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diff --git a/43313-0.txt b/43313-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7791679 --- /dev/null +++ b/43313-0.txt @@ -0,0 +1,17779 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43313 *** + + HISTOIRE DU CONSULAT + + ET DE + + L'EMPIRE + + + + + FAISANT SUITE + + À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + + + + PAR M. A. THIERS + + + + + TOME NEUVIÈME + + + + + [Illustration: Emblème de l'éditeur.] + + + + + PARIS + PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 60, RUE RICHELIEU + 1849 + + + + +L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en +Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, +Espagnole et Italienne. + +Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la +Librairie), le 3 décembre 1849. + + +PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36. + + + + +HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE. + + + + +LIVRE TRENTE ET UNIÈME. + +BAYLEN. + + Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à + Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. -- + Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. -- + Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII + et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. -- + Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la + Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de + Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de + juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France, + levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières + mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de + l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de + Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes + polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de + Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère + celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête + d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les + Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à + coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de + Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son + séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie. + -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea, + les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive + force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés + français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à + Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily + à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée + dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se + rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont, + entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se + rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre + position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. -- + Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans + les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de + tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le + général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du + maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont. + -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. -- + Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les + frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le + général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége + devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles + troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord + de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en + Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve + en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements + militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur + Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de + l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement + du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et + brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de + cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil + qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de + l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de + Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans + succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. -- + Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division + Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le + général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté + qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient + prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la + Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination + du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de + Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se + présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette + position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement + accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos + d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le + général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général + Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le + général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les + Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de + la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la + Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. -- + Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce + conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à + Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de + cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant + cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les + insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le + général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses + lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. -- + Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen. + -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen. + -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature. + -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec + permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares + traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle + dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement + des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid. + -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général + Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une + partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre + l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une + inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans + Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. -- + Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général + des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer + l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à + seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps + d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur + Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne. + -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille + Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à + la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. -- + Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De + toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain + compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et + son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon, + promptement et cruellement puni de ses fautes. + + +[En marge: Mai 1808.] + +[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses +illusions sur l'Espagne.] + +Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne +et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait +conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il +aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt +universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les +cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes +soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les +Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une +insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà +détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il +lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir +regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute +commise à Bayonne. + +[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des +événements de Bayonne.] + +Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps +par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant +paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour, +d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la +reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement +éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente +s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne +partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et +même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une +régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon, +animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple, +moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur +fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de +leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et +irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même +eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines, +cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci +ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance +d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la +tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du +repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues +et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos +loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des +campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa +manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789, +avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il +allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions +démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation +du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le +trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les +deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de +la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se +mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire: +c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il +confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il +allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme. + +Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je +me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il +m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le +monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent; +et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir +à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un +torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté +de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut +peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en +repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux +il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait +tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus +puissantes armées et les plus grands généraux. + +Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de +celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et +le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on +l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat, +mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés +isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans +l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater +l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible +répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les +contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et +silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une +main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le +détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des +couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait +dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement +soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos, +ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au +sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force +suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille +vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène, +Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos, +Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout, +peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en +admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre +la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée. +Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes +soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à +Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la +droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec +environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme +la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les +Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant +l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et +n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans +doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par +une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien +évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer +une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement. +Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se +passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec +tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente +passion près d éclater. + +[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était +dans les hôpitaux.] + +[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.] + +Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée, +accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne +en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient, +disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville, +devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait +de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le +tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à +Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà +les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre +lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la +population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription +générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France, +et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces +projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers +détails. Des quantités considérables de menottes avaient été +fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée +française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux +conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en +avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où +cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée +française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à +la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une +expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des +attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule +d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi +français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une +nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient +tous les emplois. + +[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.] + +La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire +déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être +violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à +deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en +allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant +armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à +l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques +jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta, +non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne. +Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit +vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un +asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers +Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et +Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la +Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de +troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient +partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse +et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils +avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux +espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette +désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir +l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la +malheureuse Espagne. + +[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.] + +[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.] + +Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était +le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si +on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et +c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait, +outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes, +la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps; +puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné +d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et +renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général. +Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le +général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et +c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il +fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au +service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding +avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être +joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper +Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois +régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga, +avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le +général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait +qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion +française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non +celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être +déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités +militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les +classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de +finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient +volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles +aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant, +aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre +violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât +d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait +pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui +attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses +enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir +immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à +coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée +de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se +servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les +Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la +campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une +punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur +Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur +Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en +avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui, +pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables, +avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la +vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois +qu'elle est émue et excitée! + +L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue, +que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique, +suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on +se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et +on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple, +les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble +avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans +cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la +curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il +ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste +incendie. + +[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à +Ferdinand VII.] + +[En marge: Effet soudain de cette publication.] + +Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la +nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand +VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à +la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur +de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque +par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à +Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour +qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance +officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la +captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence +inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et +cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané, +général, immense. + +[En marge: Insurrection des Asturies.] + +[En marge: Déclaration de guerre à la France.] + +[En marge: Envoi de députés en Angleterre.] + +À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux +circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte +provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et +secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté +le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de +Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde +se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage +qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée +par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province, +qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les +innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il +n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient +complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et +le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par +l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens +des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin, +le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit, +se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les +déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour +son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage +du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de +Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer, +quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on +n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements +de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et +on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de +la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux +royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par +l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie +distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On +fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection, +dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour +une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la +Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à +Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre. +L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de +Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur +et écrivain. + +[En marge: Massacre empêché par un chanoine.] + +Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait +malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et +le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans +les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en +arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols +envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux +offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la +province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une +insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le +colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment +d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers +lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le +mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq +personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour +apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte +voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de +l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude +composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à +des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé +séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un +chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait +le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à +les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour +empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt +l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement +sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les +plus dévoués à leur pays. + +[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.] + +[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir +cette agitation.] + +[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se +sert pour faire éclater l'insurrection.] + +L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours +celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le +maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où +ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà +transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente, +à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les +coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon, +que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer +d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus +long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies +par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au +signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait +encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la +plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de +subordination militaire et administrative dominait dans cette +province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine +général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme +sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un +peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à +maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs +militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme +prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment +de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la +main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi +à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait +éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de +l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la +Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On +avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans +les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas +osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter +le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce +spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule +d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes +qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_ +et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se +jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs. +Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut +envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on +n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit +obligé de s'enfuir. + +[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme +dans les Asturies.] + +Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre +déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et +la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante +ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer +tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut +immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons +abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de +Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux. +Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le +besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et +on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme +excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de +ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la +sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du +Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population +insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il +employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les +nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire +de quelque valeur. + +[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.] + +En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice, +afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de +Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre +Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au +placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni +des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions +désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il +y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de +quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime +qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines +généraux. + +[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la +Vieille-Castille.] + +[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de +la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.] + +La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À +l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon, +l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes +formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une +levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux +d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine, +et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à +Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à +l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons, +quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements +insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don +Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la +discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les +Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût +résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait +recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la +blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient +d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier +agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et +de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de +Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon +avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible +que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications, +s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de +la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre, +paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons +fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes +françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée +par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce +spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait +comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée +en masse et sa déclaration de guerre. + +[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.] + +[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée +française.] + +Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se +trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont, +la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea +aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un +collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni +au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même +exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez +de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces +nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la +cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à +Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient +guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale +croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les +provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède, +qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait +été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât, +assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de +l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le +prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient +partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les +provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes +espagnoles. + +[En marge: Insurrection de l'Andalousie.] + +[En marge: Meurtre du comte del Aguila.] + +[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.] + +[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de +l'ancien régime.] + +Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la +distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau +centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti +des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle +n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint +Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai +au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à +Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de +Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution +française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux +nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec +des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre +les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à +Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le +nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec +Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent +d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville +un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de +Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun +accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le +soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule +assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des +soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la +Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes, +l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple +de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de +cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme +et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était +transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville +resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela +se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la +populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration +de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui +plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et +puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres. +Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se +proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait +pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant +l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au +milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet +enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre. +L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte +comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la +démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On +accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de +secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte +del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en +son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec +elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui +ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le +sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des +tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila +fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la +prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la +multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au +milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à +s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées +par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la +France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi +de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les +soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême +d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à +Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En +déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les +armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et +on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin +d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et +appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des +étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux +insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques +promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne. + +[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de +Solano, capitaine général de l'Andalousie.] + +C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car +c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del +Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des +nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait +dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à +l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général +Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé +à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du +moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro, +caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la +population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits, +très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort +imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il +l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville, +avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les +conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de +défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de +généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut +d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se +réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle +fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection +et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se +rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait +déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de +condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de +Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez +le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec +le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à +commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui +arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait +pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut +cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du +consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant +de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se +réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois +années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion +favorable pour sortir. + +Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait +sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous +les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se +repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et +bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine +anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des +vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de +Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur +poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le +champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les +bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers. +C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la +marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis +de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on +commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison, +l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire +écouter. + +La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le +marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et +plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté +lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il +restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre +la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer +plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on +s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire +brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des +hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une +fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait +aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu +populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer +avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel +pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au +milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait +de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano, +voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à +Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine +attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces +furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet +Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit +le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup +mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave +militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance +aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses +meilleurs généraux. + +[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de +Cadix.] + +[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général +de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.] + +Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous +beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé +par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il +entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre; +ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après +avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla, +toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple +espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à +faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse +pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la +suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les +Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les +forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême +sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des +émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la +Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq +mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la +trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure +aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise. +Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles +des hommes. + +[En marge: Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque, +s'associe à l'insurrection.] + +Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au +camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le +général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il +ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme +tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre +que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le +pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup +ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé, +plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions +du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout +aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses +collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat, +envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru +accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un +prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration +française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru +pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi +générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y +associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de +Séville, blâmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite +qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait +au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il +s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le +reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18 +mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au +soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En +décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au +général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta. +Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix. + +[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.] + +L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de +l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et +consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le +haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un +officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les +bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à +la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le +gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats, +en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta +aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux +Français. + +[En marge: Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le +comte de la Torre.] + +L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette +province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les +commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres, +et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique +vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup +de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour +de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz +s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le +drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui +retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se +porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais +n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les +accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux, +et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit, +s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le +comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le +tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect +comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée +téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à +parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés. +Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en +prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications +arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait, +disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations +du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit +son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le +poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un +asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort +de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la +suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les +armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de +Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près +d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps +d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à +la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles +entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur +offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur +dévouement. + +[En marge: Événements de Grenade.] + +[En marge: Envoi d'un commissaire à Gibraltar.] + +À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea +également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il +lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint +Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute +l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré +avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la +turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général +Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de +la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui +n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la +guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30 +était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on +demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi +prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on +obligea le gouverneur général Escalante à former une junte +insurrectionnelle dont il devint président. La levée en masse fut +aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune +professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M. +Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions +et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse +population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la +manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses, +l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon +voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route +d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui +les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait +qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en +suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva +déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené +à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine, +fut nommé commandant général des troupes de la province. + +[En marge: Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de +plusieurs autres Espagnols suspects.] + +Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À +Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent +assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de +Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles +Tudo, fut, d'après le voeu de la populace, arrêté et conduit à +l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans +une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut +lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres +personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé +Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à +introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés +pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et +déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient +plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple +assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat +des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt +obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le +savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le +meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation +espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un +crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se +débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y +avait été fusillé par les paysans de la Manche. + +[En marge: Soulèvement de Carthagène et de Murcie.] + +[En marge: Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des +Baléares devait se rendre à Toulon.] + +Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène +avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de +mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral +Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la +flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de +proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut +formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre +expédié à la flotte espagnole. Le soulèvement de Carthagène livrait +aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui +furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à +l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24 +mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez +de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les +commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la +main aux Valenciens. (Voir la carte nº 43.) + +[En marge: Horribles événements de Valence.] + +[En marge: Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de +Valence.] + +[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.] + +Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et +avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse +Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention +à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux, +n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour +même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se +souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur +populaire, lisant à la foule assemblée la _Gazette de Madrid_, qui +contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: _À bas les +Français! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de +lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans +l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef. +Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et +audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se +rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista, +qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui +complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il +l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux +peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_, +principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions, +le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. La +formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus +grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de +la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez +énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne, +riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en +masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui +s'empressa de les envoyer. + +[En marge: Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon.] + +Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du +patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées, +semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-coeur +un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne +entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de +l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid, +et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de +Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée. +Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les +fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à +Madrid contre le peuple insurgé. La fille du comte de Cerbellon, +présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces +dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule, +qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière +nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les +vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces +barbaries celui des plus nobles dévouements! + +[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.] + +Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait +de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don +Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la +junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce +que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour +rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le +troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le +bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de +l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à +Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui +s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père +Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins +courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un +ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à +la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes, +s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait +arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour +la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint +à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une +populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la +ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré +de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat, +l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et +promena sa tête au bout d'une pique. + +[En marge: L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine +Calvo, scélérat venu de Madrid.] + +[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre +les Français détenus à la citadelle.] + +[En marge: Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de +Valence.] + +La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes +classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse +française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les +dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans +parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui +s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une +victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain +Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. Ce rival était un +fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions +s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes, +lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds. +Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ +plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion +extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et +était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème +ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser +d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la +citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants +attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux +établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité, +et pour les soustraire à la férocité de la multitude. L'atroce Calvo +avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste +agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de +pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y +consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une +poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit +dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux +Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient +précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces +infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants, +par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À +peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils +furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang, +épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur +restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires +allait défaillir, parut céder à leur voeu, et se chargea d'emmener +avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un +lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice. +Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur +gouvernement, sans y avoir aucune part! + +[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrêter les crimes de +Calvo.] + +[En marge: Huit Français encore égorgés dans le sein même de la +junte.] + +Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace, +ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté +de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de +dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put +prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher. +Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand +scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Il restait huit +malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne +sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de +l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les +laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des +membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur. + +[En marge: Le père Rico réussit enfin à renverser le pouvoir de Calvo, +et à faire condamner celui-ci au dernier supplice.] + +Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père +Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte, +attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint +à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux +Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa +prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les +brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à +s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la +juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque +peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre. + +[En marge: L'insurrection contenue à Barcelone éclate dans le reste de +la Catalogne.] + +Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de +la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La +puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes, +habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de +s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes +les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les +lieux publics, la haine dans le coeur, la colère dans les yeux. Mais +le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français, +moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et +du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait. +Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune +peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à +l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port +d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les +récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce +témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait +de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans +les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple +des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se +procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre +accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du +fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé, +disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la +ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes +comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments +italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le +fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau +tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée +française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection. +L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur +conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des +Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si +près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et +Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme. + +Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida, +s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant, +Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre +de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent +été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées +à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale +aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie +dans ses progrès. + +[En marge: Troubles à Saragosse, et insurrection de l'Aragon.] + +[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant +en chef de l'Aragon.] + +[En marge: L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de +l'armée française.] + +Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière, +comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole. +C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant +Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À +l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications, +le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à +l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant +timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et +remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le +lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et +s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général +Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la +main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la +Navarre, étaient fort hésitants. Le peuple, que le zèle le plus exalté +aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on +fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son +ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph +Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du +royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans, +ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement +résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les +regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne, +et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa +patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi +qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces +particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général. +Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort +brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien +professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs +lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la +politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme +héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du +commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une +levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population +aragonaise. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé. +Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de +l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes +françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre +droite, et en arrière même de nos colonnes. + +[En marge: Juin 1808.] + +Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût +concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous +l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les +événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette +insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes +classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et +bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements +insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour +se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur +fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement, +férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique +enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que +l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le +résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des +anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour +opposer à la France ses propres armes. + +[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection +arrivent à Bayonne.] + +Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne +furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait +Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers +jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à +droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les +Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des +communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce +moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus +souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français +ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la +Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les +autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation; +mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le +courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de +mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par +les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des +lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé. + +[En marge: Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir +l'insurrection espagnole.] + +Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de +Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près +de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur +accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour +arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il +avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du +maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières, +composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle +avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes, +et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division +Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro +13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a +vu, le corps du maréchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps +polonais admis au service de France, et consistant en un superbe +régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le +titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de +15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second, +troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené, +soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et +15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les +faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du +camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à +Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et +l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus +d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris. +S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait +pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y +suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à +réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier +remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne +formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le +titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à +recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans +ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils +avaient à parcourir. + +[Note 2: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e +régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et +16e.] + +[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la +complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait +naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant +de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les +numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32, +qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie, +et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes. +Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés +avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient +détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y +avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts +pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient +pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de +réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du +général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des +divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes +bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie. +Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui +concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait +Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces +catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art +prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut +surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art +prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de +l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.] + +[En marge: Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et +au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.] + +[En marge: Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade.] + +[En marge: Ordres relativement à Ségovie et à Valence.] + +Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño +avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour +faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général +Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à +cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les +lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six +bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques +troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant +un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur +Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon. +Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait +précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion +avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force +devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au +maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec +Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur +Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il +expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et +donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé. +Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée +la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une +colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à +gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits +vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de +Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps +auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y +retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient +pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient. +Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes +(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général +Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division +Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la +Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de +Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le +maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes. + +[En marge: Ordres relativement à l'Andalousie.] + +[En marge: Direction donnée au corps du général Dupont.] + +Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix +que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il +avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui +semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et +où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il +avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède, +une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût +ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant +expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la +nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le +général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la +Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait +toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de +maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas +qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas +lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue +dans ses faveurs et ses rigueurs! + +Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne, +sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers +renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du +général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle +pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui +donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de +la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à +Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de +Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La +division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la +frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments +suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait +concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à +20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et +troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir +l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut +prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui +préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de +l'amiral Rosily. + +Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux +divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car +ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient +considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les +cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille +hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient +accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez +pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point +l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre +fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais +royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans +lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les +caisses, tout le bagage enfin de l'armée. + +[En marge: Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général +Verdier.] + +Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord, +indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour +les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Le général +Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ +deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur +Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont +sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par +les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au +matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de +gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille, +avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de +matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon +montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient +façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers +retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de +bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos +jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on +avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut +si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner +Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins +dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en +tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes +qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On +prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches +d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à +leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière +exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de +30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut +immédiatement distribuée. + +[En marge: Prise et répression de Ségovie par la division Frère.] + +Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande +idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le +général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au +corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle, +qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les +10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à +la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée +d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche, +d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid +par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga, +qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir +traversé Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le +général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement +en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc +traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à +Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général +Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur +Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie, +et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant +toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et +mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces +obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur +de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de +l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une +incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de +baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres, +qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés +de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas +se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants +de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent, +cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre +pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission +envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace +sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le +général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara +de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire. + +[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de +Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville.] + +Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade +sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général +Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Ils +avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire +de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui +ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent +que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de +leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua +prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y +entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de +l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il +traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme, +qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte +de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques +instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues. +Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux +sanglants de son cadavre. + +[En marge: Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du +général Lasalle au pont de Cabezon.] + +Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre, +causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré +lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression +douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une +populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte +au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid. +C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle, +partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier +de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en +fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille. +Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était +tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec +la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français. +Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les +plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort +semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit +avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques +déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de +l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine, +et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la +Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel +passait la grande route de Burgos à Valladolid. + +Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son +chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité. +À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des +principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général +Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres +pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de +Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures +du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup +de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière +sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le +pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la +Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui +en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le +général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs +du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution +accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur +leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie, +et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y +eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se +pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de +la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le +général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division, +le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga +promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un +assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés +composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des +Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid +consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui +l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin +des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et +si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques +cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à +travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on +méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes +régulières et habituées à vaincre l'Europe. + +[En marge: Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés +de Saragosse.] + +Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité +d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de +Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup +de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de +la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra +plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que +l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on +croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité, +mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce +qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même +confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait +organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois +mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six +bouches à feu. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de +Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée +d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que +les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des +Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En +marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les +villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra +même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que +toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et +conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des +moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans +l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face +de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se +porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et +tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du +rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les +hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de +Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant +précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les +ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu +en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens +violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force. +Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même +on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses +jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les +positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les +lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent +quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de +charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller +la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et +grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes +morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux +insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur +fuite à travers la campagne. + +[En marge: Nouvelle affaire à Mallen.] + +Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la +campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se +porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les +villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est +la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les +journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre +la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée +les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, après avoir assuré +ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé +devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de +Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10 +mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en +avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était +pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un +premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne, +tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que +de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc +le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui. +Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur +firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour +les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un +millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans +l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine +d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans +espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent +entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes +choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits +combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de +l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous +la lance des Polonais. + +Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse, +rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les +traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer +précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne +les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au +lendemain son apparition devant Saragosse. + +[En marge: Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.] + +[En marge: Impossibilité de brusquer la prise de cette ville +importante, et nécessité de s'y arrêter.] + +Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive +force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille +cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes, +remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se +défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les +intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages +voisins, n'était pas chose facile. Un vieux mur, flanqué d'un côté par +un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros +couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait +Saragosse (voir la carte nº 45). Bien qu'une grande confusion régnât +au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez +mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits +qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se +plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y +avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister +à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans +pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue +inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient +de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils +étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs +sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux +auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible. +Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite +troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense +population de furieux, et entendit partir de toutes parts une +incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale +force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que +six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre, +et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne, +réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en +artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et +qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse, +mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur +pris, conquérir l'un après l'autre. + +[En marge: Opérations du général Duhesme en Catalogne.] + +En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature, +mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la +campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le +contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la +campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de +gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille +Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone, +depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone, +Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux +étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque +sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins, +ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la +division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main +au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route +de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se +passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division +française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande +route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants, +en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa +division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva +fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le +régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le +général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur +parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les +prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un +moment, dans cette place importante. + +[En marge: Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat.] + +Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des +forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos +troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des +rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait +pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui +coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est +l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat. +La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette +rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme +dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule +au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le général +Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de +prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le +général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie, +avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller +ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier, +parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent +le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi +aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi +jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger +sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les +villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout +autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts, +rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il +prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de +tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg +d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui +fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient +des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des +pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au +passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au +premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont +lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après +avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7 +juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques, +sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière +des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers, +des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se +couvrir pour combattre. + +[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur +le Llobregat.] + +Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général +Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat, +occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey. +Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à +intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Le +général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir +un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois +colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe +du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de +l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés +par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup +d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent +San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants +dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du +peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un +peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint +dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout, +étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et +la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une +multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le +général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne +que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal +Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls, +tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à +Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler. + +[En marge: Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi +de l'Espagne.] + +Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des +ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les +Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de +l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi, +s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un +état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en +attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal +Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le +maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général +Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le +général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que +commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur +la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du +maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division +Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante +par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont, +revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée +vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la +capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie +et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché +qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la +province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point +Guadalaxara. + +[En marge: Marche du maréchal Moncey sur Valence.] + +Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français +de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être +suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500 +cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de +10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa +réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière +réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le +départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles +désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que +ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey +entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises, +jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier +jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le +quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte, +pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi +qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur +accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey +ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout +des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la +guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le +servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du +centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le +calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune +difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il +alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca. + +[En marge: Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général +Chabran le temps de s'approcher de Valence.] + +Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des +nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il +comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le +séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne +laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien +ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que +l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux +massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la +population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était +informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait +que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la +mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de +s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas +déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit +le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour +Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au +moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se +proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses +troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur +la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette +manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages, +mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection +le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence. + +[En marge: Marche du général Dupont sur Cordoue.] + +[En marge: État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le +général Dupont y arrive.] + +Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers +l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été +rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient +les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et +par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer +la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les +marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous +les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs +et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les +Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4]. +Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette +province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume, +apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine +contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions +infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans +éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena +(voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre +mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le +théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de +Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les +populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés. +Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños, +commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à +la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents +qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup +d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce +qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone, +de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à +rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être +enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être +un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec +soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le +soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de +réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces +considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature +à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de +fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir +toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait +guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout +en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major +général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la +réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer +l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une +_promenade conquérante_. + +[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques, +et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils +sont importants à constater avec précision, parce que le général +Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en +supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup +plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir +vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient +du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états +particuliers de Napoléon.] + +[En marge: Arrivée à Baylen.] + +Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se +trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et +résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et +frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4 +juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de +l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de +marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à +réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son +corps d'armée. + +[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.] + +À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient +se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé +jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands +qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans +de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il +avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et +quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont +15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on +appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le +Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires, +le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont, +qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit +mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à +descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue. +Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de +l'aurore, en face même du pont d'Alcolea. + +[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la +grande route d'Andalousie.] + +[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont +d'Alcolea.] + +La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était +pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue +suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est +tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le +pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts +partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques +palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de +soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les +cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui +est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au +pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue, +située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine +de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir +soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de +quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont +d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une +sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au +village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au +moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre +et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et +d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite +qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs +d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village +d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches +à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin +encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les +assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant +passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou +quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient +les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant +qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea. + +[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.] + +Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les +oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre +maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps +qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux +lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin +en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le +général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux +bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de +réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs, +rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses, +et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia, +pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la +précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de +marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il +n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne +pas perdre du monde en tâtonnements. + +[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.] + +Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant +engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le +général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute. +Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive +fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent +dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui +avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La +redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le +franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur +capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits +à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième +légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea, +défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que +dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua +aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et +passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut +bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général +Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps +espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de +nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le +Guadalquivir en désordre. + +Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués +ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans +l'intérieur du village d'Alcolea. + +Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le +fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de +l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en +laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros +des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un +plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se +reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau +en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les +intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont +la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi +comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous +livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques +prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie. + +[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.] + +[En marge: Sommation restée sans réponse.] + +[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.] + +[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.] + +[En marge: Sac de Cordoue.] + +On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour, +et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la +belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général +Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître, +et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une +armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En +conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant +la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le +corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des +Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent +d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les +officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était +donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du +canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il +fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une +beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient +embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette +résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les +occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres. +Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient +poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le +pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat +dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une +des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée. +Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix +de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas +grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la +guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils +pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour +remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils +voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des +meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de +fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres +entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère +de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer +toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes, +firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et +il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres +soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont +de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire +aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution, +et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à +piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce +moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos +soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui +eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit +plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la +générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils +n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il +n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées +hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux, +l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait +pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le +sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse +hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant +plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à +côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués. + +[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.] + +Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes, +redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au +drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés +habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés +pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris +d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux +saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les +couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On +retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux +publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût +aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à +leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva +porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris +plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et +provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé +à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant +des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour +payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés +rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée +française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans +leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner +lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses, +c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin +de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et +qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments +que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se +rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers, +combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement +pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en +définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter +en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des +soldats de leur nation. + +[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux +généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée +d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient +indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille +francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et +fort détaillée.] + +[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue, +et redoublement de haine contre les Français.] + +Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et +exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la +terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet +de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur +lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres +couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre +des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la +profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères, +car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage +avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de +quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri +néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez +détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la +haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier, +et, autant qu'on le put, on tint parole. + +[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.] + +À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans +laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit +nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient +répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés, +envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant +sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou +blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances +atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ, +envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La +femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été +assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut +lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement +de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à +fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans +Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par +conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les +habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres +sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre +considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec +un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres +quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en +allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à +moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale, +la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées +victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au +massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit +frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi +un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats, +qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme +ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe, +qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares. + +[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des +renforts.] + +Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette +grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais +n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille +Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en +mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions +Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les +avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de +dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à +vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur, +éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général +Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne, +sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous +les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience +les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine, +après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir +néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de +la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les +courriers sans en laisser passer un seul. + +[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour +s'organiser.] + +Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue, +attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de +consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes, +se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique +moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et +commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les +rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient +formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les +instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui +préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la +situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la +non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante, +augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral +des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à +Cadix. + +[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu +à Cordoue.] + +[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte +française.] + +L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé +de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace. +Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se +maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour +la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir +égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à +demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots +français. