tête de ses cavaliers, les -aborda si brusquement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la ville -d'Alcañiz, força toutes les barricades, et passa au fil de l'épée plus -de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos -cavaliers, et se sauvèrent chez eux. La ville fut pillée, et tout le -bétail ramassé dans les campagnes environnantes dirigé sur Saragosse. - -Grâce à ces diverses expéditions, l'armée assiégeante n'eut plus rien -à craindre pour ses derrières. Cependant elle ne reçut de moutons que -ceux qui étaient bien escortés, et la viande resta fort rare dans -notre camp. - -[En marge: Continuation des travaux autour de la place.] - -Pendant que le maréchal Lannes faisait exécuter ces opérations aux -environs de Saragosse, les travaux du génie, poussés avec une extrême -activité par le général Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo, -permettaient enfin de donner l'assaut général, après lequel on devait -se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre -des maisons. - -[En marge: Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets -couverts d'épaulements.] - -À l'attaque de droite on avait jeté deux ponts de chevalets, couverts -d'épaulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph, -conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point, -on avait cheminé vers une huilerie, dont le bâtiment isolé était -contigu au mur de la ville. Un peu à gauche, on avait conduit un boyau -de tranchée vers un autre point de ce même mur. Deux assauts devaient -être livrés en ces deux endroits, dès que le canon y aurait fait des -brèches praticables. - -À l'attaque du centre, on avait renoncé à se servir de la tête de pont -de la Huerba, enlevée aux assiégés, à cause des feux qui la -flanquaient. On avait passé la Huerba dans un coude au-dessous, -vis-à-vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant même de l'angle -que la ville formait de ce côté. Une batterie de brèche, dirigée sur -le couvent, devait rendre ses murailles accessibles à une colonne -d'assaut. Maîtres de ces diverses brèches, deux à droite, une au -centre, nous devions avoir trois issues pour pénétrer dans la ville, -toutes trois aboutissant à de grandes rues qui donnaient -perpendiculairement sur le _Cosso_. - -Le 26 janvier, cinquante bouches à feu de gros calibre tonnèrent à la -fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brèches de droite et -du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de -boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les -Espagnols enduraient tout derrière leurs murailles, pourvu qu'ils ne -vissent pas l'ennemi en face; et quant à la population inoffensive, -ils ne s'en inquiétaient pas plus que du vil bétail qu'ils abattaient -chaque jour pour vivre. Le feu ayant duré toute la journée du 26 et la -moitié de celle du 27, les trois brèches parurent praticables, et on -résolut de livrer immédiatement l'assaut général. - -[En marge: Assaut général donné le 26 janvier.] - -Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir -la carte nº 45.) À droite, la division Grandjean, principalement -composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages, -attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en -Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée -par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder -l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers -occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot, -et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir -par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé -jusqu'ici qu'une fausse attaque. - -[En marge: Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite.] - -À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les -colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs -des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé -par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il -a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le -plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour -monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos -soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec -un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre -première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. La colonne -se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut -pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de -mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de -plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il -est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup -d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé, -de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une -communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les -terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce -travail. - -[En marge: Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.] - -À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à -gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant -officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils -pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se -logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on -essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à -peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable -feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la -témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons -contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs, -et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales -rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au -_Cosso_. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y -avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la -première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises. - -[Illustration: Siège de Saragosse.] - -[En marge: Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du -centre.] - -Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la -Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du -génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent -de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au -mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de -course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes -sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la -mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs -murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes -sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos -sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient, -débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les -maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin, -qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le -sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement -comme celle de Quemada sur le _Cosso_. Mais