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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43312 ***
+
+ HISTOIRE DU CONSULAT
+
+ ET DE
+
+ L'EMPIRE
+
+
+
+
+ FAISANT SUITE
+
+ À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+
+
+
+ PAR M. A. THIERS
+
+
+
+
+ TOME HUITIÈME
+
+
+
+
+ [Illustration: Emblème de l'éditeur.]
+
+
+
+
+ PARIS
+ PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+ 60, RUE RICHELIEU
+ 1849
+
+
+
+
+L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
+Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
+Espagnole et Italienne.
+
+Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
+Librairie) le 20 février 1849.
+
+
+PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
+
+
+
+
+LIVRE VINGT-HUITIÈME.
+
+FONTAINEBLEAU.
+
+ Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de
+ Tilsit. -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. --
+ Envoi du général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle
+ distribution des troupes françaises dans le Nord. -- Le corps
+ d'armée du maréchal Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise
+ et d'exécuter le siége de Stralsund, dans le cas d'une reprise
+ d'hostilités contre la Suède. -- Instances auprès du Danemark pour
+ le décider à entrer dans la nouvelle coalition continentale. --
+ Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. --
+ Premières explications de Napoléon avec l'Espagne après le
+ rétablissement de la paix. -- Sommation adressée au Portugal pour
+ le contraindre à expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. --
+ Réunion d'une armée française à Bayonne. -- Mesures semblables à
+ l'égard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions
+ relatives à la marine. -- Événements accomplis sur mer, du mois
+ d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Système des croisières.
+ -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique, du
+ contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux Amériques, du
+ capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de secours aux
+ colonies françaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle
+ ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre maritime
+ auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. --
+ Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
+ Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier
+ vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires
+ étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke
+ ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
+ remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive
+ du Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des
+ finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre
+ les recettes et les dépenses sans recourir à l'emprunt. --
+ Création de la caisse de service. -- Institution de la Cour des
+ comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au
+ trésor de l'armée. -- Dotations accordées aux maréchaux, généraux,
+ officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. --
+ État des moeurs et de la société française. -- Caractère de la
+ littérature, des sciences et des arts sous Napoléon. -- Session
+ législative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage
+ du prince Jérôme. -- Clôture de la courte session de 1807, et
+ translation de la cour impériale à Fontainebleau. -- Événements en
+ Europe pendant les trois mois consacrés par Napoléon aux affaires
+ intérieures de l'Empire. -- État de la cour de Saint-Pétersbourg
+ depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour réconcilier
+ la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa médiation au
+ cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. --
+ Remplacement du ministère Fox-Grenville par le ministère de MM.
+ Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation
+ d'une majorité favorable au nouveau ministère. -- Réponse évasive
+ à l'offre de la médiation russe, et envoi d'une flotte à
+ Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Débarquement
+ des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et préparatifs
+ de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre leur flotte.
+ -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois
+ nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- Indignation générale
+ en Europe, et redoublement d'hostilités contre l'Angleterre. --
+ Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne et à
+ Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
+ Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers
+ événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à
+ Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
+ Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. --
+ Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il
+ encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses
+ espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un
+ arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de
+ l'Italie vers le midi, afin de préparer l'expédition de Sicile,
+ réorganise la flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du
+ Portugal. -- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la
+ marche du général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième
+ corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait
+ naître celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à
+ l'égard de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les
+ Bourbons de tous les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans
+ son esprit. -- Le défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner
+ Charles IV le fait hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du
+ prince Cambacérès en cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à
+ l'idée d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid,
+ et signe le 27 octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il
+ est disposé à un ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves
+ événements survenus à l'Escurial appellent toute son attention. --
+ État de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix.
+ -- La marine, l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en
+ 1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du
+ prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. --
+ Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire
+ à la reine et au prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du
+ trône. -- Moyens imaginés par celui-ci pour se défendre contre les
+ projets de ses ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir
+ la main d'une princesse française. -- Quelques imprudences de sa
+ part éveillent le soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent
+ une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et
+ commencement d'un procès criminel contre lui et ses amis. --
+ Charles IV révèle à Napoléon ce qui se passe dans sa famille. --
+ Napoléon, provoqué à se mêler des affaires d'Espagne, forme un
+ troisième corps d'armée du côté des Pyrénées, et ordonne le départ
+ de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prépare à intervenir,
+ le prince de la Paix, effrayé de l'effet produit par l'arrestation
+ du prince des Asturies, se décide à lui faire accorder son pardon,
+ moyennant une soumission déshonorante. -- Pardon et humiliation de
+ Ferdinand. -- Calme momentané dans les affaires d'Espagne. --
+ Napoléon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de
+ Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807.
+
+
+[En marge: Juillet 1807.]
+
+[En marge: État des esprits en France et en Europe après la paix de
+Tilsit.]
+
+La paix de Tilsit avait causé en France une joie profonde et
+universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, on
+ne pouvait craindre la guerre: cependant, après la journée d'Eylau, on
+avait conçu un moment d'inquiétude en le voyant engagé si loin, dans
+une lutte si acharnée; et d'ailleurs un instinct secret disait
+clairement à quelques-uns, confusément à tous, qu'il fallait, dans
+cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrêter à temps; qu'après
+les succès pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement
+inconstante, ne devait pas être poussée à bout, et que Napoléon
+serait le seul des trois ou quatre héros de l'humanité auquel elle
+n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a
+dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dépasser, et,
+d'après un sentiment alors général, Napoléon touchait à ce terme, que
+l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent.
+
+Au reste on éprouvait le besoin de la paix et de ses douces
+jouissances. Sans doute Napoléon avait procuré à la France la sécurité
+intérieure, et la lui avait procurée à ce point, que pendant une
+absence de près d'une année, et à une distance de quatre ou cinq cents
+lieues, pas un trouble n'avait éclaté. Une courte anxiété produite par
+le carnage d'Eylau, par le renchérissement des subsistances durant
+l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques
+mécontents, avaient été les seules agitations qui eussent signalé la
+crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignît plus le
+retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrât à une
+entière confiance, c'était toutefois à la condition que Napoléon
+vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tête précieuse;
+c'était avec le désir de goûter, sans mélange d'inquiétude, l'immense
+prospérité dont il avait doté la France. Ceux qui lui devaient de
+grandes situations aspiraient à en jouir; les classes qui vivent de
+l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire la presque
+totalité de la nation, désiraient enfin mettre à profit les
+conséquences de la révolution et la vaste étendue de débouchés ouverts
+à la France; car si les mers nous étaient fermées, le continent entier
+s'offrait à notre activité, à l'exclusion de l'industrie britannique.
+Les mers elles-mêmes, on espérait les voir s'ouvrir de nouveau par
+suite des négociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus
+grandes puissances du continent, éclairées sur la conformité de leurs
+intérêts actuels, sur l'inutilité de leur lutte, s'embrasser en
+quelque sorte aux bords du Niémen, dans la personne de leurs
+souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe à
+l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les
+nations, et on se flattait que cette puissance, effrayée de son
+isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix à des conditions
+modérées. Il ne semblait pas supposable que la médiation du cabinet
+russe, qui allait lui être offerte, rendant facile à son orgueil une
+pacification que réclamaient ses intérêts, pût être repoussée. On
+jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait
+entrevoir; et on était heureux tout à la fois de ce qu'on possédait,
+et de ce qu'on espérait. L'armée, sur qui pesait plus particulièrement
+le fardeau de la guerre, n'était cependant pas aussi avide de la paix
+que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui
+avaient déjà vu tant de régions lointaines et de batailles sanglantes,
+qui étaient couverts de gloire, que Napoléon allait bientôt combler de
+richesses, désiraient, comme la nation elle-même, jouir de ce qu'ils
+avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part
+assurée dans la munificence de Napoléon, n'étaient pas d'un autre
+avis. Mais les jeunes généraux, les jeunes officiers, les jeunes
+soldats, et c'était une grande partie de l'armée, ne demandaient pas
+mieux que de voir naître de nouvelles occasions de gloire et de
+fortune. Toutefois, après une rude campagne, un intervalle de repos ne
+laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit
+était saluée par les unanimes acclamations de la nation et de l'armée,
+de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Excepté
+l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre
+elle, excepté l'Autriche qui avait espéré un moment la ruine de son
+dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit à cette paix,
+succédant tout à coup à la plus grande agitation guerrière des temps
+modernes.
+
+On attendait Napoléon avec impatience; car, outre les raisons qu'on
+avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motivées par
+la guerre, on aimait à le savoir près de soi, veillant sur le repos de
+tout le monde, et s'appliquant à tirer de son génie inépuisable de
+nouveaux moyens de prospérité. Le canon des Invalides, qui annonçait
+son entrée dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les
+coeurs comme le signal du plus heureux événement, et le soir une
+illumination générale, que ni la police de Paris ni les menaces de la
+multitude n'avaient commandée, et qui brillait aux fenêtres des
+citoyens autant que sur la façade des édifices publics, attesta un
+sentiment de joie vrai, spontané, universel.
+
+Ma raison, glacée par le temps, éclairée par l'expérience, sait bien
+tous les périls cachés sous cette grandeur sans mesure, périls
+d'ailleurs faciles à juger après l'événement. Cependant, quoique voué
+au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant
+d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas duré, mais qui
+auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des
+calamités qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus
+juste ces temps si différents du nôtre, je veux ne pas apercevoir
+avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succédé
+depuis.
+
+[En marge: Situation du crédit public après Tilsit.]
+
+C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que
+le taux des fonds publics dans les grands États modernes, qui font
+usage du crédit, et qui dans un vaste marché, appelé Bourse,
+permettent qu'on vende et qu'on achète les titres des emprunts qu'ils
+ont contractés envers les capitalistes de toutes les nations. La rente
+5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intérêt de 5 alloué à un
+capital nominal de 100), que Napoléon avait trouvée à 12 francs au 18
+brumaire, et portée depuis à 60, s'était élevée après Austerlitz à 70,
+puis avait dépassé ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu
+alors en France. La disposition à la confiance était même si
+prononcée, que le prix de ce fonds allait au delà, et s'élevait, vers
+la fin de juillet 1807, à 92 et 93. Au lendemain des assignats, quand
+le goût des spéculations financières n'existait pas, quand les fonds
+publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spéculateurs,
+et avaient entraîné au contraire la ruine des créanciers légitimes de
+l'État, quand le prix de l'argent était tel qu'on trouvait facilement
+dans des placements solides un intérêt de 6 et 7 pour 100, il fallait
+une immense confiance dans le gouvernement établi, pour que les titres
+de la dette perpétuelle fussent acceptés à un intérêt qui n'était
+guère au-dessus de 5 pour 100.
+
+[En marge: Langage de Napoléon en arrivant à Saint-Cloud.]
+
+Le 27 juillet au matin, Napoléon était arrivé au château de
+Saint-Cloud, où il avait coutume de passer l'été. Aux princesses de sa
+famille empressées de le revoir, s'étaient joints les grands
+dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de
+l'État. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voilà la
+paix continentale assurée, leur dit-il, et quant à la paix maritime,
+nous l'obtiendrons bientôt, par le concours volontaire ou imposé de
+toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide
+l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait
+d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever
+toute ressource à l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la
+victoire m'a donnée, que la politique me conservera, je viendrai à
+bout de toutes les résistances. Jouissons de notre grandeur, et
+faisons-nous maintenant commerçants et manufacturiers.--S'adressant
+particulièrement à ses ministres, Napoléon leur dit: J'ai assez fait
+le métier de général, je vais reprendre avec vous celui de _premier
+ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est
+temps de faire succéder à mes _grandes revues d'armées_.--Il retint à
+Saint-Cloud le prince Cambacérès, qu'il admit à partager son dîner de
+famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tête
+ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en
+commencer une autre.
+
+[En marge: Mesures de Napoléon tendant à réaliser le système politique
+convenu à Tilsit.]
+
+[En marge: Envoi du général Savary comme ministre temporaire à
+Saint-Pétersbourg.]
+
+Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient
+l'Europe de Corfou à Koenigsberg. Sa première pensée fut de tirer
+sur-le-champ les conséquences de l'alliance russe qu'il venait de
+conclure à Tilsit. Cette alliance, achetée au prix de victoires
+sanglantes, et d'espérances intimes inspirées à l'ambition russe, il
+fallait la mettre à profit avant que le temps, ou d'inévitables
+mécomptes, vinssent en refroidir les premières ardeurs. On s'était
+promis de violenter la Suède, de persuader le Danemark, d'entraîner le
+Portugal par le moyen de l'Espagne, et de déterminer de la sorte tous
+les États riverains des mers européennes à se prononcer contre
+l'Angleterre. On s'était même engagé à peser sur l'Autriche, pour
+l'amener à des résolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se
+voir enveloppée d'une ceinture d'hostilités, depuis Kronstadt jusqu'à
+Cadix, depuis Cadix jusqu'à Trieste, si elle n'acceptait pas les
+conditions de paix que la Russie était chargée de lui offrir. Pendant
+son trajet de Dresde à Paris, Napoléon avait déjà donné des ordres, et
+le lendemain même de son arrivée à Paris, il continua d'en donner de
+nouveaux, pour l'exécution immédiate de ce vaste système. Son premier
+soin devait être d'envoyer à Saint-Pétersbourg un agent qui continuât
+auprès d'Alexandre l'oeuvre de séduction commencée à Tilsit. Il ne
+pouvait pas assurément trouver un ambassadeur aussi séduisant qu'il
+l'était lui-même. Il fallait néanmoins en trouver un qui pût plaire,
+inspirer confiance, et aplanir les difficultés qui surgissent même
+dans l'alliance la plus sincère. Ce choix exigeait quelque réflexion.
+En attendant d'en avoir fait un qui réunît les conditions désirables,
+Napoléon envoya un officier, ordinairement employé et propre à tout, à
+la guerre, à la diplomatie, à la police, sachant être tour à tour
+souple ou arrogant, et très-capable de s'insinuer dans l'esprit du
+jeune monarque, auquel il avait déjà su plaire: c'était le général
+Savary, dont nous avons fait connaître ailleurs l'esprit, le courage,
+le dévouement sans scrupule et sans bornes. Le général Savary, envoyé
+en 1805 au quartier-général russe, avait trouvé Alexandre rempli
+d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, consterné le
+lendemain, n'avait pas abusé du changement de la fortune, avait au
+contraire habilement ménagé le prince vaincu, et, profitant de
+l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le
+secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une
+mission passagère. Dans ce premier moment, où il s'agissait de savoir
+si Alexandre serait sincère, s'il saurait résister aux ressentiments
+de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui passé des douleurs de
+Friedland aux illusions de Tilsit, le général Savary était propre par
+sa finesse à pénétrer le jeune prince, à l'intimider par son audace,
+et au besoin à répondre par une insolence toute militaire aux
+insolences qu'il pouvait essuyer à Saint-Pétersbourg. Le général
+Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napoléon ne
+dédaignait pas. La guerre avec la Russie avait commencé pour la mort
+du duc d'Enghien: Napoléon n'était pas fâché d'envoyer à cette
+puissance l'homme qui avait le plus figuré dans cette catastrophe. Il
+narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser
+le prince, qui, dans sa mobilité, avait oublié la cause de la guerre
+aussi vite que la guerre elle-même.
+
+Napoléon, sans aucun titre apparent, donna au général Savary des
+pouvoirs étendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pût vivre à
+Saint-Pétersbourg sur un pied convenable. Le général Savary devait
+protester auprès du jeune empereur de la sincérité de la France, le
+presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle à un
+prompt résultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'était la
+guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en
+flattant l'ambition moscovite, aurait pour résultat d'engager
+définitivement la Russie dans la politique de la France. Le général
+enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit à faire
+prévaloir et fructifier l'alliance conclue à Tilsit.
+
+[En marge: Mesures militaires à l'égard de la Suède.]
+
+[En marge: Distribution de l'armée française dans le nord de
+l'Europe.]
+
+[En marge: Le corps d'armée du maréchal Brune chargé de faire le siége
+de Stralsund en cas d'hostilités avec les Suédois.]
+
+Ces soins donnés aux relations avec la Russie, Napoléon s'occupa des
+autres cabinets appelés à concourir à son système. Il ne comptait
+guère sur une conduite sensée de la part de la Suède, gouvernée alors
+par un roi extravagant. Bien que cette puissance eût un double intérêt
+à ne pas attendre qu'on la violentât, l'intérêt de contribuer au
+triomphe des neutres, et celui de s'épargner une invasion russe,
+Napoléon pensait néanmoins qu'on serait prochainement obligé
+d'employer la force contre elle. C'était chose bien facile avec une
+armée de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Niémen. Il
+arrêta donc quelques dispositions pour envahir immédiatement la
+Poméranie suédoise, seule possession que ses anciennes et ses récentes
+folies eussent permis à la Suède de conserver sur le sol de
+l'Allemagne. Dans cette vue, Napoléon apporta divers changements à la
+distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait
+évacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royauté saxonne, qu'il
+venait d'y rétablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque
+les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires,
+seraient intégralement acquittées. En conséquence le maréchal Davout,
+avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle levée, avec la
+plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la
+Pologne destinée, sous le titre de grand-duché de Varsovie, au roi de
+Saxe. Une division devait stationner à Thorn, une autre à Varsovie,
+une troisième à Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des
+bords de la Vistule. C'était ce qu'on appelait le premier
+commandement. Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, et presque
+toute la réserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille
+Prusse, depuis la Pregel jusqu'à la Vistule, depuis la Vistule jusqu'à
+l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et à mesure de
+l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie
+légère devaient vivre dans l'île de Nogath, au milieu de l'abondance
+répandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second
+commandement, Napoléon en intercala un autre, en quelque sorte
+exceptionnel, comme le lieu qui en réclamait la présence, c'était
+celui de Dantzig. Il y plaça les grenadiers d'Oudinot, plus la
+division Verdier, qui avaient formé le corps du maréchal Lannes, et
+qui devaient occuper cette riche cité, ainsi que le territoire qu'elle
+avait recouvré avec la qualité de ville libre. La division Verdier
+n'était pas destinée à y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y
+demeurer jusqu'au parfait éclaircissement des affaires européennes.
+Le troisième commandement, embrassant la Silésie, fut confié au
+maréchal Mortier, que Napoléon plaçait volontiers dans les provinces
+où il se trouvait beaucoup de richesses à sauver des désordres de la
+guerre, et qui avait quitté son corps d'armée, dissous récemment par
+la réunion des Polonais et des Saxons dans le duché de Varsovie. Ce
+maréchal avait sous ses ordres les cinquième et sixième corps, que
+venaient de quitter les maréchaux Masséna et Ney. Ces deux derniers et
+le maréchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France
+pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquième corps était
+cantonné aux environs de Breslau dans la haute Silésie; le sixième,
+autour de Glogau dans la basse Silésie. Le premier corps, confié au
+général Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre
+d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rétrograde, avec la
+garde impériale qui revenait en France, pour y recevoir des fêtes
+magnifiques. Enfin les troupes qui avaient formé l'armée d'observation
+sur les derrières de Napoléon, furent rapidement portées vers le
+littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les
+Hessois, les deux belles divisions françaises Boudet et Molitor,
+furent acheminés avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour
+assiéger Dantzig, vers la Poméranie suédoise. Napoléon accrut ce parc
+de tout ce que la belle saison avait permis de réunir en bouches à feu
+ou en munitions, et le fit placer au vis-à-vis Stralsund, pour enlever
+ce pied-à-terre au roi de Suède, dans le cas où ce prince, fidèle à
+son caractère, reprendrait, à lui seul, les hostilités lorsque tout
+le monde aurait posé les armes. Le maréchal Brune, qui avait été mis à
+la tête de l'armée d'observation, reçut le commandement direct de ces
+troupes, s'élevant à un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un
+immense matériel. L'ingénieur Chasseloup, qui avait si habilement
+dirigé le siége de Dantzig, fut chargé de diriger encore celui de
+Stralsund, si on était amené à l'entreprendre.
+
+[En marge: Les Espagnols à Hambourg.]
+
+Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg où
+il était allé se remettre de sa blessure, eut le commandement des
+troupes destinées à garder les villes anséatiques et le Hanovre. Les
+Hollandais furent rapprochés de la Hollande, et portés sur l'Ems; les
+Espagnols occupèrent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns
+l'Italie, les autres la France, pour se rendre à travers l'Allemagne,
+sur les côtes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille
+hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'étaient de beaux
+soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les
+plages tristes et glacées de l'Océan septentrional, présentant un
+singulier contraste avec nos alliés du Nord, et rappelant, par
+l'étrange diversité des peuples asservis au même joug, les temps de la
+grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux,
+de mulets et d'ânes chargés de bagages, assez mal vêtus, mais d'une
+manière originale, vifs, animés, bruyants, ne sachant que l'espagnol,
+vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une
+partie du jour à danser au son de la guitare avec les femmes qui les
+accompagnaient, ils attiraient la curiosité stupéfaite des graves
+habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces détails à
+l'Europe étonnée de tant de scènes extraordinaires. Le corps du
+maréchal Mortier ayant été dissous, comme nous venons de le dire, la
+division française Dupas, qui en avait fait partie, fut dirigée vers
+les villes anséatiques, pour voler au secours de nos alliés,
+Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet
+ennemi ne pouvait être autre que les Anglais, qui, depuis un an,
+avaient toujours promis en vain une expédition continentale, et qui
+pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hésité,
+agir lorsque le temps d'agir serait passé. Aux troupes du maréchal
+Brune, ayant mission de faire face à Stralsund, à celles du maréchal
+prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la
+Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord,
+puis le premier corps tout entier, concentré en ce moment autour de
+Berlin. Toute tentative des Anglais devait échouer contre une pareille
+réunion de forces.
+
+[En marge: Instances de la diplomatie française auprès du Danemark,
+pour le décider à compléter par son adhésion la coalition
+continentale.]
+
+Ainsi tout était prêt, si la médiation russe ne réussissait pas, pour
+rejeter les Suédois de la Poméranie dans Stralsund, de Stralsund dans
+l'île de Rugen, de l'île de Rugen dans la mer, pour y précipiter les
+Anglais eux-mêmes, en cas d'une descente de leur part sur le
+continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour résultat d'obliger le
+Danemark à compléter, par son adhésion, la coalition continentale
+contre l'Angleterre. Tout était facile sous le rapport des procédés à
+l'égard des Suédois. Ils s'étaient conduits d'une manière si hostile
+et si arrogante, qu'il n'y avait qu'à les sommer, et à les pousser
+ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si
+scrupuleusement observé la neutralité, s'étaient conduits avec tant de
+mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui était la
+leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer
+comme les Suédois. Napoléon chargea M. de Talleyrand d'écrire
+sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il
+était temps de prendre un parti, que la cause de la France était la
+sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la
+question des neutres, et la question des neutres était une question
+d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus
+petites, habituellement les moins ménagées par la suprématie
+britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'être amical, mais
+pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles
+troupes françaises, et le concours d'une artillerie formidable,
+capable de tenir à distance les vaisseaux anglais les mieux armés.
+
+[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.]
+
+C'était en effrayant l'Angleterre de cette réunion de forces, et en
+sévissant contre son commerce avec la dernière rigueur, que Napoléon
+croyait seconder utilement la médiation russe. Tandis qu'il prenait
+les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait
+saisir les marchandises anglaises à Leipzig, où il s'en était trouvé
+une quantité considérable. Mécontent de la manière dont on avait
+exécuté ses ordres dans les villes anséatiques, il fit enlever la
+factorerie anglaise à Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de
+marchandises, et intercepter à toutes les postes les lettres du
+commerce britannique, dont plus de cent mille furent brûlées. Le roi
+Louis, qui, sur le trône de Hollande, le contrariait sans cesse, par
+ses mesures irréfléchies, par sa vanité, par la réduction projetée de
+l'armée et de la marine hollandaises (ce qui n'empêchait pas qu'il
+voulût instituer une garde royale, nommer des maréchaux, faire la
+dépense d'un couronnement), le roi Louis, à tous ses plans imaginés
+pour plaire à ses nouveaux sujets, joignait une tolérance à l'égard du
+commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique
+de la France. Napoléon, poussé à bout, lui écrivit qu'à moins d'un
+changement de conduite, il allait se porter aux dernières extrémités,
+et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les
+douanes françaises. Cette menace obtint quelque succès, et les
+défenses prononcées contre le commerce anglais en Hollande
+s'exécutèrent avec un peu plus de rigueur.
+
+[En marge: Soins de Napoléon pour faire rentrer les contributions de
+guerre afin de grossir le trésor de l'armée.]
+
+Napoléon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues,
+que le prix en fût versé dans la caisse des contributions de guerre,
+pour accroître les richesses de cette caisse dont nous ferons bientôt
+connaître l'emploi à la fois noble, ingénieux et fécond. Il donna des
+ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans ménagement parce que
+c'était une province anglaise, que la Hesse, que les provinces
+prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-même enfin acquittassent
+leurs contributions avant que l'armée se retirât. On peut dire avec
+vérité que les vaincus n'avaient pas été traités fort rigoureusement,
+quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septième siècle
+pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitième pendant les guerres
+du grand Frédéric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en
+1814 et 1815. Napoléon avait ajouté aux contributions ordinaires, dont
+la moitié tout au plus avait été acquittée, une contribution
+extraordinaire, qui était loin d'être écrasante, et qui était le juste
+prix de la guerre qu'on lui avait suscitée. Moyennant cette
+contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant.
+Il chargea M. Daru, son habile et intègre représentant pour les
+affaires financières de l'armée, de traiter avec la Prusse,
+relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient
+dues, déclarant que, malgré son désir de rappeler les troupes
+françaises afin de les porter sur le littoral européen, il
+n'évacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le
+payement intégral des sommes qui lui avaient été promises. Il espérait
+ainsi, toutes les dépenses de la campagne acquittées, et en réunissant
+aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappée
+sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors
+le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains
+habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de
+créations de tout genre.
+
+[En marge: Conduite de Napoléon à l'égard de l'Espagne après la paix
+de Tilsit.]
+
+Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napoléon les prenait
+également au Midi pour l'accomplissement de son système. L'Espagne lui
+avait donné, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de
+méfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle
+celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous
+prétexte de faire face à un ennemi inconnu, n'était explicable que par
+une vraie trahison. C'en était une en effet, car à ce moment même,
+veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix entamait des
+relations secrètes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignorât ces détails,
+Napoléon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu'à ce qu'il
+eût recouvré toute la liberté de ses mouvements. L'ignoble favori qui
+gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie,
+avait cru, comme toute l'Europe, à l'invincibilité de l'armée
+prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Iéna, il s'était
+prosterné aux pieds du vainqueur. Depuis il n'était sorte de
+flatteries qu'il n'employât pour fléchir le courroux dissimulé, mais
+facile à deviner, de Napoléon. Il n'y avait qu'un genre d'obéissance
+qu'il n'ajoutât point à ses bassesses, parce qu'il en était incapable,
+c'était de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de défendre
+ses colonies, de la rendre enfin une alliée utile, genre d'expiation
+qui, aux yeux de Napoléon, eût été suffisant, qui eût même empêché son
+courroux de naître.
