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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43313 ***
+
+ HISTOIRE DU CONSULAT
+
+ ET DE
+
+ L'EMPIRE
+
+
+
+
+ FAISANT SUITE
+
+ À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+
+ PAR M. A. THIERS
+
+
+
+
+ TOME NEUVIÈME
+
+
+
+
+ [Illustration: Emblème de l'éditeur.]
+
+
+
+
+ PARIS
+ PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 60, RUE RICHELIEU
+ 1849
+
+
+
+
+L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
+Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
+Espagnole et Italienne.
+
+Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
+Librairie), le 3 décembre 1849.
+
+
+PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, RUE DE VAUGIRARD, 36.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
+
+
+
+
+LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
+
+BAYLEN.
+
+ Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à
+ Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. --
+ Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. --
+ Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII
+ et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
+ Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la
+ Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de
+ Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
+ juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France,
+ levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières
+ mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de
+ l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de
+ Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
+ polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de
+ Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère
+ celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête
+ d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les
+ Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à
+ coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de
+ Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son
+ séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie.
+ -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea,
+ les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive
+ force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés
+ français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à
+ Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
+ à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée
+ dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se
+ rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont,
+ entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se
+ rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre
+ position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. --
+ Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans
+ les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de
+ tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le
+ général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du
+ maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont.
+ -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. --
+ Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les
+ frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le
+ général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége
+ devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
+ troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord
+ de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
+ Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve
+ en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements
+ militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
+ Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de
+ l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
+ du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
+ brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de
+ cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
+ qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de
+ l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de
+ Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans
+ succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
+ Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division
+ Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le
+ général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté
+ qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient
+ prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la
+ Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination
+ du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de
+ Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se
+ présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
+ position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement
+ accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos
+ d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le
+ général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général
+ Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le
+ général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
+ Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de
+ la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la
+ Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. --
+ Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce
+ conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à
+ Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de
+ cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant
+ cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les
+ insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
+ général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
+ lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. --
+ Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen.
+ -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen.
+ -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature.
+ -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec
+ permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
+ traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
+ dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
+ des Français. -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid.
+ -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général
+ Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une
+ partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre
+ l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une
+ inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans
+ Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. --
+ Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général
+ des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer
+ l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à
+ seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
+ d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur
+ Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
+ -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille
+ Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à
+ la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
+ Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De
+ toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain
+ compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et
+ son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon,
+ promptement et cruellement puni de ses fautes.
+
+
+[En marge: Mai 1808.]
+
+[En marge: Napoléon, en quittant Bayonne, est déjà revenu de ses
+illusions sur l'Espagne.]
+
+Lorsque Napoléon quitta Bayonne pour visiter à son retour la Gascogne
+et la Vendée, il ne conservait plus aucune des illusions qu'il avait
+conçues un moment sur l'esprit de l'Espagne, et sur la facilité qu'il
+aurait à disposer d'elle. Une insurrection d'abord partielle, bientôt
+universelle, venait d'éclater, et de faire arriver jusqu'à lui les
+cris d'une haine implacable. Il comptait toutefois sur ses jeunes
+soldats, et sur quelques vieux régiments récemment dirigés vers les
+Pyrénées, pour réduire un mouvement qui pouvait n'être encore qu'une
+insurrection pareille à celle des Calabres. Bien qu'il fût déjà
+détrompé, peut-être même aux regrets de ce qu'il avait entrepris, il
+lui restait sur ce sujet beaucoup à apprendre, et avant d'avoir
+regagné Paris il devait connaître toutes les conséquences de la faute
+commise à Bayonne.
+
+[En marge: Dispositions de la nation espagnole à l'aspect des
+événements de Bayonne.]
+
+Les Espagnols, depuis le mois de mars, avaient passé en peu de temps
+par les émotions les plus diverses. Pleins d'espérance en voyant
+paraître les Français, de joie en voyant tomber la vieille cour,
+d'anxiété en voyant Ferdinand VII obligé d'aller chercher en France la
+reconnaissance de son titre royal, ils avaient été promptement
+éclairés sur ce qui allait se faire à Bayonne, et une haine ardente
+s'était tout à coup allumée dans leur coeur. Tous, il est vrai, ne
+partageaient pas ce sentiment au même degré. Les classes élevées et
+même les moyennes, appréciant les biens qui pouvaient provenir d'une
+régénération de l'Espagne par les mains civilisatrices de Napoléon,
+animées contre l'étranger de sentiments moins sauvages que le peuple,
+moins portées que lui à l'agitation, souffraient uniquement dans leur
+fierté, vivement blessée de la manière dont on entendait disposer de
+leur sort. Pourtant avec des égards, avec un déploiement subit et
+irrésistible de forces, on les aurait contenues, et peut-être même
+eût-on fini par les ramener. Mais le peuple et surtout les moines,
+cette portion cloîtrée du peuple, étaient exaspérés. Rien chez ceux-ci
+ne pouvait adoucir le sentiment de l'orgueil froissé, ni l'espérance
+d'une régénération qu'ils étaient incapables d'apprécier, ni la
+tolérance à l'égard de l'étranger qu'ils détestaient, ni l'amour du
+repos, ni la crainte du désordre. Ce peuple espagnol, celui des rues
+et des champs comme celui du cloître, ardent, oisif, fatigué du repos
+loin de l'aimer, s'inquiétant peu de l'incendie des villes et des
+campagnes dans lesquelles il ne possédait rien, allait satisfaire à sa
+manière ce penchant à l'agitation que le peuple français, en 1789,
+avait satisfait en opérant une grande révolution démocratique. Il
+allait déployer pour le soutien de l'ancien régime toutes les passions
+démagogiques que le peuple français avait déployées pour la fondation
+du nouveau. Il allait être violent, tumultueux, sanguinaire, pour le
+trône et l'autel, autant que son voisin l'avait été contre tous les
+deux. Il allait l'être en proportion de la chaleur de son sang et de
+la férocité de son caractère. Cependant, un généreux sentiment se
+mêlait chez le peuple espagnol à ceux que nous venons de décrire:
+c'était l'amour de son sol, de ses rois, de sa religion, qu'il
+confondait dans la même affection; et sous cette noble inspiration il
+allait donner d'immortels exemples de constance et souvent d'héroïsme.
+
+Je ne suis point, je ne serai jamais le flatteur de la multitude. Je
+me suis promis au contraire de braver son pouvoir tyrannique, car il
+m'a été infligé de vivre en des temps où elle domine et trouble le
+monde. Toutefois je lui rends justice: si elle ne voit pas, elle sent;
+et, dans les occasions fort rares où il faut fermer les yeux et obéir
+à son coeur, elle est, non pas un conseiller à écouter, mais un
+torrent à suivre. Le peuple espagnol, quoiqu'en repoussant la royauté
+de Joseph il repoussât un bon prince et de bonnes institutions, fut
+peut-être mieux inspiré que les hautes classes. Il agit noblement en
+repoussant le bien qui lui venait d'une main étrangère, et sans yeux
+il vit plus juste que les hommes éclairés, en croyant qu'on pouvait
+tenir tête au conquérant auquel n'avaient pu résister les plus
+puissantes armées et les plus grands généraux.
+
+Le départ de Ferdinand VII, suivi du départ de Charles IV, puis de
+celui des infants, avait clairement révélé l'intention de Napoléon, et
+le peuple de Madrid, n'y tenant plus, se souleva le 2 mai, comme on
+l'a vu au livre précédent. Il s'insurgea, se fit sabrer par Murat,
+mais eut l'indicible satisfaction d'égorger quelques Français tombés
+isolément sous ses coups. En un clin d'oeil la nouvelle répandue dans
+l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, allait y faire éclater
+l'incendie qui couvait sourdement, quand la prompte et terrible
+répression exercée par Murat glaça ces provinces de terreur, et les
+contint pour quelque temps. Tous les visages redevinrent mornes et
+silencieux, mais empreints d'une haine profonde. On s'arrêta sous une
+main menaçante, mais le récit exagéré du sang versé à Madrid, le
+détail des événements de Bayonne propagé par la correspondance des
+couvents, accroissaient à chaque instant la secrète fureur qui régnait
+dans les âmes, et préparaient une nouvelle explosion, tellement
+soudaine, tellement universelle, qu'aucun coup, même frappé à propos,
+ne pourrait la prévenir. Toutefois, si Napoléon, prenant plus au
+sérieux cette grave entreprise, avait eu partout une force
+suffisante, si au lieu de 80 mille conscrits, il avait eu 150 mille
+vieux soldats contenant à la fois Saragosse, Valence, Carthagène,
+Grenade, Séville, Badajoz, comme on contenait Madrid, Burgos,
+Barcelone; si Murat présent, et en santé, se fût montré partout,
+peut-être aurait-on pu empêcher l'incendie de se propager, en
+admettant qu'il soit donné à la force matérielle de prévaloir contre
+la force morale, surtout lorsque celle-ci est fortement excitée.
+Malheureusement, tandis que le maréchal Moncey avec 20 mille jeunes
+soldats occupait la gauche de la capitale, depuis Aranda jusqu'à
+Chamartin; tandis que le général Dupont avec 18 mille en occupait la
+droite, de Ségovie à l'Escurial; tandis que le maréchal Bessières avec
+environ 15 mille occupait la Vieille-Castille, et le général Duhesme
+la Catalogne avec 10 mille[1] (voir la carte nº 43), en arrière les
+Asturies, à droite la Galice, à gauche l'Aragon, en avant
+l'Estrémadure, la Manche, l'Andalousie, Valence, restaient libres, et
+n'étaient contenus que par les autorités espagnoles, désirant sans
+doute le maintien de l'ordre, mais navrées de douleur, et servies par
+une armée qui partageait tous les sentiments du peuple. Il était bien
+évident qu'elles ne déploieraient pas une grande énergie pour réprimer
+une insurrection avec laquelle elles sympathisaient secrètement.
+Cependant, sous l'impression du 2 mai, et dans l'attente de ce qui se
+passerait définitivement à Bayonne, on se contenait encore, mais avec
+tous les signes d'une anxiété extraordinaire, et d'une violente
+passion près d éclater.
+
+[Note 1: Le reste des 80,000 jeunes soldats envoyés en Espagne était
+dans les hôpitaux.]
+
+[En marge: Faux bruits répandus pour exciter les imaginations.]
+
+Dans cette situation, l'imagination populaire, vivement éveillée,
+accueillait les bruits les plus étranges. Les voyages forcés à Bayonne
+en étaient surtout le texte. Les principaux personnages devaient,
+disait-on, après la famille royale, être conduits dans cette ville,
+devenue le gouffre où allait s'engloutir tout ce que l'Espagne avait
+de plus illustre. Après la royauté, après les grands, viendrait le
+tour de l'armée. Elle devait, régiment par régiment, être menée à
+Bayonne, de Bayonne sur les rives de l'Océan, où se trouvaient déjà
+les troupes du marquis de La Romana, et périr dans quelque guerre
+lointaine pour la grandeur du tyran du monde. Ce n'était pas tout: la
+population entière devait être enlevée au moyen d'une conscription
+générale, qui frapperait la Péninsule comme elle frappait la France,
+et on verrait la fleur de la nation espagnole sacrifiée aux atroces
+projets du nouvel Attila. On débitait à ce propos les plus singuliers
+détails. Des quantités considérables de menottes avaient été
+fabriquées, disait-on, et transportées dans les caissons de l'armée
+française, afin d'emmener pieds et poings liés les malheureux
+conscrits espagnols. On affirmait les avoir vues et touchées. Il y en
+avait notamment des milliers déposées dans les arsenaux du Ferrol, où
+cependant n'avait paru ni un bataillon ni un caisson de l'armée
+française, mais où l'on travaillait beaucoup, par ordre de Napoléon, à
+la restauration de la marine espagnole, et où l'on préparait une
+expédition pour mettre les riches colonies de la Plata à l'abri des
+attaques de l'Angleterre. À ces bruits s'en joignaient une foule
+d'autres de même valeur. On allait, disait-on encore, sous un roi
+français obliger tout le monde à parler et à écrire le français. Une
+nuée d'employés français accompagneraient ce roi, et s'approprieraient
+tous les emplois.
+
+[En marge: Désertion générale de l'armée espagnole.]
+
+La première et la plus grave conséquence de ces bruits fut de faire
+déserter l'armée espagnole presque tout entière, par la crainte d'être
+violemment transportée en France. À Madrid, on vit chaque nuit jusqu'à
+deux et trois cents hommes déserter à la fois. Les soldats s'en
+allaient sans leurs officiers, quelquefois même avec eux, emportant
+armes, bagages, matériel de guerre. Les gardes du corps qui étaient à
+l'Escurial disparurent ainsi peu à peu, au point qu'après quelques
+jours il n'en restait plus un seul. Cette désertion se manifesta,
+non-seulement à Madrid, mais à Barcelone, à Burgos, à la Corogne.
+Généralement les soldats déserteurs fuyaient soit vers le midi, soit
+vers les provinces dont l'agitation et l'éloignement faisaient un
+asile plus sûr pour les fugitifs. Ceux de Barcelone fuyaient vers
+Tortose et Valence. Ceux de la Vieille-Castille gagnaient l'Aragon et
+Saragosse, contrée réputée invincible chez les Espagnols. Ceux de la
+Corogne allaient rejoindre le général Taranco, placé avec un corps de
+troupes au nord du Portugal. Ceux de la Nouvelle-Castille se jetaient
+partie à gauche vers Guadalaxara et Cuenca, où ils avaient Saragosse
+et Valence pour retraite, partie à droite vers Talavera, où ils
+avaient l'asile assuré et impénétrable de l'Estrémadure. Les généraux
+espagnols, habitués à la subordination, rendaient compte de cette
+désertion effrayante, qui les laissait sans aucun moyen de maintenir
+l'ordre, quel que fût le souverain définitivement imposé à la
+malheureuse Espagne.
+
+[En marge: Dispositions des autorités espagnoles.]
+
+[En marge: Fâcheuse conséquence de la maladie de Murat.]
+
+Les troupes du midi, celles de l'Andalousie notamment, où l'on était
+le plus loin possible des Français, et où l'on aurait voulu aller si
+on n'y avait pas été, demeuraient seules compactes et unies; et
+c'étaient par malheur pour nous les plus nombreuses, car il y avait,
+outre le camp de Saint-Roque devant Gibraltar, fort de 9 mille hommes,
+la garnison de Cadix, qu'on maintenait considérable en tout temps;
+puis enfin la division du général Solano, marquis del Socorro, destiné
+d'abord à occuper le Portugal, rapproché plus tard de Madrid, et
+renvoyé dernièrement en Andalousie, dont il était capitaine général.
+Ces troupes, avec celles du camp de Saint-Roque que commandait le
+général Castaños, ne s'élevaient pas à moins de 25 mille hommes, et
+c'étaient les seules qui ne fussent pas portées à la désertion. Il
+fallait y ajouter les troupes suisses engagées depuis long-temps au
+service d'Espagne. Les deux régiments suisses de Preux et de Reding
+avaient été, par ordre même de Napoléon, réunis à Talavera, pour être
+joints à la première division du général Dupont, qui devait occuper
+Cadix, où se trouvait, comme on sait, une flotte française. Les trois
+régiments suisses stationnés à Tarragone, Carthagène et Malaga,
+avaient été, également par son ordre, dirigés sur Grenade, où le
+général Dupont devait les recueillir en passant. Napoléon pensait
+qu'en les plaçant, comme il disait, dans un _courant d'opinion
+française_, ils serviraient la cause de la nouvelle royauté, et non
+celle de l'ancienne. Malheureusement toutes ses vues devaient être
+déjouées par le mouvement qui entraînait les coeurs. Les autorités
+militaires espagnoles, quoiqu'elles regrettassent peu, ainsi que les
+classes éclairées, le gouvernement incapable et corrompu qui venait de
+finir, étaient indignées aussi des événements de Bayonne, et auraient
+volontiers déserté avec leurs soldats vers les provinces inaccessibles
+aux Français. Murat seul, qui avait sur elles un certain ascendant,
+aurait pu les maintenir dans le devoir; mais, atteint d'une fièvre
+violente, affaibli, épuisé, pouvant à peine supporter qu'on lui parlât
+d'affaires, souffrant au seul bruit du pas de ses officiers, il avait
+pris en aversion le pays où il n'était plus appelé à régner, lui
+attribuait sa fin qu'il croyait prochaine, demandait sa femme et ses
+enfants avec des cris douloureux, et voulait qu'on le laissât partir
+immédiatement. Il fallait retenir cet homme héroïque, devenu tout à
+coup faible comme un enfant, le retenir malgré lui, jusqu'à l'arrivée
+de Joseph, de crainte que, lui parti, le fantôme d'autorité dont on se
+servait pour tout ordonner en son nom ne disparût complétement. Les
+Espagnols, avertis de l'état de Murat qu'on avait transporté à la
+campagne, et qu'on ne montrait plus, voyaient dans sa maladie une
+punition du ciel, que du reste ils auraient voulu voir tomber, non sur
+Murat, qu'ils plaignaient plus qu'ils ne le détestaient, mais sur
+Napoléon, devenu désormais l'objet de leur haine inexorable. Il y en
+avait qui allaient jusqu'à dire que c'était Napoléon lui-même qui,
+pour enfouir dans la tombe le secret de ses machinations abominables,
+avait fait empoisonner Murat. Ainsi divague, invente, sans souci de la
+vérité et même de la vraisemblance, l'imagination populaire une fois
+qu'elle est émue et excitée!
+
+L'anxiété à Madrid était si grande, que le moindre bruit dans une rue,
+que le pas d'un piquet de cavalerie sur une place publique,
+suffisaient pour attirer la population en masse. Dans chaque ville on
+se pressait à l'arrivée du courrier pour recueillir les nouvelles, et
+on restait assemblé des heures entières pour en disserter. Le peuple,
+les bourgeois, les grands, les prêtres, les moines, mêlés ensemble
+avec la familiarité ordinaire à la nation espagnole, s'occupaient sans
+cesse des événements politiques dans les lieux publics. Partout la
+curiosité, l'attente, la colère, la haine, agitaient les coeurs, et il
+ne fallait plus qu'une légère étincelle pour allumer un vaste
+incendie.
+
+[En marge: Publication des abdications arrachées à Charles IV et à
+Ferdinand VII.]
+
+[En marge: Effet soudain de cette publication.]
+
+Tel était donc l'état des esprits lorsque se répandit tout à coup la
+nouvelle de la double abdication arrachée à Charles IV et à Ferdinand
+VII. On venait de la publier dans la _Gazette de Madrid_ du 20 mai, à
+la suite de la manifestation imposée au conseil de Castille en faveur
+de Joseph. Cette nouvelle n'avait assurément rien d'imprévu, puisque
+par une foule d'émissaires on avait su que Ferdinand VII était à
+Bayonne, prisonnier, et exposé aux obsessions les plus menaçantes pour
+qu'il cédât sa couronne à la famille Bonaparte. Mais la connaissance
+officielle du sacrifice arraché à la faiblesse du père et à la
+captivité du fils, agit sur le sentiment public avec une violence
+inexprimable. On fut profondément indigné de l'acte en lui-même, et
+cruellement offensé de sa forme dérisoire. L'effet fut instantané,
+général, immense.
+
+[En marge: Insurrection des Asturies.]
+
+[En marge: Déclaration de guerre à la France.]
+
+[En marge: Envoi de députés en Angleterre.]
+
+À Oviedo, capitale des Asturies, on était déjà fort agité par deux
+circonstances accidentelles: premièrement la convocation de la junte
+provinciale, qui avait l'habitude de se réunir tous les trois ans, et
+secondement un procès intenté à quelques Espagnols pour avoir insulté
+le consul français de Gijon. Ce procès, ordonné par le gouvernement de
+Madrid, avait provoqué une désapprobation générale, car tout le monde
+se sentait prêt à faire ce qu'avaient fait les auteurs de l'outrage
+qu'il s'agissait de punir. La nouvelle des abdications étant arrivée
+par le courrier de Madrid, on ne se contint plus. Dans cette province,
+qui était une Espagne dans l'Espagne, et qui éprouvait pour toutes les
+innovations l'aversion que la Vendée avait manifestée autrefois, il
+n'y avait qu'un esprit, et les plus grands seigneurs sympathisaient
+complétement avec le peuple. Ils se mirent à la tête du mouvement, et
+le 24 mai, jour de l'arrivée du courrier de Madrid, on se concerta par
+l'intermédiaire des moines et des autorités municipales avec les gens
+des campagnes, pour s'emparer d'Oviedo. À minuit, au bruit du tocsin,
+le peuple de la montagne descendit en effet vers la ville, l'envahit,
+se joignit au peuple de l'intérieur, courut chez les autorités, les
+déposa, et conféra tous les pouvoirs à la junte. Celle-ci choisit pour
+son président le marquis de Santa-Cruz de Marcenado, grand personnage
+du pays, fort ennemi des Français, très-passionné pour la maison de
+Bourbon, et plein de sentiments patriotiques que nous devons honorer,
+quoique contraires à la cause de la France. Sous son impulsion, on
+n'hésita pas à considérer les abdications comme nulles, les événements
+de Bayonne comme atroces, l'alliance avec la France comme rompue, et
+on déclara solennellement la guerre à Napoléon. Après avoir procédé de
+la sorte, on s'empara de toutes les armes que contenaient les arsenaux
+royaux, très-largement approvisionnés dans cette province par
+l'industrie locale. On enleva cent mille fusils, qui furent partie
+distribués au peuple, partie réservés pour les provinces voisines. On
+fit des dons considérables pour remplir la caisse de l'insurrection,
+dons auxquels le clergé et les grands propriétaires contribuèrent pour
+une forte part. Enfin on proclama le rétablissement de la paix avec la
+Grande-Bretagne, et on envoya sur un corsaire de Jersey deux députés à
+Londres, afin d'invoquer l'alliance et les secours de l'Angleterre.
+L'un de ces deux députés était le comte de Matarosa, depuis comte de
+Toreno, si connu des hommes de notre âge, comme ministre, ambassadeur
+et écrivain.
+
+[En marge: Massacre empêché par un chanoine.]
+
+Mais l'enthousiasme patriotique des Espagnols ne pouvait
+malheureusement éclater sans accompagnement d'affreuses cruautés, et
+le sang qui coula bientôt dans les autres provinces allait couler dans
+les Asturies, lorsque, pour l'honneur de cette province, un prêtre en
+arrêta l'effusion. Il y avait à Oviedo deux commissaires espagnols
+envoyés à l'instigation de Murat pour accélérer le procès intenté aux
+offenseurs du consul de Gijon. Il y avait aussi le commandant de la
+province, appelé La Llave, lequel avait paru peu favorable à une
+insurrection qui lui semblait singulièrement imprudente; enfin le
+colonel du régiment des carabiniers royaux et celui du régiment
+d'Hibernia, qui tous deux avaient opiné autrement que leurs officiers
+lorsqu'il s'était agi de savoir si on empêcherait ou favoriserait le
+mouvement populaire. Sur-le-champ on avait proclamé traîtres ces cinq
+personnages, et la nouvelle autorité les avait mis en prison pour
+apaiser la populace. Afin de les soustraire à sa fureur, la junte
+voulut les faire sortir de la principauté. Le peuple profita de
+l'occasion pour s'emparer de leurs personnes, et une multitude
+composée surtout des nouveaux volontaires, les avait déjà attachés à
+des arbres pour les fusiller, lorsqu'un chanoine (en Espagne le clergé
+séculier se montra partout meilleur que les moines), lorsqu'un
+chanoine eut l'idée de se rendre en procession au lieu où se préparait
+le crime, et, couvrant les victimes avec le saint sacrement, parvint à
+les sauver. Ce ne fut pas le seul effort du clergé honnête pour
+empêcher l'effusion du sang, mais le seul effort heureux, car bientôt
+l'Espagne devint un théâtre de crimes atroces, commis non-seulement
+sur les Français, mais sur les Espagnols les plus illustres et les
+plus dévoués à leur pays.
+
+[En marge: Commencement d'agitation à la Corogne.]
+
+[En marge: Vains efforts du capitaine général Filangieri pour contenir
+cette agitation.]
+
+[En marge: La fête de saint Ferdinand devient l'occasion dont on se
+sert pour faire éclater l'insurrection.]
+
+L'insurrection des Asturies ne devança que de deux ou trois jours
+celle du nord de l'Espagne. À Burgos on ne pouvait remuer, car le
+maréchal Bessières y avait son quartier général. Mais à Valladolid, où
+ne se trouvait plus aucune des divisions du général Dupont, déjà
+transportées au delà du Guadarrama, à Léon, à Salamanque, à Benavente,
+à la Corogne enfin, la nouvelle des abdications avait soulevé tous les
+coeurs. Toutefois, les plaines de la Castille et du royaume de Léon,
+que la cavalerie française pouvait traverser au galop sans rencontrer
+d'obstacle, étaient trop ouvertes pour qu'on n'hésitât pas un peu plus
+long-temps à s'insurger. Ce fut la Galice, protégée comme les Asturies
+par des montagnes presque inaccessibles, qui répondit la première au
+signal d'Oviedo. La Corogne, capitale de cette province, renfermait
+encore un assez grand nombre de troupes espagnoles, bien que la
+plupart eussent suivi le général Taranco en Portugal. L'esprit de
+subordination militaire et administrative dominait dans cette
+province, l'un des centres de la puissance espagnole. Le capitaine
+général Filangieri, frère du célèbre jurisconsulte napolitain, homme
+sage, doux, éclairé, universellement aimé de la population, mais un
+peu suspect aux Espagnols en sa qualité de Napolitain, cherchait à
+maintenir l'ordre dans son commandement, et était du nombre des chefs
+militaires et civils qui ne considéraient l'insurrection ni comme
+prudente, ni comme profitable au pays. S'étant aperçu que le régiment
+de Navarre, qui tenait garnison à la Corogne, était prêt à donner la
+main aux insurgés, il l'avait envoyé au Ferrol. Il avait ainsi réussi
+à gagner quelques jours, car jusqu'au 30 mai l'insurrection, qui avait
+éclaté le 24 dans les Asturies, et qu'on disait accomplie ou près de
+l'être à Léon, à Valladolid, à Salamanque, avait été empêchée dans la
+Galice. Mais le 30 était le jour de la fête de saint Ferdinand. On
+avait coutume ce jour-là d'arborer à l'hôtel du gouvernement et dans
+les lieux publics des drapeaux à l'effigie du saint. On ne l'avait pas
+osé cette fois, car en fêtant saint Ferdinand, on aurait semblé fêter
+le souverain détenu à Bayonne, et qui venait d'abdiquer. À ce
+spectacle, le peuple de la Corogne ne se contint plus. Une foule
+d'hommes, de femmes, d'enfants, vinrent devant le front des troupes
+qui protégeaient l'hôtel du gouvernement, en criant _Vive Ferdinand!_
+et en portant des images du saint. Les enfants, plus hardis, se
+jetèrent au milieu des soldats, qui laissèrent traverser leurs rangs.
+Les femmes suivirent, et bientôt l'hôtel du capitaine général fut
+envahi, ravagé, et surmonté des insignes du saint, que d'abord on
+n'avait pas arborés. Le capitaine général Filangieri lui-même se vit
+obligé de s'enfuir.
+
+[En marge: Déclaration de guerre à la France, dans la Galice comme
+dans les Asturies.]
+
+Aussitôt une junte fut formée, l'insurrection proclamée, la guerre
+déclarée à la France, une levée en masse ordonnée comme à Oviedo, et
+la distribution des fusils de l'arsenal faite à la multitude. Quarante
+ou cinquante mille fusils sortirent des arsenaux royaux pour armer
+tous les bras qui s'offrirent. Le régiment de Navarre fut
+immédiatement rappelé du Ferrol et reçu en triomphe. Les dons
+abondèrent de la part des grands et du clergé. Le trésor de
+Saint-Jacques de Compostelle envoya deux à trois millions de réaux.
+Cependant on estimait le capitaine général Filangieri, on sentait le
+besoin d'avoir à la tête de la junte un personnage aussi éminent, et
+on lui en offrit la présidence, qu'il consentit à accepter. Cet homme
+excellent, cédant, quoique à regret, à l'entraînement patriotique de
+ses concitoyens, se mit loyalement à leur tête, pour racheter par la
+sagesse des mesures la témérité des résolutions. Il rappela du
+Portugal les troupes du général Taranco; il versa la population
+insurgée dans les cadres des troupes de ligne pour les grossir; il
+employa le matériel considérable dont il disposait pour armer les
+nouvelles levées, et il se hâta ainsi d'organiser une force militaire
+de quelque valeur.
+
+[En marge: Assassinat du capitaine général Filangieri.]
+
+En attendant, il avait porté au débouché des montagnes de la Galice,
+afin d'arrêter les troupes ennemies qui viendraient des plaines de
+Léon et de la Vieille-Castille, ses corps les mieux organisés, entre
+Villafranca et Manzanal. Mais, tandis qu'il veillait lui-même au
+placement de ses postes, quelques furieux qui ne lui pardonnaient ni
+des hésitations, ni une prudence peu en harmonie avec leurs passions
+désordonnées, l'égorgèrent atrocement dans les rues de Villafranca. Il
+y avait là un détachement du régiment de Navarre, irrité encore de
+quelques jours d'exil au Ferrol, et on attribua à ce régiment un crime
+qui devint le signal du massacre de la plupart des capitaines
+généraux.
+
+[En marge: Soulèvement dans le royaume de Léon et dans la
+Vieille-Castille.]
+
+[En marge: Violence faite à don Gregorio de la Cuesta, gouverneur de
+la Vieille-Castille, pour l'obliger à proclamer l'insurrection.]
+
+La commotion de la Galice gagna sur-le-champ le royaume de Léon. À
+l'arrivée de 800 hommes de troupes envoyés de la Corogne à Léon,
+l'insurrection s'y produisit de la même manière et avec les mêmes
+formes. On institua une junte, on déclara la guerre, on décréta une
+levée en masse, on s'arma avec toutes les armes sorties des arsenaux
+d'Oviedo, du Ferrol et de la Corogne. À Léon on était déjà en plaine,
+et assez rapproché des escadrons du maréchal Bessières; mais à
+Valladolid on en était encore plus près. Néanmoins il suffisait à
+l'imprudent enthousiasme des Espagnols de ne pas voir ces escadrons,
+quoiqu'ils fussent à quelques lieues, pour éclater en mouvements
+insurrectionnels. Le capitaine général de Valladolid était don
+Gregorio de la Cuesta, vieux militaire, inflexible observateur de la
+discipline, esprit chagrin et morose, blessé au coeur comme tous les
+Espagnols des événements de Bayonne, mais n'imaginant pas qu'on pût
+résister à la puissance de la France, et porté à croire qu'il fallait
+recevoir d'elle la régénération de l'Espagne, en se dédommageant de la
+blessure faite à l'orgueil national par les biens qui résulteraient
+d'une réforme générale des anciens abus. Un sentiment particulier
+agissait de plus sur son coeur, c'était l'aversion de la multitude et
+de son intervention dans les affaires de l'État. La populace de
+Valladolid, que les événements d'Oviedo, de la Corogne, de Léon
+avaient fort émue, et qui ne voulait pas se montrer plus insensible
+que les autres populations du nord à la nouvelle des abdications,
+s'assembla, courut sous les fenêtres du capitaine général Gregorio de
+la Cuesta, et l'obligea à paraître. Ce vieil homme de guerre,
+paraissant avec un visage mécontent, essaya d'opposer quelques raisons
+fort sensées à une levée de boucliers faite si près des troupes
+françaises; mais sa voix fut couverte de huées. Une potence apportée
+par des gens du peuple fut dressée en face de son palais, et, à ce
+spectacle, il se rendit, donnant son adhésion à ce qu'il regardait
+comme une folie. Valladolid eut sa junte insurrectionnelle, sa levée
+en masse et sa déclaration de guerre.
+
+[En marge: Mouvement à Ségovie et à Ciudad-Rodrigo.]
+
+[En marge: Madrid et Tolède contenus par la présence de l'armée
+française.]
+
+Ségovie, située à quelque distance sur la route de Madrid, quoique se
+trouvant à quelques lieues de la troisième division du général Dupont,
+la division Frère, qui était campée à l'Escurial, Ségovie s'insurgea
+aussi. Il y avait en cette ville, dans le château qui la domine, un
+collége militaire d'artillerie. Tout le collége se souleva, et, réuni
+au peuple, barricada la ville. À droite Ciudad-Rodrigo suivit le même
+exemple, et massacra son gouverneur, parce qu'il n'avait pas mis assez
+de promptitude à se prononcer. La ville de Madrid tressaillit à ces
+nouvelles; mais le corps du maréchal Moncey, la garde impériale, la
+cavalerie entière de l'armée, et enfin la présence à l'Escurial, à
+Aranjuez, à Tolède du corps du général Dupont, ne lui permettaient
+guère de montrer ce qu'elle éprouvait. D'ailleurs cette capitale
+croyait avoir payé sa dette patriotique au 2 mai, et attendait que les
+provinces de la monarchie vinssent la débarrasser de ses fers. Tolède,
+qui avait fait mine de s'insurger quelques semaines auparavant, avait
+été promptement réprimée, et elle attendait aussi qu'on la délivrât,
+assistant avec une satisfaction mal dissimulée à l'élan universel de
+l'indignation nationale. La Manche partageait ce sentiment, et le
+prouvait en donnant asile aux déserteurs de l'armée, qui trouvaient
+partout logement, vivres, secours de tout genre pour gagner les
+provinces reculées, où il existait des rassemblements de troupes
+espagnoles.
+
+[En marge: Insurrection de l'Andalousie.]
+
+[En marge: Meurtre du comte del Aguila.]
+
+[En marge: Levée en masse et déclaration de guerre à la France.]
+
+[En marge: Promesse de convoquer les Cortès pour corriger les abus de
+l'ancien régime.]
+
+Mais la riche et puissante Andalousie, comptant sur sa force et sur la
+distance qui la séparait des Pyrénées, aspirant à devenir le nouveau
+centre de la monarchie depuis que Madrid était occupé, avait ressenti
+des premières le coup porté à la dignité de la nation espagnole. Elle
+n'avait pas attendu comme quelques autres provinces la fête de saint
+Ferdinand. La nouvelle des abdications lui avait suffi, et le 26 mai
+au soir elle avait éclaté. Déjà depuis quelque temps on conspirait à
+Séville. Un noble espagnol, originaire de l'Estrémadure, le comte de
+Tilly, frère d'un autre Tilly qui avait figuré dans la révolution
+française, personnage inquiet, entreprenant, malfamé, porté aux
+nouveautés quelles qu'elles fussent, se concertait secrètement avec
+des hommes de toutes les classes, pour préparer un soulèvement contre
+les Français. Un autre personnage plus singulier, également étranger à
+Séville, mais s'y montrant beaucoup depuis les derniers événements, le
+nommé Tap y Nuñez, espèce d'aventurier faisant la contrebande avec
+Gibraltar, bon Espagnol du reste, doué au plus haut point du talent
+d'agir sur la multitude, avait acquis sur le bas peuple de cette ville
+un immense ascendant. Il s'entendit avec les conjurés du comte de
+Tilly, et la nouvelle des abdications étant venue, tous d'un commun
+accord choisirent le 26 mai, jour de l'Ascension, pour opérer le
+soulèvement de la province. Le 26 au soir, en effet, une foule
+assemblée par eux, et où figuraient des gens du peuple avec des
+soldats du régiment d'Olivenza, se rendit au grand établissement de la
+Maestranza d'artillerie, qui renfermait un riche dépôt d'armes,
+l'envahit et s'empara de ce qu'il contenait. En un instant le peuple
+de Séville fut armé, et parcourut dans une sorte d'ivresse les rues de
+cette grande cité. La municipalité, pour délibérer avec plus de calme
+et d'indépendance, avait abandonné l'Hôtel-de-Ville, et s'était
+transportée à l'hôpital militaire. On s'empara de l'Hôtel-de-Ville
+resté vacant, et on y institua une junte insurrectionnelle, comme cela
+se pratiquait alors dans toute l'Espagne. Ce fut le chef de la
+populace Tap y Nuñez, qui en désigna les membres, sous l'inspiration
+de ceux qui conspiraient avec lui. On choisit de ces hommes qui
+plaisent dans les temps d'agitation, c'est-à-dire des turbulents, et
+puis quelques hommes graves pour couvrir l'inconsistance des autres.
+Cette junte, toute pleine de l'orgueil andaloux, n'hésita pas à se
+proclamer _Junte suprême d'Espagne et des Indes_. Elle ne dissimulait
+pas, comme on le voit, l'ambition de gouverner l'Espagne pendant
+l'occupation des Castilles par les Français. Tout cela fut fait au
+milieu d'un enthousiasme impossible à décrire. Mais le lendemain cet
+enthousiasme devint sanguinaire, comme il fallait s'y attendre.
+L'autorité municipale, retirée à l'hôpital militaire, était suspecte
+comme toute autorité ancienne; car c'était, nous le répétons, la
+démagogie qui triomphait en ce moment sous le manteau du royalisme. On
+accusait cette autorité municipale de tiédeur patriotique, et même de
+secrète connivence avec le gouvernement de Madrid. Son chef, le comte
+del Aguila, gentilhomme des plus distingués de la province, vint en
+son nom se présenter à la junte pour lui offrir de se concerter avec
+elle. À sa vue, la multitude furieuse demanda sa tête. La junte, qui
+ne partageait pas les sentiments féroces de la populace, voulut le
+sauver, et pour cela feignit de l'envoyer prisonnier à l'une des
+tours de la ville. Pendant le trajet, le malheureux comte del Aguila
+fut enlevé par les insurgés, conduit violemment dans la cour de la
+prison, attaché à une balustrade et tué à coups de carabine; puis la
+multitude alla promener dans les rues les débris de son cadavre. Au
+milieu de l'ivresse populaire, et de la terreur qui commençait à
+s'emparer des classes élevées, on prit une suite de mesures dictées
+par les circonstances. On décréta la déclaration de guerre à la
+France, la levée en masse de tous les hommes de 16 à 45 ans, l'envoi
+de commissaires dans toutes les villes de l'Andalousie, pour les
+soulever et les rattacher à la junte qui s'intitulait _Junte suprême
+d'Espagne et des Indes_. Ces commissaires durent aller à Badajoz, à
+Cordoue, à Jaen, à Grenade, à Cadix, au camp de Saint-Roque. En
+déclarant la guerre à la France, on prit l'engagement de ne poser les
+armes que lorsque Napoléon aurait rendu Ferdinand VII à l'Espagne, et
+on promit de convoquer après la guerre les Cortès du royaume, afin
+d'opérer les réformes dont on sentait, disait-on, l'utilité, et
+appréciait le mérite, sans avoir besoin d'être initié par des
+étrangers à la connaissance des droits des peuples, car les nouveaux
+insurgés comprenaient la nécessité d'opposer au moins quelques
+promesses d'améliorations à la constitution de Bayonne.
+
+[En marge: Soulèvement de Cadix, et mort violente du marquis de
+Solano, capitaine général de l'Andalousie.]
+
+C'était surtout vers Cadix que se tournaient tous les regards, car
+c'était là que résidait le capitaine général Solano, marquis del
+Socorro, qui réunissait au commandement de la province celui des
+nombreuses troupes répandues dans le midi de l'Espagne. On lui avait
+dépêché un commissaire pour le décider à prendre part à
+l'insurrection, et on en avait expédié un autre également au général
+Castaños, commandant le camp de Saint-Roque. Le comte de Téba, envoyé
+à Cadix, s'y présenta avec toute la morgue insurrectionnelle du
+moment. Il s'adressait mal en s'adressant au marquis del Socorro,
+caractère fougueux, altier, estimé de l'armée et aimé de la
+population. Celui-ci était, comme tous les militaires instruits,
+très-convaincu de la puissance de la France, et jugeait fort
+imprudente l'insurrection dans laquelle on se jetait aveuglément. Il
+l'avait dit en revenant du Portugal, soit à Badajoz, soit à Séville,
+avec une hardiesse de langage qui avait grandement offusqué les
+conspirateurs. On s'en souvenait, et on était à son égard rempli de
+défiance. Le général Solano convoqua chez lui une assemblée de
+généraux pour écouter les propositions de Séville. Cette assemblée fut
+d'avis, comme lui, que toutes les raisons militaires et politiques se
+réunissaient contre l'idée d'une lutte armée avec la France, et elle
+fit une déclaration dans laquelle, argumentant contre l'insurrection
+et concluant pour, elle ordonnait les enrôlements volontaires, se
+rendant ainsi par pure déférence à un voeu populaire qu'elle déclarait
+déraisonnable. La lecture de cette pièce, qui à côté d'un acte de
+condescendance plaçait un blâme, faite publiquement dans les rues de
+Cadix, y produisit l'émotion la plus vive. La foule se transporta chez
+le capitaine général. Un jeune homme se fit son orateur, discuta avec
+le général Solano, réussit à troubler ce brave militaire, habitué à
+commander, non à raisonner avec de tels interlocuteurs, et lui
+arracha la promesse que le lendemain la volonté populaire serait
+pleinement satisfaite. La multitude, contente pour la journée, voulut
+cependant se donner le plaisir de ravager, et courut à la maison du
+consul de France Leroy, qu'elle saccagea. Cet infortuné représentant
+de la France, naguère si redouté, n'eut d'autre ressource que de se
+réfugier à bord de l'escadre de l'amiral Rosily, qui depuis trois
+années attendait vainement dans les eaux de Cadix une occasion
+favorable pour sortir.
+
+Le lendemain, la populace avait conçu un nouveau désir: elle voulait
+sans retard commencer la guerre contre la France, en accablant de tous
+les feux de la rade l'escadre de l'amiral Rosily. La multitude se
+repaissait avec transport de l'idée de ce triomphe, triomphe facile et
+bien insensé contre une marine alliée, au profit de la marine
+anglaise. Toutefois, il y avait quelque difficulté à détruire des
+vaisseaux montés et commandés par de braves gens, héros malheureux de
+Trafalgar, qui dans cette journée terrible bravaient la mort à leur
+poste, tandis que les marins espagnols fuyaient pour la plupart le
+champ de bataille. De plus, ils étaient tellement mêlés avec les
+bâtiments espagnols, que ceux-ci pouvaient être brûlés les premiers.
+C'est ce que disaient les hommes raisonnables de l'armée et de la
+marine. Ils ajoutaient qu'on avait dans le Nord la division du marquis
+de La Romana, laquelle pourrait bien expier les barbaries qu'on
+commettrait à l'égard des marins français. Cependant, la raison,
+l'humanité avaient en ce moment bien peu de chances de se faire
+écouter.
+
+La réunion des généraux, convoquée de nouveau le lendemain par le
+marquis del Socorro, avait adhéré en tout au voeu du peuple, et
+plusieurs de ses membres avaient dans leurs entretiens rejeté
+lâchement sur le marquis la demi-résistance opposée la veille. Mais il
+restait à décider la question fort grave de l'attaque immédiate contre
+la flotte française. Cette question regardait les officiers de mer
+plus que les officiers de terre, et ils déclaraient unanimement qu'on
+s'exposerait, avant d'avoir satisfait la rage populaire, à faire
+brûler les vaisseaux espagnols. La communication de cet avis des
+hommes compétents, faite en place publique, avait amené encore une
+fois la populace devant l'hôtel de l'infortuné Solano. On lui avait
+aussitôt demandé compte de cette nouvelle résistance au voeu
+populaire, et on lui avait dépêché trois députés pour s'en expliquer
+avec lui. L'un des trois députés ayant paru à la fenêtre de l'hôtel
+pour rendre compte de sa mission, et ne pouvant se faire entendre au
+milieu du tumulte, la foule crut ou feignit de croire qu'on refusait
+de lui donner satisfaction, et envahit l'hôtel. Le marquis de Solano,
+voyant le péril, s'enfuit chez un Irlandais de ses amis établi à
+Cadix, et qui résidait dans son voisinage. Malheureusement un moine
+attaché à ses pas l'avait aperçu et dénoncé. Bientôt poursuivi par ces
+furieux, atteint, blessé dans les bras de la courageuse épouse de cet
+Irlandais, qui s'efforçait de l'arracher aux assassins, il fut conduit
+le long des remparts, criblé de blessures, et enfin renversé d'un coup
+mortel qu'il reçut avec le sang-froid et la dignité d'un brave
+militaire. C'est ainsi que le peuple espagnol préparait sa résistance
+aux Français, en commençant par égorger ses plus illustres et ses
+meilleurs généraux.
+
+[En marge: Menace d'attaquer la flotte française dans les eaux de
+Cadix.]
+
+[En marge: Thomas de Morla, nommé par les insurgés capitaine général
+de l'Andalousie, entre en pourparlers avec les Anglais.]
+
+Thomas de Morla, hypocrite flatteur de la multitude, cachant sous
+beaucoup de morgue une lâche soumission à tous les pouvoirs, fut nommé
+par acclamation capitaine général de l'Andalousie. Sur-le-champ il
+entra en pourparlers avec l'amiral Rosily, et le somma de se rendre;
+ce que le brave amiral français déclara ne vouloir faire qu'après
+avoir défendu à outrance l'honneur de son pavillon. Thomas de Morla,
+toutefois, chercha à gagner du temps, n'osant ni résister au peuple
+espagnol, ni attaquer les Français, et, en attendant, s'appliqua à
+faire prendre aux vaisseaux espagnols une position moins dangereuse
+pour eux. Cadix eut aussi sa junte insurrectionnelle qui accepta la
+suprématie de celle de Séville, et se mit en communication avec les
+Anglais. Le gouverneur de Gibraltar, sir Hew Dalrymple, commandant les
+forces britanniques dans ces parages, et observant avec une extrême
+sollicitude ce qui se passait en Espagne, avait déjà envoyé des
+émissaires à Cadix pour négocier une trêve, offrir l'amitié de la
+Grande-Bretagne, ses secours de terre et mer, et une division de cinq
+mille hommes qui arrivait de Sicile. Les Espagnols acceptèrent la
+trêve, les offres d'alliance, mais s'arrêtèrent devant une mesure
+aussi grave que l'introduction dans leur port d'une flotte anglaise.
+Le souvenir de Toulon avait de quoi faire réfléchir les plus aveugles
+des hommes.
+
+[En marge: Le général Castaños, commandant le camp de Saint-Roque,
+s'associe à l'insurrection.]
+
+Tandis que ces choses se passaient à Cadix, le commissaire envoyé au
+camp de Saint-Roque n'avait pas eu de peine à se faire accueillir par le
+général Castaños, auquel la fortune destinait un rôle plus grand qu'il
+ne l'espérait et ne le désirait peut-être. Le général Castaños, comme
+tous les militaires espagnols de cette époque, ne savait de la guerre
+que ce qu'on en savait dans l'ancien régime, et particulièrement dans le
+pays le plus arriéré de l'Europe. Mais s'il ne surpassait pas beaucoup
+ses compatriotes en expérience militaire, il était politique avisé,
+plein de sens et de finesse, ne partageant aucune des sauvages passions
+du peuple espagnol. Il avait commencé par juger l'insurrection tout
+aussi sévèrement que le faisaient les autres commandants militaires ses
+collègues, s'en était expliqué franchement avec le colonel Rogniat,
+envoyé à Gibraltar pour faire une inspection de la côte, et avait paru
+accepter assez volontiers la régénération de l'Espagne par la main d'un
+prince de la maison Bonaparte, à ce point qu'à Madrid l'administration
+française, qui gouvernait en attendant l'arrivée de Joseph, avait cru
+pouvoir compter sur lui. Mais quand il vit l'insurrection aussi
+générale, aussi violente, aussi impérieuse, et l'armée disposée à s'y
+associer, il n'hésita plus, et se soumit aux ordres de la junte de
+Séville, blâmant au fond du coeur, mais fort en secret, la conduite
+qu'en public il paraissait suivre avec chaleur et conviction. Il y avait
+au camp de Saint-Roque de 8 à 9 mille hommes de troupes régulières. Il
+s'en trouvait autant à Cadix, sans compter les corps répandus dans le
+reste de la province; ce qui présentait un total disponible de 15 à 18
+mille hommes de troupes organisées, propres à servir d'appui au
+soulèvement populaire, et de noyau à une nombreuse armée d'insurgés. En
+décernant à Thomas de Morla le titre de capitaine général, on réserva au
+général Castaños le commandement supérieur des troupes, qu'il accepta.
+Il eut ordre de les concentrer entre Séville et Cadix.
+
+[En marge: Jaen et Cordoue suivent l'exemple de Séville.]
+
+L'exemple donné par Séville fut suivi par toutes les villes de
+l'Andalousie. Jaen, Cordoue se déclarèrent en insurrection, et
+consentirent à relever de la junte de Séville. Cordoue, placée sur le
+haut Guadalquivir, confia le commandement de ses insurgés à un
+officier chargé ordinairement de poursuivre les contrebandiers et les
+bandits de la Sierra-Morena: c'était Augustin de Echavarri, habitué à
+la guerre de partisans dans les fameuses montagnes dont il était le
+gardien. Des brigands qu'il poursuivait d'habitude il fit ses soldats,
+en leur adjoignant les paysans de la haute Andalousie, et il se porta
+aux défilés de la Sierra-Morena pour en interdire l'accès aux
+Français.
+
+[En marge: Soulèvement de Badajoz et meurtre du capitaine général, le
+comte de la Torre.]
+
+L'Estrémadure avait ressenti l'émotion générale, car dans cette
+province reculée, fréquentée par les pâtres et peu par les
+commerçants, l'esprit nouveau avait moins pénétré que dans les autres,
+et la haine de l'étranger avait conservé toute son énergie. Quoique
+vivement agitée par la nouvelle des abdications et par le contre-coup
+de l'insurrection de Séville, elle ne se prononça que le 30 mai, jour
+de la Saint-Ferdinand. Comme à la Corogne, le peuple de Badajoz
+s'irrita de ne point voir paraître sur les murs de cette place le
+drapeau à l'effigie du saint, et de ne pas entendre le canon qui
+retentissait tous les ans le jour de cette solennité. Le peuple se
+porta aux batteries et trouva les artilleurs à leurs pièces, mais
+n'osant tirer le canon des réjouissances. Une femme hardie, les
+accablant de reproches, saisit la mèche des mains de l'un d'entre eux,
+et tira le premier coup. À ce signal toute la ville s'émut, se réunit,
+s'insurgea. On courut, selon l'usage, à l'hôtel du gouverneur, le
+comte de la Torre del Fresno, pour l'enrôler dans l'insurrection ou le
+tuer. C'était un militaire de cour, fort doux de caractère, suspect
+comme ami du prince de la Paix, et réputé peu favorable à la pensée
+téméraire d'un soulèvement général contre les Français. On commença à
+parlementer avec lui, et on fut bientôt mécontent de ses ambiguïtés.
+Un courrier porteur de dépêches étant survenu dans le moment, on en
+prit de l'ombrage. On prétendit que c'étaient des communications
+arrivées de Madrid, c'est-à-dire de l'autorité française, qui avait,
+disait-on, plus d'empire sur le capitaine général que les inspirations
+du patriotisme espagnol. Sous l'influence de ces propos, on envahit
+son hôtel, et on l'obligea lui-même à s'enfuir. Puis enfin, le
+poursuivant jusque dans un corps de garde où il avait cherché un
+asile, on l'égorgea entre les bras même de ses soldats. Après la mort
+de cet infortuné, on forma une junte qui accepta sans hésiter la
+suprématie de celle de Séville. On invita le peuple à prendre les
+armes, on lui distribua toutes celles que contenait l'arsenal de
+Badajoz, et comme on touchait à la frontière du Portugal, près
+d'Elvas, où se trouvait la division Kellermann, détachée du corps
+d'armée du général Junot, on appela tous les hommes de bonne volonté à
+la réparation des murs de Badajoz. On s'adressa aux troupes espagnoles
+entrées en Portugal, et on les exhorta à déserter. Badajoz leur
+offrait sur la frontière un asile assuré, et un utile emploi de leur
+dévouement.
+
+[En marge: Événements de Grenade.]
+
+[En marge: Envoi d'un commissaire à Gibraltar.]
+
+À l'autre extrémité des provinces méridionales, Grenade s'insurgea
+également; mais, comme aux provinces moins promptes à s'émouvoir, il
+lui fallut, après l'émotion des abdications, la fête de saint
+Ferdinand pour se soulever. Elle était agitée à l'exemple de toute
+l'Espagne, lorsque le 29 mai un officier de la junte de Séville, entré
+avec fracas dans la ville au milieu d'un peuple disposé à la
+turbulence, attira la foule à sa suite chez le capitaine général
+Escalante. Celui-ci, homme prudent et timide, fut fort embarrassé de
+la proposition que lui apportait l'officier venu de Séville, et qui
+n'était pas moins que la proposition de s'insurger et de déclarer la
+guerre à la France. Il remit sa réponse au lendemain. Le lendemain 30
+était le jour de la Saint-Ferdinand. On s'assembla tumultueusement, on
+demanda une procession en l'honneur du saint. Du saint on passa au roi
+prisonnier, qu'on proclama sous son titre de Ferdinand VII; puis on
+obligea le gouverneur général Escalante à former une junte
+insurrectionnelle dont il devint président. La levée en masse fut
+aussitôt ordonnée, et suivie de la déclaration de guerre. Un jeune
+professeur de l'université, depuis ambassadeur et ministre, M.
+Martinez de la Rosa, fut envoyé à Gibraltar pour obtenir des munitions
+et des armes. Elles furent accordées avec empressement. Une nombreuse
+population fut aussitôt enrégimentée, et réunie tous les jours à la
+manoeuvre. Il y avait, avons-nous dit, trois beaux régiments suisses,
+l'un à Malaga, l'autre à Carthagène, l'autre à Tarragone, que Napoléon
+voulait concentrer à Grenade pour les placer sur la grande route
+d'Andalousie, afin que le général Dupont, qui avait déjà rallié à lui
+les deux de Madrid, pût les recueillir en passant. Napoléon pensait
+qu'en plaçant ces cinq régiments auprès des Français, ils en
+suivraient tout à fait l'impulsion. Cette combinaison se trouva
+déjouée par l'insurrection de Grenade. Le régiment de Malaga fut amené
+à Grenade, et Théodore Reding, gouverneur de Malaga, Suisse d'origine,
+fut nommé commandant général des troupes de la province.
+
+[En marge: Massacre à Grenade de l'ancien gouverneur de Malaga, et de
+plusieurs autres Espagnols suspects.]
+
+Le sang coula horriblement dans ces régions comme dans les autres. À
+Malaga, le vice-consul français et un autre personnage espagnol furent
+assassinés. À Grenade, don Pedro Truxillo, ancien gouverneur de
+Malaga, suspect pour son amitié et sa parenté avec les demoiselles
+Tudo, fut, d'après le voeu de la populace, arrêté et conduit à
+l'Alhambra. La junte, voulant le sauver, décida sa translation dans
+une prison plus sûre. Enlevé dans le trajet par la populace, il fut
+lâchement assassiné, et son corps traîné dans les rues. Deux autres
+personnages suspects, le corrégidor de Velez-Malaga et le nommé
+Portillo, savant économiste employé par le prince de la Paix à
+introduire la culture du coton en Andalousie, furent aussi arrêtés
+pour satisfaire aux mêmes exigences, mais conduits hors de la ville et
+déposés dans une chartreuse où l'on s'était figuré qu'ils seraient
+plus en sûreté. Les moines, profitant d'un jour de fête, où le peuple
+assemblé venait acheter et boire leur vin, excitèrent à l'assassinat
+des deux malheureux déposés dans leur couvent, et furent aussitôt
+obéis par des paysans ivres. L'infortuné corrégidor de Malaga et le
+savant Portillo furent indignement égorgés. Partout le ravage, le
+meurtre accompagnaient et souillaient le beau mouvement de la nation
+espagnole. Non loin de Grenade, à Jaen, qui s'était déjà insurgé, un
+crime odieux signalait la révolution nouvelle. Jaen, pour se
+débarrasser de son corrégidor, l'avait envoyé au Val de Peñas, et il y
+avait été fusillé par les paysans de la Manche.
+
+[En marge: Soulèvement de Carthagène et de Murcie.]
+
+[En marge: Contre-ordre expédié à la flotte espagnole, qui des
+Baléares devait se rendre à Toulon.]
+
+Avant tous les soulèvements dont on vient de lire le récit, Carthagène
+avait arboré le drapeau de l'insurrection. Ce fut le 22 du mois de
+mai, à la nouvelle des abdications et de l'arrivée de l'amiral
+Salcedo, qui allait partir pour conduire des Baléares à Toulon la
+flotte déjà sortie, que Carthagène se souleva, par le double motif de
+proclamer le vrai roi, et de sauver la flotte espagnole. Une junte fut
+formée immédiatement, la levée en masse ordonnée, et un contre-ordre
+expédié à la flotte espagnole. Le soulèvement de Carthagène livrait
+aux insurgés une masse immense d'armes et de munitions de guerre, qui
+furent sur-le-champ distribuées à toute la région voisine. Murcie, à
+l'appel de Carthagène, s'insurgea deux jours après, c'est-à-dire le 24
+mai. Les volontaires des deux provinces se réunirent sous don Gonzalez
+de Llamas, ancien colonel d'un régiment de milice, chargé de les
+commander. Le rendez-vous assigné fut sur le Xucar, afin de donner la
+main aux Valenciens. (Voir la carte nº 43.)
+
+[En marge: Horribles événements de Valence.]
+
+[En marge: Le père Rico, moine franciscain, mis à la tête du peuple de
+Valence.]
+
+[En marge: Formation d'une junte insurrectionnelle.]
+
+Dans le même instant, en effet, Valence venait de s'insurger aussi, et
+avec accompagnement de circonstances horribles. La riche et populeuse
+Valence, au milieu de sa belle Huerta, n'avait pas moins de prétention
+à dominer que Séville ou Grenade. Son peuple, vif, ardent, tumultueux,
+n'était capable de se laisser devancer par aucun autre. Ce fut le jour
+même de l'arrivée du courrier annonçant les abdications qu'il se
+souleva. Sur l'une des principales places de Valence, un harangueur
+populaire, lisant à la foule assemblée la _Gazette de Madrid_, qui
+contenait les abdications, déchira cette feuille en criant: _À bas les
+Français! vive Ferdinand VII!_ Une foule immense se forma autour de
+lui, et courut chez les autorités pour les entraîner dans
+l'insurrection. Mais, avant tout, ce peuple voulut se donner un chef.
+Il choisit un moine franciscain, le père Rico, qui était éloquent et
+audacieux, et le mit à sa tête pour aller parler aux autorités. Il se
+rendit alors chez le capitaine général, le comte de la Conquista,
+qu'il trouva, comme tous les capitaines généraux, peu enclin à lui
+complaire, par prudence et par aversion pour la multitude. Il
+l'entraîna néanmoins sans l'assassiner, se réservant de faire mieux
+peu de temps après; se porta ensuite au tribunal de l'_Accord_,
+principale magistrature de la province, et lui dicta ses résolutions,
+le moine Rico toujours parlant, ordonnant, décidant pour tous. La
+formation d'une junte fut immédiatement résolue et exécutée. Les plus
+grands seigneurs du pays y siégèrent avec les plus vils agitateurs de
+la rue. Le comte de la Conquista ne paraissant ni assez zélé ni assez
+énergique, on choisit pour commander les troupes un grand d'Espagne,
+riche propriétaire de la province, le comte de Cerbellon. La levée en
+masse fut ordonnée, et des armes demandées à Carthagène, qui
+s'empressa de les envoyer.
+
+[En marge: Noble dévouement de la fille du comte de Cerbellon.]
+
+Jusque-là tout était bien, au point de vue de l'insurrection et du
+patriotisme espagnol. Mais les autorités, quoique subjuguées,
+semblaient suspectes. Elles n'avaient en effet suivi qu'à contre-coeur
+un mouvement qui leur paraissait funeste, car il plaçait l'Espagne
+entre les armées françaises d'une part, et une populace furieuse de
+l'autre. On voulut donc s'assurer de ce qu'elles mandaient à Madrid,
+et on arrêta un courrier, dont on porta les dépêches chez le comte de
+Cerbellon, pour qu'elles fussent lues devant la multitude assemblée.
+Ces dépêches étaient effectivement de nature à faire égorger les
+fonctionnaires les plus élevés, car elles demandaient des secours à
+Madrid contre le peuple insurgé. La fille du comte de Cerbellon,
+présente à cette scène, s'apercevant du danger, se jeta sur ces
+dépêches, les déchira en mille pièces aux yeux étonnés de la foule,
+qui s'arrêta devant le courage de cette noble femme. Singulière
+nation, qui, comme toutes les nations encore simples, n'ayant que les
+vices et les vertus de la nature, mêlait à l'exemple des plus atroces
+barbaries celui des plus nobles dévouements!
+
+[En marge: Meurtre de don Miguel de Saavedra.]
+
+Mais le peuple valencien se dédommagea bientôt du sang dont on venait
+de le priver. On avait remarqué qu'un seigneur de la province, don
+Miguel de Saavedra, baron d'Albalat, était peu exact aux séances de la
+junte, dont on l'avait nommé membre. Il s'y rendait rarement, parce
+que, colonel de milices, il avait, quelques années auparavant, pour
+rétablir l'ordre, fait feu sur la populace de Valence. Ce souvenir le
+troublait, et il restait volontiers à la campagne. Sur-le-champ, le
+bruit se répandit que le baron d'Albalat trahissait la cause de
+l'insurrection. On alla le chercher chez lui, on le conduisit à
+Valence, et il fut transporté chez le comte de Cerbellon, où ceux qui
+s'intéressaient à lui espéraient qu'il serait plus en sûreté. Le père
+Rico était accouru pour le sauver. Le comte de Cerbellon, moins
+courageux que sa fille, parut peu disposé à se compromettre pour un
+ancien ami qui venait lui demander la vie. Il imagina de l'envoyer à
+la citadelle, dont le peuple, grâce à la complicité des troupes,
+s'était rendu maître, et où l'on entassait tous ceux qu'on voulait
+arracher aux fureurs de la multitude. Le père Rico, plein de zèle pour
+la défense de ce malheureux, se mit à la tête de l'escorte, et parvint
+à le conduire à travers les rues de Valence, malgré les efforts d'une
+populace altérée de sang. Mais arrivé sur la principale place de la
+ville, la foule, devenue plus grande et plus compacte, força le carré
+de soldats au milieu duquel se trouvait l'infortuné baron d'Albalat,
+l'arracha des mains de ceux qui le défendaient, le tua sans pitié, et
+promena sa tête au bout d'une pique.
+
+[En marge: L'influence du père Rico détruite par celle du chanoine
+Calvo, scélérat venu de Madrid.]
+
+[En marge: Calvo dirige les fureurs de la populace valencienne contre
+les Français détenus à la citadelle.]
+
+[En marge: Horrible massacre de 300 Français détenus à la citadelle de
+Valence.]
+
+La consternation fut générale à Valence, surtout parmi les hautes
+classes, qui se voyaient traitées de suspectes, comme la noblesse
+française en 1793. Pour conjurer le danger, elles multipliaient les
+dons volontaires, s'enrôlaient dans les nouvelles levées, sans
+parvenir à calmer la défiance et la colère du peuple, qui
+s'accroissaient chaque jour. Il devenait évident, en effet, qu'une
+victime ne suffirait pas à sa rage sanguinaire. Le moine franciscain
+Rico sentait déjà son autorité minée par un rival. Ce rival était un
+fanatique venu de Madrid, le chanoine Calvo, dont les passions
+s'étaient exaltées dans une lutte de jésuites contre jansénistes,
+lutte dans laquelle il avait soutenu les premiers contre les seconds.
+Il s'était rendu à Valence, croyant apparemment y trouver un champ
+plus vaste pour exercer ses fureurs. Il affectait une dévotion
+extrême, mettait plus de temps qu'aucun autre à dire la messe, et
+était devenu la principale idole de la populace. Calvo adopta le thème
+ordinaire de ceux qui dans les révolutions veulent en surpasser
+d'autres, et accusa le père Rico de tiédeur. Il y avait dans la
+citadelle de Valence trois ou quatre cents Français, négociants
+attirés dans cette ville par le commerce, et beaucoup d'entre eux
+établis depuis long-temps. On les avait mis en ce lieu par humanité,
+et pour les soustraire à la férocité de la multitude. L'atroce Calvo
+avait persuadé à une bande fanatique que c'était là le seul holocauste
+agréable à Dieu, le seul digne de la cause qu'on servait. Doutant de
+pouvoir pénétrer dans la citadelle avec sa troupe d'assassins, pour y
+consommer le crime abominable qu'il méditait, il aposta sa bande à une
+poterne qui donnait sur le rivage de la mer; puis il s'introduisit
+dans la citadelle, et, affectant l'humanité, il fit croire aux
+Français qu'ils allaient être tous égorgés s'ils ne s'enfuyaient
+précipitamment par la poterne qui conduisait au rivage. Ces
+infortunés, cédant à son conseil, sortirent tous, femmes et enfants,
+par la fatale issue qu'ils regardaient comme l'unique voie de salut. À
+peine avaient-ils paru, qu'à coups de fusil, de sabre, de couteau, ils
+furent, impitoyablement massacrés. Les assassins, gorgés de sang,
+épuisés de fatigue, demandaient grâce pour une soixantaine qui leur
+restaient à exterminer. Calvo, voyant que le zèle de ses sicaires
+allait défaillir, parut céder à leur voeu, et se chargea d'emmener
+avec lui les soixante victimes épargnées. Il les conduisit dans un
+lieu détourné, où une troupe fraîche acheva l'exécrable sacrifice.
+Ainsi nos malheureux compatriotes expiaient les fautes de leur
+gouvernement, sans y avoir aucune part!
+
+[En marge: Vains efforts du moine Rico pour arrêter les crimes de
+Calvo.]
+
+[En marge: Huit Français encore égorgés dans le sein même de la
+junte.]
+
+Tout ce qui n'appartenait pas dans Valence à la plus vile populace,
+ressentit une douleur profonde. Le lendemain, le moine Rico, révolté
+de ces actes qui déshonoraient la cause de l'insurrection, essaya de
+dénoncer à l'honnêteté publique les crimes de Calvo. Mais il ne put
+prévaloir; Calvo l'emporta, et le père Rico fut obligé de se cacher.
+Calvo fut audacieusement proclamé membre de la junte, au grand
+scandale et au grand effroi de tous les honnêtes gens. Il restait huit
+malheureux Français échappés par miracle au massacre général. Ne
+sachant où se réfugier, ils étaient venus se jeter aux pieds de
+l'égorgeur, dans le sein même de la junte. Calvo les fit ou les
+laissa mettre à mort, et leur sang rejaillit sur les vêtements des
+membres de la junte, qui s'enfuirent saisis d'épouvante et d'horreur.
+
+[En marge: Le père Rico réussit enfin à renverser le pouvoir de Calvo,
+et à faire condamner celui-ci au dernier supplice.]
+
+Toutefois, tant de crimes avaient enfin amené une réaction. Le père
+Rico reprit courage, sortit de sa retraite, se rendit à la junte,
+attaqua Calvo en face, le dénonça, le réduisit à se défendre, parvint
+à le déconcerter, et obtint son arrestation. Conduit d'abord aux
+Baléares, ramené à Valence, Calvo fut jugé, condamné, étranglé dans sa
+prison. Les honnêtes gens regagnèrent un peu d'ascendant sur les
+brigands qui avaient dominé Valence. Du reste, un grand zèle à
+s'armer, car on sentait qu'il faudrait bientôt se défendre contre la
+juste vengeance des Français, n'excusait point, mais rachetait quelque
+peu les crimes atroces dont Valence venait d'être l'odieux théâtre.
+
+[En marge: L'insurrection contenue à Barcelone éclate dans le reste de
+la Catalogne.]
+
+Toutes les villes de cette partie du littoral, telles que Castellon de
+la Plana, Tortose, Tarragone, suivirent l'exemple général. La
+puissante Barcelone, peuplée autant que la capitale des Espagnes,
+habituée sinon à commander, du moins à ne jamais obéir, brûlait de
+s'insurger. À la nouvelle des abdications, arrivée le 25 mai, toutes
+les affiches furent déchirées; un peuple immense se montra dans les
+lieux publics, la haine dans le coeur, la colère dans les yeux. Mais
+le général Duhesme, à la tête de douze mille hommes, moitié Français,
+moitié Italiens, contint le mouvement, et, du haut de la citadelle et
+du fort de Mont-Jouy, menaça d'incendier la ville si elle remuait.
+Sous cette main de fer, Barcelone trembla, mais ne se donna aucune
+peine pour dissimuler sa rage. Murat, toujours, dans l'illusion à
+l'égard de l'Espagne, avait rendu aux Catalans le droit de port
+d'armes, qui leur avait été enlevé sous Philippe V, voulant ainsi les
+récompenser de leur soumission apparente. Ils répondirent à ce
+témoignage de confiance en achetant sur-le-champ tout ce qu'il y avait
+de fusils, tout ce qu'il y avait de poudre et de plomb à vendre dans
+les dépôts publics, et on vit les paysans des montagnes et le peuple
+des villes aliéner ce qu'ils possédaient de plus précieux pour se
+procurer les moyens d'acquérir des armes. Chaque jour le moindre
+accident devenait à Barcelone un sujet d'émeute. Une pierre tombée du
+fort de Mont-Jouy avait atteint un pêcheur. Ce malheureux, blessé,
+disait-on, par les Français, fut promené sur un brancard dans toute la
+ville, pour exciter l'indignation publique. La présence de nos troupes
+comprima ce désordre naissant. Un autre jour, un fifre des régiments
+italiens vit un petit Espagnol le contrefaire en se moquant de lui. Le
+fifre ayant tiré son sabre pour se faire respecter, ce fut un nouveau
+tumulte, qui, cette fois, menaçait d'être général. Mais l'armée
+française réussit encore, par sa contenance, à arrêter l'insurrection.
+L'indiscipline des troupes italiennes, moins réservées dans leur
+conduite que les nôtres, contribuait aussi à l'irritation des
+Espagnols. Toutefois, les plus turbulents, se voyant serrés de si
+près, s'enfuirent à Valence, à Manresa, à Lerida, à Saragosse; et
+Barcelone devint, non pas plus amie des Français, mais plus calme.
+
+Les autres villes de la Catalogne, Girone, Manresa, Lerida,
+s'insurgèrent. Tous les villages en firent autant. Cependant,
+Barcelone étant comprimée, la Catalogne ne pouvait rien entreprendre
+de bien sérieux, et c'était la preuve que si les précautions eussent
+été mieux prises, et que si des forces suffisantes eussent été placées
+à temps dans les principales villes d'Espagne, l'insurrection générale
+aurait pu être, sinon empêchée, du moins contenue, et fort ralentie
+dans ses progrès.
+
+[En marge: Troubles à Saragosse, et insurrection de l'Aragon.]
+
+[En marge: Joseph Palafox, ancien garde du corps, institué commandant
+en chef de l'Aragon.]
+
+[En marge: L'insurrection poussée jusqu'à Logroño, tout près de
+l'armée française.]
+
+Saragosse, enfin, l'immortelle Saragosse, n'avait pas été la dernière,
+comme on le pense bien, à répondre au cri de l'indépendance espagnole.
+C'était le 24 mai, deux jours après Carthagène, deux jours avant
+Séville, et aussitôt que les Asturies, qu'elle s'était insurgée. À
+l'arrivée du courrier de Madrid portant la nouvelle des abdications,
+le peuple, à l'exemple des autres provinces, était accouru en foule à
+l'hôtel du capitaine général, don Juan de Guillermi, et, le trouvant
+timide comme les autres capitaines généraux, l'avait destitué, et
+remplacé par son chef d'état-major, le général Mori. Celui-ci, le
+lendemain 25, convoqua une junte pour satisfaire le peuple et
+s'entourer d'un conseil qui partageât sa responsabilité. Le général
+Mori et la junte, sentant le double danger d'être à la fois sous la
+main de la populace, et sous la main des Français qui remplissaient la
+Navarre, étaient fort hésitants. Le peuple, que le zèle le plus exalté
+aurait à peine satisfait, voulut, sans toutefois les égorger comme on
+fit ailleurs, se débarrasser de chefs qui ne partageaient pas son
+ardeur, et donna le commandement à un personnage célèbre, Joseph
+Palafox de Melzi, propre neveu du duc de Melzi, vice-chancelier du
+royaume d'Italie. C'était un beau jeune homme, de vingt-huit ans,
+ayant servi dans les gardes du corps, et connu pour avoir fièrement
+résisté aux désirs d'une reine corrompue, dont il avait attiré les
+regards. Attaché à Ferdinand VII, qu'il était allé visiter à Bayonne,
+et qu'il avait trouvé captif et violenté, il était venu à Saragosse sa
+patrie, attendant, caché dans les environs, le moment de servir le roi
+qu'il regardait comme seul légitime. Le peuple, informé de ces
+particularités, courut le chercher pour le nommer capitaine général.
+Joseph Palafox accepta, s'entoura d'un moine fort habile et fort
+brave, d'un vieil officier d'artillerie expérimenté, d'un ancien
+professeur qui lui avait donné des leçons, et suppléant par leurs
+lumières à ce qui lui manquait, car il ne savait ni la guerre ni la
+politique, il se mit à la tête des affaires de l'Aragon. Son âme
+héroïque devait bientôt lui tenir lieu de toutes les qualités du
+commandement. Palafox convoqua les Cortès de la province, ordonna une
+levée en masse, et appela aux armes la belle et vaillante population
+aragonaise. Son appel fut non-seulement écouté, mais partout devancé.
+Enfin, l'agitation, l'entraînement furent tels, que sur les confins de
+l'Aragon et de la Navarre, à Logroño, à cinq ou six lieues des troupes
+françaises, on s'insurgea. On en fit autant à Santander, sur notre
+droite, et en arrière même de nos colonnes.
+
+[En marge: Juin 1808.]
+
+Ainsi, en huit jours, du 22 au 30 mai, sans qu'aucune province se fût
+concertée avec une autre, toute l'Espagne s'était soulevée sous
+l'empire d'un même sentiment, celui de l'indignation excitée par les
+événements de Bayonne. Partout les traits caractéristiques de cette
+insurrection nationale avaient été les mêmes: hésitation des hautes
+classes, sentiment unanime et irrésistible des classes inférieures, et
+bientôt dévouement égal de toutes; formation locale de gouvernements
+insurrectionnels; levée en masse; désertion de l'armée régulière pour
+se joindre à l'insurrection; dons volontaires du haut clergé, ardeur
+fanatique du bas clergé; en un mot, partout patriotisme, aveuglement,
+férocité, grandes actions, crimes atroces; une révolution monarchique
+enfin procédant comme une révolution démocratique, parce que
+l'instrument était le même, c'était le peuple, et parce que le
+résultat promettait de l'être aussi, ce devait être la réforme des
+anciennes institutions, que l'on faisait espérer à l'Espagne, pour
+opposer à la France ses propres armes.
+
+[En marge: Lenteur avec laquelle les nouvelles de l'insurrection
+arrivent à Bayonne.]
+
+Ces insurrections spontanées, qui éclatèrent du 22 au 30 mai, ne
+furent que successivement et lentement connues à Bayonne, où résidait
+Napoléon, et où il résida pendant tout le mois de juin et les premiers
+jours de juillet. On ne sut d'abord que celles qui se produisirent à
+droite et à gauche de l'armée française, c'est-à-dire dans les
+Asturies, la Vieille-Castille, l'Aragon. La difficulté des
+communications toujours grande en Espagne, devenue plus grande en ce
+moment, car les courriers étaient non-seulement arrêtés, mais le plus
+souvent assassinés, fut cause que même à Madrid l'état-major français
+ne connaissait presque rien de ce qui se passait au delà de la
+Nouvelle-Castille et de la Manche. On savait seulement que dans les
+autres provinces il régnait un grand trouble, une extrême agitation;
+mais on ignorait les détails, et ce ne fut que peu à peu, et dans le
+courant de juin, qu'on apprit tout ce qui était arrivé à la fin de
+mai; encore ne parvint-on à l'apprendre que par les confidences ou par
+les bravades des Espagnols, qui racontaient à Madrid ce que des
+lettres particulières, portées par des messagers, leur avaient révélé.
+
+[En marge: Renforts préparés par Napoléon, afin de contenir
+l'insurrection espagnole.]
+
+Dès que Napoléon connut à Bayonne les événements d'Oviedo, de
+Valladolid, de Logroño, de Saragosse, qui s'étaient passés tout près
+de lui, et dont il ne fut informé que sept ou huit jours après leur
+accomplissement, il donna des ordres prompts et énergiques pour
+arrêter l'insurrection avant qu'elle se fût étendue et consolidée. Il
+avait eu soin de placer entre Bayonne et Madrid, sur les derrières du
+maréchal Moncey et du général Dupont, le corps du maréchal Bessières,
+composé des divisions Merle, Verdier et Lasalle. La division Merle
+avait été formée avec quelques troisièmes bataillons tirés des côtes,
+et avec les quatrièmes bataillons des légions de réserve. La division
+Verdier l'avait été avec les régiments provisoires, depuis le numéro
+13 jusqu'au numéro 18[2], les douze premiers composant, comme on l'a
+vu, le corps du maréchal Moncey. Dans le moment arrivaient les corps
+polonais admis au service de France, et consistant en un superbe
+régiment de cavalerie de 900 à 1,000 chevaux, célèbre depuis sous le
+titre de lanciers polonais; en trois bons régiments d'infanterie, de
+15 à 1,600 hommes chacun, et connus sous le nom de premier, second,
+troisième de la Vistule. Napoléon avait enfin successivement amené,
+soit de Paris, soit des camps établis sur les côtes, les 4e léger et
+15e de ligne, les 2e et 12e léger, les 14e et 44e de ligne, les
+faisant succéder les uns aux autres, de Paris au camp de Boulogne, du
+camp de Boulogne aux camps de Bretagne, des camps de Bretagne à
+Bayonne, de manière à leur ménager le temps de se reposer, et
+l'occasion d'être utiles là où ils s'arrêtaient. Il ordonna de plus
+d'expédier en poste deux bataillons aguerris de la garde de Paris.
+S'il n'avait donc pas sous la main l'étendue de ressources qui aurait
+pu suffire à comprimer immédiatement l'insurrection espagnole, il y
+suppléait avec son génie d'organisation, et il était déjà parvenu à
+réunir quelques forces, qui permettaient d'apporter au mal un premier
+remède, puisqu'il lui arrivait six régiments français d'ancienne
+formation et trois régiments polonais. Il arrivait aussi, sous le
+titre de régiments de marche, des détachements nombreux destinés à
+recruter les régiments provisoires[3], et qui, avant de se fondre dans
+ces derniers, rendaient des services tout le long de la route qu'ils
+avaient à parcourir.
+
+[Note 2: Toutefois il n'y eut de formés que les 13e, 14e, 17e et 18e
+régiments provisoires, les détachements ayant manqué pour les 15e et
+16e.]
+
+[Note 3: On peut, par ces divers titres, se faire une idée de la
+complication que l'étendue des besoins et des ressources avait fait
+naître dans l'organisation militaire, que Napoléon maniait avec tant
+de génie. Il y avait les vieux régiments de ligne français portant les
+numéros 1 à 112, plus les régiments légers portant les numéros 1 à 32,
+qui étaient répandus en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Illyrie,
+et qui avaient leurs bataillons de dépôt sur le Rhin ou sur les Alpes.
+Il y avait en outre les régiments dits provisoires, qu'on avait formés
+avec des compagnies tirées des bataillons de dépôt, et qui étaient
+détachés en Espagne pour y servir sous une forme temporaire. Il y
+avait de plus les détachements tirés plus tard de ces mêmes dépôts
+pour aller renforcer les régiments provisoires, et qui formaient
+pendant le trajet des régiments de marche. Les cinq légions de
+réserve, dont les trois premiers bataillons composaient le corps du
+général Dupont, dont les quatrièmes bataillons composaient l'une des
+divisions du maréchal Bessières, dont enfin les cinquièmes et sixièmes
+bataillons restaient à organiser, présentaient une nouvelle catégorie.
+Il y avait enfin les Italiens, les Polonais, les Suisses, qui
+concouraient de leur côté à la composition des forces dont disposait
+Napoléon. Il faut donc suivre avec une attention soutenue ces
+catégories si diverses et si nombreuses, si on veut apprécier l'art
+prodigieux avec lequel Napoléon maniait ses forces, et si on veut
+surtout comprendre comment il se faisait que, malgré cet art
+prodigieux, les ressources commençassent à être au-dessous de
+l'immensité de la tâche qu'il avait malheureusement embrassée.]
+
+[En marge: Mission donnée au général Verdier de réprimer Logroño, et
+au général Lefebvre-Desnoette de réprimer Saragosse.]
+
+[En marge: Savary envoyé à Madrid pour suppléer Murat malade.]
+
+[En marge: Ordres relativement à Ségovie et à Valence.]
+
+Napoléon ordonna sur-le-champ au général Verdier de courir à Logroño
+avec 1,500 hommes d'infanterie, 300 chevaux et 4 bouches à feu, pour
+faire de cette ville un exemple sévère. Il ordonna au général
+Lefebvre-Desnoette, brillant officier commandant les chasseurs à
+cheval de la garde impériale, de se transporter à Pampelune avec les
+lanciers polonais, quelques bataillons d'infanterie provisoire, six
+bouches à feu, de ramasser en outre dans cette place quelques
+troisièmes bataillons qui en formaient la garnison, le tout présentant
+un total d'environ 4 mille hommes, et de se rendre à tire-d'aile sur
+Saragosse, pour faire rentrer dans l'ordre cette capitale de l'Aragon.
+Une députation composée de plusieurs membres de la junte devait
+précéder le général Lefebvre-Desnoette, et employer la persuasion
+avant la force; mais si la persuasion ne réussissait pas, la force
+devait être énergiquement appliquée au mal. Napoléon prescrivit au
+maréchal Bessières, dès que le général Verdier en aurait fini avec
+Logroño, de se reporter, avec la cavalerie du général Lasalle, sur
+Valladolid, pour ramener le calme dans la Vieille-Castille. Il
+expédia à Madrid le général Savary pour suppléer Murat malade, et
+donner des ordres sous son nom, sans que le commandement parût changé.
+Il lui enjoignit de faire refluer de l'Escurial sur Ségovie insurgée
+la division Frère, la troisième du général Dupont, et d'expédier une
+colonne de 3 ou 4 mille hommes sur Saragosse, par un mouvement à
+gauche en arrière, sur Guadalaxara. Ayant recueilli quelques bruits
+vagues de l'insurrection de Valence, il prescrivit de faire partir de
+Madrid la première division du maréchal Moncey avec un corps
+auxiliaire espagnol, de diriger cette colonne jusqu'à Cuenca, de l'y
+retenir si les bruits de l'insurrection de Valence ne se confirmaient
+pas, et de la pousser sur cette ville s'ils se confirmaient.
+Cependant, comme c'était peu pour réduire une ville de 100 mille âmes
+(60 dans la ville, 40 dans la Huerta), Napoléon ordonna au général
+Duhesme d'envoyer de Barcelone sur Tarragone et Tortose la division
+Chabran, laquelle chemin faisant comprimerait les mouvements de la
+Catalogne, fixerait dans le parti de la France le régiment suisse de
+Tarragone, et déboucherait sur Valence par le littoral, tandis que le
+maréchal Moncey déboucherait sur cette ville par les montagnes.
+
+[En marge: Ordres relativement à l'Andalousie.]
+
+[En marge: Direction donnée au corps du général Dupont.]
+
+Mais c'est surtout vers l'Andalousie et la flotte française de Cadix
+que Napoléon porta toute sa sollicitude. Dès les premiers moments il
+avait songé à diriger le général Dupont vers l'Andalousie, où il lui
+semblait qu'on avait laissé s'accumuler trop de troupes espagnoles, et
+où il craignait de plus quelque tentative de la part des Anglais. Il
+avait placé ce général en avant, avec une première division à Tolède,
+une seconde à Aranjuez, une troisième à l'Escurial, pour qu'il fût
+ainsi échelonné sur la route de Madrid à Cadix, lui recommandant
+expressément de se tenir prêt à partir au premier signal. À la
+nouvelle de l'insurrection, l'ordre de départ avait été expédié, et le
+général Dupont s'était mis en marche (fin de mai) vers la
+Sierra-Morena. Napoléon comptait sur ce général, qui jusqu'ici avait
+toujours été brave, brillant et heureux, et lui destinait le bâton de
+maréchal à la première occasion éclatante. Napoléon ne doutait pas
+qu'il ne la trouvât en Espagne. Cet infortuné général n'en doutait pas
+lui-même! Horrible et cruel mystère de la destinée, toujours imprévue
+dans ses faveurs et ses rigueurs!
+
+Napoléon, qui ne voulait pas le lancer en flèche au fond de l'Espagne,
+sans moyens suffisants pour s'y soutenir, lui adjoignit divers
+renforts. Ne l'ayant expédié qu'avec sa première division, celle du
+général Barbou, il ordonna de porter la seconde à Tolède, pour qu'elle
+pût le rejoindre, s'il en avait besoin. Il voulut en outre qu'on lui
+donnât sur-le-champ toute la cavalerie du corps d'armée, les marins de
+la garde, qui devaient monter les deux nouveaux vaisseaux préparés à
+Cadix, enfin les deux régiments suisses de l'ancienne garnison de
+Madrid (de Preux et Reding), réunis en ce moment à Talavera. La
+division Kellermann, du corps d'armée de Junot, placée à Elvas sur la
+frontière du Portugal et de l'Andalousie, les trois autres régiments
+suisses de Tarragone, Carthagène et Malaga, que Napoléon supposait
+concentrés à Grenade, pouvaient porter le corps du général Dupont à
+20 mille hommes au moins, même sans l'adjonction de ses seconde et
+troisième divisions, force suffisante assurément pour contenir
+l'Andalousie et sauver Cadix d'un coup de main des Anglais. Il fut
+prescrit au général Dupont de marcher en toute hâte vers le but qui
+préoccupait le plus Napoléon, c'est-à-dire vers Cadix et la flotte de
+l'amiral Rosily.
+
+Il devait rester à Madrid, en conséquence de ces ordres, deux
+divisions du maréchal Moncey et deux divisions du général Dupont, car
+ces dernières, placées entre l'Escurial, Aranjuez et Tolède, étaient
+considérées comme à Madrid même. Il devait y rester en outre les
+cuirassiers et la garde impériale, c'est-à-dire environ 25 à 30 mille
+hommes, sans compter l'escorte de vieux régiments qui allaient
+accompagner le roi Joseph. On était fondé à croire que ce serait assez
+pour parer aux cas imprévus, ne sachant pas encore à quel point
+l'insurrection était intense, audacieuse et surtout générale. Ordre
+fut expédié de nouveau de construire dans Madrid, soit au palais
+royal, soit au Buen-Retiro, de véritables places d'armes, dans
+lesquelles on pût déposer les blessés, les malades, les munitions, les
+caisses, tout le bagage enfin de l'armée.
+
+[En marge: Prompte dispersion des insurgés de Logroño par le général
+Verdier.]
+
+Ces ordres, donnés directement pour les provinces du nord,
+indirectement et par l'intermédiaire de l'état-major de Madrid pour
+les provinces du midi, furent exécutés sur-le-champ. Le général
+Verdier marcha le premier avec le 14e régiment provisoire, environ
+deux cents chevaux, et quatre pièces de canon, de Vittoria sur
+Logroño. Arrivé à la Guardia, loin de l'Èbre, il apprit que le pont
+sur lequel on passe l'Èbre pour se rendre à Logroño était occupé par
+les insurgés. Il passa l'Èbre à El-Ciego sur un bac, et le 6 juin au
+matin il se porta sur Logroño. Les insurgés, qui se composaient de
+gens du peuple et de paysans des environs, au nombre de 2 à 3 mille,
+avaient obstrué l'entrée de la ville en y accumulant toute espèce de
+matériaux. Ils avaient mis en batterie sept vieilles pièces de canon
+montées par des charrons du lieu sur des affûts qu'ils avaient
+façonnés eux-mêmes, et ils se tenaient derrière leurs grossiers
+retranchements, animés de beaucoup d'enthousiasme, mais de peu de
+bravoure. Après les premières décharges, ils s'enfuirent devant nos
+jeunes soldats, qui enlevèrent en courant tous les obstacles qu'on
+avait essayé de leur opposer. La défaite de ces premiers insurgés fut
+si prompte, que le général Verdier n'eut pas le temps de tourner
+Logroño pour les envelopper et faire des prisonniers. Nos fantassins
+dans l'intérieur de la ville, nos cavaliers dans la campagne, en
+tuèrent une centaine à coups de baïonnette ou de sabre. Nous n'eûmes
+qu'un homme tué et cinq blessés, mais parmi eux deux officiers. On
+prit aux insurgés leurs sept pièces de canon et 80 mille cartouches
+d'infanterie. L'évêque de Calahorra, qu'ils avaient malgré lui mis à
+leur tête, obtint la grâce de la ville de Logroño, qui fut à sa prière
+exemptée de tout pillage, et frappée seulement d'une contribution de
+30 mille francs au profit des soldats, auxquels cette somme fut
+immédiatement distribuée.
+
+[En marge: Prise et répression de Ségovie par la division Frère.]
+
+Cette conduite des insurgés n'était pas faite pour donner une grande
+idée de la résistance que pourraient nous opposer les Espagnols. Le
+général Verdier rentra sur-le-champ à Vittoria, afin de remplacer au
+corps du maréchal Bessières les troupes des généraux Merle et Lasalle,
+qui venaient de partir pour Valladolid. Le général Lasalle, avec les
+10e et 22e de chasseurs, et le 17e provisoire d'infanterie emprunté à
+la division Verdier; le général Merle avec toute sa division, composée
+d'un bataillon du 47e, d'un bataillon du 86e, d'un régiment de marche,
+d'un régiment des légions de réserve, s'étaient dirigés sur Valladolid
+par Torquemada et Palencia, en suivant les deux rives de la Pisuerga,
+qui coule des montagnes de la Biscaye dans le Duero, après avoir
+traversé Valladolid. Pendant qu'ils se portaient ainsi en avant, le
+général Frère, au contraire, quittant l'Escurial, faisait un mouvement
+en arrière sur Ségovie insurgée. La Vieille-Castille était donc
+traversée par deux colonnes, l'une s'avançant sur la route de Burgos à
+Madrid, l'autre rebroussant chemin sur cette même route. Le général
+Frère, ayant une moindre distance à parcourir, arriva le premier sur
+Ségovie, qu'il trouva occupée par les élèves du collége d'artillerie,
+et par une nuée de paysans qui l'avaient envahie, en y commettant
+toutes sortes d'excès. Ils avaient complétement barricadé la ville, et
+mis en batterie l'artillerie que servaient les élèves du collége. Ces
+obstacles tinrent peu devant nos troupes, qui avaient toute l'ardeur
+de la jeunesse, et qui étaient depuis une année dans les rangs de
+l'armée sans avoir tiré un coup de fusil. Elles escaladèrent avec une
+incroyable vivacité les barricades de Ségovie, tuèrent à coups de
+baïonnette un certain nombre de paysans, et expulsèrent les autres,
+qui s'enfuirent après avoir pillé les maisons qu'ils étaient chargés
+de défendre. Les malheureux habitants s'étaient dispersés, pour ne pas
+se trouver exposés à tous les excès des défenseurs et des assaillants
+de leur ville. Ils n'évitèrent pas les excès des premiers, et furent,
+cette fois du moins, fort ménagés par les seconds. On dut comprendre
+pourquoi les classes aisées en Espagne inclinaient à la soumission
+envers la France, placées qu'elles étaient entre une populace
+sanguinaire et pillarde, et les armées françaises exaspérées. Le
+général Frère traita fort doucement la ville de Ségovie, mais s'empara
+de l'immense matériel d'artillerie renfermé dans le collége militaire.
+
+[En marge: Meurtre de don Miguel de Cevallos, gouverneur du collége de
+Ségovie, par les défenseurs fugitifs de cette ville.]
+
+Les prétendus défenseurs de Ségovie s'étaient repliés à la débandade
+sur Valladolid, comme s'ils eussent été poursuivis par le général
+Frère, qui n'avait cependant pas de cavalerie à lancer après eux. Ils
+avaient amené avec eux à Valladolid le directeur du collége militaire
+de Ségovie, don Miguel de Cevallos. Suivant l'usage des soldats qui
+ont fui devant l'ennemi, les insurgés échappés de Ségovie prétendirent
+que M. de Cevallos, par sa lâcheté ou sa trahison, était l'auteur de
+leur défaite. Il n'en était rien pourtant, mais on le constitua
+prisonnier, et on le conduisit ainsi à Valladolid. Au moment où il y
+entrait, une grande rumeur éclata. Les nouvelles recrues de
+l'insurrection faisaient l'exercice à feu sur une place qu'il
+traversait. Elles se ruèrent sur lui, et malgré les cris de sa femme,
+qui l'accompagnait, malgré les efforts d'un prêtre qui, sous prétexte
+de recevoir sa confession, demandait qu'on lui accordât quelques
+instants, il fut impitoyablement égorgé, puis traîné dans les rues.
+Des femmes furieuses promenèrent dans Valladolid les lambeaux
+sanglants de son cadavre.
+
+[En marge: Défaite de don Gregorio de la Cuesta par les troupes du
+général Lasalle au pont de Cabezon.]
+
+Ce triste événement, qui faisait suite à tant d'autres du même genre,
+causa au capitaine général, don Gregorio de la Cuesta, devenu malgré
+lui chef de l'insurrection de la Vieille-Castille, une impression
+douloureuse et profonde. Aussi n'osa-t-il pas résister aux cris d'une
+populace extravagante, qui demandait qu'on courût en toute hâte
+au-devant de la colonne française en marche de Burgos sur Valladolid.
+C'était, comme nous l'avons dit, celle des généraux Lasalle et Merle,
+partis de Burgos avec quelques mille hommes d'infanterie et un millier
+de chevaux, c'est-à-dire deux ou trois fois plus de forces qu'il n'en
+fallait pour mettre en fuite tous les insurgés de la Vieille-Castille.
+Le vieux et chagrin capitaine général pensait avec raison que c'était
+tout au plus si on pourrait, dans une ville bien barricadée, et avec
+la résolution de se défendre jusqu'à la mort, tenir tête aux Français.
+Mais il regardait comme insensé d'aller braver en rase campagne les
+plus vigoureuses troupes de l'Europe. Menacé cependant d'un sort
+semblable à celui de don Miguel de Cevallos s'il résistait, il sortit
+avec cinq à six mille bourgeois et paysans encadrés dans quelques
+déserteurs de troupes régulières, cent gardes du corps fugitifs de
+l'Escurial, quelques centaines de cavaliers du régiment de la reine,
+et plusieurs pièces de canon. Il se posta au pont de Cabezon, sur la
+Pisuerga, à deux lieues en avant de Valladolid, point par lequel
+passait la grande route de Burgos à Valladolid.
+
+Le général Lasalle avait balayé les bandes d'insurgés postées sur son
+chemin, notamment au bourg de Torquemada, qu'il avait assez maltraité.
+À Palencia, l'évêque était sorti à sa rencontre, à la tête des
+principaux habitants, demandant la grâce de la ville. Le général
+Lasalle la leur avait accordée en exigeant seulement quelques vivres
+pour ses soldats. Le 12 juin au matin, il arriva en vue du pont de
+Cabezon, où don Gregorio de la Cuesta avait pris position. Les mesures
+du général espagnol ne dénotaient ni beaucoup d'expérience ni beaucoup
+de coup d'oeil. Il avait mis en avant du pont sa cavalerie, derrière
+sa cavalerie une ligne de douze cents fantassins, ses canons sur le
+pont même, quelques paysans en tirailleurs le long des gués de la
+Pisuerga, et en arrière, au delà de la rivière, sur des hauteurs qui
+en dominaient le cours, le reste de son petit corps d'armée. Le
+général Lasalle, amenant deux régiments de cavalerie et les voltigeurs
+du 17e provisoire, fit attaquer l'ennemi avec sa résolution
+accoutumée. Sa cavalerie culbuta celle des Espagnols, qu'elle jeta sur
+leur infanterie. Nos voltigeurs chargèrent ensuite cette infanterie,
+et la poussèrent tant sur le pont que sur les gués de la rivière. Il y
+eut là une confusion horrible, car fantassins, cavaliers, canons se
+pressaient sur un pont étroit, sous le feu des troupes espagnoles de
+la rive opposée, qui tiraient indistinctement sur amis et ennemis. Le
+général Merle ayant appuyé le général Lasalle avec toute sa division,
+le pont fut franchi, et la position au delà de la Pisuerga
+promptement enlevée. La cavalerie sabra les fuyards, dont elle tua un
+assez grand nombre. Quinze morts, vingt ou vingt-cinq blessés
+composèrent notre perte; cinq ou six cents morts et blessés, celle des
+Espagnols. Le général Lasalle entra sans coup férir dans Valladolid
+consternée, mais presque heureuse d'être délivrée des bandits qui
+l'avaient occupée sous prétexte de la défendre. Le plus grand chagrin
+des Espagnols était d'avoir vu leur principal général battu si vite et
+si complétement. Don Gregorio de la Cuesta se retira avec quelques
+cavaliers sur la route de Léon, entouré d'insurgés qui fuyaient à
+travers champs, et leur disant à tous qu'on n'avait que ce qu'on
+méritait en allant avec des bandes indisciplinées braver des troupes
+régulières et habituées à vaincre l'Europe.
+
+[En marge: Affaire du général Lefebvre à Tudela, contre les insurgés
+de Saragosse.]
+
+Le général Lasalle ramassa dans Valladolid une grande quantité
+d'armes, de munitions, de vivres, et ménagea la ville. Les affaires de
+Logroño, de Ségovie, de Cabezon, n'indiquaient jusqu'ici que beaucoup
+de présomption, d'ignorance, de fureur, mais encore aucune habitude de
+la guerre, et surtout aucune preuve de cette ténacité qu'on rencontra
+plus tard. Aussi, bien que dans l'armée on commençât à savoir que
+l'insurrection était universelle, on ne s'en inquiétait guère, et on
+croyait que ce serait une levée de boucliers générale à la vérité,
+mais partout aussi facile à comprimer que prompte à se produire. Ce
+qui se passait alors en Aragon était de nature à inspirer la même
+confiance. Le général Lefebvre-Desnoette, arrivé à Pampelune, y avait
+organisé sa petite colonne, forte, comme nous l'avons dit, de trois
+mille fantassins et artilleurs, d'un millier de cavaliers, et de six
+bouches à feu. Ses dispositions achevées, il partit le 6 juin de
+Pampelune, laissant dans cette ville la députation qu'on avait chargée
+d'aller porter à Saragosse des paroles de paix, car la violence que
+les insurgés montraient partout indiquait assez que la lance des
+Polonais était le seul moyen auquel on pût recourir dans le moment. En
+marche sur Valtierra le 7, le général Lefebvre trouva partout les
+villages vides et les paysans réunis aux rebelles. Arrivé à Valtierra
+même, il apprit que le pont de Tudela sur l'Èbre était détruit, et que
+toutes les barques existant sur ce fleuve avaient été enlevées et
+conduites à Tudela. Il s'arrêta à Valtierra pour se procurer des
+moyens de passer l'Èbre. Il fit descendre de la rivière d'Aragon dans
+l'Èbre de grosses barques qui servaient de bacs, les disposa en face
+de Valtierra, et franchit l'Èbre sur ce point. Le lendemain 8, il se
+porta devant Tudela. Une nuée d'insurgés battaient la campagne, et
+tiraillaient en se cachant derrière les buissons. Le gros du
+rassemblement, fort de 8 à 10 mille hommes, était posté sur les
+hauteurs en avant de cette ville. Le marquis de Lassan, frère de
+Joseph Palafox, les commandait. Le général Lefebvre, se faisant
+précéder par ses voltigeurs et de nombreux pelotons de cavalerie, les
+ramena de position en position jusque sous les murs de Tudela. Parvenu
+en cet endroit, il essaya de parlementer pour éviter les moyens
+violents, et surtout la nécessité d'entrer dans Tudela de vive force.
+Mais on répondit par des coups de fusil à ses parlementaires, et même
+on fit feu sur lui. Alors il ordonna une charge à la baïonnette. Ses
+jeunes soldats, toujours ardents, abordèrent au pas de course les
+positions de l'ennemi, le culbutèrent et lui prirent ses canons. Les
+lanciers se jetèrent au galop sur les fuyards, et en abattirent
+quelques centaines à coups de lance. On entra dans Tudela au pas de
+charge, et, dans les premiers instants, les soldats se mirent à piller
+la ville. Mais l'ordre fut bientôt rétabli par le général Lefebvre, et
+grâce faite aux habitants. Nous n'avions eu qu'une dizaine d'hommes
+morts ou blessés, contre trois ou quatre cents hommes tués aux
+insurgés, les uns derrière leurs retranchements, les autres dans leur
+fuite à travers la campagne.
+
+[En marge: Nouvelle affaire à Mallen.]
+
+Maître de Tudela, et trouvant le pont de cette ville détruit, toute la
+campagne insurgée au loin, le général Lefebvre-Desnoette, avant de se
+porter en avant, crut devoir assurer sa marche, en désarmant les
+villages environnants, et en rétablissant le pont de Tudela, qui est
+la communication nécessaire avec Pampelune. Il employa donc les
+journées des 9, 10 et 11 juin à rétablir le pont de l'Èbre, à battre
+la campagne, à désarmer les villages, faisant passer au fil de l'épée
+les obstinés qui ne voulaient pas se rendre. Le 12, après avoir assuré
+ses communications, il se remit en marche, et le 13 au matin, arrivé
+devant Mallen, il rencontra encore les insurgés ayant le marquis de
+Lassan en tête, et forts de deux régiments espagnols et de 8 à 10
+mille paysans. Après avoir replié les bandes qui étaient répandues en
+avant de Mallen, il fit attaquer la position elle-même. Ce n'était
+pas difficile, car ces insurgés indisciplinés, après avoir fait un
+premier feu, se retiraient en fuyant derrière les troupes de ligne,
+tirant par-dessus la tête de celles-ci, et tuant plus d'Espagnols que
+de Français. Le général Lefebvre ayant attaqué l'ennemi par le flanc
+le culbuta sans difficulté, et renversa tout ce qui était devant lui.
+Les lanciers polonais, envoyés à la poursuite des fuyards, ne leur
+firent aucun quartier. Animés à cette poursuite, ils franchirent pour
+les atteindre l'Èbre à la nage, et en tuèrent ou blessèrent plus d'un
+millier. Notre perte n'avait guère été plus considérable que dans
+l'affaire de Tudela, et ne montait pas à plus d'une vingtaine
+d'hommes. La vivacité des attaques, le peu de tenue des paysans
+espagnols, l'embarras des troupes de ligne, placées le plus souvent
+entre notre feu et celui des fuyards, la confusion enfin de toutes
+choses parmi les insurgés, expliquaient la brièveté de ces petits
+combats, l'insignifiance de nos pertes, l'importance de celles de
+l'ennemi, qui périssait moins dans l'action que dans la fuite, et sous
+la lance des Polonais.
+
+Le 14, le général Lefebvre, continuant sa marche vers Saragosse,
+rencontra encore les insurgés postés sur les hauteurs d'Alagon, les
+traita comme à Tudela et à Malien, et les obligea à se retirer
+précipitamment. Toutefois, à cause de la fatigue des troupes, il ne
+les poursuivit pas aussi loin que les jours précédents, et remit au
+lendemain son apparition devant Saragosse.
+
+[En marge: Arrivée du général Lefebvre-Desnoette devant Saragosse.]
+
+[En marge: Impossibilité de brusquer la prise de cette ville
+importante, et nécessité de s'y arrêter.]
+
+Il y arriva le lendemain 15 juin. Il aurait voulu y entrer de vive
+force; mais pénétrer, avec 3 mille hommes d'infanterie, mille
+cavaliers et six pièces de 4, dans une ville de 40 à 50 mille âmes,
+remplie de soldats et surtout d'une nuée de paysans résolus à se
+défendre en furieux, dans une ville dont la destruction les
+intéressait peu, puisqu'ils étaient tous habitants des villages
+voisins, n'était pas chose facile. Un vieux mur, flanqué d'un côté par
+un fort château, et de distance en distance par plusieurs gros
+couvents, et aboutissant par ses deux extrémités à l'Èbre, entourait
+Saragosse (voir la carte nº 45). Bien qu'une grande confusion régnât
+au dedans, que troupes régulières, insurgés, habitants, fussent assez
+mécontents les uns des autres, les troupes se plaignant des bandits
+qui pillaient, assassinaient, ne savaient que fuir, les bandits se
+plaignant des troupes qui ne les empêchaient pas d'être battus, il n'y
+avait sur la question de la défense qu'un sentiment, celui de résister
+à outrance et de ne livrer la ville qu'en cendres. Ces paysans
+pillards et fanatiques, animés du besoin de s'agiter après une longue
+inaction, quoique inutiles et lâches en rase campagne, se montraient
+de vaillants défenseurs derrière les murailles d'une ville dont ils
+étaient les maîtres. Le brave Palafox d'ailleurs partageait leurs
+sentiments, et le parti de sacrifier la ville étant pris par ceux
+auxquels elle n'appartenait pas, la surprendre devenait impossible.
+Aussi, dès que le général Lefebvre parut sous ses murs avec sa petite
+troupe, il la vit remplie jusque sur les toits d'une immense
+population de furieux, et entendit partir de toutes parts une
+incroyable grêle de balles. Il lui fallut s'arrêter, car sa principale
+force consistait en cavalerie, et il n'avait en fait d'artillerie que
+six pièces de 4. Il campa sur les hauteurs à gauche, près de l'Èbre,
+et manda sur-le-champ ses opérations au quartier général à Bayonne,
+réclamant l'envoi de forces plus considérables en infanterie et en
+artillerie, afin d'abattre les murailles qu'il avait devant lui, et
+qui ne consistaient pas seulement dans le mur enveloppant Saragosse,
+mais dans une multitude de vastes édifices qu'il faudrait, le mur
+pris, conquérir l'un après l'autre.
+
+[En marge: Opérations du général Duhesme en Catalogne.]
+
+En Catalogne, la situation offrait des difficultés d'une autre nature,
+mais plus graves peut-être. Au lieu de trouver tout facile dans la
+campagne, tout difficile devant la capitale, c'était exactement le
+contraire; car la capitale, Barcelone, était dans nos mains, et la
+campagne présentait un pays montagneux, hérissé de forteresses et de
+gros bourgs insurgés. Le général Duhesme, avec environ 6 mille
+Français, 6 mille Italiens, se voyait comme bloqué dans Barcelone,
+depuis l'insurrection générale des derniers jours de mai. Girone,
+Lerida, Manresa, Tarragone et presque tous les bourgs principaux
+étaient en pleine insurrection, et les paysans descendaient jusque
+sous les murs de la ville, pour tirer sur nos sentinelles. Néanmoins,
+ayant reçu le 3 juin l'ordre qui lui prescrivait de diriger la
+division Chabran sur la route de Valence, afin qu'elle donnât la main
+au maréchal Moncey, il la fit partir le 4, en lui assignant la route
+de Lerida, de manière qu'elle pût observer chemin faisant ce qui se
+passait en Aragon. Le général Chabran, à la tête d'une bonne division
+française, n'éprouva pas beaucoup d'obstacles le long de la grande
+route, sur laquelle il se tint constamment, traita bien les habitants,
+en obtint des vivres qu'on ne pouvait pas refuser à la force de sa
+division, et parvint presque sans coup férir à Tarragone. Il y arriva
+fort à propos pour prévenir les suites de l'insurrection, car le
+régiment suisse de Wimpfen, qui l'occupait, hésitait encore. Le
+général Chabran pacifia Tarragone, exigea des officiers suisses leur
+parole d'honneur de rester fidèles à la France, qui consentait à les
+prendre à son service, et remit tout en ordre, du moins pour un
+moment, dans cette place importante.
+
+[En marge: Combats du général Schwartz aux environs du Llobregat.]
+
+Mais c'était précisément sa sortie de Barcelone, et la division des
+forces françaises, que les insurgés attendaient pour accabler nos
+troupes. Le fameux couvent du Mont-Serrat, situé au milieu des
+rochers, dans la ceinture montagneuse qui enveloppe Barcelone, passait
+pour être le foyer de l'insurrection. La rivière du Llobregat, qui
+coupe cette ceinture montagneuse avant de se jeter dans la mer, est
+l'un des obstacles qu'il faut franchir pour se rendre au Mont-Serrat.
+La prétention des insurgés était de s'emparer du cours de cette
+rivière, de s'y établir fortement, d'enfermer ainsi le général Duhesme
+dans la capitale, et de le couper de Tarragone; car le Llobregat coule
+au midi de Barcelone, entre cette ville et Tarragone. Le général
+Duhesme, voulant fouiller le Mont-Serrat, et empêcher les insurgés de
+prendre position entre lui et le général Chabran, fit sortir le
+général Schwartz à la tête d'une colonne d'infanterie et de cavalerie,
+avec ordre de se porter sur le Llobregat, de le franchir et d'aller
+ensuite par Bruch faire une apparition au Mont-Serrat. Cet officier,
+parti le 5 juin, ne trouva d'abord que des insurgés, qui lui cédèrent
+le terrain sans le disputer. Il franchit le Llobregat, traversa aussi
+aisément Molins del Rey, Martorell, Esparraguera, et parvint ainsi
+jusqu'à Bruch. Mais arrivé en cet endroit, dès qu'il voulut se diriger
+sur le Mont-Serrat, il entendit sonner le tocsin dans tous les
+villages, vit une nuée de tirailleurs l'assaillir, apprit que partout
+autour de lui on barricadait les villages, détruisait les ponts,
+rendait les routes impraticables, et, de peur d'être enveloppé, il
+prit le parti de rebrousser chemin. Il eut alors des difficultés de
+tout genre à vaincre, et particulièrement dans le bourg
+d'Esparraguera, qui présentait une longue rue barricadée. Il lui
+fallut à chaque pas livrer des combats acharnés. Les hommes tiraient
+des fenêtres; les femmes, les enfants jetaient du haut des toits des
+pierres et de l'huile bouillante sur la tête des soldats. Enfin, au
+passage d'un pont qu'on avait détruit de manière qu'il s'écroulât au
+premier ébranlement, l'une de nos pièces de canon s'abîma avec le pont
+lui-même, au moment où elle y passait. Le général Schwartz, après
+avoir eu beaucoup de morts et de blessés, rentra dans Barcelone le 7
+juin, exténué de fatigue. Il était évident que ces paysans fanatiques,
+sans force en rase campagne, deviendraient fort redoutables derrière
+des maisons, des rues barricadées, des ponts obstrués, des rochers,
+des buissons, derrière tout obstacle enfin dont ils pourraient se
+couvrir pour combattre.
+
+[En marge: Sortie brillante et heureuse contre les insurgés postés sur
+le Llobregat.]
+
+Le 8 et le 9 juin, les insurgés, enhardis par la retraite du général
+Schwartz, eurent l'audace de venir s'établir sur le Llobregat,
+occupant en force les villages de San-Boy, San-Felice, Molins del Rey.
+Leur plan consistait toujours à envelopper le général Duhesme, et à
+intercepter les communications entre lui et le général Chabran. Le
+général Duhesme sentit qu'il était impossible de laisser s'accomplir
+un pareil dessein, et il sortit le 10 juin de Barcelone en trois
+colonnes, pour enlever la position des insurgés. Arrivés à la pointe
+du jour le long du Llobregat, nos soldats le traversèrent, ayant de
+l'eau jusqu'à la ceinture, coururent ensuite sur les villages occupés
+par l'ennemi, les enlevèrent à la baïonnette, y prirent beaucoup
+d'insurgés, dont ils tuèrent un nombre considérable, et punirent
+San-Boy en le livrant aux flammes. Le soir ils rentrèrent triomphants
+dans Barcelone, amenant l'artillerie ennemie, au grand étonnement du
+peuple qui avait espéré ne pas les revoir. Ce fait d'armes imposa un
+peu à la population tumultueuse de cette grande ville, et maintint
+dans leur hésitation les classes aisées, qui, là comme partout,
+étaient partagées entre leur orgueil national profondément blessé, et
+la crainte d'une lutte contre la France, sous la domination d'une
+multitude effrénée. Cependant le général Duhesme, inquiet pour le
+général Chabran, qui était loin de lui à Tarragone, écrivit à Bayonne
+que la course prescrite à ce général pour donner la main au maréchal
+Moncey sous les murs de Valence, présentait les plus grands périls,
+tant pour la division Chabran elle-même que pour les troupes restées à
+Barcelone. Il demanda par ces motifs la permission de le rappeler.
+
+[En marge: Mouvements des divers corps d'armée français dans le midi
+de l'Espagne.]
+
+Tels étaient les événements au nord de l'Espagne en conséquence des
+ordres envoyés de Bayonne même aux troupes qui se trouvaient entre les
+Pyrénées et Madrid. Les ordres transmis par l'intermédiaire de
+l'état-major de Madrid aux troupes qui devaient agir dans le Midi,
+s'exécutèrent avec la même ponctualité. Murat était toujours dans un
+état à ne pouvoir rien ordonner; mais le général Belliard, en
+attendant l'arrivée du général Savary, expédia lui-même au maréchal
+Moncey et au général Dupont les instructions de l'Empereur. Le
+maréchal Moncey, avec sa première division, que commandait le général
+Musnier, partit de Madrid pour se diriger par Cuenca sur Valence. Le
+général Dupont partit de Tolède avec sa première division, que
+commandait le général Barbou, pour se diriger à travers la Manche sur
+la Sierra-Morena. Il resta donc à Madrid même deux divisions du
+maréchal Moncey, la garde impériale et les cuirassiers. La division
+Vedel, seconde de Dupont, prit à Tolède la position laissée vacante
+par la division Barbou. La division Frère, troisième de Dupont,
+revenue de Ségovie à l'Escurial, prit à Aranjuez la position laissée
+vacante par la division Vedel. Il restait par conséquent dans la
+capitale et dans les environs à peu près 30 mille hommes d'infanterie
+et de cavalerie, ce qui suffisait pour le moment. Il n'en fut détaché
+qu'une colonne de près de 3 mille hommes, qu'on voulait par la
+province de Guadalaxara diriger sur Saragosse, et qui ne dépassa point
+Guadalaxara.
+
+[En marge: Marche du maréchal Moncey sur Valence.]
+
+Le maréchal Moncey se mit en marche le 4 juin avec un corps français
+de 8,400 hommes, dont 800 hussards et 16 bouches à feu. Il devait être
+suivi de 1,500 hommes de bonne infanterie espagnole et de 500
+cavaliers de la même nation; ce qui aurait porté son corps à plus de
+10 mille hommes, et à 15 ou 16 mille sous Valence, en supposant sa
+réunion avec le général Chabran. Malheureusement cette dernière
+réunion était fort douteuse, et de plus, dans la nuit qui précéda le
+départ de la division française, les deux tiers des troupes espagnoles
+désertèrent, défection qui affaiblit tellement le corps auxiliaire que
+ce n'était plus la peine de le faire partir. Le maréchal Moncey
+entreprit donc son expédition avec 8,400 hommes de troupes françaises,
+jeunes, mais ardentes, et très-bien disciplinées. Il coucha le premier
+jour à Pinto, le deuxième à Aranjuez, le troisième à Santa-Cruz, le
+quatrième à Tarancon, parcourant chaque jour une distance très-courte,
+pour ne pas fatiguer ses soldats, et les habituer à la chaleur ainsi
+qu'à la marche. Arrivé le 7 à Tarancon, le maréchal Moncey leur
+accorda un séjour et les y laissa la journée du 8. Le maréchal Moncey
+ménageait à la fois ses soldats et les habitants; il obtint partout
+des vivres et un bon accueil. Les Espagnols le connaissaient depuis la
+guerre de 1793, et il avait conservé une réputation d'humanité qui le
+servait auprès d'eux. Il faut ajouter que dans ces provinces du
+centre, nulle ville importante n'ayant donné l'élan patriotique, le
+calme était demeuré assez grand. Le maréchal Moncey n'eut donc aucune
+difficulté à vaincre, soit pour marcher, soit pour vivre. Le 9, il
+alla coucher à Carrascosa, le 10 à Villar-del-Horno, le 11 à Cuenca.
+
+[En marge: Le maréchal Moncey s'arrête à Cuenca pour donner au général
+Chabran le temps de s'approcher de Valence.]
+
+Arrivé dans cette ville, il voulut s'y arrêter pour se procurer des
+nouvelles tant de Valence que du général Chabran, sur lequel il
+comptait pour accomplir sa mission. Mais les montagnes qui le
+séparaient à gauche de la basse Catalogne, à droite de Valence, ne
+laissaient parvenir jusqu'à lui aucune nouvelle. Quant à Valence, rien
+ne passait le défilé de Requena. Tout ce qu'on savait, c'est que
+l'insurrection y était violente et persévérante, que d'affreux
+massacres y avaient été commis, et qu'on ne viendrait à bout de la
+population soulevée que par la force. Le maréchal Moncey, qui était
+informé de l'arrivée du général Chabran à Tarragone, et qui calculait
+que pour se porter à Tortose et Castellon de la Plana, le long de la
+mer, il faudrait à ce général jusqu'au 25 juin, lui expédia l'ordre de
+s'y rendre sans retard, et fit ses dispositions de manière à ne pas
+déboucher lui-même dans la plaine de Valence avant le 25 juin. Il prit
+le parti de séjourner à Cuenca jusqu'au 18, d'en partir ensuite pour
+Requena, et de ne forcer les défilés des montagnes de Valence qu'au
+moment opportun pour agir de concert avec le général Chabran. Il se
+proposait pendant ces six jours passés à Cuenca de faire reposer ses
+troupes, de pourvoir à ses transports, de se procurer des détails sur
+la route difficile et peu fréquentée qu'il allait parcourir. Cette
+manière méthodique d'opérer pouvait assurément avoir des avantages,
+mais de funestes conséquences aussi; car elle donnait à l'insurrection
+le temps de s'organiser, et de s'établir solidement à Valence.
+
+[En marge: Marche du général Dupont sur Cordoue.]
+
+[En marge: État des choses dans la Manche et l'Andalousie lorsque le
+général Dupont y arrive.]
+
+Pendant ce temps, le général Dupont marchait d'un tout autre pas vers
+l'Andalousie. Parti vers la fin de mai de Tolède, il avait été
+rejoint en route par les dragons du général Pryvé, qui remplaçaient
+les cuirassiers à son corps, par les marins de la garde impériale, et
+par les deux régiments suisses de Preux et Reding. On pouvait évaluer
+la division Barbou à 6 mille hommes présents sous les armes; les
+marins de la garde, à environ 5 ou 600 hommes, excellents dans tous
+les services de terre et de mer; la cavalerie, composée de chasseurs
+et dragons, à 2,600; l'artillerie et le génie, à 7 ou 800; les
+Suisses, à 2,400: total, 12 à 13 mille hommes présents au drapeau[4].
+Le général Dupont traversa la Manche sans difficulté, trouvant cette
+province, ordinairement déserte, encore plus déserte que de coutume,
+apercevant partout dans les bourgs et villages les signes d'une haine
+contenue mais violente, et obligé de marcher avec des précautions
+infinies pour ne laisser aucun traînard en arrière. Il franchit, sans
+éprouver de résistance, les redoutables défilés de la Sierra-Morena
+(voir la carte nº 44), et arriva le 3 juin à Baylen, lieu de sinistre
+mémoire, et qu'il ne prévoyait pas alors devoir être pour lui le
+théâtre du plus affreux malheur. Là, il apprit l'insurrection de
+Séville et du midi de l'Espagne, le soulèvement de toutes les
+populations, et la réunion des troupes de ligne aux insurgés.
+Toutefois on doutait encore de la conduite du général Castaños,
+commandant le camp de Saint-Roque, et on se flattait de le conserver à
+la cause de la royauté nouvelle, car plusieurs entretiens récents
+qu'il avait eus avec des officiers français avaient décelé beaucoup
+d'hésitation et même une désapprobation marquée de l'insurrection. Ce
+qui était certain, c'est que les trois régiments suisses de Tarragone,
+de Carthagène, de Malaga, qu'on croyait réunis à Grenade, et prêts à
+rejoindre l'armée française sur la route de Séville, venaient d'être
+enveloppés par l'insurrection et entraînés par elle. Ce pouvait être
+un danger pour la fidélité des deux régiments suisses qu'on avait avec
+soi, et il n'y avait que la victoire qui pût nous les attacher. Le
+soulèvement de Badajoz et de l'Estrémadure laissait peu de chances de
+réunir la division Kellermann, envoyée de Lisbonne à Elvas. Ces
+considérations, quoique nullement rassurantes, n'étaient pas de nature
+à faire reculer le général Dupont; car, après avoir rencontré tant de
+fois les armées autrichiennes, prussiennes et russes, et les avoir
+toujours vaincues, malgré la disproportion du nombre, il ne faisait
+guère cas des ramassis de paysans qu'il avait devant lui. Mais, tout
+en marchant hardiment à eux, il crut devoir avertir l'état-major
+général à Madrid de l'étendue de l'insurrection, et demander la
+réunion de tout son corps d'armée, afin qu'il pût dominer
+l'Andalousie, dans laquelle, disait-il, il n'aurait à faire qu'une
+_promenade conquérante_.
+
+[Note 4: Ces chiffres sont pris sur les états les plus authentiques,
+et n'ont été adoptés par moi qu'après de nombreuses vérifications. Ils
+sont importants à constater avec précision, parce que le général
+Dupont, dans son procès, s'attribua beaucoup moins de forces que n'en
+supposent ces chiffres, et que l'accusation lui en supposa beaucoup
+plus. La vérité rigoureuse est telle que je la donne ici, après avoir
+vérifié les états fournis par le général Dupont, ceux qui provenaient
+du ministère de la guerre, et ceux enfin qui formaient les états
+particuliers de Napoléon.]
+
+[En marge: Arrivée à Baylen.]
+
+Ayant débouché par les défilés de la Sierra-Morena sur Baylen, et se
+trouvant dans la vallée du Guadalquivir, il tourna à droite, et
+résolut de suivre le cours du fleuve, pour se porter à Cordoue, et
+frapper un rude coup sur l'avant-garde de l'insurrection. Arrivé le 4
+juin à Andujar, il apprit là de nouveaux détails sur les événements de
+l'Andalousie, persista plus fortement encore dans la résolution de
+marcher vivement aux insurgés, mais persista davantage aussi à
+réclamer la prompte réunion des trois divisions qui composaient son
+corps d'armée.
+
+[En marge: Réunion des insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea.]
+
+À Andujar, on sut avec plus de précision les difficultés qui devaient
+se présenter sur le chemin de Cordoue. Augustin de Echavarri, employé
+jadis, comme nous l'avons dit, à purger la Sierra-Morena des brigands
+qui l'infestaient, s'était mis à la tête de ces brigands, des paysans
+de la contrée, du peuple de Cordoue et des villes environnantes. Il
+avait en outre deux ou trois bataillons de milices provinciales, et
+quelque cavalerie, le tout formant une vingtaine de mille hommes, dont
+15 mille au moins de bandes indisciplinées. C'était là ce qu'on
+appelait l'armée de Cordoue, laquelle était en ce moment campée sur le
+Guadalquivir, au pont d'Alcolea. Méprisant fort de tels adversaires,
+le général Dupont se hâta d'aller droit à eux, et d'enlever ce pont,
+qui ne pouvait pas valoir celui de Halle, emporté par lui avec huit
+mille Français contre vingt mille Prussiens. Il continua donc à
+descendre le Guadalquivir, pour se rapprocher d'Alcolea et de Cordoue.
+Le 5 il était à Aldea-del-Rio, le 6 à El-Carpio, le 7, au lever de
+l'aurore, en face même du pont d'Alcolea.
+
+[En marge: Aspect que présentent la vallée du Guadalquivir et la
+grande route d'Andalousie.]
+
+[En marge: Moyens de défense réunis par les Espagnols au pont
+d'Alcolea.]
+
+La position qu'avaient prise les insurgés pour couvrir Cordoue n'était
+pas mal choisie. La grande route d'Andalousie, qui jusqu'à Cordoue
+suit presque toujours le fond de la vallée du Guadalquivir, est
+tantôt à gauche, tantôt à droite du fleuve, parcourant avec lui le
+pied des plus beaux, des plus riants coteaux de la terre, couverts
+partout d'oliviers, d'orangers, de superbes pins et de quelques
+palmiers. Par-dessus ces coteaux, on aperçoit à droite et fort près de
+soi les cimes sombres de la Sierra-Morena, à gauche et fort loin les
+cimes vaporeuses et bleuâtres des montagnes de Grenade. La route, qui
+est d'abord à droite du Guadalquivir, passe à gauche à Andujar. Au
+pont d'Alcolea, elle repasse à droite, pour aller joindre Cordoue,
+située en effet de ce côté, sur le bord même du fleuve, qu'elle domine
+de ses tours mauresques. Bien que dans cette partie le Guadalquivir
+soit presque partout guéable, surtout en été, il est un obstacle de
+quelque valeur à cause de ses bords escarpés, et la possession du pont
+d'Alcolea, qui donnait un passage frayé à l'artillerie, avait une
+sorte d'importance. Ce pont est long et étroit, et se termine au
+village même d'Alcolea. Les Espagnols en avaient fermé l'entrée au
+moyen d'un ouvrage de campagne, consistant dans un épaulement en terre
+et dans un fossé profond. Ils l'avaient garni de troupes et
+d'artillerie, et avaient eu soin de répandre en avant, tant à droite
+qu'à gauche, une nuée de tirailleurs, embusqués dans des champs
+d'oliviers. Ils avaient de plus obstrué le pont, rempli le village
+d'Alcolea de paysans fort habiles tireurs, placé au delà douze bouches
+à feu sur un monticule qui dominait les deux rives, et rangé plus loin
+encore le reste de leur monde sur un vaste plateau. Pour inquiéter les
+assaillants, ils leur avaient préparé une diversion, en faisant
+passer le Guadalquivir au-dessous d'Alcolea à une colonne de trois ou
+quatre mille hommes, laquelle, remontant la rive gauche qu'occupaient
+les Français, devait faire mine de les prendre en flanc, pendant
+qu'ils attaqueraient de front le pont d'Alcolea.
+
+[En marge: Dispositions d'attaque du général Dupont.]
+
+Il fallait donc balayer la nuée de tirailleurs postés dans les
+oliviers, aborder l'ouvrage, l'enlever, franchir le pont, se rendre
+maître d'Alcolea, rejeter en même temps dans le Guadalquivir le corps
+qui l'avait passé, et fondre ensuite sur Cordoue, qui n'est qu'à deux
+lieues. On avait le temps, car on était arrivé à cinq heures du matin
+en face de l'ennemi, par une superbe journée du mois de juin. Le
+général Dupont plaça en tête la brigade Pannetier, formée de deux
+bataillons de la garde de Paris et de deux bataillons des légions de
+réserve. Il distribua à droite et à gauche quelques tirailleurs,
+rangea en seconde ligne la brigade Chabert, en troisième les Suisses,
+et disposa sur sa gauche toute sa cavalerie sous le général Fresia,
+pour contenir le corps qui remontait le Guadalquivir. Il avait eu la
+précaution d'envoyer l'intrépide capitaine Baste, avec une centaine de
+marins de la garde, pour se glisser sous le pont afin d'examiner s'il
+n'était pas miné. Il ordonna que l'attaque fût vive et brusque pour ne
+pas perdre du monde en tâtonnements.
+
+[En marge: Attaque et prise du pont d'Alcolea.]
+
+Au signal donné, l'artillerie française et les tirailleurs ayant
+engagé le feu, les bataillons de la garde de Paris, commandés par le
+général Pannetier et le colonel Estève, s'avancèrent sur la redoute.
+Les grenadiers se jetèrent bravement dans le fossé, malgré une vive
+fusillade, et, montant sur les épaules les uns des autres, pénétrèrent
+dans l'ouvrage par les embrasures, pendant que le capitaine Baste, qui
+avait achevé sa reconnaissance, s'y introduisait par le côté. La
+redoute ainsi enlevée, les grenadiers coururent au pont, le
+franchirent baïonnette baissée, perdirent quelques hommes, et leur
+capitaine notamment, brave officier qui les avait vaillamment conduits
+à l'assaut, et arrivèrent ensuite au village d'Alcolea. La troisième
+légion les suivait; elle attaqua avec eux le village d'Alcolea,
+défendu par une multitude d'insurgés. On perdit là plus de monde que
+dans l'attaque du pont; mais si on en perdit davantage, on en tua
+aussi beaucoup plus aux insurgés, dont un grand nombre furent pris et
+passés au fil de l'épée dans les maisons du village. Alcolea fut
+bientôt en notre possession. Pendant ce brusque engagement, le général
+Fresia, sur l'autre rive du Guadalquivir, avait arrêté le corps
+espagnol chargé de faire diversion. Sous les charges vigoureuses de
+nos dragons, ce corps s'était promptement replié, et avait repassé le
+Guadalquivir en désordre.
+
+Cette brillante action ne nous avait pas coûté plus de 140 hommes tués
+ou blessés. Nous en avions tué deux ou trois fois davantage dans
+l'intérieur du village d'Alcolea.
+
+Le pont d'Alcolea enlevé, il fallait quelques instants pour combler le
+fossé de la redoute, et y faire passer l'artillerie et la cavalerie de
+l'armée. On s'en occupa sur-le-champ, et on franchit le pont en
+laissant pour le garder le bataillon des marins de la garde. Le gros
+des Espagnols s'était rallié, sur la route de Cordoue, au sommet d'un
+plateau qui d'un côté se terminait au Guadalquivir, de l'autre se
+reliait à la Sierra-Morena. L'armée française était au pied du plateau
+en colonne serrée par bataillon, la cavalerie et l'artillerie dans les
+intervalles. Après lui avoir laissé prendre haleine, le général Dupont
+la porta en avant. À la seule vue de ces troupes marchant à l'ennemi
+comme à la parade, les Espagnols s'enfuirent en désordre, et nous
+livrèrent la route de Cordoue. On leur fit encore quelques
+prisonniers, et on s'empara d'une partie de leur artillerie.
+
+[En marge: Arrivée de l'armée française devant Cordoue.]
+
+[En marge: Sommation restée sans réponse.]
+
+[En marge: Les portes de Cordoue forcées à coups de canon.]
+
+[En marge: Combat de maison à maison, et désordres qui en résultent.]
+
+[En marge: Sac de Cordoue.]
+
+On marcha sans relâche, malgré la brûlante chaleur du milieu du jour,
+et à deux heures de l'après-midi on aperçut Cordoue, ses tours, et la
+belle mosquée, aujourd'hui cathédrale, qui la domine. Le général
+Dupont ne voulait pas donner aux insurgés le temps de se reconnaître,
+et d'occuper Cordoue de manière à en rendre la prise difficile à une
+armée qui n'avait avec elle que de l'artillerie de campagne. En
+conséquence, il résolut de l'enlever sur-le-champ. Il voulut cependant
+la sommer pour lui épargner une prise d'assaut. Il manda le
+corrégidor, qui s'était caché par peur des Espagnols autant que des
+Français. Ce magistrat ne parut point. Les insurgés refusèrent
+d'écouter un prêtre qu'on leur envoya, et tirèrent sur tous les
+officiers français qui s'approchèrent pour parlementer. La force était
+donc le seul moyen de s'introduire dans Cordoue. On fit approcher du
+canon, on enfonça les portes, et on entra en colonne dans la ville. Il
+fallut prendre plusieurs barricades, et puis attaquer une à une
+beaucoup de maisons, où les brigands de la Sierra-Morena s'étaient
+embusqués. Le combat devint acharné. Nos soldats, exaspérés par cette
+résistance, pénétrèrent dans les maisons, tuèrent les bandits qui les
+occupaient, et en précipitèrent un grand nombre par les fenêtres.
+Tandis que les uns soutenaient cette lutte, les autres avaient
+poursuivi en colonne le gros des insurgés qui s'était enfui par le
+pont de Cordoue sur la route de Séville. Mais bientôt le combat
+dégénéra en un véritable brigandage, et cette cité infortunée, l'une
+des plus anciennes, des plus intéressantes de l'Espagne, fut saccagée.
+Les soldats, après avoir conquis un certain nombre de maisons au prix
+de leur sang, et tué les insurgés qui les défendaient, n'avaient pas
+grand scrupule de s'y établir, et d'user de tous les droits de la
+guerre. Trouvant les insurgés qu'ils tuaient chargés de pillage, ils
+pillèrent à leur tour, mais pour manger et boire plus encore que pour
+remplir leurs sacs. La chaleur était étouffante, et avant tout ils
+voulaient boire. Ils descendirent dans les caves fournies des
+meilleurs vins de l'Espagne, enfoncèrent les tonneaux à coups de
+fusil, et plusieurs même se noyèrent dans le vin répandu. D'autres
+entièrement ivres, ne respectant plus rien, souillèrent le caractère
+de l'armée en se jetant sur les femmes, et en leur faisant essuyer
+toutes sortes d'outrages. Nos officiers, toujours dignes d'eux-mêmes,
+firent des efforts inouïs pour mettre fin à ces scènes horribles, et
+il y en eut qui furent obligés de tirer l'épée contre leurs propres
+soldats. Les troupes qui avaient poursuivi les fuyards au delà du pont
+de Cordoue voulurent à leur tour entrer en ville pour manger et boire
+aussi, car depuis la veille elles n'avaient reçu aucune distribution,
+et elles augmentèrent ainsi la désolation. Les paysans s'étaient mis à
+piller de leur côté, et la malheureuse ville de Cordoue était en ce
+moment la proie des brigands espagnols en même temps que de nos
+soldats exaspérés et affamés. Ce fut un douloureux spectacle, et qui
+eut d'affreuses conséquences, par le retentissement qu'il produisit
+plus tard en Espagne et en Europe. Le général Dupont fit battre la
+générale pour ramener les soldats au drapeau; mais ou ils
+n'entendaient pas, ou ils refusaient d'obéir, et de toute l'armée il
+n'était resté en ordre que la cavalerie et l'artillerie, demeurées
+hors de Cordoue, et attachées à leurs rangs, l'une par ses chevaux,
+l'autre par ses canons. Un corps ennemi, revenant sur ses pas, aurait
+pris toute l'infanterie dispersée, gorgée de vin, plongée dans le
+sommeil et la débauche. Ce furent cette fatigue même, cette ivresse
+hideuse, qui mirent un terme au désordre; car nos soldats n'en pouvant
+plus s'étaient jetés à terre au milieu des morts, des blessés, côte à
+côte avec les Espagnols qu'ils avaient pris ou tués.
+
+[En marge: Rétablissement de l'ordre à Cordoue.]
+
+Le lendemain matin, au premier coup de tambour, ces mêmes hommes,
+redevenus dociles et humains, comme de coutume, reparurent tous au
+drapeau. L'ordre fut immédiatement rétabli, et les infortunés
+habitants de Cordoue tirés de la désolation où ils avaient été plongés
+pendant quelques heures. Sauf l'archevêché qui avait été pris
+d'assaut, et où se trouvait l'état-major des révoltés, les lieux
+saints avaient en général échappé à la dévastation, bien que les
+couvents fussent réputés les principaux foyers de l'insurrection. On
+retira le soldat de chez l'habitant, on le caserna dans les lieux
+publics, on lui fit des distributions régulières pour qu'il n'y eût
+aucun prétexte à l'indiscipline, et on remit ainsi toutes choses à
+leur place. Le sac des soldats fut visité; l'argent dont on les trouva
+porteurs fut versé à la caisse de chaque régiment. On avait pris
+plusieurs dépôts de numéraire, les uns appartenant aux révoltés et
+provenant des dons volontaires faits par les particuliers et le clergé
+à l'insurrection, les autres appartenant au trésor public. Le montant
+des uns et des autres fut réuni à la caisse générale de l'armée pour
+payer la solde arriérée[5]. Peu à peu les habitants rassurés
+rentrèrent, et formèrent même le voeu de garder chez eux l'armée
+française, pour n'être pas exposés à de nouveaux combats livrés dans
+leurs rues et leurs maisons. Un fait singulier et qui pouvait donner
+lieu d'apprécier les services qu'il y avait à espérer des Suisses,
+c'est que deux ou trois cents d'entre eux, qui servaient avec Augustin
+de Echavarri, passèrent de notre côté après la prise de Cordoue, et
+qu'en même temps un nombre presque égal de soldats des deux régiments
+que nous avions avec nous (Preux et Reding) nous quittèrent pour se
+rendre à l'ennemi. Il était évident que ces soldats étrangers,
+combattus entre le goût de servir la France et leur ancien attachement
+pour l'Espagne, flotteraient entre les deux partis, pour se ranger en
+définitive du côté de la victoire. Il ne fallait donc guère y compter
+en cas de revers, malgré la fidélité connue et justement estimée des
+soldats de leur nation.
+
+[Note 5: Le seul détournement, si c'en fut un, consista à accorder aux
+généraux et officiers supérieurs une gratification, mentionnée
+d'ailleurs dans les comptes de l'armée, et dont ils avaient
+indispensablement besoin. Elle varia entre trois et quatre mille
+francs par tête. Ce fait résulte d'une procédure fort rigoureuse et
+fort détaillée.]
+
+[En marge: Effet produit dans toute l'Espagne par le sac de Cordoue,
+et redoublement de haine contre les Français.]
+
+Le coup de foudre qui avait frappé Cordoue avait à la fois terrifié et
+exaspéré les Espagnols. Mais la haine dépassant de beaucoup la
+terreur, ils avaient bientôt dans toute l'Andalousie formé le projet
+de se réunir en masse pour accabler le général Dupont, et venger sur
+lui le sac de Cordoue, qu'ils dépeignaient partout des plus sombres
+couleurs. On racontait jusque dans les moindres villages le massacre
+des femmes, des enfants, des vieillards, le viol des vierges, la
+profanation des lieux saints; assertions horriblement mensongères,
+car, si la confusion avait été un moment assez grande, le pillage
+avait été peu considérable, et le massacre nul, excepté à l'égard de
+quelques insurgés pris les armes à la main. Ce ne fut qu'un cri
+néanmoins dans toute l'Andalousie contre les Français, déjà bien assez
+détestés sans qu'il fût besoin, par de faux récits, d'augmenter la
+haine qu'ils inspiraient. On jura de les massacrer jusqu'au dernier,
+et, autant qu'on le put, on tint parole.
+
+[En marge: Massacre des Français sur toutes les routes de l'armée.]
