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-The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol.
-(9 / 20), by Adolphe Thiers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (9 / 20)
- faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
-
-Author: Adolphe Thiers
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43313]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET DE L'EMPIRE (9/20) ***
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE DU CONSULAT
-
- ET DE
-
- L'EMPIRE
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-
- FAISANT SUITE
-
- À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
-
-
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-
- PAR M. A. THIERS
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-
- TOME NEUVIÈME
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- [Illustration: Emblème de l'éditeur.]
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-
- PARIS
- PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 60, RUE RICHELIEU
- 1849
-
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-
-L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie), le 3 décembre 1849.
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-PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
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-
-HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
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-
-LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
-
-BAYLEN.
-
- Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à
- Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. --
- Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. --
- Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII
- et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
- Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la
- Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de
- Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
- juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France,
- levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières
- mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de
- l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de
- Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
- polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de
- Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère
- celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête
- d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les
- Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à
- coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de
- Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son
- séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie.
- -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea,
- les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive
- force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés
- français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à
- Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
- à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée
- dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se
- rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont,
- entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se
- rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre
- position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. --
- Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans
- les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de
- tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le
- général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du
- maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont.
- -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. --
- Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les
- frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le
- général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége
- devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
- troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord
- de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
- Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve
- en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements
- militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
- Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de
- l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
- du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
- brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de
- cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
- qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de
- l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de
- Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans
- succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
- Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division
- Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le
- général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté
- qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient
- prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la
- Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination
- du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de
- Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se
- présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
- position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement
- accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos
- d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le
- général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général
- Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le
- général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
- Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de
- la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la
- Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. --
- Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce
- conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à
- Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de
- cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant
- cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les
- insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
- général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
- lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. --
- Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen.
- -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen.
- -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature.
- -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec
- permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
- traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
- dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
- des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid.
- -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général
- Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une
- partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre
- l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une
- inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans
- Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. --
- Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général
- des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer
- l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à
- seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
- d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur
- Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
- -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille
- Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à
- la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
- Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De
- toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain
- compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et
- son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon,
- promptement et cruellement puni de ses fautes.
-
-
-[En marge: Mai 1808.]
-
-[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses
-illusions sur l'Espagne.]
-
-Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne
-et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait
-conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il
-aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt
-universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les
-cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes
-soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les
-Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une
-insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà
-détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il
-lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir
-regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute
-commise à Bayonne.
-
-[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des
-événements de Bayonne.]
-
-Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps
-par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant
-paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour,
-d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la
-reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement
-éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente
-s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne
-partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et
-même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une
-régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon,
-animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple,
-moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur
-fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de
-leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et
-irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même
-eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines,
-cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci
-ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance
-d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la
-tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du
-repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues
-et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos
-loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des
-campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa
-manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789,
-avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il
-allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions
-démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation
-du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le
-trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les
-deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de
-la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se
-mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire:
-c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il
-confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il
-allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme.
-
-Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je
-me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il
-m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le
-monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent;
-et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir
-à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un
-torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté
-de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut
-peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en
-repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux
-il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait
-tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus
-puissantes armées et les plus grands généraux.
-
-Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de
-celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et
-le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on
-l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat,
-mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés
-isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans
-l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater
-l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible
-répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les
-contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et
-silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une
-main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le
-détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des
-couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait
-dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement
-soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos,
-ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au
-sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force
-suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille
-vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène,
-Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos,
-Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout,
-peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en
-admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre
-la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée.
-Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes
-soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à
-Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la
-droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec
-environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme
-la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les
-Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant
-l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et
-n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans
-doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par
-une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien
-évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer
-une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement.
-Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se
-passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec
-tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente
-passion près d éclater.
-
-[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était
-dans les hôpitaux.]
-
-[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.]
-
-Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée,
-accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne
-en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient,
-disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville,
-devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait
-de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le
-tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à
-Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà
-les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre
-lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la
-population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription
-générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France,
-et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces
-projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers
-détails. Des quantités considérables de menottes avaient été
-fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée
-française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux
-conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en
-avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où
-cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée
-française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à
-la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une
-expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des
-attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule
-d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi
-français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une
-nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient
-tous les emplois.
-
-[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.]
-
-La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire
-déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être
-violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à
-deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en
-allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant
-armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à
-l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques
-jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta,
-non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne.
-Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit
-vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un
-asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers
-Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et
-Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la
-Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de
-troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient
-partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse
-et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils
-avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux
-espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette
-désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir
-l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la
-malheureuse Espagne.
-
-[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.]
-
-[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.]
-
-Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était
-le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si
-on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et
-c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait,
-outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes,
-la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps;
-puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné
-d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et
-renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général.
-Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le
-général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et
-c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il
-fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au
-service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding
-avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être
-joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper
-Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois
-régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga,
-avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le
-général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait
-qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion
-française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non
-celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être
-déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités
-militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les
-classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de
-finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient
-volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles
-aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant,
-aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre
-violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât
-d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait
-pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui
-attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses
-enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir
-immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à
-coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée
-de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se
-servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les
-Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la
-campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une
-punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur
-Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur
-Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en
-avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui,
-pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables,
-avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la
-vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois
-qu'elle est émue et excitée!
-
-L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue,
-que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique,
-suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on
-se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et
-on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple,
-les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble
-avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans
-cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la
-curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il
-ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste
-incendie.
-
-[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à
-Ferdinand VII.]
-
-[En marge: Effet soudain de cette publication.]
-
-Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la
-nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand
-VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à
-la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur
-de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque
-par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à
-Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour
-qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance
-officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la
-captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence
-inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et
-cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané,
-général, immense.
-
-[En marge: Insurrection des Asturies.]
-
-[En marge: Déclaration de guerre à la France.]
-
-[En marge: Envoi de députés en Angleterre.]
-
-À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux
-circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte
-provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et
-secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté
-le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de
-Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde
-se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage
-qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée
-par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province,
-qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les
-innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il
-n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient
-complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et
-le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par
-l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens
-des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin,
-le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit,
-se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les
-déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour
-son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage
-du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de
-Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer,
-quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on
-n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements
-de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et
-on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de
-la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux
-royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par
-l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie
-distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On
-fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection,
-dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour
-une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la
-Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à
-Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre.
-L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de
-Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur
-et écrivain.
-
-[En marge: Massacre empêché par un chanoine.]
-
-Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait
-malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et
-le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans
-les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en
-arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols
-envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux
-offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la
-province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une
-insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le
-colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment
-d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers
-lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le
-mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq
-personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour
-apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte
-voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de
-l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude
-composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à
-des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé
-séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un
-chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait
-le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à
-les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour
-empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt
-l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement
-sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les
-plus dévoués à leur pays.
-
-[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.]
-
-[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir
-cette agitation.]
-
-[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se
-sert pour faire éclater l'insurrection.]
-
-L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours
-celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le
-maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où
-ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà
-transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente,
-à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les
-coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon,
-que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer
-d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus
-long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies
-par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au
-signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait
-encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la
-plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de
-subordination militaire et administrative dominait dans cette
-province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine
-général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme
-sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un
-peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à
-maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs
-militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme
-prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment
-de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la
-main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi
-à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait
-éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de
-l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la
-Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On
-avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans
-les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas
-osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter
-le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce
-spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule
-d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes
-qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_
-et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se
-jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs.
-Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut
-envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on
-n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit
-obligé de s'enfuir.
-
-[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme
-dans les Asturies.]
-
-Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre
-déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et
-la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante
-ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer
-tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut
-immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons
-abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de
-Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux.
-Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le
-besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et
-on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme
-excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de
-ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la
-sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du
-Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population
-insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il
-employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les
-nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire
-de quelque valeur.
-
-[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.]
-
-En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice,
-afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de
-Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre
-Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au
-placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni
-des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions
-désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il
-y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de
-quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime
-qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines
-généraux.
-
-[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la
-Vieille-Castille.]
-
-[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de
-la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.]
-
-La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À
-l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon,
-l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes
-formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une
-levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux
-d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine,
-et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à
-Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à
-l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons,
-quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements
-insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don
-Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la
-discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les
-Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût
-résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait
-recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la
-blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient
-d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier
-agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et
-de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de
-Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon
-avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible
-que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications,
-s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de
-la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre,
-paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons
-fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes
-françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée
-par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce
-spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait
-comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée
-en masse et sa déclaration de guerre.
-
-[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.]
-
-[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée
-française.]
-
-Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se
-trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont,
-la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea
-aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un
-collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni
-au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même
-exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez
-de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces
-nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la
-cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à
-Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient
-guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale
-croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les
-provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède,
-qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait
-été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât,
-assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de
-l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le
-prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient
-partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les
-provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes
-espagnoles.
-
-[En marge: Insurrection de l'Andalousie.]
-
-[En marge: Meurtre du comte del Aguila.]
-
-[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.]
-
-[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de
-l'ancien régime.]
-
-Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la
-distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau
-centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti
-des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle
-n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint
-Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai
-au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à
-Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de
-Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution
-française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux
-nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec
-des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre
-les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à
-Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le
-nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec
-Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent
-d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville
-un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de
-Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun
-accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le
-soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule
-assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des
-soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la
-Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes,
-l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple
-de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de
-cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme
-et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était
-transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville
-resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela
-se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la
-populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration
-de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui
-plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et
-puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres.
-Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se
-proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait
-pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant
-l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au
-milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet
-enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre.
-L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte
-comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la
-démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On
-accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de
-secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte
-del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en
-son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec
-elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui
-ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le
-sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des
-tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila
-fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la
-prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la
-multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au
-milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à
-s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées
-par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la
-France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi
-de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les
-soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême
-d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à
-Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En
-déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les
-armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et
-on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin
-d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et
-appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des
-étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux
-insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques
-promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.
-
-[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de
-Solano, capitaine général de l'Andalousie.]
-
-C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car
-c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del
-Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des
-nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait
-dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à
-l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général
-Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé
-à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du
-moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro,
-caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la
-population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits,
-très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort
-imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il
-l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville,
-avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les
-conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de
-défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de
-généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut
-d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se
-réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle
-fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection
-et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se
-rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait
-déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de
-condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de
-Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez
-le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec
-le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à
-commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui
-arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait
-pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut
-cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du
-consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant
-de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se
-réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois
-années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion
-favorable pour sortir.
-
-Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait
-sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous
-les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se
-repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et
-bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine
-anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des
-vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de
-Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur
-poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le
-champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les
-bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers.
-C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la
-marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis
-de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on
-commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison,
-l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire
-écouter.
-
-La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le
-marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et
-plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté
-lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il
-restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre
-la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer
-plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on
-s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire
-brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des
-hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une
-fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait
-aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu
-populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer
-avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel
-pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au
-milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait
-de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano,
-voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à
-Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine
-attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces
-furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet
-Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit
-le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup
-mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave
-militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance
-aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses
-meilleurs généraux.
-
-[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de
-Cadix.]
-
-[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général
-de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.]
-
-Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous
-beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé
-par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il
-entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre;
-ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après
-avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla,
-toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple
-espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à
-faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse
-pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la
-suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les
-Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les
-forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême
-sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des
-émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la
-Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq
-mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la
-trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure
-aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise.
-Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles
-des hommes.
-
-[En marge: Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque,
-s'associe à l'insurrection.]
-
-Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au
-camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le
-général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il
-ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme
-tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre
-que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le
-pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup
-ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé,
-plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions
-du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout
-aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses
-collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat,
-envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru
-accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un
-prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration
-française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru
-pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi
-générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y
-associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de
-Séville, blâmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite
-qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait
-au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il
-s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le
-reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18
-mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au
-soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En
-décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au
-général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta.
-Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix.
-
-[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.]
-
-L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de
-l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et
-consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le
-haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un
-officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les
-bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à
-la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le
-gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats,
-en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta
-aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux
-Français.
-
-[En marge: Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le
-comte de la Torre.]
-
-L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette
-province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les
-commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres,
-et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique
-vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup
-de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour
-de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz
-s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le
-drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui
-retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se
-porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais
-n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les
-accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux,
-et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit,
-s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le
-comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le
-tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect
-comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée
-téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à
-parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés.
-Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en
-prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications
-arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait,
-disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations
-du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit
-son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le
-poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un
-asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort
-de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la
-suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les
-armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de
-Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près
-d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps
-d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à
-la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles
-entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur
-offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur
-dévouement.
-
-[En marge: Événements de Grenade.]
-
-[En marge: Envoi d'un commissaire à Gibraltar.]
-
-À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea
-également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il
-lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint
-Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute
-l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré
-avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la
-turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général
-Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de
-la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui
-n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la
-guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30
-était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on
-demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi
-prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on
-obligea le gouverneur général Escalante à former une junte
-insurrectionnelle dont il devint président. La levée en masse fut
-aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune
-professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M.
-Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions
-et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse
-population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la
-manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses,
-l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon
-voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route
-d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui
-les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait
-qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en
-suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva
-déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené
-à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine,
-fut nommé commandant général des troupes de la province.
-
-[En marge: Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de
-plusieurs autres Espagnols suspects.]
-
-Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À
-Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent
-assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de
-Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles
-Tudo, fut, d'après le voeu de la populace, arrêté et conduit à
-l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans
-une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut
-lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres
-personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé
-Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à
-introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés
-pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et
-déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient
-plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple
-assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat
-des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt
-obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le
-savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le
-meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation
-espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un
-crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se
-débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y
-avait été fusillé par les paysans de la Manche.
-
-[En marge: Soulèvement de Carthagène et de Murcie.]
-
-[En marge: Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des
-Baléares devait se rendre à Toulon.]
-
-Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène
-avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de
-mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral
-Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la
-flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de
-proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut
-formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre
-expédié à la flotte espagnole. Le soulèvement de Carthagène livrait
-aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui
-furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à
-l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24
-mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez
-de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les
-commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la
-main aux Valenciens. (Voir la carte nº 43.)
-
-[En marge: Horribles événements de Valence.]
-
-[En marge: Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de
-Valence.]
-
-[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.]
-
-Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et
-avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse
-Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention
-à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux,
-n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour
-même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se
-souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur
-populaire, lisant à la foule assemblée la _Gazette de Madrid_, qui
-contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: _À bas les
-Français! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de
-lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans
-l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef.
-Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et
-audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se
-rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista,
-qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui
-complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il
-l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux
-peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_,
-principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions,
-le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. La
-formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus
-grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de
-la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez
-énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne,
-riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en
-masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui
-s'empressa de les envoyer.
-
-[En marge: Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon.]
-
-Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du
-patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées,
-semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-coeur
-un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne
-entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de
-l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid,
-et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de
-Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée.
-Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les
-fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à
-Madrid contre le peuple insurgé. La fille du comte de Cerbellon,
-présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces
-dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule,
-qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière
-nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les
-vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces
-barbaries celui des plus nobles dévouements!
-
-[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.]
-
-Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait
-de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don
-Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la
-junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce
-que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour
-rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le
-troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le
-bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de
-l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à
-Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui
-s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père
-Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins
-courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un
-ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à
-la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes,
-s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait
-arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour
-la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint
-à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une
-populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la
-ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré
-de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat,
-l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et
-promena sa tête au bout d'une pique.
-
-[En marge: L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine
-Calvo, scélérat venu de Madrid.]
-
-[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre
-les Français détenus à la citadelle.]
-
-[En marge: Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de
-Valence.]
-
-La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes
-classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse
-française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les
-dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans
-parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui
-s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une
-victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain
-Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. Ce rival était un
-fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions
-s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes,
-lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds.
-Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ
-plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion
-extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et
-était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème
-ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser
-d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la
-citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants
-attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux
-établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité,
-et pour les soustraire à la férocité de la multitude. L'atroce Calvo
-avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste
-agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de
-pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y
-consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une
-poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit
-dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux
-Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient
-précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces
-infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants,
-par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À
-peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils
-furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang,
-épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur
-restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires
-allait défaillir, parut céder à leur voeu, et se chargea d'emmener
-avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un
-lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice.
-Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur
-gouvernement, sans y avoir aucune part!
-
-[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrêter les crimes de
-Calvo.]
-
-[En marge: Huit Français encore égorgés dans le sein même de la
-junte.]
-
-Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace,
-ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté
-de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de
-dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put
-prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher.
-Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand
-scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Il restait huit
-malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne
-sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de
-l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les
-laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des
-membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur.
-
-[En marge: Le père Rico réussit enfin à renverser le pouvoir de Calvo,
-et à faire condamner celui-ci au dernier supplice.]
-
-Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père
-Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte,
-attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint
-à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux
-Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa
-prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les
-brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à
-s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la
-juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque
-peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre.
-
-[En marge: L'insurrection contenue à Barcelone éclate dans le reste de
-la Catalogne.]
-
-Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de
-la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La
-puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes,
-habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de
-s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes
-les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les
-lieux publics, la haine dans le coeur, la colère dans les yeux. Mais
-le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français,
-moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et
-du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait.
-Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune
-peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à
-l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port
-d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les
-récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce
-témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait
-de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans
-les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple
-des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se
-procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre
-accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du
-fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé,
-disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la
-ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes
-comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments
-italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le
-fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau
-tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée
-française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection.
-L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur
-conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des
-Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si
-près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et
-Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme.
-
-Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida,
-s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant,
-Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre
-de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent
-été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées
-à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale
-aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie
-dans ses progrès.
-
-[En marge: Troubles à Saragosse, et insurrection de l'Aragon.]
-
-[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant
-en chef de l'Aragon.]
-
-[En marge: L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de
-l'armée française.]
-
-Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière,
-comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole.
-C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant
-Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À
-l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications,
-le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à
-l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant
-timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et
-remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le
-lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et
-s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général
-Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la
-main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la
-Navarre, étaient fort hésitants. Le peuple, que le zèle le plus exalté
-aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on
-fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son
-ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph
-Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du
-royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans,
-ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement
-résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les
-regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne,
-et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa
-patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi
-qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces
-particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général.
-Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort
-brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien
-professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs
-lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la
-politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme
-héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du
-commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une
-levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population
-aragonaise. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé.
-Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de
-l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes
-françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre
-droite, et en arrière même de nos colonnes.
-
-[En marge: Juin 1808.]
-
-Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût
-concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous
-l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les
-événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette
-insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes
-classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et
-bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements
-insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour
-se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur
-fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement,
-férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique
-enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que
-l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le
-résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des
-anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour
-opposer à la France ses propres armes.
-
-[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection
-arrivent à Bayonne.]
-
-Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne
-furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait
-Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers
-jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à
-droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les
-Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des
-communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce
-moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus
-souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français
-ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la
-Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les
-autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation;
-mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le
-courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de
-mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par
-les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des
-lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé.
-
-[En marge: Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir
-l'insurrection espagnole.]
-
-Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de
-Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près
-de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur
-accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour
-arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il
-avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du
-maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières,
-composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle
-avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes,
-et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division
-Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro
-13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a
-vu, le corps du maréchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps
-polonais admis au service de France, et consistant en un superbe
-régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le
-titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de
-15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second,
-troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené,
-soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et
-15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les
-faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du
-camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à
-Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et
-l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus
-d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris.
-S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait
-pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y
-suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à
-réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier
-remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne
-formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le
-titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à
-recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans
-ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils
-avaient à parcourir.
-
-[Note 2: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e
-régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et
-16e.]
-
-[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la
-complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait
-naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant
-de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les
-numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32,
-qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie,
-et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes.
-Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés
-avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient
-détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y
-avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts
-pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient
-pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de
-réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du
-général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des
-divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes
-bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie.
-Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui
-concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait
-Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces
-catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art
-prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut
-surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art
-prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de
-l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.]
-
-[En marge: Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et
-au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.]
-
-[En marge: Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade.]
-
-[En marge: Ordres relativement à Ségovie et à Valence.]
-
-Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño
-avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour
-faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général
-Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à
-cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les
-lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six
-bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques
-troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant
-un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur
-Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon.
-Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait
-précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion
-avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force
-devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au
-maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec
-Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur
-Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il
-expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et
-donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé.
-Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée
-la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une
-colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à
-gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits
-vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de
-Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps
-auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y
-retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient
-pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient.
-Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes
-(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général
-Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division
-Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la
-Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de
-Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le
-maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes.
-
-[En marge: Ordres relativement à l'Andalousie.]
-
-[En marge: Direction donnée au corps du général Dupont.]
-
-Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix
-que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il
-avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui
-semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et
-où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il
-avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède,
-une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût
-ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant
-expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la
-nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le
-général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la
-Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait
-toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de
-maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas
-qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas
-lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue
-dans ses faveurs et ses rigueurs!
-
-Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne,
-sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers
-renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du
-général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle
-pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui
-donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de
-la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à
-Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de
-Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La
-division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la
-frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments
-suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait
-concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à
-20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et
-troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir
-l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut
-prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui
-préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de
-l'amiral Rosily.
-
-Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux
-divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car
-ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient
-considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les
-cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille
-hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient
-accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez
-pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point
-l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre
-fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais
-royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans
-lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les
-caisses, tout le bagage enfin de l'armée.
-
-[En marge: Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général
-Verdier.]
-
-Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord,
-indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour
-les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Le général
-Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ
-deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur
-Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont
-sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par
-les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au
-matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de
-gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille,
-avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de
-matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon
-montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient
-façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers
-retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de
-bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos
-jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on
-avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut
-si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner
-Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins
-dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en
-tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes
-qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On
-prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches
-d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à
-leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière
-exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de
-30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut
-immédiatement distribuée.
-
-[En marge: Prise et répression de Ségovie par la division Frère.]
-
-Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande
-idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le
-général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au
-corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle,
-qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les
-10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à
-la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée
-d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche,
-d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid
-par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga,
-qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir
-traversé Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le
-général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement
-en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc
-traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à
-Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général
-Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur
-Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie,
-et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant
-toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et
-mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces
-obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur
-de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de
-l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une
-incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de
-baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres,
-qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés
-de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas
-se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants
-de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent,
-cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre
-pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission
-envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace
-sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le
-général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara
-de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire.
-
-[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de
-Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville.]
-
-Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade
-sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général
-Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Ils
-avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire
-de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui
-ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent
-que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de
-leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua
-prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y
-entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de
-l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il
-traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme,
-qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte
-de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques
-instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues.
-Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux
-sanglants de son cadavre.
-
-[En marge: Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du
-général Lasalle au pont de Cabezon.]
-
-Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre,
-causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré
-lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression
-douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une
-populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte
-au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid.
-C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle,
-partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier
-de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en
-fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille.
-Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était
-tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec
-la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français.
-Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les
-plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort
-semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit
-avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques
-déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de
-l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine,
-et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la
-Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel
-passait la grande route de Burgos à Valladolid.
-
-Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son
-chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité.
-À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des
-principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général
-Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres
-pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de
-Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures
-du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup
-de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière
-sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le
-pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la
-Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui
-en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le
-général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs
-du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution
-accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur
-leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie,
-et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y
-eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se
-pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de
-la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le
-général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division,
-le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga
-promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un
-assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés
-composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des
-Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid
-consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui
-l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin
-des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et
-si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques
-cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à
-travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on
-méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes
-régulières et habituées à vaincre l'Europe.
-
-[En marge: Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés
-de Saragosse.]
-
-Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité
-d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de
-Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup
-de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de
-la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra
-plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que
-l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on
-croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité,
-mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce
-qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même
-confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait
-organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois
-mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six
-bouches à feu. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de
-Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée
-d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que
-les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des
-Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En
-marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les
-villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra
-même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que
-toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et
-conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des
-moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans
-l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face
-de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se
-porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et
-tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du
-rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les
-hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de
-Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant
-précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les
-ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu
-en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens
-violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force.
-Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même
-on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses
-jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les
-positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les
-lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent
-quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de
-charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller
-la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et
-grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes
-morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux
-insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur
-fuite à travers la campagne.
-
-[En marge: Nouvelle affaire à Mallen.]
-
-Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la
-campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se
-porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les
-villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est
-la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les
-journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre
-la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée
-les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, après avoir assuré
-ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé
-devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de
-Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10
-mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en
-avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était
-pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un
-premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne,
-tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que
-de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc
-le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui.
-Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur
-firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour
-les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un
-millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans
-l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine
-d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans
-espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent
-entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes
-choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits
-combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de
-l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous
-la lance des Polonais.
-
-Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse,
-rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les
-traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer
-précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne
-les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au
-lendemain son apparition devant Saragosse.
-
-[En marge: Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.]
-
-[En marge: Impossibilité de brusquer la prise de cette ville
-importante, et nécessité de s'y arrêter.]
-
-Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive
-force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille
-cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes,
-remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se
-défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les
-intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages
-voisins, n'était pas chose facile. Un vieux mur, flanqué d'un côté par
-un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros
-couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait
-Saragosse (voir la carte nº 45). Bien qu'une grande confusion régnât
-au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez
-mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits
-qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se
-plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y
-avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister
-à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans
-pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue
-inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient
-de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils
-étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs
-sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux
-auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible.
-Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite
-troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense
-population de furieux, et entendit partir de toutes parts une
-incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale
-force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que
-six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre,
-et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne,
-réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en
-artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et
-qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse,
-mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur
-pris, conquérir l'un après l'autre.
-
-[En marge: Opérations du général Duhesme en Catalogne.]
-
-En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature,
-mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la
-campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le
-contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la
-campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de
-gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille
-Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone,
-depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone,
-Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux
-étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque
-sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins,
-ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la
-division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main
-au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route
-de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se
-passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division
-française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande
-route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants,
-en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa
-division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva
-fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le
-régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le
-général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur
-parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les
-prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un
-moment, dans cette place importante.
-
-[En marge: Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat.]
-
-Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des
-forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos
-troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des
-rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait
-pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui
-coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est
-l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat.
-La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette
-rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme
-dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule
-au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le général
-Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de
-prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le
-général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie,
-avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller
-ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier,
-parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent
-le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi
-aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi
-jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger
-sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les
-villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout
-autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts,
-rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il
-prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de
-tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg
-d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui
-fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient
-des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des
-pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au
-passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au
-premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont
-lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après
-avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7
-juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques,
-sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière
-des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers,
-des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se
-couvrir pour combattre.
-
-[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur
-le Llobregat.]
-
-Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général
-Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat,
-occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey.
-Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à
-intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Le
-général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir
-un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois
-colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe
-du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de
-l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés
-par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup
-d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent
-San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants
-dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du
-peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un
-peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint
-dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout,
-étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et
-la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une
-multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le
-général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne
-que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal
-Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls,
-tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à
-Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.
-
-[En marge: Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi
-de l'Espagne.]
-
-Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des
-ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les
-Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de
-l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi,
-s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un
-état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en
-attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal
-Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le
-maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général
-Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le
-général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que
-commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur
-la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du
-maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division
-Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante
-par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont,
-revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée
-vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la
-capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie
-et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché
-qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la
-province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point
-Guadalaxara.
-
-[En marge: Marche du maréchal Moncey sur Valence.]
-
-Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français
-de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être
-suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500
-cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de
-10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa
-réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière
-réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le
-départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles
-désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que
-ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey
-entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises,
-jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier
-jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le
-quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte,
-pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi
-qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur
-accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey
-ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout
-des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la
-guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le
-servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du
-centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le
-calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune
-difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il
-alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca.
-
-[En marge: Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général
-Chabran le temps de s'approcher de Valence.]
-
-Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des
-nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il
-comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le
-séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne
-laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien
-ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que
-l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux
-massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la
-population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était
-informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait
-que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la
-mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de
-s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas
-déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit
-le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour
-Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au
-moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se
-proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses
-troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur
-la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette
-manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages,
-mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection
-le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence.
-
-[En marge: Marche du général Dupont sur Cordoue.]
-
-[En marge: État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le
-général Dupont y arrive.]
-
-Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers
-l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été
-rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient
-les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et
-par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer
-la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les
-marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous
-les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs
-et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les
-Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4].
-Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette
-province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume,
-apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine
-contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions
-infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans
-éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena
-(voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre
-mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le
-théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de
-Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les
-populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés.
-Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños,
-commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à
-la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents
-qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup
-d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce
-qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone,
-de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à
-rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être
-enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être
-un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec
-soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le
-soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de
-réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces
-considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature
-à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de
-fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir
-toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait
-guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout
-en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major
-général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la
-réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer
-l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une
-_promenade conquérante_.
-
-[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques,
-et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils
-sont importants à constater avec précision, parce que le général
-Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en
-supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup
-plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir
-vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient
-du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états
-particuliers de Napoléon.]
-
-[En marge: Arrivée à Baylen.]
-
-Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se
-trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et
-résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et
-frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4
-juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de
-l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de
-marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à
-réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son
-corps d'armée.
-
-[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.]
-
-À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient
-se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé
-jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands
-qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans
-de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il
-avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et
-quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont
-15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on
-appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le
-Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires,
-le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont,
-qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit
-mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à
-descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue.
-Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de
-l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.
-
-[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la
-grande route d'Andalousie.]
-
-[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont
-d'Alcolea.]
-
-La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était
-pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue
-suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est
-tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le
-pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts
-partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques
-palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de
-soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les
-cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui
-est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au
-pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue,
-située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine
-de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir
-soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de
-quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont
-d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une
-sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au
-village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au
-moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre
-et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et
-d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite
-qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs
-d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village
-d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches
-à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin
-encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les
-assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant
-passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou
-quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient
-les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant
-qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.
-
-[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.]
-
-Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les
-oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre
-maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps
-qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux
-lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin
-en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le
-général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux
-bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de
-réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs,
-rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses,
-et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia,
-pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la
-précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de
-marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il
-n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne
-pas perdre du monde en tâtonnements.
-
-[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.]
-
-Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant
-engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le
-général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute.
-Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive
-fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent
-dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui
-avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La
-redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le
-franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur
-capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits
-à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième
-légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea,
-défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que
-dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua
-aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et
-passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut
-bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général
-Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps
-espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de
-nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le
-Guadalquivir en désordre.
-
-Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués
-ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans
-l'intérieur du village d'Alcolea.
-
-Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le
-fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de
-l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en
-laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros
-des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un
-plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se
-reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau
-en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les
-intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont
-la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi
-comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous
-livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques
-prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.
-
-[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.]
-
-[En marge: Sommation restée sans réponse.]
-
-[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.]
-
-[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.]
-
-[En marge: Sac de Cordoue.]
-
-On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour,
-et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la
-belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général
-Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître,
-et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une
-armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En
-conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant
-la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le
-corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des
-Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent
-d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les
-officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était
-donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du
-canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il
-fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une
-beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient
-embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette
-résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les
-occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres.
-Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient
-poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le
-pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat
-dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une
-des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée.
-Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix
-de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas
-grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la
-guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils
-pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour
-remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils
-voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des
-meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de
-fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres
-entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère
-de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer
-toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes,
-firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et
-il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres
-soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont
-de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire
-aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution,
-et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à
-piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce
-moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos
-soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui
-eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit
-plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la
-générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils
-n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il
-n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées
-hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux,
-l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait
-pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le
-sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse
-hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant
-plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à
-côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués.
-
-[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.]
-
-Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes,
-redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au
-drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés
-habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés
-pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris
-d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux
-saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les
-couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On
-retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux
-publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût
-aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à
-leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva
-porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris
-plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et
-provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé
-à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant
-des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour
-payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés
-rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée
-française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans
-leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner
-lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses,
-c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin
-de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et
-qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments
-que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se
-rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers,
-combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement
-pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en
-définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter
-en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des
-soldats de leur nation.
-
-[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux
-généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée
-d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient
-indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille
-francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et
-fort détaillée.]
-
-[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue,
-et redoublement de haine contre les Français.]
-
-Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et
-exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la
-terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet
-de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur
-lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres
-couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre
-des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la
-profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères,
-car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage
-avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de
-quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri
-néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez
-détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la
-haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier,
-et, autant qu'on le put, on tint parole.
-
-[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.]
-
-À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans
-laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit
-nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient
-répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés,
-envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant
-sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou
-blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances
-atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ,
-envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La
-femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été
-assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut
-lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement
-de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à
-fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans
-Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par
-conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les
-habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres
-sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre
-considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec
-un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres
-quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en
-allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à
-moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale,
-la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées
-victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au
-massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit
-frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi
-un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats,
-qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme
-ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe,
-qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.
-
-[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des
-renforts.]
-
-Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette
-grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais
-n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille
-Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en
-mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions
-Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les
-avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de
-dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à
-vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur,
-éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général
-Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne,
-sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous
-les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience
-les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine,
-après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir
-néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de
-la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les
-courriers sans en laisser passer un seul.
-
-[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour
-s'organiser.]
-
-Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue,
-attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de
-consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes,
-se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique
-moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et
-commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les
-rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient
-formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les
-instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui
-préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la
-situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la
-non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante,
-augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral
-des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à
-Cadix.
-
-[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu
-à Cordoue.]
-
-[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte
-française.]
-
-L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé
-de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace.
-Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se
-maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour
-la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir
-égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à
-demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots
-français. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter
-contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à
-quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à
-cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres
-espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul
-homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix,
-près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état
-d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux.
-Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins
-auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des
-vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés
-aveuglés et d'ennemis barbares.
-
-[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général
-Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne
-au fond de la rade.]
-
-Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de
-Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il
-avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait
-proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en
-s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division
-espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à
-prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols
-seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à
-faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on
-affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements
-maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours
-des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. L'amiral
-Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont
-qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant
-certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de
-l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le
-mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris
-position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait
-continué d'occuper l'entrée.
-
-C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps
-que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais
-bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents
-du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de
-gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte
-française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un
-grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.
-
-[En marge: Description de la rade de Cadix.]
-
-Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade
-de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la
-Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les
-alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des
-bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a
-profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et
-lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la
-fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est
-construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui
-porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de
-Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux
-flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un
-vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec
-les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la
-Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque,
-une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de
-l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans
-l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser
-les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les
-défenses et les batteries.
-
-[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs
-d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.]
-
-En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras
-dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade,
-en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes,
-l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il
-forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus
-hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux
-tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être
-à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre
-long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait
-fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent
-seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet.
-Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre
-cette manoeuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à
-la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de
-chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse
-artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent
-une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de
-vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre
-de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir,
-exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et
-privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le
-plus de mal.
-
-[En marge: Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à
-canonner la flotte française sans lui faire de sommation.]
-
-[En marge: Horrible canonnade continuée pendant deux jours.]
-
-[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et
-les Espagnols.]
-
-[En marge: Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville.]
-
-Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se
-donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre
-l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et
-deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze
-bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le
-_Prince-des-Asturies_, destiné à devenir français, avait été rapproché
-de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir
-d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui
-les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux
-celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous
-une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate
-qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une
-vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l'état de la
-marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre,
-qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans
-presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de
-l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les
-bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et
-coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à
-trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le
-lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans
-interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes
-circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat,
-nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord
-sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués,
-46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient
-détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était
-agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour
-un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une
-boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait
-pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de
-désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire
-pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir
-l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une
-rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit
-insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir
-quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se
-rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et
-refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux
-conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne
-le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans
-la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent
-décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de
-déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en
-concevoir, aucune crainte. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait
-agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était
-obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue
-à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la
-proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M.
-de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour
-préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral
-Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du
-général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y
-consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la
-vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la
-présence de l'armée française.
-
-[En marge: Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des
-hostilités.]
-
-Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être
-sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les
-terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens
-formidables de destruction. L'amiral, sentant très-bien que, s'il
-n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette
-masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots,
-les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas
-propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de
-salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant
-beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du
-côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait
-découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on
-recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division
-espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la
-sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite
-sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire
-détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la
-division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard
-heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait
-tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou
-une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable.
-
-[En marge: Les vents n'ayant pas favorisé le projet de l'amiral
-Rosily, et la junte de Séville n'ayant pas admis ses conditions, il
-est obligé de se rendre.]
-
-[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.]
-
-Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le
-général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la
-reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et
-poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait
-justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour
-se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les
-moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une
-lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne
-pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au
-moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une
-armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans
-autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar,
-toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le
-continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et
-constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si
-mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux
-dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les
-officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements
-frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance
-maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à
-terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port
-qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après
-l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et
-chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense
-danger!
-
-L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont
-n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il
-advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats
-au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout
-s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le
-renforceraient en route; qu'une division française, traversant
-paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait
-ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais
-enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses
-s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion
-de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général
-Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à
-Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur
-l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés.
-Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres
-disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant.
-
-[En marge: Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue,
-sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar.]
-
-Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de
-soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté
-ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la
-division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il
-avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux
-divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un
-moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir
-si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait
-retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se
-passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à
-Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient
-pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la
-défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la
-réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait
-dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans
-l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa
-position. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville,
-l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de
-Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen
-elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des
-défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ
-vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle
-situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi
-la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était
-bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri
-qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il
-prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de
-rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à
-sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la
-Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conquérante_ de
-l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde.
-
-[En marge: Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce
-qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière.]
-
-Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et
-lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi
-qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat
-brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols,
-aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement
-ne voulait être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi
-une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à
-défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes,
-qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue.
-On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de
-vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois
-ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait
-d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés,
-des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers
-qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt
-destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la
-cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois
-quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des
-autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général
-Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux
-massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans
-les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces,
-on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait
-habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux
-atrocités commises par la populace.
-
-[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs
-camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro.]
-
-On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue
-à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux
-arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les
-cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Jamais nos
-soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun
-pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en
-Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en
-ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés,
-quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait
-ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur
-une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin
-s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses.
-
-[En marge: Établissement de l'armée française à Andujar.]
-
-Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous
-les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres
-commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient
-enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. On la
-fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment
-pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les
-marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des
-troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous
-les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait
-aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville
-d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques
-ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser
-inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent,
-dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien
-organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur
-le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de
-tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à
-droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première
-brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à
-gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville,
-la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied
-des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement
-où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se
-soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts
-demandés à Madrid.
-
-[En marge: Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de
-la position de Baylen.]
-
-Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se
-rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par
-rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il
-n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont
-eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et
-les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur
-la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen,
-passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les
-défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on
-était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le
-danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept
-lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance
-de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus,
-il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on
-pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était
-la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les
-défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller
-sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce
-qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à
-prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la
-sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à
-Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des
-défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie,
-aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait
-d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des
-coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du
-Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le
-franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un
-endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en
-défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être
-passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu
-en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout,
-et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le
-fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen
-avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme
-centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les
-raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une
-véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen
-même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés.
-Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de
-réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général
-Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui
-n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à
-franchir la Sierra-Morena.
-
-[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer
-l'insurrection espagnole.]
-
-Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on
-avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général
-Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle,
-celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre
-avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté
-devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de
-combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le
-général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé
-sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division
-Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont,
-arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville,
-avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels
-il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle
-d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de
-succomber.
-
-[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les
-dangers que courent les divers corps de l'armée française.]
-
-Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On
-ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et
-tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de
-l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en
-apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets
-appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On
-répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand
-VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes
-régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur
-le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il
-était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal
-Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux
-de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à
-Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci
-revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de
-la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que
-le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en
-partirait pas, et que cette formidable armée française serait
-probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles,
-fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite
-consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des
-gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la
-Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la
-joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait
-de leur fournir tous les secours possibles.
-
-[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours
-au maréchal Moncey et au général Dupont.]
-
-[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena,
-et instructions données au général Dupont.]
-
-[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle
-puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général
-Dupont.]
-
-L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût
-rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne.
-L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré
-le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait
-permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un
-enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de
-l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa
-contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des
-volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la
-situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant
-conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du
-général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à
-faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi
-de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été
-arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour
-franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel,
-seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie,
-de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et
-de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec
-12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ
-17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui
-intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la
-Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la
-Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et
-devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des
-troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient
-contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à
-moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait
-le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille
-hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois,
-sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à
-Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À
-San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont
-qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du
-maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui
-du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone,
-car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait
-d'y rentrer.
-
-Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps
-français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des
-événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions
-d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey,
-la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant,
-l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt
-remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le
-général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer
-une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne
-le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la
-réduire.
-
-[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à
-mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.]
-
-[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des
-Pyrénées pour en écarter les guérillas.]
-
-Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre
-précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de
-Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer
-l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de
-faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir
-d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour
-lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le
-suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal
-Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la
-Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille,
-battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième
-enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville
-importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de
-Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six
-anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
-enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris,
-les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux
-six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait
-joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait
-donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la
-plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient
-partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de
-douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés
-primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve
-considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui
-grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions.
-Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute
-Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été
-un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant,
-croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à
-Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes
-chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de
-gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en
-compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais
-provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces
-colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte
-des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y
-prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient
-besoin.
-
-[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au
-secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.]
-
-Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il
-fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les
-choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort
-de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française
-lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier,
-était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres.
-
-Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes,
-sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de
-l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir
-ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de
-Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de
-rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne
-stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut
-néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes
-nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay,
-devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux
-régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui
-faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne
-heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les
-corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la
-division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux
-détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en
-conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de
-bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille,
-Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt
-dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve
-stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui
-avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui
-pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à
-Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux
-bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second
-bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il
-parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la
-Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni
-l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France
-lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de
-dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation,
-les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la
-plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres
-assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté
-des chefs qui seraient chargés de les commander.
-
-[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation
-du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du
-nord et à escorter Joseph à Madrid.]
-
-Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces
-nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins
-du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois
-régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division
-Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de
-siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les
-Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il
-chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le
-général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui
-donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les
-travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et
-beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En
-tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux
-régiments en marche vers les Pyrénées.
-
-Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne,
-le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la
-marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord,
-lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus
-inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre
-étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
-et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le
-commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne
-depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades.
-La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la
-garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde,
-composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde
-de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du
-général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut
-réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades
-sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général
-de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et
-un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde
-impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment
-provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7
-mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de
-Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps
-composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de
-marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des
-garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes
-le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de
-l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la
-Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph.
-
-[En marge: Juillet 1808.]
-
-Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille
-hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient
-répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le
-maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en
-Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant
-Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos,
-sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les
-divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une
-guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même
-plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu
-aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part
-en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village,
-interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque
-corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire
-à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu
-sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour
-comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût
-réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin,
-des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes
-armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne
-et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans
-cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en
-Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant
-sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être
-sur tous.
-
-[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la
-brigade du général Rey.]
-
-[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau
-royaume.]
-
-Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon
-décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade
-Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue
-du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à
-Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos,
-d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les
-autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt
-pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à
-la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne
-junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le
-cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal
-l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa
-figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était
-étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute
-naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus
-défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un
-gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il
-avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières
-étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât
-quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en
-le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_,
-comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un
-malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du
-tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.
-
-[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de
-l'Espagne.]
-
-Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria,
-furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà
-regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées
-passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur
-lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les
-soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les
-lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai
-personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à
-l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut
-cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et,
-si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_...
-telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant
-aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il
-voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes
-ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes
-quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires
-français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste
-tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait
-bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et
-irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats
-commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres
-cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient
-souvent les victimes.