+
+Revenu à Paris, Napoléon commença à s'occuper de cette portion la plus
+importante du littoral européen, et se dit qu'il faudrait finir par
+prendre un parti à l'égard de cette décadence espagnole, toujours
+prête à se convertir en trahison. Mais, bien que sa pensée ne se
+reposât jamais, que d'un objet elle volât sans cesse à un autre, comme
+son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir
+s'arrêter encore à cette grave question, ne voulant pas compliquer la
+situation présente, et apporter des obstacles à une pacification
+générale, qu'il désirait ardemment, qu'il espérait un peu, et qui, si
+elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins nécessaire la
+régénération de la monarchie espagnole. Si, au contraire,
+l'Angleterre, conduite par les faibles et violents héritiers de M.
+Pitt, s'obstinait à continuer la guerre malgré son isolement, alors il
+se proposait de porter une attention sérieuse sur la situation de
+l'Espagne[1], et de prendre à son égard un parti décisif. Pour le
+moment il ne songeait qu'à une chose, c'était à obtenir d'elle de plus
+grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du
+Portugal à ses vastes desseins.
+
+[Note 1: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de
+l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter
+la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre
+atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu
+des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont
+très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen
+seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le
+secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette
+époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les
+ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille
+rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni
+informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes
+d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception
+à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou
+de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés,
+avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés.
+J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur
+l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires
+étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de
+son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des
+opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux
+historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions
+qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers
+particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la
+fois les documents français et les documents espagnols enlevés à
+Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de
+le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de
+rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses
+notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des
+pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les
+documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment
+même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à
+Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que
+ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement
+d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de
+signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se
+sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une
+alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout
+ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire
+du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait
+nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était
+plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se
+promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne
+songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la
+menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du
+cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On
+verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des
+affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai
+les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit
+le commanderont.]
+
+L'Espagne avait à Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de
+Masserano, agent officiel tout à fait inutile, et chargé uniquement de
+la partie honorifique de son rôle, M. Yzquierdo, agent secret du
+prince de la Paix, qui était revêtu de toute la confiance de ce
+prince, et avec lequel on avait négocié la convention financière,
+stipulée en 1806, entre le Trésor espagnol et le Trésor français.
+Celui-là seul était chargé de la réalité des affaires, et il y était
+propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la
+cour d'Espagne. Les infortunés souverains de l'Escurial, ne croyant
+pas que ce fût assez de ces deux agents pour conjurer le courroux
+supposé de Napoléon, imaginèrent de lui en envoyer un troisième, qui,
+sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le féliciter de
+ses victoires, et lui témoigner de ses succès une joie qu'on était
+loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rôle fastueux et
+puéril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de
+Frias, et on avait demandé la permission de l'envoyer à Paris. Il ne
+fallait pas tant d'hommages pour désarmer Napoléon. Un peu plus
+d'activité contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement
+apaisé que les ambassades les plus magnifiques. Napoléon, ne voulant
+pas inquiéter au delà du nécessaire cette cour qui avait le sentiment
+de ses torts, reçut avec beaucoup d'égards M. le duc de Frias, se
+laissa féliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur,
+répéta à l'ancien, et fit connaître au plus actif des trois, M.
+Yzquierdo, qu'il agréait les félicitations qu'on lui adressait pour
+ses triomphes et pour le rétablissement de la paix continentale, mais
+qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne
+parviendrait à ce résultat, si désirable pour l'Espagne et pour ses
+colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts
+énergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait
+donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une
+adhésion immédiate et entière au système continental; que pour lui il
+était résolu à vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais
+d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complète, suivie d'une
+déclaration de guerre immédiate et de la saisie de toutes les
+marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout
+de suite, il fallait que l'Espagne préparât ses troupes, car lui
+préparait déjà les siennes, et qu'on envahît sur-le-champ le Portugal,
+non pas pour huit jours ou quinze, comme il était arrivé en 1801, mais
+pour tout le temps de la guerre, peut-être pour toujours, suivant les
+circonstances. Les trois envoyés de l'Espagne s'inclinèrent devant
+cette déclaration, qu'ils durent sans délai transmettre à leur
+cabinet.
+
+[En marge: Sommation adressée au Portugal.]
+
+Napoléon fit en même temps appeler M. de Lima, ambassadeur du
+Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement
+nécessaire pour écrire à Lisbonne et en recevoir une réponse, on ne
+lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur
+commerce, personnes et choses, et une déclaration de guerre, il
+fallait que M. de Lima prît ses passe-ports, et s'attendît à voir une
+armée française se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque
+sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les
+grandes puissances, et indispensable au rétablissement de la paix en
+Europe. Napoléon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des
+rigueurs contre leurs propriétés et leurs personnes tout à la fois,
+parce qu'il savait qu'une exclusion simulée était déjà secrètement
+arrangée entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il était
+urgent que celle-ci se compromît tout à fait, si on voulait arriver à
+un résultat sérieux. La suite des événements prouvera qu'il avait
+deviné juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de
+la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un
+grand nombre de commerçants français qui naviguaient sur la foi des
+traités, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en
+marchandises.
+
+[En marge: Formation à Bayonne d'une armée destinée contre le
+Portugal.]
+
+M. de Lima promit d'écrire sur-le-champ à sa cour, et n'y manqua pas
+en effet. Mais Napoléon ne se contenta pas d'une simple déclaration de
+ses volontés, et, prévoyant bien que cette déclaration ne serait
+efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une démonstration armée, il
+fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de
+vingt-cinq mille hommes à Bayonne, tout prêt à recommencer contre le
+Portugal l'expédition de 1801. On se souvient sans doute que quelques
+mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour
+exécuter le siége de Dantzig, et pour préparer sur ses derrières une
+armée d'observation qui le garantît contre toute tentative de
+l'Autriche et de l'Angleterre, il avait songé à rendre disponibles les
+camps formés sur les côtes, en les remplaçant par cinq légions de
+réserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait être
+confiée à cinq anciens généraux devenus sénateurs. Quatre mois
+s'étaient écoulés depuis, et il écrivit sur-le-champ aux sénateurs
+chargés de cette organisation, pour savoir s'il pourrait déjà disposer
+de deux bataillons sur six, dans chacune de ces légions. Se fiant,
+jusqu'à leur arrivée, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le
+retour prochain de la grande armée, ne craignant pas que les
+expéditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps
+occupés, se dirigeassent sur les côtes de France, ayant toutes ses
+précautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la
+Poméranie, de la vieille Prusse, il n'hésita pas à dégarnir celles de
+Normandie et de Bretagne, et il ordonna la réunion à Bayonne des
+troupes réparties entre les camps de Saint-Lô, Pontivy et
+Napoléon-Vendée. Chacun de ces camps, formé de troisièmes bataillons
+et de quelques régiments complets, présentait une bonne division, et
+devait, avec les dépôts de dragons réunis à Versailles et à
+Saint-Germain, avec des détachements d'artillerie tirés de Rennes, de
+Toulouse, de Bayonne, composer une excellente armée, d'environ 25
+mille hommes. Cette armée eut ordre de se concentrer immédiatement à
+Bayonne. Napoléon fit choix pour la commander du général Junot, qui
+connaissait le Portugal, où il avait été ambassadeur, qui était un bon
+officier, tout dévoué à son maître, et n'avait, comme gouverneur de
+Paris, que le défaut de s'y trop livrer à ses plaisirs. On le disait
+engagé avec l'une des princesses de la famille impériale dans une
+liaison qui produisait quelque scandale, et Napoléon trouvait ainsi
+dans ce choix la réunion de plusieurs convenances à la fois. Ces
+mesures furent prises ostensiblement, et de manière que l'Espagne et
+le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient sérieuses les
+conséquences d'un refus. En même temps les ordres nécessaires furent
+donnés pour que deux bataillons de chacune des légions de réserve se
+trouvassent prêts à remplacer sur les côtes les troupes qu'on allait
+en retirer.
+
+[En marge: Mesures à l'égard de l'Italie pour la faire concourir au
+système continental.]
+
+[En marge: Expédition sur Livourne pour y saisir les marchandises
+anglaises.]
+
+C'est dans le même esprit que Napoléon s'occupa en ce moment des
+affaires d'Italie. Là, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs
+contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans
+l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux
+ouvertures de la Russie. La reine d'Étrurie, fille, comme on sait, des
+souverains d'Espagne, établie par Napoléon sur le trône de la Toscane,
+et devenue, par la mort de son époux, régente pour son fils[2] de ce
+joli royaume, le gouvernait avec la négligence d'une femme et d'une
+Espagnole, et avec assez peu de fidélité à la cause commune. Les
+Anglais exerçaient le commerce à Livourne aussi librement que dans un
+port de leur nation. Napoléon avait réuni tous les dépôts de l'armée
+de Naples dans les Légations. Avec sa vigilance accoutumée, il les
+tenait constamment pourvus de conscrits et de matériel. Il ordonna au
+prince Eugène d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger
+à travers l'Apennin sur Pise, de tomber à l'improviste sur le commerce
+anglais à Livourne, d'enlever à la fois hommes et choses, et de
+déclarer ensuite à la reine d'Étrurie qu'on était venu pour garantir
+ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et
+probable, depuis que la garnison espagnole s'était rendue auprès du
+corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette
+expédition, il envoya l'ordre de faire filer sous le général
+Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des
+détachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les
+Anglais, et préparer des relâches sûres au pavillon français, qui
+devait bientôt se montrer dans ces mers. Napoléon venait en effet de
+recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les îles Ioniennes. Il se
+proposait de profiter des circonstances pour conquérir la Sicile, et
+il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Méditerranée. Il
+recommanda en même temps au général Lemarrois d'observer l'esprit de
+ces provinces, et si le goût qu'avaient en général les provinces du
+Saint-Siége d'échapper à un gouvernement de prêtres, pour passer sous
+le gouvernement laïque du prince Eugène, se manifestait chez
+celles-ci, de n'opposer à ce goût ni contradiction ni obstacle.
+
+[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.]
+
+[En marge: Fâcheux progrès des divisions de la France avec le
+Saint-Siége.]
+
+En ce moment, la brouille avec le Saint-Siége, dont nous avons
+ailleurs rapporté l'origine, mais négligé de retracer les vicissitudes
+journalières, faisait à chaque instant de nouveaux progrès. Le Pape
+qui, venu à Paris pour sacrer Napoléon, en avait rapporté, avec
+beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le déplaisir
+temporel de n'avoir pas recouvré les Légations; qui avait vu depuis
+son indépendance devenir nominale par l'extension successive de la
+puissance française en Italie, avait conçu un ressentiment qu'il ne
+savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain
+tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, même quand on
+était puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du
+bien à la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas
+du tout à s'emparer de la souveraineté de Rome, et demandait
+uniquement qu'on se comportât en bon voisin à l'égard des nouveaux
+États français fondés en Italie, le Pape avait eu le tort de céder à
+de fâcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit
+qu'elles étaient d'accord avec ses secrets sentiments. Animé de
+pareilles dispositions, il avait contrarié Napoléon dans tous les
+arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prétendu s'y
+réserver tous les droits de la papauté, beaucoup plus grands en Italie
+qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat égal dans les
+deux pays. À Parme, à Plaisance, mêmes exigences et mêmes
+contrariétés. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore
+s'étaient jointes à celles-là. Le prince Jérôme Bonaparte, pendant ses
+campagnes de mer en Amérique, avait contracté mariage avec une
+personne fort belle et d'une naissance honnête, mais à un âge qui
+rendait cette alliance nulle, et avec un défaut de concours de la part
+de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napoléon qui
+voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un
+nouveau royaume en Westphalie, avait refusé de reconnaître un mariage
+nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire
+au plus haut point à ses desseins politiques. Il avait eu recours au
+Saint-Siége pour en demander l'annulation, à quoi le Pape s'était
+formellement opposé. La ville de Rome enfin, ce qui était une
+hostilité plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait
+justifier, la ville de Rome était devenue le refuge de tous les
+ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protesté contre la
+royauté française établie à Naples, en sa qualité d'ancien suzerain de
+la couronne des Deux-Siciles, il avait reçu, presque attiré chez lui
+les cardinaux qui avaient refusé leur serment au roi Joseph. Il avait
+de plus donné asile à tous les brigands qui infestaient les routes du
+royaume de Naples, et qui se réfugiaient sans aucun déguisement dans
+les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Français.
+Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux.
+
+Napoléon, pendant son voyage de Tilsit à Paris, écrivit de Dresde même
+au prince Eugène, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de
+Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner
+mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que
+sa patience, rarement bien grande, était cette fois à bout, et que,
+sans toucher à l'autorité spirituelle du pontife, il n'hésiterait pas,
+s'il le fallait, à le dépouiller de son autorité temporelle. Telles
+étaient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations
+expliquent la facilité avec laquelle Napoléon prit les mesures qu'on
+vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique
+relevant du Saint-Siége.
+
+[En marge: Restitution à la France des bouches du Cattaro et des îles
+Ioniennes.]
+
+Le traité de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro,
+ainsi que la cession de Corfou et de toutes les îles Ioniennes. Aucune
+possession n'avait été plus désirée par Napoléon, aucune ne plaisait
+autant à son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le
+complément de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique,
+un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui
+étaient destinées si on arrivait à un partage de l'empire ottoman,
+enfin un moyen de plus de maîtriser la Méditerranée, où il voulait
+régner d'une manière absolue, pour se dédommager de l'abandon de
+l'Océan fait malgré lui à l'Angleterre. On se souvient que les
+Russes, après la paix de Presbourg, avaient profité du moment où l'on
+allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison française,
+pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en
+fissent autant cette fois, Napoléon avait donné de Tilsit même des
+ordres au général Marmont, pour que les troupes françaises fussent
+réunies sous les murs de Cattaro à l'instant où les Russes se
+retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait été exécuté de point en
+point, et nos troupes, entrées dans Cattaro, occupaient solidement
+cette importante position maritime.
+
+[En marge: Dispositions de Napoléon pour l'occupation et la défense
+des îles Ioniennes.]
+
+Mais Corfou et les îles Ioniennes l'intéressaient encore plus que les
+bouches du Cattaro. Il enjoignit à son frère Joseph d'acheminer
+secrètement vers Tarente, et de manière à n'inspirer aucun soupçon aux
+Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne français, quelques
+compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers
+d'état-major, le général César Berthier chargé de commander la
+garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur
+des felouques de Tarente à Corfou. Le trajet étant à peine de quelques
+lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques
+voyages les quatre mille hommes composant l'expédition. C'était
+l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait
+mission d'opérer la remise des îles Ioniennes. Il le fit avec un
+déplaisir extrême, et nullement dissimulé, car la marine russe,
+dirigée en général ou par des officiers anglais, ou par des officiers
+russes élevés en Angleterre, était beaucoup plus hostile aux Français
+que l'armée elle-même, qui venait de combattre à Eylau et à
+Friedland. Cependant cet amiral obéit, et livra aux troupes françaises
+les belles positions à la garde desquelles il avait été préposé. Mais
+son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de
+Corfou et des sept îles, qui lui coûtait, il allait se trouver au
+milieu de la Méditerranée, ne pouvant regagner la mer Noire par les
+Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et réduit à franchir le
+détroit de Gibraltar, la Manche, le Sund, à travers les flottes
+anglaises, qui, suivant l'état des négociations entamées, pouvaient le
+laisser passer ou l'arrêter. Napoléon avait prévu toutes ces
+complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient
+dans les ports de la Méditerranée, tant ceux d'Italie et de France que
+d'Espagne et de Portugal, des relâches sûres, des vivres, des
+munitions, des moyens de radoub. Il écrivit à Venise, à Naples, à
+Toulon, à Cadix, à Lisbonne même, à ses préfets maritimes, à ses
+amiraux, à ses consuls, et leur recommanda, partout où se
+présenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec
+empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. À
+Cadix surtout, où il était représenté par l'amiral Rosily, commandant
+de la flotte française restée dans ce port depuis Trafalgar, et où il
+y avait plus de probabilité de voir les Russes chercher un asile,
+Napoléon enjoignit à l'amiral français de préparer des secours qu'il
+ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habituée à
+laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin
+était, à engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les
+fonds nécessaires.
+
+Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le
+nôtre, se retirèrent en deux divisions dans des directions
+différentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea
+vers Venise, où elle déposa les troupes russes, qu'Eugène accueillit
+avec les plus grands égards. La division qui portait les troupes de
+Corfou les déposa à Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se
+dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le détroit. Cet amiral,
+qui n'était pas entré encore dans les vues de son souverain, n'avait
+aucune envie de s'arrêter dans un port français, ou dépendant de
+l'influence française, et se flattait de regagner les mers du Nord
+avant que les négociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent
+abouti à une rupture.
+
+L'intention de Napoléon n'était pas de s'en tenir aux précautions
+qu'il avait déjà prises pour les provinces de l'Adriatique et de la
+Méditerranée. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger
+vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais
+ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas où la
+guerre se prolongerait, pour lui arracher les îles Ioniennes, qui
+étaient d'une importance à contre-balancer celle de Malte. Aussi
+ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e léger français, et plusieurs
+autres détachements, de manière à y élever les forces françaises et
+italiennes jusqu'à sept ou huit mille hommes, sans compter quelques
+Albanais et quelques Grecs enrôlés sous des officiers français pour
+garder les petites îles. Cinq mille hommes devaient résider à Corfou
+même, et quinze cents à Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le
+poste de Parga sur le continent de l'Épire. Quant à Zante et à
+Céphalonie, Napoléon n'y voulut que de simples détachements français
+pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince
+Eugène, au roi Joseph, de faire partir d'Ancône et de Tarente, par le
+moyen de petits bâtiments italiens, et par tous les vents favorables,
+des blés, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des
+canons, des affûts, et de continuer ces envois sans interruption,
+jusqu'à ce que l'on eût réuni à Corfou un amas immense des choses
+nécessaires à une longue défense, en sorte qu'on ne fût pas, comme on
+l'avait été à Malte, exposé à perdre par la famine une position que
+l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur
+la solvabilité du trésor de Naples, il expédia de la caisse de Turin
+des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des
+troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait à
+construire des fortifications. Des instructions admirables au général
+César Berthier (frère du major-général), prévoyant tous les cas, et
+indiquant la conduite à tenir dans toutes les éventualités
+imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons
+d'énumérer.
+
+[En marge: Mesures relatives à l'Illyrie.]
+
+Le général Marmont avait déjà construit de belles routes dans les
+provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence
+et de zèle. Il eut ordre de les continuer jusqu'à Raguse et à Cattaro,
+de pousser des reconnaissances jusqu'à Butrinto, point du rivage
+d'Épire qui fait face à Corfou, et de préparer les moyens d'y conduire
+rapidement une division. Napoléon fit demander à la Porte de lui
+abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette
+position, de laquelle il était facile d'envoyer des secours à Corfou;
+ce qui lui fut accordé sans difficulté. Enfin il réclama et obtint
+aussi l'établissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'à
+Butrinto, afin que le général Marmont fût promptement averti de toute
+apparition de l'ennemi, et pût accourir avec dix ou douze mille
+hommes, force suffisante pour jeter les Anglais à la mer s'ils
+essayaient une descente.
+
+À ces moyens Napoléon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait
+offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les
+frégates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la
+_Victorieuse_, pour former à Corfou un commencement de marine. Il
+prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou
+deux gros bricks, de les équiper à l'aide des matelots du pays et de
+quelques détachements de troupes françaises. Cette petite marine
+naissante, composée de frégates et de bricks, devait croiser sans
+cesse entre l'Italie et l'Épire, entre Corfou et les autres îles, de
+manière que le passage fût toujours ouvert à nos bâtiments de
+commerce, et fermé à ceux de l'ennemi.
+
+En adressant au roi Joseph, au prince Eugène, au général Marmont, ces
+instructions multipliées, non pas seulement avec l'accent impérieux
+dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionné
+qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient à l'une de ses grandes
+préoccupations, Napoléon leur écrivait: «Ces mesures tiennent à un
+ensemble de projets que vous ne pouvez pas connaître. Sachez
+seulement que, dans l'état du monde, la perte de Corfou serait le plus
+grand malheur qui pût arriver à l'empire.»
+
+[En marge: Vues de Napoléon sur la Méditerranée.]
+
+Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe.
+M. de Talleyrand, négociateur de Napoléon à Tilsit, n'en avait
+lui-même qu'une idée très-incomplète. Ils n'étaient connus que
+d'Alexandre et de Napoléon, qui, dans leurs longs entretiens au bord
+du Niémen, s'étaient promis de s'entendre sur le partage à faire de
+l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le dédommagement de
+la grandeur française, l'autre la compensation de la ruine de l'empire
+turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus défendre contre
+l'énergie européenne. Napoléon était loin de vouloir hâter ce
+résultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce
+qui constituait le péril de leur alliance. Mais, dans la prévision des
+événements, Napoléon voulait être prêt à mettre la main sur les
+provinces turques placées à sa portée; et de plus, quoi qu'il pût
+arriver, que cette nécessité se présentât ou non, il entendait se
+rendre maître de la Méditerranée. Il croyait que, maître de cette mer,
+communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait
+se consoler de n'être que le second sur l'Océan. Aussi Napoléon
+était-il résolu, le jour même de la signature de la paix de Tilsit, à
+recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme à lui, depuis qu'il avait
+pris Naples pour un de ses frères; et il espérait la tenir, ou de
+l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient à
+négocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre
+continuait. Aussi dès la fin de l'hiver avait-il commencé à envoyer
+des ordres à son ministre de la marine, pour donner à ses escadres la
+direction du port de Toulon, et préparer ainsi une grande expédition
+contre la Sicile.
+
+[En marge: Le rétablissement de la paix continentale ranime le zèle de
+Napoléon pour le développement de la marine française.]
+
+Ces ordres, contrariés par les circonstances et par l'insuffisance des
+ressources, furent réitérés avec une nouvelle force après la signature
+de la paix continentale. Le jour même où cette paix était signée à
+Tilsit, Napoléon écrivit à quatre personnes à la fois, au prince
+Eugène, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la
+marine, que, la guerre du continent étant finie, il fallait se tourner
+vers la mer, et songer enfin à tirer quelque parti de l'immensité des
+rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de
+sa position insulaire, fondement jusqu'ici inébranlable de sa grandeur
+maritime; mais la possession de tous les rivages européens, depuis
+Kronstadt jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Naples, depuis Naples
+jusqu'à Venise, était bien aussi un moyen de puissance maritime, et un
+redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir.
+Napoléon avait dit à Berlin, dans l'entraînement de ses victoires,
+qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de réaliser de
+cette pensée tout ce qui était réalisable, en obtenant à Tilsit
+l'union volontaire ou forcée de toutes les puissances du continent
+contre l'Angleterre; et il fallait se hâter de profiter de cette
+union, avant que la domination continentale de la France fût devenue
+encore plus insupportable au monde que la domination maritime de
+l'Angleterre.
+
+[En marge: Événements accomplis sur mer pendant les campagnes de
+Napoléon sur terre.]
+
+[En marge: Le système des croisières lointaines substitué au système
+des grandes batailles navales.]
+
+Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis cette fatale bataille de
+Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait déployé un sublime
+héroïsme au milieu d'un immense désastre. Ces vingt-deux mois avaient
+été employés avec quelque activité, et çà et là avec quelque gloire,
+avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les
+revers. L'amiral Decrès, continuant à mettre au service de la volonté
+impétueuse de Napoléon une expérience profonde et un esprit supérieur,
+ne réussissait pas toujours à lui persuader que dans la marine on ne
+supplée pas avec la volonté, avec le courage, avec l'argent, avec le
+génie même, au temps, et à une longue organisation. Il avait proposé à
+Napoléon de substituer au système des grandes batailles navales,
+celui, des croisières très-divisées et très-lointaines. Dans ce
+système on a l'avantage de hasarder moins à la fois, d'acquérir en
+naviguant l'expérience dont on est dépourvu, de causer de grands
+dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer
+son adversaire en force numérique moindre, car la mer par son
+immensité même est le champ du hasard. Un pareil système valait
+assurément la peine d'être essayé, et il aurait eu pour nous
+d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numérique
+de nos forces avec celles des Anglais n'eût pas été aussi grande, et
+si nos établissements lointains n'avaient pas été aussi ruinés, aussi
+dénués de toute ressource.
+
+[En marge: Croisière de frégates dans les mers de l'Île-de-France.]
+
+[En marge: Croisière du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique.]
+
+Conformément au plan de M. Decrès, diverses croisières avaient été
+préparées à Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir à la fin
+de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de
+quatre frégates était partie pour aller croiser sur la route de la mer
+des Indes, y détruire le commerce anglais, et y faire vivre l'île
+Bourbon et l'île de France des produits de la course, depuis qu'elles
+ne vivaient plus des produits du négoce. Ces frégates, arrivées
+heureusement, procuraient en effet à nos deux îles d'assez abondantes
+ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Régulus_,
+avec deux frégates, la _Cybèle_ et le _Président_, avec deux bricks,
+le _Surveillant_ et le _Diligent_, était sorti du port de Lorient le
+30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la
+côte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une étendue de
+plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui
+se livraient à la traite, et en avait enlevé ou détruit un grand
+nombre, car l'amirauté anglaise, ne prévoyant pas la visite d'une
+croisière française dans ces parages, n'avait pris aucune précaution.
+Après avoir croisé pendant les mois de décembre, janvier, février et
+mars, exercé de grands ravages, fait de riches captures, cette
+division, privée du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoyé en
+France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relâcher pour
+radouber ses vaisseaux, réparer son gréement, reposer ses équipages,
+et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la
+belle saison, ne voulant pas aller à nos Antilles, toujours fort
+observées, et n'ayant pas beaucoup de relâches ou françaises ou
+alliées à choisir, elle s'était livrée aux vents alisés qui l'avaient
+portée vers la côte d'Amérique, puis était descendue en avril sur
+San-Salvador, port du Brésil, où elle avait chance de trouver des
+vivres et de vendre avantageusement les nègres enlevés aux traitants
+anglais. Au bout de vingt-deux jours de relâche, elle avait remis à la
+voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait été souvent
+poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, était
+remontée à la hauteur des Antilles, avait continué de faire des
+prises, et enfin assaillie, le 19 août, par un ouragan effroyable,
+l'un des plus horribles qu'on eût essuyés dans ces mers depuis un
+quart de siècle, elle s'était dispersée. Le _Régulus_, après avoir
+perdu de vue ses frégates et les avoir vainement cherchées, était
+rentré à Brest le 3 octobre 1806, à la suite d'une navigation de près
+d'une année. La frégate la _Cybèle_, démâtée, s'était enfuie aux
+États-Unis. La frégate le _Président_, séparée de sa division, avait
+été capturée.