+
+À peine nos troupes avaient-elles franchi la Sierra-Morena, sans
+laisser presque aucun poste sur leurs derrières, à cause de leur petit
+nombre, que des nuées d'insurgés, chassés de Cordoue, s'étaient
+répandus sur leur ligne de communication, occupant les défilés,
+envahissant les villages qui bordent la grande route, et massacrant
+sans pitié tout ce qu'ils trouvaient de Français voyageurs, malades ou
+blessés. Le général René fut ainsi assassiné avec des circonstances
+atroces. À Andujar les révoltés de Jaen, profitant de notre départ,
+envahirent la ville, et massacrèrent tout un hôpital de malades. La
+femme du général Chabert, sans l'intervention d'un prêtre, eût été
+assassinée. Au bourg de Montoro, situé entre Andujar et Cordoue, eut
+lieu un événement digne des cannibales. On avait laissé un détachement
+de deux cents hommes pour garder une boulangerie qui était destinée à
+fabriquer le pain de l'armée, en attendant qu'elle fût entrée dans
+Cordoue. La veille même du jour où elle allait y entrer, et par
+conséquent avant les prétendus ravages qu'elle y avait commis, les
+habitants des environs, les uns venus de la Sierra-Morena, les autres
+sortis des bourgs voisins, se jetèrent à l'improviste, et en nombre
+considérable, sur le poste français, et l'égorgèrent tout entier avec
+un raffinement de férocité inouï. Ils crucifièrent à des arbres
+quelques-uns de nos malheureux soldats. Ils pendirent les autres en
+allumant des feux sous leurs pieds. Ils en enterrèrent plusieurs à
+moitié vivants, ou les scièrent entre des planches. La plus brutale,
+la plus infâme barbarie n'épargna aucune souffrance à ces infortunées
+victimes de la guerre. Cinq ou six soldats, échappés par miracle au
+massacre, vinrent apporter à l'armée cette nouvelle, qui la fit
+frémir, et ne la disposa point à la clémence. La guerre prenait ainsi
+un caractère atroce, sans changer toutefois le coeur de nos soldats,
+qui, la chaleur du combat passée, redevenaient doux et humains comme
+ils avaient coutume d'être, comme ils ont été dans toute l'Europe,
+qu'ils ont parcourue en vainqueurs, jamais en barbares.
+
+[En marge: Le général Dupont s'établit à Cordoue pour y attendre des
+renforts.]
+
+Le général Dupont, établi à Cordoue, profitant des ressources de cette
+grande ville pour refaire son armée, pour réparer son matériel, mais
+n'ayant qu'une douzaine de mille hommes, dont plus de deux mille
+Suisses sur lesquels il ne pouvait pas compter, n'était guère en
+mesure de s'avancer en Andalousie avant la jonction des divisions
+Vedel et Frère, restées, l'une à Tolède, l'autre à l'Escurial. Il les
+avait réclamées avec instance, et il comptait bien, avec ce renfort de
+dix à onze mille hommes d'infanterie, ce qui eût porté son corps à
+vingt-deux mille au moins, traverser l'Andalousie en vainqueur,
+éteindre le foyer brûlant de Séville, ramener au roi Joseph le général
+Castaños et les troupes régulières, pacifier le midi de l'Espagne,
+sauver l'escadre française de l'amiral Rosily, et déjouer ainsi tous
+les projets des Anglais sur Cadix. Il attendait donc avec impatience
+les renforts demandés, ne doutant guère de leur arrivée prochaine,
+après les dépêches qu'il avait écrites à Madrid. Restait à savoir
+néanmoins si ces dépêches parviendraient, tous les anciens bandits de
+la Sierra-Morena en étant devenus les gardiens, et égorgeant les
+courriers sans en laisser passer un seul.
+
+[En marge: L'insurrection profite du temps qui s'écoule pour
+s'organiser.]
+
+Mais tandis que le général Dupont, entré le 7 juin à Cordoue,
+attendait des renforts, le soulèvement de l'Andalousie prenait plus de
+consistance. Les troupes de ligne, au nombre de 12 à 15 mille hommes,
+se concentraient autour de Séville. Les nouvelles levées, quoique
+moins nombreuses qu'on ne l'avait espéré, s'organisaient cependant, et
+commençaient à se discipliner. Les unes étaient introduites dans les
+rangs de l'armée pour en grossir l'effectif, les autres étaient
+formées en bataillons de volontaires. On les armait, on les
+instruisait. Le temps était ainsi tout au profit de l'insurrection qui
+préparait ses moyens, et au désavantage de l'armée française, dont la
+situation empirait à chaque instant; car, indépendamment de la
+non-arrivée des renforts, la chaleur, sans cesse croissante,
+augmentait la quantité des malades, et affectait notablement le moral
+des soldats. En même temps notre flotte courait de grands dangers à
+Cadix.
+
+[En marge: Événements à Cadix pendant que la général Dupont est retenu
+à Cordoue.]
+
+[En marge: La populace de Cadix demande la destruction de la flotte
+française.]
+
+L'agitation, depuis le massacre de l'infortuné Solano, n'avait cessé
+de s'accroître dans cette ville, où dominait la plus infime populace.
+Le nouveau capitaine général, Thomas de Morla, cherchait à se
+maintenir en flattant la multitude, et en lui permettant chaque jour
+la somme d'excès qui pouvait la satisfaire. Tout de suite après avoir
+égorgé le capitaine général Solano, cette multitude s'était mise à
+demander la destruction de notre flotte et le massacre des matelots
+français. C'était chose naturelle à désirer, mais difficile à exécuter
+contre cinq vaisseaux français et une frégate, montés par trois à
+quatre mille marins échappés à Trafalgar, et disposant de quatre à
+cinq cents bouches à feu. Ils auraient incendié les escadres
+espagnoles et tout l'arsenal de Cadix avant de laisser monter un seul
+homme à leur bord. Ajoutez que, placés à l'entrée de la rade de Cadix,
+près de la ville, mêlés à la division espagnole qui était en état
+d'armement, ils pouvaient la détruire, et accabler la ville de feux.
+Il est vrai qu'on aurait appelé les Anglais, et que nos marins
+auraient succombé sous les feux croisés des forts espagnols et des
+vaisseaux anglais; mais ils seraient morts cruellement vengés d'alliés
+aveuglés et d'ennemis barbares.
+
+[En marge: Convention de l'amiral Rosily avec le capitaine général
+Thomas de Morla, en vertu de laquelle la flotte française se cantonne
+au fond de la rade.]
+
+Thomas de Morla, qui appréciait mieux cette position que le peuple de
+Cadix, n'avait pas voulu s'exposer à de telles extrémités, et il
+avait, avec son astuce ordinaire, entrepris de négocier. Il avait
+proposé à l'amiral Rosily de se mettre un peu à l'écart, en
+s'enfonçant dans l'intérieur de la rade, de laisser la division
+espagnole à l'entrée, de manière à séparer les deux escadres et à
+prévenir les collisions entre elles, de confier ainsi aux Espagnols
+seuls le soin de fermer Cadix aux Anglais; ce qu'on était résolu à
+faire, disait-on; car, tout en stipulant une trêve avec ceux-ci, on
+affectait de ne pas vouloir leur livrer les grands établissements
+maritimes de l'Espagne. On persistait, en effet, à refuser le secours
+des cinq mille hommes de débarquement qu'ils avaient offert. L'amiral
+Rosily, qui attendait à chaque instant l'arrivée du général Dupont
+qu'il savait en marche, avait accepté ces conditions, se croyant
+certain, sous peu de jours, d'être maître du port et de
+l'établissement de Cadix. En conséquence, il avait fait cesser le
+mélange de ses vaisseaux avec les vaisseaux espagnols, et pris
+position dans l'intérieur de la rade, dont la division espagnole avait
+continué d'occuper l'entrée.
+
+C'est ainsi que s'étaient écoulés les premiers jours de juin, temps
+que le général Dupont avait employé à s'emparer de Cordoue. Mais
+bientôt l'amiral Rosily s'était aperçu que les ménagements apparents
+du capitaine général Thomas de Morla n'étaient qu'un leurre afin de
+gagner du temps, et de préparer les moyens d'accabler la flotte
+française dans l'intérieur de la rade, sans qu'il pût en résulter un
+grand mal pour Cadix et son vaste arsenal.
+
+[En marge: Description de la rade de Cadix.]
+
+Pour se faire une idée de cette situation, il faut savoir que la rade
+de Cadix, semblable en cela à celle de Venise et à toutes celles de la
+Hollande, est composée de vastes lagunes qui ont été formées par les
+alluvions du Guadalquivir. Au milieu de ces lagunes on a pratiqué des
+bassins, des canaux, des chantiers, de superbes magasins, et on a
+profité d'un groupe de rochers, placé à quelque distance en mer, et
+lié à la terre par une jetée, pour former une immense rade, et pour la
+fermer. C'est sur ce groupe de rochers que la ville de Cadix est
+construite. C'est du haut de ce groupe qu'elle domine la rade qui
+porte son nom, et que, croisant ses feux avec la basse terre de
+Matagorda située vis-à-vis, elle en rend l'entrée impossible aux
+flottes ennemies. La rade s'ouvre à l'ouest, et à l'est s'étend un
+vaste enfoncement, qui communique par des passes et des canaux avec
+les grands établissements connus sous le nom général d'arsenal de la
+Caraque. Il y a de cette entrée, dont Cadix a la garde, à la Caraque,
+une distance de trois lieues. Les feux sont très-nombreux près de
+l'entrée, dans le but d'écarter l'ennemi. Mais en s'enfonçant dans
+l'intérieur, et au milieu des lagunes dont on s'est servi pour creuser
+les bassins, l'impossibilité d'y pénétrer a dispensé de prodiguer les
+défenses et les batteries.
+
+[En marge: L'amiral Rosily, voyant de toutes parts des préparatifs
+d'attaque contre sa division, prend des précautions pour sa sûreté.]
+
+En voyant les mortiers, les obusiers amenés à grand renfort de bras
+dans toutes les batteries qui avaient action sur le milieu de la rade,
+en voyant, équiper des chaloupes canonnières et des bombardes,
+l'amiral Rosily ne douta plus de l'objet de ces préparatifs, et il
+forma le projet, à la pleine lune, lorsque les marées seraient plus
+hautes, de profiter du tirant d'eau pour se jeter avec ses vaisseaux
+tout armés dans les canaux aboutissant à la Caraque. Il devait y être
+à l'abri des feux les plus redoutables, en mesure de se défendre
+long-temps, et de beaucoup détruire avant de succomber. Mais il aurait
+fallu pour cela des vents d'ouest, et les vents d'est soufflèrent
+seuls. Il fut donc obligé de suspendre l'exécution de son projet.
+Bientôt d'ailleurs la prévoyance des officiers espagnols vint rendre
+cette manoeuvre impossible. Ils coulèrent dans les passes conduisant à
+la Caraque de vieux vaisseaux; ils placèrent à l'ancre une ligne de
+chaloupes canonnières et de bombardes qui portaient de la très-grosse
+artillerie. Ils en firent autant du côté de Cadix, où ils établirent
+une autre ligne de canonnières et de bombardes, et coulèrent encore de
+vieux vaisseaux. L'escadre se trouvait ainsi enfermée dans le centre
+de la rade, fixée dans une position d'où elle ne pouvait sortir,
+exposée tant aux feux de terre qu'à ceux des chaloupes canonnières, et
+privée des moyens de se transporter là où elle aurait pu causer le
+plus de mal.
+
+[En marge: Les Espagnols, ayant achevé leurs préparatifs, commencent à
+canonner la flotte française sans lui faire de sommation.]
+
+[En marge: Horrible canonnade continuée pendant deux jours.]
+
+[En marge: Pourparlers pour faire cesser le feu entre les Français et
+les Espagnols.]
+
+[En marge: Proposition d'arrangement déférée à la junte de Séville.]
+
+Le 9 juin, tous ces préparatifs étant achevés, M. de Morla, ne se
+donnant plus la peine de parlementer, fit commencer le feu contre
+l'escadre de l'amiral Rosily. Vingt et une chaloupes canonnières et
+deux bombardes du côté de la Caraque, vingt-cinq canonnières et douze
+bombardes du coté de Cadix, se mirent à tirer sur nos vaisseaux. Le
+_Prince-des-Asturies_, destiné à devenir français, avait été rapproché
+de la ligne des canonnières du côté de Cadix, afin de leur servir
+d'appui. Les batteries de terre, couvertes de forts épaulements qui
+les mettaient à l'abri de nos projectiles, ajoutaient à tous ces feux
+celui de 60 pièces de canon de gros calibre, et de 49 mortiers. Sous
+une grêle de boulets et de bombes, nos cinq vaisseaux et la frégate
+qui complétait la division se comportèrent avec un sang-froid et une
+vigueur dignes des héros de Trafalgar. Malheureusement l'état de la
+marée ne leur permettait pas de se rapprocher des batteries de terre,
+qu'ils auraient bouleversées, et ils en recevaient les coups sans
+presque pouvoir les rendre d'une manière efficace, à cause de
+l'épaisseur des épaulements. Mais ils s'en vengeaient sur les
+bombardes et les chaloupes canonnières, dont ils fracassèrent et
+coulèrent un bon nombre. Le feu, commencé dans la journée du 9, à
+trois heures de l'après-midi, dura jusqu'au soir à dix heures. Le
+lendemain 10, il recommença à huit heures du matin, et dura sans
+interruption jusqu'à trois heures de l'après-midi, avec les mêmes
+circonstances que celles de la veille. À la fin de ce triste combat,
+nous avions reçu 2,200 bombes, dont 8 seulement avaient porté à bord
+sans causer aucun dommage considérable. Nous avions eu 13 hommes tués,
+46 grièvement blessés. Mais 15 canonnières et 6 bombardes étaient
+détruites, et 50 Espagnols hors de combat. C'eût été peu, s'il s'était
+agi d'obtenir un grand résultat; c'était trop, mille fois trop, pour
+un combat sans résultat possible, et ne pouvant aboutir qu'à une
+boucherie inutile. Thomas de Morla, qui croyait en avoir assez fait
+pour contenter la populace de Cadix, et qui craignait quelque acte de
+désespoir de la flotte française, envoya un officier parlementaire
+pour sommer l'amiral Rosily de se rendre, faisant valoir
+l'impossibilité où les Français étaient de se défendre au milieu d'une
+rade fermée, et dans laquelle ils étaient prisonniers. Puis il fit
+insinuer qu'on était tout disposé, si l'amiral s'y prêtait, à offrir
+quelque arrangement honorable. L'amiral Rosily fit répondre que se
+rendre était inadmissible, car les équipages se révolteraient et
+refuseraient d'obéir; mais qu'il offrait le choix entre deux
+conditions, ou de sortir moyennant la promesse des Anglais qu'ils ne
+le poursuivraient pas avant quatre jours, ou de rester immobile dans
+la rade jusqu'à ce que les événements généraux de la guerre eussent
+décidé de son sort et de celui de Cadix, prenant l'engagement de
+déposer son matériel d'artillerie à terre, afin qu'on ne pût en
+concevoir, aucune crainte. M. de Morla répondit qu'il ne pouvait
+agréer lui-même ni l'une ni l'autre de ces conditions, et qu'il était
+obligé d'en référer à la junte de Séville, devenue l'autorité absolue
+à laquelle tout le monde obéissait dans le midi de l'Espagne. Que la
+proposition de ce nouveau délai fût une feinte ou non de la part de M.
+de Morla, qui peut-être cherchait encore à gagner du temps pour
+préparer de nouveaux moyens de destruction, il convenait à M. l'amiral
+Rosily de l'accepter, car on annonçait à chaque instant l'arrivée du
+général Dupont, qu'on savait entré le 7 juin à Cordoue. Il y
+consentit donc, attendant chaque jour, comme on attend l'annonce de la
+vie ou de la mort, le bruit du canon à l'horizon, signal de la
+présence de l'armée française.
+
+[En marge: Projet désespéré de l'amiral Rosily en cas de reprise des
+hostilités.]
+
+Entré le 7 à Cordoue, le général Dupont pouvait bien, en effet, être
+sur le rivage de Cadix le 13 ou le 14. Mais, pendant ce temps, les
+terres environnantes se couvraient de redoutes, de canons, de moyens
+formidables de destruction. L'amiral, sentant très-bien que, s'il
+n'était pas délivré par le général Dupont, il succomberait sous cette
+masse de feux, et perdrait inutilement trois ou quatre mille matelots,
+les meilleurs de la France, forma un projet désespéré, qui n'était pas
+propre à les sauver, mais qui leur offrait au moins une chance de
+salut, et en tout cas la satisfaction de se venger, en détruisant
+beaucoup plus d'hommes qu'ils n'en perdraient. Quoique les passes du
+côté de Cadix pour sortir de la rade fussent obstruées, l'amiral avait
+découvert un passage praticable, et il résolut, le jour où l'on
+recommencerait le feu, de se porter en furieux sur la division
+espagnole, qui était fort mal armée et pas plus nombreuse que la
+sienne, de la brûler avant l'arrivée des Anglais, de se jeter ensuite
+sur ces derniers s'ils paraissaient, de détruire et de se faire
+détruire, en se fiant au sort du soin de sauver tout ou partie de la
+division. Mais pour ce coup de désespoir il fallait un premier hasard
+heureux, c'était un vent favorable. Il attendit donc, après avoir fait
+tous ses préparatifs de départ, ou l'apparition du général Dupont, ou
+une réponse acceptable de Séville, ou un vent favorable.
+
+[En marge: Les vents n'ayant pas favorisé le projet de l'amiral
+Rosily, et la junte de Séville n'ayant pas admis ses conditions, il
+est obligé de se rendre.]
+
+[En marge: Perte des derniers restes de la flotte de Trafalgar.]
+
+Le 14 juin venu, aucune de ces circonstances n'était réalisée. Le
+général Dupont n'avait point paru; la junte de Séville exigeait la
+reddition pure et simple; quant au vent, il soufflait de l'est, et
+poussait au fond de la rade, au lieu de pousser à la sortie. On avait
+justement le vent qu'on aurait souhaité quelques jours plus tôt pour
+se jeter sur la Caraque, avant que les canaux en fussent obstrués. Les
+moyens de l'ennemi étaient triplés. Il ne restait qu'à essuyer une
+lente et infaillible destruction, sous une canonnade à laquelle on ne
+pourrait pas répondre de manière à se venger. Se rendre laissait au
+moins la chance d'être tiré de prison quelques jours après par une
+armée française victorieuse. Il fallut donc amener le pavillon sans
+autre condition que la vie sauve. Les braves marins de Trafalgar,
+toujours malheureux par les combinaisons d'une politique qui avait le
+continent en vue plus que la mer, furent encore sacrifiés ici, et
+constitués prisonniers d'une nation alliée, qui, après les avoir si
+mal secondés à Trafalgar, se vengeait sur eux d'événements généraux
+dont ils n'étaient pas les auteurs. Les vaisseaux furent désarmés, les
+officiers conduits prisonniers dans les forts, aux applaudissements
+frénétiques d'une populace féroce. Ainsi finit à Cadix même l'alliance
+maritime des deux nations, à la grande joie des Anglais débarqués à
+terre, et se comportant déjà dans le port de Cadix comme dans un port
+qui leur aurait appartenu! Ainsi s'évanouissaient, l'une après
+l'autre, les illusions qu'on s'était faites sur la Péninsule, et
+chacune d'elles, en s'évanouissant, laissait apercevoir un immense
+danger!
+
+L'amiral Rosily venait de succomber, parce que le général Dupont
+n'avait pu arriver à temps pour lui tendre la main: qu'allait-il
+advenir du général Dupont lui-même, jeté avec dix mille jeunes soldats
+au milieu de l'Andalousie insurgée? On avait compté que tout
+s'aplanirait devant lui; que cinq à six mille Suisses le
+renforceraient en route; qu'une division française, traversant
+paisiblement le Portugal, le rejoindrait par Elvas, et qu'il pourrait
+ainsi marcher sur Séville et Cadix avec vingt mille hommes. Mais
+enveloppés par l'insurrection, la plus grande partie des Suisses
+s'étaient donnés à elle. Le Portugal, commençant à partager l'émotion
+de l'Espagne, n'était pas plus facile à traverser, et le général
+Kellermann avait pu s'avancer à peine avec de la cavalerie jusqu'à
+Elvas. Toutes les facilités qu'on avait rêvées, en se fondant sur
+l'ancienne soumission de l'Espagne, se changeaient en difficultés.
+Chaque village devenait un coupe-gorge pour nos soldats; les vivres
+disparaissaient, et il ne restait partout qu'un climat dévorant.
+
+[En marge: Le général Dupont, après avoir passé dix jours à Cordoue,
+sans voir arriver ses renforts, rétrograde jusqu'à Andujar.]
+
+Le général Dupont, en s'arrêtant en Andalousie, avait été bien loin de
+soupçonner un pareil état de choses. Il n'avait jamais beaucoup compté
+ni sur les Suisses qui devaient lui arriver par Grenade, ni sur la
+division française qui devait le joindre à travers le Portugal. Il
+avait compté sur ses propres troupes, sur la jonction de ses deux
+divisions, et, fort de vingt mille Français, il n'avait pas douté un
+moment de venir à bout de l'Andalousie. Mais il s'agissait de savoir
+si ses courriers auraient pu parvenir jusqu'à Madrid, où l'on avait
+retenu ses deux divisions, dans l'incertitude de ce qui pourrait se
+passer au centre de l'Espagne. Il demeura ainsi une dizaine de jours à
+Cordoue, attendant des instructions et des secours qui n'arrivaient
+pas. Cependant la nouvelle du désastre de la flotte, celle de la
+défection des Suisses et des troupes du camp de Saint-Roque, la
+réponse faite par le général Castaños à un envoyé qu'on lui avait
+dépêché, et qui prouvait qu'il était irrévocablement engagé dans
+l'insurrection, finirent par révéler au général Dupont le danger de sa
+position. D'une part il voyait venir sur lui, à droite et par Séville,
+l'armée de l'Andalousie; de l'autre, à gauche et par Jaen, l'armée de
+Grenade. Celle-ci était pour le moment la plus dangereuse, car de Jaen
+elle n'avait qu'un pas à faire pour se rendre à Baylen, tête des
+défilés de la Sierra-Morena, dont le général était à environ
+vingt-quatre lieues de France en restant à Cordoue. Une telle
+situation n'était pas tenable, et il ne pouvait pas laisser à l'ennemi
+la possession des passages de la Sierra-Morena sans périr. C'était
+bien assez d'y souffrir les bandes indisciplinées d'Augustin Echavarri
+qui les infestaient et y arrêtaient les courriers et les convois. Il
+prit donc, quoique à regret, le parti de quitter Cordoue, et de
+rétrograder jusqu'à Andujar, où il allait être sur le Guadalquivir, à
+sept lieues de Baylen, et beaucoup plus près des défilés de la
+Sierra-Morena. Ainsi, au lieu de la _promenade conquérante_ de
+l'Andalousie, il fut contraint à un mouvement rétrograde.
+
+[En marge: Longue file de charrois à la suite de l'armée, parce
+qu'aucun blessé ou malade ne veut être laissé en arrière.]
+
+Comme rien ne le pressait, il opéra cette retraite avec ordre et
+lenteur. Il partit le 17 juin au soir, afin de marcher la nuit, ainsi
+qu'on a coutume de le faire en cette saison, et sous ce climat
+brûlant. Depuis ce qu'on avait appris de la cruauté des Espagnols,
+aucun malade ou blessé pouvant supporter les fatigues du déplacement
+ne voulait être laissé en arrière. Il fallait donc traîner après soi
+une immense suite de charrois, qui mirent plus de cinq heures à
+défiler, et que les Espagnols, les Anglais, dans leurs gazettes,
+qualifièrent plus tard de caissons chargés des dépouilles de Cordoue.
+On avait trouvé six cent mille francs à Cordoue, et enlevé fort peu de
+vases sacrés. La plupart de ces vases avaient été restitués, et trois
+ou quatre caissons d'ailleurs auraient suffi à emporter, en fait
+d'objets précieux, le plus grand butin imaginable. Mais des blessés,
+des malades en nombre considérable, beaucoup de familles d'officiers
+qui avaient suivi notre armée en Espagne, où elle semblait plutôt
+destinée à une longue occupation qu'à une guerre active, étaient la
+cause de cette interminable suite de bagages. On laissa toutefois
+quelques malades et quelques blessés à Cordoue, sous la garde des
+autorités espagnoles, qui du reste tinrent la parole donnée au général
+Dupont d'en avoir le plus grand soin. Si, en effet, les odieux
+massacres que nous avons rapportés étaient à craindre en Espagne dans
+les bourgs et les villages, dont étaient maîtres des paysans féroces,
+on avait moins à les redouter dans les grandes villes, où dominait
+habituellement une bourgeoisie humaine et sage, étrangère aux
+atrocités commises par la populace.
+
+[En marge: Sentiment de nos soldats en voyant les cadavres de leurs
+camarades horriblement mutilés dans le bourg de Montoro.]
+
+On n'eut aucune hostilité à repousser durant la route; mais, parvenue
+à Montoro, l'armée fut saisie d'horreur en voyant suspendus aux
+arbres, à moitié ensevelis en terre ou déchirés en lambeaux, les
+cadavres des Français surpris isolément par l'ennemi. Jamais nos
+soldats n'avaient rien commis ni rien essuyé de pareil dans aucun
+pays, bien qu'ils eussent fait la guerre partout, en Égypte, en
+Calabre, en Illyrie, en Pologne, en Russie! L'impression qu'ils en
+ressentirent fut profonde. Ils furent encore moins exaspérés,
+quoiqu'ils le fussent beaucoup, qu'attristés du sort qui attendait
+ceux d'entre eux qui seraient ou blessés, ou malades, ou attardés sur
+une route par la fatigue, la soif, la faim. Une sorte de chagrin
+s'empara de l'armée, et y laissa des traces fâcheuses.
+
+[En marge: Établissement de l'armée française à Andujar.]
+
+Le lendemain 18 juin, on arriva à Andujar sur le Guadalquivir. Tous
+les habitants, qui craignaient qu'on ne vengeât sur eux les massacres
+commis tant à Andujar que dans les bourgs environnants, s'étaient
+enfuis, et on trouva cette petite ville absolument abandonnée. On la
+fouilla pour y chercher des vivres, et on en découvrit suffisamment
+pour les premiers jours. Le général Dupont plaça dans Andujar même les
+marins de la garde, qui étaient les plus solides et les plus sages des
+troupes qu'il avait avec lui. Il fit engager par des émissaires tous
+les habitants à revenir, leur promettant qu'il ne leur serait fait
+aucun mal, et il réussit effectivement à les ramener. La ville
+d'Andujar présentait, pour les blessés et les malades, quelques
+ressources, dont on usa avec ordre, de manière à ne pas les épuiser
+inutilement. On s'occupa aussi d'y attirer, soit avec de l'argent,
+dont on avait apporté une certaine somme, soit avec des maraudes bien
+organisées, des moyens de subsister. Andujar avait un vieux pont sur
+le Guadalquivir, avec des tours mauresques qui faisaient office de
+tête de pont. On remplit ces tours de troupes d'élite. On éleva à
+droite et à gauche quelques ouvrages. Puis on établit la première
+brigade sur le fleuve et un peu en avant, la seconde à droite et à
+gauche de la ville d'Andujar, les Suisses en arrière de cette ville,
+la cavalerie au loin dans la plaine, observant le pays jusqu'au pied
+des montagnes de la Sierra-Morena. En un mot, on fit un établissement
+où, moyennant beaucoup d'activité à s'approvisionner, l'on pouvait se
+soutenir assez long-temps, et attendre en sécurité les renforts
+demandés à Madrid.
+
+[En marge: Inconvénients de la position d'Andujar, et supériorité de
+la position de Baylen.]
+
+Tout eût été bien dans cette résolution de rétrograder pour se
+rapprocher des défilés de la Sierra-Morena, si on avait pris, par
+rapport à ces défilés, la position la meilleure. Malheureusement il
+n'en était rien, et ce fut une première faute dont le général Dupont
+eut plus tard à se repentir. Le vrai motif pour abandonner Cordoue et
+les ressources de cette grande ville, c'était la crainte de voir sur
+la gauche de l'armée les insurgés de Grenade avancés jusqu'à Jaen,
+passer le Guadalquivir à Menjibar, se porter à Baylen, et fermer les
+défilés de la Sierra-Morena. (Voir la carte nº 44.) Comme à Cordoue on
+était à vingt-quatre lieues de Baylen, cette distance rendait le
+danger immense. À Andujar, on n'était plus, il est vrai, qu'à sept
+lieues de Baylen, mais à sept lieues enfin, et il restait une chance
+de voir l'ennemi se porter à l'improviste vers les défilés. De plus,
+il y avait au delà de Baylen d'autres issues, par lesquelles on
+pouvait aussi pénétrer dans les défilés de la Sierra-Morena: c'était
+la route de Baeza et d'Ubeda, donnant sur la Caroline, point où les
+défilés commencent véritablement. Il fallait donc d'Andujar veiller
+sur Baylen, et non-seulement sur Baylen, mais sur Baeza et Ubeda, ce
+qui exigeait un redoublement de soins. Le parti le plus convenable à
+prendre en quittant Cordoue, c'était d'abonder complétement dans la
+sage pensée qui faisait abandonner cette ville, et de se porter à
+Baylen même, où, par sa présence seule, on aurait gardé la tête des
+défilés, et d'où on aurait, avec quelques patrouilles de cavalerie,
+aisément observé la route secondaire de Baeza et d'Ubeda. Baylen avait
+d'autres avantages encore, c'était d'offrir une belle position sur des
+coteaux élevés, en bon air, d'où l'on apercevait tout le cours du
+Guadalquivir, et d'où l'on pouvait tomber sur l'ennemi qui voudrait le
+franchir. Sans doute, si ce fleuve n'eût pas été guéable en plus d'un
+endroit, on aurait pu tenir à être sur ses bords mêmes, afin d'en
+défendre le passage de plus près. Mais le Guadalquivir pouvant être
+passé sur une infinité de points, le mieux était de s'établir un peu
+en arrière, sur une position dominante, de laquelle on verrait tout,
+et d'où l'on pourrait se jeter sur le corps qui aurait traversé le
+fleuve, pour le culbuter dans le ravin qui lui servait de lit. Baylen
+avait justement tous ces avantages. Le sacrifice d'Andujar, comme
+centre de ressources, était trop peu de chose pour qu'on méconnût les
+raisons que nous venons d'exposer. Ce fut donc, nous le répétons, une
+véritable faute que de s'arrêter à Andujar, au lieu d'aller à Baylen
+même, pour couper court à toute tentative de l'ennemi sur les défilés.
+Du reste, avec une active surveillance, il n'était pas impossible de
+réparer cette faute, et d'en prévenir les conséquences. Le général
+Dupont s'établit donc à Andujar, attendant des nouvelles de Madrid qui
+n'arrivaient guère, car il était rare qu'un courrier réussît à
+franchir la Sierra-Morena.
+
+[En marge: Résultat des premiers efforts tentés pour comprimer
+l'insurrection espagnole.]
+
+Tel était à la fin de juin le résultat des premiers efforts qu'on
+avait faits pour comprimer l'insurrection espagnole. Le général
+Verdier avait dissipé le rassemblement de Logroño; le général Lasalle,
+celui de Valladolid et de la Vieille-Castille. Le général Lefebvre
+avait rejeté les Aragonais dans Saragosse, mais se trouvait arrêté
+devant cette ville. Le général Duhesme à Barcelone était obligé de
+combattre tous les jours pour se tenir en communication avec le
+général Chabran, expédié sur Tarragone. Le maréchal Moncey, acheminé
+sur Valence, n'avait pas dépassé Cuenca, attendant là que la division
+Chabran eût fait plus de chemin vers lui. Enfin le général Dupont,
+arrivé victorieux à Cordoue, après avoir pris et saccagé cette ville,
+avait rétrogradé vers les défilés de la Sierra-Morena, pour lesquels
+il avait des craintes, et changé la position de Cordoue contre celle
+d'Andujar. La flotte française de Cadix, faute de secours, venait de
+succomber.
+
+[En marge: Bruits répandus à Madrid et dans toute l'Espagne, sur les
+dangers que courent les divers corps de l'armée française.]
+
+Tous ces détails, on les connaissait à peine à Madrid et à Bayonne. On
+ne savait que ce qui concernait Ségovie, Valladolid, Saragosse, et
+tout au plus Barcelone. Quant à ce qui concernait le midi de
+l'Espagne, on l'ignorait entièrement, ou à peu près. Si on en
+apprenait quelque chose à Madrid, c'était par des émissaires secrets
+appartenant aux couvents ou aux grandes maisons d'Espagne. On
+répandait en effet avec joie, parmi les Espagnols dévoués à Ferdinand
+VII, que la flotte française avait été détruite, que les troupes
+régulières de l'Andalousie et du camp de Saint-Roque s'avançaient sur
+le général Dupont, que celui-ci avait été obligé de décamper, qu'il
+était bloqué dans les défilés de la Sierra-Morena; que le maréchal
+Moncey ne sortirait pas d'autres défilés tout aussi difficiles, ceux
+de Requena; que Saragosse resterait invincible; que l'échec essuyé à
+Valladolid par don Gregorio de la Cuesta n'était rien, que celui-ci
+revenait avec le général Blake à la tête des insurgés des Asturies, de
+la Galice, de Léon, pour couper la route de Madrid aux Français; que
+le nouveau roi Joseph, devant tous les jours partir de Bayonne, n'en
+partirait pas, et que cette formidable armée française serait
+probablement bientôt obligée d'évacuer la Péninsule. Ces nouvelles,
+fausses ou vraies, une fois parvenues à Madrid, étaient ensuite
+consignées dans des bulletins écrits à la main, ou insérées dans des
+gazettes imprimées au fond des couvents, et répandues dans toute la
+Péninsule. D'abondantes quêtes au profit des insurgés signalaient la
+joie qu'on éprouvait à Madrid de leurs succès, et le désir qu'on avait
+de leur fournir tous les secours possibles.
+
+[En marge: Le général Savary, ayant remplacé Murat, envoie des secours
+au maréchal Moncey et au général Dupont.]
+
+[En marge: Envoi de la division Vedel aux défilés de la Sierra-Morena,
+et instructions données au général Dupont.]
+
+[En marge: Envoi de la division Frère à San-Clemente, pour qu'elle
+puisse secourir au besoin, soit le maréchal Moncey, soit le général
+Dupont.]
+
+L'état-major français recueillait ces bruits, et, bien qu'il n'en crût
+rien, il en était inquiet néanmoins, et les mandait à Bayonne.
+L'infortuné Murat avait tant demandé à rentrer en France, que, malgré
+le désir de conserver à Madrid ce fantôme d'autorité, on lui avait
+permis de partir, et il en avait profité avec l'impatience d'un
+enfant. Le général Savary était devenu dès lors le chef avoué de
+l'administration française, et faisait trembler tout Madrid par sa
+contenance menaçante, et sa réputation d'exécuteur impitoyable des
+volontés de son maître. Plein de sagacité, il appréciait très-bien la
+situation, et n'en dissimulait aucunement la gravité à Napoléon. Ayant
+conçu des craintes pour les corps avancés du maréchal Moncey et du
+général Dupont, il se décida à se démunir de troupes à Madrid, et à
+faire partir deux divisions pour le midi de l'Espagne. Déjà un convoi
+de biscuit et de munitions, expédié au général Dupont, avait été
+arrêté au Val-de-Peñas, et il avait fallu un combat acharné pour
+franchir ce bourg. Le général Savary dirigea la division Vedel,
+seconde de Dupont, et forte de près de six mille hommes d'infanterie,
+de Tolède sur la Sierra-Morena, avec ordre de dégager ces défilés, et
+de rejoindre son général en chef. On estimait que celui-ci, parti avec
+12 ou 13 mille hommes, et en comptant avec la division Vedel environ
+17 ou 18 mille, serait en mesure de se soutenir en Andalousie. On lui
+intimait, en tout cas, l'ordre de tenir bon dans les défilés de la
+Sierra-Morena, afin d'empêcher les insurgés de pénétrer dans la
+Manche. Cependant le général Savary, doué d'un tact assez sûr et
+devinant que le général Dupont était le plus compromis, à cause des
+troupes régulières du camp de Saint-Roque et de Cadix qui marchaient
+contre lui, se disposait à lui envoyer à Madridejos, c'est-à-dire à
+moitié chemin d'Andujar, sa troisième division, celle que commandait
+le général Frère; ce qui aurait porté son corps à 22 ou 23 mille
+hommes, et l'aurait mis au-dessus de tous les événements. Toutefois,
+sur une observation de Napoléon, il envoya la division Frère non pas à
+Madridejos, au centre de la Manche, mais à San-Clemente. À
+San-Clemente elle ne se trouvait pas plus éloignée du général Dupont
+qu'à Madridejos, et elle pouvait au besoin aller au secours du
+maréchal Moncey, dont on ignorait le sort autant qu'on ignorait celui
+du général Dupont, et qu'on n'espérait plus secourir par Tarragone,
+car le général Chabran, obligé de rétrograder sur Barcelone, venait
+d'y rentrer.
+
+Ces précautions prises, on crut pouvoir se rassurer sur les deux corps
+français envoyés au midi de l'Espagne, et attendre la suite des
+événements. Il ne restait plus à Madrid que deux divisions
+d'infanterie, la seconde et la troisième du corps du maréchal Moncey,
+la garde impériale et les cuirassiers. C'était assez pour l'instant,
+l'arrivée du roi Joseph avec de nouvelles troupes devant bientôt
+remettre les forces du centre sur un pied respectable. Seulement le
+général Savary renonça, avec l'approbation de l'Empereur, à envoyer
+une colonne sur Saragosse, et laissa à l'état-major général de Bayonne
+le soin d'amener devant cette ville insurgée des forces capables de la
+réduire.
+
+[En marge: Nouvelles forces successivement réunies par Napoléon, à
+mesure que la gravité de l'insurrection espagnole se révèle à lui.]
+
+[En marge: Colonnes chargées de veiller sur les frontières des
+Pyrénées pour en écarter les guérillas.]
+
+Dans ce moment, la constitution de Bayonne, comme on l'a vu au livre
+précédent, venait de s'achever. Il importait de hâter le départ de
+Joseph pour Madrid par deux raisons, d'abord la nécessité de remplacer
+l'autorité du lieutenant général Murat, et secondement l'urgence de
+faire parvenir à Madrid les renforts qu'on retenait pour servir
+d'escorte au nouveau roi. Napoléon avait tout disposé en effet pour
+lui procurer une réserve de vieilles troupes, dont une partie le
+suivrait à Madrid, une autre renforcerait en route le maréchal
+Bessières, afin de tenir tête aux insurgés des Asturies et de la
+Galice qui ramenaient au combat les insurgés de la Vieille-Castille,
+battus au pont de Cabezon sous Gregorio de la Cuesta; une troisième
+enfin irait sous Saragosse contribuer à la prise de cette ville
+importante. Napoléon, avons-nous dit, avait amené de Paris au camp de
+Boulogne, du camp de Boulogne à Rennes, de Rennes à Bayonne, six
+anciens régiments, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
+enfin les 14e et 44e de ligne, deux bataillons de la garde de Paris,
+les troupes de la Vistule, et enfin plusieurs régiments de marche. Aux
+six régiments d'ancienne formation dirigés sur l'Espagne, il en avait
+joint deux pris sur le Rhin, le 51e et le 49e de ligne, et il avait
+donné des ordres pour en tirer des bords de l'Elbe quatre autres de la
+plus grande valeur, les 32e, 58e, 28e et 75e de ligne, qui faisaient
+partie des troupes d'observation de l'Atlantique; c'était un total de
+douze vieux régiments ajoutés aux corps provisoires envoyés
+primitivement en Espagne. Il se préparait ainsi à Bayonne une réserve
+considérable pour faire face aux difficultés de cette guerre, qui
+grandissaient à vue d'oeil. Il ne borna point là ses précautions.
+Craignant que les coureurs de la Navarre, de l'Aragon, de la haute
+Catalogne, ne vinssent insulter la frontière française, ce qui eût été
+un fâcheux désagrément pour un conquérant qui, deux mois auparavant,
+croyait être maître de la Péninsule, depuis les Pyrénées jusqu'à
+Gibraltar, il forma quatre colonnes le long des Pyrénées, fortes
+chacune de 12 à 1,500 hommes, et composées de gendarmerie à cheval, de
+gardes nationales d'élite, de montagnards des Pyrénées organisés en
+compagnies de tirailleurs, enfin de quelques centaines de Portugais
+provenant des débris de l'armée portugaise transportés en France. Ces
+colonnes devaient veiller sur la frontière, repousser toute insulte
+des guérillas, et au besoin descendre le revers des Pyrénées pour y
+prêter main-forte aux troupes françaises quand celles-ci en auraient
+besoin.
+
+[En marge: Formation de la colonne du général Reille pour aller au
+secours du général Duhesme, bloqué dans Barcelone.]
+
+Toutefois, pour les Pyrénées orientales ce n'était pas assez, et il
+fallait venir au secours du général Duhesme bloqué dans Barcelone. Les
+choses dans cette province en étaient arrivées à ce point que le fort
+de Figuières, où l'on avait introduit une petite garnison française
+lors de la surprise des places fortes espagnoles en mars dernier,
+était entièrement bloqué, et exposé à se rendre faute de vivres.
+
+Napoléon résolut de former là un petit corps de 7 à 8 mille hommes,
+sous l'un de ses aides-de-camp les plus habiles, le général Reille, de
+l'envoyer avec un convoi de vivres à Figuières, et de le réunir
+ensuite sous Girone au général Duhesme, afin de porter le corps de
+Catalogne à environ 20 mille hommes. Mais il n'était pas facile de
+rassembler une pareille force dans le Roussillon, aucune troupe ne
+stationnant ordinairement en Provence ni en Languedoc. Napoléon sut
+néanmoins en trouver le moyen. À la colonne de gendarmerie, de gardes
+nationaux, de montagnards, de Portugais, qui, sous le général Ritay,
+devait garder les Pyrénées orientales, il ajouta deux nouveaux
+régiments italiens, l'un de cavalerie, l'autre d'infanterie, qui
+faisaient partie des troupes toscanes, et qu'il avait eu de bonne
+heure la précaution d'acheminer sur Avignon. Il y avait en Piémont les
+corps dont avaient été tirées la division française Chabran et la
+division italienne Lechi. Napoléon leur emprunta de nouveaux
+détachements, faciles à trouver à cause de l'abondance des dépôts en
+conscrits, et les dirigea vers le Languedoc sous le titre de
+bataillons de marche de Catalogne. Il prit en outre à Marseille,
+Toulon, Grenoble, plusieurs troisièmes bataillons qui étaient en dépôt
+dans ces villes, un bataillon de la cinquième légion de réserve
+stationnée à Grenoble, et, enfin, s'adressant à tous les régiments qui
+avaient leurs dépôts sur les bords de la Saône et du Rhône, et qui
+pouvaient par eau envoyer en quelques jours des détachements à
+Avignon, il leur emprunta à chacun une compagnie, et en forma deux
+bataillons excellents, qu'il qualifia du titre de premier et second
+bataillon provisoire de Perpignan. C'est avec cette industrie qu'il
+parvint à réunir un second corps de 7 à 8 mille hommes pour la
+Catalogne, sans affaiblir d'une manière sensible ni l'Italie ni
+l'Allemagne. Heureusement pour lui, le calme dont jouissait la France
+lui permettait de se priver sans inconvénient même des troupes de
+dépôt. Seulement, ces troupes de toute origine, de toute formation,
+les unes italiennes, les autres suisses, portugaises et françaises, la
+plupart jeunes et point aguerries, présentaient de bizarres
+assemblages, et ne pouvaient valoir quelque chose que par l'habileté
+des chefs qui seraient chargés de les commander.
+
+[En marge: Envoi d'une armée assiégeante sous Saragosse, et formation
+du corps du maréchal Bessières, destiné à combattre les insurgés du
+nord et à escorter Joseph à Madrid.]
+
+Ces soins pris pour amener sur la frontière d'Espagne les forces
+nécessaires, Napoléon s'occupa d'en disposer conformément aux besoins
+du moment. Il avait successivement acheminé sur Saragosse les trois
+régiments d'infanterie de la Vistule, une partie de la division
+Verdier, avec le général Verdier lui-même, beaucoup d'artillerie de
+siége, et une colonne de gardes nationaux d'élite levés dans les
+Pyrénées, le tout formant un corps de dix à onze mille hommes. Il
+chargea le général Verdier de prendre la direction du siége, le
+général Lefebvre-Desnoette n'étant qu'un général de cavalerie, et lui
+donna l'un de ses aides-de-camp, le général Lacoste, pour diriger les
+travaux du génie. Tout faisait espérer qu'avec une pareille force, et
+beaucoup d'artillerie, on viendrait à bout de cette ville insurgée. En
+tout cas, Napoléon lui destinait encore quelques-uns de ses vieux
+régiments en marche vers les Pyrénées.
+
+Il s'occupa ensuite d'organiser, avec les régiments arrivés à Bayonne,
+le corps du maréchal Bessières, qui avait pour mission de couvrir la
+marche de Joseph sur Madrid, et de tenir tête aux révoltés du nord,
+lesquels chaque jour faisaient parler d'eux d'une manière plus
+inquiétante. Des six vieux régiments mandés les premiers, quatre
+étaient arrivés, les 4e léger et 15e de ligne, les 2e et 12e légers,
+et les deux bataillons de Paris. Napoléon les plaça sous le
+commandement du brave général de division Mouton, qui était en Espagne
+depuis que les Français y étaient entrés, et en forma deux brigades.
+La première, composée des 2e et 12e légers et des détachements de la
+garde impériale, fut commandée par le général Rey. La seconde,
+composée du 4e léger et du 15e de ligne, avec un bataillon de la garde
+de Paris, fut commandée par le général Reynaud. L'ancienne division du
+général Verdier, dont une partie l'avait suivi sous Saragosse, fut
+réunie tout entière à la division Merle, et formée en quatre brigades
+sous les généraux Darmagnac, Gaulois, Sabattier et Ducos. Le général
+de cavalerie Lasalle, qui avait déjà les 10e et 22e de chasseurs, et
+un détachement de grenadiers et de chasseurs à cheval de la garde
+impériale, dut y joindre le 26e de chasseurs, et un régiment
+provisoire de dragons. La division Mouton pouvait être évaluée à 7
+mille hommes, celle de Merle à 8 mille et quelques cents, celle de
+Lasalle à 2 mille, en tout 17 mille hommes. Divers petits corps
+composés de dépôts, de convalescents, de bataillons et escadrons de
+marche, formaient à Saint-Sébastien, à Vittoria, à Burgos, des
+garnisons pour la sûreté de ces villes, et portaient à 21 mille hommes
+le corps du maréchal Bessières, destiné à contenir le nord de
+l'Espagne, à réprimer les révoltés de la Castille, des Asturies, de la
+Galice, à couvrir la route de Madrid, et à escorter le roi Joseph.
+
+[En marge: Juillet 1808.]
+
+Ainsi Napoléon avait déjà envoyé successivement plus de 110 mille
+hommes en Espagne, dont 50 mille, répandus au delà de Madrid, étaient
+répartis entre Andujar, Valence et Madrid, sous le général Dupont, le
+maréchal Moncey, le général Savary, dont 20 mille étaient en
+Catalogne, sous les généraux Reille et Duhesme; 12 mille devant
+Saragosse, sous le général Verdier; 21 à 22 mille autour de Burgos,
+sous le maréchal Bessières, et quelques mille éparpillés entre les
+divers dépôts de la frontière. Contre des troupes de ligne et pour une
+guerre régulière avec l'Espagne, c'eût été beaucoup, peut-être même
+plus qu'il ne fallait, bien que nos soldats fussent jeunes et peu
+aguerris. Contre un peuple soulevé tout entier, ne tenant nulle part
+en rase campagne, mais barricadant chaque ville et chaque village,
+interceptant les convois, assassinant les blessés, obligeant chaque
+corps à des détachements qui l'affaiblissaient au point de le réduire
+à rien, on va voir que c'était bien peu de chose. Il eût fallu
+sur-le-champ 60 ou 80 mille hommes de plus en vieilles troupes, pour
+comprimer cette insurrection formidable, et probablement on y eût
+réussi. Mais Napoléon ne voulait puiser que dans ses dépôts du Rhin,
+des Alpes et des côtes, et n'entendait point diminuer les grandes
+armées qui assuraient son empire sur l'Italie, l'Illyrie, l'Allemagne
+et la Pologne: nouvelle preuve de cette vérité souvent reproduite dans
+cette histoire, qu'il était impossible d'agir à la fois en Pologne, en
+Allemagne, en Italie, en Espagne, sans s'exposer à être insuffisant
+sur l'un ou l'autre de ces théâtres de guerre, et bientôt peut-être
+sur tous.
+
+[En marge: Entrée du roi Joseph en Espagne sous l'escorte de la
+brigade du général Rey.]
+
+[En marge: Marche et conduite de Joseph à travers son nouveau
+royaume.]
+
+Le moment étant venu de faire entrer Joseph en Espagne, Napoléon
+décida que l'une des deux brigades de la division Mouton, la brigade
+Rey, prenant le nouveau roi à Irun, l'escorterait dans toute l'étendue
+du commandement du maréchal Bessières, qui comprenait de Bayonne à
+Madrid. Ses nouveaux ministres, MM. O'Farrill, d'Azanza, Cevallos,
+d'Urquijo, les uns pris dans le conseil même de Ferdinand VII, les
+autres dans des cabinets antérieurs, tous réunis par l'intérêt
+pressant d'épargner à l'Espagne une guerre effroyable en se ralliant à
+la nouvelle dynastie, l'accompagnaient avec les membres de l'ancienne
+junte. Plus de cent voitures allant au pas des troupes composaient le
+cortége royal. Joseph était doux, affable, mais parlait fort mal
+l'espagnol, connaissait plus mal encore l'Espagne elle-même, et par sa
+figure, son langage, ses questions, rappelait trop qu'il était
+étranger. Aussi, accueilli, jugé avec une malveillance toute
+naturelle, fournissait-il matière aux interprétations les plus
+défavorables. Chaque soir, couchant dans une petite ville ou dans un
+gros bourg, s'efforçant d'entretenir les principaux habitants qu'il
+avait de la peine à joindre, il leur prêtait à rire par ses manières
+étrangères, par son accent peu espagnol. Bien qu'il les touchât
+quelquefois par sa bonté visible, ils n'en allaient pas moins faire en
+le quittant mille peintures plus ou moins ridicules du roi _intrus_,
+comme ils l'appelaient. La plupart aimaient à dire que Joseph était un
+malheureux, contraint à régner malgré lui sur l'Espagne, et victime du
+tyran qui opprimait sa famille aussi bien que le monde.
+
+[En marge: Pénibles impressions du roi Joseph à l'aspect de
+l'Espagne.]
+
+Les impressions que Joseph éprouva à Irun, à Tolosa, à Vittoria,
+furent profondément tristes, et son âme faible, qui avait déjà
+regretté plus d'une fois le royaume de Naples pendant les journées
+passées à Bayonne, se remplit de regrets amers en voyant le peuple sur
+lequel il était appelé à régner soulevé tout entier, massacrant les
+soldats français, se faisant massacrer par eux. Dès Vittoria, les
+lettres de Joseph étaient empreintes d'une vive douleur. _Je n'ai
+personne pour moi_, furent les premiers mots qu'il adressa à
+l'Empereur, et ceux qu'il lui répéta le plus souvent.--_Il nous faut
+cinquante mille hommes de vieilles troupes et cinquante millions, et,
+si vous tardez, il nous faudra cent mille hommes et cent millions_...
+telle fut chaque soir la conclusion de toutes ses lettres. Laissant
+aux généraux français la dure mission de comprimer la révolte, il
+voulut naturellement se réserver le rôle de la clémence, et à toutes
+ses demandes d'hommes et d'argent il se mit à joindre des plaintes
+quotidiennes sur les excès auxquels se livraient les militaires
+français, se constituant leur accusateur constant, et l'apologiste
+tout aussi constant des insurgés; genre de contestation qui devait
+bientôt créer entre lui et l'armée des divergences fâcheuses, et
+irriter Napoléon lui-même. Il est trop vrai que nos soldats
+commettaient beaucoup d'excès; mais ces excès étaient bien moindres
+cependant que n'aurait pu le mériter l'atroce cruauté dont ils étaient
+souvent les victimes.
+
+[En marge: Réponses de Napoléon aux lettres de son frère Joseph.]
+
+Il n'était pas besoin de cette correspondance pour révéler à Napoléon
+toute l'étendue de la faute qu'il avait commise, quoiqu'il ne voulût
+pas en convenir. Il savait tout maintenant, il connaissait
+l'universalité et la violence de l'insurrection. Seulement, il avait
+trouvé les insurgés si prompts à fuir en rase campagne, qu'il espérait
+encore pouvoir les réduire sans une trop grande dépense de
+forces.--Prenez patience, répondait-il à Joseph, et ayez bon courage.
+Je ne vous laisserai manquer d aucune ressource; vous aurez des
+troupes en suffisante quantité; l'argent ne vous fera jamais défaut en
+Espagne avec une administration passable. Mais ne vous constituez pas
+l'accusateur de mes soldats, au dévouement desquels vous et moi devons
+ce que nous sommes. Ils ont affaire à des brigands qui les égorgent,
+et qu'il faut contenir par la terreur. Tâchez de vous acquérir
+l'affection des Espagnols; mais ne découragez pas l'armée, ce serait
+une faute irréparable.--À ces discours Napoléon joignit les
+instructions les plus sévères pour ses généraux, leur recommandant
+expressément de ne rien prendre, mais d'être d'une impitoyable
+sévérité pour les révoltés. Ne pas piller, et faire fusiller, afin
+d'ôter le motif et le goût de la révolte, devint l'ordre le plus
+souvent exprimé dans sa correspondance.
+
+[En marge: Événements militaires en Aragon et en Vieille-Castille
+pendant la marche du roi Joseph.]
+
+[En marge: Inutile assaut livré à Saragosse par les troupes du général
+Verdier.]
+
+Pendant que le voyage de Joseph s'effectuait au pas de l'infanterie,
+la lutte continuait avec des chances variées en Aragon et en
+Vieille-Castille. Le général Verdier, arrivé devant Saragosse avec
+deux mille hommes de sa division, et trouvant les divers renforts que
+Napoléon y avait successivement envoyés, tels qu'infanterie polonaise,
+régiments de marche, comptait environ 12 mille hommes de troupes, et
+une nombreuse artillerie amenée de Pampelune. Déjà il avait fait
+enlever par le général Lefebvre-Desnoette les positions extérieures,
+resserré les assiégés dans la place, et élevé de nombreuses batteries
+par les soins du général Lacoste. Les 1er et 2 juillet, il résolut,
+sur les pressantes instances de Napoléon, de tenter une attaque
+décisive, avec 20 bouches à feu de gros calibre, et 10 mille
+fantassins lancés à l'assaut. La ville de Saragosse est située tout
+entière sur la droite de l'Èbre, et n'a sur la gauche qu'un faubourg.
+(Voir la carte nº 45.) Malheureusement, on n'avait pas encore réussi,
+malgré les ordres réitérés de l'Empereur, à jeter un pont sur l'Èbre,
+de manière à pouvoir porter partout la cavalerie et priver les
+assiégés de leurs communications avec le dehors. Vivres, munitions,
+renforts de déserteurs et d'insurgés leur arrivaient donc sans
+difficulté par le faubourg de la rive gauche, et presque tous les
+insurgés de l'Aragon avaient fini pour ainsi dire par se réunir dans
+cette ville. Située tout entière, avons-nous dit, sur la rive droite,
+Saragosse était entourée d'une muraille, flanquée à gauche d'un fort
+château dit de l'Inquisition, au centre d'un gros couvent, celui de
+Santa-Engracia, et à droite d'un autre gros couvent, celui de
+Saint-Joseph. Le général Verdier avait fait diriger une puissante
+batterie de brèche contre le château, et s'était réservé cette
+attaque, la plus difficile et la plus décisive. Il avait dirigé deux
+autres batteries de brèche contre le couvent de Santa-Engracia au
+centre, contre le couvent de Saint-Joseph à droite, et il avait confié
+ces deux attaques au général Lefebvre-Desnoette.
+
+Le 1er juillet, au signal donné, les vingt mortiers et obusiers,
+soutenus par toute l'artillerie de campagne, ouvrirent un feu violent
+tant sur les gros bâtiments qui flanquaient la muraille d'enceinte,
+que sur la ville elle-même. Plus de 200 bombes et de 1,200 obus furent
+envoyés sur cette malheureuse ville, et y mirent le feu en plusieurs
+endroits, sans que ses défenseurs, qui lui étaient la plupart
+étrangers, et qui, postés dans les maisons voisines des points
+d'attaque, n'avaient pas beaucoup à souffrir, fussent le moins du
+monde ébranlés. Sous la direction de quelques officiers du génie
+espagnols, ils avaient placé en batterie 40 bouches à feu qui
+répondaient parfaitement aux nôtres. Ils avaient, sur les points où
+nous pouvions nous présenter, des colonnes composées de soldats qui
+avaient déserté les rangs de l'armée espagnole, et pas moins de dix
+mille paysans embusqués dans les maisons. Le 2 juillet au matin, de
+larges brèches ayant été pratiquées au château de l'Inquisition et aux
+deux couvents qui flanquaient l'enceinte, nos troupes s'élancèrent à
+l'assaut avec l'ardeur de soldats jeunes et inexpérimentés. Mais elles
+essuyèrent sur la brèche du château de l'Inquisition un feu si
+terrible, qu'elles en furent étonnées, et que, malgré tous les efforts
+des officiers, elles n'osèrent pénétrer plus avant. Il en fut de même
+au centre, au couvent de Santa-Engracia. À droite seulement le général
+Habert réussit à s'emparer du couvent de Saint-Joseph, et à se
+procurer une entrée dans la ville. Mais quand il voulut y pénétrer, il
+trouva les rues barricadées, les murs des maisons percés de mille
+ouvertures et vomissant une grêle de balles. Les soldats d'Austerlitz
+et d'Eylau auraient sans doute bravé ce feu avec plus de sang-froid;
+mais devant des obstacles matériels de cette espèce, ils n'auraient
+peut-être pas fait plus de progrès. Il était évident qu'il fallait
+contre une pareille résistance de nouveaux et plus puissants moyens
+de destruction, et qu'au lieu de faire tuer des hommes en marchant à
+découvert devant ces maisons, il fallait les renverser à coups de
+canon sur la tête de ceux qui les défendaient.
+
+Le général Verdier conservant le couvent de Saint-Joseph dont il
+s'était emparé à droite, fit rentrer ses troupes dans leurs quartiers,
+après une perte de 4 à 500 hommes tués ou blessés, perte bien grave
+par rapport à un effectif de 10 mille hommes. Le grand nombre
+d'officiers atteints par le feu prouvait quels efforts ils avaient eu
+à faire pour soutenir ces jeunes soldats en présence de telles
+difficultés.
+
+Le général Verdier résolut d'attendre des renforts et surtout des
+moyens plus considérables en artillerie, pour renouveler l'attaque sur
+cette place, qu'on avait cru d'abord pouvoir réduire en quelques
+jours, et qui tenait beaucoup mieux qu'une ville régulièrement
+fortifiée. Napoléon, averti de cet état des choses, lui envoya
+sur-le-champ les 14e et 44e de ligne, qui venaient d'arriver, et
+plusieurs convois de grosse artillerie.
+
+[En marge: Folle confiance inspirée aux Espagnols par la résistance de
+Saragosse.]
+
+La nouvelle de cette résistance causa dans tout le nord de l'Espagne
+une émotion extrême, et augmenta singulièrement la jactance des
+Espagnols. Joseph, arrivé à Briviesca, recueillit de tous côtés les
+preuves de leur haine contre les Français, et de leur confiance dans
+leur propre force. Il trouva partout ou la solitude, ou la froideur,
+ou une exaltation d'orgueil inouïe, comme si les Espagnols avaient
+remporté sur nous les mille victoires que nous avions remportées sur
+l'Europe. C'était surtout l'armée de don Gregorio de la Cuesta et de
+don Joaquin Blake, composée des insurgés de la Galice, de Léon, des
+Asturies, de la Vieille-Castille, et arrivant sur Burgos par
+Benavente, qui était le principal fondement de leurs espérances. Ils
+ne doutaient pas qu'une victoire éclatante ne fût bientôt remportée
+par cette armée sur les troupes du maréchal Bessières, et alors cette
+victoire, jointe à la résistance de Saragosse, ne pouvait manquer,
+suivant eux, de dégager tout le nord de l'Espagne. On n'avait pas de
+nouvelles certaines du midi; mais les mauvais bruits sur le sort du
+maréchal Moncey à Valence, du général Dupont en Andalousie,
+redoublaient et s'aggravaient chaque jour, et, en tout cas, disaient
+les Espagnols, ils seraient prochainement obligés de se retirer l'un
+et l'autre pour réparer les échecs essuyés au nord. C'était, du reste,
+l'avis de Napoléon, qu'au nord se trouvait maintenant le plus grand
+péril, car le nord était la base d'opérations de nos armées, et il
+avait ordonné au maréchal Bessières de prendre avec lui les divisions
+Merle et Mouton (moins la brigade Rey laissée à Joseph), d'y joindre
+la division de cavalerie Lasalle, de marcher vivement au-devant de
+Blake et de Gregorio de la Cuesta, de fondre sur eux, et de les battre
+à tout prix. Être les maîtres au nord, sur la route de Bayonne à
+Madrid, était, suivant lui, le premier intérêt de l'armée, la première
+condition pour se soutenir en Espagne. Tout en recommandant fort à
+l'attention du général Savary ce midi si impénétrable, si peu connu,
+il lui avait prescrit d'envoyer au maréchal Bessières, par Ségovie,
+toutes les forces dont il n'aurait pas indispensablement besoin dans
+la capitale; car, disait-il, un échec au midi serait un mal, mais un
+échec sérieux au nord serait la perte de l'armée peut-être, et au
+moins la perte de la campagne, car il faudrait évacuer les trois
+quarts de la Péninsule pour reprendre au nord la position perdue.
+
+[En marge: Mouvement du maréchal Bessières contre les généraux Blake
+et Gregorio de la Cuesta.]
+
+Le maréchal Bessières partit en effet le 12 juillet de Burgos avec la
+division Merle, avec la moitié de la division Mouton (brigade Reynaud)
+et avec la division Lasalle, ce qui formait en tout 11 mille hommes
+d'infanterie et 1,500 chevaux, tant chasseurs et dragons que cavalerie
+de la garde. Avec ces forces, il marcha résolûment sur le grand
+rassemblement des insurgés du nord, commandé, avons-nous dit, par les
+généraux Blake et de la Cuesta.
+
+[En marge: Composition des armées de Blake et Gregorio de la Cuesta.]
+
+Le capitaine général don Gregorio de la Cuesta s'était retiré dans le
+royaume de Léon après sa mésaventure du pont de Cabezon, et, bien
+qu'il fût fort mécontent de l'insurrection, dont l'imprudence l'avait
+exposé à un échec fâcheux, il tenait cependant à se relever, et il
+avait essayé de mettre quelque ordre dans les éléments confus dont se
+composait l'armée insurgée. Il avait 2 à 3 mille hommes de troupes
+régulières, et environ 7 ou 8 mille volontaires, bourgeois, étudiants,
+gens du peuple, paysans. Il voulait ajouter à ce rassemblement les
+levées des Asturies et surtout celles de la Galice, bien plus
+puissantes que celles des Asturies, parce qu'elles comprenaient une
+grande partie des troupes de la division Taranco, revenue du Portugal.
+Les Asturiens songeant d'abord à eux-mêmes, et se tenant pour
+invincibles dans leurs montagnes tant qu'ils y resteraient enfermés,
+n'avaient pas voulu se rendre à l'invitation de la Cuesta, et
+s'étaient bornés à lui envoyer deux ou trois bataillons de troupes
+régulières. Mais la junte de la Corogne, moins prudente et plus
+généreuse, avait décidé, malgré le général don Joaquin Blake, qui
+avait remplacé le capitaine général Filangieri, que les forces de la
+province seraient envoyées en entier dans les plaines de la
+Vieille-Castille pour y tenter le sort des armes. Don Joaquin Blake,
+issu de ces familles anglaises catholiques qui allaient chercher
+fortune en Espagne, était un militaire de métier, assez instruit dans
+sa profession. Il s'était appliqué, en se servant des troupes de ligne
+dont il disposait, à composer une armée régulière, capable de tenir
+devant un ennemi aussi rompu à la guerre que les Français. Il avait
+grossi les cadres de ses troupes de ligne d'une partie des insurgés,
+et formé avec le reste des bataillons de volontaires, qu'il exerçait
+tous les jours pour leur donner quelque consistance. Soit qu'il ne fût
+pas désireux de se mesurer trop tôt avec les Français, soit que
+réellement il comprît bien à quel point la bonne organisation décide
+de tout à la guerre, il demandait encore plusieurs mois avant de
+descendre dans les plaines de la Castille, et il voulait, en
+attendant, qu'on le laissât discipliner son armée derrière les
+montagnes de la Galice. Vaincu par la volonté de la junte, il fut
+obligé de se mettre en route, et de s'avancer jusqu'à Benavente. Il
+aurait pu amener 27 ou 28 mille hommes de troupes, moitié anciens
+bataillons, moitié nouveaux; mais il laissa deux divisions en arrière,
+au débouché des montagnes, et avec trois qui présentaient un effectif
+de 15 ou 18 mille hommes, il s'achemina sur la route de Valladolid. Il
+fit sa jonction avec don Gregorio de la Cuesta aux environs de Medina
+de Rio-Seco le 12 juillet. Ces deux généraux n'étaient guère faits
+pour s'entendre. L'un était impérieux et chagrin, l'autre mécontent de
+venir se risquer en rase campagne contre un ennemi jusqu'ici
+invincible, et n'était pas disposé par conséquent à se montrer facile.
+Gregorio de la Cuesta prit le commandement, à titre de plus ancien, et
+il eut une entrevue avec son collègue à Medina de Rio-Seco pour
+concerter leurs opérations. Ils pouvaient à eux deux mettre en ligne
+de 26 à 28 mille hommes. Avec de meilleurs soldats ils auraient eu des
+chances de succès contre les Français, qui n'allaient se présenter
+qu'au nombre de 11 à 12 mille.
+
+[En marge: Champ de bataille de Rio-Seco.]
+
+[En marge: Position prise par les deux généraux espagnols.]
+
+Medina de Rio-Seco est sur un plateau. À gauche (pour les Espagnols)
+se trouve la route de Burgos et Palencia, par laquelle arrivaient les
+Français sous le maréchal Bessières, à droite celle de Valladolid. Un
+détachement français de cavalerie, battant le pays entre les deux
+routes, induisit en erreur les généraux espagnols, peu exercés aux
+reconnaissances, et ils crurent que l'ennemi venait par la route de
+Valladolid, c'est-à-dire par leur droite. C'était le 13 juillet au
+soir. Abusé par ces apparences, le général Blake profita de la nuit
+pour porter son corps d'armée à droite de Medina, sur la route de
+Valladolid. À la naissance du jour, qui dans cette saison a lieu de
+très-bonne heure, les généraux espagnols reconnurent qu'ils s'étaient
+trompés, et de la Cuesta, qui s'était mis en mouvement le dernier,
+s'arrêta dans sa marche, en ayant soin d'appuyer à gauche vers la
+route de Palencia, par où s'avançaient les Français. Se croyant plus
+en péril, il demanda du secours à Blake, qui se hâta de lui envoyer
+l'une de ses divisions. Les généraux espagnols se trouvèrent donc
+rangés sur deux lignes, dont la première, placée en avant et plus à
+droite, était commandée par Blake; la seconde, fort en arrière de la
+première, et plus à gauche, était commandée par de la Cuesta. Ils
+demeurèrent immobiles dans cette situation, attendant les Français sur
+le sommet du plateau, et beaucoup trop peu habitués aux manoeuvres
+pour rectifier si près de l'ennemi la position qu'ils avaient prise.
+
+[Illustration: Le Maréchal Bessières.]
+
+[En marge: Promptes dispositions du maréchal Bessières.]
+
+Le maréchal Bessières, auquel il restait, après une marche rapide,
+environ 9 ou 10 mille hommes d'infanterie et 1,200 chevaux, en
+présence de 26 ou 28 mille hommes, n'en conçut pas le moindre trouble,
+car il avait la plus haute opinion de ses soldats. Avec deux vieux
+régiments, le 4e léger et le 15e de ligne, et quelques escadrons de la
+garde, il se sentait capable d'enfoncer tout ce qu'il avait devant
+lui. Le brave Bessières, officier de cavalerie formé à l'école de
+Murat, né comme lui en Gascogne, avait beaucoup de sa jactance, de sa
+promptitude et de sa bravoure. Il s'avançait avec ses troupes au bas
+du plateau de Medina de Rio-Seco, lorsqu'il aperçut au loin les deux
+lignes espagnoles, l'une derrière l'autre, la seconde par sa gauche
+débordant beaucoup la première. Il résolut de profiter de la distance
+laissée entre elles, en se portant d'abord sur le flanc de la
+première, et, après l'avoir enfoncée, de fondre en masse sur la
+seconde. Il s'avança sur-le-champ, le général Merle, à sa gauche,
+devant attaquer la ligne de Blake; le général Mouton, à sa droite,
+devant flanquer Merle, et puis se jeter sur la ligne de la Cuesta. La
+cavalerie suivait sous le brave et brillant Lasalle.
+
+[En marge: Bataille de Rio-Seco.]
+
+[En marge: Affreuse déroute de l'armée espagnole.]
+
+Nos jeunes troupes, partageant la confiance de leurs généraux,
+gravirent le plateau avec une rare assurance. Elles abordèrent
+résolûment la ligne de Blake par sa gauche, sous un violent feu
+d'artillerie, car l'artillerie était ce qu'il y avait de meilleur dans
+l'armée espagnole. Arrivées à portée de fusil, elles firent un feu
+bien dirigé, ayant été fort exercées depuis leur entrée en Espagne.
+Puis elles marchèrent à la ligne ennemie, qu'elles joignirent à la
+baïonnette. Les Espagnols ne tinrent pas; une charge du général
+Lasalle avec les chasseurs acheva de les culbuter, et la gauche de la
+première ligne espagnole, renversée, laissa la seconde à découvert. À
+ce spectacle, une partie de celle-ci se porta spontanément en avant,
+et essaya bravement de faire tête à nos troupes, en profitant du
+désordre même que le succès avait mis dans leurs rangs. Elle les
+arrêta en effet un instant, et réussit à mettre la main sur l'une de
+nos batteries qui avait suivi le mouvement de notre infanterie. Elle
+fut appuyée dans cet effort par les gardes du corps et les carabiniers
+royaux, qui chargèrent vaillamment. Les fantassins espagnols, se
+croyant vainqueurs, jetaient déjà leurs chapeaux en l'air, en criant
+_Viva el rey!_ Mais le maréchal Bessières avait en réserve 300
+chevaux, tant grenadiers que chasseurs à cheval de la garde
+impériale, qui s'élancèrent au galop en criant de leur côté: _Vive
+l'Empereur! Plus de Bourbons en Europe!_ Ils culbutèrent en un instant
+les gardes du corps et les carabiniers royaux, les traitant comme à
+Austerlitz ils avaient traité les chevaliers-gardes de l'empereur
+Alexandre. Alors, le général Merle ayant achevé de renverser la
+première ligne, celle de Blake, se porta sur le centre de la seconde,
+celle de la Cuesta, que le général Mouton abordait déjà de son côté.
+Devant la double attaque des jeunes soldats du général Merle et des
+vieux soldats du général Mouton, elle ne tint pas long-temps. La
+seconde ligne espagnole, culbutée comme la première, lâcha pied tout
+entière, fuyant en désordre sur le plateau de Medina de Rio-Seco, et
+cherchant à se sauver vers cette ville. À l'instant, les douze cents
+chevaux de Lasalle, lancés sur une masse de vingt-cinq mille fuyards,
+saisie d'une indicible terreur, jetant ses armes, poussant les
+hurlements du désespoir, en firent un horrible carnage. Bientôt cette
+plaine immense ne présenta plus qu'un spectacle lamentable, car elle
+était jonchée de quatre à cinq mille malheureux abattus par le sabre
+de nos cavaliers. Les vastes champs de bataille du Nord, que nous
+avions couverts de tant de cadavres, n'étaient pas plus affreux à
+voir. Dix-huit bouches à feu, beaucoup de drapeaux, une multitude de
+fusils abandonnés en fuyant, restèrent en notre pouvoir. Tandis que la
+cavalerie, n'ayant d'autre moyen de faire des prisonniers que de
+frapper les fuyards, s'acharnait à sabrer, l'infanterie avait couru
+sur la ville de Medina. Ses habitants, sur le faux rapport de
+quelques soldats qui avaient quitté le champ de bataille avant la fin
+de l'action, croyaient l'armée espagnole victorieuse, et étaient tous
+aux fenêtres. Mais bientôt ils furent cruellement détrompés en voyant
+passer sous leurs yeux le torrent des fuyards. Une partie des soldats
+espagnols, retrouvant leur courage derrière des murailles,
+s'arrêtèrent pour résister. Le général Mouton, avec le 4e léger et le
+15e de ligne, y entra à la baïonnette, et renversa tous les obstacles
+qu'on lui opposa. Au milieu de ce tumulte, les soldats, se conduisant
+comme dans une ville prise d'assaut, se mirent à piller Medina, livrée
+pour quelques heures à leur discrétion. Les moines franciscains, qui
+des fenêtres de leur couvent avaient fait feu sur les Français, furent
+passés au fil de l'épée.
+
+Cette sanglante victoire, qui nous soumettait tout le nord de
+l'Espagne, et devait décourager pour quelque temps les insurgés de
+cette région de descendre dans la plaine, ne nous avait coûté que 70
+morts et 300 blessés. C'était l'heureux effet d'une attaque bien
+conçue, et exécutée avec une grande vigueur.
+
+Le maréchal Bessières remit le lendemain son armée en ordre, et marcha
+vivement sur Léon pour achever de disperser les insurgés, qui fuyaient
+de toute la vitesse de leurs jambes, excellentes comme des jambes
+espagnoles.
+
+[En marge: Heureuse influence de la victoire de Rio-Seco.]
+
+La nouvelle de notre victoire de Rio-Seco apporta, pour le moment du
+moins, un notable changement dans le langage et les dispositions des
+Espagnols. Ils crurent un peu moins que le nord, c'est-à-dire la
+route de Madrid, allait nous échapper, et tout notre établissement
+dans la Péninsule périr par la base.
+
+[En marge: Joseph accélère sa marche, et se décide à entrer dans
+Madrid.]
+
+[En marge: Accueil que Joseph reçoit du peuple de Madrid.]
+
+Joseph, continuant à marcher avec la même lenteur, était arrivé à
+Burgos. Il avait tâché de gagner des coeurs sur sa route, et s'était
+appliqué à les conquérir à force de prévenances et d'affectation
+d'humanité, donnant toujours tort aux soldats français et raison aux
+insurgés. S'apercevant néanmoins que les conquêtes qu'il faisait
+compensaient peu le temps qu'il perdait, recevant du général Savary
+l'invitation réitérée de venir se montrer à sa nouvelle capitale,
+rassuré surtout par la victoire de Rio-Seco, il mit fin à ces inutiles
+caresses envers des populations qui n'y répondaient guère, et se
+rendit d'un trait de Burgos à Madrid. Il y entra le 20 au soir, au
+milieu d'une froide curiosité, n'entendant pas un cri, si ce n'est de
+la part de l'armée française qui, bien que peu contente de lui,
+saluait en sa personne le glorieux Empereur, pour lequel elle allait
+en tous lieux combattre et mourir.
+
+Joseph, quoique entré à Madrid après une victoire de l'armée
+française, qui devait rétablir la balance de l'opinion en sa faveur, y
+trouva comme ailleurs une répugnance vraiment désespérante à
+s'approcher de sa personne. Les ministres qui avaient accepté de le
+servir étaient consternés et lui déclaraient que, s'ils avaient prévu
+à quel point le pays était contraire à la nouvelle royauté, ils
+n'auraient pas embrassé son parti. Les membres de la junte de Bayonne
+qui l'avaient accompagné s'étaient peu à peu dispersés. Les
+magistrats composant le conseil de Castille, qu'on avait tant accusés
+de s'être prêtés à tout ce que voulait Murat, refusaient le serment.
+Les membres seuls du clergé, fidèles au principe de _rendre à César ce
+qui est à César_, étaient venus saluer en lui la royauté de fait, et
+surtout le frère de l'auteur du Concordat. Joseph s'exprima devant eux
+de la manière la plus significative en faveur de la religion; ses
+paroles et surtout son attitude les touchèrent, et leur langage, après
+leur entrevue avec lui, avait produit un bon effet dans Madrid. Le
+corps diplomatique, cédant non au nouveau roi d'Espagne, mais à
+l'empereur des Français, avait mis de l'empressement à lui rendre
+hommage. Quelques grands d'Espagne, commensaux ordinaires et
+inévitables de la cour, n'avaient pu se dispenser de se présenter, et
+de tout cela, généraux français, ministres étrangers, haut clergé,
+courtisans venant par habitude, Joseph avait pu composer une cour
+d'assez bonne apparence, que de promptes victoires auraient aisément
+changée en une cour respectée et obéie, sinon aimée.
+
+[En marge: Événements au midi de l'Espagne.]
+
+Mais si l'on avait remporté une victoire signalée au nord, on était
+fort en doute d'en obtenir une pareille au midi. On avait passé tout
+un mois sans avoir des nouvelles du général Dupont, et pour savoir ce
+qu'il était devenu, il avait fallu que sa seconde division, celle du
+général Vedel, qu'on lui avait envoyée pour le débloquer, eût franchi
+de vive force les défilés de la Sierra-Morena. On avait appris alors
+la prise de Cordoue, l'évacuation postérieure de cette ville, et
+l'établissement de l'armée à Andujar. Depuis, l'insurrection s'était
+refermée sur lui et le général Vedel, comme la mer sur un vaisseau qui
+la sillonne, et on était de nouveau privé de toute information à son
+sujet. Quant au maréchal Moncey, on avait tout aussi long-temps ignoré
+son sort, et on venait enfin de l'apprendre. Voici ce qui lui était
+arrivé pendant les événements si divers de la Castille, de l'Aragon,
+de la Catalogne et de l'Andalousie.
+
+On l'a vu attendant à Cuenca que le général Chabran pût s'avancer
+jusqu'à Castellon de la Plana, tandis qu'au contraire le général
+Chabran avait été obligé de rebrousser chemin pour n'être pas coupé
+définitivement de Barcelone. Il avait même fallu à celui-ci beaucoup
+de vigueur pour traverser les bourgades de Vendrell, d'Arbos et de
+Villefranche, insurgées, et rejoindre son général en chef, qui s'était
+porté à sa rencontre jusqu'à Bruch. Tous deux étaient rentrés à
+Barcelone, où ils se voyaient contraints chaque jour de livrer des
+combats acharnés aux insurgés, qui venaient les attaquer aux portes
+même de la ville.
+
+[En marge: Marche du maréchal Moncey de Cuenca sur Requena.]
+
+[En marge: Occupation de vive force du pont du Cabriel.]
+
+Le maréchal Moncey, qui ignorait ces circonstances, avait attendu du
+11 au 17 juin à Cuenca, et alors, imaginant que le temps écoulé avait
+suffi au général Chabran pour s'approcher de Valence, il s'était mis
+en mouvement par la route presque impraticable de Requena, ajoutant à
+ses trop longs retards à Cuenca une lenteur de marche, bonne sans
+doute pour sa troupe, qui ne laissait ainsi aucun homme en arrière,
+mais très-fâcheuse pour l'ensemble général des opérations. Il avait
+passé par Tortola, Buenache, Minglanilla, où il était arrivé le 20. Le
+21, il s'était trouvé au bord du Cabriel, ayant devant lui plusieurs
+bataillons ennemis, dont un de troupes suisses, embusqués au pont de
+Pajazo, dans une position des plus difficiles à forcer. Le Cabriel en
+cet endroit roule au milieu d'affreux rochers. On parvient par un
+étroit défilé au pont qui le traverse, et après avoir passé ce pont,
+il reste à franchir encore un autre défilé tout aussi difficile. Les
+insurgés de Valence, auxquels on avait donné le temps de s'établir
+dans cette position, avaient obstrué le pont, placé du canon en avant,
+et répandu sur les rochers voisins des milliers de tirailleurs. Le
+maréchal Moncey amena sur ce point, par un chemin des plus rudes,
+quelques pièces de canon traînées à bras, fit enlever les obstacles
+accumulés sur le pont, puis détacha à droite et à gauche des colonnes
+qui, passant le Cabriel à gué, tournèrent les postes embusqués dans
+les rochers, tuèrent beaucoup de monde à l'ennemi, et se rendirent
+ainsi maîtresses de la position.
+
+[En marge: Passage du défilé de las Cabreras.]
+
+[En marge: Arrivée du maréchal Moncey au milieu de la plaine de
+Valence.]
+
+Le 22, le maréchal Moncey employa la journée à se reposer, et à rendre
+la route plus praticable pour son artillerie et ses bagages. Le 23, il
+parvint à Utiel, et le 24 il arriva en face d'un long et étroit défilé
+qui conduit, à travers les montagnes de Valence, dans la fameuse
+plaine si renommée par sa beauté, que l'on appelle la Huerta de
+Valence. Ce défilé, connu sous le nom de défilé de _las Cabreras_, et
+formé par le lit d'un ruisseau, qu'il fallait passer à gué jusqu'à six
+fois, était réputé inexpugnable. Le maréchal Moncey, par sa lenteur,
+avait permis aux insurgés de s'y poster et d'y multiplier leurs
+moyens de résistance. Vaincre de front les obstacles qui nous étaient
+opposés était presque impossible, et devait coûter des pertes énormes.
+Le maréchal Moncey chargea le général Harispe, le héros des Basques,
+de prendre avec lui les hommes les plus alertes, les meilleurs
+tireurs, et, après leur avoir fait déposer leurs sacs, de les conduire
+sur les hauteurs environnantes de droite et de gauche pour en
+débusquer les Espagnols, et faire tomber les défenses du défilé en les
+tournant. Le général Harispe, après des efforts inouïs et mille
+combats de détail, conquit, un rocher après l'autre, les abords de la
+position, et réussit enfin à descendre sur les derrières des Espagnols
+qui défendaient le défilé. À sa vue, l'ennemi prit la fuite, livrant à
+l'armée un passage qu'on n'aurait pu forcer s'il avait fallu
+l'attaquer de front. Le maréchal Moncey, victorieux, s'arrêta de
+nouveau à la Venta de Buñol pour permettre à ses bagages de le
+rejoindre, et à son artillerie de se réparer. Les chemins qu'il avait
+traversés l'avaient en effet mise en fort mauvais état. Les moyens de
+réparation manquaient comme les moyens de subsistance dans le pays
+sauvage qu'on venait de parcourir. Mais l'artillerie espagnole, tombée
+tout entière au pouvoir des Français, fournit des pièces de rechange,
+et le 26 la colonne se mit en mouvement sur Chiva. Le lendemain 27
+elle déboucha dans la belle plaine de Valence, coupée de mille canaux
+par lesquels se répand en tous sens l'eau du Guadalaviar, couverte de
+chanvres d'une hauteur extraordinaire, parsemée d'orangers, de
+palmiers et de toute la végétation des tropiques. Cette vue était
+faite pour réjouir nos soldats, fatigués des tristes lieux qu'ils
+avaient parcourus. Mais si, grâce à la lenteur de leur marche, ils
+arrivaient en assez bon état, rallies tous au drapeau, suffisamment
+nourris et très-capables de combattre, ils trouvaient aussi, par suite
+de cette même lenteur, l'ennemi bien préparé, et en mesure de défendre
+sa capitale. Il fallait traverser à deux lieues de Valence, au village
+de Quarte, le grand canal qui détourne les eaux du Guadalaviar,
+rétablir le pont de ce canal qui était coupé, enlever le village de
+Quarte, plus une multitude de petits postes embusqués à droite et à
+gauche dans les habitations de la plaine, ou cachés par la hauteur des
+chanvres. Ces obstacles arrêtèrent peu nos troupes, qui franchirent le
+canal, rétablirent le pont, enlevèrent le village, et, courant à
+travers les champs et les petits canaux, tuèrent, en perdant
+elles-mêmes quelques hommes, les nombreux tirailleurs qui, de tous
+côtés, faisaient pleuvoir sur elles une grêle de balles.
+
+[En marge: Apparition de l'armée sous les murs de Valence.]
+
+Le soir, on bivouaqua sous les murs de Valence. Le maréchal Moncey
+résolut de brusquer la ville en attaquant les deux portes de Quarte et
+de Saint-Joseph, qui s'offraient les premières à lui en venant de
+Requena. Un gros mur entourait Valence. Des eaux en baignaient le
+pied. Des chevaux de frise, des obstacles de tout genre couvraient les
+portes, et des milliers d'insurgés postés sur le toit des maisons
+étaient prêts à faire un feu de mousqueterie des plus meurtriers.
+
+[En marge: Vains efforts pour enfoncer les portes de la ville.]
+
+Le 28, dès la pointe du jour, le maréchal Moncey, après avoir obligé
+les tirailleurs ennemis à se replier, lança deux colonnes d'attaque
+sur les portes de Quarte et de Saint-Joseph. Les premiers obstacles
+furent promptement franchis; mais, en arrivant près des portes, il
+fallut, avant d'y employer le canon, arracher les chevaux de frise qui
+les couvraient. Nos braves jeunes gens s'élancèrent plusieurs fois
+sous le feu pour aller avec des haches exécuter ces opérations
+périlleuses. Mais, après plusieurs tentatives dirigées par le général
+du génie Cazals, et suivies de pertes considérables, on reconnut
+l'impossibilité absolue de forcer les portes, objet de nos attaques.
+Quand même on y eût réussi, on aurait trouvé au delà les têtes de rues
+barricadées comme à Saragosse, et c'eût été autant d'assauts à
+renouveler. Après avoir acquis cette conviction, le maréchal Moncey
+replia ses troupes, restant maître toutefois des faubourgs qu'il avait
+enlevés.
+
+[En marge: Retraite du maréchal Moncey par la route de Murcie.]
+
+Cette sanglante tentative, qui lui avait coûté près de 300 hommes tués
+ou blessés, lui donna fort à réfléchir. Il avait amené avec lui 8
+mille et quelques cents hommes. Il en avait déjà laissé en route un
+millier, malades ou hors de combat. Il venait d'apprendre par des
+prisonniers que le général Chabran s'était replié sur Barcelone. Il
+avait devant lui une ville de soixante mille âmes, portée à cent mille
+au moins par l'agglomération dans ses murs de tous les cultivateurs de
+la plaine, et résolue à se défendre jusqu'à la mort, par la crainte où
+elle était que les Français ne vengeassent sur elle l'odieux
+assassinat de leurs compatriotes. Pour vaincre une pareille
+résistance, le maréchal n'avait pas de grosse artillerie. Il renonça
+donc très-sagement à recommencer une attaque qui n'avait aucune chance
+de succès, et qui n'aurait fait qu'augmenter les difficultés de sa
+retraite, en augmentant le nombre des blessés à emporter avec lui. Il
+eut le bon esprit, une fois cette résolution arrêtée, de l'exécuter
+sans retard. On lui avait appris que le capitaine général Cerbellon,
+lequel était, non pas dans Valence, mais en rase campagne à la tête
+des insurgés de la province, se trouvait, avec 7 ou 8 mille hommes,
+sur les bords du Xucar, petit fleuve qui, après avoir contourné les
+montagnes de Valence, vient tomber dans la mer à quelques lieues de
+cette ville, près d'Alcira. L'intention présumée du capitaine général
+était de traverser la Huerta, et d'aller se placer dans les défilés de
+_las Cabreras_, afin d'en fermer le passage aux Français, C'eût été là
+une grave difficulté, car le maréchal Moncey ayant déjà perdu les
+meilleurs soldats de son corps d'armée, et emmenant avec lui une
+grande quantité de blessés, aurait bien pu échouer dans une opération
+qui lui avait une première fois réussi. D'ailleurs la grande route,
+qui, pour éviter les montagnes de Valence, passe le Xucar à Alcira, et
+traverse la province de Murcie à Almansa, quoique un peu plus longue,
+était beaucoup meilleure. Le maréchal Moncey résolut donc de marcher
+droit au Xucar, d'y combattre M. de Cerbellon, de forcer le défilé
+d'Almansa, et de revenir par Albacete.
+
+Arrivé le 1er juillet sur les bords du Xucar, il y trouva les insurgés
+de Valence et de Carthagène postés derrière le fleuve, dont ils
+avaient coupé le pont. L'armée franchit le Xucar à gué sur trois
+points, rétablit ensuite le pont, et fit passer ses immenses bagages.
+Elle se reposa le 2. Le 3, averti que d'autres insurgés voulaient
+défendre le passage des montagnes de Murcie appelé défilé d'Almansa,
+le maréchal Moncey se hâta de le traverser, n'y rencontra aucune
+difficulté sérieuse, repoussa partout les insurgés, et leur enleva
+même leur artillerie. Reprenant sa marche lente et méthodique, il
+arriva le 5 à Chinchilla, le 6 à Albacete. Là, il apprit avec une
+véritable joie que la division Frère, qui d'abord avait dû être placée
+à Madridejos en échelon sur la route d'Andalousie, et qui depuis avait
+été, par ordre de l'Empereur, placée à San-Clemente, se trouvait tout
+près de lui, et le 10 juillet il opéra sa jonction avec elle.
+
+Il ramenait sa division en bon état, quoique fatiguée, et n'avait
+laissé en route ni un blessé ni un canon. Mais il faut répéter que, si
+sa lenteur lui avait permis de ramener sa division entière, elle lui
+avait fait manquer la conquête de Valence, qu'il aurait certainement
+prise, comme le général Dupont avait pris Cordoue, s'il eût marché
+assez vivement pour surprendre les insurgés avant qu'ils eussent eu le
+temps de faire leurs préparatifs de défense. Toutefois, sa manière
+lente et ferme de marcher au milieu des provinces insurgées, en
+battant partout l'ennemi, et sans semer les routes de bagages, de
+blessés, de malades, avait un mérite que Napoléon mit une certaine
+complaisance à reconnaître et à proclamer.
+
+[En marge: Punition de la ville de Cuenca.]
+
+Tandis que le maréchal Moncey exécutait cette marche difficile, la
+province de Cuenca, d'abord si tranquille, s'était insurgée, et avait
+enlevé l'hôpital que le maréchal Moncey y avait établi pour y déposer
+ses malades. Le général Savary avait été obligé d'envoyer pour la
+punir le général Caulaincourt avec une colonne de troupes. Celui-ci
+avait infligé à la ville de Cuenca deux heures de pillage, dont les
+soldats avaient malheureusement usé avec grand profit matériel pour
+eux, et grand dommage moral pour l'armée.
+
+[En marge: La situation militaire des Français exclusivement
+dépendante des événements qui vont se passer au midi de l'Espagne.]
+
+[En marge: Inquiétudes sur le général Dupont, et nouveaux renforts
+envoyés en Andalousie.]
+
+Les événements de Valence avaient précédé de quelques jours la
+bataille de Rio-Seco, mais ils ne furent connus à Madrid qu'à peu près
+en même temps que cette bataille. Bien que les Espagnols triomphassent
+beaucoup de la résistance opiniâtre que nous avions rencontrée devant
+Saragosse et Valence, et que cette résistance révélât la nécessité
+d'attaques sérieuses pour venir à bout des grandes villes insurgées,
+cependant nous tenions la campagne partout d'une manière victorieuse.
+Les insurgés ne pouvaient se montrer nulle part sans être dispersés à
+l'instant même. Le général Duhesme, rallié au général Chabran, était
+sorti avec lui de Barcelone, avait emporté le fort de Mongat, pris et
+saccagé la petite ville de Mataro, et, quoiqu'il eût échoué dans
+l'escalade de Girone, était rentré dans Barcelone, répandant la
+terreur sur son passage, et exerçant une énergique répression. Le
+général Verdier, toujours arrêté devant Saragosse, était néanmoins
+maître de l'Aragon, et avait envoyé sous le général Lefebvre une
+colonne qui avait châtié la ville de Calatayud. Enfin, à Rio-Seco,
+comme on vient de le voir, nous avions anéanti la seule armée
+considérable qui se fût encore présentée à nous. Notre ascendant était
+donc assuré dans le nord. La difficulté consistait dans le midi. Là,
+le général Dupont, campé sur le Guadalquivir, et adossé à la
+Sierra-Morena, avait affaire à une armée qui semblait nombreuse,
+composée non-seulement d'insurgés, mais de troupes de ligne. Les
+Espagnols ne se bornaient pas à tenir la campagne devant lui; ils
+l'avaient réduit à la défensive dans la position d'Andujar, et, si un
+malheur arrivait sur ce point, les insurgés de l'Andalousie et de
+Grenade, ralliant ceux de Carthagène et de Valence d'une part, ceux de
+l'Estrémadure de l'autre, pouvaient traverser la Manche, et se
+présenter sous Madrid en force considérable, ce qui eût donné à la
+guerre une face toute nouvelle. Toutefois on était loin de craindre un
+tel malheur, malgré ce que débitaient les Espagnols à ce sujet. Le
+général Dupont, en effet, avait reçu la division Vedel, ce qui portait
+à 16 ou 17 mille hommes son corps d'armée. On comptait sur son
+habileté éprouvée; on n'imaginait pas que le général qui devant Albeck
+s'était trouvé avec six mille hommes en présence de soixante mille
+Autrichiens, et qui s'était tiré de cette position en faisant quatre
+mille prisonniers, pût succomber devant des insurgés indisciplinés,
+dont le maréchal Bessières venait de faire une si affreuse boucherie
+avec si peu de soldats. On prenait donc confiance sans être
+entièrement rassuré. D'accord avec Napoléon, qui ne pouvait diriger
+les événements militaires que de loin, et avec l'incertitude de
+direction naissant du temps et des distances, le général Savary avait
+envoyé le général Gobert à Madridejos, pour y remplacer la division
+Frère, troisième du général Dupont, employée, comme on l'a vu, à
+secourir le maréchal Moncey vers San-Clemente. Le général Gobert
+avait ordre de se porter au milieu de la Manche, et, si les
+circonstances le rendaient nécessaire, de s'avancer jusqu'à la
+Sierra-Morena, pour y rejoindre le général Dupont. Il allait donc
+faire auprès de ce général office de troisième division, en place de
+la division Frère occupée ailleurs. L'un de ses quatre régiments ayant
+déjà été expédié en convoi jusqu'à Andujar, il n'amenait avec lui que
+trois régiments d'infanterie, mais fort beaux quoique jeunes, et un
+superbe régiment provisoire de cuirassiers, commandé par un excellent
+officier, le major Christophe. Cette jonction opérée, aucun doute ne
+semblait possible sur les événements de l'Andalousie. Là ne s'étaient
+pas bornées les précautions du général Savary. Il avait ramené sous
+Madrid la division Musnier revenue de Valence, la division Frère
+envoyée au secours de celle-ci, la colonne Caulaincourt chargée de
+punir Cuenca. Il avait toujours eu la division Morlot du corps de
+Moncey, la garde impériale, et il venait de recevoir la brigade Rey,
+qui avait servi d'escorte au roi Joseph. C'était encore un total de 25
+mille hommes qui, s'il n'y avait eu beaucoup de blessés et de malades,
+aurait été de plus de 30 mille. Avec cela, on avait de quoi déjouer
+toutes les espérances des Espagnols. Ceux-ci n'en persistaient pas
+moins à dire que Saragosse ne se rendrait pas plus que Valence; que le
+général Dupont serait contraint de repasser la Sierra-Morena; qu'on
+verrait bientôt à sa suite les insurgés de l'Estrémadure, de
+l'Andalousie, de Grenade, de Carthagène, de Valence; que ceux du nord
+reparaîtraient sur la route de Burgos, et que devant cette masse de
+forces la nouvelle royauté serait bien obligée de retourner de Madrid
+à Bayonne. Les Français, au contraire, s'attendaient à voir bientôt
+Saragosse emportée d'assaut, l'armée du général Verdier devenue libre
+remarcher sur Valence avec le corps du maréchal Moncey, le général
+Dupont victorieux s'avancer en Andalousie, et soumettre en entier le
+midi de l'Espagne. L'une ou l'autre de ces alternatives devait se
+réaliser, suivant ce qui allait se passer en Andalousie. Aussi tous
+les regards des Espagnols et des Français étaient-ils en ce moment (15
+au 20 juillet) exclusivement dirigés sur elle.
+
+[Illustration: Attaque d'un Convoi dans les Défilés de la
+Sierra-Morena.]
+
+[En marge: Position du général Dupont à Andujar.]
+
+[En marge: Expédition du capitaine Baste sur Jaen.]
+
+Le général Dupont, comme nous avons déjà eu occasion de le dire, était
+venu en quittant Cordoue s'établir à Andujar, sur le Guadalquivir;
+position mal choisie, car on eût été bien mieux à Baylen même, à
+l'entrée des défilés que l'on aurait fermés par sa seule présence, et
+où l'on se serait trouvé dans une position saine, élevée, dominante,
+de laquelle on pouvait précipiter dans le Guadalquivir tous ceux qui
+auraient essayé de le franchir (voir la carte nº 44). Ce général,
+comme nous l'avons encore dit, avait placé la brigade Pannetier un peu
+à gauche et en avant du pont d'Andujar, la brigade Chabert un peu en
+arrière et à droite, les marins de la garde dans Andujar même, les
+deux régiments suisses en arrière de la ville, la cavalerie au loin
+dans la plaine. On l'avait laissé là, sans songer à l'inquiéter,
+pendant toute la fin de juin et toute la première moitié de juillet,
+parce que les insurgés de l'Andalousie et de Grenade avaient besoin de
+ce temps pour s'organiser, se concerter, et opérer leur jonction
+entre Cordoue et Jaen. La seule hostilité qu'il eut essuyée c'était
+l'occupation de la Sierra-Morena par une nuée de bandits, qui tuaient
+les courriers et interceptaient les convois. Les gens d'Echavarri
+étaient si bien aux aguets, qu'il ne pouvait passer un seul homme à
+cheval, entre Puerto del Rey et la Caroline, sans être détroussé, les
+femmes et les enfants eux-mêmes montant toujours la garde, et
+signalant tout individu aussitôt qu'il paraissait. Pendant cette
+fâcheuse inaction de près d'un mois, en partie motivée par le retard
+des renforts demandés, le général Dupont avait fait autour de lui
+plusieurs détachements pour châtier les insurgés et se procurer des
+vivres. Il avait envoyé à Jaen le capitaine des marins de la garde
+Baste, officier aussi intelligent qu'intrépide, avec mission de punir
+cette ville, qui avait contribué aux massacres de nos blessés et de
+nos malades, et d'en tirer les ressources dont elle abondait. Le
+capitaine Baste, avec un bataillon, deux canons, et une centaine de
+chevaux, était entré audacieusement dans Jaen, avait mis en fuite les
+habitants, et ramené un immense convoi de vivres, de vins, de
+médicaments de toute sorte.
+
+[En marge: Difficulté de vivre à Andujar.]
+
+Le général Dupont, ne se rendant malheureusement pas compte des
+inconvénients attachés à la position d'Andujar, mais les sentant
+confusément, était toujours en souci pour Baylen et le bac de
+Menjibar, qui donne passage sur le Guadalquivir devant Baylen. Aussi
+n'avait-il pas manqué d'y mettre un détachement et d'y faire sans
+cesse des reconnaissances. Ses inquiétudes s'étendaient plus loin,
+car il était obligé de pousser ses reconnaissances à gauche de Baylen,
+jusqu'à Baeza et Ubeda, d'où partait une route de traverse qui par
+Linarès allait tomber derrière Baylen, aux environs de la Caroline,
+tout près de l'entrée des défilés. C'est le cas de répéter qu'il
+n'aurait pas eu ce souci en se plaçant à Baylen même, qu'il eût gardé
+par sa seule présence, et d'où quelques patrouilles de cavalerie
+envoyées sur Baeza et Ubeda auraient suffi pour le garantir de toute
+surprise. Toutefois son souci le plus ordinaire était celui de vivre,
+quoiqu'il fût dans la riche Andalousie. Les moutons, qui abondent dans
+les Castilles et l'Estrémadure, n'étaient pas fort répandus dans la
+Sierra-Morena, où l'on ne trouvait guère que des chèvres, viande peu
+saine et peu nourrissante. Le blé était rare, la récolte de l'année
+précédente ayant été ou dévorée ou détruite par les insurgés. Celle de
+l'année était sur pied. Les soldats étaient obligés de moissonner
+eux-mêmes pour avoir du pain, et ils n'avaient en général que
+demi-ration. On leur donnait, en place, de l'orge qu'ils faisaient
+bouillir avec leur viande. Ils avaient un seul moulin pour moudre leur
+blé au bord du Guadalquivir, et souvent il leur fallait défendre ce
+moulin contre les attaques de l'ennemi. Ils étaient sur ce sol brûlant
+privés de légumes frais. Le vin, quoique excellent à quelque distance,
+au Val-de-Peñas, ne pouvait venir que par la Sierra-Morena, puisque le
+Val-de-Peñas est dans la Manche. On le faisait arriver à force
+d'argent, et il n'y en avait que pour les malades. Le vinaigre, si
+utile dans les pays chauds, manquait. L'eau du Guadalquivir était
+presque toujours tiède. Pour de jeunes soldats peu habitués aux
+climats extrêmes, ce long séjour à Andujar devenait pénible et
+dangereux. Indépendamment des blessés, on avait un grand nombre de
+malades atteints de la dyssenterie. La privation de toutes nouvelles
+ajoutait à la souffrance une profonde tristesse. Toutefois le soldat,
+quoiqu'il fût peu aguerri, avait le sentiment de sa supériorité, une
+grande confiance dans son général, et désirait trouver l'occasion de
+se mesurer avec l'ennemi.
+
+[En marge: Arrivée à la Caroline de la division Vedel.]
+
+L'arrivée de la division Vedel vint bientôt accroître cette confiance.
+Partie dans les derniers jours de juin, elle était parvenue le 26 à
+Despeña-Perros, à l'entrée des défilés, les avait forcés en tuant
+quelques hommes à Augustin d'Echavarri, et avait ensuite débouché sur
+la Caroline, jolie colonie allemande fondée à la fin du dernier siècle
+par Charles III. Le vallon étroit par lequel on traverse la
+Sierra-Morena s'élargit un peu à la Caroline, un peu davantage à
+Guarroman, et davantage encore à Baylen, où il s'ouvre tout à fait en
+débouchant sur le Guadalquivir. C'est entre la Caroline et Baylen, à
+Guarroman, qu'aboutit cette route de traverse dont nous avons parlé,
+et qui de Baeza ou d'Ubeda conduit par Linarès à l'entrée des défilés.
+
+[En marge: Arrivée de la division Gobert au corps du général Dupont.]
+
+La division Vedel, après avoir séjourné à la Caroline et s'être mise
+en communication avec le général Dupont, était venue prendre position
+à Baylen même, ayant un bataillon en arrière pour garder l'entrée des
+défilés, et deux en avant pour garder le bac de Menjibar sur le
+Guadalquivir. À peine le général Vedel avait-il rejoint, que le
+général Dupont, lui assignant sa position, lui avait recommandé une
+surveillance extrême sur ses derrières et sur sa gauche, pour que
+l'ennemi ne pût s'emparer des défilés et les fermer sur l'armée
+française. Depuis l'arrivée du général Vedel, l'inconvénient de
+laisser Baylen inoccupé était moindre, mais on avait encore le
+désavantage de rester dans une position défensive, à six lieues les
+uns des autres, derrière un fleuve partout guéable. Un ennemi
+audacieux pouvait, en effet, le passer la nuit, et venir se placer
+entre nos deux divisions. Or, malgré la jonction du général Vedel, le
+nombre des troupes françaises, en présence des insurgés de
+l'Andalousie, n'était pas assez considérable pour qu'on pût se diviser
+sans danger. Le corps de Dupont s'était fort affaibli par les
+maladies. La division Barbou ne pouvait guère présenter plus de 5,700
+hommes à l'ennemi, 6,400 en comptant le génie et l'artillerie. Les
+marins étaient tout au plus 400, les dragons et chasseurs 1,800; ce
+qui formait un total de 8,600 Français. Les Suisses, tantôt envoyant
+des déserteurs aux insurgés, tantôt en recevant qui venaient à eux,
+étaient réduits à 1,800, et dans une sorte de flottement inquiétant,
+qui ne permettait pas de compter sur eux dans tous les cas. La
+division Vedel amenait 5,400 hommes de toutes armes, et 12 pièces
+d'artillerie. Avec les 8,600 hommes du général Dupont et les 5,400 du
+général Vedel on avait 14 mille combattants, 16,000 en ajoutant les
+Suisses. Ce n'était pas trop, même en les tenant réunis, devant les
+quarante ou cinquante mille insurgés qu'on annonçait. Bientôt la
+division Gobert étant arrivée, et apportant un renfort d'environ 4,700
+hommes, fantassins et cavaliers compris, le corps du général Dupont
+s'élevait insensiblement à la force désirée (qui n'était pas,
+toutefois, de plus de 18,000 Français et 2,000 Suisses) à l'instant
+même où les insurgés se décidaient à prendre l'offensive. Avec la
+division Gobert parvenaient au général Dupont les nouvelles de l'échec
+essuyé devant Saragosse et Valence, de la retraite du maréchal Moncey
+sur Madrid, de l'isolement dans lequel cette retraite plaçait l'armée
+d'Andalousie, et en même temps la recommandation de tenir bien sur le
+Guadalquivir, mais de ne pas pénétrer plus avant en Andalousie. Il eût
+été imprudent, en effet, dans l'état des choses, de s'engager
+davantage au midi de l'Espagne.
+
+[En marge: Opération à tenter contre les insurgés par suite de la
+position qu'ils avaient prise.]
+
+Dans ce moment, il se présentait, sans sortir de la défensive, de
+bonnes occasions de porter de redoutables coups à l'insurrection. Les
+insurgés de Grenade, sous le général Reding, partie Suisses, partie
+Espagnols, s'étaient rendus à Jaen, au nombre d'environ 12 ou 15
+mille. Tandis que les insurgés de Grenade s'avançaient ainsi jusqu'à
+Jaen, ceux de l'Andalousie sous le général Castaños, au nombre de 20
+et quelques mille, ayant remonté le Guadalquivir, arrivaient devant
+Bujalance (voir la carte nº 44), et à quelques bandes de tirailleurs,
+à quelques patrouilles de cavalerie, on pouvait juger qu'ils n'étaient
+pas loin. Bien que l'espionnage militaire fût impossible en Espagne,
+pas un paysan ne voulant trahir la cause de son pays (noble sentiment
+qui rachetait la férocité de ce peuple, et qui l'expliquait), il était
+facile, aux signes qu'on recueillait à chaque instant de cette double
+marche, de s'en faire une juste idée, et dès lors de s'y opposer. Le
+général Dupont pouvait très-bien, en laissant la division Gobert à
+Baylen et Menjibar, s'avancer avec les divisions Barbou et Vedel au
+delà du Guadalquivir, se placer entre les deux armées ennemies avec 14
+ou 15 mille hommes, les battre l'une après l'autre, ou toutes deux
+ensemble, et revenir à sa position après les avoir fort maltraitées.
+Quelle que fût leur force, il n'y avait aucune témérité à s'exposer à
+les rencontrer dans la proportion d'un contre deux. Cette opération,
+qui l'obligeait à un mouvement en avant de trois ou quatre lieues,
+n'était certainement pas une infraction à l'ordre de ne pas s'enfoncer
+dans le midi de l'Espagne. Si cependant cette résolution lui
+paraissait trop hardie, il pouvait, en gardant une défensive
+rigoureuse, et en attendant l'ennemi, se réunir à Vedel et à Gobert à
+Baylen même, et il était bien sûr, avec 20 mille hommes dans cette
+position, d'écraser tout ce qui se présenterait. Quitter Andujar pour
+Baylen n'était pas plus une infraction à l'ordre de ne pas repasser la
+Sierra-Morena, que se porter quatre lieues en avant, pour opposer une
+défensive active à l'ennemi, n'était une infraction à l'ordre de ne
+point s'enfoncer en Andalousie.
+
+[En marge: Fâcheuse résolution du général Dupont, attendant l'ennemi
+sans rien faire pour le prévenir.]
+
+Immobile en présence des Espagnols, ne concevant rien, n'ordonnant
+rien, le général Dupont, qui avait enfin trois divisions sous la main,
+ne fit d'autre disposition que celle de rester de sa personne à
+Andujar, de laisser Vedel à Baylen, Gobert à la Caroline, en leur
+recommandant à chacun de se bien garder, d'exercer autour d'eux une
+continuelle surveillance, pour que les défilés ne fussent pas tournés
+par Baeza, Ubeda et Linarès.
+
+[En marge: Les insurgés de l'Andalousie se présentent devant Andujar
+le 14 juillet.]
+
+Le 14 juillet au soir l'ennemi se montra sur les hauteurs qui bordent
+le Guadalquivir, vis-à-vis Andujar. Les troupes de Grenade, sous le
+général Reding, étaient restées à Jaen, s'apprêtant à faire leur
+jonction avec celles d'Andalousie. Celles-ci, qu'on apercevait devant
+Andujar, et que commandait le général Castaños, venaient de la basse
+Andalousie, par Séville et Cordoue. Elles avaient, comme celles de
+Grenade, la jonction pour but, mais elles voulaient auparavant tâter
+la position d'Andujar, pour savoir s'il serait possible de l'emporter.
+Elles étaient fortes d'une vingtaine de mille hommes, partie troupes
+régulières accrues de nouveaux enrôlés, partie volontaires récemment
+enrégimentés dans des cadres de nouvelle création. Elles avaient plus
+de tenue et de solidité que toutes celles que nous avions rencontrées
+jusqu'ici, car elles se composaient principalement des troupes du camp
+de Saint-Roque, et de la division qui, sous le général Solano, avait
+dû envahir le midi du Portugal.
+
+[En marge: Canonnade dans la journée du 15 contre la position
+d'Andujar.]
+
+Dès le 15 juillet au matin, elles forcèrent, en se présentant en
+masse, nos avant-postes à se retirer, et à leur abandonner les
+hauteurs qui dominent les rives du Guadalquivir. Chacun prit alors sa
+position de combat, la garde de Paris dans les ouvrages en avant du
+pont, la troisième légion de réserve sur le bord du fleuve, les marins
+de la garde dans Andujar, la brigade Chabert à droite de la ville, les
+Suisses en arrière, la cavalerie avec le 6e provisoire au loin dans la
+plaine, pour observer les guérillas indisciplinées marchant autour de
+l'armée espagnole comme les Cosaques autour de l'armée russe.
+
+La vue de l'ennemi réjouit les soldats français en les tirant de leur
+ennui, et, quoique beaucoup d'entre eux fassent malades, ils avaient
+un extrême désir d'en venir aux mains. Mais les Espagnols n'étaient
+pas capables de passer le fleuve sous les yeux de l'armée française.
+Ils se bornèrent à une insignifiante canonnade qui ne nous fit pas
+grand mal, et à laquelle on ne répondit que froidement pour ne pas
+user nos munitions; mais nos boulets, bien dirigés, tombant au milieu
+de masses épaisses, y enlevaient beaucoup d'hommes à la fois. Sur la
+droite du fleuve que nous occupions, les guérillas se montrèrent. Les
+unes avaient franchi au loin le Guadalquivir; les autres descendaient
+sur nos derrières des gorges de la Sierra-Morena. Le général Fresia
+lança sur elles ses escadrons, tandis que le 6e tâchait de les joindre
+à la baïonnette. On leur tua quelques hommes, et bientôt on obligea
+ces nuées d'oiseaux de proie à s'envoler dans les montagnes.
+
+[En marge: Mouvement précipité du général Vedel sur Andujar.]
+
+La journée ne dénotait qu'un tâtonnement de l'ennemi essayant ses
+forces contre notre position, et cherchant le point par lequel il
+pourrait l'aborder avec moins de difficulté. Toutefois il y avait lieu
+de prévoir un effort plus sérieux pour la journée du lendemain. Le
+général Dupont dépêcha donc un de ses officiers au général Vedel pour
+savoir ce qui se passait, soit à Baylen, soit au bac de Menjibar, et
+lui demander, dans le cas où il n'aurait pas d'ennemi devant lui,
+d'envoyer à son secours ou un bataillon, ou même une brigade; soin qui
+eût été superflu, comme nous l'avons remarqué déjà bien des fois, si
+on avait tous été réunis à Baylen! La fin de cette journée s'écoula à
+Andujar dans le calme le plus profond.
+
+Du côté de Baylen, les insurgés de Grenade, établis en avant de Jaen,
+s'étaient montrés le long du Guadalquivir, tâtonnant partout, et
+partout cherchant le côté faible de nos positions. Devant Baylen ils
+avaient passé le bac de Menjibar et repoussé les avant-postes du
+général Vedel. Mais celui-ci, accourant avec le gros de sa division,
+et déployant d'une manière très-ostensible ses bataillons, avait
+tellement intimidé les Espagnols, qu'ils avaient complétement disparu.
+Plus à notre gauche, vers ces points toujours inquiétants de Baeza et
+d'Ubeda, les insurgés avaient franchi le Guadalquivir, et détaché de
+ces bandes de coureurs, qui étaient peu à craindre, mais qui de loin
+pouvaient donner lieu à d'étranges erreurs. Le général Gobert, posté à
+la Caroline, ayant eu avis de leur présence, avait envoyé
+précipitamment des cuirassiers à Linarès pour les observer et les
+contenir.
+
+[En marge: Le général Vedel se rend intempestivement de Baylen à
+Andujar.]
+
+Dans cet état de choses, le général Vedel, ne voyant plus l'ennemi
+devant lui, allait remonter de Menjibar à Baylen, lorsqu'arriva
+l'aide-de-camp du général Dupont, dépêché auprès de lui pour demander
+le renfort d'un bataillon ou d'une brigade, suivant ce qui aurait eu
+lieu. Apprenant par cet aide de camp que le gros des ennemis avait
+paru devant Andujar, supposant que le danger était uniquement là, et
+cédant à un zèle irréfléchi, il se décida à se porter avec sa division
+tout entière sur Andujar, en faisant dire au général Gobert de venir
+occuper Baylen, qui allait demeurer vacant par le départ de la
+deuxième division. Il se mit sur-le-champ en route à la fin de la
+journée du 15, et marcha toute la nuit du 15 au 16. Bien qu'un
+sentiment honorable inspirât le général Vedel, sa conduite n'en était
+pas moins imprudente; car il ne savait pas ce qui pouvait arriver à
+Baylen après son départ, et ce qu'allait devenir en son absence ce
+point si important pour la sûreté de l'armée.
+
+Il parut en vue d'Andujar avec toutes ses troupes, dans la matinée du
+16. Le général Dupont, loin de le réprimander pour sa précipitation,
+céda lui-même au plaisir de se sentir renforcé en présence d'un ennemi
+qui se montrait plus nombreux que la veille, et plus disposé à une
+attaque sérieuse; il approuva et remercia même le général Vedel. Les
+soldats, qui n'avaient pas vu de Français depuis deux mois, poussèrent
+des cris de joie en apercevant leurs camarades, et ils crurent qu'on
+allait enfin punir les Espagnols de leur jactance. C'était le cas
+effectivement de réparer les fautes déjà commises, en se jetant sur
+l'ennemi, avec 14 mille Français, 2 mille Suisses, et en le repoussant
+loin de soi pour long-temps. Rien n'eût été plus facile avec l'ardeur
+qui animait nos jeunes soldats. Mais le général Dupont laissa les
+Espagnols canonner Andujar toute la journée, se bornant à jouir de
+leur hésitation, de leur inexpérience, sans faire contre eux autre
+chose que de leur envoyer de temps en temps quelques volées de canon.
+Les Espagnols, voulant forcer la position d'Andujar, mais ne l'osant
+pas, descendirent, remontèrent plusieurs fois dans la journée, des
+hauteurs qu'ils occupaient jusqu'au bord du fleuve, du bord du fleuve
+jusque sur les hauteurs, et n'essayèrent jamais de le franchir en
+présence de nos baïonnettes. Un moment ils tirent mine de traverser le
+Guadalquivir, sur la gauche d'Andujar, vers le point de Villanueva;
+mais de ce point on apercevait sur la rive opposée la division Vedel
+en marche, et cette vue glaça leur courage. La journée s'acheva donc
+aussi paisiblement que la veille, avec très-peu de morts et de blessés
+de notre côté, mais un assez grand nombre du côté des Espagnols,
+infiniment plus maltraités par notre canonnade, quoiqu'elle fût plus
+rare et plus lente que la leur.
+
+[En marge: Le général Reding profite de l'évacuation de Baylen pour
+s'y présenter.]
+
+[En marge: Le général Gobert, accouru pour arrêter la colonne de
+Reding, est tué entre Menjibar et Baylen.]
+
+Les choses ne s'étaient pas aussi bien passées du côté de Baylen et au
+bac de Menjibar. Le 16 au matin, pendant que le général Vedel marchait
+sans nécessité sur Andujar, le général Reding, qui, à la tête de
+l'armée de Grenade, avait fait aussi, le 15, quelques essais devant
+Baylen, les renouvelait avec un peu plus de hardiesse que la veille.
+Il fut naturellement très-encouragé à se montrer plus hardi par la
+disparition complète de la division Vedel. Après avoir traversé le bac
+de Menjibar, il ne trouva au pied des hauteurs de Baylen que le
+général Liger-Belair avec un bataillon et quelques compagnies d'élite.
+Il déboucha alors en force, et parut avec plusieurs mille hommes
+devant le général Liger-Belair, qui, en ayant à peine quelques
+centaines, n'eut d'autre parti à prendre que de se retirer en bon
+ordre. Dans ce moment arrivait le général Gobert, averti par le
+général Vedel de l'évacuation de Baylen, et amenant pour y pourvoir
+trois bataillons avec quelques cuirassiers. Déjà réduite par
+plusieurs détachements laissés en arrière, car elle avait dû en
+laisser à la Caroline, à Guarroman, à Baylen, la division Gobert
+s'était amincie en s'allongeant dans les gorges de la Sierra-Morena,
+et n'arrivait à l'ennemi qu'avec une tête de colonne. Néanmoins ce
+général, plein d'intelligence et de feu, avec ses trois bataillons et
+ses cuirassiers, arrêta tout court les Espagnols. Le major Christophe,
+commandant les cuirassiers, fit une charge vigoureuse, et ramena
+l'infanterie espagnole, peu accoutumée au rude choc de ces grands
+cavaliers. Mais tandis qu'il dirigeait lui-même ces mouvements, le
+général Gobert reçut au milieu du front une balle partie d'un buisson
+où s'était caché l'un de ces tirailleurs espagnols qu'on trouvait
+embusqués partout. Il tomba sans connaissance, n'ayant plus que
+quelques heures à vivre, et amèrement regretté de toute l'armée.
+
+Le général Dufour, désigné par son rang pour le remplacer, accourut
+sur le terrain, vit les troupes françaises ébranlées par le coup qui
+venait de frapper leur général, et crut ne pouvoir mieux faire que de
+les replier sur Baylen. Les Espagnols qui cherchaient le point faible
+de nos positions, sans avoir le projet arrêté d'attaquer à fond,
+n'allèrent pas au delà, mais ils éprouvèrent le sentiment qu'en
+appuyant de ce côté le fer entrerait.
+
+[En marge: Le général Dufour, appelé à remplacer le général Gobert,
+croit que les Espagnols veulent tourner Baylen par Linarès, et court à
+la Caroline pour les en empêcher.]
+
+Le général Dufour revint à Baylen, où il avait une forte partie de la
+division Gobert. Ayant vu les Espagnols ne pas le suivre, et rester
+fixés au bord du Guadalquivir, il fut porté à croire que leur attaque
+sérieuse se dirigeait ailleurs. En effet, tandis que le danger avait
+si peu d'apparence du côté de Menjibar, il venait de prendre des
+proportions inquiétantes du côté de Baeza et d'Ubeda. Les
+reconnaissances envoyées dans cette direction, soit qu'elles fussent
+exécutées par des officiers peu intelligents, soit que les bandes
+irrégulières qui avaient franchi le Guadalquivir au-dessus de Menjibar
+fussent très-apparentes, dénonçaient toutes la présence d'une armée
+véritable sur la route de traverse qui de Baeza et d'Ubeda aboutissait
+par Linarès à la Caroline, en passant derrière Baylen. À ces
+indications se joignaient les instructions réitérées du général
+Dupont, qui, ayant commis la faute de ne pas se placer à Baylen,
+l'aggravait, loin de la réparer, par les inquiétudes continuelles
+qu'il ressentait, et qu'il communiquait à ses lieutenants. La veille
+et le jour même il avait écrit au général Gobert qu'il fallait avoir
+sans cesse l'oeil sur cette traverse qui de Baeza et d'Ubeda donnait
+sur Linarès; qu'au premier signe d'un mouvement de l'ennemi de ce
+côté, on devait rétrograder en masse de Baylen à la Caroline, car là
+était le salut de l'armée, et il fallait garder ce point à tout prix:
+étrange précaution, et qui perdit l'armée qu'elle avait pour but de
+sauver!
+
+Le général Dufour, à qui se transmettaient de droit les instructions
+du général en chef après la mort du général Gobert, recevant les
+renseignements les plus alarmants sur la traverse de Baeza à Linarès,
+n'y tint pas, et le soir même partit de Baylen pour se porter à la
+Caroline, croyant qu'il allait y préserver l'armée du malheur d'être
+tournée. Ce fatal lieu de Baylen, où nous devions rencontrer le
+premier écueil de notre grandeur, se trouva donc encore une fois
+évacué, et exposé à l'invasion de l'ennemi!
+
+[En marge: Départ du général Dufour le 16 au soir.]
+
+Le général Dufour avait, il est vrai, pour excuse les instructions
+qu'il avait reçues, les nouvelles qui lui étaient parvenues, la
+confiance où il était du le soir même du 16, pour courir à la
+Caroline, laissant à peine un détachement sur les hauteurs d'où l'on
+domine Menjibar et le Guadalquivir.
+
+[En marge: Le général Dupont, en apprenant la mort de Gobert, se hâte
+de renvoyer la division Vedel à Baylen.]
+
+Les nouvelles de la mort du général Gobert et du reploiement de sa
+division parvinrent à Andujar dans la soirée même du 16, car il n'y
+avait que six à sept lieues de France à franchir, et il ne fallait que
+deux à trois heures à un officier à cheval pour les parcourir. Ces
+nouvelles arrivèrent au moment même où la journée finissait, et avec
+elle la stérile canonnade dont nous avons rapporté les effets
+insignifiants. Le général Dupont, qui avait partagé la faute du
+général Vedel en l'approuvant, commença à regretter que celui-ci eût
+quitté Baylen pour venir à Andujar. Sur-le-champ, quoiqu'il ignorât
+encore le départ du général Dufour pour la Caroline, frappé de ce
+qu'avait de grave une attaque qui avait amené la mort du général
+Gobert et la retraite de sa division, il enjoignit au général Vedel de
+repartir immédiatement pour Baylen, d'occuper ce point en force, de
+battre les insurgés à Baylen, à la Caroline, à Linarès, partout enfin
+où leur présence se serait révélée, et puis, cela fait, de revenir en
+toute hâte pour l'aider à détruire ceux qu'on voyait devant soi à
+Andujar. Il ne lui vint pas un instant à l'esprit de suivre Vedel
+lui-même, ou tout de suite, ou à une journée de distance, pour être
+plus assuré encore d'empêcher tous les résultats qu'il redoutait.
+Fatal et incroyable aveuglement qui n'est pas sans exemple à la
+guerre, mais qui, par bonheur pour le salut des peuples et des armées,
+n'amène pas souvent d'aussi affreux désastres! N'accusons point la
+Providence: après Bayonne nous ne méritions pas d'être heureux!
+
+La chaleur depuis quelques jours était étouffante. Les nuits n'étaient
+guère plus fraîches que les journées, et de plus il y avait toujours
+grande pénurie de vivres à Andujar. On put à peine, en s'imposant des
+privations, donner aux soldats de Vedel de quoi se rassasier. Ils
+repartirent le 16 à minuit d'Andujar, encore très-fatigués de la
+marche qu'ils avaient faite dans la journée pour y venir, et laissant
+leurs camarades de la division Barbou fort attristés de cette
+séparation. La marche dura toute la nuit, et ils n'atteignirent Baylen
+que le matin du 17 à huit heures, le soleil étant très-haut sur
+l'horizon, et la chaleur redevenue brûlante.
+
+[En marge: Le général Vedel trouvant le général Dufour parti pour la
+Caroline, se décide à le suivre, et Baylen est ainsi évacué pour la
+troisième fois.]
+
+Arrivé à Baylen, le général Vedel fut extrêmement étonné d'apprendre
+que le général Dufour était parti pour la Caroline, en ne laissant
+qu'un faible détachement en avant de Baylen. Son étonnement cessa
+bientôt quand il sut ce qui avait entraîné le général Dufour vers la
+Caroline, c'est-à-dire le bruit partout répandu d'un corps d'armée
+espagnol passé par Baeza et Linarès pour occuper les défilés. À cette
+nouvelle, sans plus réfléchir que la veille, lorsqu'il avait couru de
+Menjibar à Andujar, il ne douta pas un instant de ce qu'on lui
+rapportait. Il crut pleinement que les Espagnols, qui avaient si peu
+insisté contre Andujar, qui n'avaient pas donné suite au succès
+obtenu à Menjibar sur le général Gobert, poursuivaient l'exécution
+d'un projet habilement calculé, celui de tromper les Français par une
+fausse attaque, et de les tourner par Baeza et Linarès. Toutefois,
+quoique dominé par une pensée qu'il ne cherchait point à approfondir,
+il fit faire une reconnaissance en avant de Baylen, pour savoir si de
+ces positions d'où l'on apercevait toute la vallée du Guadalquivir, on
+découvrirait quelque chose. Le détachement envoyé ne découvrit rien,
+ni au pied des hauteurs, ni sur le Guadalquivir même. Alors plus le
+moindre doute: l'ennemi, suivant le général Vedel, était tout entier
+passé par Baeza et Linarès pour se porter à la Caroline, et fermer
+derrière l'armée française les défilés de la Sierra-Morena. Il
+n'hésita plus, et, sans la chaleur du milieu du jour qui n'était pas
+de moins de 40 degrés Réaumur, et sous laquelle les hommes, les
+chevaux tombaient frappés d'apoplexie, il serait parti sur l'heure.
+Mais à la chute de ce même jour 17, il quitta Baylen, emmenant même le
+poste qui gardait les hauteurs au-dessus du Guadalquivir, tant il
+craignait de ne pas arriver assez en force à la Caroline! Les généraux
+en chef, dans leurs jours heureux, trouvent des lieutenants qui
+corrigent leurs fautes: le général Dupont en trouva cette fois qui
+aggravèrent cruellement les siennes!
+
+[En marge: Véritable projet des armées espagnoles pendant qu'on leur
+supposait celui de tourner l'armée française par les défilés.]
+
+[En marge: Conseil de guerre tenu auprès du général Castaños, et
+résolution prise d'attaquer Baylen.]
+
+De tous ces prétendus mouvements de l'armée espagnole vers la
+Caroline, par Baeza et Linarès, aucun n'était vrai. Des bandes de
+guérillas plus ou moins nombreuses avaient inondé les bords du
+Guadalquivir, gagné la Sierra-Morena, et fait illusion à des
+officiers peu intelligents ou peu attentifs. Mais les deux armées
+principales s'étaient portées, celle de Grenade devant Baylen, celle
+d'Andalousie devant Andujar. Leur intention véritable avait été de
+sonder partout la position des Français, pour savoir de quel côté on
+pourrait attaquer avec plus de probabilité de succès. L'impatience des
+insurgés les portait à demander une attaque immédiate, n'importe sur
+quel point, et la prudence du général en chef Castaños en était à
+lutter avec des déclamateurs d'état-major pour s'épargner un échec
+comme celui de la Cuesta et de Blake. Ses tâtonnements étaient une
+manière d'occuper les impatients, et de chercher le point où
+l'imprudence de l'offensive serait moins grande. L'attitude imposante
+des Français devant Andujar dans les journées du 15 et du 16, leur
+résistance moins invincible entre Menjibar et Baylen, puisque l'un de
+leurs généraux y avait été tué et le terrain abandonné, indiquaient
+que c'était sur Baylen qu'il fallait se porter, si on voulait risquer
+un effort qui eût quelque chance de réussite. Ce raisonnement du
+général Castaños faisait honneur à sa perspicacité militaire, et il
+allait être aussi favorisé de la fortune pour un moment de
+clairvoyance, que le général Dupont allait en être maltraité pour un
+moment d'erreur. Un conseil de guerre fut convoqué auprès du général
+en chef. Là les impatients voulaient que, sans plus tarder, on
+attaquât de front la position d'Andujar. Le sage et avisé Castaños
+pensait que c'était beaucoup trop tenter la fortune, et ne voulait pas
+s'exposer à un revers assez facile à prévoir. Les événements de la
+veille promettaient bien plus de succès, selon lui, à une attaque du
+côté de Baylen, et ce projet lui convenait d'autant mieux qu'il
+faisait peser sur le général Reding et les insurgés de Grenade la
+responsabilité de l'entreprise. Pour seconder cette tentative, il fut
+convenu qu'on adjoindrait au général Reding la division Coupigny,
+l'une des mieux organisées de l'armée d'Andalousie, et que le général
+Castaños demeurerait avec les deux divisions Jones et la Peña devant
+Andujar, afin de tromper les Français sur le véritable point
+d'attaque. Le général Reding, ayant déjà 12 mille hommes environ, et
+se trouvant renforcé de 6 à 7 mille, devait en réunir 18 mille au
+moins. Il en restait à peu près 15 mille au général en chef pour
+occuper l'attention des Français à Andujar.
+
+Ce projet arrêté, on procéda sur-le-champ à son exécution, et, tandis
+que la division Coupigny se mettait en marche pour remonter le
+Guadalquivir jusqu'à Menjibar, et se joindre au général Reding afin de
+concourir à l'attaque de Baylen, le lendemain 18, les troupes du
+général Castaños se déployaient avec ostentation sur les hauteurs qui
+faisaient face à Andujar. (Voir la carte nº 44.)
+
+[En marge: Sur un indice recueilli par la cavalerie, le général Dupont
+prend la résolution de décamper, et malheureusement en ajourne
+l'exécution de vingt-quatre heures.]
+
+Cependant, durant cette même journée du 17, on pouvait, avec quelque
+attention, discerner du camp français un mouvement des Espagnols sur
+leur droite, conséquence du plan qu'ils venaient d'adopter. Le général
+Fresia, commandant la cavalerie française, avait envoyé par le pont
+d'Andujar un régiment de dragons courir au delà du Guadalquivir, fort
+près des Espagnols; qui, à cette vue, se mirent en bataille et
+accueillirent nos cavaliers à coups de fusil. Mais le colonel de ce
+régiment de dragons discerna très-clairement le mouvement des
+Espagnols de leur gauche à leur droite vers Menjibar, c'est-à-dire
+vers Baylen, et il en fit tout de suite son rapport au général en chef
+Dupont. Celui-ci, frappé d'abord de cette circonstance, prit un
+instant la salutaire résolution, qui eût changé sa destinée et
+peut-être celle de l'Empire, de décamper dans la journée, pour marcher
+sur Baylen. Sans connaître le secret de l'ennemi, il était évident,
+par la direction que suivaient les Espagnols, et même par les faux
+bruits d'une tentative sur la Caroline, que le danger s'accumulait
+vers la gauche des Français, vers Baylen, vers la Caroline, et que se
+concentrer sur ces points était la plus sûre de toutes les manoeuvres.
+De plus, la nouvelle que le général Dupont reçut le soir du départ du
+général Vedel pour la Caroline à la suite du général Dufour, et de la
+complète évacuation de Baylen, aurait dû le décider à se mettre en
+route immédiatement. Il était temps encore dans la soirée du 17 de se
+porter à Baylen, puisque les Espagnols n'y devaient entrer que le 18.
+
+Mais le général Dupont, toujours offusqué de la masse d'ennemis qu'il
+avait devant lui à Andujar, ayant de la peine à croire que le danger
+se fût déplacé, ayant surtout une quantité immense de malades à
+emporter, et n'en voulant laisser aucun, car tout homme laissé en
+arrière était un malheureux livré à l'assassinat, remit au lendemain
+l'exécution de sa première pensée, afin de donner à l'administration
+de l'armée les vingt-quatre heures dont elle avait besoin pour
+l'évacuation des hôpitaux et des bagages; retard funeste et a jamais
+regrettable!
+
+La résolution de décamper fut donc remise au lendemain 18. Ce jour-là,
+en effet, le général Dupont reçut des nouvelles des généraux Dufour et
+Vedel: il apprit qu'ils cherchaient toujours l'ennemi dans le fond des
+gorges, qu'ils s'étaient avancés jusqu'à Guarroman sans le trouver,
+qu'ils allaient marcher sur la Caroline et Sainte-Hélène, partout
+enfin où l'on disait qu'il était; qu'ils voulaient l'attaquer avec
+impétuosité, le détruire, et ensuite prendre leur position à Baylen,
+soit pour y rester, soit pour rejoindre le général en chef à Andujar.
+Mais, en attendant, Baylen était découvert, exposé à tomber devant le
+plus faible détachement, et tout annonçait que les Espagnols y
+marchaient en force. Une patrouille ayant poussé dans la journée
+jusqu'au bord du Rumblar, torrent qu'il faut franchir pour se rendre
+d'Andujar à Baylen, avait rencontré des troupes ennemies. On devait
+donc se hâter, et quitter Andujar sans perdre un moment pour être à
+Baylen avant les Espagnols.
+
+[En marge: Retraite d'Andujar ordonnée pour la nuit du 18 au 19.]
+
+[En marge: Marche de l'armée d'Andujar à Baylen.]
+
+Le général Dupont, n'ayant encore aucune inquiétude sérieuse, et
+croyant que les troupes aperçues au bord du Rumblar n'étaient qu'un
+détachement envoyé en reconnaissance, donna ses ordres pour la journée
+même du 18. Il ne voulut point ordonné se mettre en route avant la
+nuit, afin de dérober son mouvement au général Castaños, et d'avoir
+sur lui sept ou huit heures d'avance. Il aurait pu faire sauter le
+pont d'Andujar, ce qui aurait retardé la poursuite des Espagnols;
+mais, craignant d'avertir l'ennemi par une pareille explosion, il se
+contenta d'obstruer ce pont de telle manière qu'il fallut un certain
+temps pour le débarrasser, et à la nuit tombante, entre huit et neuf
+heures du soir, il commença à décamper. Malheureusement il avait,
+comme nous l'avons dit, une immense quantité de bagages, le nombre des
+malades ayant singulièrement augmenté par suite de la chaleur et de la
+mauvaise nourriture. La moitié du corps d'armée était atteinte de la
+dyssenterie. On n'avait admis aux hôpitaux que les plus affaiblis, et
+on avait retenu dans les rangs une quantité d'hommes qui pouvaient à
+peine porter leurs armes. On plaça sur des voitures les plus malades
+entre les malades, et cinq à six cents hommes qu'on n'avait pas le
+moyen de transporter suivirent les bagages à pied, maigres, pâles,
+faisant pitié à voir. La chaleur n'avait jamais été plus étouffante;
+elle passait 40 degrés. Les plus vieux Espagnols ne se rappelaient pas
+en avoir éprouvé de pareille. Le soir donc on partit accablé par la
+chaleur de la journée, hommes et chevaux respirant à peine, et se
+mouvant dans une atmosphère de feu, quoique le soleil eût disparu de
+l'horizon. L'armée n'avait pas eu sa ration entière. Le soldat se
+mettait en route ayant faim, ayant soif, et fort attristé par une
+retraite qui ne dénotait pas que les affaires fussent en bonne
+situation.
+
+Il fallait bien veiller à ses derrières, car le général Castaños,
+mieux servi que le général Dupont, pouvait recevoir d'Andujar même
+l'avis de la retraite des Français, et se mettre à leur poursuite.
+Aussi le général Dupont ne plaça-t-il en tête de ses bagages qu'une
+brigade d'infanterie, la brigade Chabert, celle qui était en arrière
+et à droite du pont; cette brigade se trouvait la moins rapprochée de
+l'ennemi, et son départ devait être moins remarqué. Elle s'écoula
+silencieusement, de droite à gauche, par derrière Andujar, et forma la
+tête de la colonne. Elle se composait de trois bataillons de la
+quatrième légion de réserve et d'un bataillon suisse-français
+(régiment Freuler), régiment sûr, parce qu'il était depuis long-temps
+au service de France. Une batterie de six pièces de 4 et un escadron
+accompagnaient cette brigade, forte d'environ 2,800 hommes. Puis
+venaient les bagages, couvrant deux à trois lieues de terrain. Les
+Suisses-Espagnols (régiments de Preux et Reding) marchaient après les
+bagages, réduits par la désertion à environ 1,600. Ils étaient suivis
+de la brigade Pannetier, composée de deux bataillons de la troisième
+légion de réserve, et de deux bataillons de la garde de Paris, formant
+2,800 hommes environ. Enfin la cavalerie, consistant en deux régiments
+de dragons, deux de chasseurs et un escadron de cuirassiers, réduite
+de 2,400 cavaliers à 1,800, fermait la marche avec les marins de la
+garde et le reste de l'artillerie. Ce corps d'armée, qui était de plus
+de 10 mille Français et 2,400 Suisses en partant de Tolède, de 8,600
+Français et 2 mille Suisses en quittant Cordoue, ne comptait guère, en
+sortant d'Andujar, que 7,800 Français et 1,600 Suisses, en tout 9,400
+hommes. Outre leur petit nombre, ils étaient coupés par les bagages en
+deux masses, dont l'une, celle qui marchait en tête, était de
+beaucoup la plus faible, et celle qui formait l'arrière-garde de
+beaucoup la plus forte par le nombre et la qualité des troupes. Le
+général, comme on vient de le voir, l'avait réglé ainsi, parce que,
+craignant d'être poursuivi, il voyait le danger en arrière et non en
+avant.