de nombreuses barricades -hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas -de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et -la mine pour aller plus loin. - -Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert -jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le -milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace -qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de -mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul -de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à -gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et -terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin -au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan -d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en -brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et -Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une -batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la -division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de -course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit -et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des -régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il -s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au -couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par -les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose -s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse, -du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup -sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres, -s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent -des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais -on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y -essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les -murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs -à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on -est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant -de s'y loger. - -[En marge: Résultats de l'assaut général du 26 janvier.] - -Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le -pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à -enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous. -Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre, -contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne -faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents -hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute -la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186 -tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de -combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et -à leur héroïque témérité. - -[Note 33: Nous donnons ici des nombres précis, parce qu'ils sont -fournis cette fois avec détail dans les rapports existant au dépôt de -la guerre.] - -Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna -aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats -s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des -hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire -sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de -son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait -ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34]. - -[Note 34: Ses dépêches à l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait -éprouvé. On y lit les passages suivants: «Jamais, Sire, je n'ai vu -autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis à la défense de -cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brèche. -Il faut faire le siége de chaque maison. Si on ne prenait pas de -grandes précautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi -ayant dans la ville 30 à 40 mille hommes, non compris les habitants. -Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, où nous avons -pris quinze bouches à feu. - -«Malgré tous les ordres que j'avais donnés pour empêcher que le soldat -ne se lançât trop, on n'a pas pu être maître de son ardeur. C'est ce -qui nous a donné 200 blessés de plus que nous ne devions avoir. (Au -quartier-général devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)» - -..... «Le siége de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous -avons faite jusqu'à présent. C'est un métier où il faut une grande -prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligés de prendre avec la -mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y défendent avec -un acharnement dont on ne peut se faire une idée. _Enfin, Sire, c'est -une guerre qui fait horreur._ Le feu est dans ce moment sur trois ou -quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes: mais tout cela -n'intimide pas nos ennemis. On travaille à force à s'approcher du -faubourg. C'est un point très-important. J'espère que, quand nous nous -en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas long-temps. - -..... «Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer -hier les 400 hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au général -Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000 -hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je suis sûr qu'il aura tué ou -dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leurs -murailles, autant ils sont misérables en plaine.»] - -L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une -nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition, -car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs -maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne -consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot -en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et -Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder -par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que -devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses -travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui -envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus -d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y -faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue. - -[En marge: Commencement de la guerre de maison à maison dans -l'intérieur de la ville.] - -Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux -portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse -lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou -combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à -l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait -rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les -fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à -communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir -faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de -distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi, -dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant -assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des -soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des -barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs -feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une -baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait -donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en -maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même, -et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet -horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et -acharnée. - -[Note 35: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche même de -l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bugeaud. Il était -capitaine de grenadiers au siége de Saragosse, et il m'en racontait -encore les détails quelques jours avant sa mort.] - -[En marge: Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les -positions perdues.] - -Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus -haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable -état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et -aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils -prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la -position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des -couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches -que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts -pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par -quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand -elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même, -menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus -fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne. -Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie -de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils -osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les -repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent -tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de -semblables tentatives. - -[En marge: Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.] - -La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce -couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de -Santa-Engracia, et aboutissant directement au _Cosso_. D'énormes -édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français), -le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le -couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le -_Cosso_ (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait -la principale et la plus large voie intérieure. - -[En marge: Procédés employés dans la guerre des maisons.] - -On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de -cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement à la conquête -des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans -une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient -pratiquée, soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on -courait sur les défenseurs à la baïonnette, on les passait par les -armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les -expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou -au haut des greniers, des obstinés restés dans les maisons dont un ou -deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les -autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tête, tirant à travers -les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre, -familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient -une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en -plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant -abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des -bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu; -quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, et faisaient sauter les -toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient -la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand -ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert -sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit -bientôt à ne pas charger la mine avec excès, et à ne produire que le -ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche. - -On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au -couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire -par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la -présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les -prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on -ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée -au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la baïonnette, en -tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de -prisonniers. De ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous, -toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer -aussi un passage couvert à gauche de cette rue, pour arriver au -gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait -se trouver au bord du _Cosso_. On commença donc à miner dans cette -direction. - -[En marge: Fév. 1809.] - -[En marge: Progrès à l'attaque de droite pour s'avancer vers le -Cosso.] - -[En marge: Les Espagnols pour arrêter nos progrès nous opposent -l'incendie.] - -Tandis qu'à l'attaque du centre, on marchait de couvent en couvent -vers le _Cosso_, à l'attaque de droite le succès était aussi disputé, -et obtenu par les mêmes moyens. On avait enlevé les couvents de -Sainte-Monique et des Augustins, en faisant sauter les Espagnols au -moment où ils voulaient nous faire sauter, ce qui était dû à -l'intelligence et à l'habileté de nos mineurs. Puis, on s'était -avancé, toujours par les mêmes procédés, le long des rues de -Sainte-Monique et de Saint-Augustin, donnant vers le _Cosso_. Les -Espagnols, pour retarder nos progrès, avaient imaginé un nouvel -expédient: c'était de mettre le feu à leurs maisons, qui, contenant -peu de bois, et ayant des voûtes au lieu de planchers, brûlaient -lentement, et étaient inabordables pendant qu'elles brûlaient. On -était réduit alors à cheminer dans les rues, en se couvrant avec des -sacs à terre. Mais les premiers hommes qui paraissaient avant que -l'épaulement les garantît, étaient blessés ou tués presque -certainement. En même temps, par l'une des deux brèches de l'attaque -de droite, on s'avançait le long des rues Sainte-Monique et -Saint-Augustin, vers le _Cosso_, par la seconde, le long de la rue -Quemada, on s'avançait aussi vers le même but, passant d'un côté à -l'autre de cette rue, tantôt sous terre à l'aide de la mine, tantôt à -découvert à l'aide des épaulements en sacs à terre. On arriva ainsi -par ces diverses rues à deux grands édifices attenant tous deux au -_Cosso_, l'un en formant le fond, l'autre le côté, et là on eut à -lutter de courage, d'artifice, de violence dans les moyens, tantôt -minant et contre-minant pour se faire sauter, tantôt s'abordant à la -baïonnette, ou se fusillant à bout portant. Dans ces mille combats, -les plus singuliers, les plus extraordinaires qu'on puisse concevoir, -nos soldats, grâce