+
+Malgré les accidents survenus à la fin de cette croisière, accidents
+inévitables après avoir bravé onze mois les chances de la mer et de la
+guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour
+toutes nos croisières. Le capitaine L'Hermitte avait détruit 26
+bâtiments ennemis, fait 570 prisonniers, détruit pour plus de cinq
+millions de valeurs, et rapporté des sommes considérables,
+très-supérieures aux dépenses de sa croisière. La traite avait été
+ruinée cette année sur la côte d'Afrique, et les compagnies anglaises
+d'assurance, poussaient contre l'amirauté des cris de fureur. Mais nos
+grandes croisières ne devaient pas être aussi heureuses.
+
+[En marge: Croisière de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.]
+
+Cadix n'offrait que des débris, qu'il fallait réunir et réorganiser,
+avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la
+division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la
+difficile croisière qu'il avait faite, à la suite de la rencontre
+manquée avec l'amiral Villeneuve. Brest seul présentait des ressources
+pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux réunis dans ce
+grand port, on en avait détaché six, les plus propres à une longue
+navigation, et on les avait expédiés, sous les ordres du contre-amiral
+Willaumez, le 13 décembre 1805, pour les mers d'Amérique. Cette
+division était composée du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du
+_Vétéran_, du _Cassard_, de l'_Impétueux_, du _Patriote_, de l'_Éole_,
+vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frégates, la _Valeureuse_
+et la _Comète_. Elle portait sept mois de vivres. À la nouvelle de sa
+sortie plus de trente vaisseaux anglais s'étaient lancés à sa
+poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord
+croisé dans les parages de Sainte-Hélène pendant les mois de février
+et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant à son bord
+des malades, et manquant de vivres frais, elle était allée à
+San-Salvador, par les mêmes motifs qui avaient conduit dans ce port le
+capitaine L'Hermitte. Après un repos de dix-sept jours, elle en était
+partie pour croiser de nouveau, et elle était venue en juin toucher à
+la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y
+rencontrer les grands convois de la Jamaïque. À la Martinique elle
+avait trouvé peu de vivres, car la colonie en avait à peine assez pour
+sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'état de
+guerre, presque continuel depuis quinze années, n'avait guère permis
+d'y envoyer des matières navales, et elle était allée s'embusquer aux
+passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture,
+qui valût les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on
+courait en éventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait
+aperçu, lorsque, le vent venant à fraîchir, la distance qui séparait
+les bâtiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29,
+au jour, on perdit de vue le _Vétéran_, que montait alors le prince
+Jérôme Bonaparte, et la frégate la _Valeureuse_. L'amiral, pour
+rallier ces deux bâtiments, s'éleva au nord, le long des côtes
+d'Amérique, et vint croiser à trente-huit lieues à l'est de New-York;
+mais, ne trouvant ni le _Vétéran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea
+vers le rendez-vous assigné d'avance à ses bâtiments séparés, entre le
+29e degré de latitude nord et le 67e degré de longitude occidentale.
+Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vétéran_, qui avait fait
+voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces
+parages jusqu'au 18 août. Pendant ces vicissitudes, les divisions
+anglaises l'avaient manqué, et il avait manqué lui-même le convoi de
+la Jamaïque, passé à quarante lieues de son escadre. Tels sont les
+hasards de la mer! Ayant attendu au delà du terme assigné à ses
+vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu
+l'intention de se porter à Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint
+conseil de guerre avec eux, et, ayant constaté qu'ils avaient beaucoup
+de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se décida à
+relâcher à Porto-Rico, à remonter ensuite au banc de Terre-Neuve, à y
+détruire les pêcheries anglaises, et à revenir en Europe avec le
+projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent
+de l'équinoxe qui écartaient l'ennemi. Mais à peine cette résolution
+était-elle arrêtée, que, dans la nuit du 18 au 19 août 1806, le même
+ouragan qui avait dispersé la division L'Hermitte, surprit l'escadre
+de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours consécutifs la ballotta
+sur les flots jusqu'à la faire périr. Le _Foudroyant_ et
+l'_Impétueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas été séparés par la
+tourmente, perdirent tous leurs mâts, se réparèrent à la mer comme ils
+purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux
+coups de vent les séparèrent aussi. Apercevant au milieu de la tempête
+les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchèrent leur salut
+où ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit à la Havane;
+l'_Impétueux_, privé de ses mâts, de l'une de ses batteries jetée à la
+mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan
+dans la baie de la Chesapeak, où il fit côte, poursuivi par deux
+vaisseaux ennemis. L'équipage, voyant son bâtiment perdu, chercha
+refuge à terre; il y fut couvert par la neutralité américaine, et se
+réunit à bord de la _Cybèle_, frégate du capitaine L'Hermitte,
+réfugiée également dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et
+l'_Impétueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_Éole_,
+complétement démâté, en butte aux vents et à l'ennemi, avait fui aussi
+dans la Chesapeak. Là, remorqué par des bâtiments américains, il
+était remonté assez haut dans les terres pour se dérober aux Anglais.
+Le _Patriote_, privé de ses mâts de hune et de son mât d'artimon, de
+toute sa voilure, avait gagné de son côté la Chesapeak, et jeté
+l'ancre à Annapolis. La frégate la _Valeureuse_ s'était enfuie dans le
+Delaware. Le _Cassard_, après avoir été long-temps ballotté par les
+flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux
+sabords enfoncés, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau
+par ses fonds, il s'était relevé, et réparé en mer. Profitant de ce
+que sa voilure se trouvait en assez bon état, et de ce que seul de
+l'escadre il avait conservé pour soixante-dix-huit jours de vivres, il
+avait cru devoir ne pas se rendre à Porto-Rico, et avait fait voile
+vers l'Europe. Il était rentré à Brest le 13 octobre. Le _Vétéran_,
+capitaine Jérôme, séparé depuis long-temps de l'escadre, après avoir
+erré quelque temps sur les côtes de l'Amérique du Nord, était revenu
+en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait obligé de se jeter dans
+la baie de Concarneau, où il ne se trouvait guère en sûreté.
+
+Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ était réfugié
+à la Havane; l'_Impétueux_ était détruit; le _Patriote_ et l'_Éole_
+avaient remonté la Chesapeak dans un état déplorable, et sans beaucoup
+de chances d'en sortir; le _Cassard_ était sauvé; le _Vétéran_ se
+trouvait engagé à Concarneau dans un mouillage d'où il était difficile
+de le tirer. Quant aux frégates de l'expédition, la _Valeureuse_ était
+dans le Delaware; la _Comète_ s'était retirée dans un port d'Amérique.
+Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible dédommagement
+pour de tels désastres.
+
+[En marge: Croisière du capitaine Leduc dans les mers boréales.]
+
+Pendant ce même temps on avait expédié de Lorient trois frégates, la
+_Syrène_, la _Revanche_ et la _Guerrière_, pour les mers boréales,
+sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les
+trois frégates, dirigées par ce navigateur intrépide, n'avaient pas
+éprouvé les mêmes désastres que la grande division Willaumez, mais
+avaient rencontré des mers affreuses, et supporté la navigation la
+plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient,
+transporté aux Açores, où il avait recueilli quelques prises, séparé
+un moment de la _Guerrière_, puis revenu vers la côte ouest de
+l'Irlande, était remonté jusqu'à la pointe de l'Islande, qu'il avait
+aperçue le 21 mai, et à la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperçue le
+12 juin. Il avait essuyé dans ces parages des temps épouvantables, et
+perdu de vue la _Guerrière_. Bientôt les maladies l'avaient envahi, et
+il avait compté jusqu'à 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur
+7 ou 800 hommes qui composaient les équipages de ses deux frégates.
+Continuant à croiser tantôt sur les côtes du Groenland, tantôt sur
+celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il était
+revenu en septembre à Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait
+mouillé dans la petite rade de Bréhat. Malgré ces traverses et ces
+mauvais temps, supportés par le capitaine Leduc avec une rare
+constance, il avait pris 14 bâtiments anglais et un russe, fait 270
+prisonniers, et détruit pour près de trois millions de valeurs.
+Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette
+croisière comme avantageuse, quoique très-contrariée par le temps.
+Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait
+dirigée.
+
+[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral
+Cosmao.]
+
+En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le même qui s'était si
+noblement conduit à Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le
+_Borée_ et l'_Annibal_, la frégate l'_Uranie_, le cutter le _Succès_,
+pour aller chercher à Gênes le vaisseau le _Génois_, construit dans ce
+port. Après avoir traversé le golfe, il était revenu à Toulon, en
+rendant cette mer libre au commerce français et italien. Il avait
+renouvelé cette course plus d'une fois, et il était toujours parvenu à
+écarter les croisières de l'ennemi.
+
+[En marge: Désastre arrivé à la division de frégates du capitaine
+Soleil.]
+
+À la même époque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre
+frégates et un brick détachés de la division Allemand, essuyait un
+sanglant désastre. Les Anglais avaient adopté un nouveau système de
+blocus, c'était de se tenir moins près des côtes, pour donner à nos
+bâtiments bloqués la tentation de sortir, et pour se ménager ainsi le
+moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rétrograder.
+Ce stratagème leur réussit complétement à l'égard du capitaine Soleil.
+La coutume alors était de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les
+croisières ennemies avant d'être aperçu. Les Anglais n'étant point en
+vue à cause de l'éloignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine
+Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur
+son chemin, le lendemain 25 les aperçut au large, força de voile pour
+les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans être
+atteint, mais le 26 fut enveloppé par toute l'escadre de sir Samuel
+Hoode, composée de sept vaisseaux et de plusieurs frégates, et
+soutint pendant plusieurs heures un combat héroïque contre cinq
+vaisseaux ennemis. Excepté la _Thémis_, qui réussit à se sauver avec
+deux bricks, toute la division fut prise ou détruite.
+
+[En marge: Beau combat de la frégate la _Canonnière_ sous le capitaine
+Bourayne.]
+
+À côté de ces rencontres, que la trop grande supériorité numérique de
+l'ennemi finissait tôt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait
+d autres où le courage de nos marins montrait que, de bâtiment à
+bâtiment, quand les circonstances n'étaient pas trop défavorables,
+nous étions capables de tenir tête aux Anglais, et même de les
+vaincre. Le 24 avril de la même année, le capitaine Bourayne, allant
+au Cap avec la frégate la _Canonnière_, avait rencontré un convoi
+anglais, et s'était jeté au milieu pour faire des prises, lorsque
+était apparu tout à coup un vaisseau de soixante-quatorze chargé
+d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu éviter
+avec cet adversaire un combat inégal. Mais, se voyant joint de trop
+près, il avait franchement accepté la lutte, et, profitant de ce que
+la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se
+servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse,
+et l'avait en peu d'instants démâté de son grand mât, complétement
+dégréé, et mis en fuite. Certains gros bâtiments de commerce ayant
+cherché à se mêler au combat, il avait couru sur eux, les en avait
+dégoûtés, et avait continué sa route pour le Cap, dont il ignorait
+encore la conquête par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les
+vaisseaux français ou hollandais, n'avaient pas retiré les couleurs
+hollandaises. À peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter
+l'ancre, qu'à un signal tous les pavillons hollandais avaient été
+abattus, remplacés par des pavillons anglais, et qu'une grêle de
+bombes et de boulets était tombée sur la _Canonnière_. Sans se
+déconcerter, le capitaine Bourayne avait coupé son câble, sacrifié ses
+ancres, et à force de voiles échappé à tous les dangers. Il était
+arrivé sain et sauf à l'île de France, où il devait se signaler par de
+nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses.
+
+[En marge: Glorieuse aventure de la flûte la _Salamandre_.]
+
+Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos côtes, prouvait
+aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage
+intrépide de nos marins. La flûte la _Salamandre_, partie de
+Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest,
+avait été poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux
+bricks et un cutter. Elle n'était que faiblement armée, en sa qualité
+de flûte. Elle se jeta donc à la côte près la bouche d'Erquy, et là
+l'équipage se défendit tant qu'il put à coups de fusil. Réduit bientôt
+à l'impossibilité de prolonger cette défense, il se sauva sur un canot
+et sur un débris de mât, parvint à joindre la terre, se porta vers la
+batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette
+anglaise, engagée trop près de la côte, la mit hors d'état de
+manoeuvrer, et la força ainsi à s'échouer. Il se précipita ensuite
+dans l'eau, et, secondé de quelques soldats accourus sur le rivage,
+s'empara de la corvette contre les restes de l'équipage anglais, dont
+une partie était ou hors de combat, ou en fuite.
+
+[En marge: Causes du mauvais succès du système des croisières
+lointaines.]
+
+Telles étaient les actions, peu considérables mais courageuses, par
+lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance
+ordinairement supérieure à nous par le nombre et par l'organisation,
+plus supérieure encore dans un moment où toutes nos forces étaient
+exclusivement dirigées vers la guerre de terre. Aussi à la fin de 1806
+l'habile et malheureux ministre Decrès, n'ayant que des infortunes à
+mander à un maître qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles
+heureuses, était-il entièrement découragé, et non moins dégoûté du
+système des croisières que du système des grandes batailles. Obligé
+d'expliquer à Napoléon les revers qu'on avait essuyés dans ce nouveau
+système de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les
+raisons véritables, qui devaient faire considérer tous les genres de
+guerre maritime comme également dangereux dans l'état présent des
+choses. D'abord la disproportion numérique était si grande, selon lui,
+que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses
+escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir après
+nos croisières dès qu'elles étaient signalées; ce qui prouvait que,
+même sans la prétention de livrer des batailles générales, il fallait
+néanmoins des forces encore très-considérables pour faire la guerre
+avec de petites divisions. Ensuite notre matériel était trop
+défectueux comparativement à celui de l'ennemi; et, bien que nos
+matelots, jamais inférieurs en courage, le fussent beaucoup en
+expérience, le matériel qu'ils maniaient était encore plus en défaut
+que leur savoir-faire. Leurs bâtiments résistaient à la tempête
+beaucoup moins qu'ils n'y résistaient eux-mêmes. Dans l'ouragan du 19
+août, qui avait détruit la division Willaumez et gravement maltraité
+la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux supporté que nous le
+coup de vent, parce que leur gréement était non-seulement mieux manié,
+mais de qualité fort supérieure. Plus nombreux, mieux équipés, ils
+étaient certains que parmi eux il en échapperait toujours assez aux
+dangers de la mer pour réduire nos vaisseaux, les uns à se rendre, les
+autres à s'échouer, les autres à fuir en Europe. Mais l'infériorité du
+nombre, celle du matériel n'étaient pas, suivant l'amiral Decrès, les
+seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest où ils
+avaient été choisis avec soin dans une escadre considérable, les
+vaisseaux de la division Willaumez n'étaient pas inférieurs en qualité
+aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans
+trouver de relâche sûre, bien approvisionnée en vivres et en moyens de
+rechange, les avaient mis hors d'état, soit d'échapper par leur marche
+à une escadre plus forte, soit de résister à une tempête, soit de
+poursuivre leur croisière sans renouveler leurs provisions de bouche,
+ce qui les exposait à être découverts par l'ennemi. Aussi l'amiral
+Decrès écrivait-il le 23 octobre 1806 à Napoléon: «Après une
+navigation de dix mois, les vergues et mâts de hune se cassent, les
+gréements se relâchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre
+leurs réparations graduelles en pleine mer; les bas mâts consentent,
+les vaisseaux se délient, et il est sans exemple que des bâtiments
+aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'être donné le loisir de se
+réparer à neuf et tranquillement dans un port.» Malheureusement nous
+n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions étaient mal
+approvisionnés. Nous en possédions à la vérité un excellent,
+incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'était celui
+de l'île de France, qui, à l'époque de la guerre d'Amérique, avait
+servi de base d'opérations au bailli de Suffren pendant sa belle
+campagne de l'Inde. Mais au milieu des désordres de la révolution, et
+des difficultés de la guerre continentale, on n'avait pu
+l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Espérance, qui
+appartenait à des alliés, ne pouvait être approvisionné comme un port
+national, et venait d'ailleurs d'être pris. Sur la côte du Brésil,
+nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il
+était portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous
+étions maîtres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus
+vastes, des plus sûres du monde; mais la Martinique était complétement
+dépourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle
+avait plutôt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur
+biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'était en mesure de
+leur restituer les vivres consommés en mer. Avec quatre relâches bien
+pourvues, une aux Antilles, une à la côte du Brésil, une au cap de
+Bonne-Espérance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers
+avantageusement. Mais privés de ces ressources, nous ne pouvions y
+paraître qu'en fugitifs, toujours pressés, toujours craignant une
+rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre,
+toutes celles d'un équipement inférieur et insuffisant. C'étaient là
+les suites de longs bouleversements intérieurs, et de guerres
+extérieures inouïes par leur grandeur, leur durée et leur acharnement.
+
+[En marge: État des colonies françaises pendant la guerre.]
+
+Napoléon, qui n'était pas facile à décourager, et qui pensait que,
+malgré beaucoup d'accidents fâcheux, ces dernières expéditions avaient
+causé de grands dommages au commerce ennemi, voulait expédier de
+nouvelles croisières en 1807; mais M. Decrès s'y était fortement
+opposé, disant que la côte d'Afrique, ravagée en 1806 par le capitaine
+L'Hermitte, était pourvue cette année de moyens de défense
+considérables, par suite des vives réclamations du commerce anglais,
+que l'on ne possédait aucune relâche ni à l'île de France, qui
+manquait de munitions, ni au Cap, qui était pris, ni à San-Salvador,
+qui était usé, ni à la Martinique, qui avait à peine le nécessaire.
+Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes
+armées dans nos ports les croisières anglaises, et profiter de
+certains moments pour envoyer sur des frégates des secours aux
+colonies, lui avait paru la seule activité permise, activité peu
+dommageable pour le présent, et avantageuse pour l'avenir. Napoléon,
+qui entre Eylau et Friedland avait eu à créer de nouvelles armées pour
+contenir l'Europe sur ses derrières, avait admis le système négatif de
+M. Decrès, et les travaux de notre marine en 1807 s'étaient bornés à
+quelques secours expédiés aux Antilles et dans les Indes.
+
+Quoique exposées à beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient
+cependant de fréquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du
+café, quelques épices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de
+vêtements, la prospérité consistait pour elles à bien vendre leurs
+denrées naturelles, afin de se procurer en échange les moyens de se
+vêtir et de se nourrir. À l'époque dont nous parlons, ces denrées
+sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement
+encore, à travers les croisières anglaises. Dans cet état de détresse
+on s'était relâché en faveur de nos colonies des rigueurs du régime
+exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on
+réserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Américains du Nord
+venaient prendre leurs sucres et leurs cafés, et leur donnaient en
+retour des grains et du bétail. Mais, comme on est plus hardi pour
+vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Américains
+apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de café, à
+cause de la difficulté de revendre en Europe les denrées coloniales.
+Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur bétail,
+ce qui commençait à rendre le numéraire fort rare. De plus,
+n'acquittant pas de droits de douanes à la sortie, puisqu'ils s'en
+allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les
+revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de
+douanes, et par suite les budgets de nos établissements étaient
+presque tous en déficit. Cet état, supportable encore à l'époque dont
+il s'agit, devait s'aggraver bientôt, si, la paix n'étant pas
+rétablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractère
+d'acharnement, les moyens de gêner le commerce devenaient plus
+rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant,
+jusqu'ici la course de nos frégates dans l'Inde, celle des bricks
+dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises
+propres au vêtement, d'assez abondantes ressources. Les frégates la
+_Sémillante_ et la _Piémontaise_ avaient fait des prodiges à l'île de
+France en 1806, et capturé à elles deux pour près de huit millions de
+valeurs. Elles avaient puissamment secondé le brave général Decaen,
+qui, de cette position magnifique, dévorait des yeux la presqu'île de
+l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout
+entière. La Guadeloupe et la Martinique avaient été pourvues de nègres
+par les corsaires, et en avaient reçu plusieurs milliers, au point que
+la population ouvrière s'y trouvait augmentée malgré la guerre. Mais
+l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus étroits, les munitions
+navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies
+demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du
+numéraire pour payer les vivres américains, des bâtiments armés pour
+continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se
+produisaient dans nos garnisons. Ainsi à l'île de France, où il aurait
+fallu 3 ou 4 mille hommes, on était réduit à 1,600. À la Martinique,
+où il y en avait eu 4,700, et où il en aurait fallu 5 mille au moins,
+il en restait 3 mille au plus. À la Guadeloupe il en restait à peine 2
+mille. Il est vrai que ces garnisons, secondées par des habitants
+pleins d'énergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les
+forces que les flottes anglaises pouvaient transporter à ces distances
+lointaines. À Saint-Domingue, après d'affreux bouleversements, après
+la destruction d'une belle armée française, on avait vu se succéder
+des scènes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le nègre
+Dessalines, cherchant à imiter l'empereur Napoléon, comme Toussaint
+Louverture avait cherché à imiter le Premier Consul Bonaparte, poser
+sur sa tête noire une couronne impériale, succomber bientôt sous le
+poignard du nègre Christophe et du mulâtre Péthion, puis ces deux
+nouveaux compétiteurs se disputer, comme les généraux d'Alexandre, le
+pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils
+n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser stérile;
+car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne féconde jamais la terre.
+Après ces scènes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie
+française de l'île, nous avions été relégués dans la partie espagnole,
+où nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes
+d'une armée aussi malheureuse qu'héroïque. Le général Ferrand s'y
+conduisait avec habileté et vigueur, profitant pour se maintenir des
+divisions des nègres et des mulâtres, et attirant, par la sécurité
+dont on jouissait à l'abri de nos baïonnettes, beaucoup de colons,
+français ou espagnols, blancs ou noirs, maîtres ou esclaves.
+
+[En marge: Ardeur de Napoléon pour la guerre de mer au retour de
+Tilsit.]
+
+[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre
+l'Angleterre.]
+
+[En marge: Nouveau système imaginé par Napoléon pour réduire
+l'Angleterre.]
+
+Telle était en 1807, lorsque Napoléon revint de sa longue campagne au
+Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes.
+Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé
+qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou
+bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces
+accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans
+son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les
+éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral
+Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non
+encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues
+n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la
+Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le
+Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par
+l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes,
+au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à
+bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi
+à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès
+allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait
+pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être
+libre de multiplier les constructions navales, soit avec les
+ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les
+produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le
+littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles,
+il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le
+développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances
+d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur
+l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de
+l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination
+britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours
+imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes
+batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines
+occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant
+l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut
+de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses.
+Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française,
+espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue,
+à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à
+Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps
+nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger
+l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne
+pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de
+celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en
+Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette
+chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois,
+d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne
+se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand
+but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses
+alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus,
+qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre.
+
+[En marge: Développement donné aux constructions navales.]
+
+Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois
+ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un
+redoublement d'activité dans les constructions navales de tout
+l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système
+d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une
+tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de
+Naples, déjà donné à son frère Joseph.
+
+[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.]
+
+[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à
+Flessingue.]
+
+[En marge: Flotte de Brest.]
+
+[En marge: Flotte de Lorient.]
+
+[En marge: Flotte de Rochefort.]
+
+[En marge: Flotte de Cadix.]
+
+[En marge: Flotte de Toulon.]
+
+[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.]
+
+[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.]
+
+Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée
+hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de
+ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir
+au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à
+Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns
+de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à
+Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers
+les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois
+autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à
+8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards,
+étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de
+mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles
+quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces
+chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de
+construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des
+bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les
+fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub
+des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il
+se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un
+autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction
+de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest,
+où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12
+vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre
+les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on
+pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les
+nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à
+Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être
+achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il
+consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec
+obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à
+Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à
+Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que
+bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que,
+dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du
+brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du
+capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours
+arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne
+perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre
+à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état
+de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où
+des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres
+quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et
+nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses
+efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux,
+restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par
+l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques
+vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la
+Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de
+colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne
+n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène
+seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs
+années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le
+gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient
+insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient
+consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait
+qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour
+ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au
+cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on
+joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda
+à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À
+Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes,
+étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient
+d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le
+_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât
+le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais,
+ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles
+constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il
+envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que
+l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son
+frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de
+Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour
+en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un
+vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait
+se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour
+employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu
+de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme
+n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en
+construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte
+du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut
+qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la
+marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer
+Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et
+les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots
+toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses
+constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen,
+avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il
+n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait
+espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant
+une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec
+des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour
+porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter
+de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses
+ruineuses.
+
+[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la
+Méditerranée.]
+
+En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon
+entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par
+la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait
+pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort
+embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en
+déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à
+Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France,
+et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar
+pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest,
+des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon,
+devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29
+vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même
+avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois
+mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile,
+et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes.
+
+L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à
+s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas
+proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de
+réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire
+dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois
+grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes
+expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques
+centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient
+pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier
+des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de
+matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la
+perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les
+colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des
+secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée,
+il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré
+la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses
+périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de
+profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur
+donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur
+permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans
+compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers
+l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la
+Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et
+peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de
+toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi
+pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest.
+
+[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.]
+
+Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience
+quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les
+observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de
+Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de
+Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des
+expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales
+chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule
+mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à
+Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient
+former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux,
+plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois
+la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la
+Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence
+l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent
+l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et
+de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur
+conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut
+demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de
+donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de
+Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres
+nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon.
+
+Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du
+traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours
+de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la
+guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal,
+l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de
+Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales
+du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante
+épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation
+anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la
+frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas
+seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper
+d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de
+tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France,
+laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire.
+
+[En marge: Août 1807.]
+
+[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.]
+
+[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de
+vice-grand-électeur.]
+
+Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements
+indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de
+Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements.
+Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était
+paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les
+infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement
+éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids
+et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable
+conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent
+sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre,
+habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein,
+ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc
+fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non
+pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation
+favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il
+avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand
+dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de
+Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait
+qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait
+d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence
+indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois
+grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce
+cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène
+de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État,
+enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de
+Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des
+suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur,
+de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort
+peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop
+multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services
+éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur,
+et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire
+d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les
+principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à
+l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant
+de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour
+ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses
+fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu
+une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à
+contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires
+exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte
+à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être
+responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir
+destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait
+surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage
+dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa
+main toute-puissante.
+
+[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.]
+
+À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la
+récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand
+se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses.
+L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un
+mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M.
+de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter
+un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que
+vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions
+qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des
+sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la
+fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne
+peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un
+poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne
+sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué,
+répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec
+l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions
+blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua
+Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas
+seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a
+servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le
+faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de
+Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à
+celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de
+Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince
+Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M.