+
+On chemina toute la nuit au milieu de cette chaleur qu'aucun souffle
+d'air ne vint diminuer, et à travers un nuage de poussière soulevé par
+les colonnes en marche. Les chevaux, épuisés, ruisselant de sueur,
+n'avalaient que de la poussière au lieu d'air quand ils respiraient.
+Jamais plus triste nuit ne précéda un jour plus affreux.
+
+[En marge: Arrivée vers trois heures du matin, le 19, sur les bords du
+Rumblar.]
+
+[En marge: Au lieu des Français, ce sont les Espagnols que l'on
+rencontre en avant de Baylen.]
+
+Vers trois heures, on atteignit les bords du Rumblar. Ce torrent,
+quand il contient des eaux, les roule entre des rochers escarpés, et
+dans un ravin profond. Un petit pont jeté sur son lit conduit d'un
+bord à l'autre. Les soldats en arrivant voulurent s'y désaltérer, mais
+il était complétement desséché. Il fallut continuer. Le pont franchi,
+la route s'élève à travers des hauteurs couvertes d'oliviers. C'est là
+que se tenaient ordinairement les avant-postes de la division
+française chargée de garder Baylen, qui n'est qu'à trois quarts de
+lieue du Rumblar. (Voir la carte nº 44.) Au lieu des avant-postes du
+général Vedel, on aperçut, à la clarté du jour qui commençait à luire,
+des postes espagnols, et on reçut une décharge de mousqueterie.
+Sur-le-champ l'avant-garde du général Chabert se mit en défense, et
+riposta au feu de l'ennemi. La route, encaissée entre des hauteurs,
+était barrée par plusieurs bataillons espagnols rangés en colonne
+serrée. Si ces bataillons avaient défendu les bords du Rumblar, nous
+n'aurions certainement pas pu le franchir. Ils formaient l'avant-garde
+des généraux Reding et Coupigny, lesquels, conformément au plan adopté
+par l'état-major espagnol, avaient passé le bac de Menjibar dans la
+journée du 18, avaient marché immédiatement sur Baylen, l'avaient
+trouvé abandonné, et s'y étaient établis. Ils avaient dans la soirée
+placé plusieurs bataillons en colonne serrée sur la route d'Andujar,
+et c'étaient ceux que nous rencontrions le 19 au matin sur nos pas,
+nous barrant le chemin de Baylen.
+
+[En marge: L'armée, après avoir débusqué les avant-postes espagnols,
+débouche dans la plaine de Baylen.]
+
+L'avant-garde française se mit aussitôt en défense sur la gauche de la
+route et dans les oliviers. Elle se composait d'un bataillon de la
+brigade Chabert, de quatre compagnies de voltigeurs et grenadiers,
+d'un escadron de chasseurs et de deux pièces de 4. Elle commença un
+feu de tirailleurs fort vif, tandis qu'un aide de camp allait au galop
+chercher les trois autres bataillons du général Chabert, le reste de
+son artillerie, et la brigade des chasseurs. En attendant ce renfort,
+l'avant-garde fit de son mieux, tirailla pendant une heure ou deux,
+tua beaucoup de monde aux Espagnols, en perdit beaucoup aussi, et
+réussit à se soutenir. Enfin, vers cinq heures du matin, le soleil
+étant déjà fort élevé sur l'horizon, le reste de la brigade Chabert
+arriva. Les soldats de cette brigade, quoique essoufflés, n'ayant pu
+ni reprendre haleine ni se désaltérer, chargèrent à fond les
+bataillons espagnols, soit en tête, soit en flanc, et les obligèrent à
+abandonner cette route encaissée pour se replier sur leur corps de
+bataille. On parvint ainsi à l'entrée d'une petite plaine ondulée,
+bordée à droite et à gauche par des hauteurs couvertes d'oliviers,
+terminée au fond par le bourg de Baylen. L'armée espagnole de Reding
+et Coupigny, forte de 18 mille hommes, ayant sur son front une
+artillerie redoutable par le nombre et le calibre de ses bouches à
+feu, se présentait en bataille sur trois lignes. Elle allait se mettre
+en marche pour Andujar afin de nous prendre par derrière, tandis que
+le général Castaños nous attaquerait de front, lorsque notre
+avant-garde l'avait arrêtée dans ce mouvement.
+
+[En marge: Premier engagement entre l'armée espagnole et la brigade
+Chabert.]
+
+[En marge: Arrivée tardive du reste de l'armée française.]
+
+À peine avions-nous refoulé les bataillons espagnols qui obstruaient
+la route, et débouché dans cette plaine, que l'artillerie des
+Espagnols vomit sur nos troupes un horrible feu de boulets et de
+mitraille. Sur-le-champ le général Chabert fit placer ses six pièces
+de 4 en batterie. Mais elles n'avaient pas plutôt tiré quelques coups
+qu'elles furent démontées et mises hors de service. Que pouvaient en
+effet six pièces de 4 contre plus de vingt-quatre pièces de 12 bien
+servies? Vers huit heures du matin, quand ce combat durait déjà depuis
+quatre heures, survinrent le reste de l'artillerie, la cavalerie et la
+brigade suisse composée des régiments de Preux et Reding. La brigade
+Pannetier, qui fermait la marche avec les marins de la garde, eut
+ordre, à son arrivée, de s'établir en arrière-garde au petit pont du
+Rumblar, de manière à en interdire le passage aux troupes du général
+Castaños si, par hasard, celui-ci était à la poursuite de l'armée.
+C'était un nouveau malheur, après tant d'autres, de ne pas jeter en
+masse tout ce qu'on avait de forces pour faire une trouée sur Baylen,
+et rejoindre ainsi les divisions Vedel et Dufour.
+
+Quoi qu'il en soit, le combat, à l'arrivée des renforts, devint plus
+vif et plus général. On déboucha dans la petite plaine de Baylen avec
+la brigade Chabert, la brigade suisse, et la cavalerie, en s'efforçant
+de gagner du terrain. Notre artillerie avait cherché en vain avec du 4
+et du 8 à faire taire la formidable batterie de 12 qui couvrait le
+milieu de la ligne espagnole. À chaque instant elle voyait ses pièces
+démontées sans causer grand mal à celles de l'ennemi. Seulement elle
+lançait des boulets au milieu de la masse profonde des Espagnols, et y
+emportait des files entières. La brigade suisse des régiments de Preux
+et Reding, placée au centre, se comportait avec fermeté, bien qu'il
+lui en coûtât de se battre contre les Espagnols, qu'elle avait
+toujours servis, et contre ses propres compatriotes, dont il y avait
+plusieurs bataillons dans l'armée ennemie.
+
+[En marge: Efforts des Espagnols sur nos ailes, énergiquement
+repoussés par la cavalerie.]
+
+À ce moment, les Espagnols voulant profiter de leur grand nombre pour
+nous envelopper, essaient de gravir une petite hauteur qui s'élève à
+notre droite. Le général Dupont y envoie aussitôt les dragons du
+général Pryvé, le bataillon suisse-français Freuler, et un bataillon
+de la quatrième légion de réserve. Ces deux bataillons d'infanterie
+s'avancent résolûment, tandis que, sur leur droite, le général Pryvé
+conduit ses escadrons au trot. Le chemin, couvert de broussailles et
+d'oliviers, ne permettant guère à la cavalerie de marcher en bon
+ordre, le général Pryvé lui prescrit de se disperser en tirailleurs,
+et d'arriver comme elle pourra, pendant que les deux bataillons
+soutiennent déployés le feu des Espagnols. Nos cavaliers, parvenus
+sur la hauteur, se forment, puis, se précipitant au galop sur les
+bataillons espagnols, les rompent, et les obligent à se rejeter sur
+leur ligne de bataille, après leur avoir pris trois drapeaux.
+
+La tentative qui vient d'être repoussée à notre droite, se répète de
+la part des Espagnols à notre gauche, sur quelques hauteurs qui la
+dominent. Le général Dupont, qui s'est enfin décidé à amener en ligne
+le reste de ses troupes, excepté un bataillon de la garde de Paris
+laissé en observation au pont du Rumblar, oppose la brigade Pannetier
+à ce nouveau mouvement des Espagnols, et ordonne aux dragons, portés
+de la droite à la gauche, de renouveler la manoeuvre qui leur a déjà
+réussi.
+
+[En marge: État de la bataille vers le milieu du jour.]
+
+[En marge: Découragement de nos jeunes soldats à l'aspect des masses
+de l'ennemi qu'on n'a aucun espoir d'enfoncer.]
+
+Tandis que les trois bataillons de la brigade Pannetier tiennent tête
+aux Espagnols, qui menacent notre gauche en se fusillant avec eux, le
+général Pryvé, recommençant ce qu'il a déjà fait, conduit ses
+cavaliers en tirailleurs à travers les ronces et les oliviers, les
+forme quand ils sont arrivés sur le plateau, puis les lance sur les
+Espagnols, qui, rompus par le choc, se replient de nouveau sur leur
+corps de bataille. Pendant ce temps, la brigade suisse continue à se
+maintenir au milieu de la plaine avec la même fermeté, tandis que le
+brave général Dupré, amené en ligne avec ses chasseurs à cheval,
+exécute des charges brillantes sur le centre des Espagnols. Mais
+chaque fois qu'on les charge à droite, à gauche, au centre, à coups de
+baïonnette ou de sabre, ils se replient sur deux lignes immobiles,
+qu'on aperçoit au fond du champ de bataille comme un impénétrable mur
+d'airain. Ces deux lignes, outre leur nombre trois ou quatre fois
+supérieur au nôtre, sont appuyées en arrière au bourg de Baylen,
+protégées sur leurs ailes par des hauteurs boisées, couvertes enfin
+sur leur front par une artillerie formidable. À ce spectacle, nos
+soldats commencent à sentir leur courage défaillir. Il est dix heures
+du matin, la chaleur est accablante; hommes et chevaux sont haletants,
+et sur ce champ de bataille, dévoré par le soleil, il n'y a nulle part
+ni une goutte d'eau ni un peu d'ombre pour se rafraîchir pendant les
+courts intervalles d'une horrible lutte.
+
+[En marge: Attaque générale et désespérée sur tout le front de la
+ligne espagnole.]
+
+[En marge: Insuccès de cette tentative générale.]
+
+[En marge: Mort du général Dupré.]
+
+Mais que fait en ce moment le général Vedel, hier et avant-hier si
+prompt à se déplacer, qui est venu quand on n'avait aucun besoin de
+lui, et qui ne vient pas alors que sa présence serait si nécessaire?
+On l'attend toutefois, car il ne peut tarder d'accourir au bruit du
+canon qui, dans ces gorges profondes, doit retentir jusqu'à la
+Caroline. Le général Dupont le fait annoncer dans les rangs afin de
+ranimer ses soldats, puis il se décide à tenter un mouvement général
+pour enlever d'assaut la position. Il parcourt le front de ses
+troupes, fait apporter devant elles les drapeaux pris par la
+cavalerie, et à cet aspect leur jeune courage réveillé éclate en cris
+de _Vive l'Empereur_! Quelques officiers, inspirés par le danger,
+conseillent alors de se former en colonne serrée sur la gauche, et de
+charger sur un seul point, celui même qui peut donner passage vers la
+route de Baylen à la Caroline, c'est-à-dire vers la division Vedel, et
+de se sauver en se résignant à un sacrifice douloureux, mais
+nécessaire, celui des bagages remplis de nos malades. Le général
+Dupont, toujours aveuglé dans ces fatales journées, ne sent pas le
+mérite de ce conseil. Il persiste à charger de front toute la ligne
+des Espagnols, comme s'il voulait enlever d'un coup leur armée
+entière. Sur un signal donné, ses soldats se précipitent en masse sur
+l'ennemi. Mais un horrible feu tant de mitraille que de mousqueterie
+les accueille, et leur ligne flotte et chancelle. Les officiers la
+redressent, la ramènent en avant, tandis que le brave général Dupré
+s'élance avec ses chasseurs à cheval à travers les intervalles de
+notre infanterie, et donne l'exemple en chargeant à fond la ligne
+espagnole. Il y fait des brèches, il y entre, il prend même des
+canons, qu'il ne peut ramener; mais, quand il veut aller au delà,
+toujours il est arrêté devant un fond épais, impénétrable, que l'on
+désespère d'enfoncer. L'infortuné général, après des efforts
+héroïques, est renversé de cheval, frappé d'un biscaïen au bas-ventre.
+
+[En marge: Désertion des deux régiments suisses de Preux et Reding.]
+
+[En marge: Arrivée subite sur les derrières de l'armée des troupes du
+général Castaños.]
+
+[En marge: Le général Dupont, réduit au désespoir se décide à traiter
+avec l'ennemi.]
+
+Il est midi. Ce combat si disproportionné a déjà duré huit ou neuf
+heures. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés.
+Des capitaines commandent les bataillons, des sergents-majors les
+compagnies. Toute l'artillerie est démontée. Le général Dupont,
+désespéré, atteint de deux coups de feu, rachète ses fautes par sa
+bravoure. Il demande encore une dernière preuve de dévouement à ses
+soldats. Il les reporte en ligne. Ils marchent, soutenus par l'exemple
+des marins de la garde impériale, qui ne cessent pas d'être dignes
+d'eux-mêmes. Mais, après un nouvel effort sur la première ligne, ils
+aperçoivent la seconde toujours immobile, et ils reviennent de
+nouveau à l'entrée de cette triste et fatale plaine qu'ils n'ont pu
+franchir. Dans cet horrible moment, un événement inattendu, quoique
+facile à prévoir, achève leur démoralisation. Les régiments suisses de
+Preux et Reding, qui se sont d'abord conduits honorablement, éprouvent
+cependant un vif chagrin de tirer sur des Suisses et sur des
+Espagnols, les uns compatriotes, les autres anciens compagnons
+d'armes. Bien qu'à côté d'eux les Suisses-Français de Freuler se
+battent avec une rare fidélité, ils ne résistent ni au chagrin ni à la
+mauvaise fortune, et, malgré les efforts de leurs officiers, ils
+désertent presque tous. En quelques instants, 1,600 hommes quittent ce
+champ de bataille, où nous sommes déjà si peu nombreux. Il ne reste
+pas en effet 3 mille hommes debout sur ce terrain, de 9 mille qu'on y
+voyait le matin. Dix-huit cents, abattus par le feu, sont morts ou
+blessés; seize cents ont passé à l'ennemi. Deux ou trois mille autres,
+exténués de fatigue, abattus par la chaleur et la dyssenterie, se sont
+laissés tomber à terre en y jetant leurs armes. Le désespoir est dans
+toutes les âmes. Le général Dupont parcourt les rangs déserts de son
+armée, et ne trouve sur tous les visages que la douleur dont il est
+lui-même dévoré. Il s'attache toutefois à une dernière espérance, et
+il prête l'oreille pour entendre le canon du général Vedel. Mais il
+écoute en vain! Sur cette plaine brûlante et ensanglantée, aucun bruit
+ne retentit, que celui de quelques coups de fusil isolés; car, de l'un
+comme de l'autre côté, on a cessé de combattre. Tout à coup cependant
+des détonations d'artillerie interrompent le morne silence qui
+commence à régner. Nouveau sujet de désespoir! on entend ces
+détonations non pas à gauche, mais en arrière, c'est-à-dire au pont du
+Rumblar! En effet, le général Castaños, averti à deux ou trois heures
+du matin de l'évacuation d'Andujar par les Français, a sur-le-champ
+envoyé à leur poursuite tout ce qu'il lui restait de troupes, sous les
+ordres du général de la Peña, et celui-ci, d'après un signal convenu,
+annonce son approche au général Reding par quelques décharges
+d'artillerie. Dès lors tout est perdu: les trois mille hommes restés
+dans les rangs, les trois ou quatre mille dispersés dans la campagne,
+les blessés, les malades, tout va être massacré entre les deux armées
+du général Reding et du général de la Peña, qui doivent s'élever à
+trente mille hommes environ. À cette idée, la douleur du général
+Dupont est au comble, et il n'aperçoit plus d'autre ressource que
+celle de traiter avec l'ennemi.
+
+[En marge: Envoi de M. de Villoutreys, écuyer de l'Empereur, auprès
+des généraux Reding et de la Peña.]
+
+Il avait parmi ses officiers un écuyer de l'Empereur, M. de
+Villoutreys, qui, ayant voulu servir activement, avait été attaché à
+son corps d'armée; il le charge d'aller auprès du général Reding,
+proposer une suspension d'armes. M. de Villoutreys traverse cette
+triste plaine, théâtre de nos premiers malheurs. Il joint le général
+Reding, et lui demande au nom du général français une trêve de
+quelques heures, en se fondant sur la fatigue des deux armées. Le
+général Reding, fort heureux d'en avoir fini avec les Français, car il
+craint toujours un changement de fortune avec de tels adversaires,
+adhère à la trêve, à condition qu'elle sera ratifiée par le général en
+chef Castaños. Pour le moment, il promet de suspendre le feu.
+
+[En marge: Trêve de quelques heures accordée par les généraux
+espagnols.]
+
+M. de Villoutreys retourne auprès du général Dupont, qui lui donne la
+nouvelle mission de se porter au-devant du général de la Peña pour
+l'arrêter au pont du Rumblar. M. de Villoutreys court à ce pont du
+Rumblar, et y trouve les troupes du général de la Peña tiraillant déjà
+avec quelques soldats de la garde de Paris. Le général de la Peña,
+moins accommodant que M. de Reding, et tout plein des passions
+espagnoles, déclare qu'il veut bien accéder à la trêve, mais
+provisoirement, et jusqu'à l'adhésion du général en chef. Il annonce,
+en outre, que les Français n'obtiendront quartier qu'en se rendant à
+discrétion. Le feu est interrompu de ce côté comme de l'autre. Les
+Français se reposent, enfin, au milieu de cette fatale plaine, sur
+laquelle gisent pêle-mêle tant de morts et de mourants, sur laquelle
+règnent une chaleur dévorante, un affreux silence, et où il n'y a
+d'eau nulle part, excepté dans quelques cavités fangeuses du Rumblar,
+qu'on se dispute avec violence. Tout est immobile; mais la joie est
+chez les uns, le désespoir chez les autres!
+
+M. de Villoutreys, revenu auprès de son général en chef, est chargé
+d'aller sur la route d'Andujar à la rencontre du général Castaños,
+pour lui faire ratifier la trêve consentie par ses lieutenants.
+L'infortuné général Dupont, jusque-là si brillant, si heureux, rentre
+dans sa tente, accablé de peines morales qui le rendent presque
+insensible aux peines physiques de deux blessures douloureuses. Ainsi
+va la fortune, à la guerre, comme dans la politique, comme partout en
+ce monde, monde agité, théâtre changeant, où le bonheur et le malheur
+s'enchaînent, se succèdent, s'effacent, ne laissant, après une longue
+suite de sensations contraires, que néant et misère! Trois ans
+auparavant, sur les bords du Danube, ce même général Dupont, arrivant
+à perte d'haleine au secours du maréchal Mortier, le sauvait à
+Diernstein. Mais autres temps, autres lieux, autre esprit! C'était en
+décembre et au nord; c'étaient de vieux soldats, pleins de santé et de
+vigueur, excités par un climat rigoureux, au lieu d'être abattus par
+un climat énervant, habitués à toutes les vicissitudes de la guerre,
+exaltés par l'honneur, n'hésitant jamais entre mourir ou se rendre!
+Ceux-là, si leur position devenait mauvaise un moment, on avait le
+temps d'accourir à leur aide et de les sauver! Et puis la fortune
+souriait encore, et réparait tout: personne n'arrivait tard, personne
+ne se trompait! ou bien, si l'un se trompait, l'autre corrigeait sa
+faute. Ici, dans cette Espagne où l'on était si mal entré, on était
+jeune, faible, malade, accablé par le climat, nouveau à la souffrance!
+On commençait à n'être plus heureux, et si l'un se trompait, l'autre
+aggravait sa faute. Dupont était venu au secours de Mortier à
+Diernstein: Vedel n'allait venir au secours de Dupont que lorsqu'il ne
+serait plus temps!
+
+[En marge: Marche et lenteurs du général Vedel pendant la bataille de
+Baylen.]
+
+Que faisait donc, dirons-nous encore, que faisait le général Vedel,
+qui, se trouvant à quelques lieues avec deux divisions, dont une seule
+aurait changé le sort de cette fatale journée, ne paraissait pas? Il
+s'était trompé deux fois, et il se trompait une troisième. Parti le 17
+au soir de Baylen, parvenu dans la nuit à Guarroman, reparti le 18
+pour la Caroline, poursuivant le fantôme d'un ennemi qui était allé,
+disait-on, s'emparer des défilés, il avait enfin acquis la conviction,
+le 18, que lui et le général Dufour couraient après une chimère. Cette
+prétendue armée espagnole qui s'était portée tout entière aux défilés
+pour y enfermer l'armée française, se réduisait à quelques guérillas,
+que des officiers, mauvais observateurs ou prompts à s'effrayer,
+avaient prises pour des masses redoutables. Des reconnaissances
+dirigées dans tous les sens, des prisonniers interrogés, des paysans
+questionnés, avaient fini par ramener les généraux Dufour et Vedel à
+la vérité. Ils formèrent aussitôt le projet de revenir à Baylen, car
+ce n'était pas le zèle qui leur manquait. Le général Vedel, parti le
+dernier et engagé moins avant dans les gorges, devait rétrograder le
+premier sur Baylen. (Voir la carte nº 44.) Mais il avait, par ces
+allées et venues multipliées, épuisé de fatigue ses malheureux
+soldats. Presque sans manger, sans s'arrêter, ils avaient fait le
+chemin de Baylen à Andujar, d'Andujar à Baylen, de Baylen à la
+Caroline, et il fallait bien leur accorder le reste de la journée du
+18 pour se reposer. La fraîcheur du lieu, les fruits, les légumes, les
+vivres qu'ils avaient à la Caroline, étaient dans le moment une raison
+bien puissante d'y faire une halte. De plus, les voitures
+d'artillerie, brisées par suite des mauvaises routes et de la
+sécheresse, exigeaient quelques réparations. On ignorait enfin le
+triste secret des événements, et on croyait arriver à temps à Baylen
+en y arrivant le lendemain. Il n'eût pas été trop tard, en effet, en
+partant le lendemain 19, à trois heures du matin; car on serait
+parvenu à Baylen à onze, on aurait pris M. de Reding entre deux feux,
+et converti la funeste journée de Baylen en une autre journée de
+Marengo.
+
+Le lendemain 19, à 3 heures du matin, des officiers diligents, debout
+avant les autres pour s'occuper de leurs troupes, entendent le canon
+de Baylen, qui, d'échos en échos, vient résonner jusqu'au fond des
+gorges de la Sierra-Morena. Ce canon, suivant eux, ne peut être que
+celui du général en chef aux prises avec les Espagnols, car lui seul
+est resté sur les bords du Guadalquivir. Cependant comment est-il
+possible que lui, qu'on a laissé avec les Espagnols à Andujar, fasse
+entendre son canon dans une position qui doit être celle de Baylen? On
+l'ignore; mais il est certain qu'on entend les détonations répétées de
+l'artillerie, et le précepte vulgaire de marcher au canon, toujours
+invoqué, tant de fois méconnu, ne permet pas d'hésiter. En partant
+sur-le-champ avec la fraîcheur du matin, on peut, en hâtant le pas,
+arriver à temps pour porter à l'ennemi des coups décisifs. Le général
+Vedel, si prompt à prendre son parti dans les journées du 16 et du 17,
+se montre cette fois d'une indécision inexplicable. Il perd deux
+heures à rallier sa colonne, et ne part qu'à cinq heures. La chaleur
+est déjà grande; les troupes marchant en colonnes rapprochées, à cause
+du voisinage de l'ennemi, soulèvent une poussière qui les étouffe. À
+chaque cavité de rocher où coule un peu d'eau, elles se débandent pour
+se rafraîchir. Elles ne parviennent ainsi que vers onze heures à
+Guarroman, moitié chemin de la Caroline à Baylen. À ce moment, le
+combat ralenti à Baylen faisait beaucoup moins retentir les échos.
+Toutefois, on entendait encore les éclats du canon, tantôt plus
+distincts, tantôt plus vagues, suivant la direction du vent.
+
+[En marge: Arrivée de général Vedel à cinq heures de l'après-midi,
+quand la bataille était depuis long-temps finie.]
+
+[En marge: Le général Vedel, voulant dégager son général en chef,
+attaque l'armée espagnole, mais il est obligé de s'arrêter devant les
+ordres qui lui sont apportés.]
+
+Le général Vedel, sans mauvaise intention, car il était, au contraire,
+profondément dévoué à l'honneur des armes françaises, mais par un
+aveuglement semblable à celui qui avait persuadé au général Dupont que
+le danger n'était qu'à Andujar, s'obstine à douter, et à croire que ce
+qu'on entend n'est qu'un combat d'avant-postes sur les bords du
+Guadalquivir. Il veut surtout ne pas revenir à Baylen sans avoir
+complétement exploré les gorges, et s'être assuré que l'ennemi n'est
+point dans la traverse de Linarès, qui aboutit juste à Guarroman, et
+il y envoie une reconnaissance de cavalerie. On gagne ainsi midi. Le
+canon cesse de gronder, car la bataille est finie à Baylen. Ce silence
+de la défaite et du désespoir ne laisse plus de doute au général
+Vedel, et il croit définitivement qu'on s'est trompé. Ses troupes, en
+cet instant, viennent de s'emparer d'un troupeau de chèvres; elles
+sont affamées, il leur donne deux heures pour faire la soupe. On
+repart à deux heures. On marche sans impatience, car le silence le
+plus profond règne partout. On débouche vers cinq heures sur Baylen,
+et on aperçoit les Espagnols. Sans se figurer exactement ce qui a pu
+arriver, on en conclut que l'ennemi s'est placé entre le général
+Dupont et les divisions Vedel et Dufour. Alors le général Vedel
+n'hésite plus, et il veut passer sur le corps de l'armée espagnole
+pour rejoindre son général en chef. Il se dispose donc à attaquer par
+la droite, car c'est par là qu'en tournant Baylen il peut se faire
+jour jusqu'à la route d'Andujar, et rencontrer le général Dupont,
+n'importe sur quel point de cette route. À l'instant où il donne ses
+ordres, un parlementaire espagnol vient lui annoncer qu'il y a une
+trêve. Le général Vedel refuse d'y ajouter foi, et dépêche un de ses
+officiers au camp du général Reding pour savoir ce qui en est,
+déclarant qu'il accorde une demi-heure de délai; après quoi, si on ne
+lui a pas répondu, il ouvrira le feu. Il attend, continuant à faire
+ses dispositions, et, la demi-heure écoulée, ne voyant pas reparaître
+l'officier qu'il a envoyé, il attaque vigoureusement. Ses troupes
+marchent avec ardeur, enveloppent un bataillon d'infanterie et le font
+prisonnier. Les cuirassiers chargent et culbutent ce qui est devant
+eux. Mais tout à coup un groupe d'officiers espagnols, dans lequel se
+trouve un aide de camp du général Dupont, vient lui prescrire de
+cesser le feu, et de tout remettre dans le premier état. Devant cet
+ordre du général en chef, le général Vedel, quoique très-animé au
+combat, est obligé de s'arrêter. Mais telle est la puissance de ses
+illusions, qu'il ne peut pas imaginer encore l'étendue des malheurs de
+l'armée, et il se figure que la trêve invoquée pour l'arrêter n'est
+qu'un commencement de négociations avec le général Castaños, dont le
+zèle pour l'insurrection avait toujours été jugé douteux dans l'armée
+française, et qu'on croyait disposé à traiter à la première occasion.
+
+Telle est la manière dont le général Vedel avait employé son temps
+pendant la journée du 19; telle est la manière dont s'acheva cette
+fatale journée. En apprenant que la division Vedel était survenue,
+les Espagnols furent saisis de crainte, et transportés de rage à la
+nouvelle que déjà un de leurs bataillons était prisonnier. Ils
+voulaient se jeter sur la division Barbou et l'égorger tout entière,
+supposant que la trêve demandée n'avait été qu'une feinte pour laisser
+arriver le général Vedel, et reprendre le combat dès qu'il paraîtrait.
+Ils poussaient des cris furieux, que le général Dupont se hâta
+d'apaiser en donnant l'ordre que nous venons de rapporter. C'était le
+cas de prendre conseil de l'épouvante et de la rage même des Espagnols
+pour renouveler l'attaque, en se portant en colonne serrée sur sa
+gauche. Le général Pryvé, commandant les dragons, en fit la
+proposition au général Dupont, et lui montra même les hauteurs par
+lesquelles on pouvait rejoindre la division Vedel. Mais ce malheureux
+général, affaibli lui-même par la maladie qui depuis quelque temps
+avait envahi l'armée, souffrant cruellement de ses blessures, atteint
+par l'abattement général, était absorbé dans son chagrin, et il écouta
+ce que lui dit le général Pryvé sans y répondre. Il semblait dans son
+désespoir ne plus comprendre les paroles qu'on lui adressait[6].
+
+[Note 6: Tous ces détails sont extraits de la volumineuse procédure,
+fort curieuse et fort secrète, instruite contre le général Dupont de
+1808 à 1811.]
+
+On resta la nuit sur le champ de bataille, attendant les négociations
+du lendemain. Mais, tandis qu'on était dans l'abondance chez les
+Espagnols, nos soldats manquaient de tout, et ils passèrent la nuit
+comme ils avaient passé la journée, sans pain, sans eau, sans vin.
+Ceux qui avaient encore quelques restes de ration dans leur sac, ou
+quelques liquides dans leurs gourdes, eurent seuls de quoi se
+sustenter.
+
+[En marge: Commencement des négociations avec les généraux espagnols.]
+
+[En marge: Choix du général Marescot pour traiter avec le général
+Castaños.]
+
+Le lendemain matin 20, M. de Villoutreys, qui avait été expédié au
+quartier général espagnol pour faire ratifier la trêve, revint,
+annonçant que le général Castaños était prêt à traiter sur des bases
+équitables, et qu'il allait, pour ce motif, se transporter à Baylen.
+Le général Dupont imagina d'employer en cette circonstance le célèbre
+général du génie Marescot, qui était de passage dans sa division, avec
+une mission pour Gibraltar, et qui avait connu beaucoup, en 1795, le
+général Castaños. Il le fit appeler et le pressa d'user de son
+influence sur le général espagnol, afin d'en obtenir de meilleures
+conditions. Le général Marescot, peu soucieux de négocier et de signer
+une capitulation qui ne pouvait guère être avantageuse, refusa d'abord
+la mission qui lui était offerte, céda ensuite aux instances du
+général en chef, et consentit à se rendre au quartier général
+espagnol.
+
+[En marge: Première entrevue du général Marescot avec le général de la
+Peña.]
+
+[En marge: Brutales exigences du général espagnol.]
+
+Il fallait, pour joindre le général Castaños, prendre la route
+d'Andujar, et traverser la division la Peña. Le général Marescot
+trouva le général de la Peña au pont du Rumblar, courroucé, menaçant,
+se plaignant de prétendus mouvements de l'armée française pour
+s'échapper, disant qu'il avait des pouvoirs pour traiter, exigeant que
+toutes les divisions françaises se rendissent immédiatement et à
+discrétion, et déclarant que, si dans deux heures il n'avait une
+réponse, il allait attaquer et écraser la division Barbou. Pour
+l'arrêter, le général Marescot fut obligé de promettre qu'on
+répondrait dans deux heures.
+
+[En marge: Noble mouvement de désespoir du général Dupont.]
+
+[En marge: Refus de se battre de la part des soldats exténués.]
+
+Il revint en effet, sans perdre de temps, rapporter ces tristes
+détails au général Dupont. À cette nouvelle, celui-ci se releva, en
+s'écriant qu'il aimait mieux se faire tuer avec le dernier de ses
+soldats que de se rendre à discrétion. Il convoqua auprès de lui tous
+les généraux de division et de brigade pour savoir s'il pouvait
+compter sur leur dévouement et sur celui de leurs soldats. Mais
+presque tous lui répondirent que les soldats, exténués de fatigue, de
+faim, entièrement découragés, ne voulaient plus se battre. Le général
+Dupont, pour s'en assurer lui-même, sortit de sa baraque, parcourut
+les bivouacs avec ses lieutenants, et chercha à ranimer le courage
+abattu de ses jeunes gens. De vieux soldats d'Égypte ou de
+Saint-Domingue, habitués à braver la faim, la soif, la chaleur,
+n'auraient pas été sourds à sa voix. Mais qu'attendre d'enfants de
+vingt ans, abattus par des chaleurs excessives, n'ayant ni mangé ni bu
+depuis trente-six heures, se sachant placés entre deux feux, et
+réduits à combattre dans la proportion d'un contre cinq ou six, avec
+leur artillerie démontée! Ils se plaignirent à leurs généraux d'avoir
+été sacrifiés, et quelques-uns même dans leur désespoir jetèrent à
+terre leurs armes et leurs cartouches. Le général Dupont aurait eu
+besoin qu'on remontât son âme, loin d'être capable de remonter celle
+des autres! Il rentra consterné. Les officiers qui s'étaient le mieux
+conduits la veille déclarèrent eux-mêmes le cas désespéré, et
+soutinrent qu'on pouvait traiter honorablement après avoir si
+vaillamment combattu. Ils oubliaient que le dernier acte efface
+toujours les précédents, et que c'est sur le dernier qu'on est jugé.
+Dans une autre situation, sans le général Vedel à leur gauche, ils
+eussent été excusables de traiter, car il n'y avait aucune ressource
+que celle de se faire égorger, bien que ce soit quelquefois une
+ressource qui réussisse. Mais avec le général Vedel à leur gauche, et
+ayant la chance de le rejoindre par un dernier effort, ils étaient
+inexcusables de se rendre avant d'avoir tenté cet effort. L'épuisement
+physique, l'abattement moral pouvaient seuls expliquer une telle
+faiblesse. D'ailleurs ils se flattaient qu'on se contenterait de
+l'évacuation de l'Andalousie, et qu'on les laisserait se retirer par
+terre dans le nord de l'Espagne, sans exiger qu'ils livrassent leurs
+armes. Ils opinèrent donc pour qu'on traitât avec l'ennemi, au lieu de
+recommencer un combat à leurs yeux impossible.
+
+[En marge: Les généraux Marescot et Chabert chargés définitivement de
+traiter avec l'état-major espagnol.]
+
+L'infortuné général Dupont, entraîné par la démoralisation générale,
+céda, et donna ses pouvoirs au général Chabert, qu'on choisit parce
+qu'il s'était conduit la veille, à la tête de sa brigade, avec une
+extrême bravoure. Le général Marescot n'avait voulu accepter d'autre
+mission que celle d'accompagner, de conseiller et d'appuyer le général
+Chabert. M. de Villoutreys, qui avait déjà porté des propositions aux
+chefs de l'armée espagnole, fut adjoint aux généraux Chabert et
+Marescot.
+
+[En marge: Premières conditions mises en avant de part et d'autre.]
+
+Ils partirent immédiatement pour traiter, non pas avec le général de
+la Peña, mais avec le général Castaños lui-même, qu'ils rencontrèrent
+à moitié chemin de Baylen à Andujar, à la maison de poste. Il avait
+auprès de lui le comte de Tilly, l'un des membres les plus influents
+de la junte de Séville, et le capitaine général de Grenade Escalante.
+Le général Castaños, homme doux, humain, sage, reçut les officiers
+français avec des égards qu'ils ne trouvèrent pas auprès du capitaine
+général Escalante, qui rachetait sa faiblesse par sa violence, et du
+comte de Tilly, qui se conduisait en démagogue. D'après leurs
+instructions, les officiers français demandèrent d'abord que les
+divisions Vedel et Dufour, lesquelles n'avaient pas pris part au
+combat, n'étaient pas enveloppées, et pouvaient dès lors échapper au
+sort de la division Barbou (celle qui avait combattu sous le général
+Dupont), ne fussent pas comprises dans la capitulation, et que, quant
+à la division Barbou, elle pût se retirer sur Madrid, en déposant ou
+ne déposant pas les armes, suivant le résultat de la négociation. Les
+généraux espagnols se refusèrent obstinément à ces propositions, car
+ils avaient dans leurs mains le sort de la division Barbou; et s'ils
+consentaient à traiter, c'était pour avoir à leur disposition les
+divisions Vedel et Dufour, qu'ils ne tenaient pas. Ils exigeaient donc
+qu'elles fussent comprises dans la capitulation, accordant d'ailleurs
+à chacune des divisions françaises un traitement conforme à sa
+situation actuelle. Ainsi ils voulaient que la division Barbou restât
+prisonnière, tandis que les divisions Vedel et Dufour seraient
+ramenées en France par mer.
+
+[En marge: Incident survenu pendant la négociation, qui empire la
+situation de l'armée française.]
+
+Les négociateurs français résistèrent fortement à ces diverses
+prétentions, et enfin, après de longs débats, on tomba d'accord sur
+les deux conditions suivantes: premièrement, que les trois divisions
+pourraient se retirer sur Madrid; secondement, que les divisions Vedel
+et Dufour feraient leur retraite sans remettre leurs armes, tandis
+que la division Barbou, étant enveloppée, remettrait les siennes. Ces
+conditions, quoique pénibles pour l'honneur des armes françaises,
+sauvaient les trois divisions, et on y avait souscrit. On allait
+procéder à leur rédaction, lorsque survint un nouvel incident qui mit
+le comble aux malheurs de cette armée d'Andalousie, sur laquelle la
+fortune semblait s'acharner sans pitié. Le général Castaños reçut un
+pli enlevé sur un jeune officier français, qui avait été envoyé de
+Madrid par le général Savary au général Dupont. Ce pli contenait des
+instructions expédiées le 16 ou 17 juillet, alors que l'heureuse
+nouvelle de la bataille de Rio-Seco n'était pas encore parvenue à
+Madrid. Avant la connaissance de ce succès, on y était fort inquiet,
+on avait beaucoup de doutes sur la prise de Saragosse, on avait
+ordonné une concentration générale des troupes du midi sur Madrid, et,
+en conséquence de cet ordre de concentration, on mandait au général
+Dupont que, malgré des instructions antérieures, il était temps qu'il
+rentrât dans la Manche. En lisant la précieuse dépêche qu'un hasard
+faisait tomber dans ses mains, le général Castaños comprit fort bien
+qu'accorder le retour sur Madrid, c'était, non pas obtenir
+l'évacuation volontaire de l'Andalousie et de la Manche de la part des
+Français, mais tout simplement se prêter à leur projet de
+concentration; que, même sans les événements de Baylen, ils se
+seraient retirés, que dès lors on ne gagnait rien à cette capitulation
+que le stérile honneur de prendre à la division Barbou ses canons et
+ses fusils, qui lui seraient bientôt rendus à Madrid; qu'il fallait
+donc empêcher le retour de ces vingt mille hommes dans le nord de
+l'Espagne, où, par leur présence, ils ne manqueraient pas de rétablir
+les affaires du nouveau roi.
+
+[En marge: Conditions définitivement imposées.]
+
+[En marge: Article déshonorant relatif à la visite du sac des
+soldats.]
+
+Aussi, lorsqu'on s'occupa de rédiger les conditions de la
+capitulation, et qu'on voulut spécifier le retour par terre des trois
+divisions, l'une sans armes, les deux autres avec armes, le général
+Castaños, toujours modéré dans la forme, mais péremptoire cette fois
+dans le fond, déclara que cet article n'était pas consenti. Les
+généraux français se récrièrent alors contre cette espèce de manque de
+parole, rappelant que quelques instants auparavant la condition
+actuellement contestée avait été admise. M. de Castaños en convint,
+mais, pour prouver sa bonne foi, donna à lire au général Marescot la
+lettre interceptée du général Savary, et demanda si, après ce qu'il
+venait d'apprendre, on pouvait exiger de lui qu'il persistât dans les
+premières conditions accordées. Le général Marescot lut la lettre, en
+fit part à ses collègues consternés, et il fallut traiter sur de
+nouvelles bases. En conséquence, il fut stipulé que la division Barbou
+resterait prisonnière de guerre; que les divisions Vedel et Dufour
+seraient seulement tenues d'évacuer l'Espagne par mer; qu'elles ne
+déposeraient pas les armes, mais qu'afin d'éviter toutes rixes, on les
+leur enlèverait pour les leur rendre à l'embarquement à San-Lucar et
+Rota; que le transport par mer aurait lieu sous pavillon espagnol, et
+qu'on se chargeait de faire respecter ce pavillon par les Anglais.
+Puis on s'occupa de quelques détails matériels, et nos négociateurs
+obtinrent, ce qui était d'usage, que les officiers conserveraient
+leurs bagages, que les officiers supérieurs auraient un fourgon exempt
+de toute visite, mais que le sac des soldats serait visité afin de
+s'assurer qu'ils n'emportaient pas de vases sacrés. Il y eut un vif
+débat sur cet article déshonorant pour les soldats, et auquel jamais
+des généraux français n'auraient dû souscrire. M. de Castaños,
+toujours fort adroit, allégua le fanatisme du peuple espagnol, à qui
+il fallait une satisfaction; il dit que si on ne pouvait pas annoncer
+que le sac des soldats avait été visité, le peuple croirait qu'ils
+emportaient les vases sacrés de Cordoue, et ne manquerait pas de se
+jeter sur eux; que du reste les officiers français feraient eux-mêmes
+cette visite, et qu'elle n'aurait ainsi rien de blessant pour
+l'honneur de l'armée. On était en voie de céder, on céda, et tout fut
+consenti, sauf la rédaction définitive, remise au lendemain 21.
+
+[En marge: Vains efforts pour sauver la division Vedel.]
+
+Pendant que les tristes conditions de cette capitulation se
+discutaient, et s'acceptaient l'une après l'autre, survinrent au lieu
+des conférences un aide de camp du général Vedel, et le capitaine
+Baste, des marins de la garde. Ces officiers venaient plaider les
+intérêts de la division Vedel, voici à quelle occasion. Lorsque, le 20
+au matin, le général Vedel, mieux informé, avait su le malheur arrivé
+à la division Dupont, en partie par sa faute, il fut au désespoir, et
+il offrit sur-le-champ de recommencer l'attaque dans la nuit du
+lendemain (celle du 20 au 21), promettant de se faire jour à travers
+le corps du général Reding, et de dégager son général en chef, si
+celui-ci faisait seulement un effort de son côté. Il ajouta que si le
+général en chef ne voulait rien tenter, il devait au moins ne pas
+sacrifier la division Vedel, qui par sa situation, toute différente de
+celle de la division Barbou, puisqu'elle n'était pas enveloppée, avait
+droit à un tout autre traitement. Il chargea le capitaine Baste, et
+l'un de ses aides de camp, de porter ces paroles au général Dupont. Le
+capitaine Baste, intelligent, intrépide, aimant à se mêler des
+affaires du commandement, insista auprès du général Dupont pour que
+dans la nuit suivante on essayât une attaque désespérée, en
+abandonnant tous les bagages, même l'artillerie s'il le fallait, en
+mettant sur pied tout ce qui pouvait se tenir debout, et en
+s'efforçant de faire une percée, le général Dupont par sa gauche, le
+général Vedel par sa droite. Il est évident que le succès était
+possible; mais le général Dupont, toujours accablé, entendant à peine
+ce qu'on lui disait, allégua le découragement profond de son armée,
+une négociation déjà commencée, un traité presque terminé, peut-être
+même signé sur la route d'Andujar, et renvoya le capitaine Baste aux
+négociateurs eux-mêmes pour plaider la cause de la division Vedel.
+
+C'est par suite de ce renvoi que le capitaine Baste était arrivé au
+lieu des conférences. Il s'adressa d'abord aux négociateurs français,
+qu'il trouva fatigués d'une longue contestation, et peu en état de
+reprendre une discussion dans laquelle ils avaient toujours été
+battus. Le capitaine Baste, venu d'un lieu où l'on était plein
+d'ardeur et d'indignation à la seule idée de se rendre, et transporté
+en un lieu où tout était accablement, désespoir, ne put comprendre
+des sentiments qu'il n'éprouvait pas, et s'en retourna indigné auprès
+du général Dupont.
+
+[En marge: Autorisation de s'échapper donnée à la division Vedel par
+le général Dupont.]
+
+Après cet incident, les trois négociateurs français suivirent les
+trois négociateurs espagnols à Andujar, où on allait rédiger
+définitivement la capitulation vouée à une si désolante immortalité,
+et le capitaine Baste revint à Baylen, au camp du général Dupont, pour
+rapporter ce qui s'était passé. Le général Dupont, à ce récit, rendu à
+tous ses sentiments d'honneur, chargea le capitaine Baste de donner au
+général Vedel le conseil de repartir sur-le-champ pour la Caroline et
+la Sierra-Morena, afin de s'échapper en toute hâte vers Madrid. Les
+deux généraux Vedel et Dufour pouvaient ramener 9 à 10 mille hommes
+sur Madrid, et, en gagnant les Espagnols de vitesse, il est hors de
+doute qu'ils avaient beaucoup de chances d'opérer heureusement leur
+retraite. C'était plus de la moitié de l'armée française sauvée de
+cette cruelle catastrophe, par une noble inspiration du général
+Dupont, qui savait bien à quel point il aggravait ainsi le sort de
+l'autre moitié.
+
+[En marge: Commencement de retraite du général Vedel.]
+
+Le capitaine Baste partit à l'instant même pour le camp du général
+Vedel, placé entre Baylen et la Caroline, et lui apporta, avec le
+triste résultat des conférences d'Andujar, l'autorisation de se
+retirer sur Madrid. Sans perdre une minute, le général Vedel donna les
+ordres de départ, et dans la nuit même toutes ses troupes se mirent en
+mouvement avec celles du général Dufour. Par suite des continuelles
+allées et venues des deux divisions, on avait eu cinq ou six cents
+écloppés au moins. On avait eu quelques blessés au combat de
+Menjibar, et il fallait laisser en arrière sept ou huit cents hommes
+destinés au massacre. Ce fut une grande douleur que de se séparer
+d'eux, mais telle est la guerre! Le salut de tous, constamment placé
+au-dessus du salut de quelques-uns, endurcit les coeurs, ou les
+dispose du moins à une continuelle résignation au malheur les uns des
+autres. On abandonna ces infortunés camarades dans les villages qui
+bordent la route, et on prit avec une incroyable précipitation le
+chemin de Madrid. Le lendemain 21, à la pointe du jour, on était à la
+Caroline, et malgré la chaleur du jour on poussa jusqu'à
+Sainte-Hélène.
+
+[En marge: Fureur des Espagnols en apprenant la retraite de la
+division Vedel.]
+
+[En marge: Sur les instances de ses officiers, le général Dupont
+envoie un contre-ordre à la division Vedel.]
+
+Quelques heures après le départ de la colonne, on en était informé à
+Baylen, soit au camp du général Reding, soit au camp du général de la
+Peña. Ce furent alors des cris de cannibales chez les Espagnols. On
+prétendit que les Français étaient infidèles à la trêve; accusation
+fort peu fondée, car rien n'empêchait la division Vedel, placée hors
+d'atteinte, de se mouvoir, et les Espagnols d'ailleurs ne s'imposaient
+pas à eux-mêmes cette immobilité, puisqu'ils avaient depuis trente-six
+heures sans cesse manoeuvré autour de la division Barbou, pour
+l'investir plus complétement; ce qui constituait véritablement une
+infraction à la trêve, dont les Français ne s'étaient ni plaints ni
+vengés, faute des moyens de se faire respecter dans leur malheur. Mais
+aucune raison, aucun sentiment de justice ne restaient à ces furieux,
+devenus vainqueurs par hasard. Ils criaient tous qu'il fallait
+exterminer la division Barbou tout entière. Ils oubliaient que six
+mille Français poussés à bout étaient capables de sortir d'un
+abattement momentané par un noble désespoir, et de leur passer sur le
+corps. Peut-être doit-on regretter qu'ils n'aient pas écouté alors
+jusqu'au bout leur barbarie, et qu'ils n'aient pas fait naître ce
+noble désespoir, qui, en relevant les courages, aurait tout sauvé.
+Quoi qu'il en soit, de nombreux officiers coururent à Andujar porter
+la nouvelle du départ des divisions Vedel et Dufour, et annoncer
+l'exaspération de l'armée espagnole. Sur-le-champ les négociateurs
+espagnols, se faisant les organes des fureurs d'une ignoble populace
+militaire, déclarèrent qu'on infligerait à la division Barbou les plus
+terribles traitements, si les divisions Vedel et Dufour ne rentraient
+pas dans leur première position. La réponse était facile, car que
+pouvait-on de plus contre la division Barbou que de la faire
+prisonnière? Menacer de l'égorger était une infamie, et il fallait
+répondre à ceux qui osaient proférer une pareille menace comme on
+répond à des assassins. Mais il n'y avait pas là le héros de Gênes,
+l'inébranlable Masséna. On courut auprès du malheureux Dupont, on
+l'accabla de nouvelles instances, on lui dit qu'il allait faire
+massacrer sa fidèle division Barbou, celle qui s'était bravement
+battue à ses côtés, et cela pour sauver deux divisions, cause
+véritable de la perte de l'armée; ce qui, du reste, était vrai quant à
+ces dernières. Alors, cédant encore une fois, il envoya un
+contre-ordre formel au général Vedel.
+
+[En marge: Retour à Baylen de la division Vedel.]
+
+Le contre-ordre arrivé, ce fut un soulèvement unanime dans la division
+Vedel, qui voulut continuer la marche sur Madrid. Il fallut dépêcher
+après elle un nouvel officier, chargé de rendre le général Vedel
+responsable de toutes les conséquences, s'il persistait à se retirer.
+Le général Vedel assembla alors ses officiers, leur fit part de cette
+situation, allégua le danger dans lequel ils allaient placer leurs
+frères d'armes, et les amena à se rendre. La troupe, moins docile, ne
+voulait pas accéder à ces propositions, et, dans un pays où les hommes
+isolés n'auraient pas été égorgés, elle aurait déserté presque tout
+entière. En Espagne il fallait ne pas se séparer les uns des autres,
+et agir tous en commun. On se soumit donc, et on retourna de
+Sainte-Hélène à la Caroline, de la Caroline à Guarroman, résigné à
+partager le sort de la division Barbou.
+
+[En marge: Désespoir du général Dupont en signant la capitulation de
+Baylen.]
+
+Enfin, le 22, fut apportée d'Andujar à Baylen la funeste capitulation
+au général Dupont. Plusieurs fois il hésita avant de la signer. Le
+malheureux se frappait le front, rejetait la plume; puis, pressé par
+ces hommes qui avaient été tous si braves au feu, et qui étaient si
+faibles hors du feu, il inscrivit son nom naguère si glorieux au bas
+de cet acte, qui devait être pour lui l'éternel supplice de sa vie.
+Que n'était-il mort à Albeck, à Halle, à Friedland, même à Baylen!
+Combien ne le regretta-t-il pas plus tard devant les juges qui le
+frappèrent d'une condamnation flétrissante!
+
+[En marge: Horribles souffrances de l'armée pendant les négociations.]
+
+[En marge: On finit par lui accorder quelques vivres.]
+
+La faim avait été le triste allié des Espagnols dans cette cruelle
+négociation. Tandis qu'on tenait la division Barbou bloquée, on
+n'avait pas voulu lui donner un morceau de pain, et depuis le 18 au
+soir nos pauvres soldats n'avaient pas reçu de distribution. Ils ne
+s'étaient soutenus qu'avec quelques restes de ration, et le 22 il s'en
+trouvait beaucoup parmi eux qui n'avaient rien mangé depuis trois
+jours. Ils étaient sous des oliviers, mourant de faim, haletants,
+n'ayant pas même un peu d'eau pour étancher leur soif.
+
+[En marge: Honorable conduite du général Castaños.]
+
+La capitulation signée, le général Castaños consentit à leur accorder
+des vivres. Il pouvait être humain, car la fortune venait de lui
+préparer un assez beau triomphe pour qu'il fût généreux, comme on
+l'est quand le coeur est satisfait. Du reste il se montra digne d'un
+triomphe dû au hasard plus qu'à la valeur et au génie, par une
+véritable humanité, une modestie parfaite, et une conduite qui
+dénotait une remarquable sagesse. Il dit à nos officiers avec la
+franchise la plus honorable: «De la Cuesta, Blake et moi n'étions pas
+d'avis de l'insurrection. Nous avons cédé à un mouvement national.
+Mais ce mouvement est si unanime qu'il acquiert des chances de succès.
+Que Napoléon n'insiste pas sur une conquête impossible; qu'il ne nous
+oblige pas à nous jeter dans les bras des Anglais qui nous sont
+odieux, et dont jusqu'ici nous avons repoussé le secours. Qu'il nous
+rende notre roi, en exigeant des conditions qui le satisfassent, et
+les deux nations seront à jamais réconciliées.»--
+
+[En marge: L'armée française défilant devant l'armée espagnole.]
+
+Le lendemain nos soldats défilèrent devant l'armée espagnole. Leur
+coeur était navré. Ils étaient trop jeunes pour pouvoir comparer leur
+abaissement actuel à leurs triomphes passés. Mais il y avait dans le
+nombre des officiers qui avaient vu défiler devant eux les Autrichiens
+de Mélas et de Mack, les Prussiens de Hohenlohe et de Blücher, et ils
+étaient dévorés de honte. Les divisions Vedel et Dufour ne remirent
+pas leurs armes, qu'elles durent cependant déposer plus tard, mais la
+division Barbou subit cette humiliation, et en ce moment elle regretta
+de ne s'être pas fait tuer jusqu'au dernier homme.
+
+[En marge: Atroce conduite du peuple espagnol à l'égard des Français.]
+
+[En marge: Violation de la capitulation de Baylen.]
+
+On achemina immédiatement les troupes françaises en deux colonnes vers
+San-Lucar et Rota, où elles devaient être embarquées pour la France
+sur des bâtiments espagnols. On leur fit éviter les deux grandes
+villes de Cordoue et Séville, afin de les soustraire aux fureurs
+populaires, et on les dirigea par les villes moins importantes de
+Bujalance, Ecija, Carmona, Alcala, Utrera, Lebrija. Dans toutes ces
+localités la conduite du peuple espagnol fut atroce. Ces malheureux
+Français, qui s'étaient comportés en braves gens, qui avaient fait la
+guerre sans cruauté, qui avaient souffert sans se venger le massacre
+de leurs malades et de leurs blessés, étaient poursuivis à coups de
+pierres, souvent à coups de couteau, par les hommes, les femmes et les
+enfants. À Carmona, à Ecija, les femmes leur crachaient à la figure,
+les enfants leur jetaient de la boue. Ils frémissaient, et quoique
+désarmés, ils furent plus d'une fois tentés d'exercer de terribles
+représailles, en se précipitant sur tout ce qu'ils rencontreraient
+sous leurs mains pour se créer des armes; mais leurs officiers les
+continrent, afin d'éviter un massacre général. On avait soin de les
+faire coucher hors des bourgs et des villes, et de les amasser en
+plein champ comme des troupeaux de bétail, pour leur épargner des
+traitements plus cruels encore. À Lebrija et dans les villes
+rapprochées du littoral, ils furent arrêtés et condamnés à séjourner,
+sous prétexte que les vaisseaux espagnols n'étaient pas prêts. Mais
+bientôt ils apprirent la cause de ce retard. La junte de Séville,
+gouvernée par les passions les plus bassement démagogiques, avait
+refusé de reconnaître la capitulation de Baylen, et déclaré que les
+Français seraient retenus prisonniers de guerre, sous divers
+prétextes, tous illusoires et mensongers jusqu'à l'impudence. L'une
+des raisons que cette junte allégua, c'est qu'on n'était pas assuré
+d'avoir le consentement des Anglais pour le passage par mer; raison
+fausse, car les Anglais, malgré leur acharnement, témoignèrent pour
+nos prisonniers une pitié généreuse, et bientôt laissèrent passer par
+mer, comme on le verra, d'autres troupes qu'ils auraient eu grand
+intérêt à retenir. Nos officiers s'adressèrent au capitaine général
+Thomas de Morla pour réclamer contre cette indigne violation du droit
+des gens, mais ne reçurent que les réponses les plus indécentes,
+consistant à dire qu'une armée qui avait violé toutes les lois divines
+et humaines avait perdu le droit d'invoquer la justice de la nation
+espagnole.
+
+[En marge: Massacre des prisonniers français à Lebrija.]
+
+[En marge: Pillage du bagage des officiers français au port
+Sainte-Marie.]
+
+À Lebrija, le peuple furieux se porta la nuit dans une prison où était
+l'un de nos régiments de dragons, et en égorgea soixante-quinze, dont
+douze officiers. Sans le clergé il les aurait égorgés tous. Enfin les
+généraux qui avaient eu le tort grave de se séparer de leurs troupes,
+pour voyager à part avec leurs bagages, furent sévèrement punis de
+s'être ainsi isolés. À peine étaient-ils arrivés au port Sainte-Marie
+avec leurs fourgons dispensés de visite, que le peuple, ne pouvant se
+contenir à la vue de ces fourgons où étaient entassées, disait-on,
+toutes les richesses de Cordoue, se précipita dessus, les brisa et
+les pilla. Des hommes appartenant aux autorités espagnoles ne furent
+pas des derniers à mettre la main à ce pillage. Cependant, bien que
+ces fourgons renfermassent tout le pécule de nos officiers et de nos
+généraux, et même la caisse de l'armée, on ne trouva pas au delà de 11
+ou 1,200 mille réaux, d'après les journaux espagnols eux-mêmes,
+c'est-à-dire environ trois cent mille francs. C'était là tout le
+résultat du sac de Cordoue. Les généraux français faillirent être
+égorgés, et n'échappèrent à la fureur de la populace qu'en se jetant
+dans des barques. Ils furent conduits à Cadix, et détenus prisonniers
+jusqu'à leur embarquement pour la France, où les attendaient d'autres
+rigueurs non moins impitoyables.
+
+[En marge: Jugement sur la campagne d'Andalousie et la malheureuse
+capitulation de Baylen.]
+
+Telle fut cette fameuse capitulation de Baylen, dont le nom, dans
+notre enfance, a aussi souvent retenti à nos oreilles que celui
+d'Austerlitz ou d'Iéna. À cette époque les persécuteurs ordinaires du
+malheur, jugeant sans connaissance et sans pitié ce déplorable
+événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons
+chargés des dépouilles de Cordoue l'affreux désastre qui frappa
+l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans,
+toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal
+d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction
+à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première
+faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par
+les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle
+toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se
+contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue,
+en paraissant croire que c était assez. Il s'aperçut bientôt de son
+erreur, mais trop tard. Après la faute de Napoléon, vint la faute
+militaire du général Dupont et de son lieutenant le général Vedel. Le
+général Dupont, abandonnant Cordoue pour être plus près des défilés de
+la Sierra-Morena, aurait dû par ce même motif s'en rapprocher de
+manière à les fermer tout à fait, et pour cela se placer à Baylen, ce
+qui eût rendu toute séparation de ses divisions impossible. Après
+avoir commis la faute de s'établir à Andujar, et non à Baylen, ce fut
+une faute non moins grave de ne pas suivre le général Vedel lorsqu'il
+le renvoya à Baylen dans la soirée du 16, et, cette faute commise, de
+n'avoir pas décampé le 17 au lieu de décamper le 18; d'avoir, le jour
+de la bataille de Baylen, engagé partiellement, successivement, et en
+ligne parallèle à l'ennemi, les forces dont il disposait, au lieu de
+faire une attaque en masse et en colonne serrée sur sa gauche[7]; puis
+enfin, après les efforts de bravoure les plus honorables, d'avoir trop
+cédé à l'abattement général. La faute du général Vedel fut de venir le
+16 avec sa division tout entière à Andujar, et de laisser Baylen
+découvert (ce que l'approbation du général en chef n'excusait que
+très-imparfaitement); sa faute fut surtout de suivre le général Dufour
+à la Caroline, d'abandonner ainsi une seconde fois Baylen, sans aucune
+précaution pour le défendre, et en dernier lieu, détrompé à la
+Caroline, de n'être pas revenu sur-le-champ, mais d'avoir au contraire
+perdu toute la journée du 19 en vaines temporisations. Enfin la faute
+des généraux entourant le général Dupont fut de le pousser à la
+capitulation, et, après avoir vaillamment combattu sur le champ de
+bataille de Baylen, de montrer la plus coupable faiblesse dans la
+négociation générale, cédant à toutes les menaces des généraux
+espagnols comme s'ils avaient été les plus lâches des hommes, tandis
+qu'ils étaient au nombre des plus braves: nouvelle preuve que le
+courage moral et le courage physique sont deux qualités fort
+différentes.
+
+[Note 7: Je ne me permets d'exprimer ces jugements sur des questions
+toutes spéciales, que parce qu'ils sont conformes au simple bon sens,
+et appuyés de plus sur des autorités irréfragables, Napoléon et
+Berthier. Ces jugements, en effet, quant à ce qui concerne les
+opérations militaires du général Dupont, ne sont que la pensée de
+Napoléon et de Berthier, dégagée, pour le premier des questions qu'il
+fit adresser par le procureur général aux accusés, et pour le second
+du discours qu'il prononça dans la procédure.]
+
+Ainsi, grave erreur de Napoléon à l'égard de l'Espagne, position
+militaire mal choisie par le général Dupont, lenteur trop grande à en
+changer, bataille mal livrée, faux mouvements du général Vedel,
+démoralisation des généraux et des soldats, telles furent les causes
+du cruel revers de Baylen. Tout ce qu'on a dit de plus n'est que de la
+calomnie. La longue file des bagages, a-t-on répété souvent, amena
+tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide
+calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bâton de
+maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille
+francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien
+traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté toutes
+les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et
+il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre
+excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans
+lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade.
+Enfin, comme on vient de le voir, ces fameux fourgons furent pillés,
+et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre
+cent mille francs. Tout ce qu'on peut dire, en somme, c'est que le
+général Dupont, intelligent, capable, brillant au feu, n'eut pas
+l'indomptable fermeté de Masséna à Gênes et à Essling. Mais il était
+malade, blessé, épuisé par quarante degrés de chaleur; ses soldats
+étaient des enfants, exténués de fatigue et de faim; les malheurs
+s'étaient joints aux malheurs, les accidents aux accidents; et si l'on
+sonde profondément tout ce tragique événement, on verra que l'Empereur
+lui-même, qui mit tant d'hommes dans une si fausse position, ne fut
+pas ici le moins reprochable. Toutefois il faut ajouter, dans
+l'intérêt de la moralité militaire, que dans ces situations extrêmes
+la résolution de mourir est la seule digne, la seule salutaire; car
+certainement, à l'arrivée du général Vedel, la résolution de mourir
+pour percer la division Reding eût permis aux deux parties de l'armée
+française de se rejoindre, et de sortir triomphantes de ce mauvais
+pas, au lieu d'en sortir humiliées et prisonnières. En sacrifiant sur
+le champ de bataille le quart des hommes morts plus tard dans une
+affreuse captivité, on eût changé en un triomphe le revers le plus
+éclatant de cette époque extraordinaire[8].
+
+[Note 8: J'exprime ici, par pur amour de la vérité, et surtout par le
+dégoût profond que j'ai toujours eu pour l'injustice envers les
+malheureux, un jugement sur l'affaire de Baylen, qui choquera tous les
+préjugés de l'époque impériale. Mais tout homme d'un esprit droit,
+après avoir lu les précieux documents que j'ai possédés, ne pourra pas
+porter un autre jugement que celui que je porte moi-même. Ces
+documents ont été de diverses sortes, et sont infiniment curieux et
+concluants. Il existe d'abord plusieurs volumes de pièces relatives à
+l'affaire de Baylen au dépôt de la guerre, avec les modèles
+d'interrogatoires qui furent dictés par l'Empereur, et qui révèlent
+l'opinion qu'il se faisait sur les fautes militaires commises en cette
+campagne. Il y a sa correspondance avec le général Savary, qui n'est
+pas le moins important de ces documents, la correspondance du général
+Dupont avec ses lieutenants, et enfin la procédure elle-même instruite
+contre les généraux Dupont, Marescot, Vedel, Chabert, etc. Napoléon
+voulut d'abord, dans un premier élan de colère, faire fusiller tous
+les auteurs de la capitulation. Bientôt, sur les remontrances du sage
+et toujours sage Cambacérès, et sous l'inspiration de son coeur, qui
+eût suffi pour l'arrêter, le premier moment passé, il déféra à un
+Conseil d'enquête, composé des grands de l'Empire, le jugement de
+l'affaire de Baylen. D'après l'avis de ce Conseil, un décret impérial
+prononça la destitution du général Dupont, lui enleva son titre de
+comte, le raya de la Légion d'honneur, lui retira ses dotations,
+prescrivit sa translation dans une prison d'État, et ordonna que trois
+exemplaires manuscrits de la procédure tout entière seraient déposés,
+l'un au Sénat, l'autre aux archives du gouvernement (Secrétairerie
+d'État), le troisième aux archives de l'Empire (Archives nationales).
+Lorsque, après la restauration, le général Dupont fut revenu en faveur
+(et à cette époque il devint, à mon avis, plus coupable qu'à Baylen),
+il obtint une ordonnance du roi qui prescrivait le dépôt de ces trois
+exemplaires à la Chancellerie, _pour être statué ultérieurement_ sur
+la procédure même. Deux de ces exemplaires furent déposés à la
+Chancellerie, et ils n'ont jamais été communiqués. Le troisième était
+resté dans les mains de l'une des grandes familles créées par
+l'Empire. C'est ce précieux manuscrit, où tout, à mon avis, se trouve
+complètement éclairci, qui contient la justification du général
+Dupont, celle, du moins, qu'on peut fournir avec raison et justice. Si
+on lit dans cette procédure l'opinion du prince Berthier, car chacun
+des grands de l'Empire exprima la sienne, on y verra, outre une rare
+supériorité de raison et une honorable humanité, dont les autres
+personnages, et surtout les personnages de l'ordre civil, ne donnèrent
+pas l'exemple, à peu près le jugement que je porte ici. J'ajouterai
+que Napoléon lui-même, revenu par la suite à plus de justice, répétait
+souvent: Dupont fut plus malheureux que coupable!--Il sentait dès lors
+les atteintes du malheur, et, avec son grand esprit et son grand
+coeur, il appréciait mieux à quel point il faut tenir compte des
+circonstances pour juger équitablement les hommes. Au surplus, je n'ai
+rencontré dans ma carrière aucun des acteurs qui figurent dans ce
+récit, ni eux ni leur famille, et je parle par un pur sentiment
+d'impartialité.]
+
+[En marge: Effet produit à Madrid par la capitulation de Baylen.]
+
+[En marge: Danger pour Madrid qui se trouve découvert par la
+destruction de l'armée d'Andalousie.]
+
+[En marge: Ressources qui restaient à Madrid après la perte de l'armée
+d'Andalousie.]
+
+La nouvelle de cet étrange désastre, qu'on croyait impossible à Madrid
+depuis que l'armée du général Dupont avait été portée à 20 mille
+hommes par l'envoi successif des divisions Vedel et Gobert, s'y
+répandit rapidement, d'abord par les communications secrètes des
+Espagnols, puis par quelques officiers échappés et venus de poste en
+poste dans la Manche, et enfin par l'arrivée de M. de Villoutreys
+lui-même, qu'on chargea d'apporter à l'Empereur la convention de
+Baylen. Le détail d'un tel revers consterna tout ce qui était
+Français, ou attaché à la fortune de la France. Les Espagnols étaient
+ivres d'orgueil, et ils avaient droit d'être fiers, non de l'habileté
+ou de la bravoure déployées en cette circonstance, bien qu'ils se
+fussent vaillamment conduits, mais des obstacles de tout genre que
+nous avait créés leur patriotique insurrection, obstacles qui avaient
+été la principale cause des malheurs du général Dupont. Les vingt
+mille hommes qui étaient destinés à conquérir l'Andalousie, et en cas
+d'insuccès à se replier sur la Manche pour couvrir Madrid, manquant
+tout à coup, la situation devenait des plus difficiles. Il était
+évident que les insurgés de Valence, de Carthagène, de Murcie, donnant
+la main à ceux de Grenade et de Séville enorgueillis de leur triomphe
+imprévu, entraînant à leur suite ceux de l'Estrémadure et de la Manche
+qui n'avaient pas encore osé se montrer, marcheraient bientôt sur
+Madrid. Quoique le nombre de ceux qui étaient enrégimentés dans les
+troupes de ligne fût très-exagéré, et qu'il n'y eût de nombreux que
+les bandes de coureurs, qui, sous le titre de guérillas, couvraient
+les campagnes, arrêtant les convois, égorgeant les blessés et les
+malades, et ravageant l'Espagne bien plus que les armées françaises
+elles-mêmes, toutefois le général Castaños pouvait arriver avec les
+troupes de Valence, de Murcie, de Carthagène, de Grenade, de Séville,
+de Badajoz, c'est-à-dire à la tête de 60 à 70 mille hommes fort
+encouragés par les événements de Baylen, et on n'avait à leur opposer
+que les divisions Musnier, Morlot, Frère, la brigade Rey, et la garde
+impériale. Tous ces corps, sans les blessés, les malades, auraient dû
+donner environ 30 mille hommes en ligne, et dans l'état de santé des
+troupes en donnaient tout au plus 20 ou 25 mille. Néanmoins, avec un
+général vigoureux, Murat par exemple, au lieu de Joseph, on aurait pu
+battre 60 mille Espagnols avec 20 mille Français, et rejeter les
+vainqueurs de Baylen sur la Manche et l'Andalousie, s'ils venaient à
+se présenter devant Madrid. Il est vrai qu'on avait derrière soi une
+grande capitale, qu'il fallait garder et contenir; mais il était
+possible (comme l'écrivit Napoléon depuis) de ramener sur cette
+capitale un renfort considérable, et suffisant pour imposer à l'ennemi
+du dehors et du dedans. Le maréchal Bessières, après sa victoire de
+Rio-Seco, avait marché sur la Galice, et s'apprêtait à y pénétrer. Il
+fallait le rappeler à Burgos, en réduisant son rôle à couvrir la route
+de Madrid à Bayonne. On pouvait lui reprendre alors la brigade
+Lefebvre, détachée momentanément de la division Morlot avant la
+connaissance de la victoire de Rio-Seco, la division Mouton composée
+de vieux régiments, le 26e de chasseurs récemment arrivé, les 51e et
+43e de ligne près d'arriver à Bayonne (et faisant partie des douze
+vieux régiments appelés en Espagne), ce qui aurait présenté un renfort
+de 10 mille hommes environ de troupes excellentes, et capables de se
+battre contre toutes les armées de l'Espagne. Le maréchal Bessières
+aurait eu encore, avec les troupes de marche, et les colonnes mobiles
+placées à Vittoria, Burgos, Aranda, environ 14 ou 15 mille hommes.
+Enfin les 14e et 44e de ligne, faisant partie aussi des anciens
+régiments appelés en Espagne, avaient accru le corps du général
+Verdier devant Saragosse, et l'avaient porté à 17 mille hommes. On
+pouvait, à la rigueur, soit que l'attaque nouvelle préparée contre
+Saragosse, et dont on annonçait tous les jours le succès comme
+probable et prochain, s'effectuât ou fût différée, détacher ces deux
+régiments et les amener à Madrid. Dans le cas de la prise de
+Saragosse, ils arrivaient avec leur force matérielle et un grand effet
+moral à l'appui. Dans le cas contraire, la prise de Saragosse n'en
+était que retardée; mais Madrid était mis à l'abri de toute tentative,
+et l'ennemi, quel qu'il fût, qui s'en approcherait, devait être rejeté
+au loin. L'Espagne, après tout, avec les 30 mille hommes qu'on pouvait
+réunir à Madrid, les 14 mille qui seraient restés au maréchal
+Bessières, les 17 mille du général Verdier, les 11 mille du général
+Duhesme en Catalogne, les 7 mille du général Reille, contenait encore
+80 mille Français environ, et certainement il était possible avec une
+pareille force de tenir tête aux Espagnols, sans compter qu'à chaque
+instant on voyait apparaître à Bayonne de nouveaux renforts préparés
+par Napoléon. Mais il aurait fallu un prince militaire, nous le
+répétons, et non un prince doux, sage, instruit, et point homme de
+guerre, bien que, dans les moments de péril, il se souvînt qu'il était
+frère de Napoléon[9].
+
+[Note 9: Je ne tire point ces observations uniquement de mon esprit.
+J'avais toujours pensé, en réfléchissant sur ces événements, qu'il
+restait, même après le désastre de Baylen, des forces suffisantes pour
+continuer à occuper Madrid; mais j'ai trouvé récemment une note de
+l'Empereur, datée de Bordeaux, du 2 août, qui m'a confirmé dans cette
+opinion, et c'est de cette note même que j'extrais les calculs que je
+viens de présenter, ainsi que l'indication des concentrations qu'on
+aurait pu opérer. Je n'ai fait que réduire quelques chiffres exagérés
+dans cette note sur la force des corps qui restaient en Espagne.
+Napoléon, voulant engager son frère à tenir bon, flattait
+naturellement un peu la situation, et entre les chiffres douteux
+préférait toujours les plus élevés. Quoiqu'il comptât plus de 80 mille
+hommes en Espagne après la perte des 20 mille de Dupont, il en restait
+à peine ce nombre, tant les maladies et le feu avaient déjà exercé de
+ravages.]
+
+[En marge: Épouvante du roi Joseph, et sa résolution de quitter
+Madrid.]
+
+Il n'y avait donc pas lieu de désespérer, puisqu'en ramenant le
+maréchal Bessières de la Galice dans la Vieille-Castille, en réduisant
+son rôle à garder la route de Madrid, en attirant à soi une partie des
+forces dont il disposait, plus une portion des troupes qui
+assiégeaient Saragosse, et enfin celles qui venaient de traverser
+Bayonne, on était en mesure de tenir Madrid, et de battre les insurgés
+qui oseraient se montrer sous ses murs. Mais l'infortuné roi d'Espagne
+n'avait pas le caractère trempé comme celui de son frère. La joie des
+Espagnols qui lui étaient hostiles, et c'était le très-grand nombre,
+la désolation de ceux qui s'étaient attachés à sa cause,
+l'ébranlement d'esprit de ses ministres, le peu de fermeté des
+généraux français qui l'entouraient, l'embarras de se trouver au
+milieu d'une ville qui lui était inconnue, tout contribua à troubler
+profondément son âme, et à lui faire prendre la désastreuse résolution
+de quitter sa nouvelle capitale, dix jours après y être entré. Il
+aurait dû tout braver plutôt que de se résoudre à évacuer Madrid, car
+le seul effet moral devait en être immense. Tant qu'il y demeurait,
+les événements de la guerre pouvaient être considérés comme des
+alternatives de revers et de succès; Rio-Seco pouvait être opposé à
+Baylen, bien qu'il ne le valût pas; la prise justement espérée de
+Saragosse pouvait être opposée bientôt à la résistance de Valence; et
+Madrid, toujours occupé, restait comme la preuve de la supériorité des
+Français dans la Péninsule. L'insurrection pouvait douter encore
+d'elle-même, et les Anglais, présumant moins de sa puissance,
+n'auraient pas fait d'aussi grands efforts pour la seconder. Mais
+Madrid évacué semblait de la part de la nouvelle royauté l'aveu formel
+qu'elle était incapable de conserver par la force le royaume qu'elle
+avait prétendu recevoir de la Providence. Ce que la Providence veut,
+elle sait le soutenir, et elle ne le laisse pas tomber. Dès ce moment,
+l'Espagne entière allait être debout, et, à la honte particulière de
+Baylen, qui frappait quelques généraux, devait succéder une confusion
+cruelle pour Napoléon, la confusion de sa politique, conséquence de
+l'évacuation totale ou presque totale de l'Espagne.
+
+[En marge: Conduite du général Savary à Madrid, et ses conseils au roi
+Joseph.]
+
+Le général Savary se trouvait encore à Madrid, bien que Joseph,
+n'aimant ni sa personne ni sa manière de penser et d'agir, eût fait de
+son mieux pour se débarrasser de lui. Le général Savary représentait
+le système des exécutions militaires, de l'application à bien
+entretenir l'armée française quoi qu'il en coûtât à l'Espagne, de la
+soumission absolue aux volontés de Napoléon, et de l'indifférence aux
+volontés de Joseph quand elles n'étaient pas exactement conformes aux
+ordres émanés de l'état-major impérial. Joseph, voulant se populariser
+en Espagne, et par suite fort enclin à sacrifier l'intérêt de l'armée
+à celui des Espagnols, éprouvait pour le général Savary et l'ensemble
+de choses qu'il représentait auprès de lui, une aversion profonde.
+Aussi, avait-il demandé à Napoléon de lui accorder le maréchal
+Jourdan, dont il avait pris l'habitude de se servir à Naples, qui
+était droit, sage, tranquille, pas plus actif qu'il ne fallait à la
+mollesse de son maître, et peu disposé à se prosterner devant
+Napoléon, qu'il ne comprenait guère et qu'il aimait encore moins.
+Joseph, pressé d'avoir le maréchal Jourdan, et de n'avoir plus le
+général Savary, avait donné à entendre à celui-ci qu'il ferait bien de
+partir, et le général Savary, toujours assez indocile, excepté pour
+Napoléon, lui avait répondu qu'il serait charmé de le quitter dès
+qu'il en aurait la permission de l'Empereur, son unique maître. En
+attendant cette permission, il était resté à Madrid, faisant tous les
+jours, dans sa correspondance avec l'Empereur, un tableau peu flatté
+des hommes et des choses. Après le désastre de Baylen, Joseph fut trop
+heureux d'avoir auprès de lui le général Savary, pour partager la
+responsabilité des graves résolutions qu'il y avait à prendre, et il
+le consulta avec beaucoup plus de déférence que de coutume. Le général
+Savary, qui n'était pas faible, mais qui voyait combien ce malheureux
+monarque était incapable de se soutenir à Madrid avec vingt mille
+hommes, crut plus prudent de l'en laisser sortir, et il lui donna même
+le conseil de se retirer au plus tôt.--Et que dira l'Empereur? demanda
+cependant Joseph avec inquiétude.--L'Empereur grondera, repartit le
+général Savary; mais ses colères, vous le savez, sont bruyantes, et ne
+tuent pas. Lui, sans doute, tiendrait ici; mais ce qui est possible à
+lui ne l'est pas à d'autres. C'est assez d'un désastre comme celui de
+Baylen, n'en ayons pas un second. Quand on sera sur l'Èbre, bien
+concentré, bien établi, et en mesure de reprendre l'offensive,
+l'Empereur en prendra son parti, et vous enverra les secours
+nécessaires.--
+
+[En marge: Joseph prend le parti de quitter Madrid.]
+
+[En marge: Conduite des Espagnols au moment de la retraite des
+Français.]
+
+Le roi Joseph ne se fit pas répéter une seconde fois ce conseil par le
+général Savary, et il donna des ordres pour la retraite de Madrid.
+Mais il y avait à Madrid plus de trois mille malades et blessés, un
+immense matériel de guerre accumulé dans le Buen-Retiro, dont on avait
+commencé à faire une forteresse. Il fallait donc du temps et de grands
+efforts pour évacuer tant d'hommes et de matériel. On l'entreprit sans
+délai. Malheureusement la mauvaise volonté des habitants ajoutait
+encore à la difficulté de l'opération. Le bruit de la retraite des
+Français s'était bientôt répandu à l'aspect de leurs préparatifs, et
+les Espagnols, transportés de joie, résolus de plus à rendre cette
+retraite désastreuse autant qu'il serait en eux, réunissaient leurs
+charrettes et leurs voitures de tout genre, les formaient en tas, et y
+mettaient le feu. Ils aimaient mieux voir ce matériel détruit qu'utile
+aux Français. Le transport des blessés, des malades, des
+administrations, présenta ainsi beaucoup plus de difficulté, et exigea
+plusieurs jours avant qu'on pût faire partir les troupes.
+
+[En marge: Août 1808.]
+
+Au seul bruit d'une pareille résolution, tout ce qui avait pris parti
+un moment pour les Français disparut. Deux des ministres de Joseph,
+MM. Pinuela et Cevallos, s'en allèrent sans une seule explication. Le
+dernier surtout, devenu depuis un pamphlétaire attaché à diffamer la
+France, tint une conduite digne du reste de sa vie. Long-temps le bas
+adulateur du prince de la Paix, ensuite son ennemi acharné, serviteur
+obséquieux de Ferdinand VII pendant ses deux mois de règne, ministre
+de Joseph, qu'il n'aurait jamais dû songer à servir, il s'échappait
+honteusement à la nouvelle de Baylen, ne disant rien aux Français
+qu'il quittait, mais disant aux Espagnols, auxquels il revenait, que
+s'il avait consenti à être ministre de Joseph, c'était pour avoir la
+permission de rentrer en Espagne, et l'occasion de se rattacher à une
+cause dont il avait toujours prévu et désiré le triomphe. Le vieux
+d'Azanza, MM. O'Farrill, d'Urquijo, agissant en hommes graves, qui
+avaient su ce qu'ils voulaient en acceptant la royauté française,
+c'est-à-dire la régénération de l'Espagne, n'abandonnèrent point
+Joseph, mais le suivirent l'âme remplie de douleur. M. de Caballero,
+traité par ses compatriotes avec un mépris insultant, qu'il méritait
+beaucoup moins que M. de Cevallos, resta à la cour de Joseph comme
+dans un asile. Parmi les grands, le prince de Castel-Franco, qui avait
+tenu tête à l'orage, sentit son courage défaillir au dernier moment,
+et, après avoir promis de partir, ne partit point. Pas un de ceux qui
+suivaient Joseph ne put emmener un domestique espagnol. Les hommes de
+cette condition restèrent tous à Madrid. Il y avait près de deux mille
+individus employés dans les palais et les écuries de la couronne, à
+cause du grand nombre de magnifiques chevaux qu'entretenait
+ordinairement la royauté espagnole. De peur d'être emmenés, ils
+disparurent presque tous dans une nuit. Joseph eut à peine le moyen de
+se faire servir dans sa retraite.
+
+[En marge: Sortie de Madrid le 2 août.]
+
+Il sortit le 2 août pour se rendre à Chamartin, sans essuyer aucun
+témoignage insultant, car sa personne avait obtenu une sorte de
+respect. On vit partir les troupes françaises avec une joie toute
+naturelle, mais on n'osa les offenser, car on tremblait encore à leur
+aspect, et, malgré une présomption bien motivée cette fois, on se
+disait confusément qu'on pourrait les revoir. À dater de cette
+retraite, Joseph n'avait plus personne pour lui en Espagne, ni le
+peuple qu'il n'avait jamais eu, ni les classes moyennes et élevées
+qui, après avoir hésité un instant par crainte de la France et par
+l'espoir des améliorations qu'on pouvait attendre d'elle, n'hésitaient
+plus maintenant que la France elle-même semblait s'avouer vaincue en
+se retirant de Madrid.
+
+[En marge: L'armée se retire par Buytrago, Somo-Sierra et Aranda.]
+
+[En marge: Sentiments qui éclatent pendant cette retraite.]
+
+L'armée rétrograda lentement par la route de Buytrago, Somo-Sierra,
+Aranda et Burgos. Ayant trouvé de nombreuses traces de cruauté sur sa
+route, elle ne put contenir son exaspération, et elle se vengea en
+plus d'un endroit. La faim se joignant à la colère, elle détruisit
+beaucoup sur son passage, et laissa partout des marques de sa présence
+qui portèrent au comble la haine des Espagnols. Joseph, effrayé des
+sentiments qu'on allait ainsi provoquer, s'employait vainement à
+empêcher les excès commis le long de la route. Mais il ne réussit qu'à
+blesser l'armée elle-même, dont les soldats disaient qu'il devrait
+s'intéresser un peu plus à eux, qui le soutenaient, qu'aux Espagnols,
+qui le repoussaient. Quand les choses vont mal, au malheur se joint la
+désunion. Les ministres de Joseph étaient peu d'accord avec les
+généraux français, et la nouvelle cour d'Espagne fort peu avec
+l'armée, qui était son unique appui. La tristesse régnait parmi les
+chefs, l'irritation parmi les soldats, la fureur de la vengeance chez
+toutes les populations traversées.
+
+[En marge: Le mouvement rétrograde poussé jusqu'à Miranda.]
+
+Le roi Joseph et ceux qui l'entouraient, se démoralisant à chaque pas,
+ne se crurent pas même en sûreté à Burgos. Ils furent effrayés d'avoir
+encore sur leurs derrières tout le pays compris entre Burgos et les
+provinces basques, et ils jugèrent convenable de se porter à la ligne
+de l'Èbre, en prenant Miranda pour quartier général. Ils avaient
+ramené le maréchal Bessières sur leur droite, et ils voulurent ramener
+le général Verdier sur leur gauche, s'inquiétant peu de rendre
+inutiles tous les efforts qui avaient été faits pour prendre
+Saragosse, et qui dans le moment allaient être couronnés de succès.
+Ils ne retrouvèrent quelque assurance que derrière l'Èbre, ayant,
+outre les vingt mille hommes de Madrid, les vingt et quelques mille du
+maréchal Bessières, les dix-sept du général Verdier, et toutes les
+réserves de Bayonne.
+
+[En marge: Opérations devant Saragosse.]
+
+[En marge: Assaut donné le 4 août à Saragosse, et entrée dans cette
+ville.]
+
+Au milieu de toutes ces fautes, c'en était une de plus que
+d'abandonner tant de terrain, tant de travaux surtout accumulés devant
+Saragosse. Depuis les dernières attaques, les moyens de tout genre
+avaient été considérablement augmentés pour réduire cette ville
+opiniâtre, qui prouvait que les défenses de l'art les plus habilement
+combinées sont moins puissantes que le courage d'habitants résolus à
+se faire tuer dans leurs maisons. Deux vieux régiments, le 14e si
+malheureux et si héroïque à Eylau, le 44e signalé dans la même
+bataille et à Dantzig, venaient d'arriver, et de porter à 16 ou 17
+mille hommes le corps de siége. La grosse artillerie, nécessaire pour
+abattre les couvents qui flanquaient le mur d'enceinte, avait été
+transportée de Pampelune par l'Èbre et le canal d'Aragon. L'aide de
+camp de l'Empereur, le colonel du génie Lacoste, avait pris habilement
+ses dispositions pour pratiquer en peu de temps de larges ouvertures
+dans le mur d'enceinte, et renverser les gros bâtiments qui lui
+servaient d'appui. Tout étant prêt le 4 août au matin, soixante
+bouches à feu, mortiers, obusiers, pièces de 16, vomirent leur feu sur
+la ville et sur le couvent de Santa-Engracia, qui est au centre de la
+muraille d'enceinte, à un angle saillant qu'elle forme vers le milieu
+de son étendue. (Voir la carte nº 45.) À gauche et à droite de ce
+couvent se trouvaient deux portes par lesquelles on voulait pénétrer
+pour se porter rapidement par une rue assez large vers le _Cosso_,
+espèce de boulevard intérieur, qui traverse dans toute sa longueur la
+ville de Saragosse, et duquel une fois maître on pouvait se croire en
+possession de la ville tout entière. L'artillerie française ayant
+réussi vers midi à faire taire celle de l'ennemi, et de larges brèches
+ayant été pratiquées dans le mur d'enceinte, les colonnes d'assaut
+furent formées, et deux de ces colonnes, une à droite sous le général
+Habert, une à gauche sous le général Grandjean, s'élancèrent sur la
+muraille abattue aux cris de _Vive l'Empereur_! Les Espagnols, qui
+n'avaient pas fait consister leur résistance dans la défense d'une
+enceinte qui n'était ni bastionnée ni terrassée, mais dans leurs rues
+barricadées et leurs maisons crénelées, attendaient nos soldats au
+delà des deux brèches, et les accueillirent par une grêle de balles
+dès qu'ils les eurent franchies. La colonne de droite, plus heureuse,
+pénétra la première, et, détruisant les obstacles qui arrêtaient celle
+de gauche vers la porte des Carmes, l'aida à pénétrer à son tour. Elle
+se jeta ensuite malgré le feu des maisons dans une rue, celle de
+Santa-Engracia, qui descendait perpendiculairement vers le _Cosso_,
+but principal de nos attaques. Trois grandes barricades armées de
+canons coupaient cette rue. Nos soldats, entraînés par leur ardeur,
+enlevèrent d'assaut ces barricades, prirent treize pièces de canon,
+tuèrent les Espagnols qui les servaient, et débouchèrent sur le
+_Cosso_, se croyant déjà maîtres de la ville. Mais restaient sur
+leurs derrières les insurgés, les uns paysans et moines, les autres
+soldats de ligne, retranchés dans les maisons, et résolus à les faire
+brûler plutôt que de les abandonner. Il fallait donc revenir pour les
+débusquer avant de s'établir sur le _Cosso_. C'est ce qu'on fit, se
+battant de maison à maison, perdant du monde pour les prendre, et se
+vengeant, quand on les avait prises, par la mort de ceux dont on avait
+essuyé le feu.
+
+La colonne de gauche avait trouvé sur son chemin un grave obstacle,
+c'était un vaste édifice, le couvent des Carmes, qui avait été entouré
+d'un fossé, et dans lequel beaucoup de troupes espagnoles s'étaient
+logées sous des officiers expérimentés, comme dans un camp retranché.
+Il avait fallu enlever ce couvent, ce qu'on avait fait avec vigueur,
+mais non sans de grandes pertes. Cette oeuvre terminée, on s'était
+mis, de même que la colonne de droite, à fusiller de maison à maison,
+pendant que l'artillerie continuait d'envoyer des obus et des bombes
+qui, passant par-dessus la tête de nos soldats, allaient punir et
+ravager la ville. Cet horrible combat durait depuis le matin avec un
+acharnement incroyable, lorsque nos soldats fatigués commencèrent à se
+répandre dans les maisons qu'ils venaient de conquérir, et à y
+chercher les vivres dont ils avaient besoin, et surtout les vins, dont
+ils savaient toutes les villes d'Espagne abondamment pourvues.
+Malheureusement ils trouvèrent dans cette maraude intérieure l'écueil
+de leur bravoure, et bientôt une moitié de nos troupes fut ensevelie
+dans l'inaction et l'ivresse. Malgré tout ce que firent nos généraux,
+la plupart blessés, ils ne purent ramener les soldats soit au combat,
+soit du moins au soin de leur propre sûreté. Si les Espagnols avaient
+soupçonné l'état dans lequel étaient leurs assaillants, ils auraient
+pu les faire repentir du sanglant succès de la journée. Il fallut
+attendre au lendemain pour recommencer et poursuivre la difficile
+conquête de Saragosse, maison à maison, rue à rue. Outre beaucoup
+d'officiers blessés, et notamment les deux généraux en chef, Verdier
+et Lefebvre-Desnoette, le premier atteint d'une balle à la cuisse, le
+second souffrant d'une forte contusion dans les côtes, nous avions
+environ onze ou douze cents hommes hors de combat, dont trois cents
+morts et huit ou neuf cents blessés. Les deux vieux régiments, le 14e
+et le 44e, avaient cru retrouver dans les rues de Saragosse la
+fusillade d'Eylau.
+
+Le lendemain, le général Verdier n'ayant pu, à cause de sa blessure,
+reprendre le commandement des attaques, le général Lefebvre-Desnoette,
+qui l'avait remplacé, rallia les troupes dispersées dans les maisons,
+barricada lui-même, pour le compte des Français, les rues conquises et
+aboutissant au Cosso, et résolut, pour épargner le sang, d'employer la
+sape et la mine, ne croyant pas devoir plus ménager une ville
+espagnole que ne le faisaient les Espagnols eux-mêmes.
+
+[En marge: La conquête de Saragosse abandonnée par suite de la
+retraite des Français sur le haut Èbre.]
+
+[En marge: Retraite du corps d'armée de l'Aragon sur Tudela.]
+
+C'est dans cet état que survint la nouvelle du désastre de Baylen, de
+l'évacuation de Madrid, et de la retraite générale sur l'Èbre. Nos
+généraux et nos soldats éprouvèrent un amer déplaisir de voir tant de
+sang inutilement répandu, et une proie sur laquelle ils s'étaient
+acharnés près de leur échapper. Le corps de Saragosse devant former, à
+Tudela, sur l'Èbre, la gauche de la nouvelle position que l'armée
+française allait occuper en Espagne, on achemina d'abord les blessés,
+puis la portion de l'artillerie qu'on pouvait transporter, on encloua
+le reste, et on se mit en marche, le chagrin dans le coeur, la
+tristesse sur le visage, humilié au dernier point de reculer devant
+des soldats qu'on n'était pas parvenu à considérer beaucoup, malgré
+l'obstination déployée dans les rues de Saragosse par des paysans et
+des moines. On revint environ 16 mille hommes sur Tudela, les uns
+anciennement, les autres récemment aguerris, mais tous en rase
+campagne capables de battre trois ou quatre fois plus d'Espagnols
+qu'ils ne comptaient d'hommes dans leurs rangs.
+
+[En marge: Opérations en Catalogne.]
+
+En Catalogne, on avait été obligé de s'enfermer dans les murs de
+Barcelone. Le général Duhesme, ayant d'abord essayé de comprimer
+l'insurrection au midi de cette province pour pouvoir communiquer avec
+Valence, mais n'ayant plus à s'inquiéter de ce qui se passait de ce
+côté depuis la retraite du maréchal Moncey, avait alors tenté d'agir
+au nord, afin de maintenir ses communications avec la France, et de
+donner la main à la colonne du général Reille. Il était sorti à la
+tête de la principale partie de ses forces par Mataro et Hostalrich
+sur Girone, avec le projet de s'emparer de cette dernière place, l'une
+des plus importantes de la Catalogne, que les Français avaient eu le
+tort de ne pas occuper. Arrivé à Mataro, il s'était vu dans la
+nécessité de prendre cette petite ville d'assaut, et de la livrer à
+la fureur du soldat, chaque jour plus exaspéré de la guerre barbare
+qu'on lui faisait. De Mataro il avait marché sur Girone, qu'il avait
+espéré surprendre et enlever par l'escalade. Ses grenadiers armés
+d'échelles avaient déjà gravi l'enceinte de la ville et allaient y
+pénétrer, lorsqu'ils avaient été repoussés par le peuple mêlé aux
+soldats et aux moines. Privé de grosse artillerie, et désespérant
+d'emporter cette place de vive force, le général Duhesme était rentré
+dans Barcelone, forcé de combattre sans cesse sur la route, et réduit
+à saccager des villages pour venger l'assassinat de ses soldats. Il ne
+lui avait pas été possible pendant cette incursion de communiquer avec
+le général Reille, qui s'était porté de son côté jusqu'à Figuières,
+sans réussir à s'avancer au delà. Tout ce qu'avait pu ce dernier,
+ç'avait été de ravitailler le fort de Figuières, occupé par une petite
+garnison française, et d'y déposer des vivres et des munitions en
+suffisante quantité. Mais chaque fois qu'il avait voulu pousser plus
+loin, il avait été assailli de toutes parts par de hardis miquelets,
+déjouant par leur vitesse et leur adresse à tirer le courage de nos
+jeunes soldats, qui ne savaient guère courir après des montagnards
+habitués à chasser le chamois[10]. Le général Reille avait ainsi
+éprouvé beaucoup de pertes sans utilité, et, informé de la rentrée du
+général Duhesme à Barcelone, il s'était borné à garder la frontière,
+attendant, avant de rien tenter, de nouveaux moyens et de nouveaux
+ordres.
+
+[Note 10: J'emploie le nom le plus général; mais dans les Pyrénées, le
+chamois s'appelle izard.]
+
+[En marge: Situation générale des Français en Espagne au mois d'août
+1808.]
+
+Telle était notre situation au mois d'août 1808, dans cette Espagne
+que nous avions si rapidement envahie, et que nous avions crue si
+facile à conquérir. Nous en avions perdu tout le midi, après y avoir
+laissé l'une de nos armées prisonnière. Sous l'impression de cet
+échec, nous avions abandonné Madrid, interrompu le siége presque
+achevé de Saragosse, et rétrogradé jusqu'à l'Èbre; et le seul de nos
+corps qui n'eût pas évacué la province qu'il était chargé d'occuper,
+celui de Catalogne, était enfermé dans Barcelone, bloqué sur terre par
+d'innombrables miquelets, sur mer par la marine britannique, arrivant
+en toute hâte de Gibraltar au bruit de l'insurrection espagnole.
+
+[En marge: Événements de Portugal.]
+
+Restait au fond de la Péninsule une armée française, sur le sort de
+laquelle il était permis de concevoir de bien graves inquiétudes:
+c'était celle du général Junot, paisiblement établie en Portugal avant
+la commotion terrible qui venait d'ébranler si profondément toute
+l'Espagne. On n'en recevait aucune nouvelle, et on ne pouvait lui en
+faire parvenir aucune, l'Andalousie et l'Estrémadure insurgées au
+midi, la Galice et le royaume de Léon insurgés au nord, interceptant
+toutes les communications.
+
+[En marge: La commotion de l'Espagne communiquée au Portugal.]
+
+[En marge: Désarmement par les Français des troupes espagnoles du
+Portugal.]
+
+Dès que l'insurrection du mois de mai avait éclaté, les Espagnols,
+suivant leur coutume, annonçant la victoire avant de l'avoir
+remportée, n'avaient pas manqué, par la Galice et par l'Estrémadure,
+de remplir le Portugal de nouvelles sinistres pour l'armée française.
+Les juntes avaient écrit à tous les corps espagnols pour les engager à
+déserter en masse, et à venir se joindre à l'insurrection. Le général
+Junot, bientôt informé confusément de ce qui se passait en Espagne,
+sans en savoir tous les détails, avait senti la nécessité de prendre
+de sévères précautions contre les troupes espagnoles qu'on lui avait
+envoyées pour le seconder, et qui, loin de lui apporter aucun secours,
+devenaient, dans l'état présent des choses, la principale de ses
+difficultés. Il avait, près de Lisbonne, la division Caraffa, de trois
+ou quatre mille hommes, chargée de l'aider à soumettre l'Alentejo. Il
+l'entoura à l'improviste par une division française, et, se fondant
+sur les circonstances, il la somma de déposer les armes, ce qu'elle
+fit en frémissant. Cependant, quelques centaines de fantassins et de
+cavaliers parvinrent à s'enfuir, à travers l'Alentejo, vers
+l'Estrémadure espagnole. Un régiment français de dragons lancé à leur
+poursuite en reprit quelques-uns. Les autres réussirent à gagner
+Badajoz.
+
+[En marge: Le général Junot place sur des bâtiments, au milieu du
+Tage, les soldats espagnols désarmés.]
+
+Le général Junot avait réuni sur le Tage un certain nombre de
+bâtiments hors de service. Il les fit mettre à l'ancre au milieu du
+canal, sous le canon des forts, et il y plaça les soldats espagnols
+privés de leurs armes, mais suffisamment pourvus de tout ce qui leur
+était nécessaire.
+
+[En marge: Disposition à s'insurger combattue chez les Portugais par
+la crainte.]
+
+Tandis qu'on en agissait ainsi à Lisbonne avec la division Caraffa, la
+division Taranco, forte de 16 bataillons, et qu'aucune troupe
+française ne contenait à Oporto, s'était soulevée, avait fait
+prisonnier le général français Quesnel avec tout son état-major, et
+avait pris le chemin de la Galice pour rejoindre le général Blake, en
+appelant les Portugais aux armes. Ce n'était pas l'envie de
+s'insurger qui manquait à ceux-ci, car les Portugais, quoique ennemis
+des Espagnols, ne sont au fond que des Espagnols qui en détestent
+d'autres. À la vue des Français, ils avaient bien senti qu'ils étaient
+de cette race de Maures chrétiens, qui habitent la Péninsule, et
+haïssent tout ce qui est au delà. Ils n'auraient pas demandé mieux que
+de s'insurger; mais devant l'armée française ils ne l'avaient point
+osé, et le bon ordre maintenu par Junot parmi ses troupes avait
+contribué à leur rendre cette soumission moins pénible. Mais en
+apprenant le soulèvement de l'Espagne, en entendant dire aux Espagnols
+qu'ils avaient vaincu les Français, ils avaient conçu naturellement le
+désir de suivre un pareil exemple; et il ne leur fallait plus que la
+vue de leurs vieux alliés les Anglais, alliés et tyrans à la fois,
+pour déterminer parmi eux une insurrection générale.
+
+L'amiral sir Charles Cotton croisait, en effet, du cap Finistère au
+cap Saint-Vincent; mais on n'apercevait que des vaisseaux se tenant à
+distance, n'abordant pas encore, et on attendait avec impatience qu'un
+convoi apportât enfin une armée anglaise. Lisbonne, que contenait le
+général Junot avec le gros de ses troupes, ne pouvait guère se
+permettre un soulèvement, tandis qu'Oporto, qui avait tous les
+sentiments portugais dans le coeur, et, en outre, le chagrin de ne
+plus voir les Anglais dans son port, Oporto était prêt à éclater au
+premier signal de l'Angleterre.
+
+[En marge: Situation de l'armée française.]
+
+Le brave général Junot sentait tout ce que cette situation avait de
+grave. Au moment où le général Dupont succombait, il y avait un mois
+qu'il était sans nouvelles de France, car la mer soumise aux Anglais
+ne laissait pas passer un navire, et l'insurrection espagnole, qui
+enveloppait le Portugal du nord au midi, ne laissait pas passer un
+courrier. Le bruit de l'événement de Baylen, transmis par
+l'enthousiasme espagnol à la haine portugaise, se répandit en Portugal
+avec une promptitude incroyable, et y causa une émotion
+extraordinaire. Au contraire, la victoire de Rio-Seco, quoique
+antérieure de beaucoup au désastre de Baylen, n'était pas encore
+connue; car l'esprit humain propage les faits qui le flattent, et
+reste sans écho pour les autres. Il n'y avait pas de mal, au surplus,
+et ce fait heureux, qu'on devait bientôt apprendre, allait devenir,
+comme on va le voir, une ressource pour le moral de nos soldats.
+Quoique jeunes, ils s'étaient déjà aguerris par une difficile marche
+en Portugal. Ils s'étaient reposés, réorganisés, instruits,
+acclimatés, et présentaient le plus bel aspect. Entrés au nombre de 23
+mille, rejoints par 3 mille autres, ils se trouvaient encore, après
+leur désastreuse marche de l'automne dernier, au nombre de 24 mille,
+très en état de soutenir l'honneur des armes françaises avant de se
+rendre, s'il fallait qu'eux aussi succombassent pour expier dans toute
+la Péninsule l'attentat de Bayonne.
+
+[En marge: Conseil de guerre tenu par les généraux français dans
+lequel on arrête la conduite à suivre.]
+
+Le général Junot, se voyant si loin de France, enfermé entre
+l'insurrection espagnole qui s'annonçait victorieuse, et la mer qui se
+montrait couverte de voiles anglaises, ne se faisait pas illusion sur
+ses dangers; mais il était intelligent et brave, et il était résolu à
+se conduire de manière à obtenir l'approbation de Napoléon. Il tint un
+conseil de guerre, et dans ce conseil, composé de généraux élevés à
+l'école de Napoléon, les résolutions furent conformes aux vrais
+principes de la guerre. Malheureusement, si on reconnut en théorie les
+vrais principes, dans l'application on ne les suivit pas avec la
+vigueur et la précision que le maître seul savait y apporter.
+Abandonner tous les points accessoires qu'on occupait, se réunir en
+masse à Lisbonne, pour contenir la capitale, et se mettre en mesure de
+jeter à la mer le premier débarquement de troupes anglaises, était
+naturellement le plan que tout le monde dut concevoir et adopter. Il
+fut donc résolu qu'on évacuerait les Algarves, l'Alentejo, le Beyra,
+toutes les parties enfin où l'on avait des troupes, sauf les deux
+places d'Almeida au nord, d'Elvas au midi, sauf aussi la position de
+Setubal et de Peniche sur le littoral, et qu'on se concentrerait entre
+Lisbonne et Abrantès. La résolution était bonne, mais pas assez
+complète, car il y avait encore dans ces points de quoi absorber 4 à 5
+mille hommes sur 20 ou 22 mille de valides, et, en tenant compte de ce
+qu'il faudrait à Lisbonne même, on pourrait bien n'avoir pas plus de
+10 ou 12 mille soldats à opposer à un débarquement, tandis qu'on
+aurait dû s'en réserver 15 ou 18 mille pour une action décisive.
+
+[En marge: Mauvais sentiments de l'amiral russe Siniavin, refusant au
+général Junot toute espèce de concours.]
+
+On avait auprès de soi un allié qui aurait pu rendre de grands
+services, c'était l'amiral russe Siniavin avec sa flotte montée par
+des matelots, marins médiocres, mais soldats excellents. S'il avait
+embrassé franchement la cause commune, il lui aurait été facile de
+garder Lisbonne à lui seul, et de rendre disponibles trois ou quatre
+mille Français de plus. Mais il persistait, comme il l'avait déjà
+fait, à se conduire en Russe passionné pour l'Angleterre, plein de
+haine pour la France, et tout disposé à ouvrir les bras à l'ennemi. Il
+répondait froidement ou négativement à toutes les demandes de concours
+qu'on lui adressait, quoiqu'il fût, par sa position au milieu du Tage,
+encore plus obligé d'en défendre l'entrée que Junot lui-même. C'était
+pour celui-ci une grave difficulté, surtout ayant à contenir une
+population hostile de trois cent mille âmes, dans laquelle vingt mille
+montagnards de la Galice, exerçant comme les Savoyards ou les
+Auvergnats à Paris le métier d'hommes de peine, montraient des
+dispositions fort peu amicales. Toutefois, comme à Lisbonne se
+trouvait le principal établissement de l'armée française, Junot
+espérait, avec les dépôts, les malades, les gardiens du matériel,
+imposer à la mauvaise volonté de la capitale. Il ordonna au général
+Loison de quitter Almeida avec sa division, au général Kellermann de
+quitter Elvas avec la sienne, sauf à laisser une garnison dans ces
+deux places. Son projet était, une fois ces deux divisions rentrées,
+de tenir une masse toujours prête à agir sur le littoral contre
+l'armée anglaise, dont on annonçait le prochain débarquement.
+
+[En marge: Évacuation d'Almeida par le général Loison, d'Elvas par le
+général Kellermann.]
+
+Déjà l'insurrection, quoique n'ayant pas encore éclaté, couvait
+sourdement en Portugal, et il était presque impossible de faire
+arriver un courrier. On envoya cependant tant de messagers au général
+Kellermann, et surtout au général Loison, plus difficile à rejoindre
+que le général Kellermann, à cause de l'éloignement de la province
+qu'il occupait, que l'un et l'autre furent avertis à temps. Le général
+Loison, au moment de partir, était déjà entouré d'insurgés qu'avait
+gagnés la contagion de l'insurrection espagnole. Les prêtres, non
+moins ardents en Portugal qu'en Espagne, s'étaient mis à la tête des
+paysans, et gardaient tous les passages, faisant le genre de guerre
+qui se pratiquait alors dans toute la Péninsule, c'est-à-dire
+barricadant l'entrée des villages, dérobant les vivres, et massacrant
+les malades, les blessés ou les traînards. Mais le général Loison
+était aussi vigoureux qu'aucun officier de son temps. Il laissa dans
+les forts d'Almeida quatorze ou quinze cents hommes les moins capables
+de soutenir les fatigues d'une longue route, les pourvut de vivres et
+de munitions, et s'achemina avec trois mille, pour traverser tout le
+nord du Portugal par Almeida, la Guarda, Abrantès et Lisbonne. Il eut
+plusieurs fois à passer sur le corps des révoltés et à les punir
+sévèrement; mais il sut partout se faire respecter, s'ouvrir les
+chemins, se procurer des subsistances, et il arriva enfin à Abrantès,
+n'ayant perdu que deux cents hommes pendant le trajet le plus pénible
+et le plus périlleux.
+
+Le général Kellermann se tira d'Elvas tout aussi heureusement. Déjà,
+au bruit de l'insurrection de l'Andalousie et de l'Estrémadure, les
+Algarves et l'Alentejo avaient commencé à s'agiter. Le général
+Kellermann envoya des détachements dans divers sens, à Béja notamment,
+où il fit une exécution sévère, parvint à contenir les révoltés, puis
+laissa à Elvas, comme le général Loison à Almeida, tout ce qui était
+le moins capable de marcher par les chaleurs étouffantes de juillet,
+et il rentra sans obstacle à Lisbonne par la gauche du Tage. Il n'y
+avait plus dès lors de troupes françaises qu'à Almeida, Elvas,
+Setubal, Peniche, Lisbonne et les environs.
+
+[En marge: Annonce de la prochaine arrivée d'une armée anglaise.]
+
+De toutes parts en effet on annonçait comme certaine l'arrivée d'une
+armée britannique, venant suivant les uns de Gibraltar et de Sicile,
+venant suivant les autres de l'Irlande et de la Baltique. L'amiral sir
+Charles Cotton avait plusieurs fois touché au rivage, parlementé
+tantôt à l'embouchure du Tage, tantôt à celle du Douro, et partout
+promis un débarquement prochain. La connaissance survenue en même
+temps du désastre du général Dupont fut pour les esprits un dernier
+stimulant, et en un clin d'oeil le Portugal, qui ne s'était encore
+révolté que partiellement, se souleva tout entier, depuis le Minho
+jusqu'aux Algarves.
+
+[En marge: Insurrection d'Oporto et de plusieurs provinces.]
+
+C'est à Oporto que l'incendie éclata d'abord. On y chargeait du pain
+pour un détachement de troupes françaises. Le peuple à cette vue
+s'insurgea, s'empara des voitures, les pilla, et en un instant toute
+la ville fut debout. L'évêque se mit à la tête de l'insurrection, et
+le drapeau portugais fut relevé partout aux cris de _Vive le prince
+régent_! L'incendie se propagea dans les provinces, faillit se
+communiquer à Lisbonne même, traversa le Tage, se répandit dans
+l'Alentejo, et vint se réunir au feu qui s'était une seconde fois
+allumé vers Elvas, par le contact avec l'Estrémadure. À Oporto, on
+était entré en communication ouverte avec les Anglais; à Elvas, on
+entra en communication tout aussi ouverte avec les Espagnols. Un corps
+de ceux-ci, composé de troupes régulières, s'avança même de Badajoz
+jusqu'à Evora, pour servir d'appui à l'insurrection portugaise.
+
+Junot, qui était vif et entreprenant, céda malheureusement au désir de
+réprimer l'insurrection partout où elle se montrait. Il fit partir le
+général Loison avec sa division pour disperser les insurgés de
+l'Alentejo, qui se trouvaient aux environs d'Evora. Il dirigea le
+général Margaron avec de la cavalerie sur un rassemblement qui venait
+de Coimbre vers Lisbonne. Il eût bien mieux valu dans cette saison
+brûlante tenir ses troupes fraîches et reposées autour de Lisbonne,
+que d'en diminuer le nombre par le feu et la fatigue, pour réprimer
+des séditions aussi promptes à renaître quand on avait disparu, qu'à
+se soumettre quand on marchait sur elles.
+
+[En marge: Répression du mouvement insurrectionnel de Coimbre et
+d'Evora.]
+
+Le général Margaron n'eut qu'à paraître avec sa cavalerie pour
+disperser et sabrer les quelques centaines d'insurgés rassemblés du
+côté de Coimbre. Quant au général Loison, il lui fallut traverser tout
+l'Alentejo pour joindre l'insurrection de cette province réunie auprès
+d'Evora, et appuyée par un corps de troupes espagnoles. Après une
+marche difficile et fatigante, il arriva devant Evora, et y trouva en
+bataille les Espagnols et les Portugais. Il les aborda par le flanc,
+les culbuta, leur prit leur artillerie, et en tua un bon nombre. Les
+portes d'Evora ayant été fermées, il escalada les murailles, entra
+dans la ville, et la saccagea. En quelques jours les Espagnols furent
+renvoyés chez eux, et les Portugais ramenés à une obéissance
+momentanée. Les soldats étaient chargés de butin, mais épuisés de
+fatigue, et avaient à rebrousser chemin vers Lisbonne par une chaleur
+accablante.
+
+[En marge: Expédition anglaise dirigée vers le Portugal.]
+
+[En marge: Concentration de toutes les forces britanniques vers la
+Péninsule dès le commencement de l'insurrection espagnole.]
+
+[En marge: Avantages que la péninsule présentait aux Anglais pour la
+guerre de terre.]
+
+Cependant les Anglais, tant de fois annoncés, paraissaient enfin. Dès
+l'insurrection des Asturies, et l'envoi de deux émissaires à Londres
+pour y faire connaître le soulèvement des Espagnes, le gouvernement
+anglais avait été averti de l'occasion imprévue qui s'offrait à lui de
+multiplier nos embarras, et de soulever contre nous les résistances
+les plus opiniâtres. Le ministère Canning-Castlereagh avait
+naturellement résolu de porter tous ses efforts vers la Péninsule, et
+d'y susciter dans de plus vastes proportions, et d'une manière bien
+autrement durable, les obstacles qu'il nous avait un moment suscités
+dans les Calabres. L'ordre fut envoyé à toutes les forces britanniques
+de terre et de mer, répandues dans la Méditerranée, le golfe de
+Gascogne, la Manche, la Baltique, de concourir vers cet unique but.
+Des chargements d'armes, des envois d'argent, furent dirigés vers les
+côtes d'Espagne et de Portugal. Toutes les troupes dont l'expédition
+de Boulogne avait motivé l'organisation, et dont une partie venait de
+se signaler à Copenhague, furent destinées à opérer sur ce nouveau
+champ de bataille. Il était impossible en effet d'en offrir à
+l'Angleterre un mieux choisi, et plus commode pour elle. Avec un bon
+vent, on pouvait en quatre jours se transporter des côtes d'Angleterre
+au cap Finistère, aux baies de la Corogne et de Vigo, aux bouches du
+Douro ou du Tage. L'immense marine anglaise, croisant sans cesse
+autour de cette ceinture de côtes, pouvait toujours y approvisionner
+une armée de vivres et de munitions, tandis que les adversaires de
+cette armée sur un sol à demi sauvage, dépourvu de routes, devaient
+avoir la plus grande peine à se nourrir. Les lourds et solides
+bataillons britanniques, débarqués dans les golfes nombreux de la
+Péninsule, mettant pied à terre dans des postes bien retranchés,
+s'avançant hardiment si l'on remportait un succès, rétrogradant
+promptement si l'on essuyait un revers, pour gagner cette mer qui
+était leur appui, leur refuge, leur dépôt de vivres et de munitions,
+tour à tour soutenant en cas d'offensive les agiles Espagnols contre
+le choc impétueux de l'armée française, ou bien les laissant en cas de
+retraite s'en tirer comme ils pourraient, par la dispersion ou une
+soumission momentanée, recommençant enfin cette manoeuvre sans se
+lasser, jusqu'à ce que la puissance française succombât d'épuisement,
+les bataillons britanniques allaient faire, disons-nous, la seule
+guerre qui leur convînt, et qui pût leur réussir sur le continent.
+
+[En marge: Forces britanniques réunies sur les côtes de Portugal.]
+
+[En marge: Première apparition sur le théâtre des guerres européennes
+de sir Arthur Wellesley.]
+
+Tous les ordres pour une grande expédition furent donnés avec une
+extrême promptitude. Cinq mille hommes sous le général Spencer, venus
+d'Égypte en Sicile, avaient été transportés à Gibraltar, de Gibraltar
+à Cadix, où les Espagnols, se faisant un scrupule de les recevoir,
+avaient ajourné l'acceptation de leurs services. Ces cinq mille
+Anglais, refusés à Cadix, avaient été débarqués aux bouches de la
+Guadiana, sur le territoire du Portugal, attendant le moment favorable
+pour agir. Dix mille hommes se trouvaient à Cork en Irlande. Ils
+furent immédiatement embarqués sur une flottille escortée de plusieurs
+vaisseaux de ligne; on leur donna pour chef un officier qui s'était
+déjà fait connaître dans l'Inde, et qui venait de rendre de grands
+services au général Cathcart devant Copenhague: c'était sir Arthur
+Wellesley, célèbre depuis par sa bonne fortune autant que par ses
+grandes qualités militaires, sous le titre de duc de Wellington. Il
+avait pour instructions de faire voile vers la Corogne, d'offrir aux
+Espagnols des Asturies et de la Galice le concours des forces
+anglaises, et partout enfin de s'employer contre les Français autant
+qu'il le pourrait. Le général Spencer avait ordre de venir se placer
+sous son commandement dès qu'il en serait requis. Sir Arthur Wellesley
+allait donc se voir à la tête de 15 mille hommes. Mais ces troupes
+n'étaient qu'une partie de celles qu'on destinait à la Péninsule. Cinq
+mille hommes sous les généraux Anstruther et Ackland se trouvaient à
+Ramsgate et Harwich. Des bâtiments de transport étaient déjà dirigés
+sur ces points d'embarquement pour les conduire auprès de sir Arthur
+Wellesley. Grâce à la proximité des lieux et aux vastes moyens de la
+marine anglaise, c'était une opération de dix à douze jours que de
+rassembler toutes ces forces en un même endroit. Enfin sir John Moore,
+revenant de la Baltique avec 11 mille hommes de troupes, devait être
+acheminé prochainement vers le point que les généraux anglais auraient
+désigné sur les côtes de la Péninsule pour y opérer une concentration
+générale.
+
+[En marge: Commandement provisoire attribué à sir Arthur Wellesley.]
+
+Cette force de 30 mille hommes environ une fois réunie, on n'avait pas
+cru pouvoir la mettre tout entière sous les ordres de sir Arthur
+Wellesley, trop jeune encore d âge et de renommée pour commander à une
+armée qui, aux yeux des Anglais, pouvait passer pour très-considérable;
+et on en avait attribué le commandement supérieur à sir Hew Dalrymple,
+gouverneur actuel de Gibraltar, lequel devait avoir au-dessous de lui
+sir Henri Burrard pour chef d'état-major. En attendant la réunion de
+toutes ces troupes, et l'arrivée de sir Hew Dalrymple, sir Arthur
+Wellesley devait diriger les premières opérations à la tête des 10 mille
+hommes partis de Cork, et des 5 mille débarqués sur le rivage des
+Algarves. L'amiral sir Charles Cotton, commandant les forces navales de
+l'Angleterre dans ces mers, avait ordre de seconder tous les mouvements
+des armées.
+
+Embarquées le 12 juillet, les troupes anglaises de Cork étaient le 20
+devant la Corogne, et montraient aux Espagnols, enchantés de se voir
+si bien soutenus, une immense flottille. La vue de cette force
+considérable, qui en présageait beaucoup d'autres, les avait consolés
+un peu de la défaite des généraux Blake et de la Cuesta à Rio-Seco, et
+leur avait fait concevoir de nouvelles et grandes espérances de la
+lutte engagée contre Napoléon. Toutefois ils n'avaient pas plus voulu
+que les Andalous recevoir les troupes anglaises sur leur sol, si près
+surtout de l'arsenal du Ferrol. Ils avaient donc accepté des armes en
+quantité, de l'argent pour une somme de 500 mille livres sterling (12
+millions et demi de francs), mais ils avaient engagé les Anglais à
+tourner leurs efforts vers le Portugal, qu'il n'importait pas moins
+d'enlever aux Français que l'Espagne elle-même.
+
+[En marge: D'après le désir des Espagnols les forces anglaises sont
+dirigées sur Oporto plutôt que sur la Corogne.]
+
+Sir Arthur Wellesley s'était aussitôt transporté à Oporto, où il avait
+été reçu avec une joie extrême, car les commerçants portugais, ne
+vivant que de leurs relations commerciales avec les Anglais, sentaient
+à leur aspect leurs intérêts aussi satisfaits que leurs passions. Dès
+cet instant, l'action de l'armée britannique avait été décidément
+dirigée vers le Portugal. Cette résolution, qui convenait aux
+Espagnols, toujours ombrageux vis-à-vis de l'étranger, convenait aussi
+aux Anglais, lesquels devaient désirer avant tout la délivrance du
+Portugal; et elle servait à un même degré la cause commune, le but de
+la nouvelle coalition étant de chasser les Français de la Péninsule
+tout entière. Restait à savoir quelle partie du Portugal on choisirait
+pour y aborder en présence de l'armée française, sans courir la chance
+d'être brusquement jeté à la mer.
+
+[En marge: Raisons qui font adopter l'embouchure du Mondego comme
+point de débarquement.]
+
+Sir Arthur Wellesley laissa son convoi croiser des bouches du Douro à
+celles du Tage, et se rendit de sa personne auprès de sir Charles
+Cotton, devant le Tage même, pour concerter avec lui son plan de
+débarquement. Mettre pied à terre à l'entrée du Tage avait l'avantage
+de débarquer bien près du but, puisque Lisbonne est à deux lieues, et
+on pouvait de plus donner à la nombreuse population de cette capitale
+une impulsion telle, que les Français ne tiendraient pas devant la
+commotion qui en résulterait, car ils étaient 15 mille au plus, en
+comptant les malades, au milieu de 300 mille habitants tous ennemis.
+Si cette population, en effet, se soulevait dans un moment où une
+armée anglaise s'avancerait pour la soutenir, peut-être en finirait-on
+dans une seule journée. Mais les Français occupaient tous les forts;
+ils avaient pris l'habitude de dominer le peuple de Lisbonne; la côte,
+à droite et à gauche de l'embouchure du Tage, est abrupte, exposée au
+ressac de la mer, et un changement de temps pouvait livrer aux
+Français une partie de l'armée anglaise, avant que l'autre partie eût
+achevé son débarquement. C'était d'ailleurs mettre pied à terre bien
+près d'un redoutable et puissant adversaire, qu'on n'était pas encore
+habitué à braver et à combattre.
+
+[En marge: Plan de campagne de sir Arthur Wellesley.]
+
+Par toutes ces considérations, sir Arthur Wellesley, d'accord avec sir
+Charles Cotton, résolut de débarquer entre Oporto et Lisbonne, à
+l'embouchure du Mondego, près d'une baie assez commode que domine le
+fort de Figuera, lequel n'était pas occupé par les Français. Le choix
+de ce point, placé à une certaine distance de Lisbonne, donnait à sir
+Arthur Wellesley le temps de prendre terre avant que les Français
+pussent venir à sa rencontre, d'attendre le corps du général Spencer
+qu'il avait mandé auprès de lui, et, une fois descendu sur le sol du
+Portugal avec 15 mille hommes, de s'avancer vers Lisbonne en suivant
+la côte, pour profiter des occasions que lui offrirait la fortune. Les
+Français, qu'il savait forts tout au plus de 20 à 22 mille hommes,
+ayant plusieurs places à garder, surtout la capitale, ne pourraient
+jamais marcher contre lui avec plus de 10 à 12 mille; et en longeant
+toujours la mer, soit pour se nourrir, soit pour se rembarquer au
+besoin, il avait chance de s'approcher de Lisbonne, et d'y tenter
+quelque coup heureux, sans courir trop de danger. Sachant sir Hew
+Dalrymple appelé prochainement à le remplacer, il était impatient
+d'avoir exécuté quelque chose de brillant, avant de passer sous un
+commandement supérieur. Ces résolutions étaient parfaitement sages, et
+dénotaient chez le général anglais les qualités que sa carrière révéla
+bientôt, le bon sens et la fermeté, les premières de toutes après le
+génie.
+
+[En marge: Débarquement des troupes anglaises, le 1er août, aux
+bouches du Mondego.]
+
+[En marge: Jonction des troupes du général Spencer avec celles de sir
+Arthur Wellesley.]
+
+[En marge: Caractère de l'armée anglaise.]
+
+Il commença à débarquer le 1er août à l'embouchure du Mondego. Cette
+mer, si souvent agitée par les vents d'ouest, interrompit plusieurs
+fois le débarquement des hommes et du matériel. Néanmoins, en cinq ou
+six jours, les troupes anglaises parties de Cork furent déposées à
+terre au nombre de 9 à 10 mille hommes, avec l'immense attirail qui
+suit toujours les armées anglaises. Dans ce moment, le corps du
+général Spencer arrivait au même mouillage. Avant d'avoir reçu les
+ordres de sir Arthur Wellesley, le général Spencer, sur la nouvelle du
+désastre du général Dupont, s'était embarqué pour porter ailleurs ses
+efforts, sentant bien qu'il n'y avait plus aucun service à rendre dans
+l'Andalousie, délivrée pour l'instant de la présence des troupes
+françaises. Averti de l'arrivée du convoi de Cork, il était venu le
+rallier devant l'embouchure du Mondego, et le 8 août il eut achevé son
+débarquement, et opéré sa jonction avec le corps de sir Arthur
+Wellesley. Celui-ci se trouvait ainsi à la tête d'une armée d'environ
+14 ou 15 mille hommes, presque entièrement composée d'infanterie et
+d'artillerie. On y comptait tout au plus 400 cavaliers, ce qui est la
+condition ordinaire de toute expédition par mer, la cavalerie étant
+d'un transport difficile, même impossible à certaine distance. Mais
+c'était de la très-belle infanterie, ayant toutes les qualités de
+l'armée anglaise. Cette armée, comme on le sait, est formée d'hommes
+de toute sorte, engagés volontairement dans ses rangs, servant toute
+leur vie ou à peu près, assujettis à une discipline redoutable qui les
+bâtonne jusqu'à la mort pour les moindres fautes, qui du bon ou du
+mauvais sujet fait un sujet uniforme et obéissant, marchant au danger
+avec une soumission invariable à la suite d'officiers pleins d'honneur
+et de courage. Le soldat anglais, bien nourri, bien dressé, tirant
+avec une remarquable justesse, cheminant lentement, parce qu'il est
+peu formé à la marche et qu'il manque d'ardeur propre, est solide,
+presque invincible dans certaines positions, où la nature des lieux
+seconde son caractère résistant, mais devient faible si on le force à
+marcher, à attaquer, à vaincre de ces difficultés qu'on ne surmonte
+qu'avec de la vivacité, de l'audace et de l'enthousiasme. En un mot,
+il est ferme, il n'est pas entreprenant. De même que le soldat
+français, par son ardeur, son énergie, sa promptitude, sa disposition
+à tout braver, était l'instrument prédestiné du génie de Napoléon, le
+soldat solide et lent de l'Angleterre était fait pour l'esprit peu
+étendu, mais sage et résolu de sir Arthur Wellesley. Un tel soldat, il
+fallait, si on le pouvait, l'éloigner de la mer, le réduire à marcher,
+à entreprendre, à montrer ses défauts enfin, au lieu d'aller se
+heurter contre ses qualités en courant l'attaquer dans de fortes
+positions. Mais le brave et bouillant Junot n'était pas homme à se
+conduire avec tant de prudence et de calcul, et l'on devait craindre
+qu'il ne vînt briser son impétuosité contre la froide opiniâtreté des
+soldats de l'Angleterre.
+
+[En marge: Mouvement des Anglais vers Lisbonne, commencé le 8 août, en
+suivant le littoral.]
+
+[En marge: Difficultés entre les Anglais et les Portugais.]
+
+Sir Arthur Wellesley se mit en route le 8 août en longeant la mer, de
+manière à avoir toujours à portée ses approvisionnements et ses moyens
+de retraite. Il eut dès son début d'assez grands démêlés avec l'armée
+portugaise. Les insurgés du Portugal avaient formé, en réunissant
+toutes leurs forces dans le nord de leur territoire, une armée de cinq
+ou six mille hommes, sous le général Freyre. Sir Arthur Wellesley
+aurait désiré les avoir avec lui, pour couvrir ses flancs. Mais
+ceux-ci, soit qu'ils eussent peur, comme les en accusa le général
+anglais auprès de son gouvernement[11], de rencontrer les Français de
+trop près, soit qu'ils n'eussent pas grande confiance dans des
+auxiliaires toujours prompts à se retirer sur leurs vaisseaux au
+premier revers, et à laisser leurs alliés exposés seuls aux coups de
+l'ennemi, montrèrent des exigences auxquelles le général anglais ne
+voulut point satisfaire: c'était d'être nourris par l'armée
+britannique, avec les ressources tirées de ses vaisseaux. Cette
+prétention ayant été repoussée, les Portugais prirent le parti d'agir
+pour leur propre compte, et suivirent les routes de l'intérieur, en
+abandonnant à leurs alliés la route du littoral. Seulement ils leur
+donnèrent 1,400 hommes d'infanterie légère, et environ 300 chevaux
+pour leur servir d'éclaireurs.
+
+[Note 11: C'est l'assertion du duc de Wellington dans sa
+correspondance avec le cabinet britannique, récemment imprimée en
+Angleterre, comme on sait, et présentant un ensemble de documents
+aussi précieux qu'intéressants.]
+
+[En marge: En apprenant le débarquement des Anglais, Junot prend la
+résolution de marcher droit à eux.]
+
+À peine Junot avait-il appris à Lisbonne, d'abord par la joie mal
+dissimulée des habitants, bientôt par des renseignements positifs, le
+débarquement d'une armée britannique, qu'il forma la résolution de
+courir à elle, afin de la jeter à la mer. Se concentrer sur-le-champ,
+retirer jusqu'au dernier soldat de tous les postes d'importance
+secondaire, se réduire à la garde de Lisbonne seule, n'y laisser même
+que ce qui ne pouvait pas marcher, pour se porter au-devant des
+Anglais avec 15 ou 18 mille hommes, en choisissant pour les combattre
+un moment où ils n'auraient pas leurs avantages naturels, ceux de la
+défensive, était la seule résolution sage qui pût être prise.
+Malheureusement Junot se concentra incomplétement, et il fut saisi
+d'une extrême impatience d'aborder les Anglais, n'importe où,
+n'importe comment, pour les jeter à la mer le plus tôt possible.
+
+Entre Almeida, Elvas, Setubal, Peniche et divers postes, Junot avait
+déjà sacrifié quatre ou cinq mille hommes. Les courses qu'il venait de
+faire exécuter par les généraux Loison, Margaron et autres, avaient
+mis hors de combat ou fatigué beaucoup de soldats précieux à
+conserver, et c'est tout au plus s'il avait une dizaine de mille
+hommes à opposer à un ennemi qui en comptait déjà quatorze ou quinze
+mille, et qui pouvait bientôt être fort de vingt ou trente. Junot
+rappela le général Loison de l'Alentejo, et il fit sortir le général
+Laborde avec sa division, pour aller à la rencontre des Anglais, les
+observer, les harceler, jusqu'à ce que toutes les troupes disponibles
+pussent être réunies contre eux. Il se prépara à sortir lui-même avec
+la réserve lorsqu'ils seraient plus près de Lisbonne, et qu'alors les
+rencontrer, les combattre, les vaincre, ne l'exposerait pas à passer
+hors de Lisbonne plus de trois ou quatre jours. Il pensait avec raison
+que sa présence et celle de la réserve ne pouvaient pas manquer
+long-temps à Lisbonne sans de graves inconvénients.
+
+[En marge: Mouvement du général Laborde vers Leiria pour observer et
+harceler les Anglais en attendant l'arrivée de l'armée elle-même.]
+
+En conséquence le général Laborde, avec les troupes du général
+Margaron, dut par Leiria se porter le premier à la rencontre des
+Anglais, tandis que le général Loison, revenant de l'Alentejo à
+marches forcées, le rejoindrait par Abrantès, et que Junot lui-même
+irait compléter cette concentration de forces, en amenant avec lui
+tout ce qu'il pourrait distraire de la garde de Lisbonne.
+
+Le général Laborde, en marche sur la route de Leiria, fut dès le 14 ou
+le 15 en vue des Anglais. Il attendait, avant de les aborder de près,
+la jonction du général Loison, qui faisait de son mieux pour arriver,
+mais dont les troupes étaient exténuées de fatigue et accablées par la
+chaleur. Le 16 août il rencontra les avant-postes ennemis, et le 17 il
+eut à les combattre d'une manière qui prouva quels avantages on aurait
+pu se ménager en laissant aux Anglais l'initiative des attaques.
+
+[En marge: Beau combat de Roliça.]
+
+Le général Laborde, vieil officier plein d'énergie et d'expérience,
+côtoyait les Anglais sur cette route du littoral, qui venait aboutir
+vers Torres-Vedras aux montagnes dont Lisbonne est entourée, et le 16
+au soir il les avait joints aux environs d'Obidos. Il se retirait
+tranquillement devant eux, attendant qu'il s'offrît une position
+favorable pour leur faire sentir la valeur de ses soldats, sans
+toutefois engager un combat décisif, qu'il ne devait pas et ne voulait
+pas risquer avant la concentration générale des troupes françaises.
+Cette position qu'il cherchait, il la trouva aux environs de Roliça,
+au milieu d'une plaine sablonneuse, traversée par plusieurs ruisseaux,
+fermée par des hauteurs sur lesquelles la grande route s'élevait en
+serpentant, pour redescendre ensuite au village de Zambugeiro. Le 17
+au matin, l'armée anglaise suivait la division du général Laborde,
+forte de moins de trois mille hommes, à travers cette plaine de
+Roliça. Les Anglais marchaient lentement et avec ensemble, à la suite
+des Français alertes, résolus, nullement intimidés par leur
+infériorité numérique, quoiqu'ils ne fussent qu'un contre cinq, trois
+mille environ contre quatorze ou quinze mille. Le général Laborde ne
+crut pas devoir s'attacher à défendre Roliça au milieu de la plaine,
+car même en défendant ce point avec succès, il ne pouvait manquer d'y
+être bientôt enveloppé, et réduit pour n'être pas pris à en sortir
+avec précipitation et désordre. Il aima mieux se retirer spontanément
+au fond de la plaine, sur les hauteurs que la route gravissait pour
+descendre à Zambugeiro. Il se plaça en effet au sommet des collines le
+long desquelles la route s'élevait, et y attendit les Anglais avec
+résolution. Ceux-ci continuèrent à s'avancer. La brigade du général
+Nightingale marchait la première sur une seule ligne, appuyée par les
+brigades Hill et Fane en colonnes serrées, tandis qu'à sa gauche la
+brigade Crawfurd faisait un détour pour déborder les Français, et qu'à
+sa droite le détachement portugais en faisait un aussi pour les
+prévenir à Zambugeiro.
+
+Le général Laborde, laissant les Anglais s'engager péniblement dans
+des ravins remplis de myrtes, de cistes, et de ces forts arbrisseaux
+qui naissent dans les contrées méridionales, choisit pour les attaquer
+le moment où ils étaient le plus empêchés par les obstacles du
+terrain. Il les fit fusiller d'abord par des tirailleurs adroits, puis
+charger vivement à la baïonnette par ses bataillons, et culbuter au
+pied des hauteurs. Plusieurs fois il renouvela cette manoeuvre, et il
+blessa ainsi ou tua douze ou quinze cents hommes à l'ennemi. Il
+soutint ce combat quatre heures de suite, toujours manoeuvrant avec un
+art, une précision rares, et détruisant deux ou trois fois plus de
+monde qu'il n'en perdait. Il ne se retira que lorsqu'il se sentit
+exposé à être débordé par les colonnes qui de droite et de gauche
+marchaient sur Zambugeiro. Plusieurs détachements essayèrent en vain
+de l'arrêter: il leur passa sur le corps, et arriva à Zambugeiro,
+ayant lui-même cinq ou six cents hommes hors de combat, mais
+n'abandonnant que ses morts, emmenant tous ses blessés, et laissant
+dans le coeur de l'ennemi une redoutable impression de ce que
+pouvaient les troupes françaises bien conduites, car que ne fallait-il
+pas craindre de leur réunion générale, lorsque moins de trois mille
+hommes avaient opposé une si vigoureuse résistance!
+
+Le général Laborde se porta à Torres-Vedras, où il devait se joindre
+au général Loison venant d'Abrantès, au général Junot venant de
+Lisbonne.
+
+[En marge: Débarquement à Vimeiro des deux nouvelles brigades
+Anstruther et Ackland.]
+
+Sir Arthur Wellesley avait appris par sa propre expérience, dans ce
+combat, ce qu'il savait d'ailleurs, qu'il avait affaire à un ennemi
+fort difficile à vaincre, et il était décidé à ne s'avancer qu'avec
+une extrême circonspection. On venait d'apercevoir en mer un nombreux
+convoi chargé de nouvelles troupes. C'étaient les brigades Anstruther
+et Ackland, embarquées récemment, et suivies d'assez près par le corps
+d'armée de John Moore. Ces deux brigades lui apportaient un renfort de
+cinq mille hommes au moins, et n'amenaient point le général en chef
+sir Hew Dalrymple, ce qui avait le double avantage de le rendre plus
+fort sans le rendre dépendant. Il résolut donc de s'approcher de la
+mer par Lourinha, afin de recueillir les deux brigades Anstruther et
+Ackland, et pour cela il vint prendre position sur les hauteurs de
+Vimeiro, qui couvrent un mouillage favorable au débarquement. Le 19 au
+soir il fut rejoint par la brigade Anstruther, et le 20 par la brigade
+Ackland. En défalquant les morts et les blessés de Roliça, ce renfort
+portait son armée à 18 mille hommes présents sous les armes.
+
+[En marge: Junot, réuni aux généraux Loison et Laborde, marche aux
+Anglais.]
+
+Le général Junot, à la nouvelle de l'approche des Anglais, s'était
+hâté de quitter Lisbonne avec tout ce qu'il avait de disponible, et
+s'était dirigé sur Torres-Vedras, où venait d'arriver le général
+Loison. Pour avoir voulu conserver trop de postes, bien qu'il en eût
+évacué beaucoup; pour avoir voulu courir sur les insurrections
+principales, bien qu'il eût négligé les insurrections secondaires, le
+général Junot ne pouvait réunir plus de 9 mille et quelques cents
+hommes présents sous les armes. Il fallait donc combattre, dans la
+proportion d'un contre deux, cette redoutable infanterie anglaise
+qu'amenait sir Arthur Wellesley. On avait sur elle une grande
+supériorité de cavalerie, arme peu utile dans les positions qui
+allaient servir de champ de bataille. Néanmoins neuf mille Français,
+conduits comme l'avaient été les trois mille du général Laborde,
+pouvaient, en défendant bien les positions qui sont en avant de
+Lisbonne, tenir tête à 18 mille Anglais, et les réduire à
+l'impossibilité de conquérir la capitale du Portugal, pourvu toutefois
+qu'on choisît son terrain aussi habilement qu'on l'avait fait à
+Roliça.
+
+Les Anglais avaient à franchir le promontoire qui forme la droite du
+Tage, et sur le revers duquel Lisbonne est assise. Ce promontoire
+présente des défilés étroits, qu'il fallait traverser pour arriver à
+Lisbonne, et dans lesquels on aurait pu accabler les Anglais une fois
+qu'ils s'y seraient engagés, en leur laissant tous les inconvénients
+de l'offensive. Junot, emporté par son ardeur excessive, ne voulut pas
+les attendre dans ces passages où il aurait été possible de les
+battre, et résolut d'aller les chercher dans leur position pour les y
+forcer, et les jeter à la mer. Il arriva le 20 au soir devant les
+hauteurs de Vimeiro.