-
-[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.]
-
-Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon
-toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût
-pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait
-l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait
-trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait
-encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de
-forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage.
-Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des
-troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en
-Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas
-l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons
-ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent,
-et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir
-l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait
-une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les
-instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant
-expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable
-sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin
-d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus
-souvent exprimé dans sa correspondance.
-
-[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille
-pendant la marche du roi Joseph.]
-
-[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général
-Verdier.]
-
-Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie,
-la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en
-Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec
-deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que
-Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise,
-régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et
-une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait
-enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures,
-resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries
-par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut,
-sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque
-décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille
-fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout
-entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg.
-(Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi,
-malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre,
-de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les
-assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions,
-renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans
-difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les
-insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans
-cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite,
-Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort
-château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de
-Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de
-Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante
-batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette
-attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux
-autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au
-centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié
-ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette.
-
-Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers,
-soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent
-tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte,
-que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent
-envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs
-endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart
-étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points
-d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du
-monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie
-espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui
-répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où
-nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui
-avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix
-mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de
-larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux
-deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à
-l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles
-essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si
-terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts
-des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même
-au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général
-Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se
-procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il
-trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille
-ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz
-et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid;
-mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient
-peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait
-contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens
-de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à
-découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de
-canon sur la tête de ceux qui les défendaient.
-
-Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il
-s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers,
-après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave
-par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre
-d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu
-à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles
-difficultés.
-
-Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des
-moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur
-cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques
-jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement
-fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya
-sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et
-plusieurs convois de grosse artillerie.
-
-[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de
-Saragosse.]
-
-La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne
-une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des
-Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les
-preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans
-leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur,
-ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient
-remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur
-l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de
-don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des
-Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par
-Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils
-ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée
-par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette
-victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer,
-suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de
-nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du
-maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie,
-redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient
-les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un
-et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste,
-l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand
-péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il
-avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions
-Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre
-la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de
-Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre
-à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à
-Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première
-condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à
-l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu,
-il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie,
-toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans
-la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un
-échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au
-moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois
-quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.
-
-[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake
-et Gregorio de la Cuesta.]
-
-Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la
-division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud)
-et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes
-d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie
-de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand
-rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les
-généraux Blake et de la Cuesta.
-
-[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.]
-
-Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le
-royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien
-qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait
-exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il
-avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se
-composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes
-régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants,
-gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les
-levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus
-puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une
-grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal.
-Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour
-invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés,
-n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et
-s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes
-régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus
-généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui
-avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la
-province seraient envoyées en entier dans les plaines de la
-Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake,
-issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher
-fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans
-sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne
-dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir
-devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait
-grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés,
-et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait
-tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût
-pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que
-réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide
-de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de
-descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en
-attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les
-montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut
-obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il
-aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens
-bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière,
-au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif
-de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il
-fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina
-de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits
-pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de
-venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici
-invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile.
-Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et
-il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour
-concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne
-de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des
-chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter
-qu'au nombre de 11 à 12 mille.
-
-[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]
-
-[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.]
-
-Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols)
-se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les
-Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un
-détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux
-routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux
-reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de
-Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au
-soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit
-pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de
-Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de
-très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient
-trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier,
-s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la
-route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus
-en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer
-l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc
-rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à
-droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la
-première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils
-demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur
-le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres
-pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.
-
-[Illustration: Le Maréchal Bessières.]
-
-[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.]
-
-Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide,
-environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en
-présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble,
-car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux
-régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la
-garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant
-lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de
-Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa
-promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas
-du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux
-lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche
-débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance
-laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la
-première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la
-seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche,
-devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite,
-devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La
-cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle.
-
-[En marge: Bataille de Rio-Seco.]
-
-[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.]
-
-Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux,
-gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent
-résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu
-d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans
-l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu
-bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne.
-Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la
-baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général
-Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la
-première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À
-ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant,
-et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du
-désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les
-arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de
-nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle
-fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers
-royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se
-croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant
-_Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300
-chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde
-impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive
-l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant
-les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à
-Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur
-Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la
-première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde,
-celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté.
-Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des
-vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La
-seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout
-entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et
-cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents
-chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards,
-saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les
-hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette
-plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle
-était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre
-de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous
-avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à
-voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de
-fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la
-cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de
-frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru
-sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de
-quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin
-de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous
-aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant
-passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats
-espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles,
-s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le
-15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles
-qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant
-comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée
-pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui
-des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent
-passés au fil de l'épée.
-
-Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de
-l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de
-cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70
-morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien
-conçue, et exécutée avec une grande vigueur.
-
-Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha
-vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient
-de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes
-espagnoles.
-
-[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.]
-
-La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du
-moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des
-Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la
-route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement
-dans la Péninsule périr par la base.
-
-[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans
-Madrid.]
-
-[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.]
-
-Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à
-Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était
-appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation
-d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux
-insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait
-compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary
-l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale,
-rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles
-caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se
-rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au
-milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de
-la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui,
-saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait
-en tous lieux combattre et mourir.
-
-Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée
-française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y
-trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à
-s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le
-servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu
-à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils
-n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne
-qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les
-magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés
-de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment.
-Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce
-qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et
-surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux
-de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses
-paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après
-leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le
-corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à
-l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre
-hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et
-inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et
-de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé,
-courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour
-d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément
-changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée.
-
-[En marge: Événements au midi de l'Espagne.]
-
-Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était
-fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout
-un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce
-qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du
-général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi
-de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors
-la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et
-l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était
-refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui
-la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son
-sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré
-son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était
-arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon,
-de la Catalogne et de l'Andalousie.
-
-On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer
-jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général
-Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé
-définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup
-de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de
-Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était
-porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à
-Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des
-combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes
-même de la ville.
-
-[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.]
-
-[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.]
-
-Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du
-11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait
-suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis
-en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à
-ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans
-doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière,
-mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait
-passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le
-21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs
-bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de
-Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en
-cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un
-étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont,
-il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les
-insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir
-dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant,
-et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le
-maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes,
-quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles
-accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes
-qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans
-les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent
-ainsi maîtresses de la position.
-
-[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.]
-
-[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de
-Valence.]
-
-Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre
-la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il
-parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé
-qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse
-plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de
-Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et
-formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six
-fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur,
-avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs
-moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient
-opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes.
-Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques,
-de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs
-tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire
-sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en
-débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les
-tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille
-combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la
-position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols
-qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à
-l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu
-l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de
-nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le
-rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait
-traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de
-réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays
-sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée
-tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange,
-et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27
-elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux
-par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de
-chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de
-palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était
-faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils
-avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils
-arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment
-nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite
-de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre
-sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village
-de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar,
-rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de
-Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à
-gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des
-chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le
-canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à
-travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant
-elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous
-côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles.
-
-[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.]
-
-Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey
-résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et
-de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de
-Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le
-pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les
-portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons
-étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.
-
-[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.]
-
-Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé
-les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque
-sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles
-furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il
-fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui
-les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois
-sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations
-périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général
-du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut
-l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques.
-Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues
-barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à
-renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey
-replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait
-enlevés.
-
-[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.]
-
-Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués
-ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8
-mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un
-millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des
-prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il
-avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille
-au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de
-la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où
-elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux
-assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille
-résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça
-donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance
-de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa
-retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il
-eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter
-sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon,
-lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête
-des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes,
-sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les
-montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de
-cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général
-était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de
-_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là
-une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les
-meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une
-grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération
-qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route,
-qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et
-traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue,
-était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher
-droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé
-d'Almansa, et de revenir par Albacete.
-
-Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés
-de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils
-avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois
-points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages.
-Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient
-défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa,
-le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune
-difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva
-même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il
-arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une
-véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée
-à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait
-été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout
-près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle.
-
-Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait
-laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si
-sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui
-avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement
-prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché
-assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le
-temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière
-lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en
-battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de
-blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine
-complaisance à reconnaître et à proclamer.
-
-[En marge: Punition de la ville de Cuenca.]
-
-Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la
-province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait
-enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer
-ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la
-punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci
-avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les
-soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour
-eux, et grand dommage moral pour l'armée.
-
-[En marge: La situation militaire des Français exclusivement
-dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.]
-
-[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts
-envoyés en Andalousie.]
-
-Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la
-bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près
-en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent
-beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant
-Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité
-d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées,
-cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse.
-Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à
-l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était
-sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et
-saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans
-l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la
-terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le
-général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins
-maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une
-colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco,
-comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée
-considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était
-donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là,
-le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la
-Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse,
-composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les
-Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils
-l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un
-malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de
-Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de
-l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se
-présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la
-guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un
-tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le
-général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait
-à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son
-habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck
-s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille
-Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre
-mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés,
-dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie
-avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être
-entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger
-les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de
-direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait
-envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division
-Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à
-secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert
-avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les
-circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la
-Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc
-faire auprès de ce général office de troisième division, en place de
-la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant
-déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que
-trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un
-superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent
-officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne
-semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient
-pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous
-Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère
-envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de
-punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de
-Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey,
-qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25
-mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades,
-aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer
-toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas
-moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le
-général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on
-verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de
-l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord
-reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de
-forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid
-à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt
-Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre
-remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général
-Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le
-midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se
-réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous
-les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15
-au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.
-
-[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Défilés de la
-Sierra-Morena.]
-
-[En marge: Position du général Dupont à Andujar.]
-
-[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.]
-
-Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était
-venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir;
-position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à
-l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et
-où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante,
-de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui
-auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général,
-comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu
-à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en
-arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les
-deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin
-dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter,
-pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet,
-parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de
-ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction
-entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était
-l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient
-les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri
-étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à
-cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les
-femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et
-signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette
-fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard
-des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui
-plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des
-vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde
-Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir
-cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de
-nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le
-capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de
-chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les
-habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de
-médicaments de toute sorte.
-
-[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.]
-
-Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des
-inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant
-confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de
-Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi
-n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans
-cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin,
-car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen,
-jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par
-Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline,
-tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il
-n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé
-par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie
-envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute
-surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre,
-quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans
-les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la
-Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu
-saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année
-précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de
-l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner
-eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que
-demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient
-bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur
-blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce
-moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant
-privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance,
-au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le
-Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force
-d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si
-utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était
-presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux
-climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et
-dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de
-malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles
-ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat,
-quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une
-grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de
-se mesurer avec l'ennemi.
-
-[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.]
-
-L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance.
-Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à
-Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant
-quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur
-la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle
-par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la
-Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à
-Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en
-débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à
-Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé,
-et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés.
-
-[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.]
-
-La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise
-en communication avec le général Dupont, était venue prendre position
-à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des
-défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le
-Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le
-général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une
-surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que
-l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée
-française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de
-laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le
-désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les
-uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi
-audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer
-entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le
-nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de
-l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser
-sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les
-maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700
-hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les
-marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce
-qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant
-des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux,
-étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant,
-qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La
-division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces
-d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du
-général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les
-Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les
-quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la
-division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700
-hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont
-s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas,
-toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant
-même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la
-division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec
-essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey
-sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée
-d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le
-Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût
-été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager
-davantage au midi de l'Espagne.
-
-[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la
-position qu'ils avaient prise.]
-
-Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de
-bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les
-insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie
-Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15
-mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à
-Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20
-et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant
-Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs,
-à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient
-pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne,
-pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment
-qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était
-facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double
-marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le
-général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à
-Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au
-delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14
-ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux
-ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées.
-Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à
-les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération,
-qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues,
-n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer
-dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui
-paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive
-rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à
-Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette
-position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour
-Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la
-Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une
-défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne
-point s'enfoncer en Andalousie.
-
-[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi
-sans rien faire pour le prévenir.]
-
-Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant
-rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main,
-ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à
-Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur
-recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une
-continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés
-par Baeza, Ubeda et Linarès.
-
-[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar
-le 14 juillet.]
-
-Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent
-le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le
-général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur
-jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant
-Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse
-Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de
-Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter
-la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter.
-Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes
-régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment
-enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus
-de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées
-jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp
-de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait
-dû envahir le midi du Portugal.
-
-[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position
-d'Andujar.]
-
-Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en
-masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les
-hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa
-position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du
-pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins
-de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les
-Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la
-plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de
-l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe.
-
-La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur
-ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient
-un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient
-pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française.
-Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas
-grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas
-user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu
-de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la
-droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les
-unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient
-sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia
-lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre
-à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea
-ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes.
-
-[En marge: Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar.]
-
-La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses
-forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il
-pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu
-de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le
-général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour
-savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et
-lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui,
-d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui
-eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si
-on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à
-Andujar dans le calme le plus profond.
-
-Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen,
-s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et
-partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils
-avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du
-général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division,
-et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait
-tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu.
-Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et
-d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de
-ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin
-pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à
-la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé
-précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les
-contenir.
-
-[En marge: Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à
-Andujar.]
-
-Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi
-devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva
-l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander
-le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu
-lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait
-paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et
-cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division
-tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir
-occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la
-deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la
-journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un
-sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était
-pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à
-Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce
-point si important pour la sûreté de l'armée.
-
-Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du
-16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation,
-céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi
-qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une
-attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les
-soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent
-des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on
-allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas
-effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur
-l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant
-loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur
-qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les
-Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de
-leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre
-chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon.
-Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant
-pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des
-hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve
-jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en
-présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le
-Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva;
-mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel
-en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc
-aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés
-de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols,
-infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus
-rare et plus lente que la leur.
-
-[En marge: Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour
-s'y présenter.]
-
-[En marge: Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de
-Reding, est tué entre Menjibar et Baylen.]
-
-Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au
-bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait
-sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de
-l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant
-Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille.
-Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la
-disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac
-de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le
-général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite.
-Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes
-devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques
-centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon
-ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le
-général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir
-trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par
-plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en
-laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert
-s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena,
-et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce
-général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et
-ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe,
-commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena
-l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands
-cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le
-général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson
-où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait
-embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que
-quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée.
-
-Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut
-sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui
-venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de
-les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible
-de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond,
-n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en
-appuyant de ce côté le fer entrerait.
-
-[En marge: Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert,
-croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à
-la Caroline pour les en empêcher.]
-
-Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la
-division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester
-fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque
-sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait
-si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des
-proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les
-reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent
-exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes
-irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar
-fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée
-véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait
-par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces
-indications se joignaient les instructions réitérées du général
-Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen,
-l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles
-qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille
-et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir
-sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait
-sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce
-côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là
-était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix:
-étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de
-sauver!
-
-Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions
-du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les
-renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès,
-n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la
-Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être
-tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le
-premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois
-évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi!
-
-[En marge: Départ du général Dufour le 16 au soir.]
-
-Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions
-qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la
-confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la
-Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on
-domine Menjibar et le Guadalquivir.
-
-[En marge: Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte
-de renvoyer la division Vedel à Baylen.]
-
-Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa
-division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y
-avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que
-deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces
-nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec
-elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets
-insignifiants. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du
-général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût
-quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât
-encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce
-qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général
-Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de
-repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de
-battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin
-où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en
-toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à
-Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel
-lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être
-plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait.
-Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la
-guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées,
-n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la
-Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux!
-
-La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient
-guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours
-grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des
-privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils
-repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la
-marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant
-leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette
-séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen
-que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur
-l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante.
-
-[En marge: Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la
-Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la
-troisième fois.]
-
-Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre
-que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant
-qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa
-bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la
-Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée
-espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette
-nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de
-Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui
-rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu
-insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès
-obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution
-d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une
-fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois,
-quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir,
-il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de
-ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on
-découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien,
-ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le
-moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier
-passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer
-derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il
-n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas
-de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les
-chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure.
-Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le
-poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il
-craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux
-en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui
-corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui
-aggravèrent cruellement les siennes!
-
-[En marge: Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur
-supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.]
-
-[En marge: Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et
-résolution prise d'attaquer Baylen.]
-
-De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la
-Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de
-guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du
-Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des
-officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées
-principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle
-d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de
-sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on
-pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des
-insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur
-quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à
-lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec
-comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une
-manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où
-l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante
-des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur
-résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de
-leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient
-que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer
-un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du
-général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il
-allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de
-clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un
-moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général
-en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on
-attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños
-pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas
-s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la
-veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du
-côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il
-faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la
-responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut
-convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny,
-l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général
-Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant
-Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point
-d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et
-se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au
-moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour
-occuper l'attention des Français à Andujar.
-
-Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis
-que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le
-Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de
-concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du
-général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui
-faisaient face à Andujar. (Voir la carte nº 44.)
-
-[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont
-prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne
-l'exécution de vingt-quatre heures.]
-
-Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque
-attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur
-leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général
-Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont
-d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort
-près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et
-accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Mais le colonel de ce
-régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des
-Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire
-vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef
-Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un
-instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et
-peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher
-sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident,
-par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux
-bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait
-vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se
-concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manoeuvres.
-De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du
-général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la
-complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en
-route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se
-porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18.
-
-Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il
-avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger
-se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à
-emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en
-arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain
-l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration
-de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour
-l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais
-regrettable!
-
-La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là,
-en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et
-Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des
-gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver,
-qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout
-enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec
-impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen,
-soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar.
-Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le
-plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y
-marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée
-jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre
-d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait
-donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à
-Baylen avant les Espagnols.
-
-[En marge: Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19.]
-
-[En marge: Marche de l'armée d'Andujar à Baylen.]
-
-Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et
-croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un
-détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée
-même du 18. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la
-nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir
-sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le
-pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols;
-mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se
-contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain
-temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf
-heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait,
-comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des
-malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la
-mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la
-dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et
-on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à
-peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus malades
-entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le
-moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles,
-faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante;
-elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas
-en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la
-chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se
-mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de
-l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se
-mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une
-retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne
-situation.
-
-Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños,
-mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même
-l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite.
-Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une
-brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière
-et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de
-l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula
-silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la
-tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la
-quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français
-(régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps
-au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron
-accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis
-venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les
-Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les
-bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis
-de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième
-légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant
-2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments
-de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite
-de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la
-garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus
-de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600
-Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en
-sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400
-hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en
-deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de
-beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de
-beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le
-général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que,
-craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en
-avant.
-
-On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle
-d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par
-les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur,
-n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient.
-Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.
-
-[En marge: Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du
-Rumblar.]
-
-[En marge: Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on
-rencontre en avant de Baylen.]
-
-Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent,
-quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et
-dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un
-bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais
-il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi,
-la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là
-que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division
-française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de
-lieue du Rumblar. (Voir la carte nº 44.) Au lieu des avant-postes du
-général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire,
-des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie.
-Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et
-riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs,
-était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne
-serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous
-n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde
-des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté
-par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la
-journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient
-trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée
-placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar,
-et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas,
-nous barrant le chemin de Baylen.
-
-[En marge: L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols,
-débouche dans la plaine de Baylen.]
-
-L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la
-route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la
-brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers,
-d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un
-feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop
-chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de
-son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort,
-l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux,
-tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et
-réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil
-étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert
-arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu
-ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les
-bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à
-abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de
-bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée,
-bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers,
-terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding
-et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une
-artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à
-feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre
-en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que
-le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre
-avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement.
-
-[En marge: Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade
-Chabert.]
-
-[En marge: Arrivée tardive du reste de l'armée française.]
-
-À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient
-la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des
-Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de
-mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces
-de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups
-qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en
-effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien
-servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis
-quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la
-brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade
-Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut
-ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du
-Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général
-Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée.
-C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en
-masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen,
-et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.
-
-Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus
-vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec
-la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant
-de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4
-et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le
-milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces
-démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle
-lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y
-emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux
-et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il
-lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait
-toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait
-plusieurs bataillons dans l'armée ennemie.
-
-[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement
-repoussés par la cavalerie.]
-
-À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour
-nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à
-notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du
-général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon
-de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie
-s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé
-conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et
-d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon
-ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs,
-et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons
-soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus
-sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les
-bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur
-leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux.
-
-La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de
-la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la
-dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne
-le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris
-laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier
-à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés
-de la droite à la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a déjà
-réussi.
-
-[En marge: État de la bataille vers le milieu du jour.]
-
-[En marge: Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses
-de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.]
-
-Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête
-aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le
-général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses
-cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les
-forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les
-Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur
-corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se
-maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le
-brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval,
-exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais
-chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de
-baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles,
-qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur
-d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois
-supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen,
-protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin
-sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos
-soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures
-du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants,
-et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part
-ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les
-courts intervalles d'une horrible lutte.
-
-[En marge: Attaque générale et désespérée sur tout le front de la
-ligne espagnole.]
-
-[En marge: Insuccès de cette tentative générale.]
-
-[En marge: Mort du général Dupré.]
-
-Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si
-prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de
-lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire?
-On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du
-canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la
-Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de
-ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général
-pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses
-troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la
-cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris
-de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirés par le danger,
-conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de
-charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la
-route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et
-de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais
-nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général
-Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le
-mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne
-des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée
-entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur
-l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie
-les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la
-redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré
-s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de
-notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne
-espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des
-canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà,
-toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on
-désespère d'enfoncer. L'infortuné général, après des efforts
-héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre.
-
-[En marge: Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding.]
-
-[En marge: Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du
-général Castaños.]
-
-[En marge: Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter
-avec l'ennemi.]
-
-Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf
-heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés.
-Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les
-compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont,
-désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa
-bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses
-soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple
-des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes
-d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils
-aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de
-nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu
-franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique
-facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de
-Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent
-cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des
-Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons
-d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se
-battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la
-mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils
-désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce
-champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste
-pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y
-voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou
-blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres,
-exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont
-laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans
-toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son
-armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est
-lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et
-il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il
-écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit
-ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un
-comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant
-des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui
-commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces
-détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du
-Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures
-du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ
-envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les
-ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu,
-annonce son approche au général Reding par quelques décharges
-d'artillerie. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés
-dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne,
-les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées
-du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à
-trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général
-Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que
-celle de traiter avec l'ennemi.
-
-[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès
-des généraux Reding et de la Peña.]
-
-Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de
-Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à
-son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding,
-proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette
-triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général
-Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de
-quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le
-général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il
-craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires,
-adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en
-chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu.
-
-[En marge: Trêve de quelques heures accordée par les généraux
-espagnols.]
-
-M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la
-nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour
-l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du
-Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà
-avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña,
-moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions
-espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais
-provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce,
-en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à
-discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Les
-Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur
-laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle
-règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a
-d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar,
-qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est
-chez les uns, le désespoir chez les autres!
-
-M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé
-d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños,
-pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants.
-L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre
-dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque
-insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi
-va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en
-ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur
-s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue
-suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans
-auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant
-à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à
-Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en
-décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de
-vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par
-un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre,
-exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre!
-Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le
-temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune
-souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne
-ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa
-faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était
-jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance!
-On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre
-aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à
-Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne
-serait plus temps!
-
-[En marge: Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de
-Baylen.]
-
-Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel,
-qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule
-aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il
-s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17
-au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18
-pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé,
-disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction,
-le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette
-prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés
-pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas,
-que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer,
-avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances
-dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans
-questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à
-la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car
-ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le
-dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le
-premier sur Baylen. (Voir la carte nº 44.) Mais il avait, par ces
-allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux
-soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le
-chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la
-Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du
-18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les
-vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison
-bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures
-d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la
-sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le
-triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen
-en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en
-partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait
-parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux,
-et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de
-Marengo.
-
-Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout
-avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon
-de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des
-gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que
-celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul
-est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il
-possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse
-entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On
-l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de
-l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours
-invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant
-sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas,
-arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général
-Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17,
-se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux
-heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur
-est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause
-du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À
-chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour
-se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à
-Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le
-combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos.
-Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus
-distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent.
-
-[En marge: Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi,
-quand la bataille était depuis long-temps finie.]
-
-[En marge: Le général Vedel, voulant dégager son général en chef,
-attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les
-ordres qui lui sont apportés.]
-
-Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire,
-profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un
-aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que
-le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce
-qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du
-Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir
-complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est
-point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et
-il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le
-canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence
-de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général
-Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en
-cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles
-sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On
-repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le
-plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen,
-et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu
-arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général
-Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel
-n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole
-pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par
-la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire
-jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont,
-n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses
-ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une
-trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses
-officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est,
-déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne
-lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire
-ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître
-l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes
-marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font
-prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant
-eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se
-trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de
-cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet
-ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au
-combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses
-illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de
-l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est
-qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le
-zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée
-française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion.
-
-Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps
-pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette
-fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue,
-les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la
-nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils
-voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière,
-supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser
-arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait.
-Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta
-d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le
-cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols
-pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa
-gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la
-proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par
-lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux
-général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps
-avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint
-par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta
-ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son
-désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].
-
-[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure,
-fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de
-1808 à 1811.]
-
-On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations
-du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les
-Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit
-comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin.
-Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou
-quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se
-sustenter.
-
-[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.]
-
-[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général
-Castaños.]
-
-Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au
-quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint,
-annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases
-équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen.
-Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre
-général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec
-une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le
-général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son
-influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures
-conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer
-une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord
-la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du
-général en chef, et consentit à se rendre au quartier général
-espagnol.
-
-[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la
-Peña.]
-
-[En marge: Brutales exigences du général espagnol.]
-
-Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route
-d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot
-trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant,
-se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour
-s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que
-toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à
-discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une
-réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour
-l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on
-répondrait dans deux heures.
-
-[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.]
-
-[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.]
-
-Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes
-détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en
-s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses
-soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous
-les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait
-compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais
-presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de
-faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général
-Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut
-les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage
-abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de
-Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur,
-n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de
-vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu
-depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et
-réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec
-leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir
-été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à
-terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu
-besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle
-des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux
-conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et
-soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si
-vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface
-toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé.
-Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils
-eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource
-que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une
-ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et
-ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient
-inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement
-physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle
-faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de
-l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par
-terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs
-armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de
-recommencer un combat à leurs yeux impossible.
-
-[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de
-traiter avec l'état-major espagnol.]
-
-L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale,
-céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce
-qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une
-extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre
-mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général
-Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux
-chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et
-Marescot.
-
-[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.]
-
-Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de
-la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent
-à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait
-auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents
-de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante.
-Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers
-français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine
-général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du
-comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs
-instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les
-divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au
-combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au
-sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général
-Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant
-à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou
-ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les
-généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car
-ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils
-consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les
-divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc
-qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs
-à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa
-situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât
-prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient
-ramenées en France par mer.
-
-[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la
-situation de l'armée française.]
-
-Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses
-prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur
-les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions
-pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel
-et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis
-que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces
-conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises,
-sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait
-procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit
-le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la
-fortune semblait s'acharner sans pitié. Le général Castaños reçut un
-pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de
-Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des
-instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse
-nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à
-Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet,
-on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait
-ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et,
-en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général
-Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il
-rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard
-faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien
-qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir
-l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des
-Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de
-concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se
-seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation
-que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et
-ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait
-donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de
-l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir
-les affaires du nouveau roi.
-
-[En marge: Conditions définitivement imposées.]
-
-[En marge: Article déshonorant relatif à la visite du sac des
-soldats.]
-
-Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la
-capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois
-divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général
-Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois
-dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les
-généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de
-parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition
-actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint,
-mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la
-lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il
-venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les
-premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en
-fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de
-nouvelles bases. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou
-resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour
-seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne
-déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les
-leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et
-Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et
-qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais.
-Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs
-obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient
-leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt
-de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de
-s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif
-débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais
-des généraux français n'auraient dû souscrire. M. de Castaños,
-toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui
-il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer
-que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils
-emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se
-jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes
-cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour
-l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut
-consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21.
-
-[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.]
-
-Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se
-discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu
-des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine
-Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les
-intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Lorsque, le 20
-au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé
-à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et
-il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du
-lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers
-le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si
-celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le
-général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas
-sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de
-celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait
-droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et
-l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le
-capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des
-affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que
-dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en
-abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en
-mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en
-s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le
-général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était
-possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine
-ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée,
-une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être
-même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux
-négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel.
-
-C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au
-lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français,
-qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de
-reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été
-battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein
-d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté
-en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre
-des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès
-du général Dupont.
-
-[En marge: Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par
-le général Dupont.]
-
-Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les
-trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger
-définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité,
-et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour
-rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à
-tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au
-général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et
-la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les
-deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes
-sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de
-doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur
-retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de
-cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général
-Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de
-l'autre moitié.
-
-[En marge: Commencement de retraite du général Vedel.]
-
-Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général
-Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le
-triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se
-retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les
-ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en
-mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles
-allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents
-écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de
-Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes
-destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer
-d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé
-au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les
-dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des
-autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui
-bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le
-chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la
-Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à
-Sainte-Hélène.
-
-[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la
-division Vedel.]
-
-[En marge: Sur les instances de ses officiers, le général Dupont
-envoie un contre-ordre à la division Vedel.]
-
-Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à
-Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la
-Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On
-prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation
-fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors
-d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient
-pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six
-heures sans cesse manoeuvré autour de la division Barbou, pour
-l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une
-infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni
-vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais
-aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux,
-devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait
-exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six
-mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un
-abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le
-corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors
-jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce
-noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé.
-Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter
-la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer
-l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs
-espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace
-militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus
-terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient
-pas dans leur première position. La réponse était facile, car que
-pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire
-prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait
-répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on
-répond à des assassins. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes,
-l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on
-l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire
-massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement
-battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause
-véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à
-ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un
-contre-ordre formel au général Vedel.
-
-[En marge: Retour à Baylen de la division Vedel.]
-
-Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division
-Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher
-après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel
-responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer.
-Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette
-situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs
-frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne
-voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes
-isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout
-entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres,
-et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de
-Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à
-partager le sort de la division Barbou.
-
-[En marge: Désespoir du général Dupont en signant la capitulation de
-Baylen.]
-
-Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation
-au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Le
-malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par
-ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si
-faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas
-de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie.
-Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen!
-Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le
-frappèrent d'une condamnation flétrissante!
-
-[En marge: Horribles souffrances de l'armée pendant les négociations.]
-
-[En marge: On finit par lui accorder quelques vivres.]
-
-La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle
-négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on
-n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au
-soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. Ils ne
-s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en
-trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois
-jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants,
-n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif.
-
-[En marge: Honorable conduite du général Castaños.]
-
-La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder
-des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui
-préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on
-l'est quand le coeur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un
-triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une
-véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui
-dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la
-franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas
-d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national.
-Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès.
-Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous
-oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont
-odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous
-rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et
-les deux nations seront à jamais réconciliées.»--
-
-[En marge: L'armée française défilant devant l'armée espagnole.]
-
-Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur
-coeur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur
-abaissement actuel à leurs triomphes passés. Mais il y avait dans le
-nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens
-de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils
-étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent
-pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la
-division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta
-de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme.
-
-[En marge: Atroce conduite du peuple espagnol à l'égard des Français.]
-
-[En marge: Violation de la capitulation de Baylen.]
-
-On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers
-San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France
-sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes
-villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs
-populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de
-Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces
-localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux
-Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la
-guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre
-de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de
-pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les
-enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure,
-les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique
-désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles
-représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient
-sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les
-continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les
-faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en
-plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des
-traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes
-rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner,
-sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais
-bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville,
-gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait
-refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les
-Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers
-prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. L'une
-des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré
-d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison
-fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour
-nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par
-mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand
-intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général
-Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit
-des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes,
-consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines
-et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation
-espagnole.
-
-[En marge: Massacre des prisonniers français à Lebrija.]
-
-[En marge: Pillage du bagage des officiers français au port
-Sainte-Marie.]
-
-À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était
-l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont
-douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les
-généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes,
-pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de
-s'être ainsi isolés. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie
-avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se
-contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on,
-toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et
-les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent
-pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que
-ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos
-généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11
-ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes,
-c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le
-résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être
-égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant
-dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers
-jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres
-rigueurs non moins impitoyables.
-
-[En marge: Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse
-capitulation de Baylen.]
-
-Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans
-notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui
-d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du
-malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable
-événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons
-chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa
-l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans,
-toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal
-d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction
-à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première
-faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par
-les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle
-toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se
-contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue,
-en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son
-erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute
-militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le
-général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de
-la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de
-manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce
-qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après
-avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut
-une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il
-le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de
-n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour
-de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en
-ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de
-faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis
-enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop
-cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le
-16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen
-découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que
-très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour
-à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune
-précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la
-Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire
-perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute
-des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la
-capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de
-bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la
-négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux
-espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis
-qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le
-courage moral et le courage physique sont deux qualités fort
-différentes.
-
-[Note 7: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions
-toutes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens,
-et appuyés de plus sur des autorités irréfragables, Napoléon et
-Berthier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les
-opérations militaires du général Dupont, ne sont que la pensée de
-Napoléon et de Berthier, dégagée, pour le premier des questions qu'il
-fit adresser par le procureur général aux accusés, et pour le second
-du discours qu'il prononça dans la procédure.]
-
-Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position
-militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en
-changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel,
-démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes
-du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la
-calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena
-tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide
-calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de
-maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille
-francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien
-traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes
-les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et
-il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre
-excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans
-lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade.
-Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés,
-et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre
-cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le
-général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas
-l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était
-malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats
-étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs
-s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on
-sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur
-lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut
-pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans
-l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes
-la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car
-certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir
-pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée
-française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais
-pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur
-le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une
-affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus
-éclatant de cette époque extraordinaire[8].
-
-[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le
-dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les
-malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les
-préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit,
-après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas
-porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces
-documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et
-concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à
-l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles
-d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent
-l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette
-campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est
-pas le moins important de ces documents, la correspondance du général
-Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite
-contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon
-voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous
-les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage
-et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son coeur, qui
-eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un
-Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de
-l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial
-prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de
-comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations,
-prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois
-exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés,
-l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie
-d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales).
-Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur
-(et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen),
-il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois
-exemplaires à la Chancellerie, _pour être statué ultérieurement_ sur
-la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la
-Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était
-resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par
-l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve
-complètement éclairci, qui contient la justification du général
-Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si
-on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun
-des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare
-supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres
-personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent
-pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai
-que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait
-souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait dès lors
-les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand
-coeur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des
-circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai
-rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce
-récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment
-d'impartialité.]
-
-[En marge: Effet produit à Madrid par la capitulation de Baylen.]
-
-[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la
-destruction de l'armée d'Andalousie.]
-
-[En marge: Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée
-d'Andalousie.]
-
-La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid
-depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille
-hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y
-répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des
-Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en
-poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys
-lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de
-Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était
-Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient
-ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté
-ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se
-fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que
-nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient
-été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt
-mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas
-d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant
-tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était
-évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant
-la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe
-imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche
-qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur
-Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les
-troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que
-les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient
-les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les
-malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises
-elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les
-troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville,
-de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort
-encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer
-que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde
-impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû
-donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des
-troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un
-général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu
-battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les
-vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à
-se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une
-grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était
-possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette
-capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi
-du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de
-Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il
-fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route
-de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade
-Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la
-connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée
-de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et
-43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze
-vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort
-de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se
-battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières
-aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles
-placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes.
-Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens
-régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général
-Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On
-pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre
-Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme
-probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux
-régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de
-Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet
-moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en
-était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative,
-et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté
-au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait
-réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal
-Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général
-Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore
-80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une
-pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque
-instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés
-par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le
-répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de
-guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était
-frère de Napoléon[9].
-
-[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit.
-J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il
-restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour
-continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de
-l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette
-opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je
-viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on
-aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés
-dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne.
-Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait
-naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux
-préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille
-hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait
-à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de
-ravages.]
-
-[En marge: Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter
-Madrid.]
-
-Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le
-maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant
-son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des
-forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui
-assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser
-Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés
-qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne
-n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. La joie des
-Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre,
-la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause,
-l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des
-généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au
-milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler
-profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution
-de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il
-aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car
-le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait,
-les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des
-alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à
-Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de
-Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et
-Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des
-Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore
-d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance,
-n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais
-Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel
-qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle
-avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut,
-elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment,
-l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de
-Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion
-cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de
-l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne.
-
-[En marge: Conduite du général Savary à Madrid, et ses conseils au roi
-Joseph.]
-
-Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph,
-n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de
-son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait
-le système des exécutions militaires, de l'application à bien
-entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la
-soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux
-volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux
-ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser
-en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée
-à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble
-de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde.
-Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal
-Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui
-était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la
-mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant
-Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins.
-Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le
-général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de
-partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour
-Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès
-qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En
-attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les
-jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté
-des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop
-heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la
-responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il
-le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général
-Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux
-monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille
-hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même
-le conseil de se retirer au plus tôt.--Et que dira l'Empereur? demanda
-cependant Joseph avec inquiétude.--L'Empereur grondera, repartit le
-général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne
-tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à
-lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de
-Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien
-concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive,
-l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours
-nécessaires.--
-
-[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.]
-
-[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des
-Français.]
-
-Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le
-général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid.
-Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un
-immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait
-commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands
-efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans
-délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait
-encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraite des
-Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et
-les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette
-retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs
-charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y
-mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile
-aux Français. Le transport des blessés, des malades, des
-administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea
-plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes.
-
-[En marge: Août 1808.]
-
-Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti
-un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph,
-MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le
-dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la
-France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas
-adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur
-obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre
-de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait
-honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français
-qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que
-s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la
-permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une
-cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux
-d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui
-avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française,
-c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point
-Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero,
-traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait
-beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme
-dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait
-tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment,
-et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui
-suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de
-cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille
-individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à
-cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait
-ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils
-disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de
-se faire servir dans sa retraite.
-
-[En marge: Sortie de Madrid le 2 août.]
-
-Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun
-témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de
-respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute
-naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur
-aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se
-disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette
-retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le
-peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées
-qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par
-l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient
-plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en
-se retirant de Madrid.
-
-[En marge: L'armée se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.]
-
-[En marge: Sentiments qui éclatent pendant cette retraite.]
-
-L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra,
-Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa
-route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en
-plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit
-beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence
-qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des
-sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à
-empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu'à
-blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait
-s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols,
-qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la
-désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les
-généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec
-l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les
-chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez
-toutes les populations traversées.
-
-[En marge: Le mouvement rétrograde poussé jusqu'à Miranda.]
-
-Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas,
-ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir
-encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les
-provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne
-de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient
-ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener
-le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre
-inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre
-Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès.
-Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant,
-outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du
-maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les
-réserves de Bayonne.
-
-[En marge: Opérations devant Saragosse.]
-
-[En marge: Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette
-ville.]
-
-Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que
-d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant
-Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre
-avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville
-opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement
-combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à
-se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si
-malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même
-bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17
-mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour
-abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été
-transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de
-camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement
-ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures
-dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui
-servaient d'appui. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante
-bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur
-la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la
-muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu
-de son étendue. (Voir la carte nº 45.) À gauche et à droite de ce
-couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer
-pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_,
-espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la
-ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en
-possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant
-réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches
-ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut
-furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général
-Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la
-muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui
-n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une
-enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues
-barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au
-delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles
-dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse,
-pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle
-de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle
-se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de
-Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_,
-but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de
-canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur,
-enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon,
-tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le
-_Cosso_, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur
-leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres
-soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire
-brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les
-débusquer avant de s'établir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se
-battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se
-vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait
-essuyé le feu.
-
-La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle,
-c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré
-d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient
-logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché.
-Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur,
-mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre terminée, on s'était
-mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison,
-pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes
-qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et
-ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un
-acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se
-répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y
-chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont
-ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues.
-Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil
-de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie
-dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux,
-la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat,
-soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient
-soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient
-pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut
-attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile
-conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup
-d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier
-et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le
-second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions
-environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents
-morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e
-et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la
-fusillade d'Eylau.
-
-Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure,
-reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette,
-qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons,
-barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et
-aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la
-sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville
-espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes.
-
-[En marge: La conquête de Saragosse abandonnée par suite de la
-retraite des Français sur le haut Èbre.]
-
-[En marge: Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela.]
-
-C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de
-l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos
-généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de
-sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient
-acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à
-Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée
-française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés,
-puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua
-le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la
-tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant
-des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré
-l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et
-des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns
-anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase
-campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols
-qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.
-
-[En marge: Opérations en Catalogne.]
-
-En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de
-Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer
-l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec
-Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce
-côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir
-au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de
-donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la
-tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich
-sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une
-des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le
-tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la
-nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à
-la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare
-qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait
-espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés
-d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y
-pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux
-soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant
-d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré
-dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit
-à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne
-lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec
-le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières,
-sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier,
-ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite
-garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en
-suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus
-loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets,
-déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos
-jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards
-habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi
-éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du
-général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière,
-attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux
-ordres.
-
-[Note 10: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le
-chamois s'appelle izard.]
-
-[En marge: Situation générale des Français en Espagne au mois d'août
-1808.]
-
-Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne
-que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si
-facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir
-laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet
-échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque
-achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos
-corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper,
-celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par
-d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant
-en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.
-
-[En marge: Événements de Portugal.]
-
-Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de
-laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes:
-c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant
-la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute
-l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en
-faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au
-midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant
-toutes les communications.
-
-[En marge: La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.]
-
-[En marge: Désarmement par les Français des troupes espagnoles du
-Portugal.]
-
-Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols,
-suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir
-remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure,
-de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française.
-Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à
-déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général
-Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne,
-sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre
-de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait
-envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours,
-devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses
-difficultés. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois
-ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il
-l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant
-sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle
-fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de
-cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers
-l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur
-poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner
-Badajoz.
-
-[En marge: Le général Junot place sur des bâtiments, au milieu du
-Tage, les soldats espagnols désarmés.]
-
-Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de
-bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du
-canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols
-privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur
-était nécessaire.
-
-[En marge: Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par
-la crainte.]
-
-Tandis qu'on en agissait ainsi à Lisbonne avec la division Caraffa, la
-division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe
-française ne contenait à Oporto, s'était soulevée, avait fait
-prisonnier le général français Quesnel avec tout son état-major, et
-avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le général Blake, en
-appelant les Portugais aux armes. Ce n'était pas l'envie de
-s'insurger qui manquait à ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis
-des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en détestent
-d'autres. À la vue des Français, ils avaient bien senti qu'ils étaient
-de cette race de Maures chrétiens, qui habitent la Péninsule, et
-haïssent tout ce qui est au delà. Ils n'auraient pas demandé mieux que
-de s'insurger; mais devant l'armée française ils ne l'avaient point
-osé, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait
-contribué à leur rendre cette soumission moins pénible. Mais en
-apprenant le soulèvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols
-qu'ils avaient vaincu les Français, ils avaient conçu naturellement le
-désir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la
-vue de leurs vieux alliés les Anglais, alliés et tyrans à la fois,
-pour déterminer parmi eux une insurrection générale.
-
-L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistère au
-cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant à
-distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un
-convoi apportât enfin une armée anglaise. Lisbonne, que contenait le
-général Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait guère se
-permettre un soulèvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les
-sentiments portugais dans le coeur, et, en outre, le chagrin de ne
-plus voir les Anglais dans son port, Oporto était prêt à éclater au
-premier signal de l'Angleterre.
-
-[En marge: Situation de l'armée française.]