+de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et
+s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires,
+de la personne de l'Empereur.
+
+[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des
+affaires étrangères.]
+
+[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de
+l'intérieur.]
+
+Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de
+Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de
+ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre.
+Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur,
+homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux
+usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu
+capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été
+capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et
+des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des
+affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M.
+Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le
+moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte
+Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de
+parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif,
+et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de
+l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M.
+Crétet dans le gouvernement de la Banque.
+
+[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en
+remplacement du prince Berthier.]
+
+Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de
+vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme
+major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne
+pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour
+le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il
+venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de
+gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en
+se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande
+application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix
+était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active
+étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le
+cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui
+qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des
+détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé
+du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu
+apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel,
+remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait
+être mis à la tête de l'armée de Portugal.
+
+[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son
+remplacement par M. Bigot de Préameneu.]
+
+La France venait de faire à cette époque une perte sensible dans la
+personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis,
+jurisconsulte savant, écrivain ingénieux et brillant, coopérateur
+habile des deux plus belles oeuvres de Napoléon, le Code civil et le
+Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clergé une juste
+mesure entre la faiblesse et la rigueur, estimé de l'Église française,
+exerçant sur elle et sur Napoléon une influence utile; personnage
+enfin fort regrettable dans un moment où l'on marchait à une rupture
+ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration
+des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires
+étrangères. Cet homme laborieux, frappé d'une sorte de cécité, avait
+eu l'art de suppléer au sens qui lui manquait par une mémoire
+prodigieuse, et il lui était arrivé, étant appelé à écrire sous la
+dictée de Napoléon, de reproduire par la mémoire ses pensées et leur
+vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'écriture. M. de
+Portalis était devenu cher à Napoléon, qui le regretta vivement. Il
+eut pour successeur au ministère des cultes un autre jurisconsulte, un
+autre auteur du Code civil, M. Bigot de Préameneu, esprit peu
+brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse.
+
+Il fallait dédommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'avoir
+approché du ministère de l'intérieur sans y parvenir. M. Regnault
+était l'un des membres du Conseil d'État les plus employés par
+Napoléon, à cause de sa grande habitude des affaires, et de sa
+facilité à les exposer dans des rapports clairs et éloquents. Comme il
+n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller
+d'État discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps
+Législatif muet, et apportant des raisons convenues contre des
+objections également convenues, il suffisait pour ces luttes arrangées
+à l'avance dans des conférences préparatoires, et ressemblant à celles
+des assemblées libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent à la
+guerre, d'un talent disert, varié, brillant. Seulement il le fallait
+facile et infatigable, sous un maître prompt à concevoir et à
+exécuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet,
+accomplir à l'instant même ce que lui avait inspiré ce sujet, afin de
+passer immédiatement à un autre. M. Regnault était le premier des
+orateurs pour un tel rôle, et il était à lui seul, on peut le dire,
+toute l'éloquence du temps. Napoléon, appréciant ses services, voulut
+le dédommager par le titre de ministre d'État, titre sans définition,
+qui procurait le rang de ministre sans en conférer le pouvoir, et par
+une charge de cour très-bien rétribuée, celle de secrétaire d'État de
+la famille impériale. M. Defermon, pour ses services dans la section
+des finances; M. Lacuée, pour ceux qu'il rendait dans la direction de
+la conscription, obtinrent aussi la qualité de ministres d'État.
+
+Ces nominations arrêtées avec l'archichancelier Cambacérès, seul
+consulté en ces circonstances, Napoléon donna à la législation, à
+l'administration intérieure, aux finances, aux travaux publics, une
+attention qu'il ne leur avait pas refusée pendant la guerre, mais qui,
+accordée de loin, rapidement, au bruit du canon, était suffisante pour
+surveiller, non pour créer.
+
+[En marge: Suppression du Tribunat.]
+
+Napoléon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impériale
+une modification qui lui semblait nécessaire, bien que très-peu
+importante en elle-même, c'était la suppression du Tribunat. Ce corps
+n'était plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramené au nombre de
+cinquante membres, privé de tribune, divisé en trois sections, _de
+législation_, _d'administration intérieure_, _de finances_, il
+discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'État, dans
+des conférences particulières, les projets de lois qui devaient être
+proposés par le gouvernement. Nous avons fait connaître ailleurs
+comment s'exécutait ce travail. Le temps écoulé n'y avait rien changé,
+et tout au plus y avait apporté encore un peu plus de calme et de
+silence. Après des conférences tenues chez l'archichancelier, un
+membre du Tribunat, un membre du Conseil d'État, allaient prononcer
+chacun un discours devant le Corps Législatif, ou en sens contraire,
+ou dans le même sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence.
+Le Corps Législatif votait ensuite sans mot dire, et à une immense
+majorité, les projets présentés, excepté dans quelques cas très-rares,
+où il s'agissait d'intérêts matériels, les seuls sur lesquels on se
+permît de différer d'avis avec le gouvernement; excepté aussi dans
+quelques cas plus rares encore, où les propositions dont il s'agissait
+blessaient les sentiments des hommes attachés à la révolution,
+sentiments assoupis, non éteints dans les coeurs. Alors des minorités
+de quarante ou cinquante voix prouvaient que la liberté était
+ajournée, non détruite en France. Ainsi marchaient les affaires
+intérieures, silencieusement et vite, avec l'approbation générale,
+fondée sur la persuasion que ces affaires étaient parfaitement
+conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imaginé, le Conseil d'État
+approfondi, le Tribunat contredit dans leur rédaction, les mesures
+adoptées. Quant aux affaires extérieures, qu'il eût été temps alors de
+discuter hardiment, pour arrêter celui que l'entraînement de son génie
+allait bientôt précipiter dans les abîmes, elles étaient réservées
+exclusivement à l'Empereur et au Sénat, dans des proportions fort
+inégales, comme on le pense bien. Napoléon décidait à son gré la
+paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de
+l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de
+Russie, car il n'avait ni prétoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni
+ulémas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis
+qu'héroïques, qu'un clergé appointé et exclu des affaires, qu'une
+aristocratie qu'il créait avec des titres enfantés par son
+imagination, et avec une fortune tirée de ses vastes conquêtes. De
+temps à autre il faisait confidence au Sénat des négociations
+diplomatiques, quand elles avaient abouti à la guerre. Le Sénat, qui
+depuis 1805 avait reçu en l'absence du Corps Législatif l'attribution
+de voter les levées d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois
+conscriptions, que l'Empereur payait à son tour par des bulletins
+magnifiques, par des drapeaux noircis et déchirés, par des traités de
+paix malheureusement trop peu durables, et le pays ébloui de tant de
+gloire, charmé de son repos, trouvant les affaires intérieures
+supérieurement conduites, les affaires extérieures élevées à une
+hauteur inouïe, désirait que cet état de choses se maintînt long-temps
+encore, et quelquefois seulement, en voyant une armée française
+hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer près du Niémen,
+commençait à craindre que toute cette grandeur ne trouvât un terme
+dans son excès même.
+
+Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que
+lorsqu'un cinquième du Corps Législatif devait sortir. Alors quelques
+intrigues se formaient autour du Sénat, qui était appelé à choisir
+les membres des corps délibérants sur des listes présentées par des
+colléges électoraux formés à vie. On essayait quelques démarches
+auprès des principaux sénateurs, et on sollicitait un siége au Corps
+Législatif, muet mais rétribué, comme on sollicite une place de
+finances. L'archichancelier Cambacérès veillait sur ces élections,
+afin de n'admettre que des adhérents, ce qui n'exigeait pas un grand
+triage. C'est tout au plus si, à la fin de chaque liste, il se
+glissait quelques créatures des opposants du Sénat, improbateurs
+timides et peu nombreux, que Sieyès avait abandonnés et oubliés, qui
+le lui rendaient en l'oubliant à leur tour, et qui n'en voulaient pas
+à Napoléon des entreprises téméraires dans lesquelles la France allait
+trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup
+d'autres créations tout aussi excellentes.
+
+Telles étaient les formes de ce despotisme héroïque issu de la
+Révolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester
+le même. On pouvait sans doute rectifier certains détails dans
+l'organisation de ces corps soumis et dépendants. Cela se pouvait, et
+Napoléon l'avait ainsi projeté au sujet du Tribunat. Le Tribunat,
+réduit à des critiques de mots dans des conférences privées, incommode
+au Conseil d'État, dont il n'était plus que l'obscur rival, avait une
+position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Législatif, bien
+que ne désirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement
+disposé à user de la parole si on se décidait à la lui rendre, était
+cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au
+ridicule. Il y avait une chose toute simple à faire, et qui ne
+pouvait guère nuire à la liberté du temps, c'était de réunir le
+Tribunat au Corps Législatif, en confondant dans un même corps les
+attributions et les personnes. C'est ce que Napoléon résolut, après en
+avoir conféré avec l'archichancelier Cambacérès. En conséquence, il
+décida que le Tribunat serait supprimé, que ses attributions seraient
+transférées au Corps Législatif, remis ainsi en possession de la
+parole; qu'à l'ouverture de chaque session il serait formé dans le
+sein du Corps Législatif, et au scrutin, trois commissions de sept
+membres chacune, destinées, comme les commissions supprimées du
+Tribunat, à s'occuper, la première de législation, la seconde
+d'administration intérieure, la troisième de finances; que ces
+sections continueraient à discuter avec les sections correspondantes
+du Conseil d'État, et dans des conférences particulières, les projets
+de lois présentés par le gouvernement; que lorsqu'elles se
+trouveraient d'accord avec le Conseil d'État, un membre de ce conseil
+viendrait exposer à la tribune du Corps Législatif les motifs que le
+gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et
+que le président de la commission donnerait de son côté les motifs
+qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de désaccord, tous
+les membres de la commission seraient admis à produire publiquement
+les raisons sur lesquelles se fondait leur résistance, et qu'enfin le
+Corps Législatif continuerait à voter sans autre débat les mesures
+soumises à son approbation. Il fut arrêté en outre que, pour ne pas
+changer l'état présent des choses dans la session qui allait s'ouvrir,
+et dont tous les travaux étaient déjà préparés, le sénatus-consulte,
+contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgué que le jour
+de la clôture de cette session.
+
+En fait, le Corps Législatif recouvrait la parole, puisque vingt et un
+de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, étaient appelés à la
+discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait
+disparaître qu'un corps depuis long-temps privé de vie. Le Corps
+Législatif fut sensible à cette restitution de la parole, non qu'il
+fût prêt à s'en servir, mais parce qu'on le délivrait d'un ridicule
+devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprimé, mot qui
+avait eu quelque importance, c'était celui de Tribunat. C'en était
+assez pour déplaire à certains amis constants de la Révolution, et
+pour plaire à Napoléon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que
+les souvenirs de 1802 lui rendaient désagréable, de restituer au Corps
+Législatif des prérogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une
+précaution fut prise contre ces nouvelles prérogatives, ce fut de
+fixer à quarante ans l'âge auquel on pouvait siéger dans le Corps
+Législatif; triste précaution qui n'aurait pas empêché une assemblée
+d'être entreprenante, si l'esprit de liberté avait pu se réveiller
+alors, et qui faisait commencer trop tard l'éducation politique des
+hommes publics.
+
+[En marge: Emplois assurés aux membres du Tribunat après la
+suppression de ce corps.]
+
+Il restait, après s'être débarrassé de cette ombre importune du
+Tribunat, à s'occuper du sort des personnes, que Napoléon, par
+bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais à
+froisser. Il fut donc résolu que les membres du Tribunat s'en iraient
+avec leurs prérogatives chercher un asile dans le sein du Corps
+Législatif, où ils devaient trouver un titre et des appointements.
+Cependant Napoléon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps
+Législatif, fixé alors à trois cents membres, en y versant le Tribunat
+tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus
+obscurs du corps. Quant à ceux qui avaient montré des lumières, de
+l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaça
+d'abord au Sénat M. Fabre de l'Aude, qui avait présidé le Tribunat
+avec distinction, et M. Curée, qui avait commencé sa carrière par la
+manifestation d'un républicanisme ardent, mais qui l'avait terminée
+par la motion de rétablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant
+aux autres membres du Tribunat distingués par leur mérite, Napoléon
+ordonna aux ministres de l'intérieur et de la justice de les lui
+proposer pour les places vacantes de préfets, de premiers présidents,
+de procureurs-généraux. Enfin, il en réservait quelques autres pour
+les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait être le
+complément de nos institutions financières, la Cour des comptes, dont
+nous raconterons bientôt la création.
+
+[En marge: Épuration de la magistrature ordonnée en 1807.]
+
+Il y avait une autre mesure que Napoléon n'était pas moins impatient
+de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la
+suppression du Tribunat, c'était l'épuration de la magistrature. Le
+gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apporté
+dans ses choix un excellent esprit; mais, pressé de s'établir, il
+avait choisi à la hâte les membres de toutes les administrations, et,
+s'il s'était moins trompé que les gouvernements qui l'avaient précédé,
+il s'était trompé beaucoup trop encore pour ne pas être bientôt obligé
+de réformer quelques-unes de ses premières nominations. Dans tous les
+ordres de fonctions il était revenu sur plusieurs d'entre elles, et
+ces changements de personnes avaient été d'autant plus approuvables et
+approuvés, que ce n'était jamais une influence politique qui les avait
+dictés, mais la connaissance acquise du mérite de chacun. Dans la
+magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir, à cause de
+l'inamovibilité établie par la constitution de M. Sieyès, et certains
+choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la
+précipitation d'une réorganisation générale, étaient devenus avec le
+temps un scandale permanent. On avait bien attribué à la Cour de
+cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais
+cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'était
+pas à l'égard d'un personnel de magistrats nommés en masse, au
+lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'étaient
+glissés des misérables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que
+la décence et l'application régnaient chez presque tous les agents du
+gouvernement placés sous une active surveillance, la magistrature
+seule donnait quelquefois de fâcheux exemples. Il fallait y pourvoir,
+et Napoléon, qui se croyait appelé en 1807 à mettre la dernière main à
+la réorganisation de la France, s'était décidé à faire cesser un tel
+désordre. Il avait demandé l'avis de l'archichancelier, juge suprême
+en pareille matière. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouvé,
+dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expédient
+ingénieux, fondé d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution
+de l'an VIII, en déclarant les membres de l'ordre judiciaire
+inamovibles, les soumettait cependant à une condition commune à tous
+les membres du gouvernement, c'était de figurer sur les listes
+d'éligibles. Elle ne leur avait donc assuré la perpétuité de leur
+charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mériteraient toute leur
+vie l'estime publique. Cette précaution ayant disparu avec les listes
+d'éligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince
+Cambacérès, y suppléer, et il avait proposé deux mesures, l'une
+permanente, l'autre temporaire. La première consistait à ne considérer
+les nominations dans la magistrature comme définitives, et conférant
+l'inamovibilité, qu'après l'expiration de cinq années, et après
+l'expérience faite de la moralité et de la capacité des magistrats
+choisis. La seconde consistait à former une commission de dix membres,
+à donner à cette commission le soin de passer en revue la magistrature
+tout entière, et de désigner ceux de ses membres qui s'étaient montrés
+indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingénieuse et
+rassurante fut adoptée par Napoléon, et convertie en un
+sénatus-consulte qui devait être présenté au Sénat. En tout autre
+temps, cette mesure aurait été considérée comme une violation de la
+constitution. À cette époque, à la suite d'immenses bouleversements,
+en présence d'une nécessité reconnue, et avec l'intervention d'un
+corps dont l'élévation garantissait l'impartialité, elle ne parut que
+ce qu'elle était en effet, un acte réparateur et nécessaire. Du
+reste, cette épuration, opérée bientôt avec justice et discrétion, fut
+autant approuvée dans son exécution que dans son principe.
+
+[En marge: État des finances.]
+
+[En marge: Budgets de 1806 et 1807.]
+
+Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et
+administratives, Napoléon donna également son attention aux finances.
+Il n'était aucune partie de l'administration dont il eût lieu d'être
+aussi satisfait que de celle-là, car l'abondance régnait au Trésor, et
+l'ordre achevait de s'y rétablir. On a vu le budget, fixé d'abord à
+500 millions en 1802, s'élever bientôt, par la liquidation définitive
+de la dette publique, par le développement apporté aux travaux
+d'utilité générale, par le rétablissement successif du culte dans les
+plus petites communes de France, par la création d'un vaste système
+d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par
+l'institution enfin de la monarchie et la création d'une liste civile,
+s'élever à environ 600 millions, et, la guerre survenant, à 700
+millions (820 avec les frais de perception). Napoléon, en 1806, au
+retour de la guerre d'Autriche, et avant son départ pour la guerre de
+Prusse, avait déclaré au Corps Législatif, afin que l'Europe en fût
+bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700
+millions pour la guerre, et que, sans recourir à l'emprunt, système
+alors antipathique à la France, il obtiendrait cette somme par le
+rétablissement des perceptions naturelles, que la Révolution française
+avait abolies, au lieu de se borner à les réformer. En conséquence il
+avait rétabli, sous le nom de _droits réunis_, les contributions sur
+les boissons, et, en remplacement de l'impôt des barrières, l'impôt
+sur le sel. Ces perceptions avaient bientôt justifié sa prévoyance et
+sa fermeté, car les droits réunis, après avoir produit une vingtaine
+de millions dans la première année, en produisaient déjà 48 dans
+l'année 1806, et en promettaient 76 dans l'année 1807. L'impôt sur le
+sel, qui avait produit 6 à 7 millions en 1806, rapportait 29 millions
+en 1807, et en faisait espérer bien davantage pour les années
+suivantes. Les anciennes contributions avaient présenté également des
+améliorations notables. L'enregistrement était monté de 160 millions à
+180; les douanes, de 40 millions à 50 en 1806, à 66 en 1807; car si le
+commerce maritime était interdit, le commerce avec le continent
+prenait un immense développement.
+
+Aussi les revenus ordinaires, que Napoléon avait supposé en 1806
+devoir s'élever à 700 millions, s'élevaient fort au delà en 1807, et
+pouvaient être évalués approximativement à 740 millions, se
+décomposant de la manière suivante: 315 millions provenant des
+contributions directes (impôt sur la terre, les propriétés bâties, les
+portes et fenêtres, les loyers, etc.); 180 provenant de
+l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations
+de propriété, avec addition du produit des forêts); 80 provenant des
+droits réunis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au delà
+des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1
+des poudres et salpêtres, 10 des décomptes dus par les acquéreurs des
+domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien,
+représentant l'entretien de l'armée française chargée de garder
+l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions
+de produits spéciaux, c'est-à-dire de centimes additionnels ajoutés
+aux contributions directes pour les dépenses départementales, et de
+l'octroi établi sur certaines rivières pour l'entretien de la
+navigation, devait monter à 770 millions. Tel de ces produits, comme
+celui de l'enregistrement, des droits réunis ou des douanes, pouvait
+s'élever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et
+dépasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les
+produits spéciaux.
+
+Il est vrai que la dépense n'avait pas moins dépassé que la recette
+les limites posées dans la loi des finances. Napoléon, en 1806, avait
+évalué à 700 millions le budget de l'état de guerre, état le plus
+ordinaire à cette époque; ce qui devait, avec 30 millions de produits
+spéciaux, porter la dépense totale à 730 millions. On savait déjà
+qu'elle serait de 760 millions pour cette même année 1806. On sut même
+plus tard qu'elle avait été de 770. Elle avait donc dépassé de 40
+millions le chiffre prévu. En 1807, année dont nous faisons en ce
+moment l'histoire, la dépense évaluée à 720 millions, à 750 avec les
+produits spéciaux, menaçait d'être beaucoup plus considérable. Elle
+fut réglée plus tard à 778 millions. La cause de ces augmentations se
+devine aisément, car la dépense de la guerre (pour les deux
+ministères, du personnel et du matériel), évaluée à 300 millions,
+était montée à 340. Encore cette somme est-elle loin d'en révéler
+toute l'étendue; car, indépendamment des dépenses mises à la charge de
+l'État, les pays occupés par nos troupes avaient fourni une partie
+des vivres, et le trésor de l'armée dans lequel étaient versées les
+contributions de guerre, avait supporté une partie des dépenses du
+matériel et de la solde. Les suppléments tirés de ce trésor ne
+s'élevaient pas à moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et à moins de
+140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'année donnant
+déjà 740 millions (770 avec les produits spéciaux), et le trésor de
+l'armée pouvant fournir quelques suppléments sans s'appauvrir, on est
+fondé à dire que Napoléon avait atteint son but d'égaler les recettes
+aux dépenses, même pendant l'état de guerre, sans recourir à
+l'emprunt.
+
+Du reste, le total de 770 millions de dépenses pour 1806, de 778 pour
+1807, ne s'était pas encore révélé tout entier, car la comptabilité
+française, quoique en progrès, n'était point alors parvenue à la
+perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois après une année
+écoulée, d'en constater et d'en arrêter la dépense. Il ne fallait pas
+moins de deux ou trois années pour arriver à une pareille liquidation.
+Napoléon évaluait donc les dépenses de l'année à 720 millions, à 750
+avec les services payés sur les produits spéciaux, et, sauf quelques
+excédants pour l'entretien de l'armée, cette évaluation était exacte.
+Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104
+millions (54 de rentes perpétuelles cinq pour cent, 17 de rentes
+viagères, 24 de pensions ecclésiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la
+dette du Piémont, de Gênes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour
+28 (les princes compris); le service des affaires étrangères, pour 8;
+l'administration de la justice, pour 22; la dépense de l'intérieur et
+des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des départements
+payés sur les 30 millions de produits spéciaux); la dotation des cultes,
+pour 12; la police générale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10
+millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trésor,
+pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106;
+la guerre, pour 321; enfin un fonds de réserve destiné aux dépenses
+imprévues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dépenses des
+départements.
+
+Ce total des dépenses formant 750 millions, comparé avec le produit
+des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20
+millions. Napoléon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au
+pays, par la suppression des 10 centimes de guerre établis en 1804, en
+remplacement des dons volontaires votés par les départements pour la
+construction de la flottille de Boulogne. C'était un soulagement
+considérable sur les contributions directes, les plus pesantes de
+toutes à cette époque, et le troisième de ce genre accordé depuis le
+18 brumaire. Napoléon ordonna qu'en présentant la loi de finances au
+Corps Législatif, qui allait être assemblé après une prorogation d'une
+année, on lui proposât immédiatement cette amélioration importante
+dans le sort des contribuables, et qu'on annonçât ainsi la fin d'une
+partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-même.
+
+Sa pensée ardente, aimant à plonger dans l'avenir, avait déjà
+recherché quel serait en quelques années l'état des finances du pays,
+et il avait constaté qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes
+viagères et des pensions ecclésiastiques, le rachat également rapide
+des rentes perpétuelles dotées d'un fonds d'amortissement que la
+vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait
+très-puissant, réduiraient la dette publique de 104 millions à 74.
+Mais bien avant ce résultat, qu'il fallait attendre plusieurs années
+encore, le rétablissement de la paix pouvait faire tomber les dépenses
+publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus
+les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dégrèvements, ou de
+créations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientôt à raconter,
+ces beaux résultats eussent été réalisés, et les finances de la France
+auraient été sauvées avec sa grandeur.
+
+[En marge: Facilité toute nouvelle obtenue dans le service du Trésor.]
+
+Au bon état des finances se joignait depuis l'année précédente une
+facilité toute nouvelle dans le service du Trésor. On se souvient que
+diverses causes, dont l'une était permanente et les autres
+accidentelles, avaient rendu ce service très-difficile, et avaient
+donné au Trésor l'apparence du riche embarrassé, qui, soit par défaut
+d'ordre, soit par difficulté de recouvrer ses revenus, ne peut pas
+suffire à ses dépenses courantes. La cause permanente naissait du
+régime des _obligations_ et des _bons à vue_ que les receveurs
+généraux souscrivaient, et qui, acquittables à leur caisse, mois par
+mois, étaient le moyen par lequel le produit des impôts arrivait au
+Trésor. Les _obligations_, représentant la valeur des contributions
+directes, n'étaient souscrites qu'à des échéances assez éloignées, et
+un quart au moins n'était payable que quatre, cinq ou six mois après
+l'année à laquelle elles appartenaient. Les _bons à vue_, représentant
+les contributions indirectes, et souscrits à des époques
+indéterminées, postérieurement au versement réalisé de l'impôt, ne
+faisaient parvenir à l'État les produits de ces contributions que
+cinquante ou soixante jours après leur entrée dans les caisses des
+receveurs généraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de
+fonds qui constituaient une partie de leurs émoluments. Mais ce qui
+entraînait des inconvénients beaucoup plus graves que des bénéfices
+excessifs accordés à des comptables, c'était la nécessité où se
+trouvait le Trésor, pour réaliser ses revenus en temps opportun, de
+faire escompter ces _obligations_ et _bons à vue_, quelquefois par la
+Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait
+payer l'escompte jusqu'à 12 et 15 pour cent, et avaient même, comme M.
+Ouvrard, commis d'étranges détournements de valeurs. On évaluait à 124
+millions les sommes dont l'échéance était ainsi reportée au delà des
+douze mois de l'année. Cependant, comme la dépense n'est pas plus que
+l'impôt acquittée dans ces douze mois, le service du Trésor aurait pu
+s'opérer presque sans escompte, si d'autres causes, tout
+accidentelles, n'étaient venues compliquer la situation ordinaire.
+D'une part, les budgets antérieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laissé
+des arriérés, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources
+courantes; et d'autre part, la singulière aventure financière des
+négociants réunis, qui en confondant les affaires de France et
+d'Espagne avaient privé l'État d'une somme de 141 millions, avait
+constitué le Trésor dans un double embarras. On s'était vu obligé de
+suppléer à un déficit antérieur de 60 à 70 millions, et à un débet de
+141 millions créé par les négociants réunis. Ce débet avait pour gage,
+à la vérité, des valeurs solides, mais d'une réalisation difficile. Il
+avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions
+d'obligations n'échéant que dans l'année suivante, faire face à un
+déficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la détresse
+financière de 1805 et de 1806, même au milieu des succès prodigieux de
+la campagne qui s'était terminée par la victoire d'Austerlitz.
+
+Mais l'arrivée de Napoléon en janvier 1806, revenant victorieux, et
+les mains pleines des métaux enlevés à l'Autriche, avait fait renaître
+la confiance, et apporté un premier secours dont on avait grand
+besoin. Bientôt le crédit renaissant, l'intérêt de 12 et 15 pour cent
+était retombé à 9, et même à 6 pour cent, dans l'escompte des valeurs
+du Trésor.