+
+[En marge: Position de l'armée anglaise à Vimeiro.]
+
+Sir Arthur Wellesley eût été dans une situation critique à Vimeiro,
+s'il avait été bien attaqué et avec des forces suffisantes, car il
+occupait des hauteurs dont le revers était taillé à pic sur la mer.
+Forcé dans ces positions, il pouvait être précipité dans les flots
+avant d'avoir eu le temps de s'embarquer. Il était donc entre une
+victoire et un désastre. Mais il avait dix-huit mille hommes, une
+nombreuse artillerie, des positions d'un accès très-difficile; il
+savait par divers rapports qu'il aurait à combattre contre un ennemi
+inférieur de moitié; il était doué enfin d'une fermeté de caractère
+qui égalait celle de ses soldats. Il ne fut donc nullement troublé. La
+chaîne de positions qu'il occupait était coupée en deux par un ravin
+qui servait de lit à la petite rivière de Maceira. Le village de
+Vimeiro se trouvait au fond de ce ravin. Mais il possédait des moyens
+de communication suffisants pour aller de l'un de ces groupes de
+hauteurs à l'autre. Il comptait quatre brigades sur le groupe situé à
+sa droite, deux sur le groupe situé à sa gauche. Son infanterie
+établie sur trois lignes, avec une formidable artillerie dans les
+intervalles, présentait trois étages de soldats, se dominant et se
+renforçant les uns les autres.
+
+[En marge: Bataille de Vimeiro.]
+
+Si cette position, forte comme elle était, eût été reconnue d'avance,
+les Français auraient dû ou renoncer à l'enlever, ou en attaquer un
+seul côté avec toutes leurs forces réunies. Les Anglais, une fois
+débusqués en partie, auraient pu être entraînés complètement, et
+précipités dans l'abîme auquel ils étaient adossés. Mais on arriva le
+21 au matin à la pointe du jour, sans avoir pris les précautions
+convenables, et sans cacher ses mouvements à l'ennemi. Le général
+Junot, s'apercevant que la gauche des Anglais était leur aile la moins
+défendue, ordonna un mouvement de sa gauche à sa droite, pour être
+plus en nombre de ce côté. Sir Arthur Wellesley découvrant ce
+mouvement des hauteurs qu'il occupait, se hâta de l'imiter, afin de
+rétablir l'équilibre des forces, mais bien plus rapidement que son
+adversaire, car il n'avait que la corde de l'arc à décrire, et il lui
+fallait moitié moins de temps pour porter ses troupes d'une aile à
+l'autre.
+
+Les Français, tandis que leur droite manoeuvrait, s'engagèrent par
+leur gauche contre Vimeiro. Vimeiro formait la droite des Anglais et
+leur côté le plus fort. La brigade Thomière, de la division Laborde,
+marcha résolument à l'ennemi. Le brave général Laborde conduisit cette
+attaque avec une extrême vigueur; mais le terrain, qu'il n'avait pas
+choisi comme à Roliça, présentait des obstacles presque
+insurmontables. Il fallait, outre la difficulté de gravir une position
+escarpée, braver deux lignes d'infanterie, une artillerie puissante
+par le nombre et le calibre, et puis voir sans en être découragé une
+troisième ligne, formée par la brigade Hill, qui couronnait les
+hauteurs en arrière. Les Français s'élancèrent avec bravoure, exposés
+à tomber sous la mitraille d'abord, puis sous la mousqueterie continue
+et bien dirigée des Anglais; mais ils ne purent même arriver jusqu'à
+leurs lignes. Les voyant ainsi arrêtés, le général Kellermann, qui
+commandait la réserve composée de deux régiments de grenadiers qu'on
+avait tirés de tous les corps, se porta avec l'un de ces régiments à
+l'attaque du plateau de Vimeiro. Il était précédé par une batterie
+d'artillerie, qui essaya de se mettre en position. Le feu terrible des
+Anglais l'eut bientôt démontée. Le colonel Foy fut gravement blessé.
+Le général Kellermann ne s'élança pas moins avec ses grenadiers. Il
+gravit le terrain, déboucha sur le plateau; mais il y fut accueilli
+par un tel feu de front, de flanc et de toutes les directions, que ses
+braves soldats, renversés les uns sur les autres sans pouvoir avancer,
+furent ramenés au pied du plateau. À cet aspect, quatre cents dragons,
+qui composaient toute la cavalerie anglaise, voulurent profiter de la
+situation dangereuse de nos grenadiers, pour les charger. Mais le
+général Margaron, qui se trouvait sur ce point avec sa brave
+cavalerie, fondit au galop sur les dragons anglais, et, en les
+sabrant, vengea sur eux le revers de notre infanterie. Le second
+régiment de grenadiers marcha à son tour pour aborder l'ennemi, bien
+que sans espérance d'emporter la position. Tandis que ces choses se
+passaient à gauche, la brigade Solignac, de la division Loison,
+rencontrait à droite les mêmes obstacles. Partout trois lignes
+d'infanterie, une artillerie formidable, un terrain escarpé et
+impossible à gravir sous des feux plongeants, arrêtaient nos braves
+soldats, follement lancés contre une position où l'ennemi combattait
+avec tous ses avantages, et où nous n'avions aucun des nôtres.
+
+[En marge: Le général Junot, après la bataille de Vimeiro, se retire
+sur Torres-Vedras.]
+
+Il était midi. Ce combat si malheureusement engagé, sans aucune chance
+de vaincre les difficultés qui nous étaient opposées, nous avait déjà
+coûté 1,800 hommes, c'est-à-dire le cinquième de notre effectif. S'y
+obstiner davantage c'était s'exposer à perdre inutilement toute
+l'armée. Le général Junot se résigna donc, sur l'avis de ses plus
+braves officiers, à se retirer; ce qu'il fit en bon ordre vers
+Torres-Vedras, sa cavalerie sabrant les tirailleurs ou les cavaliers
+anglais qui avaient la hardiesse de nous suivre.
+
+[En marge: Obligation où se trouve le général Junot de traiter avec
+les Anglais.]
+
+Après cette infructueuse tentative pour jeter les Anglais à la mer, il
+n y avait plus d'espérance de se maintenir en Portugal. On n'avait
+pas, en réunissant à Lisbonne toutes les forces disponibles, plus de
+dix mille hommes en état de combattre, et il fallait, avec ces dix
+mille hommes, contenir une population hostile de trois cent mille
+âmes, et arrêter une armée anglaise qui allait, en quelques jours,
+être portée à vingt-huit ou vingt-neuf mille combattants. Il restait,
+il est vrai, une ressource: c'était de faire, à travers le nord du
+Portugal et de l'Espagne, une retraite, semblable à celle des dix
+mille, au milieu de populations insurgées, en laissant plusieurs
+milliers de malades dans les mains des Portugais, et en jonchant les
+routes de morts et de mourants. On eût perdu ainsi plus de la moitié
+de l'armée. Ces deux résolutions étaient donc d'une exécution
+impossible. Entrer en négociation avec les Anglais, nation civilisée,
+qui tenait les engagements qu'elle prenait, était assurément un parti
+que l'honneur ne condamnait pas, surtout après le combat de Roliça et
+la bataille de Vimeiro.
+
+[En marge: Le général Kellermann envoyé au quartier général de sir
+Arthur Wellesley.]
+
+[En marge: Circonstances qui disposent les généraux anglais à
+traiter.]
+
+En conséquence on choisit le général Kellermann, qui joignait à de
+grands talents militaires une extrême finesse d'esprit, et on l'envoya
+au quartier général anglais avec mission de traiter du sort des
+prisonniers et des blessés. En ce moment, un changement venait de
+s'opérer dans l'armée britannique. Sir Hew Dalrymple était arrivé avec
+son chef d'état-major Henri Burrard, pour prendre le commandement. Sir
+Arthur Wellesley, toujours heureux dans sa brillante carrière,
+n'était remplacé qu'après une victoire, due surtout aux fautes de
+l'ennemi. Il n'était pas fâché que la campagne s'arrêtât à cette
+victoire, et que la conquête du Portugal lui fût exclusivement
+attribuée. Sir Hew Dalrymple et Henri Burrard de leur côté, ne
+connaissant pas l'état des choses, ignorant les difficultés qui
+pouvaient leur rester à vaincre, étaient charmés à leur début de
+trouver les Français prêts à leur livrer le Portugal, et de n'avoir
+pas de nouvelles chances à courir. Cependant, s'ils avaient apprécié
+la situation, et ce qu'elle allait devenir pour eux à l'arrivée du
+corps d'armée de John Moore, ils ne se seraient pas montrés si
+faciles. Engagés dans un long entretien avec le général Kellermann,
+qu'ils traitèrent avec toute la distinction qu'il méritait, ils
+laissèrent entrevoir leur disposition à négocier. Celui-ci saisit
+l'occasion avec beaucoup de tact, et convint d'abord avec eux d'une
+suspension d'armes, sauf à traiter plus tard d'un arrangement
+définitif relativement à l'évacuation du pays.
+
+[En marge: Conférences ouvertes à Cintra.]
+
+Le général Kellermann, revenu au quartier général français, fit part
+au commandant en chef et à ses compagnons d'armes de la disposition
+des Anglais, et il fut convenu qu'on traiterait de l'évacuation du
+Portugal, pourvu que les conditions fussent tout à fait honorables. Il
+retourna au quartier général de l'ennemi, et la réunion pour les
+conférences fut fixée à Cintra. Elles durèrent plusieurs jours, et ne
+présentèrent pas moins de courtoisie dans les formes que de vivacité
+dans la discussion des choses. Les Anglais ne voulaient pas accorder
+autant d'avantages, sous le rapport de l'honneur militaire, que les
+Français en exigeaient. Ils refusaient surtout de traiter l'amiral
+russe Siniavin aussi bien que le demandait Junot, par un scrupule
+d'honneur bien plus que par devoir; car cet amiral, qui aurait pu
+sauver la cause commune en secondant les Français, qui, en ne le
+faisant pas, l'avait perdue, ne méritait guère que pour lui on rendît
+les négociations plus difficiles. Néanmoins, Junot exigeait que
+l'amiral russe fût libre de se retirer dans les mers du Nord avec sa
+flotte, et il menaçait de mettre tout à feu et à sang, de ne livrer
+Lisbonne qu'à moitié ravagée, si on ne lui accordait ce qu'il
+réclamait. Heureusement l'amiral Siniavin, allié aussi disgracieux que
+peu secourable, afficha le désir de négocier pour son propre compte,
+ne voulant apparemment rien devoir à l'armée française, de laquelle il
+sentait bien n'avoir rien mérité. Junot se hâta d'y consentir, et
+alors, la principale difficulté se trouvant écartée, on tomba
+promptement d'accord.
+
+[En marge: Convention de Cintra pour l'évacuation du Portugal.]
+
+La convention datée de Cintra fut signée le 30 août. Elle stipulait
+que l'armée française se retirerait du Portugal avec tous les honneurs
+de la guerre, et en emportant ce qui lui appartenait; qu'elle serait
+ramenée sur des vaisseaux anglais dans les ports de France les plus
+voisins, ceux de La Rochelle, Lorient ou autres; qu'elle pourrait
+servir immédiatement; que les blessés et les malades seraient traités
+avec soin, et transférés à leur tour dès que leur état leur
+permettrait de supporter le trajet; qu'il en serait de même pour les
+garnisons d'Almeida et d'Elvas restées dans l'intérieur du pays. Il
+fut convenu de plus que les Français n'emporteraient rien de ce qui
+appartenait au Portugal, dont ils avaient administré les finances
+avec autant d'ordre que de loyauté, et auquel ils laissaient 9
+millions dans les caisses, qu'ils avaient trouvées absolument vides à
+leur arrivée. Il fut stipulé, enfin, qu'aucune recherche n'aurait lieu
+pour le passé, et que les Portugais qui avaient embrassé le parti des
+Français seraient respectés dans leurs personnes et leurs propriétés.
+
+[En marge: Embarquement de l'armée française et son retour en France.]
+
+Cet arrangement était aussi honorable qu'on pouvait le désirer pour
+l'armée française, car elle était sauvée tout entière, et remise en
+état de reprendre dans un mois les armes contre l'Espagne. Les Anglais
+étaient incapables d'imiter les Espagnols et de violer la convention
+de Cintra, comme ceux-ci avaient violé la capitulation de Baylen. En
+effet, ils réunirent à l'embouchure du Tage les nombreuses flottilles
+qui venaient de débarquer trente mille de leurs soldats sur les côtes
+du Portugal, et les préparèrent à porter les 22 mille Français restant
+des 26 mille qui avaient suivi le général Junot. Ils les prirent à
+leur bord dans les premiers jours de septembre, pour les déposer
+fidèlement sur les côtes de la Saintonge et de la Bretagne.
+
+[En marge: Triste conclusion de l'entreprise d'Espagne.]
+
+Ainsi, dès la fin d'août, toute la Péninsule, envahie si facilement en
+février et mars, était évacuée jusqu'à l'Èbre. Deux armées françaises
+avaient capitulé, l'une honorablement, l'autre d'une façon humiliante,
+et les autres n'occupaient plus sur l'Èbre que le débouché des
+Pyrénées. Des 130 mille hommes qui avaient franchi les Pyrénées, il
+n'y en avait pas 60 mille sous les armes, quoiqu'il en restât
+quatre-vingt, sans compter, il est vrai, les 22 mille qui naviguaient
+sous pavillon britannique pour rentrer en France. Telle était la
+récompense d'une entreprise tentée avec des troupes inaguerries et
+trop peu nombreuses, préparée de plus par une politique fourbe et
+inique. Nous avions perdu en un instant notre renom de loyauté, le
+prestige de notre invincibilité, et l'Europe pouvait être autorisée à
+croire pour le moment que l'armée française était déchue de sa
+supériorité. Il n'en était rien pourtant, et cette héroïque armée
+allait prouver encore en cent combats qu'elle était toujours la même.
+
+[En marge: Insurrection des colonies espagnoles.]
+
+Pour comble de confusion, ces riches colonies espagnoles, qui
+occupaient tant de place dans les immenses projets de Napoléon, nous
+échappaient de toutes parts. Le Mexique, le vaste continent du Sud,
+depuis le Pérou jusqu'aux bouches de la Plata, s'insurgeaient au bruit
+des événements de Bayonne, ouvraient leurs ports aux Anglais, et
+embrassaient la cause de la dynastie prisonnière.
+
+[En marge: Désespoir de Joseph et son désir de retourner à Naples.]
+
+Ainsi, toutes les combinaisons de Napoléon échouaient à la fois devant
+l'indignation d'une nation trompée et exaspérée. Il ne manquait donc
+rien au châtiment dû à sa faute, rien assurément, car son frère
+lui-même, effrayé de la tâche qu'il s'était imposée, regrettant
+profondément le doux et paisible royaume de Naples, lui écrivit le 9
+août, des bords de l'Èbre, une lettre désespérée, qui fut sans doute
+pour lui le plus cruel des reproches.--J'ai tout le monde contre moi,
+lui disait-il, tout le monde sans exception. Les hautes classes
+elles-mêmes, d'abord incertaines, ont fini par suivre le mouvement des
+classes inférieures. Il ne me reste pas un seul Espagnol qui soit
+attaché à ma cause. Philippe V n'avait qu'un compétiteur à vaincre;
+moi, j'ai une nation tout entière. Comme général, mon rôle serait
+supportable et même facile, car, avec un détachement de vos vieilles
+troupes, je vaincrais les Espagnols; mais comme roi, mon rôle est
+insoutenable, puisque, pour soumettre mes sujets, il me faut en
+égorger une partie. Je renonce donc à régner sur un peuple qui ne veut
+pas de moi. Cependant, je désire ne pas me retirer en vaincu.
+Envoyez-moi une de vos vieilles armées; je rentrerai à sa tête dans
+Madrid, et là je traiterai avec les Espagnols. Si vous le voulez, je
+leur rendrai Ferdinand VII en votre nom, mais en leur retenant une
+partie de leur territoire jusqu'à l'Èbre, car la France victorieuse
+aura le droit de faire payer sa victoire. Elle obtiendra ainsi le prix
+de ses efforts, de son sang versé, et moi je vous redemanderai le
+trône de Naples. Le prince auquel vous le destinez n'en a pas encore
+pris possession. Je suis, d'ailleurs, votre frère, votre propre sang;
+la justice et la parenté veulent que j'aie la préférence, et j'irai
+alors continuer, au milieu du calme qui convient à mes goûts, le
+bonheur d'un peuple qui consent à être heureux par mes soins.--Telle
+est la substance de ce que Joseph écrivait des bords de l'Èbre à
+Napoléon. Aucun jugement ne pouvait être plus sévère et plus juste,
+que celui qui résultait de ce langage d'un roi désespéré, réduit à
+régner malgré lui sur un peuple en révolte. Napoléon le comprit, et
+prouva, par la réponse qu'on lira plus tard, à quel point il avait
+senti la dureté involontaire de ce jugement porté par son propre
+frère.
+
+FIN DU LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
+
+ERFURT.
+
+ La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon
+ pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire.
+ -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux
+ événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son
+ retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée
+ de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. --
+ Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de
+ l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. --
+ Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la
+ cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de
+ prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. --
+ Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
+ Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. --
+ Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de
+ s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
+ exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
+ avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires
+ d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de
+ septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand
+ éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs
+ militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en
+ Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi
+ Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. --
+ Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la
+ Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
+ l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
+ même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les
+ troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle
+ conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés
+ pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les
+ différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon.
+ -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie
+ l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
+ allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de
+ l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa
+ mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27
+ septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. --
+ Affluence de souverains et de grands personnages civils et
+ militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
+ donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de
+ faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire
+ turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la
+ Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur
+ l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
+ Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
+ Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore
+ par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
+ Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes
+ brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de
+ l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon
+ s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux
+ empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées
+ verbalement. -- Napoléon désirant que la paix puisse sortir de
+ l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
+ pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
+ la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
+ retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à
+ ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. --
+ Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une
+ nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un
+ mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
+ que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
+ empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des
+ témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour
+ Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de
+ celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières
+ dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré
+ pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un
+ nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en
+ armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée
+ d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. --
+ M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte
+ avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière
+ dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. --
+ Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les
+ difficultés soulevées par le cabinet britannique. --
+ L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les
+ Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère
+ de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les
+ manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon
+ n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
+ Ses combinaisons pour la rendre décisive.
+
+
+[En marge: Voyage de Napoléon dans les provinces du Midi.]
+
+Napoléon avait passé à Bayonne et dans les départements qui sont
+situés au pied des Pyrénées les mois de juin et de juillet, pendant
+lesquels s'étaient les accomplis les événements que nous venons de
+rapporter. Il avait successivement visité Pau, Auch, Toulouse,
+Montauban, Bordeaux, partout fêté, partout reçu avec transport par les
+populations toujours éprises du prince qui passe et qui occupe un
+moment leur oisiveté, mais cette fois plus avides que de coutume de
+voir le prince extraordinaire qui excitait à si juste titre leur
+curiosité et leur admiration. Les Basques avaient exécuté devant lui
+leurs danses gracieuses et pittoresques; Toulouse avait fait éclater
+l'impétuosité ordinaire de ses sentiments. On ne savait rien ou
+presque rien, même dans ces provinces, des événements d'Espagne, car
+Napoléon ne permettait aucune publication contraire à ses vues. On
+avait bien appris, par les inévitables communications d'un versant à
+l'autre des Pyrénées, que l'Aragon était en insurrection, et que
+l'établissement du roi Joseph rencontrait d'assez graves difficultés.
+Mais on ne considérait pas comme sérieuses les résistances que la
+malheureuse Espagne, affaiblie et désorganisée par vingt ans d'un
+mauvais gouvernement, pouvait opposer au vainqueur du continent. On se
+trompait donc avec lui, de même que lui, sur ce qui devait se passer
+au delà des Pyrénées. On ne cessait pas de le regarder comme l'emblème
+du succès, de la puissance, du génie. C'est tout au plus si quelques
+vieux royalistes entêtés, éclairés par la haine, prédisaient sans le
+savoir des malheurs dont l'origine serait en Espagne. Mais les masses
+accouraient bruyantes et enthousiastes sur les pas du restaurateur de
+l'ordre, de la religion et de la grandeur de la France. Elles le
+croyaient encore heureux, lorsque déjà il commençait à ne plus l'être,
+et qu'un rayon de tristesse avait pénétré dans son téméraire et
+intrépide coeur.
+
+[En marge: Les illusions de Napoléon presque toutes dissipées quand il
+quitte Bayonne.]
+
+Napoléon, en quittant Bayonne, n'avait presque plus d'illusions sur
+les affaires d'Espagne. Il connaissait l'étendue et la violence de
+l'insurrection; il était informé de la retraite du maréchal Moncey, de
+l'opiniâtre résistance de Saragosse, des difficultés que le général
+Dupont avait rencontrées en Andalousie. Mais il connaissait aussi la
+brillante victoire du maréchal Bessières à Rio-Seco, l'entrée de
+Joseph dans Madrid, les secours nombreux envoyés à Dupont, et les
+grands préparatifs d'attaque faits devant Saragosse. Il se flattait
+donc que le maréchal Bessières, poursuivant ses avantages, rejetterait
+jusqu'en Galice les insurgés du nord, que le général Dupont secouru
+rejetterait jusqu'à Séville, peut-être jusqu'à Cadix, les insurgés du
+midi; que Saragosse, un jour ou l'autre, serait prise, et qu'avec les
+vieux régiments qui arrivaient, on pourrait renforcer suffisamment nos
+divers corps d'armée, et terminer peu à peu la soumission de
+l'Espagne. Un succès sur le Guadalquivir, comme celui de Rio-Seco,
+suffisait pour substituer ces brillants résultats à ceux dont nous
+venons de tracer le triste tableau. Malheureusement c'était Baylen, au
+lieu d'un autre Rio-Seco, qu'il fallait inscrire dans la sanglante et
+héroïque histoire du temps! Quant au Portugal, il y avait plus d'un
+mois qu'on n'en savait rien, absolument rien.
+
+[En marge: Napoléon ne connaît qu'à Bordeaux les événements de
+l'Andalousie.]
+
+[En marge: Impression qu'il en éprouve.]
+
+C'est à Bordeaux, où il passa les trois premiers jours d'août, que
+Napoléon apprit cette catastrophe éternellement déplorable de Baylen.
+La douleur qu'il en ressentit, l'humiliation qu'il en éprouva pour les
+armes françaises, les éclats de colère auxquels il se livra ne
+sauraient se décrire. Le souvenir en est resté profondément gravé dans
+la mémoire de tous ceux qui l'approchaient, et je l'ai cent fois
+recueilli de leur bouche. Son chagrin surpassait celui dont il avait
+été saisi à Boulogne en apprenant que l'amiral Villeneuve renonçait à
+venir dans la Manche; car à l'insuccès se joignait un déshonneur qui
+était le premier, qui fut le seul infligé à ses glorieux drapeaux.
+Charles IV, Ferdinand VII étaient vengés! Les esprits pieux, dans tous
+les siècles, ont cru qu'au delà de cette vie il y avait une
+rémunération du bien et du mal, et les sages ont regardé cette
+croyance comme conforme au dessein général des choses. Mais il y a une
+remarque que les observateurs profonds ont tous faite aussi: c'est
+que, pendant cette vie même, il y avait déjà dans les événements une
+certaine rémunération du bien et du mal. Manquer au bon sens, à la
+raison, à la justice, rencontre bientôt ici-bas un juste et premier
+châtiment. Dieu, sans doute, se réserve de compléter ailleurs le
+compte ouvert aux maîtres des empires, comme au plus humble gardeur de
+troupeaux.
+
+Napoléon aperçut d'un coup d'oeil toute la portée de l'événement de
+Baylen; il vit ce qui allait en résulter de démoralisation dans
+l'armée française, d'exaltation chez les insurgés, et considéra comme
+certaine, avant d'en être informé, l'évacuation de presque toute la
+Péninsule. Les dépêches qui se succédèrent d'heure en heure lui
+apprirent bientôt à quel point les suites de ce désastre, sous un
+prince bon, mais faible et vain, devaient s'aggraver. Murat, roi
+d'Espagne, eût rallié tout ce qui lui restait de troupes, et fondu sur
+Castaños, avant que celui-ci entrât dans Madrid. Joseph, le faible
+Joseph, plus encore par ignorance que par timidité, se retirait en
+toute hâte sur l'Èbre, levait le siége de Saragosse à moitié conquise,
+arrêtait Bessières dans sa marche victorieuse, et se croyait à peine
+rassuré derrière l'Èbre, ayant déjà un pied sur les Pyrénées.
+
+[En marge: Conséquences européennes des événements d'Espagne.]
+
+Les conséquences tout espagnoles de ce revers étaient les moindres.
+Les conséquences européennes devaient être bien plus graves. Les
+ennemis abattus de la France allaient reprendre courage. L'Autriche,
+toujours en préparatifs de guerre depuis la campagne de Pologne,
+fictivement résignée depuis la convention qui lui avait rendu Braunau,
+excitée de nouveau par les événements de Bayonne, surexcitée par ceux
+de Baylen, allait redevenir menaçante. Sa rupture apparente avec
+l'Angleterre, obtenue à force de menaces, allait se changer en une
+secrète et intime alliance avec elle. Et c'était en présence d'un tel
+état de choses qu'il fallait rappeler une partie de la grande armée
+des bords de la Vistule et de l'Elbe, pour la porter sur l'Èbre et le
+Tage! D'une situation triomphante, Napoléon, par sa faute, allait donc
+passer à une situation difficile au moins, et qui exigeait tout le
+déploiement de son génie. Il y pouvait suffire assurément, car la
+grande armée était entière encore, et capable d'accabler l'Autriche
+tout en envoyant un fort détachement en Espagne. Mais d'arbitre absolu
+des événements qu'il était en 1807, Napoléon se voyait réduit à lutter
+pour les dominer. À ces peines si graves s'en joignait une autre,
+toute d'amour-propre. Il s'était trompé, visiblement trompé, au point
+que personne n'en pouvait douter en Europe. Ses invincibles soldats
+avaient été battus, par qui? Par des insurgés sans consistance, et
+l'opinion publique, cette courtisane inconstante, qui se plaît à
+délaisser ceux qu'elle a le plus adulés, n'allait-elle pas grossir
+l'événement, en taisant ce qui l'expliquait, comme la jeunesse des
+soldats, l'influence du climat, un concours inouï de circonstances
+malheureuses, enfin un moment d'erreur chez un général d'un
+incontestable mérite? Cette volage opinion n'allait-elle pas rabaisser
+tout d'un coup et la prévoyance politique de Napoléon, et l'héroïque
+valeur de ses armées? L'amour-propre et la prudence souffraient donc
+également chez le grand homme, que la sinistre nouvelle venait
+d'assaillir, et il était puni, puni de toutes les manières, puni comme
+on l'est par l'infaillible Providence. Toutefois ce pouvait n'être
+qu'un salutaire avertissement, et il devait triompher de ce revers
+momentané, triompher assez complètement pour demeurer tout-puissant en
+Europe, s'il savait profiter de cette première et cruelle leçon.
+
+[En marge: Injuste irritation de Napoléon contre le général Dupont.]
+
+[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer encore plus irrité qu'il
+ne l'est véritablement.]
+
+[En marge: Retour de générosité chez Napoléon à l'égard du général
+Dupont.]
+
+Il arriva ici ce qui arrive souvent: un malheureux, qui avait sa part
+dans une série de fautes, mais rien que sa part, paya pour tout le
+monde. Napoléon, profondément irrité contre le général Dupont,
+apercevant avec son coup d'oeil supérieur les fautes militaires que
+celui-ci avait commises et qui suffisaient pour tout expliquer[12],
+mais se laissant aller à croire tout ce que la malveillance y ajoutait
+de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un
+lâche, un misérable, qui pour sauver quelques fourgons avait perdu son
+armée, et qu'il le ferait fusiller.--Ils ont sali notre uniforme,
+dit-il en parlant de lui et des autres généraux; il sera lavé dans
+leur sang.--Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général
+Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la haute cour
+impériale. Du reste sa colère, sincère en grande partie, était feinte
+aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les
+mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses
+fautes, à ses prétendues lâchetés et forfaitures, la tournure imprévue
+des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa
+volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général
+Dupont. Ce malheureux général avait été, comme on l'a vu, mal inspiré,
+atterré par un concours de circonstances accablantes; et tout à coup
+on faisait de lui un lâche, un pillard digne du dernier supplice. Au
+surplus, ces indignités se renfermaient encore dans l'intérieur de
+l'état-major impérial; car Napoléon, retenant autant qu'il pouvait
+l'essor de la renommée, avait défendu de rien publier à l'égard de
+l'Espagne, et, afin qu'on ne soupçonnât pas toute l'étendue des
+difficultés qu'il venait de se mettre sur les bras, il avait appliqué
+cette défense aussi bien à la victoire de Rio-Seco qu'à la
+capitulation de Baylen. Le maréchal Bessières, enveloppé dans cette
+catastrophe, vit le plus beau fait de sa vie militaire couvert du même
+voile qui couvrait le désastre du général Dupont. Mais la presse
+anglaise était là pour faire promptement arriver, non pas jusqu'aux
+masses, mais jusqu'aux classes éclairées, la connaissance des revers
+de nos armées en Espagne. Bientôt, au surplus, le déchaînement contre
+le général Dupont, parce qu'il avait succombé, devint tel autour de
+Napoléon, que, la générosité se réveillant chez lui après le calcul,
+il s'écria plusieurs fois: L'infortuné! quelle chute après Albeck,
+Halle, Friedland! Voilà la guerre! Un jour, un seul jour suffit pour
+ternir toute une carrière!--Et se contredisant ainsi lui-même, il se
+prenait à dire que Dupont n'avait été que malheureux, et son génie,
+découvrant les dures conditions de la vie humaine, semblait voir sa
+destinée écrite dans celle de l'un de ses lieutenants.
+
+[Note 12: Il existe aux Archives de la Secrétairerie d'État, ai-je
+dit, la minute des questions adressées au général Dupont par ordre de
+Napoléon, et on peut, avec ce document, se faire une idée exacte de
+l'opinion que Napoléon avait conçue de la catastrophe de Baylen et de
+la conduite du général Dupont. Il vit bien les fautes militaires qui
+suffisaient pour expliquer la catastrophe, mais il se laissa
+influencer un moment par les bruits calomnieux, répandus sur le
+général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire
+beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps
+après.]
+
+[En marge: Accueil que Napoléon reçoit à Bordeaux.]
+
+La sage et spirituelle population de Bordeaux lui donna des fêtes
+magnifiques, auxquelles il assista d'un front serein, et sans laisser
+apercevoir aucun des sentiments qui remplissaient son âme. À ceux qui,
+sans oser l'interroger, approchaient néanmoins dans leurs entretiens
+du grand objet qui l'avait attiré dans le Midi, il disait que quelques
+paysans, fanatisés par des prêtres, soudoyés par l'Angleterre,
+essayaient de susciter des obstacles à son frère, mais que _jamais il
+n'avait vu plus lâche canaille depuis qu'il servait_; que le maréchal
+Bessières en avait sabré plusieurs milliers; qu'il suffisait de
+quelques escadrons français pour mettre en fuite une armée entière de
+ces insurgés espagnols; que la Péninsule ne tarderait pas à être
+soumise au sceptre du roi Joseph, et que les provinces du midi de la
+France, tant intéressées aux bonnes relations avec l'Espagne,
+recueilleraient le principal fruit de cette nouvelle entreprise. On
+croyait tout ce qu'il voulait quand on le voyait, et on était
+satisfait, sauf à penser tout autre chose le lendemain, en apprenant
+par les correspondances commerciales les faits si graves qui se
+passaient au delà des Pyrénées.
+
+[En marge: Quoique pressé de retourner à Paris, Napoléon tient la
+parole donnée à la Vendée de la visiter.]
+
+[En marge: Napoléon visite successivement Rochefort, La Rochelle,
+Niort, Napoléon-Vendée, Nantes et Saumur.]
+
+Napoléon aurait voulu se rendre d'un trait de Bordeaux à Paris, pour
+s'y livrer à ses trois occupations urgentes du moment, l'explication
+avec l'Autriche, le resserrement de l'union avec la Russie, la
+translation d'une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre.
+Mais il avait promis de traverser la Vendée, et il aurait paru, ou se
+défier de cette province, ou avoir des affaires tellement sérieuses
+sur les bras, qu'il était obligé de manquer à tous les rendez-vous
+donnés. Or, il en avait accepté un avec les Vendéens, auquel il ne
+pouvait, ni ne voulait manquer sans une absolue nécessité. Il se
+décida donc à passer par Rochefort, La Rochelle, Niort,
+Napoléon-Vendée, Nantes, Saumur, Tours, Orléans, dictant ses ordres en
+route, recevant à chaque station des centaines de dépêches, et en
+expédiant autant qu'il en recevait.
+
+Arrivé à Rochefort le 5 août, il fut accueilli avec enthousiasme par
+une population toute maritime, qui avait vu ses arsenaux et ses
+chantiers redoubler d'activité sous son règne. Il alla visiter l'île
+d'Aix et les travaux du fort Boyard, tenant à examiner par lui-même
+ces lieux, au sujet desquels il donnait sans cesse des ordres de la
+plus grande importance. La curiosité, l'admiration, la reconnaissance,
+attiraient sur ses pas les populations des villes et des campagnes. De
+Rochefort allant à La Rochelle, à Niort, à Napoléon-Vendée, il trouva
+partout la foule plus nombreuse et plus démonstrative. L'homme
+prodigieux qui avait arraché ces provinces à la guerre civile, qui
+leur avait rendu le calme, la sécurité, la prospérité, l'exercice de
+leur culte, était pour elles plus qu'un homme: il était une sorte de
+demi-dieu. Napoléon, tout à l'heure puni en Espagne du mal qu'il avait
+fait, était récompensé maintenant du bien qu'il avait accompli en
+France! S'il avait souffert de ses oeuvres mauvaises, il jouissait des
+bonnes, et son chagrin fut presque dissipé à l'aspect de la Vendée
+reconnaissante et enthousiaste. Elle n'eût pas mieux reçu Louis XVI
+s'il avait pu sortir de la tombe où l'avait fait descendre le crime de
+quatre-vingt-treize. À Nantes, à Saumur, l'accueil fut le même, et
+Napoléon, ne contenant plus le plaisir qu'il éprouvait, en remplit sa
+correspondance, qui, à Bordeaux, avait été pleine de chagrin, de
+colère, d'ordres précipités.
+
+[En marge: Arrivée de Napoléon à Paris le 14 août.]
+
+Il fut rendu à Paris le 14 août au soir, veille de la grande fête du
+15, jour où il se préparait à paraître dans tout l'éclat de la
+puissance, et avec une sérénité de visage qui pût déconcerter les
+conjectures de la malveillance. C'était surtout au corps diplomatique,
+pressé de le revoir et de l'observer, qu'il voulait montrer une
+attitude imposante, et tenir un langage qui retentît dans l'Europe
+entière.
+
+[En marge: Nouvelles de l'état de l'Europe que Napoléon trouve à
+Paris.]
+
+[En marge: Colère et crainte de la cour de Vienne.]
+
+Il venait de recevoir de Russie des nouvelles qui le rassuraient
+parfaitement, et qui lui dépeignaient cette puissance comme toujours
+soumise à ses desseins, moyennant les satisfactions qu'elle attendait en
+Orient. Mais les nouvelles d'Autriche étaient d'une nature bien
+différente. De ce côté, tout devenait menaçant. On se souvient que,
+toujours ennemie au fond, malgré les promesses de l'empereur François au
+bivouac d'Urschitz, l'Autriche, désolée de n'avoir pas profité de la
+bataille d'Eylau, pour se jeter sur l'Oder pendant que Napoléon était
+embarrassé sur la Vistule, un moment remise par la convention qui lui
+rendait Braunau, avait affecté de partager après Copenhague
+l'indignation des puissances continentales contre l'Angleterre. Elle
+avait, en effet, renvoyé M. Adair, ministre britannique, mais
+probablement en lui donnant à entendre que cette rupture de relations ne
+signifiait rien, et qu'il n'y fallait attacher aucune importance. Il est
+certain que les escadres anglaises, dans l'Adriatique, avaient continué
+à laisser circuler le pavillon autrichien, et que le commerce des
+denrées coloniales n'avait pas été interrompu un instant à Trieste. Mais
+lorsqu'elle fut instruite du piége tendu à Bayonne à la famille royale
+d'Espagne, instruite surtout des revers qui s'en étaient suivis,
+l'Autriche n'avait pu se contenir plus long-temps, et elle avait presque
+jeté le masque. Une terreur en partie feinte, en partie sincère, s'était
+saisie de cette cour et de son entourage.--Voilà donc ce qui attend
+toutes les vieilles royautés du continent! s'était-on écrié dans les
+salons de Vienne. C'est un horrible guet-apens; c'est un danger
+évident, qui doit parler à quiconque a un peu de prévoyance, car tout
+souverain qui aura négligé de se défendre sera traité comme Charles IV
+et Ferdinand VII!--L'archiduc Charles lui-même, ordinairement plus
+réservé que les autres, et moins malveillant pour la France, s'était
+écrié à son tour: Eh bien! nous mourrons s'il le faut les armes à la
+main; mais on ne disposera pas de la couronne d'Autriche aussi
+facilement qu'on a disposé de la couronne d'Espagne.--
+
+[En marge: Influence des événements de Rome sur la cour d'Autriche.]
+
+Les nouvelles arrivées de Rome avaient également contribué à exalter
+les esprits à Vienne, et à y déchaîner les langues. Le général
+Miollis ayant, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, reçu et exécuté
+l'ordre d'occuper Rome militairement, et n'ayant laissé au pape que
+l'autorité spirituelle, celui-ci s'était retiré dans le palais de
+Saint-Jean-de-Latran, en avait fait barricader les portes et les
+fenêtres, comme s'il avait dû supporter un siége, s'y était enfermé avec
+ses domestiques, ne voulait communiquer qu'avec les ministres étrangers,
+se disait opprimé, esclave dans ses États, victime d'une usurpation
+abominable, et protestait chaque jour contre la violence sous laquelle
+il succombait. À ces événements était venue se joindre la réunion au
+royaume d'Italie des provinces d'Ancône, de Macerata, de Fermo, sous les
+titres de départements _du Métaure_, _du Musone_, _du Tronto_.
+
+Ces faits avaient exaspéré le public de Vienne presque autant que les
+événements d'Espagne, et, soit à la cour, soit à la ville, on s'y
+livrait aux propos les plus amers, en présence même de l'ambassadeur
+de France, le général Andréossy. Parmi ceux qui tenaient ces propos,
+les uns croyaient en effet ce qu'ils disaient, et se figuraient
+sérieusement que Napoléon voulait renouveler sur le continent toutes
+les familles régnantes. Les autres n'en croyant rien, et comprenant
+que son système, calqué sur celui de Louis XIV, pourrait bien
+s'étendre à l'Italie et à l'Espagne, mais non jusqu'à l'Autriche,
+répétaient cependant le langage général pour entraîner la masse
+toujours crédule. Tous néanmoins étaient d'accord pour dire qu'il
+fallait, sans attaquer, se préparer à se défendre; et même, depuis les
+revers très-exagérés de nos armées, ils se laissaient emporter fort au
+delà de l'idée d'une simple défensive. Les préparatifs militaires
+étaient conformes à ces dispositions morales.
+
+[En marge: Préparatifs militaires de l'Autriche.]
+
+[En marge: Espèce de levée en masse sous forme de réserve.]
+
+[En marge: Énormité des forces autrichiennes à cette époque.]
+
+L'armée autrichienne n'avait pas cessé d'être tenue au grand complet,
+exercée, perfectionnée dans son organisation, par les soins assidus de
+l'archiduc Charles. Ne se contentant pas de cet effort, ruineux pour
+les finances autrichiennes, on venait tout à coup d'augmenter
+extraordinairement les forces de la monarchie par des mesures
+nouvelles, dont quelques-unes étaient imitées de la France elle-même.
+Indépendamment de l'armée active, on avait imaginé un système de
+réserve, consistant à réunir, à exercer un certain nombre de recrues
+dans chaque localité, et à les tenir prêtes à rejoindre les drapeaux.
+Le nombre avoué était de 60 mille, et le nombre réel de près de 100
+mille. Ce renfort devait porter à plus de 400 mille hommes l'armée
+active. Puis, sous le nom de milices, ressemblant fort à nos gardes
+nationales, on avait mis sur pied presque toute la population. On
+l'avait enrégimentée, habillée, armée, et on l'exerçait tous les
+jours. Cette population autrichienne, ordinairement étrangère à son
+gouvernement, avait été en quelque sorte flattée qu'on eût recours à
+elle, et, soit le plaisir d'être comptée pour quelque chose, soit la
+crainte d'un danger extérieur, elle s'était enrôlée avec un
+empressement singulier. Les nobles, les bourgeois, le peuple,
+s'étaient offerts. Les dons volontaires des États et des individus
+avaient fourni des moyens suffisants pour équiper cette masse
+d'hommes; et on n'estimait pas à moins de 300 mille individus le
+nombre de ceux qui étaient disposés à faire un service sédentaire et
+même actif pour le soutien de la monarchie. Quatre cent mille hommes
+de troupes actives, trois cent mille de troupes sédentaires,
+composaient, pour une population de 15 ou 16 millions de sujets que
+comptait alors la maison d'Autriche, une force énorme, telle que
+jamais cette maison n'en avait déployé. Il était probable en effet
+que, grâce à cet armement, elle pourrait mettre en ligne trois cent
+mille combattants véritablement présents au feu, ce qui ne lui était
+jamais arrivé, ce qui était immense, ce que n'avait fait encore aucune
+des puissances ennemies de la France. On venait d'acheter 14 mille
+chevaux d'artillerie, de commander un million de fusils d'infanterie.
+Tandis que sur l'Inn on démantelait Braunau, vingt mille ouvriers en
+Hongrie étaient occupés aux fortifications de Comorn, travaux qui
+prouvaient qu'on voulait faire une guerre longue et opiniâtre, et,
+battu à la frontière, se retirer dans l'intérieur de la monarchie,
+pour s'y défendre avec acharnement. Déjà même on formait des
+rassemblements de troupes, qui avaient quelque apparence de corps
+d'armée, vers la Bohême et la Gallicie, sans doute pour y tenir tête
+aux forces françaises sur la Vistule et l'Oder.
+
+L'émotion de la cour s'était peu à peu communiquée à toutes les
+classes de la population, et tandis qu'aux eaux de Toeplitz, de
+Carlsbad, et de toute l'Allemagne, on affectait vis-à-vis des Français
+une attitude arrogante qu'on n'avait pas l'habitude de prendre avec
+eux, dans les rues de Vienne le peuple menaçait les gens du général
+Andréossy, à Trieste le peuple avait insulté le consul de France, et
+en Istrie, sur les routes militaires qui nous avaient été concédées,
+on assassinait nos courriers. L'Allemagne, humiliée par nos triomphes,
+foulée par nos armées, commençait à frémir de colère et d'espérance.
+Les événements d'Espagne, en l'indignant et en l'encourageant tout à
+la fois, avaient été pour elle l'occasion de faire éclater ses secrets
+sentiments.
+
+Quoique Napoléon, appuyé sur la Russie, n'eût rien à craindre du
+continent, cependant c'était une détermination si grave que de
+transporter une partie de la grande armée de la Vistule sur l'Èbre; ce
+déplacement de ses forces, du Nord au Midi, pouvait tellement enhardir
+ses ennemis, qu'il voulait auparavant forcer l'Autriche à s'expliquer,
+et savoir au juste ce qu'il en devait penser. Si elle voulait la
+guerre, il aimait mieux la lui faire immédiatement, sauf à ajourner la
+répression de l'insurrection espagnole, la lui faire avec toutes ses
+forces, de manière; à se passer même du concours des Russes, en finir
+pour jamais avec elle, et se, rabattre ensuite du Danube sur les
+Pyrénées pour soumettre les Espagnols et jeter les Anglais à la mer.
+Mais ce n'était là qu'une extrémité. Il préférait n'avoir pas cette
+nouvelle guerre à soutenir, car la guerre n'était plus son goût
+dominant. La gloire militaire après Rivoli, les Pyramides, Marengo,
+Austerlitz, Iéna, Friedland, ne pouvait plus être pour lui la source
+de bien vives jouissances. Désormais la guerre ne devait être pour lui
+qu'un moyen de soutenir sa politique, politique exorbitante
+malheureusement, et qui exigerait encore de nombreux et sanglants
+triomphes. Ainsi, sans vouloir provoquer l'Autriche, il tenait à la
+faire expliquer de la façon la plus claire.
+
+[En marge: Longue explication de Napoléon avec l'ambassadeur
+d'Autriche.]
+
+Recevant les représentants des puissances ainsi que les grands corps
+de l'État dans la journée du 15 août, il saisit cette occasion pour
+avoir avec M. de Metternich, non point une explication passionnée,
+provocatrice, comme celle qu'il avait eue jadis avec lord Whitworth,
+et qui avait amené la guerre contre l'Angleterre, mais une explication
+douce, calme, et pourtant péremptoire. Il se montra gracieux, serein
+avec les ministres de toutes les cours, prévenant avec M. de Tolstoy,
+quoiqu'il eût à se plaindre de ses incartades militaires, amical,
+ouvert, mais pressant avec M. de Metternich. Sans attirer l'oreille
+des assistants par les éclats de sa voix, il parla, cependant, de
+manière à être entendu de certains d'entre eux, notamment de M. de
+Tolstoy.--Vous voulez ou nous faire la guerre, ou nous faire peur,
+dit-il à M. de Metternich[13].--M. de Metternich ayant affirme que son
+cabinet ne voulait faire ni l'un ni l'autre, Napoléon repartit
+sur-le-champ, d'un ton doux, mais positif: Alors pourquoi vos
+armements, qui vous agitent, qui agitent l'Europe, qui compromettent
+la paix, et ruinent vos finances?--Sur l'assurance que ces armements
+n'étaient que défensifs, Napoléon s'attacha, en connaisseur profond, à
+prouver à M. de Metternich qu'ils étaient d'une tout autre nature.--Si
+vos armements, lui dit-il, étaient, comme vous le prétendez, purement
+défensifs, ils seraient moins précipités. Quand on veut créer une
+organisation nouvelle, on prend son temps, on ne brusque rien, parce
+qu'on fait mieux ce qu'on fait lentement. Mais on ne forme pas des
+magasins, on n'ordonne pas des rassemblements de troupes, on n'achète
+pas des chevaux, surtout des chevaux d'artillerie. Votre armée est de
+près de 400 mille hommes. Vos milices seront d'un nombre presque égal.
+Si je vous imitais, je devrais ajouter 400 mille hommes à mon
+effectif, et ce serait un armement insensé. Je n'ai pas besoin d'en
+appeler autant. Moins de deux cent mille conscrits suffiront pour
+maintenir ma grande armée sur un pied formidable, et pour envoyer cent
+mille hommes de vieilles troupes en Espagne. Je ne suivrai donc pas
+votre exemple, car bientôt il faudrait armer les femmes et les
+enfants, et nous reviendrions à un état de barbarie. Mais en
+attendant vos finances souffrent, votre change, déjà si bas, va
+baisser encore, et votre commerce s'interrompre. Et pourquoi tout
+cela? Vous ai-je demandé quelque chose? Ai-je élevé des prétentions
+sur une seule de vos provinces? Le traité de Presbourg a tout réglé
+entre les deux empires; la parole de votre maître, dans l'entrevue que
+nous avons eue ensemble, doit avoir tout terminé entre les deux
+souverains. Il restait quelques arrangements à prendre au sujet de
+Braunau, qui était demeuré dans nos mains, au sujet de l'Isonzo dont
+le thalweg n'était pas suffisamment déterminé, la convention de
+Fontainebleau y a pourvu (convention du 10 octobre 1807). Je ne vous
+demande rien, je ne veux rien de vous, que des rapports sûrs et
+tranquilles. Y a-t-il une difficulté, une seule entre nous? faites-la
+connaître pour que nous la vidions sur-le-champ.--M. de Metternich
+ayant de nouveau affirmé que son gouvernement ne songeait à aucune
+attaque contre la France, et alléguant comme preuve qu'il n'avait
+ordonné aucun mouvement de troupes, Napoléon lui répliqua aussitôt,
+avec la même douceur mais avec la même fermeté, qu'il était dans
+l'erreur, que des rassemblements de troupes avaient eu lieu en
+Gallicie et en Bohême, vis-à-vis de la Silésie, en face des quartiers
+de l'armée française; que ces rassemblements étaient incontestables;
+que la conséquence immédiate serait de leur opposer d'autres
+rassemblements non moins considérables; qu'au lieu d'achever la
+démolition des places de la Silésie, il allait au contraire en réparer
+quelques-unes, les armer et les approvisionner, convoquer les
+contingents de la Confédération du Rhin, et tout remettre sur le pied
+de guerre.--On ne me surprendra pas, vous le savez bien, dit-il à M.
+de Metternich; je serai toujours en mesure. Vous comptez peut-être sur
+l'empereur de Russie, et vous vous trompez. Je suis certain de son
+adhésion, de la désapprobation formelle qu'il a manifestée au sujet de
+vos armements, et des résolutions qu'il prendra en cette circonstance.
+Si j'en doutais, je ferais la guerre tout de suite à vous comme à lui,
+car je ne voudrais pas laisser les affaires du continent dans le
+doute. Si je me borne à de simples précautions, c'est que je suis tout
+à fait confiant à l'égard du continent, parce que je le suis
+complètement à l'égard de l'empereur de Russie. Ne croyez donc pas
+l'occasion bonne pour attaquer la France; ce serait de votre part une
+erreur grave. Vous ne voulez pas la guerre, je le crois de vous,
+monsieur de Metternich, de votre empereur, des hommes éclairés de
+votre pays. Mais la noblesse allemande, mécontente des changements
+survenus, remplit l'Allemagne de ses haines. Vous vous laissez
+émouvoir; vous communiquez votre émotion aux masses, en les poussant à
+s'armer; vous arrivez, d'armements en armements, à une situation
+extraordinaire, qu'on ne peut soutenir long-temps, et peu à peu vous
+serez conduits peut-être à ce point où l'on souhaite une crise, afin
+de sortir d'une situation insupportable, et cette crise ce sera la
+guerre. La nature morale comme la nature physique, quand elles en sont
+venues à cet état orageux qui précède la tempête, ont besoin
+d'éclater, pour épurer l'air et ramener la sérénité. Voilà ce que je
+crains votre conduite présente. Je vous le répète, ajouta Napoléon, je
+ne veux rien de vous, je ne vous demande rien que la paix, des
+relations paisibles et sûres; mais si vous faites des préparatifs,
+j'en ferai de tels que la supériorité de mes armes ne soit pas plus
+douteuse que dans les campagnes précédentes, et, pour conserver la
+paix, nous aurons amené la guerre.--
+
+[Note 13: Cet entretien, transcrit à l'instant même par M. de
+Champagny, fut envoyé à Vienne à M. Andréossy, et se trouve conservé
+aux archives des affaires étrangères. Je ne fais ici qu'en résumer le
+contenu.]
+
+En terminant cet entretien, Napoléon combla M. de Metternich de
+témoignages flatteurs, et se comporta en tout comme un homme qui
+voulait la paix, sans craindre la guerre, mais qui était résolu à ne
+pas demeurer dans l'obscurité. M. de Metternich et les assistants qui
+l'entendirent ne purent conserver aucune incertitude sur ses
+véritables intentions, et il se montra aussi ferme que calme et
+habile.
+
+[En marge: Pour sonder plus sûrement les dispositions de l'Autriche,
+Napoléon lui fait demander la reconnaissance de Joseph.]
+
+Le lendemain, 16, fut un jour d'ordres multipliés. M. de Champagny dut
+transmettre à Vienne l'entretien que Napoléon venait d'avoir avec M.
+de Metternich, et tirer de tous ces pourparlers des conclusions
+précises. On dit à Paris à M. de Metternich, on chargea M. le général
+Andréossy de répéter à Vienne, qu'il fallait absolument interrompre
+les armements commencés, les interrompre d'une manière tout à fait
+rassurante, sinon se battre à l'instant même. Puis, pour sonder plus
+sûrement l'Autriche, Napoléon lui fit demander la reconnaissance
+immédiate du roi Joseph. C'était sans aucun doute le moyen le plus
+infaillible de savoir ce qu'elle pensait, ou du moins ce qu'elle
+voulait dans le moment; car si on parvenait à lui arracher,
+contrairement à tous ses sentiments, à son langage le plus hautement,
+le plus récemment tenu, la reconnaissance de la royauté de Joseph,
+c'est qu'elle n'était capable de rien tenter, de rien oser, et, pour
+quelque temps au moins, on devait être tranquille à son égard.
+
+M. de Metternich, qui, à Paris, déployait beaucoup de zèle pour
+maintenir la paix, qui, dans tous ses entretiens, soit avec les
+ministres de l'Empereur, soit avec l'Empereur lui-même, prodiguait les
+assurances pacifiques, se hâta de répondre qu'on aurait pleine
+satisfaction relativement aux armements de l'Autriche. Mais quant à la
+reconnaissance du roi Joseph, prenant un ton moins affirmatif, une
+attitude moins aisée, il déclara que, pour lui, il ne prévoyait pas de
+résistance de la part de son cabinet, qu'il ne pouvait toutefois se
+prononcer sans en avoir référé à Vienne. Il était évident qu'en ce
+point on touchait à la plus grande des difficultés actuelles, et que,
+pour obtenir de l'Autriche un tel désaveu de ses sentiments, de ses
+discours les plus récents, pour lui infliger une telle humiliation, il
+ne faudrait pas un moindre effort que s'il s'agissait de lui arracher
+de nouvelles provinces. Ce n'en était pas moins un moyen de
+l'embarrasser, et de la ramener à plus de circonspection, si elle
+n'était pas prête à combattre.
+
+[En marge: Certain d'avoir tôt ou tard une nouvelle guerre avec
+l'Autriche, Napoléon veut savoir seulement s'il aura le temps de faire
+en Espagne une campagne courte mais décisive.]
+
+Au fond, Napoléon commençait à croire qu'il lui faudrait avec elle une
+nouvelle et dernière lutte pour la réduire définitivement; mais il
+voulait savoir si, auparavant, il aurait au moins six mois pour faire
+une rapide campagne en Espagne, et y porter cent mille hommes de ses
+vieilles troupes, sans danger pour sa prépondérance au delà du Rhin.
+Toutes ses démonstrations, toutes ses demandes d'explication n'avaient
+pas un autre but.
+
+[En marge: Napoléon fait demander un premier contingent de troupes aux
+princes de la Confédération du Rhin.]
+
+Afin de leur donner un caractère encore plus sérieux, il réclama de
+tous les princes de la Confédération du Rhin un premier contingent,
+faible à la vérité, mais suffisant pour provoquer beaucoup de propos
+inquiétants en Allemagne, et faire réfléchir l'Autriche. Si la guerre
+avec elle finissait par éclater, ces faibles contingents seraient
+portés à leur effectif légal, sinon ils iraient tels quels en Espagne
+concourir à la nouvelle guerre que Napoléon s'était attirée, car il
+voulait que les princes du Rhin fussent engagés avec lui dans toutes
+ses querelles, et partageassent tout entier le fardeau qui pesait sur
+la France; politique bonne en un sens, mauvaise en un autre, car, s'il
+les compromettait ainsi à sa suite, en revanche il les exposait à
+éprouver la haine générale que devaient susciter tôt ou tard ces
+conscriptions répétées, tant à la droite qu'à la gauche du Rhin, tant
+au nord qu'au midi des Alpes et des Pyrénées.
+
+[En marge: Résolution d'évacuer la Prusse dictée par les
+circonstances.]
+
+Le soin que Napoléon avait mis à faire expliquer l'Autriche n'était
+pas le seul qui lui fût imposé par les circonstances. Quelle que fût
+la quantité de troupes qui serait détachée de la grande armée pour la
+guerre d'Espagne, il fallait opérer un nouveau mouvement rétrograde en
+Pologne et en Allemagne, afin de se rapprocher du Rhin. Déjà,
+lorsqu'il avait pris définitivement le parti de s'engager en Espagne,
+Napoléon avait changé une première fois l'emplacement de ses troupes,
+et il les avait transportées de l'espace compris entre la Pregel et la
+Vistule dans l'espace compris entre la Vistule et l'Oder. Le maréchal
+Soult, laissant les grenadiers Oudinot à Dantzig, la grosse cavalerie
+dans le delta de la Vistule, s'était replié avec le 4e corps dans la
+Poméranie, le Brandebourg et le Hanovre. Le maréchal Bernadotte avait
+continué à occuper les villes anséatiques avec les divisions Boudet et
+Molitor, les Espagnols et les Hollandais. Le maréchal Davout, avec le
+3e corps, les Saxons, les Polonais, le reste de la cavalerie, s'était
+replié dans le duché de Posen, ayant sa base sur l'Oder. Le général
+Victor, élevé au grade de maréchal, avait établi ses quartiers à
+Berlin avec le 1er corps. Le maréchal Mortier, avec les 5e et 6e
+corps, était cantonné en Silésie.
+
+L'intention de Napoléon, en prolongeant cette occupation de la Prusse,
+était de la forcer à régler définitivement la question des
+contributions de guerre, puis de voir dans une position forte se
+dérouler les conséquences de son alliance avec la Russie, de sa lutte
+sourde avec l'Autriche, et, enfin, de tenir son armée toujours en
+haleine, vivant sur le pays ennemi, du moins en partie, car il
+acquittait une portion de ses dépenses sur le trésor extraordinaire.
+
+[En marge: Raisons d'évacuer la Prusse et de se retirer sur l'Elbe.]
+
+Il était indispensable pourtant de mettre un terme à cette occupation
+prolongée. En effet, depuis la guerre d'Espagne, il devenait
+impossible de garder une si vaste étendue de pays, et il fallait
+abandonner un certain nombre de provinces. Il le fallait, non pas pour
+plaire à la Russie, avec laquelle tout dépendait d'une concession en
+Orient; non pas pour plaire à la Prusse, qui, accablée du fardeau
+pesant sur elle, demandait à traiter à toutes conditions, sauf à ne
+pas exécuter ces conditions plus tard si elle ne le pouvait point, ou
+si la fortune l'en dispensait; non pas davantage pour plaire à
+l'Autriche, avec laquelle on n'en était plus aux ménagements; mais il
+le fallait pour resserrer ses forces, et en reporter une partie vers
+les Pyrénées. C'était le cas néanmoins de tirer de ce mouvement
+rétrograde, qui était devenu nécessaire, une solution avantageuse avec
+la Prusse. C'était le cas aussi d'en tirer quelque chose d'agréable
+pour la Russie; car, après l'arrangement des affaires d'Orient, ce que
+l'empereur Alexandre désirait le plus, pour être délivré, disait-il,
+_des importunités de gens malheureux qui lui reprochaient leur
+malheur_, c'était l'évacuation de la Prusse, et le règlement définitif
+des contributions de guerre qu'on exigeait encore de cette puissance.
+
+[En marge: Napoléon prête enfin l'oreille aux sollicitations du prince
+Guillaume, venu à Paris pour demander l'évacuation de la Prusse.]
+
+[En marge: Conditions de l'évacuation.]
+
+[En marge: Stipulations secrètes du traité d'évacuation.]
+
+Depuis plusieurs mois résidait à Paris le prince Guillaume, frère du
+roi de Prusse, envoyé auprès de Napoléon pour tâcher d'obtenir la
+réduction des charges qu'on faisait peser sur son pays. Ce prince, par
+son attitude digne et calme, par sa prudence, avait su se concilier
+l'estime de tout le monde, et en particulier celle de Napoléon.
+Toutefois, il avait inutilement allégué jusqu'ici l'impuissance où se
+trouvait la Prusse d'acquitter les sommes auxquelles on voulait
+l'imposer, et tout aussi vainement offert la soumission la plus
+complète, la plus absolue de la maison de Brandebourg, soumission
+garantie par un traité d'alliance offensive et défensive. Napoléon ne
+s'était laissé toucher ni par ces allégations, ni par ces offres,
+parce qu'il croyait que tout ce qu'il rendrait de ressources à la
+Prusse, elle l'emploierait à refaire ses forces pour les tourner
+contre lui. Avant Iéna, il aurait pu compter sur elle; depuis, il
+sentait bien qu'elle devait être implacable, et que l'épuiser, si on
+ne parvenait à la détruire, était la seule politique prévoyante.
+Obligé cependant de ramener ses troupes en arrière, il consentit à
+entendre, enfin, les propositions du prince Guillaume, et après des
+pourparlers assez longs, il convint d'évacuer la Prusse en entier,
+sauf trois places fortes sur l'Oder, Glogau, Stettin et Custrin, qu'il
+garderait jusqu'à l'acquittement des contributions stipulées, et il
+accorda cette évacuation à la condition du payement d'une somme de 140
+millions, tant pour les contributions ordinaires que pour les
+contributions extraordinaires non acquittées. Cette somme devait être
+payée moitié en argent ou lettres de change acceptables, moitié en
+titres sur les domaines territoriaux de la Prusse, de manière que le
+tout fût soldé dans un délai prochain, les lettres de change dans onze
+ou douze mois, à raison de six millions par mois, les titres fonciers
+dans un an et demi au plus. L'évacuation devait commencer
+immédiatement, et les troupes françaises se retirer dans la Poméranie
+suédoise, les villes anséatiques, le Hanovre, la Westphalie, les
+provinces saxonnes et franconiennes enlevées à la Prusse, et restées à
+la disposition de la France. Mais avec Stettin, Custrin et Glogau sur
+l'Oder, Magdebourg sur l'Elbe et ses troupes en Hanovre, en Saxe, en
+Franconie, Napoléon était toujours présent en Allemagne, et en mesure
+de la dominer. Pour plus de sûreté, il fit insérer un article secret
+dans la convention d'évacuation, article jusqu'ici demeuré inconnu,
+par lequel la Prusse s'obligeait, pendant dix ans, à renfermer son
+effectif militaire dans les limites suivantes: dix régiments
+d'infanterie contenant 22 mille hommes, huit régiments de cavalerie
+forts de 8 mille, un corps d'artillerie et de génie s'élevant à 6
+mille, enfin, la garde royale montant à 6 mille, total 42 mille
+hommes. Le roi de Prusse s'interdisait, en outre, la formation de
+toute milice locale qui aurait pu servir à déguiser un armement
+quelconque. Enfin, il s'engageait à faire cause commune avec l'empire
+français contre l'Autriche, et à lui fournir contre elle, en cas de
+guerre, une division de 16 mille hommes de toutes armes. Pour l'année
+1809 seulement, si la guerre éclatait, la Prusse, n'ayant pas encore
+reconstitué son armée, devait borner son contingent à 12 mille.
+Napoléon, qui voulait contenir la Prusse, non l'humilier, consentit à
+laisser inconnue cette partie si fâcheuse du traité. Le digne et sage
+prince, qui défendait à Paris les intérêts de sa patrie, ne put
+obtenir mieux; car Napoléon, bien qu'il se fût porté à lui-même le
+coup qui devait un jour détruire sa puissance, était assez redoutable
+encore pour faire trembler l'Europe, et dicter la loi à tous ses
+ennemis.
+
+Cette convention signée, il écrivit au roi et à la reine de Prusse
+pour se féliciter de la fin apportée à tous les différends qui avaient
+divisé les deux cours, promettant désormais les plus amicales
+relations si des passions hostiles ne venaient pas de nouveau égarer
+la cour de Berlin. Quelque dur que fût ce traité pour la Prusse, il
+valait mieux que l'état présent, car elle était enfin délivrée des
+troupes françaises; et si elle se trouvait limitée dans ses armements,
+il est douteux qu'elle eût pu en payer plus que le traité ne lui en
+accordait.
+
+Cet arrangement, outre l'avantage pour Napoléon de régler ses comptes
+avec la Prusse, et de lui permettre de retirer ses troupes, avait
+celui d'être agréable à la Russie, que les plaintes des Prussiens
+importunaient singulièrement, et qui tenait fort à en être
+débarrassée. Or, être agréable à la Russie était devenu dans le moment
+l'une des convenances de la politique de Napoléon, et il lui tardait
+autant de s'entendre avec elle que de s'expliquer avec l'Autriche, et
+de terminer ses contestations avec la Prusse.
+
+[En marge: Relations avec Alexandre depuis les affaires d'Espagne, et
+situation de la cour de Saint-Pétersbourg.]
+
+[En marge: Redoublement d'ardeur chez l'empereur Alexandre pour la
+possession de Constantinople.]
+
+[En marge: Voeu souvent exprimé par l'empereur Alexandre pour une
+nouvelle entrevue avec Napoléon.]
+
+L'état des choses n'avait pas changé à Saint-Pétersbourg: Alexandre,
+toujours dominé par la passion du moment, ne se contenait plus depuis
+que Napoléon avait consenti à mettre en discussion le partage de
+l'empire turc. Constantinople surtout lui tenait plus à coeur que les
+plus belles provinces de cet empire, parce que Constantinople c'était
+la gloire, l'éclat, non moins que l'utilité. Mais donner cette clef
+des détroits était justement ce qui répugnait à Napoléon, plus
+qu'aucune concession au monde. Jamais, comme on l'a vu antérieurement,
+il n'y avait formellement adhéré, et quand il avait permis à son
+ambassadeur, M. de Caulaincourt, de laisser exprimer devant lui de
+tels désirs, c'était en énonçant la volonté d'avoir les Dardanelles,
+si on cédait le Bosphore aux Russes, ce qui ne pouvait convenir à la
+cour de Saint-Pétersbourg. Toutefois, Alexandre ne désespérait pas de
+vaincre Napoléon. Il répétait sans cesse qu'il ne désirait aucun
+territoire au sud des Balkans, aucune partie de la Roumélie, rien que
+la banlieue de Constantinople, laissant Andrinople à qui on voudrait;
+et cette langue de terre, en quelque sorte destinée à loger le portier
+des détroits, il l'avait appelée, dans le jargon familier qu'il
+s'était fait avec l'ambassadeur de France, _la langue de chat_.--Eh
+bien, disait-il souvent à M. de Caulaincourt, avez-vous des nouvelles
+de votre maître? Vous a-t-il parlé de _la langue de chat_? Est-il
+disposé à comprendre, à admettre les besoins de mon empire, comme je
+comprends et admets les besoins du sien?--M. de Caulaincourt ne
+répondait à ces questions que d'une manière évasive, alléguant
+toujours les préoccupations de Napoléon, son éloignement, son prochain
+retour, retour après lequel il pourrait reporter son esprit des
+affaires d'Occident à celles d'Orient. Alexandre répliquait aussitôt,
+en disant que, pour terminer ces différends il fallait encore une
+entrevue, qu'elle était indispensable si on voulait faire refleurir la
+politique de Tilsit, et qu'on ne pouvait pas l'avoir trop tôt.
+Lui-même cependant n'était pas plus libre que Napoléon, car les
+affaires de Finlande avaient presque aussi mal tourné que les affaires
+d'Espagne. Ses troupes, après avoir refoulé les armées suédoises
+jusqu'à Uléaborg, et les avoir réunies en les refoulant, s'étaient
+divisées devant elles, et avaient été refoulées à leur tour, battues
+même, grâce à l'incapacité du général Buxhoevden, favori de la cour,
+et garanti par cette faveur seule contre les cris de l'armée. En même
+temps une flotte anglaise, bloquant la flotte russe dans le golfe de
+Finlande, répandait la terreur sur le littoral. Ce n'était donc pas
+immédiatement que l'empereur Alexandre aurait pu s'éloigner. Mais en
+septembre la navigation étant fermée, la présence des Anglais écartée
+pour plusieurs mois, Alexandre redevenait libre, et il demandait que
+l'entrevue où il espérait tout arranger avec Napoléon fût fixée au
+plus tard à cette époque. M. de Caulaincourt à toutes ces instances
+répondait de la manière la plus propre à lui faire prendre patience,
+et promettait que l'entrevue aurait certainement lieu au moment qu'il
+désignait.
+
+[En marge: Adhésion complète de la Russie à tout ce qui s'était fait
+en Espagne.]
+
+Du reste, pour disposer Napoléon à entrer dans ses vues, Alexandre
+n'avait rien négligé. Introduction des armées françaises en Espagne,
+occupation de Madrid, translation forcée des princes espagnols à
+Bayonne, spoliation de leurs droits, proclamation de la royauté de
+Joseph, il avait trouvé tout cela naturel, légitime, complétant
+nécessairement la politique de Napoléon.--Votre Empereur, avait-il dit
+à M. de Caulaincourt, ne peut pas souffrir des Bourbons si près de
+lui. C'est de sa part une politique conséquente, que j'admets
+entièrement. Je ne suis point jaloux, répétait-il sans cesse, de ses
+agrandissements, surtout quand ils sont aussi motivés que les
+derniers. Qu'il ne soit point jaloux de ceux qui sont également
+nécessaires à mon empire, et tout aussi faciles à justifier.--
+
+[En marge: Convenance du langage de l'empereur Alexandre à l'égard des
+revers de l'armée française en Espagne.]
+
+La société de Saint-Pétersbourg, enhardie par les échecs, plus
+désagréables que dangereux, essuyés en Finlande, indignée plus ou
+moins sincèrement des événements de Bayonne, trouvant un prétexte
+plausible à ses plaintes dans l'interdiction de la navigation, tenait
+de nouveau un langage inconvenant sur la politique d'alliance avec la
+France; et il est vrai que cette politique ne se distinguait alors ni
+par la moralité ni par le succès; car enlever la Finlande à un parent
+dont on avait long-temps excité l'extravagance naturelle, et de la
+faiblesse duquel on avait de la peine à triompher, ne valait guère
+mieux que ce qui se passait en Espagne, et y ressemblait même
+beaucoup.--Il faut faire, avait dit en propres termes l'empereur
+Alexandre à M. de Caulaincourt, _bonne mine à mauvais jeu_, et
+traverser sans fléchir ce moment difficile.--Ce prince, plein de tact,
+avait autant que possible évité d'entretenir M. de Caulaincourt de nos
+échecs en Espagne, n'avait touché à ce sujet que quand il n'avait pu
+se taire sans une affectation gênante pour celui même qu'il voulait
+ménager; et puis, lorsque les cris de joie du parti anglais à
+Saint-Pétersbourg avaient proclamé le désastre du général Dupont, et
+exagéré notre insuccès jusqu'à dire détruite l'armée qui était entière
+sur l'Èbre, et prisonnier le roi Joseph qui tenait sa cour à Vittoria,
+il en avait parlé à M. de Caulaincourt, comme n'étant ni publiquement
+ni secrètement satisfait des revers d'une armée long-temps ennemie de
+la sienne, comme étant fâché au contraire d'un pareil accident, et ne
+voyant dans ce qui avait eu lieu rien que de simple, d'indifférent, de
+facile à expliquer.--Votre maître a envoyé là de jeunes soldats, en a
+envoyé trop peu; il n'y était pas d'ailleurs: on a commis des fautes;
+il aura bientôt réparé cela. Avec quelques milliers de ses vieux
+soldats, un de ses bons généraux, ou quelques jours de sa présence, il
+aura promptement ramené le roi Joseph à Madrid, et fait triompher la
+politique de Tilsit. Quant à moi, je serai invariable, et je vais
+parler à l'Autriche un langage qui la portera à faire des réflexions
+sérieuses sur son imprudente conduite. Je prouverai à votre maître que
+je suis fidèle, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. C'est un
+bien petit malheur que celui-ci, mais, tel qu'il est, il lui fournira
+l'occasion de me mettre à l'épreuve. Répétez-lui cependant qu'il faut
+nous voir, nous voir le plus tôt possible pour nous entendre, et
+maîtriser l'Europe.--Alexandre avait du reste tenu parole, imposé
+silence aux frondeurs, aux indignés, aux alarmistes, fait taire
+surtout la légation autrichienne, et commandé à la société de sa mère
+une telle réserve, qu'on y parlait de nos échecs en Espagne avec
+autant de discrétion que des échecs des armées russes en Finlande.
+
+Tel était l'aspect de la cour de Saint-Pétersbourg, à la suite et sous
+l'influence des événements d'Espagne. Informé de la façon la plus
+exacte de ce qui s'y passait par les dépêches de M. de Caulaincourt,
+lequel lui transmettait scrupuleusement par demande et par réponse ses
+dialogues de tous les jours avec l'empereur Alexandre, Napoléon avait
+enfin pris son parti d'accepter une entrevue. C'était la principale
+des déterminations que lui avait inspirées sa nouvelle situation. Il
+avait pensé que le temps était venu de réaliser non pas tous les voeux
+d'Alexandre, ce qui était impossible sans compromettre la sûreté de
+l'Europe, mais une partie au moins de ces voeux, qu'il fallait donc le
+voir, le séduire de nouveau, lui concéder quelque chose de
+considérable, comme les provinces du Danube par exemple, et quant au
+reste, ou le désabuser, ou le faire attendre, le contenter en un mot;
+ce qui était possible, car la Valachie et la Moldavie, immédiatement
+et réellement données, avaient de quoi satisfaire la plus vaste
+ambition. Une entrevue, outre l'avantage de s'entendre directement
+avec le jeune empereur dans une circonstance grave, de s'assurer de ce
+qu'il avait au fond du coeur, de se l'attacher par quelque concession
+importante, une entrevue publique à la face de l'Europe, serait un
+grand spectacle, qui frapperait les imaginations, et deviendrait le
+témoignage sensible d'une alliance qu'il était nécessaire de rendre
+non-seulement réelle et solide, mais apparente, afin d'imposer à tous
+les ennemis de l'Empire.
+
+[En marge: Napoléon se décide à une entrevue avec l'empereur
+Alexandre.]
+
+[En marge: Fixation du mois de septembre et de la ville d'Erfurt pour
+l'époque et le lieu de cette entrevue.]
+
+Napoléon, tandis qu'il pressait l'Autriche de ses questions, et qu'il
+accordait à la Prusse l'évacuation de son territoire, expédiait à M.
+de Caulaincourt un courrier pour l'autoriser à consentir à une
+entrevue solennelle avec l'empereur Alexandre. Celui-ci avait parlé de
+la fin de septembre, à cause de la clôture de la navigation qui avait
+lieu à cette époque: Napoléon, à qui le moment convenait, l'accepta.
+Alexandre avait paru désirer pour lieu du rendez-vous ou Weimar, à
+cause de sa soeur, ou Erfurt, à cause de la plus grande liberté dont
+on y jouirait: Napoléon acceptait Erfurt, l'un des territoires qui lui
+restaient après le dépècement de l'Allemagne, et dont il n'avait
+encore disposé en faveur d'aucun des souverains de la Confédération.
+Ayant ainsi déterminé d'une manière générale l'époque et le lieu de
+l'entrevue, et laissant à l'empereur Alexandre le soin de fixer
+définitivement les jours et les heures, il donna des ordres pour que
+cette entrevue eût tout l'éclat désirable.
+
+[En marge: Préparatifs pour rendre éclatante la rencontre des deux
+empereurs.]
+
+Il se trouvait encore sur le Rhin des détachements de la garde
+impériale. Napoléon dirigea un superbe bataillon de grenadiers de
+cette garde sur Erfurt. Il ordonna de choisir un beau régiment
+d'infanterie légère, un régiment de hussards, un de cuirassiers, parmi
+ceux qui revenaient d'Allemagne, et de les diriger également sur
+Erfurt, pour y faire un service d'honneur auprès des souverains qui
+devaient assister à l'entrevue. Il dépêcha des officiers de sa maison
+avec les plus riches parties du mobilier de la couronne, afin qu'on y
+disposât élégamment et somptueusement les plus grandes maisons de la
+ville, et qu'on les adaptât aux besoins des personnages qui allaient
+se réunir, empereurs, rois, princes, ministres, généraux. Il voulut
+que les lettres françaises contribuassent à la splendeur de cette
+réunion, et prescrivit à l'administration des théâtres d'envoyer à
+Erfurt les premiers acteurs français, et le premier de tous, Talma,
+pour y représenter _Cinna_, _Andromaque_, _Mahomet_, _Oedipe_. Il
+donna l'exclusion à la comédie, bien qu'il fît des oeuvres immortelles
+de Molière le cas qu'elles méritent; mais, disait-il, on ne les
+comprend pas en Allemagne. Il faut montrer aux Allemands la beauté, la
+grandeur de notre scène tragique; ils sont plus capables de les saisir
+que de pénétrer la profondeur de Molière.--Il recommanda enfin de
+déployer un luxe prodigieux, voulant que la France imposât par sa
+civilisation autant que par ses armes.
+
+[En marge: Situation des affaires d'Espagne, pendant que Napoléon
+s'occupe à Paris de mettre ordre aux affaires générales de l'Empire.]
+
+[En marge: Conseils de Napoléon à son frère.]
+
+[En marge: Cour militaire et politique du roi Joseph.]
+
+Ces ordres expédiés, il employa le temps qui lui restait à faire ses
+préparatifs militaires dans une double supposition, celle où il
+n'aurait sur les bras que l'Espagne aidée par les Anglais, et celle
+où, indépendamment de l'Espagne et de l'Angleterre, il lui faudrait
+battre encore une fois et immédiatement l'Autriche. La situation ne
+s'était pas améliorée en Espagne depuis la retraite de l'armée
+française sur l'Èbre. Joseph avait entre la Catalogne, l'Aragon, la
+Castille, les provinces basques, y compris quelques renforts récemment
+arrivés, plus de cent mille hommes, en partie de jeunes soldats déjà
+aguerris, en partie de vieux soldats venus successivement, régiment
+par régiment, de l'Elbe sur le Rhin, du Rhin sur les Pyrénées. C'était
+plus qu'il n'aurait fallu dans la main d'un général vigoureux, pour
+accabler les insurgés, s'avançant isolément de tous les points de
+l'Espagne, de la Galice, de Madrid, de Saragosse. Mais on ne faisait
+que s'agiter, se plaindre, demander de nouvelles ressources, sans
+savoir se servir de celles qu'on avait. Napoléon avait essayé de
+raffermir, par l'énergie de son langage, le coeur ébranlé de
+Joseph.--Soyez donc digne de votre frère, lui avait-il dit; sachez
+avoir l'attitude convenable à votre position. Que me font quelques
+insurgés, dont je viendrai à bout avec mes dragons, et qui apparemment
+ne vaincront pas des armées dont ni l'Autriche, ni la Russie, ni la
+Prusse n'ont pu venir à bout? _Je trouverai en Espagne les colonnes
+d'Hercule_; _je n'y trouverai pas les bornes de ma puissance_.--Il lui
+avait ensuite annoncé d'immenses secours, en y ajoutant des conseils
+pleins de sagesse, de prévoyance, que Joseph et ses généraux n'étaient
+pas capables de comprendre, et encore moins de suivre. Joseph avait
+voulu avoir autour de lui toute sa petite cour de Naples, d'abord le
+maréchal Jourdan, fort honnête homme, comme nous avons dit, sage,
+lent, médiocre, tel en un mot qu'il le fallait à la médiocrité de
+Joseph, surtout à son goût de dominer, car les frères de l'Empereur se
+vengeaient de la domination qu'il exerçait sur eux par celle qu'ils
+cherchaient à exercer sur les autres. Après le maréchal Jourdan,
+Joseph avait demandé M. Roederer pour l'aider dans l'administration
+politique et financière de l'Espagne; ce que Napoléon n'avait pas
+encore accordé, se défiant non du coeur, non de l'esprit de M.
+Roederer, mais de son sens pratique en affaires. Sauf ce dernier,
+Joseph avait déjà réuni tous ses familiers de Naples, et dans sa cour,
+moitié militaire, moitié politique, on aimait à médire de Napoléon, à
+relever ses travers, ses exigences, son défaut de justice et de
+raison; et sans oser nier son génie, on se plaisait à dire qu'il
+jugeait de loin, dès lors mal et superficiellement, qu'en un mot il se
+trompait, et qu'on ne se trompait point. On n'était même pas éloigné
+de croire que, moyennant qu'on fût son frère, on devait avoir une
+partie plus ou moins grande de son génie, et qu'avec un peu de son
+expérience de la guerre, on ne serait pas moins que lui en état de
+commander.
+
+[En marge: Fixation du quartier général à Vittoria.]
+
+[En marge: Position de l'armée sur l'Èbre.]
+
+Ranimé par l'énergique langage de Napoléon, rassuré par les secours
+qui arrivaient de toutes parts, Joseph avait repris quelque courage,
+montait souvent à cheval, suivi de son fidèle Jourdan, et avait
+quelque goût à jouer le roi guerrier, à donner des ordres, à prescrire
+des mouvements, à se montrer aux troupes, à passer des revues. Tout
+rassuré qu'il était, il n'avait pas osé cependant rester à Burgos, ni
+même à Miranda, et il avait définitivement établi son quartier général
+à Vittoria. Il avait là deux mille hommes d'une garde royale, moitié
+espagnole, moitié napolitaine, deux mille hommes de garde impériale,
+trois mille de la brigade Rey qui ne le quittait pas, en tout sept
+mille. Il avait à sa droite le maréchal Bessières avec 20 mille hommes
+répandus entre Cubo, Briviesca et Burgos, tenant cette dernière ville
+par de la cavalerie; à sa gauche, de Miranda à Logroño, le maréchal
+Moncey avec 18 mille; et de Logroño à Tudela, le corps du général
+Verdier, fort encore de 15 à 16 mille hommes après les pertes essuyées
+à Saragosse. En arrière, Joseph avait encore les dépôts et les
+régiments de marche, mélange peu consistant de soldats détachés de
+tous les corps, mais bons à couvrir les derrières, et ne comprenant
+pas moins de 15 à 16 mille hommes. Des vieux régiments, que Napoléon
+avait successivement tirés de la grande armée, les derniers arrivés,
+les 51e et 43e de ligne, avec le 26e de chasseurs, avaient servi à
+former la brigade Godinot, troupe excellente qui, lancée à
+l'improviste sur Bilbao, en avait chassé les insurgés, et leur avait
+tué 1,200 hommes. Enfin les colonnes mobiles de gendarmerie et de
+montagnards gardant les cols des Pyrénées au nombre de 3 a 4 mille
+hommes, la division du général Reille forte de 6 à 7 mille, celle du
+général Duhesme en Catalogne de 10 à 11 mille, portaient à un total de
+100 mille hommes les forces qui restaient encore en Espagne.
+
+[En marge: Instructions de Napoléon fort mal comprises par Joseph et
+par les généraux qui servaient sous lui.]
+
+Napoléon s'épuisait à envoyer à l'état-major de Joseph des
+instructions mal comprises, nous l'avons dit, et encore plus mal
+exécutées. Il avait d'abord converti en régiments définitifs les
+régiments provisoires, sous les numéros 113 à 120. Il avait donné
+ordre de réunir à ces régiments devenus définitifs tous les
+détachements en marche, pour remettre de l'ensemble dans les corps; de
+concentrer la garde impériale, dont une partie était auprès du
+maréchal Bessières, l'autre auprès de Joseph, et d'en composer, avec
+les vieux régiments de la brigade Godinot, une bonne réserve
+nécessaire pour les cas imprévus. Quant à la distribution générale des
+forces, il avait prescrit les dispositions suivantes. (Voir la carte
+nº 43.) Considérant l'Aragon et la Navarre comme un théâtre
+d'opération séparé, qui avait sa ligne de retraite assurée sur
+Pampelune, il avait ordonné d'y former une masse distincte de 15 à 18
+mille hommes, chargée de couvrir la gauche de l'armée, de garder
+Tudela, qui était la tête du canal d'Aragon, et d'y rassembler un
+immense matériel d'artillerie pour la reprise ultérieure du siége de
+Saragosse. Plaçant ensuite en Vieille-Castille, c'est-à-dire à Burgos,
+grande route de Madrid, le centre des opérations principales, il avait
+ordonné de former là une autre masse de quarante à cinquante mille
+hommes, prêts à se jeter sur tout corps insurgé qui voudrait se
+présenter, soit à gauche, soit à droite, et à l'accabler; car il n'y
+avait aucune armée espagnole quelconque qui pût tenir devant trente ou
+quarante mille Français réunis. Il avait, enfin, recommandé d'attendre
+dans cette attitude imposante l'arrivée des renforts, et sa présence
+qu'il espérait rendre prochaine.
+
+[En marge: Disposition, depuis le désastre de Baylen, à voir partout
+des masses immenses d'insurgés.]
+
+Tout cela, aussi profondément conçu que clairement indiqué dans les
+instructions de Napoléon, n'était compris de personne à Vittoria, et
+autour de Joseph on passait son temps à s'effrayer des moindres
+mouvements de l'ennemi, et à voir partout des insurgés par centaines
+de mille. Ainsi, depuis la retraite du maréchal Bessières, le général
+Blake avait reparu avec une vingtaine de mille hommes dans la
+Vieille-Castille, et on lui en donnait 40 à 50 mille. Depuis la
+capitulation de Baylen, le général Castaños s'avançait lentement sur
+Madrid avec environ 15 mille hommes, et on le supposait en marche sur
+l'Èbre avec 50. Enfin, les Valenciens et les Aragonais pouvaient
+compter sur 18 à 20 mille hommes, et on leur en prêtait 40. On se
+croyait donc en présence de 130 à 140 mille ennemis assez habiles et
+assez redoutables pour faire capituler des armées françaises, comme à
+Baylen; et quand ces exagérations étaient réduites à leur juste valeur
+par des renseignements plus précis, on s'excusait sur la difficulté
+d'être exactement informé en Espagne.--La vérité à la guerre, leur
+répondait Napoléon, est toujours difficile à connaître en tout temps,
+en tous lieux, mais toujours possible à recueillir quand on veut s'en
+donner la peine. Vous avez une nombreuse cavalerie, et le brave
+Lasalle; lancez vos dragons à dix ou quinze lieues à la ronde; enlevez
+les alcades, les curés, les habitants notables, les directeurs des
+postes; retenez-les jusqu'à ce qu'ils parlent, sachez les interroger,
+et vous apprendrez la vérité. Mais vous ne la connaîtrez jamais en
+vous endormant dans vos lignes.--
+
+[En marge: Singulière aventure du général Lefebvre-Desnoette, qui
+apprend à moins craindre les insurgés espagnols.]
+
+Ces grandes leçons étaient perdues, et les complaisants de Joseph
+continuaient à peupler l'espace d'ennemis imaginaires. Dans les
+derniers jours d'août notamment, les Aragonais, les Valenciens, les
+Catalans, sous le comte de Montijo, s'étant présentés aux environs de
+Tudela, le maréchal Moncey, qui était fort intimidé depuis sa campagne
+de Valence, avait cru voir fondre sur lui tous les insurgés de
+l'Espagne, et il s'était pressé de prendre une position défensive, en
+demandant à grands cris des secours. Le général Lefebvre-Desnoette,
+remplaçant le général Verdier, blessé à l'attaque de Saragosse,
+s'était aussitôt porté en avant. Il avait traversé l'Èbre à Alfaro
+avec ses lanciers polonais, et avait mis en fuite tout ce qui s'était
+offert à lui, montrant ainsi ce que c'était que cette redoutable armée
+d'Aragon et de Valence.
+
+[En marge: Sept. 1808.]
+
+[En marge: Prétention de Joseph d'imiter les grandes manoeuvres de
+Napoléon.]
+
+Cette singulière aventure, en couvrant de confusion les gens effrayés,
+avait contribué à ramener les esprits à une plus juste appréciation de
+l'ennemi qu'on avait à combattre. Joseph, enhardi par ce qu'il venait
+de voir, par les lettres sévères de Paris, s'était imaginé alors
+d'imiter les grandes manoeuvres de son frère, et, établi à Miranda
+comme dans un centre, il méditait de courir d'un corps ennemi à
+l'autre, pour les battre successivement, ainsi que l'avait souvent
+pratiqué Napoléon. Les Espagnols prêtaient un peu, il est vrai, à une
+telle combinaison, car le général Blake, avec les insurgés de Léon,
+des Asturies, de la Galice, prétendait à s'introduire en Biscaye, sur
+notre droite; un détachement du général Castaños avait le dessein
+d'arriver à l'Èbre sur notre front, et les Aragonais, Valenciens et
+autres projetaient de pénétrer en Navarre pour tourner notre gauche.
+Leur espérance était de déborder nos ailes, de nous envelopper, de
+nous couper la route de France, et d'avoir ainsi une nouvelle journée
+de Baylen: chimère insensée, car on n'aurait pu renouveler contre
+soixante mille Français, fort résolus malgré la timidité de
+quelques-uns de leurs chefs, ce qu'on avait pu faire, une fois, contre
+huit mille Français démoralisés. À ce plan ridicule, imité du hasard
+de Baylen, Joseph voulait opposer l'imitation, tout aussi ridicule,
+des grandes manières d'opérer de son frère, en se jetant en masse, et
+alternativement, sur chacun des corps insurgés, afin de les écraser
+les uns après les autres. L'intention pouvait être bonne, mais la
+précision, l'à-propos dans l'exécution, sont tout à la guerre, et
+l'imitation n'y réussit pas plus qu'ailleurs. Aussi, tandis que les
+insurgés de Blake faisaient des démonstrations sur Bilbao, et ceux de
+l'Aragon sur Tudela, Joseph y envoyait ses corps en toute hâte, y
+courait quelquefois lui-même à perte d'haleine, arrivait quand il
+n'était plus temps, ou bien s'arrêtait sans pousser à bout ses
+tentatives, ramenait ensuite à Vittoria ses soldats exténués, écrivait
+alors à l'Empereur qu'il avait suivi ses conseils, et qu'il espérait
+bientôt, avec un peu d'expérience, devenir digne de lui: triste
+spectacle souvent donné au monde par des frères médiocres voulant
+copier des frères supérieurs, et ne réussissant à les égaler que dans
+leurs défauts ou leurs vices!
+
+[En marge: Napoléon prescrit à ses lieutenants en Espagne de ne point
+fatiguer les troupes en vains mouvements, et de l'attendre en
+s'appliquant à réorganiser l'armée.]
+
+Napoléon ne pouvait s'empêcher de sourire de ces misères de la vanité
+fraternelle, mais bientôt l'irritation l'emportait sur la disposition
+à rire, quand il réfléchissait au temps, aux forces que l'on consumait
+ainsi en pure perte. Il songea donc à envoyer à ceux qui l'imitaient
+si mal l'un de ses lieutenants les plus vigoureux, le maréchal Ney,
+pour les remonter en énergie; puis il leur ordonna de se borner à
+réorganiser l'armée, à refaire leur matériel et leur artillerie, à
+bien garder l'Èbre, et à se tenir tranquilles, en attendant son
+arrivée.
+
+[En marge: Forces que Napoléon emprunte à l'Allemagne et à l'Italie
+pour les envoyer en Espagne.]
+
+Il prit ensuite son parti sur les détachements qu'il devait emprunter
+tant à l'Italie qu'à l'Allemagne, pour soumettre complétement
+l'Espagne. Il pensa qu'il ne fallait pas moins de 100 à 120 mille
+hommes si on voulait terminer promptement l'insurrection espagnole, et
+jeter les Anglais à la mer. Il avait eu connaissance de la convention
+de Cintra, et la trouvant honorable pour l'armée qui avait bien
+combattu, et qui était restée libre, il avait écrit à Junot: Comme
+général vous auriez pu mieux faire; comme soldat vous n'avez rien fait
+de contraire à l'honneur.--Il donna en même temps des ordres à
+Rochefort pour recevoir et rééquiper les troupes de Portugal, qui,
+acclimatées, aguerries et réarmées, pouvaient rendre encore de grands
+services, et accroître d'une vingtaine de mille hommes les secours
+destinés à la Péninsule.
+
+[En marge: Deux divisions tirées de l'Italie pour la Catalogne.]
+
+[En marge: Le général Saint-Cyr chargé de commander en Catalogne.]
+
+L'Italie avait recouvré depuis quelques mois les Italiens devenus de
+bons soldats en servant dans le Nord. Napoléon ordonna au prince
+Eugène de les acheminer au nombre de dix mille, sous le général Pino,
+vers le Dauphiné et le Roussillon. Il forma avec deux beaux régiments
+français, le 1er léger, le 42e de ligne, tirés du Piémont, où les
+remplaçaient deux régiments de l'armée de Naples, le fond d'une
+division, qui fut confiée au général Souham, et complétée par
+plusieurs bataillons appartenant à des corps déjà mis à contribution
+pour la Catalogne. Cette division, l'artillerie et la cavalerie
+comprises, s'élevait à près de 7 mille hommes. Ce furent donc 16 ou 17
+mille hommes qui se dirigèrent des Alpes vers les Pyrénées, et qui,
+avec le corps du général Duhesme, la colonne Reille, et une brigade de
+Napolitains déjà partie pour Perpignan sous la conduite du général
+Chabot, devaient porter à 36 mille combattants environ les troupes
+destinées à la Catalogne. Cette province, séparée du reste de
+l'Espagne, offrant un théâtre de guerre à part, Napoléon y donna le
+commandement en chef des troupes à un général incomparable pour la
+guerre méthodique, et opérant toujours bien quand il était seul, le
+général Saint-Cyr. On ne pouvait faire un meilleur choix.
+
+[En marge: Le 1er et le 6e corps envoyés d'Allemagne en Espagne.]
+
+[En marge: Le 5e corps placé dans une position intermédiaire pour en
+disposer plus tard.]
+
+[En marge: Napoléon envoie en Espagne toutes ses divisions de
+dragons.]
+
+C'étaient l'Allemagne et la Pologne qui devaient fournir les
+détachements les plus considérables. Napoléon résolut d'en tirer le
+1er corps déjà transporté à Berlin, sous le commandement du maréchal
+Victor, et le 6e ayant appartenu au maréchal Ney, et actuellement
+campé en Silésie, sous le maréchal Mortier. Il se réserva d'en tirer
+plus tard le 5e qui avait successivement appartenu aux maréchaux
+Lannes et Masséna, et qui était, comme le 6e, campé en Silésie, sous
+le maréchal Mortier. Napoléon, pour le moment, le dirigea sur
+Bayreuth, l'une des provinces franconiennes qui lui restaient, et
+voulut le laisser là en disponibilité, sauf à le diriger sur
+l'Autriche, si celle-ci se décidait pour la guerre immédiate, ou à
+l'acheminer sur l'Espagne, si la cour de Vienne renonçait à ses
+armements. Les 1er et 6e corps, renforcés par les recrues fournies par
+les dépôts, ne présentaient pas moins d'une cinquantaine de mille
+hommes, en y comprenant l'artillerie et la cavalerie légère attachées
+à chaque division. Ils étaient tous, sauf un petit contingent de
+conscrits, de vieux soldats éprouvés, renfermés dans des cadres sans
+pareils. Napoléon songea à emprunter aussi à l'Allemagne une portion
+de la réserve générale de cavalerie, et fit choix de l'arme des
+dragons, qui lui semblait excellente à employer en Espagne, parce
+qu'elle pouvait faire plus d'un service, et que assez solide pour être
+opposée à l'infanterie espagnole, elle était moins lourde cependant
+que la grosse cavalerie. Il résolut au contraire de laisser dans les
+plaines du Nord ses nombreux et vaillants cuirassiers, inutiles contre
+les troupes sans tenue du Midi, nécessaires contre les bandes
+aguerries des contrées septentrionales. Il prescrivit le départ pour
+l'Espagne de trois divisions de dragons, sauf à expédier encore les
+deux qui restaient, quand il aurait éclairci le mystère de la
+politique autrichienne.
+
+Il voulait faire concourir les rois, ses alliés ou ses frères, à cette
+guerre qui tenait à son système de royautés confédérées, et il demanda
+3 mille Hollandais au roi de Hollande, 7 mille Allemands aux princes
+de la Confédération du Rhin, et au roi de Saxe 7 mille Polonais qu'il
+s'était engagé depuis long-temps à prendre à son service. Enfin il
+achemina en troupes du génie et d'artillerie environ 3,500 hommes,
+avec un immense matériel.
+
+[En marge: Formation de la division Sébastiani avec plusieurs
+régiments tirés des bords de l'Elbe.]
+
+[En marge: Nouveaux détachements de la garde impériale envoyés en
+Espagne.]
+
+Ce n'était pas là tout ce qui marchait vers les Pyrénées. Déjà, comme
+nous l'avons dit, Napoléon avait dirigé sur l'Espagne huit vieux
+régiments compris dans les cent mille hommes agissant actuellement sur
+l'Èbre. Quatre autres tirés des bords de l'Elbe et de Paris, les 28e,
+32e, 58e, 75e de ligne, étaient sur les routes de France, et devaient,
+avec le 5e de dragons, composer une belle division de sept ou huit
+mille hommes, que Napoléon donna au général Sébastiani, revenu de
+Constantinople. À ces douze vieux régiments tirés successivement de
+l'Allemagne et de la France, il en avait ajouté deux autres à la
+nouvelle des désastres de ses armées en Espagne: c'étaient les 36e et
+55e de ligne, approchant en ce moment de Bayonne, et destinés à
+renforcer la réserve de Joseph. La garde enfin devait fournir encore
+quatre mille hommes, outre trois mille qui étaient au quartier général
+de Joseph. Ces troupes réunies, sans le 5e corps dont la disposition
+demeurait incertaine, sans les troupes de Junot arrivant à peine et
+qu'il fallait réorganiser, formaient un total de 110 à 115 mille
+hommes, dignes de la grande armée dont ils sortaient. Napoléon allait
+prendre des moyens pour les accroître encore à l'aide d'un habile
+recrutement tiré des dépôts, et remplacé aux dépôts par la
+conscription.
+
+[En marge: Moyens employés par Napoléon pour remplacer aux armées
+d'Italie et d'Allemagne les troupes qu'il en a retirées.]
+
+Il s'agissait de savoir comment on remplacerait à l'armée d'Italie, et
+surtout à la grande armée, les troupes qu'on leur empruntait, sans
+trop affaiblir ni l'une ni l'autre. Après les régiments successivement
+appelés de Pologne et d'Allemagne, après le départ des 1er et 6e corps
+et des divisions de dragons, après le licenciement des auxiliaires, la
+grande armée se trouvait singulièrement réduite. Il restait dans la
+Poméranie suédoise et la Prusse le 4e corps du maréchal Soult,
+présentant 34 mille hommes d'infanterie, 3 mille de cavalerie légère,
+8 à 9 mille de grosse cavalerie, 4 mille de troupes d'artillerie et du
+génie, total 50 mille environ. Le maréchal Bernadotte, prince de
+Ponte-Corvo, tenait garnison dans les villes anséatiques et le
+littoral de la mer du Nord, avec deux divisions françaises de 12 mille
+hommes (les divisions Boudet et Gency, la division Molitor ayant passé
+au corps du maréchal Soult), 14 mille Espagnols et 7 mille Hollandais,
+total 33 mille hommes. Le maréchal Davout, avec le 3e corps, le plus
+beau, le plus fortement organisé de toute l'armée française, occupait
+le duché de Posen, de la Vistule à l'Oder. Il comptait 38 mille hommes
+d'infanterie, 9 mille de cavalerie, chasseurs, dragons et cuirassiers.
+Il occupait en outre Dantzig avec la division Oudinot, forte de 10
+mille grenadiers et chasseurs d'élite. Il avait 3 mille hommes
+d'artillerie et du génie, ce qui faisait un total de 60 mille
+Français. Il comptait 30 mille Saxons et Polonais. Le parc général
+pour toute la grande armée, réuni à Magdebourg et dans les principales
+places de la Prusse, comptait 7 à 8 mille serviteurs de toute espèce.
+C'était un total de 180 mille hommes, dont 130 mille Français, 50
+mille Polonais, Saxons, Espagnols, Hollandais. Si on ajoutait à cette
+masse le 3e corps, établi en Silésie, et qui s'élevait à 24 mille
+hommes environ, la grande armée pouvait être évaluée à 200 mille
+soldats de première qualité, bien suffisants avec l'armée d'Italie
+pour accabler l'Autriche, l'empereur Alexandre ne nous apportât-il
+qu'un concours nul ou insuffisant. Toutefois, ce n'était plus assez
+pour contenir le mauvais vouloir universel du continent, car si
+l'Autriche seule manifestait sa haine et son désir de secouer le joug
+de notre domination, l'Allemagne entière commençait à éprouver contre
+nous une aversion profonde, et mal dissimulée, aussi bien dans les
+pays soumis à la Confédération du Rhin que dans tous les autres.
+
+[En marge: Napoléon, par un envoi de conscrits, remonte la grande
+armée sous le rapport du nombre.]
+
+Napoléon voulut sur-le-champ reporter les armées d'Allemagne et
+d'Italie à un effectif presque égal à celui qu'elles avaient, avant
+les détachements qu'il venait d'en tirer. Malheureusement il pouvait
+les rendre égales en quantité à ce qu'elles avaient été, mais non pas
+en qualité, car il ne leur envoyait que des recrues en place de
+vieilles troupes. Cependant le fond de ces corps était si excellent,
+et le nombre d'hommes aguerris tel encore, qu'une addition de
+conscrits ne pouvait pas les affaiblir sensiblement. Il commença, en
+exécution de la convention passée avec la Prusse, par rapprocher du
+Rhin les troupes qu'il avait en Allemagne. Le 1er et le 6e corps,
+destinés à l'Espagne, étaient par ses ordres en marche sur Mayence, à
+six étapes l'un de l'autre, de manière à ne pas se faire obstacle sur
+la route qu'ils avaient à parcourir. Le corps du maréchal Soult fut
+amené sur Berlin, pour prendre la place du 1er corps, qui venait de
+quitter cette capitale. Le corps du maréchal Davout dut venir prendre
+sur l'Oder et dans la Silésie la place laissée vacante par les 6e et
+5e corps, l'un dirigé, comme on l'a vu, sur Mayence, l'autre sur
+Bayreuth. Le général Oudinot dut avec ses bataillons d'élite quitter
+Dantzig, et s'acheminer vers l'Allemagne centrale. Les Polonais et les
+Saxons furent chargés de le remplacer à Dantzig. Ce mouvement, qui
+était un commencement d'exécution de la convention avec la Prusse,
+rendait le recrutement plus facile en abrégeant de moitié la distance.
+
+[En marge: Mise à exécution définitive du décret qui fixe tous les
+régiments à cinq bataillons.]
+
+Napoléon songea d'abord à mettre définitivement en vigueur le décret
+rendu l'année précédente, lequel portait chaque régiment d'infanterie
+à cinq bataillons. En conséquence, il résolut d'avoir quatre
+bataillons complets à tous les régiments de la grande armée, en
+laissant le cinquième, celui du dépôt, sur le Rhin. Quant à l'Espagne,
+il voulut que chaque régiment eût trois bataillons de guerre au corps,
+un quatrième à Bayonne, comme premier dépôt, un cinquième dans
+l'intérieur de la France, comme second dépôt. Les armées d'Italie et
+de Naples devaient avoir de même cinq bataillons par régiment, quatre
+en Italie, le cinquième en Piémont ou dans les départements du midi de
+la France.
+
+[En marge: Nouveau recours à la conscription.]
+
+Pour cela il fallut de nouveau recourir à la conscription. Il restait
+à prendre sur les conscriptions antérieures de 1807, 1808 et 1809,
+cette dernière déjà décrétée en janvier de l'année courante, environ
+60 mille nommes. Napoléon voulut demander en outre celle de 1810,
+commençant ainsi à anticiper de plus d'une année sur les conscriptions
+dont il faisait l'appel. Toutefois il eut la précaution de ne disposer
+immédiatement que d'une partie de cette population. Ces deux levées,
+de 60 mille hommes pour les années 1807 à 1809, et de 80 mille pour
+1810, devaient former un total de 140 mille hommes, dont 40 mille
+affectés à l'infanterie de la grande armée, 30 mille à celle de
+l'armée d'Espagne, 26 à celle d'Italie, 10 aux cinq légions de
+réserve, 10 enfin à celle de la garde impériale, ce qui faisait 116
+mille hommes pour l'infanterie. Il en restait 14 mille pour la
+cavalerie, 10 mille pour l'artillerie, le génie et les équipages.
+
+On remarquera sans doute que Napoléon levait 10 mille hommes pour la
+garde impériale. Cette troupe d'élite, rentrée en France, se reposait
+à Paris, et était généralement moins employée que les autres. Napoléon
+résolut d'en faire une école de guerre, en lui envoyant des jeunes
+gens choisis, pour qu'elle les dressât en bataillons de fusiliers.
+Après avoir passé un an ou deux soit à Paris, soit à Versailles dans
+la garde impériale, ces conscrits devaient avoir pris son esprit, sa
+discipline, sa belle tenue. Il n'en ordonna pas moins le recrutement
+ordinaire de cette garde, à vingt hommes par régiment, pris au choix
+sur toute l'armée, afin de maintenir son excellente composition, et
+de laisser ouverte cette carrière d'avancement pour les vieux soldats
+qui n'avaient pas une autre manière de s'élever.
+
+Pour le moment, Napoléon n'appela que 80 mille hommes, dont 60 mille
+sur les conscriptions déjà décrétées, et 20 mille seulement sur celle
+de 1810. Il voulut même que l'on commençât par les conscrits des
+classes arriérées, et qu'on en acheminât sur Bayonne 20 mille, levés
+la plupart dans les départements du midi. Il ordonna l'envoi dans
+cette ville des cadres des quatrièmes bataillons, pour y entreprendre
+sur-le-champ l'instruction de ces conscrits, déjà robustes à cause de
+leur âge plus avancé, et pour y préparer ainsi le recrutement futur
+des corps entrant en Espagne. Grâce à cette prévoyance, la grande
+armée devait bientôt contenir près de 200 mille Français, sans y
+comprendre le cinquième corps, l'armée d'Italie 100 mille, l'armée
+d'Espagne 250 mille, dont 100 mille déjà établis sur l'Èbre, 110 mille
+en marche, et 40 mille faisant leur apprentissage militaire dans les
+quatrièmes bataillons.
+
+En attendant l'exécution de ces mesures, Napoléon fit partir
+sur-le-champ des dépôts tout ce qui était disponible, afin de ménager
+de la place dans les cadres, et d'envoyer un premier contingent de
+recrues à tous les corps. Trois régiments de marche, un dirigé sur
+Berlin pour le maréchal Soult (4e corps), un sur Magdebourg pour le
+maréchal Davout (3e corps), un sur Dresde pour le maréchal Mortier (5e
+corps), furent formés et expédiés. Deux autres, l'un acheminé sur
+Mayence, l'autre sur Orléans, furent destinés à recruter le 1er et le
+6e corps. C'était un renfort immédiat d'une douzaine de mille hommes,
+parfaitement instruits, pour les divers corps qui devaient ou rester
+en Allemagne, ou se rendre en Espagne.
+
+Napoléon prescrivit en même temps, pour faciliter la formation à
+quatre bataillons de guerre des régiments restés en Allemagne, que
+ceux qui avaient des compagnies de grenadiers et de chasseurs à la
+division Oudinot, les rappelassent sur-le-champ; et pour dédommager
+cette division de ce qu'elle perdait, il lui fit donner les compagnies
+de grenadiers et de chasseurs des régiments qui étaient stationnés en
+France, et qui ne lui avaient encore fourni aucune de ces compagnies.
+C'était un mouvement extraordinaire de troupes allant et venant dans
+tous les sens, de jeunes et vieux soldats, les uns se dirigeant vers
+le Nord, les autres vers le Midi, depuis la Vistule jusqu'à l'Èbre,
+tous se succédant avec aussi peu de confusion que le comportaient
+d'aussi vastes distances et des masses d'hommes aussi considérables.
+
+[En marge: Fêtes ordonnées pour l'armée.]
+
+S'occupant toujours des plaisirs du soldat, et sachant que s'il ne
+tient pas à sa vie quand on a eu l'art de l'aguerrir, tient à en jouir
+pendant qu'on la lui laisse, Napoléon ordonna des fêtes brillantes
+pour les troupes qui traversaient la France du Rhin aux Pyrénées. Il
+voulut qu'à Mayence, Metz, Nancy, Reims, Orléans, Bordeaux, Périgueux,
+les municipalités offrissent des réjouissances toutes militaires, dont
+il promit secrètement de faire les frais. Il consacra à cet objet plus
+d'un million, pris sur le trésor de l'armée, en ayant soin de laisser
+aux municipalités tout le mérite de cette généreuse hospitalité. Des
+chansons guerrières composées par son ordre étaient chantées dans des
+banquets, où il n'était question que des exploits héroïques de nos
+armées et de la grandeur de la France, seule part qu'on laissât à la
+politique dans ces solennités. Là de vieux soldats partis du Niémen
+pour se rendre sur le Tage se rencontraient avec des enfants de
+dix-huit ou dix-neuf ans, quittant les bords de la Seine ou de la
+Loire pour ceux de l'Elbe ou de l'Oder, ayant oublié déjà le chagrin
+d'abandonner leur chaumière, et, au milieu de leurs adieux, se
+souhaitant bonne fortune dans cette aventureuse carrière de combats et
+de gloire. En général, ceux qui allaient au Midi étaient les plus
+joyeux, par la seule raison qu'ils devaient y trouver de bons vins,
+tant était grand l'oubli de soi-même chez ces hommes voués à une
+destruction presque certaine, et pour eux fort prévue.
+
+[En marge: Grands envois de matériel de guerre vers l'Espagne.]
+
+À tous ces envois d'hommes, Napoléon ajouta d'immenses envois de
+matériel vers les Pyrénées. Il n'y avait rien à expédier sur le Rhin,
+car depuis qu'on faisait la guerre sur cette frontière, on y avait
+accumulé un matériel considérable, que la place de Magdebourg, devenue
+presque française en devenant westphalienne, avait peine à contenir,
+et qu'on était obligé de faire refluer vers Erfurt, vers Mayence et
+vers Strasbourg. Mais à Perpignan, à Toulouse, à Bayonne, presque tout
+était à créer, la guerre étant nouvelle au Midi, et prenant surtout
+des proportions aussi étendues. En conséquence, Napoléon ordonna la
+réunion à Bayonne d'immenses quantités de draps, toiles, cuirs,
+fusils, canons, tentes, marmites, grains, fourrages, bétail. Il
+voulut que chaque soldat, portant dans son sac trois paires de
+souliers, pût en trouver deux autres aux Pyrénées, accordées le plus
+souvent en gratification. Il commanda une fabrication extraordinaire
+de souliers, capotes et biscuit, persistant dans sa maxime que le
+soldat, avec de la chaussure, des habits et du biscuit, a
+l'indispensable, et qu'avec cela on peut tout faire de lui. Il
+prescrivit l'achat d'un grand nombre de boeufs et de mulets pour
+l'alimentation et les transports. Enfin il eut soin d'affecter de
+fortes subventions à l'entretien des routes, car elles succombaient
+sous les énormes charrois qui les parcouraient. Ces ordres devaient
+être exécutés dans la seconde moitié d'octobre, l'entrevue d'Erfurt
+devant en prendre la première moitié. Napoléon comptait passer l'Èbre
+à cette époque, marcher sur Madrid à la tête d'armées formidables, et
+rétablir son frère sur le trône de Philippe V.
+
+[En marge: Dépenses des armements prescrits par Napoléon.]
+
+[En marge: L'équilibre rompu de nouveau dans le budget de l'État.]
+
+Il fallait, pour suffire à ces vastes dépenses, des ressources tout
+aussi vastes. La victoire et la bonne administration y avaient pourvu
+d'avance; mais il n'en est pas moins vrai qu'une notable partie des
+trésors amassés avec tant de prévoyance, pour la fécondation du sol,
+pour la dotation de grandes familles, allait être détournée et
+dissipée. Napoléon recueillait ainsi de ses fautes en Espagne deux
+conséquences également fâcheuses, la dispersion de ses vieux soldats
+du Nord au Midi, et la dissipation des richesses créées par son habile
+économie. Ce budget, qu'il avait mis tant de soin à renfermer dans un
+chiffre de 720 millions (sauf les frais de perception qui étaient de
+120, et les dépenses départementales de 30), dépassait cette
+proportion, pour s'élever à 800, même au delà, sans compter tout ce
+que continuerait à fournir l'étranger, car la grande armée était
+entretenue en partie sur les contributions de la Prusse. Les recettes
+qui, sous ce règne si paisible au dedans, allaient sans cesse
+croissant, venaient de fléchir dans un de leurs produits essentiels,
+les douanes. On avait espéré 80 millions de ce dernier produit, et il
+était douteux qu'on en perçût 50. C'était un premier effet des
+redoutables décrets de Milan, qui avaient interdit, par des moyens
+nouveaux et plus rigoureux, l'entrée des denrées coloniales de
+provenance anglaise. Les recettes diminuaient donc, tandis que les
+dépenses augmentaient. Il est vrai que le trésor de l'armée y devait
+pourvoir.
+
+[En marge: Complément de ressources trouvé dans le trésor de l'armée.]
+
+Le dernier règlement avec la Prusse promettait des ressources
+considérables. On avait consommé en fournitures sur les lieux environ
+90 millions. On en avait dépensé 206 en argent provenant des
+contributions, ce qui faisait près de 300 millions tirés de
+l'Allemagne pour l'entretien des armées françaises. Il restait à la
+caisse des contributions, c'est-à-dire au trésor de l'armée, environ
+160 millions, en valeurs reçues ou à recevoir prochainement, plus 140
+dus par la Prusse, en tout 300 millions. Mais ces 300 millions
+n'étaient pas intégralement disponibles; car, indépendamment des 140
+millions acquittables en lettres de change ou lettres foncières, il y
+avait, dans les 160 millions tenus pour comptant, 24 millions déjà
+versés au trésor pour solde arriérée, et 74 versés à la caisse de
+service sur les 84 qu'on lui devait pour l'emprunt destiné à faire
+cesser l'escompte des obligations des receveurs généraux. Restaient
+donc 62 millions immédiatement disponibles, plus une vingtaine de
+millions provenant de la contribution de l'Autriche, mais absorbés par
+quelques prêts accordés, soit à des villes, soit à l'Espagne
+elle-même. Ainsi les ressources présentes étaient fort limitées,
+puisque les 140 millions stipulés par la Prusse en lettres de change
+et titres fonciers ne devaient être versés que successivement, et dans
+un espace de dix-huit mois. Il est vrai que les recettes du trésor
+rentraient avec une extrême facilité, que la caisse de service
+regorgeait d'argent, grâce au crédit dont elle jouissait; que, d'après
+le règlement conclu avec la Prusse, la grande armée était soldée en
+entier pour toute l'année 1808, et que, si le terme des ressources
+pouvait se faire apercevoir, rien encore ne sentait la gêne. Napoléon
+n'en avait pas moins porté, par la guerre d'Espagne, un coup aussi
+sensible à ses finances qu'à ses armées, car les unes comme les autres
+allaient s'affaiblir en se divisant.
+
+[En marge: Achats de rentes ordonnés par Napoléon pour soutenir le
+cours des effets publics.]
+
+Il résultait de cette fatale guerre une charge nouvelle, que Napoléon
+avait voulu assumer sur lui par des raisons politiques fort
+controversables, et fort controversées avec son ministre du trésor, M.
+Mollien. Bien qu'il mît un grand soin à dérober au public la
+connaissance des événements d'Espagne, jusqu'à cacher même les
+victoires, afin de mieux laisser ignorer les défaites, on arrivait,
+toutefois, à les connaître, soit par les journaux anglais, dont il
+pénétrait toujours quelques-uns malgré la police la plus vigilante,
+soit par les lettres des officiers à leurs familles, écrites comme de
+coutume d'après les impressions exagérées du moment. On finissait
+ainsi par apprendre les faits principaux, et on savait qu'une armée
+française avait été malheureuse en Andalousie, qu'une flotte avait
+capitulé à Cadix, que Joseph, après être entré à Madrid, se trouvait
+aujourd'hui à Vittoria. Or, ce sont les résultats généraux qui
+importent bien plus que les détails, et, en définitive, il était
+généralement connu que l'entreprise essayée sur la couronne d'Espagne,
+au lieu d'être, comme on l'avait cru d'abord, une simple prise de
+possession, devenait une lutte acharnée contre une nation entière,
+secondée par toute la puissance des Anglais. La division des forces de
+la France étant une conséquence inévitable de cette nouvelle guerre,
+on sentait confusément que l'Empire n'était plus si fort, que ses
+ennemis naguère abattus pourraient relever la tête, et que tout ce qui
+semblait résolu pourrait être remis en question. Les intérêts, quoique
+souvent aveugles, ont cependant une perspicacité instinctive, qui à la
+longue les rend clairvoyants. Aussi, le mouvement mercantile des fonds
+publics, s'il ne révèle en général que les folles terreurs ou les
+folles espérances du jour, indique avec le temps l'opinion sage et
+fondée que les intérêts éclairés par la réflexion se font de l'état
+des choses. Or, malgré les efforts de Napoléon pour dissimuler la
+véritable situation des affaires d'Espagne, la sagacité éveillée de la
+finance démentait le langage officiel du gouvernement, et les fonds
+publics baissaient sensiblement. On les avait vus après Tilsit
+s'élever à un taux alors inconnu, celui de 94 pour la rente cinq pour
+cent, et s'y maintenir avec quelques légères variations, jusqu'au
+moment où, la barbare expédition de Copenhague amenant la coupable
+invasion de la Péninsule, l'espérance de la paix s'était évanouie. À
+cette époque les fonds étaient tombés de 94 à 80, et même à 70 après
+l'insurrection espagnole. C'était le jugement que les intérêts
+effrayés portaient eux-mêmes sur la politique de l'Empereur, et
+c'étaient des vérités fort dures, que sa puissance, si redoutée et si
+respectée, ne pouvait lui épargner. Comme il arrive toujours, au
+mouvement naturel des valeurs s'était joint le mouvement factice
+produit par la spéculation, et le taux des fonds publics tendait à
+tomber même au-dessous de ce qu'autorisaient des prévisions
+raisonnables; car, si Napoléon avait commis une grande faute, il lui
+était possible de la réparer encore, et de se sauver, pourvu qu'à
+celle-là il n'en ajoutât pas d'autres d'une nature plus grave.
+
+[En marge: Lutte victorieuse de Napoléon contre les spéculateurs à la
+baisse.]
+
+Mais il n'était pas homme à reculer devant cette nouvelle espèce
+d'ennemis, et il résolut de lutter contre eux.--Je veux, dit-il à M.
+Mollien, faire une campagne contre les _baissiers_;--car ce triste
+jargon de l'agiotage était aussi connu alors qu'aujourd'hui. Il
+suffit, en effet, d'avoir traversé une révolution pour qu'il devienne
+vulgaire, l'agiotage n'ayant pas de plus vaste champ que les
+révolutions pour s'exercer, Napoléon voulut donc, malgré M. Mollien,
+dont l'esprit habitué aux procédés réguliers répugnait aux expédients,
+ordonner des achats extraordinaires de rentes, afin de relever les
+fonds publics. Il eut recours pour cela au trésor de l'armée, qu'il
+croyait inépuisable, comme il croyait invariable dans ses faveurs la
+victoire qui avait rempli ce trésor. En conséquence, il prescrivit des
+achats considérables pour le compte du trésor de l'armée,
+indépendamment des achats de la caisse d'amortissement, alors rares et
+peu réguliers, et pensa faire en cela une chose aussi avantageuse à
+l'armée qu'aux créanciers de l'État eux-mêmes. Pour l'armée, il se
+procurait des placements donnant un intérêt de 6 ou 7 pour cent, et
+pour les créanciers de l'État, il maintenait la valeur de leur gage à
+un taux suffisant. Il n'y avait, du reste, en se reportant aux
+habitudes de l'époque, pas beaucoup à reprendre à cette manière
+d'opérer, car alors on n'avait pas encore appris à penser que les
+achats de l'État doivent être constants et quotidiens comme une
+fonction régulière, et non accidentels comme une spéculation.
+
+[En marge: Napoléon fait exécuter aussi des achats de rentes par la
+Banque de France.]
+
+[En marge: Résultat de la lutte financière de Napoléon contre les
+spéculateurs à la baisse.]
+
+Napoléon, n'ayant pas sous la main les fonds de l'armée, ordonna à la
+caisse de service de faire les avances, et cette caisse avança jusqu'à
+30 millions pour des achats de rentes. Il ne s'en tint pas là. Il y
+avait à la Banque, depuis l'émission de ses nouvelles actions, des
+capitaux oisifs, dont elle ne trouvait point l'emploi, l'escompte ne
+se développant pas en proportion du capital que Napoléon avait voulu
+lui constituer. Au taux de la rente, c'était un placement d'environ 7
+pour 100, présentant par conséquent plus d'avantages que l'escompte
+lui-même. Napoléon exigea que la Banque achetât des rentes pour une
+forte somme; ce qu'elle fit avec docilité, et ce qui du reste était
+conforme à ses intérêts bien entendus comme à ceux de l'État, aucun
+placement ne pouvant être en ce moment aussi avantageux que celui
+qu'on lui prescrivait. Par ces achats combinés, exécutés résolûment,
+opiniâtrement, pendant un mois ou deux, les spéculateurs à la baisse
+furent vaincus, plusieurs même ruinés, et les fonds publics
+remontèrent à 80, taux auquel Napoléon attachait l'honneur de son
+gouvernement. Au-dessus était à ses yeux la prospérité exubérante, que
+ses victoires devaient bientôt rendre à l'empire; au-dessous était un
+signe de déclin qu'il ne voulait pas souffrir. Il décida qu'à chaque
+mouvement des fonds au-dessous de 80, le trésor recommencerait ses
+achats. Aussi, malgré toutes les tentatives des joueurs à la baisse,
+espèce de joueurs la pire de toutes, car elle spécule sur
+l'appauvrissement de la fortune publique, les cours se maintinrent par
+la puissance de ce singulier spéculateur, qui avait à sa disposition
+les ressources réunies du trésor et de la victoire. Il fut joyeux de
+ce succès comme d'une bataille gagnée sur les Russes ou sur les
+Autrichiens.--Voilà les _baissiers_ vaincus, dit-il à M. Mollien. Ils
+ne s'y essayeront plus, et en attendant nous aurons conservé aux
+créanciers de l'État le capital auquel ils ont le droit de prétendre,
+car 80 est celui sur lequel je veux qu'ils puissent compter; et de
+plus nous aurons opéré de bons placements pour la caisse de
+l'armée.--Puis il fit donner quelques recettes particulières à
+plusieurs des vaincus de cette guerre financière. C'était toutefois un
+singulier symptôme, et digne d'observation, que cette lutte ouverte
+que les spéculateurs livraient à la politique de Napoléon, quand
+l'opinion inquiète se bornait encore à de sourdes rumeurs. Que
+n'écoutait-il cette leçon, si peu élevée qu'en fût l'origine; car la
+vérité est bonne et salutaire d'où qu'elle vienne!
+
+[En marge: Effet des déclarations de Napoléon sur la diplomatie
+européenne.]
+
+[En marge: Réponses de l'Autriche.]
+
+Ces soins de tout genre avaient absorbé la fin d'août et presque tout
+le mois de septembre. L'entrevue d'Erfurt approchait. Dans cet
+intervalle, les manifestations de la diplomatie impériale avaient
+atteint leur but. L'Autriche, intimidée depuis le retour de Napoléon à
+Paris, avait notablement fléchi. Les déclarations qu'il avait faites,
+confirmées par l'appel des contingents allemands, la mettant en face
+de la guerre, lui avaient inspiré des réflexions sérieuses. Il
+convenait d'ailleurs à cette puissance d'ajourner ses résolutions, car
+à se décider pour une nouvelle prise d'armes, il valait mieux qu'elle
+attendît que cent mille Français eussent passé de l'Allemagne dans la
+Péninsule, et qu'elle eût en outre apporté un nouveau degré de
+perfection à ses préparatifs. Elle n'hésita donc pas à donner des
+explications qui pussent calmer l'irritation de Napoléon, et éloigner
+le moment de la rupture. Elle imputa ses armements à une prétendue
+réorganisation de l'armée autrichienne, commencée, disait-elle, par
+l'archiduc Charles, et continuée par lui avec persévérance depuis plus
+de deux années, ce que personne n'avait le droit de trouver ni
+étonnant ni mauvais. Quant à l'indulgence dont l'Angleterre avait usé
+dans l'Adriatique à l'égard du pavillon autrichien, elle l'expliqua
+non par une connivence secrète, mais par un reste de ménagement de
+l'Angleterre envers une ancienne alliée. Enfin, relativement à la
+reconnaissance du roi Joseph, elle éluda les ouvertures de la
+diplomatie française, en remettant de jour en jour, sous prétexte de
+n'avoir pu encore fixer l'attention de l'empereur François sur ce
+grave sujet.
+
+[En marge: Réponse de la Prusse.]
+
+Napoléon ne se méprit point sur le sens et la sincérité des réponses
+de l'Autriche. Mais il vit clairement à son langage qu'elle n'agirait
+pas cette année, et qu'il aurait le temps de faire une campagne
+prompte et vigoureuse au delà des Pyrénées. C'était d'ailleurs à
+Erfurt qu'il allait s'en assurer définitivement. La Prusse avait
+ratifié avec empressement la convention d'évacuation, même les
+articles secrets qui limitaient d'une manière si étroite son état
+militaire, mais elle demandait comme faveur insigne des délais plus
+longs pour l'acquittement des 140 millions restant encore à solder.
+Elle espérait les obtenir de l'intervention personnelle et directe de
+l'empereur Alexandre à Erfurt; car tout le monde espérait ou craignait
+quelque chose de cette fameuse entrevue, annoncée dans l'Europe
+entière, et devenue l'objet de tous les entretiens. Les uns la
+niaient, les autres l'affirmaient, chacun suivant ses désirs. D'autres
+y ajoutaient des souverains tels que le roi de Prusse, ou l'empereur
+d'Autriche, qui n'y avaient pas été invités; car, en dehors des
+souverains de France et de Russie, on n'avait appelé ou accueilli dans
+leur désir d'y être admis, que les princes dont on attendait des
+hommages et un accroissement d'éclat.
+
+[En marge: Préparatifs de l'empereur Alexandre pour se rendre à
+Erfurt.]
+
+[En marge: Personnages que l'empereur Alexandre amène à Erfurt.]
+
+[En marge: Alexandre veut être autorisé, en passant à Koenigsberg, à
+donner quelques consolations au roi et à la reine de Prusse.]
+
+Au milieu de ces discours contradictoires des curieux et des oisifs,
+ce qu'il y avait de vrai, c'est qu'en effet l'entrevue allait avoir
+lieu le 27 septembre à Erfurt, à quelques lieues de Weimar.
+L'empereur Alexandre, après l'avoir tant souhaitée, ne pouvait la
+refuser quand on la lui offrait. Ses affaires la lui permettaient
+d'ailleurs, et la lui commandaient même, car les choses commençaient à
+se passer mieux en Finlande, les Anglais avaient quitté la Baltique,
+et les événements se précipitaient en Orient. Il avait donc accepté
+avec joie l'occasion offerte de revoir Napoléon, et d'obtenir enfin de
+lui la réalisation de tout ou partie de ses voeux les plus chers. M.
+de Romanzoff, plus ardent que lui, s'il était possible, à poursuivre
+l'accomplissement des mêmes désirs, avait approuvé tout autant que son
+maître cette importante entrevue, et devait l'y accompagner. Outre M.
+de Romanzoff, Alexandre avait résolu d'amener avec lui son frère, le
+grand-duc Constantin, à titre de militaire, puis le premier officier
+de son palais, M. de Tolstoy, frère de l'ambassadeur de Russie à
+Paris, et avec ces deux personnages quelques aides de camp. Il avait
+voulu, pour se faciliter les relations avec la cour impériale de
+France, que M. de Caulaincourt, qu'il avait contracté l'habitude de
+voir tous les jours et d'entretenir sans aucune gêne, vînt à Erfurt.
+Il n'avait demandé avant de se mettre en route qu'une chose, c'était
+qu'on lui fournît le moyen, en passant à Koenigsberg, de dire encore
+quelques paroles consolantes aux souverains ruinés et profondément
+malheureux de la Prusse. La convention d'évacuation, tout en les
+satisfaisant fort, sous le rapport de la délivrance de leur
+territoire, les désolait quant aux exigences pécuniaires. Or,
+Alexandre avait cette faiblesse, tenant du reste à un bon sentiment,
+de vouloir toujours dire à ceux qu'il voyait ce qui leur était
+agréable à entendre. Il en éprouvait particulièrement le besoin
+vis-à-vis du roi et de la reine de Prusse, dont l'infortune était pour
+lui un reproche continuel. Il insista donc pour être autorisé à faire
+en passant à Koenigsberg quelques nouvelles promesses d'allégement,
+auxquelles M. de Caulaincourt, dépourvu d'instructions sur ce sujet,
+n'accéda qu'avec beaucoup de timidité et de ménagement; et, cela
+obtenu, il disposa tout pour être rendu le 27 septembre à Erfurt, en
+restant un jour seulement auprès de la malheureuse cour de Prusse.
+
+[En marge: Opposition à Saint-Pétersbourg à l'entrevue d'Erfurt.]
+
+À Saint-Pétersbourg, le parti hostile à la politique de l'alliance,
+fort joyeux des difficultés que la France rencontrait en Espagne,
+faisant argument de celles que la Russie rencontrait en Finlande, et
+déplorant avec affectation les souffrances du commerce russe, blâmait
+amèrement l'entrevue d'Erfurt. Après les indignités de Bayonne, disait
+ce parti, aller si loin en visiter l'auteur, s'aboucher avec lui, sans
+doute pour ratifier tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il ferait
+encore, était une conduite peu honorable. Le représentant de
+l'Autriche surtout s'était permis à cet égard des libertés de langage
+qu'il avait fallu réprimer. La cour de l'impératrice mère ne s'était
+contenue qu'à moitié, mais s'était contenue, devant l'expression
+formelle de la volonté d'Alexandre. Cependant au dernier moment
+l'impératrice mère, éclatant à la vue des dangers de son fils,
+auxquels elle semblait croire, avait adressé des reproches violents à
+M. de Romanzoff, lui disant qu'il conduisait Alexandre à sa perte, et
+qu'il arriverait peut-être à Erfurt de l'empereur de Russie ce qui
+était arrivé à Bayonne des malheureux souverains de l'Espagne. Enfin
+elle n'avait pu s'empêcher d'exprimer ses appréhensions à l'empereur
+lui-même, qui l'avait rassurée plutôt comme un fils reconnaissant que
+comme un maître absolu, blessé de ce qu'on jugeât si mal ses démarches
+et les conséquences qu'elles pouvaient avoir. Des suppositions aussi
+étranges prouvaient deux choses: l'aveuglement des vieilles cours, et
+la force que Napoléon avait rendue à leurs préjugés par sa conduite à
+Bayonne.
+
+[En marge: Départ de l'empereur Alexandre, et son rapide voyage à
+travers la Pologne et l'Allemagne.]
+
+Alexandre ne tint aucun compte de ces craintes, partit de
+Saint-Pétersbourg avec son frère et quelques aides de camp (il s'était
+fait précéder par MM. de Romanzoff et de Caulaincourt), et courut la
+poste en voyageant avec autant de simplicité que de célérité. Il avait
+été convenu que Napoléon, étant chez lui à Erfurt, se chargerait des
+soins matériels de cette grande représentation, et qu'Alexandre
+n'aurait à y transporter que sa personne et celle de ses officiers. Il
+voyageait avec une simple calèche, plus vite que les courriers les
+plus pressés. Il s'arrêta le 18 septembre à Koenigsberg, parut
+s'apitoyer beaucoup sur les malheurs de ses anciens alliés, presque
+réduits à vivre dans l'indigence à l'une des extrémités de leur
+royaume, et repartit immédiatement pour Weimar.
+
+Partout où il y avait des troupes françaises, un accueil des plus
+brillants était préparé au jeune czar. Les corps d'armée étaient sous
+les armes dans leur plus belle tenue, criant: _Vive Alexandre! Vive
+Napoléon!_ Alexandre les passait en revue, les félicitait de leur
+aspect militaire qui répondait à leur valeur, et les charmait par sa
+grâce infinie. Napoléon lui avait envoyé le maréchal Lannes, devenu
+duc de Montebello, pour le recevoir aux limites de la Confédération du
+Rhin, lesquelles s'étendaient jusqu'à Bromberg. Alexandre avait comblé
+de caresses et entièrement séduit ce vieux militaire, qui, quoique
+fort entêté dans ses sentiments révolutionnaires, n'en était pas moins
+très-sensible aux témoignages éclatants et mérités qui descendaient
+sur lui du haut des trônes.
+
+[En marge: Arrivée de l'empereur Alexandre à Weimar.]
+
+Alexandre arriva le 25 septembre à Weimar, voulant résider dans cette
+cour de famille jusqu'au 27, jour assigné pour la réunion à Erfurt.
+
+[En marge: Personnages dont Napoléon s'entoure pour aller à Erfurt.]
+
+[En marge: Affluence de princes à Erfurt.]
+
+[En marge: Spectacle que présente un moment cette petite ville
+ecclésiastique.]
+
+[En marge: Arrivée de Napoléon à Erfurt le 27 septembre.]
+
+[En marge: Première rencontre des deux empereurs sur la route de
+Weimar à Erfurt.]
+
+Napoléon de son côté avait quitté Paris, précédé, entouré et suivi de
+tout ce qu'il y avait de plus grand dans son armée et dans sa cour. M.
+de Talleyrand était l'un des personnages qu'il avait dépêchés en
+avant, pour donner au langage, à l'attitude de tout le monde, la
+direction qu'il lui convenait d'imprimer. Quoique déjà mécontent de
+quelques propos de M. de Talleyrand sur les affaires d'Espagne, dont
+celui-ci cherchait à se séparer depuis qu'elles tournaient mal,
+Napoléon avait voulu l'avoir pour se servir de lui au besoin dans
+diverses communications délicates, auxquelles M. de Champagny n'était
+pas propre. Une grande quantité de généraux, de diplomates étaient du
+voyage. L'Allemagne s'était fait représenter par une foule de princes
+couronnés. Dès le 26, le roi de Saxe s'était empressé de paraître à
+Erfurt. Cette petite ville d'Erfurt, ancienne possession d'un prince
+ecclésiastique, habituée, comme Weimar, et plusieurs autres capitales
+studieuses de l'Allemagne, à un calme inaltérable, était devenue le
+lieu le plus animé, le plus brillant, le plus peuplé de soldats,
+d'officiers, d'équipages, de serviteurs à livrée. On y rencontrait
+comme de simples promeneurs des rois, des princes, de très-grands
+seigneurs de l'ancien et du nouveau régime. Napoléon y avait expédié
+d'avance tout ce qu'il fallait pour cacher sous des plaisirs élégants
+et magnifiques le sérieux des affaires. Il y arriva le 27 septembre, à
+10 heures du matin. Après avoir reçu les autorités civiles et
+militaires accourues de tous les environs, puis les diplomates de
+l'Europe, les potentats de la Confédération du Rhin, le roi de Saxe,
+il sortit d'Erfurt à cheval, vers le milieu du jour, entouré d'un
+immense état-major, pour aller à la rencontre de l'empereur Alexandre,
+qui venait de Weimar en voiture découverte. Weimar est à quatre ou
+cinq lieues d'Erfurt. Napoléon rencontra son allié à deux lieues. En
+apercevant la voiture qui le transportait, il fit prendre le galop à
+son cheval comme pour mieux témoigner son empressement. Arrivés l'un
+près de l'autre, les deux empereurs mirent pied à terre,
+s'embrassèrent cordialement, et avec tous les signes d'un extrême
+plaisir à se revoir: plaisir sincère du reste; car, outre qu'ils
+avaient grand besoin de conférer de leurs affaires, ils se plaisaient
+réciproquement. Des chevaux avaient été préparés pour Alexandre et sa
+suite; les deux empereurs rentrèrent donc à cheval, marchant l'un à
+côté de l'autre, s'entretenant avec une véritable effusion, se
+demandant des nouvelles de leurs familles, comme si ces familles de
+même origine s'étaient jadis connues et aimées, charmant enfin par
+leur aspect les populations accourues des pays environnants, avides de
+les voir, et heureuses de les trouver si bien d'accord, car c'était
+pour elles un gage qu'elles ne reverraient plus ces formidables armées
+qui deux ans auparavant, à la même époque et dans les mêmes lieux,
+ravageaient leurs belles campagnes.
+
+[En marge: Emploi de la première journée à Erfurt.]
+
+Arrivé à Erfurt, Napoléon présenta à l'empereur Alexandre tous les
+personnages admis à cette entrevue, en commençant par les rois et
+princes, et le reconduisit ensuite au palais qu'il lui avait destiné.
+C'était chez Napoléon qu'on devait dîner tous les jours, puisque
+c'était lui qui offrait l'hospitalité au souverain du Nord. Le soir,
+s'assirent autour d'un festin splendide Napoléon, Alexandre, le
+grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince
+Guillaume de Prusse, la foule enfin des princes régnants, des
+personnages titrés, civils et militaires. La ville fut illuminée, et
+on assista à une représentation de _Cinna_, donnée par les acteurs
+tragiques les plus parfaits que la France ait jamais possédés. La
+clémence habile du fondateur d'empire désarmant les partis, les
+rattachant à son pouvoir, était le spectacle par lequel Napoléon
+voulait que commençassent les représentations de la tragédie
+française.
+
+[En marge: Résolutions de Napoléon en venant à Erfurt sur les objets
+dont il allait entretenir l'empereur Alexandre.]
+
+[En marge: Renonciation à toute idée de partage relativement à
+l'empire turc, et don immédiat à la Russie des provinces du Danube.]
+
+Il était convenu qu'au milieu de ces fêtes on prendrait le matin, le
+soir, dans le cabinet ou à la promenade, le temps de s'entretenir en
+liberté des graves intérêts qu'il s'agissait de régler. Le parti de
+Napoléon, en venant à Erfurt, était pris sur les objets essentiels
+qui allaient être traités dans l'entrevue, et il avait son plan arrêté
+d'avance. Sur l'Orient d'abord, il était revenu de toute idée de
+partage, ayant senti, après quelques discussions auxquelles il s'était
+prêté par complaisance, qu'il lui était impossible de s'entendre avec
+la Russie à ce sujet. S'il ne donnait Constantinople, il ne donnait
+rien, accordât-il l'empire turc tout entier; car pour Alexandre et M.