à leur intelligence et à leur hardiesse, avaient -presque constamment l'avantage, et s'ils perdaient souvent du monde, -c'est que leur impatience les portant à brusquer les attaques, ils se -présentaient à découvert devant un ennemi toujours caché. Nous -n'avions pas moins de cent hommes par jour tués et blessés depuis que -la guerre des maisons était commencée, et les Espagnols, qui avaient à -braver le double danger du feu et de l'épidémie, voyaient jusqu'à -quatre cents hommes par jour entrer dans leurs hôpitaux. C'est à l'une -de ces attaques que le brave et habile général Lacoste fut tué d'une -balle au front. Le colonel Rogniat le remplaça et fut blessé à son -tour. Le chef de bataillon Haxo le fut également. - -[En marge: Attaque du faubourg situé à la rive gauche de l'Èbre.] - -Ce genre d'opérations absorba le temps qui s'écoula du 26 janvier, -jour de l'assaut général, au 7 février, moment où l'on attaqua enfin -le faubourg de la rive gauche. Le maréchal Lannes avait ordonné au -général Gazan de déployer une grande activité de ce côté, et ce -dernier, toujours à cheval quoique malade, secondé par le colonel -Dode, se trouva assez près du faubourg dans la journée du 7, pour -battre en brèche un gros couvent, dit de Jésus, qui n'était pas loin -de l'Èbre, et fort près d'un autre dont la possession devait être -décisive pour la conquête du faubourg. Le 7, en effet, on put allumer -le feu de 20 pièces de canon de gros calibre, puis en deux heures -ouvrir une large brèche au couvent, que nous voulions prendre, et en -chasser quatre cents Espagnols qui l'occupaient. Une colonne de -voltigeurs s'y précipita et s'en fut bientôt emparée. Mais ayant voulu -par trop d'ardeur franchir le couvent, qui était isolé, et se porter -au delà, soit devant les maisons du faubourg, soit sur le second -couvent, celui qu'on avait surtout intérêt à conquérir, elle fut -ramenée par la vivacité de la fusillade. On se décida alors à partir -du couvent déjà pris pour diriger des travaux d'approche sur le -second, dit de Saint-Lazare, qui était adossé à l'Èbre, et qui venait -toucher à la tête même du grand pont. De là on pouvait se rendre -maître du pont, couper la retraite aux troupes qui défendaient le -faubourg, et le faire tomber d'un seul coup. Toute l'artillerie de la -rive droite fut envoyée à l'instant au général Gazan, pour exécuter le -plus tôt possible cette opération importante. - -[En marge: Horrible situation intérieure de Saragosse.] - -Dans l'intérieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la -guerre souterraine que nous avons décrite continuait avec le même -acharnement. Toutefois, de part et d'autre, la souffrance se faisait -cruellement sentir. L'épidémie sévissait dans les murs de Saragosse. -Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant à la défense, -étaient déjà dans les hôpitaux. La population inactive mourait sans -qu'on prît garde à elle. On n'avait plus le temps ni d'enterrer les -cadavres, ni de recueillir les blessés. On les laissait au milieu des -décombres, d'où ils répandaient une horrible infection. Palafox -lui-même, atteint de la maladie régnante, semblait approcher de sa -dernière heure, sans que le commandement en fût du reste moins ferme. -Les moines qui gouvernaient sous lui, toujours tout-puissants sur la -populace, faisaient pendre à des gibets les individus accusés de -faiblir. Le gros de la population paisible avait ce régime en horreur, -sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme -des ombres au sein de leur cité désolée. - -[En marge: Murmures de nos soldats apaisés par le maréchal Lannes.] - -On ne songe dans ces extrémités qu'à ses propres souffrances, et on ne -se figure pas assez celles de l'ennemi, ce qui empêche d'apprécier -exactement la situation. Nos soldats ignorant l'état des choses dans -l'intérieur de Saragosse, voyant qu'après quarante et quelques jours -de lutte ils avaient à peine conquis deux ou trois rues, se -demandaient ce qu'il adviendrait d'eux s'il fallait conquérir la ville -entière par les mêmes moyens.--Nous y périrons tous, disaient-ils. -A-t-on jamais fait la guerre de la sorte? À quoi pensent nos chefs? -Ont-ils oublié leur métier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux -renforts, un nouveau matériel, et enterrer ces furieux sous des -bombes, au lieu de nous faire tuer un à un, pour prendre quelques -caves et quelques greniers? Ne pourrait-on pas dépenser plus utilement -pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui être due, et que nous ne -refusons pas de sacrifier pour lui?--Tel était chaque soir le langage -des bivouacs, dans la moitié des divisions Grandjean et Musnier dont -le tour était venu de se reposer. Lannes les calmait, les ranimait par -ses discours.--Vous souffrez, mes amis, leur disait-il; mais -croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous -perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il défendra toutes ses -rues, comme il en a défendu quelques-unes? Il est au terme de son -énergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs -d'une ville dans laquelle la nation espagnole a placé toutes ses -espérances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et -vous serez au bout de vos peines et de vos travaux.--L'héroïque -maréchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Général avec -eux, mais soldat avec l'Empereur, il lui écrivait qu'il ne savait plus -quand finirait ce siége terrible, que fixer un terme était impossible, -car il y avait telle maison qui coûtait des journées. - -[En marge: Terrible explosion du couvent de Saint-François.] - -Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats, ne devenaient en se plaignant, -ou moins actifs, ou moins courageux. À l'attaque du centre, tandis que -par la mine on passait de l'hôpital des Fous au vaste couvent de -Saint-François, on s'était aperçu que les assiégés minaient de leur -côté. On avait alors chargé la mine de 3,000 livres de poudre, et dans -l'intention de produire plus de carnage à la fois, on avait feint une -attaque ouverte pour y attirer un plus grand nombre d'ennemis. Des -centaines d'Espagnols avaient sur-le-champ occupé tous les étages, -nous attendant de pied ferme. Alors le major du génie Breuille donnant -l'ordre de mettre le feu à la mine, une épouvantable explosion, dont -toute la ville avait retenti, s'était fait entendre, et une compagnie -entière du régiment de Valence avait sauté dans les airs, avec les -débris du couvent de Saint-François. Tous les coeurs en avaient -frissonné d'horreur. Puis on s'était élancé à la baïonnette à travers -les décombres, l'incendie, les balles, et on avait chassé les -Espagnols. Mais ceux-ci, réfugiés dans un clocher, et sur le toit de -l'église du couvent, y avaient pratiqué une ouverture d'où, jetant des -grenades à la main, ils avaient un instant forcé nos soldats à -rétrograder. Malgré