+
+D'autres moyens avaient été pris pour résoudre les difficultés du
+moment, et en rendre le retour impossible. Premièrement on avait
+retiré, comme nous l'avons dit, au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à
+l'Université, les biens nationaux qui constituaient leur dotation,
+alloué des rentes en compensation, et transmis ces biens à la caisse
+d'amortissement, pour qu'elle en opérât la vente peu à peu, ce qu'elle
+faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens à 60
+millions, et sur ce gage il avait été créé 60 millions de
+rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intérêt, suivant les
+échéances, et successivement remboursables à ladite caisse, dans le
+courant de cinq années. Ces rescriptions, à cause de l'intérêt
+qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance
+qu'inspirait la caisse qui en était garante, avaient acquis le crédit
+des meilleures valeurs, et n'avaient pas cessé de se négocier à un
+taux très-rapproché du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen
+d'acquitter l'arriéré des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens
+donnés en gage acquérant avec le temps une valeur plus considérable,
+on put porter à 70, et même à 80 millions, le chiffre de ces
+rescriptions, afin de suffire aux charges successivement révélées par
+la liquidation des exercices antérieurs.
+
+[En marge: Recouvrement du débet des négociants réunis.]
+
+Après avoir pourvu à cet arriéré, on avait apporté un grand soin à la
+rentrée des 141 millions constituant le débet des négociants réunis.
+M. Mollien, devenu ministre du Trésor au moment de la destitution de
+M. de Marbois, et sans cesse stimulé par Napoléon, avait déployé, dans
+la réalisation des valeurs composant ce débet, un zèle et une habileté
+remarquables. D'abord on s'était emparé de dix à onze millions
+d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on
+avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur,
+très-content de son activité, lui avait continué le service des vivres
+de l'armée et de la marine, on s'était ménagé, en ne lui payant qu'une
+partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientôt dans une somme
+d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh
+avaient encore versé, en différents payements, ou en effets sur la
+Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue
+personnellement débitrice dans le débet total d'une somme de 60
+millions, s'était acquittée en déléguant 36 millions de piastres sur
+le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le
+courant de 1806, à raison de trois millions par mois. L'Espagne était
+le plus mauvais de tous ces débiteurs, car, sur les 24 millions
+acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait versé que 14 millions
+en août 1807, après avoir montré avant Iéna une mauvaise volonté
+évidente, et depuis Iéna une impuissance déplorable. C'est à force
+d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait remboursé, en août 1807, 14
+des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres à
+toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de
+la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employé un moyen fort
+ingénieux pour en recouvrer la valeur: c'était de les céder à la
+maison hollandaise Hope, qui les cédait à la maison anglaise Baring,
+laquelle obtenait, à cause du besoin que l'Angleterre avait de métaux,
+la permission de les extraire des ports espagnols sur des frégates
+anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade, à bord
+des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel
+elle les avait reçues. Le bénéfice de 1 fr. 25 c., abandonné à ceux
+qui bravaient les difficultés de l'opération, n'était donc pas fait
+sur elle-même, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un énorme
+escompte l'éloignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de
+son pavillon, obligé d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des
+métaux de l'Amérique. Les maisons Baring et Hope, par des virements
+de valeurs, transmettaient ensuite au Trésor français le montant des
+piastres cédées. On en avait négocié à ces conditions pour plus de 25
+millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait été
+employé à payer aux États-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les
+dettes contractées par notre marine, et notamment les dépenses faites
+pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherché refuge,
+les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans
+la Chesapeak.
+
+C'est à l'aide de ces diverses combinaisons qu'en août 1807, le Trésor
+français était parvenu à recouvrer 100 millions, sur les 141 composant
+l'énorme débet des négociants réunis. La rentrée des 41 millions
+restants était assurée, à 4 ou 5 millions près, et à des termes
+très-rapprochés.
+
+Le Trésor obéré dans l'hiver de 1806, bientôt soulagé par les secours
+métalliques que Napoléon avait tirés de l'étranger, par le retour de
+la confiance, par le payement intégral de l'arriéré des budgets, par
+le recouvrement presque total du débet des négociants réunis, n'avait
+eu à pourvoir, en 1807, qu'à une petite partie de ce débet, et aux 124
+millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice
+suivant, ce qui était facile, comme nous l'avons déjà dit,
+l'acquittement de la dépense étant presque autant retardé que celui de
+l'impôt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde
+de la grande armée, qui représentait 3 à 4 millions par mois, et dont
+il avait dispensé le Trésor de faire le versement immédiat,
+s'accumulât peu à peu à Erfurt, à Mayence, à Paris, et y formât un
+dépôt en numéraire de plus de 40 millions, précaution excessive qui
+prouve combien était prudent à la guerre cet homme si imprudent dans
+la politique[3].
+
+[Note 3: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux,
+mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de
+nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents,
+le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout
+ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie,
+sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à
+cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout
+parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives
+même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM.
+les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable,
+dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par
+l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre
+administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui
+concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et
+très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite
+exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux
+faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les
+sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre,
+les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des
+choses.]
+
+[En marge: Création de la caisse de service.]
+
+Mais une institution nouvelle, qui était le complément nécessaire de
+notre organisation financière, facilita dès 1806 les opérations du
+Trésor, et y fit régner dans le courant de 1807 une abondance
+jusque-là inconnue. D'après le système proposé par M. Gaudin au
+Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, système suivi jusqu'en
+1807, les receveurs généraux souscrivaient, comme nous avons dit, au
+profit du Trésor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_
+ou de _bons à vue_, échéant mois par mois. Ce fut là le moyen employé
+pour opérer la rentrée des revenus publics. On avait ainsi la
+certitude d'une échéance fixe, et on abandonnait comme émoluments,
+aux receveurs généraux, les bénéfices d'intérêts qui en résultaient,
+car l'impôt rentrait toujours avant l'échéance de ces _obligations_ ou
+_bons à vue_. C'était sans doute une grande amélioration, eu égard au
+temps où ce système fut imaginé, car on s'était ainsi assuré des
+termes fixes pour le versement des impôts. Il restait en 1807 un
+dernier pas à faire, c'était d'obliger les comptables à livrer leurs
+fonds au Trésor au moment même où ils les recevaient. Mais supprimer
+tout à coup ce système de lettres de change, pour lui substituer le
+système plus naturel d'un versement immédiat, sous la forme d'un
+compte courant établi entre le Trésor et les receveurs généraux,
+aurait constitué un changement trop brusque et peut-être dangereux.
+L'expérience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggérèrent une
+transition des plus heureuses.
+
+[En marge: Moyen imaginé par M. Mollien pour substituer aux
+obligations des receveurs généreux le système du versement immédiat.]
+
+M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, était directeur de la
+caisse d'amortissement, lorsque Napoléon, satisfait de la manière dont
+il avait dirigé cette caisse, l'appela en 1806 au ministère du Trésor,
+en remplacement de M. de Marbois, destitué par suite de l'affaire des
+négociants réunis. M. Mollien était un discoureur subtil, ingénieux,
+tout plein des doctrines des économistes, très-habile en affaires
+quoiqu'il les exposât dans un langage prétentieux, timide,
+susceptible, se troublant aisément devant Napoléon, qui n'aimait pas
+les longues dissertations, mais retrouvant bientôt en lui-même
+l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit
+convaincu. Napoléon traitait quelquefois, avec la liberté de la
+toute-puissance et du génie, les théories de M. Mollien, et puis
+laissait agir cet habile ministre, sachant à quel point il était
+consciencieux, appliqué, et propre surtout à réformer le mécanisme du
+Trésor, où régnaient encore de vieilles routines protégées par des
+intérêts opiniâtres.
+
+[En marge: Moyens employés par M. Mollien pour amener les fonds à la
+caisse de service.]
+
+Lorsque la négociation des valeurs du Trésor fut enlevée à M. Desprez,
+représentant de la compagnie des négociants réunis, un comité des
+receveurs généraux avait été chargé de le remplacer. Ce comité exista
+quelque temps, et son service consistait à escompter les _obligations_
+et _bons à vue_, en agissant pour le compte des receveurs généraux.
+Les fonds dont ce comité se servait lui venaient des receveurs
+généraux eux-mêmes, qui touchaient toujours le montant des impôts
+avant l'époque où l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_ les
+forçait à le verser. M. Mollien, frappé de cette remarque, que
+l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trésor était
+l'argent du Trésor lui-même, imagina d'en exiger le versement
+immédiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables
+des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amènerait à livrer
+directement, et sans intermédiaire, le produit de l'impôt aux caisses
+du Trésor. Pour y parvenir, il créa une caisse appelée _caisse de
+service_, titre emprunté de son objet même, à laquelle les receveurs
+généraux devaient envoyer à l'instant où ils les recevaient tous les
+fonds obtenus des contribuables, moyennant un intérêt de 5 pour cent.
+Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, à
+l'échéance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons à vue_. Pour
+amener les receveurs généraux à verser les sommes perçues à cette
+caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait,
+que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impôt qu'à l'échéance
+de leurs _obligations_, de l'autre ils n'étaient que dépositaires de
+ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spéculations
+privées; que la caisse de service, instituée pour les recevoir, en
+serait le dépositaire le plus naturel et le plus sûr, et leur en
+payerait un intérêt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que
+leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous
+les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mémoire
+et de justice. C'était assez pour stimuler le zèle de ceux qui avaient
+de la bonne volonté. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit
+différemment. Dispensé, par l'abondance d'argent dont il commençait à
+jouir, de recourir aussi fréquemment à l'escompte des _obligations_ et
+_bons à vue_, il ne laissa plus paraître un seul de ces effets sur la
+place; et si, dans certains besoins pressants, il était obligé de
+s'adresser à la Banque de France, pour qu'elle lui escomptât quelques
+millions de valeurs, c'était à condition qu'elle en garderait les
+titres dans son portefeuille. Dès lors les receveurs généraux qui
+faisaient valoir les fonds de l'impôt en agiotant sur les
+_obligations_ et _bons à vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la
+caisse de service elle-même, et ils lui envoyèrent ces fonds. Les uns
+par zèle, par émulation de se distinguer sous les yeux mêmes de
+l'Empereur, les autres par impossibilité de trouver ailleurs un emploi
+de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus
+sur la place, versèrent le produit réalisé des impôts à la caisse de
+service, moyennant l'intérêt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta
+envers eux en leur restituant leurs _obligations_ à chaque échéance.
+L'opération de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement
+supprimée, et remplacée par un versement immédiat au Trésor, moyennant
+un intérêt de 5 pour cent, pour le temps à courir entre l'époque du
+versement et l'époque de l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_.
+
+Instituée à la fin de 1806, au moment du départ de Napoléon pour la
+Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de
+son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette
+occasion les combinaisons ingénieuses et habiles, ne se borna point à
+diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs généraux; il
+fit mieux encore. Ce n'étaient pas seulement les comptables qui
+avaient recours aux _obligations_ et aux _bons à vue_, pour l'emploi
+des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'étaient aussi
+les particuliers qui cherchaient là des placements à court terme
+(comme font aujourd'hui les capitalistes français qui recherchent les
+bons du Trésor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons
+de l'Échiquier); c'étaient aussi les établissements publics qui
+avaient des capitaux à placer, comme le Mont-de-Piété, la Banque, la
+caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux
+banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons à
+vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service,
+par le décret d'institution, à émettre des billets sur elle-même,
+portant un intérêt de 5 pour cent, et une échéance déterminée. Au
+lieu de donner des _obligations_ ou des _bons à vue_ aux particuliers,
+elle leur remit de ces billets sur elle-même, et elle en eut bientôt
+placé pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une égale somme
+en écus. Elle conclut encore un traité particulier avec le
+Mont-de-Piété, qui avait ordinairement besoin de 15 à 18 millions
+d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre
+des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service,
+en lui donnant la garantie d'un dépôt de 18 millions d'_obligations_
+conservées au Trésor dans un portefeuille spécial. De la sorte les
+_obligations_ et _bons à vue_ ne circulèrent plus; les billets de la
+caisse de service les remplacèrent dans le public. Il y avait en
+juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait déjà reçu
+45 millions des receveurs généraux (dont moitié pour leur compte,
+moitié pour celui des capitalistes de province), 18 millions du
+public, 18 millions du Mont-de-Piété, c'est-à-dire une somme totale de
+80 millions.
+
+On comprend quelle facilité la création de la nouvelle caisse avait dû
+apporter dans le service du Trésor, qui, soulagé de l'arriéré des
+budgets par la création des 70 millions de rescriptions, remboursé de
+la plus grande partie du débet des négociants réunis, trouva en outre,
+dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le
+dispensèrent de recourir à l'escompte des _obligations_ et _bons à
+vue_. En réalité cet emprunt avait toujours existé, puisque toujours
+les capitaux avaient cherché un placement temporaire dans les bonnes
+valeurs du Trésor. Mais le Trésor n'en avait pas été l'intermédiaire.
+Des spéculateurs, placés entre lui et le public, attiraient les
+capitaux à eux, et ensuite lui faisaient désirer, demander, souvent
+attendre, et payer à un taux exorbitant l'escompte des _obligations_
+et des _bons à vue_. Quelquefois même ces spéculateurs n'étaient
+autres que ses propres comptables, qui lui prêtaient les fonds de
+l'impôt, et non-seulement le rançonnaient sans pudeur, mais prenaient
+aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service étant
+devenue l'intermédiaire, se trouvait maîtresse de cet emprunt
+permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des
+comptables, qu'elle réduisait à n'être plus que les simples
+dépositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rôle de
+banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trésor d'un point à un
+autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de négociation
+de 1806 à 1807, devint la preuve matérielle de tous ces avantages.
+Pour l'exercice 1806, qui, à cause du changement de calendrier,
+comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de
+1805, la dépense des frais de négociation s'était élevée à la somme
+exorbitante de 27 à 28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois,
+elle avait été de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par
+mois, c'est-à-dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants
+elle avait été de près de 9 millions (ce qui ne supposait plus que
+1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour
+les quatre derniers mois elle avait été de 4 millions 300 mille francs
+(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dépense
+était réduite en 1807 à 9 ou 10 millions, économie considérable, qui
+ne laissait aux capitalistes que des bénéfices légitimes, et nullement
+regrettables, si on considère surtout le partage qui s'en faisait. Sur
+ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse
+d'amortissement 1,500, le Mont-de-Piété 1,350, les receveurs généraux
+et particuliers, pour leurs frais et rétributions, 5 millions. Quel
+changement, si on se reporte aux années antérieures, où les comptables
+se ménageaient des bénéfices exorbitants sur les sommes qu'ils
+retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie,
+où les fermiers généraux payaient la cour, les ministres, les
+employés, et réalisaient encore des fortunes immenses pendant un bail
+de quelques années!
+
+[Note 4:
+
+ 27,369,022 fr. pour 465 jours, se décomposant ainsi qu'il suit:
+ Pour 130 jours 14,385,680 fr.
+ Pour 197 jours 8,609,872
+ Pour 138 jours 4,373,470
+ ------------
+ 27,369,022]
+
+La caisse de service, outre ces divers avantages, d'émanciper le
+Trésor, de lui procurer de grandes économies, de ramener ses
+comptables à de meilleures habitudes, avait pour conséquence de faire
+cesser dans la circulation générale des valeurs de faux mouvements,
+qui se résolvaient pour l'État et pour le pays lui-même, ou en frais
+de banque, ou en pertes d'intérêts, ou en déplacements inutiles de
+numéraire. Lorsque, par exemple, le Trésor n'était pas encore, au
+moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe
+et journalière avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part,
+ignorant ce qu'il en était, il faisait escompter à Paris des
+_obligations_, et en expédiait la valeur sur les lieux, où souvent se
+trouvaient déjà dans la caisse du receveur général des fonds en
+abondance. De son côté le receveur général, intéressé à se débarrasser
+de fonds inutiles, cherchait à les diriger sur Paris ou sur d'autres
+points, et chargeait de métaux les voitures publiques, tandis que si
+le compte courant eût existé, de simples écritures auraient suffi, et
+eussent dispensé le Trésor d'envoyer du numéraire dans les
+départements, et les départements d'en envoyer à Paris.
+
+[En marge: Création de la caisse d'Alexandrie pour les départements
+situés au delà des Alpes.]
+
+M. Mollien ne s'était pas borné à la création d'une caisse de service
+au centre de l'empire, il en avait institué une semblable dans les
+départements situés au delà des Alpes. Là plus encore que dans
+l'ancienne France, se rencontrait la fâcheuse contradiction de fonds
+stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il
+fallait pourvoir par des envois de numéraire. Pour faire cesser ce
+grave inconvénient, M. Mollien établit, non pas à Turin, mais à
+Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par
+Napoléon, une caisse de virements, à laquelle tous les comptables de
+la Ligurie, du Piémont et de l'Italie française, devaient verser leurs
+fonds, et qui à son tour les dirigeait vers les lieux où existaient
+des besoins, à Milan surtout, où il y avait à payer l'armée française.
+Cette caisse, placée sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy,
+avait bientôt produit les mêmes avantages que celle qu'on avait
+instituée à Paris, c'est-à-dire rendu le service facile, les
+ressources abondantes, les envois de numéraire inutiles; et c'était la
+peine, en vérité, d'apporter un tel ordre dans cette partie des
+finances de l'Empire, car l'Italie française (nous entendons par ce
+nom celle qui était convertie en départements, et non celle qui était
+constituée, sous le prince Eugène, en État allié mais indépendant),
+l'Italie française rapportait à cette époque jusqu'à 40 millions, dont
+18 étaient consacrés à payer l'administration locale, la justice, la
+police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la
+construction des places fortes, soit pour contribuer à l'entretien des
+120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la
+Lombardie.
+
+[En marge: Prêt permanent de 124 millions fait par le trésor de
+l'armée à la caisse de service pour assurer définitivement ses
+ressources.]
+
+Napoléon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au
+Nord, la marche et les progrès de ces nouvelles créations financières;
+et à son retour, le jour même où les ministres étaient venus saluer en
+lui l'heureux vainqueur du continent, il avait félicité M. Mollien
+avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien à demi, il
+se proposait de rendre plus complète encore ce qu'il appelait
+l'émancipation du Trésor. La nouvelle caisse de service, moyennant
+l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'être parlé, était
+presque dispensée, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels
+elle s'adressait à la Banque, de recourir à l'escompte des
+_obligations_ et _bons à vue_. Mais Napoléon résolut d'assurer ses
+ressources d'une manière définitive, à l'aide d'une combinaison dont
+il avait déjà eu l'idée lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de
+la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons à vue_, dont
+l'échéance n'arrivait que dans l'année suivante, et qu'il fallait dès
+lors escompter, s'élevait à 124 millions environ. Il est vrai que la
+dépense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'année. Mais
+Napoléon voulait autant que possible faire solder la dépense dans
+l'année même, et pour cela réaliser dans le même intervalle de temps
+les revenus de l'État. Conformément à ce qu'il avait imaginé en
+Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient
+échoir qu'en 1808, fussent abandonnées à l'exercice 1808; que celles
+de 1808, qui ne devaient échoir qu'en 1809, fussent abandonnées
+également à 1809, de façon que chaque exercice n'eut que des valeurs
+échéant dans les douze mois de sa durée. Mais pour qu'il en fût ainsi,
+il fallait fournir à 1807 l'équivalent des 124 millions de valeurs
+reportées sur les exercices suivants. Napoléon résolut de faire à la
+caisse de service un prêt de 124 millions, qui pouvait être définitif,
+grâce aux ressources dont il disposait. Après diverses combinaisons,
+il s'arrêta à l'idée de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le
+trésor de l'armée, et les 40 restants par les établissements qui
+avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trésor.
+La nouvelle caisse allait dès lors se trouver dans une abondance
+extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout à coup de
+l'armée, et n'ayant plus que 40 millions à demander au public, au lieu
+de 80 qu'elle lui avait empruntés en 1807. Elle devait être dispensée
+à l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons à vue_, puisque
+chaque exercice n'aurait désormais à sa disposition que des valeurs
+échéant dans l'année même. Napoléon décida en outre que les 124
+millions d'_obligations_ et de _bons à vue_, reportés d'une année sur
+l'autre, seraient enfermés dans un portefeuille, pour n'en sortir que
+l'année suivante, au moment de leur remplacement par une égale somme
+de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme
+inutiles, car leur seule fonction consistait à rester en dépôt dans le
+portefeuille, ou à procurer aux comptables par des échéances différées
+des bénéfices d'intérêts qu'on avait jugé convenable de leur accorder.
+On pouvait obtenir les mêmes résultats en réglant le compte d'intérêt
+établi entre le Trésor et les receveurs généraux, de manière à
+indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arrivé depuis. La
+caisse de service, instituée d'après les mêmes principes, s'appelle
+caisse centrale du Trésor. Les receveurs généraux sont en compte
+courant avec cette caisse. On les _débite_, c'est-à-dire on les
+constitue débiteurs de tout ce qu'ils ont reçu dans la dizaine. On les
+_crédite_, c'est-à-dire on les constitue créanciers de tout ce qu'ils
+ont versé dans la même dizaine. L'intérêt qui court contre eux, quand
+ils sont débiteurs, court pour eux quand ils sont créanciers. On règle
+ensuite le compte d'intérêt tous les trois mois, et, de plus, à la fin
+de l'année, on leur alloue pour la masse des contributions directes,
+autrefois représentées par les _obligations_, une bonification
+d'intérêt, qui les indemnise si les rentrées n'ont pas eu lieu dans
+les douze mois, qui les récompense s'ils ont su les opérer dans cet
+intervalle de temps, qui les intéresse enfin au prompt et facile
+recouvrement des deniers publics.
+
+Cette belle opération achevait la réorganisation des finances, par la
+bonne constitution de la trésorerie. Il fut convenu qu'elle ne
+s'exécuterait définitivement qu'en 1808, soit à cause du débet des
+négociants réunis qui ne pouvait être entièrement acquitté qu'à cette
+époque, soit à cause du recouvrement des contributions étrangères
+qu'il était impossible d'opérer plus tôt. L'emprunt de 124 millions
+dut être applicable à l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme
+de 124 millions, allait faire abandon à l'exercice 1809 de toutes les
+_obligations_ et _bons à vue_ échéant après le 31 décembre 1808; de
+façon que l'exercice 1809 devait être le premier qui n'aurait à sa
+disposition que des valeurs échéant dans les douze mois de sa
+durée[5].
+
+[Note 5: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut
+signé que le 6 mars 1808.]
+
+[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances
+de l'État.]
+
+Ce prêt accordé au Trésor de l'État par le trésor de l'armée ne devait
+pas être temporaire, mais définitif, au moyen d'une combinaison
+profonde, qui révélait plus clairement encore l'usage que Napoléon
+entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'après
+avoir payé les dépenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et
+de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels étaient déjà
+déposés en partie, et devaient être déposés en totalité à la caisse
+d'amortissement. Il prétendait faire sortir de ce trésor comme d'une
+source merveilleuse, non-seulement le bien-être de ses généraux, de
+ses officiers, de ses soldats, mais la prospérité de l'Empire. Si à
+cette somme on ajoute 12 à 15 millions qu'il avait l'art d'économiser
+tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une
+quantité de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en
+Westphalie, on aura une idée des ressources immenses qu'il s'était
+ménagées, pour assurer à la fois les fortunes particulières et la
+fortune publique. Mais, dans le désir d'en retirer un double bienfait,
+il se serait bien gardé de récompenser ses généraux, ses officiers,
+ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient été
+bientôt dévorées par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant
+exposés continuellement à la mort, entendaient jouir de la vie pendant
+qu'elle leur était laissée. Il lui suffisait donc que le trésor de la
+grande armée fût riche en revenus, et il ne tenait pas à ce qu'il le
+fût en argent comptant. En conséquence il décida que, pour les 84
+millions qu'il allait verser à la caisse de service, l'État fournirait
+au trésor de l'armée une somme équivalente d'inscriptions de rentes 5
+pour cent. Bien résolu à ne pas recourir au public pour contracter des
+emprunts, il avait ainsi dans le trésor de l'armée un capitaliste tout
+trouvé, qui prêtait à l'État, moyennant un intérêt raisonnable, sans
+qu'il y eût ni agiotage ni dépréciation de valeurs; et de plus il
+pouvait compléter par des dotations en rentes les fortunes militaires,
+qu'il avait déjà commencées avec des dotations en terres.
+
+[En marge: Supplément tiré du trésor de l'armée pour l'entier
+acquittement des budgets de 1806 et 1807.]
+
+C'est d'après ce principe qu'il acheva de régulariser les budgets de
+1806 et de 1807, qui n'étaient pas encore définitivement liquidés. Les
+contributions de guerre frappées en pays conquis servaient des budgets
+à acquitter les dépenses extraordinaires d'entretien, de matériel, de
+remonte de l'armée, et Napoléon ne laissait au compte du Trésor que
+la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde
+devait faire monter à 770 millions le budget de 1806, à 778 celui de
+1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impôt
+n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napoléon pensa que les
+produits de la victoire devaient servir non-seulement à enrichir ses
+soldats, mais aussi à soulager les finances, et à les maintenir en
+équilibre. Il voulut donc qu'il fût pourvu par la caisse de l'armée à
+ces excédants de dépense que l'impôt ne pouvait pas couvrir, jusqu'à
+concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807.
+Grâce à ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait
+été ajourné, et dont la valeur avait été accumulée peu à peu en
+numéraire, dans des caisses de prévoyance établies à Paris, à Mayence,
+à Erfurt, se trouvèrent liquidés. Si on joint ce supplément à ceux que
+la caisse des contributions avait déjà fournis pour les dépenses
+extraordinaires de guerre, on arrive à des sommes de 80 millions pour
+1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dépenses
+totales de l'armée à 372 millions pour 1806, et à 486 millions pour
+1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales échappant
+à toute évaluation. C'est là ce qui explique comment sur les 60
+millions imposés à l'Autriche en 1803, sur les 570 imposés en 1806 et
+1807 à l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait
+rester au trésor de l'armée qu'environ 20 millions de la première
+contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'était
+pas le seul que le trésor de l'armée dût rendre aux budgets de 1806
+et de 1807. Le Trésor avait compté comme recettes de ces deux
+exercices des valeurs qui n'étaient pas immédiatement réalisables,
+telles que 10 millions de biens rétrocédés par les négociants réunis,
+6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens
+décomptes des acquéreurs de biens nationaux, le tout montant à 24
+millions. Napoléon consentit à ce que le Trésor payât avec ces valeurs
+ce qu'il devait à l'armée pour le règlement de la solde. Ces valeurs,
+d'une réalisation plus ou moins éloignée, mais certaine, convenaient
+au trésor de l'armée, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus,
+et ne convenaient pas au Trésor de l'État, auquel il fallait des
+ressources immédiates.
+
+[En marge: Établissement de la comptabilité en partie double.]
+
+Napoléon compléta les belles mesures financières de cette année par
+l'établissement de la nouvelle comptabilité en _partie double_,
+laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clarté admirable qui
+n'a cessé d'y régner depuis.
+
+[En marge: Obscurité des comptes résultant de l'ancienne
+comptabilité.]
+
+[En marge: Création d'un bureau spécial pour l'introduction de la
+nouvelle comptabilité.]