-
-Le brave général Junot sentait tout ce que cette situation avait de
-grave. Au moment où le général Dupont succombait, il y avait un mois
-qu'il était sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais
-ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui
-enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un
-courrier. Le bruit de l'événement de Baylen, transmis par
-l'enthousiasme espagnol à la haine portugaise, se répandit en Portugal
-avec une promptitude incroyable, et y causa une émotion
-extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique
-antérieure de beaucoup au désastre de Baylen, n'était pas encore
-connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et
-reste sans écho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus,
-et ce fait heureux, qu'on devait bientôt apprendre, allait devenir,
-comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats.
-Quoique jeunes, ils s'étaient déjà aguerris par une difficile marche
-en Portugal. Ils s'étaient reposés, réorganisés, instruits,
-acclimatés, et présentaient le plus bel aspect. Entrés au nombre de 23
-mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, après
-leur désastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille,
-très en état de soutenir l'honneur des armes françaises avant de se
-rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute
-la Péninsule l'attentat de Bayonne.
-
-[En marge: Conseil de guerre tenu par les généraux français dans
-lequel on arrête la conduite à suivre.]
-
-Le général Junot, se voyant si loin de France, enfermé entre
-l'insurrection espagnole qui s'annonçait victorieuse, et la mer qui se
-montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur
-ses dangers; mais il était intelligent et brave, et il était résolu à
-se conduire de manière à obtenir l'approbation de Napoléon. Il tint un
-conseil de guerre, et dans ce conseil, composé de généraux élevés à
-l'école de Napoléon, les résolutions furent conformes aux vrais
-principes de la guerre. Malheureusement, si on reconnut en théorie les
-vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la
-vigueur et la précision que le maître seul savait y apporter.
-Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se réunir en
-masse à Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de
-jeter à la mer le premier débarquement de troupes anglaises, était
-naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il
-fut donc résolu qu'on évacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra,
-toutes les parties enfin où l'on avait des troupes, sauf les deux
-places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de
-Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre
-Lisbonne et Abrantès. La résolution était bonne, mais pas assez
-complète, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4 à 5
-mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce
-qu'il faudrait à Lisbonne même, on pourrait bien n'avoir pas plus de
-10 ou 12 mille soldats à opposer à un débarquement, tandis qu'on
-aurait dû s'en réserver 15 ou 18 mille pour une action décisive.
-
-[En marge: Mauvais sentiments de l'amiral russe Siniavin, refusant au
-général Junot toute espèce de concours.]
-
-On avait auprès de soi un allié qui aurait pu rendre de grands
-services, c'était l'amiral russe Siniavin avec sa flotte montée par
-des matelots, marins médiocres, mais soldats excellents. S'il avait
-embrassé franchement la cause commune, il lui aurait été facile de
-garder Lisbonne à lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre
-mille Français de plus. Mais il persistait, comme il l'avait déjà
-fait, à se conduire en Russe passionné pour l'Angleterre, plein de
-haine pour la France, et tout disposé à ouvrir les bras à l'ennemi. Il
-répondait froidement ou négativement à toutes les demandes de concours
-qu'on lui adressait, quoiqu'il fût, par sa position au milieu du Tage,
-encore plus obligé d'en défendre l'entrée que Junot lui-même. C'était
-pour celui-ci une grave difficulté, surtout ayant à contenir une
-population hostile de trois cent mille âmes, dans laquelle vingt mille
-montagnards de la Galice, exerçant comme les Savoyards ou les
-Auvergnats à Paris le métier d'hommes de peine, montraient des
-dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme à Lisbonne se
-trouvait le principal établissement de l'armée française, Junot
-espérait, avec les dépôts, les malades, les gardiens du matériel,
-imposer à la mauvaise volonté de la capitale. Il ordonna au général
-Loison de quitter Almeida avec sa division, au général Kellermann de
-quitter Elvas avec la sienne, sauf à laisser une garnison dans ces
-deux places. Son projet était, une fois ces deux divisions rentrées,
-de tenir une masse toujours prête à agir sur le littoral contre
-l'armée anglaise, dont on annonçait le prochain débarquement.
-
-[En marge: Évacuation d'Almeida par le général Loison, d'Elvas par le
-général Kellermann.]
-
-Déjà l'insurrection, quoique n'ayant pas encore éclaté, couvait
-sourdement en Portugal, et il était presque impossible de faire
-arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au général
-Kellermann, et surtout au général Loison, plus difficile à rejoindre
-que le général Kellermann, à cause de l'éloignement de la province
-qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis à temps. Le général
-Loison, au moment de partir, était déjà entouré d'insurgés qu'avait
-gagnés la contagion de l'insurrection espagnole. Les prêtres, non
-moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'étaient mis à la tête des
-paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre
-qui se pratiquait alors dans toute la Péninsule, c'est-à-dire
-barricadant l'entrée des villages, dérobant les vivres, et massacrant
-les malades, les blessés ou les traînards. Mais le général Loison
-était aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans
-les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables
-de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et
-de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le
-nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrantès et Lisbonne. Il eut
-plusieurs fois à passer sur le corps des révoltés et à les punir
-sévèrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les
-chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin à Abrantès,
-n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pénible
-et le plus périlleux.
-
-Le général Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Déjà,
-au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrémadure, les
-Algarves et l'Alentejo avaient commencé à s'agiter. Le général
-Kellermann envoya des détachements dans divers sens, à Béja notamment,
-où il fit une exécution sévère, parvint à contenir les révoltés, puis
-laissa à Elvas, comme le général Loison à Almeida, tout ce qui était
-le moins capable de marcher par les chaleurs étouffantes de juillet,
-et il rentra sans obstacle à Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y
-avait plus dès lors de troupes françaises qu'à Almeida, Elvas,
-Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs.
-
-[En marge: Annonce de la prochaine arrivée d'une armée anglaise.]
-
-De toutes parts en effet on annonçait comme certaine l'arrivée d'une
-armée britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile,
-venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir
-Charles Cotton avait plusieurs fois touché au rivage, parlementé
-tantôt à l'embouchure du Tage, tantôt à celle du Douro, et partout
-promis un débarquement prochain. La connaissance survenue en même
-temps du désastre du général Dupont fut pour les esprits un dernier
-stimulant, et en un clin d'oeil le Portugal, qui ne s'était encore
-révolté que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho
-jusqu'aux Algarves.
-
-[En marge: Insurrection d'Oporto et de plusieurs provinces.]
-
-C'est à Oporto que l'incendie éclata d'abord. On y chargeait du pain
-pour un détachement de troupes françaises. Le peuple à cette vue
-s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute
-la ville fut debout. L'évêque se mit à la tête de l'insurrection, et
-le drapeau portugais fut relevé partout aux cris de _Vive le prince
-régent_! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se
-communiquer à Lisbonne même, traversa le Tage, se répandit dans
-l'Alentejo, et vint se réunir au feu qui s'était une seconde fois
-allumé vers Elvas, par le contact avec l'Estrémadure. À Oporto, on
-était entré en communication ouverte avec les Anglais; à Elvas, on
-entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps
-de ceux-ci, composé de troupes régulières, s'avança même de Badajoz
-jusqu'à Evora, pour servir d'appui à l'insurrection portugaise.
-
-Junot, qui était vif et entreprenant, céda malheureusement au désir de
-réprimer l'insurrection partout où elle se montrait. Il fit partir le
-général Loison avec sa division pour disperser les insurgés de
-l'Alentejo, qui se trouvaient aux environs d'Evora. Il dirigea le
-général Margaron avec de la cavalerie sur un rassemblement qui venait
-de Coimbre vers Lisbonne. Il eût bien mieux valu dans cette saison
-brûlante tenir ses troupes fraîches et reposées autour de Lisbonne,
-que d'en diminuer le nombre par le feu et la fatigue, pour réprimer
-des séditions aussi promptes à renaître quand on avait disparu, qu'à
-se soumettre quand on marchait sur elles.
-
-[En marge: Répression du mouvement insurrectionnel de Coimbre et
-d'Evora.]
-
-Le général Margaron n'eut qu'à paraître avec sa cavalerie pour
-disperser et sabrer les quelques centaines d'insurgés rassemblés du
-côté de Coimbre. Quant au général Loison, il lui fallut traverser tout
-l'Alentejo pour joindre l'insurrection de cette province réunie auprès
-d'Evora, et appuyée par un corps de troupes espagnoles. Après une
-marche difficile et fatigante, il arriva devant Evora, et y trouva en
-bataille les Espagnols et les Portugais. Il les aborda par le flanc,
-les culbuta, leur prit leur artillerie, et en tua un bon nombre. Les
-portes d'Evora ayant été fermées, il escalada les murailles, entra
-dans la ville, et la saccagea. En quelques jours les Espagnols furent
-renvoyés chez eux, et les Portugais ramenés à une obéissance
-momentanée. Les soldats étaient chargés de butin, mais épuisés de
-fatigue, et avaient à rebrousser chemin vers Lisbonne par une chaleur
-accablante.
-
-[En marge: Expédition anglaise dirigée vers le Portugal.]
-
-[En marge: Concentration de toutes les forces britanniques vers la
-Péninsule dès le commencement de l'insurrection espagnole.]
-
-[En marge: Avantages que la péninsule présentait aux Anglais pour la
-guerre de terre.]
-
-Cependant les Anglais, tant de fois annoncés, paraissaient enfin. Dès
-l'insurrection des Asturies, et l'envoi de deux émissaires à Londres
-pour y faire connaître le soulèvement des Espagnes, le gouvernement
-anglais avait été averti de l'occasion imprévue qui s'offrait à lui de
-multiplier nos embarras, et de soulever contre nous les résistances
-les plus opiniâtres. Le ministère Canning-Castlereagh avait
-naturellement résolu de porter tous ses efforts vers la Péninsule, et
-d'y susciter dans de plus vastes proportions, et d'une manière bien
-autrement durable, les obstacles qu'il nous avait un moment suscités
-dans les Calabres. L'ordre fut envoyé à toutes les forces britanniques
-de terre et de mer, répandues dans la Méditerranée, le golfe de
-Gascogne, la Manche, la Baltique, de concourir vers cet unique but.
-Des chargements d'armes, des envois d'argent, furent dirigés vers les
-côtes d'Espagne et de Portugal. Toutes les troupes dont l'expédition
-de Boulogne avait motivé l'organisation, et dont une partie venait de
-se signaler à Copenhague, furent destinées à opérer sur ce nouveau
-champ de bataille. Il était impossible en effet d'en offrir à
-l'Angleterre un mieux choisi, et plus commode pour elle. Avec un bon
-vent, on pouvait en quatre jours se transporter des côtes d'Angleterre
-au cap Finistère, aux baies de la Corogne et de Vigo, aux bouches du
-Douro ou du Tage. L'immense marine anglaise, croisant sans cesse
-autour de cette ceinture de côtes, pouvait toujours y approvisionner
-une armée de vivres et de munitions, tandis que les adversaires de
-cette armée sur un sol à demi sauvage, dépourvu de routes, devaient
-avoir la plus grande peine à se nourrir. Les lourds et solides
-bataillons britanniques, débarqués dans les golfes nombreux de la
-Péninsule, mettant pied à terre dans des postes bien retranchés,
-s'avançant hardiment si l'on remportait un succès, rétrogradant
-promptement si l'on essuyait un revers, pour gagner cette mer qui
-était leur appui, leur refuge, leur dépôt de vivres et de munitions,
-tour à tour soutenant en cas d'offensive les agiles Espagnols contre
-le choc impétueux de l'armée française, ou bien les laissant en cas de
-retraite s'en tirer comme ils pourraient, par la dispersion ou une
-soumission momentanée, recommençant enfin cette manoeuvre sans se
-lasser, jusqu'à ce que la puissance française succombât d'épuisement,
-les bataillons britanniques allaient faire, disons-nous, la seule
-guerre qui leur convînt, et qui pût leur réussir sur le continent.
-
-[En marge: Forces britanniques réunies sur les côtes de Portugal.]
-
-[En marge: Première apparition sur le théâtre des guerres européennes
-de sir Arthur Wellesley.]
-
-Tous les ordres pour une grande expédition furent donnés avec une
-extrême promptitude. Cinq mille hommes sous le général Spencer, venus
-d'Égypte en Sicile, avaient été transportés à Gibraltar, de Gibraltar
-à Cadix, où les Espagnols, se faisant un scrupule de les recevoir,
-avaient ajourné l'acceptation de leurs services. Ces cinq mille
-Anglais, refusés à Cadix, avaient été débarqués aux bouches de la
-Guadiana, sur le territoire du Portugal, attendant le moment favorable
-pour agir. Dix mille hommes se trouvaient à Cork en Irlande. Ils
-furent immédiatement embarqués sur une flottille escortée de plusieurs
-vaisseaux de ligne; on leur donna pour chef un officier qui s'était
-déjà fait connaître dans l'Inde, et qui venait de rendre de grands
-services au général Cathcart devant Copenhague: c'était sir Arthur
-Wellesley, célèbre depuis par sa bonne fortune autant que par ses
-grandes qualités militaires, sous le titre de duc de Wellington. Il
-avait pour instructions de faire voile vers la Corogne, d'offrir aux
-Espagnols des Asturies et de la Galice le concours des forces
-anglaises, et partout enfin de s'employer contre les Français autant
-qu'il le pourrait. Le général Spencer avait ordre de venir se placer
-sous son commandement dès qu'il en serait requis. Sir Arthur Wellesley
-allait donc se voir à la tête de 15 mille hommes. Mais ces troupes
-n'étaient qu'une partie de celles qu'on destinait à la Péninsule. Cinq
-mille hommes sous les généraux Anstruther et Ackland se trouvaient à
-Ramsgate et Harwich. Des bâtiments de transport étaient déjà dirigés
-sur ces points d'embarquement pour les conduire auprès de sir Arthur
-Wellesley. Grâce à la proximité des lieux et aux vastes moyens de la
-marine anglaise, c'était une opération de dix à douze jours que de
-rassembler toutes ces forces en un même endroit. Enfin sir John Moore,
-revenant de la Baltique avec 11 mille hommes de troupes, devait être
-acheminé prochainement vers le point que les généraux anglais auraient
-désigné sur les côtes de la Péninsule pour y opérer une concentration
-générale.
-
-[En marge: Commandement provisoire attribué à sir Arthur Wellesley.]
-
-Cette force de 30 mille hommes environ une fois réunie, on n'avait pas
-cru pouvoir la mettre tout entière sous les ordres de sir Arthur
-Wellesley, trop jeune encore d âge et de renommée pour commander à une
-armée qui, aux yeux des Anglais, pouvait passer pour très-considérable;
-et on en avait attribué le commandement supérieur à sir Hew Dalrymple,
-gouverneur actuel de Gibraltar, lequel devait avoir au-dessous de lui
-sir Henri Burrard pour chef d'état-major. En attendant la réunion de
-toutes ces troupes, et l'arrivée de sir Hew Dalrymple, sir Arthur
-Wellesley devait diriger les premières opérations à la tête des 10 mille
-hommes partis de Cork, et des 5 mille débarqués sur le rivage des
-Algarves. L'amiral sir Charles Cotton, commandant les forces navales de
-l'Angleterre dans ces mers, avait ordre de seconder tous les mouvements
-des armées.
-
-Embarquées le 12 juillet, les troupes anglaises de Cork étaient le 20
-devant la Corogne, et montraient aux Espagnols, enchantés de se voir
-si bien soutenus, une immense flottille. La vue de cette force
-considérable, qui en présageait beaucoup d'autres, les avait consolés
-un peu de la défaite des généraux Blake et de la Cuesta à Rio-Seco, et
-leur avait fait concevoir de nouvelles et grandes espérances de la
-lutte engagée contre Napoléon. Toutefois ils n'avaient pas plus voulu
-que les Andalous recevoir les troupes anglaises sur leur sol, si près
-surtout de l'arsenal du Ferrol. Ils avaient donc accepté des armes en
-quantité, de l'argent pour une somme de 500 mille livres sterling (12
-millions et demi de francs), mais ils avaient engagé les Anglais à
-tourner leurs efforts vers le Portugal, qu'il n'importait pas moins
-d'enlever aux Français que l'Espagne elle-même.
-
-[En marge: D'après le désir des Espagnols les forces anglaises sont
-dirigées sur Oporto plutôt que sur la Corogne.]
-
-Sir Arthur Wellesley s'était aussitôt transporté à Oporto, où il avait
-été reçu avec une joie extrême, car les commerçants portugais, ne
-vivant que de leurs relations commerciales avec les Anglais, sentaient
-à leur aspect leurs intérêts aussi satisfaits que leurs passions. Dès
-cet instant, l'action de l'armée britannique avait été décidément
-dirigée vers le Portugal. Cette résolution, qui convenait aux
-Espagnols, toujours ombrageux vis-à-vis de l'étranger, convenait aussi
-aux Anglais, lesquels devaient désirer avant tout la délivrance du
-Portugal; et elle servait à un même degré la cause commune, le but de
-la nouvelle coalition étant de chasser les Français de la Péninsule
-tout entière. Restait à savoir quelle partie du Portugal on choisirait
-pour y aborder en présence de l'armée française, sans courir la chance
-d'être brusquement jeté à la mer.
-
-[En marge: Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme
-point de débarquement.]
-
-Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro à
-celles du Tage, et se rendit de sa personne auprès de sir Charles
-Cotton, devant le Tage même, pour concerter avec lui son plan de
-débarquement. Mettre pied à terre à l'entrée du Tage avait l'avantage
-de débarquer bien près du but, puisque Lisbonne est à deux lieues, et
-on pouvait de plus donner à la nombreuse population de cette capitale
-une impulsion telle, que les Français ne tiendraient pas devant la
-commotion qui en résulterait, car ils étaient 15 mille au plus, en
-comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis.
-Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment où une
-armée anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-être en finirait-on
-dans une seule journée. Mais les Français occupaient tous les forts;
-ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la côte,
-à droite et à gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, exposée au
-ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux
-Français une partie de l'armée anglaise, avant que l'autre partie eût
-achevé son débarquement. C'était d'ailleurs mettre pied à terre bien
-près d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'était pas encore
-habitué à braver et à combattre.
-
-[En marge: Plan de campagne de sir Arthur Wellesley.]
-
-Par toutes ces considérations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir
-Charles Cotton, résolut de débarquer entre Oporto et Lisbonne, à
-l'embouchure du Mondego, près d'une baie assez commode que domine le
-fort de Figuera, lequel n'était pas occupé par les Français. Le choix
-de ce point, placé à une certaine distance de Lisbonne, donnait à sir
-Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Français
-pussent venir à sa rencontre, d'attendre le corps du général Spencer
-qu'il avait mandé auprès de lui, et, une fois descendu sur le sol du
-Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant
-la côte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Les
-Français, qu'il savait forts tout au plus de 20 à 22 mille hommes,
-ayant plusieurs places à garder, surtout la capitale, ne pourraient
-jamais marcher contre lui avec plus de 10 à 12 mille; et en longeant
-toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au
-besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter
-quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew
-Dalrymple appelé prochainement à le remplacer, il était impatient
-d'avoir exécuté quelque chose de brillant, avant de passer sous un
-commandement supérieur. Ces résolutions étaient parfaitement sages, et
-dénotaient chez le général anglais les qualités que sa carrière révéla
-bientôt, le bon sens et la fermeté, les premières de toutes après le
-génie.
-
-[En marge: Débarquement des troupes anglaises, le 1er août, aux
-bouches du Mondego.]
-
-[En marge: Jonction des troupes du général Spencer avec celles de sir
-Arthur Wellesley.]
-
-[En marge: Caractère de l'armée anglaise.]
-
-Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette
-mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs
-fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou
-six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à
-terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui
-suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du
-général Spencer arrivait au même mouillage. Avant d'avoir reçu les
-ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du
-désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses
-efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans
-l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes
-françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le
-rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son
-débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur
-Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ
-14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et
-d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la
-condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant
-d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais
-c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de
-l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes
-de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute
-leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les
-bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du
-mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger
-avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur
-et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant
-avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est
-peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide,
-presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux
-seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à
-marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte
-qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot,
-il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat
-français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition
-à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le
-soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu
-étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il
-fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher,
-à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se
-heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes
-positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se
-conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre
-qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des
-soldats de l'Angleterre.
-
-[En marge: Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commencé le 8 août, en
-suivant le littoral.]
-
-[En marge: Difficultés entre les Anglais et les Portugais.]
-
-Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de
-manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens
-de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée
-portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant
-toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq
-ou six mille hommes, sous le général Freyre. Sir Arthur Wellesley
-aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais
-ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général
-anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de
-trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des
-auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au
-premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de
-l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne
-voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée
-britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette
-prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir
-pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en
-abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur
-donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux
-pour leur servir d'éclaireurs.
-
-[Note 11: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa
-correspondance avec le cabinet britannique, récemment imprimée en
-Angleterre, comme on sait, et présentant un ensemble de documents
-aussi précieux qu'intéressants.]
-
-[En marge: En apprenant le débarquement des Anglais, Junot prend la
-résolution de marcher droit à eux.]
-
-À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal
-dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le
-débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de
-courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ,
-retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance
-secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même
-que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des
-Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre
-un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la
-défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise.
-Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi
-d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où,
-n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible.
-
-Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait
-déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de
-faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient
-mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à
-conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille
-hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze
-mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot
-rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général
-Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les
-observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles
-pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec
-la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les
-rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer
-hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison
-que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer
-long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients.
-
-[En marge: Mouvement du général Laborde vers Leiria pour observer et
-harceler les Anglais en attendant l'arrivée de l'armée elle-même.]
-
-En conséquence le général Laborde, avec les troupes du général
-Margaron, dut par Leiria se porter le premier à la rencontre des
-Anglais, tandis que le général Loison, revenant de l'Alentejo à
-marches forcées, le rejoindrait par Abrantès, et que Junot lui-même
-irait compléter cette concentration de forces, en amenant avec lui
-tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne.
-
-Le général Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut dès le 14 ou
-le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de près,
-la jonction du général Loison, qui faisait de son mieux pour arriver,
-mais dont les troupes étaient exténuées de fatigue et accablées par la
-chaleur. Le 16 août il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il
-eut à les combattre d'une manière qui prouva quels avantages on aurait
-pu se ménager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques.
-
-[En marge: Beau combat de Roliça.]
-
-Le général Laborde, vieil officier plein d'énergie et d'expérience,
-côtoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir
-vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entourée, et le 16
-au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Il se retirait
-tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrît une position
-favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans
-toutefois engager un combat décisif, qu'il ne devait pas et ne voulait
-pas risquer avant la concentration générale des troupes françaises.
-Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Roliça,
-au milieu d'une plaine sablonneuse, traversée par plusieurs ruisseaux,
-fermée par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'élevait en
-serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17
-au matin, l'armée anglaise suivait la division du général Laborde,
-forte de moins de trois mille hommes, à travers cette plaine de
-Roliça. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble, à la suite
-des Français alertes, résolus, nullement intimidés par leur
-infériorité numérique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois
-mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le général Laborde ne
-crut pas devoir s'attacher à défendre Roliça au milieu de la plaine,
-car même en défendant ce point avec succès, il ne pouvait manquer d'y
-être bientôt enveloppé, et réduit pour n'être pas pris à en sortir
-avec précipitation et désordre. Il aima mieux se retirer spontanément
-au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour
-descendre à Zambugeiro. Il se plaça en effet au sommet des collines le
-long desquelles la route s'élevait, et y attendit les Anglais avec
-résolution. Ceux-ci continuèrent à s'avancer. La brigade du général
-Nightingale marchait la première sur une seule ligne, appuyée par les
-brigades Hill et Fane en colonnes serrées, tandis qu'à sa gauche la
-brigade Crawfurd faisait un détour pour déborder les Français, et qu'à
-sa droite le détachement portugais en faisait un aussi pour les
-prévenir à Zambugeiro.
-
-Le général Laborde, laissant les Anglais s'engager péniblement dans
-des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux
-qui naissent dans les contrées méridionales, choisit pour les attaquer
-le moment où ils étaient le plus empêchés par les obstacles du
-terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis
-charger vivement à la baïonnette par ses bataillons, et culbuter au
-pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manoeuvre, et il
-blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes à l'ennemi. Il
-soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manoeuvrant avec un
-art, une précision rares, et détruisant deux ou trois fois plus de
-monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit
-exposé à être débordé par les colonnes qui de droite et de gauche
-marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs détachements essayèrent en vain
-de l'arrêter: il leur passa sur le corps, et arriva à Zambugeiro,
-ayant lui-même cinq ou six cents hommes hors de combat, mais
-n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blessés, et laissant
-dans le coeur de l'ennemi une redoutable impression de ce que
-pouvaient les troupes françaises bien conduites, car que ne fallait-il
-pas craindre de leur réunion générale, lorsque moins de trois mille
-hommes avaient opposé une si vigoureuse résistance!
-
-Le général Laborde se porta à Torres-Vedras, où il devait se joindre
-au général Loison venant d'Abrantès, au général Junot venant de
-Lisbonne.
-
-[En marge: Débarquement à Vimeiro des deux nouvelles brigades
-Anstruther et Ackland.]
-
-Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre expérience, dans ce
-combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire à un ennemi
-fort difficile à vaincre, et il était décidé à ne s'avancer qu'avec
-une extrême circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux
-convoi chargé de nouvelles troupes. C'étaient les brigades Anstruther
-et Ackland, embarquées récemment, et suivies d'assez près par le corps
-d'armée de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de
-cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le général en chef
-sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus
-fort sans le rendre dépendant. Il résolut donc de s'approcher de la
-mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et
-Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de
-Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au débarquement. Le 19 au
-soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade
-Ackland. En défalquant les morts et les blessés de Roliça, ce renfort
-portait son armée à 18 mille hommes présents sous les armes.
-
-[En marge: Junot, réuni aux généraux Loison et Laborde, marche aux
-Anglais.]
-
-Le général Junot, à la nouvelle de l'approche des Anglais, s'était
-hâté de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et
-s'était dirigé sur Torres-Vedras, où venait d'arriver le général
-Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en eût
-évacué beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections
-principales, bien qu'il eût négligé les insurrections secondaires, le
-général Junot ne pouvait réunir plus de 9 mille et quelques cents
-hommes présents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la
-proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise
-qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande
-supériorité de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui
-allaient servir de champ de bataille. Néanmoins neuf mille Français,
-conduits comme l'avaient été les trois mille du général Laborde,
-pouvaient, en défendant bien les positions qui sont en avant de
-Lisbonne, tenir tête à 18 mille Anglais, et les réduire à
-l'impossibilité de conquérir la capitale du Portugal, pourvu toutefois
-qu'on choisît son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait à
-Roliça.
-
-Les Anglais avaient à franchir le promontoire qui forme la droite du
-Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire
-présente des défilés étroits, qu'il fallait traverser pour arriver à
-Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois
-qu'ils s'y seraient engagés, en leur laissant tous les inconvénients
-de l'offensive. Junot, emporté par son ardeur excessive, ne voulut pas
-les attendre dans ces passages où il aurait été possible de les
-battre, et résolut d'aller les chercher dans leur position pour les y
-forcer, et les jeter à la mer. Il arriva le 20 au soir devant les
-hauteurs de Vimeiro.
-
-[En marge: Position de l'armée anglaise à Vimeiro.]
-
-Sir Arthur Wellesley eût été dans une situation critique à Vimeiro,
-s'il avait été bien attaqué et avec des forces suffisantes, car il
-occupait des hauteurs dont le revers était taillé à pic sur la mer.
-Forcé dans ces positions, il pouvait être précipité dans les flots
-avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il était donc entre une
-victoire et un désastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une
-nombreuse artillerie, des positions d'un accès très-difficile; il
-savait par divers rapports qu'il aurait à combattre contre un ennemi
-inférieur de moitié; il était doué enfin d'une fermeté de caractère
-qui égalait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troublé. La
-chaîne de positions qu'il occupait était coupée en deux par un ravin
-qui servait de lit à la petite rivière de Maceira. Le village de
-Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possédait des moyens
-de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de
-hauteurs à l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situé à
-sa droite, deux sur le groupe situé à sa gauche. Son infanterie
-établie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les
-intervalles, présentait trois étages de soldats, se dominant et se
-renforçant les uns les autres.
-
-[En marge: Bataille de Vimeiro.]
-
-Si cette position, forte comme elle était, eût été reconnue d'avance,
-les Français auraient dû ou renoncer à l'enlever, ou en attaquer un
-seul côté avec toutes leurs forces réunies. Les Anglais, une fois
-débusqués en partie, auraient pu être entraînés complètement, et
-précipités dans l'abîme auquel ils étaient adossés. Mais on arriva le
-21 au matin à la pointe du jour, sans avoir pris les précautions
-convenables, et sans cacher ses mouvements à l'ennemi. Le général
-Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais était leur aile la moins
-défendue, ordonna un mouvement de sa gauche à sa droite, pour être
-plus en nombre de ce côté. Sir Arthur Wellesley découvrant ce
-mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hâta de l'imiter, afin de
-rétablir l'équilibre des forces, mais bien plus rapidement que son
-adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc à décrire, et il lui
-fallait moitié moins de temps pour porter ses troupes d'une aile à
-l'autre.
-
-Les Français, tandis que leur droite manoeuvrait, s'engagèrent par
-leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et
-leur côté le plus fort. La brigade Thomière, de la division Laborde,
-marcha résolument à l'ennemi. Le brave général Laborde conduisit cette
-attaque avec une extrême vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas
-choisi comme à Roliça, présentait des obstacles presque
-insurmontables. Il fallait, outre la difficulté de gravir une position
-escarpée, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante
-par le nombre et le calibre, et puis voir sans en être découragé une
-troisième ligne, formée par la brigade Hill, qui couronnait les
-hauteurs en arrière. Les Français s'élancèrent avec bravoure, exposés
-à tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue
-et bien dirigée des Anglais; mais ils ne purent même arriver jusqu'à
-leurs lignes. Les voyant ainsi arrêtés, le général Kellermann, qui
-commandait la réserve composée de deux régiments de grenadiers qu'on
-avait tirés de tous les corps, se porta avec l'un de ces régiments à
-l'attaque du plateau de Vimeiro. Il était précédé par une batterie
-d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des
-Anglais l'eut bientôt démontée. Le colonel Foy fut gravement blessé.
-Le général Kellermann ne s'élança pas moins avec ses grenadiers. Il
-gravit le terrain, déboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli
-par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses
-braves soldats, renversés les uns sur les autres sans pouvoir avancer,
-furent ramenés au pied du plateau. À cet aspect, quatre cents dragons,
-qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la
-situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le
-général Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave
-cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les
-sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second
-régiment de grenadiers marcha à son tour pour aborder l'ennemi, bien
-que sans espérance d'emporter la position. Tandis que ces choses se
-passaient à gauche, la brigade Solignac, de la division Loison,
-rencontrait à droite les mêmes obstacles. Partout trois lignes
-d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarpé et
-impossible à gravir sous des feux plongeants, arrêtaient nos braves
-soldats, follement lancés contre une position où l'ennemi combattait
-avec tous ses avantages, et où nous n'avions aucun des nôtres.
-
-[En marge: Le général Junot, après la bataille de Vimeiro, se retire
-sur Torres-Vedras.]
-
-Il était midi. Ce combat si malheureusement engagé, sans aucune chance
-de vaincre les difficultés qui nous étaient opposées, nous avait déjà
-coûté 1,800 hommes, c'est-à-dire le cinquième de notre effectif. S'y
-obstiner davantage c'était s'exposer à perdre inutilement toute
-l'armée. Le général Junot se résigna donc, sur l'avis de ses plus
-braves officiers, à se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers
-Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers
-anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre.
-
-[En marge: Obligation où se trouve le général Junot de traiter avec
-les Anglais.]
-
-Après cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais à la mer, il
-n y avait plus d'espérance de se maintenir en Portugal. On n'avait
-pas, en réunissant à Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de
-dix mille hommes en état de combattre, et il fallait, avec ces dix
-mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille
-âmes, et arrêter une armée anglaise qui allait, en quelques jours,
-être portée à vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait,
-il est vrai, une ressource: c'était de faire, à travers le nord du
-Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable à celle des dix
-mille, au milieu de populations insurgées, en laissant plusieurs
-milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les
-routes de morts et de mourants. On eût perdu ainsi plus de la moitié
-de l'armée. Ces deux résolutions étaient donc d'une exécution
-impossible. Entrer en négociation avec les Anglais, nation civilisée,
-qui tenait les engagements qu'elle prenait, était assurément un parti
-que l'honneur ne condamnait pas, surtout après le combat de Roliça et
-la bataille de Vimeiro.
-
-[En marge: Le général Kellermann envoyé au quartier général de sir
-Arthur Wellesley.]
-
-[En marge: Circonstances qui disposent les généraux anglais à
-traiter.]
-
-En conséquence on choisit le général Kellermann, qui joignait à de
-grands talents militaires une extrême finesse d'esprit, et on l'envoya
-au quartier général anglais avec mission de traiter du sort des
-prisonniers et des blessés. En ce moment, un changement venait de
-s'opérer dans l'armée britannique. Sir Hew Dalrymple était arrivé avec
-son chef d'état-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir
-Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrière,
-n'était remplacé qu'après une victoire, due surtout aux fautes de
-l'ennemi. Il n'était pas fâché que la campagne s'arrêtât à cette
-victoire, et que la conquête du Portugal lui fût exclusivement
-attribuée. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur côté, ne
-connaissant pas l'état des choses, ignorant les difficultés qui
-pouvaient leur rester à vaincre, étaient charmés à leur début de
-trouver les Français prêts à leur livrer le Portugal, et de n'avoir
-pas de nouvelles chances à courir. Cependant, s'ils avaient apprécié
-la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux à l'arrivée du
-corps d'armée de John Moore, ils ne se seraient pas montrés si
-faciles. Engagés dans un long entretien avec le général Kellermann,
-qu'ils traitèrent avec toute la distinction qu'il méritait, ils
-laissèrent entrevoir leur disposition à négocier. Celui-ci saisit
-l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une
-suspension d'armes, sauf à traiter plus tard d'un arrangement
-définitif relativement à l'évacuation du pays.
-
-[En marge: Conférences ouvertes à Cintra.]
-
-Le général Kellermann, revenu au quartier général français, fit part
-au commandant en chef et à ses compagnons d'armes de la disposition
-des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'évacuation du
-Portugal, pourvu que les conditions fussent tout à fait honorables. Il
-retourna au quartier général de l'ennemi, et la réunion pour les
-conférences fut fixée à Cintra. Elles durèrent plusieurs jours, et ne
-présentèrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacité
-dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder
-autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les
-Français en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral
-russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule
-d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu
-sauver la cause commune en secondant les Français, qui, en ne le
-faisant pas, l'avait perdue, ne méritait guère que pour lui on rendît
-les négociations plus difficiles. Néanmoins, Junot exigeait que
-l'amiral russe fût libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa
-flotte, et il menaçait de mettre tout à feu et à sang, de ne livrer
-Lisbonne qu'à moitié ravagée, si on ne lui accordait ce qu'il
-réclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, allié aussi disgracieux que
-peu secourable, afficha le désir de négocier pour son propre compte,
-ne voulant apparemment rien devoir à l'armée française, de laquelle il
-sentait bien n'avoir rien mérité. Junot se hâta d'y consentir, et
-alors, la principale difficulté se trouvant écartée, on tomba
-promptement d'accord.
-
-[En marge: Convention de Cintra pour l'évacuation du Portugal.]
-
-La convention datée de Cintra fut signée le 30 août. Elle stipulait
-que l'armée française se retirerait du Portugal avec tous les honneurs
-de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait
-ramenée sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus
-voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait
-servir immédiatement; que les blessés et les malades seraient traités
-avec soin, et transférés à leur tour dès que leur état leur
-permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de même pour les
-garnisons d'Almeida et d'Elvas restées dans l'intérieur du pays. Il
-fut convenu de plus que les Français n'emporteraient rien de ce qui
-appartenait au Portugal, dont ils avaient administré les finances
-avec autant d'ordre que de loyauté, et auquel ils laissaient 9
-millions dans les caisses, qu'ils avaient trouvées absolument vides à
-leur arrivée. Il fut stipulé, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu
-pour le passé, et que les Portugais qui avaient embrassé le parti des
-Français seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés.
-
-[En marge: Embarquement de l'armée française et son retour en France.]
-
-Cet arrangement était aussi honorable qu'on pouvait le désirer pour
-l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en
-état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais
-étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention
-de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En
-effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles
-qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes
-du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant
-des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à
-leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer
-fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne.
-
-[En marge: Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne.]
-
-Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en
-février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises
-avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante,
-et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des
-Pyrénées. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il
-n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât
-quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient
-sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la
-récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et
-trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et
-inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le
-prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à
-croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa
-supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée
-allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même.
-
-[En marge: Insurrection des colonies espagnoles.]
-
-Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui
-occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous
-échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud,
-depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit
-des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et
-embrassaient la cause de la dynastie prisonnière.
-
-[En marge: Désespoir de Joseph et son désir de retourner à Naples.]
-
-Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant
-l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc
-rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère
-lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant
-profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9
-août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute
-pour lui le plus cruel des reproches.--J'ai tout le monde contre moi,
-lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes
-elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des
-classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit
-attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre;
-moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait
-supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles
-troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est
-insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en
-égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut
-pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu.
-Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans
-Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je
-leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une
-partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse
-aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix
-de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le
-trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore
-pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang;
-la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai
-alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le
-bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.--Telle
-est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à
-Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste,
-que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à
-régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et
-prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait
-senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre
-frère.
-
-FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
-
-ERFURT.
-
- La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon
- pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire.
- -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux
- événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son
- retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée
- de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. --
- Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de
- l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. --
- Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la
- cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de
- prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. --
- Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
- Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. --
- Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de
- s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
- exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
- avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires
- d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de
- septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand
- éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs
- militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en
- Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi
- Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. --
- Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la
- Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
- l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
- même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les
- troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle
- conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés
- pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les
- différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon.
- -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie
- l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
- allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de
- l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa
- mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27
- septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. --
- Affluence de souverains et de grands personnages civils et
- militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
- donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de
- faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire
- turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la
- Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur
- l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
- Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
- Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore
- par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
- Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes
- brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de
- l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon
- s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux
- empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées
- verbalement. -- Napoléon désirant que la paix puisse sortir de
- l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
- pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
- la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
- retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à
- ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. --
- Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une
- nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un
- mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
- que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
- empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des
- témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour
- Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de
- celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières
- dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré
- pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un
- nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en
- armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée
- d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. --
- M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte
- avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière
- dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. --
- Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les
- difficultés soulevées par le cabinet britannique. --
- L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les
- Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère
- de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les
- manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon
- n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
- Ses combinaisons pour la rendre décisive.
-
-
-[En marge: Voyage de Napoléon dans les provinces du Midi.]
-
-Napoléon avait passé à Bayonne et dans les départements qui sont
-situés au pied des Pyrénées les mois de juin et de juillet, pendant
-lesquels s'étaient les accomplis les événements que nous venons de
-rapporter. Il avait successivement visité Pau, Auch, Toulouse,
-Montauban, Bordeaux, partout fêté, partout reçu avec transport par les
-populations toujours éprises du prince qui passe et qui occupe un
-moment leur oisiveté, mais cette fois plus avides que de coutume de
-voir le prince extraordinaire qui excitait à si juste titre leur
-curiosité et leur admiration. Les Basques avaient exécuté devant lui
-leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait éclater
-l'impétuosité ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou
-presque rien, même dans ces provinces, des événements d'Espagne, car
-Napoléon ne permettait aucune publication contraire à ses vues. On
-avait bien appris, par les inévitables communications d'un versant à
-l'autre des Pyrénées, que l'Aragon était en insurrection, et que
-l'établissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficultés.
-Mais on ne considérait pas comme sérieuses les résistances que la
-malheureuse Espagne, affaiblie et désorganisée par vingt ans d'un
-mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se
-trompait donc avec lui, de même que lui, sur ce qui devait se passer
-au delà des Pyrénées. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblème
-du succès, de la puissance, du génie. C'est tout au plus si quelques
-vieux royalistes entêtés, éclairés par la haine, prédisaient sans le
-savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses
-accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de
-l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le
-croyaient encore heureux, lorsque déjà il commençait à ne plus l'être,
-et qu'un rayon de tristesse avait pénétré dans son téméraire et
-intrépide coeur.
-
-[En marge: Les illusions de Napoléon presque toutes dissipées quand il
-quitte Bayonne.]
-
-Napoléon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur
-les affaires d'Espagne. Il connaissait l'étendue et la violence de
-l'insurrection; il était informé de la retraite du maréchal Moncey, de
-l'opiniâtre résistance de Saragosse, des difficultés que le général
-Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la
-brillante victoire du maréchal Bessières à Rio-Seco, l'entrée de
-Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les
-grands préparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait
-donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait
-jusqu'en Galice les insurgés du nord, que le général Dupont secouru
-rejetterait jusqu'à Séville, peut-être jusqu'à Cadix, les insurgés du
-midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les
-vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos
-divers corps d'armée, et terminer peu à peu la soumission de
-l'Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco,
-suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous
-venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'était Baylen, au
-lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et
-héroïque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un
-mois qu'on n'en savait rien, absolument rien.
-
-[En marge: Napoléon ne connaît qu'à Bordeaux les événements de
-l'Andalousie.]
-
-[En marge: Impression qu'il en éprouve.]
-
-C'est à Bordeaux, où il passa les trois premiers jours d'août, que
-Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen.
-La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en éprouva pour les
-armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne
-sauraient se décrire. Le souvenir en est resté profondément gravé dans
-la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois
-recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait
-été saisi à Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonçait à
-venir dans la Manche; car à l'insuccès se joignait un déshonneur qui
-était le premier, qui fut le seul infligé à ses glorieux drapeaux.
-Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés! Les esprits pieux, dans tous
-les siècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une
-rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé cette
-croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une
-remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est
-que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une
-certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la
-raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier
-châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le
-compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de
-troupeaux.
-
-Napoléon aperçut d'un coup d'oeil toute la portée de l'événement de
-Baylen; il vit ce qui allait en résulter de démoralisation dans
-l'armée française, d'exaltation chez les insurgés, et considéra comme
-certaine, avant d'en être informé, l'évacuation de presque toute la
-Péninsule. Les dépêches qui se succédèrent d'heure en heure lui
-apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un
-prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi
-d'Espagne, eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur
-Castaños, avant que celui-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible
-Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en
-toute hâte sur l'Èbre, levait le siége de Saragosse à moitié conquise,
-arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine
-rassuré derrière l'Èbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées.
-
-[En marge: Conséquences européennes des événements d'Espagne.]
-
-Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres.
-Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les
-ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche,
-toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne,
-fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau,
-excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux
-de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec
-l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une
-secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel
-état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée
-des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le
-Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc
-passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le
-déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la
-grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche
-tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu
-des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter
-pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre,
-toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point
-que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats
-avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et
-l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à
-délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir
-l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des
-soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances
-malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un
-incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser
-tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque
-valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc
-également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait
-d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme
-on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être
-qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers
-momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en
-Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon.
-
-[En marge: Injuste irritation de Napoléon contre le général Dupont.]
-
-[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il
-ne l'est véritablement.]
-
-[En marge: Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général
-Dupont.]
-
-Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part
-dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le
-monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont,
-apercevant avec son coup d'oeil supérieur les fautes militaires que
-celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12],
-mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait
-de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un
-lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son
-armée, et qu'il le ferait fusiller.--Ils ont sali notre uniforme,
-dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans
-leur sang.--Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général
-Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour
-impériale. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte
-aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les
-mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses
-fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue
-des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa
-volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général
-Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré,
-atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup
-on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au
-surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de
-l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait
-l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de
-l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des
-difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué
-cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la
-capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette
-catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même
-voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse
-anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux
-masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers
-de nos armées en Espagne. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre
-le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de
-Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul,
-il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck,
-Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour
-ternir toute une carrière!--Et se contredisant ainsi lui-même, il se
-prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie,
-découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa
-destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants.
-
-[Note 12: Il existe aux Archives de la Secrétairerie d'État, ai-je
-dit, la minute des questions adressées au général Dupont par ordre de
-Napoléon, et on peut, avec ce document, se faire une idée exacte de
-l'opinion que Napoléon avait conçue de la catastrophe de Baylen et de
-la conduite du général Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui
-suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa
-influencer un moment par les bruits calomnieux, répandus sur le
-général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire
-beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps
-après.]
-
-[En marge: Accueil que Napoléon reçoit à Bordeaux.]
-
-La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes
-magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser
-apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui,
-sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens
-du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques
-paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre,
-essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que _jamais il
-n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait_; que le maréchal
-Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de
-quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de
-ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être
-soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la
-France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne,
-recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On
-croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était
-satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant
-par les correspondances commerciales les faits si graves qui se
-passaient au delà des Pyrénées.
-
-[En marge: Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la
-parole donnée à la Vendée de la visiter.]
-
-[En marge: Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle,
-Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur.]
-
-Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour
-s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication
-avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la
-translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre.
-Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se
-défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses
-sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous
-donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne
-pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Il se
-décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort,
-Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en
-route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en
-expédiant autant qu'il en recevait.
-
-Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par
-une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses
-chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île
-d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même
-ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la
-plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance,
-attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De
-Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva
-partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme
-prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui
-leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de
-leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de
-demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait
-fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en
-France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des
-bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée
-reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI
-s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de
-quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et
-Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa
-correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de
-colère, d'ordres précipités.