toutes ces résistances, nous étions restés maîtres -de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du -_Cosso_. Sur-le-champ on avait commencé à miner pour passer -par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore -l'un et l'autre côté de cette promenade publique. - -Nous y étions également arrivés par l'attaque de droite, en suivant -les rues Quemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient -pris le collége des Écoles Pies, miné le vaste édifice de -l'Université, et poussé une pointe vers l'Èbre, pour se joindre à -l'attaque du faubourg. L'Université devait sauter le jour même où -tomberait le faubourg. - -[En marge: Prise du faubourg de la rive gauche.] - -On était au 18 février. Il y avait cinquante jours que nous attaquions -Saragosse, et nous en avions passé vingt-neuf à pénétrer dans ses -murs, vingt et un à cheminer dans ses rues, et le moment approchait où -le courage épuisé de l'ennemi devait trouver dans quelque grand -incident du siége une raison décisive de se rendre. Ce même jour, 18, -on devait dans la ville faire sauter l'Université, et dans le faubourg -s'emparer du couvent qui touchait au pont de l'Èbre. Le matin, Lannes -à cheval, à côté du général Gazan, fit commencer l'attaque du -faubourg. Cinquante bouches à feu tonnèrent sur le couvent attaqué. -Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d'épaisseur. À -trois heures de l'après-midi, la brèche fut enfin praticable. Un -bataillon du 28e et un du 103e s'y jetèrent au pas de course, et y -pénétrèrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brèche eût -été assez large pour que toute la division Gazan y passât, c'en était -fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait -de ce couvent se porter au pont, et couper le faubourg de la ville. -Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu'on put, et du couvent -on courut au pont. La garnison du faubourg, voyant que la retraite lui -était fermée, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se -précipitèrent vers l'entrée du pont; on voulut les arrêter, on se mêla -avec eux, on en écharpa une partie, mais les autres réussirent à -passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent réduits à -déposer les armes, et à livrer le faubourg lui-même. - -[En marge: Dans l'intérieur de la ville, à l'attaque de droite, on -fait sauter le bâtiment de l'Université.] - -Cette opération brillante et décisive, conduite par Lannes lui-même, -ne nous avait pas coûté plus de 10 morts et 100 blessés. Elle ôtait à -la population son principal asile, et elle allait exposer la ville à -tous les feux de la rive gauche. Tandis que cet événement -s'accomplissait dans le faubourg, les troupes de la division -Grandjean, se tenant sous les armes, attendaient l'instant où le -bâtiment de l'Université sauterait, pour se précipiter sur ses ruines. -Il sauta en effet, sous la charge de 1,500 livres de poudre, avec un -fracas horrible, et aussitôt les soldats du 14e et du 44e, s'élançant -à l'assaut, s'emparèrent de la tête du _Cosso_ et de ses deux bords. À -l'attaque du centre, on n'attendait plus qu'un jour pour détruire par -la mine le milieu du _Cosso_. - -[En marge: Épuisement des assiégés.] - -[En marge: La ville demande à capituler.] - -[En marge: Réponse de Lannes.] - -Quelque obstiné que fût le courage de ces moines, de ces paysans, qui -avaient échangé avec joie les ennuis de leur couvent, ou la dure vie -des champs, pour les émotions de la guerre, leur fureur ne pouvait -tenir devant les échecs répétés du 18. Il n'y avait plus qu'un tiers -de la population combattante qui fût debout. La population non -combattante était au désespoir. Palafox était mourant. La junte de -défense, cédant enfin à tant de calamités réunies, résolut de -capituler, et envoya un parlementaire qui se présenta au nom de -Palafox. Les infortunés défenseurs de Saragosse avaient tant répété -que les armées françaises étaient battues, qu'ils avaient fini par le -croire. Le parlementaire vint donc demander qu'on permît d'expédier un -émissaire au dehors de Saragosse pour savoir si véritablement les -armées espagnoles étaient dispersées, et si la résistance de cette -malheureuse cité était réellement inutile. Lannes répondit qu'il ne -donnait jamais sa parole en vain, même pour une ruse de guerre, et -qu'on devait l'en croire quand il affirmait que les Espagnols étaient -vaincus des Pyrénées à la Sierra-Morena, que les restes de La Romana -étaient pris, les Anglais embarqués, et l'Infantado sans armée. Il -ajouta qu'il fallait se rendre sans conditions, car le lendemain il -ferait sauter tout le centre de la ville. - -[En marge: Reddition de Saragosse.] - -Le lendemain 20 la junte se transporta au camp, et consentit à la -reddition de la place. Il fut convenu que tout ce qui restait de la -garnison sortirait par la principale porte, celle de Portillo, -déposerait les armes, et serait prisonnière de guerre, à moins -qu'elle ne voulût passer au service du roi Joseph. - -[En marge: Affreux état de Saragosse quand elle nous fut livrée.] - -[En marge: Pertes cruelles des Français pendant ce siége mémorable.] - -Le 21 février, 10 mille fantassins, 2 mille cavaliers, pâles, maigres, -abattus, défilèrent devant nos soldats saisis de pitié. Ceux-ci -entrèrent ensuite dans la cité infortunée, qui ne présentait que des -ruines remplies de cadavres en putréfaction. Sur 100 mille individus, -habitants ou réfugiés dans les murs de Saragosse, 54 mille avaient -péri. Un tiers des bâtiments de la ville était renversé; les deux -autres tiers percés de boulets, souillés de sang, étaient infectés de -miasmes mortels. Le coeur de nos soldats fut profondément ému. Eux -aussi avaient fait des pertes cruelles. Ils avaient eu 3 mille hommes -hors de combat sur 14 mille participant activement au siége. -Vingt-sept officiers du génie sur 40 étaient blessés ou tués, et dans -le nombre des morts se trouvait l'illustre et malheureux Lacoste. La -moitié des soldats du génie avait succombé. Rien dans l'histoire -moderne n'avait ressemblé à ce siége, et il fallait dans l'antiquité -remonter à deux ou trois exemples, comme Numance, Sagonte, ou -Jérusalem, pour retrouver des scènes pareilles. Encore l'horreur de -l'événement moderne dépassait-elle l'horreur des événements anciens de -toute la puissance des moyens de destruction imaginés par la science. -Telles sont les tristes conséquences du choc des grands empires! Les -princes, les peuples se trompent, a dit un ancien, et des milliers de -victimes succombent innocemment pour leur erreur. - -La résistance des Espagnols fut prodigieuse surtout par l'obstination, -et attesta chez eux autant de courage naturel, que leur conduite en -rase campagne attestait peu de ce courage acquis, qui fait la force -des armées régulières. Mais le courage des Français, attaquant au -nombre de quinze mille quarante mille ennemis