+
+La nouvelle caisse de service ayant créé aux comptables le devoir,
+l'intérêt, la nécessité de verser leurs fonds au Trésor à l'instant
+même où ils les percevaient, en n'y apportant que le délai inévitable
+de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de
+département, et de l'envoi soit à Paris, soit sur les lieux de
+dépenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits
+dont se composent la recette et le versement des impôts. M. Mollien,
+qui avait été employé autrefois dans la régie des fermes, où l'on ne
+suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinières et vagues
+de l'ancienne trésorerie, mais les formes simples, pratiques et sûres
+du commerce, les avait introduites à la caisse d'amortissement, lorsqu
+il en était le directeur, et à la caisse de service depuis qu'il en
+avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette
+caisse des écritures en _partie double_, qui consistent à tenir un
+journal quotidien de toutes les opérations de recette ou de dépense au
+moment même où elles s'exécutent, à extraire de ce journal les faits
+particuliers à chacun des débiteurs ou créanciers auxquels on a
+affaire dans une même journée, pour ouvrir à chacun d'eux un compte
+particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit;
+à résumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte général,
+qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un
+commerçant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs
+naturels tous ceux qui sont nommés dans ses livres, lesquels ont dû
+tenir de leur côté des livres semblables, et les tenir exactement sous
+peine de faux. M. Mollien, observant, à l'aide de pareilles écritures,
+la marche de la caisse de service, et la situation des comptables
+envers elle, pouvant à chaque instant s'assurer de leur exactitude à
+verser, et à chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de
+ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette
+comptabilité ne deviendrait pas celle du Trésor lui-même, sa
+comptabilité obligatoire et unique. Les receveurs généraux
+n'envoyaient alors à la comptabilité générale que des déclarations
+résumées de leurs recettes et de leurs versements, à des intervalles
+de temps éloignés, et sans y joindre un journal quotidien de leurs
+opérations. Les comptables inférieurs qui leur versaient les fonds,
+les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux
+dépenses de l'État, et qui étaient les uns et les autres leurs
+contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs
+opérations. Ils n'adressaient tous que des résultats généraux, qui
+étaient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilité
+générale fût à même, en les comparant, d'apurer le compte de chacun.
+Aussi les receveurs généraux pouvaient-ils se constituer en débet,
+sans que le Trésor le sût, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent
+eux-mêmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait
+dans l'année trente à quarante millions, il lui était bien facile, sur
+pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille
+francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq années sans régler son
+compte, d'accumuler trois ou quatre débets ensemble, et de s'arriérer
+avec le Trésor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui
+devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou à
+faire des spéculations aventureuses, ou à s'engager dans de folles
+dépenses, ou même, se croyant riches avant de l'être, à acheter des
+propriétés qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles
+n'étaient pas en rapport avec leur fortune véritable. Une enquête
+sévère prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses
+situations. Les receveurs généraux qui ne trompaient pas le Trésor, ou
+qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mêmes, étaient ceux qui,
+sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la
+comptabilité quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce
+emploie sous le titre d'écritures _en partie double_, et que M.
+Mollien venait d'introduire tant à la caisse d'amortissement qu'à la
+caisse de service. Cette circonstance, bientôt constatée par les
+inspecteurs du Trésor, suffisait pour servir de leçon décisive et au
+ministre, et à Napoléon lui-même, toujours informé de ce qui se
+passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer
+sur-le-champ la comptabilité de l'Empire, ni éteindre une lumière,
+quelque obscure qu'elle fût, sans auparavant en avoir fait luire une
+nouvelle, imagina de créer une seconde comptabilité à côté de
+l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprès de lui un
+bureau de comptabilité, dirigé par un comptable exercé[6], lui
+adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de
+commerce, et une quantité de jeunes gens qui appartenaient à de
+vieilles familles de finances, quelques-uns même qui étaient fils de
+ces fermiers généraux dont la révolution avait fait tomber la tête. Il
+fit tenir par ce bureau des écritures en _partie double_ avec
+plusieurs receveurs généraux, qui, n'ayant pas l'intention de dérober
+la vérité au Trésor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens
+de la connaître. Quelques autres qui, sans mauvaise intention,
+n'avaient de raisons d'éloignement pour le nouveau mode d'écritures,
+que sa nouveauté et leur ignorance, reçurent des jeunes gens tirés du
+bureau créé à Paris, pour leur enseigner à s'en servir. Enfin on
+l'imposa à ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour
+reconnaître que beaucoup de comptables étaient en débet, les uns par
+aveuglement sur leur situation, les autres par l'entraînement des
+fausses spéculations ou d'un luxe exagéré. Il y en avait qui avaient
+fini par regarder leurs débets, reportés depuis longues années d'un
+exercice sur l'autre, comme un capital à eux appartenant, et qui
+avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient
+avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligés de livrer le
+secret de leurs relations avec les riches spéculateurs de Paris, et on
+découvrit ainsi que leurs fonds, c'est-à-dire ceux de l'État, avaient
+servi à l'agiotage sur les _obligations_ et _bons à vue_, agiotage qui
+coûtait au Trésor 25 millions de frais de négociation au lieu de 10.
+Le receveur général de la Meurthe fut, à lui seul, constitué débiteur
+envers le Trésor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystère
+éclairci, il n'y eut plus à hésiter, et il fallut changer le système
+de comptabilité. La chose était facile, puisqu'on avait le moyen de
+substituer partout le nouveau mode à l'ancien. Napoléon, qui donnait
+toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises,
+avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette
+expérience financière, et il autorisa M. Mollien à rédiger un décret
+pour rendre la nouvelle comptabilité obligatoire dans tout l'Empire à
+partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la
+caisse de service, décrites exactement et rendues obligatoires,
+fournirent le dispositif de ce décret. Chaque receveur général ou
+particulier, chaque payeur, chaque dépositaire en un mot des deniers
+publics, chargé de les recevoir ou de les verser, fut astreint
+désormais à tenir un journal quotidien de ses opérations, à l'envoyer
+tous les dix jours au Trésor, qui, en comparant ces divers journaux
+les uns avec les autres, a été depuis mis en mesure de constater
+exactement l'entrée, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger
+que les intérêts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les
+dispositions de ce décret sont les mêmes qui se pratiquent encore
+aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilité française la plus
+sûre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de
+clore chaque exercice dix mois après la fin de l'année à laquelle il
+appartient, c'est-à-dire au 1er novembre suivant. Grâce à cette
+réforme, les agents du Trésor, contrôlés les uns par les autres, à
+l'aide du témoignage journalier et direct de leurs écritures, inondés
+en quelque sorte de lumière, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la
+tentation de tromper, et étaient même soustraits au danger de
+s'endetter envers l'État. Napoléon et M. Mollien, d'accord sur ce
+point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez
+les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi évidente,
+mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs,
+suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise méthode avait été le
+complice et le séducteur des mauvais comptables, et était plus
+coupable qu'eux. En conséquence, excepté trois receveurs généraux
+qu'on frappa de destitution, les autres furent ramenés à de meilleures
+habitudes, mais non privés de leur charge.
+
+[Note 6: M. de Saint-Didier.]
+
+[En marge: Récompense accordée par Napoléon à M. Mollien pour ses
+réformes financières.]
+
+Napoléon, charmé de ce bel ordre, voulut récompenser le ministre qui
+l'avait établi, et qu'il avait du reste puissamment secondé par son
+approbation, par la force qu'il lui avait prêtée contre des
+résistances intéressées. N'approuvant pas toujours ses idées en fait
+d'économie publique, quoiqu'il approuvât toutes ses idées en fait de
+comptabilité financière, il avait un jour au Conseil d'État lancé
+quelques traits acérés contre les novateurs. M. Mollien avait cru que
+ces traits étaient dirigés contre lui, et s'en était plaint dans une
+lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti.
+Napoléon se hâta de lui répondre en termes pleins de noblesse et de
+cordialité, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir
+été mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes décorations
+qu'il distribuait à ses serviteurs, et une somme considérable pour
+acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les
+dernières années d'une vie utile et justement honorée.
+
+[En marge: Création de la Cour des comptes.]
+
+Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la
+France ne laissât plus rien à désirer. On avait réuni dans la
+comptabilité centrale, comme dans un foyer où des rayons lumineux
+viennent se concentrer pour répandre plus d'éclat, tous les moyens de
+contrôle et de constatation mathématique. Mais cette comptabilité
+n'avait qu'une autorité purement administrative. Ses décisions à
+l'égard des comptables étaient insuffisantes dans certains cas, pour
+les contraindre ou pour les libérer, et, à l'égard du pays, elles
+n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un témoignage rendu par
+les administrateurs du Trésor sur eux-mêmes et sur leurs subordonnés.
+Il restait à créer une juridiction plus élevée, c'est-à-dire une
+magistrature apurant tous les comptes, déchargeant valablement les
+comptables, dégageant leurs personnes et leurs biens hypothéqués à
+l'État, affirmant, après un examen fait en dehors des bureaux des
+finances, l'exactitude des comptes présentés, et donnant à leur
+règlement annuel la forme et la solennité d'un arrêt de cour suprême.
+Il fallait enfin créer une Cour des comptes. Napoléon y avait souvent
+pensé, et il réalisa au retour de Tilsit cette grande pensée.
+
+[En marge: La nouvelle Cour des comptes instituée sur le modèle fort
+amélioré des anciennes Chambres des comptes.]
+
+[En marge: Le jugement des ordonnateurs refusé à la nouvelle Cour des
+comptes.]
+
+Il avait existé autrefois en France, sous le titre de Chambres des
+comptes, des tribunaux de comptabilité, exerçant sur les comptables
+une surveillance active, remplaçant jusqu'à un certain degré celle
+qu'une trésorerie mal organisée ne pouvait exercer alors, ayant sur
+eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, chargée de poursuivre
+les délits de concussion, mais exposée aussi à être dessaisie par un
+gouvernement arbitraire, et l'ayant été plus d'une fois quand il
+s'agissait de riches comptables, hautement protégés parce qu'ils
+avaient été hautement corrupteurs. C'était là un premier modèle qu'il
+fallait améliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs, à la
+régularité des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres
+des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il
+n'avait existé qu'une commission de comptabilité, indépendante à la
+vérité du Trésor, mais privée de caractère, trop peu nombreuse, et
+ayant laissé s'arriérer un nombre immense de comptes. Napoléon,
+obéissant à son goût pour l'unité, et se conformant au caractère de la
+nouvelle administration française, centralisée dans toutes ses
+parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang égal
+au Conseil d'État et à la Cour de cassation, et viendrait
+immédiatement après ces deux grands corps. Elle dut juger,
+directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs généraux
+et les payeurs, c'est-à-dire les agents de la recette et de la
+dépense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car
+c'eût été déplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de
+les déclarer tous les ans quittes envers l'État pour leur gestion
+annuelle, et de libérer leurs biens, c'est-à-dire de décider les
+questions d'hypothèque. On la chargea enfin de tenir des cahiers
+d'observations sur la fidèle exécution des lois de finances, cahiers
+remis chaque année au chef de l'État par le prince architrésorier de
+l'Empire. On discuta vivement devant Napoléon, et dans le sein du
+Conseil d'État, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne
+jugerait pas les ordonnateurs, c'est-à-dire si elle se bornerait à
+constater que les agents des recettes avaient perçu des deniers
+légalement votés, et en avaient rendu un compte fidèle, que les agents
+de la dépense avaient acquitté des dépenses légalement autorisées, ou
+bien si elle irait jusqu'à décider que les ordonnateurs, c'est-à-dire
+les ministres, avaient bien ou mal administré, avaient, par exemple,
+bien ou mal acheté les blés destinés à nourrir l'armée, les chevaux
+destinés à remonter la cavalerie, qu'ils avaient été, en un mot, ou
+n'avaient pas été dispensateurs intelligents, économes et habiles de
+la fortune publique. Aller jusque-là, c'était donner à des magistrats,
+qui devaient être inamovibles pour être indépendants, le moyen, et
+avec le moyen la tentation, d'arrêter la marche du gouvernement
+lui-même, en leur permettant de s'élever du jugement des comptes au
+jugement des agents suprêmes du pouvoir. Le gouvernement eût abdiqué
+son autorité en faveur d'une juridiction inamovible, dès lors
+invincible dans ses écarts. Il fut donc résolu que la nouvelle Cour
+des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs;
+et, pour plus de sûreté, il fut établi que ses décisions, loin d'être
+sans appel, pourraient être déférées au Conseil d'État, juridiction
+souveraine, à la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement,
+d'ailleurs amovible, et toujours facile à ramener si elle avait pu
+s'égarer.
+
+[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.]
+
+Restait à régler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut
+proportionner le nombre de ses membres à l'étendue de sa tâche.
+D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait fût réel, et ne
+devînt pas une simple homologation du travail exécuté dans les bureaux
+des finances, on institua, sous le nom de conseillers référendaires,
+une première classe de magistrats, n'ayant pas voix délibérative,
+aussi nombreux que la multiplicité des comptes l'exigerait, et chargés
+de vérifier chacun de ces comptes, les pièces comptables sous les
+yeux. Ils devaient soumettre le résultat de leur travail à la haute
+magistrature des conseillers-maîtres, qui seuls auraient voix
+délibérative, et seraient divisés en trois chambres de sept membres
+chacune, six conseillers et un vice-président. Il fut établi que,
+suivant la gravité des questions, les trois chambres se réuniraient en
+une seule assemblée, sous la présidence d'un premier président, qui,
+avec un procureur général, devait être à la tête de la compagnie, lui
+donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis
+rendu de si grands services à l'État, devait prendre rang
+immédiatement après la Cour de cassation, et recevoir les mêmes
+traitements. On lui assigna, dès son début, une tâche difficile, et
+qu'il pouvait seul accomplir, c'était d'apurer les comptabilités
+arriérées, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de 2,300, dont la
+date remontait à la création des assignats, et dont la dernière
+commission de comptabilité n'avait jamais pu achever l'examen. Cet
+examen était difficile, car il fallait distinguer entre les comptables
+de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du
+papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profité.
+Il était non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'État qui
+avait à réclamer des valeurs considérables, et pour les familles des
+comptables morts ou révoqués, qui avaient à se débarrasser de
+l'hypothèque légale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reçut
+le pouvoir d'arbitrer à l'égard de ces comptabilités arriérées, tandis
+que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir à l'application
+rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientôt de cet arbitrage, avec
+autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et
+simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de
+cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays.
+
+[En marge: M. de Marbois tiré de sa disgrâce pour présider la Cour des
+comptes.]
+
+Cette institution, qui devait avoir des résultats si utiles et si
+durables pour l'administration tout entière, eut encore l'avantage
+secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres
+les plus distingués du Tribunat, que Napoléon tenait à placer d'une
+manière convenable, car dans ses conceptions tout se liait et
+s'enchaînait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes
+avec les membres de la commission de comptabilité qui venait d'être
+supprimée, et avec les membres du Tribunat qui venait d'être supprimé
+également. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brière de Surgy, les deux
+premiers membres du Tribunat, le troisième membre de la commission de
+comptabilité, furent nommés vice-présidents de la nouvelle Cour. M.
+Garnier, membre de la commission de comptabilité, en fut nommé
+procureur général. Restait à pourvoir à la charge importante de
+premier président. C'était le cas de réparer envers un homme
+respectable les rigueurs passagères dont il avait été l'objet. Cet
+homme était M. de Marbois, destitué en 1806 des fonctions de ministre
+du Trésor, pour avoir manqué de finesse et de fermeté dans ses
+relations avec les négociants réunis. Napoléon avait eu tort
+d'attendre de lui ces qualités, et de le punir parce qu'il ne les
+avait pas. Il répara ce tort, en le mettant à sa véritable place,
+celle de premier président de la Cour des comptes, car M. de Marbois
+était bien plus fait pour être le premier magistrat de la finance que
+pour en être l'administrateur actif et avisé.
+
+[En marge: Travaux publics.]
+
+[En marge: Grandes routes.]
+
+[En marge: Ponts.]
+
+À ces soins donnés à la comptabilité de l'Empire, Napoléon ajouta des
+soins non moins actifs pour les grands travaux d'utilité générale.
+S'occupant de ce sujet avec M. Crétet, ministre de l'intérieur, avec
+MM. Regnault et de Montalivet, membres du Conseil d'État, avec les
+ministres des finances et du Trésor public, il prit des résolutions
+nombreuses, qui avaient pour but, ou d'imprimer une plus grande
+activité aux travaux déjà commencés, ou d'en ordonner de nouveaux. Le
+rétablissement de la paix, la diminution supposée prochaine des
+dépenses publiques, la faculté de puiser dans le trésor de l'armée
+soit pour égaler les recettes aux dépenses, soit pour contracter des
+emprunts à un taux modique sans recourir au crédit, permettaient à
+Napoléon de suivre les inspirations de son génie créateur. Treize
+mille quatre cents lieues de grandes routes, formant le vaste réseau
+des communications de l'Empire, avaient été ou réparées, ou
+entretenues aux frais du Trésor public. Deux routes monumentales,
+celles du Simplon et du Mont-Cenis, venaient d'être achevées. Napoléon
+fit allouer des fonds pour entreprendre enfin celle du Mont-Genèvre.
+Il ouvrit les crédits nécessaires pour tripler les ateliers de la
+grande route de Lyon au pied du Mont-Cenis, pour doubler ceux de la
+route de Savone à Alexandrie, destinée à relier la Ligurie au Piémont,
+pour tripler ceux de la grande route de Mayence à Paris, l'une de
+celles auxquelles il attachait le plus d'importance. Il décréta en
+outre l'ouverture d'une route non moins utile à ses yeux, celle de
+Paris à Wesel. Quatre ponts étaient terminés parmi ceux qui avaient
+été antérieurement décrétés. Dix étaient en construction, notamment
+ceux de Roanne et de Tours sur la Loire, de Strasbourg sur le Rhin,
+d'Avignon sur le Rhône. Il ordonna celui de Sèvres sur la Seine,
+l'achèvement sur la même rivière de celui de Saint-Cloud, dont une
+partie était en bois, celui de la Scrivia entre Tortone et Alexandrie,
+celui enfin de la Gironde devant Bordeaux, qui est devenu l'un des
+plus grands monuments de l'Europe.
+
+[En marge: Canaux.]
+
+Les canaux, moyen alors le seul connu de procurer aux transports par
+terre la facilité et le bas prix des transports par mer, n'avaient
+cessé d'attirer l'attention de Napoléon. Dix grands canaux, destinés à
+unir toutes les parties de l'Empire entre elles, l'Escaut avec la
+Meuse, la Meuse avec le Rhin[7], le Rhin avec la Saône et le Rhône[8],
+l'Escaut avec la Somme, la Somme avec l'Oise et la Seine[9], la Seine
+avec la Saône et le Rhône[10], la Seine avec la Loire, la Loire avec
+le Cher, la mer au nord de la Bretagne avec la mer au midi, les uns
+tellement naturels, tellement anciens qu'ils avaient été projetés,
+même entrepris dans les dix-septième et dix-huitième siècles, les
+autres entièrement imaginés par Napoléon, tous ou continués ou
+commencés par lui, étaient en pleine exécution. Le canal dit _du
+Nord_, qui devait mettre en communication l'Escaut et la Meuse, la
+Meuse et le Rhin, et affranchir les Pays-Bas de la Hollande, conçu par
+Napoléon, possible pour lui seul, à cause de la réunion à la France
+des pays traversés par ce canal, était définitivement résolu et tracé.
+Les travaux récemment adjugés commençaient à s'exécuter. Le percement
+de Saint-Quentin, difficulté principale du canal qui devait réunir
+l'Escaut à la Somme, la Somme à la Seine, était terminé, et promettait
+la prompte ouverture de la navigation de Paris à Anvers. Le canal de
+l'Ourcq, achevé aux quatre cinquièmes, allait apporter à Paris les
+eaux de la Marne. En attendant, les eaux de la Beuvronne pouvant
+arriver jusqu'au bassin de la Villette, Napoléon voulut les introduire
+tout de suite dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Le canal
+de Bourgogne, voeu et création du dix-huitième siècle, avait été
+abandonné depuis long-temps. Napoléon avait fait continuer la partie
+de Dijon à Saint-Jean-de-Losne. Sur vingt-deux écluses dont se
+composait cette partie, onze, exécutées sous son règne, venaient
+d'être terminées. La navigation allait donc devenir possible de Dijon
+à la Saône. De l'Yonne à Tonnerre il fallait dix-huit écluses, et on y
+travaillait. Mais le point important de l'oeuvre consistait à franchir
+les faîtes qui séparent le bassin de la Seine de celui de la Saône.
+Jusqu'ici les moyens proposés paraissaient insuffisants. Napoléon
+ordonna de reprendre d'abord par des études, et le plus tôt possible
+par des travaux sur le sol, cette grande ligne de navigation. Après
+avoir fait un examen des difficultés que présentait le canal du Rhône
+au Rhin, qu'il avait fort à coeur d'exécuter, et auquel il avait
+permis qu'on donnât son nom, il lui assigna de nouveaux fonds. Le
+canal de Beaucaire était achevé. Il fit examiner la situation de celui
+du Midi, gloire éternelle de Riquet, se proposant de le continuer
+jusqu'à Bordeaux. Il fit reprendre celui du Berry, tendant à prolonger
+la navigation du Cher, depuis Montluçon jusqu'à la Loire. Il ordonna
+de nouveaux travaux sur celui de La Rochelle, indispensable à ce grand
+établissement maritime, et sur ceux d'Ille-et-Rance, du Blavet, de
+Nantes à Brest, destinés à percer dans tous les sens, à rendre
+navigable dans toutes les directions, la péninsule de Bretagne, et à
+faciliter les approvisionnements de nos grands ports militaires.
+
+[Note 7: Canal du Nord.]
+
+[Note 8: Canal Napoléon, depuis canal du Rhône au Rhin.]
+
+[Note 9: Canal de Saint-Quentin.]
+
+[Note 10: Canal de Bourgogne.]
+
+[En marge: Amélioration du cours des rivières.]
+
+[En marge: Places fortes.]
+
+À cette navigation artificielle des canaux il pensait avec raison que
+devait s'ajouter la navigation naturelle des fleuves et rivières, et
+que pour cela il en fallait améliorer le cours. Il ordonna d'étudier
+dix-huit rivières, sur lesquelles du reste certains travaux étaient
+déjà entrepris. Toujours conséquent dans ses conceptions, il passa des
+canaux et des fleuves aux ports. Il consacra de nouveaux fonds à celui
+de Savone, qui était l'un des aboutissants de la route d'Alexandrie.
+On sait quelles merveilles s'accomplissaient à Anvers, où de vastes
+bassins, creusés comme par enchantement, contenaient déjà des
+vaisseaux à trois ponts, qu'ils avaient reçus des chantiers établis
+dans l'enceinte de cette grande ville, et qu'ils transmettaient par
+l'Escaut à Flessingue. En arrangement avec la Hollande pour se faire
+céder Flessingue, Napoléon y ordonna des travaux, afin de rendre
+l'entrée, la sortie, le mouillage de ce port plus faciles, et d'y
+mettre les flottes à l'abri de l'ennemi. À Dunkerque, à Calais, il
+alloua des fonds pour allonger les jetées. À Cherbourg, la grande
+jetée destinée à former un port était sortie de l'eau, et avait été
+couronnée par une batterie, dite _batterie Napoléon_. La continuation
+de cette superbe entreprise, oeuvre de Louis XVI, reçut de nouvelles
+allocations, quoiqu'elle rappelât l'une des gloires de l'ancienne
+monarchie. Napoléon livra enfin à un nouvel examen le système entier
+des places fortes de l'Empire. Il voulut leur consacrer une somme qui
+n'était pas moins de 12 millions par an, et il la distribua entre
+elles, en raison de leur importance, qu'il apprécia et fixa en les
+classant de la manière suivante: Alexandrie, Mayence, Wesel,
+Strasbourg, Kehl, etc.
+
+[En marge: Travaux de Paris.]
+
+Mais jamais il ne s'occupait de grands travaux sans songer à Paris,
+Paris son séjour, le centre de son gouvernement, la ville de sa
+prédilection, la capitale qui résumait en elle-même la grandeur, la
+prédominance morale de la France sur toutes les nations. Il s'était
+promis de ne pas finir son règne sans l'avoir couverte de monuments
+d'art et d'utilité publique, sans l'avoir rendue aussi salubre que
+magnifique. Déjà, grâce à lui, trente fontaines, au lieu de verser l'eau
+pendant quelques heures, la versaient jour et nuit. L'avancement du
+canal de l'Ourcq permettait encore d'ajouter à cette abondance, et de
+faire couler l'eau sans interruption, dans les autres fontaines
+anciennes ou nouvelles. En ce moment s'élevaient, par la main de
+plusieurs milliers d'ouvriers, les deux arcs de triomphe du Carrousel et
+de l'Étoile, la colonne de la place Vendôme, la façade du Corps
+Législatif, le temple de la Madeleine, alors dit Temple de la Gloire,
+le Panthéon. Le pont d'Austerlitz, jeté sur la Seine, à l'entrée de
+cette rivière dans Paris, était achevé. Le pont d'Iéna, jeté sur la
+Seine à sa sortie, se construisait, et la capitale de l'Empire allait
+ainsi être enfermée entre deux souvenirs immortels. Napoléon avait
+enjoint à l'administration de la Banque de bâtir un hôtel pour ce grand
+établissement. Il avait décrété le palais de la nouvelle Bourse, et en
+faisait chercher l'emplacement. La grande rue Impériale, résolue en
+1806, devait être commencée prochainement. C'était assez, en fait de
+monuments d'art, et il fallait s'occuper de monuments d'utilité
+publique. Napoléon, dans l'un de ses conseils, décida que de longues
+galeries couvertes seraient construites dans les principaux marchés,
+pour y mettre à l'abri des intempéries des saisons les acheteurs et les
+vendeurs; qu'à la place de quarante tueries, où l'on abattait les
+bestiaux destinés à l'alimentation de Paris, et qui étaient aussi
+insalubres que dangereuses, on élèverait quatre grands abattoirs aux
+quatre principales extrémités de Paris; que la coupole de la Halle aux
+blés serait reconstruite; enfin que de vastes magasins, capables de
+contenir plusieurs millions de quintaux de grain, seraient bâtis du côté
+de l'Arsenal, près de la gare du canal Saint-Martin, au point même où
+venaient aboutir les voies navigables. Il avait donné des soins assidus
+et consacré des sommes considérables à l'approvisionnement de Paris;
+mais il pensait que ce n'était pas tout que d'acheter des blés pour
+vingt millions de francs, comme il l'avait fait à une autre époque,
+qu'il fallait en outre avoir un lieu dans lequel on pût les déposer, et
+c'est à cette pensée que sont dus les greniers d'abondance existant
+aujourd'hui près de la place de la Bastille.
+
+[En marge: Moyens financiers imaginés pour suffire à la dépense des
+nouvelles créations.]
+
+[En marge: Loi qui ordonne le concours des départements à certains
+travaux d'utilité générale et particulière.]