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.]
-
-Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du
-15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la
-puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les
-conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique,
-pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une
-attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe
-entière.
-
-[En marge: Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à
-Paris.]
-
-[En marge: Colère et crainte de la cour de Vienne.]
-
-Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient
-parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours
-soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en
-Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien
-différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que,
-toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au
-bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la
-bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était
-embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui
-rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague
-l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle
-avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais
-probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne
-signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est
-certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué
-à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des
-denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais
-lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale
-d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis,
-l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque
-jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était
-saisie de cette cour et de son entourage.--Voilà donc ce qui attend
-toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les
-salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger
-évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout
-souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV
-et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus
-réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était
-écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la
-main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi
-facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.--
-
-[En marge: Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.]
-
-Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter
-les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général
-Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté
-l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que
-l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de
-Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les
-fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec
-ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers,
-se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation
-abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle
-il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au
-royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les
-titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_.
-
-Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les
-événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y
-livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur
-de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos,
-les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient
-sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes
-les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant
-que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien
-s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche,
-répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse
-toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il
-fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les
-revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au
-delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires
-étaient conformes à ces dispositions morales.
-
-[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.]
-
-[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.]
-
-[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.]
-
-L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet,
-exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de
-l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour
-les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter
-extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures
-nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même.
-Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de
-réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues
-dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux.
-Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100
-mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée
-active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes
-nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On
-l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les
-jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son
-gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à
-elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la
-crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un
-empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple,
-s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus
-avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse
-d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le
-nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et
-même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes
-de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires,
-composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que
-comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que
-jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet
-que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent
-mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était
-jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune
-des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille
-chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie.
-Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en
-Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui
-prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et,
-battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie,
-pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des
-rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps
-d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête
-aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.
-
-L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les
-classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de
-Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français
-une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec
-eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général
-Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et
-en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées,
-on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes,
-foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance.
-Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à
-la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets
-sentiments.
-
-Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du
-continent, cependant c'était une détermination si grave que de
-transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce
-déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir
-ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer,
-et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la
-guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la
-répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses
-forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir
-pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les
-Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer.
-Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette
-nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût
-dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo,
-Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source
-de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui
-qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante
-malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants
-triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la
-faire expliquer de la façon la plus claire.
-
-[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur
-d'Autriche.]
-
-Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps
-de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour
-avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée,
-provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth,
-et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication
-douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein
-avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy,
-quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical,
-ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille
-des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de
-manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de
-Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur,
-dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son
-cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit
-sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos
-armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent
-la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements
-n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à
-prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si
-vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement
-défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une
-organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce
-qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des
-magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète
-pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de
-près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal.
-Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon
-effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en
-appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour
-maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent
-mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas
-votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les
-enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en
-attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va
-baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout
-cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions
-sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé
-entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que
-nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux
-souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de
-Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont
-le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de
-Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous
-demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et
-tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la
-connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich
-ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune
-attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait
-ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt,
-avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans
-l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en
-Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers
-de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables;
-que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres
-rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la
-démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer
-quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les
-contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied
-de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M.
-de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur
-l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son
-adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de
-vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance.
-Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui,
-car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le
-doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout
-à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis
-complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas
-l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une
-erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous,
-monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de
-votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements
-survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez
-émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à
-s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation
-extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous
-serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin
-de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la
-guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont
-venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin
-d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je
-crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je
-ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des
-relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs,
-j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus
-douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la
-paix, nous aurons amené la guerre.--
-
-[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de
-Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé
-aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le
-contenu.]
-
-En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de
-témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui
-voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne
-pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui
-l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses
-véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et
-habile.
-
-[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche,
-Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.]
-
-Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut
-transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M.
-de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions
-précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général
-Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre
-les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait
-rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus
-sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance
-immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus
-infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle
-voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher,
-contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement,
-le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph,
-c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour
-quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard.
-
-M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour
-maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les
-ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les
-assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine
-satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la
-reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une
-attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de
-résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se
-prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce
-point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que,
-pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses
-discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il
-ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher
-de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de
-l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle
-n'était pas prête à combattre.
-
-[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec
-l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire
-en Espagne une campagne courte mais décisive.]
-
-Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une
-nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il
-voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire
-une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses
-vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin.
-Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient
-pas un autre but.
-
-[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux
-princes de la Confédération du Rhin.]
-
-Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de
-tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent,
-faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos
-inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre
-avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient
-portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne
-concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il
-voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes
-ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur
-la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il
-les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à
-éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces
-conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant
-au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées.
-
-[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les
-circonstances.]
-
-Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était
-pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût
-la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la
-guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en
-Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà,
-lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne,
-Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes,
-et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la
-Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal
-Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie
-dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la
-Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait
-continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et
-Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le
-3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était
-replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général
-Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à
-Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e
-corps, était cantonné en Silésie.
-
-L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse,
-était de la forcer à régler définitivement la question des
-contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se
-dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte
-sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en
-haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il
-acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.
-
-[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.]
-
-Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation
-prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait
-impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait
-abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour
-plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en
-Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau
-pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne
-pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou
-si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à
-l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il
-le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers
-les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement
-rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec
-la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable
-pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que
-l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il,
-_des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur
-malheur_, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif
-des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.
-
-[En marge: Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince
-Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse.]
-
-[En marge: Conditions de l'évacuation.]
-
-[En marge: Stipulations secrètes du traité d'évacuation.]
-
-Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du
-roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la
-réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par
-son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier
-l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon.
-Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se
-trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait
-l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus
-complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission
-garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne
-s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres,
-parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la
-Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner
-contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il
-sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on
-ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante.
-Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à
-entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des
-pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier,
-sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il
-garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il
-accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140
-millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les
-contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être
-payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en
-titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le
-tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze
-ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers
-dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer
-immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie
-suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les
-provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à
-la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur
-l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en
-Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure
-de la dominer. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret
-dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu,
-par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son
-effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments
-d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie
-forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6
-mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille
-hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de
-toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement
-quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire
-français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de
-guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année
-1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore
-reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille.
-Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à
-laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage
-prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put
-obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le
-coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable
-encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses
-ennemis.
-
-Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse
-pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient
-divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales
-relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer
-la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il
-valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des
-troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements,
-il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en
-accordait.
-
-Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes
-avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait
-celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens
-importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être
-débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment
-l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait
-autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et
-de terminer ses contestations avec la Prusse.
-
-[En marge: Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et
-situation de la cour de Saint-Pétersbourg.]
-
-[En marge: Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la
-possession de Constantinople.]
-
-[En marge: Voeu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une
-nouvelle entrevue avec Napoléon.]
-
-L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre,
-toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis
-que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de
-l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à coeur que les
-plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était
-la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef
-des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus
-qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement,
-il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son
-ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de
-tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles,
-si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la
-cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de
-vaincre Napoléon. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun
-territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que
-la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait;
-et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier
-des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il
-s'était fait avec l'ambassadeur de France, _la langue de chat_.--Eh
-bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles
-de votre maître? Vous a-t-il parlé de _la langue de chat_? Est-il
-disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je
-comprends et admets les besoins du sien?--M. de Caulaincourt ne
-répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant
-toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain
-retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des
-affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt,
-en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une
-entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la
-politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt.
-Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les
-affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires
-d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises
-jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient
-divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues
-même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour,
-et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même
-temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de
-Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas
-immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en
-septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée
-pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que
-l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au
-plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances
-répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience,
-et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il
-désignait.
-
-[En marge: Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait
-en Espagne.]
-
-Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre
-n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne,
-occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à
-Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de
-Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant
-nécessairement la politique de Napoléon.--Votre Empereur, avait-il dit
-à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de
-lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets
-entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses
-agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les
-derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également
-nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.--
-
-[En marge: Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des
-revers de l'armée française en Espagne.]
-
-La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus
-désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou
-moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte
-plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait
-de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la
-France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni
-par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent
-dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la
-faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère
-mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même
-beaucoup.--Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur
-Alexandre à M. de Caulaincourt, _bonne mine à mauvais jeu_, et
-traverser sans fléchir ce moment difficile.--Ce prince, plein de tact,
-avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos
-échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu
-se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait
-ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à
-Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et
-exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière
-sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria,
-il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement
-ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de
-la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne
-voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de
-facile à expliquer.--Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a
-envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes;
-il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux
-soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il
-aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la
-politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais
-parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions
-sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que
-je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un
-bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira
-l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut
-nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et
-maîtriser l'Europe.--Alexandre avait du reste tenu parole, imposé
-silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire
-surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère
-une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec
-autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande.
-
-Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous
-l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus
-exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt,
-lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses
-dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait
-enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale
-des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il
-avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les voeux
-d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de
-l'Europe, mais une partie au moins de ces voeux, qu'il fallait donc le
-voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de
-considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au
-reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot;
-ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement
-et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste
-ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement
-avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce
-qu'il avait au fond du coeur, de se l'attacher par quelque concession
-importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un
-grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le
-témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre
-non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous
-les ennemis de l'Empire.
-
-[En marge: Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur
-Alexandre.]
-
-[En marge: Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour
-l'époque et le lieu de cette entrevue.]
-
-Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il
-accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M.
-de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une
-entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de
-la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait
-lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta.
-Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à
-cause de sa soeur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont
-on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui
-restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait
-encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération.
-Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de
-l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer
-définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que
-cette entrevue eût tout l'éclat désirable.
-
-[En marge: Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux
-empereurs.]
-
-Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde
-impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de
-cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment
-d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi
-ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur
-Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui
-devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison
-avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y
-disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la
-ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient
-se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut
-que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette
-réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à
-Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma,
-pour y représenter _Cinna_, _Andromaque_, _Mahomet_, _Oedipe_. Il
-donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des oeuvres immortelles
-de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les
-comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la
-grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir
-que de pénétrer la profondeur de Molière.--Il recommanda enfin de
-déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa
-civilisation autant que par ses armes.
-
-[En marge: Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon
-s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire.]
-
-[En marge: Conseils de Napoléon à son frère.]
-
-[En marge: Cour militaire et politique du roi Joseph.]
-
-Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses
-préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il
-n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle
-où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait
-battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. La situation ne
-s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée
-française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la
-Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment
-arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà
-aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment
-par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était
-plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour
-accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de
-l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait
-que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans
-savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de
-raffermir, par l'énergie de son langage, le coeur ébranlé de
-Joseph.--Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez
-avoir l'attitude convenable à votre position. Que me font quelques
-insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment
-ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la
-Prusse n'ont pu venir à bout? _Je trouverai en Espagne les colonnes
-d'Hercule_; _je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance_.--Il lui
-avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils
-pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient
-pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Joseph avait
-voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le
-maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage,
-lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de
-Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se
-vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils
-cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan,
-Joseph avait demandé M. Roederer pour l'aider dans l'administration
-politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas
-encore accordé, se défiant non du coeur, non de l'esprit de M.
-Roederer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier,
-Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour,
-moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à
-relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de
-raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il
-jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se
-trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné
-de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une
-partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son
-expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de
-commander.
-
-[En marge: Fixation du quartier général à Vittoria.]
-
-[En marge: Position de l'armée sur l'Èbre.]
-
-Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours
-qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage,
-montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait
-quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire
-des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout
-rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni
-même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général
-à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié
-espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale,
-trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept
-mille. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes
-répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville
-par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal
-Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général
-Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées
-à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les
-régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de
-tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant
-pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon
-avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés,
-les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à
-former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à
-l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait
-tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de
-montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille
-hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du
-général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de
-100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne.
-
-[En marge: Instructions de Napoléon fort mal comprises par Joseph et
-par les généraux qui servaient sous lui.]
-
-Napoléon s'épuisait à envoyer à l'état-major de Joseph des
-instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal
-exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les
-régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné
-ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les
-détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de
-concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du
-maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec
-les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve
-nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des
-forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte
-nº 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre
-d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur
-Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18
-mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder
-Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un
-immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de
-Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos,
-grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait
-ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille
-hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se
-présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y
-avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou
-quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre
-dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence
-qu'il espérait rendre prochaine.
-
-[En marge: Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout
-des masses immenses d'insurgés.]
-
-Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les
-instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et
-autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres
-mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines
-de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général
-Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la
-Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Depuis la
-capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur
-Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur
-l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient
-compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se
-croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et
-assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à
-Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur
-par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté
-d'être exactement informé en Espagne.--La vérité à la guerre, leur
-répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps,
-en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en
-donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave
-Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez
-les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des
-postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger,
-et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en
-vous endormant dans vos lignes.--
-
-[En marge: Singulière aventure du général Lefebvre-Desnoette, qui
-apprend à moins craindre les insurgés espagnols.]
-
-Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph
-continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les
-derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les
-Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de
-Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne
-de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de
-l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en
-demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette,
-remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse,
-s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro
-avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était
-offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée
-d'Aragon et de Valence.
-
-[En marge: Sept. 1808.]
-
-[En marge: Prétention de Joseph d'imiter les grandes manoeuvres de
-Napoléon.]
-
-Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés,
-avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de
-l'ennemi qu'on avait à combattre. Joseph, enhardi par ce qu'il venait
-de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors
-d'imiter les grandes manoeuvres de son frère, et, établi à Miranda
-comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à
-l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent
-pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une
-telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon,
-des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur
-notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein
-d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et
-autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche.
-Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de
-nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée
-de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre
-soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de
-quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre
-huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard
-de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule,
-des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et
-alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser
-les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la
-précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et
-l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les
-insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de
-l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y
-courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il
-n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses
-tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait
-alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait
-bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste
-spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant
-copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans
-leurs défauts ou leurs vices!
-
-[En marge: Napoléon prescrit à ses lieutenants en Espagne de ne point
-fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en
-s'appliquant à réorganiser l'armée.]
-
-Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité
-fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition
-à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait
-ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient
-si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney,
-pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à
-réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à
-bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son
-arrivée.
-
-[En marge: Forces que Napoléon emprunte à l'Allemagne et à l'Italie
-pour les envoyer en Espagne.]
-
-Il prit ensuite son parti sur les détachements qu'il devait emprunter
-tant à l'Italie qu'à l'Allemagne, pour soumettre complétement
-l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100 à 120 mille
-hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et
-jeter les Anglais à la mer. Il avait eu connaissance de la convention
-de Cintra, et la trouvant honorable pour l'armée qui avait bien
-combattu, et qui était restée libre, il avait écrit à Junot: Comme
-général vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait
-de contraire à l'honneur.--Il donna en même temps des ordres à
-Rochefort pour recevoir et rééquiper les troupes de Portugal, qui,
-acclimatées, aguerries et réarmées, pouvaient rendre encore de grands
-services, et accroître d'une vingtaine de mille hommes les secours
-destinés à la Péninsule.
-
-[En marge: Deux divisions tirées de l'Italie pour la Catalogne.]
-
-[En marge: Le général Saint-Cyr chargé de commander en Catalogne.]
-
-L'Italie avait recouvré depuis quelques mois les Italiens devenus de
-bons soldats en servant dans le Nord. Napoléon ordonna au prince
-Eugène de les acheminer au nombre de dix mille, sous le général Pino,
-vers le Dauphiné et le Roussillon. Il forma avec deux beaux régiments
-français, le 1er léger, le 42e de ligne, tirés du Piémont, où les
-remplaçaient deux régiments de l'armée de Naples, le fond d'une
-division, qui fut confiée au général Souham, et complétée par
-plusieurs bataillons appartenant à des corps déjà mis à contribution
-pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie
-comprises, s'élevait à près de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17
-mille hommes qui se dirigèrent des Alpes vers les Pyrénées, et qui,
-avec le corps du général Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de
-Napolitains déjà partie pour Perpignan sous la conduite du général
-Chabot, devaient porter à 36 mille combattants environ les troupes
-destinées à la Catalogne. Cette province, séparée du reste de
-l'Espagne, offrant un théâtre de guerre à part, Napoléon y donna le
-commandement en chef des troupes à un général incomparable pour la
-guerre méthodique, et opérant toujours bien quand il était seul, le
-général Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix.
-
-[En marge: Le 1er et le 6e corps envoyés d'Allemagne en Espagne.]
-
-[En marge: Le 5e corps placé dans une position intermédiaire pour en
-disposer plus tard.]
-
-[En marge: Napoléon envoie en Espagne toutes ses divisions de
-dragons.]
-
-C'étaient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les
-détachements les plus considérables. Napoléon résolut d'en tirer le
-1er corps déjà transporté à Berlin, sous le commandement du maréchal
-Victor, et le 6e ayant appartenu au maréchal Ney, et actuellement
-campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Il se réserva d'en tirer
-plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux maréchaux
-Lannes et Masséna, et qui était, comme le 6e, campé en Silésie, sous
-le maréchal Mortier. Napoléon, pour le moment, le dirigea sur
-Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et
-voulut le laisser là en disponibilité, sauf à le diriger sur
-l'Autriche, si celle-ci se décidait pour la guerre immédiate, ou à
-l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonçait à ses
-armements. Les 1er et 6e corps, renforcés par les recrues fournies par
-les dépôts, ne présentaient pas moins d'une cinquantaine de mille
-hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie légère attachées
-à chaque division. Ils étaient tous, sauf un petit contingent de
-conscrits, de vieux soldats éprouvés, renfermés dans des cadres sans
-pareils. Napoléon songea à emprunter aussi à l'Allemagne une portion
-de la réserve générale de cavalerie, et fit choix de l'arme des
-dragons, qui lui semblait excellente à employer en Espagne, parce
-qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour être
-opposée à l'infanterie espagnole, elle était moins lourde cependant
-que la grosse cavalerie. Il résolut au contraire de laisser dans les
-plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre
-les troupes sans tenue du Midi, nécessaires contre les bandes
-aguerries des contrées septentrionales. Il prescrivit le départ pour
-l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf à expédier encore les
-deux qui restaient, quand il aurait éclairci le mystère de la
-politique autrichienne.
-
-Il voulait faire concourir les rois, ses alliés ou ses frères, à cette
-guerre qui tenait à son système de royautés confédérées, et il demanda
-3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes
-de la Confédération du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il
-s'était engagé depuis long-temps à prendre à son service. Enfin il
-achemina en troupes du génie et d'artillerie environ 3,500 hommes,
-avec un immense matériel.
-
-[En marge: Formation de la division Sébastiani avec plusieurs
-régiments tirés des bords de l'Elbe.]
-
-[En marge: Nouveaux détachements de la garde impériale envoyés en
-Espagne.]
-
-Ce n'était pas là tout ce qui marchait vers les Pyrénées. Déjà, comme
-nous l'avons dit, Napoléon avait dirigé sur l'Espagne huit vieux
-régiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur
-l'Èbre. Quatre autres tirés des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e,
-32e, 58e, 75e de ligne, étaient sur les routes de France, et devaient,
-avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit
-mille hommes, que Napoléon donna au général Sébastiani, revenu de
-Constantinople. À ces douze vieux régiments tirés successivement de
-l'Allemagne et de la France, il en avait ajouté deux autres à la
-nouvelle des désastres de ses armées en Espagne: c'étaient les 36e et
-55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destinés à
-renforcer la réserve de Joseph. La garde enfin devait fournir encore
-quatre mille hommes, outre trois mille qui étaient au quartier général
-de Joseph. Ces troupes réunies, sans le 5e corps dont la disposition
-demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant à peine et
-qu'il fallait réorganiser, formaient un total de 110 à 115 mille
-hommes, dignes de la grande armée dont ils sortaient. Napoléon allait
-prendre des moyens pour les accroître encore à l'aide d'un habile
-recrutement tiré des dépôts, et remplacé aux dépôts par la
-conscription.
-
-[En marge: Moyens employés par Napoléon pour remplacer aux armées
-d'Italie et d'Allemagne les troupes qu'il en a retirées.]
-
-Il s'agissait de savoir comment on remplacerait à l'armée d'Italie, et
-surtout à la grande armée, les troupes qu'on leur empruntait, sans
-trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Après les régiments successivement
-appelés de Pologne et d'Allemagne, après le départ des 1er et 6e corps
-et des divisions de dragons, après le licenciement des auxiliaires, la
-grande armée se trouvait singulièrement réduite. Il restait dans la
-Poméranie suédoise et la Prusse le 4e corps du maréchal Soult,
-présentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie légère,
-8 à 9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du
-génie, total 50 mille environ. Le maréchal Bernadotte, prince de
-Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes anséatiques et le
-littoral de la mer du Nord, avec deux divisions françaises de 12 mille
-hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant passé
-au corps du maréchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais,
-total 33 mille hommes. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, le plus
-beau, le plus fortement organisé de toute l'armée française, occupait
-le duché de Posen, de la Vistule à l'Oder. Il comptait 38 mille hommes
-d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers.
-Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10
-mille grenadiers et chasseurs d'élite. Il avait 3 mille hommes
-d'artillerie et du génie, ce qui faisait un total de 60 mille
-Français. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc général
-pour toute la grande armée, réuni à Magdebourg et dans les principales
-places de la Prusse, comptait 7 à 8 mille serviteurs de toute espèce.
-C'était un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Français, 50
-mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait à cette
-masse le 3e corps, établi en Silésie, et qui s'élevait à 24 mille
-hommes environ, la grande armée pouvait être évaluée à 200 mille
-soldats de première qualité, bien suffisants avec l'armée d'Italie
-pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportât-il
-qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'était plus assez
-pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si
-l'Autriche seule manifestait sa haine et son désir de secouer le joug
-de notre domination, l'Allemagne entière commençait à éprouver contre
-nous une aversion profonde, et mal dissimulée, aussi bien dans les
-pays soumis à la Confédération du Rhin que dans tous les autres.
-
-[En marge: Napoléon, par un envoi de conscrits, remonte la grande
-armée sous le rapport du nombre.]
-
-Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et
-d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant
-les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait
-les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas
-en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de
-vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent,
-et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de
-conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en
-exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du
-Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps,
-destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à
-six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur
-la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut
-amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de
-quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre
-sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et
-5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur
-Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter
-Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les
-Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui
-était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse,
-rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance.
-
-[En marge: Mise à exécution définitive du décret qui fixe tous les
-régiments à cinq bataillons.]
-
-Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret
-rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie
-à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre
-bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en
-laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne,
-il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps,
-un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans
-l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et
-de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre
-en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de
-la France.
-
-[En marge: Nouveau recours à la conscription.]
-
-Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait
-à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809,
-cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ
-60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810,
-commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions
-dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer
-immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées,
-de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour
-1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille
-affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de
-l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de
-réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116
-mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la
-cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages.
-
-On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la
-garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait
-à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon
-résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes
-gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers.
-Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans
-la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa
-discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement
-ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix
-sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et
-de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats
-qui n'avaient pas une autre manière de s'élever.
-
-Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille
-sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle
-de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des
-classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés
-la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans
-cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre
-sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de
-leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur
-des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande
-armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y
-comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée
-d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille
-en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les
-quatrièmes bataillons.
-
-En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir
-sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager
-de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de
-recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur
-Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le
-maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e
-corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur
-Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le
-6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes,
-parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester
-en Allemagne, ou se rendre en Espagne.
-
-Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à
-quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que
-ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la
-division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager
-cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies
-de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en
-France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies.
-C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans
-tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers
-le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre,
-tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient
-d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables.
-
-[En marge: Fêtes ordonnées pour l'armée.]
-
-S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne
-tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir
-pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes
-pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il
-voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux,
-les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont
-il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus
-d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser
-aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des
-chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des
-banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos
-armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la
-politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen
-pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de
-dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la
-Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin
-d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se
-souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et
-de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus
-joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins,
-tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une
-destruction presque certaine, et pour eux fort prévue.
-
-[En marge: Grands envois de matériel de guerre vers l'Espagne.]
-
-À tous ces envois d'hommes, Napoléon ajouta d'immenses envois de
-matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin,
-car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait
-accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue
-presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir,
-et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et
-vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout
-était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout
-des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la
-réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs,
-fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il
-voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de
-souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus
-souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire
-de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le
-soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a
-l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il
-prescrivit l'achat d'un grand nombre de boeufs et de mulets pour
-l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de
-fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient
-sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient
-être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt
-devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre
-à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et
-rétablir son frère sur le trône de Philippe V.
-
-[En marge: Dépenses des armements prescrits par Napoléon.]
-
-[En marge: L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État.]
-
-Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout
-aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu
-d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des
-trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol,
-pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et
-dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux
-conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats
-du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile
-économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un
-chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de
-120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette
-proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce
-que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était
-entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes
-qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse
-croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels,
-les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il
-était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des
-redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens
-nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de
-provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les
-dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait
-pourvoir.
-
-[En marge: Complément de ressources trouvé dans le trésor de l'armée.]
-
-Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources
-considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ
-90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des
-contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de
-l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la
-caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ
-160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140
-dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions
-n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140
-millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y
-avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà
-versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de
-service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire
-cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient
-donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de
-millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par
-quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne
-elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées,
-puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change
-et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans
-un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor
-rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service
-regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après
-le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en
-entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources
-pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon
-n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi
-sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres
-allaient s'affaiblir en se divisant.
-
-[En marge: Achats de rentes ordonnés par Napoléon pour soutenir le
-cours des effets publics.]
-
-Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon
-avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort
-controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M.
-Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la
-connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les
-victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait,
-toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il
-pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante,
-soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de
-coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait
-ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée
-française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait
-capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait
-aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui
-importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était
-généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne,
-au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de
-possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière,
-secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de
-la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre,
-on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses
-ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui
-semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique
-souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la
-longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds
-publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les
-folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et
-fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état
-des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la
-véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la
-finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds
-publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit
-s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour
-cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au
-moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable
-invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À
-cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après
-l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts
-effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et
-c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si
-respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au
-mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice
-produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à
-tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions
-raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui
-était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à
-celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave.
-
-[En marge: Lutte victorieuse de Napoléon contre les spéculateurs à la
-baisse.]
-
-Mais il n'était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce
-d'ennemis, et il résolut de lutter contre eux.--Je veux, dit-il à M.
-Mollien, faire une campagne contre les _baissiers_;--car ce triste
-jargon de l'agiotage était aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il
-suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu'il devienne
-vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les
-révolutions pour s'exercer, Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien,
-dont l'esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients,
-ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les
-fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l'armée, qu'il
-croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la
-victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des
-achats considérables pour le compte du trésor de l'armée,
-indépendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et
-peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à
-l'armée qu'aux créanciers de l'État eux-mêmes. Pour l'armée, il se
-procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et
-pour les créanciers de l'État, il maintenait la valeur de leur gage à
-un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux
-habitudes de l'époque, pas beaucoup à reprendre à cette manière
-d'opérer, car alors on n'avait pas encore appris à penser que les
-achats de l'État doivent être constants et quotidiens comme une
-fonction régulière, et non accidentels comme une spéculation.
-
-[En marge: Napoléon fait exécuter aussi des achats de rentes par la
-Banque de France.]
-
-[En marge: Résultat de la lutte financière de Napoléon contre les
-spéculateurs à la baisse.]
-
-Napoléon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'armée, ordonna à la
-caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu'à
-30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas là. Il y
-avait à la Banque, depuis l'émission de ses nouvelles actions, des
-capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne
-se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu
-lui constituer. Au taux de la rente, c'était un placement d'environ 7
-pour 100, présentant par conséquent plus d'avantages que l'escompte
-lui-même. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une
-forte somme; ce qu'elle fit avec docilité, et ce qui du reste était
-conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux de l'État, aucun
-placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui
-qu'on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolûment,
-opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse
-furent vaincus, plusieurs même ruinés, et les fonds publics
-remontèrent à 80, taux auquel Napoléon attachait l'honneur de son
-gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante, que
-ses victoires devaient bientôt rendre à l'empire; au-dessous était un
-signe de déclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il décida qu'à chaque
-mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses
-achats. Aussi, malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse,
-espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur
-l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par
-la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition
-les ressources réunies du trésor et de la victoire. Il fut joyeux de
-ce succès comme d'une bataille gagnée sur les Russes ou sur les
-Autrichiens.--Voilà les _baissiers_ vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils
-ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conservé aux
-créanciers de l'État le capital auquel ils ont le droit de prétendre,
-car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de
-plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de
-l'armée.--Puis il fit donner quelques recettes particulières à
-plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un
-singulier symptôme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte
-que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon, quand
-l'opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que
-n'écoutait-il cette leçon, si peu élevée qu'en fût l'origine; car la
-vérité est bonne et salutaire d'où qu'elle vienne!
-
-[En marge: Effet des déclarations de Napoléon sur la diplomatie
-européenne.]
-
-[En marge: Réponses de l'Autriche.]
-
-Ces soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout
-le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet
-intervalle, les manifestations de la diplomatie impériale avaient
-atteint leur but. L'Autriche, intimidée depuis le retour de Napoléon à
-Paris, avait notablement fléchi. Les déclarations qu'il avait faites,
-confirmées par l'appel des contingents allemands, la mettant en face
-de la guerre, lui avaient inspiré des réflexions sérieuses. Il
-convenait d'ailleurs à cette puissance d'ajourner ses résolutions, car
-à se décider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle
-attendît que cent mille Français eussent passé de l'Allemagne dans la
-Péninsule, et qu'elle eût en outre apporté un nouveau degré de
-perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des
-explications qui pussent calmer l'irritation de Napoléon, et éloigner
-le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue
-réorganisation de l'armée autrichienne, commencée, disait-elle, par
-l'archiduc Charles, et continuée par lui avec persévérance depuis plus
-de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni
-étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé
-dans l'Adriatique à l'égard du pavillon autrichien, elle l'expliqua
-non par une connivence secrète, mais par un reste de ménagement de
-l'Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin, relativement à la
-reconnaissance du roi Joseph, elle éluda les ouvertures de la
-diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de
-n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur François sur ce
-grave sujet.
-
-[En marge: Réponse de la Prusse.]
-
-Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses
-de l'Autriche. Mais il vit clairement à son langage qu'elle n'agirait
-pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne
-prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs à
-Erfurt qu'il allait s'en assurer définitivement. La Prusse avait
-ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les
-articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état
-militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus
-longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore à solder.
-Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de
-l'empereur Alexandre à Erfurt; car tout le monde espérait ou craignait
-quelque chose de cette fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe
-entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la
-niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses désirs. D'autres
-y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur
-d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités; car, en dehors des
-souverains de France et de Russie, on n'avait appelé ou accueilli dans
-leur désir d'y être admis, que les princes dont on attendait des
-hommages et un accroissement d'éclat.
-
-[En marge: Préparatifs de l'empereur Alexandre pour se rendre à
-Erfurt.]
-
-[En marge: Personnages que l'empereur Alexandre amène à Erfurt.]
-
-[En marge: Alexandre veut être autorisé, en passant à Koenigsberg, à
-donner quelques consolations au roi et à la reine de Prusse.]
-
-Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs,
-ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir
-lieu le 27 septembre à Erfurt, à quelques lieues de Weimar.
-L'empereur Alexandre, après l'avoir tant souhaitée, ne pouvait la
-refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient
-d'ailleurs, et la lui commandaient même, car les choses commençaient à
-se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitté la Baltique,
-et les événements se précipitaient en Orient. Il avait donc accepté
-avec joie l'occasion offerte de revoir Napoléon, et d'obtenir enfin de
-lui la réalisation de tout ou partie de ses voeux les plus chers. M.
-de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre
-l'accomplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que son
-maître cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Outre M.
-de Romanzoff, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le
-grand-duc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier
-de son palais, M. de Tolstoy, frère de l'ambassadeur de Russie à
-Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait
-voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de
-France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contracté l'habitude de
-voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gêne, vînt à Erfurt.
-Il n'avait demandé avant de se mettre en route qu'une chose, c'était
-qu'on lui fournît le moyen, en passant à Koenigsberg, de dire encore
-quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément
-malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en les
-satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur
-territoire, les désolait quant aux exigences pécuniaires. Or,
-Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment,
-de vouloir toujours dire à ceux qu'il voyait ce qui leur était
-agréable à entendre. Il en éprouvait particulièrement le besoin
-vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune était pour
-lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire
-en passant à Koenigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement,
-auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d'instructions sur ce sujet,
-n'accéda qu'avec beaucoup de timidité et de ménagement; et, cela
-obtenu, il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en
-restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse.
-
-[En marge: Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt.]
-
-À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance,
-fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne,
-faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et
-déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait
-amèrement l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait
-ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans
-doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait
-encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de
-l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage
-qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était
-contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression
-formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment
-l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils,
-auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à
-M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et
-qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui
-était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin
-elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur
-lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que
-comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches
-et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi
-étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et
-la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à
-Bayonne.
-
-[En marge: Départ de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage à
-travers la Pologne et l'Allemagne.]
-
-Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de
-Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était
-fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la
-poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait
-été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des
-soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre
-n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il
-voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les
-plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Koenigsberg, parut
-s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque
-réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur
-royaume, et repartit immédiatement pour Weimar.
-
-Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus
-brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous
-les armes dans leur plus belle tenue, criant: _Vive Alexandre! Vive
-Napoléon!_ Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur
-aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa
-grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu
-duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du
-Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé
-de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique
-fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins
-très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient
-sur lui du haut des trônes.
-
-[En marge: Arrivée de l'empereur Alexandre à Weimar.]
-
-Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette
-cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt.
-
-[En marge: Personnages dont Napoléon s'entoure pour aller à Erfurt.]
-
-[En marge: Affluence de princes à Erfurt.]
-
-[En marge: Spectacle que présente un moment cette petite ville
-ecclésiastique.]
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre.]
-
-[En marge: Première rencontre des deux empereurs sur la route de
-Weimar à Erfurt.]
-
-Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de
-tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M.
-de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en
-avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la
-direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de
-quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont
-celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal,
-Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans
-diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était
-pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du
-voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes
-couronnés. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à
-Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince
-ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales
-studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le
-lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats,
-d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait
-comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands
-seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié
-d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants
-et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à
-10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et
-militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de
-l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe,
-il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un
-immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre,
-qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar est à quatre ou
-cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En
-apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à
-son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un
-près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre,
-s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême
-plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils
-avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient
-réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa
-suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à
-côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se
-demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de
-même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par
-leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de
-les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était
-pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées
-qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux,
-ravageaient leurs belles campagnes.
-
-[En marge: Emploi de la première journée à Erfurt.]
-
-Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les
-personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et
-princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné.
-C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque
-c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir,
-s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le
-grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince
-Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des
-personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et
-on assista à une représentation de _Cinna_, donnée par les acteurs
-tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La
-clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les
-rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon
-voulait que commençassent les représentations de la tragédie
-française.
-
-[En marge: Résolutions de Napoléon en venant à Erfurt sur les objets
-dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.]
-
-[En marge: Renonciation à toute idée de partage relativement à
-l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube.]
-
-Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le
-soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en
-liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de
-Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels
-qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté
-d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de
-partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était
-prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec
-la Russie à ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait
-rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M.
-de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des
-deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois
-trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête
-dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en
-payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant
-sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait
-avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la
-satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle.
-Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon.
-
-Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer
-une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan
-de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre
-et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que,
-malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans
-trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la
-difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout
-de suite et définitivement une portion de territoire à leur
-convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube.
-C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la
-moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse
-surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à
-s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands
-embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers
-événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines
-proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les
-avantages que la France obtenait de son côté.
-
-En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime,
-pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre
-l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste;
-car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se
-décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec
-l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller
-avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à
-l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive
-s'ensuivait immédiatement.
-
-Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces
-danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la
-conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il
-ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de
-dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre
-à ses vues.
-
-[En marge: Premières conversations sérieuses de Napoléon avec
-Alexandre.]
-
-[En marge: Dire d'Alexandre.]
-
-Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage,
-les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui
-les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant
-la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Il affirma de
-nouveau que toute jalousie était éteinte dans son coeur, mais que la
-France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il
-désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins
-pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les
-grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de
-Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un
-mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife
-romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort
-par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus
-incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois,
-ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le
-système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les
-catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait
-qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention
-des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en
-Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les
-prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napoléon, il s'était
-mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne
-lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré,
-puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations
-les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations
-ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la
-guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour
-de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi.
-
-[En marge: Dire de Napoléon.]
-
-Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute
-l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles.
-Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les
-accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur
-l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur
-les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux
-empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment
-de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes,
-d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de
-prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout
-de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui
-avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff,
-Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés,
-et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se
-montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de
-Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne
-laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite,
-il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer
-sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y
-accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle
-aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc.
-L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses
-fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour
-combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier.
-Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une
-oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la
-Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile
-à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute
-pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement
-national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces
-vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît
-face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de
-l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul
-doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais
-était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs?
-Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux
-empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il
-pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus
-certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de
-quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas
-difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans
-sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus
-brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle
-obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la
-Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le
-règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en
-agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus
-rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français
-dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul
-changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer
-aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui
-lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles
-lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer,
-n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son
-système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait
-indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu
-de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces
-avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas
-impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort
-militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il
-pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations,
-aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par
-la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie
-la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France
-le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne
-au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et
-bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si
-la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires
-pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec
-l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait
-pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs
-mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre,
-Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de
-remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient!
-
-La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux
-souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une
-fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce
-qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises,
-était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un
-peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable.
-Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la
-fortune!
-
-[En marge: Les réalités substituées aux chimères pour gagner
-l'empereur Alexandre.]
-
-Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon
-et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès
-qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de
-nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette
-immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à
-des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était
-tout ce qui restait à faire. Mais à la place de ces projets
-gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité,
-telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus
-une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi
-satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens,
-il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car,
-dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages
-d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la
-Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des
-sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où
-l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel,
-qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé
-magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé
-d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne
-appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela
-importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie.
-
-Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y
-trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus,
-il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune
-souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus
-positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour
-lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces
-vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir.
-Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était
-capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était
-la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la
-vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits
-sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre
-extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son
-maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de
-délai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint à
-son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en
-effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer
-à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon
-devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la
-promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don
-eût son véritable prix.
-
-[En marge: À la passion chimérique de partager l'empire turc, se
-trouve substituée chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de
-posséder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.]
-
-Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff
-se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie
-et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse
-vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à
-Saint-Pétersbourg[14].
-
-[Note 14: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des
-lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à
-Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de
-Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre
-russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette
-impatience dans toute sa vérité.]
-
-[En marge: Octob. 1808.]
-
-Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces
-de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques
-plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation
-prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence
-forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil.
-Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la
-Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât
-non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier
-par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand
-on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre
-l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des
-Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était
-nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où
-l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à
-l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de
-cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en
-lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à
-lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du
-continent.
-
-Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite
-était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une
-nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il désirait seulement
-observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on
-arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale
-qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le
-principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la
-Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait
-plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux
-ministres des deux souverains.
-
-[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux
-souverains, après leur accord sur le fond des choses.]
-
-Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff
-éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à
-rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon
-avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint
-mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques
-mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés
-les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une
-extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux
-souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une
-satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de
-l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table,
-au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son
-illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment
-d'admiration dont tout le monde était frappé.
-
-[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages à
-Erfurt.]
-
-Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus
-extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France
-et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse,
-au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg,
-le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la
-Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de
-Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de
-Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres
-qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs
-ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à
-son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre
-que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La
-soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu
-qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la
-faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que
-l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux
-empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en
-évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les
-rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes,
-les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent
-qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté
-_Cinna_, on représenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_,
-_Oedipe_. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa
-l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du
-nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer,
-donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable
-flatterie. À ce vers d'Oedipe: _L'amitié d'un grand homme est un
-bienfait des dieux_, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les
-spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet
-à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et
-d'adhésion unanime.
-
-[En marge: Arrivée de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son
-attitude à Erfurt.]
-
-Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que
-tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété
-profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche.
-Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux
-grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour
-observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de
-l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que
-l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que
-si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir,
-que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son
-adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui
-pouvaient y être prises.
-
-[Illustration: Conférences d'Erfurt.--Napoléon recevant Mr de Vincent,
-Ministre d'Autriche.]
-
-[En marge: Profond secret gardé à l'égard M. de Vincent.]
-
-Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir à l'égard de
-l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue
-fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre
-personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de
-Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt
-de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière,
-M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de
-laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait
-fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque
-jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec
-l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de
-rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans
-une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif
-des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc
-absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que
-son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on
-lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la
-conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à
-une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir
-l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout
-ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être
-chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et
-qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les
-aller chercher en Angleterre.
-
-[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours
-plus embarrassante par un calcul de Napoléon et d'Alexandre.]
-
-La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse,
-et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même
-humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice
-qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de
-ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus
-dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M.
-de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait
-l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait
-besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur
-de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait
-chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur
-Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire
-ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de
-communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le
-verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la
-grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland,
-venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler
-aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à
-deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot
-échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M.
-de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures
-de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux
-empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile
-qu'imprudente.
-
-[En marge: Pleinement rassuré à l'égard de la Russie, Napoléon
-emprunte à la grande armée de nouveaux détachements pour l'Espagne.]
-
-L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession
-formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de
-cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire,
-Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses,
-relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire
-partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée,
-la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns
-des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore
-été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de
-la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de
-manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin
-d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que
-sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le
-Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà
-acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en
-Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la
-cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la
-sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir
-d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse
-irrésistible de forces.
-
-[En marge: La rédaction de la nouvelle convention confiée à MM. de
-Champagny et de Romanzoff.]
-
-Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis:
-il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas
-chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui
-s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux
-souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale
-par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs
-ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la
-convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils
-partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où
-des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de
-Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à
-l'oeuvre importante qui leur était confiée[15].
-
-[Note 15: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à
-l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par
-jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à
-Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon
-était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est
-d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails
-de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins
-d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.]
-
-[En marge: Projet de convention combiné de manière à faire sortir la
-paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.]
-
-Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue
-d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident,
-qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès,
-les contraignît à la paix. Il concédait à la Russie, pour prix de ce
-qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande,
-la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix
-ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces
-avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter
-dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier
-serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était
-convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France,
-était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche
-devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée
-entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se
-rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de
-signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci
-par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre
-des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des
-deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public
-anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par
-l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie
-de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de
-marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de
-vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le
-total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler
-les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand
-désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre
-l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter
-deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en
-Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais
-c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à
-son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube
-étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout
-espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs
-l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition
-à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas
-dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout
-s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux
-Espagnols et aux Anglais.
-
-Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite
-au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la
-guerre et pour la paix_, et offrant de négocier un rapprochement
-général basé sur l'_uti possidetis_. Cette base de négociation était
-commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes,
-Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la
-Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces
-dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer
-que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on
-appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la
-France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait
-la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au
-résultat.
-
-Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne
-pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté
-dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était
-un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon,
-en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et
-la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses
-communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on
-lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait
-l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant
-surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de
-l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la
-disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques
-semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une
-fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile
-d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre;
-et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de
-laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait
-de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux
-idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas
-personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause
-additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai
-de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe.
-
-[Note 16: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce
-sujet:
-
-«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase
-ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate
-de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer
-en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une
-puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses
-intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi
-bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de
-l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés,
-plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce
-interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix
-était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations
-auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus
-d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus
-clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité
-fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont
-éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter
-scrupuleusement l'article proposé.»]
-
-[En marge: Difficulté de rédaction qui arrête les deux ministres.]
-
-L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux
-ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny
-s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à
-tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution
-demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint
-intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis
-Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait
-quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui
-rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état
-d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff,
-on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder
-les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de
-gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était
-cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour
-vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de
-Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de
-sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour
-faire cesser un _statu quo_ désolant.
-
-M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de
-quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à
-Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas
-où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait
-bientôt si la base de l'_uti possidetis_ était acceptée ou ne l'était
-pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu
-pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles
-acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas
-acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les
-pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement,
-de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces
-raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des
-délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc
-que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à
-Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la
-suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de
-patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus
-d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont
-duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester
-dans l'état d'armistice avec les Turcs!--
-
-[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction
-de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques.]
-
-M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux
-ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent
-quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur
-âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il
-était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du
-désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et
-son maître par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il
-attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il
-serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le
-retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer
-son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui
-l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée
-indispensable.