+de Romanzoff, la question consistait uniquement dans la possession des
+deux détroits. Et s'il donnait Constantinople, il donnait cent fois
+trop; il donnait l'avenir de l'Europe, il donnait enfin une conquête
+dont l'éclat effacerait toutes les siennes. Mais il avait aperçu qu'en
+payant comptant, si l'on peut s'exprimer ainsi, en sacrifiant
+sur-le-champ une partie du territoire turc que la Russie ambitionnait
+avec passion, il lui causerait un plaisir assez grand pour la
+satisfaire et se l'attacher complétement dans l'occurrence actuelle.
+Or, cela suffisait aux desseins de Napoléon.
+
+Ainsi, à un rêve magnifique, mais dangereux pour l'Europe, substituer
+une réalité restreinte, mais immédiate, était pour cette fois son plan
+de séduction à l'égard de la Russie. Tout ce que l'empereur Alexandre
+et M. de Romanzoff avaient dit depuis plusieurs mois prouvait que,
+malgré l'exaltation de leurs espérances, ils se départiraient sans
+trop de peine de la prétention de partager l'empire turc, vu la
+difficulté de se mettre d'accord, moyennant qu'on leur abandonnât tout
+de suite et définitivement une portion de territoire à leur
+convenance, cette portion de territoire étant située sur le Danube.
+C'était, sans doute, une concession grave à l'ambition russe, mais la
+moins dangereuse de toutes celles qu'on pouvait faire, fâcheuse
+surtout pour l'Autriche, des déplaisirs de laquelle on n'avait guère à
+s'inquiéter, et devenue inévitable quand on s'était créé de si grands
+embarras en Espagne. Dans la position où nous avaient mis les derniers
+événements, ce sacrifice était indispensable, et, réduit à certaines
+proportions, il ne dépassait pas assurément, il n'égalait même pas les
+avantages que la France obtenait de son côté.
+
+En retour, Napoléon voulait exiger de la Russie une alliance intime,
+pour la paix comme pour la guerre, un concours absolu d'efforts contre
+l'Autriche et l'Angleterre. Ce concours était immanquable, du reste;
+car Napoléon, en concédant la Valachie et la Moldavie à la Russie, se
+décidait à un don qui brouillait inévitablement Alexandre avec
+l'Autriche et l'Angleterre. Dès lors, puisqu'on allait se brouiller
+avec elles pour cette cause essentielle, il fallait s'entendre à
+l'avance pour leur tenir tête, et l'alliance offensive et défensive
+s'ensuivait immédiatement.
+
+Napoléon avait donc, en se résignant à la cession des provinces
+danubiennes, le moyen presque infaillible de faire aboutir la
+conférence d'Erfurt à la fin qu'il désirait. Son plan bien arrêté, il
+ne lui était pas difficile, avec son art profond d'entraîner et de
+dominer les hommes quand il voulait s'y appliquer, d'amener Alexandre
+à ses vues.
+
+[En marge: Premières conversations sérieuses de Napoléon avec
+Alexandre.]
+
+[En marge: Dire d'Alexandre.]
+
+Les premiers moments ayant été consacrés aux protestations d'usage,
+les deux souverains s'abordèrent vivement sur les grands sujets qui
+les occupaient. Alexandre recommença ses discours habituels touchant
+la convenance et la nécessité d'unir les deux empires. Il affirma de
+nouveau que toute jalousie était éteinte dans son coeur, mais que la
+France venait de recevoir d'immenses agrandissements, et que, s'il
+désirait quelques compensations au profit de la Russie, c'était moins
+pour lui que pour sa nation, à laquelle il fallait faire tolérer les
+grands changements opérés en Occident. Des événements si étranges de
+Bayonne, de l'occupation si brusque de Rome, il proféra à peine un
+mot, se bornant à dire que les princes d'Espagne, que le pontife
+romain n'étaient que de tristes personnages, qui méritaient leur sort
+par leur incapacité, et s'étaient, par leur aveuglement, rendus
+incompatibles avec l'état actuel des choses en Europe. Toutefois,
+ajoutait Alexandre, il fallait avoir compris aussi bien que lui le
+système de Napoléon pour admettre avec autant de facilité les
+catastrophes dont on venait de rendre le monde témoin; et il fallait
+qu'à l'Orient aussi de notables changements attirassent l'attention
+des Russes, afin de la détourner de ceux qui s'accomplissaient en
+Occident. Quant aux ennemis de la France, Alexandre déclara qu'il les
+prenait tous pour siens; car, suivant le voeu de Napoléon, il s'était
+mis en guerre avec l'Angleterre; et relativement à l'Autriche, il ne
+lui restait presque rien à faire pour devenir son adversaire déclaré,
+puisqu'il était prêt, pour la contenir, à employer les manifestations
+les plus imposantes et les plus décisives, et, si ces manifestations
+ne suffisaient pas, à passer des paroles aux actes, c'est-à-dire à la
+guerre, sous une condition cependant, c'est qu'on laisserait à la cour
+de Vienne le tort de l'agression sans le prendre pour soi.
+
+[En marge: Dire de Napoléon.]
+
+Napoléon répondit à ces protestations de dévouement avec toute
+l'effusion possible, et par l'exposition de vues exactement pareilles.
+Il exprima de son côté la résolution de se prêter à tous les
+accroissements raisonnables de la Russie, mais il se retrancha sur
+l'impossibilité de s'entendre à l'égard de certains projets, et sur
+les embarras dans lesquels étaient actuellement engagés les deux
+empires, embarras qui leur conseillaient de ne pas tenter en ce moment
+de trop grands remaniements territoriaux, car il y en avait, certes,
+d'assez grands d'opérés dans le monde, sans y en ajouter de
+prodigieux, comme de partager l'empire turc, par exemple, et surtout
+de le partager tout entier. Examinant dans leur détail les projets qui
+avaient tant agité l'esprit d'Alexandre et de M. de Romanzoff,
+Napoléon discuta successivement les divers plans de partage proposés,
+et, pour amener plus facilement l'empereur Alexandre à ses vues, se
+montra, ce qu'il avait toujours été, péremptoire sur l'article de
+Constantinople, c'est-à-dire sur la possession des détroits, et ne
+laissa pas la moindre espérance d'une concession à ce sujet. Ensuite,
+il exposa la difficulté pour la Russie elle-même de se livrer
+sur-le-champ à l'exécution d'une telle entreprise. L'Autriche n'y
+accéderait certainement pas, quelques offres qu'on lui fît, et elle
+aimerait mieux une lutte désespérée qu'un partage de l'empire turc.
+L'Angleterre, l'Autriche, la Turquie soulevée jusque dans ses
+fondements, l'Espagne, une partie de l'Allemagne, s'uniraient pour
+combattre une dernière fois contre ce remaniement du monde entier.
+Était-ce bien l'heure que devaient choisir les deux empires pour une
+oeuvre aussi gigantesque? La Russie rencontrait des obstacles dans la
+Finlande, qui, comme l'Espagne, avait paru au premier abord si facile
+à soumettre. Elle avait une armée sur le Danube, suffisante sans doute
+pour tenir tête aux Turcs, mais non dans le cas d'un soulèvement
+national de leur part; il lui restait enfin très-peu de forces
+vis-à-vis de l'Autriche. Il faudrait donc que Napoléon à lui seul fît
+face à l'Autriche, à l'Angleterre, à l'Espagne, aux portions de
+l'Allemagne qui essayeraient de s'agiter. Il le pouvait sans nul
+doute, car il se trouvait en mesure d'accabler tous ses ennemis; mais
+était-il sage d'entreprendre autant à la fois, et pourquoi d'ailleurs?
+Pour un but chimérique à force d'être vaste, et sur lequel les deux
+empires ne pouvaient pas parvenir à s'entendre eux-mêmes. N'y avait-il
+pas quelque chose de plus simple, de plus pratique, de plus
+certainement satisfaisant? Ne pouvait-on, par exemple, convenir de
+quelques acquisitions, très-indiquées d'avance, qu'il ne serait pas
+difficile de faire admettre par la diplomatie européenne, même sans
+sortir des moyens pacifiques, et qui constitueraient déjà le plus
+brillant, le plus inespéré des résultats pour la Russie? Si elle
+obtenait, par exemple, à la suite des événements du temps, la
+Finlande, la Moldavie, la Valachie, n'aurait-elle pas égalé sous le
+règne d'Alexandre les plus beaux règnes, les plus féconds en
+agrandissements territoriaux? Quant à la France, elle ne voulait plus
+rien désormais. L'Espagne à Joseph, le pouvoir temporel aux Français
+dans Rome, comblaient tous ses désirs. Elle ne voulait pas un seul
+changement territorial de plus. Pour le prouver elle allait distribuer
+aux princes de la Confédération du Rhin les territoires allemands qui
+lui restaient du démembrement de la Prusse. Ses frontières naturelles
+lui suffisaient, et l'Espagne même, dont elle venait de s'emparer,
+n'était pas une acquisition territoriale, mais un complément de son
+système fédératif, puisque, après tout, l'Espagne demeurait
+indépendante et séparée sous un prince de la maison Bonaparte, au lieu
+de l'être sous un prince de la maison de Bourbon. Or, tous ces
+avantages, pour la Russie comme pour la France, il n'était pas
+impossible de les obtenir par la diplomatie, et, par un dernier effort
+militaire, des Russes en Finlande, des Français en Espagne. N'était-il
+pas probable, en effet, que l'Europe, fatiguée de tant d'agitations,
+aimerait mieux, en présence des deux empires fortement unis, finir par
+la paix que par la guerre? Et la paix, après avoir assuré à la Russie
+la Finlande, la Valachie, la Moldavie, après avoir assuré à la France
+le complément de son système fédératif par la soumission de l'Espagne
+au roi Joseph, la paix était certainement un dénoûment bien beau et
+bien acceptable, et qui remplirait de joie l'univers épuisé. Mais si
+la paix, à ces conditions, était impossible, les deux empires
+pourraient, après en avoir fini, l'un avec la Finlande, l'autre avec
+l'Espagne, s'engager dans l'avenir inconnu, immense, qui s'ouvrait
+pour eux en Orient, et ils s'y engageraient plus libres de leurs
+mouvements, plus maîtres de leurs moyens. D'ailleurs, Alexandre,
+Napoléon étaient jeunes, ils avaient le temps d'attendre, et de
+remettre à plus tard leurs vastes projets sur l'Orient!
+
+La situation étrange, qui plaçait ainsi en présence les deux
+souverains d'Orient et d'Occident pour y traiter de tels sujets, une
+fois admise, rien n'était plus sage qu'un pareil système. Achever ce
+qu'on avait commencé avant de se livrer à de nouvelles entreprises,
+était une prudence qu'un premier revers inspirait à Napoléon, et qu'un
+peu de fatigue de la guerre contribuait aussi à lui rendre agréable.
+Plût au ciel qu'il eût été plus sensible à ces premières leçons de la
+fortune!
+
+[En marge: Les réalités substituées aux chimères pour gagner
+l'empereur Alexandre.]
+
+Ce n'est pas en un seul entretien, mais dans plusieurs, que Napoléon
+et Alexandre purent se dire toutes ces choses. Quant à Alexandre, dès
+qu'on lui refusait Constantinople, il n'y avait plus rien qui fût de
+nature à lui plaire dans le partage de l'empire turc. Ajourner cette
+immense question, qui contenait le sort du vieil univers, l'ajourner à
+des temps où la Russie aurait moins à compter avec l'Occident, était
+tout ce qui restait à faire. Mais à la place de ces projets
+gigantesques, et beaucoup trop chimériques, substituer une réalité,
+telle que le don des provinces du Danube, pourvu que ce ne fût plus
+une vaine promesse, mais un don certain, immédiat, avait aussi de quoi
+satisfaire le czar; et à tout prendre, dans ses moments de bon sens,
+il sentait lui-même que c'était ce qui lui convenait le mieux, car,
+dans ce cas, il n'y avait rien à donner à la France sur les rivages
+d'Orient, ni l'Albanie, ni la Morée, ni la Thessalie, ni la
+Macédoine, ni la Syrie, ni l'Égypte. Le vieux et débile empire des
+sultans demeurait comme une proie toujours préparée pour le moment où
+l'on pourrait la dévorer, et quant à présent on recevait un don réel,
+qu'en tout autre temps qu'un temps de prodiges on aurait jugé
+magnifique, qui ne devait entraîner aucun regret, qui n'était payé
+d'aucune compensation fâcheuse, puisque, après tout, que l'Espagne
+appartînt à la maison de Bourbon ou à la maison Bonaparte, cela
+importait sans doute à l'Angleterre, mais nullement à la Russie.
+
+Alexandre pouvait donc accéder aux nouvelles vues de Napoléon, et y
+trouver encore d'amples satisfactions. Le merveilleux n'y était plus,
+il est vrai, et, avec une imagination comme celle de ce jeune
+souverain, le merveilleux était fort à regretter. Le résultat le plus
+positif, sans un peu de merveilleux, allait manquer de charme pour
+lui, et l'alliance française courait risque de devenir l'une de ces
+vives amitiés sur lesquelles il était si prompt à se refroidir.
+Toutefois il y avait quelque chose qui auprès du jeune empereur était
+capable de suppléer au prestige de tous les plans de partage: c'était
+la réalisation instantanée de ses désirs. Ces désirs avaient la
+vivacité des appétits de la jeunesse, qui veulent être satisfaits
+sur-le-champ. Son vieux ministre, M. de Romanzoff, arrivé à l'autre
+extrémité de la vie, avait toute l'ardeur juvénile des désirs de son
+maître. Il désirait aussi, il désirait tout de suite, sans un jour de
+délai dans l'accomplissement de ses voeux, comme s'il avait craint à
+son âge de ne pas avoir le temps de jouir de sa gloire, gloire en
+effet bien belle pour un ancien disciple de Catherine, que de procurer
+à l'empire russe les bouches du Danube. Le charme donc que Napoléon
+devait substituer à celui du merveilleux, c'était le charme de la
+promptitude. Il fallait donner, donner sur-le-champ, pour que le don
+eût son véritable prix.
+
+[En marge: À la passion chimérique de partager l'empire turc, se
+trouve substituée chez Alexandre et M. de Romanzoff la passion de
+posséder sur-le-champ la Moldavie et la Valachie.]
+
+Ce nouveau système d'arrangement admis, Alexandre et M. de Romanzoff
+se jetèrent avec une passion inouïe sur l'idée d'acquérir la Moldavie
+et la Valachie, et voulurent emporter d'Erfurt, non pas une promesse
+vaine, mais une réalité, qu'on pût annoncer publiquement en rentrant à
+Saint-Pétersbourg[14].
+
+[Note 14: Il existe aux archives de la secrétairerie d'État des
+lettres de M. de Champagny fort curieuses, lesquelles, racontant à
+Napoléon les entretiens de M. de Champagny lui-même avec M. de
+Romanzoff, donnent la plus singulière idée de l'impatience du ministre
+russe. On en lira plus bas divers passages qui peignent cette
+impatience dans toute sa vérité.]
+
+[En marge: Octob. 1808.]
+
+Jusqu'ici Napoléon avait toléré l'occupation momentanée des provinces
+de Moldavie et de Valachie par les Russes, mais non sans quelques
+plaintes à ce sujet, non sans faire entendre que l'occupation
+prolongée de la Silésie par les Français en serait la conséquence
+forcée. Il ne devait plus être question aujourd'hui de rien de pareil.
+Il fallait que la France consentît par un traité formel à ce que la
+Russie prît définitivement les provinces du Danube, et s'engageât
+non-seulement à ratifier cette acquisition, mais à la faire ratifier
+par la Turquie, par l'Autriche, et par l'Angleterre elle-même, quand
+on traiterait avec celle-ci. En conséquence, la Russie allait rompre
+l'armistice avec les Turcs, pousser ses armées jusqu'au pied des
+Balkans, au delà même, jusqu'à Andrinople et Constantinople s'il était
+nécessaire, pour arracher à la Porte ce sacrifice. Au cas où
+l'Autriche voudrait intervenir, on l'accablerait en commun. Quant à
+l'Angleterre, on était en guerre avec elle, on n'avait vis-à-vis de
+cette puissance aucun parti nouveau à prendre. C'était à Napoléon, en
+lui infligeant quelque sanglant échec sur le sol de la Péninsule, à
+lui faire trouver bon tout ce qu'on entreprendrait sur le reste du
+continent.
+
+Napoléon n'avait à ces idées aucune objection. Donner tout de suite
+était sa pensée, car il avait compris la nécessité d'exciter une
+nouvelle passion dans le coeur d'Alexandre. Il désirait seulement
+observer quelque prudence dans l'énoncé des résolutions qu'on
+arrêterait à Erfurt, pour ne pas nuire à la tentative de paix générale
+qu'il voulait faire sortir de cette entrevue. Il accepta donc le
+principe que la Russie entrerait immédiatement en possession de la
+Moldavie et de la Valachie. La manière de publier la chose ne pouvait
+plus être qu'une affaire de rédaction, dont le soin était laissé aux
+ministres des deux souverains.
+
+[En marge: Satisfaction qui se manifeste dans les relations des deux
+souverains, après leur accord sur le fond des choses.]
+
+Leurs désirs étant ainsi satisfaits, Alexandre et M. de Romanzoff
+éprouvèrent une joie qui égalait presque le plaisir qu'ils avaient à
+rêver trois mois auparavant la conquête de Constantinople. Napoléon
+avait donc atteint son but de contenter Alexandre par un don restreint
+mais immédiat, presque autant que par des perspectives magnifiques
+mais douteuses. C'est à convenir de ces points qu'avaient été employés
+les huit ou dix premiers jours de l'entrevue. Aussi, quoiqu'une
+extrême courtoisie eût sans cesse régné dans leurs rapports, les deux
+souverains cependant se manifestèrent à partir de ce moment une
+satisfaction toute nouvelle. Alexandre surtout semblait mettre de
+l'affection dans la politique; il se montrait à la promenade, à table,
+au spectacle, familier, amical, déférent, enthousiaste pour son
+illustre allié. Quand il parlait de lui, c'était avec un sentiment
+d'admiration dont tout le monde était frappé.
+
+[En marge: Nouvelle affluence de princes et de grands personnages à
+Erfurt.]
+
+Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus
+extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France
+et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse,
+au roi de Saxe, s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg,
+le roi et la reine de Westphalie, le prince Primat, chancelier de la
+Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade, les ducs de
+Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de
+Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres
+qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs
+ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à
+son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle de théâtre
+que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La
+soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu
+qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre, à cause de la
+faiblesse de son ouïe, avait fait disposer une estrade à la place que
+l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux
+empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en
+évidence. À droite, à gauche, étaient rangés des siéges pour les
+rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes,
+les ministres, les généraux, ce qui a donné lieu de dire si souvent
+qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté
+_Cinna_, on représenta _Andromaque_, _Britannicus_, _Mithridate_,
+_Oedipe_. À cette dernière représentation, un fait singulier frappa
+l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du
+nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer,
+donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable
+flatterie. À ce vers d'Oedipe: _L'amitié d'un grand homme est un
+bienfait des dieux_, Alexandre, de manière à être aperçu de tous les
+spectateurs, saisit la main de Napoléon, et la serra fortement. Cet
+à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et
+d'adhésion unanime.
+
+[En marge: Arrivée de M. de Vincent, ministre d'Autriche, et son
+attitude à Erfurt.]
+
+Il était arrivé à Erfurt un personnage que tous ces témoignages, que
+tout cet éclat agitaient, tourmentaient, remplissaient d'une anxiété
+profonde: c'était M. de Vincent, représentant de la cour d'Autriche.
+Son maître l'avait envoyé, en apparence pour complimenter les deux
+grands souverains venus si près de son empire, en réalité pour
+observer ce qui se passait, pénétrer s'il était possible le secret de
+l'entrevue, et se plaindre, avec convenance du reste, de ce que
+l'Autriche eût été négligée, donnant assez clairement à entendre que
+si on eût invité l'empereur François, il se serait empressé de venir,
+que sa présence n'aurait pas diminué l'éclat de l'entrevue, et que son
+adhésion n'aurait pas nui à l'accomplissement des résolutions qui
+pouvaient y être prises.
+
+[Illustration: Conférences d'Erfurt.--Napoléon recevant Mr de Vincent,
+Ministre d'Autriche.]
+
+[En marge: Profond secret gardé à l'égard M. de Vincent.]
+
+Napoléon avait tracé d'avance la conduite à tenir à l'égard de
+l'envoyé autrichien. D'abord, pour que les secrets de l'entrevue
+fussent bien gardés, ils avaient été renfermés entre quatre
+personnages, les deux empereurs et leurs deux ministres, MM. de
+Romanzoff et de Champagny. Alexandre et M. de Romanzoff par l'intérêt
+de leur ambition, Napoléon par l'intérêt de sa politique tout entière,
+M. de Champagny par une discrétion à l'épreuve, étaient incapables de
+laisser échapper aucune partie du secret des négociations. On en avait
+fait mystère même à M. de Talleyrand, dont Napoléon se méfiait chaque
+jour davantage, surtout lorsqu'il s'agissait de relations avec
+l'Autriche. On lui avait bien confié que le but de l'entrevue était de
+rapprocher les deux empires de France et de Russie, de fixer même dans
+une convention les principes qui les uniraient; mais l'objet positif
+des résolutions lui avait été soigneusement caché. On ne disait donc
+absolument rien à M. de Vincent; et quand il se plaignait de ce que
+son maître avait été laissé en dehors de cette réunion impériale, on
+lui répondait, sans beaucoup de ménagements, que c'était la
+conséquence de ses armements inexplicables; que pour être associé à
+une politique, il fallait s'y montrer favorable, et non pas avoir
+l'air de préparer contre elle toutes les forces de ses États; que tout
+ce que l'Autriche gagnerait à une telle conduite, ce serait d'être
+chaque jour tenue plus éloignée des affaires sérieuses de l'Europe, et
+qu'il ne lui resterait, si elle voulait de grandes intimités, qu'à les
+aller chercher en Angleterre.
+
+[En marge: Fausse position de M. de Vincent, rendue tous les jours
+plus embarrassante par un calcul de Napoléon et d'Alexandre.]
+
+La position de M. de Vincent devenait à chaque instant plus fausse,
+et Napoléon mettait à la rendre embarrassante, souvent même
+humiliante, quoique la politesse extérieure fût extrême, une malice
+qu'Alexandre secondait de son mieux. M. de Vincent n'avait de
+ressource qu'auprès de M. de Talleyrand, qui était toujours plus
+dévoué à la politique autrichienne, et qui s'efforçait de rassurer M.
+de Vincent en lui affirmant que rien ne se faisait, et qu'on affectait
+l'intimité, uniquement pour maintenir la paix dont tout le monde avait
+besoin. On se réunissait beaucoup chez une personne distinguée, soeur
+de la reine de Prusse, la princesse de La Tour et Taxis, qui recevait
+chez elle la compagnie la plus brillante, et souvent l'empereur
+Alexandre lui-même. On insinuait là tout ce qu'on ne voulait pas dire
+ouvertement dans les conférences diplomatiques, genre de
+communications auquel M. de Talleyrand était fort employé, comme on le
+verra tout à l'heure. On déployait de l'esprit, de la finesse, de la
+grâce; on voyait les hommes de génie de l'Allemagne, Goethe, Wieland,
+venus avec leurs augustes protecteurs, les princes de Weimar, se mêler
+aux rois, ministres et généraux. C'est là qu'on allait chercher à
+deviner ce qu'on ne pouvait pas savoir, à surprendre dans un mot
+échappé quelque grande pensée politique ou militaire. L'infortuné M.
+de Vincent s'y épuisait en recherches, en observations, en conjectures
+de tout genre, et ses tortures assez visibles plaisaient fort aux deux
+empereurs, qui voulaient punir l'Autriche de sa conduite aussi hostile
+qu'imprudente.
+
+[En marge: Pleinement rassuré à l'égard de la Russie, Napoléon
+emprunte à la grande armée de nouveaux détachements pour l'Espagne.]
+
+L'accord paraissant assuré avec la Russie, moyennant la cession
+formelle et non différée des provinces danubiennes, et le concours de
+cette puissance contre l'Autriche en étant la suite nécessaire,
+Napoléon décida à Erfurt même plusieurs questions restées douteuses,
+relativement à la distribution de ses forces. Il ordonna de faire
+partir immédiatement de Paris et des points où elle était rassemblée,
+la belle division Sébastiani, qui devait être composée de quelques-uns
+des vieux régiments destinés à l'Espagne, et qui n'avait pas encore
+été mise en mouvement sur Bayonne. Il donna le même ordre à l'égard de
+la division Leval, entièrement formée des Allemands auxiliaires, de
+manière que ces deux divisions fussent rendues à Bayonne à la fin
+d'octobre. Il prit enfin son parti au sujet du 5e corps, et voulût que
+sa marche, d'abord dirigée sur Bayreuth, le fût définitivement sur le
+Rhin et les Pyrénées. Enfin, aux trois divisions de dragons déjà
+acheminées vers l'Espagne, il en ajouta deux autres, et ne laissa en
+Allemagne que les cuirassiers, avec une notable portion de la
+cavalerie légère. Ces dispositions étaient le résultat naturel de la
+sécurité que lui inspirait l'entente avec la Russie, et du désir
+d'accabler tout de suite les Espagnols et les Anglais par une masse
+irrésistible de forces.
+
+[En marge: La rédaction de la nouvelle convention confiée à MM. de
+Champagny et de Romanzoff.]
+
+Il y avait déjà dix jours que les deux monarques se trouvaient réunis:
+il restait à rédiger les conditions de leur accord, et ce n'était pas
+chose facile avec la nouvelle passion de jouir sur-le-champ qui
+s'était emparée d'Alexandre et de M. de Romanzoff. Les deux
+souverains, pour ne pas troubler leur union chaque jour plus cordiale
+par des discussions de détail, convinrent de laisser à leurs
+ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, le soin de rédiger la
+convention qui devait contenir leurs nouvelles résolutions, et ils
+partirent le 6 octobre, pour passer deux jours à la cour de Weimar, où
+des fêtes magnifiques leur étaient depuis long-temps préparées. MM. de
+Romanzoff et de Champagny demeurèrent en tête-à-tête pour procéder à
+l'oeuvre importante qui leur était confiée[15].
+
+[Note 15: J'ai déjà dit qu'il y avait des lettres de M. de Champagny à
+l'Empereur, où les détails de la négociation étaient racontés jour par
+jour, même quand M. de Champagny et Napoléon se trouvaient réunis à
+Erfurt. Ces lettres continuèrent naturellement pendant que Napoléon
+était à Weimar. Je ne suis donc pas réduit aux conjectures, et c'est
+d'après les documents les plus authentiques que je retrace les détails
+de cette entrevue, où les résolutions prises n'eurent pas moins
+d'intérêt que le spectacle donné à l'Europe.]
+
+[En marge: Projet de convention combiné de manière à faire sortir la
+paix et non la guerre de l'accord avec la Russie.]
+
+Napoléon, comme nous l'avons dit, voulait qu'il résultât de l'entrevue
+d'Erfurt un accord avec la Russie qui fût solide et surtout évident,
+qui imposât à ses ennemis, et, en leur ôtant tout espoir de succès,
+les contraignît à la paix. Il concédait à la Russie, pour prix de ce
+qu'elle lui laissait faire en Espagne et en Italie, que la Finlande,
+la Valachie, la Moldavie lui appartiendraient dans tous les cas, paix
+ou guerre; mais il entendait que, s'il était possible de procurer ces
+avantages à la Russie par la paix, on l'essayerait, avant de se jeter
+dans une nouvelle guerre générale, dans laquelle le monde entier
+serait compris, la Turquie et l'Autriche notamment. Napoléon était
+convaincu que si l'union des deux puissances, la Russie et la France,
+était bien complète, bien sincère et bien manifeste, l'Autriche
+devrait se rendre en présence de cette union, car elle serait écrasée
+entre les deux empires si elle essayait de remuer; que l'Autriche se
+rendant, l'Angleterre devrait céder à son tour, et être obligée de
+signer la paix maritime. Il se chargeait de plus d'y décider celle-ci
+par divers autres moyens. Il voulait d'abord qu'on fît à l'Angleterre
+des ouvertures de paix, qu'on les lui fît solennellement, au nom des
+deux empereurs, de manière qu'elles fussent bien connues du public
+anglais, et, pendant ces ouvertures, il se proposait, rassuré par
+l'alliance russe, de ne laisser en Allemagne qu'une très-petite partie
+de la grande armée, de porter le reste vers le camp de Boulogne, de
+marcher lui-même à la tête d'un renfort de 150 mille hommes de
+vieilles troupes vers la Péninsule, ce qui élèverait à 250 mille le
+total des forces françaises employées au delà des Pyrénées, d'accabler
+les insurgés, et d'infliger aux Anglais débarqués quelque grand
+désastre. Avec ces moyens réunis il croyait pouvoir contraindre
+l'Angleterre à traiter. Il est vrai qu'il fallait l'amener à accepter
+deux faits considérables, l'établissement de la maison Bonaparte en
+Espagne, et la possession des provinces du Danube par la Russie. Mais
+c'étaient deux faits consommés, ou près de l'être, car l'Espagne, à
+son avis, devait être soumise en deux mois, et les provinces du Danube
+étaient occupées par la Russie, de manière à interdire presque tout
+espoir aux Turcs et à leurs amis de les faire évacuer. D'ailleurs
+l'Angleterre avait déjà témoigné à la Russie une sorte de disposition
+à lui concéder la Moldavie et la Valachie. Napoléon ne voyait donc pas
+dans ce qu'on voulait des obstacles invincibles à la paix, surtout
+s'il réussissait dans les grands coups qu'il espérait porter aux
+Espagnols et aux Anglais.
+
+Il avait en conséquence imaginé une proposition à l'Angleterre, faite
+au nom des deux empereurs, unis, devait dire le manifeste, _pour la
+guerre et pour la paix_, et offrant de négocier un rapprochement
+général basé sur l'_uti possidetis_. Cette base de négociation était
+commode, puisqu'en laissant à l'Angleterre ses conquêtes maritimes,
+Malte comprise, elle assurait à la France l'Espagne et Naples, à la
+Russie la Finlande et les provinces danubiennes. Afin d'assurer ces
+dernières à la Russie, on s'adresserait à la Porte pour lui déclarer
+que la Russie entendait garder ces provinces, déclaration qu'on
+appuierait de la présence des armées russes et des conseils de la
+France. Si on ne parvenait pas à se faire écouter, la France livrerait
+la Porte à la Russie, ce qui ne permettait aucun doute relativement au
+résultat.
+
+Sur tous ces points on était tombé d'accord, et la rédaction ne
+pouvait présenter de difficulté, car il n'y a jamais de difficulté
+dans l'expression quand il n'y en a pas dans la pensée. Mais il était
+un point important sur lequel l'accord semblait difficile. Napoléon,
+en concédant positivement et immédiatement à la Russie la Moldavie et
+la Valachie, voulait que la Russie ajournât de quelques semaines ses
+communications à la Porte, car si cette puissance apprenait ce qu'on
+lui préparait, elle en serait exaspérée, elle avertirait
+l'Angleterre, se jetterait dans ses bras[16], et l'Angleterre, voyant
+surgir un nouvel allié, trouverait dans l'union de l'Espagne, de
+l'Autriche, de la Turquie, des chances pour une nouvelle lutte, qui la
+disposeraient à refuser la paix. Au contraire, en attendant quelques
+semaines seulement, on pourrait entraîner l'Angleterre à négocier. Une
+fois engagée dans la négociation, il ne lui serait plus aussi facile
+d'en sortir, le public anglais devant souhaiter la fin de la guerre;
+et quand enfin on lui révélerait la dernière condition, celle de
+laisser à la Russie les deux provinces que cette puissance possédait
+de fait, il était douteux qu'amenée aux idées de paix, elle revînt aux
+idées de guerre pour une question à laquelle elle ne prenait pas
+personnellement un grand intérêt. C'est dans cette clause
+additionnelle que consistait la difficulté, c'est-à-dire dans ce délai
+de quelques semaines auquel on voulait condamner l'impatience russe.
+
+[Note 16: Voici ce qu'écrivait Napoléon à M. de Champagny sur ce
+sujet:
+
+«Toute la discussion ne peut donc tomber que sur la seule phrase
+ajoutée à l'article VII. Elle est cependant une conséquence immédiate
+de la démarche qui est faite; car, si l'Angleterre est portée à entrer
+en négociation, il est évident que la nouvelle lui survenant qu'une
+puissance d'une masse aussi considérable que la Turquie entre dans ses
+intérêts, cela la rendra plus exigeante dans la négociation. À quoi
+bon lui rouvrir sans raison les ports de la Syrie, de l'Égypte, de
+l'Afrique, de la Morée? Les comptoirs français seraient pillés,
+plusieurs milliers d'hommes emprisonnés et égorgés, le commerce
+interrompu; et tout cela en pure perte pour la Russie. Et si la paix
+était faite entre la Russie et la Porte pendant que les négociations
+auront lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus
+d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus
+clair dans les affaires qui se sont traitées à Erfurt, et le traité
+fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont
+éloignées et l'effraierait moins. Tout porte donc à exécuter
+scrupuleusement l'article proposé.»]
+
+[En marge: Difficulté de rédaction qui arrête les deux ministres.]
+
+L'empereur Alexandre s'en était reposé à cet égard sur son vieux
+ministre, dont l'ardeur égalait au moins la sienne. M. de Champagny
+s'étant abouché avec M. de Romanzoff, le trouva disposé à consentir à
+tout sans aucune hésitation; mais quand on en fut à la précaution
+demandée, celle de différer les communications à la Porte, il devint
+intraitable. Un nouveau délai, après quinze mois d'attente depuis
+Tilsit, ne se pouvait supporter, suivant M. de Romanzoff. Il y avait
+quinze mois que la France faisait des promesses à la Russie sans lui
+rien accorder, et l'obligeait ainsi à rester envers les Turcs à l'état
+d'armistice. Sans les instances de la France, disait M. de Romanzoff,
+on aurait déjà marché sur les Balkans, et réduit la Turquie à céder
+les provinces qu'elle n'était plus capable ni de retenir, ni de
+gouverner. Tout ce qu'on avait retiré de l'union de Tilsit, c'était
+cette gêne imposée à l'action russe, et on en avait trop souffert pour
+vouloir s'y soumettre encore. On n'était même venu de si loin, de
+Saint-Pétersbourg à Erfurt, malgré beaucoup d'oppositions, de
+sinistres pronostics et de grands sacrifices de dignité, que pour
+faire cesser un _statu quo_ désolant.
+
+M. de Champagny avait beau répondre qu'il s'agissait d'un délai de
+quelques semaines seulement, qu'on allait envoyer des courriers à
+Londres, que la réponse ne saurait se faire attendre, que dans le cas
+où l'Angleterre accéderait à l'ouverture d'une négociation, on verrait
+bientôt si la base de l'_uti possidetis_ était acceptée ou ne l'était
+pas; que si elle l'était, il vaudrait la peine de patienter un peu
+pour obtenir de la sorte sans recourir à la guerre les belles
+acquisitions projetées; que si, au contraire, elle n'était pas
+acceptée, on pourrait sur-le-champ commencer à Constantinople les
+pourparlers qui devaient être suivis, pacifiquement ou militairement,
+de l'acquisition des bords si désirés du Danube. De toutes ces
+raisons, le ministre russe n'en voulait admettre aucune.--Toujours des
+délais! répétait-il avec une sorte d'accent douloureux. On n'aura donc
+que des délais à nous imposer, quand on ne s'en impose aucun ni à
+Madrid, ni à Rome! Encore si c'était un délai fixe, déterminé, à la
+suite duquel toute incertitude dût cesser, soit. Mais on nous force de
+patienter jusqu'au moment où la négociation ne présentera plus
+d'espérance fondée de s'entendre. Or, il y a des négociations qui ont
+duré des années. Il nous faudra continuer pendant des années à rester
+dans l'état d'armistice avec les Turcs!--
+
+[En marge: Les deux ministres ne pouvant s'entendre sur la rédaction
+de la convention proposée, attendent le retour des deux monarques.]
+
+M. de Champagny fut frappé de l'ardeur, de l'impatience de ce vieux
+ministre, dominé par une de ces passions violentes qui s'emparent
+quelquefois des vieillards, et leur ôtent toute la gravité de leur
+âge, sans leur donner l'attrayante vivacité de la jeunesse[17]. Il
+était évident aussi qu'une certaine défiance se joignait à l'ardeur du
+désir, et que M. de Romanzoff craignait qu'on ne voulût leurrer lui et
+son maître par une nouvelle remise. M. de Champagny, voyant qu'il
+attachait à cette acquisition la gloire de ses derniers jours, qu'il
+serait plus exigeant qu'Alexandre lui-même, crut devoir attendre le
+retour des deux monarques, et laisser l'empereur des Français exercer
+son ascendant personnel sur l'empereur de Russie, pour obtenir de lui
+l'admission dans le traité d'une précaution qui était jugée
+indispensable.
+
+[Note 17: Voici comment M. de Champagny s'en explique avec l'Empereur:
+
+ «Erfurt, le 6 octobre 1808.
+
+»Sire,
+
+»Traitant cette question avec toute la bonne foi possible, bien
+persuadé que le délai demandé, celui qui subordonne toute démarche
+pour l'obtention des deux provinces à l'issue de la négociation avec
+l'Angleterre, est autant dans les intérêts de la Russie que dans ceux
+de la France, j'espérais éteindre le sentiment de défiance
+qu'annonçait la réponse de M. de Romanzoff; mais je n'ai pu
+l'ébranler. Celui qui est prêt à saisir une proie qu'il a long-temps
+convoitée, est sourd à toutes les raisons qui peuvent retarder sa
+jouissance. Il y a trente ans que M. de Romanzoff a rêvé cette
+acquisition; c'est le triomphe de son système; là est sa réputation et
+son honneur. Tout autre intérêt lui paraîtra faible auprès de
+celui-là. L'empereur Alexandre, qu'aucun motif personnel ne pousse, et
+à qui tous les intérêts de son empire sont également chers, doit être
+beaucoup plus accessible à la force des raisons qui, pour son intérêt,
+lui prescrivent de retarder, non pas une jouissance, mais une simple
+prise de possession d'une province qui ne peut lui échapper. Je ne
+suis donc convenu de rien avec M. de Romanzoff; quand même j'y aurais
+été autorisé, je n'étais pas plus disposé que lui à céder, et je
+regarde comme inutile de lui en parler encore avant l'arrivée de Votre
+Majesté. Sur le reste nous sommes à peu près d'accord.
+
+ «_Signé_ CHAMPAGNY.»
+
+
+ «Erfurt, le 8 octobre 1808.
+
+»SIRE,
+
+»Deux heures de conférence avec M. le comte de Romanzoff n'ont amené
+aucun résultat. Son système paraît irrévocablement arrêté; il veut les
+provinces turques; il les veut à tout prix; il les veut aujourd'hui
+plutôt que demain. Ses objections sont moins contre l'article VI, dont
+Votre Majesté veut maintenir la rédaction, que contre l'addition
+qu'elle propose à l'article VII du contre-projet, et qui consiste en
+ces mots:
+
+«Il ne sera donné aucun éveil à la Porte sur les intentions de la
+Russie qu'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux
+puissances à l'Angleterre.»
+
+»Ces mots effarouchent beaucoup M. de Romanzoff. Aucun délai ne lui
+paraît admissible, et surtout un délai indéterminé.--Quand, comment
+connaîtra-t-on, dit-il, l'effet de ces propositions? Un premier
+résultat ne mettra-t-il pas dans le cas d'en attendre un second,
+celui-ci un troisième, et notre arrangement avec la Turquie ne
+sera-t-il pas continuellement ajourné? Il appliquait ce raisonnement à
+tout. Si je lui parlais des ménagements dus aux Français établis dans
+le Levant, il me demandait: Mais voulez-vous attendre qu'ils soient
+revenus en France? Quand pourront-ils y revenir? La paix avec
+l'Angleterre lui paraît difficile, et c'est pour cela qu'il ne veut
+pas y subordonner la paix avec la Turquie. Il m'a parlé aussi de la
+nécessité de frapper l'opinion des Russes par la certitude de cette
+importante acquisition, et m'a paru avoir quelques craintes si tel
+n'était pas le résultat du voyage de l'empereur Alexandre. On m'a
+plutôt laissé deviner ces craintes qu'on ne me les a montrées; mais le
+sentiment qui perçait à chaque mot était celui de la défiance,
+défiance des événements, défiance aussi de nos intentions. C'est
+d'après cela qu'il mettait moins d'importance à l'article VI. Peu lui
+importe, en effet, de quelle manière cet article prononce le
+consentement de la France aux acquisitions de la Russie, si l'article
+suivant permet à celle-ci d'agir et de marcher à son but. C'est encore
+pour cela qu'un délai indéterminé l'effraie davantage: il craint
+d'exposer à des chances un avantage qui lui paraît presque acquis dans
+ce moment. Il consentirait plutôt à un délai dont le terme serait
+fixé. Il veut que tout soit précis. «Le vague des articles de Tilsit,
+dit-il, nous a fait trop de mal; une année a été perdue, et tel est
+encore l'unique résultat de notre alliance avec vous.»
+
+»Cette obstination de M. de Romanzoff n'est pas le produit du moment.
+Elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une
+attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que dans le moment
+actuel rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je
+désespère de la vaincre.
+
+»Je suis avec respect, etc.
+
+ »_Signé_ CHAMPAGNY.»]
+
+[En marge: Voyage de Napoléon et d'Alexandre à Weimar.]
+
+[En marge: Fête qu'on leur donne.]
+
+Les deux empereurs, avec toute leur suite de rois et de princes,
+s'étaient rendus à Weimar pour y rester pendant les journées du 6 et
+du 7 octobre, et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre
+Erfurt et Weimar se trouve la forêt d'Ettersburg. Le grand-duc de
+Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégants pour tous
+ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois, placé au
+centre, était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse
+immense de gibier, cerfs, daims, lièvres, retenus dans des filets, et
+obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête.
+Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la
+nature de ses goûts. Il abattit cependant un cerf, et il en tomba une
+multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de
+chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux
+empereurs. Après un repas splendide, un bal réunit la plus brillante
+société allemande. Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa
+cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement
+avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. Il leur parla du
+christianisme, de Tacite, de cet historien, l'effroi des tyrans, dont
+il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant; soutint que
+Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps, et qu'il
+n'était pas un peintre assez simple pour être tout à fait vrai. Puis
+il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne, se montra
+toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique, partisan
+de la règle, de la beauté ordonnée, et, à propos du drame imité de
+Shakespeare, qui mêle la tragédie à la comédie, le terrible au
+burlesque, il dit à Goethe: Je suis étonné qu'un grand esprit comme
+vous _n'aime pas les genres tranchés_!--Mot profond, que bien peu de
+critiques de nos jours sont capables de comprendre.
+
+Après ce long entretien, où il déploya une grâce infinie, et où il
+laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait
+sacrifié la plus noble compagnie, Napoléon les quitta flattés comme
+ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention. C'est à
+l'entrevue d'Erfurt qu'ils durent d'être décorés de l'ordre de la
+Légion d'honneur, distinction qu'ils méritaient à tous les titres, et
+qui, accordée à de tels personnages, ne perdait rien de son éclat.
+
+[En marge: Fête sur le champ de bataille d'Iéna.]
+
+Le lendemain, une nouvelle fête lui fut offerte même de la bataille
+d'Iéna, entre Erfurt et Iéna. Il y avait un tel désir de plaire à
+Napoléon, que peut-être oubliait-on sa propre dignité en s'appliquant
+à rappeler soi-même une des plus terribles batailles gagnées par la
+France sur l'Allemagne. Un pavillon était dressé sur ce mont du
+Landgrafenberg, où Napoléon avait bivouaqué dans la nuit du 13 au 14
+octobre, deux ans auparavant, car on touchait presque à l'anniversaire
+de la mémorable bataille d'Iéna. Un plan de cette bataille était placé
+dans le pavillon qui devait recevoir Napoléon. Un repas du matin y
+était servi, et, après mille souvenirs consacrés à cette journée par
+la foule des assistants qui y avaient pris part, et des propos pleins
+de convenance de Napoléon envers ses hôtes allemands, on se rendit à
+droite, dans cette plaine d'Apoldau, située entre le champ de bataille
+d'Iéna et celui d'Awerstaedt, plaine fameuse par l'inaction du
+maréchal Bernadotte. Une seconde chasse y était préparée, et occupa
+quelques heures de la matinée. On repartit ensuite pour Erfurt. Avant
+de quitter ces hauteurs d'où l'on domine la ville d'Iéna, Napoléon
+voulut laisser un souvenir de bienfaisance, qui pût venir s'inscrire à
+côté des souvenirs terribles qu'il avait déjà laissés en ces lieux. Le
+feu avait été mis à cette malheureuse cité par les obus. Napoléon
+donna une somme de trois cent mille francs pour indemniser ceux qui à
+cette époque avaient souffert de sa présence.
+
+[En marge: Efforts de Napoléon pour obtenir une rédaction qui ne rende
+pas toute paix impossible à Londres.]
+
+Revenu à Erfurt, il fallait le lendemain qu'il s'occupât de nouveau
+des graves affaires qui l'avaient amené en Allemagne, et qui avaient
+attiré si loin le souverain de la Russie. Il en parla à l'empereur
+Alexandre, mais il confia surtout à M. de Champagny le soin d'insister
+opiniâtrement pour qu'il fût apporté quelque prudence dans les
+communications à faire à Constantinople, et que dès le début des
+négociations on ne fournît pas à l'Angleterre des alliances qui la
+disposassent à persévérer dans la guerre. En ce qui concernait
+l'acquisition des provinces danubiennes, il autorisa M. de Champagny à
+chercher la rédaction la plus positive, la plus rassurante, quant à la
+certitude même de cette acquisition, moyennant toutefois un délai dans
+son accomplissement, qui rendît possible le commencement des
+négociations à Londres.
+
+[En marge: Pour contenter Alexandre, Napoléon accorde à la Prusse un
+nouvel allégement sur ses contributions.]
+
+Après de fréquents pourparlers, Napoléon gagna quelque chose sur
+l'impatience d'Alexandre, et s'en rapporta à M. de Champagny pour
+gagner quelque chose également sur celle de M. de Romanzoff. Cependant
+il voulait que son jeune allié fût content, car il comptait faire
+reposer toute sa politique actuelle, non-seulement sur la réalité,
+mais encore sur l'évidence de l'alliance russe, pour la paix comme
+pour la guerre. Aussi, malgré le besoin qu'il avait d'argent, ne
+refusa-t-il pas d'accorder une nouvelle réduction des charges imposées
+à la Prusse. On avait stipulé par la convention du 8 septembre
+l'évacuation définitive du territoire prussien, sauf trois places de
+sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables
+en deux ans. Le roi de Prusse, en signant avec empressement cette
+convention, qui lui valait la délivrance de son territoire, avait dit
+qu'il ne renonçait pas néanmoins à implorer de la générosité de son
+vainqueur l'allégement d'une charge que son pays était dans
+l'impossibilité de supporter. Lui et la reine avaient supplié
+Alexandre de profiter de son entrevue avec Napoléon, pour leur faire
+obtenir encore un soulagement. Alexandre, dont le coeur était
+oublieux, mais bon, avait promis ce qu'on souhaitait, et il lui en eût
+coûté de ne pas réussir. Le don des bouches du Danube aurait perdu à
+ses yeux quelque chose de son prix, si en retournant vers le Nord il
+avait dû retrouver des reproches écrits au front de ses malheureux
+alliés. Il avait demandé à Napoléon une réduction de 40 millions sur
+140, et la substitution d'un délai de plusieurs années à celui de deux
+ans pour l'acquittement de la somme totale. Il avait même rédigé de sa
+main la lettre par laquelle Napoléon devait lui annoncer cette
+concession, en l'attribuant à son intervention personnelle et
+pressante. Napoléon savait que c'était l'une des manières les plus
+sensibles d'obliger l'empereur Alexandre, et, après avoir opposé
+autant de résistance qu'il le fallait pour faire apprécier le
+sacrifice qu'il accordait, sacrifice réel dans l'état de ses
+ressources financières, il consentit à une réduction de 20 millions
+sur la somme, et à une prolongation d'une année pour le terme du
+payement. Ainsi, au lieu de 140 millions en deux ans, la Prusse ne
+dut payer que 120 millions en trois ans, moitié en argent, moitié en
+lettres foncières. La lettre rédigée par Alexandre, remaniée par
+Napoléon, fut écrite à peu près comme elle avait été proposée.
+
+[En marge: Ouvertures relativement à un projet de mariage de Napoléon
+avec une soeur d'Alexandre.]
+
+[En marge: Intimité des deux empereurs qui s'arrête toujours à une
+certaine limite.]
+
+[En marge: Pourquoi Alexandre n'ose pas la franchir.]
+
+Les deux souverains, cherchant ainsi à se plaire l'un à l'autre, et
+chaque jour plus satisfaits de l'accord de leurs vues, sauf quelques
+difficultés de détail, avaient cependant une dernière ouverture à se
+faire, dont Napoléon ne voulait pas prendre l'initiative. Il
+s'agissait d'une alliance de famille qui aurait rendu leur alliance
+politique, sinon plus solide, au moins plus éclatante, d'un mariage
+enfin qui aurait uni à Napoléon une soeur de l'empereur Alexandre.
+Napoléon avait songé plus d'une fois à répudier Joséphine, pour
+épouser une princesse qui pût lui donner un héritier, et il avait
+toujours été arrêté dans ce dessein par l'affection qui l'attachait à
+la compagne de sa jeunesse, et par l'embarras de se fixer sur un
+choix. Toutefois il revenait sans cesse à ce projet, et c'était le cas
+plus que jamais de s'en occuper, puisqu'il avait auprès de lui le
+souverain sur l'alliance duquel il voulait fonder sa politique,
+souverain qui était presque de son âge, et qui avait des soeurs à
+marier dont on vantait les qualités. Si Napoléon en arrivait à une
+pareille union, se disait-il à lui-même, on le croirait définitivement
+maître de la cour de Russie, on tremblerait, et on ferait la paix.
+Cependant, quoiqu'il vécût soir et matin à côté d'Alexandre, et qu'ils
+en fussent venus aux confidences les plus intimes, jamais Alexandre
+n'avait abordé un sujet qui l'intéressait si vivement. Napoléon, dans
+sa grandeur, croyant honorer tous ceux auxquels il s'allierait, était
+trop fier pour faire la première ouverture sans être assuré de
+réussir. Chaque jour lui et Alexandre s'entretenaient de leur union,
+que rien, disaient-ils, ne saurait troubler, car leurs intérêts
+étaient les mêmes, car leur puissance ne devait donner d'ombrage qu'à
+l'Angleterre qu'ils pressaient l'un et l'autre sur mer, ou à
+l'Autriche qu'ils pressaient, l'un sur l'Isonzo, l'autre sur le
+Danube, et ils ne pouvaient trouver d'ennemi que dans l'une des deux,
+ou toutes deux. Ils avaient donc toutes les raisons politiques d'être
+intimement unis. Ils avaient des raisons personnelles aussi,
+puisqu'ils s'étaient vus, appréciés, qu'ils étaient devenus chers l'un
+à l'autre, qu'ils se convenaient de tous points, par les vues et par
+les goûts, qu'ils étaient jeunes, qu'ils avaient encore un immense
+avenir devant eux, et que les projets même qu'ils ajournaient sur
+l'Orient, ils auraient le temps d'y mettre la main un jour!--Romanzoff
+est vieux, disait Napoléon à Alexandre, il est impatient de jouir.
+Mais vous êtes jeune, vous pouvez attendre!--Romanzoff est un Russe du
+temps passé, répondait Alexandre; il a des passions que je n'ai point.
+Je veux civiliser mon empire bien plus que l'agrandir. Je désire les
+provinces du Danube pour ma nation beaucoup plus que pour moi. Je
+saurai attendre les autres arrangements territoriaux nécessaires à mon
+empire. Mais vous, ajoutait-il à Napoléon, il faut aussi que vous
+jouissiez des grandes choses que vous avez accomplies; que vous
+cessiez enfin d'exposer votre tête précieuse aux boulets. N'avez-vous
+pas assez de gloire, assez de puissance? Alexandre, César en
+eurent-ils davantage? Jouissez, soyez heureux, et remettons à l'avenir
+le reste de nos projets.--À ces professions de désintéressement,
+Napoléon répondait par des protestations d'amour pour la paix et le
+repos. Alexandre semblait ne plus aimer Constantinople, et Napoléon
+semblait avoir pris en dégoût la guerre, les batailles, les conquêtes.
+Les deux princes, se promenant seuls autour d'Erfurt, à quelque
+distance de leurs officiers, se livraient ainsi à d'intimes
+confidences, dans lesquelles Alexandre allait jusqu'à parler de ses
+affections les plus secrètes. Plus d'une fois on s'était dit qu'il
+était bien fâcheux que Napoléon n'eût pas de fils, et, en approchant
+si près du but où Napoléon aurait voulu conduire Alexandre, on n'y
+avait cependant point touché. Le jeune czar s'était arrêté, bien qu'il
+ne pût ignorer les propos tenus après Tilsit, tant à Paris qu'à
+Saint-Pétersbourg, sur un projet de mariage entre Napoléon et la
+grande-duchesse Catherine, soeur aînée d'Alexandre. Si Alexandre avait
+observé cette réserve, ce n'était pas que, dans son engouement actuel
+pour l'alliance de la France, il n'eût consenti à donner sa soeur à
+Napoléon, et qu'unie au vainqueur de l'Europe il la crût mésalliée.
+Mais il entrevoyait et redoutait une lutte avec sa mère, et il n'osait
+offrir ce qu'il craignait de ne pouvoir donner.
+
+[En marge: Choix de M. de Talleyrand pour faire indirectement les
+ouvertures que Napoléon ne veut pas faire directement.]
+
+Napoléon, ne connaissant pas le secret de cette discrétion obstinée,
+était près de concevoir du dépit, et même de le manifester, malgré
+l'intérêt immense qu'il avait à paraître tout à fait d'accord avec
+l'empereur Alexandre. C'était pour une telle occurrence, et pour
+celle-là seulement, que M. de Talleyrand devenait utile à Erfurt; car,
+s'il était capable de livrer à M. de Vincent les secrets du cabinet,
+et si par ce motif Napoléon ne lui en laissait savoir qu'une
+partie[18], il était le seul capable aussi d'insinuer avec art ce
+qu'on ne voulait pas dire; et pour parler mariage avec la dignité
+convenable entre les deux plus grands potentats de l'univers, on ne
+pouvait assurément trouver un entremetteur plus habile.
+
+[Note 18: M. de Talleyrand, en effet, comme nous l'avons dit, savait
+d'une manière générale qu'il s'agissait d'une convention qui fixerait
+les principes sur lesquels reposerait l'alliance; mais il ignorait que
+le point principal, c'était le don de la Moldavie et de la Valachie,
+et surtout que le point contesté était le délai de quelques semaines
+qu'on voulait imposer à la Russie avant de faire des démarches
+ouvertes relativement aux provinces cédées.]
+
+[En marge: M. de Talleyrand adresse à l'empereur Alexandre quelques
+insinuations relativement à une alliance de famille entre les deux
+empires.]
+
+[En marge: Réponse d'Alexandre aux insinuations de M. de Talleyrand.]
+
+L'Empereur eut donc recours à lui pour décider Alexandre à une
+ouverture qu'il ne voulait pas faire lui-même. M. de Talleyrand, qui
+appréhendait de jouer un rôle dans les démêlés de la famille
+impériale, par crainte d'être brouillé avec les uns ou avec les
+autres, n'avait aucun goût à se mêler d'un divorce plus ou moins prévu
+par tout le monde, et devenu un texte fréquent de conversation chez
+les discoureurs politiques. Napoléon, pour l'amener malgré lui à ce
+sujet, s'y prit d'une manière singulière.--Vous savez, lui dit-il, que
+Joséphine vous accuse de vous occuper de divorce, et vous a pour cette
+raison voué une haine implacable?--M. de Talleyrand se récria fort
+contre une pareille calomnie. Napoléon lui répliqua qu'il n'y avait
+pas à s'en défendre, qu'il faudrait bien y penser un jour; que, malgré
+son affection pour l'impératrice, il serait cependant obligé de faire
+un nouveau mariage qui pût lui donner un héritier, et le lier à l'une
+des grandes familles régnantes de l'Europe; que rien ne serait stable
+en France tant qu'on ne verrait pas l'avenir assuré; qu'il ne l'était
+pas en ce moment, car tout reposait sur sa tête, et que le temps était
+venu, avant qu'il vieillît, de prendre une épouse et d'en avoir un
+fils. Une telle conversation ne pouvait manquer d'aboutir
+immédiatement à la famille régnante de Russie, et à une alliance
+conjugale avec elle. M. de Talleyrand complimenta beaucoup Napoléon de
+son succès personnel auprès d'Alexandre, succès qui égalait au moins
+celui qu'il avait obtenu à Tilsit. Le jeune empereur en effet ne se
+lassait pas, chez la princesse de La Tour et Taxis, dont il
+fréquentait beaucoup la maison, d'exprimer son admiration pour
+Napoléon, et non-seulement pour son génie, mais pour sa grâce, son
+esprit et sa bonté.--Ce n'est pas seulement le plus grand homme,
+disait-il sans cesse, c'est aussi le meilleur et le plus aimable. On
+le croit ambitieux, aimant la guerre. Il n'en est rien. Il ne fait la
+guerre que par une nécessité politique, que par un entraînement de
+situation.--Tels sont les discours qu'il tenait et que M. de
+Talleyrand eut soin de rapporter à Napoléon.--S'il m'aime, répliqua
+celui-ci après avoir écouté M. de Talleyrand, qu'il m'en fournisse la
+preuve en s'unissant plus étroitement à moi, et en me donnant une de
+ses soeurs. Pourquoi, au milieu de nos épanchements intimes de tous
+les jours, ne m'en a-t-il jamais dit un mot? Pourquoi affecte-t-il
+ainsi d'éviter ce sujet?--Il était facile de voir que Napoléon voulait
+que M. de Talleyrand se chargeât de la commission, et y déployât
+l'art dont la nature l'avait doué pour dire les choses, ou les faire
+dire aux autres. M. de Talleyrand s'en chargea en effet, et ne perdit
+pas de temps pour amener l'empereur Alexandre sur ce sujet, dans les
+fréquentes occasions qu'il avait de le rencontrer. Ce prince, qui
+avait la coquetterie de vouloir plaire à tout le monde, surtout aux
+gens d'esprit, et à M. de Talleyrand plus qu'à tout autre,
+s'entretenait souvent et volontiers avec lui. M. de Talleyrand
+n'attendit pas l'à-propos, mais le fit naître; car les jours étaient
+comptés, et il eut avec Alexandre la conversation désirée. Après
+s'être fort étendu sur l'alliance, qui formait à Erfurt le fond de
+tous les entretiens, M. de Talleyrand en vint à parler des moyens de
+la rendre plus solide et plus évidente, car il fallait qu'elle fût
+l'un et l'autre pour devenir véritablement efficace. Le moyen semblait
+tout indiqué: c'était d'ajouter aux liens politiques les liens de
+famille; chose facile, puisque Napoléon était obligé, pour l'intérêt
+de son empire, de contracter un nouveau mariage, afin d'avoir un
+héritier direct. Or, pour contracter un nouveau mariage, à quelle
+grande famille pouvait-il plus convenablement s'unir qu'à celle qui
+régnait sur la Russie, et dont le chef était devenu son intime
+allié?--Alexandre accueillit cette ouverture avec toutes les marques
+les plus flatteuses de bonne volonté pour Napoléon. Il protesta du
+désir personnel qu'il aurait de s'allier plus étroitement encore à
+lui; car, lorsqu'il en faisait son ami personnel, il ne pouvait pas
+lui en coûter d'en faire un beau-frère. Mais il touchait aux limites
+de sa puissance. Quoi qu'on racontât à Saint-Pétersbourg de
+l'influence de sa mère, il était, dit-il à M. de Talleyrand, maître et
+seul maître, mais il l'était des affaires de l'empire, et non de
+celles de sa famille. L'impératrice mère, qui était une princesse
+sévère et digne de respect, exerçait sur ses filles une domination
+absolue, et n'en cédait rien à personne. Or, si elle se taisait par
+déférence pour son fils sur la politique actuelle, elle n'allait pas
+jusqu'à l'approbation. Donner à cette politique un gage tel qu'une de
+ses filles, envoyer cette fille sur le trône qu'avait occupé
+Marie-Antoinette, sur ce trône relevé, il est vrai, jusqu'à surpasser
+la hauteur de celui de Louis XIV, supposait de la part de sa mère une
+condescendance qu'il n'osait pas espérer. Alexandre ajouta que sans
+doute il parviendrait à bien disposer sa soeur, la grande-duchesse
+Catherine, mais qu'il ne saurait se flatter d'entraîner sa mère, et
+que la violenter par le déploiement de son autorité impériale serait
+toujours au-dessus de ses forces; que tel était l'unique motif pour
+lequel il avait gardé autant de réserve sur ce sujet; que si, du
+reste, il pouvait entrer dans les intentions de Napoléon qu'il fît une
+pareille tentative, il la ferait, mais sans répondre du succès.--M. de
+Talleyrand, fort satisfait d'avoir amené les choses à ce point, pensa
+que c'était aux deux souverains à finir l'oeuvre commencée, et insinua
+à l'empereur Alexandre qu'en matière pareille il convenait qu'il
+parlât le premier. Alexandre, ayant fait connaître la véritable
+difficulté, ne pouvait plus avoir de répugnance à parler, puisqu'il
+n'était plus exposé à prendre un engagement qu'il serait dans
+l'impossibilité de tenir. En conséquence, il promit de s'en ouvrir
+avec Napoléon au premier entretien.
+
+[En marge: Explication entre les deux souverains sur le sujet que M.
+de Talleyrand avait abordé par ordre de Napoléon.]
+
+À Erfurt on se voyait tous les jours, plusieurs fois par jour, et on
+était pressé de tout dire, car la fin de l'entrevue approchait.
+Alexandre, dans l'un de ses épanchements, s'expliqua avec Napoléon sur
+le sujet délicat dont M. de Talleyrand l'avait entretenu, lui exprima
+combien il désirerait ajouter un nouveau lien à ceux qui unissaient
+déjà les deux empires, combien il serait heureux d'avoir à Paris une
+personne de sa famille, et d'y venir embrasser une soeur, en venant y
+traiter les affaires des deux États. Mais il répéta à Napoléon ce
+qu'il avait dit à M. de Talleyrand sur la nature des obstacles qu'il
+aurait à vaincre, sur son respect, sur ses ménagements pour sa mère,
+qu'il n'irait jamais jusqu'à contraindre. Il promit néanmoins de
+s'appliquer à surmonter les répugnances maternelles, et fit entendre
+qu'il pourrait tout obtenir de la cour de Russie satisfaite, et
+qu'elle serait satisfaite si la nation l'était. Ces paroles furent
+écoutées avec joie, et Napoléon y répondit par les témoignages les
+plus affectueux. Les deux empereurs se promirent d'être un jour plus
+que des amis, mais des frères. Une expression toute nouvelle de
+contentement éclata sur leur visage, et plus que jamais ils parurent
+enchantés l'un de l'autre[19].
+
+[Note 19: J'ai bien des fois, dans ma jeunesse, recueilli ce récit de
+la bouche même de M. de Talleyrand, et, en le confrontant avec les
+pièces officielles, j'ai pu constater à quel point il était vrai.]
+
+[En marge: Convention secrète d'Erfurt signée le 12 octobre.]
+
+On était au 12 octobre; il fallait résoudre enfin les dernières
+difficultés de rédaction. Les deux empereurs avaient donné à leurs
+ministres, MM. de Romanzoff et de Champagny, l'autorisation de
+conclure, et le 12 ils se mirent d'accord sur la convention suivante,
+qui dut rester profondément secrète.
+
+Les empereurs de France et de Russie renouvelaient leur alliance d'une
+manière solennelle, et s'engageaient à faire en commun, soit la paix,
+soit la guerre.
+
+Toute ouverture parvenue à l'un des deux devait être communiquée
+sur-le-champ à l'autre, et ne recevoir qu'une réponse commune et
+concertée.
+
+Les deux empereurs convenaient d'adresser à l'Angleterre une
+proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et
+aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile
+au cabinet britannique;
+
+La base des négociations devait être l'_uti possidetis_;
+
+La France ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la Russie
+la Finlande, la Valachie et la Moldavie;
+
+La Russie ne devait consentir qu'à une paix qui assurerait à la
+France, indépendamment de tout ce qu'elle possédait, la couronne
+d'Espagne sur la tête du roi Joseph;
+
+Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait
+commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir,
+par la paix ou par la guerre, les deux provinces du Danube; _mais les
+plénipotentiaires_ (et c'était la transaction convenue sur le point
+principal), _les plénipotentiaires et agents des deux puissances
+s'entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre
+l'amitié existant entre la France et la Porte_;
+
+De plus, si, pour l'acquisition des provinces du Danube, la Russie
+rencontrait l'Autriche comme ennemie armée, ou bien si, pour ce
+qu'elle faisait de son côté en Italie ou en Espagne, la France était
+exposée à une rupture avec l'Autriche, la France et la Russie
+fourniraient leurs contingents de forces contre cette puissance, et
+feraient une guerre commune;
+
+Enfin si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence
+d'Erfurt, les deux empereurs promettaient de se revoir dans l'espace
+d'une année.
+
+Telle fut la rédaction à laquelle s'arrêtèrent MM. de Champagny et de
+Romanzoff, le 12 octobre au matin. La phrase ambiguë sur les
+précautions à observer pour ne pas troubler l'union existant entre la
+France et la Porte, était une manière d'affranchir la Russie de tout
+délai, et de faire pourtant qu'on n'agît pas trop brusquement à
+Constantinople, au point de rendre impossibles dès leur début les
+négociations qu'on allait entreprendre à Londres.
+
+[En marge: Empressement de M. de Romanzoff à faire apposer les
+signatures sur la convention d'Erfurt.]
+
+À peine M. de Romanzoff avait-il arraché des mains du ministre
+français cette proie si désirée, qu'il voulut s'en assurer la
+possession définitive en obtenant les signatures à l'instant même.
+Cependant il fallait transcrire deux copies de ce nouveau traité
+secret: il n'eut pas la patience d'attendre qu'on les eût transcrites
+à la chancellerie de M. de Champagny, et, pour plus de célérité, on en
+exécuta une chez lui. Aussitôt ces copies achevées, il vint en toute
+hâte dans l'après-midi les faire signer à M. de Champagny, et courut
+ivre de joie les porter à son maître.
+
+[En marge: Fin de l'entrevue et témoignages qui la terminent.]
+
+[En marge: M. de Romanzoff destiné à se rendre à Paris pour y suivre
+avec moins de perte de temps les négociations avec l'Angleterre.]
+
+L'entrevue d'Erfurt avait atteint son but; les deux empereurs étaient
+d'accord, et surtout paraissaient l'être. Alexandre croyait tenir
+enfin la Valachie et la Moldavie; Napoléon croyait tenir le jeune
+empereur, assez du moins pour qu'aucune coalition ne fût possible,
+assez pour n'avoir rien à craindre de l'Autriche jusqu'au printemps
+prochain. Il espérait même que la paix pourrait naître de cette
+étroite alliance publiquement proclamée entre les deux plus grandes
+puissances de l'univers. Aux fâcheux récits de Baylen, il avait
+substitué, dans les entretiens de l'Europe, le récit merveilleux de
+l'assemblée de rois tenue à Erfurt. Les deux monarques étaient
+parfaitement contents l'un de l'autre; une plus douce union semblait
+devoir s'ajouter un jour à l'union toute politique qui les liait
+désormais. Il fut décidé qu'on donnerait encore le 13 à l'intimité, le
+14 à la séparation, et qu'on emploierait ces dernières journées à
+multiplier les témoignages, et à combler de présents les serviteurs de
+l'une et l'autre cour. Voyant bien que M. de Tolstoy avait trop à
+Paris l'attitude d'un soldat, Alexandre était convenu de le remplacer
+par le vieux prince Kourakin, courtisan obséquieux, incapable de
+brouiller son maître avec Napoléon, et actuellement ambassadeur à
+Vienne. Mais il fut convenu aussi que, pour suivre de plus près les
+négociations avec l'Angleterre, et ne retarder que le moins possible
+les démarches auprès de la Porte, M. de Romanzoff se rendrait lui-même
+à Paris afin de recevoir les réponses, faire les répliques, sans autre
+délai que le temps nécessaire pour aller de Londres à Paris. Napoléon
+rédigea même à Erfurt, de sa propre main, la lettre commune au roi
+d'Angleterre qui devait être signée des deux empereurs, et les notes à
+l'appui, de façon à prévenir toute longueur.
+
+M. de Tolstoy était à Erfurt. Napoléon voulut y recevoir ses lettres
+de recréance, et lui donner des marques de faveur qui ôtassent à sa
+révocation toute apparence de disgrâce. Il lui fit cadeau des
+porcelaines de Sèvres et des tapisseries des Gobelins qui avaient orné
+son habitation à Erfurt. Il combla de présents et de décorations tout
+l'entourage d'Alexandre. Alexandre ne se montra pas moins magnifique,
+conféra le cordon de Saint-André aux principaux personnages de la cour
+de Napoléon, et prodigua les portraits, les tabatières et les
+diamants.
+
+[En marge: Audience de congé de M. de Vincent et lettre de Napoléon à
+l'empereur d'Autriche.]
+
+Le seul personnage étranger à toutes ces distinctions était le
+représentant de l'Autriche, M. de Vincent. Malgré des efforts inouïs
+pour découvrir le secret de ce qu'on avait fait à Erfurt, il n'avait
+pu le pénétrer. Il savait qu'on avait échangé des témoignages de tout
+genre, qu'on avait posé dans une convention formelle les principes de
+l'alliance; mais le secret véritable des acquisitions qu'on s'était
+concédées les uns aux autres, des négociations qu'on allait
+entreprendre, il l'ignorait, et il supposait même beaucoup plus qu'il
+n'y avait. Napoléon lui accorda son audience de congé, en lui
+renouvelant ses remontrances, et lui répéta que l'Autriche serait pour
+toujours laissée en dehors des affaires européennes, tant qu'elle
+paraîtrait vouloir recourir aux armes. Il le chargea pour l'empereur
+de la lettre suivante, qui contenait toute sa pensée:
+
+ «Erfurt, le 14 octobre 1808.
+
+»Monsieur mon frère, je remercie Votre Majesté Impériale de la lettre
+qu'elle a bien voulu m'écrire, et que M. le baron de Vincent m'a
+remise. Je n'ai jamais douté des intentions droites de Votre Majesté;
+mais je n'en ai pas moins craint un moment de voir les hostilités se
+renouveler entre nous. Il est à Vienne une faction qui affecte la peur
+pour précipiter votre cabinet dans des mesures violentes, qui seraient
+l'origine de malheurs plus grands que ceux qui ont précédé. J'ai été
+le maître de démembrer la monarchie de Votre Majesté, ou du moins de
+la laisser moins puissante; je ne l'ai pas voulu. Ce qu'elle est, elle
+l'est de mon aveu. C'est la plus évidente preuve que nos comptes sont
+soldés, et que je ne veux rien d'elle. Je suis toujours prêt à
+garantir l'intégrité de sa monarchie. Je ne ferai jamais rien contre
+les principaux intérêts de ses États, mais Votre Majesté ne doit pas
+remettre en discussion ce que quinze ans de guerre ont terminé. Elle
+doit défendre toute proclamation ou démarche provoquant la guerre. La
+dernière levée en masse aurait produit la guerre, si j'avais pu
+craindre que cette levée et ces préparatifs fussent combinés avec la
+Russie. Je viens de licencier les camps de la Confédération. Cent
+mille hommes de mes troupes vont à Boulogne pour renouveler mes
+projets contre l'Angleterre. Que Votre Majesté s'abstienne de tout
+armement qui puisse me donner de l'inquiétude et faire une diversion
+en faveur de l'Angleterre. J'ai dû croire, lorsque j'ai eu le bonheur
+de voir Votre Majesté et que j'ai conclu le traité de Presbourg, que
+nos affaires étaient terminées pour toujours, et que je pouvais me
+livrer à la guerre maritime sans être inquiété ni distrait. Que Votre
+Majesté se méfie de ceux qui lui parlent des dangers de sa monarchie,
+troublent ainsi son bonheur, celui de sa famille et de ses peuples.
+Ceux-là seuls sont dangereux; ceux-là seuls appellent les dangers
+qu'ils feignent de craindre. Avec une conduite droite, franche et
+simple, Votre Majesté rendra ses peuples heureux, jouira elle-même du
+bonheur dont elle doit sentir le besoin après tant de troubles, et
+sera sûre d'avoir en moi un homme décidé à ne jamais rien faire contre
+ses principaux intérêts. Que ses démarches montrent de la confiance,
+elles en inspireront. La meilleure politique aujourd'hui, c'est la
+simplicité et la vérité. Qu'elle me confie ses inquiétudes lorsqu'on
+parviendra à lui en donner, je les dissiperai sur-le-champ. Que Votre
+Majesté me permette un dernier mot: qu'elle écoute son opinion, son
+sentiment, il est bien supérieur à celui de ses conseils.
+
+»Je prie Votre Majesté de lire ma lettre dans un bon sens, et de n'y
+voir rien qui ne soit pour le bien et la tranquillité de l'Europe et
+de Votre Majesté.»
+
+À cette lettre si polie et si fière, Napoléon ajouta de nouveau la
+demande formelle de la reconnaissance du roi Joseph, comme le moyen le
+plus sûr de faire éclater les vraies dispositions de l'Autriche, et
+de l'engager dans son système, ou de la placer dans un embarras,
+duquel il l'obligerait à se tirer, soit par la paix, soit par la
+guerre, quand il lui plairait de pousser les choses à bout.
+
+[En marge: Séparation d'Alexandre et de Napoléon, le 14 octobre.]
+
+Les souverains accourus à Erfurt, ayant pris congé des deux empereurs,
+étaient successivement repartis. Le 14 au matin, Alexandre et Napoléon
+montèrent à cheval, au milieu de la population affluant de toutes
+parts, en présence des troupes sous les armes, et sortirent d'Erfurt à
+côté l'un de l'autre, comme ils y étaient entrés. Ils parcoururent
+ensemble une certaine étendue de chemin; puis ils mirent pied à terre
+abandonnant leurs chevaux à des piqueurs, se promenèrent quelques
+instants ensemble, se redirent de nouveau et brièvement ce qu'ils
+s'étaient dit tant de fois sur l'utilité, la fécondité, la grandeur de
+leur alliance, sur leur goût l'un pour l'autre, sur leur désir et leur
+espérance de resserrer leurs liens, puis s'embrassèrent avec une sorte
+d'émotion. Bien qu'il y eût de la politique, de l'ambition, de
+l'intérêt dans leur amitié, tout n'était pas calcul dans ce sentiment.
+Les hommes, même les plus obligés à la dissimulation, ne sont jamais
+aussi faux, aussi dépourvus de sensibilité que l'imagine la finesse du
+vulgaire, qui croit être profonde en ne supposant partout que du mal.
+Alexandre et Napoléon se quittèrent émus, et se serrèrent de bonne foi
+la main, l'un du haut de sa voiture, l'autre du haut de son cheval.
+Alexandre partit pour Weimar et Saint-Pétersbourg, Napoléon pour
+Erfurt et Paris. Ils ne devaient plus se revoir, et aucun de leurs
+projets du moment, aucun ne devait se réaliser!
+
+Napoléon, rentré à Erfurt, donna congé aux personnages, princes et
+autres, qui restaient encore, puis monta lui-même en voiture quelques
+heures après, laissant dans le silence et la solitude cette petite
+ville, qu'il en avait tirée un instant, pour la remplir de tumulte,
+d'éclat, de mouvement, et la replonger ensuite dans sa paisible
+obscurité. Elle restera célèbre cependant, comme ayant été le théâtre
+où fut donnée cette prodigieuse représentation des grandeurs humaines.
+
+[En marge: Retour de Napoléon à Paris, le 18 octobre.]
+
+Parti d'Erfurt le 14 octobre, Napoléon fut rendu le 18 au matin à
+Saint-Cloud. Par l'entrevue qu'il venait d'avoir avec l'empereur
+Alexandre il avait atteint son but, car l'Autriche était contenue,
+pour le moment du moins; il avait le temps de faire dans la Péninsule
+une campagne courte et décisive; aux impressions produites par les
+affaires d'Espagne étaient substituées d'autres impressions moins
+pénibles; l'événement de Baylen, très-connu de l'Europe, très-peu de
+la France, se trouvait effacé par l'événement d'Erfurt connu de tous;
+et enfin, devant les forces unies de la France et de la Russie, il
+était possible que l'Angleterre intimidée consentît à écouter des
+paroles de paix.
+
+[En marge: Départ des courriers russes et français pour Londres.]
+
+À peine arrivé à Saint-Cloud, Napoléon fit donner suite au projet de
+négociation avec la Grande-Bretagne. Il prescrivit au chef des forces
+navales à Boulogne d'embarquer de la manière la plus ostensible les
+deux messagers envoyés d'Erfurt, et désignés comme courriers, l'un de
+l'empereur de Russie, l'autre de l'empereur des Français. Le message
+dont ils étaient chargés pour M. Canning, et qui contenait une lettre
+des deux empereurs au roi d'Angleterre, pour lui offrir la paix, en
+termes dignes mais formels, portait sur son enveloppe extérieure qu'il
+était adressé par Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur
+de Russie à Sa Majesté le roi de la Grande-Bretagne. Ces courriers
+avaient ordre de dire partout, principalement en Angleterre, qu'ils
+venaient d'Erfurt, où ils avaient laissé les deux empereurs ensemble,
+et qu'ils avaient rencontré sur leur route des troupes nombreuses se
+dirigeant vers le camp de Boulogne. Napoléon voulait ainsi faire peser
+sur le cabinet de Londres la responsabilité du refus de la paix, et
+frapper aussi l'imagination des Anglais par la possibilité d'une
+nouvelle expédition de Boulogne.
+
+Il se proposait de rester à Paris le nombre de jours nécessaire à
+l'exécution de ses derniers ordres, et de partir ensuite pour
+l'Espagne, afin de diriger lui-même les opérations militaires avec
+l'activité et la vigueur qu'il savait y mettre, et qu'il lui importait
+plus que jamais d'y apporter, pour enlever à l'Angleterre la ressource
+de l'insurrection espagnole, et rendre plus tôt disponibles ses armées
+dans le cas d'une reprise d'hostilités avec l'Autriche, ce qu'il
+regardait toujours comme possible au printemps suivant. Éloigner
+néanmoins cette nouvelle crise était tout son désir. Alarmer
+l'Angleterre, rassurer l'Autriche, pour inspirer à l'une la pensée de
+la paix, pour ôter à l'autre la pensée de la guerre, fut le double
+motif qui dicta ses dernières dispositions.
+
+[En marge: Conversion de la grande armée en armée du Rhin.]
+
+En conséquence, il distribua d'une manière toute nouvelle les forces
+qu'il avait laissées en Allemagne. Il leur retira d'abord le titre de
+_Grande Armée_, pour les qualifier du titre plus modeste d'_Armée du
+Rhin_, et il en destina le commandement au maréchal Davout, le plus
+capable de ses maréchaux pour tenir et discipliner une armée. Le corps
+du maréchal Soult fut dissous, et ce maréchal lui-même eut ordre de se
+rendre en Espagne. Des trois divisions qui composaient son corps,
+l'une, la division Saint-Hilaire, fut ajoutée au corps du maréchal
+Davout, qui devenait armée du Rhin; les deux autres, qui étaient les
+divisions Carra Saint-Cyr et Legrand, furent acheminées sur la France,
+avec apparence de se diriger vers le camp de Boulogne, mais
+très-lentement, de manière à pouvoir toujours au besoin se reporter
+sur le haut Danube. Les divisions Boudet et Molitor eurent ordre de
+marcher vers Strasbourg et Lyon, comme si elles avaient dû se rendre
+en Italie, mais sans perdre la possibilité de revenir en Souabe et en
+Bavière. Le maréchal Davout, avec ses trois anciennes divisions,
+Morand, Friant, Gudin, avec la nouvelle division Saint-Hilaire
+détachée du maréchal Soult, avec la belle division d'élite Oudinot,
+avec tous les cuirassiers, avec une forte portion de cavalerie légère,
+et une magnifique artillerie, dut occuper la gauche de l'Elbe, sa
+cavalerie cantonnée en Hanovre et en Westphalie, son infanterie dans
+les anciennes provinces franconiennes et saxonnes de la Prusse. Il
+allait avoir environ 60 mille hommes d'infanterie, 12 mille
+cuirassiers, 8 mille hussards et chasseurs, 10 mille soldats
+d'artillerie et du génie, c'est-à-dire 90 mille combattants, les
+meilleurs de toutes les armées françaises. Il restait sur les bords de
+la mer du Nord 6 mille Français, 6 mille Hollandais, commandés par le
+prince de Ponte-Corvo. Les quatre divisions rentrant en France
+pouvaient par un mouvement à gauche venir renforcer de 40 mille hommes
+environ les troupes consacrées à l'Allemagne. Moyennant l'organisation
+qui ajoutait un cinquième bataillon à tous les régiments, et portait
+le quatrième au corps, en employant la nouvelle conscription, ces
+forces devaient s'élever encore à près de 180 mille hommes.
+
+Grâce à cette même organisation, tous les régiments d'Italie, ayant
+quatre bataillons au corps, devaient former un total de 100 mille
+hommes, dont 80 mille d'infanterie, 12 mille de cavalerie, le reste
+d'artillerie et du génie. Napoléon ordonna de profiter de la fin
+d'octobre pour faire partir les conscrits avant l'hiver. Il voulait
+qu'en Italie tout fût prêt au mois de mars. L'armée de Dalmatie,
+qualifiée toujours du titre de deuxième corps de la Grande Armée,
+depuis qu'après Austerlitz elle s'était détachée sous le général
+Marmont pour occuper cette province, s'appela premier corps de l'armée
+d'Italie, portée de cette manière à 120 mille hommes.
+
+Ainsi, tout en rassurant l'Autriche par la distribution et la
+direction de ses forces, Napoléon se tint en mesure à son égard.
+D'autre part, et pour alarmer l'Angleterre, il fit grand étalage du
+mouvement des deux divisions Carra Saint-Cyr et Legrand vers le camp
+de Boulogne.
+
+[En marge: Distribution de l'armée d'Espagne en huit corps.]
+
+Napoléon donna en même temps les derniers ordres pour la composition
+de l'armée d'Espagne. Il la forma en huit corps, dont il se proposait
+de prendre le commandement en chef, le prince Berthier étant comme
+d'habitude son major général. Le 1er corps de la Grande Armée, porté
+de Berlin à Bayonne vers la fin d'octobre, conserva sous le maréchal
+Victor le titre de 1er corps de l'armée d'Espagne. Le corps de
+Bessières devint le 2e et fut destiné au maréchal Soult. Le corps du
+maréchal Moncey fut qualifié de 3e de l'armée d'Espagne. La division
+Sébastiani, réunie avec les Polonais et les Allemands sous le maréchal
+Lefebvre, prit le titre de 4e corps. Le 5e corps de la Grande Armée,
+sous le maréchal Mortier, acheminé, par un ordre parti d'Erfurt, du
+Rhin sur les Pyrénées, dut garder son rang, en s'appelant 5e corps de
+l'armée d'Espagne. L'ancien 6e corps de la Grande Armée, récemment
+arrivé d'Allemagne, toujours composé des divisions Marchand et Bisson,
+et commandé par le maréchal Ney, dut s'appeler 6e corps de l'armée
+d'Espagne. On lui créa, sous le général Dessoles, avec quelques-uns
+des vieux régiments transportés dans la Péninsule, une troisième et
+belle division, qui devait rendre ce corps plus nombreux qu'il n'avait
+jamais été. Le général Gouvion Saint-Cyr, avec les troupes du général
+Duhesme enfermées dans Barcelone, la colonne Reille restée devant
+Figuières, les divisions Pino et Souham venues de Piémont en
+Roussillon, dut former le 7e corps de l'armée d'Espagne. Junot, avec
+les troupes revenues par mer du Portugal, réarmées, recrutées,
+pourvues de chevaux d'artillerie et de cavalerie, forma le 8e. Le
+maréchal Bessières fut mis à la tête de la réserve de cavalerie,
+composée de 14 mille dragons et 2 mille chasseurs. Le général Walther
+prit le commandement de la garde impériale forte de 10 mille hommes.
+C'était une masse de 150 mille hommes de vieilles troupes, qui, jointe
+aux 100 mille qui se trouvaient déjà au delà des Pyrénées, présentait
+le total énorme de 250 mille combattants. Voilà à quels efforts était
+obligé Napoléon, pour avoir au début entrepris d'envahir l'Espagne
+avec une armée trop peu nombreuse et trop peu aguerrie.
+
+De ce renfort de 150 mille hommes, 100 mille au moins, partis
+d'Allemagne ou d'Italie à la fin d'août, étaient rendus sur les
+Pyrénées à la fin d'octobre: c'étaient les 1er, 4e, 6e et 7e corps, la
+garde et les dragons. Le 5e, sous le maréchal Mortier, parti plus tard
+que les autres, le 8e, sous le général Junot, récemment débarqué par
+les Anglais à La Rochelle, étaient encore en marche.
+
+[En marge: Départ de Napoléon pour l'Espagne, le 29 octobre.]
+
+Joseph, comme on l'a vu, n'avait cessé d'imaginer et d'exécuter de
+faux mouvements, tantôt sur sa droite, tantôt sur sa gauche,
+n'obtenant d'autre résultat de cette imitation des manoeuvres de
+l'Empereur, que de fatiguer inutilement ses troupes, et de leur ôter
+toute confiance dans l'autorité qui les commandait. Pour couronner
+cette triste campagne d'automne sur l'Èbre, il avait projeté, ou l'on
+avait projeté pour lui, un mouvement offensif sur Madrid, en
+abandonnant au hasard les communications de l'armée avec la France, et
+en laissant à Napoléon le soin de les rétablir à l'aide des 150 mille
+hommes qu'il amenait d'Allemagne et d'Italie. Napoléon prit pitié
+d'une si folle conception, lui écrivit à ce sujet, sur l'art dont il
+était le grand maître, les lettres les plus belles, les plus
+instructives, et lui enjoignit de se tenir tranquille à Vittoria, de
+ne tenter aucune opération, de laisser les insurgés de droite sous le
+général Blake s'avancer jusqu'à Bilbao, les insurgés de gauche sous
+les généraux Palafox et Castaños s'avancer jusqu'à Sanguesa, plus loin
+même, s'ils le voulaient, parce qu'arrivé bientôt au centre, vers
+Vittoria, avec une masse écrasante de forces, il pourrait se rabattre
+sur eux, les prendre à revers, les accabler, et finir, comme il
+disait, la guerre d'un seul coup. Le major général Berthier partit le
+premier pour Bayonne, afin d'aller y organiser l'état-major, y mettre
+chaque corps en place, et pour que Napoléon en arrivant n'eût plus
+qu'à donner les ordres du mouvement. Napoléon, après avoir ouvert le
+corps législatif avec peu d'appareil, confié à M. de Talleyrand la
+mission de recevoir les membres des deux assemblées, de les voir, de
+les fréquenter sans cesse, et de les diriger dans la voie tranquille
+et laborieuse qu'ils suivaient alors, après avoir remis à MM. de
+Romanzoff et de Champagny le soin de conduire la grande négociation
+entamée avec l'Angleterre, quitta Paris le 29 octobre pour se rendre à
+Bayonne. Ses proches, et tous ceux qui tenaient à sa précieuse
+existence, le virent avec une sorte d'appréhension s'exposer au milieu
+de ce pays de fanatiques, où le général Gobert était mort d'une balle
+tirée d'un buisson. Quant à lui, calme et serein, ne songeant pas plus
+à la balle tirée d'un buisson qu'aux centaines de boulets qui
+traversaient le champ de bataille d'Eylau, il partit plein de
+confiance, et caressant l'espoir d'infliger aux Anglais quelque
+désastre humiliant.
+
+[En marge: Ordres à la marine pour l'expédition de plusieurs
+croisières.]
+
+Avant son départ, il avait donné des ordres à la marine. Obligé de
+renoncer à ses vastes projets maritimes, conçus lorsqu'il croyait
+pouvoir dominer l'Espagne sans difficulté et la faire concourir à ses
+gigantesques expéditions, il s'était de nouveau réduit à de simples
+croisières. Il avait expédié beaucoup de frégates, chargées de déposer
+des soldats et des vivres dans les colonies, d'en rapporter du sucre
+et du café pour le compte du commerce, et de pratiquer la course
+chemin faisant. Il avait en outre ordonné deux fortes croisières,
+l'une sous le contre-amiral Lhermite, partant avec trois vaisseaux et
+plusieurs frégates de Rochefort, l'autre sous le capitaine Troude,
+partant aussi avec trois vaisseaux et plusieurs frégates de Lorient,
+toutes deux devant toucher à la Guadeloupe et à la Martinique, y
+débarquer des troupes, des vivres, rapporter des denrées coloniales,
+et opérer leur retour vers Toulon. Enfin, il prescrivit à sa flotte de
+Flessingue de sortir à la première occasion favorable, et de se
+diriger ou par la Manche, ou par un mouvement autour des îles
+Britanniques vers la Méditerranée. Il avait toujours l'intention de
+tenter avant la conclusion de la paix une grande entreprise sur la
+Sicile, afin de la réunir au royaume de Naples. Murat venait de
+s'emparer de l'île de Caprée, et Napoléon ne désespérait pas de voir,
+sous ce prince belliqueux aidé de la marine française, le royaume des
+Deux-Siciles entièrement reconstitué.
+
+[En marge: Négociation entamée avec l'Angleterre.]
+
+[En marge: Manière de recevoir les deux courriers impériaux à
+Londres.]
+
+Tandis qu'il était en route vers l'Espagne, les négociations, comme
+nous l'avons dit, devaient continuer en son absence, conduites par MM.
+de Champagny et de Romanzoff, d'après les conseils de M. de
+Talleyrand. Les courriers partis de Boulogne eurent quelque peine à
+pénétrer en Angleterre, car l'ordre le plus précis était donné à tous
+les croiseurs de la marine britannique de ne laisser passer aucun
+bâtiment parlementaire. Cependant un officier de marine fort adroit,
+qui commandait le brick sur lequel ils étaient embarqués, traversa,
+sans être joint, la ligne des croiseurs anglais, et vint débarquer aux
+Dunes. On fit d'abord difficulté d'admettre ces deux courriers; puis
+on expédia le russe à Londres, en retenant le français aux Dunes. Un
+ordre de M. Canning permit bientôt à celui-ci de se rendre à Londres.
+On eut beaucoup d'égards pour les deux courriers, en les plaçant
+néanmoins sous la garde d'un courrier anglais, qui ne les quitta pas
+un instant, et on les réexpédia après quarante-huit heures avec un
+simple accusé de réception pour MM. de Champagny et de Romanzoff,
+annonçant qu'on enverrait plus tard la réponse au message des deux
+empereurs.
+
+[En marge: La nation anglaise, contre son usage, peu disposée à la
+paix.]
+
+[En marge: Grand déchaînement en Angleterre contre la convention de
+Cintra, et peu de disposition à ménager la France.]
+
+Cet accueil si défiant, accompagné de tant de précautions à l'égard
+des deux courriers, n'indiquait guère le désir d'établir des
+communications avec le continent. Les esprits, en effet, n'étaient
+point à la paix de l'autre côté du détroit. Bien que la nation
+anglaise, en général, se montrât toujours portée à accepter les
+propositions de paix dès qu'on en faisait quelqu'une à son
+gouvernement, et qu'elle blâmât volontiers l'obstination du cabinet à
+continuer la guerre, cette fois elle manifestait un tout autre
+penchant. Cette différence dans ses dispositions tenait à diverses
+causes. D'abord, si après Tilsit la guerre avec tout le continent,
+avec la Russie notamment, l'avait effrayée comme en 1801, elle s'était
+bientôt rassurée, en voyant que les conséquences de cette guerre
+générale n'étaient pas en réalité fort graves. Elle n'en avait pas un
+ennemi effectif de plus sur les bras, et, dominant toujours l'Océan,
+elle pouvait se rire des efforts de tous ses adversaires. Elle était
+fière de leur impuissance, tout à fait libre de ses mouvements, car
+elle n'avait personne à ménager, et elle se croyait en mesure de
+tenter plus d'entreprises, en les dirigeant uniquement à son profit.
+Si le continent à la vérité semblait lui être fermé depuis une
+extrémité jusqu'à l'autre, il ne l'était pas tellement qu'elle
+n'introduisît encore, tant par le Nord que par le Midi, et surtout par
+Trieste, beaucoup de marchandises. Puis les derniers événements de
+l'Espagne lui promettaient d'immenses avantages commerciaux, en lui
+ouvrant les ports de la Péninsule, et en lui assurant l'exploitation
+exclusive des colonies espagnoles, qui toutes s'étaient mises en
+insurrection contre la royauté de Joseph. L'Angleterre trouvait là
+subitement un vaste débouché, et l'occasion ou de prendre, ou de
+pousser à l'indépendance les magnifiques colonies espagnoles,
+brillante revanche de l'insurrection des États-Unis; de manière qu'en
+résultat Napoléon, depuis la guerre d'Espagne, en forçant la Russie à
+se déclarer contre l'Angleterre, n'avait pas créé un nouvel ennemi à
+celle-ci, et, en lui fermant mal les ports du Nord, lui avait ouvert
+ceux du Midi, ainsi que tous ceux de l'Amérique du sud. De plus,
+l'insurrection espagnole venait de faire surgir sur le continent un
+allié pour l'Angleterre, le seul depuis 1802 qui eût remporté des
+avantages sur les troupes françaises. Il n'y a pas de peuple qui
+s'engoue plus facilement que le grave peuple de la Grande-Bretagne, et
+il était alors épris des insurgés espagnols, comme nous l'avons vu de
+nos jours s'éprendre des insurgés de tous les pays. Il admirait leur
+généreux dévouement, leur incomparable courage, et, ne considérant
+dans la victoire de Baylen que le résultat matériel sans en rechercher
+la cause, il était tout près de les déclarer les égaux des Français au
+moins. L'Autriche, bien qu'ayant rompu en apparence ses relations avec
+le gouvernement britannique, lui donnait sourdement des signes
+d'intelligence, armait sans relâche, et probablement allait
+recommencer la guerre contre la France. Les espérances d'une nouvelle
+lutte, peut-être heureuse, renaissaient donc de toutes parts, au
+jugement des Anglais, et ce n'était pas le moment de songer à une
+paix, dont la première condition eût été pour eux de laisser
+définitivement soumise à Napoléon la seconde des puissances maritimes
+du continent, c'est-à-dire l'Espagne. Enfin un accident, un pur
+accident, échauffait toutes les têtes à cette époque. La convention de
+Cintra avait semblé de la part des généraux britanniques une indigne
+faiblesse. Comparant cette convention à celle de Baylen, jaloux de
+n'avoir pas obtenu sur les Français un avantage aussi complet que
+celui qu'avaient obtenu les Espagnols, soutenant que le général Junot,
+après la journée de Vimeiro, était aussi mal placé que le général
+Dupont après celle de Baylen, ce qui était faux, les Anglais étaient
+indignés de ce qu'on eût accordé à l'armée du général Junot des
+conditions cent fois plus avantageuses qu'à celle du général Dupont,
+et ils regrettaient vivement le plaisir dont on les avait privés,
+plaisir pour eux sans égal, celui de voir défiler sur les bords de la
+Tamise une armée française prisonnière.
+
+L'irritation contre le ministère était sur ce sujet poussée jusqu'à la
+démence, et on avait exigé la formation d'une haute cour pour juger
+les généraux anglais victorieux. Sir Arthur Wellesley lui-même était
+compromis avec sir Hew Dalrymple dans cette affaire, bien qu'on louât
+ses opérations militaires. Certes, lorsque, au lieu de blâmer comme
+autrefois l'acharnement contre les Français, l'opinion publique
+blâmait une complaisance extrême à leur égard, le moment était mal
+choisi pour une ouverture de paix. Le ministère Canning-Castlereagh,
+imitateur outré de la politique de M. Pitt, eût craint d'être accusé
+bien plus violemment encore s'il avait dans ces circonstances donné
+suite à des propositions pacifiques. Ainsi, tantôt par une cause,
+tantôt par une autre, toutes les occasions de rapprochement avec la
+Grande-Bretagne étaient successivement manquées: celle de lord
+Lauderdale en 1806, parce que la France voulait poursuivre et achever
+la conquête du continent; celle de 1807 après Tilsit, celle de 1808
+après Erfurt, parce que l'Angleterre voulait poursuivre et achever la
+conquête des mers. Toutefois, bien que l'Angleterre fût actuellement
+peu disposée à traiter, le cabinet britannique n'eût pas osé refuser
+péremptoirement à la face de l'Europe et de sa nation d'écouter des
+paroles de paix. En conséquence, quelques jours après, le 28 octobre,
+il répondit à MM. de Champagny et de Romanzoff par un message que
+porta à Paris un courrier anglais.
+
+[En marge: Réponse du ministère britannique au message des deux
+empereurs.]
+
+[En marge: L'Angleterre exige comme condition essentielle que les
+insurgés espagnols soient compris dans la négociation.]
+
+Ce message disait que l'Angleterre, quoiqu'elle eût souvent reçu des
+propositions pacifiques qu'elle avait de fortes raisons de ne pas
+croire sérieuses, ne refuserait jamais de prêter l'oreille à des
+propositions de ce genre, mais qu'il fallait qu'elles fussent
+honorables pour elle. Et cette fois, renonçant à argumenter sur la
+base des négociations, celle de l'_uti possidetis_, qui laissait peu
+de prise à la critique, puisque c'était celle que le gouvernement
+britannique avait posée à toutes les époques antérieures, le message
+faisait consister l'honneur et le devoir pour l'Angleterre à exiger
+que tous ses alliés fussent compris dans la négociation, les insurgés
+espagnols comme les autres, bien qu'aucun acte formel ne liât
+l'Angleterre à eux. Mais à défaut d'un semblable lien, un intérêt
+commun, un sentiment de générosité, de nombreuses relations déjà
+établies, ne permettaient pas de les abandonner. À cette condition M.
+Canning se disait prêt à nommer des plénipotentiaires, et à les
+envoyer où l'on voudrait.
+
+Le cabinet britannique se doutait bien qu'en demandant l'admission des
+insurgés espagnols aux conférences qui seraient ouvertes pour traiter
+de la paix, toute négociation deviendrait impossible; car, entre les
+rois Joseph et Ferdinand VII, il n'y avait pas de transaction
+imaginable. C'était tout ou rien, Madrid ou Valençay, pour l'un comme
+pour l'autre.
+
+[En marge: Embarras de MM. de Romanzoff et de Champagny relativement à
+la condition proposée.]
+
+[En marge: Recours à Napoléon pour la réponse à faire.]
+
+Lorsque M. de Romanzoff et M. de Champagny reçurent cette réponse,
+qui était accompagnée d'excuses à M. de Romanzoff de ce qu'on ne
+répondait pas directement aux souverains eux-mêmes, mais à leurs
+ministres, vu que l'un des deux empereurs n'était pas reconnu par
+l'Angleterre, ils furent assez embarrassés. Prendre sur eux de
+s'expliquer affirmativement ou négativement sur la condition
+essentielle, celle de l'admission des insurgés, leur semblait bien
+hardi, même en s'autorisant du conseil de M. de Talleyrand. Il fut
+décidé qu'on en référerait à Napoléon. En attendant on procéda envers
+M. Canning comme il avait procédé lui-même, et on lui adressa un
+simple accusé de réception, en remettant à plus tard la réponse à son
+message.
+
+[En marge: L'impatience de M. de Romanzoff, relativement à la
+possession des provinces danubiennes, calmée par le désir de réussir
+dans les négociations entreprises avec l'Angleterre.]
+
+[En marge: Son désir est de faire durer les négociations, et il
+s'exprime dans ce sens en écrivant à Napoléon.]
+
+M. de Romanzoff, d'abord si pressé de conduire à leur terme les
+négociations avec Londres, afin de pouvoir s'approprier plus tôt les
+provinces du Danube; M. de Romanzoff, maintenant qu'il était à Paris,
+publiquement engagé dans une tentative de paix avec l'Angleterre,
+mettait un véritable amour-propre à la faire réussir, la convention
+d'Erfurt ayant bien stipulé d'ailleurs que, dans tous les cas, la
+Finlande, la Moldavie et la Valachie seraient assurées à la Russie. Il
+fut donc d'avis avec MM. de Talleyrand et de Champagny que le message
+anglais, en demandant la présence de tous les alliés de l'Angleterre à
+la négociation, y compris les insurgés espagnols, n'offrait cependant
+dans sa forme rien de tellement absolu qu'il fût impossible de
+s'entendre. Par ce motif, tous les trois écrivirent à l'Empereur, pour
+le supplier de faire une réponse qui permît de continuer les
+pourparlers, et d'arriver à une réunion de plénipotentiaires.
+
+[En marge: Nov. 1808.]
+
+[En marge: Napoléon, tout entier aux soins de la guerre, laisse à MM.
+de Romanzoff, de Champagny et de Talleyrand le soin de conduire la
+négociation.]
+
+Napoléon était en ce moment sur l'Èbre, tout entier à la guerre, à
+l'espérance d'accabler les Espagnols et les Anglais, et sous les
+nouvelles impressions qui le dominaient, n'attachant plus aux
+pourparlers avec l'Angleterre autant d'importance que d'abord. Le
+message de M. Canning ne lui laissait guère d'illusion, et il ne
+comptait que sur un grand désastre infligé à l'armée britannique, pour
+fléchir l'obstination du cabinet de Londres. Dès lors il était plus
+disposé à abandonner à d'autres la conduite de cette affaire, et il
+permit aux trois diplomates qui étaient à Paris de répondre comme ils
+l'entendraient, moyennant que les insurgés fussent formellement exclus
+de la négociation. Il envoya un modèle de réponse que de MM. de
+Champagny, de Romanzoff et de Talleyrand furent autorisés à remanier à
+leur gré, et qu'ils eurent soin en effet de modérer notablement.
+
+Ce nouveau message, porté à Londres par les mêmes courriers, relevait
+quelques allusions blessantes du message anglais, puis admettait sans
+difficulté tous les alliés de l'Angleterre à la négociation, sauf les
+insurgés espagnols, qui n'étaient que des révoltés, ne pouvant pas
+représenter Ferdinand VII, puisque celui-ci était à Valençay, d'où il
+les désavouait et confirmait l'abdication de la couronne d'Espagne.
+
+[En marge: Brusque résolution du cabinet britannique et réponse
+négative qui met un terme à toute négociation.]
+
+À la réception de cette seconde note, le cabinet britannique,
+craignant de décourager ses nouveaux alliés, soit en Espagne, soit en
+Autriche, par des bruits de paix, de refroidir le fanatisme des uns,
+de ralentir les préparatifs militaires des autres, résolut de rompre
+brusquement une négociation qui ne lui semblait ni utile ni sérieuse.
+Ayant dans les mains des documents qui prouvaient que la France ne
+voulait point faire de concessions aux insurgés espagnols, lesquels
+jouissaient en Angleterre d'une immense popularité, il ne redoutait
+rien du parlement, la question étant ainsi posée. En conséquence, il
+fit une déclaration péremptoire, offensante pour la Russie et la
+France, consistant à dire qu'aucune paix n'était possible avec deux
+cours, dont l'une détrônait et tenait prisonniers les rois les plus
+légitimes, dont l'autre les laissait traiter indignement pour des
+motifs intéressés; que, du reste, les propositions pacifiques
+adressées à l'Angleterre étaient illusoires, imaginées pour décourager
+les peuples généreux qui avaient déjà secoué le joug oppresseur de la
+France, et ceux qui se préparaient à le secouer encore; que les
+communications devaient donc être considérées comme définitivement
+rompues, et la guerre continuée avec toute l'énergie commandée par les
+circonstances.
+
+Évidemment, l'Angleterre, comptant cette fois sur un prochain
+renouvellement de la lutte, avait craint, en poursuivant cette
+négociation, de refroidir les Espagnols et les Autrichiens. M. de
+Talleyrand éprouva les regrets ordinaires et honorables qu'il
+ressentait toutes les fois qu'une tentative de paix venait à échouer.
+M. de Romanzoff fut piqué des allusions blessantes pour sa cour, fâché
+d'avoir manqué un succès, mais consolé par la liberté désormais
+acquise d'agir immédiatement en Orient. M. de Champagny, dévoué à
+l'Empereur, à ses idées, à sa fortune, ne vit dans ce refus que
+l'occasion de nouvelles guerres triomphales pour un maître qu'il
+croyait invincible. Le public, à peine averti, n'y prit presque pas
+garde; il n'attendait de résultat décisif que de la présence de
+Napoléon en Espagne.
+
+[En marge: Réponse amère de l'Autriche, et raisons de croire que
+Napoléon n'aura que le temps de faire une courte campagne en Espagne.]
+
+[En marge: Espoir que cette campagne sera décisive.]
+
+Tandis que l'Angleterre répondait de la sorte, l'Autriche ne répondait
+guère mieux aux déclarations de la Russie et de la France. Elle
+protestait de son intention de conserver la paix, et, en effet, elle
+donnait moins d'éclat à ses préparatifs, sans toutefois les
+interrompre; mais elle accueillait avec amertume la proposition
+commune de reconnaître le roi Joseph, et elle déclarait que lorsqu'on
+lui aurait fait savoir ce qui s'était passé à Erfurt, elle
+s'expliquerait à l'égard de la nouvelle royauté constituée en Espagne,
+ajoutant que la connaissance de ce qui avait été arrêté entre les deux
+empereurs lui était indispensable pour éclairer et fixer ses
+résolutions. La forme autant que le fond même de cette déclaration
+décelait l'irritation profonde dont l'Autriche était remplie. Il était
+évident que Napoléon aurait le temps de faire une campagne dans la
+Péninsule, mais de n'en faire qu'une. On attendait de son génie et de
+ses troupes qu'elle serait décisive. Le public, habitué à la guerre,
+habitué surtout sous ce maître tout-puissant à dormir au bruit du
+canon, dont les échos lointains ne faisaient présager que des
+victoires, demeurait tranquille et confiant, malgré tout ce qu'avait
+de triste, de sinistre même, cette guerre entreprise au delà des
+Pyrénées contre le fanatisme d'une nation entière. L'éclatant
+spectacle donné à Erfurt éblouissait encore tous les yeux, et leur
+dérobait les périls trop réels de la situation.
+
+FIN DU LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE TRENTE-TROISIÈME.
+
+SOMO-SIERRA.
+
+ Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses
+ ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. --
+ Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des
+ succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des
+ juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez.
+ -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. --
+ Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du
+ centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal
+ Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. --
+ Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé
+ à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le
+ projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher
+ ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et
+ Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. --
+ Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos.
+ -- Combat de Burgos et prise de cette ville -- Les maréchaux
+ Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à
+ outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son
+ armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes,
+ sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce
+ corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de
+ Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et
+ de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection
+ espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il
+ désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers
+ le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition
+ de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour
+ épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise
+ d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut
+ pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses
+ mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,
+ des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux
+ Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur
+ la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais.
+ -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du
+ siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en
+ Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. --
+ Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich.
+ -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. --
+ Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever
+ le camp du Llobregat, et victoire de Molins del Rey. -- Suite des
+ événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal
+ Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de
+ l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général
+ Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird,
+ se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de
+ Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les
+ envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand
+ et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et
+ Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama.
+ -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général
+ Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. --
+ Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le
+ décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult
+ le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général
+ Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et
+ dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. --
+ Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la
+ Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et
+ embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --
+ Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et
+ son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de
+ l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement
+ du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le
+ centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille
+ d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de
+ l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de
+ ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le
+ consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble
+ disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de
+ résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des
+ difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le
+ maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. --
+ Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des
+ Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. --
+ Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en
+ Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté.
+
+
+[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne.]
+
+[En marge: État dans lequel il trouve toutes choses.]
+
+Napoléon, parti en toute hâte pour Bayonne, trouva les routes
+entièrement dégradées par la saison et la grande quantité des charrois
+militaires, les chevaux de poste épuisés par les nombreux passages,
+s'irrita fort contre les administrations chargées de ces différents
+services, et, parvenu à Mont-de-Marsan, monta à cheval pour traverser
+les Landes à franc étrier. Il arriva le 3 novembre à Bayonne à deux
+heures du matin. Il manda sur-le-champ le prince Berthier pour savoir
+où en étaient toutes choses, et se faire rendre compte de l'exécution
+de ses ordres. Rien ne s'était exécuté comme il l'avait voulu, ni
+surtout aussi vite, quoiqu'il fût le plus prévoyant, le plus absolu,
+le plus obéi des administrateurs.
+
+[En marge: Inexécution d'une partie des ordres de Napoléon, et cause
+de cette inexécution.]
+
+Il avait demandé que vingt mille conscrits des classes arriérées,
+choisis dans le Midi, et destinés à former le fond des quatrièmes
+bataillons dans les régiments servant en Espagne[20], fussent réunis à
+Bayonne. Il y en avait cinq mille au plus d'arrivés. Il comptait sur
+50 milles capotes, sur 129 mille paires de souliers, sur une masse
+proportionnée de vêtements, le reste devant venir au fur et à mesure
+des besoins. Il trouva 7 mille capotes, et 15 mille paires de
+souliers. Or, ce qu'il appréciait le plus, comme nous l'avons dit
+ailleurs, surtout dans les campagnes d'hiver, c'était la chaussure et
+la capote: il fut donc singulièrement mécontent. Tandis que
+l'approvisionnement en vêtements était aussi peu avancé,
+l'approvisionnement en vivres était considérable, ce qui était un vrai
+contre-sens, car les Castilles regorgent de vivres; les céréales et le
+bétail y abondent. Il est inutile de parler du vin, qui forme le plus
+riche produit des coteaux de la Péninsule. Les mulets, dont Napoléon
+avait ordonné de nombreux achats, choisis, faute d'autres, à quatre
+ans et demi, étaient trop jeunes pour fournir un bon service; ce qui
+n'était pas moins regrettable que tout le reste, car les charrois
+étaient justement ce dont on manquait le plus en Espagne, à cause de
+l'état des routes et du mode des transports, qui se font presque tous
+à dos de mulet. En outre Napoléon avait prescrit que les troupes
+venant d'Allemagne fussent concentrées entre Bayonne et Vittoria,
+qu'aucune opération ne fût commencée, qu'on permît même aux insurgés
+de nous déborder à droite et à gauche, car il entrait dans son plan de
+laisser les généraux espagnols, dans leur ridicule prétention de
+l'envelopper, s'engager fort avant sur ses ailes. Or les belles
+troupes tirées de la Grande Armée avaient été dispersées
+précipitamment sur tous les points où la timidité de l'état-major de
+Joseph avait cru apercevoir un péril. Enfin le maréchal Lefebvre,
+commandant le 4e corps, séduit par l'occasion de combattre les
+Espagnols à Durango, les avait défaits; avantage de nulle valeur pour
+Napoléon, qui avait le goût, et, dans sa position actuelle, le besoin
+de résultats extraordinaires.
+
+[Note 20: On a vu dans le livre précédent que Napoléon avait porté
+tous les régiments à cinq bataillons; que, pour ceux qui étaient en
+Allemagne, il en voulait quatre à l'armée, le cinquième au dépôt sur
+le Rhin; que, pour ceux qui servaient en Espagne, il en voulait trois
+au delà des Pyrénées, le quatrième à Bayonne comme premier dépôt, et
+le cinquième dans l'intérieur de la France comme second dépôt.]
+
+Quelque grandes que fussent les contrariétés qu'il éprouvait, Napoléon
+ne pouvait s'en prendre ni à son imprévoyance, ni à l'indocilité de
+ses agents, mais à la nature des choses, qui commençait à être
+violentée dans ce qu'il entreprenait depuis quelque temps. Il avait,
+en effet, donné deux mois tout au plus pour faire sur les Pyrénées les
+préparatifs d'une immense guerre. Or, si deux mois eussent suffi
+peut-être sur le Rhin et sur les Alpes, où n'avaient cessé d'affluer
+pendant plusieurs années toutes les ressources de l'Empire, ces deux
+mois étaient loin de suffire sur les Pyrénées, où depuis 1795,
+c'est-à-dire depuis treize années, aucune partie de nos ressources
+militaires n'avait été dirigée, la France à dater de cette époque
+ayant toujours été en paix avec l'Espagne. Les agents de
+l'administration d'ailleurs, ne connaissant pas encore la nature et
+les besoins de ce nouveau théâtre de guerre, envoyaient des vivres,
+par exemple, où il aurait fallu des vêtements. De plus, les quantités
+de toutes choses venaient de changer si subitement, depuis que de 60
+ou 80 mille conscrits on s'était élevé à 250 mille hommes, que toutes
+les prévisions étaient dépassées. D'autre part, si les troupes, au
+lieu d'être concentrées à Vittoria, étaient dispersées dans diverses
+directions, c'est qu'un état-major, où ne figuraient pas encore les
+lieutenants vigoureux que Napoléon avait formés à son école, se
+troublait à la première apparence de danger, et envoyait les corps au
+moment même de leur arrivée, partout où l'ennemi se montrait. Enfin le
+maréchal Lefebvre lui-même n'avait cédé au désir intempestif de
+combattre, que parce que là où Napoléon n'était pas, le commandement
+se relâchait, et devenait faible et incertain[21].
+
+[Note 21: Je cite à cet égard une lettre curieuse du maréchal Jourdan,
+chef d'état-major de Joseph, et chargé de commander quand Berthier et
+Napoléon n'y étaient pas.
+
+«_Le maréchal Jourdan au général Belliard._
+
+ »Vittoria, le 30 octobre 1808.
+
+»Mon cher général, malgré le peu de bonne volonté d'un chacun, le
+général Morlot est à Lodosa, le maréchal Ney à Logroño. L'ennemi nous
+a laissé le temps de faire nos allées et nos venues, et nous a laissés
+prendre nos positions.
+
+»Le général Sébastiani avait reçu ordre de laisser à Murguia le 5e
+régiment de dragons; mais, comme chacun fait ce qui lui convient, il a
+mené avec lui, à ce qu'on m'a dit, le moitié du régiment avec le
+colonel: de manière qu'il va fourrer la moitié d'un régiment de
+dragons dans un pays où il est presque impossible d'aller à cheval.
+Ah! mon cher général, si vous pouviez coopérer à me sortir de la
+maudite galère où je suis, vous me rendriez un grand service! Combien
+je me trouverais heureux d'aller planter mes choux, si toutefois les
+choses doivent rester dans l'état où elles sont!
+
+»Le roi a reçu la nuit dernière une lettre du maréchal Victor, datée
+de Mondragon. Monsieur le maréchal se plaint d'une manière un peu vive
+de ce qu'on a retenu une de ses divisions à Durango. Il aurait
+peut-être préféré trouver l'ennemi à Mondragon et à Salinas. Chacun a
+son goût et sa manière de voir.
+
+»Le roi aurait grande envie de faire attaquer l'ennemi à Durango, mais
+je crois qu'il craint que cette attaque ne soit désapprouvée par
+l'Empereur. J'ignore encore à quoi Sa Majesté se décidera, mais
+très-certainement le succès est assuré. Il est vrai que si on attend
+encore quelques jours, et que monsieur Blake ait la bonté de rester où
+il est, il aura de la peine à en sortir. L'obstination de ce général
+me paraît une chose fort extraordinaire. Attendrait-il des renforts
+par mer? Si cela était, on ferait bien de le culbuter tout de suite.
+Mais comment prendre un parti lorsqu'on n'est pas le maître?
+
+»Je vous écris, mon cher général, tout ce que je pense, tout ce que je
+sais et tout ce qui se passe. Je n'ai d'autre désir ni d'autre intérêt
+que de voir triompher les armes de l'Empereur, et de voir le roi assis
+sur le trône d'Espagne. Si ce que je vous écris peut être de quelque
+utilité, faites-en usage comme vous l'entendrez.»]
+
+[En marge: Napoléon, après avoir employé une journée à remédier à
+l'inexécution de ses ordres, repart pour Vittoria.]
+
+[En marge: Motifs de Napoléon pour se montrer le moins possible auprès
+de Joseph.]
+
+Napoléon employa la journée du 3 à témoigner de vive voix, ou par
+écrit, son extrême mécontentement aux agents qui avaient mal compris
+et mal exécuté ses ordres, et, ce qui valait mieux, à réparer les
+inexactitudes ou les lenteurs, plus ou moins inévitables, dont il
+avait à se plaindre[22]. Il ordonna l'abandon de tous les marchés que
+les entrepreneurs n'avaient pas exécutés, la création immédiate à
+Bordeaux d'ateliers de confectionnement, dans lesquels on emploierait
+les draps du Midi à faire des habits; contremanda tous les envois de
+grains et de bétail pour ne porter ses ressources que sur
+l'habillement, fit construire à Bayonne des baraques pour y loger les
+quatrièmes bataillons, accéléra la marche des conscrits pour en
+remplir les cadres, passa en revue les troupes qui arrivaient, envoya
+aux administrations des postes et des ponts et chaussées une foule
+d'avis lumineux et impératifs, puis, le 4 au soir, franchit la
+frontière, alla coucher à Tolosa, et le lendemain 5 se rendit à
+Vittoria, où se trouvait le quartier général de son frère Joseph. Il
+voyagea à cheval, escorté par la cavalerie de la garde impériale, et
+entra de nuit à Vittoria, désirant ne recevoir aucun hommage, et se
+loger hors de la ville, afin de satisfaire son goût, qui était de
+vivre en plein air, et d'être le moins possible auprès de son frère.
+Ce n'était ni froideur ni éloignement à l'égard de ce dernier, mais
+calcul. Il sentait qu'à ses côtés la position de Joseph serait
+secondaire, comme il l'avait déjà remarqué pendant leur commun séjour
+à Bayonne, et il désirait au contraire lui laisser aux yeux des
+Espagnols la première place. Il voulait aussi n'être en Espagne que
+général d'armée, revêtu de tous les droits de la guerre, et les
+exerçant impitoyablement, jusqu'à ce que l'Espagne se soumît. Il
+consentait ainsi à se réserver le rôle de la sévérité, même de la
+cruauté, pour ménager à Joseph celui de la majesté et de la douceur.
+Dans ce but, ne pas se loger avec Joseph était le parti le plus sage.
+
+[Note 22: Je cite deux lettres de Napoléon au ministre Dejean,
+remarquables par ses vues sur la régie et les marchés.
+
+_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
+
+ «Bayonne, 4 novembre 1808.
+
+»Vous trouverez ci-joint un rapport de l'ordonnateur. Vous y verrez
+comme je suis indignement servi. Je n'ai encore eu que 1,400 habits,
+que 7,000 capotes au lieu de 50,000; 15,000 paires de souliers au lieu
+de 129,000. Je manque de tout; l'habillement va au plus mal; mon armée
+qui va entrer en campagne est nue, elle n'a rien. Les conscrits ne
+sont pas habillés; vos rapports ne sont que du papier. Ce sont des
+convois qui m'étaient nécessaires; il fallait les faire partir en
+règle, et y mettre à la tête un officier ou un commis, et alors on eût
+été sûr de leur arrivée.
+
+»Vous trouverez ci-joint des lettres du préfet de la Gironde et un
+rapport de l'inspecteur aux revues Dufresne; vous y verrez que tout
+est vol et dilapidation. Mon armée est nue, et cependant elle entre en
+campagne. Je n'en ai pas moins dépensé beaucoup d'argent, mais c'est
+autant de jeté dans l'eau.»
+
+
+_Au ministre Dejean, directeur de l'administration de la guerre._
+
+ «Tolosa, le 5 novembre 1808.
+
+»Les vivres qui sont à Bayonne ne seront pas consommés. Il ne manque
+pas de vivres en Espagne, surtout des bestiaux et du vin. Je viens
+d'ordonner que la réserve de boeufs soit contremandée; elle est
+inutile, ce sera une économie de 2 millions.
+
+»Ce qu'il me faut ce sont des capotes et des souliers. Je ne
+manquerais de rien si mes ordres avaient été exécutés. Aucun de mes
+ordres n'a été exécuté parce que l'ordonnateur n'est pas sûr, et qu'on
+ne traite qu'avec des fripons. Il faut envoyer à Bayonne un
+ordonnateur au-dessus du soupçon. Je ne veux point de marchés. Vous
+savez que les marchés ne produisent que des friponneries.
+
+»J'ai cassé le marché de l'habillement de Bordeaux. Envoyez-y un
+directeur qui fasse confectionner pour mon compte, qui sera aidé du
+préfet, qui requerra le local et les ouvriers. Partez bien du principe
+qu'on ne fait des marchés que pour voler; que quand on paye, il n'y a
+pas besoin de marchés, et que le système de la régie est toujours
+meilleur.
+
+»Comment faut-il donc faire pour cet atelier de confection? Comme on
+fait dans les régiments: mettre un commissaire des guerres probe à la
+tête de cet établissement, y joindre trois ou quatre maîtres tailleurs
+sous ses ordres, comme employés de l'atelier, et charger trois
+officiers supérieurs, de ceux qui se trouvent à Bordeaux, de
+surveiller la réception, de ne recevoir que de bons habits. Il n'y a
+pas besoin de marché pour tout cela, en mettant de l'argent à la
+disposition dudit commissaire.
+
+»Par le décret, vous verrez qu'il n'est question que d'avoir un bon
+adjoint au commissaire des guerres, qui veuille mettre sa réputation à
+bien faire aller cet atelier, et d'avoir deux bons garde-magasins et
+deux maîtres tailleurs sortant des corps, honnêtes et experts.
+Moyennant ces cinq individus, cet atelier marchera parfaitement, et je
+veux avoir des habits aussi bien confectionnés que ceux de la garde.
+
+»Quant à l'activité, si on veut confectionner 10,000 habits par jour,
+on les confectionnera, parce qu'il ne sera question que de requérir
+des ouvriers dans toute la France. Si vous aviez agi d'après ces
+principes, tout marcherait parfaitement. Mieux vaut tard que jamais.
+Pour votre règle, je ne veux plus de marché; et quand je ne ferai pas
+confectionner par les corps, il faudra suivre cette méthode.»]
+
+[En marge: Arrivée de Napoléon à Vittoria.]
+
+À peine rendu à Vittoria, et arraché aux embrassements de son frère,
+qui lui était fort attaché, il fit appeler auprès de lui son
+état-major, et particulièrement les officiers français ou espagnols
+qui connaissaient le mieux les routes de la contrée, afin de commencer
+sur-le-champ les opérations décisives qu'il avait projetées.
+
+Pour comprendre les remarquables opérations qu'il ordonna en cette
+circonstance, et qui ne furent pas au nombre des moins belles de sa
+vie militaire, il faut savoir ce qui s'était passé en Espagne pendant
+les mois de septembre et d'octobre, mois employés tant à Paris qu'à
+Erfurt en négociations, en préparatifs de guerre, en mouvements de
+troupes.
+
+[En marge: Ce qui s'était passé en Espagne pendant les mois de
+septembre et d'octobre.]
+
+[En marge: Exaltation produite chez les Espagnols par le triomphe de
+Baylen.]
+
+Les Espagnols, doublement enthousiasmés du triomphe inespéré de Baylen
+et de la retraite du roi Joseph sur l'Èbre, étaient dans le délire de
+la joie et de l'orgueil. Ce n'étaient pas quelques conscrits, accablés
+par la chaleur, mal conduits par un général malheureux, qu'ils
+croyaient avoir vaincus, mais la grande armée, et Napoléon lui-même.
+Ils se supposaient invincibles, et ne songeaient à rien moins qu'à
+réunir une masse de cinq cent mille hommes, à porter ces cinq cent
+mille hommes au delà des Pyrénées, c'est-à-dire à envahir la France.
+Dans les négociations avec les Anglais, qu'ils savaient vainqueurs
+aussi en Portugal, mais dont ils dédaignaient fort la convention de
+Cintra, en la comparant à celle de Baylen, ils ne parlaient que
+d'entreprises dirigées contre le midi de la France. Ils acceptaient et
+désiraient même le secours d'une armée anglaise, mais ils le
+demandaient sans y attacher le salut de l'Espagne, qu'ils se
+chargeraient bien d'opérer indépendamment de toute assistance
+étrangère. Qu'on se figure la jactance espagnole, si grande en tout
+temps, exaltée par un triomphe inouï, et on se fera à peine une idée
+juste des folles exagérations que débitaient les insurgés.
+
+[En marge: Difficulté de constituer un gouvernement.]
+
+[En marge: Efforts du conseil de Castille pour ressaisir le pouvoir.]
+
+[En marge: Le conseil de Castille appelle à Madrid les généraux
+victorieux.]
+
+Ce qui pressait le plus, et ce qu'il y avait de plus difficile,
+c'était de constituer un gouvernement; car depuis le départ de la
+famille royale pour Compiégne et Valençay, depuis la retraite de
+Joseph sur l'Èbre, il n'y avait d'autre autorité que celle des juntes
+insurrectionnelles formées dans chaque province, autorité
+extravagante, qui se divisait en douze ou quinze centres ennemis les
+uns des autres. À Madrid, autrefois centre unique de l'administration
+royale, il n'était resté que le conseil de Castille, aussi méprisé que
+haï pour n'avoir opposé à l'usurpation étrangère d'autre résistance
+qu'un peu de mauvaise grâce, et beaucoup de tergiversations. Ce corps
+était alors en Espagne dans la situation où avaient été en France, à
+l'ouverture de la révolution, les anciens parlements, dont on s'était
+servi avant 1789, et dont après 1789 on ne voulait plus tenir aucun
+compte, parce qu'ils étaient demeurés fort en deçà des désirs du
+moment. Doué cependant, comme tous les vieux corps, d'une ambition
+patiente et tenace, il ne désespérait pas de s'emparer du pouvoir, et
+crut en trouver l'occasion dans le massacre d'un vieillard, don Luis
+Viguri, autrefois intendant de la Havane et favori du prince de la
+Paix, oublié depuis long-temps, mais rappelé malheureusement à
+l'attention du peuple par une querelle avec un ancien serviteur
+traître à son maître. L'infortuné don Luis ayant été égorgé et traîné
+dans les rues, le besoin d'une autorité publique se fit
+universellement sentir, et le conseil appela à Madrid les généraux
+espagnols victorieux des Français, pour prêter main-forte à la loi. Il
+proposa en même temps aux juntes insurrectionnelles de députer chacune
+un représentant, afin de composer à Madrid avec le conseil lui-même un
+gouvernement central.
+
+[En marge: Entrée à Madrid de don Gonzalez de Llamas avec les
+Valenciens, de Castaños avec les Andalous.]
+
+[En marge: Les juntes insurrectionnelles refusent de répondre à
+l'appel du conseil de Castille et de constituer un gouvernement
+central sous ses auspices.]
+
+[En marge: Rivalités entre les juntes.]
+
+[En marge: Prétentions des juntes du nord de l'Espagne.]
+
+[En marge: Les juntes d'Estrémadure, de Valence, de Grenade, de
+Saragosse, veulent un gouvernement unique, placé au centre, et font
+prévaloir ce voeu.]
+
+Les généraux espagnols s'empressèrent en effet de venir triompher à
+Madrid, et on vit successivement arriver don Gonzalez de Llamas avec
+les Valenciens et les Murciens, prétendus vainqueurs du maréchal
+Moncey, et Castaños avec les Andalous, vainqueurs trop réels du
+général Dupont. L'enthousiasme pour ces derniers fut extrême, et il
+était mérité, si le bonheur peut être estimé à l'égal du génie. Mais
+les juntes n'étaient pas d'humeur à subir la prépondérance du conseil
+de Castille, et à se contenter d'une simple participation au pouvoir,
+sous la direction suprême de ce corps. Pour unique réponse, toutes
+(une seule exceptée, celle de Valence) lui adressèrent les plus
+violents reproches, et elles déclarèrent ne pas vouloir reconnaître
+une autorité qui n'avait été jadis qu'une autorité purement
+administrative et judiciaire, et qui récemment ne s'était pas conduite
+de manière à obtenir de la confiance de la nation un pouvoir qu'elle
+ne tenait pas des institutions espagnoles. Elles discutèrent entre
+elles par des envoyés la forme du gouvernement central qu'elles
+constitueraient. Elles étaient, quant à cet objet, aussi divisées de
+vues que de prétentions. D'abord toutes jalousaient leurs voisines.
+Celle de Séville était en brouille avec celle de Grenade, chacune
+s'attribuant l'honneur du triomphe de Baylen, et poussant la violence
+jusqu'à vouloir se faire la guerre, qu'elles auraient commencée sans
+le sage Castaños. De plus, cette même junte de Séville entendait
+devenir le centre du gouvernement, tant à cause de ses services que de
+sa situation géographique, qui la plaçait loin des Français, et elle
+voulait par voie d'adhésions successives attirer toutes les autres à
+elle. Les juntes du nord, formant deux groupes peu amis, d'une part
+celui de Galice, de Léon, de Castille, de l'autre celui des Asturies,
+tendaient cependant à se rapprocher, et, une fois unies, à fixer au
+nord le gouvernement de l'Espagne. Moins ambitieuses, plus sages, et
+non moins méritantes, les juntes d'Estrémadure, de Valence, de
+Grenade, de Saragosse, n'avaient aucune de ces ambitions exclusives,
+et se prononçaient pour la formation d un gouvernement unique, placé
+au centre de l'Espagne, mais non à Madrid, afin d'éviter la domination
+du conseil de Castille.
+
+[En marge: Établissement de la junte centrale à Aranjuez.]
+
+Toutes ces juntes finirent par s'entendre au moyen d'envoyés, et elles
+convinrent de députer à un lieu indiqué, Ciudad-Real, Aranjuez ou
+Madrid, deux représentants par junte, afin de composer une junte
+centrale de gouvernement. Cet accord fut accepté, et les deux
+représentants nommés, après beaucoup d'agitations, se rendirent, les
+uns à Madrid, les autres à Aranjuez. Ceux de Séville, toujours plus
+jaloux, parce qu'ils étaient les plus ambitieux, ne voulurent pas
+dépasser Aranjuez, et finirent par attirer tous les autres à eux. Il
+plaisait d'ailleurs à l'orgueil de ces suppléants de la royauté
+absente de s'établir dans son ancienne résidence, et d'en usurper
+jusqu'aux dehors.
+
+[En marge: Le conseil de Castille élève quelques objections mal
+accueillies contre la formation d'une junte centrale.]
+
+[En marge: La junte centrale acceptée par les généraux et la nation.]
+
+Constituée à Aranjuez sous la présidence de M. de Florida-Blanca,
+l'ancien ministre de Charles III, homme illustre, éclairé, habile,
+mais malheureusement vieux et étranger au temps présent, la junte
+centrale se déclara investie de toute l'autorité royale, s'attribua le
+titre de majesté, décerna celui d'altesse à son président,
+d'excellence à ses membres, avec 120 mille réaux de traitement pour
+chacun d'eux. S'élevant dans le commencement à vingt-quatre membres,
+elle fut portée bientôt à trente-cinq, et pour premier acte elle
+enjoignit au conseil de Castille ainsi qu'à toutes les autorités
+espagnoles de reconnaître son pouvoir suprême. Le conseil de Castille,
+qui ne trouvait pas de son goût la création d'une pareille autorité,
+songea d'abord à résister. Il objecta par une déclaration formelle
+que, d'après les lois du royaume, la junte, à titre de conseil de
+régence, était trop nombreuse, et à titre d'assemblée nationale ne
+pouvait en rien remplacer les cortès. En conséquence, il demanda la
+convocation des cortès elles-mêmes. Nous avons déjà eu l'occasion de
+faire remarquer que dans ce soulèvement de l'Espagne pour la royauté,
+il y avait explosion de tous les sentiments démocratiques, et qu'au
+nom de Ferdinand VII on ne faisait en réalité que se livrer aux
+passions de 1793. Aussi rien ne sonnait-il mieux aux oreilles
+espagnoles que le mot de cortès. Mais du conseil de Castille tout
+était mal pris. On vit uniquement dans ce qu'il proposait un piége
+pour annuler la junte et se substituer à elle, et, sans renoncer aux
+cortès, on ne répondit à sa déclaration que par une rumeur universelle
+de haine et de mépris. L'appui des généraux était alors la seule force
+efficace. Or, tous appartenaient à cette junte centrale, composée des
+juntes provinciales, auprès desquelles ils s'étaient élevés, avec
+lesquelles ils s'étaient entendus, et ils adhérèrent à la junte, sauf
+un seul, le vieux Gregorio de la Cuesta, toujours chagrin, toujours
+insociable, détestant les autorités insurrectionnelles et tumultueuses
+qui venaient de se former, et préférant de beaucoup le conseil de
+Castille, qu'il avait jadis présidé. Il songea même un moment à
+s'entendre avec Castaños, et à s'attribuer à eux deux le gouvernement
+militaire, en abandonnant le gouvernement civil au conseil de
+Castille. Les événements prouvèrent bientôt qu'une pareille
+combinaison aurait mieux valu; mais Castaños n'était pas assez
+entreprenant pour accepter les offres de son collègue, et d'ailleurs,
+élevé par la junte de Séville, il était du parti des juntes. Don
+Gregorio de la Cuesta fut donc obligé de se soumettre, et le conseil
+de Castille, dénué de tout appui, se trouva réduit à suivre cet
+exemple.
+
+La junte centrale d'Aranjuez, en plein exercice du pouvoir dès les
+premiers jours de septembre, se mit à gouverner, à sa manière, la
+malheureuse Espagne.
+
+[En marge: Composition des armées de l'insurrection.]
+
+[En marge: Quels furent ceux qui s'enrôlèrent sous l'influence de
+l'enthousiasme du moment.]
+
+[En marge: Armées de l'Andalousie, de Grenade et de Valence.]
+
+[En marge: Division de l'Estrémadure.]
+
+[En marge: Armées de la Galice, des Asturies, de Léon, de la
+Vieille-Castille.]
+
+Son premier, son unique soin aurait dû être de s'occuper de la levée
+des troupes, de leur organisation, de leur direction. Mais, dans un
+pays où il n'y avait jamais eu que fort peu d'administration, où une
+révolution subite venait de détruire le peu qu'il y en avait, le
+gouvernement central ne pouvait rien ou presque rien sur la partie
+essentielle, c'est-à-dire sur l'organisation des forces, et pouvait
+tout au plus quelque chose sur leur direction générale. L'enthousiasme
+était assurément très-bruyant en Espagne, aussi bruyant qu'on le
+puisse imaginer, et on va voir combien l'enthousiasme est une faible
+ressource effective, combien il est inférieur en résultats à une loi
+régulière, qui prend tous les citoyens, et les appelle bon gré mal gré
+à servir le pays. L'Espagne, qui aurait pu et dû donner en de telles
+circonstances quatre ou cinq cent mille hommes, très-courageux par
+nature, en donna à peine cent mille, mal équipés, encore plus mal
+disciplinés, incapables de tenir tête, même dans la proportion de
+quatre contre un, à nos troupes les plus médiocres. Après beaucoup de
+bruit, d'agitation, tout ce qui s'enrôla fut la jeunesse des
+universités, quelques paysans poussés par les moines, et un très-petit
+nombre seulement des exaltés des villes. Dans certaines provinces, ces
+enrôlés allèrent grossir les rangs de la troupe de ligne; dans
+d'autres, ils formèrent sous le nom de _Tercios_, vieux nom emprunté
+aux anciennes armées espagnoles, des bataillons spéciaux servant à
+côté de la troupe de ligne. L'Andalousie, si fière de ses succès, eut
+son armée forte de quatre divisions, sous les ordres des généraux
+Castaños, la Peña, Coupigny, etc. Grenade eut la sienne sous le major
+de Reding. Valence et Murcie expédièrent sous Llamas une partie des
+volontaires qui avaient résisté au maréchal Moncey. L'Estrémadure, qui
+n'avait pas encore figuré dans les rangs de l'insurrection armée,
+forma sous le général Galuzzo et le jeune marquis de Belveder une
+division dans laquelle entrèrent, avec des volontaires, beaucoup de
+déserteurs des troupes espagnoles de Portugal. À cette division se
+joignirent les enrôlés de la Manche et de la Nouvelle-Castille. La
+Catalogne continua à lever des bandes de miquelets qui serraient de
+près le général Duhesme dans Barcelone. L'Aragon, répondant à la voix
+de Palafox, et encouragé par la résistance de Saragosse, organisa une
+armée assez régulière, composée de troupes de ligne et de paysans
+aragonais, les plus beaux hommes, les plus hardis de l'Espagne. Les
+provinces du nord, la Galice, Léon, la Vieille-Castille, les Asturies,
+profitant d'un noyau considérable de troupes de ligne, les unes
+revenues du Portugal, les autres de garnison au Ferrol, se rallièrent
+sous les généraux Blake et Gregorio de la Cuesta, dédommagées de leur
+défaite de Rio-Seco par les succès de l'insurrection dans le reste de
+la Péninsule. Elles reçurent aussi un renfort inattendu, c'était celui
+des troupes du marquis de La Romana, échappé avec son corps des rives
+de la Baltique, par une sorte de miracle qui mérite d'être rapporté.
+
+[En marge: Évasion miraculeuse des troupes de La Romana revenues du
+Danemark dans les Asturies.]
+
+On se souvient que les troupes espagnoles envoyées à Napoléon pour
+concourir à la garde des rivages de la Baltique, avaient été répandues
+dans les provinces danoises, où elles devaient tenir tête aux Anglais
+et aux Suédois. Ces troupes, sommées de prêter serment à Joseph,
+commencèrent à murmurer. Celles qui étaient dans l'île de Seeland,
+autour de Copenhague, s'insurgèrent, cherchèrent à tuer le général
+Fririon qui les commandait, ne purent atteindre que son aide de camp
+qu'elles égorgèrent, et déclarèrent ne point vouloir d'une royauté
+usurpatrice. Le roi de Danemark les fit désarmer. Mais la plus grande
+partie du corps espagnol était dans l'île de Fionie et dans le
+Jutland. Les troupes qui se trouvaient dans ces deux localités,
+travaillées depuis long-temps par des agents espagnols venus sur des
+bâtiments anglais, avaient résolu d'échapper au dominateur du
+continent, et pour cela de se porter à l'improviste sur un point du
+rivage, où les flottes anglaises s'empresseraient de les recueillir.