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter +contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à +quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à +cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres +espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul +homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix, +près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état +d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux. +Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins +auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des +vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés +aveuglés et d'ennemis barbares. + +[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général +Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne +au fond de la rade.] + +Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de +Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il +avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait +proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en +s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division +espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à +prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols +seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à +faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on +affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements +maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours +des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. L'amiral +Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont +qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant +certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de +l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le +mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris +position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait +continué d'occuper l'entrée. + +C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps +que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais +bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents +du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de +gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte +française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un +grand mal pour Cadix et son vaste arsenal. + +[En marge: Description de la rade de Cadix.] + +Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade +de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la +Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les +alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des +bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a +profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et +lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la +fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est +construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui +porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de +Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux +flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un +vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec +les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la +Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque, +une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de +l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans +l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser +les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les +défenses et les batteries. + +[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs +d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.] + +En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras +dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade, +en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes, +l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il +forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus +hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux +tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être +à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre +long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait +fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent +seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet. +Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre +cette manoeuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à +la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de +chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse +artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent +une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de +vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre +de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir, +exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et +privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le +plus de mal. + +[En marge: Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à +canonner la flotte française sans lui faire de sommation.] + +[En marge: Horrible canonnade continuée pendant deux jours.] + +[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et +les Espagnols.] + +[En marge: Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville.] + +Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se +donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre +l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et +deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze +bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le +_Prince-des-Asturies_, destiné à devenir français, avait été rapproché +de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir +d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui +les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux +celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous +une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate +qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une +vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l'état de la +marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre, +qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans +presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de +l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les +bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et +coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à +trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le +lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans +interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes +circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat, +nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord +sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués, +46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient +détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était +agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour +un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une +boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait +pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de +désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire +pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir +l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une +rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit +insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir +quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se +rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et +refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux +conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne +le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans +la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent +décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de +déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en +concevoir, aucune crainte. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait +agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était +obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue +à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la +proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M. +de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour +préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral +Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du +général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y +consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la +vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la +présence de l'armée française. + +[En marge: Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des +hostilités.] + +Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être +sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les +terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens +formidables de destruction. L'amiral, sentant très-bien que, s'il +n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette +masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots, +les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas +propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de +salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant +beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du +côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait +découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on +recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division +espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la +sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite +sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire +détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la +division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard +heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait +tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou +une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable. + +[En marge: Les vents n'ayant pas favorisé le projet de l'amiral +Rosily, et la junte de Séville n'ayant pas admis ses conditions, il +est obligé de se rendre.] + +[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.] + +Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le +général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la +reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et +poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait +justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour +se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les +moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une +lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne +pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au +moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une +armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans +autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar, +toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le +continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et +constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si +mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux +dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les +officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements +frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance +maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à +terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port +qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après +l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et +chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense +danger! + +L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont +n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il +advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats +au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout +s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le +renforceraient en route; qu'une division française, traversant +paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait +ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais +enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses +s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion +de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général +Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à +Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur +l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés. +Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres +disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant. + +[En marge: Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue, +sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar.] + +Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de +soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté +ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la +division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il +avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux +divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un +moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir +si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait +retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se +passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à +Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient +pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la +défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la +réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait +dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans +l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa +position. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville, +l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de +Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen +elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des +défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ +vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle +situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi +la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était +bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri +qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il +prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de +rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à +sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la +Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conquérante_ de +l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde. + +[En marge: Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce +qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière.] + +Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et +lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi +qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat +brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols, +aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement +ne voulait être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi +une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à +défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes, +qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue. +On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de +vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois +ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait +d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés, +des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers +qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt +destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la +cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois +quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des +autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général +Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux +massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans +les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces, +on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait +habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux +atrocités commises par la populace. + +[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs +camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro.] + +On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue +à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux +arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les +cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Jamais nos +soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun +pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en +Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en +ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés, +quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait +ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur +une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin +s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses. + +[En marge: Établissement de l'armée française à Andujar.] + +Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous +les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres +commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient +enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. On la +fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment +pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les +marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des +troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous +les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait +aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville +d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques +ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser +inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent, +dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien +organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur +le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de +tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à +droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première +brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à +gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville, +la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied +des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement +où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se +soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts +demandés à Madrid. + +[En marge: Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de +la position de Baylen.] + +Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se +rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par +rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il +n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont +eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et +les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur +la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen, +passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les +défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on +était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le +danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept +lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance +de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus, +il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on +pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était +la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les +défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller +sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce +qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à +prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la +sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à +Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des +défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie, +aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait +d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des +coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du +Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le +franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un +endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en +défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être +passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu +en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout, +et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le +fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen +avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme +centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les +raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une +véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen +même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés. +Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de +réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général +Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui +n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à +franchir la Sierra-Morena. + +[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer +l'insurrection espagnole.] + +Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on +avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général +Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle, +celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre +avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté +devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de +combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le +général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé +sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division +Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont, +arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville, +avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels +il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle +d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de +succomber. + +[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les +dangers que courent les divers corps de l'armée française.] + +Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On +ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et +tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de +l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en +apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets +appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On +répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand +VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes +régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur +le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il +était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal +Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux +de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à +Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci +revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de +la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que +le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en +partirait pas, et que cette formidable armée française serait +probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles, +fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite +consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des +gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la +Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la +joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait +de leur fournir tous les secours possibles. + +[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours +au maréchal Moncey et au général Dupont.] + +[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena, +et instructions données au général Dupont.] + +[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle +puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général +Dupont.] + +L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût +rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne. +L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré +le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait +permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un +enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de +l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa +contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des +volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la +situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant +conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du +général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à +faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi +de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été +arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour +franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel, +seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie, +de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et +de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec +12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ +17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui +intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la +Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la +Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et +devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des +troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient +contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à +moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait +le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille +hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois, +sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à +Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À +San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont +qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du +maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui +du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone, +car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait +d'y rentrer. + +Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps +français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des +événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions +d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey, +la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant, +l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt +remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le +général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer +une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne +le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la +réduire. + +[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à +mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.] + +[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des +Pyrénées pour en écarter les guérillas.] + +Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre +précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de +Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer +l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de +faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir +d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour +lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le +suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal +Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la +Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille, +battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième +enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville +importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de +Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six +anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers, +enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris, +les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux +six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait +joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait +donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la +plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient +partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de +douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés +primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve +considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui +grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions. +Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute +Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été +un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant, +croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à +Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes +chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de +gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en +compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais +provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces +colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte +des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y +prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient +besoin. + +[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au +secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.] + +Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il +fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les +choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort +de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française +lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier, +était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres. + +Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes, +sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de +l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir +ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de +Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de +rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne +stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut +néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes +nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay, +devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux +régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui +faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne +heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les +corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la +division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux +détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en +conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de +bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille, +Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt +dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve +stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui +avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui +pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à +Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux +bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second +bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il +parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la +Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni +l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France +lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de +dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation, +les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la +plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres +assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté +des chefs qui seraient chargés de les commander. + +[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation +du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du +nord et à escorter Joseph à Madrid.] + +Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces +nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins +du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois +régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division +Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de +siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les +Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il +chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le +général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui +donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les +travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et +beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En +tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux +régiments en marche vers les Pyrénées. + +Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne, +le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la +marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord, +lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus +inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre +étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers, +et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le +commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne +depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades. +La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la +garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde, +composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde +de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du +général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut +réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades +sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général +de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et +un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde +impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment +provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7 +mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de +Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps +composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de +marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des +garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes +le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de +l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la +Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph. + +[En marge: Juillet 1808.] + +Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille +hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient +répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le +maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en +Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant +Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos, +sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les +divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une +guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même +plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu +aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part +en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village, +interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque +corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire +à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu +sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour +comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût +réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin, +des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes +armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne +et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans +cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en +Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant +sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être +sur tous. + +[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la +brigade du général Rey.] + +[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau +royaume.] + +Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon +décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade +Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue +du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à +Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos, +d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les +autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt +pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à +la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne +junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le +cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal +l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa +figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était +étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute +naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus +défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un +gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il +avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières +étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât +quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en +le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_, +comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un +malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du +tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde. + +[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de +l'Espagne.] + +Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria, +furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà +regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées +passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur +lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les +soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les +lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai +personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à +l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut +cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et, +si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_... +telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant +aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il +voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes +ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes +quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires +français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste +tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait +bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et +irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats +commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres +cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient +souvent les victimes. + +[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.] + +Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon +toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût +pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait +l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait +trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait +encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de +forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage. +Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des +troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en +Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas +l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons +ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent, +et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir +l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait +une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les +instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant +expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable +sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin +d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus +souvent exprimé dans sa correspondance. + +[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille +pendant la marche du roi Joseph.] + +[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général +Verdier.] + +Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie, +la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en +Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec +deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que +Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise, +régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et +une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait +enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures, +resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries +par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut, +sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque +décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille +fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout +entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg. +(Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi, +malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre, +de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les +assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions, +renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans +difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les +insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans +cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite, +Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort +château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de +Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de +Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante +batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette +attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux +autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au +centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié +ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette. + +Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers, +soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent +tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte, +que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent +envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs +endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart +étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points +d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du +monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie +espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui +répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où +nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui +avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix +mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de +larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux +deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à +l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles +essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si +terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts +des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même +au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général +Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se +procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il +trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille +ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz +et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid; +mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient +peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait +contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens +de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à +découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de +canon sur la tête de ceux qui les défendaient. + +Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il +s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers, +après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave +par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre +d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu +à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles +difficultés. + +Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des +moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur +cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques +jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement +fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya +sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et +plusieurs convois de grosse artillerie. + +[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de +Saragosse.] + +La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne +une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des +Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les +preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans +leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur, +ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient +remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur +l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de +don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des +Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par +Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils +ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée +par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette +victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer, +suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de +nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du +maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie, +redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient +les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un +et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste, +l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand +péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il +avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions +Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre +la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de +Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre +à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à +Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première +condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à +l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu, +il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie, +toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans +la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un +échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au +moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois +quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue. + +[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake +et Gregorio de la Cuesta.] + +Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la +division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud) +et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes +d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie +de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand +rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les +généraux Blake et de la Cuesta. + +[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.] + +Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le +royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien +qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait +exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il +avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se +composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes +régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants, +gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les +levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus +puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une +grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal. +Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour +invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés, +n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et +s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes +régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus +généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui +avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la +province seraient envoyées en entier dans les plaines de la +Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake, +issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher +fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans +sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne +dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir +devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait +grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés, +et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait +tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût +pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que +réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide +de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de +descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en +attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les +montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut +obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il +aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens +bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière, +au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif +de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il +fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina +de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits +pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de +venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici +invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile. +Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et +il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour +concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne +de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des +chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter +qu'au nombre de 11 à 12 mille. + +[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.] + +[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.] + +Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols) +se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les +Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un +détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux +routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux +reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de +Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au +soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit +pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de +Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de +très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient +trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier, +s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la +route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus +en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer +l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc +rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à +droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la +première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils +demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur +le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres +pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise. + +[Illustration: Le Maréchal Bessières.] + +[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.] + +Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide, +environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en +présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble, +car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux +régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la +garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant +lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de +Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa +promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas +du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux +lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche +débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance +laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la +première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la +seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche, +devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite, +devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La +cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle. + +[En marge: Bataille de Rio-Seco.] + +[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.] + +Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux, +gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent +résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu +d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans +l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu +bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne. +Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la +baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général +Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la +première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À +ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant, +et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du +désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les +arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de +nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle +fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers +royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se +croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant +_Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300 +chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde +impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive +l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant +les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à +Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur +Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la +première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde, +celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté. +Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des +vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La +seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout +entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et +cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents +chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards, +saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les +hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette +plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle +était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre +de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous +avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à +voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de +fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la +cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de +frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru +sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de +quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin +de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous +aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant +passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats +espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles, +s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le +15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles +qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant +comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée +pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui +des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent +passés au fil de l'épée. + +Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de +l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de +cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70 +morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien +conçue, et exécutée avec une grande vigueur. + +Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha +vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient +de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes +espagnoles. + +[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.] + +La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du +moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des +Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la +route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement +dans la Péninsule périr par la base. + +[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans +Madrid.] + +[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.] + +Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à +Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était +appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation +d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux +insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait +compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary +l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale, +rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles +caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se +rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au +milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de +la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui, +saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait +en tous lieux combattre et mourir. + +Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée +française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y +trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à +s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le +servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu +à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils +n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne +qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les +magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés +de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment. +Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce +qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et +surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux +de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses +paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après +leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le +corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à +l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre +hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et +inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et +de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé, +courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour +d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément +changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée. + +[En marge: Événements au midi de l'Espagne.] + +Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était +fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout +un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce +qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du +général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi +de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors +la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et +l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était +refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui +la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son +sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré +son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était +arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon, +de la Catalogne et de l'Andalousie. + +On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer +jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général +Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé +définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup +de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de +Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était +porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à +Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des +combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes +même de la ville. + +[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.] + +[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.] + +Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du +11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait +suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis +en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à +ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans +doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière, +mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait +passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le +21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs +bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de +Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en +cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un +étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont, +il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les +insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir +dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant, +et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le +maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes, +quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles +accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes +qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans +les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent +ainsi maîtresses de la position. + +[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.] + +[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de +Valence.] + +Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre +la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il +parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé +qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse +plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de +Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et +formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six +fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur, +avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs +moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient +opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes. +Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques, +de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs +tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire +sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en +débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les +tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille +combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la +position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols +qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à +l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu +l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de +nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le +rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait +traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de +réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays +sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée +tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange, +et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27 +elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux +par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de +chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de +palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était +faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils +avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils +arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment +nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite +de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre +sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village +de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar, +rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de +Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à +gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des +chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le +canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à +travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant +elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous +côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles. + +[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.] + +Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey +résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et +de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de +Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le +pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les +portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons +étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers. + +[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.] + +Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé +les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque +sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles +furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il +fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui +les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois +sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations +périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général +du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut +l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques. +Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues +barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à +renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey +replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait +enlevés. + +[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.] + +Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués +ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8 +mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un +millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des +prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il +avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille +au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de +la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où +elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux +assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille +résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça +donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance +de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa +retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il +eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter +sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon, +lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête +des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes, +sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les +montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de +cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général +était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de +_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là +une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les +meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une +grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération +qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route, +qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et +traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue, +était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher +droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé +d'Almansa, et de revenir par Albacete. + +Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés +de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils +avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois +points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages. +Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient +défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa, +le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune +difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva +même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il +arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une +véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée +à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait +été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout +près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle. + +Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait +laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si +sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui +avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement +prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché +assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le +temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière +lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en +battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de +blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine +complaisance à reconnaître et à proclamer. + +[En marge: Punition de la ville de Cuenca.] + +Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la +province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait +enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer +ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la +punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci +avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les +soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour +eux, et grand dommage moral pour l'armée. + +[En marge: La situation militaire des Français exclusivement +dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.] + +[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts +envoyés en Andalousie.] + +Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la +bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près +en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent +beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant +Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité +d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées, +cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse. +Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à +l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était +sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et +saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans +l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la +terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le +général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins +maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une +colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco, +comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée +considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était +donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là, +le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la +Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse, +composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les +Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils +l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un +malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de +Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de +l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se +présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la +guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un +tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le +général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait +à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son +habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck +s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille +Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre +mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés, +dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie +avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être +entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger +les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de +direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait +envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division +Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à +secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert +avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les +circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la +Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc +faire auprès de ce général office de troisième division, en place de +la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant +déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que +trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un +superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent +officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne +semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient +pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous +Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère +envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de +punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de +Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey, +qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25 +mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades, +aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer +toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas +moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le +général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on +verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de +l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord +reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de +forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid +à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt +Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre +remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général +Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le +midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se +réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous +les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15 +au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle. + +[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Défilés de la +Sierra-Morena.] + +[En marge: Position du général Dupont à Andujar.] + +[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.] + +Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était +venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir; +position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à +l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et +où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante, +de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui +auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général, +comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu +à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en +arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les +deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin +dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter, +pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet, +parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de +ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction +entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était +l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient +les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri +étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à +cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les +femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et +signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette +fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard +des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui +plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des +vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde +Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir +cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de +nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le +capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de +chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les +habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de +médicaments de toute sorte. + +[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.] + +Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des +inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant +confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de +Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi +n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans +cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin, +car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen, +jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par +Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline, +tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il +n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé +par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie +envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute +surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre, +quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans +les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la +Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu +saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année +précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de +l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner +eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que +demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient +bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur +blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce +moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant +privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance, +au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le +Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force +d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si +utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était +presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux +climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et +dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de +malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles +ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat, +quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une +grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de +se mesurer avec l'ennemi. + +[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.] + +L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance. +Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à +Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant +quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur +la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle +par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la +Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à +Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en +débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à +Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé, +et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés. + +[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.] + +La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise +en communication avec le général Dupont, était venue prendre position +à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des +défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le +Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le +général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une +surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que +l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée +française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de +laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le +désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les +uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi +audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer +entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le +nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de +l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser +sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les +maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700 +hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les +marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce +qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant +des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux, +étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant, +qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La +division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces +d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du +général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les +Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les +quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la +division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700 +hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont +s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas, +toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant +même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la +division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec +essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey +sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée +d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le +Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût +été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager +davantage au midi de l'Espagne. + +[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la +position qu'ils avaient prise.] + +Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de +bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les +insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie +Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15 +mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à +Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20 +et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant +Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs, +à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient +pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne, +pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment +qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était +facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double +marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le +général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à +Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au +delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14 +ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux +ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées. +Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à +les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération, +qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues, +n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer +dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui +paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive +rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à +Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette +position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour +Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la +Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une +défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne +point s'enfoncer en Andalousie. + +[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi +sans rien faire pour le prévenir.] + +Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant +rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main, +ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à +Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur +recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une +continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés +par Baeza, Ubeda et Linarès. + +[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar +le 14 juillet.] + +Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent +le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le +général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur +jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant +Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse +Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de +Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter +la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter. +Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes +régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment +enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus +de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées +jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp +de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait +dû envahir le midi du Portugal. + +[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position +d'Andujar.] + +Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en +masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les +hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa +position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du +pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins +de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les +Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la +plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de +l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe. + +La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur +ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient +un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient +pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française. +Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas +grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas +user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu +de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la +droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les +unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient +sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia +lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre +à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea +ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes. + +[En marge: Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar.] + +La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses +forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il +pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu +de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le +général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour +savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et +lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui, +d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui +eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si +on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à +Andujar dans le calme le plus profond. + +Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen, +s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et +partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils +avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du +général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division, +et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait +tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu. +Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et +d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de +ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin +pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à +la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé +précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les +contenir. + +[En marge: Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à +Andujar.] + +Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi +devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva +l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander +le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu +lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait +paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et +cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division +tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir +occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la +deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la +journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un +sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était +pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à +Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce +point si important pour la sûreté de l'armée. + +Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du +16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation, +céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi +qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une +attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les +soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent +des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on +allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas +effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur +l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant +loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur +qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les +Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de +leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre +chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon. +Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant +pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des +hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve +jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en +présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le +Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva; +mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel +en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc +aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés +de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols, +infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus +rare et plus lente que la leur. + +[En marge: Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour +s'y présenter.] + +[En marge: Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de +Reding, est tué entre Menjibar et Baylen.] + +Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au +bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait +sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de +l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant +Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille. +Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la +disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac +de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le +général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite. +Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes +devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques +centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon +ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le +général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir +trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par +plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en +laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert +s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena, +et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce +général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et +ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe, +commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena +l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands +cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le +général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson +où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait +embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que +quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée. + +Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut +sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui +venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de +les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible +de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond, +n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en +appuyant de ce côté le fer entrerait. + +[En marge: Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert, +croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à +la Caroline pour les en empêcher.] + +Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la +division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester +fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque +sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait +si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des +proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les +reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent +exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes +irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar +fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée +véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait +par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces +indications se joignaient les instructions réitérées du général +Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen, +l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles +qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille +et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir +sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait +sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce +côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là +était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix: +étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de +sauver! + +Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions +du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les +renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès, +n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la +Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être +tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le +premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois +évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi! + +[En marge: Départ du général Dufour le 16 au soir.] + +Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions +qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la +confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la +Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on +domine Menjibar et le Guadalquivir. + +[En marge: Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte +de renvoyer la division Vedel à Baylen.] + +Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa +division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y +avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que +deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces +nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec +elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets +insignifiants. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du +général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût +quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât +encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce +qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général +Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de +repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de +battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin +où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en +toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à +Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel +lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être +plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait. +Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la +guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées, +n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la +Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux! + +La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient +guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours +grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des +privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils +repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la +marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant +leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette +séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen +que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur +l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante. + +[En marge: Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la +Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la +troisième fois.] + +Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre +que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant +qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa +bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la +Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée +espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette +nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de +Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui +rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu +insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès +obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution +d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une +fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois, +quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir, +il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de +ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on +découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien, +ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le +moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier +passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer +derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il +n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas +de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les +chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure. +Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le +poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il +craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux +en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui +corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui +aggravèrent cruellement les siennes! + +[En marge: Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur +supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.] + +[En marge: Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et +résolution prise d'attaquer Baylen.] + +De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la +Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de +guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du +Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des +officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées +principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle +d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de +sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on +pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des +insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur +quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à +lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec +comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une +manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où +l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante +des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur +résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de +leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient +que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer +un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du +général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il +allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de +clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un +moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général +en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on +attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños +pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas +s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la +veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du +côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il +faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la +responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut +convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny, +l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général +Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant +Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point +d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et +se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au +moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour +occuper l'attention des Français à Andujar. + +Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis +que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le +Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de +concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du +général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui +faisaient face à Andujar. (Voir la carte nº 44.) + +[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont +prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne +l'exécution de vingt-quatre heures.] + +Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque +attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur +leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général +Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont +d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort +près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et +accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Mais le colonel de ce +régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des +Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire +vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef +Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un +instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et +peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher +sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident, +par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux +bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait +vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se +concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manoeuvres. +De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du +général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la +complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en +route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se +porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18. + +Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il +avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger +se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à +emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en +arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain +l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration +de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour +l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais +regrettable! + +La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là, +en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et +Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des +gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver, +qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout +enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec +impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen, +soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar. +Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le +plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y +marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée +jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre +d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait +donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à +Baylen avant les Espagnols. + +[En marge: Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19.] + +[En marge: Marche de l'armée d'Andujar à Baylen.] + +Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et +croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un +détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée +même du 18. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la +nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir +sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le +pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols; +mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se +contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain +temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf +heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait, +comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des +malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la +mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la +dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et +on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à +peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus malades +entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le +moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles, +faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante; +elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas +en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la +chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se +mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de +l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se +mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une +retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne +situation. + +Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños, +mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même +l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite. +Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une +brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière +et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de +l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula +silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la +tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la +quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français +(régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps +au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron +accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis +venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les +Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les +bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis +de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième +légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant +2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments +de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite +de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la +garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus +de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600 +Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en +sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400 +hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en +deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de +beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de +beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le +général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que, +craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en +avant. + +On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle +d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par +les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur, +n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient. +Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux. + +[En marge: Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du +Rumblar.] + +[En marge: Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on +rencontre en avant de Baylen.] + +Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent, +quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et +dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un +bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais +il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi, +la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là +que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division +française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de +lieue du Rumblar. (Voir la carte nº 44.) Au lieu des avant-postes du +général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire, +des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie. +Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et +riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs, +était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne +serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous +n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde +des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté +par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la +journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient +trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée +placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar, +et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas, +nous barrant le chemin de Baylen. + +[En marge: L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols, +débouche dans la plaine de Baylen.] + +L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la +route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la +brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers, +d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un +feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop +chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de +son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort, +l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux, +tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et +réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil +étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert +arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu +ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les +bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à +abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de +bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée, +bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers, +terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding +et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une +artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à +feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre +en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que +le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre +avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement. + +[En marge: Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade +Chabert.] + +[En marge: Arrivée tardive du reste de l'armée française.] + +À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient +la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des +Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de +mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces +de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups +qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en +effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien +servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis +quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la +brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade +Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut +ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du +Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général +Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée. +C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en +masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen, +et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour. + +Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus +vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec +la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant +de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4 +et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le +milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces +démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle +lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y +emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux +et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il +lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait +toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait +plusieurs bataillons dans l'armée ennemie. + +[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement +repoussés par la cavalerie.] + +À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour +nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à +notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du +général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon +de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie +s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé +conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et +d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon +ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs, +et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons +soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus +sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les +bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur +leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux. + +La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de +la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la +dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne +le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris +laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier +à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés +de la droite à la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a déjà +réussi. + +[En marge: État de la bataille vers le milieu du jour.] + +[En marge: Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses +de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.] + +Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête +aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le +général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses +cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les +forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les +Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur +corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se +maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le +brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval, +exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais +chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de +baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles, +qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur +d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois +supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen, +protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin +sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos +soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures +du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants, +et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part +ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les +courts intervalles d'une horrible lutte. + +[En marge: Attaque générale et désespérée sur tout le front de la +ligne espagnole.] + +[En marge: Insuccès de cette tentative générale.] + +[En marge: Mort du général Dupré.] + +Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si +prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de +lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire? +On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du +canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la +Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de +ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général +pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses +troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la +cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris +de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirés par le danger, +conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de +charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la +route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et +de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais +nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général +Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le +mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne +des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée +entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur +l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie +les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la +redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré +s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de +notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne +espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des +canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà, +toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on +désespère d'enfoncer. L'infortuné général, après des efforts +héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre. + +[En marge: Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding.] + +[En marge: Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du +général Castaños.] + +[En marge: Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter +avec l'ennemi.] + +Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf +heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés. +Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les +compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont, +désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa +bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses +soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple +des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes +d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils +aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de +nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu +franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique +facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de +Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent +cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des +Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons +d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se +battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la +mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils +désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce +champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste +pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y +voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou +blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres, +exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont +laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans +toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son +armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est +lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et +il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il +écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit +ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un +comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant +des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui +commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces +détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du +Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures +du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ +envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les +ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu, +annonce son approche au général Reding par quelques décharges +d'artillerie. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés +dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne, +les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées +du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à +trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général +Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que +celle de traiter avec l'ennemi. + +[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès +des généraux Reding et de la Peña.] + +Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de +Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à +son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding, +proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette +triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général +Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de +quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le +général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il +craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires, +adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en +chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu. + +[En marge: Trêve de quelques heures accordée par les généraux +espagnols.] + +M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la +nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour +l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du +Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà +avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña, +moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions +espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais +provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce, +en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à +discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Les +Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur +laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle +règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a +d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar, +qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est +chez les uns, le désespoir chez les autres! + +M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé +d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños, +pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants. +L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre +dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque +insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi +va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en +ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur +s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue +suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans +auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant +à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à +Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en +décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de +vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par +un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre, +exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre! +Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le +temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune +souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne +ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa +faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était +jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance! +On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre +aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à +Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne +serait plus temps! + +[En marge: Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de +Baylen.] + +Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel, +qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule +aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il +s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17 +au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18 +pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé, +disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction, +le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette +prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés +pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas, +que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer, +avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances +dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans +questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à +la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car +ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le +dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le +premier sur Baylen. (Voir la carte nº 44.) Mais il avait, par ces +allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux +soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le +chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la +Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du +18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les +vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison +bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures +d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la +sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le +triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen +en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en +partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait +parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux, +et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de +Marengo. + +Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout +avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon +de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des +gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que +celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul +est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il +possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse +entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On +l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de +l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours +invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant +sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas, +arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général +Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17, +se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux +heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur +est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause +du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À +chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour +se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à +Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le +combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos. +Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus +distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent. + +[En marge: Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi, +quand la bataille était depuis long-temps finie.] + +[En marge: Le général Vedel, voulant dégager son général en chef, +attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les +ordres qui lui sont apportés.] + +Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire, +profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un +aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que +le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce +qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du +Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir +complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est +point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et +il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le +canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence +de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général +Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en +cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles +sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On +repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le +plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen, +et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu +arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général +Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel +n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole +pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par +la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire +jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont, +n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses +ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une +trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses +officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est, +déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne +lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire +ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître +l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes +marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font +prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant +eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se +trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de +cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet +ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au +combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses +illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de +l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est +qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le +zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée +française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion. + +Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps +pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette +fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue, +les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la +nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils +voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière, +supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser +arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait. +Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta +d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le +cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols +pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa +gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la +proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par +lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux +général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps +avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint +par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta +ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son +désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6]. + +[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure, +fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de +1808 à 1811.] + +On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations +du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les +Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit +comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin. +Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou +quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se +sustenter. + +[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.] + +[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général +Castaños.] + +Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au +quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint, +annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases +équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen. +Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre +général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec +une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le +général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son +influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures +conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer +une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord +la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du +général en chef, et consentit à se rendre au quartier général +espagnol. + +[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la +Peña.] + +[En marge: Brutales exigences du général espagnol.] + +Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route +d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot +trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant, +se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour +s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que +toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à +discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une +réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour +l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on +répondrait dans deux heures. + +[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.] + +[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.] + +Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes +détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en +s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses +soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous +les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait +compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais +presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de +faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général +Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut +les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage +abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de +Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur, +n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de +vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu +depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et +réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec +leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir +été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à +terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu +besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle +des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux +conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et +soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si +vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface +toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé. +Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils +eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource +que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une +ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et +ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient +inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement +physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle +faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de +l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par +terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs +armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de +recommencer un combat à leurs yeux impossible. + +[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de +traiter avec l'état-major espagnol.] + +L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale, +céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce +qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une +extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre +mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général +Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux +chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et +Marescot. + +[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.] + +Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de +la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent +à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait +auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents +de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante. +Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers +français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine +général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du +comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs +instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les +divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au +combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au +sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général +Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant +à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou +ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les +généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car +ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils +consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les +divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc +qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs +à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa +situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât +prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient +ramenées en France par mer. + +[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la +situation de l'armée française.] + +Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses +prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur +les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions +pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel +et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis +que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces +conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises, +sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait +procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit +le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la +fortune semblait s'acharner sans pitié. Le général Castaños reçut un +pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de +Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des +instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse +nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à +Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet, +on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait +ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et, +en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général +Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il +rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard +faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien +qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir +l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des +Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de +concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se +seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation +que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et +ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait +donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de +l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir +les affaires du nouveau roi. + +[En marge: Conditions définitivement imposées.] + +[En marge: Article déshonorant relatif à la visite du sac des +soldats.] + +Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la +capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois +divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général +Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois +dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les +généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de +parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition +actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint, +mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la +lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il +venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les +premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en +fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de +nouvelles bases. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou +resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour +seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne +déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les +leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et +Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et +qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais. +Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs +obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient +leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt +de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de +s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif +débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais +des généraux français n'auraient dû souscrire. M. de Castaños, +toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui +il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer +que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils +emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se +jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes +cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour +l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut +consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21. + +[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.] + +Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se +discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu +des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine +Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les +intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Lorsque, le 20 +au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé +à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et +il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du +lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers +le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si +celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le +général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas +sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de +celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait +droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et +l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le +capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des +affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que +dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en +abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en +mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en +s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le +général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était +possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine +ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée, +une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être +même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux +négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel. + +C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au +lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français, +qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de +reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été +battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein +d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté +en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre +des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès +du général Dupont. + +[En marge: Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par +le général Dupont.] + +Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les +trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger +définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité, +et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour +rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à +tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au +général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et +la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les +deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes +sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de +doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur +retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de +cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général +Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de +l'autre moitié. + +[En marge: Commencement de retraite du général Vedel.] + +Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général +Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le +triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se +retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les +ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en +mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles +allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents +écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de +Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes +destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer +d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé +au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les +dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des +autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui +bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le +chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la +Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à +Sainte-Hélène. + +[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la +division Vedel.] + +[En marge: Sur les instances de ses officiers, le général Dupont +envoie un contre-ordre à la division Vedel.] + +Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à +Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la +Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On +prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation +fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors +d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient +pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six +heures sans cesse manoeuvré autour de la division Barbou, pour +l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une +infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni +vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais +aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux, +devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait +exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six +mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un +abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le +corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors +jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce +noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé. +Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter +la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer +l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs +espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace +militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus +terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient +pas dans leur première position. La réponse était facile, car que +pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire +prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait +répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on +répond à des assassins. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes, +l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on +l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire +massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement +battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause +véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à +ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un +contre-ordre formel au général Vedel. + +[En marge: Retour à Baylen de la division Vedel.] + +Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division +Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher +après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel +responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer. +Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette +situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs +frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne +voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes +isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout +entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres, +et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de +Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à +partager le sort de la division Barbou. + +[En marge: Désespoir du général Dupont en signant la capitulation de +Baylen.] + +Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation +au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Le +malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par +ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si +faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas +de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie. +Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen! +Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le +frappèrent d'une condamnation flétrissante! + +[En marge: Horribles souffrances de l'armée pendant les négociations.] + +[En marge: On finit par lui accorder quelques vivres.] + +La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle +négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on +n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au +soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. Ils ne +s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en +trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois +jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants, +n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif. + +[En marge: Honorable conduite du général Castaños.] + +La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder +des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui +préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on +l'est quand le coeur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un +triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une +véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui +dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la +franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas +d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national. +Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès. +Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous +oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont +odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous +rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et +les deux nations seront à jamais réconciliées.»-- + +[En marge: L'armée française défilant devant l'armée espagnole.] + +Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur +coeur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur +abaissement actuel à leurs triomphes passés. Mais il y avait dans le +nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens +de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils +étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent +pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la +division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta +de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme. + +[En marge: Atroce conduite du peuple espagnol à l'égard des Français.] + +[En marge: Violation de la capitulation de Baylen.] + +On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers +San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France +sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes +villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs +populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de +Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces +localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux +Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la +guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre +de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de +pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les +enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure, +les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique +désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles +représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient +sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les +continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les +faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en +plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des +traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes +rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner, +sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais +bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville, +gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait +refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les +Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers +prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. L'une +des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré +d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison +fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour +nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par +mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand +intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général +Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit +des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes, +consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines +et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation +espagnole. + +[En marge: Massacre des prisonniers français à Lebrija.] + +[En marge: Pillage du bagage des officiers français au port +Sainte-Marie.] + +À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était +l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont +douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les +généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes, +pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de +s'être ainsi isolés. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie +avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se +contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on, +toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et +les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent +pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que +ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos +généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11 +ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes, +c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le +résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être +égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant +dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers +jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres +rigueurs non moins impitoyables. + +[En marge: Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse +capitulation de Baylen.] + +Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans +notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui +d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du +malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable +événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons +chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa +l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans, +toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal +d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction +à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première +faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par +les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle +toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se +contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue, +en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son +erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute +militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le +général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de +la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de +manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce +qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après +avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut +une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il +le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de +n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour +de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en +ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de +faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis +enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop +cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le +16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen +découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que +très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour +à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune +précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la +Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire +perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute +des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la +capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de +bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la +négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux +espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis +qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le +courage moral et le courage physique sont deux qualités fort +différentes. + +[Note 7: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions +toutes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens, +et appuyés de plus sur des autorités irréfragables, Napoléon et +Berthier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les +opérations militaires du général Dupont, ne sont que la pensée de +Napoléon et de Berthier, dégagée, pour le premier des questions qu'il +fit adresser par le procureur général aux accusés, et pour le second +du discours qu'il prononça dans la procédure.] + +Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position +militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en +changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel, +démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes +du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la +calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena +tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide +calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de +maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille +francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien +traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes +les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et +il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre +excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans +lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade. +Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés, +et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre +cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le +général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas +l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était +malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats +étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs +s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on +sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur +lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut +pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans +l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes +la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car +certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir +pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée +française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais +pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur +le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une +affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus +éclatant de cette époque extraordinaire[8]. + +[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le +dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les +malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les +préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit, +après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas +porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces +documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et +concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à +l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles +d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent +l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette +campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est +pas le moins important de ces documents, la correspondance du général +Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite +contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon +voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous +les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage +et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son coeur, qui +eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un +Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de +l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial +prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de +comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations, +prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois +exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés, +l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie +d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales). +Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur +(et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen), +il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois +exemplaires à la Chancellerie, _pour être statué ultérieurement_ sur +la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la +Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était +resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par +l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve +complètement éclairci, qui contient la justification du général +Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si +on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun +des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare +supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres +personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent +pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai +que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait +souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait dès lors +les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand +coeur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des +circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai +rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce +récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment +d'impartialité.] + +[En marge: Effet produit à Madrid par la capitulation de Baylen.] + +[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la +destruction de l'armée d'Andalousie.] + +[En marge: Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée +d'Andalousie.] + +La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid +depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille +hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y +répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des +Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en +poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys +lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de +Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était +Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient +ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté +ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se +fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que +nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient +été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt +mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas +d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant +tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était +évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant +la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe +imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche +qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur +Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les +troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que +les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient +les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les +malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises +elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les +troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville, +de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort +encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer +que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde +impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû +donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des +troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un +général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu +battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les +vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à +se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une +grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était +possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette +capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi +du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de +Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il +fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route +de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade +Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la +connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée +de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et +43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze +vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort +de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se +battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières +aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles +placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes. +Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens +régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général +Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On +pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre +Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme +probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux +régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de +Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet +moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en +était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative, +et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté +au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait +réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal +Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général +Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore +80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une +pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque +instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés +par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le +répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de +guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était +frère de Napoléon[9]. + +[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit. +J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il +restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour +continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de +l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette +opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je +viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on +aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés +dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne. +Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait +naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux +préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille +hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait +à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de +ravages.] + +[En marge: Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter +Madrid.] + +Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le +maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant +son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des +forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui +assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser +Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés +qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne +n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. La joie des +Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre, +la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause, +l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des +généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au +milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler +profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution +de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il +aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car +le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait, +les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des +alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à +Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de +Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et +Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des +Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore +d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance, +n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais +Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel +qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle +avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut, +elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment, +l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de +Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion +cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de +l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne. + +[En marge: Conduite du général Savary à Madrid, et ses conseils au roi +Joseph.] + +Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph, +n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de +son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait +le système des exécutions militaires, de l'application à bien +entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la +soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux +volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux +ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser +en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée +à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble +de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde. +Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal +Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui +était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la +mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant +Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins. +Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le +général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de +partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour +Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès +qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En +attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les +jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté +des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop +heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la +responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il +le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général +Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux +monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille +hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même +le conseil de se retirer au plus tôt.--Et que dira l'Empereur? demanda +cependant Joseph avec inquiétude.--L'Empereur grondera, repartit le +général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne +tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à +lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de +Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien +concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive, +l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours +nécessaires.-- + +[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.] + +[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des +Français.] + +Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le +général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid. +Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un +immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait +commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands +efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans +délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait +encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraite des +Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et +les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette +retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs +charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y +mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile +aux Français. Le transport des blessés, des malades, des +administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea +plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes. + +[En marge: Août 1808.] + +Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti +un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph, +MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le +dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la +France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas +adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur +obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre +de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait +honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français +qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que +s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la +permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une +cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux +d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui +avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française, +c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point +Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero, +traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait +beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme +dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait +tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment, +et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui +suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de +cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille +individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à +cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait +ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils +disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de +se faire servir dans sa retraite. + +[En marge: Sortie de Madrid le 2 août.] + +Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun +témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de +respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute +naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur +aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se +disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette +retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le +peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées +qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par +l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient +plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en +se retirant de Madrid. + +[En marge: L'armée se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.] + +[En marge: Sentiments qui éclatent pendant cette retraite.] + +L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra, +Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa +route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en +plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit +beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence +qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des +sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à +empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu'à +blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait +s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols, +qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la +désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les +généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec +l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les +chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez +toutes les populations traversées. + +[En marge: Le mouvement rétrograde poussé jusqu'à Miranda.] + +Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas, +ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir +encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les +provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne +de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient +ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener +le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre +inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre +Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès. +Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant, +outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du +maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les +réserves de Bayonne. + +[En marge: Opérations devant Saragosse.] + +[En marge: Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette +ville.] + +Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que +d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant +Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre +avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville +opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement +combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à +se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si +malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même +bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17 +mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour +abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été +transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de +camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement +ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures +dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui +servaient d'appui. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante +bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur +la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la +muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu +de son étendue. (Voir la carte nº 45.) À gauche et à droite de ce +couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer +pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_, +espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la +ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en +possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant +réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches +ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut +furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général +Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la +muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui +n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une +enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues +barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au +delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles +dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse, +pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle +de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle +se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de +Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_, +but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de +canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur, +enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon, +tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le +_Cosso_, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur +leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres +soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire +brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les +débusquer avant de s'établir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se +battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se +vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait +essuyé le feu. + +La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle, +c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré +d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient +logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché. +Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur, +mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre terminée, on s'était +mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison, +pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes +qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et +ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un +acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se +répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y +chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont +ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues. +Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil +de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie +dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux, +la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat, +soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient +soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient +pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut +attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile +conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup +d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier +et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le +second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions +environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents +morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e +et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la +fusillade d'Eylau. + +Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure, +reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette, +qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons, +barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et +aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la +sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville +espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes. + +[En marge: La conquête de Saragosse abandonnée par suite de la +retraite des Français sur le haut Èbre.] + +[En marge: Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela.] + +C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de +l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos +généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de +sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient +acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à +Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée +française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés, +puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua +le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la +tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant +des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré +l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et +des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns +anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase +campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols +qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs. + +[En marge: Opérations en Catalogne.] + +En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de +Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer +l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec +Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce +côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir +au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de +donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la +tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich +sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une +des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le +tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la +nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à +la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare +qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait +espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés +d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y +pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux +soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant +d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré +dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit +à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne +lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec +le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières, +sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier, +ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite +garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en +suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus +loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets, +déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos +jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards +habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi +éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du +général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière, +attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux +ordres. + +[Note 10: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le +chamois s'appelle izard.] + +[En marge: Situation générale des Français en Espagne au mois d'août +1808.] + +Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne +que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si +facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir +laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet +échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque +achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos +corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper, +celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par +d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant +en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole. + +[En marge: Événements de Portugal.] + +Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de +laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes: +c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant +la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute +l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en +faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au +midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant +toutes les communications. + +[En marge: La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.] + +[En marge: Désarmement par les Français des troupes espagnoles du +Portugal.] + +Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols, +suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir +remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure, +de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française. +Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à +déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général +Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne, +sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre +de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait +envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours, +devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses +difficultés. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois +ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il +l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant +sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle +fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de +cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers +l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur +poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner +Badajoz. + +[En marge: Le général Junot place sur des bâtiments, au milieu du +Tage, les soldats espagnols désarmés.] + +Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de +bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du +canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols +privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur +était nécessaire. + +[En marge: Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par +la crainte.] + +Tandis qu'on en agissait ainsi à Lisbonne avec la division Caraffa, la +division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe +française ne contenait à Oporto, s'était soulevée, avait fait +prisonnier le général français Quesnel avec tout son état-major, et +avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le général Blake, en +appelant les Portugais aux armes. Ce n'était pas l'envie de +s'insurger qui manquait à ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis +des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en détestent +d'autres. À la vue des Français, ils avaient bien senti qu'ils étaient +de cette race de Maures chrétiens, qui habitent la Péninsule, et +haïssent tout ce qui est au delà. Ils n'auraient pas demandé mieux que +de s'insurger; mais devant l'armée française ils ne l'avaient point +osé, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait +contribué à leur rendre cette soumission moins pénible. Mais en +apprenant le soulèvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols +qu'ils avaient vaincu les Français, ils avaient conçu naturellement le +désir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la +vue de leurs vieux alliés les Anglais, alliés et tyrans à la fois, +pour déterminer parmi eux une insurrection générale. + +L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistère au +cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant à +distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un +convoi apportât enfin une armée anglaise. Lisbonne, que contenait le +général Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait guère se +permettre un soulèvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les +sentiments portugais dans le coeur, et, en outre, le chagrin de ne +plus voir les Anglais dans son port, Oporto était prêt à éclater au +premier signal de l'Angleterre. + +[En marge: Situation de l'armée française.] + +Le brave général Junot sentait tout ce que cette situation avait de +grave. Au moment où le général Dupont succombait, il y avait un mois +qu'il était sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais +ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui +enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un +courrier. Le bruit de l'événement de Baylen, transmis par +l'enthousiasme espagnol à la haine portugaise, se répandit en Portugal +avec une promptitude incroyable, et y causa une émotion +extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique +antérieure de beaucoup au désastre de Baylen, n'était pas encore +connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et +reste sans écho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus, +et ce fait heureux, qu'on devait bientôt apprendre, allait devenir, +comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats. +Quoique jeunes, ils s'étaient déjà aguerris par une difficile marche +en Portugal. Ils s'étaient reposés, réorganisés, instruits, +acclimatés, et présentaient le plus bel aspect. Entrés au nombre de 23 +mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, après +leur désastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille, +très en état de soutenir l'honneur des armes françaises avant de se +rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute +la Péninsule l'attentat de Bayonne. + +[En marge: Conseil de guerre tenu par les généraux français dans +lequel on arrête la conduite à suivre.] + +Le général Junot, se voyant si loin de France, enfermé entre +l'insurrection espagnole qui s'annonçait victorieuse, et la mer qui se +montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur +ses dangers; mais il était intelligent et brave, et il était résolu à +se conduire de manière à obtenir l'approbation de Napoléon. Il tint un +conseil de guerre, et dans ce conseil, composé de généraux élevés à +l'école de Napoléon, les résolutions furent conformes aux vrais +principes de la guerre. Malheureusement, si on reconnut en théorie les +vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la +vigueur et la précision que le maître seul savait y apporter. +Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se réunir en +masse à Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de +jeter à la mer le premier débarquement de troupes anglaises, était +naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il +fut donc résolu qu'on évacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra, +toutes les parties enfin où l'on avait des troupes, sauf les deux +places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de +Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre +Lisbonne et Abrantès. La résolution était bonne, mais pas assez +complète, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4 à 5 +mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce +qu'il faudrait à Lisbonne même, on pourrait bien n'avoir pas plus de +10 ou 12 mille soldats à opposer à un débarquement, tandis qu'on +aurait dû s'en réserver 15 ou 18 mille pour une action décisive. + +[En marge: Mauvais sentiments de l'amiral russe Siniavin, refusant au +général Junot toute espèce de concours.] + +On avait auprès de soi un allié qui aurait pu rendre de grands +services, c'était l'amiral russe Siniavin avec sa flotte montée par +des matelots, marins médiocres, mais soldats excellents. S'il avait +embrassé franchement la cause commune, il lui aurait été facile de +garder Lisbonne à lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre +mille Français de plus. Mais il persistait, comme il l'avait déjà +fait, à se conduire en Russe passionné pour l'Angleterre, plein de +haine pour la France, et tout disposé à ouvrir les bras à l'ennemi. Il +répondait froidement ou négativement à toutes les demandes de concours +qu'on lui adressait, quoiqu'il fût, par sa position au milieu du Tage, +encore plus obligé d'en défendre l'entrée que Junot lui-même. C'était +pour celui-ci une grave difficulté, surtout ayant à contenir une +population hostile de trois cent mille âmes, dans laquelle vingt mille +montagnards de la Galice, exerçant comme les Savoyards ou les +Auvergnats à Paris le métier d'hommes de peine, montraient des +dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme à Lisbonne se +trouvait le principal établissement de l'armée française, Junot +espérait, avec les dépôts, les malades, les gardiens du matériel, +imposer à la mauvaise volonté de la capitale. Il ordonna au général +Loison de quitter Almeida avec sa division, au général Kellermann de +quitter Elvas avec la sienne, sauf à laisser une garnison dans ces +deux places. Son projet était, une fois ces deux divisions rentrées, +de tenir une masse toujours prête à agir sur le littoral contre +l'armée anglaise, dont on annonçait le prochain débarquement. + +[En marge: Évacuation d'Almeida par le général Loison, d'Elvas par le +général Kellermann.] + +Déjà l'insurrection, quoique n'ayant pas encore éclaté, couvait +sourdement en Portugal, et il était presque impossible de faire +arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au général +Kellermann, et surtout au général Loison, plus difficile à rejoindre +que le général Kellermann, à cause de l'éloignement de la province +qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis à temps. Le général +Loison, au moment de partir, était déjà entouré d'insurgés qu'avait +gagnés la contagion de l'insurrection espagnole. Les prêtres, non +moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'étaient mis à la tête des +paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre +qui se pratiquait alors dans toute la Péninsule, c'est-à-dire +barricadant l'entrée des villages, dérobant les vivres, et massacrant +les malades, les blessés ou les traînards. Mais le général Loison +était aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans +les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables +de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et +de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le +nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrantès et Lisbonne. Il eut +plusieurs fois à passer sur le corps des révoltés et à les punir +sévèrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les +chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin à Abrantès, +n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pénible +et le plus périlleux. + +Le général Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Déjà, +au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrémadure, les +Algarves et l'Alentejo avaient commencé à s'agiter. Le général +Kellermann envoya des détachements dans divers sens, à Béja notamment, +où il fit une exécution sévère, parvint à contenir les révoltés, puis +laissa à Elvas, comme le général Loison à Almeida, tout ce qui était +le moins capable de marcher par les chaleurs étouffantes de juillet, +et il rentra sans obstacle à Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y +avait plus dès lors de troupes françaises qu'à Almeida, Elvas, +Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs. + +[En marge: Annonce de la prochaine arrivée d'une armée anglaise.] + +De toutes parts en effet on annonçait comme certaine l'arrivée d'une +armée britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile, +venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir +Charles Cotton avait plusieurs fois touché au rivage, parlementé +tantôt à l'embouchure du Tage, tantôt à celle du Douro, et partout +promis un débarquement prochain. La connaissance survenue en même +temps du désastre du général Dupont fut pour les esprits un dernier +stimulant, et en un clin d'oeil le Portugal, qui ne s'était encore +révolté que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho +jusqu'aux Algarves. + +[En marge: Insurrection d'Oporto et de plusieurs provinces.] + +C'est à Oporto que l'incendie éclata d'abord. On y chargeait du pain +pour un détachement de troupes françaises. Le peuple à cette vue +s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute +la ville fut debout. L'évêque se mit à la tête de l'insurrection, et +le drapeau portugais fut relevé partout aux cris de _Vive le prince +régent_! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se +communiquer à Lisbonne même, traversa le Tage, se répandit dans +l'Alentejo, et vint se réunir au feu qui s'était une seconde fois +allumé vers Elvas, par le contact avec l'Estrémadure. À Oporto, on +était entré en communication ouverte avec les Anglais; à Elvas, on +entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps +de ceux-ci, composé de troupes régulières, s'avança même de Badajoz +jusqu'à Evora, pour servir d'appui à l'insurrection portugaise. + +Junot, qui était vif et entreprenant, céda malheureusement au désir de +réprimer l'insurrection partout où elle se montrait. Il fit partir le +général Loison avec sa division pour disperser les insurgés de +l'Alentejo, qui se trouvaient aux environs d'Evora. Il dirigea le +général Margaron avec de la cavalerie sur un rassemblement qui venait +de Coimbre vers Lisbonne. Il eût bien mieux valu dans cette saison +brûlante tenir ses troupes fraîches et reposées autour de Lisbonne, +que d'en diminuer le nombre par le feu et la fatigue, pour réprimer +des séditions aussi promptes à renaître quand on avait disparu, qu'à +se soumettre quand on marchait sur elles. + +[En marge: Répression du mouvement insurrectionnel de Coimbre et +d'Evora.] + +Le général Margaron n'eut qu'à paraître avec sa cavalerie pour +disperser et sabrer les quelques centaines d'insurgés rassemblés du +côté de Coimbre. Quant au général Loison, il lui fallut traverser tout +l'Alentejo pour joindre l'insurrection de cette province réunie auprès +d'Evora, et appuyée par un corps de troupes espagnoles. Après une +marche difficile et fatigante, il arriva devant Evora, et y trouva en +bataille les Espagnols et les Portugais. Il les aborda par le flanc, +les culbuta, leur prit leur artillerie, et en tua un bon nombre. Les +portes d'Evora ayant été fermées, il escalada les murailles, entra +dans la ville, et la saccagea. En quelques jours les Espagnols furent +renvoyés chez eux, et les Portugais ramenés à une obéissance +momentanée. Les soldats étaient chargés de butin, mais épuisés de +fatigue, et avaient à rebrousser chemin vers Lisbonne par une chaleur +accablante. + +[En marge: Expédition anglaise dirigée vers le Portugal.] + +[En marge: Concentration de toutes les forces britanniques vers la +Péninsule dès le commencement de l'insurrection espagnole.] + +[En marge: Avantages que la péninsule présentait aux Anglais pour la +guerre de terre.] + +Cependant les Anglais, tant de fois annoncés, paraissaient enfin. Dès +l'insurrection des Asturies, et l'envoi de deux émissaires à Londres +pour y faire connaître le soulèvement des Espagnes, le gouvernement +anglais avait été averti de l'occasion imprévue qui s'offrait à lui de +multiplier nos embarras, et de soulever contre nous les résistances +les plus opiniâtres. Le ministère Canning-Castlereagh avait +naturellement résolu de porter tous ses efforts vers la Péninsule, et +d'y susciter dans de plus vastes proportions, et d'une manière bien +autrement durable, les obstacles qu'il nous avait un moment suscités +dans les Calabres. L'ordre fut envoyé à toutes les forces britanniques +de terre et de mer, répandues dans la Méditerranée, le golfe de +Gascogne, la Manche, la Baltique, de concourir vers cet unique but. +Des chargements d'armes, des envois d'argent, furent dirigés vers les +côtes d'Espagne et de Portugal. Toutes les troupes dont l'expédition +de Boulogne avait motivé l'organisation, et dont une partie venait de +se signaler à Copenhague, furent destinées à opérer sur ce nouveau +champ de bataille. Il était impossible en effet d'en offrir à +l'Angleterre un mieux choisi, et plus commode pour elle. Avec un bon +vent, on pouvait en quatre jours se transporter des côtes d'Angleterre +au cap Finistère, aux baies de la Corogne et de Vigo, aux bouches du +Douro ou du Tage. L'immense marine anglaise, croisant sans cesse +autour de cette ceinture de côtes, pouvait toujours y approvisionner +une armée de vivres et de munitions, tandis que les adversaires de +cette armée sur un sol à demi sauvage, dépourvu de routes, devaient +avoir la plus grande peine à se nourrir. Les lourds et solides +bataillons britanniques, débarqués dans les golfes nombreux de la +Péninsule, mettant pied à terre dans des postes bien retranchés, +s'avançant hardiment si l'on remportait un succès, rétrogradant +promptement si l'on essuyait un revers, pour gagner cette mer qui +était leur appui, leur refuge, leur dépôt de vivres et de munitions, +tour à tour soutenant en cas d'offensive les agiles Espagnols contre +le choc impétueux de l'armée française, ou bien les laissant en cas de +retraite s'en tirer comme ils pourraient, par la dispersion ou une +soumission momentanée, recommençant enfin cette manoeuvre sans se +lasser, jusqu'à ce que la puissance française succombât d'épuisement, +les bataillons britanniques allaient faire, disons-nous, la seule +guerre qui leur convînt, et qui pût leur réussir sur le continent. + +[En marge: Forces britanniques réunies sur les côtes de Portugal.] + +[En marge: Première apparition sur le théâtre des guerres européennes +de sir Arthur Wellesley.] + +Tous les ordres pour une grande expédition furent donnés avec une +extrême promptitude. Cinq mille hommes sous le général Spencer, venus +d'Égypte en Sicile, avaient été transportés à Gibraltar, de Gibraltar +à Cadix, où les Espagnols, se faisant un scrupule de les recevoir, +avaient ajourné l'acceptation de leurs services. Ces cinq mille +Anglais, refusés à Cadix, avaient été débarqués aux bouches de la +Guadiana, sur le territoire du Portugal, attendant le moment favorable +pour agir. Dix mille hommes se trouvaient à Cork en Irlande. Ils +furent immédiatement embarqués sur une flottille escortée de plusieurs +vaisseaux de ligne; on leur donna pour chef un officier qui s'était +déjà fait connaître dans l'Inde, et qui venait de rendre de grands +services au général Cathcart devant Copenhague: c'était sir Arthur +Wellesley, célèbre depuis par sa bonne fortune autant que par ses +grandes qualités militaires, sous le titre de duc de Wellington. Il +avait pour instructions de faire voile vers la Corogne, d'offrir aux +Espagnols des Asturies et de la Galice le concours des forces +anglaises, et partout enfin de s'employer contre les Français autant +qu'il le pourrait. Le général Spencer avait ordre de venir se placer +sous son commandement dès qu'il en serait requis. Sir Arthur Wellesley +allait donc se voir à la tête de 15 mille hommes. Mais ces troupes +n'étaient qu'une partie de celles qu'on destinait à la Péninsule. Cinq +mille hommes sous les généraux Anstruther et Ackland se trouvaient à +Ramsgate et Harwich. Des bâtiments de transport étaient déjà dirigés +sur ces points d'embarquement pour les conduire auprès de sir Arthur +Wellesley. Grâce à la proximité des lieux et aux vastes moyens de la +marine anglaise, c'était une opération de dix à douze jours que de +rassembler toutes ces forces en un même endroit. Enfin sir John Moore, +revenant de la Baltique avec 11 mille hommes de troupes, devait être +acheminé prochainement vers le point que les généraux anglais auraient +désigné sur les côtes de la Péninsule pour y opérer une concentration +générale. + +[En marge: Commandement provisoire attribué à sir Arthur Wellesley.] + +Cette force de 30 mille hommes environ une fois réunie, on n'avait pas +cru pouvoir la mettre tout entière sous les ordres de sir Arthur +Wellesley, trop jeune encore d âge et de renommée pour commander à une +armée qui, aux yeux des Anglais, pouvait passer pour très-considérable; +et on en avait attribué le commandement supérieur à sir Hew Dalrymple, +gouverneur actuel de Gibraltar, lequel devait avoir au-dessous de lui +sir Henri Burrard pour chef d'état-major. En attendant la réunion de +toutes ces troupes, et l'arrivée de sir Hew Dalrymple, sir Arthur +Wellesley devait diriger les premières opérations à la tête des 10 mille +hommes partis de Cork, et des 5 mille débarqués sur le rivage des +Algarves. L'amiral sir Charles Cotton, commandant les forces navales de +l'Angleterre dans ces mers, avait ordre de seconder tous les mouvements +des armées. + +Embarquées le 12 juillet, les troupes anglaises de Cork étaient le 20 +devant la Corogne, et montraient aux Espagnols, enchantés de se voir +si bien soutenus, une immense flottille. La vue de cette force +considérable, qui en présageait beaucoup d'autres, les avait consolés +un peu de la défaite des généraux Blake et de la Cuesta à Rio-Seco, et +leur avait fait concevoir de nouvelles et grandes espérances de la +lutte engagée contre Napoléon. Toutefois ils n'avaient pas plus voulu +que les Andalous recevoir les troupes anglaises sur leur sol, si près +surtout de l'arsenal du Ferrol. Ils avaient donc accepté des armes en +quantité, de l'argent pour une somme de 500 mille livres sterling (12 +millions et demi de francs), mais ils avaient engagé les Anglais à +tourner leurs efforts vers le Portugal, qu'il n'importait pas moins +d'enlever aux Français que l'Espagne elle-même. + +[En marge: D'après le désir des Espagnols les forces anglaises sont +dirigées sur Oporto plutôt que sur la Corogne.] + +Sir Arthur Wellesley s'était aussitôt transporté à Oporto, où il avait +été reçu avec une joie extrême, car les commerçants portugais, ne +vivant que de leurs relations commerciales avec les Anglais, sentaient +à leur aspect leurs intérêts aussi satisfaits que leurs passions. Dès +cet instant, l'action de l'armée britannique avait été décidément +dirigée vers le Portugal. Cette résolution, qui convenait aux +Espagnols, toujours ombrageux vis-à-vis de l'étranger, convenait aussi +aux Anglais, lesquels devaient désirer avant tout la délivrance du +Portugal; et elle servait à un même degré la cause commune, le but de +la nouvelle coalition étant de chasser les Français de la Péninsule +tout entière. Restait à savoir quelle partie du Portugal on choisirait +pour y aborder en présence de l'armée française, sans courir la chance +d'être brusquement jeté à la mer. + +[En marge: Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme +point de débarquement.] + +Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro à +celles du Tage, et se rendit de sa personne auprès de sir Charles +Cotton, devant le Tage même, pour concerter avec lui son plan de +débarquement. Mettre pied à terre à l'entrée du Tage avait l'avantage +de débarquer bien près du but, puisque Lisbonne est à deux lieues, et +on pouvait de plus donner à la nombreuse population de cette capitale +une impulsion telle, que les Français ne tiendraient pas devant la +commotion qui en résulterait, car ils étaient 15 mille au plus, en +comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis. +Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment où une +armée anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-être en finirait-on +dans une seule journée. Mais les Français occupaient tous les forts; +ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la côte, +à droite et à gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, exposée au +ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux +Français une partie de l'armée anglaise, avant que l'autre partie eût +achevé son débarquement. C'était d'ailleurs mettre pied à terre bien +près d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'était pas encore +habitué à braver et à combattre. + +[En marge: Plan de campagne de sir Arthur Wellesley.] + +Par toutes ces considérations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir +Charles Cotton, résolut de débarquer entre Oporto et Lisbonne, à +l'embouchure du Mondego, près d'une baie assez commode que domine le +fort de Figuera, lequel n'était pas occupé par les Français. Le choix +de ce point, placé à une certaine distance de Lisbonne, donnait à sir +Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Français +pussent venir à sa rencontre, d'attendre le corps du général Spencer +qu'il avait mandé auprès de lui, et, une fois descendu sur le sol du +Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant +la côte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Les +Français, qu'il savait forts tout au plus de 20 à 22 mille hommes, +ayant plusieurs places à garder, surtout la capitale, ne pourraient +jamais marcher contre lui avec plus de 10 à 12 mille; et en longeant +toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au +besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter +quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew +Dalrymple appelé prochainement à le remplacer, il était impatient +d'avoir exécuté quelque chose de brillant, avant de passer sous un +commandement supérieur. Ces résolutions étaient parfaitement sages, et +dénotaient chez le général anglais les qualités que sa carrière révéla +bientôt, le bon sens et la fermeté, les premières de toutes après le +génie. + +[En marge: Débarquement des troupes anglaises, le 1er août, aux +bouches du Mondego.] + +[En marge: Jonction des troupes du général Spencer avec celles de sir +Arthur Wellesley.] + +[En marge: Caractère de l'armée anglaise.] + +Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette +mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs +fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou +six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à +terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui +suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du +général Spencer arrivait au même mouillage. Avant d'avoir reçu les +ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du +désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses +efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans +l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes +françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le +rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son +débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur +Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ +14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et +d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la +condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant +d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais +c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de +l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes +de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute +leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les +bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du +mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger +avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur +et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant +avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est +peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide, +presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux +seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à +marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte +qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot, +il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat +français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition +à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le +soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu +étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il +fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher, +à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se +heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes +positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se +conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre +qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des +soldats de l'Angleterre. + +[En marge: Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commencé le 8 août, en +suivant le littoral.] + +[En marge: Difficultés entre les Anglais et les Portugais.] + +Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de +manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens +de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée +portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant +toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq +ou six mille hommes, sous le général Freyre. Sir Arthur Wellesley +aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais +ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général +anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de +trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des +auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au +premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de +l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne +voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée +britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette +prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir +pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en +abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur +donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux +pour leur servir d'éclaireurs. + +[Note 11: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa +correspondance avec le cabinet britannique, récemment imprimée en +Angleterre, comme on sait, et présentant un ensemble de documents +aussi précieux qu'intéressants.] + +[En marge: En apprenant le débarquement des Anglais, Junot prend la +résolution de marcher droit à eux.] + +À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal +dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le +débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de +courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ, +retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance +secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même +que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des +Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre +un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la +défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise. +Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi +d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où, +n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible. + +Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait +déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de +faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient +mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à +conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille +hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze +mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot +rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général +Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les +observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles +pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec +la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les +rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer +hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison +que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer +long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients. + +[En marge: Mouvement du général Laborde vers Leiria pour observer et +harceler les Anglais en attendant l'arrivée de l'armée elle-même.] + +En conséquence le général Laborde, avec les troupes du général +Margaron, dut par Leiria se porter le premier à la rencontre des +Anglais, tandis que le général Loison, revenant de l'Alentejo à +marches forcées, le rejoindrait par Abrantès, et que Junot lui-même +irait compléter cette concentration de forces, en amenant avec lui +tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne. + +Le général Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut dès le 14 ou +le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de près, +la jonction du général Loison, qui faisait de son mieux pour arriver, +mais dont les troupes étaient exténuées de fatigue et accablées par la +chaleur. Le 16 août il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il +eut à les combattre d'une manière qui prouva quels avantages on aurait +pu se ménager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques. + +[En marge: Beau combat de Roliça.] + +Le général Laborde, vieil officier plein d'énergie et d'expérience, +côtoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir +vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entourée, et le 16 +au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Il se retirait +tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrît une position +favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans +toutefois engager un combat décisif, qu'il ne devait pas et ne voulait +pas risquer avant la concentration générale des troupes françaises. +Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Roliça, +au milieu d'une plaine sablonneuse, traversée par plusieurs ruisseaux, +fermée par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'élevait en +serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17 +au matin, l'armée anglaise suivait la division du général Laborde, +forte de moins de trois mille hommes, à travers cette plaine de +Roliça. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble, à la suite +des Français alertes, résolus, nullement intimidés par leur +infériorité numérique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois +mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le général Laborde ne +crut pas devoir s'attacher à défendre Roliça au milieu de la plaine, +car même en défendant ce point avec succès, il ne pouvait manquer d'y +être bientôt enveloppé, et réduit pour n'être pas pris à en sortir +avec précipitation et désordre. Il aima mieux se retirer spontanément +au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour +descendre à Zambugeiro. Il se plaça en effet au sommet des collines le +long desquelles la route s'élevait, et y attendit les Anglais avec +résolution. Ceux-ci continuèrent à s'avancer. La brigade du général +Nightingale marchait la première sur une seule ligne, appuyée par les +brigades Hill et Fane en colonnes serrées, tandis qu'à sa gauche la +brigade Crawfurd faisait un détour pour déborder les Français, et qu'à +sa droite le détachement portugais en faisait un aussi pour les +prévenir à Zambugeiro. + +Le général Laborde, laissant les Anglais s'engager péniblement dans +des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux +qui naissent dans les contrées méridionales, choisit pour les attaquer +le moment où ils étaient le plus empêchés par les obstacles du +terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis +charger vivement à la baïonnette par ses bataillons, et culbuter au +pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manoeuvre, et il +blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes à l'ennemi. Il +soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manoeuvrant avec un +art, une précision rares, et détruisant deux ou trois fois plus de +monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit +exposé à être débordé par les colonnes qui de droite et de gauche +marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs détachements essayèrent en vain +de l'arrêter: il leur passa sur le corps, et arriva à Zambugeiro, +ayant lui-même cinq ou six cents hommes hors de combat, mais +n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blessés, et laissant +dans le coeur de l'ennemi une redoutable impression de ce que +pouvaient les troupes françaises bien conduites, car que ne fallait-il +pas craindre de leur réunion générale, lorsque moins de trois mille +hommes avaient opposé une si vigoureuse résistance! + +Le général Laborde se porta à Torres-Vedras, où il devait se joindre +au général Loison venant d'Abrantès, au général Junot venant de +Lisbonne. + +[En marge: Débarquement à Vimeiro des deux nouvelles brigades +Anstruther et Ackland.] + +Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre expérience, dans ce +combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire à un ennemi +fort difficile à vaincre, et il était décidé à ne s'avancer qu'avec +une extrême circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux +convoi chargé de nouvelles troupes. C'étaient les brigades Anstruther +et Ackland, embarquées récemment, et suivies d'assez près par le corps +d'armée de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de +cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le général en chef +sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus +fort sans le rendre dépendant. Il résolut donc de s'approcher de la +mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et +Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de +Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au débarquement. Le 19 au +soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade +Ackland. En défalquant les morts et les blessés de Roliça, ce renfort +portait son armée à 18 mille hommes présents sous les armes. + +[En marge: Junot, réuni aux généraux Loison et Laborde, marche aux +Anglais.] + +Le général Junot, à la nouvelle de l'approche des Anglais, s'était +hâté de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et +s'était dirigé sur Torres-Vedras, où venait d'arriver le général +Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en eût +évacué beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections +principales, bien qu'il eût négligé les insurrections secondaires, le +général Junot ne pouvait réunir plus de 9 mille et quelques cents +hommes présents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la +proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise +qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande +supériorité de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui +allaient servir de champ de bataille. Néanmoins neuf mille Français, +conduits comme l'avaient été les trois mille du général Laborde, +pouvaient, en défendant bien les positions qui sont en avant de +Lisbonne, tenir tête à 18 mille Anglais, et les réduire à +l'impossibilité de conquérir la capitale du Portugal, pourvu toutefois +qu'on choisît son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait à +Roliça. + +Les Anglais avaient à franchir le promontoire qui forme la droite du +Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire +présente des défilés étroits, qu'il fallait traverser pour arriver à +Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois +qu'ils s'y seraient engagés, en leur laissant tous les inconvénients +de l'offensive. Junot, emporté par son ardeur excessive, ne voulut pas +les attendre dans ces passages où il aurait été possible de les +battre, et résolut d'aller les chercher dans leur position pour les y +forcer, et les jeter à la mer. Il arriva le 20 au soir devant les +hauteurs de Vimeiro. + +[En marge: Position de l'armée anglaise à Vimeiro.] + +Sir Arthur Wellesley eût été dans une situation critique à Vimeiro, +s'il avait été bien attaqué et avec des forces suffisantes, car il +occupait des hauteurs dont le revers était taillé à pic sur la mer. +Forcé dans ces positions, il pouvait être précipité dans les flots +avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il était donc entre une +victoire et un désastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une +nombreuse artillerie, des positions d'un accès très-difficile; il +savait par divers rapports qu'il aurait à combattre contre un ennemi +inférieur de moitié; il était doué enfin d'une fermeté de caractère +qui égalait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troublé. La +chaîne de positions qu'il occupait était coupée en deux par un ravin +qui servait de lit à la petite rivière de Maceira. Le village de +Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possédait des moyens +de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de +hauteurs à l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situé à +sa droite, deux sur le groupe situé à sa gauche. Son infanterie +établie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les +intervalles, présentait trois étages de soldats, se dominant et se +renforçant les uns les autres. + +[En marge: Bataille de Vimeiro.] + +Si cette position, forte comme elle était, eût été reconnue d'avance, +les Français auraient dû ou renoncer à l'enlever, ou en attaquer un +seul côté avec toutes leurs forces réunies. Les Anglais, une fois +débusqués en partie, auraient pu être entraînés complètement, et +précipités dans l'abîme auquel ils étaient adossés. Mais on arriva le +21 au matin à la pointe du jour, sans avoir pris les précautions +convenables, et sans cacher ses mouvements à l'ennemi. Le général +Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais était leur aile la moins +défendue, ordonna un mouvement de sa gauche à sa droite, pour être +plus en nombre de ce côté. Sir Arthur Wellesley découvrant ce +mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hâta de l'imiter, afin de +rétablir l'équilibre des forces, mais bien plus rapidement que son +adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc à décrire, et il lui +fallait moitié moins de temps pour porter ses troupes d'une aile à +l'autre. + +Les Français, tandis que leur droite manoeuvrait, s'engagèrent par +leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et +leur côté le plus fort. La brigade Thomière, de la division Laborde, +marcha résolument à l'ennemi. Le brave général Laborde conduisit cette +attaque avec une extrême vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas +choisi comme à Roliça, présentait des obstacles presque +insurmontables. Il fallait, outre la difficulté de gravir une position +escarpée, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante +par le nombre et le calibre, et puis voir sans en être découragé une +troisième ligne, formée par la brigade Hill, qui couronnait les +hauteurs en arrière. Les Français s'élancèrent avec bravoure, exposés +à tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue +et bien dirigée des Anglais; mais ils ne purent même arriver jusqu'à +leurs lignes. Les voyant ainsi arrêtés, le général Kellermann, qui +commandait la réserve composée de deux régiments de grenadiers qu'on +avait tirés de tous les corps, se porta avec l'un de ces régiments à +l'attaque du plateau de Vimeiro. Il était précédé par une batterie +d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des +Anglais l'eut bientôt démontée. Le colonel Foy fut gravement blessé. +Le général Kellermann ne s'élança pas moins avec ses grenadiers. Il +gravit le terrain, déboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli +par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses +braves soldats, renversés les uns sur les autres sans pouvoir avancer, +furent ramenés au pied du plateau. À cet aspect, quatre cents dragons, +qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la +situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le +général Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave +cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les +sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second +régiment de grenadiers marcha à son tour pour aborder l'ennemi, bien +que sans espérance d'emporter la position. Tandis que ces choses se +passaient à gauche, la brigade Solignac, de la division Loison, +rencontrait à droite les mêmes obstacles. Partout trois lignes +d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarpé et +impossible à gravir sous des feux plongeants, arrêtaient nos braves +soldats, follement lancés contre une position où l'ennemi combattait +avec tous ses avantages, et où nous n'avions aucun des nôtres. + +[En marge: Le général Junot, après la bataille de Vimeiro, se retire +sur Torres-Vedras.] + +Il était midi. Ce combat si malheureusement engagé, sans aucune chance +de vaincre les difficultés qui nous étaient opposées, nous avait déjà +coûté 1,800 hommes, c'est-à-dire le cinquième de notre effectif. S'y +obstiner davantage c'était s'exposer à perdre inutilement toute +l'armée. Le général Junot se résigna donc, sur l'avis de ses plus +braves officiers, à se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers +Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers +anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre. + +[En marge: Obligation où se trouve le général Junot de traiter avec +les Anglais.] + +Après cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais à la mer, il +n y avait plus d'espérance de se maintenir en Portugal. On n'avait +pas, en réunissant à Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de +dix mille hommes en état de combattre, et il fallait, avec ces dix +mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille +âmes, et arrêter une armée anglaise qui allait, en quelques jours, +être portée à vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait, +il est vrai, une ressource: c'était de faire, à travers le nord du +Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable à celle des dix +mille, au milieu de populations insurgées, en laissant plusieurs +milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les +routes de morts et de mourants. On eût perdu ainsi plus de la moitié +de l'armée. Ces deux résolutions étaient donc d'une exécution +impossible. Entrer en négociation avec les Anglais, nation civilisée, +qui tenait les engagements qu'elle prenait, était assurément un parti +que l'honneur ne condamnait pas, surtout après le combat de Roliça et +la bataille de Vimeiro. + +[En marge: Le général Kellermann envoyé au quartier général de sir +Arthur Wellesley.] + +[En marge: Circonstances qui disposent les généraux anglais à +traiter.] + +En conséquence on choisit le général Kellermann, qui joignait à de +grands talents militaires une extrême finesse d'esprit, et on l'envoya +au quartier général anglais avec mission de traiter du sort des +prisonniers et des blessés. En ce moment, un changement venait de +s'opérer dans l'armée britannique. Sir Hew Dalrymple était arrivé avec +son chef d'état-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir +Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrière, +n'était remplacé qu'après une victoire, due surtout aux fautes de +l'ennemi. Il n'était pas fâché que la campagne s'arrêtât à cette +victoire, et que la conquête du Portugal lui fût exclusivement +attribuée. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur côté, ne +connaissant pas l'état des choses, ignorant les difficultés qui +pouvaient leur rester à vaincre, étaient charmés à leur début de +trouver les Français prêts à leur livrer le Portugal, et de n'avoir +pas de nouvelles chances à courir. Cependant, s'ils avaient apprécié +la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux à l'arrivée du +corps d'armée de John Moore, ils ne se seraient pas montrés si +faciles. Engagés dans un long entretien avec le général Kellermann, +qu'ils traitèrent avec toute la distinction qu'il méritait, ils +laissèrent entrevoir leur disposition à négocier. Celui-ci saisit +l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une +suspension d'armes, sauf à traiter plus tard d'un arrangement +définitif relativement à l'évacuation du pays. + +[En marge: Conférences ouvertes à Cintra.] + +Le général Kellermann, revenu au quartier général français, fit part +au commandant en chef et à ses compagnons d'armes de la disposition +des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'évacuation du +Portugal, pourvu que les conditions fussent tout à fait honorables. Il +retourna au quartier général de l'ennemi, et la réunion pour les +conférences fut fixée à Cintra. Elles durèrent plusieurs jours, et ne +présentèrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacité +dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder +autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les +Français en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral +russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule +d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu +sauver la cause commune en secondant les Français, qui, en ne le +faisant pas, l'avait perdue, ne méritait guère que pour lui on rendît +les négociations plus difficiles. Néanmoins, Junot exigeait que +l'amiral russe fût libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa +flotte, et il menaçait de mettre tout à feu et à sang, de ne livrer +Lisbonne qu'à moitié ravagée, si on ne lui accordait ce qu'il +réclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, allié aussi disgracieux que +peu secourable, afficha le désir de négocier pour son propre compte, +ne voulant apparemment rien devoir à l'armée française, de laquelle il +sentait bien n'avoir rien mérité. Junot se hâta d'y consentir, et +alors, la principale difficulté se trouvant écartée, on tomba +promptement d'accord. + +[En marge: Convention de Cintra pour l'évacuation du Portugal.] + +La convention datée de Cintra fut signée le 30 août. Elle stipulait +que l'armée française se retirerait du Portugal avec tous les honneurs +de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait +ramenée sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus +voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait +servir immédiatement; que les blessés et les malades seraient traités +avec soin, et transférés à leur tour dès que leur état leur +permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de même pour les +garnisons d'Almeida et d'Elvas restées dans l'intérieur du pays. Il +fut convenu de plus que les Français n'emporteraient rien de ce qui +appartenait au Portugal, dont ils avaient administré les finances +avec autant d'ordre que de loyauté, et auquel ils laissaient 9 +millions dans les caisses, qu'ils avaient trouvées absolument vides à +leur arrivée. Il fut stipulé, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu +pour le passé, et que les Portugais qui avaient embrassé le parti des +Français seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés. + +[En marge: Embarquement de l'armée française et son retour en France.] + +Cet arrangement était aussi honorable qu'on pouvait le désirer pour +l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en +état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais +étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention +de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En +effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles +qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes +du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant +des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à +leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer +fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne. + +[En marge: Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne.] + +Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en +février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises +avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante, +et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des +Pyrénées. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il +n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât +quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient +sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la +récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et +trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et +inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le +prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à +croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa +supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée +allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même. + +[En marge: Insurrection des colonies espagnoles.] + +Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui +occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous +échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud, +depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit +des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et +embrassaient la cause de la dynastie prisonnière. + +[En marge: Désespoir de Joseph et son désir de retourner à Naples.] + +Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant +l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc +rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère +lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant +profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9 +août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute +pour lui le plus cruel des reproches.--J'ai tout le monde contre moi, +lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes +elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des +classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit +attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre; +moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait +supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles +troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est +insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en +égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut +pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu. +Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans +Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je +leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une +partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse +aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix +de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le +trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore +pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang; +la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai +alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le +bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.--Telle +est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à +Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste, +que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à +régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et +prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait +senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre +frère. + +FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME. + + + + +LIVRE TRENTE-DEUXIÈME. + +ERFURT. + + La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon + pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire. + -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux + événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son + retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée + de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. -- + Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de + l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. -- + Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la + cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de + prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. -- + Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes, + Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. -- + Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de + s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent + exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue + avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires + d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de + septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand + éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs + militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en + Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi + Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. -- + Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la + Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour + l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la + même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les + troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle + conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés + pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les + différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon. + -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie + l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier + allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de + l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa + mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27 + septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. -- + Affluence de souverains et de grands personnages civils et + militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique + donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de + faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire + turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la + Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur + l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de + Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. -- + Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore + par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. -- + Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes + brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de + l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon + s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux + empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées + verbalement. -- Napoléon désirant que la paix puisse sortir de + l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures + pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que + la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point + retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à + ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. -- + Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une + nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un + mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions + que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux + empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des + témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour + Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de + celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières + dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré + pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un + nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en + armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée + d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. -- + M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte + avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière + dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. -- + Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les + difficultés soulevées par le cabinet britannique. -- + L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les + Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère + de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les + manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon + n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. -- + Ses combinaisons pour la rendre décisive. + + +[En marge: Voyage de Napoléon dans les provinces du Midi.] + +Napoléon avait passé à Bayonne et dans les départements qui sont +situés au pied des Pyrénées les mois de juin et de juillet, pendant +lesquels s'étaient les accomplis les événements que nous venons de +rapporter. Il avait successivement visité Pau, Auch, Toulouse, +Montauban, Bordeaux, partout fêté, partout reçu avec transport par les +populations toujours éprises du prince qui passe et qui occupe un +moment leur oisiveté, mais cette fois plus avides que de coutume de +voir le prince extraordinaire qui excitait à si juste titre leur +curiosité et leur admiration. Les Basques avaient exécuté devant lui +leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait éclater +l'impétuosité ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou +presque rien, même dans ces provinces, des événements d'Espagne, car +Napoléon ne permettait aucune publication contraire à ses vues. On +avait bien appris, par les inévitables communications d'un versant à +l'autre des Pyrénées, que l'Aragon était en insurrection, et que +l'établissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficultés. +Mais on ne considérait pas comme sérieuses les résistances que la +malheureuse Espagne, affaiblie et désorganisée par vingt ans d'un +mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se +trompait donc avec lui, de même que lui, sur ce qui devait se passer +au delà des Pyrénées. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblème +du succès, de la puissance, du génie. C'est tout au plus si quelques +vieux royalistes entêtés, éclairés par la haine, prédisaient sans le +savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses +accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de +l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le +croyaient encore heureux, lorsque déjà il commençait à ne plus l'être, +et qu'un rayon de tristesse avait pénétré dans son téméraire et +intrépide coeur. + +[En marge: Les illusions de Napoléon presque toutes dissipées quand il +quitte Bayonne.] + +Napoléon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur +les affaires d'Espagne. Il connaissait l'étendue et la violence de +l'insurrection; il était informé de la retraite du maréchal Moncey, de +l'opiniâtre résistance de Saragosse, des difficultés que le général +Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la +brillante victoire du maréchal Bessières à Rio-Seco, l'entrée de +Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les +grands préparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait +donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait +jusqu'en Galice les insurgés du nord, que le général Dupont secouru +rejetterait jusqu'à Séville, peut-être jusqu'à Cadix, les insurgés du +midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les +vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos +divers corps d'armée, et terminer peu à peu la soumission de +l'Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco, +suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous +venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'était Baylen, au +lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et +héroïque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un +mois qu'on n'en savait rien, absolument rien. + +[En marge: Napoléon ne connaît qu'à Bordeaux les événements de +l'Andalousie.] + +[En marge: Impression qu'il en éprouve.] + +C'est à Bordeaux, où il passa les trois premiers jours d'août, que +Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen. +La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en éprouva pour les +armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne +sauraient se décrire. Le souvenir en est resté profondément gravé dans +la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois +recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait +été saisi à Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonçait à +venir dans la Manche; car à l'insuccès se joignait un déshonneur qui +était le premier, qui fut le seul infligé à ses glorieux drapeaux. +Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés! Les esprits pieux, dans tous +les siècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une +rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé cette +croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une +remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est +que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une +certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la +raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier +châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le +compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de +troupeaux. + +Napoléon aperçut d'un coup d'oeil toute la portée de l'événement de +Baylen; il vit ce qui allait en résulter de démoralisation dans +l'armée française, d'exaltation chez les insurgés, et considéra comme +certaine, avant d'en être informé, l'évacuation de presque toute la +Péninsule. Les dépêches qui se succédèrent d'heure en heure lui +apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un +prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi +d'Espagne, eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur +Castaños, avant que celui-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible +Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en +toute hâte sur l'Èbre, levait le siége de Saragosse à moitié conquise, +arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine +rassuré derrière l'Èbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées. + +[En marge: Conséquences européennes des événements d'Espagne.] + +Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres. +Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les +ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche, +toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne, +fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau, +excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux +de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec +l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une +secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel +état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée +des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le +Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc +passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le +déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la +grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche +tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu +des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter +pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre, +toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point +que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats +avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et +l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à +délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir +l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des +soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances +malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un +incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser +tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque +valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc +également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait +d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme +on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être +qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers +momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en +Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon. + +[En marge: Injuste irritation de Napoléon contre le général Dupont.] + +[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il +ne l'est véritablement.] + +[En marge: Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général +Dupont.] + +Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part +dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le +monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont, +apercevant avec son coup d'oeil supérieur les fautes militaires que +celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12], +mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait +de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un +lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son +armée, et qu'il le ferait fusiller.--Ils ont sali notre uniforme, +dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans +leur sang.--Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général +Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour +impériale. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte +aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les +mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses +fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue +des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa +volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général +Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré, +atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup +on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au +surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de +l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait +l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de +l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des +difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué +cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la +capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette +catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même +voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse +anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux +masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers +de nos armées en Espagne. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre +le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de +Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul, +il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck, +Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour +ternir toute une carrière!--Et se contredisant ainsi lui-même, il se +prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie, +découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa +destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants. + +[Note 12: Il existe aux Archives de la Secrétairerie d'État, ai-je +dit, la minute des questions adressées au général Dupont par ordre de +Napoléon, et on peut, avec ce document, se faire une idée exacte de +l'opinion que Napoléon avait conçue de la catastrophe de Baylen et de +la conduite du général Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui +suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa +influencer un moment par les bruits calomnieux, répandus sur le +général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire +beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps +après.] + +[En marge: Accueil que Napoléon reçoit à Bordeaux.] + +La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes +magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser +apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui, +sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens +du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques +paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre, +essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que _jamais il +n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait_; que le maréchal +Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de +quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de +ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être +soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la +France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne, +recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On +croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était +satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant +par les correspondances commerciales les faits si graves qui se +passaient au delà des Pyrénées. + +[En marge: Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la +parole donnée à la Vendée de la visiter.] + +[En marge: Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle, +Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur.] + +Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour +s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication +avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la +translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre. +Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se +défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses +sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous +donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne +pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Il se +décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort, +Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en +route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en +expédiant autant qu'il en recevait. + +Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par +une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses +chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île +d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même +ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la +plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance, +attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De +Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva +partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme +prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui +leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de +leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de +demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait +fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en +France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des +bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée +reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI +s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de +quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et +Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa +correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de +colère, d'ordres précipités. + +[En marge: Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.] + +Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du +15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la +puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les +conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique, +pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une +attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe +entière. + +[En marge: Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à +Paris.] + +[En marge: Colère et crainte de la cour de Vienne.] + +Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient +parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours +soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en +Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien +différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que, +toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au +bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la +bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était +embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui +rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague +l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle +avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais +probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne +signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est +certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué +à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des +denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais +lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale +d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis, +l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque +jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était +saisie de cette cour et de son entourage.--Voilà donc ce qui attend +toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les +salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger +évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout +souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV +et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus +réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était +écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la +main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi +facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.-- + +[En marge: Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.] + +Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter +les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général +Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté +l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que +l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de +Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les +fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec +ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers, +se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation +abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle +il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au +royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les +titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_. + +Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les +événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y +livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur +de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos, +les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient +sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes +les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant +que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien +s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche, +répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse +toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il +fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les +revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au +delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires +étaient conformes à ces dispositions morales. + +[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.] + +[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.] + +[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.] + +L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet, +exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de +l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour +les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter +extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures +nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même. +Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de +réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues +dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux. +Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100 +mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée +active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes +nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On +l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les +jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son +gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à +elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la +crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un +empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple, +s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus +avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse +d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le +nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et +même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes +de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires, +composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que +comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que +jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet +que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent +mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était +jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune +des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille +chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie. +Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en +Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui +prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et, +battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie, +pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des +rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps +d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête +aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder. + +L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les +classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de +Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français +une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec +eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général +Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et +en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées, +on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes, +foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance. +Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à +la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets +sentiments. + +Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du +continent, cependant c'était une détermination si grave que de +transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce +déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir +ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer, +et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la +guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la +répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses +forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir +pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les +Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer. +Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette +nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût +dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo, +Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source +de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui +qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante +malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants +triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la +faire expliquer de la façon la plus claire. + +[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur +d'Autriche.] + +Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps +de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour +avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée, +provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth, +et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication +douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein +avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy, +quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical, +ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille +des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de +manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de +Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur, +dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son +cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit +sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos +armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent +la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements +n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à +prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si +vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement +défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une +organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce +qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des +magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète +pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de +près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal. +Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon +effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en +appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour +maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent +mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas +votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les +enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en +attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va +baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout +cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions +sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé +entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que +nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux +souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de +Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont +le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de +Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous +demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et +tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la +connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich +ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune +attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait +ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt, +avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans +l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en +Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers +de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables; +que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres +rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la +démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer +quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les +contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied +de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M. +de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur +l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son +adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de +vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance. +Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui, +car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le +doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout +à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis +complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas +l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une +erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous, +monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de +votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements +survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez +émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à +s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation +extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous +serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin +de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la +guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont +venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin +d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je +crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je +ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des +relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs, +j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus +douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la +paix, nous aurons amené la guerre.-- + +[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de +Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé +aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le +contenu.] + +En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de +témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui +voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne +pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui +l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses +véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et +habile. + +[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche, +Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.] + +Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut +transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M. +de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions +précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général +Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre +les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait +rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus +sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance +immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus +infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle +voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher, +contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement, +le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph, +c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour +quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard. + +M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour +maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les +ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les +assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine +satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la +reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une +attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de +résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se +prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce +point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que, +pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses +discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il +ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher +de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de +l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle +n'était pas prête à combattre. + +[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec +l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire +en Espagne une campagne courte mais décisive.] + +Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une +nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il +voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire +une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses +vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin. +Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient +pas un autre but. + +[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux +princes de la Confédération du Rhin.] + +Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de +tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent, +faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos +inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre +avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient +portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne +concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il +voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes +ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur +la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il +les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à +éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces +conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant +au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées. + +[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les +circonstances.] + +Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était +pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût +la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la +guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en +Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà, +lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne, +Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes, +et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la +Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal +Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie +dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la +Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait +continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et +Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le +3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était +replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général +Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à +Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e +corps, était cantonné en Silésie. + +L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse, +était de la forcer à régler définitivement la question des +contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se +dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte +sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en +haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il +acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire. + +[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.] + +Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation +prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait +impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait +abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour +plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en +Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau +pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne +pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou +si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à +l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il +le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers +les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement +rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec +la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable +pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que +l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il, +_des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur +malheur_, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif +des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance. + +[En marge: Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince +Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse.] + +[En marge: Conditions de l'évacuation.] + +[En marge: Stipulations secrètes du traité d'évacuation.] + +Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du +roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la +réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par +son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier +l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon. +Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se +trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait +l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus +complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission +garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne +s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres, +parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la +Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner +contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il +sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on +ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante. +Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à +entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des +pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier, +sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il +garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il +accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140 +millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les +contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être +payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en +titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le +tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze +ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers +dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer +immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie +suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les +provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à +la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur +l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en +Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure +de la dominer. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret +dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu, +par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son +effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments +d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie +forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6 +mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille +hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de +toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement +quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire +français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de +guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année +1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore +reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille. +Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à +laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage +prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put +obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le +coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable +encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses +ennemis. + +Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse +pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient +divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales +relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer +la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il +valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des +troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements, +il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en +accordait. + +Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes +avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait +celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens +importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être +débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment +l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait +autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et +de terminer ses contestations avec la Prusse. + +[En marge: Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et +situation de la cour de Saint-Pétersbourg.] + +[En marge: Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la +possession de Constantinople.] + +[En marge: Voeu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une +nouvelle entrevue avec Napoléon.] + +L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre, +toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis +que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de +l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à coeur que les +plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était +la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef +des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus +qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement, +il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son +ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de +tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles, +si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la +cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de +vaincre Napoléon. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun +territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que +la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait; +et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier +des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il +s'était fait avec l'ambassadeur de France, _la langue de chat_.--Eh +bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles +de votre maître? Vous a-t-il parlé de _la langue de chat_? Est-il +disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je +comprends et admets les besoins du sien?--M. de Caulaincourt ne +répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant +toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain +retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des +affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt, +en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une +entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la +politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt. +Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les +affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires +d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises +jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient +divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues +même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour, +et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même +temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de +Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas +immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en +septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée +pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que +l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au +plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances +répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience, +et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il +désignait. + +[En marge: Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait +en Espagne.] + +Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre +n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne, +occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à +Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de +Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant +nécessairement la politique de Napoléon.--Votre Empereur, avait-il dit +à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de +lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets +entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses +agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les +derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également +nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.-- + +[En marge: Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des +revers de l'armée française en Espagne.] + +La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus +désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou +moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte +plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait +de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la +France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni +par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent +dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la +faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère +mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même +beaucoup.--Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur +Alexandre à M. de Caulaincourt, _bonne mine à mauvais jeu_, et +traverser sans fléchir ce moment difficile.--Ce prince, plein de tact, +avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos +échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu +se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait +ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à +Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et +exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière +sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria, +il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement +ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de +la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne +voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de +facile à expliquer.--Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a +envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes; +il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux +soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il +aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la +politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais +parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions +sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que +je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un +bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira +l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut +nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et +maîtriser l'Europe.--Alexandre avait du reste tenu parole, imposé +silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire +surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère +une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec +autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande. + +Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous +l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus +exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt, +lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses +dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait +enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale +des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il +avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les voeux +d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de +l'Europe, mais une partie au moins de ces voeux, qu'il fallait donc le +voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de +considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au +reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot; +ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement +et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste +ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement +avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce +qu'il avait au fond du coeur, de se l'attacher par quelque concession +importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un +grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le +témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre +non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous +les ennemis de l'Empire. + +[En marge: Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur +Alexandre.] + +[En marge: Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour +l'époque et le lieu de cette entrevue.] + +Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il +accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M. +de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une +entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de +la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait +lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta. +Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à +cause de sa soeur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont +on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui +restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait +encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération. +Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de +l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer +définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que +cette entrevue eût tout l'éclat désirable. + +[En marge: Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux +empereurs.] + +Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde +impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de +cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment +d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi +ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur +Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui +devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison +avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y +disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la +ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient +se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut +que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette +réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à +Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma, +pour y représenter _Cinna_, _Andromaque_, _Mahomet_, _Oedipe_. Il +donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des oeuvres immortelles +de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les +comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la +grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir +que de pénétrer la profondeur de Molière.--Il recommanda enfin de +déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa +civilisation autant que par ses armes. + +[En marge: Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon +s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire.] + +[En marge: Conseils de Napoléon à son frère.] + +[En marge: Cour militaire et politique du roi Joseph.] + +Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses +préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il +n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle +où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait +battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. La situation ne +s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée +française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la +Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment +arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà +aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment +par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était +plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour +accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de +l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait +que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans +savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de +raffermir, par l'énergie de son langage, le coeur ébranlé de +Joseph.--Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez +avoir l'attitude convenable à votre position. Que me font quelques +insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment +ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la +Prusse n'ont pu venir à bout? _Je trouverai en Espagne les colonnes +d'Hercule_; _je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance_.--Il lui +avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils +pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient +pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Joseph avait +voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le +maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage, +lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de +Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se +vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils +cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan, +Joseph avait demandé M. Roederer pour l'aider dans l'administration +politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas +encore accordé, se défiant non du coeur, non de l'esprit de M. +Roederer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier, +Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour, +moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à +relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de +raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il +jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se +trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné +de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une +partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son +expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de +commander. + +[En marge: Fixation du quartier général à Vittoria.] + +[En marge: Position de l'armée sur l'Èbre.] + +Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours +qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage, +montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait +quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire +des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout +rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni +même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général +à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié +espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale, +trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept +mille. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes +répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville +par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal +Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général +Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées +à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les +régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de +tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant +pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon +avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés, +les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à +former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à +l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait +tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de +montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille +hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du +général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de +100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne. + +[En marge: Instructions de Napoléon fort mal comprises par Joseph et +par les généraux qui servaient sous lui.] + +Napoléon s'épuisait à envoyer à l'état-major de Joseph des +instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal +exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les +régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné +ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les +détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de +concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du +maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec +les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve +nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des +forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte +nº 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre +d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur +Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18 +mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder +Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un +immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de +Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos, +grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait +ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille +hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se +présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y +avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou +quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre +dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence +qu'il espérait rendre prochaine. + +[En marge: Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout +des masses immenses d'insurgés.] + +Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les +instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et +autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres +mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines +de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général +Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la +Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Depuis la +capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur +Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur +l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient +compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se +croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et +assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à +Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur +par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté +d'être exactement informé en Espagne.--La vérité à la guerre, leur +répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps, +en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en +donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave +Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez +les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des +postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger, +et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en +vous endormant dans vos lignes.-- + +[En marge: Singulière aventure du général Lefebvre-Desnoette, qui +apprend à moins craindre les insurgés espagnols.] + +Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph +continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les +derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les +Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de +Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne +de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de +l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en +demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette, +remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse, +s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro +avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était +offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée +d'Aragon et de Valence. + +[En marge: Sept. 1808.] + +[En marge: Prétention de Joseph d'imiter les grandes manoeuvres de +Napoléon.] + +Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés, +avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de +l'ennemi qu'on avait à combattre. Joseph, enhardi par ce qu'il venait +de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors +d'imiter les grandes manoeuvres de son frère, et, établi à Miranda +comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à +l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent +pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une +telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon, +des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur +notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein +d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et +autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche. +Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de +nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée +de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre +soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de +quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre +huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard +de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule, +des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et +alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser +les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la +précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et +l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les +insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de +l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y +courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il +n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses +tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait +alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait +bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste +spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant +copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans +leurs défauts ou leurs vices! + +[En marge: Napoléon prescrit à ses lieutenants en Espagne de ne point +fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en +s'appliquant à réorganiser l'armée.] + +Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité +fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition +à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait +ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient +si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney, +pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à +réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à +bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son +arrivée. + +[En marge: Forces que Napoléon emprunte à l'Allemagne et à l'Italie +pour les envoyer en Espagne.] + +Il prit ensuite son parti sur les détachements qu'il devait emprunter +tant à l'Italie qu'à l'Allemagne, pour soumettre complétement +l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100 à 120 mille +hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et +jeter les Anglais à la mer. Il avait eu connaissance de la convention +de Cintra, et la trouvant honorable pour l'armée qui avait bien +combattu, et qui était restée libre, il avait écrit à Junot: Comme +général vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait +de contraire à l'honneur.--Il donna en même temps des ordres à +Rochefort pour recevoir et rééquiper les troupes de Portugal, qui, +acclimatées, aguerries et réarmées, pouvaient rendre encore de grands +services, et accroître d'une vingtaine de mille hommes les secours +destinés à la Péninsule. + +[En marge: Deux divisions tirées de l'Italie pour la Catalogne.] + +[En marge: Le général Saint-Cyr chargé de commander en Catalogne.] + +L'Italie avait recouvré depuis quelques mois les Italiens devenus de +bons soldats en servant dans le Nord. Napoléon ordonna au prince +Eugène de les acheminer au nombre de dix mille, sous le général Pino, +vers le Dauphiné et le Roussillon. Il forma avec deux beaux régiments +français, le 1er léger, le 42e de ligne, tirés du Piémont, où les +remplaçaient deux régiments de l'armée de Naples, le fond d'une +division, qui fut confiée au général Souham, et complétée par +plusieurs bataillons appartenant à des corps déjà mis à contribution +pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie +comprises, s'élevait à près de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17 +mille hommes qui se dirigèrent des Alpes vers les Pyrénées, et qui, +avec le corps du général Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de +Napolitains déjà partie pour Perpignan sous la conduite du général +Chabot, devaient porter à 36 mille combattants environ les troupes +destinées à la Catalogne. Cette province, séparée du reste de +l'Espagne, offrant un théâtre de guerre à part, Napoléon y donna le +commandement en chef des troupes à un général incomparable pour la +guerre méthodique, et opérant toujours bien quand il était seul, le +général Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix. + +[En marge: Le 1er et le 6e corps envoyés d'Allemagne en Espagne.] + +[En marge: Le 5e corps placé dans une position intermédiaire pour en +disposer plus tard.] + +[En marge: Napoléon envoie en Espagne toutes ses divisions de +dragons.] + +C'étaient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les +détachements les plus considérables. Napoléon résolut d'en tirer le +1er corps déjà transporté à Berlin, sous le commandement du maréchal +Victor, et le 6e ayant appartenu au maréchal Ney, et actuellement +campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Il se réserva d'en tirer +plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux maréchaux +Lannes et Masséna, et qui était, comme le 6e, campé en Silésie, sous +le maréchal Mortier. Napoléon, pour le moment, le dirigea sur +Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et +voulut le laisser là en disponibilité, sauf à le diriger sur +l'Autriche, si celle-ci se décidait pour la guerre immédiate, ou à +l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonçait à ses +armements. Les 1er et 6e corps, renforcés par les recrues fournies par +les dépôts, ne présentaient pas moins d'une cinquantaine de mille +hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie légère attachées +à chaque division. Ils étaient tous, sauf un petit contingent de +conscrits, de vieux soldats éprouvés, renfermés dans des cadres sans +pareils. Napoléon songea à emprunter aussi à l'Allemagne une portion +de la réserve générale de cavalerie, et fit choix de l'arme des +dragons, qui lui semblait excellente à employer en Espagne, parce +qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour être +opposée à l'infanterie espagnole, elle était moins lourde cependant +que la grosse cavalerie. Il résolut au contraire de laisser dans les +plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre +les troupes sans tenue du Midi, nécessaires contre les bandes +aguerries des contrées septentrionales. Il prescrivit le départ pour +l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf à expédier encore les +deux qui restaient, quand il aurait éclairci le mystère de la +politique autrichienne. + +Il voulait faire concourir les rois, ses alliés ou ses frères, à cette +guerre qui tenait à son système de royautés confédérées, et il demanda +3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes +de la Confédération du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il +s'était engagé depuis long-temps à prendre à son service. Enfin il +achemina en troupes du génie et d'artillerie environ 3,500 hommes, +avec un immense matériel. + +[En marge: Formation de la division Sébastiani avec plusieurs +régiments tirés des bords de l'Elbe.] + +[En marge: Nouveaux détachements de la garde impériale envoyés en +Espagne.] + +Ce n'était pas là tout ce qui marchait vers les Pyrénées. Déjà, comme +nous l'avons dit, Napoléon avait dirigé sur l'Espagne huit vieux +régiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur +l'Èbre. Quatre autres tirés des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e, +32e, 58e, 75e de ligne, étaient sur les routes de France, et devaient, +avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit +mille hommes, que Napoléon donna au général Sébastiani, revenu de +Constantinople. À ces douze vieux régiments tirés successivement de +l'Allemagne et de la France, il en avait ajouté deux autres à la +nouvelle des désastres de ses armées en Espagne: c'étaient les 36e et +55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destinés à +renforcer la réserve de Joseph. La garde enfin devait fournir encore +quatre mille hommes, outre trois mille qui étaient au quartier général +de Joseph. Ces troupes réunies, sans le 5e corps dont la disposition +demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant à peine et +qu'il fallait réorganiser, formaient un total de 110 à 115 mille +hommes, dignes de la grande armée dont ils sortaient. Napoléon allait +prendre des moyens pour les accroître encore à l'aide d'un habile +recrutement tiré des dépôts, et remplacé aux dépôts par la +conscription. + +[En marge: Moyens employés par Napoléon pour remplacer aux armées +d'Italie et d'Allemagne les troupes qu'il en a retirées.] + +Il s'agissait de savoir comment on remplacerait à l'armée d'Italie, et +surtout à la grande armée, les troupes qu'on leur empruntait, sans +trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Après les régiments successivement +appelés de Pologne et d'Allemagne, après le départ des 1er et 6e corps +et des divisions de dragons, après le licenciement des auxiliaires, la +grande armée se trouvait singulièrement réduite. Il restait dans la +Poméranie suédoise et la Prusse le 4e corps du maréchal Soult, +présentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie légère, +8 à 9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du +génie, total 50 mille environ. Le maréchal Bernadotte, prince de +Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes anséatiques et le +littoral de la mer du Nord, avec deux divisions françaises de 12 mille +hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant passé +au corps du maréchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais, +total 33 mille hommes. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, le plus +beau, le plus fortement organisé de toute l'armée française, occupait +le duché de Posen, de la Vistule à l'Oder. Il comptait 38 mille hommes +d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers. +Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10 +mille grenadiers et chasseurs d'élite. Il avait 3 mille hommes +d'artillerie et du génie, ce qui faisait un total de 60 mille +Français. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc général +pour toute la grande armée, réuni à Magdebourg et dans les principales +places de la Prusse, comptait 7 à 8 mille serviteurs de toute espèce. +C'était un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Français, 50 +mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait à cette +masse le 3e corps, établi en Silésie, et qui s'élevait à 24 mille +hommes environ, la grande armée pouvait être évaluée à 200 mille +soldats de première qualité, bien suffisants avec l'armée d'Italie +pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportât-il +qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'était plus assez +pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si +l'Autriche seule manifestait sa haine et son désir de secouer le joug +de notre domination, l'Allemagne entière commençait à éprouver contre +nous une aversion profonde, et mal dissimulée, aussi bien dans les +pays soumis à la Confédération du Rhin que dans tous les autres. + +[En marge: Napoléon, par un envoi de conscrits, remonte la grande +armée sous le rapport du nombre.] + +Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et +d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant +les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait +les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas +en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de +vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent, +et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de +conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en +exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du +Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps, +destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à +six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur +la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut +amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de +quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre +sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et +5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur +Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter +Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les +Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui +était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse, +rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance. + +[En marge: Mise à exécution définitive du décret qui fixe tous les +régiments à cinq bataillons.] + +Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret +rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie +à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre +bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en +laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne, +il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps, +un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans +l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et +de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre +en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de +la France. + +[En marge: Nouveau recours à la conscription.] + +Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait +à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809, +cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ +60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810, +commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions +dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer +immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées, +de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour +1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille +affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de +l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de +réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116 +mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la +cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages. + +On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la +garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait +à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon +résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes +gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers. +Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans +la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa +discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement +ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix +sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et +de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats +qui n'avaient pas une autre manière de s'élever. + +Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille +sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle +de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des +classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés +la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans +cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre +sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de +leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur +des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande +armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y +comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée +d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille +en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les +quatrièmes bataillons. + +En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir +sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager +de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de +recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur +Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le +maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e +corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur +Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le +6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes, +parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester +en Allemagne, ou se rendre en Espagne. + +Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à +quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que +ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la +division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager +cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies +de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en +France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies. +C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans +tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers +le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre, +tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient +d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables. + +[En marge: Fêtes ordonnées pour l'armée.] + +S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne +tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir +pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes +pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il +voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux, +les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont +il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus +d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser +aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des +chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des +banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos +armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la +politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen +pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de +dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la +Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin +d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se +souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et +de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus +joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins, +tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une +destruction presque certaine, et pour eux fort prévue. + +[En marge: Grands envois de matériel de guerre vers l'Espagne.] + +À tous ces envois d'hommes, Napoléon ajouta d'immenses envois de +matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin, +car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait +accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue +presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir, +et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et +vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout +était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout +des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la +réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs, +fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il +voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de +souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus +souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire +de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le +soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a +l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il +prescrivit l'achat d'un grand nombre de boeufs et de mulets pour +l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de +fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient +sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient +être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt +devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre +à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et +rétablir son frère sur le trône de Philippe V. + +[En marge: Dépenses des armements prescrits par Napoléon.] + +[En marge: L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État.] + +Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout +aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu +d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des +trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol, +pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et +dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux +conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats +du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile +économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un +chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de +120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette +proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce +que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était +entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes +qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse +croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels, +les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il +était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des +redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens +nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de +provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les +dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait +pourvoir. + +[En marge: Complément de ressources trouvé dans le trésor de l'armée.] + +Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources +considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ +90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des +contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de +l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la +caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ +160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140 +dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions +n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140 +millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y +avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà +versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de +service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire +cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient +donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de +millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par +quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne +elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées, +puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change +et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans +un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor +rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service +regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après +le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en +entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources +pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon +n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi +sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres +allaient s'affaiblir en se divisant. + +[En marge: Achats de rentes ordonnés par Napoléon pour soutenir le +cours des effets publics.] + +Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon +avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort +controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M. +Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la +connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les +victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait, +toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il +pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante, +soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de +coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait +ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée +française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait +capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait +aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui +importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était +généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne, +au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de +possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière, +secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de +la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre, +on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses +ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui +semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique +souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la +longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds +publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les +folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et +fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état +des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la +véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la +finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds +publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit +s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour +cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au +moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable +invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À +cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après +l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts +effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et +c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si +respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au +mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice +produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à +tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions +raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui +était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à +celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave. + +[En marge: Lutte victorieuse de Napoléon contre les spéculateurs à la +baisse.] + +Mais il n'était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce +d'ennemis, et il résolut de lutter contre eux.--Je veux, dit-il à M. +Mollien, faire une campagne contre les _baissiers_;--car ce triste +jargon de l'agiotage était aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il +suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu'il devienne +vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les +révolutions pour s'exercer, Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien, +dont l'esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients, +ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les +fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l'armée, qu'il +croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la +victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des +achats considérables pour le compte du trésor de l'armée, +indépendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et +peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à +l'armée qu'aux créanciers de l'État eux-mêmes. Pour l'armée, il se +procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et +pour les créanciers de l'État, il maintenait la valeur de leur gage à +un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux +habitudes de l'époque, pas beaucoup à reprendre à cette manière +d'opérer, car alors on n'avait pas encore appris à penser que les +achats de l'État doivent être constants et quotidiens comme une +fonction régulière, et non accidentels comme une spéculation. + +[En marge: Napoléon fait exécuter aussi des achats de rentes par la +Banque de France.] + +[En marge: Résultat de la lutte financière de Napoléon contre les +spéculateurs à la baisse.] + +Napoléon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'armée, ordonna à la +caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu'à +30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas là. Il y +avait à la Banque, depuis l'émission de ses nouvelles actions, des +capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne +se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu +lui constituer. Au taux de la rente, c'était un placement d'environ 7 +pour 100, présentant par conséquent plus d'avantages que l'escompte +lui-même. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une +forte somme; ce qu'elle fit avec docilité, et ce qui du reste était +conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux de l'État, aucun +placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui +qu'on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolûment, +opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse +furent vaincus, plusieurs même ruinés, et les fonds publics +remontèrent à 80, taux auquel Napoléon attachait l'honneur de son +gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante, que +ses victoires devaient bientôt rendre à l'empire; au-dessous était un +signe de déclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il décida qu'à chaque +mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses +achats. Aussi, malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse, +espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur +l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par +la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition +les ressources réunies du trésor et de la victoire. Il fut joyeux de +ce succès comme d'une bataille gagnée sur les Russes ou sur les +Autrichiens.--Voilà les _baissiers_ vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils +ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conservé aux +créanciers de l'État le capital auquel ils ont le droit de prétendre, +car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de +plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de +l'armée.--Puis il fit donner quelques recettes particulières à +plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un +singulier symptôme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte +que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon, quand +l'opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que +n'écoutait-il cette leçon, si peu élevée qu'en fût l'origine; car la +vérité est bonne et salutaire d'où qu'elle vienne! + +[En marge: Effet des déclarations de Napoléon sur la diplomatie +européenne.] + +[En marge: Réponses de l'Autriche.] + +Ces soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout +le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet +intervalle, les manifestations de la diplomatie impériale avaient +atteint leur but. L'Autriche, intimidée depuis le retour de Napoléon à +Paris, avait notablement fléchi. Les déclarations qu'il avait faites, +confirmées par l'appel des contingents allemands, la mettant en face +de la guerre, lui avaient inspiré des réflexions sérieuses. Il +convenait d'ailleurs à cette puissance d'ajourner ses résolutions, car +à se décider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle +attendît que cent mille Français eussent passé de l'Allemagne dans la +Péninsule, et qu'elle eût en outre apporté un nouveau degré de +perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des +explications qui pussent calmer l'irritation de Napoléon, et éloigner +le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue +réorganisation de l'armée autrichienne, commencée, disait-elle, par +l'archiduc Charles, et continuée par lui avec persévérance depuis plus +de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni +étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé +dans l'Adriatique à l'égard du pavillon autrichien, elle l'expliqua +non par une connivence secrète, mais par un reste de ménagement de +l'Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin, relativement à la +reconnaissance du roi Joseph, elle éluda les ouvertures de la +diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de +n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur François sur ce +grave sujet. + +[En marge: Réponse de la Prusse.] + +Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses +de l'Autriche. Mais il vit clairement à son langage qu'elle n'agirait +pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne +prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs à +Erfurt qu'il allait s'en assurer définitivement. La Prusse avait +ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les +articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état +militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus +longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore à solder. +Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de +l'empereur Alexandre à Erfurt; car tout le monde espérait ou craignait +quelque chose de cette fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe +entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la +niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses désirs. D'autres +y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur +d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités; car, en dehors des +souverains de France et de Russie, on n'avait appelé ou accueilli dans +leur désir d'y être admis, que les princes dont on attendait des +hommages et un accroissement d'éclat. + +[En marge: Préparatifs de l'empereur Alexandre pour se rendre à +Erfurt.] + +[En marge: Personnages que l'empereur Alexandre amène à Erfurt.] + +[En marge: Alexandre veut être autorisé, en passant à Koenigsberg, à +donner quelques consolations au roi et à la reine de Prusse.] + +Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs, +ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir +lieu le 27 septembre à Erfurt, à quelques lieues de Weimar. +L'empereur Alexandre, après l'avoir tant souhaitée, ne pouvait la +refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient +d'ailleurs, et la lui commandaient même, car les choses commençaient à +se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitté la Baltique, +et les événements se précipitaient en Orient. Il avait donc accepté +avec joie l'occasion offerte de revoir Napoléon, et d'obtenir enfin de +lui la réalisation de tout ou partie de ses voeux les plus chers. M. +de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre +l'accomplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que son +maître cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Outre M. +de Romanzoff, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le +grand-duc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier +de son palais, M. de Tolstoy, frère de l'ambassadeur de Russie à +Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait +voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de +France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contracté l'habitude de +voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gêne, vînt à Erfurt. +Il n'avait demandé avant de se mettre en route qu'une chose, c'était +qu'on lui fournît le moyen, en passant à Koenigsberg, de dire encore +quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément +malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en les +satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur +territoire, les désolait quant aux exigences pécuniaires. Or, +Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment, +de vouloir toujours dire à ceux qu'il voyait ce qui leur était +agréable à entendre. Il en éprouvait particulièrement le besoin +vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune était pour +lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire +en passant à Koenigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement, +auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d'instructions sur ce sujet, +n'accéda qu'avec beaucoup de timidité et de ménagement; et, cela +obtenu, il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en +restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse. + +[En marge: Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt.] + +À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance, +fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne, +faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et +déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait +amèrement l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait +ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans +doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait +encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de +l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage +qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était +contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression +formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment +l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils, +auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à +M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et +qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui +était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin +elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur +lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que +comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches +et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi +étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et +la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à +Bayonne. + +[En marge: Départ de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage à +travers la Pologne et l'Allemagne.] + +Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de +Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était +fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la +poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait +été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des +soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre +n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il +voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les +plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Koenigsberg, parut +s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque +réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur +royaume, et repartit immédiatement pour Weimar. + +Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus +brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous +les armes dans leur plus belle tenue, criant: _Vive Alexandre! Vive +Napoléon!_ Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur +aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa +grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu +duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du +Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé +de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique +fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins +très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient +sur lui du haut des trônes. + +[En marge: Arrivée de l'empereur Alexandre à Weimar.] + +Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette +cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt. + +[En marge: Personnages dont Napoléon s'entoure pour aller à Erfurt.] + +[En marge: Affluence de princes à Erfurt.] + +[En marge: Spectacle que présente un moment cette petite ville +ecclésiastique.] + +[En marge: Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre.] + +[En marge: Première rencontre des deux empereurs sur la route de +Weimar à Erfurt.] + +Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de +tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M. +de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en +avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la +direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de +quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont +celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal, +Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans +diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était +pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du +voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes +couronnés. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à +Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince +ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales +studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le +lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats, +d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait +comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands +seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié +d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants +et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à +10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et +militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de +l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe, +il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un +immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre, +qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar est à quatre ou +cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En +apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à +son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un +près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre, +s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême +plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils +avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient +réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa +suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à +côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se +demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de +même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par +leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de +les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était +pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées +qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux, +ravageaient leurs belles campagnes. + +[En marge: Emploi de la première journée à Erfurt.] + +Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les +personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et +princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné. +C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque +c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir, +s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le +grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince +Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des +personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et +on assista à une représentation de _Cinna_, donnée par les acteurs +tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La +clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les +rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon +voulait que commençassent les représentations de la tragédie +française. + +[En marge: Résolutions de Napoléon en venant à Erfurt sur les objets +dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.] + +[En marge: Renonciation à toute idée de partage relativement à +l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube.] + +Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le +soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en +liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de +Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels +qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté +d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de +partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était +prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec +la Russie à ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait +rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M. +de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des +deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois +trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête +dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en +payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant +sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait +avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la +satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle. +Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon. + +Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer +une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan +de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre +et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que, +malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans +trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la +difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout +de suite et définitivement une portion de territoire à leur +convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube. +C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la +moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse +surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à +s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands +embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers +événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines +proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les +avantages que la France obtenait de son côté. + +En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime, +pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre +l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste; +car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se +décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec +l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller +avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à +l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive +s'ensuivait immédiatement. + +Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces +danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la +conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il +ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de +dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre +à ses vues. + +[En marge: Premières conversations sérieuses de Napoléon avec +Alexandre.] + +[En marge: Dire d'Alexandre.] + +Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage, +les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui +les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant +la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Il affirma de +nouveau que toute jalousie était éteinte dans son coeur, mais que la +France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il +désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins +pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les +grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de +Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un +mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife +romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort +par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus +incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois, +ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le +système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les +catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait +qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention +des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en +Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les +prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napoléon, il s'était +mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne +lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré, +puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations +les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations +ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la +guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour +de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi. + +[En marge: Dire de Napoléon.] + +Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute +l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles. +Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les +accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur +l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur +les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux +empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment +de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes, +d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de +prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout +de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui +avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff, +Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés, +et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se +montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de +Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne +laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite, +il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer +sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y +accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle +aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc. +L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses +fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour +combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier. +Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une +oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la +Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile +à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute +pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement +national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces +vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît +face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de +l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul +doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais +était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs? +Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux +empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il +pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus +certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de +quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas +difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans +sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus +brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle +obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la +Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le +règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en +agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus +rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français +dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul +changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer +aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui +lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles +lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer, +n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son +système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait +indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu +de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces +avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas +impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort +militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il +pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations, +aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par +la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie +la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France +le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne +au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et +bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si +la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires +pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec +l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait +pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs +mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre, +Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de +remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient! + +La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux +souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une +fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce +qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises, +était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un +peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable. +Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la +fortune! + +[En marge: Les réalités substituées aux chimères pour gagner +l'empereur Alexandre.] + +Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon +et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès +qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de +nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette +immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à +des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était +tout ce qui restait à faire. Mais à la place de ces projets +gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité, +telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus +une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi +satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens, +il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car, +dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages +d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la +Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des +sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où +l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel, +qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé +magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé +d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne +appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela +importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie. + +Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y +trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus, +il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune +souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus +positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour +lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces +vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir. +Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était +capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était +la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la +vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits +sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre +extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son +maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de +délai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint à +son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en +effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer +à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon +devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la +promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don +eût son véritable prix. + +[En marge: À la passion chimérique de partager l'empire turc, se +trouve substituée chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de +posséder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.] + +Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff +se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie +et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse +vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à +Saint-Pétersbourg[14]. + +[Note 14: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des +lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à +Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de +Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre +russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette +impatience dans toute sa vérité.] + +[En marge: Octob. 1808.] + +Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces +de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques +plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation +prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence +forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil. +Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la +Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât +non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier +par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand +on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre +l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des +Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était +nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où +l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à +l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de +cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en +lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à +lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du +continent. + +Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite +était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une +nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il désirait seulement +observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on +arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale +qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le +principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la +Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait +plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux +ministres des deux souverains. + +[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux +souverains, après leur accord sur le fond des choses.] + +Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff +éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à +rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon +avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint +mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques +mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés +les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une +extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux +souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une +satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de +l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table, +au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son +illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment +d'admiration dont tout le monde était frappé. + +[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages à +Erfurt.] + +Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus +extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France +et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse, +au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg, +le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la +Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de +Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de +Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres +qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs +ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à +son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre +que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La +soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu +qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la +faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que +l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux +empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en +évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les +rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes, +les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent +qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté +_Cinna_, on représenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_, +_Oedipe_. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa +l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du +nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer, +donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable +flatterie. À ce vers d'Oedipe: _L'amitié d'un grand homme est un +bienfait des dieux_, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les +spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet +à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et +d'adhésion unanime. + +[En marge: Arrivée de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son +attitude à Erfurt.] + +Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que +tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété +profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche. +Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux +grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour +observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de +l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que +l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que +si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir, +que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son +adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui +pouvaient y être prises. + +[Illustration: Conférences d'Erfurt.--Napoléon recevant Mr de Vincent, +Ministre d'Autriche.] + +[En marge: Profond secret gardé à l'égard M. de Vincent.] + +Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir à l'égard de +l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue +fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre +personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de +Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt +de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière, +M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de +laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait +fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque +jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec +l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de +rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans +une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif +des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc +absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que +son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on +lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la +conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à +une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir +l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout +ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être +chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et +qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les +aller chercher en Angleterre. + +[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours +plus embarrassante par un calcul de Napoléon et d'Alexandre.] + +La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse, +et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même +humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice +qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de +ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus +dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M. +de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait +l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait +besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur +de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait +chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur +Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire +ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de +communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le +verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la +grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland, +venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler +aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à +deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot +échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M. +de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures +de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux +empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile +qu'imprudente. + +[En marge: Pleinement rassuré à l'égard de la Russie, Napoléon +emprunte à la grande armée de nouveaux détachements pour l'Espagne.] + +L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession +formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de +cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire, +Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses, +relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire +partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée, +la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns +des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore +été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de +la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de +manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin +d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que +sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le +Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà +acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en +Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la +cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la +sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir +d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse +irrésistible de forces. + +[En marge: La rédaction de la nouvelle convention confiée à MM. de +Champagny et de Romanzoff.] + +Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis: +il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas +chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui +s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux +souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale +par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs +ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la +convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils +partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où +des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de +Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à +l'oeuvre importante qui leur était confiée[15]. + +[Note 15: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à +l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par +jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à +Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon +était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est +d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails +de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins +d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.] + +[En marge: Projet de convention combiné de manière à faire sortir la +paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.] + +Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue +d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident, +qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès, +les contraignît à la paix. Il concédait à la Russie, pour prix de ce +qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande, +la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix +ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces +avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter +dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier +serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était +convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France, +était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche +devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée +entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se +rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de +signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci +par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre +des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des +deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public +anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par +l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie +de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de +marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de +vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le +total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler +les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand +désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre +l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter +deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en +Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais +c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à +son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube +étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout +espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs +l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition +à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas +dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout +s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux +Espagnols et aux Anglais. + +Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite +au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la +guerre et pour la paix_, et offrant de négocier un rapprochement +général basé sur l'_uti possidetis_. Cette base de négociation était +commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes, +Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la +Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces +dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer +que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on +appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la +France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait +la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au +résultat. + +Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne +pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté +dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était +un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon, +en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et +la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses +communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on +lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait +l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant +surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de +l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la +disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques +semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une +fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile +d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre; +et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de +laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait +de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux +idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas +personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause +additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai +de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe. + +[Note 16: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce +sujet: + +«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase +ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate +de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer +en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une +puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses +intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi +bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de +l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés, +plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce +interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix +était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations +auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus +d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus +clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité +fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont +éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter +scrupuleusement l'article proposé.»] + +[En marge: Difficulté de rédaction qui arrête les deux ministres.] + +L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux +ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny +s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à +tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution +demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint +intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis +Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait +quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui +rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état +d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff, +on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder +les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de +gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était +cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour +vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de +Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de +sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour +faire cesser un _statu quo_ désolant. + +M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de +quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à +Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas +où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait +bientôt si la base de l'_uti possidetis_ était acceptée ou ne l'était +pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu +pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles +acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas +acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les +pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement, +de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces +raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des +délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc +que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à +Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la +suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de +patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus +d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont +duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester +dans l'état d'armistice avec les Turcs!-- + +[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction +de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques.] + +M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux +ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent +quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur +âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il +était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du +désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et +son maître par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il +attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il +serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le +retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer +son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui +l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée +indispensable. + +[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur: + + «Erfurt, le 6 octobre 1808. + +»Sire, + +»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien +persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche +pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec +l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux +de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance +qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu +l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps +convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa +jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette +acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et +son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de +celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et +à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être +beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt, +lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple +prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne +suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais +été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je +regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre +Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord. + + «_Signé_ CHAMPAGNY.» + + + «Erfurt, le 8 octobre 1808. + +»SIRE, + +»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené +aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les +provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui +plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont +Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition +qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en +ces mots: + +«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la +Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux +puissances à l'Angleterre.» + +»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui +paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.--Quand, comment +connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier +résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second, +celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne +sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à +tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans +le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient +revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec +l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut +pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la +nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette +importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel +n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a +plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le +sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance, +défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est +d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui +importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le +consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article +suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore +pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint +d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans +ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait +fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit, +dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est +encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.» + +»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment. +Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une +attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment +actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je +désespère de la vaincre. + +»Je suis avec respect, etc. + + »_Signé_ CHAMPAGNY.»] + +[En marge: Voyage de Napoléon et d'Alexandre à Weimar.] + +[En marge: Fête qu'on leur donne.] + +Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes, +s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et +du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre +Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de +Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous +ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au +centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse +immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et +obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête. +Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la +nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une +multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de +chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux +empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante +société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa +cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement +avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du +christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont +il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que +Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il +n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis +il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra +toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan +de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de +Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au +burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme +vous _n'aime pas les genres tranchés_!--Mot profond, que bien peu de +critiques de nos jours sont capables de comprendre. + +Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il +laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait +sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme +ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à +l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la +Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et +qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat. + +[En marge: Fête sur le champ de bataille d'Iéna.] + +Le lendemain, une nouvelle fête lui fut offerte même de la bataille +d'Iéna, entre Erfurt et Iéna. Il y avait un tel désir de plaire à +Napoléon, que peut-être oubliait-on sa propre dignité en s'appliquant +à rappeler soi-même une des plus terribles batailles gagnées par la +France sur l'Allemagne. Un pavillon était dressé sur ce mont du +Landgrafenberg, où Napoléon avait bivouaqué dans la nuit du 13 au 14 +octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque à l'anniversaire +de la mémorable bataille d'Iéna. Un plan de cette bataille était placé +dans le pavillon qui devait recevoir Napoléon. Un repas du matin y +était servi, et, après mille souvenirs consacrés à cette journée par +la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins +de convenance de Napoléon envers ses hôtes allemands, on se rendit à +droite, dans cette plaine d'Apoldau, située entre le champ de bataille +d'Iéna et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du +maréchal Bernadotte. Une seconde chasse y était préparée, et occupa +quelques heures de la matinée. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant +de quitter ces hauteurs d'où l'on domine la ville d'Iéna, Napoléon +voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pût venir s'inscrire à +côté des souvenirs terribles qu'il avait déjà laissés en ces lieux. Le +feu avait été mis à cette malheureuse cité par les obus. Napoléon +donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui à +cette époque avaient souffert de sa présence. + +[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir une rédaction qui ne rende +pas toute paix impossible à Londres.] + +Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau +des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient +attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur +Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister +opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les +communications à faire à Constantinople, et que dès le début des +négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la +disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait +l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à +chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la +certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans +son accomplissement, qui rendît possible le commencement des +négociations à Londres. + +[En marge: Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un +nouvel allégement sur ses contributions.] + +Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur +l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour +gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant +il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire +reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité, +mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme +pour la guerre. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne +refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées +à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre +l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de +sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables +en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette +convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit +qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son +vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans +l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié +Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire +obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le coeur était +oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût +coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à +ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il +avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux +alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur +140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux +ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa +main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette +concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et +pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus +sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé +autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le +sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses +ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions +sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du +payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne +dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en +lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par +Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée. + +[En marge: Ouvertures relativement à un projet de mariage de Napoléon +avec une soeur d'Alexandre.] + +[En marge: Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une +certaine limite.] + +[En marge: Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir.] + +Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et +chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques +difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se +faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il +s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance +politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage +enfin qui aurait uni à Napoléon une soeur de l'empereur Alexandre. +Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour +épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait +toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à +la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un +choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas +plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le +souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique, +souverain qui était presque de son âge, et qui avait des soeurs à +marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une +pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement +maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix. +Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils +en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre +n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans +sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était +trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de +réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union, +que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts +étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à +l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à +l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le +Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux, +ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être +intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi, +puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un +à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par +les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense +avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur +l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!--Romanzoff +est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir. +Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!--Romanzoff est un Russe du +temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point. +Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les +provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je +saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon +empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous +jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous +cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous +pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en +eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir +le reste de nos projets.--À ces professions de désintéressement, +Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le +repos. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon +semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes. +Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque +distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes +confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses +affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il +était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant +si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y +avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il +ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à +Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la +grande-duchesse Catherine, soeur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait +observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel +pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa soeur à +Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée. +Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait +offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner. + +[En marge: Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les +ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement.] + +Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée, +était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré +l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec +l'empereur Alexandre. C'était pour une telle occurrence, et pour +celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car, +s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet, +et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une +partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce +qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité +convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne +pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile. + +[Note 18: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait +d'une manière générale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait +les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que +le point principal, c'était le don de la Moldavie et de la Valachie, +et surtout que le point contesté était le délai de quelques semaines +qu'on voulait imposer à la Russie avant de faire des démarches +ouvertes relativement aux provinces cédées.] + +[En marge: M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques +insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux +empires.] + +[En marge: Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand.] + +L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une +ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui +appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille +impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les +autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu +par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez +les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce +sujet, s'y prit d'une manière singulière.--Vous savez, lui dit-il, que +Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette +raison voué une haine implacable?--M. de Talleyrand se récria fort +contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait +pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré +son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire +un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une +des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable +en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était +pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était +venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un +fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir +immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance +conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de +son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins +celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se +lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il +fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour +Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son +esprit et sa bonté.--Ce n'est pas seulement le plus grand homme, +disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On +le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la +guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de +situation.--Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de +Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.--S'il m'aime, répliqua +celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la +preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de +ses soeurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous +les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il +ainsi d'éviter ce sujet?--Il était facile de voir que Napoléon voulait +que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât +l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire +dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit +pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les +fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. Ce prince, qui +avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux +gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre, +s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand +n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient +comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après +s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de +tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de +la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût +l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait +tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de +famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt +de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un +héritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle +grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui +régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime +allié?--Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques +les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du +désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à +lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas +lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites +de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de +l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et +seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de +celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse +sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination +absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par +déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas +jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de +ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé +Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser +la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une +condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans +doute il parviendrait à bien disposer sa soeur, la grande-duchesse +Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et +que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait +toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour +lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du +reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une +pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.--M. de +Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa +que c'était aux deux souverains à finir l'oeuvre commencée, et insinua +à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il +parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable +difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il +n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans +l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir +avec Napoléon au premier entretien. + +[En marge: Explication entre les deux souverains sur le sujet que M. +de Talleyrand avait abordé par ordre de Napoléon.] + +À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on +était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait. +Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur +le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima +combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient +déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une +personne de sa famille, et d'y venir embrasser une soeur, en venant y +traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce +qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il +aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère, +qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de +s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre +qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et +qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent +écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les +plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus +que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de +contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent +enchantés l'un de l'autre[19]. + +[Note 19: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de +la bouche même de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les +pièces officielles, j'ai pu constater à quel point il était vrai.] + +[En marge: Convention secrète d'Erfurt signée le 12 octobre.] + +On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières +difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs +ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de +conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante, +qui dut rester profondément secrète. + +Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une +manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix, +soit la guerre. + +Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée +sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et +concertée. + +Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une +proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et +aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile +au cabinet britannique; + +La base des négociations devait être l'_uti possidetis_; + +La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie +la Finlande, la Valachie et la Moldavie; + +La Russie ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la +France, indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne +d'Espagne sur la tête du roi Joseph; + +Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait +commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir, +par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; _mais les +plénipotentiaires_ (et c'était la transaction convenue sur le point +principal), _les plénipotentiaires et agents des deux puissances +s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre +l'amitié existant entre la France et la Porte_; + +De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie +rencontrait l'Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce +qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était +exposée à une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie +fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et +feraient une guerre commune; + +Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence +d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace +d'une année. + +Telle fut la rédaction à laquelle s'arrêtèrent MM. de Champagny et de +Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les +précautions à observer pour ne pas troubler l'union existant entre la +France et la Porte, était une manière d'affranchir la Russie de tout +délai, et de faire pourtant qu'on n'agît pas trop brusquement à +Constantinople, au point de rendre impossibles dès leur début les +négociations qu'on allait entreprendre à Londres. + +[En marge: Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les +signatures sur la convention d'Erfurt.] + +À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre +français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la +possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même. +Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité +secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites +à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en +exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute +hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut +ivre de joie les porter à son maître. + +[En marge: Fin de l'entrevue et témoignages qui la terminent.] + +[En marge: M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre +avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre.] + +L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient +d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir +enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune +empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible, +assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps +prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette +étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes +puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait +substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de +l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient +parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait +devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait +désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le +14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à +multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de +l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à +Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer +par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de +brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à +Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les +négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible +les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même +à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre +délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon +rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi +d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à +l'appui, de façon à prévenir toute longueur. + +M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres +de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa +révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des +porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné +son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout +l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique, +conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour +de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les +diamants. + +[En marge: Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à +l'empereur d'Autriche.] + +Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le +représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs +pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait +pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout +genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de +l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était +concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait +entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il +n'y avait. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui +renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour +toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle +paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur +de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée: + + «Erfurt, le 14 octobre 1808. + +»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre +qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a +remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté; +mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se +renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur +pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient +l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été +le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de +la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle +l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont +soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à +garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre +les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas +remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle +doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La +dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu +craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la +Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent +mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes +projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout +armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion +en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur +de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que +nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me +livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre +Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie, +troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples. +Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers +qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et +simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du +bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et +sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre +ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance, +elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la +simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on +parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre +Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son +sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils. + +»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y +voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et +de Votre Majesté.» + +À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la +demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le +plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et +de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras, +duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la +guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout. + +[En marge: Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre.] + +Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs, +étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon +montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes +parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à +côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent +ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre +abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques +instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils +s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de +leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur +espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte +d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de +l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment. +Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais +aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du +vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal. +Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi +la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval. +Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour +Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs +projets du moment, aucun ne devait se réaliser! + +Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et +autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques +heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite +ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte, +d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible +obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre +où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines. + +[En marge: Retour de Napoléon à Paris, le 18 octobre.] + +Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à +Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur +Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue, +pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule +une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les +affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins +pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de +la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous; +et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il +était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des +paroles de paix. + +[En marge: Départ des courriers russes et français pour Londres.] + +À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de +négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces +navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les +deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de +l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message +dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre +des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en +termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il +était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur +de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers +avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils +venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble, +et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se +dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser +sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et +frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une +nouvelle expédition de Boulogne. + +Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à +l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour +l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec +l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait +plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource +de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées +dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il +regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner +néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer +l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de +la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double +motif qui dicta ses dernières dispositions. + +[En marge: Conversion de la grande armée en armée du Rhin.] + +En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces +qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de +_Grande Armée_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Armée du +Rhin_, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus +capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps +du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se +rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps, +l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal +Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les +divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France, +avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais +très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter +sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de +marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre +en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en +Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions, +Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire +détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot, +avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère, +et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa +cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans +les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il +allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille +cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats +d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les +meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de +la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le +prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France +pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes +environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation +qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait +le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces +forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes. + +Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant +quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille +hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste +d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin +d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait +qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie, +qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée, +depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général +Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée +d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes. + +Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la +direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard. +D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du +mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp +de Boulogne. + +[En marge: Distribution de l'armée d'Espagne en huit corps.] + +Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition +de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait +de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme +d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté +de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal +Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de +Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du +maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division +Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal +Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée, +sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du +Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de +l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment +arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson, +et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée +d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns +des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et +belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait +jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général +Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant +Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en +Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec +les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées, +pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le +maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie, +composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther +prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes. +C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe +aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait +le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était +obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne +avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie. + +De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis +d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les +Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la +garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard +que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par +les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche. + +[En marge: Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre.] + +Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de +faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche, +n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manoeuvres de +l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter +toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner +cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on +avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en +abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et +en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille +hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié +d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il +était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus +instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de +ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le +général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous +les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin +même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers +Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre +sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il +disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le +premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre +chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus +qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le +corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la +mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de +les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille +et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de +Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation +entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à +Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse +existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu +de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle +tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus +à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui +traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de +confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque +désastre humiliant. + +[En marge: Ordres à la marine pour l'expédition de plusieurs +croisières.] + +Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de +renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait +pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses +gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples +croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer +des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre +et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course +chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières, +l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et +plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude, +partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient, +toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y +débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales, +et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de +Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se +diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles +Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de +tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la +Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de +s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir, +sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des +Deux-Siciles entièrement reconstitué. + +[En marge: Négociation entamée avec l'Angleterre.] + +[En marge: Manière de recevoir les deux courriers impériaux à +Londres.] + +Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme +nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM. +de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de +Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à +pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous +les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun +bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit, +qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa, +sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux +Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis +on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un +ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres. +On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant +néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas +un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un +simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff, +annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux +empereurs. + +[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la +paix.] + +[En marge: Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de +Cintra, et peu de disposition à ménager la France.] + +Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard +des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des +communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient +point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation +anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les +propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son +gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à +continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre +penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses +causes. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent, +avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était +bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre +générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un +ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan, +elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était +fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car +elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de +tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit. +Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une +extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle +n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par +Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de +l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui +ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation +exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en +insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là +subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de +pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles, +brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en +résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à +se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à +celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert +ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus, +l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un +allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des +avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui +s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et +il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de +nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur +généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant +dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher +la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au +moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec +le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes +d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait +recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle +lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au +jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une +paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser +définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes +du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur +accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de +Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne +faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de +n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que +celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot, +après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général +Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient +indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des +conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont, +et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés, +plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la +Tamise une armée française prisonnière. + +L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la +démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger +les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était +compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât +ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme +autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique +blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal +choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh, +imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé +bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné +suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause, +tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la +Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord +Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever +la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808 +après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la +conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement +peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser +péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des +paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre, +il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que +porta à Paris un courrier anglais. + +[En marge: Réponse du ministère britannique au message des deux +empereurs.] + +[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les +insurgés espagnols soient compris dans la négociation.] + +Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle eût souvent reçu des +propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas +croire sérieuses, ne refuserait jamais de prêter l'oreille à des +propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent +honorables pour elle. Et cette fois, renonçant à argumenter sur la +base des négociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu +de prise à la critique, puisque c'était celle que le gouvernement +britannique avait posée à toutes les époques antérieures, le message +faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre à exiger +que tous ses alliés fussent compris dans la négociation, les insurgés +espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne liât +l'Angleterre à eux. Mais à défaut d'un semblable lien, un intérêt +commun, un sentiment de générosité, de nombreuses relations déjà +établies, ne permettaient pas de les abandonner. À cette condition M. +Canning se disait prêt à nommer des plénipotentiaires, et à les +envoyer où l'on voudrait. + +Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des +insurgés espagnols aux conférences qui seraient ouvertes pour traiter +de la paix, toute négociation deviendrait impossible; car, entre les +rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction +imaginable. C'était tout ou rien, Madrid ou Valençay, pour l'un comme +pour l'autre. + +[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement à +la condition proposée.] + +[En marge: Recours à Napoléon pour la réponse à faire.] + +Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reçurent cette réponse, +qui était accompagnée d'excuses à M. de Romanzoff de ce qu'on ne +répondait pas directement aux souverains eux-mêmes, mais à leurs +ministres, vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par +l'Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de +s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition +essentielle, celle de l'admission des insurgés, leur semblait bien +hardi, même en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut +décidé qu'on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers +M. Canning comme il avait procédé lui-même, et on lui adressa un +simple accusé de réception, en remettant à plus tard la réponse à son +message. + +[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement à la +possession des provinces danubiennes, calmée par le désir de réussir +dans les négociations entreprises avec l'Angleterre.] + +[En marge: Son désir est de faire durer les négociations, et il +s'exprime dans ce sens en écrivant à Napoléon.] + +M. de Romanzoff, d'abord si pressé de conduire à leur terme les +négociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tôt les +provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris, +publiquement engagé dans une tentative de paix avec l'Angleterre, +mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention +d'Erfurt ayant bien stipulé d'ailleurs que, dans tous les cas, la +Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assurées à la Russie. Il +fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message +anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à +la négociation, y compris les insurgés espagnols, n'offrait cependant +dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fût impossible de +s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent à l'Empereur, pour +le supplier de faire une réponse qui permît de continuer les +pourparlers, et d'arriver à une réunion de plénipotentiaires. + +[En marge: Nov. 1808.] + +[En marge: Napoléon, tout entier aux soins de la guerre, laisse à MM. +de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la +négociation.] + +Napoléon était en ce moment sur l'Èbre, tout entier à la guerre, à +l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les +nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux +pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le +message de M. Canning ne lui laissait guère d'illusion, et il ne +comptait que sur un grand désastre infligé à l'armée britannique, pour +fléchir l'obstination du cabinet de Londres. Dès lors il était plus +disposé à abandonner à d'autres la conduite de cette affaire, et il +permit aux trois diplomates qui étaient à Paris de répondre comme ils +l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formellement exclus +de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que de MM. de +Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autorisés à remanier à +leur gré, et qu'ils eurent soin en effet de modérer notablement. + +Ce nouveau message, porté à Londres par les mêmes courriers, relevait +quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans +difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les +insurgés espagnols, qui n'étaient que des révoltés, ne pouvant pas +représenter Ferdinand VII, puisque celui-ci était à Valençay, d'où il +les désavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne. + +[En marge: Brusque résolution du cabinet britannique et réponse +négative qui met un terme à toute négociation.] + +À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique, +craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en +Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns, +de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre +brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse. +Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne +voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels +jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait +rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il +fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la +France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux +cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus +légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des +motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques +adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager +les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la +France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les +communications devaient donc être considérées comme définitivement +rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les +circonstances. + +Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain +renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette +négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de +Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il +ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer. +M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché +d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais +acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à +l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que +l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il +croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas +garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de +Napoléon en Espagne. + +[En marge: Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que +Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.] + +[En marge: Espoir que cette campagne sera décisive.] + +Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait +guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle +protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle +donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les +interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition +commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on +lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle +s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne, +ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux +empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses +résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration +décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était +évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la +Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de +ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre, +habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du +canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des +victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait +de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des +Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant +spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur +dérobait les périls trop réels de la situation. + +FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME. + + + + +LIVRE TRENTE-TROISIÈME. + +SOMO-SIERRA. + + Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses + ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. -- + Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des + succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des + juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez. + -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. -- + Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du + centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal + Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. -- + Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé + à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le + projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher + ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et + Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. -- + Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos. + -- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les maréchaux + Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à + outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son + armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes, + sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce + corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de + Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et + de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection + espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il + désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers + le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition + de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour + épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise + d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut + pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses + mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition, + des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux + Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur + la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais. + -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du + siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en + Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. -- + Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich. + -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. -- + Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever + le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des + événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal + Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de + l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général + Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird, + se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de + Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les + envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand + et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et + Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama. + -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général + Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. -- + Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le + décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult + le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général + Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et + dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. -- + Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la + Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et + embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. -- + Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et + son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de + l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement + du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le + centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille + d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de + l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de + ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le + consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble + disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de + résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des + difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le + maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. -- + Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des + Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. -- + Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en + Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté. + + +[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne.] + +[En marge: État dans lequel il trouve toutes choses.] + +Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes +entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois +militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages, +s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents +services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser +les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux +heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir +où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution +de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni +surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu, +le plus obéi des administrateurs. + +[En marge: Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause +de cette inexécution.] + +Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées, +choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes +bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à +Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur +50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse +proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure +des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de +souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit +ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et +la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que +l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé, +l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai +contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le +bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus +riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon +avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre +ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui +n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois +étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de +l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous +à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes +venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria, +qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés +de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de +laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de +l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles +troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées +précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de +Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre, +commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les +Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour +Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin +de résultats extraordinaires. + +[Note 20: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté +tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en +Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur +le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois +au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et +le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.] + +Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon +ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de +ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être +violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait, +en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les +préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi +peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer +pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux +mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795, +c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources +militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque +ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de +l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et +les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres, +par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités +de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60 +ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes +les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au +lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses +directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les +lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se +troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au +moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le +maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de +combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement +se relâchait, et devenait faible et incertain[21]. + +[Note 21: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan, +chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et +Napoléon n'y étaient pas. + +«_Le maréchal Jourdan au général Belliard._ + + »Vittoria, le 30 octobre 1808. + +»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le +général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous +a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés +prendre nos positions. + +»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e +régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a +mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le +colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de +dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval. +Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la +maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien +je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les +choses doivent rester dans l'état où elles sont! + +»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée +de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive +de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait +peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a +son goût et sa manière de voir. + +»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais +je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par +l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais +très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend +encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où +il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général +me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts +par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite. +Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître? + +»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je +sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt +que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis +sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque +utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»] + +[En marge: Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à +l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.] + +[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès +de Joseph.] + +Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par +écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris +et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les +inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il +avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que +les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à +Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait +les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de +grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur +l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les +quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en +remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya +aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule +d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la +frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à +Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il +voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et +entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se +loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de +vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère. +Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais +calcul. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait +secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour +à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des +Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que +général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les +exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il +consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la +cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur. +Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage. + +[Note 22: Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejean, +remarquables par ses vues sur la régie et les marchés. + +_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._ + + «Bayonne, 4 novembre 1808. + +»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez +comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits, +que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu +de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée +qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne +sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des +convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en +règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût +été sûr de leur arrivée. + +»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un +rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout +est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en +campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est +autant de jeté dans l'eau.» + + +_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._ + + «Tolosa, le 5 novembre 1808. + +»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque +pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens +d'ordonner que la réserve de boeufs soit contremandée; elle est +inutile, ce sera une économie de 2 millions. + +»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne +manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes +ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on +ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un +ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous +savez que les marchés ne produisent que des friponneries. + +»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un +directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du +préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe +qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a +pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours +meilleur. + +»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on +fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la +tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs +sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois +officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de +surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a +pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la +disposition dudit commissaire. + +»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon +adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à +bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et +deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts. +Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je +veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde. + +»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour, +on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir +des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces +principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais. +Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas +confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»] + +[En marge: Arrivée de Napoléon à Vittoria.] + +À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère, +qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son +état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols +qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer +sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées. + +Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette +circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa +vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant +les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à +Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de +troupes. + +[En marge: Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de +septembre et d'octobre.] + +[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de +Baylen.] + +Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen +et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de +la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés +par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils +croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même. +Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à +réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent +mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France. +Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs +aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de +Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que +d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et +désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le +demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se +chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance +étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout +temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée +juste des folles exagérations que débitaient les insurgés. + +[En marge: Difficulté de constituer un gouvernement.] + +[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.] + +[En marge: Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux +victorieux.] + +Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile, +c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la +famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de +Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes +insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité +extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les +uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration +royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que +haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance +qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps +était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à +l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était +servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun +compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du +moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition +patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et +crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis +Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la +Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à +l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur +traître à son maître. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné +dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit +universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux +espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il +proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune +un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un +gouvernement central. + +[En marge: Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les +Valenciens, de Castaños avec les Andalous.] + +[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à +l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement +central sous ses auspices.] + +[En marge: Rivalités entre les juntes.] + +[En marge: Prétentions des juntes du nord de l'Espagne.] + +[En marge: Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de +Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font +prévaloir ce voeu.] + +Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à +Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec +les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal +Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du +général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il +était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais +les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil +de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir, +sous la direction suprême de ce corps. Pour unique réponse, toutes +(une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus +violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître +une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement +administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite +de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle +ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre +elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles +constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de +vues que de prétentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines. +Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune +s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence +jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans +le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait +devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de +sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle +voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à +elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part +celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies, +tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au +nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et +non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de +Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives, +et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé +au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination +du conseil de Castille. + +[En marge: Établissement de la junte centrale à Aranjuez.] + +Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoyés, et elles +convinrent de députer à un lieu indiqué, Ciudad-Real, Aranjuez ou +Madrid, deux représentants par junte, afin de composer une junte +centrale de gouvernement. Cet accord fut accepté, et les deux +représentants nommés, après beaucoup d'agitations, se rendirent, les +uns à Madrid, les autres à Aranjuez. Ceux de Séville, toujours plus +jaloux, parce qu'ils étaient les plus ambitieux, ne voulurent pas +dépasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres à eux. Il +plaisait d'ailleurs à l'orgueil de ces suppléants de la royauté +absente de s'établir dans son ancienne résidence, et d'en usurper +jusqu'aux dehors. + +[En marge: Le conseil de Castille élève quelques objections mal +accueillies contre la formation d'une junte centrale.] + +[En marge: La junte centrale acceptée par les généraux et la nation.] + +Constituée à Aranjuez sous la présidence de M. de Florida-Blanca, +l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, éclairé, habile, +mais malheureusement vieux et étranger au temps présent, la junte +centrale se déclara investie de toute l'autorité royale, s'attribua le +titre de majesté, décerna celui d'altesse à son président, +d'excellence à ses membres, avec 120 mille réaux de traitement pour +chacun d'eux. S'élevant dans le commencement à vingt-quatre membres, +elle fut portée bientôt à trente-cinq, et pour premier acte elle +enjoignit au conseil de Castille ainsi qu'à toutes les autorités +espagnoles de reconnaître son pouvoir suprême. Le conseil de Castille, +qui ne trouvait pas de son goût la création d'une pareille autorité, +songea d'abord à résister. Il objecta par une déclaration formelle +que, d'après les lois du royaume, la junte, à titre de conseil de +régence, était trop nombreuse, et à titre d'assemblée nationale ne +pouvait en rien remplacer les cortès. En conséquence, il demanda la +convocation des cortès elles-mêmes. Nous avons déjà eu l'occasion de +faire remarquer que dans ce soulèvement de l'Espagne pour la royauté, +il y avait explosion de tous les sentiments démocratiques, et qu'au +nom de Ferdinand VII on ne faisait en réalité que se livrer aux +passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles +espagnoles que le mot de cortès. Mais du conseil de Castille tout +était mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un piége +pour annuler la junte et se substituer à elle, et, sans renoncer aux +cortès, on ne répondit à sa déclaration que par une rumeur universelle +de haine et de mépris. L'appui des généraux était alors la seule force +efficace. Or, tous appartenaient à cette junte centrale, composée des +juntes provinciales, auprès desquelles ils s'étaient élevés, avec +lesquelles ils s'étaient entendus, et ils adhérèrent à la junte, sauf +un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours +insociable, détestant les autorités insurrectionnelles et tumultueuses +qui venaient de se former, et préférant de beaucoup le conseil de +Castille, qu'il avait jadis présidé. Il songea même un moment à +s'entendre avec Castaños, et à s'attribuer à eux deux le gouvernement +militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de +Castille. Les événements prouvèrent bientôt qu'une pareille +combinaison aurait mieux valu; mais Castaños n'était pas assez +entreprenant pour accepter les offres de son collègue, et d'ailleurs, +élevé par la junte de Séville, il était du parti des juntes. Don +Gregorio de la Cuesta fut donc obligé de se soumettre, et le conseil +de Castille, dénué de tout appui, se trouva réduit à suivre cet +exemple. + +La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir dès les +premiers jours de septembre, se mit à gouverner, à sa manière, la +malheureuse Espagne. + +[En marge: Composition des armées de l'insurrection.] + +[En marge: Quels furent ceux qui s'enrôlèrent sous l'influence de +l'enthousiasme du moment.] + +[En marge: Armées de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.] + +[En marge: Division de l'Estrémadure.] + +[En marge: Armées de la Galice, des Asturies, de Léon, de la +Vieille-Castille.] + +Son premier, son unique soin aurait dû être de s'occuper de la levée +des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un +pays où il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, où une +révolution subite venait de détruire le peu qu'il y en avait, le +gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie +essentielle, c'est-à-dire sur l'organisation des forces, et pouvait +tout au plus quelque chose sur leur direction générale. L'enthousiasme +était assurément très-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le +puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible +ressource effective, combien il est inférieur en résultats à une loi +régulière, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gré mal gré +à servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et dû donner en de telles +circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, très-courageux par +nature, en donna à peine cent mille, mal équipés, encore plus mal +disciplinés, incapables de tenir tête, même dans la proportion de +quatre contre un, à nos troupes les plus médiocres. Après beaucoup de +bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrôla fut la jeunesse des +universités, quelques paysans poussés par les moines, et un très-petit +nombre seulement des exaltés des villes. Dans certaines provinces, ces +enrôlés allèrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans +d'autres, ils formèrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunté +aux anciennes armées espagnoles, des bataillons spéciaux servant à +côté de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fière de ses succès, eut +son armée forte de quatre divisions, sous les ordres des généraux +Castaños, la Peña, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major +de Reding. Valence et Murcie expédièrent sous Llamas une partie des +volontaires qui avaient résisté au maréchal Moncey. L'Estrémadure, qui +n'avait pas encore figuré dans les rangs de l'insurrection armée, +forma sous le général Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une +division dans laquelle entrèrent, avec des volontaires, beaucoup de +déserteurs des troupes espagnoles de Portugal. À cette division se +joignirent les enrôlés de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La +Catalogne continua à lever des bandes de miquelets qui serraient de +près le général Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, répondant à la voix +de Palafox, et encouragé par la résistance de Saragosse, organisa une +armée assez régulière, composée de troupes de ligne et de paysans +aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les +provinces du nord, la Galice, Léon, la Vieille-Castille, les Asturies, +profitant d'un noyau considérable de troupes de ligne, les unes +revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallièrent +sous les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta, dédommagées de leur +défaite de Rio-Seco par les succès de l'insurrection dans le reste de +la Péninsule. Elles reçurent aussi un renfort inattendu, c'était celui +des troupes du marquis de La Romana, échappé avec son corps des rives +de la Baltique, par une sorte de miracle qui mérite d'être rapporté. + +[En marge: Évasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du +Danemark dans les Asturies.] + +On se souvient que les troupes espagnoles envoyées à Napoléon pour +concourir à la garde des rivages de la Baltique, avaient été répandues +dans les provinces danoises, où elles devaient tenir tête aux Anglais +et aux Suédois. Ces troupes, sommées de prêter serment à Joseph, +commencèrent à murmurer. Celles qui étaient dans l'île de Seeland, +autour de Copenhague, s'insurgèrent, cherchèrent à tuer le général +Fririon qui les commandait, ne purent atteindre que son aide de camp +qu'elles égorgèrent, et déclarèrent ne point vouloir d'une royauté +usurpatrice. Le roi de Danemark les fit désarmer. Mais la plus grande +partie du corps espagnol était dans l'île de Fionie et dans le +Jutland. Les troupes qui se trouvaient dans ces deux localités, +travaillées depuis long-temps par des agents espagnols venus sur des +bâtiments anglais, avaient résolu d'échapper au dominateur du +continent, et pour cela de se porter à l'improviste sur un point du +rivage, où les flottes anglaises s'empresseraient de les recueillir. +Le marquis de La Romana, esprit ardent et singulier, tout plein de la +lecture des auteurs anciens, instruit mais peu sensé, plus bouillant +qu'énergique, était à la tête de ce noble complot. À un signal donné, +tous les détachements espagnols coururent au port de Nyborg, où l'on +s'embarque pour passer le grand Belt, y trouvèrent une centaine de +petits bâtiments dont ils s'emparèrent, et se rendirent dans l'île de +Langeland. Là, sous la protection des flottes anglaises, ils n'avaient +rien à craindre. Les autres détachements épars dans le Jutland +coururent, de leur côté, à Frédéricia, passèrent le petit Belt dans +des barques enlevées par eux, traversèrent l'île de Fionie pour se +rendre à Nyborg, et de Nyborg gagnèrent l'île de Langeland, +rendez-vous commun de ces fugitifs. La cavalerie, abandonnant ses +chevaux dans les campagnes, suivit l'infanterie à pied, et arriva avec +elle au rendez-vous général. Les Anglais avertis, ayant rassemblé le +nombre de bâtiments nécessaires pour une courte traversée, eurent +bientôt transporté les fugitifs sur la côte de Suède pour les mettre +hors d'atteinte, et, tous les moyens ayant enfin été réunis, les +ramenèrent de Suède en Espagne dans les premiers jours d'octobre, +après trois mois d'aventures merveilleuses. Sur les 14 mille Espagnols +placés au bord de la Baltique, 9 à 10 mille étaient revenus en +Espagne, 4 à 5 mille étaient restés en Danemark, désarmés et +prisonniers. + +[En marge: Conseil de généraux placé auprès de la junte centrale +d'Aranjuez.] + +[En marge: Plan de campagne adopté par ce conseil.] + +Dans un moment où les Espagnols prenaient le moindre succès pour un +triomphe, le moindre signe de courage ou d'intelligence pour des +preuves certaines d'héroïsme et de génie, le marquis de La Romana +devait leur apparaître comme un héros accompli, un grand homme digne +de Plutarque. Mais s'ils étaient si prompts en fait d'admiration, ils +ne l'étaient pas moins en fait de jalousie, et Castaños, par exemple, +qui, bien que souvent irrésolu, était cependant le plus intelligent et +le plus sage d'entre leurs généraux, et aurait dû par ce motif être +chargé de la direction générale de la guerre, n'obtint point ce +commandement. Chaque junte avait son héros, qu'elle ne voulait pas +soumettre au héros de la junte voisine; on se borna donc à former un +conseil de guerre, placé à côté de la junte d'Aranjuez, et composé des +principaux généraux, ou de leurs représentants. Tout ce qui fut +proposé de plans ridicules dans ce conseil ne saurait se dire. Mais le +plan qu'on préféra, comme une imitation de Baylen, fut celui qui +consistait à envelopper l'armée française retirée sur l'Èbre, et +concentrée autour de Vittoria, en débordant ses deux ailes par Bilbao +d'un côté, par Pampelune de l'autre. (Voir la carte nº 43.) Il est +vrai que, par suite de cette configuration ordinairement bizarre des +vallées, qui dans les grandes montagnes s'entrelacent les unes dans +les autres, l'armée française tenant la route de Bayonne à Vittoria, +laquelle passe par Tolosa et Mondragon, avait sur sa droite la vallée +dont Bilbao occupe le centre, et qu'on appelle la Biscaye; sur sa +gauche, la vallée dont la place forte de Pampelune occupe l'entrée, et +qu'on appelle la Navarre. De Bilbao par Durango on peut tomber à +Mondragon, sur les derrières de Vittoria, et couper la grande route +qui formait la principale communication de l'armée française. De +Pampelune on peut aussi tomber sur Tolosa, et couper la route de +France, ou même déboucher sur Bayonne par Saint-Jean-Pied-de-Port. +Moyennant qu'on rencontrât des troupes françaises assez lâches pour +reculer devant des bandes indisciplinées, conduites par des généraux +incapables, il est certain qu'on avait l'espérance fondée d'envelopper +l'armée française, de prendre Joseph, sa cour, les cinquante à +soixante mille hommes qui lui restaient sur l'Èbre, et de conduire +prisonnier à Madrid le frère de Napoléon! La vengeance eût été +éclatante assurément, et fort légitime, puisque Ferdinand VII était à +Valençay. Mais le hasard ne se répète pas, et Baylen était un hasard +qui ne devait pas se reproduire, car les armées espagnoles toutes +réunies ne seraient pas venues à bout des soldats et des généraux +retirés sur l'Èbre, encore moins des soldats que Napoléon amenait avec +lui. Pour forcer les passages de Bilbao à Mondragon, de Pampelune à +Tolosa, il fallait passer, d'un côté sur le corps des maréchaux Victor +et Lefebvre, de l'autre, sur celui des maréchaux Ney et Lannes, des +généraux Mouton, Lasalle et Lefebvre-Desnoette, marchant à la tête des +vieux soldats de la grande armée, et il n'y avait pas une troupe en +Europe qui en eût trouvé le secret. Ainsi, sans aucune chance de +tourner les Français, on leur laissait la faculté de déboucher de +Vittoria comme d'un centre, pour se jeter en masse, soit à droite, +soit à gauche, sur l'une ou l'autre des armées espagnoles, qui étaient +séparées par de grandes distances, qui ne pouvaient se secourir, et de +leur infliger de la sorte à elles-mêmes le désastre qu'elles voulaient +faire subir à l'armée française. Mais il n'était pas donné aux +généraux inexpérimentés de l'Espagne de saisir ces aperçus si simples. +Envelopper une armée française, la prendre, était depuis Baylen un +procédé militaire entouré d'un prestige irrésistible. Le plan en +question prévalut donc dans ce conseil, où c'était un prodige que +quelque chose prévalût, tant les contradictions y étaient nombreuses +et véhémentes. En conséquence il fut convenu qu'on s'avancerait à la +fois par les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, sur Bilbao d'un +côté, sur Pampelune de l'autre, pour couper Joseph de Vittoria, et le +traiter de la même manière qu'on avait traité le général Dupont. Puis +on fit la distribution des forces dont on disposait, et qui dans les +espérances des Espagnols avaient dû être au moins de 400 mille hommes. + +[En marge: Distribution des forces de l'insurrection espagnole, +conformément au plan de campagne adopté.] + +[En marge: Armée de gauche sous Blake et La Romana.] + +[En marge: Armée du centre sous Castaños.] + +[En marge: Armée de droite sous Palafox.] + +Il fut formé quatre corps d'armée, un de gauche d'abord sous le +général Blake, comprenant une masse considérable de troupes de ligne, +celles de la division Taranco, de l'arrondissement maritime du Ferrol, +du marquis de La Romana, et avec ces troupes de ligne les volontaires +de la Galice, de Léon, de Castille, des Asturies, parmi lesquels on +voyait surtout des étudiants de Salamanque et des montagnards des +Asturies. On pouvait évaluer cette armée de gauche à 36 mille hommes, +indépendamment de la division de La Romana, à quarante-cinq avec cette +division, dont la cavalerie revenue du Nord sans chevaux était à pied, +et incapable de servir. L'armée du général Blake dut s'avancer le long +du revers méridional des montagnes des Asturies, de Léon à Villarcayo, +essayer ensuite de passer ces montagnes à Espinosa pour pénétrer dans +la vallée de la Biscaye, et descendre sur Bilbao. (Voir la carte nº +43.) En communication avec cette armée de gauche, dut se former une +armée du centre sous le général Castaños, qui comprendrait les troupes +de Castille organisées par la Cuesta, et conduites par Pignatelli, les +troupes d'Estrémadure commandées par Galuzzo et le jeune marquis de +Belveder, les deux divisions d'Andalousie placées sous les ordres de +la Peña, et enfin les troupes de Valence et de Murcie que Llamas avait +amenées à Madrid. Ces troupes, en défalquant celles d'Estrémadure +encore en arrière, pouvaient s'élever à environ 30 mille hommes. +Elles durent border l'Èbre de Logroño à Calahorra. Celles +d'Estrémadure durent venir occuper Burgos, avec les restes des gardes +wallones et espagnoles, troupes les meilleures d'Espagne, au nombre de +12 mille hommes. L'armée de droite formée en Aragon sous Palafox, +composée de Valenciens, de quelques troupes de Grenade, des Aragonais, +forte à peu près de 18 mille hommes, dut passer l'Èbre à Tudela, et, +longeant la rivière d'Aragon, se porter par Sanguesa sur Pampelune. +L'armée du centre sous Castaños devait se joindre à l'armée de droite, +afin d'agir en masse sur Sanguesa quand s'exécuterait définitivement +le projet d'envelopper l'armée française. Derrière ces trois armées on +résolut d'en former une quatrième, destinée à jouer le rôle de +réserve, et composée d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous, qui ne +parurent jamais en ligne, et d'un effectif tout à fait inconnu. Enfin, +à l'extrême droite, c'est-à-dire en Catalogne, se trouvaient en dehors +du plan général, sans évaluation possible de nombre, et isolées comme +cette province elle-même, des troupes de miquelets qui, avec des +régiments venus des Baléares, des soldats espagnols ramenés de +Lisbonne, se chargeaient de disputer cette partie de l'Espagne au +général Duhesme, en le bloquant dans Barcelone. Mais, si l'on se borne +à l'énumération des forces agissant sur le véritable théâtre de la +guerre, celles de gauche sous Blake, celles du centre sous Castaños (y +compris la division d'Estrémadure), celles enfin d'Aragon sous +Palafox, on ne trouve guère que le nombre total de cent mille hommes, +renfermant presque tout ce que l'Espagne comptait de soldats +disciplinés et de volontaires ardents, présentant un mélange confus de +troupes de ligne, assez instruites pour sentir la défectuosité de leur +organisation et en être découragées, de paysans, d'étudiants dépourvus +d'instruction, sans aucune idée de la guerre, prêts à s'enfuir à la +première rencontre sérieuse, le tout mal équipé, mal armé, mal nourri, +conduit par des généraux ou incapables, ou suspects parce qu'ils +étaient sages, jaloux les uns des autres, et profondément divisés. Le +grand courage de la nation espagnole ne pouvait suppléer à tant +d'insuffisances, et si le climat, une armée étrangère, les +circonstances générales de l'Europe, les fautes politiques de +Napoléon, ne venaient pas en aide à l'ancienne dynastie, ce n'était +pas des défenseurs armés pour elle qu'elle devait attendre son +rétablissement. + +[En marge: Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.] + +[En marge: Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en +Espagne.] + +[En marge: La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de +l'armée anglaise.] + +Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour +l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir +délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en +tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par +les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une +diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises, +ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent, +et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à +fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Elle avait expédié à +Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des +armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un +envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que +ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de +ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous +venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour +la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la +convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du +public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle +quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus +heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il +fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer +celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des +Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc +obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut +d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule, +comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal, +lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires. +Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se +flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les +armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une +nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement +à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La réunion +d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs, +décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière +suivante. + +[En marge: Forces composant l'armée anglaise, et leur point de +départ.] + +[En marge: Le commandement déféré à sir John Moore.] + +Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de +l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du +Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les +employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la +convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces +britanniques en Portugal. C'était un officier sage, clairvoyant, +irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille, +plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée +anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi +aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après +que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef, +qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais +n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci +avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et +son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement. +Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal, +durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne. +Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être +déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des +Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de +troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que +l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense +flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les +porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur +fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des +chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin +de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la +Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus +grand succès de la campagne. + +Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour +faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener +un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations. + +[En marge: Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la +Vieille-Castille.] + +Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par +mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer +de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille +hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout +entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y +rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier +parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient +consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de +l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à +l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon +était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus +suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison +des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John +Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner +à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la +patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut +d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui +débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle +d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le +plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à +Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte nº 43.) Il se +flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son +infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps +de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait +débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et +venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté, +sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David +Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne. + +Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit +patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la +fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs +secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur +livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient +voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew +Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la +Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut +écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer, +autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et +de lord William Bentinck. + +[En marge: Enlèvement d'une dépêche qui révèle aux Espagnols les +dangers qui les menacent par l'arrivée de nombreuses troupes +françaises.] + +[En marge: Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on +accélère le commencement des opérations.] + +Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les +troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux +espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les +uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à +un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps +dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français, +interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur +apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille +hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en +s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de +surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée, +décimée, abattue par Baylen. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que +par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et +faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un +moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés +entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée +sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin +on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put. + +C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit +encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin +d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses +forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des +montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à +Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la +carte nº 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de +l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous +Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le +long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les +Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite +rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso. + +D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se +concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers +Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort +engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait +d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et +Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer +l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox +voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces +supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé +l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un +côté, à Lerin de l'autre. + +[En marge: Engagements imprévus, et contraires aux ordres de Napoléon, +entre les corps déjà arrivés et les insurgés espagnols.] + +Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés, +n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de +leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles +troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient +que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande +Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne +une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait +composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui +devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec +celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en +attendant l'arrivée de son corps d'armée. + +[En marge: Combats de Logroño et de Lerin.] + +Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent, +dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain +sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière, +l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs +mouvements, avait voulu les repousser. Il avait donc ordonné aux +maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de +l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño, +et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans +de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se +replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de +Logroño de celui de Soria. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Moncey, +de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et +Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces +généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le +château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient +faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les +Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui +prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait +l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne +pouvaient opposer de résistance sérieuse. + +Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor, +le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney, +comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il +s'était tant signalé en tout pays. + +Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani, +du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les +instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la +route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le +général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il +ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui, +lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt +mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût +assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il +avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal +Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant +paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par +Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme +il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au +maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix +mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria. + +[En marge: Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal +Lefebvre.] + +Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu +sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme +il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux +Ney et Moncey. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après +avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao, +s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à +Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana, +il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne, +moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa +droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre +Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte nº 43), pour garder +les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par +où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises. + +Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de +Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but +qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il +hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une +tâche au-dessus de ses forces. + +Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses +soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut +de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les +menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à +souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle +du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse, +de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant +l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division +Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e, +58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un +effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000 +Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la +division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à +peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était +plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une +partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore +rejoint. + +[En marge: Combat de Zornoza.] + +Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs, +dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le +maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani, +et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte, +pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche, +afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons +de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un +brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les +94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si +vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à +peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer +aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le +fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir +de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins +de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le +brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda +ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des +hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre. +Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en +marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En +plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que +pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les +fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils +ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800 +hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais +plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à +cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la +guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur +manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne +conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans +laquelle toute opération de guerre est impossible. + +Le maréchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans +Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit +quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel +apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis, +les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute +sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre, +poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au +delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de +Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que +d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la +division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et +se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui +n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de +laitage. + +[En marge: Déplaisir de Napoléon en voyant les opérations commencées +avant son arrivée.] + +Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de +Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il +aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la +gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à +revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte nº 43.) +Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait +eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de +rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était +permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur +Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne +serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager +complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans +différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er +et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les +plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort +distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois +divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la +division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur +la route de Vittoria avec toute son artillerie. + +[En marge: Ordres de Napoléon pour ramener les opérations à son plan +primitif.] + +[En marge: Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre.] + +Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là +comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les +ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence. +S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des +opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement +pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait +opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les +contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant +sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e +corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney +(6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et +débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par +le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles, +et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites. +Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus +s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord, +parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux +espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en +Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers +corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée, +se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière +de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne +comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient +rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il +fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le +centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre +ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au maréchal Victor (1er +corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été +détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer +celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et +de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée +française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des +Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux +corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres +évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à +soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de +Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au +moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur +lui. + +[En marge: Ordres au maréchal Moncey.] + +Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon, +s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir +prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner +à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division +Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de +dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney), +la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de +Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de +la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey, +et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et +s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait +rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à +tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre. + +[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.] + +Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en +avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des +maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus +grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de +Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi +la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien +ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le +corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à +propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait +cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et +la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments +appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs +pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve +de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser +sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de +l'armée espagnole. + +[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'exécution des plans de +Napoléon.] + +Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre, +furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux +espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils +avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin, +ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais +sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux +autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs +les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et +de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues +à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole, +et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox +avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de +l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de +l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir +la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis +aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer +à eux une partie des forces des Français. + +[En marge: Blake renforcé se reporte en avant.] + +Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les +gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait +été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et +Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La +Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en +hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui +restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se +reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda, +où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se +replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise. + +[En marge: Faute des maréchaux Lefebvre et Victor, et danger de la +division Villatte.] + +Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre +n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à +coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il +fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi +peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas +quelque malheur de si fausses dispositions. + +De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par +Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait +expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et +l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y +rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de +ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les +brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de +toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa +présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant +lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza, +n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il +était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la +division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la +division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la +route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour +accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu +le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient +dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur +isolement à de graves échecs. + +Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de +rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de +l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre +la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en +Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser +les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant +la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi +commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de +nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne, +l'ont perdue dans l'Europe entière. + +[En marge: Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de +la division Villatte.] + +Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le +général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa +gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant, +et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être +toute seule. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du +maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une +tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la +tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour +de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire +prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à +la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu +d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en +Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant +s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et +qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de +ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour +disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions +prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu +auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder +Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les +environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs +environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre +n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer. +Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia +en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de +Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent +vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente +hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors +de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le +maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au +lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait, +et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son +corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise +dans cette même journée. + +[En marge: Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu +en Biscaye.] + +L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un +danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier +général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués, +causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui +comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit +adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna +au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de +rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus +grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion. +Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir +contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans +être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre +la base de ses opérations. + +[Note 23: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation, +et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge +infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la +faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit +ici. + +_Le major général au maréchal Lefebvre._ + + «Vittoria, 6 novembre 1808, à midi. + +»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa +Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un +maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si +vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec +vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous +n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi, +mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus +extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements +rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues. + +»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte +afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal, +vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les +dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait +bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle +vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans +ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester +entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir +besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser +une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un +mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles +dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense +que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère +et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce +n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance +Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent +inactives à Bilbao. + +»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur +Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le +but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce +qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les +Asturies. + +»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous +devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa. + + »ALEXANDRE.» + + +_Le major général au maréchal Victor._ + + «Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre +aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été +très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte, +vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus +grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de +laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses +deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était +exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué +avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à +la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous +laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait +pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos +forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la +journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols, +avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement +que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la +fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi? +Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne +vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi +était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes +parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait. +Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute +du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de +là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement +ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous +porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa +non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en +chef. + +»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant +laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général +Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son +intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son +côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant +de cette ville le 5 au soir. + +»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous +porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que +vous teniez votre corps réuni, et que vous manoeuvriez pour vous +mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à +Bilbao. + + »ALEXANDRE.»] + +[En marge: Retour du maréchal Lefebvre sur Balmaseda.] + +En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger +du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur +Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements +envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral, +et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes, +avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières +françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse +d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car +on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait +à peine des transports pour les munitions de l'infanterie. + +[En marge: Combat de Gueñes.] + +La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança +ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval +sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un +peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le +village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les +hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois +pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent +sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des +Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au +sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien +autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent +extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs +montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on +renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille +Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur +les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal +fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des +régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se +trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps +que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes, +trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne +purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles +en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à +l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus +grand nombre. + +Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait +pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût +rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute +l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés +et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son +côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre +de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils +étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre +l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu +de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats +manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans +cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda +et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour +fournir au chauffage des deux armées. + +[En marge: Napoléon exécute enfin son projet de couper par le milieu +la ligne espagnole.] + +[En marge: Mouvement sur Burgos.] + +Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris +l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût +devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés, +cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils +étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il +n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner +au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte +portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie +légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde. +On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux +régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille +fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les +troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal +Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant, +de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la +hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos. + +[En marge: Combat de Burgos.] + +Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait +sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet, +l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs +de Monasterio. (Voir la carte nº 43.) Il avait en avant la cavalerie +de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au +delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour +les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que +Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons. + +Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps +d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de +Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et +les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus +éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du +corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le +haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake, +conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six +mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid. +Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme +toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de +ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps +comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes +wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de +l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien +servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général +Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui +s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption. + +[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.] + +[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.] + +[En marge: Occupation de Burgos.] + +Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du +corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques +coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car +on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait +emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos +même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon, +lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre, +le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les +hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château +fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les +Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à +gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de +Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce +bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il +arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour +aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il +rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque +l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la +division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils +offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans +hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e +et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole, +tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos +soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y +pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le +franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout +entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout +fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus +de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent +également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se +jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver +plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à +gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et +s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont +ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton +entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de +fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse +tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu +la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée +par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son +château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers, +indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la +plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés +atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y +avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de +diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était +impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le +maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna +au premier moment une assez grande confusion, par le concours des +vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les +habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut +repris son aspect accoutumé. + +[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.] + +Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de +ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son +quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11 +il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu +soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de +postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un +hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les +colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les +hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait +déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un +pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force +irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre +pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant +sans travailler à les assurer. + +[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de +Burgos.] + +Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser +à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des +rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui +avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le +clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude +d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre, +voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant +que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui. + +[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous +semble digne d'être rapportée: + +_L'Empereur au roi d'Espagne._ + + «Cubo, le 10 novembre 1808. + +»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant +le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car +vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès. + +»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain. + +»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je +crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec +le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas. + +»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et +vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le +désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de +Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas +pour rire. + +»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs +une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une +brigade du général Mouton. + +»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux +Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque +nouvelle de ce côté m'a fait rester ici. + +»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre +de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui +se dirigent sur Burgos, du trésor, etc. + + »NAPOLÉON.»] + +[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands +propriétaires espagnols.] + +[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les +gardes espagnoles et wallones.] + +Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs, +des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands +propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna, +de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait +de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous +d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une +valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre +au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie +française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les +Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses +villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il +avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées +ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces +trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes +espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France +la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne. + +[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à +Burgos.] + +[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de +prendre Blake à revers.] + +[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.] + +Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui. +La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le +principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la +journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et +Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama, +nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient +prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle +directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de +Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire +des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de +Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce +qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en +donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de +Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le +jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos, +le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les +derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que +commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait +actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle +il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre +à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches +forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière +à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était +probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le +maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu +de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se +dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques +débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander +pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du +maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake; +secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de +Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la +Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où +il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que +les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en +Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur +artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes, +et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le +maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas +été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande +route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il +était chargé. + +[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du +général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre +les Anglais.] + +Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort +considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs +prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur +les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient +parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga +sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes +indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on +les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de +la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de +Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de +la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de +lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait +ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé +Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la +Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent +plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au +contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la +Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans +cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu +de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de +Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les +Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il +avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et +bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de +nouveaux ordres pour que la première division, celle du général +Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du +général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième, +qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins +préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court +délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri +ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût +très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot +résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se +proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs +derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les +laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des +Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer +les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche. + +Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec +la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des +deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer +plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec +le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de +sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par +Haro, Pancorbo et Briviesca. + +[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général +Blake.] + +[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et +poursuite séparée du général Blake.] + +[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général +Blake.] + +[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.] + +Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les +derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor +continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye. +Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à +Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant, +jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait +prêtée pour quelques jours. De son côté le maréchal Victor, réprimandé +pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña, +Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction +auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de +la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer +la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi +déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et +promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10, +craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division +Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à +l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre +un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre +côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par +sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de +toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte nº +43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit +à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la +montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la +plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à +Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était +donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le +disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor +d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être +rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il +l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre +l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un +peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue, +parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des +opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps +français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant +étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles +que Napoléon venait de faire entrer en Espagne. + +[En marge: Bataille d'Espinosa.] + +[En marge: Première journée.] + +Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le +milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur +des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec +assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur +les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de +canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa, +car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des +deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et +sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se +faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des +cartouches. + +Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées, +vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa +droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de +gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de +la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de +cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était +justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à +atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée +espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans +Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en +fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne +donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour. + +Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor, +débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette +redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne. +Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours +vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en +avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne, +ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs +auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se +présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la +seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par +le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la +droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une +armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les +positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain +boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres +armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les +soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez +vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos +troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous +les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en +délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba. +Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé +à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce +combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la +brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols +au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de +charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce +combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux +avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient +plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions +Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la +division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque +le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se +voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte. +Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce +qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en +poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur +satisfaction devait être de courte durée. + +[En marge: Seconde journée.] + +Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença +la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses +trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie +présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait +contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés. +Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui +s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne +de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces +trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod, +devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la +Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la +division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers +les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française, +d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs +escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de +les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que +le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du +général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait +gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour +le porter où besoin serait. + +[En marge: Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de +l'armée du général Blake.] + +Dès la pointe du jour, le général Maison se mettant en marche à la +tête du 16e léger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e léger du +général Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui +étaient à notre droite, les emporta à la baïonnette, tua aux Espagnols +plusieurs généraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et, +secondé par le 45e les eut bientôt culbutés sur leur centre, +c'est-à-dire sur Espinosa. Au même instant le 63e que commandait le +brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clôture en +clôture, sur le terrain abaissé et étendu qui formait le centre de la +position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin après l'autre, +acculèrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment où le général +Maison les avait déjà refoulés sur le même point, et leur prirent +leurs six pièces de canon. La brigade de gauche, conduite par le +général Labruyère, avait également achevé sa tâche, et resserré dans +un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, où celle-ci +s'était accumulée en une masse profonde, qui présentait la forme d'un +carré plein, apparemment pour mieux résister au choc de nos troupes. +L'ennemi, repoussé de tous les points à la fois sur Espinosa, finit +par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en désordre dans tous +les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, là se +précipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir à gué. Alors, au +lieu d'une retraite, on vit une déroute inouïe de trente mille hommes +épouvantés, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le +délire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait +presque tous pris ou sabrés. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces +masses épaisses, ou les poussant à coups de baïonnette, tuèrent ou +blessèrent près de trois mille hommes, mais ne firent que quelques +centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre à la course des +montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blessés +environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en +combattant contre les Espagnols, et qui était due à la nature du +terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de +recueillir des prisonniers, nous avions désorganisé complétement +l'armée de Blake. Celui-ci, désespéré, privé de presque tous ses +généraux qui étaient blessés ou tués, n'avait plus d'armée autour de +lui. Les Asturiens s'étaient répandus confusément sur la route de +Santander. Les débris des troupes de ligne de La Romana et de Galice +s'échappaient par Reinosa sur la route de Léon. Un autre détachement +s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas +trouver les Français. Le plus grand nombre ayant jeté ses fusils +courait à travers les campagnes, avec la résolution de ne plus +reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir +aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour +toujours, au moins pour long-temps, avec cette armée de Léon et de +Galice, qui avait dû par Mondragon couper la ligne d'opération de +l'armée française. + +Pendant ce temps le maréchal Lefebvre, ayant débouché de son côté des +montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait +suivie le maréchal Victor, s'était rapproché au bruit de la fusillade +pour aider son collègue, dont il ne recevait aucune communication. Il +était survenu assez tôt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas +que son appui fût nécessaire, il avait pris la route de Villarcayo, +qui lui était indiquée comme la plus facile pour arriver à Reinosa. En +chemin il joignit le détachement de Blake qui se retirait dans cette +direction, le fit charger par la division Sébastiani, le dispersa, lui +prit beaucoup d'armes et de blessés, outre un certain nombre de +prisonniers valides, et parvint le 11 au soir à Villarcayo. + +[En marge: Le corps du maréchal Victor, exténué de fatigue, s'arrête à +Espinosa.] + +Le maréchal Victor passa à Espinosa la fin de la journée du 11 et la +journée du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui étaient +épuisés par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui +avaient leur chaussure usée, presque toutes leurs cartouches brûlées, +et le biscuit porté sur leur dos entièrement consommé. D'ailleurs il y +avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui +restaient au général Blake, à cause de leur célérité à marcher, de +leur facilité à se disperser et à se dissoudre. C'était à la cavalerie +française déjà lancée dans les plaines de Castille, ou au maréchal +Soult s'il n'arrivait pas trop tard, à les arrêter et à les prendre. +Le général Blake, parvenu le 12 à Reinosa, où étaient établis tous les +dépôts de l'armée espagnole, n'y séjourna point, et par un chemin de +montagnes s'efforça de gagner la route de Léon. + +[En marge: Marche du maréchal Soult de Burgos sur Reinosa, et son +entrée dans les Asturies.] + +Le maréchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant marché par +Huerméce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes, +qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de +blessés, laissa le soin de la détruire aux dragons, lesquels firent un +assez grand carnage de cette bande, et alla coucher à mi-chemin de +Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matériel de +l'armée de Blake, 35 bouches à feu, 15 mille fusils, et une grande +quantité de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint +par le maréchal Lefebvre, et, après s'être concerté avec lui, il prit +la route de Santander, pour aller, conformément à ses ordres, opérer +la soumission des Asturies. + +[En marge: Usage que Napoléon fait de sa cavalerie pour courir à +travers la Vieille-Castille.] + +Napoléon, tant les communications étaient difficiles, n'apprit que +dans la nuit du 13 au 14 la bataille décisive livrée le 11, à +Espinosa, contre l'armée de Blake. Il n'avait pas douté un instant du +succès, mais il commençait à s'apercevoir, en le regrettant fort, que +la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point, +par la difficulté de les joindre, les résultats qu'on obtenait avec +d'autres. Il était persuadé que le maréchal Soult, arrivât-il à temps +à Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque déjà complète, +et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien à attendre que +du sabre des cavaliers. Napoléon envoya donc au général Milhaud +l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la +Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la même +arme de se joindre au général Milhaud, afin de poursuivre en tout sens +et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des +fugitifs de l'armée du général Blake. + +[En marge: Après avoir détruit la gauche des Espagnols, Napoléon se +retourne contre leur droite.] + +La gauche des Espagnols étant ainsi détruite, il fallait songer à se +rabattre sur leur droite, et à traiter celle-ci comme on avait traité +celle-là. Napoléon ordonna au maréchal Victor, après avoir laissé +reposer le 1er corps à Espinosa, et s'être assuré que le maréchal +Soult n'aurait désormais affaire qu'à des fuyards, de prendre la route +de Burgos, pour venir, suivant sa destination première, se réunir au +quartier général. Il enjoignit au maréchal Lefebvre, qui se plaignait +sans cesse de n'être pas assez en nombre, vu qu'il avait laissé deux +mille Allemands à Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et +qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'établir à Carrion avec les +neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y +reposer, d'y rassembler son artillerie, ses traînards, et d'y former +ainsi une liaison, entre le maréchal Soult qui allait parcourir les +Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de +Castille, et le quartier général qui se disposait à opérer de Burgos +sur Aranda. À Carrion en effet le maréchal Lefebvre était à distance à +peu près égale de Reinosa, de Léon, de Valladolid, de Burgos. Quand le +corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du maréchal +Soult, Napoléon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid, +ou par Aranda, ou par Ségovie. + +[En marge: Mouvement prescrit au maréchal Ney afin de le porter sur +les derrières de Castaños.] + +Devant être bientôt rejoint par le maréchal Victor, et conservant le +maréchal Lefebvre pour le lier avec le corps du maréchal Soult, +Napoléon n'hésita plus à se priver du maréchal Ney, pour manoeuvrer +sur les derrières de Castaños. Restant à Burgos avec la garde seule et +une partie de la cavalerie, il achemina dès le 14 au matin le vaillant +maréchal, à la tête des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et +Aranda. Son projet était, une fois le maréchal Ney rendu à Aranda, de +le porter à gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur +les derrières de Castaños, dont le quartier général était à +Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le maréchal Ney devait marcher +sur Aranda sans perte de temps, mais sans précipitation, de manière à +arriver en bon état derrière un immense rideau de cavalerie qui allait +s'étendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chaîne de +montagnes en avant de Madrid, et séparant la Vieille-Castille de la +Nouvelle. + +[En marge: Ordres au maréchal Moncey sur la conduite à tenir en +présence de Castaños et Palafox.] + +[En marge: Le maréchal Lannes mis à la tête des forces qui doivent +agir contre Castaños et Palafox.] + +Napoléon recommanda au maréchal Moncey de n'exécuter aucun mouvement +sur l'Èbre, afin de ne pas donner d'ombrage à Castaños, mais de se +tenir prêt à agir au premier signal. Il avait réuni à Logroño, comme +on l'a vu, celle des divisions de Ney qui était demeurée en arrière, +l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Après lui avoir +restitué son artillerie, il lui avait laissé la cavalerie légère de +Colbert, anciennement attachée au 6e corps, et adjoint la brigade de +dragons du général Dijeon. Cette division, complètement rassemblée à +Logroño, où elle s'était reposée, n'avait qu'un pas à faire pour se +rallier au maréchal Moncey, et, jointe à lui, devait présenter une +masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes, +masse bien suffisante pour pousser Castaños et Palafox sur Ney qui +venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette +belle manoeuvre réussissait, le corps de Castaños devait être pris +tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en +Espagne, où les soldats parvenaient toujours à se sauver en +abandonnant leurs cadres. Mais pour qu'elle réussît, il fallait que le +maréchal Moncey, se tenant prêt à agir, n'agît pas, et que le maréchal +Ney accélérât sa marche de manière à se trouver sur les derrières de +Castaños avant que celui-ci s'en fût aperçu. Napoléon, tout en +estimant le maréchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la +résolution de son caractère pour lui confier un grand commandement. Il +avait auprès de lui l'illustre Lannes, commençant à se remettre d'une +chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement +de toutes les troupes réunies sur l'Èbre. C'était donc entre Lannes et +Ney, entre ces deux mains de fer, que l'armée espagnole de droite +allait se trouver prise, et probablement écrasée. Pour donner ses +derniers ordres, Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de +Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d'où il lui était prescrit de se +détourner ensuite à droite, par la route de Soria. + +[En marge: Conduite de la junte d'Aranjuez envers les généraux +vaincus, et destitution de Blake et Castaños au profit du marquis de +La Romana.] + +Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à +Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à +Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître +de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine +Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que +Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science +manoeuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour +les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de +royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de +l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une +émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à +prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en +fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce +dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle +obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans +pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de +ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des +officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le +payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même +envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé, +le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte +d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions +des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi +des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la +situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était +décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu +combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants +sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans +les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes, +l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il +blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions +d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et +d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À +tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle +présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet +incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses +concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans +l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient +une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui +méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos +corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le +commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois, +et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie +espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un +commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y +avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas, +dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à +essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son +bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours +des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation +romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de +merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore +remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait +vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée +de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans +l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il +avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à +travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec +sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et +reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de +cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le +centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le +commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine +général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre +après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès +de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux +espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui +allaient entrer en ligne. + +[En marge: Derniers ordres de Napoléon aux maréchaux Ney et Lannes +pour la destruction des armées espagnoles du centre et de droite.] + +Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les +nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le +maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le +maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était +en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à +Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna +ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à +San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois +rendu là, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour +savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de +Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid +qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le +23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes +avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait +coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions. +(Voir la carte nº 43.) Vu les lieux et les circonstances, les +instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour, +Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval, +avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la +division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux +troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2 +mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de +les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney. + +[En marge: Marche du maréchal Ney sur Soria.] + +Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement +qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva +le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours +difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait +encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans +le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève +intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte +nº 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber +sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays +moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force +les vieilles moeurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un +peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus +qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son +approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle +enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le +dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui +restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de +Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80 +mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier +général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur +Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il +passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses +instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse, +et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les +divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille +hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à +60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il +se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et +secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se +repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec +60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il +marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui, +réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait +obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses +divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait +prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud. +Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie, +surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays +d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps +pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de +l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox. + +[En marge: Mouvement du maréchal Lannes sur Tudela.] + +De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être +complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19 +au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la +cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général +Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño, +de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive +droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher +le maréchal Moncey. (Voir la carte nº 43.) Reparti le 20 pour Lodosa, +il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses +ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer +le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général +Lagrange. + +Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement +exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la +rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le +corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000 +hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous +le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui +était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons +provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et +des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon. +L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division +Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on +avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions +de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des +vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps +de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers +pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en +route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain +pour quatre jours. + +Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en +descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en +tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui +s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra, +on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il +fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit +hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas +possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On +pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du +jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les +divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le +long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite, +et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant +cette marche. + +[En marge: Bataille de Tudela.] + +Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures +du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au +galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses +troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi +s'arrêterait pour combattre. + +Les généraux espagnols avaient long-temps disputé sur le meilleur plan +à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au +contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il +vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les +affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet +état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter +la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des +traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais, +sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au +matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité +de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois +lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres +en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui +vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de +vastes plaines d'oliviers. + +[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols +avaient pris position.] + +Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur +les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse +d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage, +et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur +des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une +autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des +Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers +Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement: +c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui +n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à +40,000 hommes. + +[En marge: Dispositions d'attaque ordonnées par Lannes.] + +Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis, +quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de +se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on +apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de +diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était +restée assez loin en arrière. + +Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux +composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui +s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier, +Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait +temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant +face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et +donner à la division Lagrange le temps de rejoindre. + +[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division +Maurice-Mathieu.] + +[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.] + +Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de +tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du +14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec +les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre +de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en +nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs +eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux +Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et +commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus +enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs +démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en +effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur +artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon +l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes. +Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les +contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela. +Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun +doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la +faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux +sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens, +des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient +nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à +vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en +perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les +Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de +pénétrer de son côté. + +[En marge: Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.] + +Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par +les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent +Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers +qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant +beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus +considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un +immense parc de munitions et de voitures de bagages. + +[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.] + +[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à +la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action.] + +Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey +de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions +Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et +les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette. +Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et +Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes +pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse. +Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à +la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au +loin du coté de Cascante. + +[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du +seul corps espagnol gui fût resté entier.] + +Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La +Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle +qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout +l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en +ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait +se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon, +qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la +division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action. +Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange, +la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta +sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-même le 25e +léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne +regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus +vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante, +culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la +route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa +division, reçut une balle au bras. + +[En marge: Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse, +les autres sur Calatayud.] + +La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne +présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés +sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de +Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les +sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les +uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ +quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés, +parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant, +indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de +bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le +résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore +beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos +cavaliers. + +[En marge: Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au +général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.] + +Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du +cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal +Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les +divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la +cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être +blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier, +les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées +sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de +poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza, +route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris +de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur +leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen. + +[En marge: Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à +travers la province de Soria.] + +Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal +Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela, +ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des +ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à +Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du +23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à +marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il +fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le +lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du +quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de +latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria +sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion +d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que +Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits, +l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le +25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis +en marche sur les instances réitérées du quartier général, était +parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris +enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et +l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était +arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par +l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon +s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les +troupes de l'insurrection étaient de la _canaille_ sur le ventre de +laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un +exemple mémorable. + +[Note 25: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrière de +l'illustre maréchal, diverses lettres du quartier général, qui +prouvent le cas que Napoléon faisait de ce grand homme de guerre, et +la manière dont il jugea les motifs de son hésitation. On y verra +d'abord que les instructions furent très-claires, très-positives, que +les dates furent indiquées avec une grande précision; que s'il y eut +de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud, +le 21 toute incertitude avait cessé au quartier général, et qu'Agreda, +route de Soria, fut indiqué. Évidemment les faux bruits recueillis à +Soria firent seuls hésiter le maréchal Ney. Au surplus, on jugera +mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons +que, quant au reproche adressé au maréchal Ney, d'avoir perdu son +temps par jalousie pour le maréchal Lannes, il n'y a pas le moindre +fondement à un tel reproche, quoiqu'il ait été souvent mérité en +Espagne par nos généraux. La meilleure part du triomphe fût revenue au +maréchal Ney s'il eût réussi, car c'est lui qui aurait pris Castaños. +La cause véritable est celle que Napoléon assigna lui-même à la +conduite du maréchal, et que j'ai indiquée dans mon récit. On peut +s'en rapporter à un juge tel que Napoléon, surtout quand il ne jugeait +pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son +infaillibilité en cette matière, il avait l'avantage d'être près des +événements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par +aucune considération. Du reste, voici les documents jusqu'ici inédits; +le lecteur prononcera lui-même en les lisant: + +_Le major général au maréchal Ney, à Aranda._ + + «Burgos, le 18 novembre 1808, à midi. + +»L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos +deux divisions, toute votre artillerie, le 26e régiment de chasseurs à +cheval et la brigade de cavalerie du général Beaumont, que le maréchal +Bessières mettra à vos ordres, et que vous vous rendiez sur San +Estevan de Gormaz, pour de là vous diriger sur Almazan ou sur Soria, à +votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous +intercepterez à Almazan la route de Madrid à Pampelune, et vous vous +trouverez dès lors sur les derrières du général Castaños. En route, et +surtout à Almazan, vous aurez les renseignements les plus précis. Si +vous apprenez, ou que le général Castaños se soit retiré sur Madrid, +ou qu'il se soit retiré de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de +communication avec Madrid fût celle de Saragosse par Calatayud ou +Daroca, votre expédition aurait pour premier but alors de soumettre la +ville de Soria, qu'il est important de réduire avant de marcher outre. +À cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la désarmerez +et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrêter les +comités d'insurrection; vous formerez un gouvernement composé des plus +honnêtes gens, et vous direz à la ville d'envoyer une députation au +roi. Vous vous mettrez en communication avec le maréchal Lannes, qui +marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps +du maréchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le maréchal +Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, où il se réunira +au corps du maréchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur +Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir à Almazan, et +le 22 à Soria. L'Empereur sera le 21 à Aranda. Ainsi, le 22 la gauche +sera à Calahorra, le centre, que vous formez, sera à Almazan ou Soria, +la droite sur Aranda.» + + +_Le major général au maréchal Ney, à Almazan._ + + «Burgos, le 21 novembre 1808, à quatre heures du soir. + +»Les maréchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi à +Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour +vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec +le maréchal Lannes, si cela est nécessaire.» + + +_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._ + + «Aranda, le 27 novembre 1808, à dix heures du matin. + +»Il paraît qu'après la bataille de Tudela, l'armée d'Aragon s'est +retirée dans Saragosse, et que l'armée de Castaños s'est retirée sur +Tarazona, et si vous vous fussiez trouvé le 23 à Agreda, elle aurait +été prise. + +»Sa Majesté me charge de vous réitérer l'ordre de poursuivre Castaños; +ne le quittez pas, et poursuivez-le la baïonnette dans les reins. +Point de repos que votre armée n'ait aussi un morceau de l'armée de +Castaños. + +»N'écoutez pas les bruits du pays. On disait qu'à Tudela il y avait au +delà de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris +les paysans, et ils ont fui aussitôt qu'on a marché sur eux, +abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour +tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut résister à vos deux +divisions quand vous êtes à leur tête. Ne quittez donc pas Castaños, +et ayez-en votre part. Voilà votre but.» + + +_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._ + + «Aranda, le 28 novembre 1808, à sept heures du soir. + +»L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaños +l'épée dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez +toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son +projet est de faire couper, s'il est possible, Castaños sur +Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le maréchal, +vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le +corps français qui marche à Madrid, et qui pourrait avoir en même +temps à lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les +nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier général de l'Empereur +sera demain à Bocequillas, et après-demain à Buytrago. Ainsi, monsieur +le duc, le but que vous avez à remplir n'est ni la défense, ni la +conquête, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre, +d'attaquer et de combattre l'armée de Castaños, surtout si elle se +portait sur Madrid.» + + +_Le major général au maréchal Ney, à Guadalaxara._ + + «Chamartin, le 8 décembre 1808. + +»Les Anglais se sauvent à toutes jambes; mais nous avons été ici un +moment dans une situation sérieuse. C'est une faute d'être arrivé ici +trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premières +instructions: elles vous faisaient connaître que le maréchal Lannes +attaquait l'ennemi le 23, que vous étiez destiné à couper et +poursuivie Castaños, et par conséquent à vous porter rapidement sur +Agreda, sans vous arrêter deux jours comme vous avez fait en pure +perte à Soria. + +»Sa Majesté n'approuve pas que vous ayez mêlé votre corps avec celui +du maréchal Moncey; il fallait suivre Castaños et laisser le duc de +Conegliano faire le siége de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre +comment, quand vous avez quitté le 2 Saragosse, vous n'avez pas laissé +la division Dessoles au maréchal Moncey, l'exposant par là à faire un +mouvement rétrograde. Enfin, ce qui est passé est passé; Sa Majesté +connaît trop bien votre zèle pour vous en vouloir, elle vous mettra à +même de réparer tout cela. L'Empereur a hésité de donner l'ordre à la +division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de +ménager la fatigue de ses troupes. Sa Majesté a préféré faire des +changements à ses projets ultérieurs. Elle vient d'ordonner au +maréchal Mortier de se diriger sur Saragosse.» + + +_L'Empereur au maréchal Lannes._ + + «Aranda, le 27 novembre 1808. + +»Votre aide de camp est arrivé le 26, à huit heures du matin, et m'a +annoncé la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon +compliment. Le maréchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli +mon but. Arrivé le 22, à midi, à Soria, il devait, selon les ordres +qu'il avait reçus, être le 23, de bonne heure, à Agreda. Mais, s'étant +laissé imposer par les habitants, et ajoutant foi à un tas de bêtises +qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille +hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et +il est resté le 23 et le 24 à Soria. Je lui ai donné l'ordre de partir +sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a dû être le 25 à Agreda. Il +avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous +aviez été battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui +ai donné l'ordre depuis de pousser Castaños l'épée dans les reins. Je +m'occupe de rappeler le corps du maréchal Victor, que j'avais envoyé +du côté de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.»] + +[En marge: Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant +Saragosse.] + +Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était +fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier, +envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au +moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal +Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient +enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps +le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de +vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur +Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon +de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait +quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au +ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de +poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire! + +[En marge: Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de +gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.] + +C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des +communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse +conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du +centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au +maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de +guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées +que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols, +et, bien que la belle manoeuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût +point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de +l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais +ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient +tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par +Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne +pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en +se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur +en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille +fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à +travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid, +il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si +rudement traitée en avant de Burgos. + +Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise, +dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus +incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien +entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes +d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque +avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche +qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles +les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait +avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie +ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une +division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne +avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se +trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en +chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient +pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni +désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu +encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de +les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille, +épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple +escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne +voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de +piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures +elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement +pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on +avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure. + +Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il +arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait +dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de +les envelopper au moyen de quelque grande manoeuvre, tandis que le +maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les +contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on +pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait +le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y +marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que +l'affaire de Tudela lui fut connue. + +[En marge: Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et +Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.] + +D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa +main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre +les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher +sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à +outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il +enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de +Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter, +de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour +que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du +siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé +de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le +conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces +dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les +instructions suivantes. + +Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée +française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de +soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et +se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin +de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la +première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer +le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des +Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir +soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le +maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont +l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient, +réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en +Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait +amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti +d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon +ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la +place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier +général à Madrid. + +Tout étant ainsi réglé sur ses ailes et ses derrières, Napoléon marcha +droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du maréchal Victor, +la garde impériale, et une partie de la réserve de cavalerie, +c'est-à-dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'était plus +qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait à vaincre, pour +s'ouvrir la capitale des Espagnes. + +Ayant d'abord porté le maréchal Victor à gauche de la route de Madrid +afin d'appuyer les derrières du maréchal Ney, il le ramena par Ayllon +et Riaza sur cette route, au point même où elle commence à s'élever, +pour franchir le Guadarrama. Déjà il avait envoyé Lasalle, avec la +cavalerie légère, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les +dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la +garde, dont les fusiliers sous le général Savary, qui avait pris +l'habitude de les commander en Pologne, s'avancèrent jusqu'à +Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder +réfugiés entre Sepulveda et Ségovie. Dès le 23, il était parti +lui-même de Burgos pour Aranda. + +[En marge: Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la +capitale.] + +[En marge: Précautions prises par les Espagnols pour rendre +inexpugnable le col de Somo-Sierra.] + +Après la déroute de Burgos, la capitale se trouvait découverte; mais +la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa présomptueuse +ignorance, que Napoléon pût y marcher prochainement, s'était contentée +d'expédier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces +disponibles à Madrid. On avait donc réuni au sommet du Guadarrama, +vers le col resserré qui donne passage de l'un à l'autre versant, les +débris de l'armée de l'Estrémadure, et ce qui était demeuré à Madrid +des divisions d'Andalousie. C'était une force d'environ 12 à 13 mille +hommes, placée sous les ordres d'un habile et vaillant officier, +appelé don Benito San-Juan. Celui-ci avait établi au delà du +Guadarrama, au pied même du versant qu'il nous fallait aborder, et un +peu à notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une +avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribué les neuf +mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous +avions à franchir. Une partie de son monde, postée à droite et à +gauche de la route qui s'élevait en formant de nombreuses sinuosités, +devait arrêter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Les +autres barraient la chaussée elle-même vers le passage le plus +difficile du col, avec 16 pièces de canon en batterie. L'obstacle +pouvait être considéré comme l'un des plus sérieux qu'on fût exposé à +rencontrer à la guerre. Les Espagnols s'imaginaient être invincibles +dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-même comptait assez +sur la résistance qu'on y avait préparée pour ne pas quitter Aranjuez. +Elle espérait d'ailleurs que Castaños, qu'elle s'obstinait à ne pas +croire détruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara +se placer derrière le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que +les Anglais, opérant un mouvement correspondant à celui de Castaños, +s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de +couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de +fondé dans de pareilles espérances. + +Les ordres donnés le 26 pour la marche sur Madrid étant complétement +exécutés le 29, Napoléon se rendit lui-même le 29 au pied du +Guadarrama, et établit son quartier général à Bocequillas. Le général +Savary avait poussé une reconnaissance sur Sepulveda, non pour +disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connaître sa force et +son intention. Après avoir fait quelques prisonniers, il s'était +retiré, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols, +surpris de conserver le terrain, avaient envoyé à Madrid la nouvelle +d'un avantage considérable remporté sur la garde impériale. + +[En marge: Napoléon, arrivé au pied du Guadarrama, fait lui-même une +reconnaissance de la position de Somo-Sierra.] + +Napoléon, arrivé le 29 à midi à Bocequillas, monta à cheval, s'engagea +dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et +arrêta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit +à la division Lapisse de se porter à la droite de la chaussée, pour +enlever à la pointe du jour le poste de Sepulveda, et à la division +Ruffin de partir au même instant pour gravir les rampes du Guadarrama, +jusqu'au col même de Somo-Sierra. Le 9e léger devait suivre de hauteur +en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de +manière à faire tomber les défenses établies sur les deux flancs de la +route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route même. Puis devait +venir la cavalerie de la garde, et Napoléon avec son état-major. Les +fusiliers de la garde étaient chargés d'appuyer ce mouvement. + +[Illustration: Les Lanciers Polonais au Combat de Somo-Sierra.] + +À cette époque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait +cependant du soleil que vers le milieu de la journée. De six heures à +neuf heures du matin un épais brouillard couvrait le pays, surtout +dans sa partie montagneuse; puis après cette heure un soleil +étincelant procurait à l'armée de vraies journées de printemps. +Napoléon, faisant attaquer Sepulveda à six heures du matin, comptait +s'être rendu maître de cette position accessoire à neuf heures, moment +où la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet +du col. On devait donc, grâce au brouillard, y arriver sans être +vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied. + +Le lendemain 30, la colonne envoyée contre Sepulveda eut à peine le +temps de s'y montrer. Les trois mille hommes préposés à sa défense +s'enfuirent en désordre, et coururent vers Ségovie se joindre aux +autres fuyards du marquis de Belveder. + +[En marge: Combat de Somo-Sierra.] + +La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans être +aperçue, très-près du point que l'ennemi occupait en force. Le +brouillard se dissipant tout à coup, les Espagnols ne furent pas peu +surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche, +par le 9e léger et le 24e de ligne. Délogés de poste en poste, ils +défendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du +rassemblement se trouvait sur la route même, derrière seize pièces +d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait +la chaussée. Napoléon, voulant apprendre à ses soldats qu'il fallait +avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le +corps quand on les rencontrait, ordonna à la cavalerie de la garde +d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant +officier de cavalerie, le général Montbrun, s'avança à la tête des +chevaux-légers polonais, jeune troupe d'élite, que Napoléon avait +formée à Varsovie, pour qu'il y eût de toutes les nations et de tous +les costumes dans sa garde. Le général Montbrun, avec ces valeureux +jeunes gens, se précipita au galop sur les seize pièces de canon des +Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille. +Les chevaux-légers essuyèrent une décharge qui les mit en désordre en +abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientôt +ralliés, et passant par-dessus leurs blessés, ils retournèrent à la +charge, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et +prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à +la poursuite des Espagnols au delà du col, et descendit avec eux sur +le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs +blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses +soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse +déroute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions, +presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats se +dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent +surtout à droite pour se réfugier à Ségovie. + +[En marge: Résultat du combat de Somo-Sierra.] + +Le soir, toute la cavalerie était à Buytrago, avec le quartier +général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le +désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut +enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu'étaient les insurgés +espagnols, ce qu'étaient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des +uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru +croire très-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine +d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de +récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M. +Philippe de Ségur, qui avait reçu plusieurs coups de feu dans cette +charge. Il le destina à porter au Corps législatif les drapeaux pris à +Burgos et à Somo-Sierra. + +Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux +portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer +d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de +force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut. +Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs +le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand +même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable +ennemi qui la menaçait. + +[En marge: Déc. 1808.] + +[En marge: À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale +quitte Aranjuez pour Badajoz.] + +[En marge: Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.] + +[En marge: Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus +affreux désordres.] + +[En marge: Massacre du marquis de Péralès.] + +[En marge: Quelques travaux de défense aux portes de Madrid.] + +À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des +Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de +quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la +résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de +résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance. +Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au +conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la +population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque +proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar +avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à +l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte. +Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne, +de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un +peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait +exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la +capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques +furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait +distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et +non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor +de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que, +dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à +rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, délaissée +par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et +d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la +troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme +elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution +d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être +donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de +Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la +direction des gens du métier. Madrid n'est point fortifié; il est +comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux +qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni +bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes, +et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les +portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par +laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on +pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues +correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en +restât une autre en arrière. + +Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain +dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro, +séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le +mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y +traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude +fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les +femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver +les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en +accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de +tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été +secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de +Castaños, et l'amener sous Madrid. + +[En marge: L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de +Madrid.] + +[En marge: Napoléon fait sommer la ville.] + +Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux +à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs +de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de +Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du +couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour +Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait +à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette +belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des +acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que +proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc +d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. L'empereur, après avoir +considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de +dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses +portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un +boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes, +prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même +pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent, +ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer +son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans +l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être +massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à +faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant +aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de +porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent +que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le +surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude +furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi +entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de +deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les +honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation +réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée +française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à +la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de +vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il +n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les +sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte, +en lui déclarant que le feu allait commencer. + +[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait +préparer une première attaque.] + +Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son +infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une +reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût +se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la +place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt +que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre. + +Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du +maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever +le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos, +de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune +était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont +prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout +fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général +Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque, +enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des +mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant +le signal des attaques. + +[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et +D'Atocha.] + +Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci +espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une +lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de +Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle +était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se +résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple. +Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les +hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de +Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une +batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où +il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en +effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le +brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis +quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé +d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le +général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau +parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé +quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la +prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos +colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent +immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la +porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à +revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont +on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les +premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et +les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter +d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les +armes les défenseurs qui les occupaient. + +[En marge: Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del +Duque et de San-Bernardino.] + +[En marge: Nouvelle sommation adressée à la junte de défense.] + +À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un +feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les +portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de +pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes +du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse, +étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans +l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment +des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de +campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison +s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les +portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces +portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit +diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce +bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut +atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes, +morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment, +quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut +général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de +San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala, +d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des +hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette +malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit +l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense, +annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle +résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible +aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait +mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à +l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs. + +[En marge: Réponse plus favorable de la junte à cette dernière +sommation.] + +La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà +produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme +raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La +populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce +qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la +violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de +défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo +Iriarte au quartier général. + +[En marge: Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès +de lui par la junte de défense.] + +Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un +visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce +gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée +la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage +qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la +présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par +le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits, +lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la +nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes +françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de +l'amener à déposer les armes.--«Vous employez en vain le nom du +peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez +parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et +égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents, +les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures +du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux +ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux +prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il +y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues +deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés +Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos +mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de +Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla, +quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de +parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé +toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos +soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage? +La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la +conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides +observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la +convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités +militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur +la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous +demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà +comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de +ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle +était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les +mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole +dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux +anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers +d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis +de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur. +Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin. +Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour +m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez +tous passés par les armes[26].» + +[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon, +consignées tout au long dans le _Moniteur_ de cette époque.] + +[En marge: Reddition de Madrid.] + +[En marge: Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre.] + +[En marge: Désarmement général des habitants.] + +[En marge: Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y +laisse point entrer son frère Joseph.] + +Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas +de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble, +et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la +mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français. +L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte +elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se +soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui +annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions +insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar +voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du +vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus +compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les +Français n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux +poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté +l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent +livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux +quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid, +particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea +qu'elle fût nourrie. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement +général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans +Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une +petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de +l'Infantado. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de +venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du +Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire +trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui +rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette +circonstance fut aussi habile qu'énergique. + +[En marge: Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.] + +Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation, +placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte +de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la +rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de +l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de +Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux +derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et +l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité +toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un +autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la +trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de +l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme +un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le +trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de +Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se +dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire +le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la +peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas +de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison +d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter +aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du +conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs +populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français +et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En +même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le +plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents +reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais. + +[En marge: Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute +des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.] + +Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la +masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient +découler de la domination française. En conséquence il décida par une +suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à +province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille, +et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation +de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la +défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie, +l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents +existant en Espagne. + +Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à +hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était +encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais +depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi +grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à +garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à +conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de +la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener +le reste. + +[En marge: Moyens employés par Napoléon pour faire désirer Joseph +avant de le rendre aux Espagnols.] + +Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui +furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans +Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une +armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il +ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le +posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas +dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde +fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce +prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur +promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que +tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid, +lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que +sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne +voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard +des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui +conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour +lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France. + +[En marge: Napoléon commence à organiser une armée espagnole pour le +compte de Joseph.] + +Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère +Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs +bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui +servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas +mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler +Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de +réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui +étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait +_Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien +conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il +prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats +espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé +de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui +après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la +captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne, +ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier +noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les +payait bien, et si on s'occupait de leur organisation. + +Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant +à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la +maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de +toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la +souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que +les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses +dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule. + +[En marge: Opérations militaires de Napoléon à la suite de +l'occupation de Madrid.] + +[En marge: Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de +l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca.] + +Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des +divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus +grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se +retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait +envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de +dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le +général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et +des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé +des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne +comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait +à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la +junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs +en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté, +et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti +secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts +aux défenseurs de la capitale. L'entrée des Français à Madrid, et la +présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne +laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que +la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que +lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence, +ce qui ne pouvait être immédiat. + +[En marge: Les restes de l'armée d'Estrémadure sont rejetés au delà de +Talavera.] + +[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.] + +Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts +dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les +traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de +Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la +poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré +sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños, +assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de +l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra. +Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la +cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva +dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut +sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour +refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée +était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis +encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle +ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes +les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de +leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait +quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de +Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de +Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement +de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult. +Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid +par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en +apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie +avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline +passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que +les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission +de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel +spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et +épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient +exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à +accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San +Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet +de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli +dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la +voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces +monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs +balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son +aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui +avait à ses yeux le tort d'être étrangère. + +Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons, +arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage +ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols +avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de +l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les +ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le +midi de la Péninsule. + +[En marge: Embarras de l'armée anglaise depuis l'entrée de Napoléon +dans Madrid.] + +Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle +de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle +d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et +que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié +de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne +viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au +plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras, +car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers +détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent +fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par +Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par +Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait +même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle, +s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait +enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après +cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais +il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David +Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes. +Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce +n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français, +les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se +soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré +la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour +adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage +d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port +d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en +ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte nº +43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer +les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire +pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était +sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le +plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait +en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se +ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide +du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée +anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et +brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait +promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des +victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en +tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de +surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne +voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte. +Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses +vérités. + +[En marge: Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les +forces nécessaires pour opérer contre eux.] + +Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais, +quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de +la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées +espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique +s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de +l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût +cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise +était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de +fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les +montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait +que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait +trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des +Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un +peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée +française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa +cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila, +Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero, +sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout +pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction. + +[En marge: Le maréchal Lefebvre porté de Valladolid à Talavera.] + +Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur +Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait +presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position +de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps +du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la +division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais +laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons +Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de +l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes. + +[En marge: Le maréchal Ney amené à Madrid.] + +Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il +connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses +meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus +énergiques. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney. +Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria, +et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à +battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait +confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans +les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se +reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage +ou le Duero. + +[En marge: Le 5e corps envoyé devant Saragosse.] + +Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor, +Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie +considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup +décisif. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y +compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au +maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à +l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait +plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville. +Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e +corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le +siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin +exclusif des attaques. + +[En marge: Les troupes du général Junot dirigées sur Burgos.] + +[En marge: Le maréchal Soult définitivement ramené vers la +Vieille-Castille.] + +La belle division Laborde, première du général Junot, venait d'arriver +à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division +Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement +la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les +dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent +également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de +ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal +Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait +pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens +revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait +recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre +de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées +par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit +de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où, +réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait +tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les +pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de +Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec +trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie +à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur +sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans +toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se +retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et +Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps +n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre +ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les +Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver +aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant +tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais, +passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce +qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait +surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût +contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses +malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa +ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo, +Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où +l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui +fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages +de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié +vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne +faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on +ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée, +son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet +établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages +enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit. + +[En marge: Événements en Aragon et en Catalogne.] + +Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de +le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en +Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et +venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le +maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de +Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes +à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du +maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les +divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès +lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean +et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le +maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et +offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions +Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec +le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et +s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de +poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur +Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu +savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin +d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de +poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et +Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le +maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi +évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu +rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney +s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les +accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les +nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux +chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le +maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près +de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui +resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir +rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on +le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant +auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya +seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux +lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal +Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à +son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier, +fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant +ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était +amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à +Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se +remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale. +Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége +mémorable. + +[En marge: Événements en Catalogne.] + +En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins +dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la +retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le +commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des +sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers +Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans +pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran, +singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à +peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie +montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait +tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux, +les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était +défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général +Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour +lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce +motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de +hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone. + +[En marge: Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de +la Catalogne.] + +Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout +entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la +division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française +Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la +division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2 +mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une +fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir +de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la +plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à +cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants +très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un +rapprochement trop étroit avec l'empire français. + +[En marge: Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.] + +L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était +possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40 +mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles +Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de +troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la +marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le +général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan, +frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle +avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi +autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se +vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par +des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés +_tercios_, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves, +bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée +espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait +joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les +habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au +premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les +villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de +ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par +un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires, +présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on +pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la +Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les +communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous +possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne +possédions pas. + +[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour +la guerre de Catalogne.] + +Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste +de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est +pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent +quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il +secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que +Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le +perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses +combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre +méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec +tous les généraux du siècle. + +Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la +précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre. +Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement +manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous +les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est +vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de +vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se +composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée. +Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne +trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y +avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait +lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était +malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire, +songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins +rapides que les siens[27]. + +[Note 27: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables +d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des +petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes. +J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et +j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul +rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui +marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent +point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un +esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables +suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du +maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes, +et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il +était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de +jalousie il ne descendait pas au-dessous.] + +[En marge: Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en +Catalogne.] + +Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche +quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient +impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone +le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois +places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la +route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces +places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être +difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à +l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers +avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général +Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par +deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en +résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un +point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses +eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans +cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place +voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire +des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence +ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr, +étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé, +comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque. + +[En marge: Passage de la frontière les Pyrénées orientales.] + +[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les opérations en +Catalogne.] + +Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans +cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut +d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Il passa +la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où +les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a +vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor, +Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La +division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6 +devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les +convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième, +alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose +la plaine du Lampourdan. (Voir la carte nº 43.) Cette dernière +division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les +troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Tandis +que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe, +celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant +plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement +impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils +avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin +avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât +tout sans murmure. + +[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.] + +Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La +pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison +dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée +par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste +l'Espagne n'a jamais manqué. La place de Roses est un pentagone, situé +entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux, +profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se +trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et +protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade +Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort. +Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans +l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre +anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs +petits bâtiments. + +[En marge: Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18 +au 19 novembre.] + +Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut +ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux +fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les +feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une +batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement +dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et +d'abandonner la garnison à elle-même. + +La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de +commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte +fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui, +de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une +extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent +vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes, +et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45 +hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus +aucun appui extérieur. + +[En marge: Prise du fort du Bouton.] + +[En marge: Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte.] + +Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton. +On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les +hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la +garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle +devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne +restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize +jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de +guerre. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les +règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un +matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette +importante conquête, les communications par mer avec Barcelone +devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne +d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois +par terre et par mer. + +[En marge: Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur +Barcelone.] + +Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général +Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour +qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son +obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais +maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun +motif de différer. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à +peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il +y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il +devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même +hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux +côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur +Barcelone. + +[En marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de +marcher sans son artillerie.] + +Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait +nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec +lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les +rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un +fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout +lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les +places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le +général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de +laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les +chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait +écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de +cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait +de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se +décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des +fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours +de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets +quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé +ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait +entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se +faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était +d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était +largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne, +le mettrait au-dessus de tous les événements. + +[En marge: Passage de la Fluvia le 9 décembre.] + +[En marge: Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit +à le tromper complétement.] + +Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre, +laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable +à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta +en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs, +c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde, +composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un +détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait +contre la division Souham diverses tentatives victorieusement +repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de +la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment. +Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à +parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait +Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon +impossible, du moins très-périlleux de passer. La route de mer, qui se +présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises +canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets +joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de +suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de +traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il +chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec +l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en +effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit +l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en +prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le +mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la +Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col +de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup +sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il +avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte +quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre. + +Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre, +ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé +de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme, +et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait +beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai +qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir +en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les +particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux +n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est +incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible +était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à +Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette +occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour +l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les +insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la +Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le +général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant +déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un +courrier à don Juan de Vivès. + +Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein, +repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu +peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur +Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il +supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait +prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer. +Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de +Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer; +quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des +somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les +Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les +Français. + +Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de +Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il +avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le +suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur +ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible. +Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français +habilement et énergiquement conduits. + +[En marge: Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches, +réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.] + +[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.] + +Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et +de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche +les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un +sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait +droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la +légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui +entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte +pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des +canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit +le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places +fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant +maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès +elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier +détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les +ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de +Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à +le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque +instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux +journées de Barcelone. + +[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour +venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.] + +Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé, +avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche +du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5 +mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie +la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande +armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat. + +[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans +artillerie.] + +Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des +hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y +était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa +droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de +miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée +dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et +secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à +culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone. + +Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager +les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les +autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres +n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à +Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par +derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la +division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se +déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des +munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée +la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la +baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef +fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division +Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu +de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en +souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à +l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en +colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette +sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même, +il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde +de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols. +À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer +l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où +le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une +colonne à l'autre. + +[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.] + +Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis +du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à +l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre, +abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la +rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur +ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les +dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop, +chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un +affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur +le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute +son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions, +dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés +dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer, +où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la +route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son +cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec +l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et +un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros +survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour +prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à +faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du +Llobregat. + +[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux +armées françaises qui se rejoignent.] + +Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il +importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le +biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur +les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui +pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des +somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se +mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de +l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que +la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une +vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et +on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion. + +Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait +une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler +avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et +comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le +général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des +blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif +réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en +qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur +concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que +savamment conduite. + +[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y +renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.] + +Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires +autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré +sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le +débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on +voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre +ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir +entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places +fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les +journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se +porta sur le Llobregat. + +[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.] + +Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se +reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de +se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le +Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher +à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir +rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus +habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec +son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division +Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de +Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour +culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin. + +[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.] + +Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours +depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au +nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie, +établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui +n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur +lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été +fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec +de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille +position, et s'y croire en sûreté. + +Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait +de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au +matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui +enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir +sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader +aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui +prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes +avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur +le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui +donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait +ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division +Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus +au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué +de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient +déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et +l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division +Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors +s'en sauver qu'un petit nombre. + +[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.] + +Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en +partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite +sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien +aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au +pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées +devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu +assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient +acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les +joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les +intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une +certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se +rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles, +n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui +causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse +s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de +munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le +général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque +sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à +temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait +réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette +position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence +eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour +les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de +cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en +fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la +cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès. +La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et +Espinosa. + +De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze +mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur +moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne +en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous +sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter. +Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter. + +Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des +plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert +d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos +armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général +Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien +quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir +plus vite, mais non pas mieux. + +[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre +1808.] + +Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres +de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le +siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par +le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille +par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de +cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient +plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais +auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il +attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient +vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se +retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait +croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les +déserteurs et les prisonniers. + +[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les +corps appelés à Madrid.] + +Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux +événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient +arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la +situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions +Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la +blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant +quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y +avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de +dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le +maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division +polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et +avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de +Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid +les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les +divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud, +représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher +immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait +un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue +à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge +placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le +maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec +les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie. +Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur +les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard. + +[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin +leur parti et marchent sur Valladolid.] + +[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à +marcher contre le maréchal Soult.] + +Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité +dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère +plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces +étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après +de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa +situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés, +qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il +trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il +aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les +supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en +avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait +appuyé les supplications de la junte par des sommations +impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu, +avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en +créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y +rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette +résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait +encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français, +et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans +compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la +Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait +marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de +le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement, +que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au +maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques +louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal +Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y +être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans +les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que +deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la +cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient +avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird. +Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une +rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa +jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il +n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid, +de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David +Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à +Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils +étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille +hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille +artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant +déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le +général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de +quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri +en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français, +devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu +à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des +armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une +vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables +d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils +n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi +le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice, +où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes, +protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore, +regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de +la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise, +obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La +Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus, +les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis +tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de +5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla. + +[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne +peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.] + +[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du +maréchal Soult.] + +Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant +29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols, +utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de +loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le +rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats +du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français +répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait +les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva +quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte +nº 43.) + +[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de +la marche des Anglais.] + +[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.] + +C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par +des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte, +disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté +Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie +l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant +de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le +général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le +général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude +qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait +donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et +il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car +jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à +courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la +vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa +ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti +fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette +sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais. + +[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.] + +Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération, +il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient, +pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal +Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au +delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons +de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le +temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait +mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un +mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le +Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de +Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils +s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le +maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid, +il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur +Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les +prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans +cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour +de Madrid, pour exécuter cette marche décisive. + +[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les +divisions Marchand et Maurice-Mathieu.] + +[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division +Lapisse et la garde impériale.] + +Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre +en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce +maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande +Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de +Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division +Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du +maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur +emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements +encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement +considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir +avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense +réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les +Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une +quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une +vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et +les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien. + +[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.] + +[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les +derrières des Anglais.] + +Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et +Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division +allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec +lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons +Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal +Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani, +une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons +de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers +excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le +loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le +Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au +delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis +de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route +de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais, +battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du +Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il +y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer. +Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal +Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la +division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien +assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle +songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient +laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un +mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid. + +Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus +dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les +Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde +à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère +l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas +encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer +le gouvernement civil au gouvernement militaire. + +[En marge: Passage du Guadarrama.] + +Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial, +et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde +commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe, +était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des +marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour +Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui +envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où +il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les +Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe +coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable +Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à +l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois +d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la +colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient +qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y +avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre +pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer +les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis +cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs +pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les +suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des +chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur +le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à +Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son +projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de +passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une +misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On +prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un +repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec +eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à +l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant +quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays +entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines, +sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait +que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent +venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations +ultérieures. + +[En marge: Arrivée à Villa-Castin.] + +Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin. +Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au +lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les +terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans +les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine; +l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put +pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions +d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la +colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser +Tordesillas. + +[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.] + +[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.] + +L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à +l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et +laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il +conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à +Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du +maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le +maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de +Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la +division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On +lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à +une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20 +mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec +les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se +défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui +étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille. + +[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le +maréchal Soult et le maréchal Ney.] + +Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les +Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus +dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur +flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de +Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au +maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils +se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une +marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela +vaudrait_. + +[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.] + +Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait +pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout +entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse +de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se +disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult, +qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique, +avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que +des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la +cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana +avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis +que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment +pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille. +À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait +contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de +s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de +nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait +redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était +décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le +24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour +la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur +l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également, +par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage +aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié +le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même +rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui +revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée +anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au +gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que, +s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre, +et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant +Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces +des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne. + +[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.] + +Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire +au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste +campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais +songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur +la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le +Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une +manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait +donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la +porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente, +échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un +côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de +l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la +carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de +cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit +sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où +la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de +beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir +pour les Espagnols. + +[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où +les Anglais étaient le 27.] + +[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général +Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.] + +Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde +avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que +le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée +solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et +ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec +elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses +yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait +avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de +Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur +tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur +les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que +fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde. +L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait +détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies +torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé, +Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant +sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il +n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde, +et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette +cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit +presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette. +Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui +barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la +nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible, +n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart +de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués +ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait +se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le +soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il +fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais +avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit +avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie +légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un +magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise +continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu +l'ordre de se diriger. + +[En marge: Janv. 1809.] + +[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde +laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.] + +Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts, +l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit +chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en +avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même +rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir +que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois +mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du +maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure +du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la +cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de +Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne +d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards, +attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur +l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques +centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se +porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla +était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de +la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de +graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats +permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous +leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le +passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient +bien devenir impraticables. + +Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le +gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse, +Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le +joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31 +décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui +avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi. +Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue +était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe. + +[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.] + +[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les +Anglais.] + +[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.] + +Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en +scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le +maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille +chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le +maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au +soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la +route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives +instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana +pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et +qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc +droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et +avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la +Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée, +et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et +espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient +donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y +avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en +haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos +cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne +pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois +traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du +riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à +faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos +soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux, +morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs +chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de +pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient +mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à +l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage. +Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne +trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient, +et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs +maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au +milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats! +répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils +partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à +ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des +libérateurs. + +[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans +sa retraite.] + +À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs. +Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de +leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des +distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général +Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie, +n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient +que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la +précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la +satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait +pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de +régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et +de mauvaise conduite. + +[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de +France qui l'obligent à s'arrêter.] + +Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga +le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier +venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre +connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un +grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces +dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la +probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement +du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé +d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses +armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque +retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus +cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la +péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des +forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait +entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en +devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir +laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la +Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils +étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne +permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient +s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques +qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux +Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix +convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de +l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle +secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour +l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et +qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy. +Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car, +après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux +capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle +croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours +que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français +pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait +perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même +sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le +Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche +d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui +seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier, +février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était +assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût +pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation +avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient. + +[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et +laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.] + +Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas, +bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, +mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au +maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus +rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il +plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient +déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de +Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de +régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la +division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet +étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les +deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa +dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore +en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult, +et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions +d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui +adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie +Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division +Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais +jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête +des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin. +Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à +outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer. + +[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille, +envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à +Valladolid.] + +Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour +demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les +éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille, +voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il +dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de +Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de +gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe. + +Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des +Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des +lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette +opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par +malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé +de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas +comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à +Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre +d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que +s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un +détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait +pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de +l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à +Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements +d'Allemagne autant que lui-même. + +Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal +Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le +commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le +maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus +tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce +maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était +prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à +Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu +l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir +reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première +indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en +deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son +corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon, +très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le +corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef +aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps +fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les +affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après +avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons +de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses +armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles +d'Espagne. + +[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.] + +Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet, +Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye, +à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était +devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage +de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on +rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de +campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers +espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On +ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou +gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir +opposer aucune résistance. + +Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer +dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la +carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait +vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des +caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était +parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la +cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous +les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons +accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais, +ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols, +abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant +leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui +arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement +envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de +demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer +l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais, +qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur +général et de leurs officiers pour maintenir la discipline. + +[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la +Corogne, se décide pour celle de la Corogne.] + +À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo +et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort +belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il +préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois +journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait +obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo, +qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il +lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général +Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant +qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya +courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood, +commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les +transports de Vigo sur la Corogne. + +[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.] + +Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et +donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de +livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca, +dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se +défendre avantageusement. + +La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans +une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis +remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore +avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600 +chevaux, et une nombreuse artillerie. + +[En marge: Mort du général Colbert.] + +Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa +cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant, +pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les +Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine. +Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la +colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude +de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui, +arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs +pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les +troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies +de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en +exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais +à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui. + +Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie, +traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des +Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis +qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient +de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se +retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés, +quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une +cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert, +officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de +pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se +porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire. +En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais, +qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin +qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de +la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier. +Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de +munitions et de bagages. + +Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer +plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins +avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des +routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats +vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et +réduit au désespoir leurs malheureux