-
-[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur:
-
- «Erfurt, le 6 octobre 1808.
-
-»Sire,
-
-»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien
-persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche
-pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec
-l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux
-de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance
-qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu
-l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps
-convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa
-jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette
-acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et
-son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de
-celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et
-à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être
-beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt,
-lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple
-prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne
-suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais
-été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je
-regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre
-Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord.
-
- «_Signé_ CHAMPAGNY.»
-
-
- «Erfurt, le 8 octobre 1808.
-
-»SIRE,
-
-»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené
-aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les
-provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui
-plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont
-Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition
-qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en
-ces mots:
-
-«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la
-Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux
-puissances à l'Angleterre.»
-
-»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui
-paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.--Quand, comment
-connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier
-résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second,
-celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne
-sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à
-tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans
-le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient
-revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec
-l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut
-pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la
-nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette
-importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel
-n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a
-plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le
-sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance,
-défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est
-d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui
-importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le
-consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article
-suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore
-pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint
-d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans
-ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait
-fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit,
-dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est
-encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.»
-
-»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment.
-Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une
-attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment
-actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je
-désespère de la vaincre.
-
-»Je suis avec respect, etc.
-
- »_Signé_ CHAMPAGNY.»]
-
-[En marge: Voyage de Napoléon et d'Alexandre à Weimar.]
-
-[En marge: Fête qu'on leur donne.]
-
-Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes,
-s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et
-du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre
-Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de
-Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous
-ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au
-centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse
-immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et
-obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête.
-Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la
-nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une
-multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de
-chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux
-empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante
-société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa
-cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement
-avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du
-christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont
-il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que
-Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il
-n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis
-il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra
-toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan
-de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de
-Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au
-burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme
-vous _n'aime pas les genres tranchés_!--Mot profond, que bien peu de
-critiques de nos jours sont capables de comprendre.
-
-Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il
-laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait
-sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme
-ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à
-l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la
-Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et
-qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat.
-
-[En marge: Fête sur le champ de bataille d'Iéna.]
-
-Le lendemain, une nouvelle fête lui fut offerte même de la bataille
-d'Iéna, entre Erfurt et Iéna. Il y avait un tel désir de plaire à
-Napoléon, que peut-être oubliait-on sa propre dignité en s'appliquant
-à rappeler soi-même une des plus terribles batailles gagnées par la
-France sur l'Allemagne. Un pavillon était dressé sur ce mont du
-Landgrafenberg, où Napoléon avait bivouaqué dans la nuit du 13 au 14
-octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque à l'anniversaire
-de la mémorable bataille d'Iéna. Un plan de cette bataille était placé
-dans le pavillon qui devait recevoir Napoléon. Un repas du matin y
-était servi, et, après mille souvenirs consacrés à cette journée par
-la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins
-de convenance de Napoléon envers ses hôtes allemands, on se rendit à
-droite, dans cette plaine d'Apoldau, située entre le champ de bataille
-d'Iéna et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du
-maréchal Bernadotte. Une seconde chasse y était préparée, et occupa
-quelques heures de la matinée. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant
-de quitter ces hauteurs d'où l'on domine la ville d'Iéna, Napoléon
-voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pût venir s'inscrire à
-côté des souvenirs terribles qu'il avait déjà laissés en ces lieux. Le
-feu avait été mis à cette malheureuse cité par les obus. Napoléon
-donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui à
-cette époque avaient souffert de sa présence.
-
-[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir une rédaction qui ne rende
-pas toute paix impossible à Londres.]
-
-Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau
-des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient
-attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur
-Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister
-opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les
-communications à faire à Constantinople, et que dès le début des
-négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la
-disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait
-l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à
-chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la
-certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans
-son accomplissement, qui rendît possible le commencement des
-négociations à Londres.
-
-[En marge: Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un
-nouvel allégement sur ses contributions.]
-
-Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur
-l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour
-gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant
-il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire
-reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité,
-mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme
-pour la guerre. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne
-refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées
-à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre
-l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de
-sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables
-en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette
-convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit
-qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son
-vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans
-l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié
-Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire
-obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le coeur était
-oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût
-coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à
-ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il
-avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux
-alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur
-140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux
-ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa
-main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette
-concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et
-pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus
-sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé
-autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le
-sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses
-ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions
-sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du
-payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne
-dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en
-lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par
-Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée.
-
-[En marge: Ouvertures relativement à un projet de mariage de Napoléon
-avec une soeur d'Alexandre.]
-
-[En marge: Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une
-certaine limite.]
-
-[En marge: Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir.]
-
-Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et
-chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques
-difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se
-faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il
-s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance
-politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage
-enfin qui aurait uni à Napoléon une soeur de l'empereur Alexandre.
-Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour
-épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait
-toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à
-la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un
-choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas
-plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le
-souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique,
-souverain qui était presque de son âge, et qui avait des soeurs à
-marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une
-pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement
-maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix.
-Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils
-en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre
-n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans
-sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était
-trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de
-réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union,
-que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts
-étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à
-l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à
-l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le
-Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux,
-ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être
-intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi,
-puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un
-à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par
-les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense
-avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur
-l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!--Romanzoff
-est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir.
-Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!--Romanzoff est un Russe du
-temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point.
-Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les
-provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je
-saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon
-empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous
-jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous
-cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous
-pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en
-eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir
-le reste de nos projets.--À ces professions de désintéressement,
-Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le
-repos. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon
-semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes.
-Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque
-distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes
-confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses
-affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il
-était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant
-si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y
-avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il
-ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à
-Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la
-grande-duchesse Catherine, soeur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait
-observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel
-pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa soeur à
-Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée.
-Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait
-offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.
-
-[En marge: Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les
-ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement.]
-
-Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée,
-était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré
-l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec
-l'empereur Alexandre. C'était pour une telle occurrence, et pour
-celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car,
-s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet,
-et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une
-partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce
-qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité
-convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne
-pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile.
-
-[Note 18: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait
-d'une manière générale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait
-les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que
-le point principal, c'était le don de la Moldavie et de la Valachie,
-et surtout que le point contesté était le délai de quelques semaines
-qu'on voulait imposer à la Russie avant de faire des démarches
-ouvertes relativement aux provinces cédées.]
-
-[En marge: M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques
-insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux
-empires.]
-
-[En marge: Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand.]
-
-L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une
-ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui
-appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille
-impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les
-autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu
-par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez
-les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce
-sujet, s'y prit d'une manière singulière.--Vous savez, lui dit-il, que
-Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette
-raison voué une haine implacable?--M. de Talleyrand se récria fort
-contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait
-pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré
-son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire
-un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une
-des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable
-en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était
-pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était
-venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un
-fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir
-immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance
-conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de
-son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins
-celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se
-lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il
-fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour
-Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son
-esprit et sa bonté.--Ce n'est pas seulement le plus grand homme,
-disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On
-le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la
-guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de
-situation.--Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de
-Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.--S'il m'aime, répliqua
-celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la
-preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de
-ses soeurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous
-les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il
-ainsi d'éviter ce sujet?--Il était facile de voir que Napoléon voulait
-que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât
-l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire
-dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit
-pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les
-fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. Ce prince, qui
-avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux
-gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre,
-s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand
-n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient
-comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après
-s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de
-tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de
-la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût
-l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait
-tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de
-famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt
-de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un
-héritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle
-grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui
-régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime
-allié?--Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques
-les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du
-désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à
-lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas
-lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites
-de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de
-l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et
-seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de
-celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse
-sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination
-absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par
-déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas
-jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de
-ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé
-Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser
-la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une
-condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans
-doute il parviendrait à bien disposer sa soeur, la grande-duchesse
-Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et
-que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait
-toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour
-lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du
-reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une
-pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.--M. de
-Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa
-que c'était aux deux souverains à finir l'oeuvre commencée, et insinua
-à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il
-parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable
-difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il
-n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans
-l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir
-avec Napoléon au premier entretien.
-
-[En marge: Explication entre les deux souverains sur le sujet que M.
-de Talleyrand avait abordé par ordre de Napoléon.]
-
-À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on
-était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait.
-Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur
-le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima
-combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient
-déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une
-personne de sa famille, et d'y venir embrasser une soeur, en venant y
-traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce
-qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il
-aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère,
-qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de
-s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre
-qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et
-qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent
-écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les
-plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus
-que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de
-contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent
-enchantés l'un de l'autre[19].
-
-[Note 19: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de
-la bouche même de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les
-pièces officielles, j'ai pu constater à quel point il était vrai.]
-
-[En marge: Convention secrète d'Erfurt signée le 12 octobre.]
-
-On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières
-difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs
-ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de
-conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante,
-qui dut rester profondément secrète.
-
-Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une
-manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix,
-soit la guerre.
-
-Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée
-sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et
-concertée.
-
-Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une
-proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et
-aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile
-au cabinet britannique;
-
-La base des négociations devait être l'_uti possidetis_;
-
-La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie
-la Finlande, la Valachie et la Moldavie;
-
-La Russie ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la
-France, indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne
-d'Espagne sur la tête du roi Joseph;
-
-Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait
-commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir,
-par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; _mais les
-plénipotentiaires_ (et c'était la transaction convenue sur le point
-principal), _les plénipotentiaires et agents des deux puissances
-s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre
-l'amitié existant entre la France et la Porte_;
-
-De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie
-rencontrait l'Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce
-qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était
-exposée à une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie
-fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et
-feraient une guerre commune;
-
-Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence
-d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace
-d'une année.
-
-Telle fut la rédaction à laquelle s'arrêtèrent MM. de Champagny et de
-Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les
-précautions à observer pour ne pas troubler l'union existant entre la
-France et la Porte, était une manière d'affranchir la Russie de tout
-délai, et de faire pourtant qu'on n'agît pas trop brusquement à
-Constantinople, au point de rendre impossibles dès leur début les
-négociations qu'on allait entreprendre à Londres.
-
-[En marge: Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les
-signatures sur la convention d'Erfurt.]
-
-À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre
-français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la
-possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même.
-Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité
-secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites
-à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en
-exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute
-hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut
-ivre de joie les porter à son maître.
-
-[En marge: Fin de l'entrevue et témoignages qui la terminent.]
-
-[En marge: M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre
-avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre.]
-
-L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient
-d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir
-enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune
-empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible,
-assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps
-prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette
-étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes
-puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait
-substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de
-l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient
-parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait
-devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait
-désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le
-14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à
-multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de
-l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à
-Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer
-par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de
-brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à
-Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les
-négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible
-les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même
-à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre
-délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon
-rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi
-d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à
-l'appui, de façon à prévenir toute longueur.
-
-M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres
-de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa
-révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des
-porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné
-son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout
-l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique,
-conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour
-de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les
-diamants.
-
-[En marge: Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à
-l'empereur d'Autriche.]
-
-Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le
-représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs
-pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait
-pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout
-genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de
-l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était
-concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait
-entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il
-n'y avait. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui
-renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour
-toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle
-paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur
-de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée:
-
- «Erfurt, le 14 octobre 1808.
-
-»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre
-qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a
-remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté;
-mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se
-renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur
-pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient
-l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été
-le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de
-la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle
-l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont
-soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à
-garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre
-les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas
-remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle
-doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La
-dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu
-craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la
-Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent
-mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes
-projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout
-armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion
-en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur
-de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que
-nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me
-livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre
-Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie,
-troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples.
-Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers
-qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et
-simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du
-bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et
-sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre
-ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance,
-elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la
-simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on
-parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre
-Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son
-sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils.
-
-»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y
-voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et
-de Votre Majesté.»
-
-À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la
-demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le
-plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et
-de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras,
-duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la
-guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout.
-
-[En marge: Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre.]
-
-Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs,
-étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon
-montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes
-parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à
-côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent
-ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre
-abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques
-instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils
-s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de
-leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur
-espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte
-d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de
-l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment.
-Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais
-aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du
-vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal.
-Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi
-la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval.
-Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour
-Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs
-projets du moment, aucun ne devait se réaliser!
-
-Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et
-autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques
-heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite
-ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte,
-d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible
-obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre
-où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines.
-
-[En marge: Retour de Napoléon à Paris, le 18 octobre.]
-
-Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à
-Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur
-Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue,
-pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule
-une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les
-affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins
-pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de
-la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous;
-et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il
-était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des
-paroles de paix.
-
-[En marge: Départ des courriers russes et français pour Londres.]
-
-À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de
-négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces
-navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les
-deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de
-l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message
-dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre
-des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en
-termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il
-était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur
-de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers
-avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils
-venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble,
-et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se
-dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser
-sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et
-frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une
-nouvelle expédition de Boulogne.
-
-Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à
-l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour
-l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec
-l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait
-plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource
-de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées
-dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il
-regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner
-néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer
-l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de
-la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double
-motif qui dicta ses dernières dispositions.
-
-[En marge: Conversion de la grande armée en armée du Rhin.]
-
-En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces
-qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de
-_Grande Armée_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Armée du
-Rhin_, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus
-capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps
-du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se
-rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps,
-l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal
-Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les
-divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France,
-avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais
-très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter
-sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de
-marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre
-en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en
-Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions,
-Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire
-détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot,
-avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère,
-et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa
-cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans
-les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il
-allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille
-cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats
-d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les
-meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de
-la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le
-prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France
-pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes
-environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation
-qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait
-le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces
-forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes.
-
-Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant
-quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille
-hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste
-d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin
-d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait
-qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie,
-qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée,
-depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général
-Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée
-d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes.
-
-Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la
-direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard.
-D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du
-mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp
-de Boulogne.
-
-[En marge: Distribution de l'armée d'Espagne en huit corps.]
-
-Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition
-de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait
-de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme
-d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté
-de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal
-Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de
-Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du
-maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division
-Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal
-Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée,
-sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du
-Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de
-l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment
-arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson,
-et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée
-d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns
-des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et
-belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait
-jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général
-Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant
-Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en
-Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec
-les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées,
-pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le
-maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie,
-composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther
-prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes.
-C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe
-aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait
-le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était
-obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne
-avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie.
-
-De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis
-d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les
-Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la
-garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard
-que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par
-les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche.
-
-[En marge: Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre.]
-
-Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de
-faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche,
-n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manoeuvres de
-l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter
-toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner
-cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on
-avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en
-abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et
-en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille
-hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié
-d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il
-était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus
-instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de
-ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le
-général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous
-les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin
-même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers
-Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre
-sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il
-disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le
-premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre
-chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus
-qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le
-corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la
-mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de
-les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille
-et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de
-Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation
-entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à
-Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse
-existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu
-de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle
-tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus
-à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui
-traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de
-confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque
-désastre humiliant.
-
-[En marge: Ordres à la marine pour l'expédition de plusieurs
-croisières.]
-
-Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de
-renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait
-pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses
-gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples
-croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer
-des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre
-et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course
-chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières,
-l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et
-plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude,
-partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient,
-toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y
-débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales,
-et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de
-Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se
-diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles
-Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de
-tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la
-Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de
-s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir,
-sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des
-Deux-Siciles entièrement reconstitué.
-
-[En marge: Négociation entamée avec l'Angleterre.]
-
-[En marge: Manière de recevoir les deux courriers impériaux à
-Londres.]
-
-Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme
-nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM.
-de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de
-Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à
-pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous
-les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun
-bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit,
-qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa,
-sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux
-Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis
-on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un
-ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres.
-On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant
-néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas
-un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un
-simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff,
-annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux
-empereurs.
-
-[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la
-paix.]
-
-[En marge: Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de
-Cintra, et peu de disposition à ménager la France.]
-
-Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard
-des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des
-communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient
-point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation
-anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les
-propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son
-gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à
-continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre
-penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses
-causes. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent,
-avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était
-bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre
-générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un
-ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan,
-elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était
-fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car
-elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de
-tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit.
-Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une
-extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle
-n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par
-Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de
-l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui
-ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation
-exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en
-insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là
-subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de
-pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles,
-brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en
-résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à
-se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à
-celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert
-ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus,
-l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un
-allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des
-avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui
-s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et
-il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de
-nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur
-généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant
-dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher
-la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au
-moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec
-le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes
-d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait
-recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle
-lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au
-jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une
-paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser
-définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes
-du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur
-accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de
-Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne
-faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de
-n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que
-celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot,
-après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général
-Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient
-indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des
-conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont,
-et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés,
-plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la
-Tamise une armée française prisonnière.
-
-L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la
-démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger
-les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était
-compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât
-ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme
-autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique
-blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal
-choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh,
-imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé
-bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné
-suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause,
-tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la
-Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord
-Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever
-la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808
-après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la
-conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement
-peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser
-péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des
-paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre,
-il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que
-porta à Paris un courrier anglais.
-
-[En marge: Réponse du ministère britannique au message des deux
-empereurs.]
-
-[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les
-insurgés espagnols soient compris dans la négociation.]
-
-Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle eût souvent reçu des
-propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas
-croire sérieuses, ne refuserait jamais de prêter l'oreille à des
-propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent
-honorables pour elle. Et cette fois, renonçant à argumenter sur la
-base des négociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu
-de prise à la critique, puisque c'était celle que le gouvernement
-britannique avait posée à toutes les époques antérieures, le message
-faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre à exiger
-que tous ses alliés fussent compris dans la négociation, les insurgés
-espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne liât
-l'Angleterre à eux. Mais à défaut d'un semblable lien, un intérêt
-commun, un sentiment de générosité, de nombreuses relations déjà
-établies, ne permettaient pas de les abandonner. À cette condition M.
-Canning se disait prêt à nommer des plénipotentiaires, et à les
-envoyer où l'on voudrait.
-
-Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des
-insurgés espagnols aux conférences qui seraient ouvertes pour traiter
-de la paix, toute négociation deviendrait impossible; car, entre les
-rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction
-imaginable. C'était tout ou rien, Madrid ou Valençay, pour l'un comme
-pour l'autre.
-
-[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement à
-la condition proposée.]
-
-[En marge: Recours à Napoléon pour la réponse à faire.]
-
-Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reçurent cette réponse,
-qui était accompagnée d'excuses à M. de Romanzoff de ce qu'on ne
-répondait pas directement aux souverains eux-mêmes, mais à leurs
-ministres, vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par
-l'Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de
-s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition
-essentielle, celle de l'admission des insurgés, leur semblait bien
-hardi, même en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut
-décidé qu'on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers
-M. Canning comme il avait procédé lui-même, et on lui adressa un
-simple accusé de réception, en remettant à plus tard la réponse à son
-message.
-
-[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement à la
-possession des provinces danubiennes, calmée par le désir de réussir
-dans les négociations entreprises avec l'Angleterre.]
-
-[En marge: Son désir est de faire durer les négociations, et il
-s'exprime dans ce sens en écrivant à Napoléon.]
-
-M. de Romanzoff, d'abord si pressé de conduire à leur terme les
-négociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tôt les
-provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris,
-publiquement engagé dans une tentative de paix avec l'Angleterre,
-mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention
-d'Erfurt ayant bien stipulé d'ailleurs que, dans tous les cas, la
-Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assurées à la Russie. Il
-fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message
-anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à
-la négociation, y compris les insurgés espagnols, n'offrait cependant
-dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fût impossible de
-s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent à l'Empereur, pour
-le supplier de faire une réponse qui permît de continuer les
-pourparlers, et d'arriver à une réunion de plénipotentiaires.
-
-[En marge: Nov. 1808.]
-
-[En marge: Napoléon, tout entier aux soins de la guerre, laisse à MM.
-de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la
-négociation.]
-
-Napoléon était en ce moment sur l'Èbre, tout entier à la guerre, à
-l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les
-nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux
-pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le
-message de M. Canning ne lui laissait guère d'illusion, et il ne
-comptait que sur un grand désastre infligé à l'armée britannique, pour
-fléchir l'obstination du cabinet de Londres. Dès lors il était plus
-disposé à abandonner à d'autres la conduite de cette affaire, et il
-permit aux trois diplomates qui étaient à Paris de répondre comme ils
-l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formellement exclus
-de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que de MM. de
-Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autorisés à remanier à
-leur gré, et qu'ils eurent soin en effet de modérer notablement.
-
-Ce nouveau message, porté à Londres par les mêmes courriers, relevait
-quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans
-difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les
-insurgés espagnols, qui n'étaient que des révoltés, ne pouvant pas
-représenter Ferdinand VII, puisque celui-ci était à Valençay, d'où il
-les désavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne.
-
-[En marge: Brusque résolution du cabinet britannique et réponse
-négative qui met un terme à toute négociation.]
-
-À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique,
-craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en
-Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns,
-de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre
-brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse.
-Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne
-voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels
-jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait
-rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il
-fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la
-France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux
-cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus
-légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des
-motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques
-adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager
-les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la
-France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les
-communications devaient donc être considérées comme définitivement
-rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les
-circonstances.
-
-Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain
-renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette
-négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de
-Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il
-ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer.
-M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché
-d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais
-acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à
-l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que
-l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il
-croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas
-garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de
-Napoléon en Espagne.
-
-[En marge: Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que
-Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.]
-
-[En marge: Espoir que cette campagne sera décisive.]
-
-Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait
-guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle
-protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle
-donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les
-interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition
-commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on
-lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle
-s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne,
-ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux
-empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses
-résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration
-décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était
-évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la
-Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de
-ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre,
-habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du
-canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des
-victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait
-de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des
-Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant
-spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur
-dérobait les périls trop réels de la situation.
-
-FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE TRENTE-TROISIÈME.
-
-SOMO-SIERRA.
-
- Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses
- ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. --
- Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des
- succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des
- juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez.
- -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. --
- Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du
- centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal
- Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. --
- Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé
- à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le
- projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher
- ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et
- Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. --
- Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos.
- -- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les maréchaux
- Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à
- outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son
- armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes,
- sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce
- corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de
- Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et
- de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection
- espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il
- désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers
- le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition
- de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour
- épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise
- d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut
- pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses
- mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,
- des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux
- Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur
- la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais.
- -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du
- siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en
- Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. --
- Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich.
- -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. --
- Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever
- le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des
- événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal
- Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de
- l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général
- Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird,
- se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de
- Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les
- envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand
- et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et
- Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama.
- -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général
- Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. --
- Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le
- décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult
- le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général
- Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et
- dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. --
- Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la
- Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et
- embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --
- Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et
- son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de
- l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement
- du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le
- centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille
- d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de
- l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de
- ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le
- consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble
- disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de
- résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des
- difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le
- maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. --
- Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des
- Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. --
- Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en
- Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté.
-
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne.]
-
-[En marge: État dans lequel il trouve toutes choses.]
-
-Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes
-entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois
-militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages,
-s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents
-services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser
-les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux
-heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir
-où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution
-de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni
-surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu,
-le plus obéi des administrateurs.
-
-[En marge: Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause
-de cette inexécution.]
-
-Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées,
-choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes
-bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à
-Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur
-50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse
-proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure
-des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de
-souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit
-ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et
-la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que
-l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé,
-l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai
-contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le
-bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus
-riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon
-avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre
-ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui
-n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois
-étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de
-l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous
-à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes
-venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria,
-qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés
-de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de
-laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de
-l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles
-troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées
-précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de
-Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre,
-commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les
-Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour
-Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin
-de résultats extraordinaires.
-
-[Note 20: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté
-tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en
-Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur
-le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois
-au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et
-le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.]
-
-Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon
-ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de
-ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être
-violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait,
-en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les
-préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi
-peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer
-pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux
-mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795,
-c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources
-militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque
-ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de
-l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et
-les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres,
-par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités
-de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60
-ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes
-les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au
-lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses
-directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les
-lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se
-troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au
-moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le
-maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de
-combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement
-se relâchait, et devenait faible et incertain[21].
-
-[Note 21: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan,
-chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et
-Napoléon n'y étaient pas.
-
-«_Le maréchal Jourdan au général Belliard._
-
- »Vittoria, le 30 octobre 1808.
-
-»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le
-général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous
-a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés
-prendre nos positions.
-
-»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e
-régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a
-mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le
-colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de
-dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval.
-Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la
-maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien
-je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les
-choses doivent rester dans l'état où elles sont!
-
-»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée
-de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive
-de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait
-peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a
-son goût et sa manière de voir.
-
-»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais
-je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par
-l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais
-très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend
-encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où
-il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général
-me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts
-par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite.
-Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître?
-
-»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je
-sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt
-que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis
-sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque
-utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»]
-
-[En marge: Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à
-l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.]
-
-[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès
-de Joseph.]
-
-Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par
-écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris
-et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les
-inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il
-avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que
-les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à
-Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait
-les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de
-grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur
-l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les
-quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en
-remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya
-aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule
-d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la
-frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à
-Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il
-voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et
-entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se
-loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de
-vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère.
-Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais
-calcul. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait
-secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour
-à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des
-Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que
-général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les
-exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il
-consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la
-cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur.
-Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage.
-
-[Note 22: Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejean,
-remarquables par ses vues sur la régie et les marchés.
-
-_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
-
- «Bayonne, 4 novembre 1808.
-
-»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez
-comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits,
-que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu
-de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée
-qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne
-sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des
-convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en
-règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût
-été sûr de leur arrivée.
-
-»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un
-rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout
-est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en
-campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est
-autant de jeté dans l'eau.»
-
-
-_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
-
- «Tolosa, le 5 novembre 1808.
-
-»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque
-pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens
-d'ordonner que la réserve de boeufs soit contremandée; elle est
-inutile, ce sera une économie de 2 millions.
-
-»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne
-manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes
-ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on
-ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un
-ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous
-savez que les marchés ne produisent que des friponneries.
-
-»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un
-directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du
-préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe
-qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a
-pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours
-meilleur.
-
-»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on
-fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la
-tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs
-sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois
-officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de
-surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a
-pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la
-disposition dudit commissaire.
-
-»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon
-adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à
-bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et
-deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts.
-Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je
-veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde.
-
-»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour,
-on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir
-des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces
-principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais.
-Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas
-confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»]
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à Vittoria.]
-
-À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère,
-qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son
-état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols
-qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer
-sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées.
-
-Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette
-circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa
-vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant
-les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à
-Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de
-troupes.
-
-[En marge: Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de
-septembre et d'octobre.]
-
-[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de
-Baylen.]
-
-Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen
-et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de
-la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés
-par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils
-croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même.
-Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à
-réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent
-mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France.
-Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs
-aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de
-Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que
-d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et
-désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le
-demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se
-chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance
-étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout
-temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée
-juste des folles exagérations que débitaient les insurgés.
-
-[En marge: Difficulté de constituer un gouvernement.]
-
-[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.]
-
-[En marge: Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux
-victorieux.]
-
-Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile,
-c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la
-famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de
-Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes
-insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité
-extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les
-uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration
-royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que
-haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance
-qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps
-était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à
-l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était
-servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun
-compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du
-moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition
-patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et
-crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis
-Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la
-Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à
-l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur
-traître à son maître. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné
-dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit
-universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux
-espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il
-proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune
-un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un
-gouvernement central.
-
-[En marge: Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les
-Valenciens, de Castaños avec les Andalous.]
-
-[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à
-l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement
-central sous ses auspices.]
-
-[En marge: Rivalités entre les juntes.]
-
-[En marge: Prétentions des juntes du nord de l'Espagne.]
-
-[En marge: Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de
-Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font
-prévaloir ce voeu.]
-
-Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à
-Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec
-les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal
-Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du
-général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il
-était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais
-les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil
-de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir,
-sous la direction suprême de ce corps. Pour unique réponse, toutes
-(une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus
-violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître
-une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement
-administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite
-de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle
-ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre
-elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles
-constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de
-vues que de prétentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines.
-Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune
-s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence
-jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans
-le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait
-devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de
-sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle
-voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à
-elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part
-celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies,
-tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au
-nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et
-non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de
-Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives,
-et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé
-au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination
-du conseil de Castille.
-
-[En marge: Établissement de la junte centrale à Aranjuez.]
-
-Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoyés, et elles
-convinrent de députer à un lieu indiqué, Ciudad-Real, Aranjuez ou
-Madrid, deux représentants par junte, afin de composer une junte
-centrale de gouvernement. Cet accord fut accepté, et les deux
-représentants nommés, après beaucoup d'agitations, se rendirent, les
-uns à Madrid, les autres à Aranjuez. Ceux de Séville, toujours plus
-jaloux, parce qu'ils étaient les plus ambitieux, ne voulurent pas
-dépasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres à eux. Il
-plaisait d'ailleurs à l'orgueil de ces suppléants de la royauté
-absente de s'établir dans son ancienne résidence, et d'en usurper
-jusqu'aux dehors.
-
-[En marge: Le conseil de Castille élève quelques objections mal
-accueillies contre la formation d'une junte centrale.]
-
-[En marge: La junte centrale acceptée par les généraux et la nation.]
-
-Constituée à Aranjuez sous la présidence de M. de Florida-Blanca,
-l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, éclairé, habile,
-mais malheureusement vieux et étranger au temps présent, la junte
-centrale se déclara investie de toute l'autorité royale, s'attribua le
-titre de majesté, décerna celui d'altesse à son président,
-d'excellence à ses membres, avec 120 mille réaux de traitement pour
-chacun d'eux. S'élevant dans le commencement à vingt-quatre membres,
-elle fut portée bientôt à trente-cinq, et pour premier acte elle
-enjoignit au conseil de Castille ainsi qu'à toutes les autorités
-espagnoles de reconnaître son pouvoir suprême. Le conseil de Castille,
-qui ne trouvait pas de son goût la création d'une pareille autorité,
-songea d'abord à résister. Il objecta par une déclaration formelle
-que, d'après les lois du royaume, la junte, à titre de conseil de
-régence, était trop nombreuse, et à titre d'assemblée nationale ne
-pouvait en rien remplacer les cortès. En conséquence, il demanda la
-convocation des cortès elles-mêmes. Nous avons déjà eu l'occasion de
-faire remarquer que dans ce soulèvement de l'Espagne pour la royauté,
-il y avait explosion de tous les sentiments démocratiques, et qu'au
-nom de Ferdinand VII on ne faisait en réalité que se livrer aux
-passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles
-espagnoles que le mot de cortès. Mais du conseil de Castille tout
-était mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un piége
-pour annuler la junte et se substituer à elle, et, sans renoncer aux
-cortès, on ne répondit à sa déclaration que par une rumeur universelle
-de haine et de mépris. L'appui des généraux était alors la seule force
-efficace. Or, tous appartenaient à cette junte centrale, composée des
-juntes provinciales, auprès desquelles ils s'étaient élevés, avec
-lesquelles ils s'étaient entendus, et ils adhérèrent à la junte, sauf
-un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours
-insociable, détestant les autorités insurrectionnelles et tumultueuses
-qui venaient de se former, et préférant de beaucoup le conseil de
-Castille, qu'il avait jadis présidé. Il songea même un moment à
-s'entendre avec Castaños, et à s'attribuer à eux deux le gouvernement
-militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de
-Castille. Les événements prouvèrent bientôt qu'une pareille
-combinaison aurait mieux valu; mais Castaños n'était pas assez
-entreprenant pour accepter les offres de son collègue, et d'ailleurs,
-élevé par la junte de Séville, il était du parti des juntes. Don
-Gregorio de la Cuesta fut donc obligé de se soumettre, et le conseil
-de Castille, dénué de tout appui, se trouva réduit à suivre cet
-exemple.
-
-La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir dès les
-premiers jours de septembre, se mit à gouverner, à sa manière, la
-malheureuse Espagne.
-
-[En marge: Composition des armées de l'insurrection.]
-
-[En marge: Quels furent ceux qui s'enrôlèrent sous l'influence de
-l'enthousiasme du moment.]
-
-[En marge: Armées de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.]
-
-[En marge: Division de l'Estrémadure.]
-
-[En marge: Armées de la Galice, des Asturies, de Léon, de la
-Vieille-Castille.]
-
-Son premier, son unique soin aurait dû être de s'occuper de la levée
-des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un
-pays où il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, où une
-révolution subite venait de détruire le peu qu'il y en avait, le
-gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie
-essentielle, c'est-à-dire sur l'organisation des forces, et pouvait
-tout au plus quelque chose sur leur direction générale. L'enthousiasme
-était assurément très-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le
-puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible
-ressource effective, combien il est inférieur en résultats à une loi
-régulière, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gré mal gré
-à servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et dû donner en de telles
-circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, très-courageux par
-nature, en donna à peine cent mille, mal équipés, encore plus mal
-disciplinés, incapables de tenir tête, même dans la proportion de
-quatre contre un, à nos troupes les plus médiocres. Après beaucoup de
-bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrôla fut la jeunesse des
-universités, quelques paysans poussés par les moines, et un très-petit
-nombre seulement des exaltés des villes. Dans certaines provinces, ces
-enrôlés allèrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans
-d'autres, ils formèrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunté
-aux anciennes armées espagnoles, des bataillons spéciaux servant à
-côté de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fière de ses succès, eut
-son armée forte de quatre divisions, sous les ordres des généraux
-Castaños, la Peña, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major
-de Reding. Valence et Murcie expédièrent sous Llamas une partie des
-volontaires qui avaient résisté au maréchal Moncey. L'Estrémadure, qui
-n'avait pas encore figuré dans les rangs de l'insurrection armée,
-forma sous le général Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une
-division dans laquelle entrèrent, avec des volontaires, beaucoup de
-déserteurs des troupes espagnoles de Portugal. À cette division se
-joignirent les enrôlés de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La
-Catalogne continua à lever des bandes de miquelets qui serraient de
-près le général Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, répondant à la voix
-de Palafox, et encouragé par la résistance de Saragosse, organisa une
-armée assez régulière, composée de troupes de ligne et de paysans
-aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les
-provinces du nord, la Galice, Léon, la Vieille-Castille, les Asturies,
-profitant d'un noyau considérable de troupes de ligne, les unes
-revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallièrent
-sous les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta, dédommagées de leur
-défaite de Rio-Seco par les succès de l'insurrection dans le reste de
-la Péninsule. Elles reçurent aussi un renfort inattendu, c'était celui
-des troupes du marquis de La Romana, échappé avec son corps des rives
-de la Baltique, par une sorte de miracle qui mérite d'être rapporté.
-
-[En marge: Évasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du
-Danemark dans les Asturies.]
-
-On se souvient que les troupes espagnoles envoyées à Napoléon pour
-concourir à la garde des rivages de la Baltique, avaient été répandues
-dans les provinces danoises, où elles devaient tenir tête aux Anglais
-et aux Suédois. Ces troupes, sommées de prêter serment à Joseph,
-commencèrent à murmurer. Celles qui étaient dans l'île de Seeland,
-autour de Copenhague, s'insurgèrent, cherchèrent à tuer le général
-Fririon qui les commandait, ne purent atteindre que son aide de camp
-qu'elles égorgèrent, et déclarèrent ne point vouloir d'une royauté
-usurpatrice. Le roi de Danemark les fit désarmer. Mais la plus grande
-partie du corps espagnol était dans l'île de Fionie et dans le
-Jutland. Les troupes qui se trouvaient dans ces deux localités,
-travaillées depuis long-temps par des agents espagnols venus sur des
-bâtiments anglais, avaient résolu d'échapper au dominateur du
-continent, et pour cela de se porter à l'improviste sur un point du
-rivage, où les flottes anglaises s'empresseraient de les recueillir.
-Le marquis de La Romana, esprit ardent et singulier, tout plein de la
-lecture des auteurs anciens, instruit mais peu sensé, plus bouillant
-qu'énergique, était à la tête de ce noble complot. À un signal donné,
-tous les détachements espagnols coururent au port de Nyborg, où l'on
-s'embarque pour passer le grand Belt, y trouvèrent une centaine de
-petits bâtiments dont ils s'emparèrent, et se rendirent dans l'île de
-Langeland. Là, sous la protection des flottes anglaises, ils n'avaient
-rien à craindre. Les autres détachements épars dans le Jutland
-coururent, de leur côté, à Frédéricia, passèrent le petit Belt dans
-des barques enlevées par eux, traversèrent l'île de Fionie pour se
-rendre à Nyborg, et de Nyborg gagnèrent l'île de Langeland,
-rendez-vous commun de ces fugitifs. La cavalerie, abandonnant ses
-chevaux dans les campagnes, suivit l'infanterie à pied, et arriva avec
-elle au rendez-vous général. Les Anglais avertis, ayant rassemblé le
-nombre de bâtiments nécessaires pour une courte traversée, eurent
-bientôt transporté les fugitifs sur la côte de Suède pour les mettre
-hors d'atteinte, et, tous les moyens ayant enfin été réunis, les
-ramenèrent de Suède en Espagne dans les premiers jours d'octobre,
-après trois mois d'aventures merveilleuses. Sur les 14 mille Espagnols
-placés au bord de la Baltique, 9 à 10 mille étaient revenus en
-Espagne, 4 à 5 mille étaient restés en Danemark, désarmés et
-prisonniers.
-
-[En marge: Conseil de généraux placé auprès de la junte centrale
-d'Aranjuez.]
-
-[En marge: Plan de campagne adopté par ce conseil.]
-
-Dans un moment où les Espagnols prenaient le moindre succès pour un
-triomphe, le moindre signe de courage ou d'intelligence pour des
-preuves certaines d'héroïsme et de génie, le marquis de La Romana
-devait leur apparaître comme un héros accompli, un grand homme digne
-de Plutarque. Mais s'ils étaient si prompts en fait d'admiration, ils
-ne l'étaient pas moins en fait de jalousie, et Castaños, par exemple,
-qui, bien que souvent irrésolu, était cependant le plus intelligent et
-le plus sage d'entre leurs généraux, et aurait dû par ce motif être
-chargé de la direction générale de la guerre, n'obtint point ce
-commandement. Chaque junte avait son héros, qu'elle ne voulait pas
-soumettre au héros de la junte voisine; on se borna donc à former un
-conseil de guerre, placé à côté de la junte d'Aranjuez, et composé des
-principaux généraux, ou de leurs représentants. Tout ce qui fut
-proposé de plans ridicules dans ce conseil ne saurait se dire. Mais le
-plan qu'on préféra, comme une imitation de Baylen, fut celui qui
-consistait à envelopper l'armée française retirée sur l'Èbre, et
-concentrée autour de Vittoria, en débordant ses deux ailes par Bilbao
-d'un côté, par Pampelune de l'autre. (Voir la carte nº 43.) Il est
-vrai que, par suite de cette configuration ordinairement bizarre des
-vallées, qui dans les grandes montagnes s'entrelacent les unes dans
-les autres, l'armée française tenant la route de Bayonne à Vittoria,
-laquelle passe par Tolosa et Mondragon, avait sur sa droite la vallée
-dont Bilbao occupe le centre, et qu'on appelle la Biscaye; sur sa
-gauche, la vallée dont la place forte de Pampelune occupe l'entrée, et
-qu'on appelle la Navarre. De Bilbao par Durango on peut tomber à
-Mondragon, sur les derrières de Vittoria, et couper la grande route
-qui formait la principale communication de l'armée française. De
-Pampelune on peut aussi tomber sur Tolosa, et couper la route de
-France, ou même déboucher sur Bayonne par Saint-Jean-Pied-de-Port.
-Moyennant qu'on rencontrât des troupes françaises assez lâches pour
-reculer devant des bandes indisciplinées, conduites par des généraux
-incapables, il est certain qu'on avait l'espérance fondée d'envelopper
-l'armée française, de prendre Joseph, sa cour, les cinquante à
-soixante mille hommes qui lui restaient sur l'Èbre, et de conduire
-prisonnier à Madrid le frère de Napoléon! La vengeance eût été
-éclatante assurément, et fort légitime, puisque Ferdinand VII était à
-Valençay. Mais le hasard ne se répète pas, et Baylen était un hasard
-qui ne devait pas se reproduire, car les armées espagnoles toutes
-réunies ne seraient pas venues à bout des soldats et des généraux
-retirés sur l'Èbre, encore moins des soldats que Napoléon amenait avec
-lui. Pour forcer les passages de Bilbao à Mondragon, de Pampelune à
-Tolosa, il fallait passer, d'un côté sur le corps des maréchaux Victor
-et Lefebvre, de l'autre, sur celui des maréchaux Ney et Lannes, des
-généraux Mouton, Lasalle et Lefebvre-Desnoette, marchant à la tête des
-vieux soldats de la grande armée, et il n'y avait pas une troupe en
-Europe qui en eût trouvé le secret. Ainsi, sans aucune chance de
-tourner les Français, on leur laissait la faculté de déboucher de
-Vittoria comme d'un centre, pour se jeter en masse, soit à droite,
-soit à gauche, sur l'une ou l'autre des armées espagnoles, qui étaient
-séparées par de grandes distances, qui ne pouvaient se secourir, et de
-leur infliger de la sorte à elles-mêmes le désastre qu'elles voulaient
-faire subir à l'armée française. Mais il n'était pas donné aux
-généraux inexpérimentés de l'Espagne de saisir ces aperçus si simples.
-Envelopper une armée française, la prendre, était depuis Baylen un
-procédé militaire entouré d'un prestige irrésistible. Le plan en
-question prévalut donc dans ce conseil, où c'était un prodige que
-quelque chose prévalût, tant les contradictions y étaient nombreuses
-et véhémentes. En conséquence il fut convenu qu'on s'avancerait à la
-fois par les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, sur Bilbao d'un
-côté, sur Pampelune de l'autre, pour couper Joseph de Vittoria, et le
-traiter de la même manière qu'on avait traité le général Dupont. Puis
-on fit la distribution des forces dont on disposait, et qui dans les
-espérances des Espagnols avaient dû être au moins de 400 mille hommes.
-
-[En marge: Distribution des forces de l'insurrection espagnole,
-conformément au plan de campagne adopté.]
-
-[En marge: Armée de gauche sous Blake et La Romana.]
-
-[En marge: Armée du centre sous Castaños.]
-
-[En marge: Armée de droite sous Palafox.]
-
-Il fut formé quatre corps d'armée, un de gauche d'abord sous le
-général Blake, comprenant une masse considérable de troupes de ligne,
-celles de la division Taranco, de l'arrondissement maritime du Ferrol,
-du marquis de La Romana, et avec ces troupes de ligne les volontaires
-de la Galice, de Léon, de Castille, des Asturies, parmi lesquels on
-voyait surtout des étudiants de Salamanque et des montagnards des
-Asturies. On pouvait évaluer cette armée de gauche à 36 mille hommes,
-indépendamment de la division de La Romana, à quarante-cinq avec cette
-division, dont la cavalerie revenue du Nord sans chevaux était à pied,
-et incapable de servir. L'armée du général Blake dut s'avancer le long
-du revers méridional des montagnes des Asturies, de Léon à Villarcayo,
-essayer ensuite de passer ces montagnes à Espinosa pour pénétrer dans
-la vallée de la Biscaye, et descendre sur Bilbao. (Voir la carte nº
-43.) En communication avec cette armée de gauche, dut se former une
-armée du centre sous le général Castaños, qui comprendrait les troupes
-de Castille organisées par la Cuesta, et conduites par Pignatelli, les
-troupes d'Estrémadure commandées par Galuzzo et le jeune marquis de
-Belveder, les deux divisions d'Andalousie placées sous les ordres de
-la Peña, et enfin les troupes de Valence et de Murcie que Llamas avait
-amenées à Madrid. Ces troupes, en défalquant celles d'Estrémadure
-encore en arrière, pouvaient s'élever à environ 30 mille hommes.
-Elles durent border l'Èbre de Logroño à Calahorra. Celles
-d'Estrémadure durent venir occuper Burgos, avec les restes des gardes
-wallones et espagnoles, troupes les meilleures d'Espagne, au nombre de
-12 mille hommes. L'armée de droite formée en Aragon sous Palafox,
-composée de Valenciens, de quelques troupes de Grenade, des Aragonais,
-forte à peu près de 18 mille hommes, dut passer l'Èbre à Tudela, et,
-longeant la rivière d'Aragon, se porter par Sanguesa sur Pampelune.