+
+Pour tous ces travaux, répandus du centre à la circonférence de
+l'Empire, le budget de l'intérieur monta instantanément de trente et
+quelques millions à 56. Le fonds de réserve, placé dans le budget
+comme ressource, et enfin des sommes complémentaires qu'on savait où
+prendre, devaient suffire à ces excédants de dépense, ordonnés, non
+dans des vues intéressées d'utilité locale, mais dans des vues
+générales de bien public, et ne dépassant jamais une sage mesure,
+malgré la fougue créatrice du chef de l'État. Cependant Napoléon
+voulait soulager le Trésor, ou plutôt lui ménager le moyen de pourvoir
+sans cesse à de nouvelles entreprises, et il imagina pour arriver à ce
+but diverses combinaisons. D'abord l'abolition des dix centimes de
+guerre, récemment accordée, lui parut une occasion dont on devait
+profiter. Il suffisait de retenir une petite partie de ce bienfait
+dans quelques départements, trois ou quatre centimes par exemple, pour
+créer des ressources considérables. Napoléon pensa que certains
+travaux, quoique ayant un haut caractère d'utilité générale, comme le
+canal de Bourgogne, le canal du Berry, la route de Bordeaux à Lyon,
+présentaient, en même temps, un caractère évident d'utilité
+particulière et locale; que les départements feraient volontiers des
+sacrifices pour en accélérer l'achèvement, et qu'on trouverait dans
+leur concours, avec une plus grande justice distributive, des moyens
+d'exécution plus considérables. Ce n'était pas là une vaine
+espérance, car plusieurs départements s'étaient déjà volontairement
+imposés, pour contribuer à ces vastes travaux d'utilité générale et
+particulière. Mais ces votes avaient l'inconvénient d'être
+temporaires, soumis aux vicissitudes des délibérations des conseils
+généraux, et on ne pouvait guère fonder sur une pareille base des
+entreprises durables. Napoléon résolut donc de présenter une loi, en
+vertu de laquelle la participation des départements à certains travaux
+serait équitablement réglée, et les centimes jugés nécessaires imposés
+pour un nombre d'années déterminé. Trente-deux départements se
+trouvèrent dans ce cas. La plus grande durée des centimes était de
+vingt et un ans, la moindre de trois, la moyenne de douze; le maximum
+des centimes imposés 6, la moyenne 2-2/3. Ainsi les départements de la
+Côte-d'Or et de l'Yonne, avec l'arrondissement de Bar, durent
+concourir au canal de Bourgogne; ceux de l'Allier et du Cher, au canal
+du Berry; ceux du Rhône, de la Loire, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze,
+de la Dordogne et de la Gironde, à la grande route de Bordeaux à Lyon.
+Il serait trop long de citer les autres. En général la proportion du
+concours de l'État et du département était fixée à la moitié pour
+chacun. Cette imposition n'était après tout qu'un moindre dégrèvement
+de la contribution foncière, et la source d'immenses avantages pour
+les localités imposées. Un subside annuel étant dès lors assuré par la
+loi qui imposait les centimes, il était possible de contracter des
+emprunts, puisqu'on avait le moyen d'en servir les intérêts. On
+s'adressa au prêteur ordinaire, au trésor de l'armée, qui, suivant
+les intentions de Napoléon, devait tendre à se procurer des revenus
+solides, en plaçant bien ses capitaux. Ce trésor prêta immédiatement
+au préfet de la Seine huit millions pour les travaux de Paris.
+D'autres villes, ainsi que plusieurs départements, eurent recours à
+cette bienfaisante dispensation des richesses acquises par la
+victoire. Tirant toujours de chaque idée tout ce qu'elle renfermait
+d'utile, Napoléon imagina de pousser plus loin encore l'emploi de ce
+genre de ressources. Trois canaux parmi ceux que nous venons
+d'énumérer, ceux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la
+Seine, lui paraissaient plus dignes de fixer son attention, et de
+devenir l'objet de son activité toute-puissante. À côté de ces trois
+canaux, et presque dans leur voisinage, s'en trouvaient trois autres,
+achevés ou près de l'être, et pouvant donner des revenus prochains:
+c'étaient les canaux de Saint-Quentin, d'Orléans, du Midi. Napoléon
+résolut de les terminer sur-le-champ, de les vendre ensuite à des
+capitalistes sous forme d'actions qui devaient rapporter 6 ou 7 pour
+cent, se faisant fort de procurer un acheteur pour toutes celles que
+le public ne prendrait pas. Cet acheteur, comme on le pense bien,
+c'était toujours le trésor de l'armée.--Ces sommes, dit-il au ministre
+de l'intérieur, vous les emploierez à pousser l'exécution des trois
+canaux dont l'achèvement importe si fort à la prospérité de l'Empire,
+et, ces trois derniers achevés, je les vendrai à un acheteur qui les
+prendra encore, et en promenant ainsi d'un ouvrage sur un autre un
+capital de trois ou quatre cents millions, accru des prestations
+annuelles de l'État et des départements, nous changerons en peu
+d'années la face du sol.--
+
+Son projet était, après avoir mis toutes ces entreprises en mouvement,
+après avoir fait voter dans une courte session, outre le budget, les
+mesures législatives dont il avait besoin pour l'exécution de ses
+plans, de donner avant l'hiver quelques jours à l'Italie, voulant
+apporter, à elle aussi, le bienfait de ses regards créateurs. Il se
+proposait de résoudre à son retour les questions restées sans
+solution, pour qu'au printemps les travaux pussent commencer dans tout
+l'Empire. Il ordonna donc au ministre de l'intérieur de soumettre
+toutes ces idées à un examen approfondi, afin de les réaliser le plus
+promptement possible. «Si nous ne nous hâtons, lui disait-il, nous
+mourrons avant d'avoir vu la navigation ouverte sur ces trois grands
+canaux. Des guerres, des gens ineptes arriveront, et ces canaux
+resteront sans être achevés! Tout est possible en France, dans ce
+moment où l'on a plutôt besoin de chercher des placements d'argent que
+de l'argent... J'ai des fonds destinés à récompenser les généraux et
+les officiers de la grande armée. Ces fonds peuvent leur être donnés
+aussi bien en actions sur les canaux qu'en rentes sur l'État ou en
+argent... Je serais obligé de leur donner de l'argent, si quelque
+chose comme cela n'était promptement établi... J'ai fait consister la
+gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon Empire.
+L'exécution de ces grands travaux publics est aussi nécessaire à
+l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction.»--
+
+De plus, Napoléon tenait beaucoup à l'extinction de la mendicité.
+Pour arriver à l'abolir il voulait créer des maisons départementales,
+dans lesquelles on fournirait aux mendiants du travail et du pain, et
+dans lesquelles aussi on les enfermerait de force lorsqu'on les
+trouverait demandant l'aumône sur les places publiques ou sur les
+grandes routes. Il exigeait qu'on ouvrît avant peu des maisons de ce
+genre, dans tous les départements.--«J'attache, écrivait-il dans la
+même lettre au ministre de l'intérieur, une grande importance et une
+grande idée de gloire à détruire la mendicité. Les fonds ne manquent
+pas, mais il me semble que tout marche lentement; et cependant les
+années s'écoulent! Il ne faut point passer sur cette terre sans y
+laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité. Je
+vais faire une absence d'un mois. Faites en sorte qu'à mon retour vous
+soyez prêt sur toutes ces questions, que vous les ayez examinées en
+détail, afin que je puisse, par un décret général, porter le dernier
+coup à la mendicité. Il faut qu'avant le 15 décembre vous ayez trouvé,
+sur les quarts de réserve et sur les fonds des communes, les
+ressources nécessaires à l'entretien de soixante ou cent maisons pour
+l'extirpation de la mendicité, que les lieux où elles seront placées
+soient désignés, et le règlement général mûri. N'allez pas me demander
+encore des trois ou quatre mois pour obtenir des renseignements. Vous
+avez de jeunes auditeurs, des préfets intelligents, des ingénieurs des
+ponts-et-chaussées instruits; faites courir tout cela, et ne vous
+endormez point dans le travail ordinaire des bureaux.... Les soirées
+d'hiver sont longues, remplissez vos portefeuilles, afin que nous
+puissions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les moyens
+d'arriver à ces grands résultats.»
+
+[En marge: Émission des nouvelles actions de la Banque de France.]
+
+Dans cette ardeur extrême qui le portait à accélérer, à précipiter
+même l'accomplissement du bien, il s'occupa également de la Banque de
+France, dont il voulait faire l'un des principaux instruments de la
+prospérité publique. Il avait exigé en 1806 que ce grand établissement
+changeât sa constitution, et prît la forme monarchique, au lieu de la
+forme républicaine qu'il avait auparavant, résultat obtenu en lui
+donnant un gouverneur, et trois régents nommés par le ministre des
+finances. Il avait voulu de plus que le capital de la Banque fût
+proportionné au rôle qu'il lui destinait, et qu'au lieu de 45 mille
+actions elle en émît 90 mille, ce qui devait porter son capital de 45
+à 90 millions. Ces actions n'avaient pas encore été émises, parce que
+la Banque craignait de ne pas trouver l'emploi des fonds qui en
+proviendraient, depuis surtout que Napoléon avait jugé plus expédient
+de faire exécuter le service du Trésor par le Trésor lui-même, et
+qu'il avait consacré à ce service une somme de 84 millions, dont plus
+de moitié était déjà versée. Le résultat de cette excellente mesure
+était cependant de laisser sans emploi les capitaux habitués à se
+placer sur les _obligations_ et _bons à vue_. Napoléon était enchanté
+de l'embarras qu'il causait ainsi à certains capitalistes; car
+c'était, disait-il, mettre dans la nécessité de chercher dans le
+commerce, dans l'industrie, dans les grands travaux publics, des
+placements que ne leur offraient plus les valeurs du Trésor. La
+Banque, qui ordinairement se livrait aussi à l'escompte de ces
+valeurs, et qui ne pouvait plus s'en procurer, hésitait à émettre ses
+45 mille actions nouvelles. Napoléon la força de les émettre,
+promettant de lui fournir bientôt, à elle et à tous les capitalistes,
+l'emploi de leur argent, par la multiplication des entreprises de tout
+genre. Dans son langage figuré, il disait à la Banque de France: «Avec
+le penchant qui existe dans notre pays à tout centraliser à Paris, à y
+centraliser les payements comme le gouvernement lui-même, la Banque
+doit y devenir le plus grand des agents commerciaux; elle doit être
+vraiment digne de son nom de Banque de France, et devenir pour Paris
+ce que la Tamise, qui apporte tout à Londres, est pour Londres.» Il
+exigea donc l'émission des 45 mille nouvelles actions, qui, du reste,
+se placèrent avec avantage, car émises à 1,200 francs (1,000 francs
+représentaient le capital de l'action, 200 francs représentaient
+d'anciens bénéfices accumulés), elles se négociaient à 1,400 francs.
+Les trois effets publics du temps étaient la rente 5 pour cent, les
+actions de la Banque, et les rescriptions sur domaines nationaux,
+inventées pour liquider l'arriéré. Le 5 pour cent, à l'époque dont il
+s'agit (août 1807), se vendait 93 francs, les actions de la Banque
+1,425, les rescriptions 92. Le taux de ces dernières était devenu
+presque invariable.
+
+[En marge: Baisse de l'intérêt de 5 à 4 pour cent.]
+
+Napoléon demanda que l'intérêt fût réduit à 4 pour cent à la Banque,
+mesure qu'elle adopta avec empressement. Il ordonna que l'intérêt des
+cautionnements fût réduit, pour les uns de 6 à 5, pour les autres de
+5 à 4. Enfin il poussa l'impatience du bien jusqu'à vouloir fixer à 3
+et 3-1/2, l'intérêt que la caisse de service allouait aux capitaux.
+N'ayant pas besoin d'argent, en versant abondamment à cette caisse, il
+soutenait qu'il ne fallait garder que les fonds qui pouvaient se
+contenter de cette rémunération, renvoyer les autres au commerce, et
+forcer ainsi la baisse de l'intérêt par tous les moyens dont pouvait
+disposer le gouvernement. Mais M. Mollien l'arrêta en lui prouvant
+qu'un tel résultat était prématuré, car l'argent promis à la caisse
+n'était pas entièrement versé, et on avait encore besoin des
+ressources qui l'alimentaient ordinairement. Le succès d'une telle
+mesure eût été infaillible l'année suivante, si de nouvelles
+entreprises au dehors n'étaient venues détourner les capitaux comme
+les soldats de la France de leur emploi le meilleur, le plus utile, le
+plus sûr.
+
+[En marge: Essor de l'industrie et du commerce en août 1807.]
+
+L'aspect sinon effrayant, du moins triste, que la guerre avait pris
+durant l'hiver de 1807, joint aux rigueurs de la saison, à l'absence
+de la cour impériale, avait ralenti un moment l'activité des affaires,
+particulièrement à Paris. Mais le rétablissement de la paix
+continentale, l'espérance de la paix maritime, avaient rendu le plus
+vif essor aux imaginations, et de toutes parts on commençait à
+fabriquer dans les manufactures, et à faire dans les maisons de
+commerce des projets de spéculation qui embrassaient l'étendue entière
+du continent. Bien que les produits de la Grande-Bretagne franchissent
+encore le littoral européen, par quelques issues ignorées de
+Napoléon, néanmoins ils avaient de la peine à pénétrer, et beaucoup
+plus encore à circuler. Les fils et les étoffes de coton, qui, grâce
+aux lois prohibitives rendues alors en France, avaient été fabriqués
+avec bénéfice, en grande quantité, et avec un commencement de
+perfection, remplaçaient les produits anglais du même genre, passaient
+le Rhin à la suite de nos armées, et se répandaient en Espagne, en
+Italie, en Allemagne. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps,
+remplissaient les marchés de l'Europe, ce qui causait à Lyon une
+satisfaction générale. Nos draps, qui avaient l'avantage de la matière
+première, depuis que les laines espagnoles manquaient aux Anglais et
+surabondaient pour nous, chassaient les draps anglais de toutes les
+foires du continent, car ils avaient la supériorité non-seulement de
+la qualité, mais de la beauté.
+
+Ce n'étaient pas, au surplus, nos produits seuls qui gagnaient à
+l'exclusion des produits anglais. La Saxe, la plus industrieuse des
+provinces allemandes, envoyait déjà des charbons par l'Elbe à
+Hambourg, des draps fabriqués avec les belles laines saxonnes sur des
+marchés où ils n'avaient jamais pénétré, et les métaux de l'Erzgebirge
+partout où manquaient les métaux de l'Amérique. Nos fers et les fers
+allemands profitaient aussi beaucoup de l'exclusion des fers anglais
+et suédois, et se perfectionnaient à vue d'oeil.
+
+Par la puissance de la mode, puissance légère et fantasque, qui
+partage avec la sainte puissance de la conscience le privilége
+d'échapper au pouvoir, mais qui cependant obéit volontiers à la
+gloire, Napoléon s'efforçait de faire prévaloir l'usage des produits
+fabriqués avec des matières d'origine continentale. Il voulait qu'on
+préférât par exemple la toile et le linon, composés de chanvre et de
+lin, à la mousseline fabriquée avec du coton. Il voulait aussi qu'on
+préférât la soierie au simple drap, ce qui devait entraîner un retour
+vers le luxe de l'ancien régime, vers ce temps où les hommes, au lieu
+de se vêtir de la modeste étoffe qu'on appelle le drap noir,
+s'habillaient en étoffes aussi riches que celles qui sont employées
+aux robes des femmes. Et il encourageait ce retour au luxe, comme le
+retour à la noblesse, aux titres, aux dotations, par des raisons à lui
+propres, raisons sérieuses, qui le dirigeaient toujours dans les
+choses en apparence les plus futiles.
+
+[En marge: Premiers emplois de la vapeur dans l'industrie et la
+navigation.]
+
+Sauf nos industries maritimes qu'il cherchait à dédommager de leur
+inaction par d'immenses créations navales, nos autres industries
+trouvaient donc une cause puissante de développement dans cette
+situation extraordinaire que Napoléon avait procurée à la France.
+Mais, chose singulière, la plus grande des forces mécaniques, celle de
+la vapeur, qui, par sa puissance expansive, anime aujourd'hui
+l'industrie humaine tout entière, qui fait mouvoir tant de métiers,
+qui pousse tant de bâtiments, qui est, avec la paix, la cause
+principale du bien-être des classes inférieures et du luxe des classes
+supérieures, la force de la vapeur, échappant seule aux regards de
+Napoléon, se développait à côté de lui et sans lui. Ces machines,
+dites alors machines à feu, de leur phénomène le plus apparent,
+grossièrement construites, consommant une quantité excessive de
+combustible, n'étaient employées que sur les houillères, à cause du
+bon marché du charbon dans ces sortes d'établissements. La Société
+d'encouragement pour l'industrie proposait un prix, afin de
+récompenser ceux qui les rendraient d'un usage plus pratique et plus
+économique; et, à deux mille lieues de nos rivages, Fulton, peu écouté
+de Napoléon en 1803, parce que celui-ci avait besoin pour passer la
+mer, non pas d'un moyen à l'essai, mais d'un moyen éprouvé, était allé
+faire l'expérience d'un bateau mû par ce qu'on appelait alors la
+machine à feu. Il avait exécuté le double trajet de New-York à Albany,
+et d'Albany à New-York, en quatre jours, et avait à peine attiré les
+regards du monde, dont trente ans plus tard il devait changer la face.
+Ce n'est pas la première fois qu'une grande invention due à des génies
+secondaires mais spéciaux, a passé à côté de génies supérieurs sans
+attirer leur attention. La poudre à canon, qui, en détruisant à la
+guerre l'empire de la force physique, contribua si puissamment à une
+révolution dans les moeurs européennes, fut non-seulement odieuse à
+l'héroïque Bayard, mais inspira le dédain de Machiavel, ce juge si
+profond des choses humaines, cet auteur, si admiré par Napoléon, du
+traité sur la guerre, et fut considérée par lui comme une invention
+éphémère et de nulle conséquence.
+
+[En marge: Préparation du nouveau Code de commerce.]
+
+Pensant qu'une bonne législation est, avec les capitaux et les
+débouchés, le plus grand bien qu'on puisse procurer au commerce,
+Napoléon avait ordonné à l'archichancelier Cambacérès de faire
+préparer un code commercial. Ce code venait effectivement d'être
+rédigé. On en avait emprunté le fond aux nations maritimes les plus
+célèbres, et la forme simple et analytique à l'esprit français, qui,
+plus que jamais, brillait sous ce rapport dans la rédaction des lois,
+parce que, conçues sur un plan uniforme et vaste, soigneusement
+remaniées dans leur rédaction au Conseil d'État, elles n'étaient
+jamais retouchées par le Corps législatif, qui les adoptait ou les
+rejetait sans amendement. Ce code, tout préparé au moment du retour de
+Napoléon, devait, avec les autres mesures dont nous venons de parler,
+être présenté au Corps législatif dans la courte session qui se
+préparait.
+
+[En marge: Dotations accordées aux généraux et soldats, ainsi qu'aux
+fonctionnaires de l'ordre civil.]
+
+Il était temps que Napoléon accordât enfin à ses glorieux soldats les
+récompenses qu'il leur avait promises, et qu'ils avaient si bien
+méritées durant les deux dernières campagnes. Mais ce fut dans la
+forme même de ces récompenses qu'il fit surtout éclater son génie
+organisateur et puissant. Il se serait bien gardé, en effet, de leur
+jeter les dépouilles des vaincus, pour qu'ils les dévorassent dans une
+orgie. Il voulait avec ce qu'il leur donnerait fonder de grandes
+familles, qui entourassent le trône, concourussent à le défendre,
+contribuassent à l'éclat de la société française, sans nuire à la
+liberté publique, sans entraîner surtout aucune violation des
+principes d'égalité proclamés par la révolution française.
+L'expérience a prouvé qu'une aristocratie ne nuit point à la liberté
+d'un pays, car l'aristocratie anglaise n'a pas moins contribué que les
+autres classes de la nation à la liberté de la Grande-Bretagne. La
+raison dit encore qu'une aristocratie peut être compatible avec le
+principe de l'égalité, à deux conditions: premièrement, que les
+membres qui la composent ne jouissent d'aucuns droits particuliers, et
+subissent en tout la loi commune; secondement, que les distinctions
+purement honorifiques accordées à une classe soient accessibles à tous
+les citoyens d'un même État qui les ont achetées par leurs services ou
+leurs talents. C'est là ce qu'il y avait de raisonnable dans les voeux
+de la révolution française, et c'est là ce que Napoléon entendait
+maintenir invariablement. Cependant, à notre avis, dans les sociétés
+modernes, où l'envie est soulevée contre les institutions
+aristocratiques, ce qu'un gouvernement sensé a de mieux à faire, c'est
+de laisser les lois de la nature humaine agir, sans s'en mêler
+aucunement. Elles ramènent l'homme libre à Dieu, et, après Dieu, à un
+autre culte, celui des ancêtres. Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse
+pas, le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre,
+légueront à leurs descendants une considération qui les fera
+distinguer de la foule, et qui leur épargnera, quand ils auront du
+mérite, la plus sérieuse des difficultés que rencontre le mérite en ce
+monde, celle d'attirer le premier regard du public. Les lois n'ont pas
+besoin d'intervenir pour qu'il en soit ainsi; car ce ne sont pas les
+lois écrites, c'est la nature qui a produit l'aristocratie de tous les
+pays, et surtout celle des républiques. La nature avait créé
+l'aristocratie de Venise, bien avant que celle-ci songeât à
+s'attribuer par les lois des droits particuliers. C'est une chose
+dont il n'y a pas à se mêler, si on y a goût. Le temps fait partout
+des aristocraties; il n'y a qu'à s'épargner le ridicule d'en faire
+soi-même, et tout au plus à les empêcher de s'arroger des priviléges
+exclusifs, ce dont elles ne seront plus tentées à l'avenir.
+
+S'il y avait cependant un souverain dans le monde qui pût échapper au
+ridicule ou à l'odieux qu'excite quelquefois l'établissement
+d'institutions aristocratiques, c'était celui qui osait et pouvait
+rétablir la monarchie le lendemain de la république, la différence des
+rangs (non celle des droits), le lendemain d'une brutale égalité; qui
+dans sa vaste imagination rêvait une société grande comme son génie et
+son âme, et qui avait, pour créer de puissantes familles, des noms
+immortels et des trésors; qui pouvait les appeler Rivoli, Castiglione,
+Montebello, Elchingen, Awerstaedt, et leur donner jusqu'à un million
+de revenu annuel. Il était donc excusable, car il ne voulait pas
+violer les vrais principes de la révolution française, et il croyait
+au contraire les consacrer d'une manière éclatante, en faisant, à
+l'image de sa propre fortune, un duc, un prince, avec un enfant de la
+charrue. Une dernière considération enfin se présentait ici pour
+désarmer la raison la plus sévère, c'était de se ménager des moyens
+innocents et inoffensifs d'exciter et de récompenser les grands
+dévouements[11].
+
+[Note 11: Ces lignes ont été écrites en 1846, sous la monarchie. Je
+les ai écrites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps.
+Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient changé.]
+
+[En marge: Statut relatif aux dignités héréditaires.]
+
+Napoléon profita donc de la gloire de Tilsit, et du prestige dont il
+était entouré en ce moment, pour accomplir enfin le projet qu'il
+méditait depuis long-temps d'instituer une noblesse. Déjà, en 1806,
+lorsqu'il avait donné des couronnes à ses frères, à ses soeurs, à son
+fils adoptif, des principautés à plusieurs de ses serviteurs, celle de
+Ponte-Corvo au maréchal Bernadotte, celle de Bénévent à M. de
+Talleyrand, celle de Neufchâtel au major général Berthier, il avait
+annoncé qu'un statut postérieur réglerait le système des successions
+pour les familles en faveur desquelles seraient créés des
+principautés, des duchés, et autres distinctions destinées à être
+héréditaires. En conséquence, il établit par un sénatus-consulte que
+les titres donnés par lui, ainsi que les revenus accompagnant ces
+titres, seraient transmissibles héréditairement, en ligne directe, de
+mâle en mâle, contrairement au système de succession admis par le Code
+civil. Il établit en outre que les dignitaires de l'Empire, à tous les
+degrés, pourraient transmettre à leur fils aîné un titre, qui serait
+celui de duc, de comte ou de baron, suivant la dignité du père, à la
+condition d'avoir fait preuve d'un certain revenu, dont le tiers au
+moins devait demeurer attaché au titre conféré à la descendance. Ces
+mêmes personnages avaient aussi le droit de constituer pour leurs fils
+puînés des titres, inférieurs toutefois à ceux qui auraient été
+accordés aux aînés, et toujours à la condition de prélever sur leur
+fortune une part qui serait l'accompagnement héréditaire de ces
+titres. Telle fut l'origine des majorats. Les grands dignitaires,
+comme le grand électeur, le connétable, l'archichancelier,
+l'architrésorier, durent porter le titre d'_altesse_. Leurs fils
+aînés durent porter le titre de _ducs_, si leur père avait institué en
+leur faveur un majorat de 200 mille livres de rente. Les ministres,
+les sénateurs, les conseillers d'État, les présidents du Corps
+législatif, les archevêques, furent autorisés à porter le titre de
+_comtes_, et à transmettre ce titre à leurs fils ou neveux, sous la
+condition d'un majorat de 30 mille livres de rente. Enfin les
+présidents des colléges électoraux à vie, les premiers présidents,
+procureurs généraux et évêques, les maires des trente-sept bonnes
+villes de l'Empire, furent autorisés à porter le titre de _barons_, et
+à le transmettre à leurs fils aînés, sous la condition d'un majorat de
+15 mille livres de rente. Les simples membres de la Légion d'honneur
+purent s'appeler chevaliers, et transmettre ce titre moyennant un
+majorat de 3 mille livres de rente. Un autre statut dut déterminer les
+conditions auxquelles seraient soumises ces portions de la fortune des
+familles, qu'on plaçait ainsi sous un régime exceptionnel.
+
+Ce fut encore le Sénat qui reçut la mission d'imprimer un caractère
+légal à cette nouvelle création impériale, au moyen d'un
+sénatus-consulte, qui stipulait très-expressément que ces titres ne
+conféraient aucun droit particulier, n'emportaient aucune exception à
+la loi commune, n'attribuaient aucune exemption des charges ou des
+devoirs imposés aux autres citoyens. Il n'y avait d'exceptionnel que
+le régime des substitutions imposé aux familles anoblies, lesquelles
+acquéraient leur nouvelle grandeur en sacrifiant pour elles-mêmes
+l'égalité des partages.
+
+[En marge: Dotations en terres et en argent accordées aux militaires
+de tout grade.]