retranchés, était plus -extraordinaire encore; car, sans fanatisme, sans férocité, ils se -battaient pour cet idéal de grandeur dont leurs drapeaux étaient alors -le glorieux emblème. - -[En marge: Caractère et résultats de cette seconde campagne -d'Espagne.] - -Telle fut la fin de cette seconde campagne d'Espagne, commencée à -Burgos, Espinosa, Tudela, finie à Saragosse, et marquée par la -présence de Napoléon dans la Péninsule, par la retraite précipitée des -Anglais, et une nouvelle soumission apparente des Espagnols au roi -Joseph. Les manoeuvres de Napoléon avaient été admirables, ses troupes -admirables aussi; et pourtant, quoique les résultats fussent grands, -ils n'égalaient pas ceux que nous avions obtenus contre les troupes -savamment organisées de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il -semblait que tant de science, d'expérience, de bravoure, vînt échouer -contre l'inexpérience et la désorganisation des armées espagnoles, -comme l'habileté d'un maître d'armes échoue quelquefois contre la -maladresse d'un homme qui n'a jamais manié une épée. Les Espagnols ne -tenaient pas en rase campagne, fuyaient en livrant leurs fusils, leurs -canons, leurs drapeaux, mais on ne les prenait pas, et il restait à -vaincre leurs vastes plaines, leurs montagnes ardues, leur climat -dévorant, leur haine de l'étranger, leur goût à recommencer un genre -d'aventures qui ne leur avait guère coûté que la peine de fuir, ce qui -était facile à leur agilité et à leur dénûment; et de temps en temps -aussi il restait à vaincre quelque terrible résistance derrière des -murailles, comme celle de Saragosse! Il est vrai cependant que -Saragosse était le dernier effort de ce genre qu'on eût à craindre de -la part des Espagnols. Tout infatigables qu'ils étaient, on pouvait -les fatiguer; tout aveugles qu'ils étaient, on pouvait les éclairer, -et leur faire apprécier les avantages du gouvernement que Napoléon -leur apportait par la main de son frère. Après Espinosa, Tudela, -Somo-Sierra, la Corogne, Uclès, Saragosse, ils étaient effectivement -abattus, découragés, du moins momentanément; et si la politique -générale ne venait pas les aider à force de complications nouvelles, -ils allaient être encore une fois régénérés par une dynastie -étrangère. Mais le secret du destin était alors impénétré et -impénétrable. Napoléon recevant une lettre du prince Cambacérès, qui -lui souhaitait une bonne année, lui avait répondu: Pour que vous -puissiez m'adresser le même souhait encore une trentaine de fois, _il -faut être sage_.--Mais après avoir compris qu'il fallait être sage, -saurait-il l'être? Là, nous le répétons, était la question, l'unique -question. Lui seul après Dieu tenait dans ses mains le destin des -Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Italiens, et -malheureusement des Français comme de tous les autres. - -Tandis que ses armées, après avoir pris un instant de repos, -s'apprêtaient à s'élancer, celle du maréchal Soult de la Corogne à -Lisbonne, celle du maréchal Victor de Madrid à Séville, celle de -l'Aragon de Saragosse à Valence, il faut le suivre lui-même des -sommets du Guadarrama aux bords du Danube, de Somo-Sierra à Essling et -Wagram. Il lui restait alors quelques beaux jours à espérer, parce -qu'il était encore temps d'être sage, et que les dernières fautes, les -plus irrémédiables, n'avaient pas été commises. Il n'était pas -impossible, en effet, quoique cela devînt douteux à voir la marche -qu'il imprimait aux choses, que l'Espagne fût régénérée par ses mains, -que l'Italie fût affranchie des Autrichiens, que la France demeurât -grande comme il l'avait faite, et que son tombeau se trouvât sur les -bords de la Seine, sans avoir un moment reposé aux extrémités de -l'Océan. - -FIN DU LIVRE TRENTE-TROISIÈME ET DU TOME NEUVIÈME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES - -DANS LE TOME NEUVIÈME. - - -LIVRE TRENTE ET UNIÈME. - -BAYLEN. - - Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à - Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. -- - Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. -- - Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII - et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. -- - Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la - Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de - Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de - juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France, - levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières - mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de - l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de - Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes - polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de - Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère - celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête - d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les - Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à - coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de - Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son - séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie. - -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea, - les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive - force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés - français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à - Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily - à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée - dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se - rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont, - entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se - rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre - position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. -- - Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans - les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de - tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le - général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du - maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont. - -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. -- - Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les - frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le - général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége - devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles - troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord - de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en - Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve - en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements - militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur - Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de - l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement - du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et - brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de - cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil - qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de - l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de - Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans - succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. -- - Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division - Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le - général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté - qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient - prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la - Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination - du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de - Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se - présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette - position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement - accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos - d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le - général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général - Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le - général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les - Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de - la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la - Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. -- - Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce - conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à - Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de - cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant - cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les - insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le - général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses - lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. -- - Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen. - -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen. - -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature. - -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec - permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares - traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle - dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement - des Français, -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid. - -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général - Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une - partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre - l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une - inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans - Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. -- - Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général - des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer - l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à - seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps - d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur - Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne. - -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille - Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à - la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. -- - Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De - toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain - compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et - son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon, - promptement et cruellement puni de ses fautes. 1 à 237 - - -LIVRE TRENTE-DEUXIÈME. - -ERFURT. - - La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon - pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire. - -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux - événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son - retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée - de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. -- - Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de - l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. -- - Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la - cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de - prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. -- - Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes, - Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. -- - Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de - s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent - exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue - avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires - d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de - septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand - éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs - militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en - Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi - Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. -- - Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la - Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour - l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la - même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les - troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle - conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés - pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les - différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon. - -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie - l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier - allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de - l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa - mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27 - septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. -- - Affluence de souverains et de grands personnages civils et - militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique - donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de - faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire - turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la - Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur - l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de - Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. -- - Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore - par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. -- - Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes - brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de - l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon - s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux - empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées - verbalement. -- Napoléon, désirant