-L'armée du centre sous Castaños devait se joindre à l'armée de droite,
-afin d'agir en masse sur Sanguesa quand s'exécuterait définitivement
-le projet d'envelopper l'armée française. Derrière ces trois armées on
-résolut d'en former une quatrième, destinée à jouer le rôle de
-réserve, et composée d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous, qui ne
-parurent jamais en ligne, et d'un effectif tout à fait inconnu. Enfin,
-à l'extrême droite, c'est-à-dire en Catalogne, se trouvaient en dehors
-du plan général, sans évaluation possible de nombre, et isolées comme
-cette province elle-même, des troupes de miquelets qui, avec des
-régiments venus des Baléares, des soldats espagnols ramenés de
-Lisbonne, se chargeaient de disputer cette partie de l'Espagne au
-général Duhesme, en le bloquant dans Barcelone. Mais, si l'on se borne
-à l'énumération des forces agissant sur le véritable théâtre de la
-guerre, celles de gauche sous Blake, celles du centre sous Castaños (y
-compris la division d'Estrémadure), celles enfin d'Aragon sous
-Palafox, on ne trouve guère que le nombre total de cent mille hommes,
-renfermant presque tout ce que l'Espagne comptait de soldats
-disciplinés et de volontaires ardents, présentant un mélange confus de
-troupes de ligne, assez instruites pour sentir la défectuosité de leur
-organisation et en être découragées, de paysans, d'étudiants dépourvus
-d'instruction, sans aucune idée de la guerre, prêts à s'enfuir à la
-première rencontre sérieuse, le tout mal équipé, mal armé, mal nourri,
-conduit par des généraux ou incapables, ou suspects parce qu'ils
-étaient sages, jaloux les uns des autres, et profondément divisés. Le
-grand courage de la nation espagnole ne pouvait suppléer à tant
-d'insuffisances, et si le climat, une armée étrangère, les
-circonstances générales de l'Europe, les fautes politiques de
-Napoléon, ne venaient pas en aide à l'ancienne dynastie, ce n'était
-pas des défenseurs armés pour elle qu'elle devait attendre son
-rétablissement.
-
-[En marge: Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.]
-
-[En marge: Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en
-Espagne.]
-
-[En marge: La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de
-l'armée anglaise.]
-
-Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour
-l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir
-délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en
-tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par
-les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une
-diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises,
-ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent,
-et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à
-fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Elle avait expédié à
-Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des
-armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un
-envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que
-ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de
-ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous
-venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour
-la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la
-convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du
-public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle
-quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus
-heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il
-fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer
-celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des
-Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc
-obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut
-d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule,
-comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal,
-lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires.
-Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se
-flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les
-armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une
-nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement
-à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La réunion
-d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs,
-décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière
-suivante.
-
-[En marge: Forces composant l'armée anglaise, et leur point de
-départ.]
-
-[En marge: Le commandement déféré à sir John Moore.]
-
-Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de
-l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du
-Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les
-employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la
-convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces
-britanniques en Portugal. C'était un officier sage, clairvoyant,
-irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille,
-plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée
-anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi
-aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après
-que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef,
-qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais
-n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci
-avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et
-son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement.
-Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal,
-durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne.
-Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être
-déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des
-Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de
-troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que
-l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense
-flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les
-porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur
-fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des
-chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin
-de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la
-Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus
-grand succès de la campagne.
-
-Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour
-faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener
-un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations.
-
-[En marge: Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la
-Vieille-Castille.]
-
-Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par
-mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer
-de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille
-hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout
-entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y
-rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier
-parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient
-consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de
-l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à
-l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon
-était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus
-suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison
-des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John
-Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner
-à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la
-patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut
-d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui
-débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle
-d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le
-plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à
-Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte nº 43.) Il se
-flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son
-infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps
-de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait
-débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et
-venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté,
-sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David
-Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne.
-
-Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit
-patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la
-fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs
-secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur
-livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient
-voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew
-Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la
-Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut
-écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer,
-autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et
-de lord William Bentinck.
-
-[En marge: Enlèvement d'une dépêche qui révèle aux Espagnols les
-dangers qui les menacent par l'arrivée de nombreuses troupes
-françaises.]
-
-[En marge: Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on
-accélère le commencement des opérations.]
-
-Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les
-troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux
-espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les
-uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à
-un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps
-dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français,
-interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur
-apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille
-hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en
-s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de
-surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée,
-décimée, abattue par Baylen. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que
-par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et
-faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un
-moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés
-entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée
-sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin
-on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put.
-
-C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit
-encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin
-d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses
-forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des
-montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à
-Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la
-carte nº 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de
-l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous
-Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le
-long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les
-Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite
-rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso.
-
-D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se
-concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers
-Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort
-engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait
-d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et
-Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer
-l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox
-voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces
-supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé
-l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un
-côté, à Lerin de l'autre.
-
-[En marge: Engagements imprévus, et contraires aux ordres de Napoléon,
-entre les corps déjà arrivés et les insurgés espagnols.]
-
-Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés,
-n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de
-leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles
-troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient
-que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande
-Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne
-une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait
-composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui
-devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec
-celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en
-attendant l'arrivée de son corps d'armée.
-
-[En marge: Combats de Logroño et de Lerin.]
-
-Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent,
-dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain
-sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière,
-l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs
-mouvements, avait voulu les repousser. Il avait donc ordonné aux
-maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de
-l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño,
-et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans
-de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se
-replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de
-Logroño de celui de Soria. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Moncey,
-de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et
-Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces
-généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le
-château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient
-faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les
-Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui
-prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait
-l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne
-pouvaient opposer de résistance sérieuse.
-
-Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor,
-le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney,
-comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il
-s'était tant signalé en tout pays.
-
-Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani,
-du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les
-instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la
-route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le
-général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il
-ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui,
-lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt
-mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût
-assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il
-avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal
-Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant
-paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par
-Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme
-il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au
-maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix
-mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria.
-
-[En marge: Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal
-Lefebvre.]
-
-Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu
-sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme
-il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux
-Ney et Moncey. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après
-avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao,
-s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à
-Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana,
-il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne,
-moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa
-droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre
-Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte nº 43), pour garder
-les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par
-où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises.
-
-Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de
-Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but
-qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il
-hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une
-tâche au-dessus de ses forces.
-
-Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses
-soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut
-de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les
-menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à
-souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle
-du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse,
-de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant
-l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division
-Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e,
-58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un
-effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000
-Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la
-division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à
-peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était
-plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une
-partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore
-rejoint.
-
-[En marge: Combat de Zornoza.]
-
-Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs,
-dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le
-maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani,
-et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte,
-pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche,
-afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons
-de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un
-brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les
-94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si
-vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à
-peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer
-aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le
-fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir
-de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins
-de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le
-brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda
-ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des
-hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre.
-Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en
-marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En
-plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que
-pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les
-fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils
-ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800
-hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais
-plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à
-cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la
-guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur
-manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne
-conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans
-laquelle toute opération de guerre est impossible.
-
-Le maréchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans
-Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit
-quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel
-apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis,
-les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute
-sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre,
-poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au
-delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de
-Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que
-d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la
-division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et
-se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui
-n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de
-laitage.
-
-[En marge: Déplaisir de Napoléon en voyant les opérations commencées
-avant son arrivée.]
-
-Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de
-Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il
-aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la
-gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à
-revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte nº 43.)
-Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait
-eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de
-rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était
-permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur
-Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne
-serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager
-complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans
-différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er
-et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les
-plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort
-distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois
-divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la
-division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur
-la route de Vittoria avec toute son artillerie.
-
-[En marge: Ordres de Napoléon pour ramener les opérations à son plan
-primitif.]
-
-[En marge: Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre.]
-
-Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là
-comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les
-ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence.
-S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des
-opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement
-pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait
-opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les
-contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant
-sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e
-corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney
-(6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et
-débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par
-le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles,
-et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites.
-Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus
-s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord,
-parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux
-espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en
-Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers
-corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée,
-se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière
-de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne
-comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient
-rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il
-fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le
-centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre
-ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au maréchal Victor (1er
-corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été
-détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer
-celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et
-de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée
-française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des
-Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux
-corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres
-évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à
-soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de
-Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au
-moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur
-lui.
-
-[En marge: Ordres au maréchal Moncey.]
-
-Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon,
-s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir
-prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner
-à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division
-Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de
-dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney),
-la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de
-Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de
-la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey,
-et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et
-s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait
-rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à
-tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre.
-
-[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.]
-
-Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en
-avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des
-maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus
-grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de
-Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi
-la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien
-ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le
-corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à
-propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait
-cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et
-la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments
-appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs
-pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve
-de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser
-sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de
-l'armée espagnole.
-
-[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'exécution des plans de
-Napoléon.]
-
-Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre,
-furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux
-espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils
-avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin,
-ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais
-sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux
-autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs
-les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et
-de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues
-à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole,
-et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox
-avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de
-l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de
-l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir
-la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis
-aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer
-à eux une partie des forces des Français.
-
-[En marge: Blake renforcé se reporte en avant.]
-
-Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les
-gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait
-été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et
-Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La
-Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en
-hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui
-restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se
-reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda,
-où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se
-replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise.
-
-[En marge: Faute des maréchaux Lefebvre et Victor, et danger de la
-division Villatte.]
-
-Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre
-n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à
-coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il
-fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi
-peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas
-quelque malheur de si fausses dispositions.
-
-De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par
-Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait
-expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et
-l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y
-rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de
-ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les
-brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de
-toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa
-présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant
-lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza,
-n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il
-était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la
-division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la
-division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la
-route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour
-accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu
-le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient
-dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur
-isolement à de graves échecs.
-
-Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de
-rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de
-l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre
-la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en
-Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser
-les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant
-la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi
-commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de
-nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne,
-l'ont perdue dans l'Europe entière.
-
-[En marge: Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de
-la division Villatte.]
-
-Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le
-général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa
-gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant,
-et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être
-toute seule. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du
-maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une
-tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la
-tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour
-de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire
-prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à
-la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu
-d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en
-Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant
-s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et
-qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de
-ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour
-disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions
-prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu
-auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder
-Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les
-environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs
-environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre
-n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer.
-Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia
-en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de
-Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent
-vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente
-hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors
-de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le
-maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au
-lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait,
-et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son
-corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise
-dans cette même journée.
-
-[En marge: Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu
-en Biscaye.]
-
-L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un
-danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier
-général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués,
-causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui
-comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit
-adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna
-au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de
-rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus
-grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion.
-Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir
-contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans
-être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre
-la base de ses opérations.
-
-[Note 23: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation,
-et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge
-infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la
-faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit
-ici.
-
-_Le major général au maréchal Lefebvre._
-
- «Vittoria, 6 novembre 1808, à midi.
-
-»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa
-Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un
-maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si
-vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec
-vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous
-n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi,
-mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus
-extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements
-rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues.
-
-»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte
-afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal,
-vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les
-dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait
-bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle
-vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans
-ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester
-entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir
-besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser
-une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un
-mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles
-dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense
-que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère
-et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce
-n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance
-Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent
-inactives à Bilbao.
-
-»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur
-Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le
-but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce
-qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les
-Asturies.
-
-»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous
-devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa.
-
- »ALEXANDRE.»
-
-
-_Le major général au maréchal Victor._
-
- «Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit.
-
-«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre
-aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été
-très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte,
-vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus
-grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de
-laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses
-deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était
-exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué
-avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à
-la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous
-laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait
-pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos
-forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la
-journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols,
-avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement
-que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la
-fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi?
-Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne
-vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi
-était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes
-parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait.
-Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute
-du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de
-là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement
-ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous
-porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa
-non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en
-chef.
-
-»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant
-laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général
-Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son
-intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son
-côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant
-de cette ville le 5 au soir.
-
-»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous
-porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que
-vous teniez votre corps réuni, et que vous manoeuvriez pour vous
-mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à
-Bilbao.
-
- »ALEXANDRE.»]
-
-[En marge: Retour du maréchal Lefebvre sur Balmaseda.]
-
-En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger
-du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur
-Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements
-envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral,
-et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes,
-avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières
-françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse
-d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car
-on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait
-à peine des transports pour les munitions de l'infanterie.
-
-[En marge: Combat de Gueñes.]
-
-La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança
-ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval
-sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un
-peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le
-village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les
-hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois
-pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent
-sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des
-Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au
-sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien
-autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent
-extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs
-montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on
-renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille
-Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur
-les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal
-fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des
-régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se
-trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps
-que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes,
-trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne
-purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles
-en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à
-l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus
-grand nombre.
-
-Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait
-pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût
-rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute
-l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés
-et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son
-côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre
-de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils
-étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre
-l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu
-de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats
-manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans
-cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda
-et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour
-fournir au chauffage des deux armées.
-
-[En marge: Napoléon exécute enfin son projet de couper par le milieu
-la ligne espagnole.]
-
-[En marge: Mouvement sur Burgos.]
-
-Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris
-l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût
-devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés,
-cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils
-étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il
-n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner
-au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte
-portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie
-légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde.
-On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux
-régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille
-fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les
-troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal
-Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant,
-de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la
-hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos.
-
-[En marge: Combat de Burgos.]
-
-Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait
-sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet,
-l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs
-de Monasterio. (Voir la carte nº 43.) Il avait en avant la cavalerie
-de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au
-delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour
-les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que
-Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons.
-
-Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps
-d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de
-Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et
-les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus
-éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du
-corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le
-haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake,
-conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six
-mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid.
-Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme
-toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de
-ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps
-comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes
-wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de
-l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien
-servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général
-Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui
-s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption.
-
-[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.]
-
-[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.]
-
-[En marge: Occupation de Burgos.]
-
-Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du
-corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques
-coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car
-on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait
-emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos
-même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon,
-lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre,
-le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les
-hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château
-fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les
-Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à
-gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de
-Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce
-bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il
-arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour
-aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il
-rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque
-l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la
-division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils
-offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans
-hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e
-et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole,
-tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos
-soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y
-pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le
-franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout
-entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout
-fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus
-de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent
-également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se
-jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver
-plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à
-gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et
-s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont
-ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton
-entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de
-fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse
-tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu
-la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée
-par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son
-château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers,
-indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la
-plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés
-atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y
-avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de
-diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était
-impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le
-maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna
-au premier moment une assez grande confusion, par le concours des
-vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les
-habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut
-repris son aspect accoutumé.
-
-[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.]
-
-Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de
-ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son
-quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11
-il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu
-soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de
-postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un
-hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les
-colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les
-hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait
-déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un
-pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force
-irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre
-pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant
-sans travailler à les assurer.
-
-[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de
-Burgos.]
-
-Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser
-à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des
-rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui
-avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le
-clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude
-d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre,
-voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant
-que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.
-
-[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous
-semble digne d'être rapportée:
-
-_L'Empereur au roi d'Espagne._
-
- «Cubo, le 10 novembre 1808.
-
-»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant
-le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car
-vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès.
-
-»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain.
-
-»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je
-crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec
-le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.
-
-»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et
-vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le
-désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de
-Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas
-pour rire.
-
-»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs
-une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une
-brigade du général Mouton.
-
-»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux
-Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque
-nouvelle de ce côté m'a fait rester ici.
-
-»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre
-de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui
-se dirigent sur Burgos, du trésor, etc.
-
- »NAPOLÉON.»]
-
-[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands
-propriétaires espagnols.]
-
-[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les
-gardes espagnoles et wallones.]
-
-Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs,
-des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands
-propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna,
-de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait
-de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous
-d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une
-valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre
-au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie
-française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les
-Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses
-villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il
-avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées
-ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces
-trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes
-espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France
-la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne.
-
-[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à
-Burgos.]
-
-[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de
-prendre Blake à revers.]
-
-[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.]
-
-Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui.
-La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le
-principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la
-journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et
-Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama,
-nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient
-prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle
-directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de
-Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire
-des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de
-Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce
-qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en
-donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de
-Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le
-jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos,
-le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les
-derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que
-commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait
-actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle
-il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre
-à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches
-forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière
-à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était
-probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le
-maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu
-de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se
-dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques
-débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander
-pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du
-maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake;
-secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de
-Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la
-Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où
-il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que
-les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en
-Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur
-artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes,
-et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le
-maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas
-été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande
-route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il
-était chargé.
-
-[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du
-général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre
-les Anglais.]
-
-Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort
-considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs
-prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur
-les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient
-parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga
-sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes
-indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on
-les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de
-la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de
-Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de
-la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de
-lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait
-ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé
-Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la
-Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent
-plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au
-contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la
-Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans
-cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu
-de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de
-Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les
-Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il
-avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et
-bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de
-nouveaux ordres pour que la première division, celle du général
-Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du
-général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième,
-qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins
-préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court
-délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri
-ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût
-très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot
-résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se
-proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs
-derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les
-laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des
-Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer
-les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche.
-
-Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec
-la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des
-deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer
-plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec
-le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de
-sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par
-Haro, Pancorbo et Briviesca.
-
-[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général
-Blake.]
-
-[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et
-poursuite séparée du général Blake.]
-
-[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général
-Blake.]
-
-[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.]
-
-Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les
-derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor
-continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye.
-Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à
-Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant,
-jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait
-prêtée pour quelques jours. De son côté le maréchal Victor, réprimandé
-pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña,
-Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction
-auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de
-la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer
-la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi
-déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et
-promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10,
-craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division
-Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à
-l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre
-un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre
-côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par
-sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de
-toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte nº
-43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit
-à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la
-montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la
-plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à
-Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était
-donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le
-disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor
-d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être
-rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il
-l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre
-l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un
-peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue,
-parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des
-opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps
-français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant
-étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles
-que Napoléon venait de faire entrer en Espagne.
-
-[En marge: Bataille d'Espinosa.]
-
-[En marge: Première journée.]
-
-Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le
-milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur
-des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec
-assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur
-les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de
-canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa,
-car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des
-deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et
-sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se
-faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des
-cartouches.
-
-Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées,
-vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa
-droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de
-gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de
-la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de
-cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était
-justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à
-atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée
-espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans
-Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en
-fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne
-donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour.
-
-Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor,
-débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette
-redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne.
-Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours
-vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en
-avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne,
-ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs
-auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se
-présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la
-seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par
-le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la
-droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une
-armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les
-positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain
-boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres
-armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les
-soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez
-vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos
-troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous
-les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en
-délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba.
-Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé
-à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce
-combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la
-brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols
-au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de
-charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce
-combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux
-avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient
-plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions
-Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la
-division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque
-le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se
-voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte.
-Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce
-qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en
-poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur
-satisfaction devait être de courte durée.
-
-[En marge: Seconde journée.]
-
-Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença
-la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses
-trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie
-présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait
-contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés.
-Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui
-s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne
-de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces
-trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod,
-devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la
-Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la
-division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers
-les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française,
-d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs
-escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de
-les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que
-le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du
-général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait
-gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour
-le porter où besoin serait.
-
-[En marge: Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de
-l'armée du général Blake.]
-
-Dès la pointe du jour, le général Maison se mettant en marche à la
-tête du 16e léger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e léger du
-général Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui
-étaient à notre droite, les emporta à la baïonnette, tua aux Espagnols
-plusieurs généraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et,
-secondé par le 45e les eut bientôt culbutés sur leur centre,
-c'est-à-dire sur Espinosa. Au même instant le 63e que commandait le
-brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clôture en
-clôture, sur le terrain abaissé et étendu qui formait le centre de la
-position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin après l'autre,
-acculèrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment où le général
-Maison les avait déjà refoulés sur le même point, et leur prirent
-leurs six pièces de canon. La brigade de gauche, conduite par le
-général Labruyère, avait également achevé sa tâche, et resserré dans
-un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, où celle-ci
-s'était accumulée en une masse profonde, qui présentait la forme d'un
-carré plein, apparemment pour mieux résister au choc de nos troupes.
-L'ennemi, repoussé de tous les points à la fois sur Espinosa, finit
-par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en désordre dans tous
-les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, là se
-précipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir à gué. Alors, au
-lieu d'une retraite, on vit une déroute inouïe de trente mille hommes
-épouvantés, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le
-délire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait
-presque tous pris ou sabrés. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces
-masses épaisses, ou les poussant à coups de baïonnette, tuèrent ou
-blessèrent près de trois mille hommes, mais ne firent que quelques
-centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre à la course des
-montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blessés
-environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en
-combattant contre les Espagnols, et qui était due à la nature du
-terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de
-recueillir des prisonniers, nous avions désorganisé complétement
-l'armée de Blake. Celui-ci, désespéré, privé de presque tous ses
-généraux qui étaient blessés ou tués, n'avait plus d'armée autour de
-lui. Les Asturiens s'étaient répandus confusément sur la route de
-Santander. Les débris des troupes de ligne de La Romana et de Galice
-s'échappaient par Reinosa sur la route de Léon. Un autre détachement
-s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas
-trouver les Français. Le plus grand nombre ayant jeté ses fusils
-courait à travers les campagnes, avec la résolution de ne plus
-reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir
-aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour
-toujours, au moins pour long-temps, avec cette armée de Léon et de
-Galice, qui avait dû par Mondragon couper la ligne d'opération de
-l'armée française.
-
-Pendant ce temps le maréchal Lefebvre, ayant débouché de son côté des
-montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait
-suivie le maréchal Victor, s'était rapproché au bruit de la fusillade
-pour aider son collègue, dont il ne recevait aucune communication. Il
-était survenu assez tôt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas
-que son appui fût nécessaire, il avait pris la route de Villarcayo,
-qui lui était indiquée comme la plus facile pour arriver à Reinosa. En
-chemin il joignit le détachement de Blake qui se retirait dans cette
-direction, le fit charger par la division Sébastiani, le dispersa, lui
-prit beaucoup d'armes et de blessés, outre un certain nombre de
-prisonniers valides, et parvint le 11 au soir à Villarcayo.
-
-[En marge: Le corps du maréchal Victor, exténué de fatigue, s'arrête à
-Espinosa.]
-
-Le maréchal Victor passa à Espinosa la fin de la journée du 11 et la
-journée du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui étaient
-épuisés par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui
-avaient leur chaussure usée, presque toutes leurs cartouches brûlées,
-et le biscuit porté sur leur dos entièrement consommé. D'ailleurs il y
-avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui
-restaient au général Blake, à cause de leur célérité à marcher, de
-leur facilité à se disperser et à se dissoudre. C'était à la cavalerie
-française déjà lancée dans les plaines de Castille, ou au maréchal
-Soult s'il n'arrivait pas trop tard, à les arrêter et à les prendre.
-Le général Blake, parvenu le 12 à Reinosa, où étaient établis tous les
-dépôts de l'armée espagnole, n'y séjourna point, et par un chemin de
-montagnes s'efforça de gagner la route de Léon.
-
-[En marge: Marche du maréchal Soult de Burgos sur Reinosa, et son
-entrée dans les Asturies.]
-
-Le maréchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant marché par
-Huerméce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes,
-qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de
-blessés, laissa le soin de la détruire aux dragons, lesquels firent un
-assez grand carnage de cette bande, et alla coucher à mi-chemin de
-Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matériel de
-l'armée de Blake, 35 bouches à feu, 15 mille fusils, et une grande
-quantité de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint
-par le maréchal Lefebvre, et, après s'être concerté avec lui, il prit
-la route de Santander, pour aller, conformément à ses ordres, opérer
-la soumission des Asturies.
-
-[En marge: Usage que Napoléon fait de sa cavalerie pour courir à
-travers la Vieille-Castille.]
-
-Napoléon, tant les communications étaient difficiles, n'apprit que
-dans la nuit du 13 au 14 la bataille décisive livrée le 11, à
-Espinosa, contre l'armée de Blake. Il n'avait pas douté un instant du
-succès, mais il commençait à s'apercevoir, en le regrettant fort, que
-la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point,
-par la difficulté de les joindre, les résultats qu'on obtenait avec
-d'autres. Il était persuadé que le maréchal Soult, arrivât-il à temps
-à Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque déjà complète,
-et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien à attendre que
-du sabre des cavaliers. Napoléon envoya donc au général Milhaud
-l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la
-Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la même
-arme de se joindre au général Milhaud, afin de poursuivre en tout sens
-et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des
-fugitifs de l'armée du général Blake.
-
-[En marge: Après avoir détruit la gauche des Espagnols, Napoléon se
-retourne contre leur droite.]
-
-La gauche des Espagnols étant ainsi détruite, il fallait songer à se
-rabattre sur leur droite, et à traiter celle-ci comme on avait traité
-celle-là. Napoléon ordonna au maréchal Victor, après avoir laissé
-reposer le 1er corps à Espinosa, et s'être assuré que le maréchal
-Soult n'aurait désormais affaire qu'à des fuyards, de prendre la route
-de Burgos, pour venir, suivant sa destination première, se réunir au
-quartier général. Il enjoignit au maréchal Lefebvre, qui se plaignait
-sans cesse de n'être pas assez en nombre, vu qu'il avait laissé deux
-mille Allemands à Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et
-qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'établir à Carrion avec les
-neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y
-reposer, d'y rassembler son artillerie, ses traînards, et d'y former
-ainsi une liaison, entre le maréchal Soult qui allait parcourir les
-Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de
-Castille, et le quartier général qui se disposait à opérer de Burgos
-sur Aranda. À Carrion en effet le maréchal Lefebvre était à distance à
-peu près égale de Reinosa, de Léon, de Valladolid, de Burgos. Quand le
-corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du maréchal
-Soult, Napoléon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid,
-ou par Aranda, ou par Ségovie.
-
-[En marge: Mouvement prescrit au maréchal Ney afin de le porter sur
-les derrières de Castaños.]
-
-Devant être bientôt rejoint par le maréchal Victor, et conservant le
-maréchal Lefebvre pour le lier avec le corps du maréchal Soult,
-Napoléon n'hésita plus à se priver du maréchal Ney, pour manoeuvrer
-sur les derrières de Castaños. Restant à Burgos avec la garde seule et
-une partie de la cavalerie, il achemina dès le 14 au matin le vaillant
-maréchal, à la tête des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et
-Aranda. Son projet était, une fois le maréchal Ney rendu à Aranda, de
-le porter à gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur
-les derrières de Castaños, dont le quartier général était à
-Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le maréchal Ney devait marcher
-sur Aranda sans perte de temps, mais sans précipitation, de manière à
-arriver en bon état derrière un immense rideau de cavalerie qui allait
-s'étendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chaîne de
-montagnes en avant de Madrid, et séparant la Vieille-Castille de la
-Nouvelle.
-
-[En marge: Ordres au maréchal Moncey sur la conduite à tenir en
-présence de Castaños et Palafox.]
-
-[En marge: Le maréchal Lannes mis à la tête des forces qui doivent
-agir contre Castaños et Palafox.]
-
-Napoléon recommanda au maréchal Moncey de n'exécuter aucun mouvement
-sur l'Èbre, afin de ne pas donner d'ombrage à Castaños, mais de se
-tenir prêt à agir au premier signal. Il avait réuni à Logroño, comme
-on l'a vu, celle des divisions de Ney qui était demeurée en arrière,
-l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Après lui avoir
-restitué son artillerie, il lui avait laissé la cavalerie légère de
-Colbert, anciennement attachée au 6e corps, et adjoint la brigade de
-dragons du général Dijeon. Cette division, complètement rassemblée à
-Logroño, où elle s'était reposée, n'avait qu'un pas à faire pour se
-rallier au maréchal Moncey, et, jointe à lui, devait présenter une
-masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes,
-masse bien suffisante pour pousser Castaños et Palafox sur Ney qui
-venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette
-belle manoeuvre réussissait, le corps de Castaños devait être pris
-tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en
-Espagne, où les soldats parvenaient toujours à se sauver en
-abandonnant leurs cadres. Mais pour qu'elle réussît, il fallait que le
-maréchal Moncey, se tenant prêt à agir, n'agît pas, et que le maréchal
-Ney accélérât sa marche de manière à se trouver sur les derrières de
-Castaños avant que celui-ci s'en fût aperçu. Napoléon, tout en
-estimant le maréchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la
-résolution de son caractère pour lui confier un grand commandement. Il
-avait auprès de lui l'illustre Lannes, commençant à se remettre d'une
-chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement
-de toutes les troupes réunies sur l'Èbre. C'était donc entre Lannes et
-Ney, entre ces deux mains de fer, que l'armée espagnole de droite
-allait se trouver prise, et probablement écrasée. Pour donner ses
-derniers ordres, Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de
-Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d'où il lui était prescrit de se
-détourner ensuite à droite, par la route de Soria.
-
-[En marge: Conduite de la junte d'Aranjuez envers les généraux
-vaincus, et destitution de Blake et Castaños au profit du marquis de
-La Romana.]
-
-Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à
-Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à
-Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître
-de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine
-Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que
-Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science
-manoeuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour
-les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de
-royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de
-l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une
-émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à
-prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en
-fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce
-dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle
-obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans
-pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de
-ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des
-officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le
-payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même
-envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé,
-le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte
-d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions
-des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi
-des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la
-situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était
-décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu
-combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants
-sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans
-les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes,
-l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il
-blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions
-d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et
-d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À
-tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle
-présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet
-incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses
-concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans
-l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient
-une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui
-méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos
-corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le
-commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois,
-et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie
-espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un
-commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y
-avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas,
-dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à
-essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son
-bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours
-des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation
-romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de
-merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore
-remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait
-vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée
-de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans
-l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il
-avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à
-travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec
-sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et
-reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de
-cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le
-centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le
-commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine
-général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre
-après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès
-de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux
-espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui
-allaient entrer en ligne.
-
-[En marge: Derniers ordres de Napoléon aux maréchaux Ney et Lannes
-pour la destruction des armées espagnoles du centre et de droite.]
-
-Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les
-nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le
-maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le
-maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était
-en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à
-Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna
-ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à
-San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois
-rendu là, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour
-savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de
-Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid
-qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le
-23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes
-avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait
-coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions.
-(Voir la carte nº 43.) Vu les lieux et les circonstances, les
-instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour,
-Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval,
-avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la
-division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux
-troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2
-mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de
-les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney.
-
-[En marge: Marche du maréchal Ney sur Soria.]
-
-Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement
-qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva
-le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours
-difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait
-encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans
-le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève
-intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte
-nº 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber
-sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays
-moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force
-les vieilles moeurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un
-peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus
-qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son
-approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle
-enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le
-dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui
-restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de
-Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80
-mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier
-général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur
-Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il
-passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses
-instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse,
-et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les
-divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille
-hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à
-60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il
-se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et
-secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se
-repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec
-60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il
-marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui,
-réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait
-obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses
-divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait
-prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud.
-Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie,
-surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays
-d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps
-pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de
-l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox.
-
-[En marge: Mouvement du maréchal Lannes sur Tudela.]
-
-De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être
-complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19
-au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la
-cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général
-Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño,
-de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive
-droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher
-le maréchal Moncey. (Voir la carte nº 43.) Reparti le 20 pour Lodosa,
-il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses
-ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer
-le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général
-Lagrange.
-
-Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement
-exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la
-rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le
-corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000
-hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous
-le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui
-était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons
-provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et
-des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon.
-L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division
-Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on
-avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions
-de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des
-vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps
-de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers
-pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en
-route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain
-pour quatre jours.
-
-Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en
-descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en
-tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui
-s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra,
-on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il
-fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit
-hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas
-possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On
-pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du
-jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les
-divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le
-long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite,
-et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant
-cette marche.
-
-[En marge: Bataille de Tudela.]
-
-Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures
-du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au
-galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses
-troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi
-s'arrêterait pour combattre.
-
-Les généraux espagnols avaient long-temps disputé sur le meilleur plan
-à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au
-contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il
-vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les
-affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet
-état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter
-la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des
-traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais,
-sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au
-matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité
-de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois
-lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres
-en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui
-vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de
-vastes plaines d'oliviers.
-
-[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols
-avaient pris position.]
-
-Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur
-les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse
-d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage,
-et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur
-des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une
-autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des
-Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers
-Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement:
-c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui
-n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à
-40,000 hommes.
-
-[En marge: Dispositions d'attaque ordonnées par Lannes.]
-
-Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis,
-quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de
-se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on
-apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de
-diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était
-restée assez loin en arrière.
-
-Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux
-composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui
-s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier,
-Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait
-temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant
-face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et
-donner à la division Lagrange le temps de rejoindre.
-
-[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division
-Maurice-Mathieu.]
-
-[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.]
-
-Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de
-tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du
-14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec
-les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre
-de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en
-nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs
-eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux
-Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et
-commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus
-enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs
-démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en
-effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur
-artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon
-l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes.
-Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les
-contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela.
-Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun
-doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la
-faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux
-sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens,
-des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient
-nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à
-vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en
-perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les
-Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de
-pénétrer de son côté.
-
-[En marge: Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.]
-
-Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par
-les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent
-Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers
-qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant
-beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus
-considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un
-immense parc de munitions et de voitures de bagages.
-
-[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.]
-
-[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à
-la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action.]
-
-Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey
-de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions
-Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et
-les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette.
-Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et
-Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes
-pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse.
-Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à
-la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au
-loin du coté de Cascante.
-
-[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du
-seul corps espagnol gui fût resté entier.]
-
-Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La
-Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle
-qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout
-l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en
-ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait
-se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon,
-qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la
-division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action.
-Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange,
-la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta
-sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-même le 25e
-léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne
-regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus
-vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante,
-culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la
-route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa
-division, reçut une balle au bras.
-
-[En marge: Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse,
-les autres sur Calatayud.]
-
-La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne
-présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés
-sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de
-Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les
-sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les
-uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ
-quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés,
-parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant,
-indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de
-bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le
-résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore
-beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos
-cavaliers.
-
-[En marge: Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au
-général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.]
-
-Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du
-cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal
-Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les
-divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la
-cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être
-blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier,
-les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées
-sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de
-poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza,
-route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris
-de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur
-leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen.
-
-[En marge: Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à
-travers la province de Soria.]
-
-Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal
-Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela,
-ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des
-ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à
-Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du
-23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à
-marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il
-fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le
-lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du
-quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de
-latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria
-sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion
-d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que
-Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits,
-l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le
-25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis
-en marche sur les instances réitérées du quartier général, était
-parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris
-enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et
-l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était
-arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par
-l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon
-s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les
-troupes de l'insurrection étaient de la _canaille_ sur le ventre de
-laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un
-exemple mémorable.
-
-[Note 25: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrière de
-l'illustre maréchal, diverses lettres du quartier général, qui
-prouvent le cas que Napoléon faisait de ce grand homme de guerre, et
-la manière dont il jugea les motifs de son hésitation. On y verra
-d'abord que les instructions furent très-claires, très-positives, que
-les dates furent indiquées avec une grande précision; que s'il y eut
-de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud,
-le 21 toute incertitude avait cessé au quartier général, et qu'Agreda,
-route de Soria, fut indiqué. Évidemment les faux bruits recueillis à
-Soria firent seuls hésiter le maréchal Ney. Au surplus, on jugera
-mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons
-que, quant au reproche adressé au maréchal Ney, d'avoir perdu son
-temps par jalousie pour le maréchal Lannes, il n'y a pas le moindre
-fondement à un tel reproche, quoiqu'il ait été souvent mérité en
-Espagne par nos généraux. La meilleure part du triomphe fût revenue au
-maréchal Ney s'il eût réussi, car c'est lui qui aurait pris Castaños.
-La cause véritable est celle que Napoléon assigna lui-même à la
-conduite du maréchal, et que j'ai indiquée dans mon récit. On peut
-s'en rapporter à un juge tel que Napoléon, surtout quand il ne jugeait
-pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son
-infaillibilité en cette matière, il avait l'avantage d'être près des
-événements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par
-aucune considération. Du reste, voici les documents jusqu'ici inédits;
-le lecteur prononcera lui-même en les lisant:
-
-_Le major général au maréchal Ney, à Aranda._
-
- «Burgos, le 18 novembre 1808, à midi.
-
-»L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos
-deux divisions, toute votre artillerie, le 26e régiment de chasseurs à
-cheval et la brigade de cavalerie du général Beaumont, que le maréchal
-Bessières mettra à vos ordres, et que vous vous rendiez sur San
-Estevan de Gormaz, pour de là vous diriger sur Almazan ou sur Soria, à
-votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous
-intercepterez à Almazan la route de Madrid à Pampelune, et vous vous
-trouverez dès lors sur les derrières du général Castaños. En route, et
-surtout à Almazan, vous aurez les renseignements les plus précis. Si
-vous apprenez, ou que le général Castaños se soit retiré sur Madrid,
-ou qu'il se soit retiré de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de
-communication avec Madrid fût celle de Saragosse par Calatayud ou
-Daroca, votre expédition aurait pour premier but alors de soumettre la
-ville de Soria, qu'il est important de réduire avant de marcher outre.
-À cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la désarmerez
-et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrêter les
-comités d'insurrection; vous formerez un gouvernement composé des plus
-honnêtes gens, et vous direz à la ville d'envoyer une députation au
-roi. Vous vous mettrez en communication avec le maréchal Lannes, qui
-marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps
-du maréchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le maréchal
-Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, où il se réunira
-au corps du maréchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur
-Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir à Almazan, et
-le 22 à Soria. L'Empereur sera le 21 à Aranda. Ainsi, le 22 la gauche
-sera à Calahorra, le centre, que vous formez, sera à Almazan ou Soria,
-la droite sur Aranda.»
-
-
-_Le major général au maréchal Ney, à Almazan._
-
- «Burgos, le 21 novembre 1808, à quatre heures du soir.
-
-»Les maréchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi à
-Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour
-vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec
-le maréchal Lannes, si cela est nécessaire.»
-
-
-_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._
-
- «Aranda, le 27 novembre 1808, à dix heures du matin.
-
-»Il paraît qu'après la bataille de Tudela, l'armée d'Aragon s'est
-retirée dans Saragosse, et que l'armée de Castaños s'est retirée sur
-Tarazona, et si vous vous fussiez trouvé le 23 à Agreda, elle aurait
-été prise.
-
-»Sa Majesté me charge de vous réitérer l'ordre de poursuivre Castaños;
-ne le quittez pas, et poursuivez-le la baïonnette dans les reins.
-Point de repos que votre armée n'ait aussi un morceau de l'armée de
-Castaños.
-
-»N'écoutez pas les bruits du pays. On disait qu'à Tudela il y avait au
-delà de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris
-les paysans, et ils ont fui aussitôt qu'on a marché sur eux,
-abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour
-tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut résister à vos deux
-divisions quand vous êtes à leur tête. Ne quittez donc pas Castaños,
-et ayez-en votre part. Voilà votre but.»
-
-
-_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._
-
- «Aranda, le 28 novembre 1808, à sept heures du soir.
-
-»L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaños
-l'épée dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez
-toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son
-projet est de faire couper, s'il est possible, Castaños sur
-Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le maréchal,
-vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le
-corps français qui marche à Madrid, et qui pourrait avoir en même
-temps à lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les
-nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier général de l'Empereur
-sera demain à Bocequillas, et après-demain à Buytrago. Ainsi, monsieur
-le duc, le but que vous avez à remplir n'est ni la défense, ni la
-conquête, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre,
-d'attaquer et de combattre l'armée de Castaños, surtout si elle se
-portait sur Madrid.»
-
-
-_Le major général au maréchal Ney, à Guadalaxara._
-
- «Chamartin, le 8 décembre 1808.
-
-»Les Anglais se sauvent à toutes jambes; mais nous avons été ici un
-moment dans une situation sérieuse. C'est une faute d'être arrivé ici
-trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premières
-instructions: elles vous faisaient connaître que le maréchal Lannes
-attaquait l'ennemi le 23, que vous étiez destiné à couper et
-poursuivie Castaños, et par conséquent à vous porter rapidement sur
-Agreda, sans vous arrêter deux jours comme vous avez fait en pure
-perte à Soria.
-
-»Sa Majesté n'approuve pas que vous ayez mêlé votre corps avec celui
-du maréchal Moncey; il fallait suivre Castaños et laisser le duc de
-Conegliano faire le siége de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre
-comment, quand vous avez quitté le 2 Saragosse, vous n'avez pas laissé
-la division Dessoles au maréchal Moncey, l'exposant par là à faire un
-mouvement rétrograde. Enfin, ce qui est passé est passé; Sa Majesté
-connaît trop bien votre zèle pour vous en vouloir, elle vous mettra à
-même de réparer tout cela. L'Empereur a hésité de donner l'ordre à la
-division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de
-ménager la fatigue de ses troupes. Sa Majesté a préféré faire des
-changements à ses projets ultérieurs. Elle vient d'ordonner au
-maréchal Mortier de se diriger sur Saragosse.»
-
-
-_L'Empereur au maréchal Lannes._
-
- «Aranda, le 27 novembre 1808.
-
-»Votre aide de camp est arrivé le 26, à huit heures du matin, et m'a
-annoncé la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon
-compliment. Le maréchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli
-mon but. Arrivé le 22, à midi, à Soria, il devait, selon les ordres
-qu'il avait reçus, être le 23, de bonne heure, à Agreda. Mais, s'étant
-laissé imposer par les habitants, et ajoutant foi à un tas de bêtises
-qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille
-hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et
-il est resté le 23 et le 24 à Soria. Je lui ai donné l'ordre de partir
-sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a dû être le 25 à Agreda. Il
-avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous
-aviez été battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui
-ai donné l'ordre depuis de pousser Castaños l'épée dans les reins. Je
-m'occupe de rappeler le corps du maréchal Victor, que j'avais envoyé
-du côté de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.»]
-
-[En marge: Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant
-Saragosse.]
-
-Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était
-fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier,
-envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au
-moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal
-Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient
-enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps
-le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de
-vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur
-Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon
-de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait
-quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au
-ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de
-poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire!
-
-[En marge: Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de
-gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.]
-
-C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des
-communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse
-conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du
-centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au
-maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de
-guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées
-que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols,
-et, bien que la belle manoeuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût
-point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de
-l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais
-ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient
-tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par
-Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne
-pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en
-se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur
-en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille
-fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à
-travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid,
-il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si
-rudement traitée en avant de Burgos.
-
-Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise,
-dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus
-incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien
-entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes
-d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque
-avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche
-qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles
-les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait
-avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie
-ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une
-division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne
-avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se
-trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en
-chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient
-pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni
-désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu
-encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de
-les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille,
-épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple
-escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne
-voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de
-piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures
-elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement
-pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on
-avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure.
-
-Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il
-arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait
-dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de
-les envelopper au moyen de quelque grande manoeuvre, tandis que le
-maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les
-contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on
-pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait
-le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y
-marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que
-l'affaire de Tudela lui fut connue.
-
-[En marge: Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et
-Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.]
-
-D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa
-main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre
-les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher
-sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à
-outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il
-enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de
-Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter,
-de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour
-que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du
-siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé
-de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le
-conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces
-dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les
-instructions suivantes.
-
-Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée
-française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de
-soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et
-se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin
-de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la
-première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer
-le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des
-Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir
-soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le
-maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont
-l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient,
-réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en
-Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait
-amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti
-d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon
-ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la
-place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier
-général à Madrid.
-
-Tout étant ainsi réglé sur ses ailes et ses derrières, Napoléon marcha
-droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du maréchal Victor,
-la garde impériale, et une partie de la réserve de cavalerie,
-c'est-à-dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'était plus
-qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait à vaincre, pour
-s'ouvrir la capitale des Espagnes.
-
-Ayant d'abord porté le maréchal Victor à gauche de la route de Madrid
-afin d'appuyer les derrières du maréchal Ney, il le ramena par Ayllon
-et Riaza sur cette route, au point même où elle commence à s'élever,
-pour franchir le Guadarrama. Déjà il avait envoyé Lasalle, avec la
-cavalerie légère, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les
-dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la
-garde, dont les fusiliers sous le général Savary, qui avait pris
-l'habitude de les commander en Pologne, s'avancèrent jusqu'à
-Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder
-réfugiés entre Sepulveda et Ségovie. Dès le 23, il était parti
-lui-même de Burgos pour Aranda.
-
-[En marge: Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la
-capitale.]
-
-[En marge: Précautions prises par les Espagnols pour rendre
-inexpugnable le col de Somo-Sierra.]
-
-Après la déroute de Burgos, la capitale se trouvait découverte; mais
-la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa présomptueuse
-ignorance, que Napoléon pût y marcher prochainement, s'était contentée
-d'expédier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces
-disponibles à Madrid. On avait donc réuni au sommet du Guadarrama,
-vers le col resserré qui donne passage de l'un à l'autre versant, les
-débris de l'armée de l'Estrémadure, et ce qui était demeuré à Madrid
-des divisions d'Andalousie. C'était une force d'environ 12 à 13 mille
-hommes, placée sous les ordres d'un habile et vaillant officier,
-appelé don Benito San-Juan. Celui-ci avait établi au delà du
-Guadarrama, au pied même du versant qu'il nous fallait aborder, et un
-peu à notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une
-avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribué les neuf
-mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous
-avions à franchir. Une partie de son monde, postée à droite et à
-gauche de la route qui s'élevait en formant de nombreuses sinuosités,
-devait arrêter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Les
-autres barraient la chaussée elle-même vers le passage le plus
-difficile du col, avec 16 pièces de canon en batterie. L'obstacle
-pouvait être considéré comme l'un des plus sérieux qu'on fût exposé à
-rencontrer à la guerre. Les Espagnols s'imaginaient être invincibles
-dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-même comptait assez
-sur la résistance qu'on y avait préparée pour ne pas quitter Aranjuez.