+Le marquis de La Romana, esprit ardent et singulier, tout plein de la
+lecture des auteurs anciens, instruit mais peu sensé, plus bouillant
+qu'énergique, était à la tête de ce noble complot. À un signal donné,
+tous les détachements espagnols coururent au port de Nyborg, où l'on
+s'embarque pour passer le grand Belt, y trouvèrent une centaine de
+petits bâtiments dont ils s'emparèrent, et se rendirent dans l'île de
+Langeland. Là, sous la protection des flottes anglaises, ils n'avaient
+rien à craindre. Les autres détachements épars dans le Jutland
+coururent, de leur côté, à Frédéricia, passèrent le petit Belt dans
+des barques enlevées par eux, traversèrent l'île de Fionie pour se
+rendre à Nyborg, et de Nyborg gagnèrent l'île de Langeland,
+rendez-vous commun de ces fugitifs. La cavalerie, abandonnant ses
+chevaux dans les campagnes, suivit l'infanterie à pied, et arriva avec
+elle au rendez-vous général. Les Anglais avertis, ayant rassemblé le
+nombre de bâtiments nécessaires pour une courte traversée, eurent
+bientôt transporté les fugitifs sur la côte de Suède pour les mettre
+hors d'atteinte, et, tous les moyens ayant enfin été réunis, les
+ramenèrent de Suède en Espagne dans les premiers jours d'octobre,
+après trois mois d'aventures merveilleuses. Sur les 14 mille Espagnols
+placés au bord de la Baltique, 9 à 10 mille étaient revenus en
+Espagne, 4 à 5 mille étaient restés en Danemark, désarmés et
+prisonniers.
+
+[En marge: Conseil de généraux placé auprès de la junte centrale
+d'Aranjuez.]
+
+[En marge: Plan de campagne adopté par ce conseil.]
+
+Dans un moment où les Espagnols prenaient le moindre succès pour un
+triomphe, le moindre signe de courage ou d'intelligence pour des
+preuves certaines d'héroïsme et de génie, le marquis de La Romana
+devait leur apparaître comme un héros accompli, un grand homme digne
+de Plutarque. Mais s'ils étaient si prompts en fait d'admiration, ils
+ne l'étaient pas moins en fait de jalousie, et Castaños, par exemple,
+qui, bien que souvent irrésolu, était cependant le plus intelligent et
+le plus sage d'entre leurs généraux, et aurait dû par ce motif être
+chargé de la direction générale de la guerre, n'obtint point ce
+commandement. Chaque junte avait son héros, qu'elle ne voulait pas
+soumettre au héros de la junte voisine; on se borna donc à former un
+conseil de guerre, placé à côté de la junte d'Aranjuez, et composé des
+principaux généraux, ou de leurs représentants. Tout ce qui fut
+proposé de plans ridicules dans ce conseil ne saurait se dire. Mais le
+plan qu'on préféra, comme une imitation de Baylen, fut celui qui
+consistait à envelopper l'armée française retirée sur l'Èbre, et
+concentrée autour de Vittoria, en débordant ses deux ailes par Bilbao
+d'un côté, par Pampelune de l'autre. (Voir la carte nº 43.) Il est
+vrai que, par suite de cette configuration ordinairement bizarre des
+vallées, qui dans les grandes montagnes s'entrelacent les unes dans
+les autres, l'armée française tenant la route de Bayonne à Vittoria,
+laquelle passe par Tolosa et Mondragon, avait sur sa droite la vallée
+dont Bilbao occupe le centre, et qu'on appelle la Biscaye; sur sa
+gauche, la vallée dont la place forte de Pampelune occupe l'entrée, et
+qu'on appelle la Navarre. De Bilbao par Durango on peut tomber à
+Mondragon, sur les derrières de Vittoria, et couper la grande route
+qui formait la principale communication de l'armée française. De
+Pampelune on peut aussi tomber sur Tolosa, et couper la route de
+France, ou même déboucher sur Bayonne par Saint-Jean-Pied-de-Port.
+Moyennant qu'on rencontrât des troupes françaises assez lâches pour
+reculer devant des bandes indisciplinées, conduites par des généraux
+incapables, il est certain qu'on avait l'espérance fondée d'envelopper
+l'armée française, de prendre Joseph, sa cour, les cinquante à
+soixante mille hommes qui lui restaient sur l'Èbre, et de conduire
+prisonnier à Madrid le frère de Napoléon! La vengeance eût été
+éclatante assurément, et fort légitime, puisque Ferdinand VII était à
+Valençay. Mais le hasard ne se répète pas, et Baylen était un hasard
+qui ne devait pas se reproduire, car les armées espagnoles toutes
+réunies ne seraient pas venues à bout des soldats et des généraux
+retirés sur l'Èbre, encore moins des soldats que Napoléon amenait avec
+lui. Pour forcer les passages de Bilbao à Mondragon, de Pampelune à
+Tolosa, il fallait passer, d'un côté sur le corps des maréchaux Victor
+et Lefebvre, de l'autre, sur celui des maréchaux Ney et Lannes, des
+généraux Mouton, Lasalle et Lefebvre-Desnoette, marchant à la tête des
+vieux soldats de la grande armée, et il n'y avait pas une troupe en
+Europe qui en eût trouvé le secret. Ainsi, sans aucune chance de
+tourner les Français, on leur laissait la faculté de déboucher de
+Vittoria comme d'un centre, pour se jeter en masse, soit à droite,
+soit à gauche, sur l'une ou l'autre des armées espagnoles, qui étaient
+séparées par de grandes distances, qui ne pouvaient se secourir, et de
+leur infliger de la sorte à elles-mêmes le désastre qu'elles voulaient
+faire subir à l'armée française. Mais il n'était pas donné aux
+généraux inexpérimentés de l'Espagne de saisir ces aperçus si simples.
+Envelopper une armée française, la prendre, était depuis Baylen un
+procédé militaire entouré d'un prestige irrésistible. Le plan en
+question prévalut donc dans ce conseil, où c'était un prodige que
+quelque chose prévalût, tant les contradictions y étaient nombreuses
+et véhémentes. En conséquence il fut convenu qu'on s'avancerait à la
+fois par les montagnes de la Biscaye et de la Navarre, sur Bilbao d'un
+côté, sur Pampelune de l'autre, pour couper Joseph de Vittoria, et le
+traiter de la même manière qu'on avait traité le général Dupont. Puis
+on fit la distribution des forces dont on disposait, et qui dans les
+espérances des Espagnols avaient dû être au moins de 400 mille hommes.
+
+[En marge: Distribution des forces de l'insurrection espagnole,
+conformément au plan de campagne adopté.]
+
+[En marge: Armée de gauche sous Blake et La Romana.]
+
+[En marge: Armée du centre sous Castaños.]
+
+[En marge: Armée de droite sous Palafox.]
+
+Il fut formé quatre corps d'armée, un de gauche d'abord sous le
+général Blake, comprenant une masse considérable de troupes de ligne,
+celles de la division Taranco, de l'arrondissement maritime du Ferrol,
+du marquis de La Romana, et avec ces troupes de ligne les volontaires
+de la Galice, de Léon, de Castille, des Asturies, parmi lesquels on
+voyait surtout des étudiants de Salamanque et des montagnards des
+Asturies. On pouvait évaluer cette armée de gauche à 36 mille hommes,
+indépendamment de la division de La Romana, à quarante-cinq avec cette
+division, dont la cavalerie revenue du Nord sans chevaux était à pied,
+et incapable de servir. L'armée du général Blake dut s'avancer le long
+du revers méridional des montagnes des Asturies, de Léon à Villarcayo,
+essayer ensuite de passer ces montagnes à Espinosa pour pénétrer dans
+la vallée de la Biscaye, et descendre sur Bilbao. (Voir la carte nº
+43.) En communication avec cette armée de gauche, dut se former une
+armée du centre sous le général Castaños, qui comprendrait les troupes
+de Castille organisées par la Cuesta, et conduites par Pignatelli, les
+troupes d'Estrémadure commandées par Galuzzo et le jeune marquis de
+Belveder, les deux divisions d'Andalousie placées sous les ordres de
+la Peña, et enfin les troupes de Valence et de Murcie que Llamas avait
+amenées à Madrid. Ces troupes, en défalquant celles d'Estrémadure
+encore en arrière, pouvaient s'élever à environ 30 mille hommes.
+Elles durent border l'Èbre de Logroño à Calahorra. Celles
+d'Estrémadure durent venir occuper Burgos, avec les restes des gardes
+wallones et espagnoles, troupes les meilleures d'Espagne, au nombre de
+12 mille hommes. L'armée de droite formée en Aragon sous Palafox,
+composée de Valenciens, de quelques troupes de Grenade, des Aragonais,
+forte à peu près de 18 mille hommes, dut passer l'Èbre à Tudela, et,
+longeant la rivière d'Aragon, se porter par Sanguesa sur Pampelune.
+L'armée du centre sous Castaños devait se joindre à l'armée de droite,
+afin d'agir en masse sur Sanguesa quand s'exécuterait définitivement
+le projet d'envelopper l'armée française. Derrière ces trois armées on
+résolut d'en former une quatrième, destinée à jouer le rôle de
+réserve, et composée d'Aragonais, de Valenciens, d'Andalous, qui ne
+parurent jamais en ligne, et d'un effectif tout à fait inconnu. Enfin,
+à l'extrême droite, c'est-à-dire en Catalogne, se trouvaient en dehors
+du plan général, sans évaluation possible de nombre, et isolées comme
+cette province elle-même, des troupes de miquelets qui, avec des
+régiments venus des Baléares, des soldats espagnols ramenés de
+Lisbonne, se chargeaient de disputer cette partie de l'Espagne au
+général Duhesme, en le bloquant dans Barcelone. Mais, si l'on se borne
+à l'énumération des forces agissant sur le véritable théâtre de la
+guerre, celles de gauche sous Blake, celles du centre sous Castaños (y
+compris la division d'Estrémadure), celles enfin d'Aragon sous
+Palafox, on ne trouve guère que le nombre total de cent mille hommes,
+renfermant presque tout ce que l'Espagne comptait de soldats
+disciplinés et de volontaires ardents, présentant un mélange confus de
+troupes de ligne, assez instruites pour sentir la défectuosité de leur
+organisation et en être découragées, de paysans, d'étudiants dépourvus
+d'instruction, sans aucune idée de la guerre, prêts à s'enfuir à la
+première rencontre sérieuse, le tout mal équipé, mal armé, mal nourri,
+conduit par des généraux ou incapables, ou suspects parce qu'ils
+étaient sages, jaloux les uns des autres, et profondément divisés. Le
+grand courage de la nation espagnole ne pouvait suppléer à tant
+d'insuffisances, et si le climat, une armée étrangère, les
+circonstances générales de l'Europe, les fautes politiques de
+Napoléon, ne venaient pas en aide à l'ancienne dynastie, ce n'était
+pas des défenseurs armés pour elle qu'elle devait attendre son
+rétablissement.
+
+[En marge: Concours des forces anglaises avec les forces espagnoles.]
+
+[En marge: Raisons qui décident l'Angleterre à envoyer une armée en
+Espagne.]
+
+[En marge: La Vieille-Castille choisie pour théâtre des opérations de
+l'armée anglaise.]
+
+Toutefois, le principal des moyens de salut se préparait pour
+l'Espagne: c'était l'assistance de l'Angleterre. Celle-ci, après avoir
+délivré le Portugal de la présence des Français, ne voulait pas s'en
+tenir à ce premier effort. Assaillie d'agents espagnols envoyés par
+les juntes, apercevant dans le soulèvement de la Péninsule une
+diversion puissante qui absorberait une partie des forces françaises,
+ne désespérant pas de faire renaître une coalition sur le continent,
+et de la jeter sur les bras de Napoléon affaibli, elle était résolue à
+fournir aux Espagnols tous les secours possibles. Elle avait expédié à
+Santander, à la Corogne, et dans les autres ports de la Péninsule, des
+armes, des munitions, des vivres de guerre, et elle préparait même un
+envoi d'argent. Ne négligeant pas plus ses intérêts commerciaux que
+ses intérêts politiques, elle avait en outre inondé la Péninsule de
+ses marchandises. Une dernière raison, si toutes celles que nous
+venons d'énumérer n'avaient pas été assez décisives, aurait suffi pour
+la déterminer à agir énergiquement: c'était l'éclat produit par la
+convention de Cintra, objet en ce moment de toutes les colères du
+public britannique. Aussi, bien que l'expédition du Portugal, telle
+quelle, fût l'une des expéditions les mieux conduites et les plus
+heureuses que l'Angleterre eût encore exécutées sur la terre ferme, il
+fallait néanmoins en réparer l'effet, comme il aurait fallu réparer
+celui d'un désastre. Soit cette nécessité, soit l'enthousiasme des
+Anglais pour la cause espagnole, le cabinet britannique était donc
+obligé de déployer les plus grands efforts. En conséquence il résolut
+d'envoyer une armée considérable en Espagne. Le midi de la Péninsule,
+comme plus sûr, plus éloigné des Français, plus voisin du Portugal,
+lui aurait fort convenu pour théâtre de ses entreprises militaires.
+Mais lorsque le rendez-vous général était sur l'Èbre, lorsqu'on se
+flattait d'accabler définitivement aux portes même de France les
+armées découragées, détruites, disait-on, du roi Joseph, c'eût été une
+nouvelle honte, pire que celle de Cintra, que de descendre timidement
+à Cadix, ou de s'avancer de Lisbonne par Elvas sur Séville. La réunion
+d'une armée anglaise dans la Vieille-Castille fut, par ces motifs,
+décidée en principe. On s'y prit pour la former de la manière
+suivante.
+
+[En marge: Forces composant l'armée anglaise, et leur point de
+départ.]
+
+[En marge: Le commandement déféré à sir John Moore.]
+
+Il était resté autour de Lisbonne à peu près 18 mille hommes de
+l'expédition de Portugal terminée à Vimeiro. Sir John Moore, venu du
+Nord avec 10 mille hommes, après une inutile tentative pour les
+employer en Suède, avait débarqué à Lisbonne quelques jours après la
+convention de Cintra, et porté à environ 28 mille les forces
+britanniques en Portugal. C'était un officier sage, clairvoyant,
+irrésolu dans le conseil, quoique très-brave sur le champ de bataille,
+plein de loyauté et d'honneur, fort digne de commander à une armée
+anglaise. Étranger à la gloire de la dernière expédition, mais aussi
+aux préventions qu'elle avait soulevées, puisqu'il était venu après
+que tout était fini, il fut chargé du commandement en chef,
+qu'assurément il méritait plus qu'aucun autre, si les Anglais
+n'avaient eu sir Arthur Wellesley à leur disposition. Mais celui-ci
+avait en quelque sorte des comptes à vider avec l'opinion publique, et
+son rôle en Espagne fut différé. John Moore eut donc le commandement.
+Vingt mille hommes, sur les vingt-huit déjà rassemblés en Portugal,
+durent concourir à la nouvelle expédition vers le nord de l'Espagne.
+Douze ou quinze mille, dont une partie en cavalerie, durent être
+déposés à la Corogne, sous David Baird, vieil officier de l'armée des
+Indes. Cette réunion allait former un total de 35 à 36 mille hommes de
+troupes excellentes, valant à elles seules toutes les forces que
+l'Espagne avait sur pied. On mit aux ordres de John Moore une immense
+flotte de transport, pour suivre le mouvement de ses troupes, les
+porter au lieu du rendez-vous s'il préférait la voie de mer, et leur
+fournir, quelque route qu'il adoptât, des vivres, des munitions, des
+chevaux d'artillerie et de cavalerie. On laissa à sa sagesse le soin
+de se conduire comme il voudrait, pourvu qu'il agit dans le nord de la
+Péninsule, et se concertât avec les généraux espagnols pour le plus
+grand succès de la campagne.
+
+Sir Stuart et lord William Bentinck avaient été envoyés à Madrid pour
+faire entendre quelques bons conseils à la junte d'Aranjuez, et amener
+un peu d'ensemble dans les opérations militaires des deux nations.
+
+[En marge: Route qu'adopte sir John Moore pour se rendre dans la
+Vieille-Castille.]
+
+Sir John Moore, demeuré libre dans son action, pouvait transporter par
+mer, de Lisbonne à la Corogne, les 20 mille hommes qu'il devait tirer
+de l'armée de Portugal, et les joindre dans ce port aux 15 mille
+hommes de sir David Baird; il pouvait aussi traverser le Portugal tout
+entier par les chemins que les Français avaient suivis pour s'y
+rendre. Après de sages réflexions, il se décida à prendre ce dernier
+parti. D'une part, presque tous les bâtiments de la flotte étaient
+consacrés en ce moment à ramener en France l'armée de Junot; de
+l'autre, un nouvel embarquement ne pouvait manquer de nuire beaucoup à
+l'organisation de l'armée anglaise. La route de la Corogne à Léon
+était d'ailleurs épuisée par l'armée de Blake, et devait tout au plus
+suffire à la division de sir David Baird. En partant avant la saison
+des pluies, en s'avançant lentement, par petits détachements, sir John
+Moore espérait arriver en bon état dans la Vieille-Castille, et donner
+à ses troupes, par ce trajet, ce qui manque aux troupes anglaises, la
+patience et la force de marcher. En conséquence, il résolut
+d'acheminer son infanterie par les deux routes montagneuses qui
+débouchent sur Salamanque, celle de Coimbre à Almeida, celle
+d'Abrantès à Alcantara, et son artillerie avec sa cavalerie par le
+plat pays de Lisbonne à Elvas, d'Elvas à Badajoz, de Badajoz à
+Talavera, de Talavera à Valladolid. (Voir la carte nº 43.) Il se
+flattait ainsi d'avoir réuni, dans le courant d'octobre, son
+infanterie et sa cavalerie au centre de la Vieille-Castille. Le corps
+de sir David Baird, qui était plus considérable en cavalerie, devait
+débarquer à la Corogne, de la Corogne se porter par Lugo à Astorga, et
+venir se joindre par le Duero à l'armée principale. Ce plan arrêté,
+sir John Moore se mit en marche à la fin de septembre, et sir David
+Baird, partant des côtes d'Angleterre, fit voile vers la Corogne.
+
+Il faut rendre cette justice aux Espagnols que, soit présomption, soit
+patriotisme, et probablement l'un et l'autre de ces sentiments à la
+fois, ils traitaient fièrement avec les Anglais, n'acceptant leurs
+secours que sous certaines réserves, et à la condition de ne pas leur
+livrer leurs grands établissements maritimes. Jamais ils n'avaient
+voulu admettre à Cadix les cinq mille hommes que leur offrait sir Hew
+Dalrymple; et quand le corps de sir David Baird parut devant la
+Corogne, ils lui refusèrent l'entrée de ce grand port. Il fallut
+écrire à Madrid pour avoir l'autorisation de le laisser débarquer,
+autorisation qui fut enfin accordée sur les instances de sir Stuart et
+de lord William Bentinck.
+
+[En marge: Enlèvement d'une dépêche qui révèle aux Espagnols les
+dangers qui les menacent par l'arrivée de nombreuses troupes
+françaises.]
+
+[En marge: Cette découverte donne une impulsion à la junte, et on
+accélère le commencement des opérations.]
+
+Mais tandis que les Anglais avaient peine à faire recevoir à terre les
+troupes qu'on leur avait demandées, tandis que les généraux
+espagnols, en intrigue avec la junte ou contre elle, en rivalité les
+uns avec les autres, opposaient encore des difficultés d'exécution à
+un plan qui avait été adopté d'entraînement, et consumaient le temps
+dans une incroyable confusion, une lettre de l'état-major français,
+interceptée par les nombreux coureurs qui infestaient les routes, leur
+apprit que d'octobre à novembre il entrerait en Espagne cent mille
+hommes de renfort, sans compter ce qui était arrivé déjà, et qu'en
+s'agitant ainsi sans agir, ils laissaient échapper l'occasion de
+surprendre l'armée française, telle qu'ils se la figuraient, épuisée,
+décimée, abattue par Baylen. Dans ce gouvernement, qui ne marchait que
+par secousses, comme marchent tous les gouvernements tumultueux et
+faibles, une révélation pareille devait donner une impulsion d'un
+moment. On cessa de disputer, on fit partir les généraux, accordés
+entre eux ou non; on envoya Castaños sur l'Èbre; on pressa l'arrivée
+sur Madrid, et de Madrid sur Burgos, des gens de l'Estrémadure; enfin
+on mit en mouvement tout ce qu'on put, et comme on put.
+
+C'était le cas de ne plus perdre de temps; cependant on en perdit
+encore beaucoup, et on ne fut en état d'agir sérieusement qu'à la fin
+d'octobre. Le général Blake, bien qu'il n'eût pas réuni toutes ses
+forces, avait été le premier en ligne; ayant longé le pied des
+montagnes des Asturies sans y pénétrer, il les avait franchies à
+Espinosa, et avait fait sur Bilbao plusieurs démonstrations. (Voir la
+carte nº 43.) Les Castillans, sous Pignatelli, tenaient les bords de
+l'Èbre aux environs de Logroño. Les Murciens, les Valenciens sous
+Llamas, les deux divisions d'Andalousie sous la Peña, s'étendaient le
+long du fleuve, de Tolosa à Calahorra et Alfaro. Les Aragonais, les
+Valenciens de Palafox, portés au delà de l'Èbre, et bordant la petite
+rivière d'Aragon, avaient leur quartier général à Caparroso.
+
+D'après le plan convenu, il fallait que Castaños et Palafox se
+concertassent pour se réunir sur l'extrême gauche des Français, vers
+Pampelune; et il y avait urgence, car le général Blake, déjà fort
+engagé sur leur droite, pouvait être compromis si on ne se hâtait
+d'occuper une partie des forces ennemies. Mais entre Castaños et
+Palafox l'accord n'était pas facile, chacun des deux voulant attirer
+l'autre à lui. Castaños craignait de trop dégarnir l'Èbre; Palafox
+voulait qu'on le mît en mesure d'envahir la Navarre avec des forces
+supérieures. Enfin, faisant un mouvement en avant, ils avaient passé
+l'Èbre et la rivière d'Aragon, et s'étaient établis à Logroño d'un
+côté, à Lerin de l'autre.
+
+[En marge: Engagements imprévus, et contraires aux ordres de Napoléon,
+entre les corps déjà arrivés et les insurgés espagnols.]
+
+Mais il était trop tard: les Français, avant d'être renforcés,
+n'auraient pas souffert plus long-temps l'audace fort irréfléchie de
+leurs adversaires, bien moins encore depuis que les plus belles
+troupes du monde venaient les rejoindre chaque jour. On se souvient
+que, même avant la mise en mouvement de quatre corps de la Grande
+Armée, Napoléon avait successivement détaché de France et d'Allemagne
+une suite de vieux régiments, et qu'avec les derniers arrivés on avait
+composé d'abord la division Godinot, puis la division Dessoles, qui
+devait être la troisième du corps du maréchal Ney. C'est avec
+celle-ci que se trouvait l'intrépide maréchal sur l'Èbre, en
+attendant l'arrivée de son corps d'armée.
+
+[En marge: Combats de Logroño et de Lerin.]
+
+Quoique Napoléon eût interdit toute opération avant qu'il fût présent,
+dans le désir qu'il avait de laisser les Espagnols gagner du terrain
+sur ses ailes, et s'engager au point de ne pouvoir revenir en arrière,
+l'état-major de Joseph, ne tenant pas au spectacle de leurs
+mouvements, avait voulu les repousser. Il avait donc ordonné aux
+maréchaux Ney et Moncey de reprendre la ligne de l'Èbre et de
+l'Aragon. En conséquence, le 25 octobre, Ney avait marché sur Logroño,
+et, y entrant à la baïonnette, avait chassé devant lui les Castillans
+de Pignatelli. Il avait même passé l'Èbre, et forcé les insurgés à se
+replier jusqu'à Nalda, au pied des montagnes qui séparent le pays de
+Logroño de celui de Soria. (Voir la carte nº 43.) Le maréchal Moncey,
+de son côté, avait envoyé sur Lerin les généraux Wathier et
+Maurice-Mathieu avec un régiment de la Vistule et le 44e de ligne. Ces
+généraux avaient refoulé les Espagnols, d'abord dans la ville et le
+château de Lerin; puis, en les isolant de tout secours, les avaient
+faits prisonniers au nombre d'un millier d'hommes. Partout les
+Espagnols avaient été culbutés avec une vigueur, une promptitude, qui
+prouvaient que devant l'armée française, conduite comme elle avait
+l'habitude de l'être, les levées insurrectionnelles de l'Espagne ne
+pouvaient opposer de résistance sérieuse.
+
+Dans ce même moment arrivaient le 1er corps, sous le maréchal Victor,
+le 4e, sous le maréchal Lefebvre, et le 6e, destiné au maréchal Ney,
+comprenant ses deux divisions Bisson et Marchand, avec lesquelles il
+s'était tant signalé en tout pays.
+
+Joseph venait à peine de passer en revue la belle division Sébastiani,
+du corps de Lefebvre, dans les plaines de Vittoria, qu'oubliant les
+instructions de son frère, il l'avait acheminée sur sa droite, par la
+route de Durango, dans la vallée de la Biscaye, afin de contenir le
+général Blake, qui lui donnait des inquiétudes du côté de Bilbao. Il
+ne s'en tint pas là. Croyant sur parole les paysans espagnols, qui,
+lorsqu'il y avait vingt mille hommes, en annonçaient quatre-vingt
+mille par forfanterie ou par crédulité, il n'avait pas jugé que ce fût
+assez du corps de Lefebvre, et, pour mieux garder ses derrières, il
+avait envoyé par Mondragon sur Durango l'une des divisions du maréchal
+Victor, celle du général Villatte. Enfin, la tête du 6e corps ayant
+paru à Bayonne, il s'était hâté de diriger la division Bisson par
+Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, afin d'assurer sa gauche comme
+il venait d'assurer sa droite par la position qu'il faisait prendre au
+maréchal Lefebvre. Au même instant la garde, arrivée au nombre de dix
+mille hommes, s'échelonnait entre Bayonne et Vittoria.
+
+[En marge: Rencontre prématurée du général Blake avec le maréchal
+Lefebvre.]
+
+Ces dispositions intempestives amenèrent un nouvel engagement imprévu
+sur la droite, entre le général Blake et le maréchal Lefebvre, comme
+il y en avait eu un sur la gauche, entre Pignatelli et les maréchaux
+Ney et Moncey. Le général Blake, ainsi que nous l'avons dit, après
+avoir passé les montagnes des Asturies à Espinosa, et occupé Bilbao,
+s'était porté en avant de Zornoza sur des hauteurs qui font face à
+Durango. N'ayant pas encore été rejoint par la division de La Romana,
+il était là avec environ 20 ou 22,000 hommes, moitié troupes de ligne,
+moitié paysans et étudiants. Il avait laissé en arrière, sur sa
+droite, environ 15,000 hommes dans les vallées adjacentes, entre
+Villaro, Orozco, Amurrio, Balmaseda (voir la carte nº 43), pour garder
+les débouchés qui communiquaient avec les plaines de Vittoria, et par
+où auraient pu paraître d'autres colonnes françaises.
+
+Parvenu en présence du corps du maréchal Lefebvre, non loin de
+Durango, sur la route de Mondragon, et se trouvant ainsi près du but
+qu'il était chargé d'atteindre pour tourner l'armée française, il
+hésitait comme on hésite au moment décisif, quand on a entrepris une
+tâche au-dessus de ses forces.
+
+Plus audacieux que lui parce qu'ils étaient plus ignorants, ses
+soldats montraient une assurance que lui-même n'avait pas, et du haut
+de leur position poussaient des cris, insultaient nos troupes, les
+menaçaient du geste. L'impatience de nos soldats, peu habitués à
+souffrir l'insulte de l'ennemi, portée au comble, avait excité celle
+du vieux Lefebvre, qui n'était pas fâché, dans sa grossière finesse,
+de faire quelque bon coup de main sur l'armée espagnole avant
+l'arrivée de l'Empereur. Le maréchal avait avec lui la division
+Sébastiani, composée de quatre vieux régiments d'infanterie (les 32e,
+58e, 28e, 75e de ligne) et d'un régiment de dragons, formant un
+effectif d'environ 6,000 hommes; la division Leval, composée de 7,000
+Hessois, Badois, Hollandais, et enfin, seulement comme auxiliaire, la
+division Villatte, forte de quatre vieux régiments d'un effectif d'à
+peu près 8,000 hommes, des meilleurs de l'armée française. C'était
+plus qu'il n'en fallait pour battre l'armée espagnole, quoiqu'une
+partie des hommes, à la suite d'une longue marche, n'eût pas encore
+rejoint.
+
+[En marge: Combat de Zornoza.]
+
+Les Espagnols étaient en avant de Durango sur une ligne de hauteurs,
+dont la droite moins fortement appuyée pouvait être tournée. Le
+maréchal Lefebvre plaça au centre de sa ligne la division Sébastiani,
+et à ses deux ailes les Allemands mêlés avec la division Villatte,
+pour leur donner l'exemple. Il fit commencer l'attaque par sa gauche,
+afin de tourner la droite des Espagnols, qui était, comme nous venons
+de le dire, moins solidement établie. Le 31 octobre au matin, par un
+brouillard épais, le général Villatte avec deux de ses régiments, les
+94e et 95e de ligne, et une portion des Allemands, se porta si
+vigoureusement sur la position, que les Espagnols surpris tinrent à
+peine. Bien qu'ils eussent beaucoup d'obstacles de terrain à opposer
+aux Français, ils se laissèrent culbuter de poste en poste, dans le
+fond de la vallée. Un feu allumé par le général Villatte devait servir
+de signal au centre et à la droite, qui ne marchèrent pas avec moins
+de vigueur que la gauche. Une grêle d'obus lancés à travers le
+brouillard avait déjà fort ébranlé les Espagnols. On les aborda
+ensuite vivement, et on les refoula si promptement sur le revers des
+hauteurs qu'ils occupaient, qu'on eut à peine le temps de les joindre.
+Leur manière de combattre consistait à faire feu sur nos colonnes en
+marche, puis à se jeter à la débandade dans le fond des vallées. En
+plaine, la cavalerie les aurait sabrés par milliers. Tout ce que
+pouvait notre infanterie dans ces montagnes escarpées, c'était de les
+fusiller dans leur fuite, en ajustant ses coups beaucoup mieux qu'ils
+ne savaient ajuster les leurs. On leur blessa ou tua ainsi 15 ou 1,800
+hommes, pour 200 qu'ils mirent hors de combat de notre côté. Mais
+plusieurs milliers d'entre eux saisis de terreur se dispersèrent à
+cette première rencontre, commençant à comprendre, et à moins aimer la
+guerre avec les Français. Ce n'était pas le courage naturel qui leur
+manquait assurément; mais, privés de la discipline, les hommes ne
+conservent jamais dans le danger la tenue qui convient, et sans
+laquelle toute opération de guerre est impossible.
+
+Le maréchal Lefebvre poursuivant sa victoire entra le lendemain dans
+Bilbao, où les Espagnols n'essayèrent pas de tenir, et où l'on prit
+quelques soldats ennemis, quelques blessés, beaucoup de matériel
+apporté par les Anglais. Les habitants tremblants s'étaient enfuis,
+les uns dans les montagnes, les autres sur des bâtiments de toute
+sorte qui stationnaient dans les eaux de Bilbao. Le maréchal Lefebvre,
+poussant ensuite jusqu'à Balmaseda, n'osa pas aller plus loin, car au
+delà se trouvait le col qui conduit par Espinosa dans les plaines de
+Castille; et ayant déjà combattu sans ordre, c'eût été trop que
+d'étendre encore davantage ses opérations. Il établit à Balmaseda la
+division Villatte, qui n'était pas à lui, mais au maréchal Victor, et
+se replia avec son corps sur Bilbao pour y chercher des vivres, qui
+n'abondaient pas dans ces montagnes, où l'on vit de maïs et de
+laitage.
+
+[En marge: Déplaisir de Napoléon en voyant les opérations commencées
+avant son arrivée.]
+
+Telle était la situation des choses au moment de l'arrivée de
+Napoléon. Ses intentions avaient été entièrement méconnues, puisqu'il
+aurait voulu qu'on se laissât presque tourner par la droite et par la
+gauche, afin d'être plus sûr, en débouchant de Vittoria, de prendre à
+revers les deux principales armées espagnoles. (Voir la carte nº 43.)
+Le mouvement exécuté par les maréchaux Ney et Moncey sur l'Èbre avait
+eu en effet pour résultat d'éloigner un peu Castaños et Palafox, et de
+rendre à ceux-ci le service de les dégager. Le mouvement que s'était
+permis le maréchal Lefebvre, en repliant Blake de Bilbao sur
+Balmaseda, tirait le général espagnol d'une situation d'où il ne
+serait jamais sorti si on lui avait donné le temps de s'y engager
+complètement. De plus, les troupes françaises étaient disséminées dans
+différentes directions, qui n'étaient pas les mieux choisies. Les 1er
+et 6e corps, que Napoléon aurait voulu avoir sous sa main dans les
+plaines de Vittoria, étaient dispersés dans plusieurs endroits fort
+distants les uns des autres. Le 1er corps avait une de ses trois
+divisions, celle du général Villatte, en Biscaye. Le 6e avait la
+division Bisson à Pampelune, et une autre, la division Marchand, sur
+la route de Vittoria avec toute son artillerie.
+
+[En marge: Ordres de Napoléon pour ramener les opérations à son plan
+primitif.]
+
+[En marge: Ordres aux maréchaux Victor et Lefebvre.]
+
+Napoléon, arrivé à Vittoria le 5 novembre, après avoir exprimé, là
+comme à Bayonne, son déplaisir d'être si mal obéi, donna le 6 tous les
+ordres nécessaires pour réparer les fautes commises en son absence.
+S'il n'avait pas été contrarié dans l'exécution de ses plans par des
+opérations intempestives, il aurait opposé au général Blake, seulement
+pour le contenir, le corps du maréchal Lefebvre (4e corps); il aurait
+opposé à Palafox et Castaños, toujours et uniquement pour les
+contenir, le corps du maréchal Moncey (3e corps); puis, réunissant
+sous sa main le corps du maréchal Soult, autrefois Bessières (2e
+corps), celui du maréchal Victor (1er corps), celui du maréchal Ney
+(6e corps), la garde impériale, les quatorze mille dragons, et
+débouchant avec quatre-vingt mille hommes sur Burgos, il eût coupé par
+le centre les armées espagnoles, se serait ensuite rabattu sur elles,
+et les eût alternativement prises à revers, enveloppées et détruites.
+Malheureusement, ce plan, sans être compromis, ne pouvait plus
+s'exécuter d'une manière aussi certaine et aussi complète, d'abord,
+parce que l'action commencée trop tôt avait un peu arrêté les généraux
+espagnols, et les avait empêchés de s'engager à fond, les uns en
+Biscaye, les autres en Navarre; secondement, parce que les divers
+corps de l'armée française, employés au moment même de leur arrivée,
+se trouvaient fort disséminés. Cependant, ni Blake retiré en arrière
+de Balmaseda, ni Castaños et Palafox ramenés sur l'Èbre ne
+comprenaient jusqu'ici le danger de leur position, et ils ne faisaient
+rien pour en sortir. Le plan de Napoléon était encore exécutable. Il
+fit donc ses dispositions d'après le même principe, de couper par le
+centre la ligne espagnole en deux portions, afin de se rabattre
+ensuite sur l'une et sur l'autre. Il ordonna au maréchal Victor (1er
+corps), dont une division, celle du général Villatte, avait déjà été
+détournée de sa route pour renforcer le maréchal Lefebvre, d'appuyer
+celui-ci, s'il en avait besoin, par la route de Vittoria à Orduña, et
+de revenir ensuite par Orduña à Vittoria rallier le centre de l'armée
+française. On débitait dans le pays de telles choses sur la force des
+Espagnols, que Napoléon ne croyait pas trop faire en opposant deux
+corps (le 1er et le 4e) à l'armée de Blake, portée par les moindres
+évaluations à cinquante mille hommes, et par les plus fortes à
+soixante-dix. Ces deux maréchaux toutefois, d'après le plan de
+Napoléon, devaient plutôt contenir Blake que le repousser, jusqu'au
+moment où partirait du centre de l'armée le signal de se jeter sur
+lui.
+
+[En marge: Ordres au maréchal Moncey.]
+
+Après avoir réglé ainsi les opérations de sa droite, Napoléon,
+s'occupant de sa gauche, prescrivit au maréchal Moncey de se tenir
+prêt à agir quand il en recevrait l'ordre, mais jusque-là de se borner
+à couvrir l'Èbre, de Logroño à Calahorra. Il lui rendit la division
+Morlot, un instant détachée de son corps; il y ajouta un renfort de
+dragons; et enfin l'une des deux divisions du 6e corps (maréchal Ney),
+la division Bisson, ayant par un faux mouvement pris la route de
+Pampelune, il ordonna de la laisser reposer dans cette place, puis de
+la diriger sur Logroño, pour y appuyer la droite du maréchal Moncey,
+et y rester provisoirement. Cette division changea de commandant, et
+s'appela division Lagrange, du nom de son nouveau chef. Elle devait
+rejoindre plus tard le maréchal Ney, et contribuer en attendant à
+tenir en échec les Espagnols sur l'Èbre.
+
+[En marge: Ordres pour le mouvement du centre.]
+
+Sa droite et sa gauche étant ainsi assurées, mais sans être portées en
+avant, Napoléon résolut de déboucher par le centre, avec les corps des
+maréchaux Soult et Ney (2e et 6e), avec la garde impériale et la plus
+grande partie des dragons. Le corps du maréchal Soult, ancien corps de
+Bessières, s'il comptait beaucoup de jeunes soldats, renfermait aussi
+la division Mouton, composée de quatre vieux régiments, auxquels rien
+ne pouvait résister en Espagne: ils l'avaient prouvé à Rio-Seco. Le
+corps de Ney, quoique privé de la division Bisson, dirigée mal à
+propos sur Pampelune, et placée passagèrement sur l'Èbre, contenait
+cependant la division Marchand, qui lui avait toujours appartenu, et
+la division Dessoles, qui venait d'être formée d'anciens régiments
+appelés successivement en Espagne. Ces troupes n'avaient pas leurs
+pareilles au monde. Avec ces deux corps, avec la garde et la réserve
+de cavalerie, Napoléon avait environ cinquante mille hommes à pousser
+sur Burgos. C'était plus qu'il n'en fallait pour écraser le centre de
+l'armée espagnole.
+
+[En marge: Nouvel incident qui suspend encore l'exécution des plans de
+Napoléon.]
+
+Ses dispositions, arrêtées dans les journées du 6 et du 7 novembre,
+furent encore suspendues par un nouvel incident. Les généraux
+espagnols, quoique fort déconcertés par la vigueur des attaques qu'ils
+avaient essuyées, les uns à Zornoza, les autres à Logroño et à Lerin,
+ne renonçaient pas à leur plan; mais ils disputaient plus que jamais
+sur l'exécution de ce plan, et se demandaient du renfort les uns aux
+autres. Blake surtout, le plus rudement abordé, voyant sur ses flancs
+les corps de Lefebvre et de Victor, avait invoqué l'appui du centre et
+de la droite. Mais il y avait un détour de cinquante à soixante lieues
+à faire pour communiquer d'un bout à l'autre de la ligne espagnole,
+et, après avoir tenu conseil de guerre à Tudela, Castaños et Palafox
+avaient répondu qu'il leur était impossible d'aller au secours de
+l'armée des Asturies, et s'étaient bornés à prescrire au corps de
+l'Estrémadure de hâter son arrivée en ligne, pour qu'il vînt couvrir
+la droite de Blake en prenant position à Frias. Ils avaient promis
+aussi d'entrer en action le plus tôt qu'ils pourraient, afin d'attirer
+à eux une partie des forces des Français.
+
+[En marge: Blake renforcé se reporte en avant.]
+
+Blake, en attendant, repoussé de Bilbao et de Balmaseda vers les
+gorges qui forment l'entrée de la Biscaye, s'y était arrêté, et avait
+été rejoint par les douze ou quinze mille hommes placés à Villaro et
+Orozco, pendant qu'il combattait à Zornoza, et par le corps de La
+Romana. Avec ce qu'il avait perdu en morts et blessés, surtout en
+hommes dispersés, perte qui montait à six ou sept mille hommes, il lui
+restait environ trente-six mille hommes à mettre en ligne. Il se
+reporta donc en avant, dans la journée du 5 novembre, sur Balmaseda,
+où le maréchal Lefebvre avait laissé la division Villatte, pour se
+replier lui-même sur Bilbao, afin d'y vivre plus à son aise.
+
+[En marge: Faute des maréchaux Lefebvre et Victor, et danger de la
+division Villatte.]
+
+Après la faute de s'être porté trop tôt en avant, le maréchal Lefebvre
+n'en pouvait pas commettre une plus grave que de rétrograder tout à
+coup sur Bilbao, laissant la division Villatte seule à Balmaseda. Il
+fallait des soldats aussi fermes que les nôtres, et un ennemi aussi
+peu redoutable que les insurgés espagnols, pour qu'il ne résultât pas
+quelque malheur de si fausses dispositions.
+
+De son côté, le maréchal Victor n'avait pas fait mieux. Envoyé par
+Orduña à Amurrio, afin de flanquer le maréchal Lefebvre, il avait
+expédié vers Oquendo le général Labruyère avec une brigade, et
+l'avait retenu dans cette position, sans que l'idée lui vînt de s'y
+rendre lui-même pour le diriger. Le général Labruyère, au milieu de
+ces montagnes escarpées, où l'on avait peine à se reconnaître, où les
+brouillards de l'hiver ajoutaient à l'obscurité des lieux, privé de
+toute direction, ne sachant ce qu'il pouvait avoir d'ennemis en sa
+présence, n'avait pas voulu s'engager, et avait laissé passer devant
+lui les corps qui flanquaient Blake pendant le combat de Zornoza,
+n'osant rien faire pour arrêter leur retraite. Les jours suivants il
+était resté en position, voyant Balmaseda de loin, apercevant la
+division Villatte sans songer à la rejoindre, apercevant aussi la
+division Sébastiani qui de Bilbao exécutait des reconnaissances sur la
+route d'Orduña; de manière que nos troupes, au lieu de se réunir pour
+accabler Blake, seule opération qui fût raisonnable dès qu'on avait eu
+le tort de combattre avant les ordres du quartier général, étaient
+dispersées entre Bilbao, Balmaseda et Oquendo, exposées dans leur
+isolement à de graves échecs.
+
+Le maréchal Victor n'avait pas borné là ses fautes. Pressé de
+rejoindre le quartier général afin de servir sous les yeux même de
+l'Empereur, et trouvant dans ses instructions qu'il pourrait reprendre
+la route de Vittoria dès que sa présence ne serait plus nécessaire en
+Biscaye, il avait rappelé le général Labruyère à lui, pour repasser
+les montagnes et redescendre dans la plaine de Vittoria, abandonnant
+la division Villatte, qui restait toute seule à Balmaseda. Ainsi
+commençait cette suite de fautes dues à l'égoïsme, à la rivalité de
+nos généraux, et qui, en perdant la cause de la France en Espagne,
+l'ont perdue dans l'Europe entière.
+
+[En marge: Attaque du général Blake sur Balmaseda et belle défense de
+la division Villatte.]
+
+Tandis que le maréchal Victor exécutait ce mouvement rétrograde, le
+général Blake, renforcé, comme nous l'avons dit, par les troupes de sa
+gauche et par celles de La Romana, avait résolu de se porter en avant,
+et de disputer Balmaseda à la division Villatte, qu'il savait y être
+toute seule. Le séjour du maréchal Lefebvre à Bilbao, la retraite du
+maréchal Victor sur Vittoria, lui offraient toute facilité pour une
+tentative de cette nature. Le 5 novembre, en effet, il s'avança à la
+tête de trente et quelques mille hommes, couronna les hauteurs autour
+de Balmaseda, pour envelopper la ville avant de l'attaquer, et y faire
+prisonniers les Français qui la gardaient. Mais le général Villatte, à
+la tête d'une superbe division de quatre vieux régiments, avait vu
+d'autres ennemis et d'autres dangers que ceux qui le menaçaient en
+Biscaye. Il avait autant de sang-froid que d'intelligence. Voulant
+s'assurer des hauteurs de Gueñes, qui sont en arrière de Balmaseda, et
+qui commandent la communication avec Bilbao, il y échelonna trois de
+ses régiments, puis il laissa le 27e léger dans Balmaseda même, pour
+disputer la ville le plus long-temps possible. Ces dispositions
+prises, il laissa approcher les Espagnols, et les reçut avec un feu
+auquel ils n'étaient guère habitués. Ceux qui tentèrent d'aborder
+Balmaseda furent horriblement maltraités par le 27e, et couvrirent les
+environs de la ville de morts et de blessés. Cependant les hauteurs
+environnantes se couronnant d'ennemis, et le maréchal Lefebvre
+n'arrivant pas de Bilbao, le général Villatte crut devoir se retirer.
+Il ramena le 27e de Balmaseda sur les hauteurs de Gueñes, et se replia
+en masse avec ses quatre régiments bien entiers sur la route de
+Bilbao. Les Espagnols qui voulurent approcher de lui furent
+vigoureusement accueillis, et payèrent chèrement leur imprudente
+hardiesse. La division Villatte eut cependant deux cents hommes hors
+de combat, après en avoir abattu sept ou huit cents à l'ennemi. Si le
+maréchal Lefebvre avait été à sa portée, et si le maréchal Victor, au
+lieu de retirer la brigade Labruyère de la position qu'elle occupait,
+et d'où elle aurait pu fondre sur Balmaseda, avait agi avec tout son
+corps sur ce point, l'armée de Blake pouvait être enveloppée et prise
+dans cette même journée.
+
+[En marge: Ordres de Napoléon pour réparer le nouvel incident survenu
+en Biscaye.]
+
+L'affaire de Balmaseda, qui n'avait d'autre importance que celle d'un
+danger inutilement couru, transmise de proche en proche au quartier
+général, avec l'ordinaire exagération des rapports ainsi communiqués,
+causa à Napoléon un redoublement d'humeur contre des généraux qui
+comprenaient et exécutaient si mal ses conceptions[23]. Il leur fit
+adresser par le major général Berthier une réprimande sévère, ordonna
+au maréchal Lefebvre de revenir sur Balmaseda, au maréchal Victor de
+rebrousser chemin vers la Biscaye, et de pousser Blake avec la plus
+grande vigueur, de l'accabler même si on en trouvait l'occasion.
+Malgré son projet de percer le centre de la ligne ennemie avant d'agir
+contre ses extrémités, il ne voulait pas se mettre en mouvement sans
+être assuré qu'une faute sur ses ailes ne viendrait pas compromettre
+la base de ses opérations.
+
+[Note 23: Je cite des dépêches qui expliquent clairement la situation,
+et prouvent ce que pensa de la conduite de ces deux maréchaux un juge
+infaillible, Napoléon lui-même, qui ordinairement avait plutôt de la
+faiblesse que de la sévérité pour les deux lieutenants dont il s'agit
+ici.
+
+_Le major général au maréchal Lefebvre._
+
+ «Vittoria, 6 novembre 1808, à midi.
+
+»L'Empereur est très-fâché du faux mouvement de retraite de Bilbao. Sa
+Majesté ne s'attendait pas à cette faute capitale de la part d'un
+maréchal aussi zélé pour son service. Sa Majesté ne doute pas que si
+vous eussiez placé votre quartier général à Balmaseda et campé avec
+vos trois divisions pour agir suivant les circonstances, vous
+n'eussiez déjà fait plus de huit à dix mille prisonniers à l'ennemi,
+mais que la conduite tenue dernièrement est d'autant plus
+extraordinaire qu'en parlant des grands inconvénients des mouvements
+rétrogrades, vous en avez commencé un de cinq lieues.
+
+»L'Empereur ordonne que vous vous réunissiez à la division Villatte
+afin de pousser vivement l'ennemi. Si, le 31, monsieur le maréchal,
+vous n'aviez pas attaqué, et aviez laissé le temps de faire les
+dispositions nécessaires, la campagne d'Espagne aujourd'hui serait
+bien avancée. L'Empereur trouve dans votre conduite que trop de zèle
+vous a fait manquer aux règlements militaires en attaquant sans
+ordres, mais Sa Majesté ne conçoit pas que l'ennemi puisse rester
+entier quand on a obtenu sur lui un succès. L'Empereur peut avoir
+besoin de ses troupes, et quand elles sont engagées on ne peut laisser
+une division isolée devant l'ennemi, quand d'un autre côté on fait un
+mouvement rétrograde. Sa Majesté trouve que c'est avec de pareilles
+dispositions que l'on perd l'avantage de ses succès. L'Empereur pense
+que, pendant le temps où les troupes des généraux Villatte, Labruyère
+et Ruffin sont devant l'ennemi, et manoeuvrent pour le couper, ce
+n'était pas celui de vous retirer, et dans une pareille circonstance
+Sa Majesté trouve déplacé que les troupes du 4e corps restent
+inactives à Bilbao.
+
+»Le maréchal Soult marche demain sur Burgos, d'où il se portera sur
+Reinosa et Santander. Marchez donc vivement, monsieur le maréchal. Le
+but de l'Empereur est qu'il n'y ait pas un moment de repos jusqu'à ce
+qu'on ait détruit le corps de Blake et qu'il soit repoussé dans les
+Asturies.
+
+»L'ennemi s'étant retiré par Balmaseda, Villarcayo et Santander, vous
+devez le talonner sur les corps qui vont le barrer à Reinosa.
+
+ »ALEXANDRE.»
+
+
+_Le major général au maréchal Victor._
+
+ «Vittoria, 6 novembre 1808, à minuit.
+
+«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre du 6, que votre
+aide de camp a dit avoir été écrite à midi. Sa Majesté a été
+très-mécontente de ce qu'au lieu d'avoir soutenu le général Villatte,
+vous l'ayez laissé aux prises avec l'ennemi; faute d'autant plus
+grave, que vous savez que le maréchal Lefebvre a commis celle de
+laisser exposée une division de votre corps d'armée en reployant ses
+deux autres divisions sur Bilbao. Vous saviez que cette division était
+exposée à Balmaseda, puisque le général Labruyère avait communiqué
+avec elle le 5 au matin. Comment, au lieu de vous porter en personne à
+la tête de vos troupes, pour secourir une de vos divisions, avez-vous
+laissé cette opération importante à un général de brigade, qui n'avait
+pas votre confiance, et qui n'avait avec lui que le tiers de vos
+forces? Comment, après que vous avez eu la nouvelle que, pendant la
+journée du 5, la division Villatte se fusillait avec les Espagnols,
+avez-vous pu, au lieu de marcher à son secours, supposer gratuitement
+que ce général était victorieux? Sa Majesté demande depuis quand la
+fusillade et l'attaque est une preuve de la retraite de l'ennemi?
+Cependant les instructions du maréchal Jourdan étaient précises de ne
+vous porter sur Miranda que quand vous seriez assuré que l'ennemi
+était en retraite; et au lieu de cela, monsieur le maréchal, vous êtes
+parti lorsque vous aviez la preuve certaine que l'ennemi se battait.
+Vous savez que le premier principe de la guerre veut que dans le doute
+du succès on se porte au secours d'un de ses corps attaqué, puisque de
+là peut dépendre son salut. Dans l'autre supposition, votre mouvement
+ne pouvait avoir d'inconvénient, puisque votre instruction de vous
+porter sur Miranda n'était qu'hypothétique, et qu'ainsi sa
+non-exécution ne pouvait influer sur aucuns projets du général en
+chef.
+
+»Voici ce qui est arrivé, monsieur le maréchal: la colonne devant
+laquelle le général Labruyère s'est ployé a trouvé le général
+Villatte, qui, attaqué de front et en queue, n'a dû son salut qu'à son
+intrépidité, et après avoir fait un grand carnage de l'ennemi; de son
+côté il a peu perdu, et s'est retiré sur Bilbao deux lieues en avant
+de cette ville le 5 au soir.
+
+»La volonté de l'Empereur est que vous partiez sans délai pour vous
+porter sur Orduña, que vous marchiez à la tête de vos troupes, que
+vous teniez votre corps réuni, et que vous manoeuvriez pour vous
+mettre en communication avec le maréchal Lefebvre, qui doit être à
+Bilbao.
+
+ »ALEXANDRE.»]
+
+[En marge: Retour du maréchal Lefebvre sur Balmaseda.]
+
+En recevant ces remontrances de l'Empereur, et en apprenant le danger
+du général Villatte, le maréchal Lefebvre se hâta de marcher sur
+Balmaseda. Il employa la journée du 6 à rallier les détachements
+envoyés aux environs de Bilbao pour chasser les Anglais du littoral,
+et le 7 au matin il se dirigea sur Balmaseda par Sodupe et Gueñes,
+avec les divisions Villatte, Sébastiani et Leval, les deux premières
+françaises, la troisième allemande, présentant à elles trois une masse
+d'environ 18 mille hommes, presque sans artillerie ni cavalerie, car
+on ne pouvait en conduire dans ces vallées étroites, où l'on trouvait
+à peine des transports pour les munitions de l'infanterie.
+
+[En marge: Combat de Gueñes.]
+
+La route suivait le fond de la vallée. Le maréchal Lefebvre s'avança
+ayant la division Villatte à gauche de cette route, la division Leval
+sur la route elle-même, la division Sébastiani à droite, celle-ci un
+peu en avant des deux autres. La division Sébastiani força d'abord le
+village de Sodupe, puis, se portant au delà, rencontra sur les
+hauteurs de Gueñes Blake avec vingt et quelques mille hommes et trois
+pièces de canon. Les troupes de la division Sébastiani gravirent
+sur-le-champ ces hauteurs, malgré le feu très-peu inquiétant des
+Espagnols, qui tiraient de loin pour s'enfuir plus vite. Arrivées au
+sommet, elles ne purent faire de prisonniers; car les Espagnols, bien
+autrement agiles que nos soldats, quoique ceux-ci le fussent
+extrêmement, couraient à toutes jambes sur le revers de leurs
+montagnes. Pendant qu'on enlevait ainsi ces positions de droite, on
+renversait tous les obstacles sur la route elle-même, et dix mille
+Espagnols, débordés par ce mouvement rapide, restaient en arrière sur
+les hauteurs de gauche, séparés de leur corps de bataille. Le maréchal
+fit passer la rivière qui forme le fond de la vallée à l'un des
+régiments de la division Sébastiani, au 28e de ligne, lequel se
+trouvait ainsi sur les derrières de ce corps espagnol, en même temps
+que le général Villatte allait l'aborder de front. Mais nos troupes,
+trouvant les insurgés toujours prompts à tirer hors de portée, ne
+purent les joindre nulle part, et reçurent aussi peu de mal qu'elles
+en firent. Toutefois on tua ou blessa quelques centaines d'hommes à
+l'ennemi. On en dispersa et dégoûta du métier des armes un bien plus
+grand nombre.
+
+Revenu avec 36 mille hommes environ sur Balmaseda, Blake n'en amenait
+pas autant en se retirant de nouveau vers les gorges. Mais s'il eût
+rencontré le corps du maréchal Victor sur ses derrières, toute
+l'agilité de ses soldats ne les aurait pas empêchés d'être enveloppés
+et pris en majeure partie. Le lendemain 8, le maréchal Victor, de son
+côté, s'était remis en route vers le but qu'il n'aurait pas du perdre
+de vue, tandis que le maréchal Lefebvre entrait dans Balmaseda. Ils
+étaient réunis désormais, et en mesure de tout entreprendre contre
+l'armée espagnole. La seule difficulté était celle de vivre. Au milieu
+de ces montagnes escarpées, où la culture est rare, nos soldats
+manquaient de tout. Les Espagnols n'étaient pas moins dénués. Dans
+cette disette réciproque, on pillait et ravageait le pays. Balmaseda
+et tous les villages avaient été dévastés, et quelquefois brûlés, pour
+fournir au chauffage des deux armées.
+
+[En marge: Napoléon exécute enfin son projet de couper par le milieu
+la ligne espagnole.]
+
+[En marge: Mouvement sur Burgos.]
+
+Napoléon sut, le 9 au matin, que ses troupes, ayant repris
+l'offensive, n'avaient qu'à se montrer pour que l'ennemi disparût
+devant elles. Quoiqu'il ne crût guère à la valeur des insurgés,
+cependant, avant d'avoir acquis l'expérience complète de ce qu'ils
+étaient, il avait mis dans ses mouvements plus de précaution qu'il
+n'aurait fallu. Mais il n'hésita plus, dès le 9 au matin, à ordonner
+au maréchal Soult de percer sur Burgos, avec le 2e corps et une forte
+portion de cavalerie. Le brillant Lasalle commandait la cavalerie
+légère de ce corps, composée de chasseurs et de Polonais de la garde.
+On lui adjoignit la division Milhaud, consistant en quatre beaux
+régiments de dragons. C'était un total d'environ 17 ou 18 mille
+fantassins et de 4 mille chevaux. Napoléon venait d'apprendre que les
+troupes d'Estrémadure avaient paru à Burgos. Il prescrivit au maréchal
+Soult, sans attendre le maréchal Ney ni la garde, de pousser en avant,
+de passer sur le corps de ces troupes espagnoles, qui avaient la
+hardiesse de se placer si près de lui, et de leur enlever Burgos.
+
+[En marge: Combat de Burgos.]
+
+Le maréchal Soult, rendu depuis la veille à Briviesca, avait
+sur-le-champ donné aux trois divisions Mouton, Merle et Bonnet,
+l'ordre de se réunir sur la route de Briviesca à Burgos, aux environs
+de Monasterio. (Voir la carte nº 43.) Il avait en avant la cavalerie
+de Lasalle, et celle de Milhaud avec son corps de bataille. C'est au
+delà de Burgos que commencent les plaines de Castille, et c'était pour
+les parcourir au galop et y poursuivre les fuyards espagnols, que
+Napoléon avait amené avec lui une si grande masse de dragons.
+
+Le 10, dès quatre heures du matin, le maréchal Soult ébranla son corps
+d'armée, sur la route de Monasterio à Burgos, la cavalerie légère de
+Lasalle et la vaillante division Mouton en tête, la division Bonnet et
+les dragons de Milhaud en seconde ligne, la division Merle, la plus
+éloignée des trois, en arrière-garde. Environ douze mille hommes du
+corps d'Estrémadure étaient sortis de Burgos pour se rendre sur le
+haut Èbre, et aller à Frias couvrir la droite du général Blake,
+conformément aux décisions du conseil de guerre tenu à Tudela. Six
+mille hommes de ce corps restaient massés à Aranda, route de Madrid.
+Les douze mille, portés en avant de Burgos, se composaient, comme
+toutes les troupes espagnoles, d'un mélange d'anciennes troupes de
+ligne et de volontaires, paysans, étudiants et autres. Ce corps
+comptait à la vérité dans ses rangs quelques bataillons des gardes
+wallones et espagnoles, qui étaient les meilleurs soldats de
+l'Espagne. Il possédait une nombreuse artillerie, bien attelée et bien
+servie; mais il avait pour chef, en l'absence du capitaine général
+Galuzzo, le marquis de Belveder, jeune homme sans expérience, qui
+s'était avancé contre les Français avec la plus folle présomption.
+
+[En marge: Position de Gamonal en avant de Burgos.]
+
+[En marge: Effroyable déroute des Espagnols.]
+
+[En marge: Occupation de Burgos.]
+
+Dès la pointe du jour, la cavalerie de Lasalle, marchant en tête du
+corps d'armée, rencontra les avant-postes espagnols, échangea quelques
+coups de carabine avec eux, et se replia sur la division Mouton, car
+on était en présence d'obstacles que l'infanterie seule pouvait
+emporter. En suivant la grande route, et en s'approchant de Burgos
+même, on avait à gauche un petit cours d'eau qu'on appelle l'Arlanzon,
+lequel longe le pied des hauteurs boisées de la Chartreuse; au centre,
+le bois de Gamonal, que traverse la grande route, et à droite les
+hauteurs du parc de Villimar, dont le sommet est occupé par le château
+fortifié de Burgos, et le pied par la ville de Burgos elle-même. Les
+Espagnols avaient des tirailleurs sur les hauteurs, à droite et à
+gauche de cette position, leur principale infanterie dans le bois de
+Gamonal, barrant la grande route, leur cavalerie à la lisière de ce
+bois, leur artillerie en avant. À peine le maréchal Soult fut-il
+arrivé sur le terrain, qu'il mit en mouvement la division Mouton pour
+aborder l'obstacle le plus sérieux, celui du bois de Gamonal. Il
+rangea en arrière sa cavalerie, pour courir sur les Espagnols lorsque
+l'obstacle du bois serait vaincu, et un peu plus en arrière encore la
+division Bonnet, pour enlever les sommets couronnés par l'ennemi s'ils
+offraient quelque résistance. L'illustre général Mouton s'avança sans
+hésiter avec ses quatre vieux régiments, les 2e et 4e légers, les 15e
+et 36e de ligne, sur le bois de Gamonal. L'artillerie espagnole,
+tirant vivement, nous emporta d'abord quelques files; mais nos
+soldats, marchant baïonnette baissée sur le bois de Gamonal, y
+pénétrèrent malgré les gardes wallones et espagnoles, et le
+franchirent en un clin d'oeil. À cet aspect, l'armée ennemie tout
+entière se débanda avec une promptitude inouïe. Drapeaux, canons, tout
+fut abandonné. Les troupes qui suivaient ramassèrent dans le bois plus
+de vingt bouches à feu. Toutes les hauteurs environnantes furent
+également désertées par les Espagnols, et la masse de leurs fuyards se
+jeta, soit dans Burgos, soit au delà de l'Arlanzon, pour se sauver
+plus vite. Lasalle et Milhaud passèrent alors l'Arlanzon, partie à
+gué, partie sur les ponts qui traversent ce cours d'eau, et
+s'élancèrent au galop sur les soldats dispersés de l'Estrémadure, dont
+ils sabrèrent un nombre considérable. L'infanterie du général Mouton
+entra dans Burgos à la suite des Espagnols, reçut quelques coups de
+fusil de plusieurs couvents qu'elle saccagea, et se rendit maîtresse
+tant de la ville que du château lui-même, que l'ennemi n'avait pas eu
+la précaution de mettre en état de défense. Cette journée, terminée
+par un seul choc de la division Mouton, nous valut, avec Burgos et son
+château, 12 drapeaux, 30 bouches à feu, environ 900 prisonniers,
+indépendamment de tous les fuyards qu'on tua ou prit encore dans la
+plaine. On évalua à plus de deux mille les tués ou les blessés
+atteints au delà de Burgos par le sabre de nos cavaliers. Il n'y
+avait, avec des soldats si agiles dans la fuite, d'autre moyen de
+diminuer la force de l'ennemi que de sabrer les fuyards, car il était
+impossible de s'y prendre différemment pour faire des prisonniers. Le
+maréchal Soult s'attacha à rétablir l'ordre dans Burgos, où il régna
+au premier moment une assez grande confusion, par le concours des
+vaincus et des vainqueurs, et la disparition de presque tous les
+habitants. En quelques jours, cependant, cette ville importante eut
+repris son aspect accoutumé.
+
+[En marge: Établissement de Napoléon à Burgos.]
+
+Napoléon, impatient de faire du point central de Burgos le pivot de
+ses opérations, s'était hâté, dans la journée du 10, de porter son
+quartier général en avant. Il avait couché le 10 à Cubo, et dès le 11
+il était entré à Burgos. Pendant son séjour à Vittoria il avait eu
+soin d'ordonner à Miranda, à Pancorbo, à Briviesca, la construction de
+postes qui étaient des demi-forteresses, capables d'abriter un
+hôpital, un magasin, un dépôt de munitions, et dans lesquels les
+colonnes en marche pouvaient se reposer, se ravitailler, déposer les
+hommes fatigués ou malades hors de l'atteinte des guérillas. Il avait
+déjà reconnu, en effet, avec sa promptitude habituelle, que, dans un
+pays où la force régulière était si peu redoutable, et où la force
+irrégulière causait tant de dommages, on aurait beaucoup à craindre
+pour ses communications. Il ne faisait donc pas un seul pas en avant
+sans travailler à les assurer.
+
+[En marge: Manière de traiter les autorités et les habitants de
+Burgos.]
+
+Napoléon entra la nuit et incognito dans Burgos, persistant à laisser
+à Joseph les honneurs royaux, et à se réserver à lui seul l'odieux des
+rigueurs de la guerre[24]. Il donna l'ordre de brûler l'étendard qui
+avait servi à la proclamation de la royauté de Ferdinand, reçut le
+clergé et les autorités avec une extrême sévérité, prit l'attitude
+d'un conquérant irrité, ayant acquis tous les droits de la guerre,
+voulant les exercer tous, et n'étant disposé à s'en départir qu'autant
+que la clémence du roi Joseph pourrait l'obtenir de lui.
+
+[Note 24: Voici à ce sujet une nouvelle lettre de Napoléon qui nous
+semble digne d'être rapportée:
+
+_L'Empereur au roi d'Espagne._
+
+ «Cubo, le 10 novembre 1808.
+
+»Je pars à une heure du matin pour être rendu incognito demain ayant
+le jour à Burgos, où je ferai mes dispositions pour la journée; car
+vaincre n'est rien si l'on ne profite pas du succès.
+
+»Je pense que vous devez vous rendre à Briviesca demain.
+
+»Autant je pense devoir faire peu de cérémonie pour moi, autant je
+crois qu'il faut en faire pour vous. Pour moi, cela ne marche pas avec
+le métier de la guerre; d'ailleurs, je n'en veux pas.
+
+»Il me semble que des députations doivent venir au-devant de vous et
+vous recevoir au mieux. À mon arrivée, j'ordonnerai tout pour le
+désarmement et pour brûler l'étendard qui a servi à la publication de
+Ferdinand. Donnez l'impulsion pour faire sentir que cela n'est pas
+pour rire.
+
+»On me mande que l'armée d'Estrémadure est détruite. C'est d'ailleurs
+une infâme canaille fanfaronne, qui n'a pas soutenu la charge d'une
+brigade du général Mouton.
+
+»Si vous savez quelque chose du côté d'Orduña ou des maréchaux
+Lefebvre ou Victor, mandez-le-moi. L'espérance d'avoir quelque
+nouvelle de ce côté m'a fait rester ici.
+
+»Le général Dejean, qui commande mille chevaux à Miranda, a eu ordre
+de protéger le passage des Espagnols qui sont avec vous, des parcs qui
+se dirigent sur Burgos, du trésor, etc.
+
+ »NAPOLÉON.»]
+
+[En marge: Enlèvement de toutes les laines appartenant aux grands
+propriétaires espagnols.]
+
+[En marge: Don fait au Corps Législatif des drapeaux pris sur les
+gardes espagnoles et wallones.]
+
+Il existait, soit dans les magasins de Burgos, soit dans les environs,
+des quantités considérables de laines, appartenant aux plus grands
+propriétaires d'Espagne, tels que les ducs de Medina-Celi, d'Ossuna,
+de l'Infantado, de Castel-Franco, et autres que Napoléon se proposait
+de frapper durement, en faisant grâce à tout ce qui était au-dessous
+d'eux. Il ordonna la confiscation de ces laines, qui montaient à une
+valeur de 12 à 15 millions de francs. Son projet était de les vendre
+au commerce de Bayonne à très-bas prix, afin de favoriser la draperie
+française, et d'en consacrer ensuite le produit soit à indemniser les
+Français qui avaient souffert à Valence, à Cadix et dans les diverses
+villes d'Espagne, soit à augmenter le trésor de l'armée. Jusqu'ici il
+avait donné au Sénat tous les drapeaux conquis sur les armées
+ennemies. Il voulut que le Corps Législatif eût aussi sa part de ces
+trophées, et il lui fit don des douze drapeaux pris sur les gardes
+espagnoles et wallones, désirant le plus possible atténuer en France
+la défaveur qui s'attachait à la guerre d'Espagne.
+
+[En marge: Dispositions militaires de Napoléon après son arrivée à
+Burgos.]
+
+[En marge: Mouvement ordonné au maréchal Soult sur Reinosa afin de
+prendre Blake à revers.]
+
+[En marge: Vues de Napoléon sur le corps du maréchal Soult.]
+
+Mais ce n'étaient là que des soins tout à fait accessoires pour lui.
+La conduite des opérations militaires était, dans ce moment, le
+principal et le plus urgent. Arrivé le 11 à Burgos, il lança dans la
+journée même le général Lasalle avec sa cavalerie légère sur Lerma et
+Aranda, pour pousser les Espagnols jusqu'au pied du Guadarrama,
+nettoyer le pays, et préparer les voies aux colonnes qui devaient
+prendre à revers les armées espagnoles. Tandis qu'il lançait Lasalle
+directement devant lui, il portait à droite les deux mille dragons de
+Milhaud sur Valladolid, avec mission de sabrer les fuyards, de faire
+des prisonniers, de déposer partout les autorités instituées au nom de
+Ferdinand VII, et d'en créer de nouvelles au nom de Joseph. Mais ce
+qui pressait le plus pour lui, et ce qu'il exécuta immédiatement, en
+donnant un seul jour de repos aux troupes, ce fut d'acheminer de
+Burgos vers Reinosa le maréchal Soult, avec le 2e corps, afin de le
+jeter sur les derrières de Blake. Une fois, en effet, arrivé à Burgos,
+le moment était venu de se rabattre à droite et à gauche sur les
+derrières des armées espagnoles, et de commencer par celle que
+commandait le général Blake, puisque c'était celle qui se trouvait
+actuellement aux prises avec les généraux français, et contre laquelle
+il importait de marcher, si on voulait arriver à temps pour la prendre
+à revers. Napoléon ordonna au maréchal Soult de partir à marches
+forcées de Burgos dès le 12 au matin, et, par un mouvement en arrière
+à droite, de se porter par Huermèce et Canduela sur Reinosa. Il était
+probable, si l'armée espagnole de Blake avait été battue, que le
+maréchal Soult la rencontrerait dans sa retraite, et que, si au lieu
+de se retirer en ordre, comme font les armées régulières, elle se
+dispersait en nuées de fuyards, il en recueillerait au moins quelques
+débris. De Reinosa, le maréchal Soult devait marcher sur Santander
+pour soumettre les Asturies. Napoléon trouvait à cette marche du
+maréchal Soult un double avantage: c'était d'abord de tourner Blake;
+secondement, de rendre le 2e corps, qui était l'ancien corps de
+Bessières, à sa destination première, celle d'occuper la
+Vieille-Castille et le royaume de Léon, pays qu'il connaissait, et où
+il avait l'habitude d'agir. Son projet était, en même temps, dès que
+les maréchaux Lefebvre et Victor auraient achevé leur opération en
+Biscaye, de les rappeler à lui par Vittoria, où les attendait leur
+artillerie, qu'ils n'avaient pu emmener avec eux dans les montagnes,
+et de les attirer, par Miranda et Burgos, sur le chemin de Madrid. Le
+maréchal Soult partant avec toute son artillerie, qu'il n'avait pas
+été obligé de laisser en arrière, parce qu'il avait suivi la grande
+route, avait tout ce qu'il lui fallait pour les opérations dont il
+était chargé.
+
+[En marge: Ordres pour accélérer l'entrée en Espagne du corps du
+général Junot, afin de l'adjoindre au corps du maréchal Soult contre
+les Anglais.]
+
+Napoléon avisa le jour même aux moyens de lui préparer un renfort
+considérable. On parlait vaguement des Anglais à Burgos, et plusieurs
+prisonniers, questionnés avec soin, avaient annoncé leur présence sur
+les routes qui aboutissent du Portugal en Espagne. D'autres avaient
+parlé d'Anglais débarqués à la Corogne, et s'acheminant par Astorga
+sur Léon. Les lettres interceptées à la poste contenaient les mêmes
+indications. Il était évident que, sans savoir l'époque à laquelle on
+les rencontrerait, on devait avoir affaire à eux dans les plaines de
+la Vieille-Castille, soit qu'établis en Portugal ils vinssent de
+Lisbonne sur Salamanque, soit que débarqués en Galice ils vinssent de
+la Corogne à Astorga. Napoléon ne les croyait pas aussi rapprochés de
+lui qu'ils l'étaient en effet, car le plan britannique s'exécutait
+ponctuellement. Les détachements de John Moore avaient déjà dépassé
+Badajoz et Almeida; et celui de sir David Baird, reçu enfin à la
+Corogne, s'avançait sur Lugo et Astorga. Mais, que les Anglais fussent
+plus ou moins rapprochés, la question importait peu à Napoléon, qui au
+contraire souhaitait de les voir s'engager dans l'intérieur de la
+Péninsule de telle façon qu'ils n'en pussent pas revenir; et dans
+cette prévision il disposait tout pour les accabler. Il avait résolu
+de joindre au maréchal Soult le corps du général Junot, ramené de
+Portugal par mer, conformément à la convention de Cintra, que les
+Anglais, tout en la blâmant, avaient loyalement exécutée. Déjà il
+avait donné des ordres pour que ce corps fût réarmé, réorganisé, et
+bientôt mis en état de reparaître en ligne. Il expédia de Burgos de
+nouveaux ordres pour que la première division, celle du général
+Laborde, passât la Bidassoa le 1er décembre; que la seconde, celle du
+général Loison, marchât immédiatement après, et que la troisième,
+qu'il venait de confier au général Heudelet, mais qui était moins
+préparée que les deux autres, suivît celles-ci dans le plus court
+délai possible. Napoléon ne doutait pas que ce corps déjà bien aguerri
+ne se montrât jaloux de venger la journée de Vimeiro, et n'en fût
+très-capable. Les corps du maréchal Soult et du général Junot
+résistant de front aux Anglais, il pourrait de Madrid, où il se
+proposait d'être prochainement, opérer sur leurs flancs et leurs
+derrières quelque manoeuvre, d'autant plus décisive qu'on les
+laisserait avancer plus loin. Il ne s'occupa donc en ce moment des
+Anglais, dont l'apparition était facile à prévoir, que pour préparer
+les moyens de les arrêter plus tard dans leur marche.
+
+Après le départ du maréchal Soult, Napoléon, resté seul à Burgos avec
+la garde impériale et une partie des dragons, hâta le mouvement des
+deux divisions du maréchal Ney sur cette ville, les destinant à opérer
+plus tard sur les derrières de Castaños, quand il en aurait fini avec
+le général Blake, et qu'il pourrait dégarnir son centre au profit de
+sa gauche. Il avait tracé l'itinéraire du maréchal Ney sur Burgos par
+Haro, Pancorbo et Briviesca.
+
+[En marge: Marche des maréchaux Lefebvre et Victor contre le général
+Blake.]
+
+[En marge: Réunion momentanée de ces deux maréchaux à Balmaseda et
+poursuite séparée du général Blake.]
+
+[En marge: Arrivée du maréchal Victor à Espinosa à la suite du général
+Blake.]
+
+[En marge: Situation d'Espinosa au centre de toutes les routes.]
+
+Tandis qu'il envoyait le maréchal Soult dans les Asturies, sur les
+derrières du général Blake, les maréchaux Lefebvre et Victor
+continuaient de poursuivre le général espagnol à travers la Biscaye.
+Le maréchal Lefebvre, n'ayant trouvé aucune résistance sérieuse à
+Gueñes le 7, était entré le 8 à Balmaseda, et avait porté en avant,
+jusqu'aux environs de Barcena, la division Villatte, qu'on lui avait
+prêtée pour quelques jours. De son côté le maréchal Victor, réprimandé
+pour avoir songé à s'éloigner de la Biscaye, était revenu par Orduña,
+Amurrio, Oquendo, sur Balmaseda, et, le 9, avait fait sa jonction
+auprès de cette ville avec le corps du maréchal Lefebvre, dédommagé de
+la nouvelle direction qui lui était donnée par l'avantage de recouvrer
+la division Villatte, et de pouvoir rencontrer et battre un ennemi
+déjà démoralisé. Il vit le maréchal Lefebvre dans la journée du 9, et
+promit de concerter sa marche avec la sienne. Mais, le lendemain 10,
+craignant un voisinage qui pourrait le priver encore de la division
+Villatte, il se hâta de pousser à outrance l'armée de Blake jusqu'à
+l'entrée des gorges de la Biscaye, les franchit à sa suite sans perdre
+un instant, et vers la seconde moitié du même jour arriva de l'autre
+côté des monts, près d'Espinosa, petite ville qui était importante par
+sa position, car elle se trouvait placée au point d'intersection de
+toutes les routes de la plaine et de la montagne. (Voir la carte nº
+43.) D'Espinosa, en effet, on peut se rendre par une grande route soit
+à Bilbao, soit à Santander, si on veut aller de la plaine à la
+montagne; et si au contraire on veut descendre de la montagne dans la
+plaine, on peut encore se rendre par une grande route soit à
+Villarcayo, soit à Reinosa, et gagner ainsi ou Burgos ou Léon. C'était
+donc la peine pour le général Blake de s'arrêter à ce point et de le
+disputer opiniâtrement. C'était aussi la peine pour le maréchal Victor
+d'y combattre afin de s'en emparer; il comptait d'ailleurs être
+rejoint, s'il en avait besoin, par le maréchal Lefebvre, quoiqu'il
+l'eût quitté sans le voir et sans le prévenir. Le maréchal Lefebvre
+l'avait suivi dans la même vallée, tenant une route parallèle, mais un
+peu à gauche et en arrière, et fort blessé de ce que son collègue,
+parti à l'improviste, ne lui avait rien dit ni fait dire au sujet des
+opérations à exécuter en commun. Heureusement, un seul des deux corps
+français, lancés à la suite de Blake, suffisait pour l'accabler, tant
+étaient mal organisées les troupes espagnoles, et irrésistibles celles
+que Napoléon venait de faire entrer en Espagne.
+
+[En marge: Bataille d'Espinosa.]
+
+[En marge: Première journée.]
+
+Le maréchal Victor, arrivé devant Espinosa de los Monteros vers le
+milieu de la journée du 10, y trouva le général Blake en position sur
+des hauteurs d'un accès difficile, et que celui-ci avait occupées avec
+assez d'intelligence. Il lui restait environ 30 ou 32 mille hommes sur
+les 36 qu'il possédait en remarchant vers Balmaseda, et 6 pièces de
+canon qu'il avait, non pas amenées avec lui, mais reçues de Reinosa,
+car il était impossible d'en traîner dans ces montagnes. Aucune des
+deux armées n'en avait avec elle, et on se battait sans artillerie et
+sans cavalerie, avec le fusil et la baïonnette. À peine pouvait-on se
+faire suivre par quelques mulets afin de porter du biscuit et des
+cartouches.
+
+Le général Blake avait à sa gauche des hauteurs escarpées et boisées,
+vers son centre un terrain accessible, mais couvert de clôtures, à sa
+droite un plateau assez élevé, moins toutefois que les hauteurs de
+gauche, boisé aussi, et adossé de plus à une petite rivière, celle de
+la Trueba, qui, sortant des montagnes, longeait tout le derrière de
+cette position. La ville d'Espinosa, traversée par la Trueba, était
+justement placée derrière le centre de l'armée espagnole. Le but à
+atteindre était donc d'enlever l'une ou l'autre des ailes de l'armée
+espagnole, de la pousser sur son centre, et de jeter le tout dans
+Espinosa, où un seul pont ne suffirait pas au passage d'une armée en
+fuite. L'heure avancée, et les courtes journées de novembre, ne
+donnaient guère l'espérance d'exécuter tout cela en un jour.
+
+Le général Villatte, qui tenait la tête du corps du maréchal Victor,
+débouchant par la route d'Edesa, aperçut l'armée espagnole dans cette
+redoutable position avec ses six bouches à feu au centre de sa ligne.
+Cette armée ne paraissait pas dépourvue d'assurance, quoique toujours
+vaincue depuis le commencement des opérations. Le général porta en
+avant la brigade Pacthod, composée du 27e léger et du 63e de ligne,
+ordonna au 27e léger de replier les Espagnols sur les hauteurs
+auxquelles s'appuyait leur gauche, et prescrivit au 63e de ligne de se
+présenter en bataille devant leur centre pour le contenir. Avec la
+seconde brigade, composée du 94e et du 95e de ligne, et commandée par
+le général Puthod, il aborda le plateau boisé auquel s'appuyait la
+droite des Espagnols. Il fallait s'avancer sans artillerie contre une
+armée qui en avait, quoiqu'elle en eût peu, et enlever toutes les
+positions à coups de fusil ou de baïonnette. Heureusement le terrain
+boisé qu'on avait devant soi ne se prêtait guère à l'emploi d'autres
+armes que celles dont disposaient en ce moment les Français. Les
+soldats de La Romana, placés sur ce plateau, se défendirent assez
+vaillamment, et à la faveur des bois firent un feu meurtrier sur nos
+troupes. Mais le général Puthod avec le 94e et le 95e franchit tous
+les obstacles, envahit le plateau, pénétra dans les bois, et en
+délogea les Espagnols, dont il culbuta quelques-uns dans la Trueba.
+Les autres se replièrent sans trop de désordre sur leur centre, adossé
+à la ville d'Espinosa. Tandis que notre brigade de gauche soutenait ce
+combat très-vif contre la droite de l'ennemi, le 27e léger de la
+brigade de droite avait tiraillé toute la journée avec les Espagnols
+au pied des hauteurs de leur gauche, et le 63e avait eu besoin de
+charger plusieurs fois à la baïonnette pour contenir leur centre. Ce
+combat ne laissait pas d'être difficile, et aurait pu être chanceux
+avec d'autres troupes, car six à sept mille hommes en combattaient
+plus de trente. Mais le maréchal Victor, arrivé avec les divisions
+Ruffin et Lapisse, s'était hâté d'appuyer à droite et à gauche la
+division Villatte, et allait même engager la bataille à fond, lorsque
+le brouillard s'élevant vers cinq heures empêcha les deux armées de se
+voir, et les obligea de remettre au lendemain la fin de cette lutte.
+Les Espagnols, selon leur coutume, croyant être victorieux, parce
+qu'ils n'avaient pas été entièrement vaincus, allumèrent des feux en
+poussant des cris de joie, et en proclamant leur victoire. Leur
+satisfaction devait être de courte durée.
+
+[En marge: Seconde journée.]
+
+Le maréchal Victor, le lendemain 11, dès la pointe du jour, recommença
+la bataille pour la rendre cette fois décisive. Il comptait dans ses
+trois divisions dix-sept ou dix-huit mille hommes d'infanterie
+présents sous les armes, et c'était plus qu'il ne lui en fallait
+contre les trente et quelques mille Espagnols qui lui étaient opposés.
+Dès la veille il avait fait remplacer les 94e et 95e de ligne, qui
+s'étaient battus toute la journée, par le 9e léger et le 24e de ligne
+de la division Ruffin, appuyés en arrière par le 96e de ligne. Ces
+trois régiments du général Ruffin, remplaçant la brigade Puthod,
+devaient achever la victoire à notre gauche sur le plateau adossé à la
+Trueba. Le général en chef avait chargé la première brigade de la
+division Lapisse, commandée par le général Maison, l'un des officiers
+les plus intrépides et les plus intelligents de l'armée française,
+d'appuyer à notre droite le 27e, de déloger les Espagnols des hauteurs
+escarpées et boisées sur lesquelles était établie leur gauche, et de
+les en précipiter sur Espinosa, où il ne leur resterait pour fuir que
+le pont de cette ville. Au centre il avait fait soutenir le 63e du
+général Villatte par le 8e de ligne, de la division Lapisse. Il avait
+gardé en réserve le 54e dernier régiment de la division Lapisse, pour
+le porter où besoin serait.
+
+[En marge: Affreuse déroute des Espagnols, et entière dispersion de
+l'armée du général Blake.]
+
+Dès la pointe du jour, le général Maison se mettant en marche à la
+tête du 16e léger, qui rivalisait d'ardeur avec le 27e léger du
+général Villatte, gravit sous un feu plongeant les hauteurs qui
+étaient à notre droite, les emporta à la baïonnette, tua aux Espagnols
+plusieurs généraux, un grand nombre d'officiers et de soldats, et,
+secondé par le 45e les eut bientôt culbutés sur leur centre,
+c'est-à-dire sur Espinosa. Au même instant le 63e que commandait le
+brave Mouton-Duvernet, et le 8e poussaient les Espagnols de clôture en
+clôture, sur le terrain abaissé et étendu qui formait le centre de la
+position. Nos soldats, enlevant un mur de jardin après l'autre,
+acculèrent enfin les Espagnols sur Espinosa, au moment où le général
+Maison les avait déjà refoulés sur le même point, et leur prirent
+leurs six pièces de canon. La brigade de gauche, conduite par le
+général Labruyère, avait également achevé sa tâche, et resserré dans
+un enfoncement de la Trueba la droite des Espagnols, où celle-ci
+s'était accumulée en une masse profonde, qui présentait la forme d'un
+carré plein, apparemment pour mieux résister au choc de nos troupes.
+L'ennemi, repoussé de tous les points à la fois sur Espinosa, finit
+par tomber dans une affreuse confusion, fuyant en désordre dans tous
+les sens, ici s'accumulant au pont d'Espinosa pour le passer, là se
+précipitant dans le lit de la Trueba pour la franchir à gué. Alors, au
+lieu d'une retraite, on vit une déroute inouïe de trente mille hommes
+épouvantés, se pressant les uns sur les autres, et se sauvant dans le
+délire de la terreur. En plaine et avec de la cavalerie, on les aurait
+presque tous pris ou sabrés. Nos soldats tirant de haut en bas sur ces
+masses épaisses, ou les poussant à coups de baïonnette, tuèrent ou
+blessèrent près de trois mille hommes, mais ne firent que quelques
+centaines de prisonniers, car ils ne pouvaient joindre à la course des
+montagnards aussi agiles. Nous avions perdu en morts ou blessés
+environ 1,100 hommes, proportion de perte plus qu'ordinaire en
+combattant contre les Espagnols, et qui était due à la nature du
+terrain qu'il avait fallu enlever. Mais nous avions fait mieux que de
+recueillir des prisonniers, nous avions désorganisé complétement
+l'armée de Blake. Celui-ci, désespéré, privé de presque tous ses
+généraux qui étaient blessés ou tués, n'avait plus d'armée autour de
+lui. Les Asturiens s'étaient répandus confusément sur la route de
+Santander. Les débris des troupes de ligne de La Romana et de Galice
+s'échappaient par Reinosa sur la route de Léon. Un autre détachement
+s'enfuyait par la route de Villarcayo, dans l'espoir de n'y pas
+trouver les Français. Le plus grand nombre ayant jeté ses fusils
+courait à travers les campagnes, avec la résolution de ne plus
+reprendre les armes. Il est vrai que le courage pouvait leur revenir
+aussi vite qu'il les abandonnait; mais on en avait fini, sinon pour
+toujours, au moins pour long-temps, avec cette armée de Léon et de
+Galice, qui avait dû par Mondragon couper la ligne d'opération de
+l'armée française.
+
+Pendant ce temps le maréchal Lefebvre, ayant débouché de son côté des
+montagnes dans la plaine, par une autre route que celle qu'avait
+suivie le maréchal Victor, s'était rapproché au bruit de la fusillade
+pour aider son collègue, dont il ne recevait aucune communication. Il
+était survenu assez tôt pour couvrir sa gauche; mais, ne voyant pas
+que son appui fût nécessaire, il avait pris la route de Villarcayo,
+qui lui était indiquée comme la plus facile pour arriver à Reinosa. En
+chemin il joignit le détachement de Blake qui se retirait dans cette
+direction, le fit charger par la division Sébastiani, le dispersa, lui
+prit beaucoup d'armes et de blessés, outre un certain nombre de
+prisonniers valides, et parvint le 11 au soir à Villarcayo.
+
+[En marge: Le corps du maréchal Victor, exténué de fatigue, s'arrête à
+Espinosa.]
+
+Le maréchal Victor passa à Espinosa la fin de la journée du 11 et la
+journée du 12, ne pouvant mener plus loin des soldats qui étaient
+épuisés par les marches qu'ils avaient faites dans ces montagnes, qui
+avaient leur chaussure usée, presque toutes leurs cartouches brûlées,
+et le biscuit porté sur leur dos entièrement consommé. D'ailleurs il y
+avait peu d'espoir d'atteindre les cinq ou six mille hommes qui
+restaient au général Blake, à cause de leur célérité à marcher, de
+leur facilité à se disperser et à se dissoudre. C'était à la cavalerie
+française déjà lancée dans les plaines de Castille, ou au maréchal
+Soult s'il n'arrivait pas trop tard, à les arrêter et à les prendre.
+Le général Blake, parvenu le 12 à Reinosa, où étaient établis tous les
+dépôts de l'armée espagnole, n'y séjourna point, et par un chemin de
+montagnes s'efforça de gagner la route de Léon.
+
+[En marge: Marche du maréchal Soult de Burgos sur Reinosa, et son
+entrée dans les Asturies.]
+
+Le maréchal Soult, parti le 13 au matin de Burgos, et ayant marché par
+Huerméce sur Canduela, donna sur une bande fugitive de 2,000 hommes,
+qui escortait 42 voitures de fusils avec beaucoup de bagages et de
+blessés, laissa le soin de la détruire aux dragons, lesquels firent un
+assez grand carnage de cette bande, et alla coucher à mi-chemin de
+Reinosa. Il y entra le lendemain 14, y trouva tout le matériel de
+l'armée de Blake, 35 bouches à feu, 15 mille fusils, et une grande
+quantité de vivres de guerre provenant des Anglais. Il y fut rejoint
+par le maréchal Lefebvre, et, après s'être concerté avec lui, il prit
+la route de Santander, pour aller, conformément à ses ordres, opérer
+la soumission des Asturies.
+
+[En marge: Usage que Napoléon fait de sa cavalerie pour courir à
+travers la Vieille-Castille.]
+
+Napoléon, tant les communications étaient difficiles, n'apprit que
+dans la nuit du 13 au 14 la bataille décisive livrée le 11, à
+Espinosa, contre l'armée de Blake. Il n'avait pas douté un instant du
+succès, mais il commençait à s'apercevoir, en le regrettant fort, que
+la victoire, toujours certaine avec les Espagnols, n'amenait point,
+par la difficulté de les joindre, les résultats qu'on obtenait avec
+d'autres. Il était persuadé que le maréchal Soult, arrivât-il à temps
+à Reinosa, ne ferait qu'achever une dispersion presque déjà complète,
+et recueillerait peu de prisonniers. Il n'y avait rien à attendre que
+du sabre des cavaliers. Napoléon envoya donc au général Milhaud
+l'ordre de se porter avec ses dragons sur toutes les routes de la
+Vieille-Castille, et il prescrivit aux autres divisions de la même
+arme de se joindre au général Milhaud, afin de poursuivre en tout sens
+et de sabrer impitoyablement tout ce qu'on pourrait atteindre des
+fugitifs de l'armée du général Blake.
+
+[En marge: Après avoir détruit la gauche des Espagnols, Napoléon se
+retourne contre leur droite.]
+
+La gauche des Espagnols étant ainsi détruite, il fallait songer à se
+rabattre sur leur droite, et à traiter celle-ci comme on avait traité
+celle-là. Napoléon ordonna au maréchal Victor, après avoir laissé
+reposer le 1er corps à Espinosa, et s'être assuré que le maréchal
+Soult n'aurait désormais affaire qu'à des fuyards, de prendre la route
+de Burgos, pour venir, suivant sa destination première, se réunir au
+quartier général. Il enjoignit au maréchal Lefebvre, qui se plaignait
+sans cesse de n'être pas assez en nombre, vu qu'il avait laissé deux
+mille Allemands à Bilbao, qu'il n'avait plus la division Villatte, et
+qu'il n'avait pas encore les Polonais, de s'établir à Carrion avec les
+neuf ou dix mille hommes d'infanterie qui lui restaient, de s'y
+reposer, d'y rassembler son artillerie, ses traînards, et d'y former
+ainsi une liaison, entre le maréchal Soult qui allait parcourir les
+Asturies, la cavalerie de Milhaud qui devait battre la plaine de
+Castille, et le quartier général qui se disposait à opérer de Burgos
+sur Aranda. À Carrion en effet le maréchal Lefebvre était à distance à
+peu près égale de Reinosa, de Léon, de Valladolid, de Burgos. Quand le
+corps de Junot viendrait le remplacer sur les flancs du maréchal
+Soult, Napoléon se proposait de le rapprocher de la route de Madrid,
+ou par Aranda, ou par Ségovie.
+
+[En marge: Mouvement prescrit au maréchal Ney afin de le porter sur
+les derrières de Castaños.]
+
+Devant être bientôt rejoint par le maréchal Victor, et conservant le
+maréchal Lefebvre pour le lier avec le corps du maréchal Soult,
+Napoléon n'hésita plus à se priver du maréchal Ney, pour manoeuvrer
+sur les derrières de Castaños. Restant à Burgos avec la garde seule et
+une partie de la cavalerie, il achemina dès le 14 au matin le vaillant
+maréchal, à la tête des divisions Marchand et Dessoles, sur Lerma et
+Aranda. Son projet était, une fois le maréchal Ney rendu à Aranda, de
+le porter à gauche sur Osma, Soria et Agreda, ce qui le placerait sur
+les derrières de Castaños, dont le quartier général était à
+Cintrunigo, entre Calahorra et Tudela. Le maréchal Ney devait marcher
+sur Aranda sans perte de temps, mais sans précipitation, de manière à
+arriver en bon état derrière un immense rideau de cavalerie qui allait
+s'étendre dans la plaine jusqu'au pied du Guadarrama, grande chaîne de
+montagnes en avant de Madrid, et séparant la Vieille-Castille de la
+Nouvelle.
+
+[En marge: Ordres au maréchal Moncey sur la conduite à tenir en
+présence de Castaños et Palafox.]
+
+[En marge: Le maréchal Lannes mis à la tête des forces qui doivent
+agir contre Castaños et Palafox.]
+
+Napoléon recommanda au maréchal Moncey de n'exécuter aucun mouvement
+sur l'Èbre, afin de ne pas donner d'ombrage à Castaños, mais de se
+tenir prêt à agir au premier signal. Il avait réuni à Logroño, comme
+on l'a vu, celle des divisions de Ney qui était demeurée en arrière,
+l'ancienne division Bisson, devenue division Lagrange. Après lui avoir
+restitué son artillerie, il lui avait laissé la cavalerie légère de
+Colbert, anciennement attachée au 6e corps, et adjoint la brigade de
+dragons du général Dijeon. Cette division, complètement rassemblée à
+Logroño, où elle s'était reposée, n'avait qu'un pas à faire pour se
+rallier au maréchal Moncey, et, jointe à lui, devait présenter une
+masse de 30 mille combattants, dont une partie de vieilles troupes,
+masse bien suffisante pour pousser Castaños et Palafox sur Ney qui
+venait de Soria, les placer entre deux feux, et les accabler. Si cette
+belle manoeuvre réussissait, le corps de Castaños devait être pris
+tout entier, autant du moins qu'on pouvait prendre un corps en
+Espagne, où les soldats parvenaient toujours à se sauver en
+abandonnant leurs cadres. Mais pour qu'elle réussît, il fallait que le
+maréchal Moncey, se tenant prêt à agir, n'agît pas, et que le maréchal
+Ney accélérât sa marche de manière à se trouver sur les derrières de
+Castaños avant que celui-ci s'en fût aperçu. Napoléon, tout en
+estimant le maréchal Moncey, ne comptait cependant pas assez sur la
+résolution de son caractère pour lui confier un grand commandement. Il
+avait auprès de lui l'illustre Lannes, commençant à se remettre d'une
+chute de cheval fort dangereuse, et il lui destinait le commandement
+de toutes les troupes réunies sur l'Èbre. C'était donc entre Lannes et
+Ney, entre ces deux mains de fer, que l'armée espagnole de droite
+allait se trouver prise, et probablement écrasée. Pour donner ses
+derniers ordres, Napoléon attendit que le maréchal Ney, reparti de
+Burgos, eût gagné Lerma et Aranda, d'où il lui était prescrit de se
+détourner ensuite à droite, par la route de Soria.
+
+[En marge: Conduite de la junte d'Aranjuez envers les généraux
+vaincus, et destitution de Blake et Castaños au profit du marquis de
+La Romana.]
+
+Pendant que Napoléon déployait tant d'activité, car, à peine arrivé à
+Vittoria et rassuré sur l'incident de la division Villatte à
+Balmaseda, il avait porté le maréchal Soult à Burgos; à peine maître
+de Burgos, il avait reporté ce même maréchal sur Blake, et à peine
+Blake détruit, il jetait le maréchal Ney sur Castaños; pendant que
+Napoléon déployait, disons-nous, tant d'activité, tant de science
+manoeuvrière contre des armées qu'il suffisait d'aborder de front pour
+les vaincre, la junte centrale d'Aranjuez et la cour de généraux, de
+royalistes démagogues qui l'entouraient, apprenaient la ruine de
+l'armée de Blake et du marquis de Belveder avec une surprise, une
+émotion extraordinaires, comme si aucun de ces événements n'eût été à
+prévoir. La junte n'imitait pas tout à fait ces lâches soldats, qui en
+fuyant assassinent leurs officiers, qu'ils accusent de trahison (ce
+dont on verra bientôt de nouveaux et atroces exemples), mais elle
+obéissait à un sentiment à peu près semblable, en destituant sans
+pitié les généraux vaincus. Au milieu de la confusion habituelle de
+ses conseils, elle déclarait Blake, le meilleur cependant des
+officiers de l'armée de Galice, indigne de commander, et elle le
+payait de son dévouement par une destitution. Elle faisait de même
+envers l'heureux vainqueur de Baylen, envers Castaños, le plus sensé,
+le plus intelligent des généraux espagnols, sous prétexte
+d'irrésolution, parce qu'il résistait à toutes les folles propositions
+des frères Palafox. Castaños n'était certainement pas le plus hardi
+des généraux espagnols, mais il avait le sentiment éclairé de la
+situation, et pensait qu'à s'avancer sur l'Èbre comme on s'y était
+décidé, on ne pouvait recueillir que des désastres. Ayant aperçu
+combien les Français, faibles sur le Guadalquivir, étaient puissants
+sur l'Èbre, il aurait voulu qu'on cherchât à leur opposer, soit dans
+les provinces méridionales, soit dans les provinces maritimes,
+l'obstacle du climat, des distances, des secours britanniques, et il
+blâmait fort la guerre qu'on l'obligeait à faire avec deux divisions
+d'Andalousie, du reste assez bonnes, et un ramassis de paysans et
+d'étudiants indisciplinés, contre les premières armées de l'Europe. À
+tous les plans de la junte centrale, fondés sur la plus aveugle
+présomption, il avait des objections parfaitement raisonnables, et cet
+incommode contradicteur, pour vouloir être plus sage que ses
+concitoyens, avait déjà perdu sa gloire et sa faveur. On disait dans
+l'armée, on répétait à Aranjuez, que les rangs espagnols contenaient
+une foule de traîtres, et que Castaños était de tous celui qui
+méritait le plus d'être surveillé. Les lettres interceptées par nos
+corps avancés étaient remplies de ces absurdes jugements. Aussi le
+commandement fut-il retiré aux généraux Castaños et Blake à la fois,
+et donné enfin à un seul, à l'heureux favori de la démagogie
+espagnole, au marquis de La Romana, le fugitif du Danemark. Un
+commandement unique aurait été une excellente institution, s'il y
+avait eu un militaire espagnol capable de ce rôle, et, en tout cas,
+dans l'état actuel des armées insurgées, Castaños aurait été le seul à
+essayer. Mais on le jalousait pour Baylen, on le détestait pour son
+bon sens, et le bizarre marquis de La Romana, formant tous les jours
+des plans extravagants, plaisant par une sorte d'exaltation
+romanesque, recommandé par une évasion qui avait quelque chose de
+merveilleux, agréable à tous les jaloux parce qu'il n'avait pas encore
+remporté de victoire, étranger à toutes les haines parce qu'il avait
+vécu éloigné, le marquis de La Romana était élu commandant de l'armée
+de Blake et de celle de Castaños. Il était pourtant dans
+l'impossibilité absolue de prendre ces deux commandements, puisqu'il
+avait été obligé, par la plus longue, la plus pénible des marches à
+travers des montagnes couvertes de neiges, de se retirer à Léon, avec
+sept ou huit mille fuyards, qu'il espérait du reste rallier, et
+reporter au nombre de quinze ou vingt mille. Étant à Léon, à plus de
+cent lieues de Tudela, il se trouvait hors d'état de commander le
+centre et la droite. Castaños dut, en attendant, conserver le
+commandement. Thomas de Morla, le perfide et arrogant capitaine
+général de Cadix, dont les Français avaient eu tant à se plaindre
+après Baylen, avait été nommé directeur des affaires militaires auprès
+de la junte. Il était appelé à mettre l'accord entre les généraux
+espagnols, et surtout entre les généraux espagnols et les Anglais qui
+allaient entrer en ligne.
+
+[En marge: Derniers ordres de Napoléon aux maréchaux Ney et Lannes
+pour la destruction des armées espagnoles du centre et de droite.]
+
+Napoléon, ayant employé les 15, 16, 17 novembre à recueillir les
+nouvelles de ses divers corps, et certain d'après ces nouvelles que le
+maréchal Soult était entré à Santander sans aucune difficulté, que le
+maréchal Lefebvre était établi à Carrion, que le maréchal Victor était
+en marche sur Burgos, et que le maréchal Ney enfin venait d'arriver à
+Aranda derrière le rideau de la cavalerie française, Napoléon donna
+ordre à ce dernier de partir le 18 d'Aranda, de se porter à
+San-Estevan, et de San-Estevan à Almazan. Il lui prescrivit, une fois
+rendu là, d'avoir l'oeil et l'oreille sur Soria et Calatayud, pour
+savoir si Castaños rétrogradait, et si c'était sur la route de
+Pampelune à Madrid qui passe par Soria, ou celle de Saragosse à Madrid
+qui passe par Calatayud, qu'il fallait se placer pour être le 22 ou le
+23 sur les derrières de l'armée espagnole; car, le 22 ou le 23, Lannes
+avec trente mille hommes devait la pousser violemment, comme il avait
+coutume de pousser l'ennemi, dans l'une ou l'autre de ces directions.
+(Voir la carte nº 43.) Vu les lieux et les circonstances, les
+instructions étaient aussi précises que possible. Le même jour,
+Napoléon fit partir Lannes, qui pouvait à peine se tenir à cheval,
+avec ordre de se rendre à Logroño, d'y réunir l'infanterie de la
+division Lagrange, la cavalerie des généraux Colbert et Dijeon aux
+troupes du maréchal Moncey, de se jeter avec 24 mille fantassins, 2
+mille artilleurs, 4 mille cavaliers, sur Castaños et Palafox, et de
+les refouler sur les baïonnettes du maréchal Ney.
+
+[En marge: Marche du maréchal Ney sur Soria.]
+
+Les deux maréchaux commencèrent immédiatement l'exécution du mouvement
+qui leur était prescrit. Le maréchal Ney, parti d'Aranda le 19, arriva
+le 19 au soir à San-Estevan, le 20 à Berlanga. S'il était toujours
+difficile d'éclairer sa marche en Espagne, la difficulté augmentait
+encore en quittant la grande route de Madrid, et en s'enfonçant dans
+le pays montagneux de Soria, à travers cette chaîne qui s'élève
+intermédiairement entre les Pyrénées et le Guadarrama. (Voir la carte
+nº 43.) Il fallait prendre ces montagnes à revers pour venir tomber
+sur l'Èbre, et saisir Castaños par derrière. En avançant dans ce pays
+moins fréquenté, et où naturellement dominaient avec plus de force
+les vieilles moeurs de l'Espagne, le maréchal Ney devait rencontrer un
+peuple plus hostile, moins communicatif, et être exposé plus
+qu'ailleurs aux faux renseignements. Les habitants fuyaient à son
+approche, et laissaient l'armée française vivre de ce qu'elle
+enlevait, sans songer à demeurer sur les lieux, pour diminuer le
+dommage en lui fournissant ce dont elle aurait besoin. Ceux qui
+restaient, fort peu nombreux, parlaient avec emphase des armées de
+Castaños et de Palafox, que les uns portaient à 60, les autres à 80
+mille hommes. Chacun dans ses récits leur assignait un quartier
+général différent. On ne disait pas si Castaños se retirait sur
+Madrid, et si, au cas où il se retirerait sur cette capitale, il
+passerait par Soria, ou par Calatayud. Napoléon, dans ses
+instructions, avait admis comme possible l'une ou l'autre hypothèse,
+et le maréchal Ney était en proie à une extrême incertitude. Avec les
+divisions Marchand et Dessoles, il ne comptait guère que 13 à 14 mille
+hommes, et, tout intrépide qu'il était, ayant à Guttstadt tenu tête à
+60 mille Russes avec 15 mille Français, il se demandait d'abord s'il
+se trouvait sur la véritable route de retraite de Castaños, et
+secondement s'il n'était pas à craindre que Castaños et Palafox, se
+repliant ensemble avant d'avoir été battus, ne s'offrissent à lui avec
+60 ou 80 mille hommes, ce qui aurait rendu sa position grave. Il
+marchait donc à pas comptés, écoutant, regardant autour de lui,
+réclamant du quartier général les renseignements qu'il ne pouvait
+obtenir sur les lieux. Il était le 21 à Soria avec une de ses
+divisions, attendant le lendemain la seconde, à laquelle il avait
+prescrit un détour à droite, afin d'avoir des nouvelles de Calatayud.
+Cet intrépide maréchal hésitait pour la première fois de sa vie,
+surpris, embarrassé des bruits divers qu'il recueillait dans ce pays
+d'ignorance, d'exagération et d'aventures. Cependant le temps
+pressait, car c'était le 22 ou le 23 que les troupes françaises de
+l'Èbre devaient être aux prises avec Castaños et Palafox.
+
+[En marge: Mouvement du maréchal Lannes sur Tudela.]
+
+De son côté, le maréchal Lannes, montant à cheval avant d'être
+complétement remis, était parti le 19 de Burgos, et se trouvait le 19
+au soir à Logroño. Il avait donné ordre à la division Lagrange, à la
+cavalerie du général Colbert, à la brigade de dragons du général
+Dijeon, d'employer la journée du 20 à se concentrer autour de Logroño,
+de franchir l'Èbre le 21 au matin, et de descendre, en suivant la rive
+droite de ce fleuve, jusqu'en face de Lodosa, par où devait déboucher
+le maréchal Moncey. (Voir la carte nº 43.) Reparti le 20 pour Lodosa,
+il avait vu le maréchal Moncey, qui était momentanément placé sous ses
+ordres, et lui avait enjoint de se tenir prêt le 21 au soir à passer
+le pont de Lodosa, pour opérer sa jonction avec les troupes du général
+Lagrange.
+
+Les instructions du maréchal Lannes s'étaient ponctuellement
+exécutées, et, le 21 au soir, le général Lagrange, ayant descendu la
+rive droite de l'Èbre, arrivait devant Lodosa, d'où débouchait le
+corps du maréchal Moncey. C'était une masse totale de 28 à 29,000
+hommes en infanterie et cavalerie. Le maréchal Lannes avait mis sous
+le commandement du brave Lefebvre-Desnoette toute sa cavalerie, qui
+était composée des lanciers polonais, des cuirassiers et dragons
+provisoires, des chevaux-légers qu'avait amenés le général Colbert, et
+des vieux dragons qu'amenait du fond de l'Allemagne le général Dijeon.
+L'infanterie se composait de la division Lagrange, ancienne division
+Bisson, des jeunes troupes du corps du maréchal Moncey, auxquelles on
+avait joint plus tard les 14e et 44e de ligne, ainsi que les légions
+de la Vistule. Les jeunes soldats étaient devenus presque dignes des
+vieux, sauf qu'ils manquaient de bons officiers, comme tous les corps
+de récente création, dont on a formé les cadres avec des officiers
+pris à la retraite. Lannes les fit tous bivouaquer, pour se mettre en
+route dès le lendemain matin. Chaque soldat avait dans son sac du pain
+pour quatre jours.
+
+Effectivement, le lendemain 22 novembre, on se mit en route en
+descendant la rive droite de l'Èbre vers Calahorra. Lannes marchait en
+tête avec Lefebvre-Desnoette suivi des lanciers polonais, qui
+s'étaient rendus la terreur des Espagnols. Arrivé en vue de Calahorra,
+on aperçut les Espagnols qui se retiraient sur Alfaro et Tudela, où il
+fallait s'attendre à les trouver en position le lendemain. Lannes fit
+hâter le pas, et le soir même alla coucher à Alfaro. Il n'était pas
+possible d'exécuter un plus long trajet dans la même journée. On
+pouvait du reste, en partant le lendemain d'Alfaro à la pointe du
+jour, être d'assez bonne heure à Tudela pour y livrer bataille. Les
+divisions Maurice-Mathieu, Musnier, Grandjean tenaient la gauche le
+long de l'Èbre. Les divisions Morlot et Lagrange tenaient la droite,
+et couchèrent à Corella. La cavalerie précédait l'infanterie pendant
+cette marche.
+
+[En marge: Bataille de Tudela.]
+
+Le lendemain 23, Lannes donna l'ordre de s'acheminer dès trois heures
+du matin vers Tudela. Afin de ne pas perdre de temps, il partit au
+galop avec Lefebvre et les lanciers polonais, désirant devancer ses
+troupes, et reconnaître la position dans le cas où l'ennemi
+s'arrêterait pour combattre.
+
+Les généraux espagnols avaient long-temps disputé sur le meilleur plan
+à suivre, Palafox voulant agir offensivement en Navarre, Castaños au
+contraire ne voulant pas franchir l'Èbre, et allant jusqu'à dire qu'il
+vaudrait mieux rétrograder et s'enfoncer en Espagne, pour éviter les
+affaires générales avec les Français. Ils avaient été surpris dans cet
+état de controverse par le mouvement de Lannes, et forcés d'accepter
+la bataille par le cri de la populace espagnole, qui les appelait des
+traîtres. Les choses en étaient même à ce point que les Aragonais,
+sous O'Neil, n'avaient pas encore repassé l'Èbre à Tudela le 23 au
+matin, et qu'entre l'aile droite, formée par ceux-ci, et l'extrémité
+de l'aile gauche, formée par les Andalous, il y avait près de trois
+lieues de distance. Castaños se hâta de ranger les uns et les autres
+en bataille sur les hauteurs qui s'élèvent en avant de Tudela, et qui
+vont en s'abaissant jusqu'aux environs de Cascante, au milieu de
+vastes plaines d'oliviers.
+
+[En marge: Terrain en avant de Tudela, sur lequel les Espagnols
+avaient pris position.]
+
+Lannes, parvenu en face de cette position, aperçut à sa gauche, sur
+les hauteurs qui précèdent Tudela et près de l'Èbre, une forte masse
+d'Espagnols. C'étaient justement les Aragonais achevant leur passage,
+et couverts par une nombreuse artillerie. Au centre, il découvrit sur
+des hauteurs un peu moindres, et protégée par un bois d'oliviers, une
+autre masse: c'était celle des Valenciens, des Murciens et des
+Castillans. Plus loin, à droite, mais à une très-grande distance, vers
+Cascante, on distinguait dans la plaine un troisième rassemblement:
+c'étaient les divisions d'Andalousie sous la Peña et Grimarest, qui
+n'étaient pas encore arrivées en ligne. Le total pouvait s'élever à
+40,000 hommes.
+
+[En marge: Dispositions d'attaque ordonnées par Lannes.]
+
+Sur-le-champ, Lannes résolut d'enlever les hauteurs à gauche, puis,
+quand il serait près d'y réussir, d'enfoncer le centre de l'ennemi, de
+se rabattre ensuite à droite sur la portion de l'armée espagnole qu'on
+apercevait vers Cascante, et contre laquelle il se proposait de
+diriger son arrière-garde, formée par la division Lagrange, qui était
+restée assez loin en arrière.
+
+Il porta aussitôt la division Maurice-Mathieu, l'une des mieux
+composées et des mieux commandées, sur les hauteurs de gauche qui
+s'appuyaient à l'Èbre, et garda en réserve les divisions Musnier,
+Grandjean et Morlot, pour agir contre le centre lorsqu'il en serait
+temps. La cavalerie était déployée dans la plaine, une partie faisant
+face à droite pour contenir la gauche de l'ennemi vers Cascante, et
+donner à la division Lagrange le temps de rejoindre.
+
+[En marge: Attaque des hauteurs de gauche par la division
+Maurice-Mathieu.]
+
+[En marge: Lannes fait enfoncer le centre des Espagnols.]
+
+Les généraux Maurice-Mathieu et Habert, précédés d'un bataillon de
+tirailleurs, s'avancèrent à la tête d'un régiment de la Vistule et du
+14e de ligne, vieux régiment d'Eylau, pour lequel des batailles avec
+les Espagnols n'étaient pas chose effrayante. Lannes avait donné ordre
+de ne pas trop faire le coup de fusil contre un ennemi supérieur en
+nombre, et avantageusement placé. Aussi, dès que les tirailleurs
+eurent replié les Espagnols sur les hauteurs de gauche, les généraux
+Maurice-Mathieu et Habert se formèrent en colonnes d'attaque, et
+commencèrent à gravir le terrain. Les Aragonais, plus braves, plus
+enthousiastes que le reste de la nation, plus engagés par leurs
+démonstrations antérieures, étaient obligés de tenir, et tinrent en
+effet avec un certain acharnement. Après s'être bien servis de leur
+artillerie contre les Français, ils leur disputèrent chaque mamelon
+l'un après l'autre, et leur tuèrent un assez grand nombre d'hommes.
+Mais la division Maurice-Mathieu, vigoureusement soutenue, les
+contraignit après un combat de deux heures à rétrograder vers Tudela.
+Lorsque Lannes aperçut que de ce côté le combat ne présentait aucun
+doute, il ébranla la division Morlot qui venait d'arriver, et, la
+faisant appuyer par la division Grandjean, il les poussa toutes deux
+sur le centre des Espagnols, composé, avons-nous dit, des Valenciens,
+des Murciens et des Castillans. Les obstacles du terrain, qui étaient
+nombreux, présentèrent à la division Morlot plus d'une difficulté à
+vaincre. Remplie de troupes jeunes et ardentes, elle les surmonta, en
+perdant toutefois trois ou quatre cents hommes, et rejeta les
+Espagnols sur Tudela, où le général Maurice-Mathieu avait ordre de
+pénétrer de son côté.
+
+[En marge: Déroute de la gauche et du centre des Espagnols.]
+
+Ce fut dès lors une déroute générale, car les Espagnols, culbutés par
+les divisions Maurice-Mathieu et Morlot des hauteurs qui entourent
+Tudela sur la ville même, et au milieu d'une vaste plaine d'oliviers
+qui s'étend au delà, s'enfuirent dans un affreux désordre, laissant
+beaucoup de morts et de blessés, un nombre de prisonniers plus
+considérable que de coutume, toute leur artillerie, ainsi qu'un
+immense parc de munitions et de voitures de bagages.
+
+[En marge: Poursuite des fuyards par la cavalerie.]
+
+[En marge: Lannes avec la division Musnier et les dragons fait tête à
+la gauche des Espagnols, qui n'est pas encore entrée en action.]
+
+Il était trois heures de l'après-midi. Lannes ordonna au maréchal Moncey
+de les poursuivre sur la route de Saragosse avec les divisions
+Maurice-Mathieu, Morlot et Grandjean, la cavalerie légère de Colbert, et
+les lanciers polonais sous les ordres du général Lefebvre-Desnoette.
+Cette cavalerie passant par la trouée du centre, entre Tudela et
+Cascante, s'élança au galop sur les fuyards par toutes les routes
+pratiquées à travers les champs d'oliviers qui environnent Saragosse.
+Lannes resta avec la division Musnier et les dragons pour tenir tête à
+la gauche des Espagnols, composée des troupes de la Peña qu'on voyait au
+loin du coté de Cascante.
+
+[En marge: Attaque vigoureuse de la division Lagrange, et déroute du
+seul corps espagnol gui fût resté entier.]
+
+Castaños, emporté par la déroute, n'avait pu rejoindre sa gauche. La
+Peña s'y trouvait seul avec une masse imposante d'infanterie, celle
+qui avait pris Dupont par derrière à Baylen, et qui avait tout
+l'orgueil de cette journée sans en avoir le mérite. La Peña l'amena en
+ligne de Cascante vers Tudela, dans une plaine où la cavalerie pouvait
+se déployer. Lannes lança sur elle les dragons de la brigade Dijeon,
+qui, par plusieurs charges répétées, la continrent en attendant la
+division Lagrange, laquelle n'était pas encore entrée en action.
+Celle-ci arriva enfin à une heure fort avancée. Le général Lagrange,
+la disposant en échelons très-rapprochés les uns des autres, se porta
+sur-le-champ à l'attaque de Cascante. Il conduisait lui-même le 25e
+léger, formant le premier échelon. Ces vieux régiments de Friedland ne
+regardaient pas comme une difficulté d'avoir affaire aux prétendus
+vainqueurs de Baylen. Le 25e marcha baïonnettes baissées sur Cascante,
+culbuta la division de la Peña et la rejeta sur Borja, à droite de la
+route de Saragosse. Le général Lagrange, chargeant à la tête de sa
+division, reçut une balle au bras.
+
+[En marge: Retraite désordonnée des Espagnols, les uns sur Saragosse,
+les autres sur Calatayud.]
+
+La nuit mit fin à la bataille, qui à la droite comme à la gauche ne
+présentait plus qu'une immense déroute. Les Aragonais étaient rejetés
+sur Saragosse, les Andalous sur Borja, et par Borja sur la route de
+Calatayud. La retraite devait être divergente, quand même les
+sentiments des généraux ne les auraient pas disposés à se séparer les
+uns des autres après un échec commun. Cette journée nous valut environ
+quarante bouches à feu, trois mille prisonniers, presque tous blessés,
+parce que la cavalerie ne parvenait à les arrêter qu'en les sabrant,
+indépendamment de deux mille morts ou mourants restés sur le champ de
+bataille. La dispersion, ici comme à Espinosa, était toujours le
+résultat principal. Les jours suivants devaient nous procurer encore
+beaucoup de prisonniers faits comme les autres par le sabre de nos
+cavaliers.
+
+[En marge: Lannes, retombé malade, laisse au maréchal Moncey et au
+général Maurice-Mathieu le soin de poursuivre l'ennemi.]
+
+Le lendemain matin Lannes ne pouvait plus supporter la fatigue du
+cheval, pour avoir voulu s'y exposer trop tôt. Il chargea le maréchal
+Moncey de continuer la poursuite des Aragonais sur Saragosse avec les
+divisions Maurice-Mathieu, Morlot, Grandjean et une partie de la
+cavalerie. Il confia la division Lagrange, dont le chef venait d'être
+blessé, au brave Maurice-Mathieu, lui adjoignit la division Musnier,
+les dragons, les lanciers polonais, et ordonna à ces troupes, placées
+sous le commandement supérieur du général Maurice-Mathieu, de
+poursuivre Castaños l'épée dans les reins sur Calatayud et Siguenza,
+route de Saragosse à Madrid. Il espérait, quoiqu'il n'eût rien appris
+de la marche du maréchal Ney, que les Andalous le trouveraient sur
+leur chemin, et expieraient sous ses coups la journée de Baylen.
+
+[En marge: Motifs qui avaient retardé le maréchal Ney dans sa marche à
+travers la province de Soria.]
+
+Malheureusement, au milieu de l'incertitude où il était, le maréchal
+Ney, ne sachant par quelle route s'avancer, celle de Soria à Tudela,
+ou celle de Soria à Calatayud, attendant du quartier général des
+ordres ultérieurs qui n'arrivaient pas, avait non-seulement passé à
+Soria la journée du 22 pour rallier ses deux divisions, mais celles du
+23 et du 24 pour avoir des nouvelles, et ne s'était décidé que le 25 à
+marcher sur Agreda, point où il était à une journée de Cascante. S'il
+fût parti seulement le 23 au matin, il pouvait être le soir même ou le
+lendemain sur les derrières de Castaños. Mais les instructions du
+quartier général, quoique très-claires, avaient laissé trop de
+latitude au maréchal. Les derniers renseignements recueillis à Soria
+sur la force de Castaños l'avaient jeté dans une véritable confusion
+d'esprit. On lui avait dit[25] que Castaños avait 80 mille hommes, que
+Lannes même avait été battu, et, abusé par de semblables bruits,
+l'audacieux maréchal avait craint cette fois d'être trop téméraire. Le
+25 novembre, après avoir passé à Soria le 23 et le 24, il s'était mis
+en marche sur les instances réitérées du quartier général, était
+parvenu le 25 au soir à Agreda, le 26 à Tarazona, où il avait appris
+enfin avec grand regret l'erreur dans laquelle il était tombé, et
+l'occasion manquée d'immenses résultats. Ce qui lui arrivait là était
+arrivé à tous nos généraux, qui se laissaient imposer par
+l'exagération des Espagnols, exagération contre laquelle Napoléon
+s'efforçait en vain de les mettre en garde, en leur répétant que les
+troupes de l'insurrection étaient de la _canaille_ sur le ventre de
+laquelle il fallait passer. Il en donna lui-même peu de jours après un
+exemple mémorable.
+
+[Note 25: Nous citerons ici, sur ce fait important de la carrière de
+l'illustre maréchal, diverses lettres du quartier général, qui
+prouvent le cas que Napoléon faisait de ce grand homme de guerre, et
+la manière dont il jugea les motifs de son hésitation. On y verra
+d'abord que les instructions furent très-claires, très-positives, que
+les dates furent indiquées avec une grande précision; que s'il y eut
+de l'incertitude d'abord sur les deux routes de Soria et de Calatayud,
+le 21 toute incertitude avait cessé au quartier général, et qu'Agreda,
+route de Soria, fut indiqué. Évidemment les faux bruits recueillis à
+Soria firent seuls hésiter le maréchal Ney. Au surplus, on jugera
+mieux ce fait important par les documents originaux. Nous ajouterons
+que, quant au reproche adressé au maréchal Ney, d'avoir perdu son
+temps par jalousie pour le maréchal Lannes, il n'y a pas le moindre
+fondement à un tel reproche, quoiqu'il ait été souvent mérité en
+Espagne par nos généraux. La meilleure part du triomphe fût revenue au
+maréchal Ney s'il eût réussi, car c'est lui qui aurait pris Castaños.
+La cause véritable est celle que Napoléon assigna lui-même à la
+conduite du maréchal, et que j'ai indiquée dans mon récit. On peut
+s'en rapporter à un juge tel que Napoléon, surtout quand il ne jugeait
+pas sous l'impression d'un mouvement d'humeur; car, outre son
+infaillibilité en cette matière, il avait l'avantage d'être près des
+événements, il savait tous les faits, et ne se laissait influencer par
+aucune considération. Du reste, voici les documents jusqu'ici inédits;
+le lecteur prononcera lui-même en les lisant:
+
+_Le major général au maréchal Ney, à Aranda._
+
+ «Burgos, le 18 novembre 1808, à midi.
+
+»L'Empereur ordonne que vous partiez demain avant le jour, avec vos
+deux divisions, toute votre artillerie, le 26e régiment de chasseurs à
+cheval et la brigade de cavalerie du général Beaumont, que le maréchal
+Bessières mettra à vos ordres, et que vous vous rendiez sur San
+Estevan de Gormaz, pour de là vous diriger sur Almazan ou sur Soria, à
+votre choix, selon les renseignements que vous recevrez. Vous
+intercepterez à Almazan la route de Madrid à Pampelune, et vous vous
+trouverez dès lors sur les derrières du général Castaños. En route, et
+surtout à Almazan, vous aurez les renseignements les plus précis. Si
+vous apprenez, ou que le général Castaños se soit retiré sur Madrid,
+ou qu'il se soit retiré de Calahorra ou d'Alfaro, et que sa ligne de
+communication avec Madrid fût celle de Saragosse par Calatayud ou
+Daroca, votre expédition aurait pour premier but alors de soumettre la
+ville de Soria, qu'il est important de réduire avant de marcher outre.
+À cet effet, vous vous dirigerez sur cette ville, vous la désarmerez
+et ferez sauter les vieilles murailles; vous y ferez arrêter les
+comités d'insurrection; vous formerez un gouvernement composé des plus
+honnêtes gens, et vous direz à la ville d'envoyer une députation au
+roi. Vous vous mettrez en communication avec le maréchal Lannes, qui
+marche avec la division Lagrange, la brigade Colbert, et tout le corps
+du maréchal Moncey, sur Calahorra, Alfaro et Tudela. Le maréchal
+Lannes se portera sur Lodosa le 21, il y sera le 22, où il se réunira
+au corps du maréchal Moncey, marchera sur Calahorra, et le 23 sur
+Tudela. Vous, monsieur le duc, vous serez le 21 au soir à Almazan, et
+le 22 à Soria. L'Empereur sera le 21 à Aranda. Ainsi, le 22 la gauche
+sera à Calahorra, le centre, que vous formez, sera à Almazan ou Soria,
+la droite sur Aranda.»
+
+
+_Le major général au maréchal Ney, à Almazan._
+
+ «Burgos, le 21 novembre 1808, à quatre heures du soir.
+
+»Les maréchaux Lannes et Moncey attaquent, le 22, l'ennemi à
+Calahorra; vous devez donc continuer votre mouvement sur Agreda pour
+vous trouver sur les flancs de l'ennemi, et faire votre jonction avec
+le maréchal Lannes, si cela est nécessaire.»
+
+
+_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._
+
+ «Aranda, le 27 novembre 1808, à dix heures du matin.
+
+»Il paraît qu'après la bataille de Tudela, l'armée d'Aragon s'est
+retirée dans Saragosse, et que l'armée de Castaños s'est retirée sur
+Tarazona, et si vous vous fussiez trouvé le 23 à Agreda, elle aurait
+été prise.
+
+»Sa Majesté me charge de vous réitérer l'ordre de poursuivre Castaños;
+ne le quittez pas, et poursuivez-le la baïonnette dans les reins.
+Point de repos que votre armée n'ait aussi un morceau de l'armée de
+Castaños.
+
+»N'écoutez pas les bruits du pays. On disait qu'à Tudela il y avait au
+delà de 80 mille hommes, et il n'y en avait pas 40 mille, y compris
+les paysans, et ils ont fui aussitôt qu'on a marché sur eux,
+abandonnant drapeaux et canons. Cette canaille n'est pas faite pour
+tenir devant vous, et rien en Espagne ne peut résister à vos deux
+divisions quand vous êtes à leur tête. Ne quittez donc pas Castaños,
+et ayez-en votre part. Voilà votre but.»
+
+
+_Le major général au maréchal Ney, par Agreda._
+
+ «Aranda, le 28 novembre 1808, à sept heures du soir.
+
+»L'Empereur me charge de vous donner l'ordre de poursuivre Castaños
+l'épée dans les reins. S'il va sur Madrid, vous le suivrez. Soyez
+toujours sur sa piste. L'Empereur passe demain la Somo-Sierra, et son
+projet est de faire couper, s'il est possible, Castaños sur
+Guadalaxara. Mais il est essentiel que vous, monsieur le maréchal,
+vous le poursuiviez et que vous ne le laissiez point se jeter sur le
+corps français qui marche à Madrid, et qui pourrait avoir en même
+temps à lutter contre les efforts des Anglais, qui, suivant les
+nouvelles, se mettent en mouvement. Le quartier général de l'Empereur
+sera demain à Bocequillas, et après-demain à Buytrago. Ainsi, monsieur
+le duc, le but que vous avez à remplir n'est ni la défense, ni la
+conquête, ni l'occupation d'un territoire, mais bien de suivre,
+d'attaquer et de combattre l'armée de Castaños, surtout si elle se
+portait sur Madrid.»
+
+
+_Le major général au maréchal Ney, à Guadalaxara._
+
+ «Chamartin, le 8 décembre 1808.
+
+»Les Anglais se sauvent à toutes jambes; mais nous avons été ici un
+moment dans une situation sérieuse. C'est une faute d'être arrivé ici
+trop tard, c'en est une de n'avoir pas suivi l'esprit de vos premières
+instructions: elles vous faisaient connaître que le maréchal Lannes
+attaquait l'ennemi le 23, que vous étiez destiné à couper et
+poursuivie Castaños, et par conséquent à vous porter rapidement sur
+Agreda, sans vous arrêter deux jours comme vous avez fait en pure
+perte à Soria.
+
+»Sa Majesté n'approuve pas que vous ayez mêlé votre corps avec celui
+du maréchal Moncey; il fallait suivre Castaños et laisser le duc de
+Conegliano faire le siége de Saragosse. L'Empereur ne peut comprendre
+comment, quand vous avez quitté le 2 Saragosse, vous n'avez pas laissé
+la division Dessoles au maréchal Moncey, l'exposant par là à faire un
+mouvement rétrograde. Enfin, ce qui est passé est passé; Sa Majesté
+connaît trop bien votre zèle pour vous en vouloir, elle vous mettra à
+même de réparer tout cela. L'Empereur a hésité de donner l'ordre à la
+division Dessoles et aux Polonais de retourner sur Saragosse, afin de
+ménager la fatigue de ses troupes. Sa Majesté a préféré faire des
+changements à ses projets ultérieurs. Elle vient d'ordonner au
+maréchal Mortier de se diriger sur Saragosse.»
+
+
+_L'Empereur au maréchal Lannes._
+
+ «Aranda, le 27 novembre 1808.
+
+»Votre aide de camp est arrivé le 26, à huit heures du matin, et m'a
+annoncé la brillante affaire de Tudela. Je vous en fais mon
+compliment. Le maréchal Ney n'a pas, dans cette circonstance, rempli
+mon but. Arrivé le 22, à midi, à Soria, il devait, selon les ordres
+qu'il avait reçus, être le 23, de bonne heure, à Agreda. Mais, s'étant
+laissé imposer par les habitants, et ajoutant foi à un tas de bêtises
+qu'ils lui débitaient, croyant sur leur parole qu'il y avait 80 mille
+hommes de troupes de ligne, etc., il a eu peur de se compromettre, et
+il est resté le 23 et le 24 à Soria. Je lui ai donné l'ordre de partir
+sur-le-champ et de ne rien craindre. Il a dû être le 25 à Agreda. Il
+avait entendu votre canonnade le 23 et le 24, et il avait cru que vous
+aviez été battu, sans raison et sans aucun indice raisonnable. Je lui
+ai donné l'ordre depuis de pousser Castaños l'épée dans les reins. Je
+m'occupe de rappeler le corps du maréchal Victor, que j'avais envoyé
+du côté de l'Aragon, afin de pouvoir enfin marcher sur Madrid.»]
+
+[En marge: Jonction du maréchal Ney avec le maréchal Moncey devant
+Saragosse.]
+
+Le maréchal Ney opéra sa jonction avec le maréchal Moncey, qui était
+fort affaibli par le départ des divisions Lagrange et Musnier,
+envoyées à la poursuite de Castaños. Le maréchal Ney, voulant au
+moins rendre utile sa présence sur les lieux, convint avec le maréchal
+Moncey de l'aider à l'investissement de Saragosse, où s'étaient
+enfermés les frères Palafox et les fuyards aragonais. Pendant ce temps
+le général Maurice-Mathieu poussait avec autant de rapidité que de
+vigueur les débris de Castaños, qui se retiraient en désordre sur
+Calatayud. Lannes resta malade à Tudela, offrant cependant à Napoléon
+de remonter encore à cheval, même avant d'être rétabli, s'il fallait
+quelque part tenir tête aux Anglais, et les jeter à la mer. Plût au
+ciel, en effet, que Napoléon eût confié à un tel chef le soin de
+poursuivre ces redoutables ennemis de l'Empire!
+
+[En marge: Napoléon, débarrassé des armées espagnoles de droite et de
+gauche, se décide à marcher immédiatement sur Madrid.]
+
+C'est le 26 seulement, toujours par suite de la difficulté des
+communications, que Napoléon reçut la nouvelle de la vigoureuse
+conduite de Lannes à Tudela, de la dispersion des armées espagnoles du
+centre et de droite, et de l'inexécution du mouvement prescrit au
+maréchal Ney. Tenant ce maréchal pour l'un des premiers hommes de
+guerre de son temps, il n'attribua son erreur qu'aux fausses idées
+que les généraux français se faisaient de l'Espagne et des Espagnols,
+et, bien que la belle manoeuvre qu'il avait ordonnée par Soria n'eût
+point réussi, il n'en considéra pas moins les armées régulières de
+l'Espagne comme anéanties, et la route de Madrid comme désormais
+ouverte pour lui. Effectivement, les Aragonais sous Palafox étaient
+tout au plus capables de défendre Saragosse. Les Andalous conduits par
+Castaños se retiraient au nombre de 8 ou 9 mille sur Calatayud, et ne
+pouvaient faire autre chose que d'augmenter la garnison de Madrid, en
+se repliant sur cette capitale par Siguenza et Guadalaxara, si on leur
+en laissait le temps. Le marquis de La Romana, avec 6 ou 7 mille
+fuyards dénués de tout, gagnait péniblement le royaume de Léon à
+travers des montagnes neigeuses. Enfin, sur la route même de Madrid,
+il ne restait que les débris de l'armée d'Estrémadure, déjà si
+rudement traitée en avant de Burgos.
+
+Un seul obstacle aurait pu arrêter Napoléon, c'était l'armée anglaise,
+dont il n'avait que les nouvelles les plus vagues et les plus
+incertaines. Mais cette armée elle-même n'était encore en état de rien
+entreprendre. Sir John Moore, conduisant ses deux principales colonnes
+d'infanterie à travers le nord du Portugal, était arrivé à Salamanque
+avec 13 ou 14 mille hommes d'infanterie, exténués de la longue marche
+qu'ils avaient faite, et fort éprouvés par des privations auxquelles
+les soldats anglais n'étaient guère habitués. Le général Moore n'avait
+avec lui ni un cheval ni un canon, sa cavalerie et son artillerie
+ayant suivi la route de Badajoz à Talavera, sous l'escorte d'une
+division d'infanterie. Enfin sir David Baird, débarqué à la Corogne
+avec 11 ou 12 mille hommes, s'avançait timidement vers Astorga, se
+trouvant encore à soixante ou soixante-dix lieues de son général en
+chef. Ces trois colonnes ne savaient comment elles s'y prendraient
+pour se rejoindre, et, dans leur isolement, n'étaient ni capables ni
+désireuses d'entrer en action. Elles se sentaient même fort peu
+encouragées par ce qu'elles voyaient autour d'elles, car, au lieu de
+les recevoir avec enthousiasme, les Espagnols de la Vieille-Castille,
+épouvantés de la défaite de Blake, et se soumettant à un simple
+escadron de cavalerie française, les accueillaient froidement, ne
+voulaient rien leur donner qu'en échange de souverains d'or ou de
+piastres d'argent, livrés en même temps que les fournitures
+elles-mêmes. Aussi le sage Moore avait-il écrit à son gouvernement
+pour le détromper sur l'insurrection espagnole, et lui montrer qu'on
+avait engagé l'armée anglaise dans une fort périlleuse aventure.
+
+Napoléon ignorait ces circonstances, et savait seulement qu'il
+arrivait des Anglais par le Portugal et la Galice; mais il persistait
+dans son plan de les attirer dans l'intérieur de la Péninsule, afin de
+les envelopper au moyen de quelque grande manoeuvre, tandis que le
+maréchal Soult et le général Junot, laissés sur ses derrières, les
+contiendraient de front. Pour en agir ainsi, Madrid, d'où l'on
+pourrait opérer par la droite sur le Portugal ou la Galice, devenait
+le meilleur centre d'opérations, et c'était un nouveau motif d'y
+marcher sans retard. Napoléon donna ses ordres en conséquence, dès que
+l'affaire de Tudela lui fut connue.
+
+[En marge: Ordres aux maréchaux Ney, Moncey, Soult, Lefebvre et
+Mortier en conséquence de la marche sur Madrid.]
+
+D'abord il prescrivit au maréchal Ney, qu'il voulait avoir sous sa
+main pour l'employer dans les occasions difficiles, notamment contre
+les Anglais, d'abandonner l'investissement de Saragosse, de marcher
+sur Madrid par la même route que Castaños, et de poursuivre celui-ci à
+outrance jusqu'à ce qu'il ne lui restât plus un seul homme. Il
+enjoignit au général Maurice-Mathieu, qui était à la poursuite de
+Castaños avec une partie des troupes du maréchal Moncey, de s'arrêter,
+de rendre au maréchal Moncey les troupes qui lui appartenaient, pour
+que ce dernier pût reprendre avec toutes ses divisions les travaux du
+siége de Saragosse. Il pressa de nouveau le général Saint-Cyr, chargé
+de la guerre de Catalogne, d'accélérer les opérations qui devaient le
+conduire à Barcelone, et amener le déblocus de cette grande cité. Ces
+dispositions prises à sa gauche, Napoléon envoya sur sa droite les
+instructions suivantes.
+
+Le maréchal Lefebvre, posté à Carrion pour lier le centre de l'armée
+française avec le maréchal Soult, auquel avait été confié le soin de
+soumettre les Asturies, dut suivre le mouvement général sur Madrid, et
+se porter avec les dragons de Milhaud sur Valladolid et Ségovie, afin
+de couvrir la droite du quartier général. Le général Junot, dont la
+première division approchait, dut hâter sa marche pour venir remplacer
+le maréchal Lefebvre sur le revers méridional des montagnes des
+Asturies, où le maréchal Soult allait reparaître bientôt, après avoir
+soumis les Asturies elles-mêmes. Ces deux corps, dont l'un sous le
+maréchal Bessières avait autrefois conquis la Vieille-Castille, dont
+l'autre sous Junot avait autrefois conquis le Portugal, devaient,
+réunis sous le maréchal Soult, avoir affaire aux Anglais d'abord en
+Vieille-Castille, puis en Portugal, selon les opérations qu'on serait
+amené à diriger contre ceux-ci. Enfin, la tête du 5e corps, parti
+d'Allemagne le dernier, commençant à se montrer à Bayonne, Napoléon
+ordonna à son chef, le maréchal Mortier, de venir prendre à Burgos la
+place qui allait se trouver vacante par la translation du quartier
+général à Madrid.
+
+Tout étant ainsi réglé sur ses ailes et ses derrières, Napoléon marcha
+droit sur Madrid. Il n'avait avec lui que le corps du maréchal Victor,
+la garde impériale, et une partie de la réserve de cavalerie,
+c'est-à-dire beaucoup moins de quarante mille hommes. C'était plus
+qu'il ne lui en fallait, devant l'ennemi qu'il avait à vaincre, pour
+s'ouvrir la capitale des Espagnes.