que la paix puisse sortir de - l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures - pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que - la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point - retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à - ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. -- - Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une - nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un - mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions - que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux - empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des - témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour - Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de - celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières - dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré - pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un - nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en - armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée - d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. -- - M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte - avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière - dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. -- - Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les - difficultés soulevées par le cabinet britannique. -- - L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les - Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère - de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les - manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon - n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. -- - Ses combinaisons pour la rendre décisive. 238 à 363 - - -LIVRE TRENTE-TROISIÈME. - -SOMO-SIERRA. - - Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses - ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. -- - Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des - succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des - juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez. - -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. -- - Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du - centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal - Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. -- - Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé - à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le - projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher - ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et - Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. -- - Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos. - -- Combat de Burgos et prise de cette ville. -- Les maréchaux - Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à - outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son - armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes, - sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce - corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de - Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et - de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection - espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il - désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers - le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition - de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour - épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise - d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut - pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses - mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition, - des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux - Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur - la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais. - -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du - siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en - Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. -- - Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich. - -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. -- - Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever - le camp du Llobregat, et victoire de Molins-del-Rey. -- Suite des - événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal - Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de - l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général - Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird, - se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de - Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les - envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand - et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et - Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama. - -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général - Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. -- - Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le - décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult - le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général - Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et - dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. -- - Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la - Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et - embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. -- - Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et - son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de - l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement - du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le - centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille - d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de - l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de - ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le - consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble - disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de - résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des - difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le - maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. -- - Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des - Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. -- - Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en - Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté. 364 à 589 - - -FIN DE LA TABLE DU NEUVIÈME VOLUME. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, -Vol. (9 / 20), by Adolphe Thiers - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET DE L'EMPIRE (9/20) *** - -***** This file should be named 43313-8.txt or 43313-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/1/43313/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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