-Elle espérait d'ailleurs que Castaños, qu'elle s'obstinait à ne pas
-croire détruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara
-se placer derrière le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que
-les Anglais, opérant un mouvement correspondant à celui de Castaños,
-s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de
-couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de
-fondé dans de pareilles espérances.
-
-Les ordres donnés le 26 pour la marche sur Madrid étant complétement
-exécutés le 29, Napoléon se rendit lui-même le 29 au pied du
-Guadarrama, et établit son quartier général à Bocequillas. Le général
-Savary avait poussé une reconnaissance sur Sepulveda, non pour
-disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connaître sa force et
-son intention. Après avoir fait quelques prisonniers, il s'était
-retiré, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols,
-surpris de conserver le terrain, avaient envoyé à Madrid la nouvelle
-d'un avantage considérable remporté sur la garde impériale.
-
-[En marge: Napoléon, arrivé au pied du Guadarrama, fait lui-même une
-reconnaissance de la position de Somo-Sierra.]
-
-Napoléon, arrivé le 29 à midi à Bocequillas, monta à cheval, s'engagea
-dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et
-arrêta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit
-à la division Lapisse de se porter à la droite de la chaussée, pour
-enlever à la pointe du jour le poste de Sepulveda, et à la division
-Ruffin de partir au même instant pour gravir les rampes du Guadarrama,
-jusqu'au col même de Somo-Sierra. Le 9e léger devait suivre de hauteur
-en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de
-manière à faire tomber les défenses établies sur les deux flancs de la
-route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route même. Puis devait
-venir la cavalerie de la garde, et Napoléon avec son état-major. Les
-fusiliers de la garde étaient chargés d'appuyer ce mouvement.
-
-[Illustration: Les Lanciers Polonais au Combat de Somo-Sierra.]
-
-À cette époque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait
-cependant du soleil que vers le milieu de la journée. De six heures à
-neuf heures du matin un épais brouillard couvrait le pays, surtout
-dans sa partie montagneuse; puis après cette heure un soleil
-étincelant procurait à l'armée de vraies journées de printemps.
-Napoléon, faisant attaquer Sepulveda à six heures du matin, comptait
-s'être rendu maître de cette position accessoire à neuf heures, moment
-où la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet
-du col. On devait donc, grâce au brouillard, y arriver sans être
-vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied.
-
-Le lendemain 30, la colonne envoyée contre Sepulveda eut à peine le
-temps de s'y montrer. Les trois mille hommes préposés à sa défense
-s'enfuirent en désordre, et coururent vers Ségovie se joindre aux
-autres fuyards du marquis de Belveder.
-
-[En marge: Combat de Somo-Sierra.]
-
-La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans être
-aperçue, très-près du point que l'ennemi occupait en force. Le
-brouillard se dissipant tout à coup, les Espagnols ne furent pas peu
-surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche,
-par le 9e léger et le 24e de ligne. Délogés de poste en poste, ils
-défendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du
-rassemblement se trouvait sur la route même, derrière seize pièces
-d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait
-la chaussée. Napoléon, voulant apprendre à ses soldats qu'il fallait
-avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le
-corps quand on les rencontrait, ordonna à la cavalerie de la garde
-d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant
-officier de cavalerie, le général Montbrun, s'avança à la tête des
-chevaux-légers polonais, jeune troupe d'élite, que Napoléon avait
-formée à Varsovie, pour qu'il y eût de toutes les nations et de tous
-les costumes dans sa garde. Le général Montbrun, avec ces valeureux
-jeunes gens, se précipita au galop sur les seize pièces de canon des
-Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille.
-Les chevaux-légers essuyèrent une décharge qui les mit en désordre en
-abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientôt
-ralliés, et passant par-dessus leurs blessés, ils retournèrent à la
-charge, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et
-prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à
-la poursuite des Espagnols au delà du col, et descendit avec eux sur
-le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs
-blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses
-soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse
-déroute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions,
-presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats se
-dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent
-surtout à droite pour se réfugier à Ségovie.
-
-[En marge: Résultat du combat de Somo-Sierra.]
-
-Le soir, toute la cavalerie était à Buytrago, avec le quartier
-général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le
-désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut
-enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu'étaient les insurgés
-espagnols, ce qu'étaient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des
-uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru
-croire très-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine
-d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de
-récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M.
-Philippe de Ségur, qui avait reçu plusieurs coups de feu dans cette
-charge. Il le destina à porter au Corps législatif les drapeaux pris à
-Burgos et à Somo-Sierra.
-
-Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux
-portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer
-d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de
-force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut.
-Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs
-le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand
-même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable
-ennemi qui la menaçait.
-
-[En marge: Déc. 1808.]
-
-[En marge: À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale
-quitte Aranjuez pour Badajoz.]
-
-[En marge: Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.]
-
-[En marge: Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus
-affreux désordres.]
-
-[En marge: Massacre du marquis de Péralès.]
-
-[En marge: Quelques travaux de défense aux portes de Madrid.]
-
-À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des
-Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de
-quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la
-résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de
-résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance.
-Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au
-conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la
-population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque
-proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar
-avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à
-l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte.
-Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne,
-de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un
-peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait
-exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la
-capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques
-furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait
-distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et
-non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor
-de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que,
-dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à
-rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, délaissée
-par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et
-d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la
-troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme
-elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution
-d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être
-donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de
-Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la
-direction des gens du métier. Madrid n'est point fortifié; il est
-comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux
-qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni
-bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes,
-et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les
-portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par
-laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on
-pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues
-correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en
-restât une autre en arrière.
-
-Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain
-dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro,
-séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le
-mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y
-traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude
-fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les
-femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver
-les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en
-accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de
-tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été
-secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de
-Castaños, et l'amener sous Madrid.
-
-[En marge: L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de
-Madrid.]
-
-[En marge: Napoléon fait sommer la ville.]
-
-Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux
-à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs
-de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de
-Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du
-couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour
-Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait
-à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette
-belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des
-acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que
-proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc
-d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. L'empereur, après avoir
-considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de
-dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses
-portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un
-boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes,
-prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même
-pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent,
-ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer
-son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans
-l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être
-massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à
-faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant
-aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de
-porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent
-que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le
-surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude
-furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi
-entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de
-deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les
-honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation
-réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée
-française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à
-la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de
-vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il
-n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les
-sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte,
-en lui déclarant que le feu allait commencer.
-
-[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait
-préparer une première attaque.]
-
-Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son
-infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une
-reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût
-se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la
-place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt
-que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.
-
-Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du
-maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever
-le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos,
-de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune
-était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont
-prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout
-fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général
-Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque,
-enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des
-mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant
-le signal des attaques.
-
-[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et
-D'Atocha.]
-
-Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci
-espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une
-lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de
-Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle
-était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se
-résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple.
-Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les
-hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de
-Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une
-batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où
-il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en
-effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le
-brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis
-quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé
-d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le
-général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau
-parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé
-quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la
-prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos
-colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent
-immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la
-porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à
-revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont
-on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les
-premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et
-les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter
-d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les
-armes les défenseurs qui les occupaient.
-
-[En marge: Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del
-Duque et de San-Bernardino.]
-
-[En marge: Nouvelle sommation adressée à la junte de défense.]
-
-À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un
-feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les
-portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de
-pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes
-du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse,
-étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans
-l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment
-des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de
-campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison
-s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les
-portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces
-portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit
-diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce
-bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut
-atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes,
-morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment,
-quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut
-général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de
-San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala,
-d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des
-hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette
-malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit
-l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense,
-annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle
-résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible
-aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait
-mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à
-l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs.
-
-[En marge: Réponse plus favorable de la junte à cette dernière
-sommation.]
-
-La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà
-produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme
-raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La
-populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce
-qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la
-violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de
-défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo
-Iriarte au quartier général.
-
-[En marge: Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès
-de lui par la junte de défense.]
-
-Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un
-visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce
-gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée
-la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage
-qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la
-présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par
-le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits,
-lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la
-nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes
-françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de
-l'amener à déposer les armes.--«Vous employez en vain le nom du
-peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez
-parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et
-égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents,
-les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures
-du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux
-ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux
-prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il
-y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues
-deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés
-Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos
-mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de
-Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla,
-quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de
-parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé
-toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos
-soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage?
-La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la
-conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides
-observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la
-convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités
-militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur
-la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous
-demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà
-comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de
-ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle
-était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les
-mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole
-dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux
-anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers
-d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis
-de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur.
-Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin.
-Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour
-m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez
-tous passés par les armes[26].»
-
-[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon,
-consignées tout au long dans le _Moniteur_ de cette époque.]
-
-[En marge: Reddition de Madrid.]
-
-[En marge: Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre.]
-
-[En marge: Désarmement général des habitants.]
-
-[En marge: Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y
-laisse point entrer son frère Joseph.]
-
-Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas
-de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble,
-et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la
-mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français.
-L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte
-elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se
-soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui
-annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions
-insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar
-voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du
-vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus
-compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les
-Français n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux
-poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté
-l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent
-livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux
-quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid,
-particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea
-qu'elle fût nourrie. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement
-général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans
-Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une
-petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de
-l'Infantado. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de
-venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du
-Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire
-trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui
-rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette
-circonstance fut aussi habile qu'énergique.
-
-[En marge: Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.]
-
-Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation,
-placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte
-de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la
-rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de
-l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de
-Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux
-derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et
-l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité
-toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un
-autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la
-trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de
-l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme
-un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le
-trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de
-Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se
-dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire
-le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la
-peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas
-de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison
-d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter
-aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du
-conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs
-populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français
-et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En
-même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le
-plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents
-reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais.
-
-[En marge: Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute
-des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.]
-
-Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la
-masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient
-découler de la domination française. En conséquence il décida par une
-suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à
-province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille,
-et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation
-de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la
-défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie,
-l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents
-existant en Espagne.
-
-Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à
-hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était
-encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais
-depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi
-grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à
-garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à
-conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de
-la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener
-le reste.
-
-[En marge: Moyens employés par Napoléon pour faire désirer Joseph
-avant de le rendre aux Espagnols.]
-
-Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui
-furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans
-Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une
-armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il
-ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le
-posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas
-dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde
-fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce
-prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur
-promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que
-tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid,
-lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que
-sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne
-voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard
-des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui
-conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour
-lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France.
-
-[En marge: Napoléon commence à organiser une armée espagnole pour le
-compte de Joseph.]
-
-Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère
-Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs
-bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui
-servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas
-mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler
-Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de
-réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui
-étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait
-_Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien
-conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il
-prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats
-espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé
-de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui
-après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la
-captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne,
-ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier
-noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les
-payait bien, et si on s'occupait de leur organisation.
-
-Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant
-à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la
-maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de
-toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la
-souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que
-les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses
-dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule.
-
-[En marge: Opérations militaires de Napoléon à la suite de
-l'occupation de Madrid.]
-
-[En marge: Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de
-l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca.]
-
-Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des
-divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus
-grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se
-retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait
-envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de
-dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le
-général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et
-des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé
-des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne
-comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait
-à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la
-junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs
-en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté,
-et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti
-secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts
-aux défenseurs de la capitale. L'entrée des Français à Madrid, et la
-présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne
-laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que
-la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que
-lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence,
-ce qui ne pouvait être immédiat.
-
-[En marge: Les restes de l'armée d'Estrémadure sont rejetés au delà de
-Talavera.]
-
-[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.]
-
-Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts
-dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les
-traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de
-Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la
-poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré
-sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños,
-assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de
-l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra.
-Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la
-cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva
-dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut
-sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour
-refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée
-était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis
-encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle
-ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes
-les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de
-leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait
-quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de
-Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de
-Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement
-de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult.
-Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid
-par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en
-apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie
-avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline
-passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que
-les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission
-de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel
-spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et
-épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient
-exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à
-accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San
-Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet
-de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli
-dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la
-voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces
-monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs
-balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son
-aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui
-avait à ses yeux le tort d'être étrangère.
-
-Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons,
-arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage
-ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols
-avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de
-l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les
-ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le
-midi de la Péninsule.
-
-[En marge: Embarras de l'armée anglaise depuis l'entrée de Napoléon
-dans Madrid.]
-
-Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle
-de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle
-d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et
-que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié
-de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne
-viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au
-plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras,
-car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers
-détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent
-fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par
-Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par
-Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait
-même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle,
-s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait
-enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après
-cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais
-il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David
-Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes.
-Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce
-n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français,
-les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se
-soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré
-la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour
-adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage
-d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port
-d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en
-ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte nº
-43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer
-les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire
-pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était
-sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le
-plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait
-en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se
-ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide
-du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée
-anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et
-brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait
-promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des
-victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en
-tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de
-surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne
-voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte.
-Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses
-vérités.
-
-[En marge: Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les
-forces nécessaires pour opérer contre eux.]
-
-Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais,
-quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de
-la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées
-espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique
-s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de
-l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût
-cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise
-était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de
-fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les
-montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait
-que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait
-trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des
-Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un
-peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée
-française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa
-cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila,
-Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero,
-sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout
-pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction.
-
-[En marge: Le maréchal Lefebvre porté de Valladolid à Talavera.]
-
-Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur
-Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait
-presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position
-de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps
-du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la
-division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais
-laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons
-Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de
-l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes.
-
-[En marge: Le maréchal Ney amené à Madrid.]
-
-Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il
-connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses
-meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus
-énergiques. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney.
-Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria,
-et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à
-battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait
-confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans
-les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se
-reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage
-ou le Duero.
-
-[En marge: Le 5e corps envoyé devant Saragosse.]
-
-Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor,
-Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie
-considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup
-décisif. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y
-compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au
-maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à
-l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait
-plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville.
-Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e
-corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le
-siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin
-exclusif des attaques.
-
-[En marge: Les troupes du général Junot dirigées sur Burgos.]
-
-[En marge: Le maréchal Soult définitivement ramené vers la
-Vieille-Castille.]
-
-La belle division Laborde, première du général Junot, venait d'arriver
-à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division
-Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement
-la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les
-dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent
-également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de
-ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal
-Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait
-pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens
-revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait
-recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre
-de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées
-par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit
-de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où,
-réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait
-tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les
-pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de
-Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec
-trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie
-à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur
-sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans
-toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se
-retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et
-Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps
-n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre
-ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les
-Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver
-aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant
-tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais,
-passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce
-qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait
-surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût
-contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses
-malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa
-ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo,
-Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où
-l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui
-fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages
-de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié
-vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne
-faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on
-ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée,
-son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet
-établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages
-enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit.
-
-[En marge: Événements en Aragon et en Catalogne.]
-
-Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de
-le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en
-Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et
-venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le
-maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de
-Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes
-à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du
-maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les
-divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès
-lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean
-et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le
-maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et
-offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions
-Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec
-le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et
-s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de
-poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur
-Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu
-savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin
-d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de
-poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et
-Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le
-maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi
-évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu
-rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney
-s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les
-accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les
-nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux
-chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le
-maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près
-de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui
-resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir
-rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on
-le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant
-auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya
-seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux
-lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal
-Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à
-son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier,
-fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant
-ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était
-amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à
-Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se
-remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale.
-Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége
-mémorable.
-
-[En marge: Événements en Catalogne.]
-
-En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins
-dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la
-retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le
-commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des
-sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers
-Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans
-pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran,
-singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à
-peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie
-montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait
-tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux,
-les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était
-défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général
-Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour
-lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce
-motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de
-hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.
-
-[En marge: Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de
-la Catalogne.]
-
-Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout
-entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la
-division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française
-Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la
-division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2
-mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une
-fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir
-de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la
-plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à
-cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants
-très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un
-rapprochement trop étroit avec l'empire français.
-
-[En marge: Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.]
-
-L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était
-possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40
-mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles
-Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de
-troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la
-marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le
-général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan,
-frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle
-avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi
-autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se
-vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par
-des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés
-_tercios_, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves,
-bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée
-espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait
-joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les
-habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au
-premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les
-villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de
-ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par
-un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires,
-présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on
-pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la
-Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les
-communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous
-possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne
-possédions pas.
-
-[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour
-la guerre de Catalogne.]
-
-Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste
-de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est
-pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent
-quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il
-secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que
-Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le
-perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses
-combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre
-méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec
-tous les généraux du siècle.
-
-Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la
-précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre.
-Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement
-manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous
-les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est
-vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de
-vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se
-composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée.
-Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne
-trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y
-avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait
-lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était
-malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire,
-songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins
-rapides que les siens[27].
-
-[Note 27: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables
-d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des
-petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes.
-J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et
-j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul
-rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui
-marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent
-point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un
-esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables
-suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du
-maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes,
-et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il
-était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de
-jalousie il ne descendait pas au-dessous.]
-
-[En marge: Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en
-Catalogne.]
-
-Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche
-quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient
-impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone
-le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois
-places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la
-route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces
-places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être
-difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à
-l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers
-avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général
-Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par
-deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en
-résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un
-point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses
-eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans
-cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place
-voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire
-des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence
-ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr,
-étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé,
-comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque.
-
-[En marge: Passage de la frontière les Pyrénées orientales.]
-
-[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les opérations en
-Catalogne.]
-
-Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans
-cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut
-d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Il passa
-la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où
-les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a
-vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor,
-Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La
-division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6
-devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les
-convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième,
-alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose
-la plaine du Lampourdan. (Voir la carte nº 43.) Cette dernière
-division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les
-troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Tandis
-que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe,
-celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant
-plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement
-impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils
-avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin
-avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât
-tout sans murmure.
-
-[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.]
-
-Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La
-pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison
-dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée
-par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste
-l'Espagne n'a jamais manqué. La place de Roses est un pentagone, situé
-entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux,
-profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se
-trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et
-protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade
-Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort.
-Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans
-l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre
-anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs
-petits bâtiments.
-
-[En marge: Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18
-au 19 novembre.]
-
-Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut
-ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux
-fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les
-feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une
-batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement
-dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et
-d'abandonner la garnison à elle-même.
-
-La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de
-commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte
-fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui,
-de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une
-extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent
-vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes,
-et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45
-hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus
-aucun appui extérieur.
-
-[En marge: Prise du fort du Bouton.]
-
-[En marge: Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte.]
-
-Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton.
-On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les
-hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la
-garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle
-devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne
-restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize
-jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de
-guerre. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les
-règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un
-matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette
-importante conquête, les communications par mer avec Barcelone
-devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne
-d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois
-par terre et par mer.
-
-[En marge: Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur
-Barcelone.]
-
-Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général
-Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour
-qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son
-obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais
-maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun
-motif de différer. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à
-peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il
-y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il
-devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même
-hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux
-côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur
-Barcelone.
-
-[En marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de
-marcher sans son artillerie.]
-
-Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait
-nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec
-lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les
-rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un
-fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout
-lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les
-places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le
-général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de
-laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les
-chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait
-écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de
-cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait
-de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se
-décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des
-fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours
-de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets
-quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé
-ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait
-entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se
-faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était
-d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était
-largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne,
-le mettrait au-dessus de tous les événements.
-
-[En marge: Passage de la Fluvia le 9 décembre.]
-
-[En marge: Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit
-à le tromper complétement.]
-
-Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre,
-laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable
-à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta
-en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs,
-c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde,
-composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un
-détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait
-contre la division Souham diverses tentatives victorieusement
-repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de
-la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment.
-Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à
-parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait
-Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon
-impossible, du moins très-périlleux de passer. La route de mer, qui se
-présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises
-canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets
-joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de
-suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de
-traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il
-chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec
-l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en
-effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit
-l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en
-prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le
-mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la
-Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col
-de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup
-sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il
-avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte
-quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre.
-
-Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre,
-ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé
-de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme,
-et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait
-beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai
-qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir
-en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les
-particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux
-n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est
-incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible
-était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à
-Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette
-occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour
-l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les
-insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la
-Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le
-général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant
-déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un
-courrier à don Juan de Vivès.
-
-Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein,
-repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu
-peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur
-Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il
-supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait
-prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer.
-Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de
-Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer;
-quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des
-somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les
-Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les
-Français.
-
-Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de
-Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il
-avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le
-suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur
-ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible.
-Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français
-habilement et énergiquement conduits.
-
-[En marge: Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches,
-réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.]
-
-[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.]
-
-Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et
-de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche
-les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un
-sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait
-droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la
-légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui
-entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte
-pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des
-canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit
-le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places
-fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant
-maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès
-elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier
-détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les
-ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de
-Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à
-le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque
-instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux
-journées de Barcelone.
-
-[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour
-venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.]
-
-Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé,
-avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche
-du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5
-mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie
-la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande
-armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.
-
-[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans
-artillerie.]
-
-Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des
-hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y
-était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa
-droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de
-miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée
-dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et
-secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à
-culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.
-
-Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager
-les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les
-autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres
-n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à
-Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par
-derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la
-division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se
-déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des
-munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée
-la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la
-baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef
-fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division
-Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu
-de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en
-souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à
-l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en
-colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette
-sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même,
-il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde
-de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols.
-À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer
-l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où
-le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une
-colonne à l'autre.
-
-[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.]
-
-Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis
-du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à
-l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre,
-abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la
-rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur
-ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les
-dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop,
-chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un
-affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur
-le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute
-son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions,
-dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés
-dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer,
-où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la
-route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son
-cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec
-l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et
-un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros
-survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour
-prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à
-faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du
-Llobregat.
-
-[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux
-armées françaises qui se rejoignent.]
-
-Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il
-importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le
-biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur
-les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui
-pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des
-somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se
-mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de
-l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que
-la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une
-vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et
-on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.
-
-Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait
-une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler
-avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et
-comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le
-général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des
-blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif
-réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en
-qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur
-concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que
-savamment conduite.
-
-[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y
-renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.]
-
-Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires
-autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré
-sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le
-débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on
-voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre
-ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir
-entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places
-fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les
-journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se
-porta sur le Llobregat.
-
-[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.]
-
-Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se
-reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de
-se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le
-Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher
-à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir
-rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus
-habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec
-son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division
-Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de
-Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour
-culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.
-
-[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.]
-
-Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours
-depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au
-nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie,
-établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui
-n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur
-lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été
-fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec
-de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille
-position, et s'y croire en sûreté.
-
-Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait
-de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au
-matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui
-enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir
-sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader
-aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui
-prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes
-avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur
-le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui
-donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait
-ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division
-Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus
-au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué
-de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient
-déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et
-l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division
-Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors
-s'en sauver qu'un petit nombre.
-
-[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.]
-
-Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en
-partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite
-sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien
-aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au
-pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées
-devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu
-assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient
-acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les
-joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les
-intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une
-certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se
-rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles,
-n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui
-causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse
-s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de
-munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le
-général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque
-sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à
-temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait
-réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette
-position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence
-eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour
-les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de
-cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en
-fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la
-cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès.
-La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et
-Espinosa.
-
-De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze
-mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur
-moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne
-en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous
-sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter.
-Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.
-
-Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des
-plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert
-d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos
-armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général
-Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien
-quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir
-plus vite, mais non pas mieux.
-
-[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre
-1808.]
-
-Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres
-de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le
-siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par
-le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille
-par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de
-cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient
-plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais
-auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il
-attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient
-vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se
-retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait
-croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les
-déserteurs et les prisonniers.
-
-[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les
-corps appelés à Madrid.]
-
-Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux
-événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient
-arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la
-situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions
-Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la
-blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant
-quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y
-avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de
-dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le
-maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division
-polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et
-avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de
-Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid
-les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les
-divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud,
-représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher
-immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait
-un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue
-à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge
-placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le
-maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec
-les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie.
-Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur
-les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard.
-
-[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin
-leur parti et marchent sur Valladolid.]
-
-[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à
-marcher contre le maréchal Soult.]
-
-Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité
-dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère
-plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces
-étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après
-de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa
-situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés,
-qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il
-trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il
-aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les
-supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en
-avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait
-appuyé les supplications de la junte par des sommations
-impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu,
-avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en
-créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y
-rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette
-résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait
-encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français,
-et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans
-compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la
-Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait
-marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de
-le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement,
-que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au
-maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques
-louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal
-Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y
-être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans
-les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que
-deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la
-cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient
-avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird.
-Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une
-rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa
-jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il
-n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid,
-de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David
-Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à
-Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils
-étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille
-hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille
-artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant
-déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le
-général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de
-quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri
-en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français,
-devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu
-à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des
-armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une
-vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables
-d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils
-n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi
-le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice,
-où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes,
-protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore,
-regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de
-la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise,
-obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La
-Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus,
-les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis
-tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de
-5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla.
-
-[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne
-peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.]
-
-[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du
-maréchal Soult.]
-
-Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant
-29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols,
-utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de
-loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le
-rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats
-du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français
-répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait
-les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva
-quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte
-nº 43.)
-
-[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de
-la marche des Anglais.]
-
-[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.]
-
-C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par
-des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte,
-disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté
-Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie
-l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant
-de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le
-général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le
-général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude
-qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait
-donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et
-il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car
-jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à
-courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la
-vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa
-ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti
-fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette
-sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais.
-
-[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.]
-
-Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération,
-il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient,
-pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal
-Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au
-delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons
-de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le
-temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait
-mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un
-mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le
-Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de
-Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils
-s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le
-maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid,
-il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur
-Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les
-prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans
-cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour
-de Madrid, pour exécuter cette marche décisive.
-
-[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les
-divisions Marchand et Maurice-Mathieu.]
-
-[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division
-Lapisse et la garde impériale.]
-
-Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre
-en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce
-maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande
-Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de
-Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division
-Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du
-maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur
-emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements
-encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement
-considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir
-avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense
-réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les
-Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une
-quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une
-vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et
-les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien.
-
-[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.]
-
-[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les
-derrières des Anglais.]
-
-Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et
-Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division
-allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec
-lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons
-Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal
-Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani,
-une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons
-de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers
-excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le
-loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le
-Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au
-delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis
-de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route
-de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais,
-battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du
-Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il
-y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer.
-Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal
-Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la
-division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien
-assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle
-songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient
-laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un
-mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.
-
-Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus
-dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les
-Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde
-à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère
-l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas
-encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer
-le gouvernement civil au gouvernement militaire.
-
-[En marge: Passage du Guadarrama.]
-
-Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial,
-et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde
-commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe,
-était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des
-marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour
-Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui
-envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où
-il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les
-Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe
-coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable
-Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à
-l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois
-d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la
-colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient
-qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y
-avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre
-pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer
-les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis
-cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs
-pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les
-suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des
-chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur
-le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à
-Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son
-projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de
-passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une
-misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On
-prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un
-repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec
-eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à
-l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant
-quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays
-entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines,
-sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait
-que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent
-venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations
-ultérieures.
-
-[En marge: Arrivée à Villa-Castin.]
-
-Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin.
-Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au
-lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les
-terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans
-les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine;
-l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put
-pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions
-d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la
-colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser
-Tordesillas.
-
-[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.]
-
-[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.]
-
-L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à
-l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et
-laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il
-conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à
-Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du
-maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le
-maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de
-Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la
-division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On
-lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à
-une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20
-mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec
-les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se
-défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui
-étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.
-
-[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le
-maréchal Soult et le maréchal Ney.]
-
-Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les
-Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus
-dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur
-flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de
-Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au
-maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils
-se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une
-marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela
-vaudrait_.
-
-[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.]
-
-Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait
-pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout
-entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse
-de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se
-disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult,
-qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique,
-avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que
-des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la
-cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana
-avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis
-que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment
-pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille.
-À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait
-contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de
-s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de
-nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait
-redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était
-décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le
-24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour
-la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur
-l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également,
-par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage
-aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié
-le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même
-rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui
-revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée
-anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au
-gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que,
-s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre,
-et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant
-Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces
-des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.
-
-[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.]
-
-Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire
-au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste
-campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais
-songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur
-la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le
-Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une
-manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait
-donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la
-porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente,
-échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un
-côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de
-l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la
-carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de
-cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit
-sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où
-la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de
-beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir
-pour les Espagnols.
-
-[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où
-les Anglais étaient le 27.]
-
-[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général
-Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.]
-
-Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde
-avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que
-le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée
-solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et
-ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec
-elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses
-yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait
-avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de
-Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur
-tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur
-les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que
-fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde.
-L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait
-détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies
-torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé,
-Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant
-sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il
-n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde,
-et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette
-cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit
-presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette.
-Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui
-barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la
-nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible,
-n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart
-de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués
-ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait
-se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le
-soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il
-fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais
-avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit
-avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie
-légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un
-magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise
-continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu
-l'ordre de se diriger.
-
-[En marge: Janv. 1809.]
-
-[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde
-laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.]
-
-Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts,
-l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit
-chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en
-avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même
-rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir
-que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois
-mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du
-maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure
-du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la
-cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de
-Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne
-d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards,
-attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur
-l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques
-centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se
-porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla
-était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de
-la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de
-graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats
-permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous
-leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le
-passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient
-bien devenir impraticables.
-
-Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le
-gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse,
-Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le
-joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31
-décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui
-avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi.
-Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue
-était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe.
-
-[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.]
-
-[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les
-Anglais.]
-
-[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.]
-
-Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en
-scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le
-maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille
-chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le
-maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au
-soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la
-route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives
-instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana
-pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et
-qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc
-droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et
-avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la
-Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée,
-et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et
-espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient
-donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y
-avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en
-haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos
-cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne
-pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois
-traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du
-riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à
-faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos
-soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux,
-morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs
-chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de
-pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient
-mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à
-l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage.
-Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne
-trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient,
-et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs
-maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au
-milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats!
-répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils
-partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à
-ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des
-libérateurs.
-
-[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans
-sa retraite.]
-
-À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs.
-Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de
-leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des
-distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général
-Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie,
-n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient
-que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la
-précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la
-satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait
-pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de
-régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et
-de mauvaise conduite.
-
-[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de
-France qui l'obligent à s'arrêter.]
-
-Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga
-le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier
-venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre
-connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un
-grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces
-dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la
-probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement
-du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé
-d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses
-armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque
-retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus
-cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la
-péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des
-forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait
-entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en
-devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir
-laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la
-Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils
-étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne
-permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient
-s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques
-qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux
-Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix
-convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de
-l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle
-secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour
-l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et
-qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy.
-Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car,
-après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux
-capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle
-croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours
-que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français
-pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait
-perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même
-sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le
-Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche
-d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui
-seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier,
-février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était
-assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût
-pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation
-avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.
-
-[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et
-laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.]
-
-Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas,
-bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins,
-mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au
-maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus
-rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il
-plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient
-déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de
-Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de
-régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la
-division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet
-étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les
-deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa
-dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore
-en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult,
-et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions
-d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui
-adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie
-Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division
-Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais
-jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête
-des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin.
-Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à
-outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.
-
-[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille,
-envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à
-Valladolid.]
-
-Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour
-demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les
-éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille,
-voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il
-dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de
-Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de
-gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.
-
-Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des
-Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des
-lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette
-opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par
-malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé
-de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas
-comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à
-Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre
-d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que
-s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un
-détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait
-pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de
-l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à
-Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements
-d'Allemagne autant que lui-même.
-
-Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal
-Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le
-commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le
-maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus
-tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce
-maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était
-prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à
-Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu
-l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir
-reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première
-indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en
-deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son
-corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon,
-très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le
-corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef
-aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps
-fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les
-affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après
-avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons
-de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses
-armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles
-d'Espagne.
-
-[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.]
-
-Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet,
-Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye,
-à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était
-devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage
-de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on
-rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de
-campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers
-espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On
-ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou
-gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir
-opposer aucune résistance.
-
-Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer
-dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la
-carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait
-vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des
-caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était
-parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la
-cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous
-les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons
-accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais,
-ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols,
-abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant
-leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui
-arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement
-envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de
-demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer
-l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais,
-qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur
-général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.
-
-[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la
-Corogne, se décide pour celle de la Corogne.]
-
-À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo
-et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort
-belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il
-préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois
-journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait
-obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo,
-qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il
-lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général
-Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant
-qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya
-courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood,
-commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les
-transports de Vigo sur la Corogne.
-
-[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.]
-
-Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et
-donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de
-livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca,
-dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se
-défendre avantageusement.
-
-La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans
-une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis
-remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore
-avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600
-chevaux, et une nombreuse artillerie.
-
-[En marge: Mort du général Colbert.]
-
-Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa
-cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant,
-pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les
-Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine.
-Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la
-colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude
-de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui,
-arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs
-pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les
-troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies
-de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en
-exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais
-à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.
-
-Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie,
-traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des
-Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis
-qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient
-de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se
-retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés,
-quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une
-cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert,
-officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de
-pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se
-porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire.
-En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais,
-qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin
-qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de
-la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier.
-Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de
-munitions et de bagages.
-
-Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer
-plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins
-avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des
-routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats
-vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et
-réduit au désespoir leurs malheureux alliés.
-
-[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.]
-
-Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5
-janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin
-beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais
-avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches
-en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On
-put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.
-
-[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo,
-pour y offrir la bataille aux Français.]
-
-[En marge: Avantages de la position de Lugo.]
-
-Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo.
-Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et
-s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se
-dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution
-qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de
-s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à
-l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une
-excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre.
-Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa
-retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses
-soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne.
-Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à
-essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la
-guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la
-défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au
-surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour
-l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles,
-s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur
-le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite
-rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses
-clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le
-général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les
-seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il
-disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les
-nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position.
-Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était
-entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt
-mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce
-qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait
-à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les
-autres en avant, et perdu environ trois mille.
-
-[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de
-Lugo sans attaquer.]
-
-Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine
-l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une
-position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les
-Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré
-en arrière.
-
-Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la
-division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la
-moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de
-traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était
-pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on
-avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources
-matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.
-
-À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie
-rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure
-de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais,
-inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho,
-et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses
-clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut
-remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient
-réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours
-préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal
-Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le
-flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les
-ébranler.
-
-[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les
-Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.]
-
-C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer
-qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il
-y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois
-jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus
-fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin
-l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se
-crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une
-partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il
-décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de
-laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de
-tromper les Français.
-
-[En marge: Entrée des Français à Lugo.]
-
-[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.]
-
-[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise
-n'a pu encore arriver à la Corogne.]
-
-[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.]
-
-Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée,
-et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel.
-On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents
-prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient
-pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le
-général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les
-journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos
-dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité
-considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos,
-et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la
-Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette
-ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la
-multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques
-vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais
-non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici
-empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la
-Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée
-anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se
-défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une
-rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne
-et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de
-Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit
-sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita
-le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les
-Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance
-des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le
-cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de
-ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop
-éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la
-laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus
-rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même.
-On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés,
-le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux
-de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le
-général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités,
-le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à
-capituler.
-
-[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.]
-
-Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les
-Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les
-débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la
-division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde.
-Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa
-gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle
-parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il
-fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de
-disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du
-golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la
-distance où l'on était placé.
-
-Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les
-journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et
-au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre
-praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes
-au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui
-avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des
-hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne,
-qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême
-gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite,
-contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance
-de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur
-le golfe.
-
-[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille
-aux Anglais.]
-
-Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus
-dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce
-qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou
-18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs
-se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son
-artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté
-l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils
-étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux
-officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une
-négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux
-Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance
-de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement,
-il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour
-eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et
-résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme
-on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui
-donna la gloire au prix de la vie.
-
-Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de
-voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler
-sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français.
-On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet
-aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à
-grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car
-l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en
-présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du
-14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers
-retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un
-point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant
-par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière.
-
-[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.]
-
-[En marge: Bataille de la Corogne.]
-
-Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais,
-il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne,
-et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre
-extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain
-creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de
-tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la
-journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre
-du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre
-batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus
-grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division
-Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village
-d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général
-Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de
-combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa
-ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de
-secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une
-partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de
-tourner sa position.
-
-[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.]
-
-La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut
-ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en
-action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et
-on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit
-de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans
-avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à
-sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des
-Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le
-combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de
-troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs
-contre un ennemi qui était prêt à se retirer.
-
-[En marge: Mort du général Moore.]
-
-Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où
-nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les
-Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre
-artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses
-régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et
-la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y
-entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu
-devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort
-regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait
-justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait
-aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement
-en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer
-l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous
-arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile.
-
-[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.]
-
-Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre
-les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la
-Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité
-de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille
-hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille
-chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément
-de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération
-politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la
-réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver
-l'Espagne.
-
-[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée
-britannique.]
-
-Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne
-seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive
-toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons
-auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du
-maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé
-embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris
-jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la
-saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez
-vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était
-continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre
-de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois
-jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que
-son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les
-cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si
-son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une
-armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait
-rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si
-une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on
-ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à
-quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait
-pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas
-le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le
-maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le
-maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût
-faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le
-double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait
-inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant
-exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le
-désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer
-le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le
-maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put
-l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul
-canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette
-route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.
-
-Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les
-troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de
-manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où
-l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait
-été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal
-Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du
-maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa
-part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions,
-lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division
-utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du
-décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai
-malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à
-la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les
-détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable
-faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois;
-car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les
-Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face
-aux Autrichiens[30].
-
-[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des
-maréchaux.]
-
-[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de
-la guerre et au roi d'Espagne:
-
-_Au ministre de la guerre._
-
- «Valladolid, le 13 janvier 1809.
-
-«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo
-le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir
-s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits
-prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de
-bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux,
-qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me
-porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et
-qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été
-moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les
-retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent
-toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de
-Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui
-fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc
-d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force
-des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes
-fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée
-anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les
-chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense
-pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants,
-et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes
-qu'avait cette armée.»
-
-
-_Au roi d'Espagne._
-
- «Valladolid, 11 janvier 1809.
-
-«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes
-estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople,
-la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées
-d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas
-davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter
-Astorga._
-
-«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»]
-
-
-[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.]
-
-[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.]
-
-Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de
-Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida
-même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les
-affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt
-l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient
-rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de
-l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait
-activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne.
-Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec
-le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général
-Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et
-des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées
-si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec
-beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis
-que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal
-Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur
-Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de
-Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au
-maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse
-conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce
-siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur
-côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements
-savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de
-Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du
-maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division
-polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve
-considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se
-porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois
-d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette
-situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris,
-devait être soumise sans y employer un soldat de plus.
-
-[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi
-de la Péninsule.]
-
-Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un
-mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée
-qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le
-maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du
-corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son
-artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid
-auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite
-se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en
-mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que
-Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal
-Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y
-culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer
-quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à
-ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de
-Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le
-maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si
-cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour
-remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de
-marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois
-de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui
-avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et
-le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez
-activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis
-de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin
-qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la
-conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi
-singulière que terrible.
-
-[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.]
-
-[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des
-villes espagnoles.]
-
-Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce
-prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans
-sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son
-frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout
-entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus
-doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le
-pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs,
-avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui
-produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du
-serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour
-motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à
-l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter
-pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur
-appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis.
-Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les
-excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient
-afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de
-fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait
-pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer.
-Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la
-capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même
-une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans
-les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité
-qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses
-portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort
-nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa
-capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible
-exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le
-prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les
-passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire
-adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus
-violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême
-avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des
-armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de
-Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré
-à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la
-Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où
-ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens
-tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon,
-voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à
-Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour
-avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux
-gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait
-exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de
-Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère,
-vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la
-grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été
-charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre.
-Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous
-voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à
-Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous
-prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte
-qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât
-quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à
-lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi,
-planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de
-l'Europe.
-
-[Note 31: _Au roi d'Espagne._
-
- «Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi.
-
-«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre
-une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept,
-connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence
-affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui
-reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut
-faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de
-boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en
-fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France
-aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant
-arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai
-envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé
-comme par un coup de sifflet.»
-
-
-_Au roi d'Espagne._
-
- «Valladolid, 16 janvier 1809.
-
-«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la
-prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter.
-Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et
-faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les
-membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont
-détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent
-coquins que Belliard a fait arrêter.
-
-«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont
-besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la
-canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des
-bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su
-depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas
-été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers
-moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la
-canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et
-la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de
-toute la nation.»]
-
-[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.]
-
-[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.]
-
-Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la
-route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps,
-tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à
-l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je
-prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette
-année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos
-intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous
-me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe
-puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je
-viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de
-l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que
-l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les
-terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans
-ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le
-17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des
-piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de
-Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il
-répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il
-le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois
-s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.
-
-[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de
-l'ancienne Secrétairerie d'État.]
-
-[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend
-le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de
-Castaños retiré à Cuenca.]
-
-Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de
-son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme
-tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans
-la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph
-manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en
-numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor
-espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux
-millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup
-d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il
-avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois,
-désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque
-succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de
-la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été
-désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup
-d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la
-Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du
-maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à
-Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la
-connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de
-Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais
-l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer
-encore.
-
-[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.]
-
-Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions
-Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division
-Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale
-quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa
-gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes
-sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de
-mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa
-disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de
-l'Infantado.
-
-[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles
-réfugiées à Cuenca.]
-
-Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter,
-s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les
-communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la
-route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces
-de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées
-du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer
-l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander,
-et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps
-insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé
-l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par
-le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre
-comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur
-la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à
-huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il
-avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu
-d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord
-des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements
-venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé
-ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de
-la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes
-environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait
-confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général
-Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine
-énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à
-6 mille hommes.
-
-Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le
-retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement
-acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui
-était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg.
-Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons
-sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille
-hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois
-ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.
-
-[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des
-Espagnols à Uclès.]
-
-Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position
-assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de
-Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les
-débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un
-détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la
-retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper.
-
-[En marge: Bataille d'Uclès.]
-
-[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.]
-
-Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La
-position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était
-située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes
-appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte
-les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de
-toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la
-droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la
-ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis,
-avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos
-troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner
-les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les
-attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces
-malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent
-la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils
-prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés.
-Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par
-le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie
-d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait
-débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue,
-qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont,
-restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être
-enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent
-qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et
-tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut
-ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille
-hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération
-brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse
-artillerie.
-
-Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour
-atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais
-celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence,
-laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel.
-Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent
-plusieurs centaines d'hommes.
-
-[En marge: Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se
-décide enfin à entrer dans Madrid.]
-
-[En marge: Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier.]
-
-Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à
-Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de
-peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas
-encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid,
-que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les
-événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On
-savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout
-leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de
-bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur
-général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière,
-vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu
-produire le même effet que celle d'une armée française, était un
-nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid.
-Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal.
-Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division
-Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée
-française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des
-vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoyé
-des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont,
-_et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront
-à leur tour_.--C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph
-entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du
-canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la
-victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours
-blessés au coeur, préférant pour ainsi dire la domination des Français
-à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant
-assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était
-irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de
-ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de
-Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable
-en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes.
-Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une
-certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec
-une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à
-l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que
-celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit
-au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires,
-le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui
-n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait
-tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait
-étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un
-crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes,
-on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la
-cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente
-faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était
-le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du
-nouveau monarque.
-
-Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire
-établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On
-vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il
-lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas
-impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que
-la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa
-manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait
-quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait
-pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le
-sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire
-qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et
-de Cassel.