alliés. + +[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.] + +Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5 +janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin +beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais +avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches +en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On +put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs. + +[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo, +pour y offrir la bataille aux Français.] + +[En marge: Avantages de la position de Lugo.] + +Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo. +Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et +s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se +dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution +qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de +s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à +l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une +excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre. +Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa +retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses +soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne. +Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à +essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la +guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la +défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au +surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour +l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles, +s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur +le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite +rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses +clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le +général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les +seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il +disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les +nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position. +Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était +entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt +mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce +qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait +à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les +autres en avant, et perdu environ trois mille. + +[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de +Lugo sans attaquer.] + +Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine +l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une +position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les +Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré +en arrière. + +Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la +division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la +moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de +traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était +pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on +avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources +matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre. + +À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie +rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure +de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais, +inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho, +et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses +clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut +remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient +réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours +préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal +Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le +flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les +ébranler. + +[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les +Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.] + +C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer +qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il +y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois +jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus +fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin +l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se +crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une +partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il +décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de +laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de +tromper les Français. + +[En marge: Entrée des Français à Lugo.] + +[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.] + +[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise +n'a pu encore arriver à la Corogne.] + +[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.] + +Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée, +et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel. +On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents +prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient +pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le +général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les +journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos +dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité +considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos, +et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la +Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette +ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la +multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques +vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais +non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici +empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la +Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée +anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se +défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une +rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne +et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de +Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit +sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita +le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les +Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance +des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le +cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de +ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop +éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la +laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus +rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même. +On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés, +le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux +de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le +général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités, +le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à +capituler. + +[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.] + +Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les +Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les +débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la +division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde. +Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa +gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle +parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il +fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de +disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du +golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la +distance où l'on était placé. + +Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les +journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et +au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre +praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes +au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui +avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des +hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne, +qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême +gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite, +contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance +de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur +le golfe. + +[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille +aux Anglais.] + +Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus +dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce +qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou +18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs +se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son +artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté +l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils +étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux +officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une +négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux +Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance +de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement, +il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour +eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et +résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme +on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui +donna la gloire au prix de la vie. + +Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de +voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler +sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français. +On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet +aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à +grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car +l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en +présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du +14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers +retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un +point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant +par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière. + +[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.] + +[En marge: Bataille de la Corogne.] + +Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais, +il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne, +et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre +extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain +creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de +tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la +journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre +du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre +batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus +grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division +Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village +d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général +Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de +combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa +ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de +secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une +partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de +tourner sa position. + +[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.] + +La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut +ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en +action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et +on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit +de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans +avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à +sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des +Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le +combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de +troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs +contre un ennemi qui était prêt à se retirer. + +[En marge: Mort du général Moore.] + +Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où +nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les +Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre +artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses +régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et +la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y +entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu +devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort +regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait +justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait +aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement +en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer +l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous +arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile. + +[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.] + +Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre +les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la +Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité +de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille +hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille +chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément +de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération +politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la +réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver +l'Espagne. + +[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée +britannique.] + +Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne +seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive +toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons +auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du +maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé +embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris +jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la +saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez +vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était +continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre +de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois +jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que +son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les +cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si +son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une +armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait +rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si +une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on +ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à +quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait +pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas +le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le +maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le +maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût +faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le +double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait +inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant +exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le +désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer +le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le +maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put +l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul +canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette +route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier. + +Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les +troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de +manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où +l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait +été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal +Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du +maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa +part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions, +lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division +utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du +décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai +malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à +la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les +détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable +faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois; +car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les +Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face +aux Autrichiens[30]. + +[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des +maréchaux.] + +[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de +la guerre et au roi d'Espagne: + +_Au ministre de la guerre._ + + «Valladolid, le 13 janvier 1809. + +«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo +le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir +s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits +prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de +bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux, +qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me +porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et +qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été +moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les +retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent +toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de +Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui +fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc +d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force +des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes +fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée +anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les +chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense +pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants, +et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes +qu'avait cette armée.» + + +_Au roi d'Espagne._ + + «Valladolid, 11 janvier 1809. + +«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes +estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople, +la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées +d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas +davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter +Astorga._ + +«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»] + + +[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.] + +[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.] + +Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de +Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida +même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les +affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt +l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient +rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de +l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait +activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne. +Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec +le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général +Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et +des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées +si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec +beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis +que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal +Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur +Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de +Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au +maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse +conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce +siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur +côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements +savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de +Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du +maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division +polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve +considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se +porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois +d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette +situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris, +devait être soumise sans y employer un soldat de plus. + +[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi +de la Péninsule.] + +Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un +mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée +qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le +maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du +corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son +artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid +auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite +se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en +mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que +Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal +Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y +culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer +quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à +ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de +Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le +maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si +cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour +remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de +marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois +de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui +avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et +le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez +activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis +de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin +qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la +conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi +singulière que terrible. + +[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.] + +[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des +villes espagnoles.] + +Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce +prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans +sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son +frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout +entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus +doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le +pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs, +avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui +produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du +serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour +motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à +l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter +pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur +appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis. +Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les +excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient +afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de +fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait +pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer. +Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la +capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même +une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans +les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité +qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses +portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort +nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa +capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible +exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le +prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les +passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire +adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus +violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême +avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des +armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de +Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré +à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la +Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où +ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens +tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon, +voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à +Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour +avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux +gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait +exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de +Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère, +vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la +grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été +charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre. +Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous +voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à +Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous +prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte +qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât +quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à +lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi, +planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de +l'Europe. + +[Note 31: _Au roi d'Espagne._ + + «Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi. + +«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre +une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept, +connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence +affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui +reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut +faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de +boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en +fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France +aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant +arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai +envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé +comme par un coup de sifflet.» + + +_Au roi d'Espagne._ + + «Valladolid, 16 janvier 1809. + +«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la +prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter. +Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et +faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les +membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont +détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent +coquins que Belliard a fait arrêter. + +«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont +besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la +canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des +bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su +depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas +été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers +moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la +canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et +la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de +toute la nation.»] + +[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.] + +[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.] + +Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la +route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps, +tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à +l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je +prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette +année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos +intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous +me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe +puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je +viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de +l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que +l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les +terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans +ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le +17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des +piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de +Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il +répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il +le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois +s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche. + +[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de +l'ancienne Secrétairerie d'État.] + +[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend +le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de +Castaños retiré à Cuenca.] + +Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de +son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme +tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans +la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph +manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en +numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor +espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux +millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup +d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il +avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois, +désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque +succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de +la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été +désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup +d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la +Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du +maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à +Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la +connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de +Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais +l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer +encore. + +[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.] + +Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions +Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division +Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale +quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa +gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes +sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de +mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa +disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de +l'Infantado. + +[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles +réfugiées à Cuenca.] + +Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter, +s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les +communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la +route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces +de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées +du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer +l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander, +et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps +insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé +l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par +le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre +comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur +la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à +huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il +avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu +d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord +des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements +venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé +ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de +la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes +environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait +confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général +Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine +énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à +6 mille hommes. + +Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le +retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement +acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui +était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg. +Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons +sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille +hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois +ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer. + +[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des +Espagnols à Uclès.] + +Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position +assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de +Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les +débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un +détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la +retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper. + +[En marge: Bataille d'Uclès.] + +[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.] + +Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La +position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était +située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes +appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte +les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de +toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la +droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la +ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis, +avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos +troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner +les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les +attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces +malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent +la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils +prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés. +Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par +le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie +d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait +débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue, +qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont, +restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être +enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent +qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et +tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut +ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille +hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération +brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse +artillerie. + +Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour +atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais +celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence, +laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel. +Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent +plusieurs centaines d'hommes. + +[En marge: Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se +décide enfin à entrer dans Madrid.] + +[En marge: Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier.] + +Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à +Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de +peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas +encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid, +que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les +événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On +savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout +leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de +bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur +général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière, +vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu +produire le même effet que celle d'une armée française, était un +nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid. +Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal. +Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division +Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée +française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des +vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoyé +des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont, +_et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront +à leur tour_.--C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph +entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du +canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la +victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours +blessés au coeur, préférant pour ainsi dire la domination des Français +à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant +assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était +irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de +ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de +Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable +en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes. +Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une +certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec +une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à +l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que +celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit +au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires, +le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui +n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait +tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait +étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un +crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes, +on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la +cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente +faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était +le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du +nouveau monarque. + +Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire +établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On +vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il +lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas +impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que +la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa +manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait +quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait +pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le +sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire +qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et +de Cassel. + +Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours +annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse, +tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux +Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les +Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur +ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations +infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse +défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion +étrangère. + +[En marge: Siége de Saragosse.] + +[En marge: Première cause des lenteurs de ce siége.] + +[En marge: Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville.] + +[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége.] + +Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait +entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos +troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui +avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre +Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal +Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi +de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le +maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait +attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu +s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19 +décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége, +de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves, +sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait +profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever +les positions extérieures. Le 21 décembre, la division Grandjean +avait, par une manoeuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero, +qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient +élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier, +se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite +de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au +même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi +dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses +restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé +les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux +d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e +corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire, +qui se bornait à couvrir le siége. Laissant la division Gazan sur la +gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il +avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris +position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher +toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence, +soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de +Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop +peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ +de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et +Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000 +de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés +qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des +8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le +faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet, +qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette +disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait +voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour +l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop +grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des +choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000 +hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de +Saragosse. + +[En marge: Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la +lutte terrible.] + +Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de +plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au +dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils +avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de +leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur +capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela, +ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient +amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et +contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou +d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils +fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la +campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la +population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille +âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment. + +[En marge: Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.] + +[En marge: Moyens de résistance accumulés dans Saragosse.] + +C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu +intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux +frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait +sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on +avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison, +il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait +héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement +sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui +par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Des +approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés +par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant +transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais +avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait +ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la +faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places +publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de +se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la +constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui +d'un patriotisme barbare et fanatique. + +Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux +détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie +fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires +qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont +toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs +espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si +habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils +avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et +redoutables. + +[En marge: Configuration de Saragosse.] + +Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas +régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses +constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un +peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte nº 45.) +Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni +terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord +duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant +sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros +bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des +Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de +Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche +pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément +encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de +Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se +rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du +dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours +en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées +au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé +que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une +citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque +maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de +l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force +canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on +comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et +qui avaient une valeur réelle. + +En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de +ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait +élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur +en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition +au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit, +la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la +Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur, +devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville, +une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et +fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on +rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de +Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée +d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une +partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé +d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers +ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et +de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les +prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les +uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une +vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de +munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à +eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition +à une vieille cathédrale très-ancienne, _Notre-Dame del Pilar_, leur +persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection +miraculeuse. + +[En marge: Force des Français devant Saragosse.] + +Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à +observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division +Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le +commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par +quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou +soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français +et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans +pareils, comme on va bientôt en juger. + +[En marge: Officiers du génie chargés de diriger les travaux du +siége.] + +Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de +l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de +ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de +bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine +d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et +l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait +pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et +venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela +par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille +outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il +avait en même temps employé les soldats du génie à construire +plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie +Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations. + +[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30 +décembre.] + +[En marge: Trois attaques, dont une simulée et deux sérieuses.] + +Du 29 au 30 décembre, tandis que Napoléon poursuivait les Anglais au +delà du Guadarrama, tandis que les maréchaux Victor et Lefebvre +rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrémadure, et que le +général Saint-Cyr venait de se rendre maître de la campagne en +Catalogne, le général Lacoste, d'accord avec le général Junot, ouvrit +la tranchée à 160 toises de la première ligne de défense, qui +consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifiés, en +portions de muraille terrassée, en une partie du lit de la Huerba. +(Voir la carte nº 45.) Il avait fait adopter le projet de trois +attaques: la première à gauche, devant le château de l'Inquisition, +confiée à la division Morlot, mais celle-là plutôt comme diversion que +comme attaque réelle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et +la tête de pont de la Huerba, confiée à la division Musnier, celle-ci +destinée à être très-sérieuse; la troisième enfin à droite, devant le +formidable couvent de Saint-Joseph, confiée à la division Grandjean, +et la plus sérieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle +devait conduire au delà de la Huerba, sur la partie la moins forte de +la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on espérait +atteindre le _Cosso_, vaste voie intérieure qui traverse la ville tout +entière, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranchée +hardiment ouverte, on procéda au plus tôt à perfectionner la première +parallèle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher +du couvent de Saint-Joseph à droite, de la tête de pont de la Huerba +au centre. + +[En marge: Ouverture de la seconde parallèle, le 2 janvier 1809.] + +Le 31 décembre, une sortie tentée par les troupes régulières de la +garnison fut vivement repoussée. Ce n'était pas en rase campagne que +les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2 +janvier, on ouvrit la seconde parallèle. Les jours suivants furent +employés à disposer en plusieurs batteries trente bouches à feu déjà +arrivées, afin de ruiner la tête de pont de la Huerba ainsi que le +château de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie +ennemie placée en arrière de cette première ligne de défense. Pendant +ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs +par jour, sous la direction des soldats du génie, les assiégés +envoyaient dans nos tranchées une grêle de pierres et de grenades, +lancées avec des mortiers. Nous y répondions par le feu de nos +tirailleurs postés derrière des sacs à terre, et tirant avec une +grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi. + +[En marge: Assaut donné le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph.] + +Le 10, nos batteries étant achevées commencèrent à tirer, les unes +directement, les autres de ricochet, contre la tête de pont de la +Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole +fût bien servie, la supériorité de la nôtre réussit bientôt à éteindre +son feu, et à ouvrir vers l'attaque de droite une large brèche au +couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de +brèche à la tête de pont de la Huerba. Celle-ci n'étant pas +praticable, on différa de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas +différer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'était possible, et +qu'il devait résulter de la prise de ce couvent une grande +accélération dans les approches. Le feu ayant continué jusqu'au 11 +janvier à quatre heures du soir, et à cette heure la brèche étant tout +à fait praticable, on s'avança hardiment pour tenter l'assaut du +couvent. Dans ce moment même, l'ennemi exécutait une sortie qui fut +repoussée au pas de course, et de la défense on passa immédiatement à +l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux +régiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise +difficile, avec deux bataillons des régiments de la Vistule. Un +officier, chef de bataillon dans le 14e, nommé Stahl, et juste objet +de l'admiration de l'armée, les commandait. Le couvent, ouvrage de +forme carrée, s'appuyait à la Huerba. L'ennemi y avait placé trois +mille hommes. + +À l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre +compagnies d'infanterie et deux pièces de 4, marche à découvert hors +des tranchées, et vient prendre à revers le couvent de Saint-Joseph, +en enfilant de son feu la face qui est adossée au lit de la Huerba, ce +qui épouvante les défenseurs et en décide un bon nombre à repasser la +rivière, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du +fossé, pour s'élancer ensuite sur la brèche. Mais les décombres de la +muraille n'avaient pas rempli le fossé, qui était profond de 18 pieds, +et taillé à pic, car les terres sèches et solides en Espagne se +soutiennent sans talus ni maçonnerie. L'intrépide Junot, qui assistait +lui-même à l'opération, avait pourvu ses grenadiers de quelques +échelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce fossé, les +autres y sautent sans aucune précaution, puis, guidés par le brave +Stahl, courent à la brèche, sous une pluie de feu. Mais ils ont +beaucoup de peine à la gravir. Tandis qu'ils tentent ce périlleux +effort, un officier du génie, Daguenet, à la tête de quarante +voltigeurs, parcourt le fond du fossé, tourne à gauche le long de la +face latérale, et aperçoit un pont jeté sur le fossé conduisant dans +l'intérieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se +ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl +l'entrée par la brèche. On passe par les armes ou l'on noie 300 +Espagnols restés les derniers, on en prend 40. + +Cette opération, qui avait exigé tout au plus une demi-heure, nous +avait coûté 30 morts et 150 blessés, presque tous grièvement, ce qui +prouvait assez, vu le peu de développement de l'ouvrage attaqué, +l'énergie de l'action. + +À peine en possession du couvent, on travailla à s'y loger solidement, +à l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la +place, qui, à mesure que nous approchions, vomissait avec plus +d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journée +nous coûtait de 40 à 50 hommes hors de combat, et atteints en général +de blessures très-graves. + +[En marge: Assaut donné le 16 janvier à la tête de pont de la Huerba.] + +Le 16, la brèche étant reconnue praticable à la tête de pont de la +Huerba, on résolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits +par des officiers et des soldats du génie, s'élancèrent sur l'ouvrage. +Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec +des échelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine préparée par +l'ennemi fit tout à coup explosion, mais sans blesser aucun de nos +soldats, qui restèrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus +à s'introduire dans la tête de pont, ils en expulsèrent les +défenseurs, lesquels repassèrent la Huerba en faisant sauter le pont. + +[En marge: Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques +principales.] + +Le couvent de Saint-Joseph, adossé à la Huerba, étant pris à droite, +la tête de pont de la Huerba étant emportée au centre, nous nous +trouvions maîtres de la ligne des ouvrages extérieurs sur une moitié +de leur développement. C'était le plus important, car les opérations +de la gauche n'avaient que la valeur d'une démonstration. Il +s'agissait dès lors de franchir la Huerba sur les deux points par +lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'épaulements sur +cette rivière étroite mais profondément encaissée, de battre en brèche +les portions d'enceinte qui s'étendaient au delà, et qui s'appuyaient +au couvent de Santa-Engracia d'un côté, à celui des Augustins de +l'autre. Il fallait enfin élever de nouvelles batteries pour les +opposer à celles de la ville, qui devenaient en approchant plus +nombreuses et plus meurtrières. C'est à quoi on employa l'intervalle +du 16 au 21 janvier. + +[En marge: Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.] + +Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les +assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants +réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient +fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles +augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne +prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse, +fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux +desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile. +Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout +murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour +soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les +Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général +Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une +puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du +tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations +sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp. + +[En marge: Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant +à se lever en masse.] + +Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre +suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits, +répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les +inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux, +car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et +François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire +lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à +Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en +état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la +proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite +d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village +était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux +qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos +malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace +des peines les plus sévères en cas d'inexécution. + +[En marge: Cruelles privations des soldats français.] + +[En marge: Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants.] + +Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout +patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se +remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté +de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les +efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les +moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos +soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent +qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations +sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore +d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur +petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége +pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins +de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que +les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de +douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les +transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies, +à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge +pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en +faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit +sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence, +réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos +soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la +tranchée. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui +approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en +janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa +présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre +la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa +bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les +ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au +succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord +utile. + +[En marge: Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur, +fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la +dispersion des insurgés extérieurs.] + +Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir +le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles +extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au +général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive +gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile +une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans +l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que +nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il +lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour +diriger cette opération. + +Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter +sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune +force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la +rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous +inquiétaient. + +[En marge: Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés +extérieurs.] + +Le maréchal Mortier, exécutant les ordres qu'il avait reçus, franchit +l'Èbre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division +Morlot, qui était la plus faible du corps de siège, s'avança avec les +34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et +dix bouches à feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en +position à Liciñena, sur le penchant des montagnes, la plus grande +partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de +l'Aragon au secours de la capitale assiégée. Ce rassemblement se +composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des +détachements des régiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des +bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes +d'ancienne et nouvelle formation. Le maréchal Mortier fit aborder les +Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec +l'aplomb et la résolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e +et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans +la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque, +et s'enfuyant à toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer à +portée du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de +fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restèrent sur la +place. Nous prîmes six pièces de canon et deux drapeaux. Dans le même +moment, l'adjudant commandant Gasquet s'étant porté, avec trois +bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, parallèlement +au maréchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du même +corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le maréchal Mortier, +après avoir repoussé pour tout le reste du siége les levées du nord de +l'Aragon, descendit l'Èbre jusqu'à Pina, avec ordre de balayer les +insurgés, de ménager les villages soumis, de brûler les villages +insoumis, et d'acheminer du bétail sous l'escorte de la cavalerie vers +le camp de l'armée assiégeante. + +Tandis que le maréchal Mortier nettoyait la rive gauche, le général +Junot avait envoyé le général Wathier, commandant la cavalerie du 3e +corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'élite et 600 cavaliers, pour +disperser un rassemblement formé des insurgés de quatre-vingts +communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcañiz. Ils +étaient retranchés dans la ville d'Alcañiz, qu'ils avaient barricadée +et crénelée. Le général Wathier les chargeant dans cette position, +comme il aurait pu le faire en plaine, à la tête de ses cavaliers, les +aborda si brusquement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la ville +d'Alcañiz, força toutes les barricades, et passa au fil de l'épée plus +de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos +cavaliers, et se sauvèrent chez eux. La ville fut pillée, et tout le +bétail ramassé dans les campagnes environnantes dirigé sur Saragosse. + +Grâce à ces diverses expéditions, l'armée assiégeante n'eut plus rien +à craindre pour ses derrières. Cependant elle ne reçut de moutons que +ceux qui étaient bien escortés, et la viande resta fort rare dans +notre camp. + +[En marge: Continuation des travaux autour de la place.] + +Pendant que le maréchal Lannes faisait exécuter ces opérations aux +environs de Saragosse, les travaux du génie, poussés avec une extrême +activité par le général Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo, +permettaient enfin de donner l'assaut général, après lequel on devait +se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre +des maisons. + +[En marge: Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets +couverts d'épaulements.] + +À l'attaque de droite on avait jeté deux ponts de chevalets, couverts +d'épaulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph, +conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point, +on avait cheminé vers une huilerie, dont le bâtiment isolé était +contigu au mur de la ville. Un peu à gauche, on avait conduit un boyau +de tranchée vers un autre point de ce même mur. Deux assauts devaient +être livrés en ces deux endroits, dès que le canon y aurait fait des +brèches praticables. + +À l'attaque du centre, on avait renoncé à se servir de la tête de pont +de la Huerba, enlevée aux assiégés, à cause des feux qui la +flanquaient. On avait passé la Huerba dans un coude au-dessous, +vis-à-vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant même de l'angle +que la ville formait de ce côté. Une batterie de brèche, dirigée sur +le couvent, devait rendre ses murailles accessibles à une colonne +d'assaut. Maîtres de ces diverses brèches, deux à droite, une au +centre, nous devions avoir trois issues pour pénétrer dans la ville, +toutes trois aboutissant à de grandes rues qui donnaient +perpendiculairement sur le _Cosso_. + +Le 26 janvier, cinquante bouches à feu de gros calibre tonnèrent à la +fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brèches de droite et +du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de +boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les +Espagnols enduraient tout derrière leurs murailles, pourvu qu'ils ne +vissent pas l'ennemi en face; et quant à la population inoffensive, +ils ne s'en inquiétaient pas plus que du vil bétail qu'ils abattaient +chaque jour pour vivre. Le feu ayant duré toute la journée du 26 et la +moitié de celle du 27, les trois brèches parurent praticables, et on +résolut de livrer immédiatement l'assaut général. + +[En marge: Assaut général donné le 26 janvier.] + +Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir +la carte nº 45.) À droite, la division Grandjean, principalement +composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages, +attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en +Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée +par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder +l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers +occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot, +et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir +par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé +jusqu'ici qu'une fausse attaque. + +[En marge: Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite.] + +À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les +colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs +des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé +par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il +a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le +plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour +monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos +soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec +un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre +première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. La colonne +se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut +pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de +mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de +plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il +est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup +d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé, +de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une +communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les +terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce +travail. + +[En marge: Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.] + +À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à +gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant +officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils +pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se +logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on +essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à +peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable +feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la +témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons +contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs, +et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales +rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au +_Cosso_. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y +avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la +première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises. + +[Illustration: Siège de Saragosse.] + +[En marge: Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du +centre.] + +Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la +Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du +génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent +de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au +mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de +course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes +sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la +mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs +murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes +sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos +sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient, +débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les +maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin, +qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le +sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement +comme celle de Quemada sur le _Cosso_. Mais de nombreuses barricades +hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas +de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et +la mine pour aller plus loin. + +Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert +jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le +milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace +qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de +mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul +de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à +gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et +terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin +au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan +d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en +brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et +Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une +batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la +division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de +course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit +et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des +régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il +s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au +couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par +les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose +s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse, +du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup +sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres, +s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent +des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais +on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y +essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les +murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs +à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on +est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant +de s'y loger. + +[En marge: Résultats de l'assaut général du 26 janvier.] + +Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le +pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à +enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous. +Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre, +contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne +faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents +hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute +la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186 +tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de +combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et +à leur héroïque témérité. + +[Note 33: Nous donnons ici des nombres précis, parce qu'ils sont +fournis cette fois avec détail dans les rapports existant au dépôt de +la guerre.] + +Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna +aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats +s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des +hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire +sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de +son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait +ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34]. + +[Note 34: Ses dépêches à l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait +éprouvé. On y lit les passages suivants: «Jamais, Sire, je n'ai vu +autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis à la défense de +cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brèche. +Il faut faire le siége de chaque maison. Si on ne prenait pas de +grandes précautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi +ayant dans la ville 30 à 40 mille hommes, non compris les habitants. +Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, où nous avons +pris quinze bouches à feu. + +«Malgré tous les ordres que j'avais donnés pour empêcher que le soldat +ne se lançât trop, on n'a pas pu être maître de son ardeur. C'est ce +qui nous a donné 200 blessés de plus que nous ne devions avoir. (Au +quartier-général devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)» + +..... «Le siége de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous +avons faite jusqu'à présent. C'est un métier où il faut une grande +prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligés de prendre avec la +mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y défendent avec +un acharnement dont on ne peut se faire une idée. _Enfin, Sire, c'est +une guerre qui fait horreur._ Le feu est dans ce moment sur trois ou +quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes: mais tout cela +n'intimide pas nos ennemis. On travaille à force à s'approcher du +faubourg. C'est un point très-important. J'espère que, quand nous nous +en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas long-temps. + +..... «Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer +hier les 400 hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au général +Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000 +hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je suis sûr qu'il aura tué ou +dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leurs +murailles, autant ils sont misérables en plaine.»] + +L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une +nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition, +car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs +maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne +consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot +en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et +Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder +par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que +devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses +travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui +envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus +d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y +faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue. + +[En marge: Commencement de la guerre de maison à maison dans +l'intérieur de la ville.] + +Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux +portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse +lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou +combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à +l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait +rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les +fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à +communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir +faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de +distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi, +dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant +assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des +soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des +barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs +feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une +baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait +donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en +maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même, +et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet +horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et +acharnée. + +[Note 35: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche même de +l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bugeaud. Il était +capitaine de grenadiers au siége de Saragosse, et il m'en racontait +encore les détails quelques jours avant sa mort.] + +[En marge: Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les +positions perdues.] + +Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus +haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable +état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et +aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils +prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la +position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des +couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches +que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts +pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par +quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand +elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même, +menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus +fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne. +Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie +de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils +osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les +repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent +tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de +semblables tentatives. + +[En marge: Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.] + +La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce +couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de +Santa-Engracia, et aboutissant directement au _Cosso_. D'énormes +édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français), +le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le +couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le +_Cosso_ (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait +la principale et la plus large voie intérieure. + +[En marge: Procédés employés dans la guerre des maisons.] + +On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de +cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement à la conquête +des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans +une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient +pratiquée, soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on +courait sur les défenseurs à la baïonnette, on les passait par les +armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les +expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou +au haut des greniers, des obstinés restés dans les maisons dont un ou +deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les +autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tête, tirant à travers +les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre, +familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient +une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en +plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant +abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des +bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu; +quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, et faisaient sauter les +toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient +la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand +ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert +sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit +bientôt à ne pas charger la mine avec excès, et à ne produire que le +ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche. + +On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au +couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire +par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la +présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les +prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on +ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée +au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la baïonnette, en +tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de +prisonniers. De ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous, +toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer +aussi un passage couvert à gauche de cette rue, pour arriver au +gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait +se trouver au bord du _Cosso_. On commença donc à miner dans cette +direction. + +[En marge: Fév. 1809.] + +[En marge: Progrès à l'attaque de droite pour s'avancer vers le +Cosso.] + +[En marge: Les Espagnols pour arrêter nos progrès nous opposent +l'incendie.] + +Tandis qu'à l'attaque du centre, on marchait de couvent en couvent +vers le _Cosso_, à l'attaque de droite le succès était aussi disputé, +et obtenu par les mêmes moyens. On avait enlevé les couvents de +Sainte-Monique et des Augustins, en faisant sauter les Espagnols au +moment où ils voulaient nous faire sauter, ce qui était dû à +l'intelligence et à l'habileté de nos mineurs. Puis, on s'était +avancé, toujours par les mêmes procédés, le long des rues de +Sainte-Monique et de Saint-Augustin, donnant vers le _Cosso_. Les +Espagnols, pour retarder nos progrès, avaient imaginé un nouvel +expédient: c'était de mettre le feu à leurs maisons, qui, contenant +peu de bois, et ayant des voûtes au lieu de planchers, brûlaient +lentement, et étaient inabordables pendant qu'elles brûlaient. On +était réduit alors à cheminer dans les rues, en se couvrant avec des +sacs à terre. Mais les premiers hommes qui paraissaient avant que +l'épaulement les garantît, étaient blessés ou tués presque +certainement. En même temps, par l'une des deux brèches de l'attaque +de droite, on s'avançait le long des rues Sainte-Monique et +Saint-Augustin, vers le _Cosso_, par la seconde, le long de la rue +Quemada, on s'avançait aussi vers le même but, passant d'un côté à +l'autre de cette rue, tantôt sous terre à l'aide de la mine, tantôt à +découvert à l'aide des épaulements en sacs à terre. On arriva ainsi +par ces diverses rues à deux grands édifices attenant tous deux au +_Cosso_, l'un en formant le fond, l'autre le côté, et là on eut à +lutter de courage, d'artifice, de violence dans les moyens, tantôt +minant et contre-minant pour se faire sauter, tantôt s'abordant à la +baïonnette, ou se fusillant à bout portant. Dans ces mille combats, +les plus singuliers, les plus extraordinaires qu'on puisse concevoir, +nos soldats, grâce à leur intelligence et à leur hardiesse, avaient +presque constamment l'avantage, et s'ils perdaient souvent du monde, +c'est que leur impatience les portant à brusquer les attaques, ils se +présentaient à découvert devant un ennemi toujours caché. Nous +n'avions pas moins de cent hommes par jour tués et blessés depuis que +la guerre des maisons était commencée, et les Espagnols, qui avaient à +braver le double danger du feu et de l'épidémie, voyaient jusqu'à +quatre cents hommes par jour entrer dans leurs hôpitaux. C'est à l'une +de ces attaques que le brave et habile général Lacoste fut tué d'une +balle au front. Le colonel Rogniat le remplaça et fut blessé à son +tour. Le chef de bataillon Haxo le fut également. + +[En marge: Attaque du faubourg situé à la rive gauche de l'Èbre.] + +Ce genre d'opérations absorba le temps qui s'écoula du 26 janvier, +jour de l'assaut général, au 7 février, moment où l'on attaqua enfin +le faubourg de la rive gauche. Le maréchal Lannes avait ordonné au +général Gazan de déployer une grande activité de ce côté, et ce +dernier, toujours à cheval quoique malade, secondé par le colonel +Dode, se trouva assez près du faubourg dans la journée du 7, pour +battre en brèche un gros couvent, dit de Jésus, qui n'était pas loin +de l'Èbre, et fort près d'un autre dont la possession devait être +décisive pour la conquête du faubourg. Le 7, en effet, on put allumer +le feu de 20 pièces de canon de gros calibre, puis en deux heures +ouvrir une large brèche au couvent, que nous voulions prendre, et en +chasser quatre cents Espagnols qui l'occupaient. Une colonne de +voltigeurs s'y précipita et s'en fut bientôt emparée. Mais ayant voulu +par trop d'ardeur franchir le couvent, qui était isolé, et se porter +au delà, soit devant les maisons du faubourg, soit sur le second +couvent, celui qu'on avait surtout intérêt à conquérir, elle fut +ramenée par la vivacité de la fusillade. On se décida alors à partir +du couvent déjà pris pour diriger des travaux d'approche sur le +second, dit de Saint-Lazare, qui était adossé à l'Èbre, et qui venait +toucher à la tête même du grand pont. De là on pouvait se rendre +maître du pont, couper la retraite aux troupes qui défendaient le +faubourg, et le faire tomber d'un seul coup. Toute l'artillerie de la +rive droite fut envoyée à l'instant au général Gazan, pour exécuter le +plus tôt possible cette opération importante. + +[En marge: Horrible situation intérieure de Saragosse.] + +Dans l'intérieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la +guerre souterraine que nous avons décrite continuait avec le même +acharnement. Toutefois, de part et d'autre, la souffrance se faisait +cruellement sentir. L'épidémie sévissait dans les murs de Saragosse. +Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant à la défense, +étaient déjà dans les hôpitaux. La population inactive mourait sans +qu'on prît garde à elle. On n'avait plus le temps ni d'enterrer les +cadavres, ni de recueillir les blessés. On les laissait au milieu des +décombres, d'où ils répandaient une horrible infection. Palafox +lui-même, atteint de la maladie régnante, semblait approcher de sa +dernière heure, sans que le commandement en fût du reste moins ferme. +Les moines qui gouvernaient sous lui, toujours tout-puissants sur la +populace, faisaient pendre à des gibets les individus accusés de +faiblir. Le gros de la population paisible avait ce régime en horreur, +sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme +des ombres au sein de leur cité désolée. + +[En marge: Murmures de nos soldats apaisés par le maréchal Lannes.] + +On ne songe dans ces extrémités qu'à ses propres souffrances, et on ne +se figure pas assez celles de l'ennemi, ce qui empêche d'apprécier +exactement la situation. Nos soldats ignorant l'état des choses dans +l'intérieur de Saragosse, voyant qu'après quarante et quelques jours +de lutte ils avaient à peine conquis deux ou trois rues, se +demandaient ce qu'il adviendrait d'eux s'il fallait conquérir la ville +entière par les mêmes moyens.--Nous y périrons tous, disaient-ils. +A-t-on jamais fait la guerre de la sorte? À quoi pensent nos chefs? +Ont-ils oublié leur métier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux +renforts, un nouveau matériel, et enterrer ces furieux sous des +bombes, au lieu de nous faire tuer un à un, pour prendre quelques +caves et quelques greniers? Ne pourrait-on pas dépenser plus utilement +pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui être due, et que nous ne +refusons pas de sacrifier pour lui?--Tel était chaque soir le langage +des bivouacs, dans la moitié des divisions Grandjean et Musnier dont +le tour était venu de se reposer. Lannes les calmait, les ranimait par +ses discours.--Vous souffrez, mes amis, leur disait-il; mais +croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous +perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il défendra toutes ses +rues, comme il en a défendu quelques-unes? Il est au terme de son +énergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs +d'une ville dans laquelle la nation espagnole a placé toutes ses +espérances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et +vous serez au bout de vos peines et de vos travaux.--L'héroïque +maréchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Général avec +eux, mais soldat avec l'Empereur, il lui écrivait qu'il ne savait plus +quand finirait ce siége terrible, que fixer un terme était impossible, +car il y avait telle maison qui coûtait des journées. + +[En marge: Terrible explosion du couvent de Saint-François.] + +Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats, ne devenaient en se plaignant, +ou moins actifs, ou moins courageux. À l'attaque du centre, tandis que +par la mine on passait de l'hôpital des Fous au vaste couvent de +Saint-François, on s'était aperçu que les assiégés minaient de leur +côté. On avait alors chargé la mine de 3,000 livres de poudre, et dans +l'intention de produire plus de carnage à la fois, on avait feint une +attaque ouverte pour y attirer un plus grand nombre d'ennemis. Des +centaines d'Espagnols avaient sur-le-champ occupé tous les étages, +nous attendant de pied ferme. Alors le major du génie Breuille donnant +l'ordre de mettre le feu à la mine, une épouvantable explosion, dont +toute la ville avait retenti, s'était fait entendre, et une compagnie +entière du régiment de Valence avait sauté dans les airs, avec les +débris du couvent de Saint-François. Tous les coeurs en avaient +frissonné d'horreur. Puis on s'était élancé à la baïonnette à travers +les décombres, l'incendie, les balles, et on avait chassé les +Espagnols. Mais ceux-ci, réfugiés dans un clocher, et sur le toit de +l'église du couvent, y avaient pratiqué une ouverture d'où, jetant des +grenades à la main, ils avaient un instant forcé nos soldats à +rétrograder. Malgré toutes ces résistances, nous étions restés maîtres +de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du +_Cosso_. Sur-le-champ on avait commencé à miner pour passer +par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore +l'un et l'autre côté de cette promenade publique. + +Nous y étions également arrivés par l'attaque de droite, en suivant +les rues Quemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient +pris le collége des Écoles Pies, miné le vaste édifice de +l'Université, et poussé une pointe vers l'Èbre, pour se joindre à +l'attaque du faubourg. L'Université devait sauter le jour même où +tomberait le faubourg. + +[En marge: Prise du faubourg de la rive gauche.] + +On était au 18 février. Il y avait cinquante jours que nous attaquions +Saragosse, et nous en avions passé vingt-neuf à pénétrer dans ses +murs, vingt et un à cheminer dans ses rues, et le moment approchait où +le courage épuisé de l'ennemi devait trouver dans quelque grand +incident du siége une raison décisive de se rendre. Ce même jour, 18, +on devait dans la ville faire sauter l'Université, et dans le faubourg +s'emparer du couvent qui touchait au pont de l'Èbre. Le matin, Lannes +à cheval, à côté du général Gazan, fit commencer l'attaque du +faubourg. Cinquante bouches à feu tonnèrent sur le couvent attaqué. +Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d'épaisseur. À +trois heures de l'après-midi, la brèche fut enfin praticable. Un +bataillon du 28e et un du 103e s'y jetèrent au pas de course, et y +pénétrèrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brèche eût +été assez large pour que toute la division Gazan y passât, c'en était +fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait +de ce couvent se porter au pont, et couper le faubourg de la ville. +Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu'on put, et du couvent +on courut au pont. La garnison du faubourg, voyant que la retraite lui +était fermée, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se +précipitèrent vers l'entrée du pont; on voulut les arrêter, on se mêla +avec eux, on en écharpa une partie, mais les autres réussirent à +passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent réduits à +déposer les armes, et à livrer le faubourg lui-même. + +[En marge: Dans l'intérieur de la ville, à l'attaque de droite, on +fait sauter le bâtiment de l'Université.] + +Cette opération brillante et décisive, conduite par Lannes lui-même, +ne nous avait pas coûté plus de 10 morts et 100 blessés. Elle ôtait à +la population son principal asile, et elle allait exposer la ville à +tous les feux de la rive gauche. Tandis que cet événement +s'accomplissait dans le faubourg, les troupes de la division +Grandjean, se tenant sous les armes, attendaient l'instant où le +bâtiment de l'Université sauterait, pour se précipiter sur ses ruines. +Il sauta en effet, sous la charge de 1,500 livres de poudre, avec un +fracas horrible, et aussitôt les soldats du 14e et du 44e, s'élançant +à l'assaut, s'emparèrent de la tête du _Cosso_ et de ses deux bords. À +l'attaque du centre, on n'attendait plus qu'un jour pour détruire par +la mine le milieu du _Cosso_. + +[En marge: Épuisement des assiégés.] + +[En marge: La ville demande à capituler.] + +[En marge: Réponse de Lannes.] + +Quelque obstiné que fût le courage de ces moines, de ces paysans, qui +avaient échangé avec joie les ennuis de leur couvent, ou la dure vie +des champs, pour les émotions de la guerre, leur fureur ne pouvait +tenir devant les échecs répétés du 18. Il n'y avait plus qu'un tiers +de la population combattante qui fût debout. La population non +combattante était au désespoir. Palafox était mourant. La junte de +défense, cédant enfin à tant de calamités réunies, résolut de +capituler, et envoya un parlementaire qui se présenta au nom de +Palafox. Les infortunés défenseurs de Saragosse avaient tant répété +que les armées françaises étaient battues, qu'ils avaient fini par le +croire. Le parlementaire vint donc demander qu'on permît d'expédier un +émissaire au dehors de Saragosse pour savoir si véritablement les +armées espagnoles étaient dispersées, et si la résistance de cette +malheureuse cité était réellement inutile. Lannes répondit qu'il ne +donnait jamais sa parole en vain, même pour une ruse de guerre, et +qu'on devait l'en croire quand il affirmait que les Espagnols étaient +vaincus des Pyrénées à la Sierra-Morena, que les restes de La Romana +étaient pris, les Anglais embarqués, et l'Infantado sans armée. Il +ajouta qu'il fallait se rendre sans conditions, car le lendemain il +ferait sauter tout le centre de la ville. + +[En marge: Reddition de Saragosse.] + +Le lendemain 20 la junte se transporta au camp, et consentit à la +reddition de la place. Il fut convenu que tout ce qui restait de la +garnison sortirait par la principale porte, celle de Portillo, +déposerait les armes, et serait prisonnière de guerre, à moins +qu'elle ne voulût passer au service du roi Joseph. + +[En marge: Affreux état de Saragosse quand elle nous fut livrée.] + +[En marge: Pertes cruelles des Français pendant ce siége mémorable.] + +Le 21 février, 10 mille fantassins, 2 mille cavaliers, pâles, maigres, +abattus, défilèrent devant nos soldats saisis de pitié. Ceux-ci +entrèrent ensuite dans la cité infortunée, qui ne présentait que des +ruines remplies de cadavres en putréfaction. Sur 100 mille individus, +habitants ou réfugiés dans les murs de Saragosse, 54 mille avaient +péri. Un tiers des bâtiments de la ville était renversé; les deux +autres tiers percés de boulets, souillés de sang, étaient infectés de +miasmes mortels. Le coeur de nos soldats fut profondément ému. Eux +aussi avaient fait des pertes cruelles. Ils avaient eu 3 mille hommes +hors de combat sur 14 mille participant activement au siége. +Vingt-sept officiers du génie sur 40 étaient blessés ou tués, et dans +le nombre des morts se trouvait l'illustre et malheureux Lacoste. La +moitié des soldats du génie avait succombé. Rien dans l'histoire +moderne n'avait ressemblé à ce siége, et il fallait dans l'antiquité +remonter à deux ou trois exemples, comme Numance, Sagonte, ou +Jérusalem, pour retrouver des scènes pareilles. Encore l'horreur de +l'événement moderne dépassait-elle l'horreur des événements anciens de +toute la puissance des moyens de destruction imaginés par la science. +Telles sont les tristes conséquences du choc des grands empires! Les +princes, les peuples se trompent, a dit un ancien, et des milliers de +victimes succombent innocemment pour leur erreur. + +La résistance des Espagnols fut prodigieuse surtout par l'obstination, +et attesta chez eux autant de courage naturel, que leur conduite en +rase campagne attestait peu de ce courage acquis, qui fait la force +des armées régulières. Mais le courage des Français, attaquant au +nombre de quinze mille quarante mille ennemis retranchés, était plus +extraordinaire encore; car, sans fanatisme, sans férocité, ils se +battaient pour cet idéal de grandeur dont leurs drapeaux étaient alors +le glorieux emblème. + +[En marge: Caractère et résultats de cette seconde campagne +d'Espagne.] + +Telle fut la fin de cette seconde campagne d'Espagne, commencée à +Burgos, Espinosa, Tudela, finie à Saragosse, et marquée par la +présence de Napoléon dans la Péninsule, par la retraite précipitée des +Anglais, et une nouvelle soumission apparente des Espagnols au roi +Joseph. Les manoeuvres de Napoléon avaient été admirables, ses troupes +admirables aussi; et pourtant, quoique les résultats fussent grands, +ils n'égalaient pas ceux que nous avions obtenus contre les troupes +savamment organisées de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il +semblait que tant de science, d'expérience, de bravoure, vînt échouer +contre l'inexpérience et la désorganisation des armées espagnoles, +comme l'habileté d'un maître d'armes échoue quelquefois contre la +maladresse d'un homme qui n'a jamais manié une épée. Les Espagnols ne +tenaient pas en rase campagne, fuyaient en livrant leurs fusils, leurs +canons, leurs drapeaux, mais on ne les prenait pas, et il restait à +vaincre leurs vastes plaines, leurs montagnes ardues, leur climat +dévorant, leur haine de l'étranger, leur goût à recommencer un genre +d'aventures qui ne leur avait guère coûté que la peine de fuir, ce qui +était facile à leur agilité et à leur dénûment; et de temps en temps +aussi il restait à vaincre quelque terrible résistance derrière des +murailles, comme celle de Saragosse! Il est vrai cependant que +Saragosse était le dernier effort de ce genre qu'on eût à craindre de +la part des Espagnols. Tout infatigables qu'ils étaient, on pouvait +les fatiguer; tout aveugles qu'ils étaient, on pouvait les éclairer, +et leur faire apprécier les avantages du gouvernement que Napoléon +leur apportait par la main de son frère. Après Espinosa, Tudela, +Somo-Sierra, la Corogne, Uclès, Saragosse, ils étaient effectivement +abattus, découragés, du moins momentanément; et si la politique +générale ne venait pas les aider à force de complications nouvelles, +ils allaient être encore une fois régénérés par une dynastie +étrangère. Mais le secret du destin était alors impénétré et +impénétrable. Napoléon recevant une lettre du prince Cambacérès, qui +lui souhaitait une bonne année, lui avait répondu: Pour que vous +puissiez m'adresser le même souhait encore une trentaine de fois, _il +faut être sage_.--Mais après avoir compris qu'il fallait être sage, +saurait-il l'être? Là, nous le répétons, était la question, l'unique +question. Lui seul après Dieu tenait dans ses mains le destin des +Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Italiens, et +malheureusement des Français comme de tous les autres. + +Tandis que ses armées, après avoir pris un instant de repos, +s'apprêtaient à s'élancer, celle du maréchal Soult de la Corogne à +Lisbonne, celle du maréchal Victor de Madrid à Séville, celle de +l'Aragon de Saragosse à Valence, il faut le suivre lui-même des +sommets du Guadarrama aux bords du Danube, de Somo-Sierra à Essling et +Wagram. Il lui restait alors quelques beaux jours à espérer, parce +qu'il était encore temps d'être sage, et que les dernières fautes, les +plus irrémédiables, n'avaient pas été commises. Il n'était pas +impossible, en effet, quoique cela devînt douteux à voir la marche +qu'il imprimait aux choses, que l'Espagne fût régénérée par ses mains, +que l'Italie fût affranchie des Autrichiens, que la France demeurât +grande comme il l'avait faite, et que son tombeau se trouvât sur les +bords de la Seine, sans avoir un moment reposé aux extrémités de +l'Océan. + +FIN DU LIVRE TRENTE-TROISIÈME ET DU TOME NEUVIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES + +DANS LE TOME NEUVIÈME. + + +LIVRE TRENTE ET UNIÈME. + +BAYLEN. + + Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à + Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. -- + Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. -- + Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII + et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. -- + Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la + Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de + Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de + juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France, + levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières + mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de + l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de + Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes + polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de + Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère + celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête + d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les + Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à + coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de + Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son + séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie. + -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea, + les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive + force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés + français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à + Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily + à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée + dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se + rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont, + entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se + rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre + position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. -- + Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans + les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de + tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le + général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du + maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont. + -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. -- + Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les + frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le + général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége + devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles + troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord + de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en + Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve + en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements + militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur + Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de + l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement + du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et + brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de + cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil + qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de + l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de + Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans + succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. -- + Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division + Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le + général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté + qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient + prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la + Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination + du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de + Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se + présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette + position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement + accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos + d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le + général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général + Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le + général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les + Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de + la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la + Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. -- + Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce + conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à + Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de + cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant + cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les + insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le + général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses + lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. -- + Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen. + -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen. + -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature. + -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec + permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares + traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle + dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement + des Français, -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid. + -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général + Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une + partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre + l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une + inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans + Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. -- + Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général + des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer + l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à + seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps + d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur + Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne. + -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille + Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à + la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. -- + Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De + toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain + compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et + son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon, + promptement et cruellement puni de ses fautes. 1 à 237 + + +LIVRE TRENTE-DEUXIÈME. + +ERFURT. + + La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon + pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire. + -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux + événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son + retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée + de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. -- + Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de + l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. -- + Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la + cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de + prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. -- + Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes, + Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. -- + Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de + s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent + exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue + avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires + d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de + septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand + éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs + militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en + Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi + Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. -- + Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la + Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour + l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la + même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les + troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle + conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés + pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les + différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon. + -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie + l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier + allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de + l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa + mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27 + septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. -- + Affluence de souverains et de grands personnages civils et + militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique + donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de + faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire + turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la + Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur + l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de + Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. -- + Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore + par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. -- + Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes + brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de + l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon + s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux + empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées + verbalement. -- Napoléon, désirant que la paix puisse sortir de + l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures + pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que + la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point + retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à + ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. -- + Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une + nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un + mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions + que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux + empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des + témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour + Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de + celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières + dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré + pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un + nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en + armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée + d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. -- + M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte + avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière + dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. -- + Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les + difficultés soulevées par le cabinet britannique. -- + L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les + Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère + de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les + manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon + n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. -- + Ses combinaisons pour la rendre décisive. 238 à 363 + + +LIVRE TRENTE-TROISIÈME. + +SOMO-SIERRA. + + Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses + ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. -- + Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des + succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des + juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez. + -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. -- + Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du + centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal + Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. -- + Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé + à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le + projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher + ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et + Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. -- + Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos. + -- Combat de Burgos et prise de cette ville. -- Les maréchaux + Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à + outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son + armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes, + sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce + corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de + Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et + de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection + espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il + désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers + le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition + de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour + épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise + d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut + pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses + mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition, + des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux + Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur + la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais. + -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du + siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en + Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. -- + Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich. + -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. -- + Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever + le camp du Llobregat, et victoire de Molins-del-Rey. -- Suite des + événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal + Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de + l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général + Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird, + se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de + Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les + envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand + et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et + Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama. + -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général + Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. -- + Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le + décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult + le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général + Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et + dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. -- + Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la + Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et + embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. -- + Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et + son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de + l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement + du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le + centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille + d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de + l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de + ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le + consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble + disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de + résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des + difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le + maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. -- + Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des + Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. -- + Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en + Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté. 364 à 589 + + +FIN DE LA TABLE DU NEUVIÈME VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, +Vol. (9 / 20), by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43313 *** |