+
+Ayant d'abord porté le maréchal Victor à gauche de la route de Madrid
+afin d'appuyer les derrières du maréchal Ney, il le ramena par Ayllon
+et Riaza sur cette route, au point même où elle commence à s'élever,
+pour franchir le Guadarrama. Déjà il avait envoyé Lasalle, avec la
+cavalerie légère, jusqu'au pied du Guadarrama. Il y envoya de plus les
+dragons de Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Enfin, il y achemina la
+garde, dont les fusiliers sous le général Savary, qui avait pris
+l'habitude de les commander en Pologne, s'avancèrent jusqu'à
+Bocequillas, pour observer les restes du corps du marquis de Belveder
+réfugiés entre Sepulveda et Ségovie. Dès le 23, il était parti
+lui-même de Burgos pour Aranda.
+
+[En marge: Mesures prises par la junte d'Aranjuez pour couvrir la
+capitale.]
+
+[En marge: Précautions prises par les Espagnols pour rendre
+inexpugnable le col de Somo-Sierra.]
+
+Après la déroute de Burgos, la capitale se trouvait découverte; mais
+la junte d'Aranjuez ne se figurant pas encore, dans sa présomptueuse
+ignorance, que Napoléon pût y marcher prochainement, s'était contentée
+d'expédier aux gorges du Guadarrama ce qui restait de forces
+disponibles à Madrid. On avait donc réuni au sommet du Guadarrama,
+vers le col resserré qui donne passage de l'un à l'autre versant, les
+débris de l'armée de l'Estrémadure, et ce qui était demeuré à Madrid
+des divisions d'Andalousie. C'était une force d'environ 12 à 13 mille
+hommes, placée sous les ordres d'un habile et vaillant officier,
+appelé don Benito San-Juan. Celui-ci avait établi au delà du
+Guadarrama, au pied même du versant qu'il nous fallait aborder, et un
+peu à notre droite, dans la petite ville de Sepulveda, une
+avant-garde de trois mille hommes. Il avait ensuite distribué les neuf
+mille autres au col de Somo-Sierra, dans le fond de la gorge que nous
+avions à franchir. Une partie de son monde, postée à droite et à
+gauche de la route qui s'élevait en formant de nombreuses sinuosités,
+devait arrêter nos soldats par un double feu de mousqueterie. Les
+autres barraient la chaussée elle-même vers le passage le plus
+difficile du col, avec 16 pièces de canon en batterie. L'obstacle
+pouvait être considéré comme l'un des plus sérieux qu'on fût exposé à
+rencontrer à la guerre. Les Espagnols s'imaginaient être invincibles
+dans la position de Somo-Sierra, et la junte elle-même comptait assez
+sur la résistance qu'on y avait préparée pour ne pas quitter Aranjuez.
+Elle espérait d'ailleurs que Castaños, qu'elle s'obstinait à ne pas
+croire détruit, aurait le temps de venir par la route de Guadalaxara
+se placer derrière le Guadarrama, entre Somo-Sierra et Madrid, et que
+les Anglais, opérant un mouvement correspondant à celui de Castaños,
+s'empresseraient, les uns par Avila, les autres par Talavera, de
+couvrir la capitale des Espagnes. On vient de voir ce qu'il y avait de
+fondé dans de pareilles espérances.
+
+Les ordres donnés le 26 pour la marche sur Madrid étant complétement
+exécutés le 29, Napoléon se rendit lui-même le 29 au pied du
+Guadarrama, et établit son quartier général à Bocequillas. Le général
+Savary avait poussé une reconnaissance sur Sepulveda, non pour
+disperser le corps qui s'y trouvait, mais pour connaître sa force et
+son intention. Après avoir fait quelques prisonniers, il s'était
+retiré, n'ayant pas ordre de s'avancer plus loin. Les Espagnols,
+surpris de conserver le terrain, avaient envoyé à Madrid la nouvelle
+d'un avantage considérable remporté sur la garde impériale.
+
+[En marge: Napoléon, arrivé au pied du Guadarrama, fait lui-même une
+reconnaissance de la position de Somo-Sierra.]
+
+Napoléon, arrivé le 29 à midi à Bocequillas, monta à cheval, s'engagea
+dans la gorge de Somo-Sierra, la reconnut de ses propres yeux, et
+arrêta toutes ses dispositions pour le lendemain matin. Il prescrivit
+à la division Lapisse de se porter à la droite de la chaussée, pour
+enlever à la pointe du jour le poste de Sepulveda, et à la division
+Ruffin de partir au même instant pour gravir les rampes du Guadarrama,
+jusqu'au col même de Somo-Sierra. Le 9e léger devait suivre de hauteur
+en hauteur la berge droite, le 24e de ligne la berge gauche, de
+manière à faire tomber les défenses établies sur les deux flancs de la
+route. Le 96e devait marcher en colonne sur la route même. Puis devait
+venir la cavalerie de la garde, et Napoléon avec son état-major. Les
+fusiliers de la garde étaient chargés d'appuyer ce mouvement.
+
+[Illustration: Les Lanciers Polonais au Combat de Somo-Sierra.]
+
+À cette époque de la saison, le temps devenu superbe ne donnait
+cependant du soleil que vers le milieu de la journée. De six heures à
+neuf heures du matin un épais brouillard couvrait le pays, surtout
+dans sa partie montagneuse; puis après cette heure un soleil
+étincelant procurait à l'armée de vraies journées de printemps.
+Napoléon, faisant attaquer Sepulveda à six heures du matin, comptait
+s'être rendu maître de cette position accessoire à neuf heures, moment
+où la colonne qui marchait vers Somo-Sierra serait parvenue au sommet
+du col. On devait donc, grâce au brouillard, y arriver sans être
+vu, et commencer le feu sur la montagne quand il aurait fini au pied.
+
+Le lendemain 30, la colonne envoyée contre Sepulveda eut à peine le
+temps de s'y montrer. Les trois mille hommes préposés à sa défense
+s'enfuirent en désordre, et coururent vers Ségovie se joindre aux
+autres fuyards du marquis de Belveder.
+
+[En marge: Combat de Somo-Sierra.]
+
+La colonne qui gravissait les pentes de Somo-Sierra arriva, sans être
+aperçue, très-près du point que l'ennemi occupait en force. Le
+brouillard se dissipant tout à coup, les Espagnols ne furent pas peu
+surpris de se voir attaquer sur les hauteurs de droite et de gauche,
+par le 9e léger et le 24e de ligne. Délogés de poste en poste, ils
+défendirent assez mal l'une et l'autre berge. Mais le gros du
+rassemblement se trouvait sur la route même, derrière seize pièces
+d'artillerie, et faisait un feu meurtrier sur la colonne qui suivait
+la chaussée. Napoléon, voulant apprendre à ses soldats qu'il fallait
+avec les Espagnols ne pas regarder au danger, et leur passer sur le
+corps quand on les rencontrait, ordonna à la cavalerie de la garde
+d'enlever au galop tout ce qu'il y avait devant elle. Un brillant
+officier de cavalerie, le général Montbrun, s'avança à la tête des
+chevaux-légers polonais, jeune troupe d'élite, que Napoléon avait
+formée à Varsovie, pour qu'il y eût de toutes les nations et de tous
+les costumes dans sa garde. Le général Montbrun, avec ces valeureux
+jeunes gens, se précipita au galop sur les seize pièces de canon des
+Espagnols, bravant un horrible feu de mousqueterie et de mitraille.
+Les chevaux-légers essuyèrent une décharge qui les mit en désordre en
+abattant trente ou quarante cavaliers dans le rang. Mais bientôt
+ralliés, et passant par-dessus leurs blessés, ils retournèrent à la
+charge, arrivèrent jusqu'aux pièces, sabrèrent les canonniers, et
+prirent les seize bouches à feu. Le reste de la cavalerie s'élança à
+la poursuite des Espagnols au delà du col, et descendit avec eux sur
+le revers du Guadarrama. Le brave San-Juan, atteint de plusieurs
+blessures, et tout couvert de sang, voulut en vain retenir ses
+soldats. Ce fut, comme à Espinosa, comme à Tudela, une affreuse
+déroute. Les drapeaux, l'artillerie, deux cents caissons de munitions,
+presque tous les officiers restèrent dans nos mains. Les soldats se
+dispersèrent à droite et à gauche dans les montagnes, et gagnèrent
+surtout à droite pour se réfugier à Ségovie.
+
+[En marge: Résultat du combat de Somo-Sierra.]
+
+Le soir, toute la cavalerie était à Buytrago, avec le quartier
+général. Ce furent les Français qui apprirent aux Espagnols le
+désastre de ce qu'on appelait l'armée de Somo-Sierra. Napoléon fut
+enchanté d'avoir prouvé à ses généraux ce qu'étaient les insurgés
+espagnols, ce qu'étaient ses soldats, le cas qu'il fallait faire des
+uns et des autres, et d'avoir franchi un obstacle qu'on avait paru
+croire très-redoutable. Les Polonais avaient eu une cinquantaine
+d'hommes tués ou blessés sur les pièces. Napoléon les combla de
+récompenses, et comprit dans la distribution de ses faveurs M.
+Philippe de Ségur, qui avait reçu plusieurs coups de feu dans cette
+charge. Il le destina à porter au Corps législatif les drapeaux pris à
+Burgos et à Somo-Sierra.
+
+Napoléon se hâta de répandre sa cavalerie de Buytrago jusqu'aux
+portes de Madrid, et de s'y porter de sa personne, pour essayer
+d'enlever cette grande capitale par un mélange de persuasion et de
+force, désirant lui épargner les horreurs d'une prise d'assaut.
+Heureusement elle n'était pas en mesure de se défendre; et d'ailleurs
+le tumulte qui y régnait aurait rendu la défense impossible, quand
+même elle aurait eu des murailles capables de résister au formidable
+ennemi qui la menaçait.
+
+[En marge: Déc. 1808.]
+
+[En marge: À la nouvelle du combat de Somo-Sierra, la junte centrale
+quitte Aranjuez pour Badajoz.]
+
+[En marge: Moyens employés pour disputer Madrid aux Français.]
+
+[En marge: Madrid, tombé au pouvoir de la populace, est livré aux plus
+affreux désordres.]
+
+[En marge: Massacre du marquis de Péralès.]
+
+[En marge: Quelques travaux de défense aux portes de Madrid.]
+
+À la nouvelle de la prise de Somo-Sierra, la folle présomption des
+Espagnols s'était subitement évanouie, et la junte s'était hâtée de
+quitter Aranjuez pour Badajoz. En s'éloignant elle avait annoncé la
+résolution d'aller préparer dans le midi de la Péninsule des moyens de
+résistance, dont Baylen, disait-elle, révélait assez la puissance.
+Mais il n'en avait pas moins été résolu de disputer Madrid au
+conquérant de l'Occident. La partie violente et anarchique de la
+population le voulait ainsi, et parlait d'égorger quiconque
+proposerait de capituler. Thomas de Morla et le marquis de Castellar
+avaient été chargés de la défense, de concert avec une junte réunie à
+l'hôtel des postes, dans laquelle siégeaient des gens de toute sorte.
+Il restait à Madrid trois à quatre mille hommes de troupes de ligne,
+de fort médiocre qualité; mais il s'était joint à cette garnison un
+peuple frénétique, tant de la ville que de la campagne, lequel avait
+exigé et obtenu des armes, inutiles dans ses mains pour le salut de la
+capitale, et redoutables seulement aux honnêtes gens. Quelques
+furieux, ayant cru remarquer dans les cartouches qu'on leur avait
+distribuées une poussière noirâtre qu'ils disaient être du sable et
+non de la poudre, s'en étaient pris au marquis de Péralès, corrégidor
+de Madrid, personnage long-temps favori de la multitude, parce que,
+dans ses goûts licencieux, il s'était publiquement attaché à
+rechercher les plus belles femmes du peuple. L'une d'elles, délaissée
+par lui, l'ayant accusé d'avoir préparé ces munitions frauduleuses, et
+d'être complice d'une trahison ourdie contre la sûreté de Madrid, la
+troupe des égorgeurs s'empara de ce malheureux, et le massacra comme
+elle en avait déjà massacré tant d'autres depuis la fatale révolution
+d'Aranjuez, et puis elle traîna son corps dans les rues. Après s'être
+donné cette satisfaction à eux-mêmes, les barbares dominateurs de
+Madrid exécutèrent à la hâte quelques préparatifs de défense, sous la
+direction des gens du métier. Madrid n'est point fortifié; il est
+comme Paris l'était il y a quelques années, avant les immenses travaux
+qui l'ont rendu invincible, entouré d'un simple mur qui n'est ni
+bastionné ni terrassé. On crénela ce mur, on en barricada les portes,
+et on y plaça du canon. On prit ce soin particulièrement pour les
+portes d'Alcala et d'Atocha, qui aboutissent vers la grande route par
+laquelle devaient se présenter les Français. En arrière des portes, on
+pratiqua des coupures, on éleva des barricades dans les rues
+correspondantes, pour que, la première résistance vaincue, il en
+restât une autre en arrière.
+
+Vis-à-vis des portes d'Alcala et d'Atocha, s'élèvent sur un terrain
+dominant, en face de Madrid, le château et le parc du Buen-Retiro,
+séparés de Madrid par la fameuse promenade du Prado. On crénela le
+mur d'enceinte du Retiro, on y fit quelques levées de terre, on y
+traîna du canon, on y logea en guise de garnison une multitude
+fanatique, capable de le ravager, mais bien peu de le défendre. Les
+femmes, joignant leurs efforts à ceux des hommes, se mirent à dépaver
+les rues, et à monter les pavés sur le toit des maisons, pour en
+accabler les assaillants. On sonna les cloches jour et nuit, afin de
+tenir la population en haleine. Le duc de l'Infantado avait été
+secrètement envoyé hors de Madrid, pour aller chercher l'armée de
+Castaños, et l'amener sous Madrid.
+
+[En marge: L'armée française paraît le 2 décembre aux portes de
+Madrid.]
+
+[En marge: Napoléon fait sommer la ville.]
+
+Toute cette agitation n'était pas un moyen de résistance bien sérieux
+à opposer à Napoléon. Il arriva le 2 décembre au matin sous les murs
+de Madrid, à la tête de la cavalerie de la garde, des dragons de
+Lahoussaye et de Latour-Maubourg. Ce jour était l'anniversaire du
+couronnement, celui aussi de la bataille d'Austerlitz, et, pour
+Napoléon comme pour ses soldats, une sorte de superstition s'attachait
+à cette date mémorable. Le temps était d'une sérénité parfaite. Cette
+belle cavalerie, en apercevant son glorieux chef, poussa des
+acclamations unanimes, qui allèrent se mêler aux cris de rage que
+proféraient les Espagnols en nous voyant. Le maréchal Bessières, duc
+d'Istrie, commandait la cavalerie impériale. L'empereur, après avoir
+considéré un instant la capitale des Espagnes, ordonna à Bessières de
+dépêcher un officier de son état-major pour la sommer d'ouvrir ses
+portes. Ce jeune officier eut la plus grande peine à pénétrer. Un
+boucher de l'Estrémadure, préposé à la garde de l'une des portes,
+prétendait qu'il ne fallait pas moins que le duc d'Istrie lui-même
+pour remplir une telle mission. Le général Montbrun qui était présent,
+ayant voulu repousser cette ridicule prétention, fut obligé de tirer
+son sabre pour se défendre. L'officier parlementaire, admis dans
+l'intérieur de la ville, se vit assailli par le peuple, et allait être
+massacré, lorsque la troupe de ligne, sentant son honneur intéressé à
+faire respecter les lois de la guerre, lui sauva la vie en l'arrachant
+aux mains des assassins. La junte chargea un général espagnol de
+porter sa réponse négative. Mais les chefs de la populace exigèrent
+que trente hommes du peuple escortassent ce général pour le
+surveiller, encore plus que pour le protéger, car cette multitude
+furieuse apercevait des trahisons partout. L'envoyé espagnol, ainsi
+entouré, parut devant l'état-major impérial, et il fut aisé de
+deviner, par son attitude embarrassée, sous quelle tyrannie lui et les
+honnêtes gens de Madrid étaient placés en ce moment. Sur l'observation
+réitérée que la ville de Madrid ne pourrait pas tenir contre l'armée
+française, qu'on ne ferait en résistant qu'exposer à être égorgée, à
+la suite d'un assaut, une population de femmes, d'enfants, de
+vieillards, le malheureux se taisait en baissant les yeux, car il
+n'osait, devant les témoins qui l'observaient, laisser percer les
+sentiments dont il était plein. On le renvoya avec sa triste escorte,
+en lui déclarant que le feu allait commencer.
+
+[En marge: Sur le refus de la junte de rendre Madrid, Napoléon fait
+préparer une première attaque.]
+
+Napoléon n'avait encore avec lui que sa cavalerie, et il attendait son
+infanterie vers la fin du jour. Il fit lui-même à cheval une
+reconnaissance autour de Madrid, et prépara un plan d'attaque qui pût
+se diviser en plusieurs actes successifs, de manière à sommer la
+place entre chacun d'eux, et à la réduire par l'intimidation plutôt
+que par l'emploi des redoutables moyens de la guerre.
+
+Vers la fin du jour, les divisions Villatte et Lapisse, du corps du
+maréchal Victor, étant arrivées, il fit ses dispositions pour enlever
+le Buen-Retiro, qui domine Madrid à l'est, et les portes de los Pozos,
+de Fuencarral, del Duque, qui le dominent au nord. Le clair de lune
+était superbe. Dans la soirée, on prit position. Le général Senarmont
+prépara l'artillerie afin de battre les murs du Buen-Retiro, et tout
+fut disposé pour un premier acte de vigueur. Préalablement, le général
+Maison, chargé des portes de los Pozos, de Fuencarral et del Duque,
+enleva toutes les constructions extérieures sous un feu violent et des
+mieux ajustés. Mais, parvenu près des portes, il s'y arrêta, attendant
+le signal des attaques.
+
+[En marge: Attaque sur le Buen-Retiro et les portes d'Alcala et
+D'Atocha.]
+
+Napoléon, avant de commencer, dépêcha encore un officier, celui-ci
+espagnol et pris à Somo-Sierra. Cet officier était porteur d'une
+lettre de Berthier, à la fois menaçante et douce, pour le marquis de
+Castellar, commandant de Madrid. La réponse ne tarda pas à venir: elle
+était négative, et consistait à dire qu'il fallait, avant de se
+résoudre, avoir le temps de consulter les autorités et le peuple.
+Napoléon alors, à la pointe du jour, se plaça de sa personne sur les
+hauteurs, ayant le Buen-Retiro à gauche, les portes de los Pozos, de
+Fuencarral, del Duque à droite, et ordonna lui-même l'attaque. Une
+batterie espagnole bien dirigée ayant couvert de boulets le point où
+il se trouvait, il fut obligé de s'éloigner un peu. Ce n'était pas en
+effet sous de tels boulets qu'un tel homme devait tomber. Dès que le
+brouillard matinal eut fait place au soleil étincelant qui, depuis
+quelque temps, ne cessait de briller, le général Villatte, chargé
+d'agir à la gauche, s'avança avec sa division sur le Buen-Retiro. Le
+général Senarmont ayant renversé à coups de canon les murs de ce beau
+parc, l'infanterie y entra à la baïonnette, et en eut bientôt délogé
+quatre mille hommes, bourgeois et gens du peuple, qui avaient eu la
+prétention de le défendre. La résistance fut presque nulle, et nos
+colonnes, traversant le Buen-Retiro sans difficulté, débouchèrent
+immédiatement sur le Prado. Cette superbe promenade s'étend de la
+porte d'Atocha à celle d'Alcala, et les prend en quelque sorte à
+revers. Nos troupes s'emparèrent de ces portes et de l'artillerie dont
+on les avait armées. Puis des compagnies d'élite s'élancèrent sur les
+premières barricades des rues d'Atocha, de San-Jeronimo, d'Alcala, et
+les enlevèrent malgré une fusillade des plus vives. Il fallut emporter
+d'assaut plusieurs palais situés dans ces rues, et passer par les
+armes les défenseurs qui les occupaient.
+
+[En marge: Attaque par le général Maison des portes de Fuencarral, del
+Duque et de San-Bernardino.]
+
+[En marge: Nouvelle sommation adressée à la junte de défense.]
+
+À droite, le général Maison, qui avait dû rester toute la nuit sous un
+feu meurtrier pour conserver des maisons des faubourgs, attaqua les
+portes de Fuencarral, del Duque, et de San-Bernardino, afin de
+pénétrer jusqu'à un vaste bâtiment qui servait de quartier aux gardes
+du corps, et dont les murs, solides comme ceux d'une forteresse,
+étaient capables de résister au canon. Il réussit à s'introduire dans
+l'intérieur de la ville, et à entourer de toutes parts le bâtiment
+des gardes du corps, en essuyant un feu épouvantable. L'artillerie de
+campagne n'ayant pu faire brèche dans les murs, le général Maison
+s'avança à la tête d'un détachement de sapeurs pour enfoncer les
+portes à coups de hache. Mais les matériaux amassés derrière ces
+portes rendaient impossible de les forcer. Alors le général fit
+diriger de toutes les maisons voisines une violente fusillade sur ce
+bâtiment. Il était depuis vingt et une heures au feu, lorsqu'il fut
+atteint d'une balle qui lui fracassa le pied. Déjà deux cents hommes,
+morts ou blessés, avaient été abattus devant ce redoutable bâtiment,
+quand l'empereur ordonna de s'arrêter avant de livrer un assaut
+général. Il était maître des portes de Fuencarral, del Duque, de
+San-Jeronimo, attaquées par le général Maison, de celles d'Alcala,
+d'Atocha, attaquées par le général Villatte, et son artillerie, des
+hauteurs du Buen-Retiro, suffisait pour réduire bientôt cette
+malheureuse cité. Cependant, à 11 heures du matin, il suspendit
+l'action, et envoya une nouvelle sommation à la junte de défense,
+annonçant que tout était prêt pour foudroyer la ville si elle
+résistait plus long-temps, mais que, prêt à donner un exemple terrible
+aux villes d'Espagne qui voudraient lui fermer leurs portes, il aimait
+mieux cependant devoir la reddition de Madrid à la raison et à
+l'humanité de ceux qui s'en étaient faits les dominateurs.
+
+[En marge: Réponse plus favorable de la junte à cette dernière
+sommation.]
+
+La prise du Buen-Retiro et des portes de l'est et du nord avait déjà
+produit une vive sensation sur les défenseurs de Madrid. Pas un homme
+raisonnable ne doutait des conséquences d'une prise d'assaut. La
+populace elle-même avait éprouvé aux portes d'Atocha et d'Alcala ce
+qu'on gagnait à tirer du haut des maisons sur les Français, et la
+violence des esprits commençait à s'apaiser un peu. La junte de
+défense en profita pour envoyer Thomas de Morla et don Bernardo
+Iriarte au quartier général.
+
+[En marge: Accueil que fait Napoléon à Thomas de Morla, envoyé auprès
+de lui par la junte de défense.]
+
+Napoléon les reçut à la tête de son état-major, et leur montra un
+visage froid et sévère. Il savait que don Thomas de Morla était ce
+gouverneur d'Andalousie sous le commandement duquel avait été violée
+la capitulation de Baylen. Il se promettait de lui adresser un langage
+qui retentît dans l'Europe entière. Thomas de Morla, intimidé par la
+présence de l'homme extraordinaire devant lequel il paraissait, et par
+le courroux visible, quoique contenu, qui se révélait sur ses traits,
+lui dit que tous les hommes sages dans Madrid étaient convaincus de la
+nécessité de se rendre, mais qu'il fallait faire retirer les troupes
+françaises, et laisser à la junte le temps de calmer le peuple et de
+l'amener à déposer les armes.--«Vous employez en vain le nom du
+peuple, lui répondit Napoléon d'une voix courroucée. Si vous ne pouvez
+parvenir à le calmer, c'est parce que vous-même vous l'avez excité et
+égaré par des mensonges. Rassemblez les curés, les chefs des couvents,
+les alcades, les principaux propriétaires, et que d'ici à six heures
+du matin la ville se rende, ou elle aura cessé d'exister. Je ne veux
+ni ne dois retirer mes troupes. Vous avez massacré les malheureux
+prisonniers français qui étaient tombés entre vos mains. Vous avez, il
+y a peu de jours encore, laissé traîner et mettre à mort dans les rues
+deux domestiques de l'ambassadeur de Russie, parce qu'ils étaient nés
+Français. L'inhabileté et la lâcheté d'un général avaient mis en vos
+mains des troupes qui avaient capitulé sur le champ de bataille de
+Baylen, et la capitulation a été violée. Vous, monsieur de Morla,
+quelle lettre avez-vous écrite à ce général? Il vous convenait bien de
+parler de pillage, vous qui, entré en 1795 en Roussillon, avez enlevé
+toutes les femmes, et les avez partagées comme un butin entre vos
+soldats! Quel droit aviez-vous d'ailleurs de tenir un pareil langage?
+La capitulation de Baylen vous l'interdisait. Voyez quelle a été la
+conduite des Anglais, qui sont bien loin de se piquer d'être rigides
+observateurs du droit des nations! Ils se sont plaints de la
+convention de Cintra, mais ils l'ont exécutée. Violer les traités
+militaires, c'est renoncer à toute civilisation, c'est se mettre sur
+la même ligne que les Bédouins du désert. Comment donc osez-vous
+demander une capitulation, vous qui avez violé celle de Baylen? Voilà
+comme l'injustice et la mauvaise foi tournent toujours au préjudice de
+ceux qui s'en sont rendus coupables. J'avais une flotte à Cadix, elle
+était l'alliée de l'Espagne, et vous avez dirigé contre elle les
+mortiers de la ville où vous commandiez. J'avais une armée espagnole
+dans mes rangs, j'ai mieux aimé la voir passer sur les vaisseaux
+anglais, et être obligé de la précipiter du haut des rochers
+d'Espinosa, que de la désarmer. J'ai préféré avoir neuf mille ennemis
+de plus à combattre, que de manquer à la bonne foi et à l'honneur.
+Retournez à Madrid. Je vous donne jusqu'à demain, 6 heures du matin.
+Revenez alors, si vous n'avez à me parler du peuple que pour
+m'apprendre qu'il s'est soumis. Sinon, vous et vos troupes, vous serez
+tous passés par les armes[26].»
+
+[Note 26: Ces paroles sont textuellement celles de Napoléon,
+consignées tout au long dans le _Moniteur_ de cette époque.]
+
+[En marge: Reddition de Madrid.]
+
+[En marge: Entrée des Français dans Madrid, le 4 décembre.]
+
+[En marge: Désarmement général des habitants.]
+
+[En marge: Napoléon n'entre point de sa personne à Madrid, et n'y
+laisse point entrer son frère Joseph.]
+
+Ces paroles redoutables et méritées firent frémir d'épouvante Thomas
+de Morla. Revenu auprès de la junte, il ne put dissimuler son trouble,
+et ce fut don Iriarte qui fut obligé de rendre compte pour lui de la
+mission qu'ils avaient remplie en commun au quartier général français.
+L'impossibilité de la résistance était si évidente que la junte
+elle-même, quoique divisée, reconnut à la majorité qu'il fallait se
+soumettre. Elle envoya de nouveau Thomas de Morla à Napoléon, pour lui
+annoncer la reddition de Madrid sous quelques conditions
+insignifiantes. Pendant cette nuit du 3 au 4, le marquis de Castellar
+voulut avec ses troupes échapper à la clémence comme à la sévérité du
+vainqueur. Suivi de ses soldats et de tout ce qu'il y avait de plus
+compromis, il sortit par les portes de l'ouest et du sud, que les
+Français n'occupaient point. Le lendemain, bien que le peuple furieux
+poussât encore des cris de rage, les gens armés ayant reçu et accepté
+l'invitation de ne plus résister, les portes de la ville furent
+livrées au général Belliard. L'armée française s'empara des principaux
+quartiers, et vint s'établir dans les grands bâtiments de Madrid,
+particulièrement dans les couvents, aux frais desquels Napoléon exigea
+qu'elle fût nourrie. Il ordonna qu'on procédât à un désarmement
+général et immédiat. Ensuite, sans daigner entrer lui-même dans
+Madrid, il alla se loger au milieu de sa garde à Chamartin, dans une
+petite maison de campagne appartenant à la famille du duc de
+l'Infantado. Il prescrivit à Joseph de passer le Guadarrama, et de
+venir résider, non à Madrid, mais en dehors, à la maison royale du
+Pardo, située à deux ou trois lieues. Son intention était de faire
+trembler Madrid sous une occupation militaire prolongée, avant de lui
+rendre le régime civil avec la nouvelle royauté. Sa conduite en cette
+circonstance fut aussi habile qu'énergique.
+
+[En marge: Moyens d'intimidation employés à l'égard des Espagnols.]
+
+Il voulait, sans employer la cruauté, mais seulement l'intimidation,
+placer la nation entre les bienfaits qu'il lui apportait et la crainte
+de châtiments terribles contre ceux qui s'obstineraient dans la
+rébellion. Il avait déjà ordonné la confiscation des biens des ducs de
+l'Infantado, d'Ossuna, d'Altamira, de Medina-Celi, de Santa-Cruz, de
+Hijar, du prince de Castel-Franco, de M. de Cevallos. Ces deux
+derniers étaient punis pour avoir accepté du service sous Joseph, et
+l'avoir ensuite abandonné. Napoléon était résolu à user d'une sévérité
+toute particulière envers ceux qui passeraient d'un camp dans un
+autre, et qui, à la résistance, en soi fort légitime, ajouteraient la
+trahison, qui ne l'était pas. Le prince de Castel-Franco, le duc de
+l'Infantado n'avaient été que faibles, M. de Cevallos avait agi comme
+un traître. Aussi l'ordre était-il donné de l'arrêter partout où on le
+trouverait. Mais celui-ci s'étant enfui, Napoléon fit saisir MM. de
+Castel-Franco et de Santa-Cruz, qui n'avaient pas eu le temps de se
+dérober. Il fit saisir également et déférer à une commission militaire
+le duc de Saint-Simon, qui, étant Français d'origine, avait encouru la
+peine de ceux qui servent contre leur patrie. Son projet n'était pas
+de sévir, mais d'intimider, en envoyant temporairement dans une prison
+d'État les hommes qu'il faisait arrêter et condamner. Il fit arrêter
+aussi et conduire en France les présidents et procureurs royaux du
+conseil de Castille. Il traita de même quelques-uns des meneurs
+populaires qui avaient trempé dans l'assassinat des soldats français
+et des personnages espagnols victimes des fureurs de la populace. En
+même temps il ordonna de nouveau le désarmement le plus complet et le
+plus général. Il exigea, comme nous l'avons dit, que les couvents
+reçussent une partie de l'armée, et la nourrissent à leurs frais.
+
+[En marge: Aux sévérités envers quelques individus, Napoléon ajoute
+des mesures qui doivent être des bienfaits pour la nation entière.]
+
+Tandis qu'il déployait ces rigueurs apparentes, il voulut frapper la
+masse de la nation espagnole par l'idée des bienfaits qui devaient
+découler de la domination française. En conséquence il décida par une
+suite de décrets la suppression des lignes de douanes de province à
+province, la destitution de tous les membres du conseil de Castille,
+et le remplacement immédiat de ce conseil au moyen de l'organisation
+de la cour de cassation, l'abolition du tribunal de l'inquisition, la
+défense à tout individu de posséder plus d'une commanderie,
+l'abrogation des droits féodaux, et la réduction au tiers des couvents
+existant en Espagne.
+
+Le désir de ménager le clergé et la noblesse l'avait d'abord porté à
+hésiter sur l'opportunité de ces grandes mesures, quand il était
+encore à Bayonne, occupé de préparer la Constitution espagnole. Mais
+depuis l'insurrection générale, la difficulté étant devenue aussi
+grave qu'on pouvait l'imaginer, il n'avait plus de ménagements à
+garder avec telle ou telle classe, et il ne devait plus songer qu'à
+conquérir par de sages institutions la partie saine et intelligente de
+la nation, laissant au temps et à la force le soin de lui en ramener
+le reste.
+
+[En marge: Moyens employés par Napoléon pour faire désirer Joseph
+avant de le rendre aux Espagnols.]
+
+Ces décrets promulgués, il déclara aux diverses députations qui lui
+furent présentées, qu'il n'avait pas, quant à lui, à entrer dans
+Madrid, n'étant en Espagne qu'un général étranger, commandant une
+armée auxiliaire de la nouvelle dynastie; que, quant au roi Joseph, il
+ne le rendrait aux Espagnols que lorsqu'il les croirait dignes de le
+posséder par un retour sincère vers lui; qu'il ne le replacerait pas
+dans le palais des rois d'Espagne pour l'en voir expulsé une seconde
+fois; que si les habitants de Madrid étaient résolus à s'attacher à ce
+prince par l'appréciation plus éclairée de tout le bien que leur
+promettait une royauté nouvelle, il le leur rendrait, mais après que
+tous les chefs de famille, rassemblés dans les paroisses de Madrid,
+lui auraient prêté sur les saints Évangiles serment de fidélité; que
+sinon, il renoncerait à imposer aux Espagnols une royauté dont ils ne
+voulaient pas; mais que, les ayant conquis, il userait à leur égard
+des droits de la conquête, qu'il disposerait de leur pays comme il lui
+conviendrait, et probablement le démembrerait, en prenant pour
+lui-même ce qu'il croirait bon d'ajouter au territoire de la France.
+
+[En marge: Napoléon commence à organiser une armée espagnole pour le
+compte de Joseph.]
+
+Il s'occupa en outre de former un commencement d'armée à son frère
+Joseph. Il lui ordonna de réunir en un régiment de plusieurs
+bataillons tous les Allemands, Napolitains et autres étrangers qui
+servaient depuis long-temps en Espagne, et qui ne demandaient pas
+mieux que de retrouver une solde. Ce régiment devait s'appeler
+Royal-Étranger, et s'élever à environ 3,200 hommes. Il ordonna de
+réunir les Suisses espagnols qui étaient restés fidèles, ou qui
+étaient portés à revenir à Joseph, en un régiment qui s'appellerait
+_Reding_, parce qu'il y avait un officier de ce nom qui s'était bien
+conduit. On pouvait espérer que ce régiment serait de 4,800 hommes. Il
+prescrivit de réunir sous le nom de Royal-Napoléon tous les soldats
+espagnols qui avaient embrassé la cause de Joseph, au nombre présumé
+de 4,800, et enfin, sous le nom de garde royale, les Français qui
+après Baylen avaient pris du service sous Castaños pour échapper à la
+captivité. On supposait que, joints à des conscrits tirés de Bayonne,
+ils présenteraient un effectif de 3,200 hommes. C'était un premier
+noyau de 16 mille soldats qui pourraient avoir de la valeur, si on les
+payait bien, et si on s'occupait de leur organisation.
+
+Après avoir pris ces mesures, Napoléon en attendit l'effet, persistant
+à demeurer de sa personne à Chamartin, et à laisser Joseph dans la
+maison de plaisance du Pardo, où celui-ci vivait séparé, et entouré de
+toute l'étiquette royale, sans avoir à s'incliner devant la
+souveraineté supérieure de l'empereur des Français. En attendant que
+les Espagnols le comprissent, Napoléon continua à faire ses
+dispositions militaires pour l'entière conquête de la Péninsule.
+
+[En marge: Opérations militaires de Napoléon à la suite de
+l'occupation de Madrid.]
+
+[En marge: Le corps de Castaños, passé sous le commandement du duc de
+l'Infantado, est définitivement rejeté sur Cuenca.]
+
+Il avait amené à Madrid le corps du maréchal Victor, composé des
+divisions Lapisse, Villatte et Ruffin, la garde impériale, et la plus
+grande masse des dragons. Sur le bruit que le corps de Castaños se
+retirait par Calatayud, Siguenza et Guadalaxara vers Madrid, il avait
+envoyé au pont d'Alcala la division Ruffin avec une brigade de
+dragons. Ce corps de Castaños, en effet, poursuivi à outrance par le
+général Maurice-Mathieu à la tête des divisions Musnier et Lagrange et
+des lanciers polonais, abordé vivement à Bubierca, où il avait essuyé
+des pertes considérables, se repliait en désordre sur Guadalaxara, ne
+comptant pas plus de 9 à 10 mille hommes, au lieu de 24 qu'il comptait
+à Tudela. Il avait passé du commandement de Castaños, destitué par la
+junte, au commandement du général de la Peña. Ballotté ainsi de chefs
+en chefs, aigri par la défaite et la souffrance, il s'était révolté,
+et avait pris définitivement pour général le duc de l'Infantado, sorti
+secrètement, comme on l'a vu, de Madrid, afin d'amener des renforts
+aux défenseurs de la capitale. L'entrée des Français à Madrid, et la
+présence de la division Ruffin avec les dragons au pont d'Alcala, ne
+laissaient pas d'autre ressource à cette ancienne armée du centre que
+la retraite sur Cuenca. Elle ne courait risque d'y être inquiétée que
+lorsque les Français prendraient la résolution de marcher sur Valence,
+ce qui ne pouvait être immédiat.
+
+[En marge: Les restes de l'armée d'Estrémadure sont rejetés au delà de
+Talavera.]
+
+[En marge: Massacre par ses soldats du brave don Benito San Juan.]
+
+Napoléon voyant s'éloigner l'armée du centre aux trois quarts
+dispersée, avait abandonné aux dragons le soin de ramasser les
+traînards, et avait ramené à lui la division Ruffin, du corps de
+Victor, destinant ce corps à marcher sur Aranjuez et Tolède, à la
+poursuite de l'armée de l'Estrémadure. Il voulait, après avoir assuré
+sa gauche en rejetant sur Cuenca l'ancienne armée de Castaños,
+assurer sa droite en poussant au delà de Talavera les débris de
+l'armée d'Estrémadure, qui avaient combattu à Burgos et à Somo-Sierra.
+Il fit partir les divisions Ruffin et Villatte, précédées par la
+cavalerie légère de Lasalle et les dragons de Lahoussaye, et conserva
+dans Madrid la division Lapisse et la garde impériale. Lasalle courut
+sur Aranjuez et Tolède, les dragons coururent sur l'Escurial pour
+refouler les restes désordonnés de l'armée d'Estrémadure. Cette armée
+était déjà en déroute en commençant sa retraite. Ce fut bien pis
+encore lorsqu'elle sentit la pointe des sabres de nos cavaliers. Elle
+ne présentait plus que des bandes confuses qui, à l'exemple de toutes
+les troupes incapables de se battre, se vengèrent sur leurs chefs de
+leur propre lâcheté. L'infortuné don Benito San Juan, qui n'avait
+quitté que le dernier, et tout sanglant, le champ de bataille de
+Somo-Sierra, fut leur première victime. Il avait, avec les fugitifs de
+Somo-Sierra, rejoint à Ségovie ce qui subsistait encore du détachement
+de Sepulveda et des troupes battues à Burgos par le maréchal Soult.
+Ces divers rassemblements, après s'être un moment rapprochés de Madrid
+par la route de Ségovie à l'Escurial, s'enfuirent sur Tolède en
+apprenant la reddition de la capitale. La garnison de Madrid, sortie
+avec le marquis de Castellar, se réunit à eux. Leur indiscipline
+passait toute croyance. Ils pillaient, ravageaient, beaucoup plus que
+les vainqueurs, ce pays qui était le leur, et qu'ils avaient mission
+de défendre. Les chefs, saisis de honte et de douleur à un tel
+spectacle, voulurent mettre quelque ordre dans cette retraite, et
+épargner aux habitants les horribles traitements auxquels ils étaient
+exposés. Mais les misérables qu'on cherchait à contenir se mirent à
+accuser leurs officiers de les avoir trahis. Le brave don Benito San
+Juan, le plus sévère, parce qu'il était le plus brave, devint l'objet
+de leur fureur. Ayant voulu à Talavera les réprimer, il fut assailli
+dans une modeste cellule qui lui servait de logement, traîné sur la
+voie publique, pendu à un arbre, où, durant plusieurs heures, ces
+monstres, qui ne l'avaient pas suivi au combat, le criblèrent de leurs
+balles. Tels étaient les hommes auxquels l'Espagne, dans son
+aveuglement patriotique, confiait sa défense contre une royauté qui
+avait à ses yeux le tort d'être étrangère.
+
+Le général Lasalle, toujours au galop à la tête de ses escadrons,
+arrivé bientôt à Talavera, rejeta jusqu'au pont d'Almaraz sur le Tage
+ces bandes indisciplinées. Ce pont, autour duquel les Espagnols
+avaient élevé quelques ouvrages, ne pouvait être emporté que par de
+l'infanterie. Le général Lasalle s'y arrêta, en attendant que les
+ordres de l'Empereur prescrivissent de nouvelles opérations dans le
+midi de la Péninsule.
+
+[En marge: Embarras de l'armée anglaise depuis l'entrée de Napoléon
+dans Madrid.]
+
+Tandis que les armées espagnoles étaient refoulées de la sorte, celle
+de Palafox sur Saragosse, celle de Castaños sur Cuenca, celle
+d'Estrémadure sur Almaraz, celle de Blake sur Léon et les Asturies, et
+que nous étions ainsi en quelques jours redevenus maîtres d'une moitié
+de l'Espagne, les Anglais, auxquels on avait promis qu'ils ne
+viendraient que pour recueillir des trophées, et compléter tout au
+plus une victoire assurée, se trouvaient dans le plus cruel embarras,
+car ils n'avaient pu réussir jusqu'ici à rassembler leurs divers
+détachements en un seul corps d'armée. L'unique progrès qu'ils eussent
+fait sous ce rapport, c'était de réunir à l'infanterie, amenée par
+Ciudad-Rodrigo et Salamanque, l'artillerie et la cavalerie venues par
+Badajoz et Talavera, sous la conduite du général Hope. Celui-ci avait
+même un moment failli tomber au milieu des escadrons de Lasalle,
+s'était dérobé par une marche habile dans les montagnes, et avait
+enfin, par Avila, rejoint son général en chef vers Salamanque. Après
+cette jonction le général Moore comptait environ 19 mille hommes. Mais
+il lui restait une dernière jonction à opérer: c'était celle de David
+Baird, arrivé par la Corogne à Astorga, avec environ 11,000 hommes.
+Plus que jamais le général anglais songeait à se retirer, car ce
+n'était pas avec 30,000 hommes qu'il pouvait tenir tête aux Français,
+les armées espagnoles étant partout anéanties. Le désir de se
+soustraire au danger, et de rallier sir David Baird, lui avait inspiré
+la salutaire pensée d'abandonner la ligne de retraite du Portugal pour
+adopter celle de la Galice, ce qui lui procurait le double avantage
+d'augmenter sa force d'un tiers, et de se rapprocher d'un bon port
+d'embarquement. Il inclinait donc à marcher par Toro sur Benavente, en
+ordonnant à David Baird d'y marcher par Astorga. (Voir la carte nº
+43.) Il se donnait de plus, en agissant ainsi, l'apparence de menacer
+les communications des Français, puisqu'il n'avait qu'un pas à faire
+pour être à Valladolid, même à Burgos, tandis qu'en réalité il était
+sur la route de la Corogne, c'est-à-dire de la mer, son refuge le
+plus sûr. Grâce à ce mouvement, il assurait sa retraite, il semblait
+en même temps faire quelque chose pour la cause espagnole, et se
+ménageait une réponse aux instances de M. Frère, qui, devenu le séide
+du gouvernement insurrectionnel, reprochait sans cesse à l'armée
+anglaise de ne point agir. Le malheureux John Moore, qui était sage et
+brave, qui avait l'habitude de la guerre méthodique, auquel on avait
+promis un accueil enthousiaste, des ressources de tout genre, des
+victoires faciles, et qui trouvait les Espagnols abattus, fuyant en
+tous sens, pouvant à peine se nourrir eux-mêmes, était dans un état de
+surprise, de mécontentement, de dégoût, impossible à décrire, et ne
+voyait de sûreté qu'à battre en retraite par la route la plus courte.
+Du reste, il ne dissimulait à son gouvernement aucune de ces fâcheuses
+vérités.
+
+[En marge: Napoléon s'occupe enfin des Anglais, et amène à Madrid les
+forces nécessaires pour opérer contre eux.]
+
+Napoléon dans le commencement ne s'était pas occupé des Anglais,
+quoiqu'il sût bien qu'il en venait un certain nombre de Lisbonne et de
+la Corogne, parce qu'il voulait d'abord anéantir les armées
+espagnoles, parce qu'il voulait ensuite laisser l'armée britannique
+s'enfoncer dans l'intérieur de la Péninsule, pour être plus assuré de
+l'envelopper et de la prendre. Cependant, quelque bien conçue que fût
+cette pensée, s'il avait pu connaître à quel point l'armée anglaise
+était dispersée et décontenancée, il aurait mieux fait encore de
+fondre sur elle, et de détruire Moore à Salamanque, Hope dans les
+montagnes d'Avila. Mais on ne sait pas tout à la guerre, on ne sait
+que ce qu'on devine d'après certains indices, et Napoléon en avait
+trop peu ici pour conjecturer avec exactitude la situation des
+Anglais; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque Moore, au milieu d'un
+peuple ami, ignorait complétement lui-même les mouvements de l'armée
+française. Napoléon toutefois, ayant appris, par les courses de sa
+cavalerie sur Talavera, que les Anglais étaient entre Talavera, Avila,
+Salamanque, et que du Tage ils s'élevaient à la hauteur du Duero,
+sentit que le moment était venu d'agir contre eux, et il disposa tout
+pour réunir les forces nécessaires à leur complète destruction.
+
+[En marge: Le maréchal Lefebvre porté de Valladolid à Talavera.]
+
+Il ordonna au maréchal Lefebvre de se porter de Valladolid sur
+Ségovie, et de descendre de Ségovie sur l'Escurial, ce qui le plaçait
+presque à Madrid. Son intention était de lui faire prendre la position
+de l'Escurial, Tolède et Talavera, afin de ramener à Madrid le corps
+du maréchal Victor. Le maréchal Lefebvre venait enfin de recevoir la
+division polonaise, restée jusque-là en arrière, et les Hollandais
+laissés quelque temps sur le rivage de la Biscaye. Avec les dragons
+Milhaud et la cavalerie de Lasalle, il allait former la droite de
+l'armée sur Talavera. Il comptait alors environ 15 mille hommes.
+
+[En marge: Le maréchal Ney amené à Madrid.]
+
+Napoléon, en se préparant à aborder l'armée anglaise, dont il
+connaissait la solidité, voulait avoir sous la main l'un de ses
+meilleurs corps, conduit par l'un de ses lieutenants les plus
+énergiques. Ce corps, c'était le 6e; ce chef, c'était le maréchal Ney.
+Il avait reproché au maréchal Ney la lenteur de sa marche sur Soria,
+et tenait à le dédommager de ce reproche en lui donnant les Anglais à
+battre. Il l'avait déjà rappelé de Saragosse sur Madrid, et lui avait
+confié la mission de pousser, chemin faisant, Castaños l'épée dans
+les reins. Il lui prescrivit de hâter sa marche, afin qu'il pût se
+reposer un instant à Madrid, avant de se reporter à droite sur le Tage
+ou le Duero.
+
+[En marge: Le 5e corps envoyé devant Saragosse.]
+
+Napoléon allait donc réunir à Madrid même les corps de Victor,
+Lefebvre, Ney, la garde impériale, une masse de cavalerie
+considérable; ce qui le mettrait bientôt en mesure de frapper un coup
+décisif. L'appel du maréchal Ney avec le 6e corps tout entier, y
+compris la division Lagrange, qui avait été jointe passagèrement au
+maréchal Moncey pour la journée de Tudela, réduisait ce dernier à
+l'impossibilité de continuer le siége de Saragosse, car il n'avait
+plus assez de forces pour tenir la campagne en attaquant la ville.
+Napoléon donna l'ordre au maréchal Mortier de se détourner avec le 5e
+corps, et d'aller prendre position sur l'Èbre, afin de couvrir le
+siège de Saragosse, en laissant toutefois au maréchal Moncey le soin
+exclusif des attaques.
+
+[En marge: Les troupes du général Junot dirigées sur Burgos.]
+
+[En marge: Le maréchal Soult définitivement ramené vers la
+Vieille-Castille.]
+
+La belle division Laborde, première du général Junot, venait d'arriver
+à Vittoria. Napoléon lui assigna Burgos. Il ordonna à la division
+Heudelet, qui était la seconde de Junot, et qui suivait immédiatement
+la première, de s'avancer en toute hâte dans la même direction. Les
+dragons de Lorge, qui avaient accompagné le 5e corps, reçurent
+également cette destination. Les dragons Millet, un peu en arrière de
+ceux-ci, furent attirés sur Madrid. Napoléon prescrivit au maréchal
+Soult une marche conforme à ces divers mouvements. Ce maréchal avait
+pénétré dans les Asturies, chassé devant lui les débris des Asturiens
+revenus d'Espinosa, et poussé jusqu'au camp de Colombres. Il avait
+recueilli, à la suite de combats vifs et répétés, un certain nombre
+de prisonniers, et beaucoup de munitions et de marchandises accumulées
+par les Anglais dans les ports de la Cantabrie. Napoléon lui enjoignit
+de repasser les montagnes pour descendre dans le royaume de Léon, où,
+réuni au corps de Junot, aux dragons de Lorge et Millet, il devait
+tenir tête aux Anglais s'ils s'avançaient sur notre droite, ou les
+pousser vivement s'ils se repliaient devant les troupes parties de
+Madrid, ou même enfin envahir le Portugal à leur suite. Ainsi, avec
+trois corps d'armée, plus la garde impériale et une immense cavalerie
+à Madrid, avec deux corps d'armée et beaucoup de cavalerie aussi sur
+sa droite en arrière, il était préparé à agir contre les Anglais dans
+toutes les directions, et pouvait les poursuivre partout où ils se
+retireraient. Il n'attendait que l'arrivée des maréchaux Lefebvre et
+Ney pour courir de Madrid à de nouvelles opérations. Du reste le temps
+n'avait pas cessé d'être parfaitement beau. Le mois de décembre
+ressemblait à un vrai printemps, soit à Madrid, soit dans les
+Castilles. Nos corps exécutaient de longues marches sans éprouver
+aucun des inconvénients ordinaires de la saison. Napoléon, montant
+tous les jours à cheval autour de Madrid, où il n'entrait jamais,
+passait ses corps en revue, s'appliquait à les pourvoir de tout ce
+qu'ils avaient perdu dans les marches et les combats, s'occupait
+surtout d'un grand établissement militaire au Buen-Retiro, d'où il pût
+contenir Madrid, et où il fût certain de laisser en sûreté ses
+malades, ses dépôts, son matériel. Toujours soigneux d'assurer sa
+ligne d'opération, ce qu'il avait ordonné à Miranda, Pancorbo,
+Burgos, il venait de l'ordonner à Somo-Sierra, sur le plateau même où
+l'on avait combattu, et à Madrid, sur la hauteur du Buen-Retiro, qui
+fait face à cette capitale. Il avait voulu qu'on élevât des ouvrages
+de campagne autour de ce beau parc, qu'on y joignît un réduit fortifié
+vers la fabrique de porcelaine (fabrique où les rois d'Espagne
+faisaient imiter la porcelaine de Chine), et que dans ce réduit on
+ménageât une place suffisante pour renfermer les blessés de l'armée,
+son matériel d'artillerie et ses vivres. Il voulait de plus que cet
+établissement fût hérissé de canons, et que, les premiers ouvrages
+enlevés, il fallût une attaque régulière pour forcer le réduit.
+
+[En marge: Événements en Aragon et en Catalogne.]
+
+Tandis que les choses se passaient autour de Madrid comme on vient de
+le voir, d'autres événements s'accomplissaient en Aragon et en
+Catalogne. En Aragon, depuis la bataille de Tudela, les allées et
+venues de nos divers corps d'armée avaient privé momentanément le
+maréchal Moncey des moyens d'agir efficacement contre la ville de
+Saragosse. Le lendemain de la bataille on avait dû envoyer des troupes
+à la poursuite du corps de Castaños, et, à défaut de celles du
+maréchal Ney, qui n'étaient pas encore arrivées, on y avait envoyé les
+divisions Musnier et Lagrange sous le général Maurice-Mathieu. Dès
+lors, le maréchal Moncey n'était resté qu'avec les divisions Grandjean
+et Morlot, qui ne comptaient pas plus de neuf ou dix mille hommes. Le
+maréchal Ney était survenu, il est vrai, débouchant de Soria, et
+offrant de concourir au siège de Saragosse avec les deux divisions
+Dessoles et Marchand. Mais, le jour même où il allait de concert avec
+le maréchal Moncey attaquer cette fameuse capitale de l'Aragon, et
+s'emparer du Monte-Torrero, l'ordre lui arriva du quartier général de
+poursuivre Castaños à outrance, et de revenir en le poursuivant sur
+Madrid. Si Napoléon, à la distance où il était de l'Aragon, avait pu
+savoir ce qui s'y passait, il aurait laissé au maréchal Ney le soin
+d'assiéger Saragosse, et au général Maurice-Mathieu celui de
+poursuivre Castaños. Ce dernier, avec les divisions Musnier et
+Lagrange, aurait amené à Madrid à peu près autant de monde que le
+maréchal Ney avec les divisions Dessoles et Marchand. On eût ainsi
+évité un mouvement croisé et inutile du général Maurice-Mathieu
+rebroussant chemin pour se reporter sur Saragosse, et du maréchal Ney
+s'en éloignant pour marcher sur Madrid par Calatayud. Mais les
+accidents, les faux mouvements se multiplient à la guerre avec les
+nombres et les distances, et Napoléon ajoutait tous les jours aux
+chances d'erreurs par l'étendue prodigieuse de ses opérations. Le
+maréchal Ney, comme tous ses lieutenants, trop heureux de servir près
+de lui, se hâta d'exécuter ses ordres, quitta le maréchal Moncey, qui
+resta ainsi tout à fait isolé, et profondément chagrin de ne pouvoir
+rien entreprendre contre Saragosse dans l'état de faiblesse auquel on
+le réduisait, d'autant plus que le maréchal Ney reprit en passant
+auprès du général Maurice-Mathieu la division Lagrange, et renvoya
+seulement la division Musnier. Il emmena même avec lui les fameux
+lanciers polonais, si habitués à l'Aragon, et ne laissa au maréchal
+Moncey que les régiments de cavalerie provisoire autrefois attachés à
+son corps. Le maréchal Moncey ne recouvrant que la division Musnier,
+fut obligé de différer l'attaque de Saragosse. Il est vrai que pendant
+ce temps la grosse artillerie, par les soins du général Lacoste, était
+amenée de Pampelune à Tudela, et de Tudela était transportée à
+Saragosse sur le canal d'Aragon. De leur côté aussi les Aragonais se
+remettaient de leur défaite, et se fortifiaient dans leur capitale.
+Tous ces délais de part et d'autre servaient ainsi à préparer un siége
+mémorable.
+
+[En marge: Événements en Catalogne.]
+
+En Catalogne s'étaient passés des événements graves, et non moins
+dignes d'être rapportés que ceux dont on a déjà lu le récit. Depuis la
+retraite de Joseph sur l'Èbre, le général Duhesme, qui dans le
+commencement de son établissement à Barcelone ne cessait de faire des
+sorties, tantôt en avant vers le Llobregat, tantôt en arrière vers
+Girone, le général Duhesme se trouvait bloqué dans Barcelone sans
+pouvoir en dépasser les portes. Les deux divisions Lechi et Chabran,
+singulièrement réduites par la guerre et les fatigues, comptaient à
+peine 8 mille fantassins, lesquels avec l'artillerie et la cavalerie
+montaient tout au plus à 9,500 hommes. Tous les efforts qu'on avait
+tentés pour approvisionner Barcelone par mer avaient été infructueux,
+les Anglais occupant le golfe de Roses, dont la citadelle était
+défendue par trois mille Espagnols de troupes régulières. Le général
+Duhesme se voyait donc exposé à manquer bientôt de vivres, tant pour
+lui que pour la nombreuse population de cette capitale. C'est par ce
+motif que Napoléon avait si souvent pressé le général Saint-Cyr de
+hâter ses opérations, et de marcher vivement au secours de Barcelone.
+
+[En marge: Forces confiées au général Saint-Cyr pour la soumission de
+la Catalogne.]
+
+Le général Saint-Cyr, pour traverser la Catalogne insurgée tout
+entière, et gardée par de nombreux corps de troupes, avait, outre la
+division Reille forte d'environ 7 mille hommes, la division française
+Souham qui en comptait 6 mille, la division italienne Pino 5 mille, la
+division napolitaine Chabot 3 mille, plus un millier d'artilleurs et 2
+mille cavaliers, ce qui faisait en tout 23 à 24 mille combattants. Une
+fois réuni à Duhesme, s'il parvenait à le débloquer, il devait avoir
+de 34 à 36 mille hommes pour soumettre cette importante province, la
+plus difficile à conquérir de toutes celles de la Péninsule, soit à
+cause de son sol hérissé d'obstacles, soit à cause de ses habitants
+très-hardis, très-remuants, et craignant pour leur industrie un
+rapprochement trop étroit avec l'empire français.
+
+[En marge: Forces espagnoles employées à la défense de la Catalogne.]
+
+L'armée espagnole qui défendait cette province, et qu'il n'était
+possible d'évaluer que très-approximativement, s'élevait à environ 40
+mille hommes. Elle se composait des troupes de ligne tirées des îles
+Baléares et transportées en Catalogne par la marine anglaise; de
+troupes de ligne tirées du Portugal et transportées également par la
+marine anglaise en Catalogne; d'une division de Grenade, sous le
+général Reding; d'une division d'Aragonais, sous le marquis de Lassan,
+frère de Palafox; enfin des troupes régulières de la province. Elle
+avait pour général en chef don Juan de Vivès, qui avait servi
+autrefois contre la France, pendant la guerre de la Révolution, et se
+vantait beaucoup d'y avoir obtenu des succès. Elle était secondée par
+des volontaires, appelés miquelets, formés en bataillons nommés
+_tercios_, et remplissant l'office de troupes légères. Agiles, braves,
+bons tireurs, ces volontaires, courant sur les flancs de l'armée
+espagnole, lui rendaient de nombreux services. À ces forces il fallait
+joindre les somathènes, espèce de milice composée de tous les
+habitants, qui, d'après d'anciennes coutumes, se levaient en masse au
+premier son de leurs cloches, devaient défendre les villages et les
+villes, occuper et disputer les principaux passages. Ces troupes de
+ligne, ces miquelets, ces somathènes, aidés dans leur résistance par
+un sol hérissé d'aspérités et dépourvu de denrées alimentaires,
+présentaient des difficultés plus graves qu'aucune de celles qu'on
+pouvait rencontrer dans les autres provinces. Il faut ajouter que la
+Catalogne était couverte de places fortes qui commandaient toutes les
+communications de terre et de mer, telles que Figuières que nous
+possédions, Roses, Girone, Hostalrich, Tarragone que nous ne
+possédions pas.
+
+[En marge: Motifs qui avaient fait choisir le général Saint-Cyr pour
+la guerre de Catalogne.]
+
+Son éloignement et sa configuration séparaient cette province du reste
+de l'Espagne, et en faisaient un théâtre de guerre distinct. C'est
+pourquoi Napoléon avait chargé de la conquérir un général, excellent
+quand il était seul, dangereux quand il avait des voisins qu'il
+secondait toujours mal, mesquinement jaloux jusqu'à croire que
+Napoléon, envieux de sa gloire, l'envoyait en Catalogne afin de le
+perdre; mais, ce travers à part, capitaine habile, profond dans ses
+combinaisons, et le premier des militaires de son temps pour la guerre
+méthodique, Napoléon, bien entendu, demeurant hors de comparaison avec
+tous les généraux du siècle.
+
+Les moyens réunis en Catalogne se ressentaient, comme ailleurs, de la
+précipitation qu'on avait mise dans les préparatifs de cette guerre.
+Le matériel d'artillerie était insuffisant; la chaussure, le vêtement
+manquaient tout à fait. La division Reille était un ramassis de tous
+les corps et de toutes les nations, inconvénient compensé, il est
+vrai, par la valeur de son chef. La division Souham, quoique formée de
+vieux cadres, fourmillait de conscrits. La division italienne Pino se
+composait d'Italiens aguerris et élevés à l'école de la Grande Armée.
+Les moyens de transport, indispensables dans un pays où l'on ne
+trouvait aucune ressource sur le sol, étaient entièrement nuls. Il n'y
+avait là rien qui ne se vît dans les Castilles, où Napoléon commandait
+lui-même. Le général Saint-Cyr croyait cependant que tout cela était
+malicieusement fait pour lui, et que Napoléon, du faîte de sa gloire,
+songeait à lui mesurer les succès, et surtout à les rendre moins
+rapides que les siens[27].
+
+[Note 27: On est honteux, en lisant les Mémoires si remarquables
+d'ailleurs du maréchal Saint-Cyr sur sa campagne de Catalogne, des
+petitesses qui s'y rencontrent, à côté de vues saines et profondes.
+J'ai lu toute sa correspondance avec l'état-major impérial, et
+j'affirme qu'elle dément complétement ses assertions, sous un seul
+rapport, bien entendu, celui du soin qu'aurait mis l'Empereur à lui
+marchander les moyens, afin que les succès en Catalogne n'effaçassent
+point les succès en Castille. On est affligé, en vérité, de voir un
+esprit aussi distingué s'abaisser jusqu'à de si misérables
+suppositions. L'Empereur n'aimait pas le caractère insociable du
+maréchal Saint-Cyr, mais il rendait justice à ses qualités éminentes,
+et n'en était pas jaloux. On voit dans son Histoire de César qu'il
+était jaloux peut-être de César ou d'Alexandre, mais en fait de
+jalousie il ne descendait pas au-dessous.]
+
+[En marge: Raisons de faire le siége de Roses avant de s'avancer en
+Catalogne.]
+
+Les instructions du général Saint-Cyr lui laissaient carte blanche
+quant aux opérations à exécuter en Catalogne, et n'étaient
+impérieuses que sous un rapport, la nécessité de débloquer Barcelone
+le plus tôt possible. Comme on avait Figuières, il restait trois
+places à prendre dans la direction de Barcelone, Roses à gauche sur la
+route de mer, Girone et Hostalrich à droite sur la route de terre. Ces
+places, dans ce pays montueux, étaient situées de manière à être
+difficilement évitées, si on voulait suivre les voies praticables à
+l'artillerie. Cependant, s'arrêter à faire trois siéges réguliers
+avant de débloquer Barcelone, était chose impraticable. Le général
+Saint-Cyr se décida à en entreprendre un seul, celui de Roses, par
+deux motifs suffisamment fondés pour excuser le retard qui allait en
+résulter: le premier, c'est que Figuières sans Roses ne formait pas un
+point d'appui suffisant au delà des Pyrénées, car la garnison de Roses
+eût sans cesse inquiété Figuières, et rien n'aurait pu entrer dans
+cette dernière place ni en sortir, si on n'avait pris la place
+voisine; le second, c'est que le golfe de Roses était l'abri ordinaire
+des escadres anglaises qui bloquaient Barcelone, et que leur présence
+ne permettait pas de ravitailler cette ville. Le général Saint-Cyr,
+étant destiné à s'y établir, ne voulait pas y être un jour affamé,
+comme le général Duhesme craignait de l'être à cette époque.
+
+[En marge: Passage de la frontière les Pyrénées orientales.]
+
+[En marge: Pluies torrentielles qui retardent les opérations en
+Catalogne.]
+
+Malgré les instances de l'état-major général, lui recommandant sans
+cesse la célérité dans ses opérations, le général Saint-Cyr résolut
+d'exécuter le siége de Roses avant de pénétrer en Catalogne. Il passa
+la frontière dans les premiers jours de novembre, au moment même où
+les principales masses de l'armée française commençaient, comme on l'a
+vu, à agir en Castille, au moment où les maréchaux Lefebvre, Victor,
+Soult, étaient aux prises avec Blake et le marquis de Belveder. La
+division Reille, placée dès l'origine à La Jonquère, se porta le 6
+devant Roses. La division Pino la suivit immédiatement, escortant les
+convois de grosse artillerie. La division Souham, venant la troisième,
+alla s'établir en arrière de la Fluvia, petit cours d'eau qui arrose
+la plaine du Lampourdan. (Voir la carte nº 43.) Cette dernière
+division avait pour mission de couvrir le siége de Roses contre les
+troupes espagnoles qui pourraient être tentées de le troubler. Tandis
+que nos armées de Castille et d'Aragon jouissaient d'un temps superbe,
+celle de Catalogne eut à essuyer des pluies diluviennes, qui pendant
+plusieurs jours inondèrent le pays, et rendirent tout mouvement
+impossible. Nos soldats supportèrent patiemment ces souffrances. Ils
+avaient pour chef un général qui dans les rangs de l'armée du Rhin
+avait appris à tout endurer, et à exiger qu'autour de lui on endurât
+tout sans murmure.
+
+[En marge: Configuration de la citadelle de Roses.]
+
+Jusqu'au 12 novembre on fut dans l'impossibilité de se mouvoir. La
+pluie ayant cessé, on s'approcha de Roses, et on resserra la garnison
+dans ses murs. Elle était forte de près de 3 mille hommes, commandée
+par un bon officier, et pourvue d'ingénieurs savants, dont au reste
+l'Espagne n'a jamais manqué. La place de Roses est un pentagone, situé
+entre la mer et un terrain sablonneux, au centre d'un golfe spacieux,
+profond, et garanti des mauvais vents. À l'entrée de ce golfe se
+trouve un fort, dit le fort du Bouton, construit sur une hauteur, et
+protégeant de son canon la meilleure partie du mouillage. La brigade
+Mazuchelli envoya deux bataillons pour commencer l'attaque de ce fort.
+Là, comme devant la place principale, il fallut refouler dans
+l'intérieur des murs la garnison soutenue par le feu de l'escadre
+anglaise, qui était composée de six vaisseaux de ligne et de plusieurs
+petits bâtiments.
+
+[En marge: Ouverture de la tranchée devant Roses, dans la nuit du 18
+au 19 novembre.]
+
+Après diverses sorties vigoureusement repoussées, la tranchée fut
+ouverte devant Roses dans la nuit du 18 au 19 novembre, sur deux
+fronts opposés, à l'est et à l'ouest, de manière à interdire par les
+feux des tranchées la communication avec la mer. En peu de jours, une
+batterie établie près du rivage rendit le mouillage tellement
+dangereux pour les Anglais, qu'ils furent contraints de s'éloigner, et
+d'abandonner la garnison à elle-même.
+
+La petite ville de Roses, formée de quelques maisons de pêcheurs et de
+commerçants, était située à l'est, en dehors même de l'enceinte
+fortifiée. On l'attaqua dans la nuit du 26 au 27. Les Espagnols, qui,
+de tant de faiblesse en rase campagne, passaient subitement à une
+extrême énergie derrière leurs murailles, se défendirent
+vigoureusement, et ne se retirèrent qu'après avoir perdu 300 hommes,
+et nous avoir laissé 200 prisonniers. Cette action nous coûta 45
+hommes tués ou blessés. Dès cet instant, la garnison n'avait plus
+aucun appui extérieur.
+
+[En marge: Prise du fort du Bouton.]
+
+[En marge: Reddition de Roses, après seize jours de tranchée ouverte.]
+
+Pendant ce temps, on poussait les opérations contre le fort du Bouton.
+On avait hissé à force de bras quelques pièces de gros calibre sur les
+hauteurs, et, après avoir démantelé le fort, on avait obligé la
+garnison à l'évacuer. Le 3 décembre, on ouvrit la troisième parallèle
+devant Roses. Le 4, on disposa la batterie de brèche, et il ne
+restait plus que l'assaut à livrer, lorsque la garnison, après seize
+jours de tranchée ouverte, consentit à se rendre prisonnière de
+guerre. La résistance avait été honorable et conforme à toutes les
+règles. Nous y prîmes 2,800 hommes, beaucoup de blessés, et un
+matériel considérable apporté par les Anglais. Grâce à cette
+importante conquête, les communications par mer avec Barcelone
+devenaient, sinon certaines, au moins très-praticables, et notre ligne
+d'opération, appuyée sur Figuières et Roses, était assurée à la fois
+par terre et par mer.
+
+[En marge: Roses pris, le général Saint-Cyr se décide à marcher sur
+Barcelone.]
+
+Pendant ce siége, le général Saint-Cyr avait reçu, soit du général
+Duhesme, soit du quartier général impérial, de vives instances pour
+qu'il se dirigeât enfin sur Barcelone. Il s'y était refusé avec son
+obstination ordinaire, jusqu'à ce que Roses fût en son pouvoir; mais
+maintenant que cette place venait de capituler, il n'avait plus aucun
+motif de différer. En effet, quand le général Duhesme bloqué avait à
+peine de quoi vivre, quand Napoléon s'était avancé jusqu'à Madrid (il
+y entrait le jour où le général Saint-Cyr entrait dans Roses), il
+devenait urgent de porter la gauche des armées françaises à la même
+hauteur que leur droite, et de déborder ainsi Saragosse des deux
+côtés. Roses pris, le général Saint-Cyr n'hésita plus à marcher sur
+Barcelone.
+
+[En marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution audacieuse de
+marcher sans son artillerie.]
+
+Il avait envoyé dans le Roussillon sa cavalerie, qu'il ne pouvait
+nourrir dans le Lampourdan. Il la fit revenir pour la conduire avec
+lui à Barcelone. Son artillerie, quoique fort désirable dans les
+rencontres qu'il allait avoir avec l'armée espagnole, était un
+fardeau bien embarrassant à traîner à travers la Catalogne, surtout
+lorsqu'il fallait éviter la grande route, qui était fermée par les
+places de Girone et d'Hostalrich, dont on n'était pas maître. Le
+général Saint-Cyr prit un parti d'une extrême hardiesse, ce fut de
+laisser son artillerie à Figuières, en conduisant à la main les
+chevaux de trait destinés à la traîner. Le général Duhesme lui avait
+écrit de Barcelone qu'il avait un matériel immense dans l'arsenal de
+cette place, et que, moyennant qu'on amenât des chevaux, on trouverait
+de quoi former un train complet d'artillerie. En conséquence, il se
+décida à ne conduire avec lui que des chevaux, des mulets, des
+fantassins, et pas une voiture. Il donna à chaque soldat quatre jours
+de vivres et cinquante cartouches, plaça en outre sur des mulets
+quelque biscuit et quelques cartouches, et se disposa à partir équipé
+ainsi à la légère. Si dans la marche audacieuse qu'il allait
+entreprendre il rencontrait l'armée espagnole, il était résolu à se
+faire jour à la baïonnette; car pour lui la vraie victoire, c'était
+d'arriver à Barcelone, où l'attendait une armée française qui était
+largement pourvue du matériel nécessaire, et qui, jointe à la sienne,
+le mettrait au-dessus de tous les événements.
+
+[En marge: Passage de la Fluvia le 9 décembre.]
+
+[En marge: Le général Saint-Cyr dérobe sa route à l'ennemi, et réussit
+à le tromper complétement.]
+
+Tout étant réglé de la sorte, il s'avança sur la Fluvia le 9 décembre,
+laissant sur ses derrières la division Reille, qui était indispensable
+à Roses et Figuières pour garder notre base d'opération, et se porta
+en avant avec 15,000 fantassins, 1,500 cavaliers, 1,000 artilleurs,
+c'est-à-dire avec 17 ou 18,000 hommes. Déjà une forte avant-garde,
+composée d'un corps aragonais sous le marquis de Lassan, et d'un
+détachement de l'armée de Vivès, sous le général Alvarez, avait fait
+contre la division Souham diverses tentatives victorieusement
+repoussées. Le général Saint-Cyr rejeta cette avant-garde des bords de
+la Fluvia sur ceux du Ter, et l'obligea à se retirer précipitamment.
+Deux routes se présentaient à lui, et toutes deux fort difficiles à
+parcourir. La route de terre, qui se présentait à droite, lui offrait
+Girone et Hostalrich, sous le canon desquelles il était, sinon
+impossible, du moins très-périlleux de passer. La route de mer, qui se
+présentait à gauche, lui offrait le danger des flottilles anglaises
+canonnant tous les passages vus de la mer, et celui des miquelets
+joignant leur mousqueterie à l'artillerie des Anglais. Il résolut de
+suivre alternativement chacune de ces routes, au moyen de chemins de
+traverse qui communiquaient de l'une à l'autre. Pour le moment, il
+chercha à persuader aux Espagnols qu'il se dirigeait sur Girone, avec
+l'intention d'en exécuter le siége après celui de Roses. Le 11, en
+effet, il s'avança dans la direction de cette place; et quand il vit
+l'avant-garde espagnole y courir en toute hâte, il se déroba en
+prenant à gauche, et se dirigea vers la Bisbal, chemin qui devait le
+mener à Palamos, le long de la mer. Il arriva le 11 au soir à la
+Bisbal, en repartit le 12 pour Palamos, après avoir rencontré au col
+de Calonja des miquelets et des somathènes, qui tiraillèrent beaucoup
+sur ses ailes. Le soldat, bien conduit, encouragé par les succès qu'il
+avait déjà obtenus, n'ayant aucun embarras à traîner, était alerte
+quoique très-chargé, fort dispos, et préparé à tout entreprendre.
+
+Toutefois, si les Espagnols avaient eu quelque habitude de la guerre,
+ils auraient dû choisir l'instant où le général Saint-Cyr était séparé
+de la division Reille sans avoir encore rejoint le corps de Duhesme,
+et où il se hasardait sans artillerie contre un ennemi qui en avait
+beaucoup, pour l'arrêter avec l'ensemble de leurs forces. Il est vrai
+qu'aucun plan n'est bon quand on n'a pas de troupes capables de tenir
+en ligne; il est vrai aussi que les officiers espagnols ignoraient les
+particularités de la marche du général Saint-Cyr, et qu'aucun d'eux
+n'avait assez de génie pour les deviner. Toutefois il est
+incontestable que le moment où ce général devait être le plus faible
+était celui où il s'éloignait des Pyrénées sans avoir encore touché à
+Barcelone, et qu'à le rencontrer dans une occasion, c'était cette
+occasion qu'il fallait choisir, en se réunissant en masse pour
+l'attendre à tous les passages qui mènent à Barcelone. Mais les
+insurgés avaient détaché environ une dizaine de mille hommes sur la
+Fluvia, et le reste était employé à bloquer Duhesme dans Barcelone. Le
+général Claros, qui commandait à Girone, s'était contenté, en voyant
+déboucher le général Saint-Cyr sur cette place, de dépêcher un
+courrier à don Juan de Vivès.
+
+Le général Saint-Cyr, ferme dans l'accomplissement de son dessein,
+repartit le 12 au matin de Palamos, essuya le long de la mer le feu
+peu meurtrier de quelques canonnières anglaises, et se dirigea sur
+Vidreras, regagnant cette fois la grande route de terre, parce qu'il
+supposait que les Espagnols, trompés par la direction qu'il avait
+prise de la Bisbal sur Palamos, se jetteraient en masse vers la mer.
+Ce qu'il avait prévu arriva effectivement. Un corps envoyé de
+Barcelone, sous Milans, se porta par Mataro le long de la mer;
+quelques détachements sortis d'Hostalrich, des miquelets, des
+somathènes accoururent vers le littoral pour en défendre, avec les
+Anglais, les principaux passages où ils croyaient rencontrer les
+Français.
+
+Le général Saint-Cyr, prenant des chemins de traverse, se dirigea de
+Palamos sur Vidreras, vit les troupes de Lassan et d'Alvarez, qu'il
+avait trompées en les induisant à se jeter sur Girone, réduites à le
+suivre de loin, au lieu de pouvoir lui barrer le chemin, et camper sur
+ses derrières à une distance qui rendait toute attaque impossible.
+Elles n'étaient pas de force à se mesurer avec 17 ou 18 mille Français
+habilement et énergiquement conduits.
+
+[En marge: Le général Saint-Cyr par ses marches et contre-marches,
+réussit à éviter les places de Girone et d'Hostalrich.]
+
+[En marge: Passage du défilé de Trenta-Passos.]
+
+Le général Saint-Cyr ayant en queue les dix mille hommes d'Alvarez et
+de Lassan, qu'il avait d'abord en tête, ayant de plus sur sa gauche
+les divers détachements qui gardaient la mer, s'avançait comme un
+sanglier entouré de chasseurs. Le chemin qu'il avait pris le menait
+droit à Hostalrich, et sous le canon de cette place. Grâce à la
+légèreté de son équipement, il put parcourir les hauteurs qui
+entourent Hostalrich sans passer par la route frayée, en fut quitte
+pour quelques boulets qui ne lui firent pas plus de mal que ceux des
+canonnières anglaises, fit une halte le 14 dans les environs, se remit
+le lendemain 15 en marche pour Barcelone, ayant évité les deux places
+fortes qui fermaient la route de terre, et sur cette route n'ayant
+maintenant à craindre que la grande armée de don Juan de Vivès
+elle-même. Dans l'après-midi du 15, en effet, il rencontra un premier
+détachement de cette armée, celui qui était venu de Barcelone sous les
+ordres de Milans, et le rencontra à l'entrée du défilé de
+Trenta-Passos. Il se hâta de forcer ce défilé, ne voulant pas avoir à
+le franchir devant l'armée espagnole qu'il s'attendait à chaque
+instant à trouver sur son chemin, car il n'était plus qu'à deux
+journées de Barcelone.
+
+[En marge: Don Juan de Vivès quitte enfin le blocus de Barcelone pour
+venir avec toutes ses forces à la rencontre du général Saint-Cyr.]
+
+Don Juan de Vivès, averti par le courrier qu'on lui avait envoyé,
+avait enfin quitté le blocus de Barcelone pour s'opposer à la marche
+du général Saint-Cyr. Il avait dépêché devant lui Milans, avec 4 à 5
+mille hommes; il en amenait lui-même 15 mille, desquels faisait partie
+la division de Grenade, sous le général Reding. Le reste de la grande
+armée de Catalogne était aux environs de Barcelone, sur le Llobregat.
+
+[En marge: Bataille de Cardedeu livrée et gagnée par les Français sans
+artillerie.]
+
+Le général don Juan de Vivès vint prendre position à Cardedeu, sur des
+hauteurs boisées, que traverse la grande route de Barcelone. Il y
+était avec les 15 mille hommes tirés de son camp, et attendait sur sa
+droite Milans qui allait le rejoindre avec 5 mille. Une nuée de
+miquelets couvraient les environs. C'est cette force régulière, placée
+dans une excellente position, suivie d'une nombreuse artillerie, et
+secondée par de hardis tirailleurs, que le général français avait à
+culbuter pour s'ouvrir le chemin de Barcelone.
+
+Son parti fut bientôt pris. À tâtonner il aurait gagné d'encourager
+les Espagnols, de décourager les Français, en éclairant les uns et les
+autres sur leur situation, car les uns avaient du canon, et les autres
+n'avaient que des fusils; il aurait gagné de laisser à Claros, à
+Alvarez, à Lassan, le temps de le joindre, et de l'attaquer par
+derrière, tandis que Vivès l'attaquerait de front. Il donna donc à la
+division Pino, qui marchait la première, l'ordre de ne pas se
+déployer, de ne pas tirer, car c'était perdre du temps et des
+munitions, tout ce dont on avait peu à perdre, de gravir tête baissée
+la route escarpée de Cardedeu, et de s'ouvrir un chemin à la
+baïonnette. Malheureusement, avant que les ordres du général en chef
+fussent transmis et compris, la brigade Mazuchelli, de la division
+Pino, s'était déployée à gauche de la route de Barcelone, sous le feu
+de la division Reding, la meilleure de l'armée espagnole, et elle en
+souffrait beaucoup. Le général Saint-Cyr porta sur-le-champ à
+l'extrême gauche de cette brigade la division française Souham en
+colonne serrée, lui ordonnant de fondre sur l'ennemi à la baïonnette
+sans se déployer. Droit devant lui, et sur la grande route elle-même,
+il prescrivit un mouvement semblable à la brigade Fontana, la seconde
+de Pino, et la dirigea en colonne serrée sur le centre des Espagnols.
+À la droite de cette même route il envoya deux bataillons menacer
+l'extrémité de la ligne espagnole. Sa cavalerie, prête à charger là où
+le terrain le permettrait, s'avançait dans les intervalles d'une
+colonne à l'autre.
+
+[En marge: Brillants résultats de la bataille de Cardedeu.]
+
+Ces ordres, exécutés avec précision et une rare vigueur, furent suivis
+du résultat le plus prompt et le plus complet. La colonne Souham à
+l'extrême gauche de notre ligne, la brigade Fontana au centre,
+abordèrent avec tant de résolution la ligne espagnole, qu'elles la
+rompirent et la culbutèrent en un clin d'oeil, dégageant ainsi sur
+ses deux ailes la brigade Mazuchelli, mal à propos déployée. Les
+dragons italiens et le 24e de dragons français, s'élançant au galop,
+chargèrent les Espagnols déjà repoussés, et les jetèrent dans un
+affreux désordre. L'ennemi s'enfuit dans tous les sens, laissant sur
+le champ de bataille 600 morts, 800 blessés, 1,200 prisonniers, toute
+son artillerie, sans en excepter un canon, et un parc de munitions,
+dont nous avions grand besoin. Les généraux Vivès et Reding, entraînés
+dans la déroute générale, se sauvèrent par miracle, l'un vers la mer,
+où il s'embarqua pour rejoindre son camp du Llobregat, l'autre vers la
+route de Barcelone, qu'il parvint à franchir grâce à la vitesse de son
+cheval. Cette bataille gagnée en moins d'une heure nous valut, avec
+l'acquisition de tout ce qui nous manquait, la route de Barcelone et
+un ascendant irrésistible sur l'ennemi. Lassan, Alvarez, Claros
+survinrent à la fin du jour sur nos derrières, mais trop tard pour
+prendre part à l'action. Le combat terminé, ils n'avaient plus rien à
+faire qu'à regagner Girone, ou à se porter par des détours au camp du
+Llobregat.
+
+[En marge: Entrée du général Saint-Cyr à Barcelone, et joie des deux
+armées françaises qui se rejoignent.]
+
+Il ne restait qu'une étape à parcourir pour se rendre à Barcelone. Il
+importait d'y arriver pour se procurer les moyens de vivre, car le
+biscuit de nos soldats était épuisé. Le général Saint-Cyr, plaçant sur
+les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie les blessés qui
+pouvaient être transportés, et réduit à abandonner à la discrétion des
+somathènes ceux qui n'étaient pas capables de supporter le trajet, se
+mit en route pour Barcelone, où il arriva le 17, au milieu de
+l'étonnement des Espagnols, et de la joie des soldats de Duhesme, que
+la vue d'une armée française venant les débloquer remplissait d'une
+vive satisfaction. De toutes parts on s'embrassait avec transport, et
+on se promettait les plus heureux résultats de cette réunion.
+
+Le général Saint-Cyr, outre l'artillerie prise à Cardedeu, en trouvait
+une à Barcelone fort nombreuse, fort belle, et très-facile à atteler
+avec les chevaux qu'il amenait. Il avait perdu fort peu de monde, et
+comptait au moins 17 mille hommes en état de servir. De son côté, le
+général Duhesme en avait encore, indépendamment des malades et des
+blessés, 9 mille propres à un service actif. C'était donc un effectif
+réel de 26 mille hommes, égaux en nombre et supérieurs de beaucoup en
+qualité à tout ce que les Espagnols pouvaient leur opposer. Leur
+concentration était le glorieux résultat d'une marche aussi hardie que
+savamment conduite.
+
+[En marge: Arrivé à Barcelone, le général Saint-Cyr ne veut pas s'y
+renfermer, et se décide à poursuivre l'armée catalane.]
+
+Bien que Barcelone ne fût pas dépourvue de ressources alimentaires
+autant que l'avait prétendu le général Duhesme, lequel avait exagéré
+sa détresse, pour exciter le zèle de ceux qui étaient chargés de le
+débloquer, néanmoins il ne fallait pas s'y enfermer long-temps si on
+voulait vivre. Le général Saint-Cyr était en effet résolu à poursuivre
+ses avantages, à chercher partout l'armée espagnole, et à l'anéantir
+entièrement, pour assiéger ensuite, l'une après l'autre, les places
+fortes de la province. Il laissa reposer ses soldats pendant les
+journées des 18 et 19 décembre; le 20 il sortit de Barcelone, et se
+porta sur le Llobregat.
+
+[En marge: Sortie de Barcelone pour détruire le camp du Llobregat.]
+
+Il n'était pas fâché, en accordant à ses troupes le temps de se
+reposer et de se rallier, de laisser aussi aux Espagnols le temps de
+se concentrer dans le camp qu'ils avaient longuement préparé sur le
+Llobregat, à quelques lieues de Barcelone. Si on a raison de chercher
+à diviser un ennemi redoutable, on a raison au contraire de vouloir
+rencontrer en masse, pour le détruire d'un seul coup, un ennemi plus
+habile à se dérober qu'à combattre. Le général Saint-Cyr sortit avec
+son corps d'armée, et l'une des deux divisions de Duhesme, la division
+Chabran. Il préposa l'autre, la division Lechi, à la garde de
+Barcelone. Il avait assez d'une vingtaine de mille hommes pour
+culbuter tout ce qui se présenterait sur son chemin.
+
+[En marge: Bataille et victoire de Molins-del-Rey.]
+
+Le 20 au soir il arriva devant le Llobregat, dont il borda le cours
+depuis Molins-del-Rey jusqu'à San-Feliu. Les Espagnols étaient là, au
+nombre de trente et quelques mille hommes, avec une forte artillerie,
+établis sur des hauteurs boisées, et couverts par le Llobregat, qui
+n'était guéable qu'en quelques points. Le pont de Molins-del-Rey, sur
+lequel passe la grande route de Barcelone à Valence, avait été
+fortement défendu au moyen d'ouvrages d'un accès très-difficile. Avec
+de bonnes troupes, l'ennemi aurait dû compter sur une pareille
+position, et s'y croire en sûreté.
+
+Le général Saint-Cyr s'y prit pour l'emporter avec cet art qui faisait
+de lui l'un des premiers tacticiens de son siècle. Le 21 décembre au
+matin, il posta la division Chabran devant Molins-del-Rey, lui
+enjoignant d'y dresser une batterie, comme si on devait agir
+sérieusement par cet endroit, et de ne rien négliger pour persuader
+aux Espagnols que c'était là le vrai point d'attaque. Il lui
+prescrivit ensuite, lorsqu'elle verrait que les autres colonnes
+avaient traversé le Llobregat au-dessous, de fondre impétueusement sur
+le pont, de l'enlever, et de se placer sur la route de Valence, qui
+donnait juste sur les derrières de l'ennemi. Tandis qu'il disposait
+ainsi la division Chabran, il porta au-dessous à gauche la division
+Pino, avec ordre de passer le Llobregat au gué de Llors, et plus
+au-dessous encore la division Souham, avec ordre de le passer au gué
+de Saint-Jean Despi. Le Llobregat franchi, ces deux divisions devaient
+déborder la position des Espagnols, l'attaquer vigoureusement, et
+l'emporter. Ce mouvement devait jeter les Espagnols sur la division
+Chabran, si elle avait suivi ses instructions. Il ne pouvait dès lors
+s'en sauver qu'un petit nombre.
+
+[En marge: Résultats de la victoire de Molins-del-Rey.]
+
+Les dispositions du général Saint-Cyr s'exécutèrent fidèlement, en
+partie du moins. Le général Chabran feignit bien l'attaque prescrite
+sur Molins-del-Rey. Les divisions Pino et Souham franchirent bien
+aussi le Llobregat aux deux points indiqués, ce qui les conduisit au
+pied des positions de l'ennemi, de manière à les déborder. Arrivées
+devant ces positions, elles les gravirent avec aplomb, sous un feu
+assez sûrement dirigé, et qui prouvait que les Espagnols avaient
+acquis déjà quelque instruction. Au moment où nous allions les
+joindre, leur seconde ligne passant en colonne à travers les
+intervalles de la première, et opérant cette manoeuvre avec une
+certaine précision, fit mine de vouloir nous arrêter. Mais elle se
+rompit à la vue de nos baïonnettes, et les réserves espagnoles,
+n'attendant pas pour tirer qu'elle eût évacué le terrain, lui
+causèrent autant de dommage qu'à nous-mêmes. Alors toute la masse
+s'enfuit en désordre, abandonnant son artillerie, son parc de
+munitions, jetant ses fusils et ses sacs. Si dans cet instant le
+général Chabran, faisant succéder à une attaque feinte une attaque
+sérieuse, comme il en avait reçu l'ordre, eût enlevé Molins-del-Rey à
+temps, et débouché sur les derrières des Espagnols, pas un n'aurait
+réussi à se sauver. Le général Chabran enleva à la vérité cette
+position, mais trop tard pour que sa présence sur la route de Valence
+eût toute l'utilité désirée. Néanmoins cette bataille fut encore pour
+les Espagnols une affreuse déroute, qui nous valut la prise de
+cinquante bouches à feu, d'une immense quantité de fusils jetés en
+fuyant, et de douze ou quinze cents prisonniers ramassés par la
+cavalerie. Dans le nombre se trouvait le général espagnol Caldagnès.
+La dispersion de l'ennemi fut complète, comme après Tudela et
+Espinosa.
+
+De toute l'armée du général Vivès, il ne se rallia pas plus de quinze
+mille hommes à Tarragone, privés d'armes et fort affaiblis dans leur
+moral. Dès ce moment, le général Saint-Cyr était maître de la campagne
+en Catalogne, et nul obstacle ne l'empêchait de la parcourir en tous
+sens pour y entreprendre les siéges qu'il lui plairait d'exécuter.
+Barcelone soumise ne pouvait plus rien tenter.
+
+Une place forte réduite au moyen d'un siége régulier, une marche des
+plus hardies et des plus difficiles à travers un pays couvert
+d'ennemis, deux batailles gagnées, un ascendant décisif acquis à nos
+armes, tels étaient les résultats qu'avait obtenus l'armée du général
+Saint-Cyr, du 6 novembre au 21 décembre, et qui compensaient bien
+quelques retards reprochés à cet habile général. On aurait pu agir
+plus vite, mais non pas mieux.
+
+[En marge: Situation générale des Français en Espagne de décembre
+1808.]
+
+Les Français étaient donc, dans la seconde moitié de décembre, libres
+de leurs mouvements en Catalogne, occupés en Aragon à préparer le
+siége de Saragosse, maîtres des Asturies et de la Vieille-Castille par
+le maréchal Soult, en possession de Madrid et de la Nouvelle-Castille
+par le gros de l'armée française, et envoyaient des patrouilles de
+cavalerie à travers la Manche, jusqu'à la Sierra-Morena. Ils n'avaient
+plus qu'un pas à faire pour envahir le midi de la Péninsule; mais
+auparavant, Napoléon voulait avoir sous sa main les corps qu'il
+attendait, soit pour prendre les Anglais à revers, s'ils s'engageaient
+vers le nord de l'Espagne, soit pour percer dans le midi s'ils se
+retiraient en Portugal: alternative possible, et à laquelle on pouvait
+croire d'après les renseignements contradictoires fournis par les
+déserteurs et les prisonniers.
+
+[En marge: Forces dont dispose Napoléon par l'arrivée de tous les
+corps appelés à Madrid.]
+
+Mais au moment même où s'accomplissaient en Catalogne les heureux
+événements que nous venons de retracer, les corps en marche étaient
+arrivés, et des rapports plus circonstanciés éclaircissaient la
+situation. Le maréchal Ney était entré à Madrid avec les divisions
+Marchand et Lagrange (celle-ci devenue Maurice-Mathieu par suite de la
+blessure du général Lagrange). La division Dessoles, restée pendant
+quelques jours en arrière pour pacifier la province de Guadalaxara, y
+avait laissé le 55e de ligne avec de l'artillerie et un détachement de
+dragons, et entrait elle-même à Madrid à la suite du 6e corps. Le
+maréchal Lefebvre, rejoint, comme nous l'avons dit, par la division
+polonaise Valence, était descendu par le Guadarrama sur l'Escurial, et
+avait été envoyé à Talavera, précédé par la cavalerie légère de
+Lasalle, et par les dragons de Milhaud. Napoléon avait donc à Madrid
+les corps de Victor, de Ney, de Lefebvre, la garde impériale et les
+divisions de dragons Latour-Maubourg, Lahoussaye, Milhaud,
+représentant environ 75 mille hommes, capables de marcher
+immédiatement. Il avait par conséquent de quoi frapper où il voudrait
+un coup décisif. En arrière venaient la division Laborde, déjà rendue
+à Burgos, la division Loison qui la suivait, les dragons de Lorge
+placés au delà de Burgos, les dragons de Millet en deçà, et enfin le
+maréchal Soult, repassant des Asturies dans le royaume de Léon avec
+les divisions Merle et Mermet, et un détachement de cavalerie.
+Napoléon attendait à chaque instant d'être exactement renseigné sur
+les Anglais pour prendre définitivement un parti à leur égard.
+
+[En marge: Les Anglais, après de longues hésitations, prennent enfin
+leur parti et marchent sur Valladolid.]
+
+[En marge: Une dépêche interceptée par les Anglais, les décide à
+marcher contre le maréchal Soult.]
+
+Le général Moore, tout aussi embarrassé que lui pour savoir la vérité
+dans un pays où l'on ne disait rien aux Français, par haine, et guère
+plus aux Anglais, par répugnance pour les étrangers, même quand ces
+étrangers étaient des auxiliaires, le général Moore avait fini, après
+de longues hésitations, par adopter un plan de campagne. Alarmé de sa
+situation au milieu des armées françaises, dégoûté de ses alliés,
+qu'il avait crus ardents, dévoués, empressés à le seconder, et qu'il
+trouvait abattus, consternés, ne livrant rien qu'à prix d'argent, il
+aurait voulu se retirer, et se serait retiré en effet, si les
+supplications de la junte centrale, réfugiée à Séville, ne l'en
+avaient empêché, et surtout si le ministre anglais, M. Frère, n'avait
+appuyé les supplications de la junte par des sommations
+impérieuses[28]. Le sage général Moore, qui déjà, comme on l'a vu,
+avait abandonné sa ligne de communication avec le Portugal pour s'en
+créer une sur la Galice, et s'était acheminé vers le Duero, pour y
+rallier sir David Baird, venait d'ajouter quelque chose à cette
+résolution: c'était de se porter à Valladolid, ce qui lui donnait
+encore mieux l'apparence de menacer les communications des Français,
+et de servir de quelque manière la cause des Espagnols, sans
+compromettre ni sa jonction avec David Baird, ni sa retraite sur la
+Corogne. Le général anglais, une fois cette résolution prise, avait
+marché de Salamanque sur Valladolid, prescrivant à sir David Baird de
+le rejoindre par Benavente. Mais à peine commençait-il ce mouvement,
+que les Espagnols ayant assassiné un officier français qui portait au
+maréchal Soult des ordres de l'Empereur, et ayant vendu pour quelques
+louis ses dépêches à la cavalerie anglaise, il apprit que le maréchal
+Soult passait des Asturies dans le royaume de Léon, qu'il allait y
+être en force inférieure à l'armée britannique; car il était dit dans
+les dépêches interceptées que le maréchal n'avait en ce moment que
+deux divisions d'infanterie, ce qui ne pouvait faire avec la
+cavalerie plus de 15 mille hommes, tandis que les Anglais en devaient
+avoir 29 ou 30, après la réunion du corps principal avec David Baird.
+Le général Moore dans cette situation, ayant plutôt à désirer une
+rencontre qu'à l'éviter, n'en résolut pas moins, en accélérant sa
+jonction avec sir David Baird, de l'opérer plus en arrière qu'il
+n'avait projeté d'abord, et, au lieu de l'effectuer vers Valladolid,
+de l'effectuer par Toro sur Benavente, où il avait appelé sir David
+Baird. Ce mouvement exécuté comme il l'avait conçu, il arriva le 18 à
+Castronuevo, et sir David Baird à Benavente. Le 20 décembre ils
+étaient réunis l'un et l'autre à Mayorga, ayant environ 29 mille
+hommes, dont 24 mille fantassins, 3 mille cavaliers, 2 mille
+artilleurs, et 50 bouches à feu, armée du reste excellente, et ayant
+déjà pris en Portugal l'habitude de se mesurer avec les Français. Le
+général Moore se hâta d'écrire au marquis de La Romana, qui venait de
+quitter Léon avec les restes de l'armée de Blake pour chercher un abri
+en Galice, de ne point le laisser seul en présence des Français,
+devant lesquels il allait se trouver. Le marquis de La Romana, devenu
+à cette époque généralissime espagnol, et commandant spécial des
+armées de Vieille-Castille, Léon, Asturies et Galice, avait rallié une
+vingtaine de mille hommes, dans un état de dénûment absolu, incapables
+d'être présentés à l'ennemi, et le pensant eux-mêmes, car ils
+n'avaient plus aucun désir de rencontrer les Français. C'est pourquoi
+le marquis de La Romana les conduisait par Léon et Astorga en Galice,
+où il espérait les réorganiser sous la protection des montagnes,
+protection que l'hiver rendait plus rassurante. Le général Moore,
+regrettant moins son appui qu'alarmé de voir encombrer les routes de
+la Galice, seule ligne de retraite désormais de l'armée anglaise,
+obtint à force d'instances qu'il retournerait à Léon. Le marquis de La
+Romana y ramena en effet près de 10 mille hommes, les moins dépourvus,
+les moins désorganisés de cette armée de Blake, dont on s'était promis
+tant de merveilles. Le général espagnol envoya même une avant-garde de
+5 à 6 mille hommes à Mansilla, sur la rivière de l'Esla.
+
+[Note 28: Les dépêches de John Moore, publiées par sa famille, ne
+peuvent laisser aucun doute sur tous ces points.]
+
+[En marge: Le général Moore s'avance sur Sahagun à la rencontre du
+maréchal Soult.]
+
+Le général Moore réuni à son lieutenant sir David Baird, et comptant
+29 mille hommes de bonnes troupes, avec environ 10 mille Espagnols,
+utiles au moins comme troupes légères, commença à s'avancer à pas de
+loup vers le maréchal Soult, désirant, craignant tout à la fois de le
+rencontrer, le désirant quand il songeait au petit nombre des soldats
+du maréchal, le craignant quand il songeait à la masse des Français
+répandus en Espagne, et à la rapidité avec laquelle Napoléon savait
+les mouvoir. Le 21, il se porta à Sahagun, où le général Paget enleva
+quelques hommes à un détachement des dragons de Lorge. (Voir la carte
+nº 43.)
+
+[En marge: Napoléon est averti le 19 décembre, par des déserteurs, de
+la marche des Anglais.]
+
+[En marge: Promptitude et sûreté de ses déterminations.]
+
+C'est le 19 décembre que Napoléon apprit d'une manière certaine, par
+des déserteurs du général Dupont, que l'armée anglaise, forte,
+disaient ces déserteurs, de 15 à 20 mille hommes, avait quitté
+Salamanque pour se rendre à Valladolid. Des rapports de cavalerie
+l'informèrent en même temps de la prise de quelques Anglais en avant
+de Ségovie, lesquels appartenaient probablement au corps qui, sous le
+général Hope, avait eu tant de détours à faire pour rejoindre le
+général Moore à Salamanque. Napoléon savait de plus avec certitude
+qu'un autre corps était venu par la Corogne à Astorga. Il supposait
+donc que l'armée anglaise pourrait s'élever à trente mille hommes, et
+il eut d'abord un peu de peine à s'expliquer ses mouvements, car
+jusque-là il l'avait crue plutôt disposée à s'enfuir en Portugal, qu'à
+courir sur les derrières des Français. Mais bientôt il devina la
+vérité en concluant de sa marche au nord qu'elle voulait changer sa
+ligne de retraite, et la placer sur la route de la Corogne. Son parti
+fut pris à l'instant avec cette promptitude de détermination et cette
+sûreté de coup d'oeil qui ne l'abandonnaient jamais.
+
+[En marge: Manoeuvre de Napoléon pour envelopper les Anglais.]
+
+Loin d'être inquiet de trouver les Anglais sur sa ligne d'opération,
+il souhaita de les y voir engagés plus encore qu'ils ne l'étaient,
+pour se porter lui-même sur leurs derrières. Il prescrivit au maréchal
+Soult et à tous les corps qui étaient en marche sur Burgos, ou au
+delà, tels que la division Laborde du corps de Junot, et les dragons
+de Lorge, de se concentrer entre Carrion et Palencia, et d'employer le
+temps, non pas à marcher en avant, mais à se rallier, car il aimait
+mieux attirer les Anglais que les repousser. Quant à lui, par un
+mouvement en arrière vivement exécuté, il songea à passer le
+Guadarrama entre l'Escurial et Ségovie, c'est-à-dire à la droite de
+Madrid, et à se jeter dans le flanc des Anglais, si par bonheur ils
+s'engageaient assez avant dans la Vieille-Castille pour rencontrer le
+maréchal Soult. S'ils avaient, comme on le disait, paru à Valladolid,
+il était possible en s'avançant rapidement par l'Escurial sur
+Villa-Castin, Arevalo, et Tordesillas, de les envelopper, et de les
+prendre jusqu'au dernier. Mais il fallait se porter en toute hâte dans
+cette direction, et profiter du temps, qui était superbe encore autour
+de Madrid, pour exécuter cette marche décisive.
+
+[En marge: Départ du maréchal Ney pour passer le Guadarrama avec les
+divisions Marchand et Maurice-Mathieu.]
+
+[En marge: Départ de Napoléon avec la division Dessoles, la division
+Lapisse et la garde impériale.]
+
+Napoléon, informé le 19 décembre, ordonna au maréchal Ney de se mettre
+en route le 20 avec deux divisions, qui, outre l'avantage d'avoir ce
+maréchal à leur tête, étaient au nombre des meilleures de la Grande
+Armée. Le maréchal Ney devait être rejoint en route par les dragons de
+Lahoussaye, qui allaient se diriger vers lui par Avila. La division
+Dessoles et la division Lapisse, celle-ci empruntée au corps du
+maréchal Victor, devaient suivre aussi vite que le permettrait leur
+emplacement actuel autour de Madrid. Au cas où les renseignements
+encore incertains, d'après lesquels on avait résolu ce mouvement
+considérable, se confirmeraient, l'Empereur avait le projet de partir
+avec toute la garde impériale à pied et à cheval, et une immense
+réserve d'artillerie, pour joindre le maréchal Ney, et accabler les
+Anglais si on parvenait à les atteindre. Il emmenait ainsi une
+quarantaine de mille hommes; le maréchal Soult en pouvait rallier une
+vingtaine; c'était plus qu'il n'en fallait pour écraser les Anglais et
+les faire tous prisonniers en manoeuvrant bien.
+
+[En marge: Forces laissées à Madrid pour la garde de cette capitale.]
+
+[En marge: Mouvement du maréchal Lefebvre pour se porter sur les
+derrières des Anglais.]
+
+Napoléon confia au maréchal Victor le soin de garder Madrid et
+Aranjuez avec les divisions Ruffin et Villatte, plus la division
+allemande Leval, que le maréchal Lefebvre n'avait pas conduite avec
+lui à Talavera. Il lui adjoignit en outre la division des dragons
+Latour-Maubourg, la plus nombreuse de l'armée. Quant au maréchal
+Lefebvre, qui avait à Talavera la belle division française Sébastiani,
+une bonne division polonaise, la cavalerie de Lasalle, et les dragons
+de Milhaud, c'est-à-dire 10 mille fantassins et 4 mille cavaliers
+excellents, il lui ordonna de partir de Talavera, où il avait eu le
+loisir de se reposer, de courir promptement au pont d'Almaraz sur le
+Tage, d'enlever ce pont à l'armée d'Estrémadure, de la repousser au
+delà de Truxillo, de s'en débarrasser ainsi pour long-temps, et puis
+de se dérober par sa droite pour se porter par Plasencia sur la route
+de Ciudad-Rodrigo. Il était possible en effet que si les Anglais,
+battus, mais non enveloppés, prenaient pour se retirer le chemin du
+Portugal, on réussît à leur couper la retraite par Ciudad-Rodrigo. Il
+y avait donc beaucoup de chances de leur fermer le retour vers la mer.
+Quant à l'ancienne armée de Castaños, retirée à Cuenca, le maréchal
+Victor avec les divisions françaises Ruffin et Villatte, avec la
+division allemande Leval, avec les dragons Lahoussaye, était bien
+assez fort pour lui interdire toute tentative, si par hasard elle
+songeait à en faire une. En tout cas, des instructions étaient
+laissées pour qu'au premier signal le maréchal Lefebvre fît un
+mouvement rétrograde vers Aranjuez et Madrid.
+
+Napoléon ayant ainsi paré à tout, et se confirmant de plus en plus
+dans l'opinion qu'il s'était faite de la marche adoptée par les
+Anglais, se mit lui-même en route le 22 après avoir acheminé la garde
+à la suite des divisions Dessoles et Lapisse. Il réitéra à son frère
+l'ordre de rester toujours à la maison royale du Pardo, ne jugeant pas
+encore opportun de le rendre aux habitants de Madrid, et de substituer
+le gouvernement civil au gouvernement militaire.
+
+[En marge: Passage du Guadarrama.]
+
+Parti le 22 au matin de Chamartin, il traversa rapidement l'Escurial,
+et arriva au pied du Guadarrama lorsque l'infanterie de sa garde
+commençait à le gravir. Le temps, qui jusque-là avait été superbe,
+était tout à coup devenu affreux, au moment même où l'on avait des
+marches forcées à exécuter. Ainsi déjà la fortune changeait pour
+Napoléon; car, après lui avoir envoyé le soleil d'Austerlitz, elle lui
+envoyait aujourd'hui l'ouragan du Guadarrama, dans une circonstance où
+il lui aurait fallu ne pas perdre un instant pour atteindre les
+Anglais. Était-il donc décidé que, toujours heureux contre l'Europe
+coalisée, nous ne le serions pas une fois contre l'implacable
+Angleterre? Napoléon, voyant l'infanterie de sa garde s'accumuler à
+l'entrée de la gorge, où venaient s'encombrer aussi les charrois
+d'artillerie, lança son cheval au galop, et gagna la tête de la
+colonne, qu'il trouva retenue par l'ouragan. Les paysans disaient
+qu'on ne pouvait passer sans s'exposer aux plus grands périls. Il n'y
+avait pas là de quoi arrêter le vainqueur des Alpes. Il fit mettre
+pied à terre aux chasseurs de la garde, et leur ordonna de s'avancer
+les premiers, en colonne serrée, conduits par des guides. Ces hardis
+cavaliers marchant en tête de l'armée, et foulant la neige avec leurs
+pieds et ceux de leurs chevaux, frayaient la route pour ceux qui les
+suivaient. Napoléon gravit lui-même la montagne à pied au milieu des
+chasseurs de sa garde, et s'appuyant, quand il se sentait fatigué, sur
+le bras du général Savary. Le froid, qui était aussi rigoureux qu'à
+Eylau, ne l'empêcha pas de franchir le Guadarrama avec sa garde. Son
+projet avait été d'aller coucher à Villa-Castin; mais force fut de
+passer la nuit dans le petit village d'Espinar, où il logea dans une
+misérable maison de poste, comme il en existe beaucoup en Espagne. On
+prit, sur les mulets chargés de son bagage, de quoi lui servir un
+repas, qu'il partagea avec ses officiers, s'entretenant gaiement avec
+eux de cette suite d'aventures extraordinaires, qui avaient commencé à
+l'école de Brienne, pour finir il ne savait où, et se plaignant
+quelquefois de ses généraux de cavalerie, qui avaient battu le pays
+entre Valladolid, Ségovie et Salamanque pendant plusieurs semaines,
+sans l'informer à temps du voisinage de l'armée anglaise. Il fallait
+que des déserteurs du corps de Dupont, conduits par le hasard, fussent
+venus lui apprendre un fait si important pour ses opérations
+ultérieures.
+
+[En marge: Arrivée à Villa-Castin.]
+
+Le lendemain 23, l'Empereur se rendit avec sa garde à Villa-Castin.
+Mais, la montagne franchie, à la neige avait succédé la pluie, et au
+lieu de gelée on trouva des boues affreuses. On enfonçait dans les
+terres inondées de la Vieille-Castille, comme deux ans auparavant dans
+les terres de la Pologne. L'infanterie avançait avec peine;
+l'artillerie n'avançait pas du tout. Le lendemain 24, on ne put
+pousser au delà d'Arevalo. Le maréchal Ney, qui, avec deux divisions
+d'infanterie, et les dragons Lahoussaye, formait la tête de la
+colonne, bien qu'il eût deux jours d'avance, n'avait pu dépasser
+Tordesillas.
+
+[En marge: Arrivée à Tordesillas le 26.]
+
+[En marge: Marche du maréchal Soult à la rencontre des Anglais.]
+
+L'Empereur, fatigué d'attendre, voulut se porter lui-même à
+l'avant-garde, afin de diriger les mouvements de ses divers corps, et
+laissa la garde impériale, les divisions Dessoles et Lapisse, qu'il
+conduisait avec lui, pour se rendre aux avant-postes. Arrivé le 26 à
+Tordesillas à la tête de ses chasseurs, il reçut une dépêche du
+maréchal Soult, qui lui était parvenue de Carrion en douze heures. Le
+maréchal Soult, après avoir quitté les Asturies et s'être porté de
+Potes à Saldaña, était ce jour même à Carrion, ayant à sa gauche la
+division Laborde à Paredes, et les dragons de Lorge à Frechilla. On
+lui avait signalé la présence des Anglais entre Sahagun et Villalon, à
+une marche des troupes françaises. (Voir la carte nº 43.) Il avait 20
+mille hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, depuis sa jonction avec
+les généraux Laborde et Lorge. Il se trouvait donc en mesure de se
+défendre, sans avoir toutefois les moyens d'accabler les Anglais, qui
+étaient devant lui au nombre de 29 à 30 mille.
+
+[En marge: Situation critique des Anglais près d'être pris entre le
+maréchal Soult et le maréchal Ney.]
+
+Cette dépêche remplit Napoléon d'espérance et d'anxiété.--Si les
+Anglais, répondit-il au maréchal Soult, sont restés un jour de plus
+dans cette position, ils sont perdus, car je vais être sur leur
+flanc.--Le maréchal Ney entrait effectivement ce même jour à Medina de
+Rio-Seco, et marchait sur Valderas et Benavente. Napoléon ordonna au
+maréchal Soult de poursuivre les Anglais l'épée dans les reins, s'ils
+se retiraient, mais s'ils l'attaquaient de battre en retraite d'une
+marche; _car plus ils s'engageraient_, disait-il, _et mieux cela
+vaudrait_.
+
+[En marge: Avis parvenu au général Moore qui le décide à décamper.]
+
+Malheureusement la fortune, qui avait tant servi Napoléon, ne voulait
+pas lui donner la satisfaction de prendre une armée anglaise tout
+entière, bien qu'il eût mérité ce succès par l'habileté et la hardiesse
+de ses opérations. Le général Moore, parvenu le 23 à Sahagun, et se
+disposant à faire encore une marche pour rencontrer le maréchal Soult,
+qu'il espérait surprendre dans un état de grande infériorité numérique,
+avait recueilli un double renseignement. D'une part, il avait appris que
+des fourrages en quantité considérable étaient préparés pour la
+cavalerie française à Palencia; de l'autre, le marquis de La Romana
+avait reçu des environs de l'Escurial, et lui avait communiqué l'avis
+que de fortes colonnes se dirigeaient vers le Guadarrama, évidemment
+pour repasser du midi au nord, de la Nouvelle dans la Vieille-Castille.
+À ce double renseignement, obtenu le 23 au soir, le général Moore avait
+contremandé le mouvement ordonné sur Carrion, résolu à attendre avant de
+s'engager davantage. Le lendemain 24, le bruit de l'approche de
+nombreuses troupes françaises n'ayant fait que s'accroître, il avait
+redouté quelque grande manoeuvre de la part de Napoléon, et s'était
+décidé aussitôt à opérer sa retraite. Il l'avait, en effet, commencée le
+24 au soir pour l'infanterie, et l'avait continuée le lendemain 25 pour
+la cavalerie et l'arrière-garde. Sir David Baird s'était retiré sur
+l'Esla par le bac de Valencia; le gros de l'armée, sur l'Esla également,
+par le pont de Castro-Gonzalo. L'un et l'autre de ces points de passage
+aboutissaient à Benavente. Le général Moore avait en même temps supplié
+le marquis de La Romana de bien garder le pont de Mansilla, sur la même
+rivière, pour que les Français ne pussent pas le tourner; ce qui
+revenait à lui demander de se faire écharper pour le salut de l'armée
+anglaise. En décampant, le général Moore prit soin d'écrire au
+gouvernement espagnol à Séville, au gouvernement anglais à Londres, que,
+s'il se retirait, c'était après avoir exécuté une importante manoeuvre,
+et rendu un grand service à la cause espagnole; car, en attirant
+Napoléon au nord, il avait dégagé le midi, et donné le temps aux forces
+des provinces méridionales de s'organiser, et d'arriver en ligne.
+
+[En marge: Retraite du général Moore sur Benavente.]
+
+Cette manière présomptueuse de présenter les événements, peu ordinaire
+au général Moore, lui était inspirée par le désir de colorer la triste
+campagne qu'on l'avait condamné à faire. Au fond, il n'avait jamais
+songé, une fois parvenu sur le théâtre des opérations, et éclairé sur
+la valeur des armées espagnoles, qu'à se replier d'abord vers le
+Portugal, puis vers la Galice. Son mouvement au nord, donné comme une
+manoeuvre importante entreprise dans l'intérêt des Espagnols, n'avait
+donc eu d'autre but que de changer sa ligne de retraite, et de la
+porter d'Oporto sur la Corogne. Le 26, du reste, il était à Benavente,
+échappé du filet dans lequel Napoléon allait le prendre, puisque, d'un
+côté, le maréchal Soult n'était ce même jour qu'à Carrion, et que de
+l'autre le maréchal Ney n'était qu'à Medina de Rio-Seco. (Voir la
+carte nº 43.) Les traînards, les bagages, les derniers corps de
+cavalerie ayant passé dans la soirée et dans la matinée du 27, on fit
+sauter le pont, qui était une création de l'ancien régime, du temps où
+la royauté, conseillée par de sages ministres, exécutait en Espagne de
+beaux ouvrages. C'était un dommage et une cause de grand déplaisir
+pour les Espagnols.
+
+[En marge: Les Français ne peuvent arriver que le 29 à Benavente, où
+les Anglais étaient le 27.]
+
+[En marge: Combat d'arrière-garde dans lequel le général
+Lefebvre-Desnoette est fait prisonnier.]
+
+Impatient d'atteindre les Anglais, Napoléon, accouru à l'avant-garde
+avec ses chasseurs, ne put cependant être que le 28 à Valderas, et que
+le 29 aux approches de Benavente. Le général Moore conduisant une armée
+solide mais lente, qui ne savait se battre qu'après avoir bien mangé, et
+ne pouvait manger qu'à la condition de porter beaucoup de bagage avec
+elle, avait perdu la journée du 28 à Benavente, à faire défiler sous ses
+yeux tout le matériel qui embarrassait sa marche. Le 29 il en partait
+avec une arrière-garde de troupes légères et de cavalerie, lorsque de
+Valderas accouraient les chasseurs de la garde impériale, ayant à leur
+tête l'impétueux Lefebvre-Desnoette, lequel était habitué à fondre sur
+les Espagnols sans les compter, et à leur passer sur le corps quel que
+fût leur nombre. Il emmenait quatre escadrons des chasseurs de la garde.
+L'Esla, qui coule à quelque distance de Benavente, et dont on avait
+détruit le pont, celui de Castro-Gonzalo, était grossie par les pluies
+torrentielles de l'hiver. Après avoir cherché un gué et l'avoir trouvé,
+Lefebvre-Desnoette franchit la rivière avec ses escadrons, et galopant
+sur les derrières des Anglais, se mit à en sabrer quelques-uns. Mais il
+n'avait pas vu la cavalerie anglaise réunie en masse à l'arrière-garde,
+et en ce moment sortant de Benavente pour couvrir la retraite. Cette
+cavalerie, qui était forte de près de trois mille chevaux, se rabattit
+presque tout entière, et enveloppa les chasseurs de Lefebvre-Desnoette.
+Celui-ci ne perdit pas contenance, chargea tous ceux qui voulaient lui
+barrer le chemin pour repasser l'Esla, puis se jeta avec ses hommes à la
+nage, afin de regagner l'autre rive, car il lui était impossible,
+n'ayant que trois cents chevaux, d'en combattre trois mille. La plupart
+de ses cavaliers parvinrent à s'échapper, mais une trentaine furent tués
+ou pris, et lui-même, s'étant élancé dans la rivière le dernier, allait
+se noyer, vu que son cheval, frappé d'une balle, ne pouvait plus le
+soutenir, lorsque deux Anglais le sauvèrent en le faisant prisonnier. Il
+fut amené comme un précieux trophée au général Moore. Le général anglais
+avait toute la courtoisie naturelle aux grandes nations; il accueillit
+avec des égards infinis le brillant général qui commandait la cavalerie
+légère de Napoléon, le fit asseoir à sa table, et lui donna un
+magnifique sabre indien. Le corps de bataille de l'armée anglaise
+continua sa marche sur Astorga, où sir David Baird avait déjà reçu
+l'ordre de se diriger.
+
+[En marge: Janv. 1809.]
+
+[En marge: Destruction par le maréchal Soult de l'arrière-garde
+laissée au pont de Mansilla par le marquis de La Romana.]
+
+Tandis que l'armée anglaise s'en tirait en faisant sauter les ponts,
+l'armée espagnole de La Romana, qui se conduisait comme on se conduit
+chez soi, n'avait pas détruit le pont de Mansilla, jeté sur l'Esla en
+avant de Léon, ainsi que celui de Castro-Gonzalo l'est sur la même
+rivière en avant de Benavente. La Romana, non moins pressé de s'enfuir
+que les Anglais, avait cependant laissé une arrière-garde de trois
+mille hommes au pont de Mansilla. Ce pont était sur la route du
+maréchal Soult venant de Sahagun. Le 29, jour même de la mésaventure
+du général Lefebvre-Desnoette, le général Franceschi, commandant la
+cavalerie légère du maréchal Soult, aborda au galop le pont de
+Mansilla, qu'on n'avait pas eu soin d'obstruer, culbuta une ligne
+d'infanterie qui gardait ce pont, le traversa à la suite des fuyards,
+attaqua et culbuta une seconde ligne d'infanterie qui était sur
+l'autre rive, lui enleva son artillerie, tua ou blessa quelques
+centaines d'hommes, en prit 1,500 avec beaucoup de canons, puis se
+porta sur la ville de Léon, qu'il fit évacuer. La rivière de l'Esla
+était donc franchie sur tous les points, et, quoique les montagnes de
+la Galice, dans lesquelles on pénètre après Astorga, présentassent de
+graves et nombreux obstacles, toutefois la vitesse de nos soldats
+permettait d'atteindre l'armée anglaise, si le sol ne cédait pas sous
+leurs pieds. Mais la pluie continuait, et les routes détruites par le
+passage de deux armées, celles de La Romana et de Moore, pouvaient
+bien devenir impraticables.
+
+Napoléon, arrivé à Benavente, n'y était malheureusement pas avec le
+gros de ses forces, car le maréchal Ney, les généraux Lapisse,
+Dessoles, la garde impériale, bien qu'ils se hâtassent tous de le
+joindre, ne suivaient ni sa personne ni ses chasseurs à cheval. Le 31
+décembre 1808, il se trouvait à Benavente. Le maréchal Soult, qui
+avait pris la route de Léon, était bien plus près de l'ennemi.
+Napoléon lui avait ordonné de le poursuivre sans relâche. Mais la boue
+était profonde, et les soldats enfonçaient jusqu'à mi-jambe.
+
+[En marge: Arrivée à Astorga le 1{er} janvier 1809.]
+
+[En marge: Affreux spectacle offert sur les routes que parcourent les
+Anglais.]
+
+[En marge: Mécontentement des Espagnols à l'égard des Anglais.]
+
+Le 1er janvier 1809, année qui ne devait pas être moins féconde en
+scènes sanglantes que les années les plus meurtrières du siècle, le
+maréchal Bessières, précédant Napoléon, courait avec sept à huit mille
+chevaux sur Astorga, tandis que le général Franceschi, précédant le
+maréchal Soult, y courait par la route de Léon. On y était le 1er au
+soir. Rien ne pourrait donner une idée du désordre que présentait la
+route, et surtout la ville d'Astorga elle-même. Malgré les vives
+instances que le général Moore avait adressées au marquis de La Romana
+pour qu'il lui laissât intact le chemin d'Astorga à la Corogne, et
+qu'il allât s'enfermer dans les Asturies afin d'inquiéter le flanc
+droit des Français, le général espagnol n'en avait tenu compte, et
+avait préféré gagner lui aussi la route de la Corogne, trouvant la
+Galice plus sûre que les Asturies, parce qu'elle était plus éloignée,
+et mieux protégée par les montagnes. Les deux armées anglaise et
+espagnole, si différentes de moeurs, d'esprit, d'aspect, s'étaient
+donc rencontrées sur la route d'Astorga, et, s'y faisant obstacle, y
+avaient accumulé leurs débris. Partout on voyait des Espagnols en
+haillons s'arrêtant, non qu'ils fussent fatigués, mais parce que nos
+cavaliers les avaient atteints de coups de sabre, des Anglais ne
+pouvant plus marcher, et la plupart ivres, une immensité de charrois
+traînés par des boeufs, et chargés ou de guenilles espagnoles, ou du
+riche matériel des Anglais. Il y avait là de nombreuses captures à
+faire; mais un spectacle pénible frappait plus que tout le reste nos
+soldats, c'était celui d'une quantité considérable de beaux chevaux,
+morts de coups de feu sur la route. Les Anglais, dès que leurs
+chevaux étaient fatigués, s'arrêtaient, leur tiraient un coup de
+pistolet dans la tête, et puis s'en allaient à pied. Ils aimaient
+mieux tuer leur compagnon de guerre que d'en laisser l'usage à
+l'ennemi. On n'eût jamais obtenu de nos cavaliers ce genre de courage.
+Toutes les habitations étaient dévastées sur la route. Les Anglais ne
+trouvant pas les habitants disposés à leur donner ce qu'ils avaient,
+et les appelant des ingrats, pillaient, brûlaient ensuite leurs
+maisons, et souvent expiraient eux-mêmes, ivres de vin d'Espagne, au
+milieu des incendies qu'ils avaient allumés.--Nous, des ingrats!
+répondaient les malheureux Espagnols; ils sont venus pour eux, et ils
+partent sans même nous défendre!--Les Espagnols en étaient arrivés à
+ce point, qu'ils regardaient presque nos soldats comme des
+libérateurs.
+
+[En marge: Indiscipline et désorganisation de l'armée britannique dans
+sa retraite.]
+
+À Astorga ce spectacle paraissait encore plus attristant qu'ailleurs.
+Le matériel abandonné par les Anglais était immense. Le nombre de
+leurs malades, de leurs traînards, s'était accru en proportion des
+distances parcourues. Une proclamation ferme et honnête du général
+Moore, pour leur interdire la maraude, le pillage, l'ivrognerie,
+n'avait produit aucun résultat; car cette armée, qui ne se soutient
+que par la discipline, en la perdant par la fatigue et la
+précipitation, perdait tout ce qui la rend respectable. Après la
+satisfaction qu'on aurait eue à la faire prisonnière, on ne pouvait
+pas en goûter une plus vive que de la voir passée de tant de
+régularité et d'aplomb, à tant de désordre, d'abattement, de misère et
+de mauvaise conduite.
+
+[En marge: Napoléon reçoit sur la route d'Astorga des dépêches de
+France qui l'obligent à s'arrêter.]
+
+Napoléon, suivant de près son avant-garde, entra lui-même à Astorga
+le lendemain 2 janvier. En route il avait été joint par un courrier
+venant de France, et avait voulu sur le chemin même prendre
+connaissance des dépêches qu'il lui apportait. On avait allumé un
+grand feu de bivouac, et il s était mis à lire le contenu de ces
+dépêches. Elles lui annonçaient ce dont il n'avait jamais douté, la
+probabilité d'une grande guerre avec l'Autriche pour le commencement
+du printemps. L'accord de cette puissance avec l'Angleterre, dissimulé
+d'abord quand elle avait craint de dévoiler ce qu'elle projetait, ses
+armements niés et même ralentis quand elle avait craint un brusque
+retour sur le Danube des troupes de la grande armée, n'étaient plus
+cachés, maintenant qu'elle croyait retenue dans le fond de la
+péninsule espagnole la plus considérable et la meilleure partie des
+forces de Napoléon. Elle se trompait en supposant que ce qui restait
+entre l'Elbe et le Rhin ne suffisait pas pour l'accabler, et elle en
+devait faire une nouvelle et terrible expérience. Mais après avoir
+laissé passer l'occasion où les Français étaient engagés sur la
+Vistule, elle ne voulait pas encore laisser passer celle où ils
+étaient engagés sur le Tage, et elle armait avec une évidence qui ne
+permettait plus de doute sur ses desseins. En même temps l'Orient
+s'obscurcissait. Ce n'était point au moyen de négociations pacifiques
+qu'on pouvait se flatter d'obtenir des Turcs ce qu'on avait promis aux
+Russes. De plus, la Russie, toujours fidèle à l'alliance au prix
+convenu des provinces du Danube, toujours insistant auprès de
+l'Autriche pour que celle-ci n'exposât pas l'Europe à une nouvelle
+secousse, ne montrait plus cependant le même enthousiasme pour
+l'alliance française, depuis que le merveilleux avait disparu, et
+qu'au lieu de Constantinople il s'agissait de Bucharest et de Jassy.
+Cette dernière acquisition était déjà fort belle assurément, car,
+après quarante ans écoulés, la Russie n'est pas encore dans ces deux
+capitales; mais c'était de la simple réalité (du moins à ce qu'elle
+croyait alors), et ce n'était pas du prodige. Elle répétait toujours
+que si l'Autriche devenait agressive, elle se joindrait aux Français
+pour l'en faire repentir; mais la chaleur de ses démonstrations avait
+perdu de sa vivacité; en tout cas elle serait trop occupée elle-même
+sur le bas Danube pour ne pas laisser exclusivement aux Français le
+Danube supérieur, et Napoléon devait s'attendre à ce que la tâche
+d'accabler l'Autriche, l'Allemagne, l'Angleterre, pèserait sur lui
+seul comme par le passé. Il fallait donc qu'il employât janvier,
+février, mars à préparer ses armées d'Allemagne et d'Italie. C'était
+assez pour sa merveilleuse puissance d'organisation, quoique ce ne fût
+pas trop. Il reprit tout pensif le chemin d'Astorga. Sa préoccupation
+avait été visible au point de frapper ceux qui l'entouraient.
+
+[En marge: Napoléon renonce à poursuivre les Anglais lui-même, et
+laisse ce soin au maréchal Soult, appuyé par le maréchal Ney.]
+
+Arrivé à Astorga, il changea tous ses projets. Il ne renonçait pas,
+bien entendu, à faire poursuivre les Anglais l'épée dans les reins,
+mais il renonçait à les poursuivre lui-même. Il confia ce soin au
+maréchal Soult, qui, marchant par la route de Léon, était plus
+rapproché d'Astorga que le maréchal Ney, marchant par Benavente. Il
+plaça sous ses ordres les divisions Merle, Mermet, qui s'y trouvaient
+déjà, les divisions Laborde et Heudelet qui composaient le corps de
+Junot, et qui venaient de le rejoindre. La division Bonnet, formée de
+régiments provisoires, était restée dans les Asturies. Mais la
+division Merle (ancienne division Mouton), et la division Mermet
+étaient excellentes. Tout le corps de Junot avait été versé dans les
+deux divisions Laborde et Heudelet, et il était fort aguerri par sa
+dernière campagne de Portugal. La division Heudelet demeurait encore
+en arrière, mais la division Laborde avait rallié le maréchal Soult,
+et celui-ci avait ainsi sous la main trois belles divisions
+d'infanterie présentant environ 20 mille hommes. Napoléon lui
+adjoignit les dragons Lorge et Lahoussaye, qui avec la cavalerie
+Franceschi comptaient quatre mille chevaux. Renforcé de la division
+Heudelet, le maréchal Soult devait avoir 30 mille soldats, mais
+jusque-là il n'en possédait que 24 mille. Le maréchal Ney, à la tête
+des divisions Marchand et Maurice-Mathieu, dut l'appuyer au besoin.
+Napoléon ordonna au maréchal Soult de poursuivre les Anglais à
+outrance, et de ne rien négliger pour les empêcher de s'embarquer.
+
+[En marge: Napoléon laisse la division Lapisse en Vieille-Castille,
+envoie la division Dessoles à Madrid, et s'établit de sa personne à
+Valladolid.]
+
+Napoléon renvoya ensuite la division Dessoles sur Madrid, pour
+demeurer dans cette capitale, et y faire face à toutes les
+éventualités. Il garda la division Lapisse dans la Vieille-Castille,
+voulant qu'il restât quelques troupes dans cette province. Enfin il
+dirigea la garde impériale et se dirigea lui-même sur Benavente, et de
+Benavente sur Valladolid, afin de s'y établir de sa personne, et de
+gouverner de cette résidence les affaires de l'Espagne et de l'Europe.
+
+Il n'y avait plus en effet grande manoeuvre à exécuter à la suite des
+Anglais. Il fallait marcher vite, les pousser rudement, et l'un des
+lieutenants de Napoléon était tout aussi propre que lui à cette
+opération, surtout si c'eût été le maréchal Ney. Celui-ci, par
+malheur, se trouvait trop en arrière pour être principalement chargé
+de la poursuite. Quoi qu'il en soit, Napoléon, ne se regardant pas
+comme nécessaire à la queue des Anglais, se crut mieux placé à
+Valladolid, parce que de ce point il pouvait conduire la guerre
+d'Espagne et être sur la route des courriers de France, tandis que
+s'il se fût posté à Astorga ou à Lugo, les courriers auraient eu un
+détour de plus de cent lieues à faire pour le joindre, et il n'aurait
+pas pu, tout en dirigeant les armées d'Espagne, s'occuper de
+l'organisation de celles d'Italie et d'Allemagne. Il se rendit donc à
+Valladolid avec sa garde, qu'il voulait rapprocher des événements
+d'Allemagne autant que lui-même.
+
+Ayant dissous le corps de Junot pour renforcer celui du maréchal
+Soult, il résolut de dédommager le général Junot en lui confiant le
+commandement des troupes qui assiégeaient Saragosse, et que le
+maréchal Moncey à son gré commandait trop mollement. Il destinait plus
+tard le maréchal Moncey à opérer sur le royaume de Valence, que ce
+maréchal connaissait déjà. Le maréchal Lefebvre, auquel il était
+prescrit de repousser les Espagnols du pont d'Almaraz jusqu'à
+Truxillo, avait bien, il est vrai, enlevé ce pont, mais il avait eu
+l'idée singulière de se porter sur Ciudad-Rodrigo avant d'en avoir
+reçu l'ordre, prenant pour une instruction définitive une première
+indication de Napoléon. Dans ce mouvement il s'était laissé couper en
+deux par la Tietar débordée, et il avait envoyé une partie de son
+corps sur Tolède, tandis qu'il emmenait l'autre à Avila. Napoléon,
+très-mécontent, plaça sous l'autorité de l'état-major de Joseph le
+corps du maréchal Lefebvre, qu'il ne pouvait plus confier à un chef
+aussi peu capable, quoique fort brave un jour de bataille. Ce corps
+fut réparti entre Madrid, Tolède et Talavera, en attendant que, les
+affaires terminées au nord de l'Espagne, on pût songer au midi. Après
+avoir pris ces dispositions, Napoléon se transporta, comme nous venons
+de le dire, à Valladolid, pour s'y occuper de l'organisation de ses
+armées d'Allemagne et d'Italie, autant que de la direction de celles
+d'Espagne.
+
+[En marge: Poursuite des Anglais par le maréchal Soult.]
+
+Le maréchal Soult s'était mis, avec les divisions Merle, Mermet,
+Laborde, la cavalerie de Franceschi, les dragons Lorge et Lahoussaye,
+à la poursuite du général Moore. Malheureusement la route était
+devenue presque impraticable par les pluies continuelles et le passage
+de deux armées, l'une anglaise, l'autre espagnole. À chaque instant on
+rencontrait des convois de munitions, d'armes, de vivres, d'effets de
+campement appartenant aux Anglais et conduits par des muletiers
+espagnols, qui s'enfuyaient en apercevant le casque de nos dragons. On
+ramassait par centaines les soldats anglais exténués de fatigue ou
+gorgés de vin, qui se laissaient surprendre dans un état à ne pouvoir
+opposer aucune résistance.
+
+Le 31 décembre, le général Moore avait quitté la plaine pour entrer
+dans la montagne, à Manzanal, à quelques lieues d'Astorga. (Voir la
+carte nº 43.) Il se trouvait le 1er janvier à Bembibre, où il avait
+vainement usé de toute son autorité pour arracher ses soldats des
+caves et des maisons avant la venue des dragons français. Il était
+parti lui-même de Bembibre, formant toujours l'arrière-garde avec la
+cavalerie et la réserve, mais sans réussir à se faire suivre de tous
+les siens, dont un bon nombre resta dans nos mains. Nos dragons
+accourant au galop fondirent sur une longue file de soldats anglais,
+ivres pour la plupart, de femmes, d'enfants, de vieillards espagnols,
+abandonnant leurs demeures sans savoir où chercher un asile, craignant
+leurs alliés qui s'enfuyaient en les pillant, et leurs ennemis qui
+arrivaient affamés, le sabre au poing, et dispensés de tout ménagement
+envers des populations insurgées. Ceux qui avaient le courage de
+demeurer s'en applaudissaient dès qu'ils avaient pu comparer
+l'humanité de nos soldats avec la brutalité des soldats anglais,
+qu'aucun frein n'arrêtait plus, malgré les honorables efforts de leur
+général et de leurs officiers pour maintenir la discipline.
+
+[En marge: Le général Moore, placé entre les routes de Vigo et de la
+Corogne, se décide pour celle de la Corogne.]
+
+À Ponferrada, le général Moore avait à choisir entre la route de Vigo
+et celle de la Corogne, qui aboutissaient toutes les deux à de fort
+belles rades, très-propres à l'embarquement d'une armée nombreuse. Il
+préféra celle de la Corogne, parce qu'en la suivant il fallait trois
+journées de moins pour atteindre au point d'embarquement. Il avait
+obtenu que le marquis de La Romana se dirigerait par la route de Vigo,
+qui passe par Orense, et débarrasserait ainsi celle de la Corogne. Il
+lui adjoignit trois mille hommes de troupes légères, sous le général
+Crawfurd, lesquels devaient occuper la position de Vigo, en supposant
+qu'il fallût plus tard s'y replier afin de s'embarquer. Il envoya
+courriers sur courriers pour faire arriver à sir Samuel Hood,
+commandant la flotte britannique, l'ordre d'expédier tous les
+transports de Vigo sur la Corogne.
+
+[En marge: Combat d'arrière-garde à Pietros.]
+
+Le 3 janvier il se porta sur Villafranca. Désirant s'y arrêter, et
+donner à tout ce qui marchait avec lui un peu de repos, il résolut de
+livrer un combat d'arrière-garde à Pietros, en avant de Villafranca,
+dans une position militaire assez belle, et où l'on pouvait se
+défendre avantageusement.
+
+La route, après avoir franchi un défilé fort étroit, descendait dans
+une plaine ouverte, passait à travers le village de Pietros, puis
+remontait sur une hauteur plantée de vignes, dont le général Moore
+avait fait choix pour y établir solidement 3 mille fantassins, 600
+chevaux, et une nombreuse artillerie.
+
+[En marge: Mort du général Colbert.]
+
+Le général Merle avec sa belle division, le général Colbert avec sa
+cavalerie légère, abordèrent le premier défilé, l'infanterie en avant,
+pour vaincre les résistances qu'on pourrait leur opposer. Mais les
+Anglais étaient au delà, à la seconde position, au bout de la plaine.
+Nous passâmes sans obstacle, et la cavalerie, prenant la tête de la
+colonne, s'élança au galop dans la plaine. Elle y trouva une multitude
+de tirailleurs anglais, et fut obligée d'attendre l'infanterie qui,
+arrivant bientôt, se dispersa de son côté en troupes de tirailleurs
+pour repousser l'ennemi. Le général Colbert, impatient d'amener les
+troupes en ligne, était occupé à placer lui-même quelques compagnies
+de voltigeurs, lorsqu'il reçut une balle au front, et expira, en
+exprimant de touchants regrets d'être enlevé sitôt, non à la vie, mais
+à la belle carrière qui s'ouvrait devant lui.
+
+Le général Merle, ayant débouché dans la plaine avec son infanterie,
+traversa le village de Pietros, puis assaillit la position des
+Anglais, au moyen d'une forte colonne qui les aborda de front, tandis
+qu'une nuée de tirailleurs, se glissant dans les vignes, s'efforçaient
+de déborder leur droite. Après une fusillade assez vive les Anglais se
+retirèrent, nous abandonnant quelques morts, quelques blessés,
+quelques prisonniers. Ce combat d'arrière-garde nous coûta une
+cinquantaine de blessés ou de morts, et surtout le général Colbert,
+officier du plus haut mérite. L'obscurité ne nous permit pas de
+pousser plus avant. L'ennemi évacua Villafranca dans la nuit pour se
+porter à Lugo, qui offrait, disait-on, une forte position militaire.
+En entrant dans Villafranca nous le trouvâmes dévasté par les Anglais,
+qui avaient enfoncé les caves, ravagé les maisons, bu tout le vin
+qu'ils avaient pu, et qui étaient engouffrés dans tous les recoins de
+la ville, malgré les efforts réitérés de leurs chefs pour les rallier.
+Nous en prîmes encore plusieurs centaines, avec une grande quantité de
+munitions et de bagages.
+
+Le lendemain on continua cette poursuite, ne pouvant guère avancer
+plus vite que les Anglais, malgré l'avantage que nos fantassins
+avaient sur eux sous le rapport de la marche, à cause de l'état des
+routes et de la difficulté des transports d'artillerie. Nos soldats
+vivaient de tout ce que laissaient les Anglais après avoir pillé et
+réduit au désespoir leurs malheureux alliés.
+
+[En marge: Arrivée des deux armées devant Lugo.]