-
-Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours
-annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse,
-tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux
-Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les
-Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur
-ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations
-infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse
-défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion
-étrangère.
-
-[En marge: Siége de Saragosse.]
-
-[En marge: Première cause des lenteurs de ce siége.]
-
-[En marge: Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville.]
-
-[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége.]
-
-Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait
-entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos
-troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui
-avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre
-Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal
-Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi
-de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le
-maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait
-attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu
-s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19
-décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége,
-de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves,
-sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait
-profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever
-les positions extérieures. Le 21 décembre, la division Grandjean
-avait, par une manoeuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero,
-qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient
-élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier,
-se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite
-de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au
-même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi
-dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses
-restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé
-les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux
-d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e
-corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire,
-qui se bornait à couvrir le siége. Laissant la division Gazan sur la
-gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il
-avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris
-position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher
-toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence,
-soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de
-Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop
-peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ
-de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et
-Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000
-de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés
-qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des
-8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le
-faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet,
-qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette
-disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait
-voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour
-l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop
-grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des
-choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000
-hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de
-Saragosse.
-
-[En marge: Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la
-lutte terrible.]
-
-Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de
-plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au
-dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils
-avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de
-leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur
-capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela,
-ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient
-amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et
-contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou
-d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils
-fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la
-campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la
-population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille
-âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment.
-
-[En marge: Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.]
-
-[En marge: Moyens de résistance accumulés dans Saragosse.]
-
-C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu
-intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux
-frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait
-sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on
-avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison,
-il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait
-héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement
-sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui
-par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Des
-approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés
-par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant
-transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais
-avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait
-ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la
-faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places
-publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de
-se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la
-constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui
-d'un patriotisme barbare et fanatique.
-
-Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux
-détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie
-fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires
-qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont
-toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs
-espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si
-habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils
-avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et
-redoutables.
-
-[En marge: Configuration de Saragosse.]
-
-Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas
-régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses
-constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un
-peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte nº 45.)
-Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni
-terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord
-duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant
-sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros
-bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des
-Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de
-Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche
-pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément
-encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de
-Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se
-rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du
-dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours
-en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées
-au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé
-que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une
-citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque
-maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de
-l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force
-canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on
-comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et
-qui avaient une valeur réelle.
-
-En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de
-ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait
-élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur
-en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition
-au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit,
-la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la
-Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur,
-devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville,
-une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et
-fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on
-rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de
-Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée
-d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une
-partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé
-d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers
-ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et
-de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les
-prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les
-uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une
-vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de
-munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à
-eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition
-à une vieille cathédrale très-ancienne, _Notre-Dame del Pilar_, leur
-persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection
-miraculeuse.
-
-[En marge: Force des Français devant Saragosse.]
-
-Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à
-observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division
-Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le
-commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par
-quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou
-soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français
-et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans
-pareils, comme on va bientôt en juger.
-
-[En marge: Officiers du génie chargés de diriger les travaux du
-siége.]
-
-Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de
-l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de
-ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de
-bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine
-d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et
-l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait
-pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et
-venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela
-par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille
-outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il
-avait en même temps employé les soldats du génie à construire
-plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie
-Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations.
-
-[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30
-décembre.]
-
-[En marge: Trois attaques, dont une simulée et deux sérieuses.]
-
-Du 29 au 30 décembre, tandis que Napoléon poursuivait les Anglais au
-delà du Guadarrama, tandis que les maréchaux Victor et Lefebvre
-rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrémadure, et que le
-général Saint-Cyr venait de se rendre maître de la campagne en
-Catalogne, le général Lacoste, d'accord avec le général Junot, ouvrit
-la tranchée à 160 toises de la première ligne de défense, qui
-consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifiés, en
-portions de muraille terrassée, en une partie du lit de la Huerba.
-(Voir la carte nº 45.) Il avait fait adopter le projet de trois
-attaques: la première à gauche, devant le château de l'Inquisition,
-confiée à la division Morlot, mais celle-là plutôt comme diversion que
-comme attaque réelle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et
-la tête de pont de la Huerba, confiée à la division Musnier, celle-ci
-destinée à être très-sérieuse; la troisième enfin à droite, devant le
-formidable couvent de Saint-Joseph, confiée à la division Grandjean,
-et la plus sérieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle
-devait conduire au delà de la Huerba, sur la partie la moins forte de
-la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on espérait
-atteindre le _Cosso_, vaste voie intérieure qui traverse la ville tout
-entière, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranchée
-hardiment ouverte, on procéda au plus tôt à perfectionner la première
-parallèle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher
-du couvent de Saint-Joseph à droite, de la tête de pont de la Huerba
-au centre.
-
-[En marge: Ouverture de la seconde parallèle, le 2 janvier 1809.]
-
-Le 31 décembre, une sortie tentée par les troupes régulières de la
-garnison fut vivement repoussée. Ce n'était pas en rase campagne que
-les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2
-janvier, on ouvrit la seconde parallèle. Les jours suivants furent
-employés à disposer en plusieurs batteries trente bouches à feu déjà
-arrivées, afin de ruiner la tête de pont de la Huerba ainsi que le
-château de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie
-ennemie placée en arrière de cette première ligne de défense. Pendant
-ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs
-par jour, sous la direction des soldats du génie, les assiégés
-envoyaient dans nos tranchées une grêle de pierres et de grenades,
-lancées avec des mortiers. Nous y répondions par le feu de nos
-tirailleurs postés derrière des sacs à terre, et tirant avec une
-grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi.
-
-[En marge: Assaut donné le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph.]
-
-Le 10, nos batteries étant achevées commencèrent à tirer, les unes
-directement, les autres de ricochet, contre la tête de pont de la
-Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole
-fût bien servie, la supériorité de la nôtre réussit bientôt à éteindre
-son feu, et à ouvrir vers l'attaque de droite une large brèche au
-couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de
-brèche à la tête de pont de la Huerba. Celle-ci n'étant pas
-praticable, on différa de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas
-différer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'était possible, et
-qu'il devait résulter de la prise de ce couvent une grande
-accélération dans les approches. Le feu ayant continué jusqu'au 11
-janvier à quatre heures du soir, et à cette heure la brèche étant tout
-à fait praticable, on s'avança hardiment pour tenter l'assaut du
-couvent. Dans ce moment même, l'ennemi exécutait une sortie qui fut
-repoussée au pas de course, et de la défense on passa immédiatement à
-l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux
-régiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise
-difficile, avec deux bataillons des régiments de la Vistule. Un
-officier, chef de bataillon dans le 14e, nommé Stahl, et juste objet
-de l'admiration de l'armée, les commandait. Le couvent, ouvrage de
-forme carrée, s'appuyait à la Huerba. L'ennemi y avait placé trois
-mille hommes.
-
-À l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre
-compagnies d'infanterie et deux pièces de 4, marche à découvert hors
-des tranchées, et vient prendre à revers le couvent de Saint-Joseph,
-en enfilant de son feu la face qui est adossée au lit de la Huerba, ce
-qui épouvante les défenseurs et en décide un bon nombre à repasser la
-rivière, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du
-fossé, pour s'élancer ensuite sur la brèche. Mais les décombres de la
-muraille n'avaient pas rempli le fossé, qui était profond de 18 pieds,
-et taillé à pic, car les terres sèches et solides en Espagne se
-soutiennent sans talus ni maçonnerie. L'intrépide Junot, qui assistait
-lui-même à l'opération, avait pourvu ses grenadiers de quelques
-échelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce fossé, les
-autres y sautent sans aucune précaution, puis, guidés par le brave
-Stahl, courent à la brèche, sous une pluie de feu. Mais ils ont
-beaucoup de peine à la gravir. Tandis qu'ils tentent ce périlleux
-effort, un officier du génie, Daguenet, à la tête de quarante
-voltigeurs, parcourt le fond du fossé, tourne à gauche le long de la
-face latérale, et aperçoit un pont jeté sur le fossé conduisant dans
-l'intérieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se
-ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl
-l'entrée par la brèche. On passe par les armes ou l'on noie 300
-Espagnols restés les derniers, on en prend 40.
-
-Cette opération, qui avait exigé tout au plus une demi-heure, nous
-avait coûté 30 morts et 150 blessés, presque tous grièvement, ce qui
-prouvait assez, vu le peu de développement de l'ouvrage attaqué,
-l'énergie de l'action.
-
-À peine en possession du couvent, on travailla à s'y loger solidement,
-à l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la
-place, qui, à mesure que nous approchions, vomissait avec plus
-d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journée
-nous coûtait de 40 à 50 hommes hors de combat, et atteints en général
-de blessures très-graves.
-
-[En marge: Assaut donné le 16 janvier à la tête de pont de la Huerba.]
-
-Le 16, la brèche étant reconnue praticable à la tête de pont de la
-Huerba, on résolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits
-par des officiers et des soldats du génie, s'élancèrent sur l'ouvrage.
-Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec
-des échelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine préparée par
-l'ennemi fit tout à coup explosion, mais sans blesser aucun de nos
-soldats, qui restèrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus
-à s'introduire dans la tête de pont, ils en expulsèrent les
-défenseurs, lesquels repassèrent la Huerba en faisant sauter le pont.
-
-[En marge: Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques
-principales.]
-
-Le couvent de Saint-Joseph, adossé à la Huerba, étant pris à droite,
-la tête de pont de la Huerba étant emportée au centre, nous nous
-trouvions maîtres de la ligne des ouvrages extérieurs sur une moitié
-de leur développement. C'était le plus important, car les opérations
-de la gauche n'avaient que la valeur d'une démonstration. Il
-s'agissait dès lors de franchir la Huerba sur les deux points par
-lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'épaulements sur
-cette rivière étroite mais profondément encaissée, de battre en brèche
-les portions d'enceinte qui s'étendaient au delà, et qui s'appuyaient
-au couvent de Santa-Engracia d'un côté, à celui des Augustins de
-l'autre. Il fallait enfin élever de nouvelles batteries pour les
-opposer à celles de la ville, qui devenaient en approchant plus
-nombreuses et plus meurtrières. C'est à quoi on employa l'intervalle
-du 16 au 21 janvier.
-
-[En marge: Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.]
-
-Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les
-assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants
-réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient
-fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles
-augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne
-prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse,
-fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux
-desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile.
-Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout
-murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour
-soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les
-Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général
-Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une
-puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du
-tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations
-sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp.
-
-[En marge: Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant
-à se lever en masse.]
-
-Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre
-suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits,
-répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les
-inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux,
-car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et
-François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire
-lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à
-Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en
-état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la
-proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite
-d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village
-était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux
-qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos
-malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace
-des peines les plus sévères en cas d'inexécution.
-
-[En marge: Cruelles privations des soldats français.]
-
-[En marge: Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants.]
-
-Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout
-patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se
-remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté
-de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les
-efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les
-moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos
-soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent
-qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations
-sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore
-d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur
-petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége
-pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins
-de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que
-les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de
-douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les
-transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies,
-à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge
-pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en
-faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit
-sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence,
-réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos
-soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la
-tranchée. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui
-approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en
-janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa
-présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre
-la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa
-bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les
-ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au
-succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord
-utile.
-
-[En marge: Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur,
-fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la
-dispersion des insurgés extérieurs.]
-
-Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir
-le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles
-extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au
-général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive
-gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile
-une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans
-l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que
-nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il
-lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour
-diriger cette opération.
-
-Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter
-sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune
-force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la
-rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous
-inquiétaient.
-
-[En marge: Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés
-extérieurs.]
-
-Le maréchal Mortier, exécutant les ordres qu'il avait reçus, franchit
-l'Èbre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division
-Morlot, qui était la plus faible du corps de siège, s'avança avec les
-34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et
-dix bouches à feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en
-position à Liciñena, sur le penchant des montagnes, la plus grande
-partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de
-l'Aragon au secours de la capitale assiégée. Ce rassemblement se
-composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des
-détachements des régiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des
-bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes
-d'ancienne et nouvelle formation. Le maréchal Mortier fit aborder les
-Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec
-l'aplomb et la résolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e
-et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans
-la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque,
-et s'enfuyant à toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer à
-portée du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de
-fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restèrent sur la
-place. Nous prîmes six pièces de canon et deux drapeaux. Dans le même
-moment, l'adjudant commandant Gasquet s'étant porté, avec trois
-bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, parallèlement
-au maréchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du même
-corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le maréchal Mortier,
-après avoir repoussé pour tout le reste du siége les levées du nord de
-l'Aragon, descendit l'Èbre jusqu'à Pina, avec ordre de balayer les
-insurgés, de ménager les villages soumis, de brûler les villages
-insoumis, et d'acheminer du bétail sous l'escorte de la cavalerie vers
-le camp de l'armée assiégeante.
-
-Tandis que le maréchal Mortier nettoyait la rive gauche, le général
-Junot avait envoyé le général Wathier, commandant la cavalerie du 3e
-corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'élite et 600 cavaliers, pour
-disperser un rassemblement formé des insurgés de quatre-vingts
-communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcañiz. Ils
-étaient retranchés dans la ville d'Alcañiz, qu'ils avaient barricadée
-et crénelée. Le général Wathier les chargeant dans cette position,
-comme il aurait pu le faire en plaine, à la tête de ses cavaliers, les
-aborda si brusquement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la ville
-d'Alcañiz, força toutes les barricades, et passa au fil de l'épée plus
-de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos
-cavaliers, et se sauvèrent chez eux. La ville fut pillée, et tout le
-bétail ramassé dans les campagnes environnantes dirigé sur Saragosse.
-
-Grâce à ces diverses expéditions, l'armée assiégeante n'eut plus rien
-à craindre pour ses derrières. Cependant elle ne reçut de moutons que
-ceux qui étaient bien escortés, et la viande resta fort rare dans
-notre camp.
-
-[En marge: Continuation des travaux autour de la place.]
-
-Pendant que le maréchal Lannes faisait exécuter ces opérations aux
-environs de Saragosse, les travaux du génie, poussés avec une extrême
-activité par le général Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo,
-permettaient enfin de donner l'assaut général, après lequel on devait
-se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre
-des maisons.
-
-[En marge: Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets
-couverts d'épaulements.]
-
-À l'attaque de droite on avait jeté deux ponts de chevalets, couverts
-d'épaulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph,
-conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point,
-on avait cheminé vers une huilerie, dont le bâtiment isolé était
-contigu au mur de la ville. Un peu à gauche, on avait conduit un boyau
-de tranchée vers un autre point de ce même mur. Deux assauts devaient
-être livrés en ces deux endroits, dès que le canon y aurait fait des
-brèches praticables.
-
-À l'attaque du centre, on avait renoncé à se servir de la tête de pont
-de la Huerba, enlevée aux assiégés, à cause des feux qui la
-flanquaient. On avait passé la Huerba dans un coude au-dessous,
-vis-à-vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant même de l'angle
-que la ville formait de ce côté. Une batterie de brèche, dirigée sur
-le couvent, devait rendre ses murailles accessibles à une colonne
-d'assaut. Maîtres de ces diverses brèches, deux à droite, une au
-centre, nous devions avoir trois issues pour pénétrer dans la ville,
-toutes trois aboutissant à de grandes rues qui donnaient
-perpendiculairement sur le _Cosso_.
-
-Le 26 janvier, cinquante bouches à feu de gros calibre tonnèrent à la
-fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brèches de droite et
-du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de
-boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les
-Espagnols enduraient tout derrière leurs murailles, pourvu qu'ils ne
-vissent pas l'ennemi en face; et quant à la population inoffensive,
-ils ne s'en inquiétaient pas plus que du vil bétail qu'ils abattaient
-chaque jour pour vivre. Le feu ayant duré toute la journée du 26 et la
-moitié de celle du 27, les trois brèches parurent praticables, et on
-résolut de livrer immédiatement l'assaut général.
-
-[En marge: Assaut général donné le 26 janvier.]
-
-Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir
-la carte nº 45.) À droite, la division Grandjean, principalement
-composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages,
-attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en
-Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée
-par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder
-l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers
-occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot,
-et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir
-par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé
-jusqu'ici qu'une fausse attaque.
-
-[En marge: Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite.]
-
-À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les
-colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs
-des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé
-par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il
-a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le
-plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour
-monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos
-soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec
-un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre
-première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. La colonne
-se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut
-pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de
-mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de
-plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il
-est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup
-d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé,
-de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une
-communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les
-terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce
-travail.
-
-[En marge: Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.]
-
-À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à
-gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant
-officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils
-pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se
-logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on
-essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à
-peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable
-feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la
-témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons
-contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs,
-et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales
-rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au
-_Cosso_. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y
-avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la
-première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises.
-
-[Illustration: Siège de Saragosse.]
-
-[En marge: Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du
-centre.]
-
-Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la
-Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du
-génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent
-de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au
-mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de
-course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes
-sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la
-mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs
-murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes
-sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos
-sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient,
-débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les
-maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin,
-qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le
-sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement
-comme celle de Quemada sur le _Cosso_. Mais de nombreuses barricades
-hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas
-de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et
-la mine pour aller plus loin.
-
-Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert
-jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le
-milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace
-qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de
-mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul
-de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à
-gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et
-terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin
-au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan
-d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en
-brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et
-Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une
-batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la
-division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de
-course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit
-et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des
-régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il
-s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au
-couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par
-les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose
-s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse,
-du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup
-sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres,
-s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent
-des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais
-on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y
-essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les
-murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs
-à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on
-est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant
-de s'y loger.
-
-[En marge: Résultats de l'assaut général du 26 janvier.]
-
-Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le
-pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à
-enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous.
-Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre,
-contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne
-faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents
-hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute
-la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186
-tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de
-combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et
-à leur héroïque témérité.
-
-[Note 33: Nous donnons ici des nombres précis, parce qu'ils sont
-fournis cette fois avec détail dans les rapports existant au dépôt de
-la guerre.]
-
-Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna
-aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats
-s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des
-hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire
-sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de
-son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait
-ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34].
-
-[Note 34: Ses dépêches à l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait
-éprouvé. On y lit les passages suivants: «Jamais, Sire, je n'ai vu
-autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis à la défense de
-cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brèche.
-Il faut faire le siége de chaque maison. Si on ne prenait pas de
-grandes précautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi
-ayant dans la ville 30 à 40 mille hommes, non compris les habitants.
-Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, où nous avons
-pris quinze bouches à feu.
-
-«Malgré tous les ordres que j'avais donnés pour empêcher que le soldat
-ne se lançât trop, on n'a pas pu être maître de son ardeur. C'est ce
-qui nous a donné 200 blessés de plus que nous ne devions avoir. (Au
-quartier-général devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)»
-
-..... «Le siége de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous
-avons faite jusqu'à présent. C'est un métier où il faut une grande
-prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligés de prendre avec la
-mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y défendent avec
-un acharnement dont on ne peut se faire une idée. _Enfin, Sire, c'est
-une guerre qui fait horreur._ Le feu est dans ce moment sur trois ou
-quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes: mais tout cela
-n'intimide pas nos ennemis. On travaille à force à s'approcher du
-faubourg. C'est un point très-important. J'espère que, quand nous nous
-en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas long-temps.
-
-..... «Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer
-hier les 400 hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au général
-Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000
-hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je suis sûr qu'il aura tué ou
-dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leurs
-murailles, autant ils sont misérables en plaine.»]
-
-L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une
-nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition,
-car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs
-maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne
-consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot
-en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et
-Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder
-par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que
-devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses
-travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui
-envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus
-d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y
-faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue.
-
-[En marge: Commencement de la guerre de maison à maison dans
-l'intérieur de la ville.]
-
-Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux
-portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse
-lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou
-combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à
-l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait
-rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les
-fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à
-communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir
-faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de
-distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi,
-dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant
-assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des
-soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des
-barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs
-feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une
-baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait
-donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en
-maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même,
-et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet
-horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et
-acharnée.
-
-[Note 35: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche même de
-l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bugeaud. Il était
-capitaine de grenadiers au siége de Saragosse, et il m'en racontait
-encore les détails quelques jours avant sa mort.]
-
-[En marge: Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les
-positions perdues.]
-
-Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus
-haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable
-état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et
-aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils
-prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la
-position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des
-couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches
-que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts
-pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par
-quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand
-elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même,
-menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus
-fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne.
-Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie
-de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils
-osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les
-repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent
-tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de
-semblables tentatives.
-
-[En marge: Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.]
-
-La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce
-couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de
-Santa-Engracia, et aboutissant directement au _Cosso_. D'énormes
-édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français),
-le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le
-couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le
-_Cosso_ (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait
-la principale et la plus large voie intérieure.
-
-[En marge: Procédés employés dans la guerre des maisons.]
-
-On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de
-cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement à la conquête
-des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans
-une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient
-pratiquée, soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on
-courait sur les défenseurs à la baïonnette, on les passait par les
-armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les
-expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou
-au haut des greniers, des obstinés restés dans les maisons dont un ou
-deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les
-autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tête, tirant à travers
-les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre,
-familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient
-une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en
-plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant
-abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des
-bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu;
-quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, et faisaient sauter les
-toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient
-la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand
-ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert
-sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit
-bientôt à ne pas charger la mine avec excès, et à ne produire que le
-ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche.
-
-On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au
-couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire
-par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la
-présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les
-prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on
-ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée
-au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la baïonnette, en
-tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de
-prisonniers. De ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous,
-toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer
-aussi un passage couvert à gauche de cette rue, pour arriver au
-gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait
-se trouver au bord du _Cosso_. On commença donc à miner dans cette
-direction.
-
-[En marge: Fév. 1809.]
-
-[En marge: Progrès à l'attaque de droite pour s'avancer vers le
-Cosso.]
-
-[En marge: Les Espagnols pour arrêter nos progrès nous opposent
-l'incendie.]
-
-Tandis qu'à l'attaque du centre, on marchait de couvent en couvent
-vers le _Cosso_, à l'attaque de droite le succès était aussi disputé,
-et obtenu par les mêmes moyens. On avait enlevé les couvents de
-Sainte-Monique et des Augustins, en faisant sauter les Espagnols au
-moment où ils voulaient nous faire sauter, ce qui était dû à
-l'intelligence et à l'habileté de nos mineurs. Puis, on s'était
-avancé, toujours par les mêmes procédés, le long des rues de
-Sainte-Monique et de Saint-Augustin, donnant vers le _Cosso_. Les
-Espagnols, pour retarder nos progrès, avaient imaginé un nouvel
-expédient: c'était de mettre le feu à leurs maisons, qui, contenant
-peu de bois, et ayant des voûtes au lieu de planchers, brûlaient
-lentement, et étaient inabordables pendant qu'elles brûlaient. On
-était réduit alors à cheminer dans les rues, en se couvrant avec des
-sacs à terre. Mais les premiers hommes qui paraissaient avant que
-l'épaulement les garantît, étaient blessés ou tués presque
-certainement. En même temps, par l'une des deux brèches de l'attaque
-de droite, on s'avançait le long des rues Sainte-Monique et
-Saint-Augustin, vers le _Cosso_, par la seconde, le long de la rue
-Quemada, on s'avançait aussi vers le même but, passant d'un côté à
-l'autre de cette rue, tantôt sous terre à l'aide de la mine, tantôt à
-découvert à l'aide des épaulements en sacs à terre. On arriva ainsi
-par ces diverses rues à deux grands édifices attenant tous deux au
-_Cosso_, l'un en formant le fond, l'autre le côté, et là on eut à
-lutter de courage, d'artifice, de violence dans les moyens, tantôt
-minant et contre-minant pour se faire sauter, tantôt s'abordant à la
-baïonnette, ou se fusillant à bout portant. Dans ces mille combats,
-les plus singuliers, les plus extraordinaires qu'on puisse concevoir,
-nos soldats, grâce à leur intelligence et à leur hardiesse, avaient
-presque constamment l'avantage, et s'ils perdaient souvent du monde,
-c'est que leur impatience les portant à brusquer les attaques, ils se
-présentaient à découvert devant un ennemi toujours caché. Nous
-n'avions pas moins de cent hommes par jour tués et blessés depuis que
-la guerre des maisons était commencée, et les Espagnols, qui avaient à
-braver le double danger du feu et de l'épidémie, voyaient jusqu'à
-quatre cents hommes par jour entrer dans leurs hôpitaux. C'est à l'une
-de ces attaques que le brave et habile général Lacoste fut tué d'une
-balle au front. Le colonel Rogniat le remplaça et fut blessé à son
-tour. Le chef de bataillon Haxo le fut également.
-
-[En marge: Attaque du faubourg situé à la rive gauche de l'Èbre.]
-
-Ce genre d'opérations absorba le temps qui s'écoula du 26 janvier,
-jour de l'assaut général, au 7 février, moment où l'on attaqua enfin
-le faubourg de la rive gauche. Le maréchal Lannes avait ordonné au
-général Gazan de déployer une grande activité de ce côté, et ce
-dernier, toujours à cheval quoique malade, secondé par le colonel
-Dode, se trouva assez près du faubourg dans la journée du 7, pour
-battre en brèche un gros couvent, dit de Jésus, qui n'était pas loin
-de l'Èbre, et fort près d'un autre dont la possession devait être
-décisive pour la conquête du faubourg. Le 7, en effet, on put allumer
-le feu de 20 pièces de canon de gros calibre, puis en deux heures
-ouvrir une large brèche au couvent, que nous voulions prendre, et en
-chasser quatre cents Espagnols qui l'occupaient. Une colonne de
-voltigeurs s'y précipita et s'en fut bientôt emparée. Mais ayant voulu
-par trop d'ardeur franchir le couvent, qui était isolé, et se porter
-au delà, soit devant les maisons du faubourg, soit sur le second
-couvent, celui qu'on avait surtout intérêt à conquérir, elle fut
-ramenée par la vivacité de la fusillade. On se décida alors à partir
-du couvent déjà pris pour diriger des travaux d'approche sur le
-second, dit de Saint-Lazare, qui était adossé à l'Èbre, et qui venait
-toucher à la tête même du grand pont. De là on pouvait se rendre
-maître du pont, couper la retraite aux troupes qui défendaient le
-faubourg, et le faire tomber d'un seul coup. Toute l'artillerie de la
-rive droite fut envoyée à l'instant au général Gazan, pour exécuter le
-plus tôt possible cette opération importante.
-
-[En marge: Horrible situation intérieure de Saragosse.]
-
-Dans l'intérieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la
-guerre souterraine que nous avons décrite continuait avec le même
-acharnement. Toutefois, de part et d'autre, la souffrance se faisait
-cruellement sentir. L'épidémie sévissait dans les murs de Saragosse.
-Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant à la défense,
-étaient déjà dans les hôpitaux. La population inactive mourait sans
-qu'on prît garde à elle. On n'avait plus le temps ni d'enterrer les
-cadavres, ni de recueillir les blessés. On les laissait au milieu des
-décombres, d'où ils répandaient une horrible infection. Palafox
-lui-même, atteint de la maladie régnante, semblait approcher de sa
-dernière heure, sans que le commandement en fût du reste moins ferme.
-Les moines qui gouvernaient sous lui, toujours tout-puissants sur la
-populace, faisaient pendre à des gibets les individus accusés de
-faiblir. Le gros de la population paisible avait ce régime en horreur,
-sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme
-des ombres au sein de leur cité désolée.
-
-[En marge: Murmures de nos soldats apaisés par le maréchal Lannes.]
-
-On ne songe dans ces extrémités qu'à ses propres souffrances, et on ne
-se figure pas assez celles de l'ennemi, ce qui empêche d'apprécier
-exactement la situation. Nos soldats ignorant l'état des choses dans
-l'intérieur de Saragosse, voyant qu'après quarante et quelques jours
-de lutte ils avaient à peine conquis deux ou trois rues, se
-demandaient ce qu'il adviendrait d'eux s'il fallait conquérir la ville
-entière par les mêmes moyens.--Nous y périrons tous, disaient-ils.
-A-t-on jamais fait la guerre de la sorte? À quoi pensent nos chefs?
-Ont-ils oublié leur métier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux
-renforts, un nouveau matériel, et enterrer ces furieux sous des
-bombes, au lieu de nous faire tuer un à un, pour prendre quelques
-caves et quelques greniers? Ne pourrait-on pas dépenser plus utilement
-pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui être due, et que nous ne
-refusons pas de sacrifier pour lui?--Tel était chaque soir le langage
-des bivouacs, dans la moitié des divisions Grandjean et Musnier dont
-le tour était venu de se reposer. Lannes les calmait, les ranimait par
-ses discours.--Vous souffrez, mes amis, leur disait-il; mais
-croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous
-perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il défendra toutes ses
-rues, comme il en a défendu quelques-unes? Il est au terme de son
-énergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs
-d'une ville dans laquelle la nation espagnole a placé toutes ses
-espérances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et
-vous serez au bout de vos peines et de vos travaux.--L'héroïque
-maréchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Général avec
-eux, mais soldat avec l'Empereur, il lui écrivait qu'il ne savait plus
-quand finirait ce siége terrible, que fixer un terme était impossible,
-car il y avait telle maison qui coûtait des journées.
-
-[En marge: Terrible explosion du couvent de Saint-François.]
-
-Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats, ne devenaient en se plaignant,
-ou moins actifs, ou moins courageux. À l'attaque du centre, tandis que
-par la mine on passait de l'hôpital des Fous au vaste couvent de
-Saint-François, on s'était aperçu que les assiégés minaient de leur
-côté. On avait alors chargé la mine de 3,000 livres de poudre, et dans
-l'intention de produire plus de carnage à la fois, on avait feint une
-attaque ouverte pour y attirer un plus grand nombre d'ennemis. Des
-centaines d'Espagnols avaient sur-le-champ occupé tous les étages,
-nous attendant de pied ferme. Alors le major du génie Breuille donnant
-l'ordre de mettre le feu à la mine, une épouvantable explosion, dont
-toute la ville avait retenti, s'était fait entendre, et une compagnie
-entière du régiment de Valence avait sauté dans les airs, avec les
-débris du couvent de Saint-François. Tous les coeurs en avaient
-frissonné d'horreur. Puis on s'était élancé à la baïonnette à travers
-les décombres, l'incendie, les balles, et on avait chassé les
-Espagnols. Mais ceux-ci, réfugiés dans un clocher, et sur le toit de
-l'église du couvent, y avaient pratiqué une ouverture d'où, jetant des
-grenades à la main, ils avaient un instant forcé nos soldats à
-rétrograder. Malgré toutes ces résistances, nous étions restés maîtres
-de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du
-_Cosso_. Sur-le-champ on avait commencé à miner pour passer
-par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore
-l'un et l'autre côté de cette promenade publique.
-
-Nous y étions également arrivés par l'attaque de droite, en suivant
-les rues Quemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient
-pris le collége des Écoles Pies, miné le vaste édifice de
-l'Université, et poussé une pointe vers l'Èbre, pour se joindre à
-l'attaque du faubourg. L'Université devait sauter le jour même où
-tomberait le faubourg.
-
-[En marge: Prise du faubourg de la rive gauche.]
-
-On était au 18 février. Il y avait cinquante jours que nous attaquions
-Saragosse, et nous en avions passé vingt-neuf à pénétrer dans ses
-murs, vingt et un à cheminer dans ses rues, et le moment approchait où
-le courage épuisé de l'ennemi devait trouver dans quelque grand
-incident du siége une raison décisive de se rendre. Ce même jour, 18,
-on devait dans la ville faire sauter l'Université, et dans le faubourg
-s'emparer du couvent qui touchait au pont de l'Èbre. Le matin, Lannes
-à cheval, à côté du général Gazan, fit commencer l'attaque du
-faubourg. Cinquante bouches à feu tonnèrent sur le couvent attaqué.
-Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d'épaisseur. À
-trois heures de l'après-midi, la brèche fut enfin praticable. Un
-bataillon du 28e et un du 103e s'y jetèrent au pas de course, et y
-pénétrèrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brèche eût
-été assez large pour que toute la division Gazan y passât, c'en était
-fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait
-de ce couvent se porter au pont, et couper le faubourg de la ville.
-Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu'on put, et du couvent
-on courut au pont. La garnison du faubourg, voyant que la retraite lui
-était fermée, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se
-précipitèrent vers l'entrée du pont; on voulut les arrêter, on se mêla
-avec eux, on en écharpa une partie, mais les autres réussirent à
-passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent réduits à
-déposer les armes, et à livrer le faubourg lui-même.
-
-[En marge: Dans l'intérieur de la ville, à l'attaque de droite, on
-fait sauter le bâtiment de l'Université.]
-
-Cette opération brillante et décisive, conduite par Lannes lui-même,
-ne nous avait pas coûté plus de 10 morts et 100 blessés. Elle ôtait à
-la population son principal asile, et elle allait exposer la ville à
-tous les feux de la rive gauche. Tandis que cet événement
-s'accomplissait dans le faubourg, les troupes de la division
-Grandjean, se tenant sous les armes, attendaient l'instant où le
-bâtiment de l'Université sauterait, pour se précipiter sur ses ruines.
-Il sauta en effet, sous la charge de 1,500 livres de poudre, avec un
-fracas horrible, et aussitôt les soldats du 14e et du 44e, s'élançant
-à l'assaut, s'emparèrent de la tête du _Cosso_ et de ses deux bords. À
-l'attaque du centre, on n'attendait plus qu'un jour pour détruire par
-la mine le milieu du _Cosso_.
-
-[En marge: Épuisement des assiégés.]
-
-[En marge: La ville demande à capituler.]
-
-[En marge: Réponse de Lannes.]
-
-Quelque obstiné que fût le courage de ces moines, de ces paysans, qui
-avaient échangé avec joie les ennuis de leur couvent, ou la dure vie
-des champs, pour les émotions de la guerre, leur fureur ne pouvait
-tenir devant les échecs répétés du 18. Il n'y avait plus qu'un tiers
-de la population combattante qui fût debout. La population non
-combattante était au désespoir. Palafox était mourant. La junte de
-défense, cédant enfin à tant de calamités réunies, résolut de
-capituler, et envoya un parlementaire qui se présenta au nom de
-Palafox. Les infortunés défenseurs de Saragosse avaient tant répété
-que les armées françaises étaient battues, qu'ils avaient fini par le
-croire. Le parlementaire vint donc demander qu'on permît d'expédier un
-émissaire au dehors de Saragosse pour savoir si véritablement les
-armées espagnoles étaient dispersées, et si la résistance de cette
-malheureuse cité était réellement inutile. Lannes répondit qu'il ne
-donnait jamais sa parole en vain, même pour une ruse de guerre, et
-qu'on devait l'en croire quand il affirmait que les Espagnols étaient
-vaincus des Pyrénées à la Sierra-Morena, que les restes de La Romana
-étaient pris, les Anglais embarqués, et l'Infantado sans armée. Il
-ajouta qu'il fallait se rendre sans conditions, car le lendemain il
-ferait sauter tout le centre de la ville.
-
-[En marge: Reddition de Saragosse.]
-
-Le lendemain 20 la junte se transporta au camp, et consentit à la
-reddition de la place. Il fut convenu que tout ce qui restait de la
-garnison sortirait par la principale porte, celle de Portillo,
-déposerait les armes, et serait prisonnière de guerre, à moins
-qu'elle ne voulût passer au service du roi Joseph.
-
-[En marge: Affreux état de Saragosse quand elle nous fut livrée.]
-
-[En marge: Pertes cruelles des Français pendant ce siége mémorable.]
-
-Le 21 février, 10 mille fantassins, 2 mille cavaliers, pâles, maigres,
-abattus, défilèrent devant nos soldats saisis de pitié. Ceux-ci
-entrèrent ensuite dans la cité infortunée, qui ne présentait que des
-ruines remplies de cadavres en putréfaction. Sur 100 mille individus,
-habitants ou réfugiés dans les murs de Saragosse, 54 mille avaient
-péri. Un tiers des bâtiments de la ville était renversé; les deux
-autres tiers percés de boulets, souillés de sang, étaient infectés de
-miasmes mortels. Le coeur de nos soldats fut profondément ému. Eux
-aussi avaient fait des pertes cruelles. Ils avaient eu 3 mille hommes
-hors de combat sur 14 mille participant activement au siége.
-Vingt-sept officiers du génie sur 40 étaient blessés ou tués, et dans
-le nombre des morts se trouvait l'illustre et malheureux Lacoste. La
-moitié des soldats du génie avait succombé. Rien dans l'histoire
-moderne n'avait ressemblé à ce siége, et il fallait dans l'antiquité
-remonter à deux ou trois exemples, comme Numance, Sagonte, ou
-Jérusalem, pour retrouver des scènes pareilles. Encore l'horreur de
-l'événement moderne dépassait-elle l'horreur des événements anciens de
-toute la puissance des moyens de destruction imaginés par la science.
-Telles sont les tristes conséquences du choc des grands empires! Les
-princes, les peuples se trompent, a dit un ancien, et des milliers de
-victimes succombent innocemment pour leur erreur.
-
-La résistance des Espagnols fut prodigieuse surtout par l'obstination,
-et attesta chez eux autant de courage naturel, que leur conduite en
-rase campagne attestait peu de ce courage acquis, qui fait la force
-des armées régulières. Mais le courage des Français, attaquant au
-nombre de quinze mille quarante mille ennemis retranchés, était plus
-extraordinaire encore; car, sans fanatisme, sans férocité, ils se
-battaient pour cet idéal de grandeur dont leurs drapeaux étaient alors
-le glorieux emblème.
-
-[En marge: Caractère et résultats de cette seconde campagne
-d'Espagne.]
-
-Telle fut la fin de cette seconde campagne d'Espagne, commencée à
-Burgos, Espinosa, Tudela, finie à Saragosse, et marquée par la
-présence de Napoléon dans la Péninsule, par la retraite précipitée des
-Anglais, et une nouvelle soumission apparente des Espagnols au roi
-Joseph. Les manoeuvres de Napoléon avaient été admirables, ses troupes
-admirables aussi; et pourtant, quoique les résultats fussent grands,
-ils n'égalaient pas ceux que nous avions obtenus contre les troupes
-savamment organisées de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il
-semblait que tant de science, d'expérience, de bravoure, vînt échouer
-contre l'inexpérience et la désorganisation des armées espagnoles,
-comme l'habileté d'un maître d'armes échoue quelquefois contre la
-maladresse d'un homme qui n'a jamais manié une épée. Les Espagnols ne
-tenaient pas en rase campagne, fuyaient en livrant leurs fusils, leurs
-canons, leurs drapeaux, mais on ne les prenait pas, et il restait à
-vaincre leurs vastes plaines, leurs montagnes ardues, leur climat
-dévorant, leur haine de l'étranger, leur goût à recommencer un genre
-d'aventures qui ne leur avait guère coûté que la peine de fuir, ce qui
-était facile à leur agilité et à leur dénûment; et de temps en temps
-aussi il restait à vaincre quelque terrible résistance derrière des
-murailles, comme celle de Saragosse! Il est vrai cependant que
-Saragosse était le dernier effort de ce genre qu'on eût à craindre de
-la part des Espagnols. Tout infatigables qu'ils étaient, on pouvait
-les fatiguer; tout aveugles qu'ils étaient, on pouvait les éclairer,
-et leur faire apprécier les avantages du gouvernement que Napoléon
-leur apportait par la main de son frère. Après Espinosa, Tudela,
-Somo-Sierra, la Corogne, Uclès, Saragosse, ils étaient effectivement
-abattus, découragés, du moins momentanément; et si la politique
-générale ne venait pas les aider à force de complications nouvelles,
-ils allaient être encore une fois régénérés par une dynastie
-étrangère. Mais le secret du destin était alors impénétré et
-impénétrable. Napoléon recevant une lettre du prince Cambacérès, qui
-lui souhaitait une bonne année, lui avait répondu: Pour que vous
-puissiez m'adresser le même souhait encore une trentaine de fois, _il
-faut être sage_.--Mais après avoir compris qu'il fallait être sage,
-saurait-il l'être? Là, nous le répétons, était la question, l'unique
-question. Lui seul après Dieu tenait dans ses mains le destin des
-Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Italiens, et
-malheureusement des Français comme de tous les autres.
-
-Tandis que ses armées, après avoir pris un instant de repos,
-s'apprêtaient à s'élancer, celle du maréchal Soult de la Corogne à
-Lisbonne, celle du maréchal Victor de Madrid à Séville, celle de
-l'Aragon de Saragosse à Valence, il faut le suivre lui-même des
-sommets du Guadarrama aux bords du Danube, de Somo-Sierra à Essling et
-Wagram. Il lui restait alors quelques beaux jours à espérer, parce
-qu'il était encore temps d'être sage, et que les dernières fautes, les
-plus irrémédiables, n'avaient pas été commises. Il n'était pas
-impossible, en effet, quoique cela devînt douteux à voir la marche
-qu'il imprimait aux choses, que l'Espagne fût régénérée par ses mains,
-que l'Italie fût affranchie des Autrichiens, que la France demeurât
-grande comme il l'avait faite, et que son tombeau se trouvât sur les
-bords de la Seine, sans avoir un moment reposé aux extrémités de
-l'Océan.
-
-FIN DU LIVRE TRENTE-TROISIÈME ET DU TOME NEUVIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES
-
-DANS LE TOME NEUVIÈME.
-
-
-LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
-
-BAYLEN.
-
- Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à
- Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. --
- Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. --
- Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII
- et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
- Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la
- Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de
- Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
- juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France,
- levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières
- mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de
- l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de
- Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
- polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de
- Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère
- celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête
- d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les
- Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à
- coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de
- Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son
- séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie.
- -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea,
- les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive
- force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés
- français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à
- Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
- à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée
- dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se
- rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont,
- entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se
- rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre
- position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. --
- Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans
- les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de
- tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le
- général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du
- maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont.
- -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. --
- Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les
- frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le
- général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége
- devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
- troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord
- de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
- Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve
- en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements
- militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
- Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de
- l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
- du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
- brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de
- cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
- qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de
- l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de
- Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans
- succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
- Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division
- Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le
- général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté
- qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient
- prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la
- Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination
- du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de
- Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se
- présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
- position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement
- accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos
- d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le
- général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général
- Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le
- général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
- Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de
- la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la
- Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. --
- Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce
- conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à
- Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de
- cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant
- cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les
- insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
- général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
- lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. --
- Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen.
- -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen.
- -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature.
- -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec
- permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
- traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
- dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
- des Français, -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid.
- -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général
- Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une
- partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre
- l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une
- inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans
- Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. --
- Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général
- des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer
- l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à
- seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
- d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur
- Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
- -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille
- Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à
- la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
- Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De
- toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain
- compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et
- son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon,
- promptement et cruellement puni de ses fautes. 1 à 237
-
-
-LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
-
-ERFURT.
-
- La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon
- pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire.
- -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux
- événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son
- retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée
- de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. --
- Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de
- l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. --
- Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la
- cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de
- prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. --
- Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
- Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. --
- Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de
- s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
- exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
- avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires
- d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de
- septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand
- éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs
- militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en
- Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi
- Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. --
- Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la
- Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
- l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
- même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les
- troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle
- conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés
- pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les
- différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon.
- -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie
- l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
- allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de
- l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa
- mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27
- septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. --
- Affluence de souverains et de grands personnages civils et
- militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
- donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de
- faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire
- turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la
- Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur
- l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
- Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
- Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore
- par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
- Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes
- brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de
- l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon
- s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux
- empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées
- verbalement. -- Napoléon, désirant que la paix puisse sortir de
- l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
- pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
- la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
- retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à
- ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. --
- Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une
- nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un
- mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
- que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
- empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des
- témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour
- Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de
- celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières
- dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré
- pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un
- nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en
- armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée
- d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. --
- M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte
- avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière
- dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. --
- Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les
- difficultés soulevées par le cabinet britannique. --
- L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les
- Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère
- de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les
- manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon
- n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
- Ses combinaisons pour la rendre décisive. 238 à 363
-
-
-LIVRE TRENTE-TROISIÈME.
-
-SOMO-SIERRA.
-
- Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses
- ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. --
- Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des
- succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des
- juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez.
- -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. --
- Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du
- centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal
- Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. --
- Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé
- à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le
- projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher
- ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et
- Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. --
- Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos.
- -- Combat de Burgos et prise de cette ville. -- Les maréchaux
- Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à
- outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son
- armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes,
- sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce
- corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de
- Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et
- de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection
- espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il
- désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers
- le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition
- de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour
- épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise
- d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut
- pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses
- mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,
- des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux
- Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur
- la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais.
- -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du
- siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en
- Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. --
- Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich.
- -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. --
- Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever
- le camp du Llobregat, et victoire de Molins-del-Rey. -- Suite des
- événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal
- Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de
- l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général
- Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird,
- se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de
- Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les
- envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand
- et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et
- Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama.
- -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général
- Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. --
- Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le
- décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult
- le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général
- Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et
- dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. --
- Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la
- Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et
- embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --
- Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et
- son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de
- l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement
- du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le
- centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille
- d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de
- l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de
- ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le
- consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble
- disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de
- résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des
- difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le
- maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. --
- Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des
- Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. --
- Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en
- Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté. 364 à 589
-
-
-FIN DE LA TABLE DU NEUVIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
-Vol. (9 / 20), by Adolphe Thiers
-
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-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
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-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
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-States.
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-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
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-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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- http://www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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