+
+Toujours marchant ainsi sur les pas de l'ennemi, nous arrivâmes le 5
+janvier au soir en vue de Lugo. Nous avions recueilli en chemin
+beaucoup d'artillerie et un trésor considérable que les Anglais
+avaient jeté dans les précipices. Nos soldats se remplirent les poches
+en ne craignant pas de descendre dans les ravins les plus profonds. On
+put sauver une somme de piastres valant environ 1,800,000 francs.
+
+[En marge: Le général Moore prend la résolution de s'arrêter à Lugo,
+pour y offrir la bataille aux Français.]
+
+[En marge: Avantages de la position de Lugo.]
+
+Le 5 au soir l'armée anglaise se montra en bataille en avant de Lugo.
+Le général Moore se sentant vivement pressé par les Français, et
+s'attendant chaque jour à les avoir sur les bras, voyant son armée se
+dissoudre par une rapidité de marche excessive, prit la résolution
+qu'il faut souvent prendre quand on bat en retraite, celle de
+s'arrêter dans une bonne position, pour y offrir la bataille à
+l'ennemi. Avec des soldats solides comme les soldats anglais, dans une
+excellente position défensive, il avait de grandes chances de vaincre.
+Vainqueur, il repoussait les Français pour long-temps, illustrait sa
+retraite par un fait d'armes éclatant, remontait le moral de ses
+soldats, et pouvait achever paisiblement sa marche sur la Corogne.
+Vaincu, il essuyait en une seule fois tout le mal qu'il était exposé à
+essuyer en détail par cette retraite précipitée. D'ailleurs à la
+guerre, quand la sagesse le conseille, le général doit braver la
+défaite, comme le soldat doit braver la mort. Il était impossible, au
+surplus, de choisir un meilleur site que celui de Lugo pour
+l'exécution d'un tel dessein. La ville, entourée de murailles,
+s'élevait au-dessus d'une éminence, laquelle se terminant à pic sur
+le lit du Minho d'un côté, était bordée de l'autre par une petite
+rivière vers laquelle elle allait en s'abaissant. De nombreuses
+clôtures garnissaient cette pente, et en facilitaient la défense. Le
+général Moore rangea sur ce champ de bataille, et en deux lignes, les
+seize ou dix-sept mille hommes d'infanterie qu'il avait encore. Il
+disposa son artillerie sur son front, et remplit de tirailleurs les
+nombreuses clôtures qui couvraient le côté abordable de sa position.
+Il rappela à lui sa cavalerie qui marchait en tête depuis qu'on était
+entré dans la région montagneuse, et nous montra ainsi environ vingt
+mille hommes établis de pied ferme en avant de Lugo. C'était tout ce
+qui lui restait des vingt-huit ou vingt-neuf mille hommes qu'il avait
+à Sahagun. Il en avait envoyé cinq à six mille, les uns sur Vigo, les
+autres en avant, et perdu environ trois mille.
+
+[En marge: Le maréchal Soult passe trois jours devant la position de
+Lugo sans attaquer.]
+
+Les Français, parvenus le 5 au soir devant Lugo, discernaient à peine
+l'ennemi. Ils s'arrêtèrent vis-à-vis, à San-Juan de Corbo, dans une
+position également forte, où ils pouvaient, sans perdre de vue les
+Anglais, attendre en sûreté le ralliement de tout ce qui était demeuré
+en arrière.
+
+Le lendemain 6, les deux divisions Mermet et Laborde, qui suivaient la
+division Merle, arrivèrent en ligne, mais elles avaient laissé la
+moitié de leur effectif en arrière, et, outre cette masse de
+traînards, leur artillerie et leurs convois de munitions. Ce n'était
+pas dans cet état qu'on devait songer à attaquer les Anglais, car on
+avait à leur égard la triple infériorité du nombre, des ressources
+matérielles, et du terrain sur lequel il s'agissait de combattre.
+
+À chaque instant, toutefois, les traînards et les convois d'artillerie
+rejoignaient, et le lendemain 7, on était déjà beaucoup plus en mesure
+de livrer bataille. Mais devant la forte position des Anglais,
+inabordable d'un côté, puisque c'était le bord taillé à pic du Minho,
+et très-difficile à emporter de l'autre, à cause des nombreuses
+clôtures qui la couvraient, le maréchal Soult hésita, et voulut
+remettre au lendemain 8. Ce jour-là, la plupart de nos moyens étaient
+réunis, moins toutefois une partie de l'artillerie. Mais, toujours
+préoccupé des difficultés que présentait cette position, le maréchal
+Soult remit encore au lendemain 9, pour exécuter par sa droite sur le
+flanc gauche des Anglais un mouvement de cavalerie qui pût les
+ébranler.
+
+[En marge: Le général Moore, après avoir attendu trois jours les
+Français dans la position de Lugo, se décide à décamper.]
+
+C'était trop présumer de la patience du général Moore, que d'imaginer
+qu'arrivé le 5 à Lugo, y ayant passé les journées du 6, du 7, du 8, il
+y resterait encore le 9. Le général Moore, en effet, ayant pris trois
+jours entiers pour faire filer ses bagages et ses troupes les plus
+fatiguées, pour remonter le moral de son armée, pour recouvrer enfin
+l'honneur des armes par l'offre trois fois répétée de la bataille, se
+crut dispensé de tenter plus long-temps la fortune. Ayant réalisé une
+partie des résultats qu'il se proposait d'obtenir en s'arrêtant, il
+décampa secrètement dans la nuit du 8 au 9 janvier. Il eut soin de
+laisser après lui beaucoup de feux et une forte arrière-garde, afin de
+tromper les Français.
+
+[En marge: Entrée des Français à Lugo.]
+
+[En marge: Arrivée du général Moore à la Corogne.]
+
+[En marge: Chagrin du général Moore en voyant que la flotte anglaise
+n'a pu encore arriver à la Corogne.]
+
+[En marge: Précautions des Anglais pour se défendre dans la Corogne.]
+
+Le lendemain 9, les Français trouvèrent la position de Lugo évacuée,
+et ils y firent encore de nombreuses captures en vivres et matériel.
+On recueillit aux environs et dans Lugo même sept à huit cents
+prisonniers, qui, malgré les ordres réitérés de leurs chefs, n'avaient
+pas su se retirer à temps. Le retour à la discipline obtenu par le
+général Moore fut de courte durée; car de Lugo à Betanzos, dans les
+journées du 9, du 10, du 11, des corps entiers se débandèrent, et nos
+dragons purent enlever près de deux mille Anglais et une quantité
+considérable de bagages. Le 11, le général Moore atteignit Betanzos,
+et, franchissant enfin la ceinture des hauteurs qui enveloppent la
+Corogne, descendit sur les bords du beau et vaste golfe dont cette
+ville occupe un enfoncement. Par malheur, au lieu d'apercevoir la
+multitude de voiles qu'on espérait y trouver, on vit à peine quelques
+vaisseaux de guerre, bons tout au plus pour escorter une armée, mais
+non pour la transporter. Les vents contraires avaient jusqu'ici
+empêché la grande masse des transports de remonter de Vigo à la
+Corogne. À cette vue, le général Moore fut rempli d'anxiété, l'armée
+anglaise de tristesse. Toutefois, on prit des précaution pour se
+défendre dans la Corogne, en attendant l'apparition de la flotte. Une
+rivière large et marécageuse à son embouchure coulait entre la Corogne
+et les hauteurs par lesquelles on y arrivait: c'était la rivière de
+Mero. Un pont, celui de Burgo, servait à la traverser. On le fit
+sauter. On fit sauter également, avec un fracas effroyable qui agita
+le golfe comme un coup de vent, une masse immense de poudre que les
+Anglais avaient réunie dans une poudrière située à quelque distance
+des murs. On prit enfin position avec les meilleures troupes sur le
+cercle des hauteurs qui environnent la Corogne. La première ligne de
+ces hauteurs, fort élevée et fort avantageuse à défendre, mais trop
+éloignée de la ville, pouvait, par ce motif, être tournée. On la
+laissa aux Français qui accouraient. On se posta sur des hauteurs plus
+rapprochées et moins dominantes, qui s'appuyaient à la Corogne même.
+On réunit sur le rivage tous les malades, les blessés, les écloppés,
+le matériel, pour les embarquer immédiatement sur quelques vaisseaux
+de guerre et de transport mouillés antérieurement dans le golfe. Le
+général Moore attendit de la sorte, et dans de cruelles perplexités,
+le changement des vents, sans lequel il allait être réduit à
+capituler.
+
+[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant la Corogne.]
+
+Ce n'était qu'une avant-garde qui, le 11 au soir, avait suivi les
+Anglais au pont de Burgo sur le Mero, et qui en avait vu sauter les
+débris dans les airs. Le lendemain 12 seulement, parurent d'abord la
+division Merle, puis successivement les divisions Mermet et Laborde.
+Le maréchal Soult, arrêté devant le Mero, expédia au loin sur sa
+gauche la cavalerie de Franceschi, pour chercher des passages qu'elle
+parvint à découvrir, mais dont aucun n'était propre à l'artillerie. Il
+fit vers sa droite border la mer par des détachements, tâchant de
+disposer des batteries qui pussent envoyer des boulets au fond du
+golfe, jusqu'aux quais de la Corogne; ce qui était très-difficile à la
+distance où l'on était placé.
+
+Obligé de réparer le pont de Burgo, le maréchal Soult y employa les
+journées du 12 et du 13, opération qui devait donner aux traînards et
+au matériel le temps de rejoindre. Le 14, avant réussi à rendre
+praticable le pont de Burgo, il fit passer une partie de ses troupes
+au delà du Mero, franchit la ligne des hauteurs dominantes qu'on lui
+avait abandonnées, et vint s'établir sur leur versant, vis-à-vis des
+hauteurs moins élevées et plus rapprochées de la Corogne,
+qu'occupaient les Anglais. La division Mermet formait l'extrême
+gauche, la division Merle le centre, la division Laborde la droite,
+contre le golfe même de la Corogne. Il fut possible à cette distance
+de dresser quelques batteries qui avaient un commencement d'action sur
+le golfe.
+
+[En marge: Nouveau retard du maréchal Soult avant de livrer bataille
+aux Anglais.]
+
+Cependant, ne se sentant pas assez fort, car il comptait au plus
+dix-huit mille hommes, tandis que les Anglais, même après tout ce
+qu'ils avaient perdu, détaché ou déjà embarqué, étaient encore 17 ou
+18 mille en bataille, le maréchal Soult voulut attendre que ses rangs
+se remplissent des hommes restés en arrière, et surtout que toute son
+artillerie fût amenée en ligne. Les Anglais attendaient de leur côté
+l'apparition du convoi qui tardait toujours à se montrer, et ils
+étaient plongés dans les plus cruelles angoisses. Les principaux
+officiers de leur armée proposèrent même à sir John Moore d'ouvrir une
+négociation qui leur permît, comme celle de Cintra l'avait permis aux
+Français, de se retirer honorablement. N'ayant toutefois aucune chance
+de se sauver si les transports ne paraissaient pas très-promptement,
+il était douteux qu'ils obtinssent des conditions satisfaisantes pour
+eux. Aussi le général Moore repoussa-t-il toute idée de traiter, et
+résolut-il de se fier à la fortune, qui, en effet, lui accorda, comme
+on va le voir, le salut de son armée, mais non de sa personne, et lui
+donna la gloire au prix de la vie.
+
+Les 14, 15, 16 janvier, les vents ayant varié, plusieurs centaines de
+voiles parurent successivement dans le golfe, et vinrent s'accumuler
+sur les quais de la Corogne, hors de la portée des boulets français.
+On pouvait les apercevoir des hauteurs que nous occupions, et à cet
+aspect l'ardeur de nos soldats devint extrême. Ils demandèrent à
+grands cris qu'on profitât pour combattre du temps qui restait, car
+l'armée anglaise allait leur échapper. Le maréchal Soult, arrivé en
+présence de l'ennemi dès le 12, avait employé les journées du 13, du
+14 et du 15 à rectifier sa position, à attendre ses derniers
+retardataires, et surtout à placer vers son extrême gauche, sur un
+point des plus avantageux, une batterie de douze pièces, qui, prenant
+par le travers la ligne anglaise, l'enfilait tout entière.
+
+[En marge: Le maréchal Soult se décide enfin à attaquer les Anglais.]
+
+[En marge: Bataille de la Corogne.]
+
+Le 16 au matin, ayant définitivement reconnu la position des Anglais,
+il résolut de faire une tentative, de manière à déborder leur ligne,
+et à la tourner. Un petit village, celui d'Elvina, situé à notre
+extrême gauche, et à l'extrême droite des Anglais, dans le terrain
+creux qui séparait les deux armées, était gardé par beaucoup de
+tirailleurs de la division de sir David Baird. Vers le milieu de la
+journée du 16, la division française Mermet, s'ébranlant sur l'ordre
+du maréchal Soult, marcha vers le village d'Elvina, pendant que notre
+batterie de gauche, tirant par derrière nos soldats, causait le plus
+grand ravage sur toute l'étendue de la ligne ennemie. La division
+Mermet, vigoureusement conduite, enleva aux Anglais le village
+d'Elvina, et les obligea à rétrograder. Dans ce moment, le général
+Moore, accouru sur le champ de bataille avec la résolution de
+combattre énergiquement avant de se rembarquer, porta le centre de sa
+ligne, composé de la division Hope, sur le village d'Elvina, afin de
+secourir sir David Baird, et détacha vers son extrême droite une
+partie de la division Fraser, pour empêcher la cavalerie française de
+tourner sa position.
+
+[En marge: Le maréchal Soult laisse la bataille indécise.]
+
+La division Mermet, ayant affaire ainsi à des forces supérieures, fut
+ramenée. Alors le général Merle, qui formait notre centre, entra en
+action avec ses vieux régiments. La lutte devint acharnée. On prit et
+on reprit plusieurs fois le village d'Elvina. Le 2e léger se couvrit
+de gloire dans ces attaques répétées, mais la journée s'acheva sans
+avantage prononcé de part ni d'autre. Le maréchal Soult, qui avait à
+sa droite la division Laborde, laquelle, rabattue sur le centre des
+Anglais, les aurait sans doute accablés, fit néanmoins cesser le
+combat, ne voulant point apparemment engager ce qui lui restait de
+troupes, et hésitant à demander à la fortune de trop grandes faveurs
+contre un ennemi qui était prêt à se retirer.
+
+[En marge: Mort du général Moore.]
+
+Le combat finit donc à la chute du jour après une action sanglante, où
+nous perdîmes trois à quatre cents hommes en morts ou blessés, et les
+Anglais environ douze cents, grâce aux effets meurtriers de notre
+artillerie. Le général Moore, tandis qu'il menait lui-même ses
+régiments au feu, fut atteint d'un boulet qui lui fracassa le bras et
+la clavicule. Transporté sur un brancard à la Corogne, il expira en y
+entrant, à la suite d'une campagne qui, moins bien dirigée, aurait pu
+devenir un désastre pour l'Angleterre. Il mourut glorieusement, fort
+regretté de son armée, qui, tout en le critiquant quelquefois, rendait
+justice néanmoins à sa prudente fermeté. Le général David Baird avait
+aussi reçu une blessure mortelle. Le général Hope prit le commandement
+en chef, et le soir même, rentrant dans la place, fit commencer
+l'embarquement. Les murs de la Corogne étaient assez forts pour nous
+arrêter, et pour donner aux Anglais le temps de mettre à la voile.
+
+[En marge: Résultats de cette campagne pour les Anglais.]
+
+Dans les journées des 17 et 18 ils s'embarquèrent, abandonnant, outre
+les blessés recueillis par nous sur le champ de bataille de la
+Corogne, quelques malades et prisonniers, et une assez grande quantité
+de matériel. Ils avaient perdu dans cette campagne environ 6 mille
+hommes, en prisonniers, malades, blessés ou morts, plus de 3 mille
+chevaux tués par leurs cavaliers, un immense matériel, rien assurément
+de leur honneur militaire, mais beaucoup de leur considération
+politique auprès des Espagnols, et ils se retiraient avec la
+réputation, pour le moment du moins, d'être impuissants à sauver
+l'Espagne.
+
+[En marge: Vraie cause qui empêche la destruction entière de l'armée
+britannique.]
+
+Poursuivis plus vivement, ou moins favorisés par la saison, ils ne
+seraient jamais sortis de la Péninsule. Depuis, comme il arrive
+toujours, quelques historiens imaginant après coup des combinaisons
+auxquelles personne n'avait songé lors des événements, ont reporté du
+maréchal Soult sur le maréchal Ney le reproche d'avoir laissé
+embarquer les Anglais, qui auraient dû être, dit-on, atteints et pris
+jusqu'au dernier. D'abord, il est douteux que, vu l'inclémence de la
+saison et l'état affreux des chemins, il fût possible de marcher assez
+vite pour les atteindre, et que le maréchal Soult lui-même, qui était
+continuellement aux prises avec leur arrière-garde, eût pu les joindre
+de manière à les envelopper. Quoique la fortune lui eût accordé trois
+jours à Lugo, quatre jours à la Corogne, il faudrait, pour assurer que
+son hésitation fut une faute, savoir si son infanterie, dont les
+cadres arrivaient chaque soir à moitié vides, était assez ralliée, si
+son artillerie était assez pourvue, pour combattre avec avantage une
+armée anglaise, égale en nombre, et postée, chaque fois qu'on l'avait
+rencontrée, dans des positions de l'accès le plus difficile. Mais, si
+une telle question peut être élevée relativement au maréchal Soult, on
+ne saurait en élever une pareille à l'égard du maréchal Ney, placé à
+quelques journées de l'armée britannique. La supposition qu'il aurait
+pu prendre la route d'Orense, et tourner la Corogne par Vigo, n'a pas
+le moindre fondement. Ni l'Empereur, qui était sur les lieux, ni le
+maréchal Soult, auquel on avait laissé la faculté de requérir le
+maréchal Ney, s'il en avait besoin, n'imaginèrent alors qu'on pût
+faire un tel détour. Il aurait fallu que le maréchal Ney exécutât le
+double de chemin par des routes impraticables, et tout à fait
+inaccessibles à l'artillerie. Et, en effet, le maréchal Soult ayant
+exprimé, vers la fin de la retraite, c'est-à-dire le 9 janvier, le
+désir que la division Marchand se dirigeât sur Orense, pour observer
+le marquis de La Romana et les trois mille Anglais de Crawfurd, le
+maréchal Ney ordonna ce mouvement au général Marchand, qui ne put
+l'effectuer qu'avec une partie de son infanterie, et sans un seul
+canon. Le maréchal Ney serait certainement resté embourbé sur cette
+route s'il avait voulu la prendre avec son corps tout entier.
+
+Ce qui se pouvait, ce qui n'eut pas lieu, c'était de faire marcher les
+troupes du maréchal Ney immédiatement à la suite du maréchal Soult, de
+manière qu'un jour suffît pour réunir les deux corps. Or, à Lugo où
+l'on eut trois jours, à la Corogne où l'on en eut quatre, il aurait
+été possible de combattre les Anglais avec cinq divisions. Le maréchal
+Ney, mis par les ordres du quartier général à la disposition du
+maréchal Soult, offrit à celui-ci de le joindre, et ne reçut de sa
+part que l'invitation tardive de lui prêter l'une de ses divisions,
+lorsqu'il n'était plus temps de faire arriver cette division
+utilement[29]; nouvel exemple de la divergence des volontés, du
+décousu des efforts, lorsque Napoléon cessait d'être présent. Le vrai
+malheur ici, la vraie faute, c'est qu'il ne fût pas de sa personne à
+la suite des Anglais, obligeant ses lieutenants à s'unir pour les
+détruire. Mais il était retenu ailleurs par la faute, l'irréparable
+faute de sa vie, celle d'avoir tenté trop d'entreprises à la fois;
+car, tandis qu'il aurait fallu qu'il fût à Lugo pour écraser les
+Anglais, il était appelé à Valladolid pour se préparer à faire face
+aux Autrichiens[30].
+
+[Note 29: Cette circonstance est prouvée par la correspondance des
+maréchaux.]
+
+[Note 30: Voici, en effet, ce qu'il écrivait à ce sujet au ministre de
+la guerre et au roi d'Espagne:
+
+_Au ministre de la guerre._
+
+ «Valladolid, le 13 janvier 1809.
+
+«Vous verrez par le bulletin que le duc de Dalmatie est entré à Lugo
+le 9. Le 10, il a dû être à Betanzos. Les Anglais paraissent vouloir
+s'embarquer à la Corogne. Ils ont déjà perdu 3 mille hommes faits
+prisonniers, une vingtaine de pièces de canon, 5 à 600 voitures de
+bagages et de munitions, une partie de leur trésor et 3 mille chevaux,
+qu'ils ont eux-mêmes abattus, selon leur bizarre coutume. Tout me
+porte à espérer qu'ils seront atteints avant leur embarquement et
+qu'on les battra. _J'ai quelquefois regret de n'y avoir pas été
+moi-même, mais il y a d'ici plus de cent lieues; ce qui, avec les
+retards que font éprouver aux courriers les brigands qui infestent
+toujours les derrières d'une armée, m'aurait mis à vingt jours de
+Paris; cela m'a effrayé surtout à l'approche de la belle saison, qui
+fait craindre de nouveaux mouvements sur le continent._ Le duc
+d'Elchingen est en seconde ligne derrière le duc de Dalmatie; la force
+des Anglais est de 18 mille hommes. On peut compter qu'en hommes
+fatigués, malades, prisonniers et pendus par les Espagnols, l'armée
+anglaise est diminuée d'un tiers; et si à ce tiers on ajoute les
+chevaux tués qui rendent inutiles les hommes de cavalerie, je ne pense
+pas que les Anglais puissent présenter 15 mille hommes bien portants,
+et plus de 1,500 chevaux. Cela est bien loin des 30 mille hommes
+qu'avait cette armée.»
+
+
+_Au roi d'Espagne._
+
+ «Valladolid, 11 janvier 1809.
+
+«.....Je suis obligé de me tenir à Valladolid pour recevoir mes
+estafettes de Paris en cinq jours. Les événements de Constantinople,
+la situation actuelle de l'Europe, la nouvelle formation de nos armées
+d'Italie, de Turquie et du Rhin, exigent que je ne m'éloigne pas
+davantage. _Ce n'est qu'avec regret que j'ai été forcé de quitter
+Astorga._
+
+«Il y a à Madrid un millier d'hommes de ma garde, envoyez-les-moi.»]
+
+
+[En marge: Projet de Napoléon de retourner à Paris.]
+
+[En marge: Ses vues pour la suite de la guerre d'Espagne.]
+
+Toujours plus sollicité par l'urgence des événements d'Autriche et de
+Turquie, qui lui révélaient une nouvelle guerre générale, il se décida
+même à partir de Valladolid, pour se rendre à Paris, laissant les
+affaires d'Espagne dans un état qui lui permettait d'espérer bientôt
+l'entière soumission de la Péninsule. Les Anglais, en effet, étaient
+rejetés dans l'Océan; les Français occupaient tout le nord de
+l'Espagne jusqu'à Madrid; le siége de Saragosse se poursuivait
+activement, le général Saint-Cyr était victorieux en Catalogne.
+Napoléon avait le projet d'envoyer le maréchal Soult en Portugal avec
+le 2e corps, dans lequel venait d'être fondu le corps du général
+Junot, en laissant le maréchal Ney dans les montagnes de la Galice et
+des Asturies, pour réduire définitivement à l'obéissance ces contrées
+si difficiles et si obstinées; d'établir le maréchal Bessières avec
+beaucoup de cavalerie dans les plaines des deux Castilles, et, tandis
+que le maréchal Soult marcherait sur Lisbonne, d'acheminer le maréchal
+Victor avec trois divisions et douze régiments de cavalerie sur
+Séville par l'Estrémadure. Le maréchal Soult, une fois maître de
+Lisbonne, pouvait par Elvas expédier l'une de ses divisions au
+maréchal Victor, pour l'aider à soumettre l'Andalousie. Saragosse
+conquise, les troupes de l'ancien corps de Moncey, qui exécutaient ce
+siége, pourraient prendre la route de Valence, et terminer de leur
+côté la conquête du midi de l'Espagne. Pendant ces mouvements
+savamment combinés, Joseph, placé à Madrid avec la division de
+Dessoles (troisième de Ney, rentrée à Madrid), avec le corps du
+maréchal Lefebvre, comprenant une division allemande, une division
+polonaise, et la division française Sébastiani, aurait une réserve
+considérable, pour se faire respecter de la capitale, et pour se
+porter partout où besoin serait. D'après ces vues, et en deux mois
+d'opérations, si l'intervention de l'Europe ne modifiait pas cette
+situation, la Péninsule tout entière, Espagne et Portugal compris,
+devait être soumise sans y employer un soldat de plus.
+
+[En marge: Repos d'un mois accordé à l'armée avant d'envahir le midi
+de la Péninsule.]
+
+Mais pour le moment Napoléon voulait que son armée se reposât tout un
+mois, du milieu de janvier au milieu de février. C'était la durée
+qu'il supposait encore au siége de Saragosse. Pendant ce mois le
+maréchal Soult rallierait ses troupes, y réunirait les portions du
+corps de Junot qui ne l'avaient pas encore rejoint, et préparerait son
+artillerie; les divisions Dessoles et Lapisse ramenées vers Madrid
+auraient le temps d'y arriver et de s'y reposer; la cavalerie refaite
+se trouverait en état de marcher, et on serait ainsi complétement en
+mesure d'agir vers le midi de la Péninsule. La seule opération que
+Napoléon eût prescrite immédiatement consistait à pousser le maréchal
+Victor avec les divisions Ruffin et Villatte sur Cuenca, pour y
+culbuter les débris de l'armée de Castaños, qui semblaient méditer
+quelque tentative. Les ordres de Napoléon furent donnés conformément à
+ces vues. Il achemina vers le maréchal Soult les restes du corps de
+Junot; il fit préparer un petit parc d'artillerie de siége pour le
+maréchal Victor, afin de pouvoir forcer les portes de Séville, si
+cette capitale résistait; il ordonna des dépôts de chevaux pour
+remonter l'artillerie, et fit partir de Bayonne, en bataillons de
+marche, les conscrits destinés à recruter les corps, pendant le mois
+de repos qui leur était accordé. Trouvant que le général Junot, qui
+avait remplacé le maréchal Moncey dans le commandement du 3e corps, et
+le maréchal Mortier à la tête du 5e, ne concouraient pas assez
+activement au siége de Saragosse, il envoya le maréchal Lannes, remis
+de sa chute, prendre la direction supérieure de ces deux corps, afin
+qu'il y eût à la fois plus de vigueur et plus d'ensemble dans la
+conduite de ce siége, qui devenait une opération de guerre aussi
+singulière que terrible.
+
+[En marge: Dispositions pour l'entrée de Joseph dans Madrid.]
+
+[En marge: Mesures sévères de Napoléon pour contenir la populace des
+villes espagnoles.]
+
+Enfin Napoléon s'occupa de préparer l'entrée de Joseph dans Madrid. Ce
+prince était resté jusqu'ici au Pardo, très-impatient de rentrer dans
+sa capitale, ne l'osant pas toutefois sans l'autorisation de son
+frère, quoique instamment appelé à y venir par la population tout
+entière, qui trouvait dans son retour le gage assuré d'un régime plus
+doux, et la certitude que le pouvoir civil remplacerait bientôt le
+pouvoir militaire. Napoléon, en effet, dans ses profonds calculs,
+avait voulu faire désirer son frère, et avait exigé qu'on lui
+produisît, sur le registre des paroisses de Madrid, la preuve du
+serment de fidélité prêté par tous les chefs de famille, disant, pour
+motiver cette exigence, qu'il ne prétendait pas imposer son frère à
+l'Espagne, que les Espagnols étaient bien libres de ne pas l'accepter
+pour roi, mais qu'alors, n'ayant aucune raison de les ménager, il leur
+appliquerait les lois de la guerre, et les traiterait en pays conquis.
+Mus par cette crainte, et délivrés des influences hostiles qui les
+excitaient contre la nouvelle royauté, les habitants de Madrid avaient
+afflué dans leurs paroisses pour prêter sur les Évangiles serment de
+fidélité à Joseph. Cette formalité, remplie en décembre, ne leur avait
+pas encore procuré en janvier le roi qu'ils désiraient sans l'aimer.
+Napoléon consentit enfin à ce que Joseph fit son entrée dans la
+capitale de l'Espagne, et voulut auparavant recevoir à Valladolid même
+une députation qui lui apportait le registre des serments prêtés dans
+les paroisses. Il accueillit cette députation avec moins de sévérité
+qu'il n'avait accueilli celle que Madrid lui avait envoyée à ses
+portes en décembre, mais il lui déclara encore d'une manière fort
+nette que, si Joseph était une seconde fois obligé de quitter sa
+capitale, celle-ci subirait la plus cruelle et la plus terrible
+exécution militaire. Napoléon avait très-distinctement aperçu, dans le
+prétendu dévouement du peuple espagnol à la maison de Bourbon, les
+passions démagogiques qui l'agitaient, et qui pour se produire
+adoptaient cette forme étrange, car c'était de la démagogie la plus
+violente sous les apparences du plus pur royalisme. Ce peuple extrême
+avait en effet recommencé à égorger, pour se venger des revers des
+armées espagnoles. Depuis l'assassinat du malheureux marquis de
+Peralès à Madrid, de don Juan San Benito à Talavera, il avait massacré
+à Ciudad-Real don Juan Duro, chanoine de Tolède et ami du prince de la
+Paix, à Malagon l'ancien ministre des finances don Soler. Partout où
+ne se trouvaient pas les armées françaises, les honnêtes gens
+tremblaient pour leurs biens et pour leurs personnes. Napoléon,
+voulant faire un exemple sévère des assassins, avait ordonné à
+Valladolid l'arrestation d'une douzaine de scélérats, connus pour
+avoir contribué à tous les massacres, notamment à celui du malheureux
+gouverneur de Ségovie, don Miguel Cevallos, et les avait fait
+exécuter, malgré les instances apparentes des principaux habitants de
+Valladolid[31].--Il faut, avait-il écrit plusieurs fois à son frère,
+vous faire craindre d'abord, et aimer ensuite. Ici on m'a demandé la
+grâce des quelques bandits qui ont égorgé et pillé, mais on a été
+charmé de ne pas l'obtenir, et depuis tout est rentré dans l'ordre.
+Soyez à la fois juste et fort, et autant l'un que l'autre, si vous
+voulez gouverner.--Napoléon avait exigé de plus que l'on arrêtât à
+Madrid une centaine d'égorgeurs, qui assassinaient les Français sous
+prétexte qu'ils étaient des étrangers, les Espagnols sous prétexte
+qu'ils étaient des traîtres; et il avait prescrit qu'on en fusillât
+quelques-uns, voulant, de plus, que ces actes lui fussent imputés à
+lui seul, pour qu'au-dessus de la douceur connue du nouveau roi,
+planât sur les scélérats la terreur inspirée par le vainqueur de
+l'Europe.
+
+[Note 31: _Au roi d'Espagne._
+
+ «Valladolid, le 12 janvier 1809, à midi.
+
+«L'opération qu'a faite Belliard est excellente. Il faut faire pendre
+une vingtaine de mauvais sujets. Demain j'en fais pendre ici sept,
+connus pour avoir commis tous les excès, et dont la présence
+affligeait les honnêtes gens qui les ont secrètement dénoncés, et qui
+reprennent courage depuis qu'ils s'en voient débarrassés. Il faut
+faire de même à Madrid. Si on ne s'y débarrasse pas d'une centaine de
+boute-feux et de brigands, on n'a rien fait. Sur ces cent, faites-en
+fusiller ou pendre douze ou quinze, et envoyez les autres en France
+aux galères. Je n'ai eu de tranquillité en France qu'en faisant
+arrêter 200 boute-feux, assassins de septembre et brigands que j'ai
+envoyés aux colonies. Depuis ce temps l'esprit de la capitale a changé
+comme par un coup de sifflet.»
+
+
+_Au roi d'Espagne._
+
+ «Valladolid, 16 janvier 1809.
+
+«La cour des alcades de Madrid a acquitté ou seulement condamné à la
+prison les trente coquins que le général Belliard avait fait arrêter.
+Il faut les faire juger de nouveau par une commission militaire, et
+faire fusiller les coupables. Donnez ordre sur-le-champ que les
+membres de l'inquisition et ceux du conseil de Castille, qui sont
+détenus au Retiro, soient transférés à Burgos, ainsi que les cent
+coquins que Belliard a fait arrêter.
+
+«Les cinq sixièmes de Madrid sont bons; mais les honnêtes gens ont
+besoin d'être encouragés, et ils ne peuvent l'être qu'en maintenant la
+canaille. Ici ils ont fait l'impossible pour obtenir la grâce des
+bandits qu'on a condamnés; j'ai refusé; j'ai fait pendre, et j'ai su
+depuis que, dans le fond du coeur, on a été bien aise de n'avoir pas
+été écouté. Je crois nécessaire que, surtout dans les premiers
+moments, votre gouvernement montre un peu de vigueur contre la
+canaille. La canaille n'aime et n'estime que ceux qu'elle craint, et
+la crainte de la canaille peut seule vous faire aimer et estimer de
+toute la nation.»]
+
+[En marge: Napoléon quitte Valladolid le 17 janvier.]
+
+[En marge: Ses paroles à Joseph sur l'année 1809.]
+
+Ces ordres expédiés, Napoléon quitta Valladolid, résolu de franchir la
+route de Valladolid à Bayonne à franc étrier, afin de gagner du temps,
+tant il était pressé d'arriver à Paris. Son frère l'ayant félicité à
+l'occasion des fêtes du premier de l'an, dans les termes suivants: «Je
+prie Votre Majesté d'agréer mes voeux pour que dans le cours de cette
+année l'Europe pacifiée par vos soins rende justice à vos
+intentions[32]...,» il lui répondit: «Je vous remercie de ce que vous
+me dites relativement à la bonne année. Je n'espère pas que l'Europe
+puisse être encore pacifiée cette année. Je l'espère si peu que je
+viens de rendre un décret pour lever cent mille hommes. La haine de
+l'Angleterre, les événements de Constantinople, tout fait présager que
+l'heure du repos et de la tranquillité n'est pas encore sonnée!» Les
+terribles journées d'Essling et de Wagram étaient comme annoncées dans
+ces rudes et mélancoliques paroles. Napoléon partit de Valladolid le
+17 janvier au matin avec quelques aides de camp, escorté par des
+piquets de la garde impériale, qui avaient été échelonnés de
+Valladolid à Bayonne. Il fit à cheval ce trajet tout entier. Il
+répandit partout qu'il reviendrait dans une vingtaine de jours, et il
+le dit même à Joseph, lui promettant d'être de retour avant un mois
+s'il n'avait pas la guerre avec l'Autriche.
+
+[Note 32: Lettres de Joseph et de Napoléon déposées aux Archives de
+l'ancienne Secrétairerie d'État.]
+
+[En marge: Joseph, autorisé par Napoléon à rentrer dans Madrid, attend
+le résultat des opérations du maréchal Victor contre le corps de
+Castaños retiré à Cuenca.]
+
+Joseph, ayant la permission de s'établir à Madrid, fit les apprêts de
+son entrée solennelle dans cette capitale. Il aimait l'appareil, comme
+tous les frères de l'Empereur, réduits qu'ils étaient à chercher dans
+la pompe extérieure ce qu'il trouvait, lui, dans sa gloire. Joseph
+manquait d'argent, et il avait obtenu de Napoléon deux millions en
+numéraire à imputer sur le prix des laines confisquées, dont le trésor
+espagnol devait avoir sa part. Napoléon s'était procuré ces deux
+millions en faisant frapper au coin du nouveau roi beaucoup
+d'argenterie saisie chez les principaux grands seigneurs, dont il
+avait séquestré les biens pour cause de trahison. Joseph, toutefois,
+désirait reparaître dans sa capitale sous les auspices de quelque
+succès brillant. L'expulsion des Anglais du sol espagnol à la suite de
+la bataille de la Corogne, qu'on représentait comme ayant été
+désastreuse pour eux, était déjà un fait d'armes qui avait beaucoup
+d'éclat, et qui tendait à ôter toute confiance dans l'appui de la
+Grande-Bretagne. Mais d'un jour à l'autre on attendait un exploit du
+maréchal Victor contre les restes de l'armée de Castaños retirés à
+Cuenca, et Joseph disposa tout pour entrer à Madrid après la
+connaissance acquise de ce qui aurait eu lieu de ce côté. La prise de
+Saragosse eût été le plus heureux des événements de cette nature, mais
+l'étrange obstination de cette ville ne permettait pas de l'espérer
+encore.
+
+[En marge: Marche du maréchal Victor sur Cuenca.]
+
+Effectivement, le maréchal Victor avait marché avec les divisions
+Villatte et Ruffin sur le Tage, dès que l'arrivée de la division
+Dessoles à Madrid avait permis de distraire de cette capitale
+quelques-uns des corps qui s'y trouvaient. Il s'était dirigé par sa
+gauche sur Tarancon, afin de marcher à la rencontre des troupes
+sorties de Cuenca. Voici quel était le motif de cette espèce de
+mouvement offensif de l'ancienne armée de Castaños, passée après sa
+disgrâce aux ordres du général la Peña, et récemment à ceux du duc de
+l'Infantado.
+
+[En marge: Motifs du mouvement offensif des troupes espagnoles
+réfugiées à Cuenca.]
+
+Lorsque le général Moore, tout effrayé de ce qu'il allait tenter,
+s'était avancé sur la route de Burgos pour menacer, disait-il, les
+communications de l'ennemi, mais en réalité pour se rapprocher de la
+route de la Corogne, il avait craint de voir bientôt toutes les forces
+de Napoléon se tourner contre lui, et il avait demandé que les armées
+du midi fissent une démonstration sur Madrid, dans le but d'y attirer
+l'attention des Français. La junte centrale, incapable de commander,
+et ne sachant que transmettre les demandes de secours que les corps
+insurgés s'adressaient les uns aux autres, avait vivement pressé
+l'armée de Cuenca d'opérer quelque mouvement dans le sens indiqué par
+le général Moore. Le duc de l'Infantado, toujours malheureux en guerre
+comme en politique, s'était empressé de porter en avant de Cuenca, sur
+la route d'Aranjuez, une partie de ses troupes. Réduit primitivement à
+huit ou neuf mille soldats, fort indociles et fort démoralisés, qu'il
+avait reçus de la main de la Peña, il était parvenu à rétablir un peu
+d'ordre parmi eux, et il les avait successivement augmentés, d'abord
+des traînards qui avaient rejoint, puis de quelques détachements
+venus de Grenade, de Murcie et de Valence, ce qui avait enfin élevé
+ses forces à une vingtaine de mille hommes. Excité par les dépêches de
+la junte centrale, il avait dirigé quatorze à quinze mille hommes
+environ sur Uclès, route de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il avait
+confié ce détachement, formant le gros de son armée, au général
+Vénégas, qui, dans la retraite de Calatayud, avait montré une certaine
+énergie. Il s'était proposé de le suivre avec une arrière-garde de 5 à
+6 mille hommes.
+
+Le maréchal Victor, pouvant disposer de la division Ruffin depuis le
+retour à Madrid de la division Dessoles, l'avait immédiatement
+acheminée sur Aranjuez, pour la joindre à la division Villatte, qui
+était déjà sur les bords du Tage, avec les dragons de Latour-Maubourg.
+Le 12 janvier, il porta ses deux divisions d'infanterie et ses dragons
+sur Tarancon, le tout présentant une force d'une douzaine de mille
+hommes des meilleures troupes de l'Europe, capables de culbuter trois
+ou quatre fois plus d'Espagnols qu'il n'allait en rencontrer.
+
+[En marge: Manoeuvre du maréchal Victor pour tourner la position des
+Espagnols à Uclès.]
+
+Sachant que les Espagnols l'attendaient à Uclès, dans une position
+assez forte, il eut l'idée de ne leur opposer que les dragons de
+Latour-Maubourg et la division Villatte, gui suffisaient bien pour les
+débusquer, et, en faisant par sa gauche avec la division Ruffin un
+détour à travers les montagnes d'Alcazar, d'aller leur couper la
+retraite, de manière qu'ils ne pussent pas s'échapper.
+
+[En marge: Bataille d'Uclès.]
+
+[En marge: Brillants résultats de la bataille d'Uclès.]
+
+Le 13 au matin, la division Villatte s'avança hardiment sur Uclès. La
+position consistait en deux pics assez élevés, entre lesquels était
+située la petite ville d'Uclès. Les Espagnols avaient leurs ailes
+appuyées à ces pics, et leur centre à la ville. Le général Villatte
+les aborda brusquement avec ses vieux régiments, et les chassa de
+toutes leurs positions. Tandis qu'à gauche le 27e léger culbutait la
+droite des Espagnols, au centre le 63e de ligne prenait d'assaut la
+ville d'Uclès, et y passait par les armes près de deux mille ennemis,
+avec les moines du couvent d'Uclès, qui avaient fait feu sur nos
+troupes. À droite, les 94e et 95e de ligne, manoeuvrant pour tourner
+les Espagnols, les obligeaient à se retirer sur Carrascosa, où les
+attendait la division Ruffin dans les gorges d'Alcazar. Ces
+malheureux, en effet, fuyant en toute hâte vers Alcazar, y trouvèrent
+la division Ruffin qui arrivait sur eux par une gorge étroite. Ils
+prirent sur-le-champ position pour se défendre en gens déterminés.
+Mais attaqués de front par le 9e léger et le 96e de ligne, tournés par
+le 24e, ils furent contraints de mettre bas les armes. Une partie
+d'entre eux, voulant gagner la gorge même d'Alcazar, d'où avait
+débouché la division Ruffin, allaient se sauver par cette issue,
+qu'occupait seule actuellement l'artillerie du général Senarmont,
+restée en arrière à cause des mauvais chemins. Celui-ci pouvait être
+enlevé par les fuyards; mais, toujours aussi résolu et intelligent
+qu'à Friedland, il imagina de former son artillerie en carré, et
+tirant dans tous les sens, il arrêta la colonne fugitive, qui fut
+ainsi rejetée sur les baïonnettes de la division Ruffin. Treize mille
+hommes environ déposèrent les armes à la suite de cette opération
+brillante, et livrèrent trente drapeaux avec une nombreuse
+artillerie.
+
+Sans perdre un instant, le maréchal Victor courut sur Cuenca pour
+atteindre le peu qui restait du corps du duc de l'Infantado. Mais
+celui-ci s'était enfui précipitamment sur la route de Valence,
+laissant encore dans nos mains des blessés, des malades, du matériel.
+Nos dragons recueillirent les débris de son corps, et sabrèrent
+plusieurs centaines d'hommes.
+
+[En marge: Après les batailles de la Corogne et d'Uclès, Joseph se
+décide enfin à entrer dans Madrid.]
+
+[En marge: Entrée de Joseph dans Madrid le 22 janvier.]
+
+Après ce fait d'armes, on devait pour long-temps être en repos à
+Madrid, et la victoire d'Uclès prouvait qu'on n'aurait pas beaucoup de
+peine à envahir le midi de la Péninsule. Toutefois on ne pouvait pas
+encore y songer. Il fallait auparavant que Joseph s'établît à Madrid,
+que l'armée française se reposât, et que Saragosse fût pris. Les
+événements de la Corogne étaient maintenant tout à fait connus. On
+savait que les Anglais s'étaient retirés en désordre, abandonnant tout
+leur matériel, et ayant perdu sur les routes ou sur le champ de
+bataille un quart de leur effectif, leurs principaux officiers et leur
+général en chef. La prise à Uclès d'une armée espagnole tout entière,
+vrai pendant de Baylen, si la prise d'une armée espagnole avait pu
+produire le même effet que celle d'une armée française, était un
+nouveau trophée très-propre à orner l'entrée du roi Joseph à Madrid.
+Napoléon avait voulu que cette entrée eût quelque chose de triomphal.
+Il avait placé auprès de son frère la division Dessoles, la division
+Sébastiani, pour qu'il eût avec lui les plus belles troupes de l'armée
+française, et qu'il ne parût au milieu des Espagnols qu'entouré des
+vieilles légions qui avaient vaincu l'Europe.--_Je leur avais envoyé
+des agneaux_, avait-il dit en parlant des jeunes soldats de Dupont,
+_et ils les ont dévorés; je leur enverrai des loups qui les dévoreront
+à leur tour_.--C'est à la tête de ces redoutables soldats que Joseph
+entra, le 22 janvier, dans Madrid, au bruit des cloches, aux éclats du
+canon, et en présence des habitants de la capitale soumis par la
+victoire, résignés presque à la nouvelle royauté, et, quoique toujours
+blessés au coeur, préférant pour ainsi dire la domination des Français
+à celle de la populace sanguinaire, qui peu de temps auparavant
+assassinait l'infortuné marquis de Peralès. Celle-ci seule était
+irritée et encore à craindre. Mais on venait d'arrêter une centaine de
+ses chefs les plus connus par leurs crimes, et au Retiro, vis-à-vis de
+Madrid, s'élevait un ouvrage formidable, hérissé de canons, et capable
+en quelques heures de réduire en cendres la capitale des Espagnes.
+Joseph fut donc accueilli avec beaucoup d'égards, et même avec une
+certaine satisfaction par la masse des habitants paisibles, mais avec
+une rage concentrée par la populace, qui se sentait détrônée à
+l'avénement d'un gouvernement régulier, car c'était son règne plus que
+celui de Ferdinand VII dont elle déplorait la chute. Joseph se rendit
+au palais, où vinrent le visiter les autorités civiles et militaires,
+le clergé, et ceux des grands seigneurs de la cour d'Espagne qui
+n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu quitter Madrid. Joseph passait
+tellement pour protecteur des Espagnols auprès du conquérant qui avait
+étendu sur eux son bras terrible, qu'on ne regardait pas comme un
+crime de l'aller voir. Mais au fond, tant la gloire soumet les hommes,
+on était plus près d'aimer, si on avait aimé quelque chose dans la
+cour de France, l'effrayante grandeur de Napoléon que l'indulgente
+faiblesse de Joseph; et si celle-ci était le prétexte, celle-là était
+le motif vrai qui amenait encore beaucoup d'hommages aux pieds du
+nouveau monarque.
+
+Joseph fut donc suffisamment entouré dans son palais pour s'y croire
+établi. Le célèbre Thomas de Morla accepta de lui des fonctions. On
+vint le solliciter d'alléger le poids de certaines condamnations. Il
+lui arriva plus d'un avis de Séville, portant qu'il n'était pas
+impossible de traiter avec l'Andalousie; car, indépendamment de ce que
+la junte centrale était tombée au dernier degré du mépris par sa
+manière de gouverner, elle avait perdu le président qui seul répandait
+quelque éclat sur elle, l'illustre Florida Blanca. Pour qui n'avait
+pas le secret de la destinée, il était permis de se tromper sur le
+sort de la nouvelle dynastie imposée à l'Espagne, et on pouvait croire
+qu'elle commençait à s'établir comme celles de Naples, de Hollande et
+de Cassel.
+
+Au milieu de ces apparences de soumission, un seul événement, toujours
+annoncé, mais trop lent à s'accomplir, celui de la prise de Saragosse,
+tenait les esprits en suspens, et laissait encore quelque espoir aux
+Espagnols entêtés dans leur résistance. Nous avons vu en plaine les
+Espagnols fuir, sans aucun souci de leur honneur militaire et de leur
+ancienne gloire: ils effaçaient à Saragosse toutes les humiliations
+infligées à leurs armes, en opposant à nos soldats la plus glorieuse
+défense qu'une ville assiégée ait jamais opposée à l'invasion
+étrangère.
+
+[En marge: Siége de Saragosse.]
+
+[En marge: Première cause des lenteurs de ce siége.]
+
+[En marge: Opérations tendant à resserrer l'ennemi dans la ville.]
+
+[En marge: Inaction du 5e corps pendant les commencements du siége.]
+
+Nous avons déjà fait connaître les retards inévitables qu'avait
+entraînés dans le siége de Saragosse le mouvement croisé de nos
+troupes autour de cette place. Quoique la victoire de Tudela, qui
+avait ouvert l'Aragon à nos soldats et supprimé tout obstacle entre
+Pampelune et Saragosse, eût été remportée le 23 novembre, le maréchal
+Moncey, privé d'abord de la meilleure partie de ses forces par l'envoi
+de deux divisions à la poursuite de Castaños, rejoint ensuite par le
+maréchal Ney, et abandonné par celui-ci au moment où il allait
+attaquer les positions extérieures de Saragosse, n'avait pas pu
+s'approcher de cette ville avant le 10 décembre. Renforcé enfin le 19
+décembre par le maréchal Mortier, qui avait ordre de couvrir le siége,
+de seconder même les troupes assiégeantes dans les occasions graves,
+sans fatiguer ses soldats aux travaux et aux attaques, il avait
+profité de ce concours fort limité pour resserrer la place, et enlever
+les positions extérieures. Le 21 décembre, la division Grandjean
+avait, par une manoeuvre hardie et habile, occupé le Monte-Torrero,
+qui domine la ville de Saragosse, et sur lequel les Aragonais avaient
+élevé un ouvrage, tandis que la division Suchet, du corps de Mortier,
+se rendait maîtresse des hauteurs de Saint-Lambert sur la rive droite
+de l'Èbre, et que sur la rive gauche la division Gazan, appartenant au
+même corps, emportait la position de San Gregorio, rejetait l'ennemi
+dans le faubourg, et prenait ou passait par les armes 500 Suisses
+restés fidèles à l'Espagne. Cette journée avait décidément renfermé
+les Aragonais dans la ville elle-même, et dès lors les travaux
+d'approche avaient pu commencer. Ce secours une fois prêté au 3e
+corps, le maréchal Mortier était rentré dans son rôle d'auxiliaire,
+qui se bornait à couvrir le siége. Laissant la division Gazan sur la
+gauche de l'Èbre, pour bloquer le faubourg qui occupe cette rive, il
+avait passé sur la rive droite avec la division Suchet, et avait pris
+position loin du théâtre des attaques, à Calatayud, afin d'empêcher
+toute tentative des Espagnols, qui auraient pu venir soit de Valence,
+soit du centre de l'Espagne. C'était assez pour lier les opérations de
+Saragosse avec l'ensemble de nos opérations en Espagne; c'était trop
+peu pour la marche du siége, car le 3e corps, formé, depuis le départ
+de la division Lagrange, des trois divisions Morlot, Musnier et
+Grandjean, ne comptait guère plus de 14,000 hommes d'infanterie, 2,000
+de cavalerie, 1,000 d'artillerie, 1,000 du génie. Avec les difficultés
+qu'on allait avoir à vaincre, il aurait fallu pouvoir se servir des
+8,000 hommes de la division Gazan, qui bloquaient sans l'attaquer le
+faubourg de la rive gauche, des 9,000 hommes de la division Suchet,
+qui étaient postés vers Calatayud, à une vingtaine de lieues. Cette
+disposition ordonnée d'en haut et de loin par Napoléon, qui avait
+voulu tenir le corps de Mortier toujours frais et disponible pour
+l'utiliser ailleurs, avait l'inconvénient des plans conçus à une trop
+grande distance des lieux, celui de ne pas cadrer avec l'état vrai des
+choses. Ce n'eût pas été trop, nous le répétons, des 36 ou 38,000
+hommes qui composaient les deux corps réunis, pour venir à bout de
+Saragosse.
+
+[En marge: Préparatifs des assiégés et des assiégeants pour rendre la
+lutte terrible.]
+
+Les deux partis avaient mis à profit tous ces retards en préparant de
+plus terribles moyens d'attaque et de défense, tant au dedans qu'au
+dehors de Saragosse. Les Aragonais, fiers de la résistance qu'ils
+avaient opposée l'année précédente, et s'étant aperçus de la valeur de
+leurs murailles, étaient résolus à se venger, par la défense de leur
+capitale, de tous les échecs essuyés en rase campagne. Après Tudela,
+ils s'étaient retirés au nombre de 25 mille dans la place, et avaient
+amené avec eux 15 ou 20 mille paysans, à la fois fanatiques et
+contrebandiers achevés, tirant bien, capables, du haut d'un toit ou
+d'une fenêtre, de tuer un à un ces mêmes soldats devant lesquels ils
+fuyaient en plaine. À eux s'étaient joints beaucoup d'habitants de la
+campagne, que la terreur forçait à s'éloigner, de façon que la
+population de Saragosse, ordinairement de quarante à cinquante mille
+âmes, se trouvait être de plus de cent mille en ce moment.
+
+[En marge: Caractère de Joseph Palafox, commandant de Saragosse.]
+
+[En marge: Moyens de résistance accumulés dans Saragosse.]
+
+C'était toujours Palafox qui commandait. Brave, présomptueux, peu
+intelligent, mais mené par deux moines habiles, secondé par deux
+frères dévoués, le marquis de Lassan et François Palafox, il exerçait
+sur la populace aragonaise un empire sans bornes, surtout depuis qu'on
+avait su qu'à la prudence de Castaños, qu'on qualifiait de trahison,
+il avait toujours opposé son ardeur téméraire, qu'on appelait
+héroïsme. La paisible bourgeoisie de Saragosse allait être cruellement
+sacrifiée, dans ce siége horrible, à la fureur de la multitude, qui
+par deux moines gouvernait Palafox, la ville et l'armée. Des
+approvisionnements immenses en blé, vins, bétail avaient été amassés
+par la peur même des habitants des environs, lesquels en fuyant
+transportaient à Saragosse tout ce qu'ils possédaient. Les Anglais
+avaient de plus envoyé d'abondantes munitions de guerre, et on avait
+ainsi tous les moyens de prolonger indéfiniment la résistance. Pour la
+faire durer davantage, des potences avaient été élevées sur les places
+publiques, avec menace d'exécuter immédiatement quiconque parlerait de
+se rendre. Rien, en un mot, n'avait été négligé pour ajouter à la
+constance naturelle des Espagnols, à leur patriotisme vrai, l'appui
+d'un patriotisme barbare et fanatique.
+
+Dans l'armée d'Aragon retirée à Saragosse, se trouvaient de nombreux
+détachements de troupes de ligne, et beaucoup d'officiers du génie
+fort capables, et fort dévoués. Chez les vieilles nations militaires
+qui ont dégénéré de leur ancienne valeur, les armes savantes sont
+toujours celles qui se maintiennent le plus long-temps. Les ingénieurs
+espagnols, qui, aux seizième et dix-septième siècles, étaient si
+habiles, avaient conservé une partie de leur ancien mérite, et ils
+avaient élevé autour de Saragosse des ouvrages nombreux et
+redoutables.
+
+[En marge: Configuration de Saragosse.]
+
+Cette place, comme il a été dit précédemment (livre XXXI), n'était pas
+régulièrement fortifiée, mais son site, la nature de ses
+constructions, pouvaient la rendre très-forte dans les mains d'un
+peuple résolu à se défendre jusqu'à la mort. (Voir la carte nº 45.)
+Elle était entourée, d'une enceinte qui n'était ni bastionnée ni
+terrassée; mais elle avait pour défense, d'un côté l'Èbre, au bord
+duquel elle est assise, et dont elle occupe la rive droite, n'ayant
+sur la rive gauche qu'un faubourg, de l'autre côté une suite de gros
+bâtiments, tels que le château de l'Inquisition, les couvents des
+Capucins, de Santa-Engracia, de Saint-Joseph, des Augustins, de
+Sainte-Monique, véritables forteresses qu'il fallait battre en brèche
+pour y pénétrer, et que couvrait une petite rivière profondément
+encaissée, celle de la Huerba, qui longe une moitié de l'enceinte de
+Saragosse avant de se jeter dans l'Èbre. À l'intérieur se
+rencontraient de vastes couvents, tout aussi solides que ceux du
+dehors, et de grandes maisons massives, carrées, prenant leurs jours
+en dedans, comme il est d'usage dans les pays méridionaux, peu percées
+au dehors, vouées d'avance à la destruction, car il était bien décidé
+que, les défenses extérieures forcées, on ferait de toute maison une
+citadelle qu'on défendrait jusqu'à la dernière extrémité. Chaque
+maison était crénelée, et percée intérieurement pour communiquer de
+l'une à l'autre; chaque rue était coupée de barricades avec force
+canons. Mais, avant d'en être réduit à cette défense intérieure, on
+comptait bien tenir long-temps dans les travaux exécutés au dehors, et
+qui avaient une valeur réelle.
+
+En partant de l'Èbre et du château de l'Inquisition, placé au bord de
+ce fleuve, en face de la position occupée par notre gauche, on avait
+élevé, pour suppléer à l'enceinte fortifiée qui n'existait pas, un mur
+en pierre sèche avec terrassement, allant du château de l'Inquisition
+au couvent des Capucins, et à celui de Santa-Engracia. En cet endroit,
+la ville présentait un angle saillant, et la petite rivière de la
+Huerba, venant la joindre, la longeait jusqu'à l'Èbre inférieur,
+devant notre extrême droite. Au point où la Huerba joignait la ville,
+une tête de pont avait été construite, de forme quadrangulaire et
+fortement retranchée. De cet endroit, en suivant la Huerba, on
+rencontrait sur la Huerba même, et en avant de son lit, le couvent de
+Saint-Joseph, espèce de forteresse à quatre faces qu'on avait entourée
+d'un fossé et d'un terrassement. Derrière cette ligne régnait une
+partie de mur, terrassé en quelques endroits, et partout hérissé
+d'artillerie. Cent cinquante bouches à feu couvraient ces divers
+ouvrages. Il fallait par conséquent emporter la ligne des couvents et
+de la Huerba, puis le mur terrassé, puis après ce mur les maisons, les
+prendre successivement, sous le feu de quarante mille défenseurs, les
+uns, il est vrai, soldats médiocres, les autres fanatiques d'une
+vaillance rare derrière des murailles, tous pourvus de vivres et de
+munitions, et résolus à faire détruire une ville qui n'était pas à
+eux, mais à des habitants tremblants et soumis. Enfin la superstition
+à une vieille cathédrale très-ancienne, _Notre-Dame del Pilar_, leur
+persuadait à tous que les Français échoueraient contre sa protection
+miraculeuse.
+
+[En marge: Force des Français devant Saragosse.]
+
+Si on met à part les 8 mille hommes de la division Gazan, se bornant à
+observer le faubourg de la rive gauche, et les 9 mille de la division
+Suchet placés à Calatayud, le général Junot, qui venait de prendre le
+commandement en chef, avait pour assiéger cette place, gardée par
+quarante mille défenseurs, 14 mille fantassins, 2 mille artilleurs ou
+soldats du génie, 2 mille cavaliers, tous, jeunes et vieux, Français
+et Polonais, tous soldats admirables, conduits par des officiers sans
+pareils, comme on va bientôt en juger.
+
+[En marge: Officiers du génie chargés de diriger les travaux du
+siége.]
+
+Le commandant du génie était le général Lacoste, aide de camp de
+l'Empereur, officier d'un grand mérite, actif, infatigable, plein de
+ressources, secondé par le colonel du génie Rogniat, et le chef de
+bataillon Haxo, devenu depuis l'illustre général Haxo. Une quarantaine
+d'officiers de la même arme, remarquables par la bravoure et
+l'instruction, complétaient ce personnel. Le général Lacoste n'avait
+pas perdu pour les travaux de son arme le mois écoulé en allées et
+venues de troupes, et il avait fait transporter de Pampelune à Tudela
+par terre, de Tudela à Saragosse, par le canal d'Aragon, 20 mille
+outils, 100 mille sacs à terre, 60 bouches à feu de gros calibre. Il
+avait en même temps employé les soldats du génie à construire
+plusieurs milliers de gabions et de fascines. Le général d'artillerie
+Dedon l'avait parfaitement assisté dans ces diverses opérations.
+
+[En marge: Ouverture de la tranchée dans la nuit du 29 au 30
+décembre.]
+
+[En marge: Trois attaques, dont une simulée et deux sérieuses.]
+
+Du 29 au 30 décembre, tandis que Napoléon poursuivait les Anglais au
+delà du Guadarrama, tandis que les maréchaux Victor et Lefebvre
+rejetaient les Espagnols dans la Manche et l'Estrémadure, et que le
+général Saint-Cyr venait de se rendre maître de la campagne en
+Catalogne, le général Lacoste, d'accord avec le général Junot, ouvrit
+la tranchée à 160 toises de la première ligne de défense, qui
+consistait, comme on vient de le voir, en couvents fortifiés, en
+portions de muraille terrassée, en une partie du lit de la Huerba.
+(Voir la carte nº 45.) Il avait fait adopter le projet de trois
+attaques: la première à gauche, devant le château de l'Inquisition,
+confiée à la division Morlot, mais celle-là plutôt comme diversion que
+comme attaque réelle: la seconde au centre, devant Santa-Engracia et
+la tête de pont de la Huerba, confiée à la division Musnier, celle-ci
+destinée à être très-sérieuse; la troisième enfin à droite, devant le
+formidable couvent de Saint-Joseph, confiée à la division Grandjean,
+et la plus sérieuse des trois, parce que, Saint-Joseph pris, elle
+devait conduire au delà de la Huerba, sur la partie la moins forte de
+la muraille d'enceinte, et sur un quartier par lequel on espérait
+atteindre le _Cosso_, vaste voie intérieure qui traverse la ville tout
+entière, et qui ressemble fort au boulevard de Paris. La tranchée
+hardiment ouverte, on procéda au plus tôt à perfectionner la première
+parallèle, et on chemina vers la seconde, dans le but de s'approcher
+du couvent de Saint-Joseph à droite, de la tête de pont de la Huerba
+au centre.
+
+[En marge: Ouverture de la seconde parallèle, le 2 janvier 1809.]
+
+Le 31 décembre, une sortie tentée par les troupes régulières de la
+garnison fut vivement repoussée. Ce n'était pas en rase campagne que
+les Espagnols pouvaient retrouver leur vaillance naturelle. Le 2
+janvier, on ouvrit la seconde parallèle. Les jours suivants furent
+employés à disposer en plusieurs batteries trente bouches à feu déjà
+arrivées, afin de ruiner la tête de pont de la Huerba ainsi que le
+château de Saint-Joseph, et de contre-battre aussi l'artillerie
+ennemie placée en arrière de cette première ligne de défense. Pendant
+ces travaux, auxquels concouraient plus de deux mille travailleurs
+par jour, sous la direction des soldats du génie, les assiégés
+envoyaient dans nos tranchées une grêle de pierres et de grenades,
+lancées avec des mortiers. Nous y répondions par le feu de nos
+tirailleurs postés derrière des sacs à terre, et tirant avec une
+grande justesse sur toutes les embrasures de l'ennemi.
+
+[En marge: Assaut donné le 11 janvier au couvent de Saint-Joseph.]
+
+Le 10, nos batteries étant achevées commencèrent à tirer, les unes
+directement, les autres de ricochet, contre la tête de pont de la
+Huerba, et le couvent de Saint-Joseph. Quoique l'artillerie espagnole
+fût bien servie, la supériorité de la nôtre réussit bientôt à éteindre
+son feu, et à ouvrir vers l'attaque de droite une large brèche au
+couvent de Saint-Joseph, vers l'attaque du centre un commencement de
+brèche à la tête de pont de la Huerba. Celle-ci n'étant pas
+praticable, on différa de lui donner l'assaut; mais on ne voulut pas
+différer au couvent de Saint-Joseph, parce que c'était possible, et
+qu'il devait résulter de la prise de ce couvent une grande
+accélération dans les approches. Le feu ayant continué jusqu'au 11
+janvier à quatre heures du soir, et à cette heure la brèche étant tout
+à fait praticable, on s'avança hardiment pour tenter l'assaut du
+couvent. Dans ce moment même, l'ennemi exécutait une sortie qui fut
+repoussée au pas de course, et de la défense on passa immédiatement à
+l'attaque. Ce furent les voltigeurs et grenadiers de deux vieux
+régiments, les 14e et 44e de ligne, qu'on chargea de cette entreprise
+difficile, avec deux bataillons des régiments de la Vistule. Un
+officier, chef de bataillon dans le 14e, nommé Stahl, et juste objet
+de l'admiration de l'armée, les commandait. Le couvent, ouvrage de
+forme carrée, s'appuyait à la Huerba. L'ennemi y avait placé trois
+mille hommes.
+
+À l'heure dite, pendant que le chef de bataillon Haxo, avec quatre
+compagnies d'infanterie et deux pièces de 4, marche à découvert hors
+des tranchées, et vient prendre à revers le couvent de Saint-Joseph,
+en enfilant de son feu la face qui est adossée au lit de la Huerba, ce
+qui épouvante les défenseurs et en décide un bon nombre à repasser la
+rivière, le chef de bataillon Stahl s'avance de front jusqu'au bord du
+fossé, pour s'élancer ensuite sur la brèche. Mais les décombres de la
+muraille n'avaient pas rempli le fossé, qui était profond de 18 pieds,
+et taillé à pic, car les terres sèches et solides en Espagne se
+soutiennent sans talus ni maçonnerie. L'intrépide Junot, qui assistait
+lui-même à l'opération, avait pourvu ses grenadiers de quelques
+échelles. Les uns s'en servent pour descendre dans ce fossé, les
+autres y sautent sans aucune précaution, puis, guidés par le brave
+Stahl, courent à la brèche, sous une pluie de feu. Mais ils ont
+beaucoup de peine à la gravir. Tandis qu'ils tentent ce périlleux
+effort, un officier du génie, Daguenet, à la tête de quarante
+voltigeurs, parcourt le fond du fossé, tourne à gauche le long de la
+face latérale, et aperçoit un pont jeté sur le fossé conduisant dans
+l'intérieur de l'ouvrage. Il y monte avec ses quarante hommes, et, se
+ruant sur la garnison du couvent, facilite au chef de bataillon Stahl
+l'entrée par la brèche. On passe par les armes ou l'on noie 300
+Espagnols restés les derniers, on en prend 40.
+
+Cette opération, qui avait exigé tout au plus une demi-heure, nous
+avait coûté 30 morts et 150 blessés, presque tous grièvement, ce qui
+prouvait assez, vu le peu de développement de l'ouvrage attaqué,
+l'énergie de l'action.
+
+À peine en possession du couvent, on travailla à s'y loger solidement,
+à l'abri des retours offensifs de l'ennemi et des feux nombreux de la
+place, qui, à mesure que nous approchions, vomissait avec plus
+d'abondance les grenades, les bombes et la mitraille. Chaque journée
+nous coûtait de 40 à 50 hommes hors de combat, et atteints en général
+de blessures très-graves.
+
+[En marge: Assaut donné le 16 janvier à la tête de pont de la Huerba.]
+
+Le 16, la brèche étant reconnue praticable à la tête de pont de la
+Huerba, on résolut l'assaut, et quarante voltigeurs polonais, conduits
+par des officiers et des soldats du génie, s'élancèrent sur l'ouvrage.
+Ils le gravirent rapidement, les uns avec leurs mains, les autres avec
+des échelles. Pendant qu'ils y montaient, une mine préparée par
+l'ennemi fit tout à coup explosion, mais sans blesser aucun de nos
+soldats, qui restèrent en dehors des atteintes de ce volcan. Parvenus
+à s'introduire dans la tête de pont, ils en expulsèrent les
+défenseurs, lesquels repassèrent la Huerba en faisant sauter le pont.
+
+[En marge: Travaux pour franchir la Huerba aux deux attaques
+principales.]
+
+Le couvent de Saint-Joseph, adossé à la Huerba, étant pris à droite,
+la tête de pont de la Huerba étant emportée au centre, nous nous
+trouvions maîtres de la ligne des ouvrages extérieurs sur une moitié
+de leur développement. C'était le plus important, car les opérations
+de la gauche n'avaient que la valeur d'une démonstration. Il
+s'agissait dès lors de franchir la Huerba sur les deux points par
+lesquels on y touchait, de jeter des ponts couverts d'épaulements sur
+cette rivière étroite mais profondément encaissée, de battre en brèche
+les portions d'enceinte qui s'étendaient au delà, et qui s'appuyaient
+au couvent de Santa-Engracia d'un côté, à celui des Augustins de
+l'autre. Il fallait enfin élever de nouvelles batteries pour les
+opposer à celles de la ville, qui devenaient en approchant plus
+nombreuses et plus meurtrières. C'est à quoi on employa l'intervalle
+du 16 au 21 janvier.
+
+[En marge: Souffrances chez les assiégés et les assiégeants.]
+
+Pendant ce temps les souffrances s'aggravaient au dedans parmi les
+assiégés, au dehors parmi les assiégeants. La masse d'habitants
+réfugiés dans la ville, les blessés, les malades accumulés, y avaient
+fait naître une épidémie. Tous les jours une grêle de projectiles
+augmentait le nombre des victimes du siége, même parmi ceux qui ne
+prenaient point part à la défense. Mais une populace furieuse,
+fanatisée par les moines, comprimait les habitants paisibles, aux yeux
+desquels cette résistance sans espoir n'était qu'une barbarie inutile.
+Les potences dressées dans les principales rues prévenaient tout
+murmure. On inventait d'ailleurs toutes sortes de nouvelles pour
+soutenir le courage des assiégés. On disait Napoléon battu par les
+Anglais, le maréchal Soult par le marquis de La Romana, le général
+Saint-Cyr par le général Vivès. On promettait de plus l'arrivée d'une
+puissante armée de secours, et à ces nouvelles, annoncées au son du
+tambour par des crieurs publics, éclataient des vociférations
+sauvages, qui venaient retentir jusque dans notre camp.
+
+[En marge: Efforts des frères Palafox pour obliger le pays environnant
+à se lever en masse.]
+
+Ce que nous avons raconté des événements généraux de cette guerre
+suffit pour qu'on puisse apprécier la véracité de ces bruits,
+répandus à dessein par Palafox et les moines dont il suivait les
+inspirations. Ces récits, du reste, n'étaient pas complètement faux,
+car les deux frères de Joseph Palafox, le marquis de Lassan et
+François Palafox, étaient sortis avec des ordres terribles pour faire
+lever le pays dans tous les sens, jusqu'à Tudela d'un côté, jusqu'à
+Calatayud, Daroca, Teruel et Alcañiz de l'autre. Tous les hommes en
+état de porter les armes étaient sommés de les prendre, et, dans la
+proportion d'un sur dix, devaient s'avancer sous la conduite
+d'officiers choisis, pour former une armée de déblocus. Chaque village
+était obligé de payer et de nourrir les hommes qui marcheraient. Ceux
+qui ne marcheraient pas devaient détruire nos convois, tuer nos
+malades, et affamer notre camp. Ces ordres étaient donnés sous menace
+des peines les plus sévères en cas d'inexécution.
+
+[En marge: Cruelles privations des soldats français.]
+
+[En marge: Arrivée du maréchal Lannes au camp des assiégeants.]
+
+Il faut reconnaître que les Aragonais avaient mis un zèle tout
+patriotique à les exécuter. Déjà vingt ou trente mille hommes se
+remuaient du côté d'Alcañiz sur la rive droite de l'Èbre, et du côté
+de Zuera, la Perdiguera, Liciñena, sur la rive gauche. Malgré les
+efforts de notre cavalerie, la viande n'arrivait pas, vu que les
+moutons acheminés sur notre camp étaient arrêtés en route. Nos
+soldats, manquant de viande pour faire la soupe, n'ayant souvent
+qu'une ration incomplète de pain, supportaient de cruelles privations
+sans murmurer, et entrevoyaient sans fléchir un ou deux mois encore
+d'un siége atroce. Ils étaient tristes toutefois, en songeant à leur
+petit nombre, en considérant que toutes les difficultés du siége
+pesaient sur 14 mille d'entre eux, tandis que les 8 mille fantassins
+de Gazan se bornaient à bloquer le faubourg de la rive gauche, et que
+les 9 mille de Suchet vivaient en repos à Calatayud. Déjà plus de
+douze cents avaient succombé aux fatigues ou au feu. On les
+transportait, dès qu'ils étaient atteints de blessures ou de maladies,
+à l'hôpital d'Alagon, hôpital infect, où il n'y avait que du linge
+pourri, sans vivres ni médicaments. Le général Harispe, envoyé pour en
+faire l'inspection, et s'y montrant humain comme un héros, punit
+sévèrement les administrateurs coupables de tant de négligence,
+réorganisa cet établissement avec soin, et procura au moins à nos
+soldats la consolation de n'être pas plus mal à l'hôpital qu'à la
+tranchée. Le 21, arriva enfin l'illustre maréchal Lannes, qui
+approchait alors du terme de sa carrière héroïque, car on était en
+janvier 1809, à quelques mois de la terrible journée d'Essling, et sa
+présence était propre à soutenir le moral du soldat, et à lui rendre
+la confiance s'il l'avait perdue. Le général Junot le charmait par sa
+bravoure, mais il fallait un chef qui, prenant sur lui de modifier les
+ordres de l'Empereur, fît concourir toutes les forces françaises au
+succès du siège. C'est à cela que le maréchal Lannes fut d'abord
+utile.
+
+[En marge: Le maréchal Lannes, modifiant les ordres de l'Empereur,
+fait concourir le 5e corps à l'attaque de Saragosse, et à la
+dispersion des insurgés extérieurs.]
+
+Il commença, grâce à son commandement supérieur, par faire concourir
+le 5e corps à la prise de la place, et à la répression des troubles
+extérieurs qui contribuaient à affamer notre camp. Il ordonna au
+général Gazan, posté avec sa division devant le faubourg de la rive
+gauche, d'entreprendre l'attaque en règle de ce faubourg. Cet asile
+une fois enlevé aux habitants, ils devaient être refoulés dans
+l'intérieur de la ville, et y augmenter l'encombrement, tandis que
+nous aurions le moyen de la foudroyer de la rive gauche de l'Èbre. Il
+lui donna un excellent officier du génie, le colonel Dode, pour
+diriger cette opération.
+
+Le maréchal Lannes prescrivit ensuite au maréchal Mortier de quitter
+sa position de Calatayud où il ne rendait pas de services, aucune
+force ennemie ne pouvant venir du côté de Valence, et de passer sur la
+rive gauche de l'Èbre, pour y dissiper les rassemblements qui nous
+inquiétaient.
+
+[En marge: Opérations du maréchal Mortier contre les insurgés
+extérieurs.]
+
+Le maréchal Mortier, exécutant les ordres qu'il avait reçus, franchit
+l'Èbre le 23, et laissant le 40e de ligne pour appuyer la division
+Morlot, qui était la plus faible du corps de siège, s'avança avec les
+34e, 64e, 88e de ligne, le 10e de hussards, le 21e de chasseurs, et
+dix bouches à feu, sur la route de la Perdiguera. Il trouva en
+position à Liciñena, sur le penchant des montagnes, la plus grande
+partie d'un corps de quinze mille hommes, qui arrivait du nord de
+l'Aragon au secours de la capitale assiégée. Ce rassemblement se
+composait de troupes de ligne et de paysans. On y comptait des
+détachements des régiments de Savoie, de Prado et d'Avila, des
+bataillons de Jaca, des chasseurs de Palafox, et d'autres troupes
+d'ancienne et nouvelle formation. Le maréchal Mortier fit aborder les
+Espagnols par le 64e de ligne, qui marcha sur eux de front, avec
+l'aplomb et la résolution de nos vieilles bandes, tandis que les 34e
+et 88e de ligne, les tournant par les hauteurs, les rabattaient dans
+la plaine. Les Espagnols ne tinrent pas devant cette double attaque,
+et s'enfuyant à toutes jambes dans la plaine, ils vinrent passer à
+portée du 10e de chasseurs, qui fondit au galop sur cette masse de
+fuyards, et les sabra impitoyablement. Quinze cents restèrent sur la
+place. Nous prîmes six pièces de canon et deux drapeaux. Dans le même
+moment, l'adjudant commandant Gasquet s'étant porté, avec trois
+bataillons de la division Gazan, sur la route de Zuera, parallèlement
+au maréchal Mortier, culbutait environ trois mille Espagnols du même
+corps, et leur prenait des hommes et du canon. Le maréchal Mortier,
+après avoir repoussé pour tout le reste du siége les levées du nord de
+l'Aragon, descendit l'Èbre jusqu'à Pina, avec ordre de balayer les
+insurgés, de ménager les villages soumis, de brûler les villages
+insoumis, et d'acheminer du bétail sous l'escorte de la cavalerie vers
+le camp de l'armée assiégeante.
+
+Tandis que le maréchal Mortier nettoyait la rive gauche, le général
+Junot avait envoyé le général Wathier, commandant la cavalerie du 3e
+corps, avec 1,200 hommes d'infanterie d'élite et 600 cavaliers, pour
+disperser un rassemblement formé des insurgés de quatre-vingts
+communes, lesquelles relevaient de la juridiction d'Alcañiz. Ils
+étaient retranchés dans la ville d'Alcañiz, qu'ils avaient barricadée
+et crénelée. Le général Wathier les chargeant dans cette position,
+comme il aurait pu le faire en plaine, à la tête de ses cavaliers, les
+aborda si brusquement qu'il entra pêle-mêle avec eux dans la ville
+d'Alcañiz, força toutes les barricades, et passa au fil de l'épée plus
+de six cents de ces malheureux. Les autres furent poursuivis par nos
+cavaliers, et se sauvèrent chez eux. La ville fut pillée, et tout le
+bétail ramassé dans les campagnes environnantes dirigé sur Saragosse.
+
+Grâce à ces diverses expéditions, l'armée assiégeante n'eut plus rien
+à craindre pour ses derrières. Cependant elle ne reçut de moutons que
+ceux qui étaient bien escortés, et la viande resta fort rare dans
+notre camp.
+
+[En marge: Continuation des travaux autour de la place.]
+
+Pendant que le maréchal Lannes faisait exécuter ces opérations aux
+environs de Saragosse, les travaux du génie, poussés avec une extrême
+activité par le général Lacoste, par ses lieutenants Rogniat et Haxo,
+permettaient enfin de donner l'assaut général, après lequel on devait
+se trouver dans la ville, et en mesure de commencer la terrible guerre
+des maisons.
+
+[En marge: Passage de la Huerba au moyen de ponts de chevalets
+couverts d'épaulements.]
+
+À l'attaque de droite on avait jeté deux ponts de chevalets, couverts
+d'épaulements, sur la Huerba, en avant du couvent de Saint-Joseph,
+conquis par l'assaut du 11 janvier. La Huerba franchie sur ce point,
+on avait cheminé vers une huilerie, dont le bâtiment isolé était
+contigu au mur de la ville. Un peu à gauche, on avait conduit un boyau
+de tranchée vers un autre point de ce même mur. Deux assauts devaient
+être livrés en ces deux endroits, dès que le canon y aurait fait des
+brèches praticables.
+
+À l'attaque du centre, on avait renoncé à se servir de la tête de pont
+de la Huerba, enlevée aux assiégés, à cause des feux qui la
+flanquaient. On avait passé la Huerba dans un coude au-dessous,
+vis-à-vis le couvent de Santa-Engracia, au saillant même de l'angle
+que la ville formait de ce côté. Une batterie de brèche, dirigée sur
+le couvent, devait rendre ses murailles accessibles à une colonne
+d'assaut. Maîtres de ces diverses brèches, deux à droite, une au
+centre, nous devions avoir trois issues pour pénétrer dans la ville,
+toutes trois aboutissant à de grandes rues qui donnaient
+perpendiculairement sur le _Cosso_.
+
+Le 26 janvier, cinquante bouches à feu de gros calibre tonnèrent à la
+fois contre Saragosse, les unes pour ouvrir les brèches de droite et
+du centre, les autres pour accabler la ville de bombes, d'obus et de
+boulets. La ville supporta bravement cette pluie de feu: car les
+Espagnols enduraient tout derrière leurs murailles, pourvu qu'ils ne
+vissent pas l'ennemi en face; et quant à la population inoffensive,
+ils ne s'en inquiétaient pas plus que du vil bétail qu'ils abattaient
+chaque jour pour vivre. Le feu ayant duré toute la journée du 26 et la
+moitié de celle du 27, les trois brèches parurent praticables, et on
+résolut de livrer immédiatement l'assaut général.
+
+[En marge: Assaut général donné le 26 janvier.]
+
+Tout le 3e corps était sous les armes, Junot et Lannes en tête. (Voir
+la carte nº 45.) À droite, la division Grandjean, principalement
+composée des 14e et 44e de ligne, se trouvait dans les ouvrages,
+attendant le signal. Au centre, la division Musnier, forte surtout en
+Polonais, attendait le même signal avec impatience. Elle était appuyée
+par la division Morlot, qui s'était massée sur sa droite pour seconder
+l'assaut du centre. Le 40e de ligne et le 13e de cuirassiers
+occupaient à gauche la place qu'avait abandonnée la division Morlot,
+et avaient pour mission de contenir les sorties qui pourraient venir
+par le château de l'Inquisition, sur lequel on n'avait dirigé
+jusqu'ici qu'une fausse attaque.
+
+[En marge: Enlèvement de la première brèche à l'attaque de droite.]
+
+À midi, Lannes donne le signal vivement désiré, et aussitôt les
+colonnes d'assaut sortent des ouvrages. Un détachement de voltigeurs
+des 14e et 44e ayant en tête un détachement de sapeurs, et commandé
+par le chef de bataillon Stahl, débouche de l'huilerie isolée dont il
+a été parlé tout à l'heure, et s'élance sur la brèche qui était le
+plus à droite. L'ennemi, prévoyant qu'on partirait de ce bâtiment pour
+monter à l'assaut, avait pratiqué une mine sous l'espace que nos
+soldats avaient à parcourir. Deux fourneaux éclatent tout à coup avec
+un fracas horrible, mais heureusement sur les derrières de notre
+première colonne d'assaut, et sans enlever un seul homme. La colonne
+se précipite sur la brèche et s'en empare. Mais lorsqu'elle veut
+pousser au delà, elle est arrêtée par un feu de mousqueterie et de
+mitraille qui part des maisons situées en arrière, ainsi que de
+plusieurs batteries dressées à la tête des rues. Ce feu est tel qu'il
+est impossible d'y tenir, et qu'on est obligé, après avoir eu beaucoup
+d'hommes hors de combat, notamment le brave Stahl, grièvement blessé,
+de se borner à se loger sur la brèche, et à y établir une
+communication avec l'huilerie qui a servi de point de départ. Les
+terres remuées par la mine de l'ennemi contribuent à faciliter ce
+travail.
+
+[En marge: Enlèvement de la seconde brèche à l'attaque de droite.]
+
+À la seconde brèche, ouverte tout près de celle-là, mais un peu à
+gauche, trente-six grenadiers du 44e, conduits par un vaillant
+officier nommé Guettemann, s'élancent de leur côté à l'assaut. Ils
+pénètrent malgré une pluie de balles, franchissent la brèche, et se
+logent dans les maisons voisines du mur. Une colonne les suit, et on
+essaie de déboucher de ces maisons dans les rues voisines. Mais à
+peine se montre-t-on à une porte ou à une fenêtre, qu'un effroyable
+feu de mousqueterie, partant de mille ouvertures, abat ceux qui ont la
+témérité de se faire voir. Toutefois, on s'empare des maisons
+contiguës en passant de l'une à l'autre par des percements intérieurs,
+et on gagne ainsi en appuyant à gauche jusqu'à l'une des principales
+rues de la ville, la rue Quemada, qui va droit de l'enceinte au
+_Cosso_. Mais la mitraille des barricades ne permet pas de s'y
+avancer. À cette seconde brèche, quoique plus heureux qu'à la
+première, il faut s'en tenir à une douzaine de maisons conquises.
+
+[Illustration: Siège de Saragosse.]
+
+[En marge: Enlèvement de tous les ouvrages de l'ennemi à l'attaque du
+centre.]
+
+Au centre, l'action n'est pas moins vive. Des voltigeurs de la
+Vistule, dirigés par un détachement de soldats et d'officiers du
+génie, s'élancent, eux aussi, sur la brèche pratiquée dans le couvent
+de Santa-Engracia. Ils ont à parcourir à découvert, de la Huerba au
+mur du couvent, un espace de 120 toises, qu'ils franchissent au pas de
+course sous le feu le plus violent. Ils arrivent sans trop de pertes
+sur la brèche, et l'escaladent sans autre difficulté que la
+mousqueterie; car le rare courage des Espagnols derrière leurs
+murailles n'allait pas jusqu'à nous attendre avec leurs baïonnettes
+sur le sommet de chaque brèche. Les braves Polonais, mêlés à nos
+sapeurs, entrent dans le couvent, chassent ceux qui l'occupaient,
+débouchent sur la place de Santa-Engracia, pénètrent même dans les
+maisons qui l'entourent, et vont jusqu'à un petit couvent voisin,
+qu'ils emportent également. Maîtres de la place Santa-Engracia, ils le
+sont aussi de la grande rue de ce nom, tombant perpendiculairement
+comme celle de Quemada sur le _Cosso_. Mais de nombreuses barricades
+hérissées d'artillerie, et vomissant la mitraille, ne permettent pas
+de pousser au delà, à moins de pertes énormes. Il faudrait la sape et
+la mine pour aller plus loin.
+
+Du couvent de Santa-Engracia, on court par un terrain découvert
+jusqu'au saillant de l'angle que l'enceinte de la ville forme vers le
+milieu de son étendue. Nos soldats traversent rapidement cet espace
+qui est miné, et, par un inconcevable bonheur, plusieurs fourneaux de
+mine, éclatant à la fois, ouvrent de vastes entonnoirs sans qu'un seul
+de nos hommes soit atteint. À partir de cet angle, et en tirant à
+gauche, règne une ligne de murailles en pierres sèches, avec fossé et
+terrassement, laquelle aboutit au couvent des Capucins, et plus loin
+au château de l'Inquisition. Quoiqu'il n'entre pas dans le plan
+d'attaque d'enlever cette ligne d'ouvrages, qui n'a pas été battue en
+brèche, un accident imprévu excitant l'ardeur des divisions Morlot et
+Musnier, on s'y précipite avec une témérité inouïe. En effet, une
+batterie placée au couvent des Capucins incommodant de son feu la
+division Morlot, quelques carabiniers du 5e léger se jettent au pas de
+course sur cette batterie pour s'en débarrasser. Le régiment les suit
+et prend la batterie. À ce spectacle, le 115e de ligne, l'un des
+régiments de nouvelle formation, ne peut tenir dans les tranchées. Il
+s'élance sur le long mur d'enceinte qui s'étend de Santa-Engracia au
+couvent des Capucins, descend dans le fossé, escalade l'escarpe par
+les embrasures, s'empare de l'enceinte, de toute l'artillerie, et ose
+s'engager dans l'intérieur de la ville. Alors une populace furieuse,
+du haut des maisons environnantes, fusille nos soldats presque à coup
+sûr. Les Espagnols, plus hardis sur ce point que sur les autres,
+s'avancent même hors de leurs retranchements pour reprendre le couvent
+des Capucins. Des moines les dirigent, des femmes les excitent. Mais
+on les repousse à la baïonnette, et on reste maître du couvent, en y
+essuyant toutefois un horrible feu d'artillerie qui perce les
+murailles en plusieurs endroits. On tâche de se couvrir avec des sacs
+à terre. Mais, ne pouvant tenir à découvert le long de la muraille, on
+est obligé de la repasser, sans l'abandonner néanmoins et en essayant
+de s'y loger.
+
+[En marge: Résultats de l'assaut général du 26 janvier.]
+
+Dans cette sanglante journée, on s'était donc emparé de tout le
+pourtour de l'enceinte. Si c'eût été un siége ordinaire, consistant à
+enlever la partie fortifiée de la place, Saragosse eût été à nous.
+Mais il fallait emporter chaque île de maisons, l'une après l'autre,
+contre une populace frénétique, et les grandes horreurs de la lutte ne
+faisaient que commencer. Les Espagnols avaient perdu cinq à six cents
+hommes passés au fil de l'épée, et deux cents prisonniers, avec toute
+la ligne de leurs murailles extérieures. Les Français avaient eu 186
+tués et 593 blessés[33], c'est-à-dire près de 800 hommes hors de
+combat, perte considérable, due à l'ardeur excessive de nos troupes et
+à leur héroïque témérité.
+
+[Note 33: Nous donnons ici des nombres précis, parce qu'ils sont
+fournis cette fois avec détail dans les rapports existant au dépôt de
+la guerre.]
+
+Le maréchal Lannes lui-même, saisi de cet affreux spectacle, ordonna
+aux officiers du génie de ne plus souffrir que les soldats
+s'avançassent à découvert, aimant mieux perdre du temps que des
+hommes. Il prescrivit de cheminer avec la sape et la mine, et de faire
+sauter en l'air les édifices, mais avant tout de ménager le sang de
+son armée. Ce grand homme de guerre, aussi humain que brave, avait
+ressenti de ce qu'il avait vu une impression profonde[34].
+
+[Note 34: Ses dépêches à l'Empereur font foi du sentiment qu'il avait
+éprouvé. On y lit les passages suivants: «Jamais, Sire, je n'ai vu
+autant d'acharnement comme en mettent nos ennemis à la défense de
+cette place. J'ai vu des femmes venir se faire tuer devant la brèche.
+Il faut faire le siége de chaque maison. Si on ne prenait pas de
+grandes précautions, nous y perdrions beaucoup de monde, l'ennemi
+ayant dans la ville 30 à 40 mille hommes, non compris les habitants.
+Nous occupons depuis Santa-Engracia jusqu'aux Capucins, où nous avons
+pris quinze bouches à feu.
+
+«Malgré tous les ordres que j'avais donnés pour empêcher que le soldat
+ne se lançât trop, on n'a pas pu être maître de son ardeur. C'est ce
+qui nous a donné 200 blessés de plus que nous ne devions avoir. (Au
+quartier-général devant Saragosse, le 28 janvier 1809.)»
+
+..... «Le siége de Saragosse ne ressemble en rien à la guerre que nous
+avons faite jusqu'à présent. C'est un métier où il faut une grande
+prudence et une grande vigueur. Nous sommes obligés de prendre avec la
+mine ou d'assaut toutes les maisons. Ces malheureux s'y défendent avec
+un acharnement dont on ne peut se faire une idée. _Enfin, Sire, c'est
+une guerre qui fait horreur._ Le feu est dans ce moment sur trois ou
+quatre points de la ville, elle est écrasée de bombes: mais tout cela
+n'intimide pas nos ennemis. On travaille à force à s'approcher du
+faubourg. C'est un point très-important. J'espère que, quand nous nous
+en serons rendus maîtres, la ville ne tiendra pas long-temps.
+
+..... «Un rassemblement de quelques mille paysans est venu attaquer
+hier les 400 hommes laissés à El Amurria. J'ai donné ordre au général
+Dumoustier de partir hier, dans la nuit, avec une colonne de 1,000
+hommes, 200 chevaux et deux pièces de 4. Je suis sûr qu'il aura tué ou
+dispersé toute cette canaille. Autant ils sont bons derrière leurs
+murailles, autant ils sont misérables en plaine.»]
+
+L'occupation de trois points sur l'enceinte dispensait de pousser une
+nouvelle attaque à l'extrême gauche vers le château de l'Inquisition,
+car il s'agissait maintenant de forcer les Espagnols dans leurs
+maisons, et peu importait dès lors une enceinte dans laquelle ne
+consistait plus la force de leur défense. On laissa la division Morlot
+en observation sur la gauche, et avec les divisions Musnier et
+Grandjean, fortes à elles deux de 9 mille hommes, on se mit à procéder
+par la sape et la mine à la conquête de chaque maison, tandis que
+devant le faubourg de la rive gauche le général Gazan pousserait ses
+travaux de manière à enlever ce dernier asile à la population. On lui
+envoya même une partie de l'artillerie de siége qui ne trouvait plus
+d'emploi à la rive droite, depuis qu'on avait ouvert l'enceinte en y
+faisant brèche, et qu'on devait surtout se battre de rue à rue.
+
+[En marge: Commencement de la guerre de maison à maison dans
+l'intérieur de la ville.]
+
+Les deux divisions Musnier et Grandjean se partageaient en deux
+portions de 4,500 hommes chacune, et se relevaient dans cette affreuse
+lutte, où il fallait alternativement travailler à la sape, ou
+combattre corps à corps dans d'étroits espaces. Jamais, même à
+l'époque où la guerre se passait presque toute en siéges, on n'avait
+rien vu de pareil. Les Espagnols avaient barricadé les portes et les
+fenêtres de leurs maisons, pratiqué des coupures au dedans, de façon à
+communiquer intérieurement, puis crénelé les murailles afin de pouvoir
+faire feu dans les rues, lesquelles en outre étaient traversées de
+distance en distance par des barricades armées d'artillerie. Aussi,
+dès que nos soldats y voulaient paraître, ils étaient à l'instant
+assaillis par une grêle de balles partant des étages supérieurs et des
+soupiraux des caves, ainsi que par la mitraille partant des
+barricades. Quelquefois, pour forcer les Espagnols à dépenser leurs
+feux, ils s'amusaient à présenter d'une fenêtre un shako au bout d'une
+baïonnette, et il était à l'instant percé de balles[35]. Il n'y avait
+donc d'autre ressource que de cheminer comme eux de maisons en
+maisons, de s'avancer à couvert contre un ennemi à couvert lui-même,
+et de procéder lentement pour ne pas perdre toute l'armée dans cet
+horrible genre de combats. Il en devait résulter une lutte longue et
+acharnée.
+
+[Note 35: C'est un fait que j'ai recueilli de la bouche même de
+l'illustre et à jamais regrettable maréchal Bugeaud. Il était
+capitaine de grenadiers au siége de Saragosse, et il m'en racontait
+encore les détails quelques jours avant sa mort.]
+
+[En marge: Énergiques efforts des Espagnols pour reprendre les
+positions perdues.]
+
+Les Espagnols, que la prise de leur enceinte avait exaspérés au plus
+haut point par l'aggravation du péril, en étaient venus à un véritable
+état de frénésie. Ils ne voulaient plus s'en tenir à la défensive, et
+aspiraient à reprendre ce qu'on leur avait pris. Au centre, ils
+prétendaient reconquérir le couvent des Capucins pour déborder la
+position de Santa-Engracia. À droite, ils étaient restés maîtres des
+couvents de Sainte-Monique et des Augustins, contigus aux deux brèches
+que nous avions occupées, et de là ils faisaient d'incroyables efforts
+pour nous débusquer. Les moines, plus actifs que jamais, aidés par
+quelques-unes de ces femmes ardentes que leur nature irritable, quand
+elles se livrent à la violence, rend plus féroces que les hommes même,
+menaient au feu des bandes composées de ce qu'il y avait de plus
+fanatique, et de la portion la plus résolue de la troupe de ligne.
+Ainsi à l'attaque du centre, après avoir essayé avec leur artillerie
+de faire brèche au couvent des Capucins, qui nous était resté, ils
+osèrent encore une fois venir à l'assaut à découvert. Nos soldats les
+repoussèrent de nouveau à la baïonnette, et cette fois leur ôtèrent
+tellement l'espoir de réussir qu'ils les dégoûtèrent tout à fait de
+semblables tentatives.
+
+[En marge: Travaux d'attaque le long de la rue de Santa-Engracia.]
+
+La conquête commencée vers Santa-Engracia fut poursuivie. De ce
+couvent partait une rue assez large, appelée du nom même de
+Santa-Engracia, et aboutissant directement au _Cosso_. D'énormes
+édifices la bordaient des deux côtés: à droite (droite des Français),
+le couvent des Filles-de-Jérusalem et l'hôpital des Fous; à gauche, le
+couvent de Saint-François. Ces édifices pris, on débouchait sur le
+_Cosso_ (boulevard intérieur, comme nous l'avons dit) et on possédait
+la principale et la plus large voie intérieure.
+
+[En marge: Procédés employés dans la guerre des maisons.]
+
+On se mit donc à cheminer de maisons en maisons, des deux côtés de
+cette rue de Santa-Engracia, pour arriver successivement à la conquête
+des gros édifices, qu'il importait d'occuper. Quand on entrait dans
+une maison, soit par l'ouverture que les Espagnols y avaient
+pratiquée, soit par celle que nous y pratiquions nous-mêmes, on
+courait sur les défenseurs à la baïonnette, on les passait par les
+armes si on pouvait les atteindre, ou bien on se bornait à les
+expulser. Mais souvent on laissait derrière soi, au fond des caves ou
+au haut des greniers, des obstinés restés dans les maisons dont un ou
+deux étages étaient déjà conquis. On se mêlait ainsi les uns les
+autres, et on avait sous ses pieds ou sur sa tête, tirant à travers
+les planchers, des combattants qui, habitués à ce genre de guerre,
+familiarisés avec la nature de périls qu'il présentait, y déployaient
+une intelligence et un courage qu'on ne leur avait jamais vus en
+plaine. Nos soldats, braves en toute espèce de combat, mais voulant
+abréger la lutte, employaient alors divers moyens. Ils roulaient des
+bombes dans les maisons dont ils avaient conquis le milieu;
+quelquefois ils y plaçaient des sacs à poudre, et faisaient sauter les
+toits avec les défenseurs qui les occupaient. Ou bien ils employaient
+la mine, et ils renversaient alors le bâtiment tout entier. Mais quand
+ils avaient ainsi trop détruit, il leur fallait marcher à découvert
+sous les coups de fusil. Une expérience de quelques jours leur apprit
+bientôt à ne pas charger la mine avec excès, et à ne produire que le
+ravage nécessaire pour s'ouvrir une brèche.
+
+On chemina de la sorte dans cette rue, Santa-Engracia, jusqu'au
+couvent des Filles-de-Jérusalem, dans lequel on chercha à s'introduire
+par la mine. Nos mineurs ne tardèrent pas à s'apercevoir de la
+présence du mineur ennemi, qui s'avançait vers eux afin de les
+prévenir. On le devança en chargeant nos fourneaux avant lui, et on
+ensevelit les Espagnols dans leur mine. Une brèche ayant été pratiquée
+au couvent des Filles-de-Jérusalem, on y entra à la baïonnette, en
+tuant beaucoup d'hommes, et en recueillant un certain nombre de
+prisonniers. De ce couvent on pénétra dans l'hôpital des Fous,
+toujours à droite de la rue Santa-Engracia. Mais il fallait se frayer
+aussi un passage couvert à gauche de cette rue, pour arriver au
+gigantesque couvent de Saint-François, après la prise duquel on devait
+se trouver au bord du _Cosso_. On commença donc à miner dans cette
+direction.
+
+[En marge: Fév. 1809.]
+
+[En marge: Progrès à l'attaque de droite pour s'avancer vers le
+Cosso.]
+
+[En marge: Les Espagnols pour arrêter nos progrès nous opposent
+l'incendie.]
+
+Tandis qu'à l'attaque du centre, on marchait de couvent en couvent
+vers le _Cosso_, à l'attaque de droite le succès était aussi disputé,
+et obtenu par les mêmes moyens. On avait enlevé les couvents de
+Sainte-Monique et des Augustins, en faisant sauter les Espagnols au
+moment où ils voulaient nous faire sauter, ce qui était dû à
+l'intelligence et à l'habileté de nos mineurs. Puis, on s'était
+avancé, toujours par les mêmes procédés, le long des rues de
+Sainte-Monique et de Saint-Augustin, donnant vers le _Cosso_. Les
+Espagnols, pour retarder nos progrès, avaient imaginé un nouvel
+expédient: c'était de mettre le feu à leurs maisons, qui, contenant
+peu de bois, et ayant des voûtes au lieu de planchers, brûlaient
+lentement, et étaient inabordables pendant qu'elles brûlaient. On
+était réduit alors à cheminer dans les rues, en se couvrant avec des
+sacs à terre. Mais les premiers hommes qui paraissaient avant que
+l'épaulement les garantît, étaient blessés ou tués presque
+certainement. En même temps, par l'une des deux brèches de l'attaque
+de droite, on s'avançait le long des rues Sainte-Monique et
+Saint-Augustin, vers le _Cosso_, par la seconde, le long de la rue
+Quemada, on s'avançait aussi vers le même but, passant d'un côté à
+l'autre de cette rue, tantôt sous terre à l'aide de la mine, tantôt à
+découvert à l'aide des épaulements en sacs à terre. On arriva ainsi
+par ces diverses rues à deux grands édifices attenant tous deux au
+_Cosso_, l'un en formant le fond, l'autre le côté, et là on eut à
+lutter de courage, d'artifice, de violence dans les moyens, tantôt
+minant et contre-minant pour se faire sauter, tantôt s'abordant à la
+baïonnette, ou se fusillant à bout portant. Dans ces mille combats,
+les plus singuliers, les plus extraordinaires qu'on puisse concevoir,
+nos soldats, grâce à leur intelligence et à leur hardiesse, avaient
+presque constamment l'avantage, et s'ils perdaient souvent du monde,
+c'est que leur impatience les portant à brusquer les attaques, ils se
+présentaient à découvert devant un ennemi toujours caché. Nous
+n'avions pas moins de cent hommes par jour tués et blessés depuis que
+la guerre des maisons était commencée, et les Espagnols, qui avaient à
+braver le double danger du feu et de l'épidémie, voyaient jusqu'à
+quatre cents hommes par jour entrer dans leurs hôpitaux. C'est à l'une
+de ces attaques que le brave et habile général Lacoste fut tué d'une
+balle au front. Le colonel Rogniat le remplaça et fut blessé à son
+tour. Le chef de bataillon Haxo le fut également.
+
+[En marge: Attaque du faubourg situé à la rive gauche de l'Èbre.]
+
+Ce genre d'opérations absorba le temps qui s'écoula du 26 janvier,
+jour de l'assaut général, au 7 février, moment où l'on attaqua enfin
+le faubourg de la rive gauche. Le maréchal Lannes avait ordonné au
+général Gazan de déployer une grande activité de ce côté, et ce
+dernier, toujours à cheval quoique malade, secondé par le colonel
+Dode, se trouva assez près du faubourg dans la journée du 7, pour
+battre en brèche un gros couvent, dit de Jésus, qui n'était pas loin
+de l'Èbre, et fort près d'un autre dont la possession devait être
+décisive pour la conquête du faubourg. Le 7, en effet, on put allumer
+le feu de 20 pièces de canon de gros calibre, puis en deux heures
+ouvrir une large brèche au couvent, que nous voulions prendre, et en
+chasser quatre cents Espagnols qui l'occupaient. Une colonne de
+voltigeurs s'y précipita et s'en fut bientôt emparée. Mais ayant voulu
+par trop d'ardeur franchir le couvent, qui était isolé, et se porter
+au delà, soit devant les maisons du faubourg, soit sur le second
+couvent, celui qu'on avait surtout intérêt à conquérir, elle fut
+ramenée par la vivacité de la fusillade. On se décida alors à partir
+du couvent déjà pris pour diriger des travaux d'approche sur le
+second, dit de Saint-Lazare, qui était adossé à l'Èbre, et qui venait
+toucher à la tête même du grand pont. De là on pouvait se rendre
+maître du pont, couper la retraite aux troupes qui défendaient le
+faubourg, et le faire tomber d'un seul coup. Toute l'artillerie de la
+rive droite fut envoyée à l'instant au général Gazan, pour exécuter le
+plus tôt possible cette opération importante.
+
+[En marge: Horrible situation intérieure de Saragosse.]
+
+Dans l'intérieur de la ville, aux attaques de droite et du centre, la
+guerre souterraine que nous avons décrite continuait avec le même
+acharnement. Toutefois, de part et d'autre, la souffrance se faisait
+cruellement sentir. L'épidémie sévissait dans les murs de Saragosse.
+Plus de 15 mille hommes, sur 40 mille contribuant à la défense,
+étaient déjà dans les hôpitaux. La population inactive mourait sans
+qu'on prît garde à elle. On n'avait plus le temps ni d'enterrer les
+cadavres, ni de recueillir les blessés. On les laissait au milieu des
+décombres, d'où ils répandaient une horrible infection. Palafox
+lui-même, atteint de la maladie régnante, semblait approcher de sa
+dernière heure, sans que le commandement en fût du reste moins ferme.
+Les moines qui gouvernaient sous lui, toujours tout-puissants sur la
+populace, faisaient pendre à des gibets les individus accusés de
+faiblir. Le gros de la population paisible avait ce régime en horreur,
+sans l'oser dire. Les malheureux habitants de Saragosse erraient comme
+des ombres au sein de leur cité désolée.
+
+[En marge: Murmures de nos soldats apaisés par le maréchal Lannes.]
+
+On ne songe dans ces extrémités qu'à ses propres souffrances, et on ne
+se figure pas assez celles de l'ennemi, ce qui empêche d'apprécier
+exactement la situation. Nos soldats ignorant l'état des choses dans
+l'intérieur de Saragosse, voyant qu'après quarante et quelques jours
+de lutte ils avaient à peine conquis deux ou trois rues, se
+demandaient ce qu'il adviendrait d'eux s'il fallait conquérir la ville
+entière par les mêmes moyens.--Nous y périrons tous, disaient-ils.
+A-t-on jamais fait la guerre de la sorte? À quoi pensent nos chefs?
+Ont-ils oublié leur métier? Pourquoi ne pas attendre de nouveaux
+renforts, un nouveau matériel, et enterrer ces furieux sous des
+bombes, au lieu de nous faire tuer un à un, pour prendre quelques
+caves et quelques greniers? Ne pourrait-on pas dépenser plus utilement
+pour l'Empereur notre vie qu'on dit lui être due, et que nous ne
+refusons pas de sacrifier pour lui?--Tel était chaque soir le langage
+des bivouacs, dans la moitié des divisions Grandjean et Musnier dont
+le tour était venu de se reposer. Lannes les calmait, les ranimait par
+ses discours.--Vous souffrez, mes amis, leur disait-il; mais
+croyez-vous que l'ennemi ne souffre pas aussi? pour un homme que vous
+perdez, il en perd quatre. Supposez-vous qu'il défendra toutes ses
+rues, comme il en a défendu quelques-unes? Il est au terme de son
+énergie, et sous peu de jours vous serez triomphants, et possesseurs
+d'une ville dans laquelle la nation espagnole a placé toutes ses
+espérances. Allons, mes amis, ajoutait-il, encore quelques efforts, et
+vous serez au bout de vos peines et de vos travaux.--L'héroïque
+maréchal, cependant, ne pensait pas ce qu'il leur disait. Général avec
+eux, mais soldat avec l'Empereur, il lui écrivait qu'il ne savait plus
+quand finirait ce siége terrible, que fixer un terme était impossible,
+car il y avait telle maison qui coûtait des journées.
+
+[En marge: Terrible explosion du couvent de Saint-François.]
+
+Toutefois, ni Lannes, ni ses soldats, ne devenaient en se plaignant,
+ou moins actifs, ou moins courageux. À l'attaque du centre, tandis que
+par la mine on passait de l'hôpital des Fous au vaste couvent de
+Saint-François, on s'était aperçu que les assiégés minaient de leur
+côté. On avait alors chargé la mine de 3,000 livres de poudre, et dans
+l'intention de produire plus de carnage à la fois, on avait feint une
+attaque ouverte pour y attirer un plus grand nombre d'ennemis. Des
+centaines d'Espagnols avaient sur-le-champ occupé tous les étages,
+nous attendant de pied ferme. Alors le major du génie Breuille donnant
+l'ordre de mettre le feu à la mine, une épouvantable explosion, dont
+toute la ville avait retenti, s'était fait entendre, et une compagnie
+entière du régiment de Valence avait sauté dans les airs, avec les
+débris du couvent de Saint-François. Tous les coeurs en avaient
+frissonné d'horreur. Puis on s'était élancé à la baïonnette à travers
+les décombres, l'incendie, les balles, et on avait chassé les
+Espagnols. Mais ceux-ci, réfugiés dans un clocher, et sur le toit de
+l'église du couvent, y avaient pratiqué une ouverture d'où, jetant des
+grenades à la main, ils avaient un instant forcé nos soldats à
+rétrograder. Malgré toutes ces résistances, nous étions restés maîtres
+de ce poste, et sur ce point nous nous trouvions enfin au bord du
+_Cosso_. Sur-le-champ on avait commencé à miner pour passer
+par-dessous, et faire sauter par des explosions plus terribles encore
+l'un et l'autre côté de cette promenade publique.
+
+Nous y étions également arrivés par l'attaque de droite, en suivant
+les rues Quemada, Sainte-Monique, Saint-Augustin. Nos troupes avaient
+pris le collége des Écoles Pies, miné le vaste édifice de
+l'Université, et poussé une pointe vers l'Èbre, pour se joindre à
+l'attaque du faubourg. L'Université devait sauter le jour même où
+tomberait le faubourg.
+
+[En marge: Prise du faubourg de la rive gauche.]
+
+On était au 18 février. Il y avait cinquante jours que nous attaquions
+Saragosse, et nous en avions passé vingt-neuf à pénétrer dans ses
+murs, vingt et un à cheminer dans ses rues, et le moment approchait où
+le courage épuisé de l'ennemi devait trouver dans quelque grand
+incident du siége une raison décisive de se rendre. Ce même jour, 18,
+on devait dans la ville faire sauter l'Université, et dans le faubourg
+s'emparer du couvent qui touchait au pont de l'Èbre. Le matin, Lannes
+à cheval, à côté du général Gazan, fit commencer l'attaque du
+faubourg. Cinquante bouches à feu tonnèrent sur le couvent attaqué.
+Les murs, construits en brique, avaient quatre pieds d'épaisseur. À
+trois heures de l'après-midi, la brèche fut enfin praticable. Un
+bataillon du 28e et un du 103e s'y jetèrent au pas de course, et y
+pénétrèrent en tuant trois ou quatre cents Espagnols. Si la brèche eût
+été assez large pour que toute la division Gazan y passât, c'en était
+fait des sept mille hommes qui gardaient le faubourg, car on pouvait
+de ce couvent se porter au pont, et couper le faubourg de la ville.
+Toutefois, on y introduisit autant de troupes qu'on put, et du couvent
+on courut au pont. La garnison du faubourg, voyant que la retraite lui
+était fermée, essaya de se faire jour. Trois mille hommes se
+précipitèrent vers l'entrée du pont; on voulut les arrêter, on se mêla
+avec eux, on en écharpa une partie, mais les autres réussirent à
+passer. Les quatre mille restant dans le faubourg furent réduits à
+déposer les armes, et à livrer le faubourg lui-même.
+
+[En marge: Dans l'intérieur de la ville, à l'attaque de droite, on
+fait sauter le bâtiment de l'Université.]
+
+Cette opération brillante et décisive, conduite par Lannes lui-même,
+ne nous avait pas coûté plus de 10 morts et 100 blessés. Elle ôtait à
+la population son principal asile, et elle allait exposer la ville à
+tous les feux de la rive gauche. Tandis que cet événement
+s'accomplissait dans le faubourg, les troupes de la division
+Grandjean, se tenant sous les armes, attendaient l'instant où le
+bâtiment de l'Université sauterait, pour se précipiter sur ses ruines.
+Il sauta en effet, sous la charge de 1,500 livres de poudre, avec un
+fracas horrible, et aussitôt les soldats du 14e et du 44e, s'élançant
+à l'assaut, s'emparèrent de la tête du _Cosso_ et de ses deux bords. À
+l'attaque du centre, on n'attendait plus qu'un jour pour détruire par
+la mine le milieu du _Cosso_.
+
+[En marge: Épuisement des assiégés.]
+
+[En marge: La ville demande à capituler.]
+
+[En marge: Réponse de Lannes.]
+
+Quelque obstiné que fût le courage de ces moines, de ces paysans, qui
+avaient échangé avec joie les ennuis de leur couvent, ou la dure vie
+des champs, pour les émotions de la guerre, leur fureur ne pouvait
+tenir devant les échecs répétés du 18. Il n'y avait plus qu'un tiers
+de la population combattante qui fût debout. La population non
+combattante était au désespoir. Palafox était mourant. La junte de
+défense, cédant enfin à tant de calamités réunies, résolut de
+capituler, et envoya un parlementaire qui se présenta au nom de
+Palafox. Les infortunés défenseurs de Saragosse avaient tant répété
+que les armées françaises étaient battues, qu'ils avaient fini par le
+croire. Le parlementaire vint donc demander qu'on permît d'expédier un
+émissaire au dehors de Saragosse pour savoir si véritablement les
+armées espagnoles étaient dispersées, et si la résistance de cette
+malheureuse cité était réellement inutile. Lannes répondit qu'il ne
+donnait jamais sa parole en vain, même pour une ruse de guerre, et
+qu'on devait l'en croire quand il affirmait que les Espagnols étaient
+vaincus des Pyrénées à la Sierra-Morena, que les restes de La Romana
+étaient pris, les Anglais embarqués, et l'Infantado sans armée. Il
+ajouta qu'il fallait se rendre sans conditions, car le lendemain il
+ferait sauter tout le centre de la ville.
+
+[En marge: Reddition de Saragosse.]
+
+Le lendemain 20 la junte se transporta au camp, et consentit à la
+reddition de la place. Il fut convenu que tout ce qui restait de la
+garnison sortirait par la principale porte, celle de Portillo,
+déposerait les armes, et serait prisonnière de guerre, à moins
+qu'elle ne voulût passer au service du roi Joseph.
+
+[En marge: Affreux état de Saragosse quand elle nous fut livrée.]
+
+[En marge: Pertes cruelles des Français pendant ce siége mémorable.]
+
+Le 21 février, 10 mille fantassins, 2 mille cavaliers, pâles, maigres,
+abattus, défilèrent devant nos soldats saisis de pitié. Ceux-ci
+entrèrent ensuite dans la cité infortunée, qui ne présentait que des
+ruines remplies de cadavres en putréfaction. Sur 100 mille individus,
+habitants ou réfugiés dans les murs de Saragosse, 54 mille avaient
+péri. Un tiers des bâtiments de la ville était renversé; les deux
+autres tiers percés de boulets, souillés de sang, étaient infectés de
+miasmes mortels. Le coeur de nos soldats fut profondément ému. Eux
+aussi avaient fait des pertes cruelles. Ils avaient eu 3 mille hommes
+hors de combat sur 14 mille participant activement au siége.
+Vingt-sept officiers du génie sur 40 étaient blessés ou tués, et dans
+le nombre des morts se trouvait l'illustre et malheureux Lacoste. La
+moitié des soldats du génie avait succombé. Rien dans l'histoire
+moderne n'avait ressemblé à ce siége, et il fallait dans l'antiquité
+remonter à deux ou trois exemples, comme Numance, Sagonte, ou
+Jérusalem, pour retrouver des scènes pareilles. Encore l'horreur de
+l'événement moderne dépassait-elle l'horreur des événements anciens de
+toute la puissance des moyens de destruction imaginés par la science.
+Telles sont les tristes conséquences du choc des grands empires! Les
+princes, les peuples se trompent, a dit un ancien, et des milliers de
+victimes succombent innocemment pour leur erreur.
+
+La résistance des Espagnols fut prodigieuse surtout par l'obstination,
+et attesta chez eux autant de courage naturel, que leur conduite en
+rase campagne attestait peu de ce courage acquis, qui fait la force
+des armées régulières. Mais le courage des Français, attaquant au
+nombre de quinze mille quarante mille ennemis retranchés, était plus
+extraordinaire encore; car, sans fanatisme, sans férocité, ils se
+battaient pour cet idéal de grandeur dont leurs drapeaux étaient alors
+le glorieux emblème.
+
+[En marge: Caractère et résultats de cette seconde campagne
+d'Espagne.]
+
+Telle fut la fin de cette seconde campagne d'Espagne, commencée à
+Burgos, Espinosa, Tudela, finie à Saragosse, et marquée par la
+présence de Napoléon dans la Péninsule, par la retraite précipitée des
+Anglais, et une nouvelle soumission apparente des Espagnols au roi
+Joseph. Les manoeuvres de Napoléon avaient été admirables, ses troupes
+admirables aussi; et pourtant, quoique les résultats fussent grands,
+ils n'égalaient pas ceux que nous avions obtenus contre les troupes
+savamment organisées de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. Il
+semblait que tant de science, d'expérience, de bravoure, vînt échouer
+contre l'inexpérience et la désorganisation des armées espagnoles,
+comme l'habileté d'un maître d'armes échoue quelquefois contre la
+maladresse d'un homme qui n'a jamais manié une épée. Les Espagnols ne
+tenaient pas en rase campagne, fuyaient en livrant leurs fusils, leurs
+canons, leurs drapeaux, mais on ne les prenait pas, et il restait à
+vaincre leurs vastes plaines, leurs montagnes ardues, leur climat
+dévorant, leur haine de l'étranger, leur goût à recommencer un genre
+d'aventures qui ne leur avait guère coûté que la peine de fuir, ce qui
+était facile à leur agilité et à leur dénûment; et de temps en temps
+aussi il restait à vaincre quelque terrible résistance derrière des
+murailles, comme celle de Saragosse! Il est vrai cependant que
+Saragosse était le dernier effort de ce genre qu'on eût à craindre de
+la part des Espagnols. Tout infatigables qu'ils étaient, on pouvait
+les fatiguer; tout aveugles qu'ils étaient, on pouvait les éclairer,
+et leur faire apprécier les avantages du gouvernement que Napoléon
+leur apportait par la main de son frère. Après Espinosa, Tudela,
+Somo-Sierra, la Corogne, Uclès, Saragosse, ils étaient effectivement
+abattus, découragés, du moins momentanément; et si la politique
+générale ne venait pas les aider à force de complications nouvelles,
+ils allaient être encore une fois régénérés par une dynastie
+étrangère. Mais le secret du destin était alors impénétré et
+impénétrable. Napoléon recevant une lettre du prince Cambacérès, qui
+lui souhaitait une bonne année, lui avait répondu: Pour que vous
+puissiez m'adresser le même souhait encore une trentaine de fois, _il
+faut être sage_.--Mais après avoir compris qu'il fallait être sage,
+saurait-il l'être? Là, nous le répétons, était la question, l'unique
+question. Lui seul après Dieu tenait dans ses mains le destin des
+Espagnols, des Allemands, des Polonais, des Italiens, et
+malheureusement des Français comme de tous les autres.
+
+Tandis que ses armées, après avoir pris un instant de repos,
+s'apprêtaient à s'élancer, celle du maréchal Soult de la Corogne à
+Lisbonne, celle du maréchal Victor de Madrid à Séville, celle de
+l'Aragon de Saragosse à Valence, il faut le suivre lui-même des
+sommets du Guadarrama aux bords du Danube, de Somo-Sierra à Essling et
+Wagram. Il lui restait alors quelques beaux jours à espérer, parce
+qu'il était encore temps d'être sage, et que les dernières fautes, les
+plus irrémédiables, n'avaient pas été commises. Il n'était pas
+impossible, en effet, quoique cela devînt douteux à voir la marche
+qu'il imprimait aux choses, que l'Espagne fût régénérée par ses mains,
+que l'Italie fût affranchie des Autrichiens, que la France demeurât
+grande comme il l'avait faite, et que son tombeau se trouvât sur les
+bords de la Seine, sans avoir un moment reposé aux extrémités de
+l'Océan.
+
+FIN DU LIVRE TRENTE-TROISIÈME ET DU TOME NEUVIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES
+
+DANS LE TOME NEUVIÈME.
+
+
+LIVRE TRENTE ET UNIÈME.
+
+BAYLEN.
+
+ Situation de l'Espagne pendant les événements qui se passaient à
+ Bayonne. -- Esprit des différentes classes de la nation. --
+ Sourde indignation près d'éclater à chaque instant. --
+ Publication officielle des abdications arrachées à Ferdinand VII
+ et à Charles IV. -- Effet prodigieux de cette publication. --
+ Insurrection simultanée dans les Asturies, la Galice, la
+ Vieille-Castille, l'Estrémadure, l'Andalousie, les royaumes de
+ Murcie et de Valence, la Catalogne et l'Aragon. -- Formation de
+ juntes insurrectionnelles, déclaration de guerre à la France,
+ levée en masse, et massacre des capitaines généraux. -- Premières
+ mesures ordonnées par Napoléon pour la répression de
+ l'insurrection. -- Vieux régiments tirés de Paris, des camps de
+ Boulogne et de Bretagne. -- Envoi en Espagne des troupes
+ polonaises. -- Le général Verdier comprime le mouvement de
+ Logroño, le général Lasalle celui de Valladolid, le général Frère
+ celui de Ségovie. -- Le général Lefebvre-Desnoette, à la tête
+ d'une colonne composée principalement de cavalerie, disperse les
+ Aragonais à Tudela, Mallen, Alagon, puis se trouve arrêté tout à
+ coup devant Saragosse. -- Combats du général Duhesme autour de
+ Barcelone. -- Marche du maréchal Moncey sur Valence, et son
+ séjour à Cuenca. -- Mouvement du général Dupont sur l'Andalousie.
+ -- Celui-ci rencontre les insurgés de Cordoue au pont d'Alcolea,
+ les culbute, enfonce les portes de Cordoue, et y pénètre de vive
+ force. -- Sac de Cordoue. -- Massacre des malades et des blessés
+ français sur toutes les routes. -- Le général Dupont s'arrête à
+ Cordoue. -- Dangereuse situation de la flotte de l'amiral Rosily
+ à Cadix, attendant les Français qui n'arrivent pas. -- Attaquée
+ dans la rade de Cadix par les Espagnols, elle est obligée de se
+ rendre après la plus vive résistance. -- Le général Dupont,
+ entouré d'insurgés, fait un mouvement rétrograde pour se
+ rapprocher des renforts qu'il a demandés, et vient prendre
+ position à Andujar. -- Inconvénients de cette position. --
+ Ignorance absolue où l'on est à Madrid de ce qui se passe dans
+ les divers corps de l'armée française, par suite du massacre de
+ tous les courriers. -- Inquiétudes pour le maréchal Moncey et le
+ général Dupont. -- La division Frère envoyée au secours du
+ maréchal Moncey, la division Vedel au secours du général Dupont.
+ -- Nouveaux renforts expédiés de Bayonne par Napoléon. --
+ Colonnes de gendarmerie et de gardes nationales disposées sur les
+ frontières. -- Formation de la division Reille pour débloquer le
+ général Duhesme à Barcelone. -- Réunion d'une armée de siége
+ devant Saragosse. -- Composition d'une division de vieilles
+ troupes sous les ordres du général Mouton, pour contenir le nord
+ de la Péninsule et escorter Joseph. -- Marche de Joseph en
+ Espagne. -- Lenteur de cette marche. -- Tristesse qu'il éprouve
+ en voyant tous ses sujets révoltés contre lui. -- Événements
+ militaires dans les pays qu'il traverse. -- Inutile attaque sur
+ Saragosse. -- Réunion des forces insurrectionnelles du nord de
+ l'Espagne sous les généraux Blake et de la Cuesta. -- Mouvement
+ du maréchal Bessières vers eux. -- Bataille de Rio-Seco, et
+ brillante victoire du maréchal Bessières. -- Sous les auspices de
+ cette victoire Joseph se hâte d'entrer dans Madrid. -- Accueil
+ qu'il y reçoit. -- Événements militaires dans le midi de
+ l'Espagne. -- Campagne du maréchal Moncey dans le royaume de
+ Valence. -- Passage du défilé de Las Cabreras. -- Attaque sans
+ succès contre Valence. -- Retraite par la route de Murcie. --
+ Importance des événements dans l'Andalousie. -- La division
+ Gobert envoyée à la suite de la division Vedel pour secourir le
+ général Dupont. -- Situation de celui-ci à Andujar. -- Difficulté
+ qu'il éprouve à vivre. -- Chaleur étouffante. -- Vedel vient
+ prendre position à Baylen après avoir forcé les défilés de la
+ Sierra-Morena. -- Gobert s'établit à la Caroline. -- Obstination
+ du général Dupont à demeurer à Andujar. -- Les insurgés de
+ Grenade et de l'Andalousie, après avoir opéré leur jonction, se
+ présentent le 15 juillet devant Andujar, et canonnent cette
+ position sans résultat sérieux. -- Vedel, intempestivement
+ accouru de Baylen à Andujar, est renvoyé aussi mal à propos
+ d'Andujar à Baylen. -- Pendant que Baylen est découvert, le
+ général espagnol Reding force le Guadalquivir, et le général
+ Gobert, voulant s'y opposer, est tué. -- Celui-ci remplacé par le
+ général Dufour. -- Sur un faux bruit qui fait croire que les
+ Espagnols se sont portés par un chemin de traverse aux défilés de
+ la Sierra-Morena, les généraux Dufour et Vedel courent à la
+ Caroline, et laissent une seconde fois Baylen découvert. --
+ Conseil de guerre au camp des insurgés. -- Il est décidé dans ce
+ conseil que les insurgés, ayant trouvé trop de difficulté à
+ Andujar, attaqueront Baylen. -- Baylen, attaqué en conséquence de
+ cette résolution, est occupé sans résistance. -- En apprenant
+ cette nouvelle, le général Dupont y marche. -- Il y trouve les
+ insurgés en masse. -- Malheureuse bataille de Baylen. -- Le
+ général Dupont, ne pouvant forcer le passage pour rejoindre ses
+ lieutenants, est obligé de demander une suspension d'armes. --
+ Tardif et inutile retour des généraux Dufour et Vedel sur Baylen.
+ -- Conférences qui amènent la désastreuse capitulation de Baylen.
+ -- Violation de cette capitulation aussitôt après sa signature.
+ -- Les Français qui devaient être reconduits en France, avec
+ permission de servir, sont retenus prisonniers. -- Barbares
+ traitements qu'ils essuient. -- Funeste effet de cette nouvelle
+ dans toute l'Espagne. -- Enthousiasme des Espagnols et abattement
+ des Français, -- Joseph, épouvanté, se décide à évacuer Madrid.
+ -- Retraite de l'armée française sur l'Èbre. -- Le général
+ Verdier, entré dans Saragosse de vive force, et maître d'une
+ partie de la ville, est obligé de l'évacuer pour rejoindre
+ l'armée française à Tudela. -- Le général Duhesme, après une
+ inutile tentative sur Girone, est obligé de se renfermer dans
+ Barcelone, sans avoir pu être secouru par le général Reille. --
+ Contre-coup de ces événements en Portugal. -- Soulèvement général
+ des Portugais. -- Efforts du général Junot pour comprimer
+ l'insurrection. -- Empressement du gouvernement britannique à
+ seconder l'insurrection du Portugal. -- Envoi de plusieurs corps
+ d'armée dans la Péninsule. -- Débarquement de sir Arthur
+ Wellesley à l'embouchure du Mondego. -- Sa marche sur Lisbonne.
+ -- Brillant combat de trois mille Français contre quinze mille
+ Anglais à Roliça. -- Junot court avec des forces insuffisantes à
+ la rencontre des Anglais. -- Bataille malheureuse de Vimeiro. --
+ Capitulation de Cintra, stipulant l'évacuation du Portugal. -- De
+ toute la Péninsule il ne reste plus aux Français que le terrain
+ compris entre l'Èbre et les Pyrénées. -- Désespoir de Joseph, et
+ son vif désir de retourner à Naples. -- Chagrin de Napoléon,
+ promptement et cruellement puni de ses fautes. 1 à 237
+
+
+LIVRE TRENTE-DEUXIÈME.
+
+ERFURT.
+
+ La capitulation de Baylen parvient à la connaissance de Napoléon
+ pendant qu'il voyage dans les provinces méridionales de l'Empire.
+ -- Explosion de ses sentiments à la nouvelle de ce malheureux
+ événement. -- Ordre de faire arrêter le général Dupont à son
+ retour en France. -- Napoléon tient la parole qu'il avait donnée
+ de visiter la Vendée, et y est accueilli avec enthousiasme. --
+ Son arrivée à Paris le 14 août. -- Irritation et audace de
+ l'Autriche provoquées par les événements de Bayonne. --
+ Explication avec M. de Metternich. -- Napoléon veut forcer la
+ cour de Vienne à manifester ses véritables intentions avant de
+ prendre un parti définitif sur la répartition de ses forces. --
+ Obligé de retirer d'Allemagne une partie de ses vieilles troupes,
+ Napoléon consent à évacuer le territoire de la Prusse. --
+ Conditions de cette évacuation. -- Nécessité pour Napoléon de
+ s'attacher plus que jamais la cour de Russie. -- Voeu souvent
+ exprimé par l'empereur Alexandre d'avoir une nouvelle entrevue
+ avec Napoléon, afin de s'entendre directement sur les affaires
+ d'Orient. -- Cette entrevue fixée à Erfurt et à la fin de
+ septembre. -- Tout est disposé pour lui donner le plus grand
+ éclat possible. -- En attendant, Napoléon fait ses préparatifs
+ militaires dans toutes les suppositions. -- État des choses en
+ Espagne pendant que Napoléon est à Paris. -- Opérations du roi
+ Joseph. -- Distribution que Napoléon fait de ses forces. --
+ Troupes françaises et italiennes dirigées du Piémont sur la
+ Catalogne. -- Départ du 1er et du 6e corps de la Prusse pour
+ l'Espagne. -- Marche de toutes les divisions de dragons dans la
+ même direction. -- Efforts pour remplacer à la grande armée les
+ troupes dont elle va se trouver diminuée. -- Nouvelle
+ conscription. -- Dépense de ces armements. -- Moyens employés
+ pour arrêter la dépréciation des fonds publics. -- Effet sur les
+ différentes cours des manifestations diplomatiques de Napoléon.
+ -- L'Autriche intimidée se modère. -- La Prusse accepte avec joie
+ l'évacuation de son territoire, en invoquant toutefois un dernier
+ allégement de ses charges pécuniaires. -- Empressement de
+ l'empereur Alexandre pour se rendre à Erfurt. -- Opposition de sa
+ mère à ce voyage. -- Arrivée des deux empereurs à Erfurt le 27
+ septembre 1808. -- Extrême courtoisie de leurs relations. --
+ Affluence de souverains et de grands personnages civils et
+ militaires venus de toutes les capitales. -- Spectacle magnifique
+ donné à l'Europe. -- Idées politiques que Napoléon se propose de
+ faire prévaloir à Erfurt. -- À la chimère du partage de l'empire
+ turc, il veut substituer le don immédiat à la Russie de la
+ Valachie et de la Moldavie. -- Effet de ce nouvel appât sur
+ l'imagination d'Alexandre. -- Celui-ci entre dans les vues de
+ Napoléon, mais en obtenant moins, il veut obtenir plus vite. --
+ Son ardeur à posséder les provinces du Danube surpassée encore
+ par l'impatience de son vieux ministre, M. de Romanzoff. --
+ Accord des deux empereurs. -- Satisfaction réciproque et fêtes
+ brillantes. -- Arrivée à Erfurt de M. de Vincent, représentant de
+ l'Autriche. -- Fausse situation qu'Alexandre et Napoléon
+ s'appliquent à lui faire. -- Après s'être entendus, les deux
+ empereurs cherchent à mettre par écrit les résolutions arrêtées
+ verbalement. -- Napoléon, désirant que la paix puisse sortir de
+ l'entrevue d'Erfurt, veut que l'on commence par des ouvertures
+ pacifiques à l'Angleterre. -- Alexandre y consent, moyennant que
+ la prise de possession des provinces du Danube n'en soit point
+ retardée. -- Difficulté de trouver une rédaction qui satisfasse à
+ ce double voeu. -- Convention d'Erfurt signée le 12 octobre. --
+ Napoléon, pour être agréable à Alexandre, accorde à la Prusse une
+ nouvelle réduction de ses contributions. -- Première idée d'un
+ mariage entre Napoléon et une soeur d'Alexandre. -- Dispositions
+ que manifeste à ce sujet le jeune czar. -- Contentement des deux
+ empereurs, et leur séparation le 14 octobre, après des
+ témoignages éclatants d'affection. -- Départ d'Alexandre pour
+ Saint-Pétersbourg et de Napoléon pour Paris. -- Arrivée de
+ celui-ci à Saint-Cloud le 18 octobre. -- Ses dernières
+ dispositions avant de se rendre à l'armée d'Espagne. -- Rassuré
+ pour quelque temps sur l'Autriche, Napoléon tire d'Allemagne un
+ nouveau corps, qui est le 5e. -- La grande armée convertie en
+ armée du Rhin. -- Composition et organisation de l'armée
+ d'Espagne. -- Départ de Berthier et de Napoléon pour Bayonne. --
+ M. de Romanzoff laissé à Paris pour suivre la négociation ouverte
+ avec l'Angleterre au nom de la France et de la Russie. -- Manière
+ dont on reçoit à Londres le message des deux empereurs. --
+ Efforts de MM. de Champagny et de Romanzoff pour éluder les
+ difficultés soulevées par le cabinet britannique. --
+ L'Angleterre, craignant de décourager les Espagnols et les
+ Autrichiens, rompt brusquement les négociations. -- Réponse amère
+ de l'Autriche aux communications parties d'Erfurt. -- D'après les
+ manifestations des diverses cours, on peut prévoir que Napoléon
+ n'aura que le temps de faire en Espagne une courte campagne. --
+ Ses combinaisons pour la rendre décisive. 238 à 363
+
+
+LIVRE TRENTE-TROISIÈME.
+
+SOMO-SIERRA.
+
+ Arrivée de Napoléon à Bayonne. -- Inexécution d'une partie de ses
+ ordres. -- Comment il y supplée. -- Son départ pour Vittoria. --
+ Ardeur des Espagnols à soutenir une guerre qui a commencé par des
+ succès. -- Projet d'armer cinq cent mille hommes. -- Rivalité des
+ juntes provinciales, et création d'une junte centrale à Aranjuez.
+ -- Direction des opérations militaires. -- Plan de campagne. --
+ Distribution des forces de l'insurrection en armées de gauche, du
+ centre et de droite. -- Rencontre prématurée du corps du maréchal
+ Lefebvre avec l'armée du général Blake en avant de Durango. --
+ Combat de Zornoza. -- Les Espagnols culbutés. -- Napoléon, arrivé
+ à Vittoria, rectifie la position de ses corps d'armée, forme le
+ projet de se laisser déborder sur ses deux ailes, de déboucher
+ ensuite vivement sur Burgos, pour se rabattre sur Blake et
+ Castaños, et les prendre à revers. -- Exécution de ce projet. --
+ Marche du 2e corps, commandé par le maréchal Soult, sur Burgos.
+ -- Combat de Burgos et prise de cette ville. -- Les maréchaux
+ Victor et Lefebvre, opposés au général Blake, le poursuivent à
+ outrance. -- Victor le rencontre à Espinosa et disperse son
+ armée. -- Mouvement du 3e corps, commandé par le maréchal Lannes,
+ sur l'armée de Castaños. -- Manoeuvre sur les derrières de ce
+ corps par l'envoi du maréchal Ney à travers les montagnes de
+ Soria. -- Bataille de Tudela, et déroute des armées du centre et
+ de droite. -- Napoléon, débarrassé des masses de l'insurrection
+ espagnole, s'avance sur Madrid, sans s'occuper des Anglais, qu'il
+ désire attirer dans l'intérieur de la Péninsule. -- Marche vers
+ le Guadarrama. -- Brillant combat de Somo-Sierra. -- Apparition
+ de l'armée française sous les murs de Madrid. -- Efforts pour
+ épargner à la capitale de l'Espagne les horreurs d'une prise
+ d'assaut. -- Attaque et reddition de Madrid. -- Napoléon n'y veut
+ pas laisser rentrer son frère, et n'y entre pas lui-même. -- Ses
+ mesures politiques et militaires. -- Abolition de l'inquisition,
+ des droits féodaux et d'une partie des couvents. -- Les maréchaux
+ Lefebvre et Ney amenés sur Madrid, le maréchal Soult dirigé sur
+ la Vieille-Castille, pour agir ultérieurement contre les Anglais.
+ -- Opérations en Aragon et en Catalogne. -- Lenteur forcée du
+ siége de Saragosse. -- Campagne du général Saint-Cyr en
+ Catalogne. -- Passage de la frontière. -- Siége de Roses. --
+ Marche habile pour éviter les places de Girone et d'Hostalrich.
+ -- Rencontre avec l'armée espagnole et bataille de Cardedeu. --
+ Entrée triomphante à Barcelone. -- Sortie immédiate pour enlever
+ le camp du Llobregat, et victoire de Molins-del-Rey. -- Suite des
+ événements au centre de l'Espagne. -- Arrivée du maréchal
+ Lefebvre à Tolède, du maréchal Ney à Madrid. -- Nouvelles de
+ l'armée anglaise apportées par des déserteurs. -- Le général
+ Moore, réuni, près de Benavente, à la division de Samuel Baird,
+ se porte à la rencontre du maréchal Soult. -- Manoeuvre de
+ Napoléon pour se jeter dans le flanc des Anglais, et les
+ envelopper. -- Départ du maréchal Ney avec les divisions Marchand
+ et Maurice-Mathieu, de Napoléon avec les divisions Lapisse et
+ Dessoles, et avec la garde impériale. -- Passage du Guadarrama.
+ -- Tempête, boues profondes, retards inévitables. -- Le général
+ Moore, averti du mouvement des Français, bat en retraite. --
+ Napoléon s'avance jusqu'à Astorga. -- Des courriers de Paris le
+ décident à s'établir à Valladolid. -- Il confie au maréchal Soult
+ le soin de poursuivre l'armée anglaise. -- Retraite du général
+ Moore, poursuivi par le maréchal Soult. -- Désordres et
+ dévastations de cette retraite. -- Rencontre à Lugo. --
+ Hésitation du maréchal Soult. -- Arrivée des Anglais à la
+ Corogne. -- Bataille de la Corogne. -- Mort du général Moore et
+ embarquement des Anglais. -- Leurs pertes dans cette campagne. --
+ Dernières instructions de Napoléon avant de quitter l'Espagne, et
+ son départ pour Paris. -- Plan pour conquérir le midi de
+ l'Espagne, après un mois de repos accordé à l'armée. -- Mouvement
+ du maréchal Victor sur Cuenca, afin de délivrer définitivement le
+ centre de l'Espagne de la présence des insurgés. -- Bataille
+ d'Uclès, et prise de la plus grande partie de l'armée du duc de
+ l'Infantado, autrefois armée de Castaños. -- Sous l'influence de
+ ces événements heureux, Joseph entre enfin à Madrid, avec le
+ consentement de Napoléon, et y est bien reçu. -- L'Espagne semble
+ disposée à se soumettre. -- Saragosse présente seule un point de
+ résistance dans le nord et le centre de l'Espagne. -- Nature des
+ difficultés qu'on rencontre devant cette ville importante. -- Le
+ maréchal Lannes envoyé pour accélérer les opérations du siége. --
+ Vicissitudes et horreurs de ce siége mémorable. -- Héroïsme des
+ Espagnols et des Français. -- Reddition de Saragosse. --
+ Caractère et fin de cette seconde campagne des Français en
+ Espagne. -- Chances d'établissement pour la nouvelle royauté. 364 à 589
+
+
+FIN DE LA TABLE DU NEUVIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
+Vol. (9 / 20), by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43313 ***