+
+Ces dispositions arrêtées, Napoléon distribua entre ses compagnons
+d'armes une partie des trésors amassés par son génie. En attendant qu'il
+eût décerné à Lannes, Masséna, Davout, Berthier, Ney et autres, les
+titres qu'il se proposait d'emprunter aux grands événements du règne, il
+voulut assurer tout de suite leur opulence. Il leur donna des terres
+situées en Pologne, en Allemagne, en Italie, avec faculté de les
+revendre, pour en placer la valeur en France, plus des sommes en argent
+comptant pour acheter et meubler des hôtels. Ce n'était là qu'un premier
+don, car ces dotations furent plus tard doublées, triplées, quadruplées
+même pour quelques-uns. Le maréchal Lannes reçut 328 mille francs de
+revenu, et un million en argent; le maréchal Davout, 410 mille francs de
+revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Masséna, 183 mille
+francs de revenu, et 200 mille francs en argent (il fut plus tard l'un
+des mieux dotés); le major général Berthier, 405 mille francs de revenu,
+et 500 mille francs en argent; le maréchal Ney, 229 mille francs de
+revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Mortier, 198 mille
+francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal Augereau,
+172 mille francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal
+Soult, 305 mille francs de revenu, et 300 mille francs en argent; le
+maréchal Bernadotte, 291 mille francs de revenu, et 200 mille francs en
+argent. Les généraux Sébastiani, Victor, Rapp, Junot, Bertrand,
+Lemarois, Caulaincourt, Savary, Mouton, Moncey, Friant, Saint-Hilaire,
+Oudinot, Lauriston, Gudin, Marchand, Marmont, Dupont, Legrand, Suchet,
+Lariboisière, Loison, Reille, Nansouty, Songis, Chasseloup et autres,
+reçurent les uns 150, les autres 100, 80, 50 mille francs de revenu, et
+presque tous 100 mille francs en argent. Les hommes civils eurent aussi
+leur part de ces largesses. L'archichancelier Cambacérès et
+l'architrésorier Lebrun obtinrent chacun 200 mille francs de revenu. MM.
+Mollien, Fouché, Decrès, Gaudin, Daru en obtinrent chacun 40 ou 50
+mille. Tous, civils et militaires, n'étaient encore que provisoirement
+dotés par ces dons magnifiques, et l'étaient en Pologne, en Westphalie,
+en Hanovre, ce qui devait les intéresser au maintien de la grandeur de
+l'Empire. Napoléon s'était réservé en Pologne 20 millions de domaines,
+en Hanovre 30, en Westphalie un capital représenté par 5 à 6 millions de
+revenu, indépendamment de 30 millions en capital, et de 1,250 mille
+francs de rente en Italie, déjà réservés dans l'année 1805. Il avait
+donc de quoi enrichir les braves qui le servaient, et de quoi réaliser
+les belles paroles qu'il avait adressées à plusieurs d'entre eux: «Ne
+pillez pas; je vous donnerai plus que vous ne prendriez, et ce que je
+vous donnerai, amassé par ma prévoyance, ne coûtera rien ni à votre
+honneur, ni aux peuples que nous avons vaincus.»--Et il avait raison,
+car les domaines qu'il distribuait étaient des domaines impériaux en
+Italie, royaux ou grand-ducaux en Prusse, en Hanovre, en Westphalie.
+Mais ces domaines acquis par la victoire pouvaient être perdus par la
+défaite, et, heureusement pour eux, ceux qu'il dotait si magnifiquement
+devaient pour la plupart recevoir en France, sur des rentes ou des
+canaux, d'autres dotations moins exposées au hasard des événements que
+des terres situées à l'étranger.
+
+Les généraux français ne furent pas les seuls à participer à ces
+largesses, car les généraux polonais Zayonscheck et Dombrowski, vieux
+serviteurs de la France, obtinrent chacun un million.
+
+Après les généraux, les officiers et les soldats reçurent aussi des
+marques de sa libéralité. Napoléon fit payer à tous, outre la solde
+arriérée, des gratifications considérables, afin de leur procurer
+sur-le-champ quelques plaisirs qu'ils avaient bien mérités. Dix-huit
+millions furent distribués sous cette forme, dont six millions pour
+les officiers, douze pour les soldats. Les blessés avaient triple
+part. Ceux qui avaient été assez heureux pour assister aux quatre
+grandes batailles de la dernière guerre, Austerlitz, Iéna, Eylau,
+Friedland, obtenaient le double des autres. À ces gratifications du
+moment il fut ajouté des dotations permanentes de 500 francs pour les
+soldats amputés, et de mille, 2 mille, 4 mille, 5 mille, 10 mille en
+faveur des militaires qui s'étaient distingués, depuis le grade de
+sous-officier jusqu'à celui de colonel. Pour les officiers comme pour
+les généraux, ce ne fut là qu'une première rémunération, suivie
+postérieurement d'autres plus considérables, et indépendante des
+traitements de la Légion d'honneur, ainsi que des pensions de retraite
+légalement dues à la fin de la carrière militaire.
+
+Ce glorieux vainqueur voulait donc que tout le monde participât à sa
+prospérité comme à sa gloire. Quant à lui, simple, économe, magnifique
+seulement pour les autres, réprimant le moindre détournement des
+deniers publics, impitoyable pour toute dépense qui ne lui semblait
+pas nécessaire dans son palais ou dans l'État, il n'était prodigue que
+dans de nobles vues, et pour tout ce qui avait servi la grandeur de la
+France ou la sienne. Les détracteurs de sa gloire et de la nôtre ont
+prétendu qu'il avait, en spoliant les vaincus, en assouvissant
+l'avidité des soldats, pris chez les uns le moyen d'exalter la
+bravoure des autres. Il faut laisser de telles calomnies à l'étranger,
+ou aux partis associés aux passions de l'étranger. Ces trésors étaient
+pris non sur les peuples, mais sur les empereurs, rois, princes,
+couvents, conjurés contre la France depuis 1792. Quant aux peuples
+vaincus, ils étaient ménagés autant que la guerre permet de le faire,
+beaucoup plus qu'ils ne l'avaient été dans aucun temps et dans aucun
+pays, beaucoup plus que nous ne l'avons été nous-mêmes. Et quant à ces
+héroïques soldats, dont on dit que Napoléon excitait la bravoure avec
+de l'argent, ils ne se doutaient pas plus, en courant à Austerlitz, à
+Iéna, à Eylau, à Friedland, qu'ils rencontreraient la fortune sur leur
+chemin, qu'ils ne s'en doutaient en courant à Marengo, à Rivoli, et
+plus anciennement à Valmy ou à Jemmapes. Après avoir en 1792 volé à la
+défense de leur pays, ils s'élançaient maintenant à la gloire,
+entraînés par la passion des grandes choses, passion que la révolution
+française avait fait naître en eux, et que Napoléon avait exaltée au
+plus haut degré. Si au lendemain d'un long dévouement à braver le
+froid, la faim, la mort, ils trouvaient le bien-être, c'était une
+surprise de la fortune, dont ils jouissaient ainsi qu'un soldat jouit
+d'un peu d'or trouvé sur un champ de bataille; et ces satisfactions
+qu'on leur avait ménagées, ils étaient prêts à les quitter de nouveau,
+pour répandre encore cette vie qu'ils ne regardaient pas comme à eux,
+et dont ils se hâtaient d'user comme d'un prêt que leur faisait
+Napoléon, en attendant qu'il leur en demandât le sacrifice.
+
+[En marge: Loi sur les pensions civiles.]
+
+Napoléon prit d'autres mesures aussi sages qu'elles étaient humaines.
+Selon son habitude à chaque intervalle de paix, il ordonna coup sur
+coup plusieurs revues de l'armée, pour faire sortir des rangs les
+soldats fatigués ou mutilés, et ne rendant plus d'autre service que
+celui de stimuler les jeunes soldats par leurs récits militaires. Il
+faisait régler leur pension, et occuper leur place dans les rangs par
+des conscrits, répétant sans cesse que le trésor de l'armée était
+assez riche pour payer tous les vieux services, mais que le budget de
+l'État ne l'était pas assez pour payer des soldats qui ne pouvaient
+plus servir activement. Songeant aux mérites civils non moins qu'aux
+mérites militaires, il exigea et obtint une modification à la loi des
+pensions civiles, loi qui depuis 1789 avait autant varié sous
+l'influence du caprice populaire, que les récompenses variaient avant
+cette époque sous l'influence du caprice royal. Du temps de
+l'Assemblée constituante on avait adopté pour limite la plus élevée de
+toute pension civile, 10 mille francs, du temps de la Convention 3
+mille, du temps du Consulat 6 mille. Napoléon voulut que ce terme fût
+fixé à 20 mille, se réservant de n'en approcher, et de ne l'atteindre,
+qu'en faveur de services éclatants. C'est la mort de M. Portalis,
+laissant une veuve sans fortune, qui lui inspira cette pensée, peu
+dangereuse pour les finances d'un État, et utile pour le développement
+des talents. Il accorda une pension de 6 mille francs, et une somme de
+24 mille francs, à mademoiselle Dillon, soeur du premier officier
+égorgé dans nos désordres populaires. La mère de l'Impératrice, madame
+de La Pagerie, étant morte à la Martinique, il fit affranchir les
+nègres et les négresses qui l'avaient servie, doter une jeune fille
+qui l'avait soignée, placer en un mot dans l'aisance tous ceux qui
+avaient eu l'honneur d'approcher d'elle.
+
+[En marge: Augmentation du nombre des cures de campagne.]
+
+L'Église, comme tous les serviteurs de l'État, eut part à cette
+munificence du conquérant. Sur la proposition du prince Cambacérès,
+qui avait administré temporairement les cultes, pendant l'intervalle
+écoulé entre la mort de M. Portalis et la nomination de M. Bigot de
+Préameneu, il établit que le nombre des succursales serait porté de 24
+à 30 mille, afin d'étendre le bienfait du culte à toutes les communes
+de l'Empire. S'apercevant en outre que la carrière du sacerdoce était
+moins recherchée qu'autrefois, il accorda 2,400 bourses pour les
+petits séminaires. Il voulait faire savoir à l'Église que s'il avait
+avec son chef quelques différends de nature purement temporelle, il
+était sous le rapport spirituel toujours aussi disposé à la servir et
+à la protéger. Dans ce moment il s'occupait, en exécution de la loi de
+1806, qui l'autorisait à créer une université, de la fondation de ce
+grand établissement. Mais cette pensée n'était pas mûre encore, ni
+chez lui ni autour de lui. Pour le présent il se contenta d'augmenter
+le nombre des bourses dans les lycées.
+
+[En marge: Le Code civil appelé Code Napoléon.]
+
+[En marge: Propagation du Code Napoléon dans tous les pays dépendant
+de l'Empire.]
+
+Tandis qu'il songeait tant aux autres, il se prêta cependant à une
+mesure qui semblait n'intéresser que sa gloire personnelle. Il
+consentit, d'après un voeu que l'attachement sincère chez les uns,
+l'adulation chez les autres, avaient provoqué, à changer le titre du
+Code civil, et à l'appeler Code Napoléon. Assurément si jamais titre
+fut mérité, c'était celui-là, car ce code était autant l'oeuvre de
+Napoléon que les victoires d'Austerlitz et d'Iéna. À Austerlitz, à
+Iéna, il avait eu des soldats qui lui prêtaient leurs bras, comme dans
+la rédaction de ce code il avait eu des jurisconsultes qui lui
+prêtaient leur savoir; mais c'est à la force de sa volonté, à la
+sûreté de son jugement, qu'était dû l'achèvement de ce grand ouvrage.
+Et si Justinien, qui, suivant une expression de l'exposé des motifs,
+_combattait par ses généraux, pensait par ses ministres_, avait pu
+donner son nom au code des lois romaines, Napoléon avait bien plus le
+droit de donner le sien au code des lois françaises. D'ailleurs le nom
+d'un grand homme protége de bonnes lois, autant que de bonnes lois
+protégent la mémoire d'un grand homme. Rien donc n'était plus juste
+que cette mesure, et elle fut imaginée, proposée, accueillie par tout
+ce qui prenait part au gouvernement, presque sans laisser à Napoléon
+la peine de la désirer et de la demander. En même temps Napoléon
+écrivait à ses frères et aux princes placés sous son influence, pour
+les engager à introduire dans leurs États ce code de la justice et de
+l'égalité civile. Il en avait prescrit l'adoption dans toute
+l'Italie. Il enjoignit à son frère Louis de l'adopter en Hollande, à
+son frère Jérôme de l'adopter en Westphalie. Il invita le roi de Saxe,
+grand-duc de Varsovie, à le mettre en vigueur dans la Pologne
+restaurée. Déjà on l'étudiait en Allemagne, et, malgré la répugnance
+que cette contrée devait alors éprouver pour tout ce qui venait de
+France, tous les coeurs chez elle étaient attirés par l'équité d'un
+code qui, outre sa précision, sa clarté, sa conséquence, avait
+l'avantage de rétablir la justice dans la famille, et d'y faire cesser
+la tyrannie féodale. À Hambourg le Code civil avait été réclamé par le
+voeu de la population. Il venait d'être mis en pratique à Dantzig. On
+annonçait qu'il en serait ainsi à Brème, et dans les villes
+anséatiques. Le prince primat dans sa principauté de Francfort, le roi
+de Bavière dans sa monarchie agrandie, l'avaient mis à l'étude, pour
+l'introduire dans les esprits avant de l'introduire dans les usages.
+Le grand-duc de Bade venait de l'admettre pour son duché. C'est ainsi
+que la France dédommageait l'humanité du sang versé pendant la guerre,
+et compensait un peu de mal fait à la génération présente, par un bien
+immense assuré aux générations futures.
+
+[En marge: État des lettres, des sciences et des arts pendant le règne
+de Napoléon.]
+
+Tous les genres de gloire seraient par la Providence dispensés à une
+nation, que cette nation aurait de vifs regrets à concevoir si la
+gloire des lettres, des sciences, des arts, lui était refusée; et, si
+les Romains n'avaient eu que le mérite de vaincre le monde, de le
+civiliser après l'avoir vaincu, de lui donner des lois immortelles,
+qui, adaptées à nos moeurs, vivent encore dans nos codes; s'ils
+n'avaient eu que cet éminent mérite, s'ils n'avaient compté parmi
+leurs grands hommes Horace, Virgile, Cicéron, Tacite, n'ayant rien
+fait pour charmer l'humanité, après avoir tant fait pour la dominer,
+ils laisseraient aux Grecs l'honneur d'en être les délices, et ils
+occuperaient dans l'histoire de l'esprit humain une place inférieure à
+celle de ce petit peuple. Mais le génie du gouvernement et de la
+guerre n'exista jamais sans le génie des lettres, des arts et des
+sciences, parce qu'il est impossible d'agir sans penser, et de penser
+sans parler, écrire et peindre.
+
+La France, qui a répandu tant de sang généreux sur tous les champs de
+bataille de l'Europe, la France a eu aussi cette double gloire; et
+tandis qu'elle remportait les victoires des Dunes, de Rocroy, elle
+créait _le Cid_ et _Athalie_; elle avait Condé, et Bossuet pour
+célébrer Condé. Napoléon, dans son immense désir d'être grand, mais de
+l'être avec la France et par la France, aurait voulu aussi qu'elle eût
+sous son gouvernement toutes les couronnes, celles de l'intelligence
+comme celles de la force, et ne renonçait pas à produire des
+littérateurs, des savants, des peintres, comme il produisait des
+héros. Mais la volonté peut tout chez les hommes, excepté de changer
+les temps, et les temps peuvent plus sur le génie des nations que
+toute la volonté des gouvernements. Charlemagne, si grand qu'il fût,
+si épris qu'il se montrât des plus nobles études, ne parvint pas à
+féconder un siècle barbare. Louis XIV, en aimant le génie, quelquefois
+sans le comprendre, quelquefois même en le maltraitant, n'eut qu'à le
+laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que
+l'esprit humain ait jamais donné, car jamais il n'enfanta des oeuvres
+si grandes et si parfaites. Napoléon aurait eu le temps, qui lui a
+manqué par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu à la nation française la
+jeunesse d'esprit qui produit _le Cid_ et _Athalie_, et certainement
+lui aurait refusé la liberté qui crée les Cicéron et les Salluste
+quand elle existe, les Tacite quand elle a cessé d'exister.
+
+[En marge: État des sciences.]
+
+La France de 1789 à 1814, éminente dans les sciences, croyant l'être
+dans les arts du dessin, ne se flattait pas même de l'être dans les
+lettres. Dans les sciences trois savants illustres, par leurs vastes
+et nobles travaux, assuraient à leur époque une gloire durable. M.
+Lagrange, en poussant au delà de ses anciennes limites la science
+algébrique, donnait au calcul abstrait une nouvelle puissance. M. de
+Laplace, appliquant cette puissance à l'univers, exécutait la seule
+chose qui, après Galilée, Descartes, Kepler, Copernic et Newton,
+restât à accomplir: c'était de calculer avec une précision encore
+inconnue les mouvements des corps célestes, et de présenter dans son
+sublime ensemble le système du monde. Enfin M. Cuvier, appliquant
+l'observation froide et patiente aux débris dont notre planète est
+couverte, étudiant, comparant entre eux les cadavres des animaux et
+des plantes enfouis sous le sol, retrouvait la succession des temps
+dans celle des êtres, et, en créant l'ingénieuse science de
+l'_anatomie comparée_, rendait positive cette belle histoire de la
+terre, que Buffon avait conjecturée par un effort de génie, et laissée
+conjecturale, faute de faits suffisamment observés à l'époque où il
+vivait.
+
+[En marge: État des arts.]
+
+Dans les arts du dessin, une réaction estimable par l'intention
+s'était opérée contre les goûts du dix-huitième siècle. Durant ce
+siècle efféminé et philosophe, Boucher, le peintre adoré de la
+Régence, avait d'une main légère tracé sur la toile de licencieuses
+courtisanes, remarquables non par la beauté, mais par une certaine
+grâce lascive. Greuze, plus honnêtement inspiré, leur avait opposé des
+vierges charmantes, peintes avec un pinceau fin et suave. Mais l'art
+abaissé par Boucher n'avait pas été relevé par Greuze à la dignité de
+style que Poussin, à défaut de génie, avait su lui conserver. Il n'est
+permis qu'une fois et qu'à une nation de montrer au monde le génie de
+Michel-Ange et de Raphaël, mais toutes, quand elles pratiquent les
+arts, doivent aspirer au moins à la correction, à la noblesse du
+dessin, et peuvent y arriver par de sévères études. C'est ce que
+venait d'accomplir le célèbre peintre David. Dégoûté du caractère de
+l'art au temps de sa jeunesse, il était accouru à Rome, s'y était
+épris de la beauté touchante, pittoresque et sublime des maîtres
+italiens, et, sa passion pour le beau s'exaltant peu à peu, il était
+remonté des Italiens du quinzième siècle aux anciens eux-mêmes, et, au
+lieu des courtisanes de Boucher, ou des pudiques jeunes filles de
+Greuze, il avait tracé sur la toile des statues antiques, élégantes
+mais roides, privées de vie, même de couleur, et, en acquérant un
+meilleur style de dessin, avait perdu la facilité et l'éclat de
+pinceau, qui distinguaient encore Boucher et Greuze. C'était une école
+d'imitation, grave, noble, et sans génie. Un peintre toutefois, M.
+Gros, échappait à l'imitation des bas-reliefs antiques en peignant
+des batailles. Dessinant mal, composant médiocrement, mais excité par
+le spectacle du temps, et entraîné par une sorte de fougue naturelle,
+il jetait sur la toile des images, qui vivront probablement par une
+certaine force d'exécution et un certain éclat de couleur. C'est le
+style qui assure la durée des oeuvres de l'esprit, c'est l'exécution
+qui assure celle des oeuvres de l'art, parce qu'elle est, non pas le
+seul, mais le plus élevé, mais le plus constant des signes de
+l'inspiration. Un autre peintre, M. Prudhon, en imitant Corrège par un
+goût naturel pour la grâce, se donnait quelques apparences
+d'originalité dans un temps où, si l'on ne peignait des Brutus et des
+Léonidas, il fallait peindre des grenadiers de la garde impériale.
+Mais ni M. Gros, ni M. Prudhon, auxquels l'âge suivant a rendu plus de
+justice, n'inspiraient autant d'enthousiasme que MM. David, Girodet,
+Gérard. La France croyait presque avoir en eux les égaux des grands
+maîtres d'Italie. Singulière et honorable illusion d'une nation éprise
+de tous les genres de gloire, aspirant à les posséder tous, et
+applaudissant même la médiocrité, dans l'espérance de faire naître le
+génie!
+
+[En marge: État des lettres.]
+
+Dans les lettres la France était plus loin encore de la vraie
+supériorité. Mais, juge exquis en cette matière, elle ne s'abusait
+point. Une sorte d'inertie peu ordinaire s'était emparée alors du
+génie national. On avait vu au dix-septième siècle la France, parée de
+tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, exceller au plus haut
+point dans la représentation tragique des passions de l'homme, et dans
+la représentation comique de ses travers, illustrer la chaire, par
+une éloquence grave, forte, sublime, inconnue au monde, qui ne l'avait
+jamais entendue, qui ne l'entendra plus. On l'avait vue dans le
+dix-huitième siècle, changeant soudainement de goût, d'esprit, de
+croyance, abandonner l'art pour la polémique, attaquer l'autel, le
+trône, toutes les institutions sociales, et produire une littérature
+nouvelle, acrimonieuse, véhémente, immortelle aussi, quoique moins
+belle que la littérature qui s'attache à la peinture du coeur humain.
+On l'avait vue ainsi varier à l'infini les productions de son esprit,
+et ne jamais tarir, comme cette fontaine où les anciens faisaient
+abreuver le génie, et qui versait sur le monde un flot perpétuel.
+Mais, tout à coup, après une révolution immense, la plus humaine par
+le but, la plus terrible par les moyens, la plus vaste par ses
+conséquences, l'esprit français, qui l'avait voulue, appelée et
+produite, se montrait surpris, troublé, épouvanté de son oeuvre, et
+pour ainsi dire épuisé. La littérature française, à la suite de la
+révolution de 1789, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et
+sans inspiration. La tragédie, déjà bien déchue, même lorsque Voltaire
+peignait dans _Zaïre_ les combats de la religion et de l'amour, se
+traînait, demandant tantôt à la Grèce, tantôt à l'Angleterre, tantôt à
+Sophocle, tantôt à Shakspeare, des inspirations, qu'il vaut mieux
+attendre de la nature, qui ne viennent pas quand on les cherche, car
+le génie vraiment inspiré n'a pas besoin d'excitation étrangère. Sa
+propre plénitude lui suffit. M. Chénier imitait, en un style noble et
+pur, la tragédie grecque; M. Ducis, en un style incorrect et
+touchant, la tragédie anglaise. La comédie, dont M. Picard était alors
+en France le continuateur le plus renommé, peignait, sans profondeur,
+mais avec quelque gaieté, des caractères indécis, les grands
+caractères ayant été tracés pour jamais par Molière, et par un ou deux
+de ses disciples. La chaire avait perdu son autorité; la tribune était
+muette. Il n'y avait d'autre éloquence que celle de M. Regnault,
+exposant en un style brillant et facile les menues affaires du temps,
+et celle de M. de Fontanes, exprimant quelquefois à la tête des corps
+de l'État, et en un style correct, élégant et noble, grand de la
+grandeur des événements plus que de celle de l'écrivain, l'admiration
+de la France pour les prodiges du règne impérial. L'histoire enfin
+manquait de liberté, manquait d'expérience, et n'avait pas encore
+contracté ce goût de recherches qui l'a distinguée depuis.
+
+La littérature française ne retrouvait une originalité véritable, une
+éloquence touchante, que lorsque M. de Chateaubriand, célébrant les
+temps d'autrefois, s'adressait, comme nous l'avons dit ailleurs, à
+cette mélancolie vraie du coeur humain, qui regrette toujours le passé
+quel qu'il soit, même le moins regrettable, uniquement parce qu'il
+n'est plus. Cependant le siècle avait un écrivain immortel, immortel
+comme César: c'était le souverain lui-même, grand écrivain, parce
+qu'il était grand esprit, orateur inspiré dans ses proclamations,
+chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, démonstrateur
+puissant dans une multitude de notes émanées de lui, d'articles
+insérés au _Moniteur_, de lettres écrites à ses agents, qui, sans
+doute, paraîtront un jour, et qui surprendront le monde autant que
+l'ont surpris ses actions. Coloré quand il peignait, clair, précis,
+véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple
+comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence,
+mais quelquefois un peu déclamateur, par un reste d'habitude,
+particulière à tous les enfants de la révolution française. Singulière
+destinée de cet homme prodigieux, d'être le plus grand écrivain de son
+temps, tandis qu'il en était le plus grand capitaine, le plus grand
+législateur, le plus grand administrateur! La nation lui ayant, dans
+un jour de fatigue, abandonné le soin de vouloir, d'ordonner, de
+penser pour tous, lui avait en quelque sorte, par le même privilége,
+concédé le don de parler, d'écrire mieux que tous.
+
+[En marge: Rapports demandés aux diverses classes de l'Institut sur
+chaque branche des connaissances humaines.]
+
+Déjà à cette époque, dans cette agitation inquiète d'une littérature
+vieillie, qui cherche partout des inspirations, une double tendance
+littéraire se faisait remarquer. Les uns voulaient remonter au
+dix-septième siècle et à l'antiquité, comme à la source de toute
+beauté; les autres voulaient demander à l'Angleterre, à l'Allemagne,
+le secret d'émotions plus fortes: tristes efforts de l'esprit
+d'imitation, qui change d'objet sans arriver à l'originalité qui lui
+est refusée! Napoléon, par goût naturel pour le beau pur, et par un
+instinct de nationalité, repoussait ces tentatives nouvelles,
+préconisait Racine, Bossuet, Molière, les anciens avec eux, et
+s'attachait à faire fleurir les études classiques dans l'Université.
+Enfin, cherchant à agir fortement sur l'esprit public, il imagina un
+moyen, à son avis le plus efficace de produire de bons ouvrages,
+c'était de bien donner la réputation, de la donner justement,
+grandement, avec autorité. Dans un pays libre, des milliers
+d'écrivains voués à la critique, éclairés ou ignorants, justes ou
+passionnés, honnêtes ou vils, discutent les oeuvres de l'esprit, et
+puis, après un vain bruit, sont remplacés par le temps, qui prononce
+de la manière à la fois la plus douce et la plus sûre, en ne parlant
+plus de certaines oeuvres, en parlant encore de certaines autres. Mais
+la liberté de discussion, Napoléon, en l'accordant pour les lettres,
+n'était pas même résolu pour elles à la souffrir tout entière; et
+quant au temps, il était trop impatient pour en attendre les
+décisions. Il imagina donc de demander à chaque classe de l'Institut
+des rapports approfondis sur la marche des lettres, des sciences et
+des arts depuis 1789, en signalant les tendances bonnes ou mauvaises,
+les oeuvres distinguées ou médiocres, en distribuant la louange et le
+blâme avec une rigoureuse impartialité. Les rapports devaient être
+délibérés par chacune des classes, pour qu'ils eussent l'autorité d'un
+arrêt, présentés par l'un des hommes éminents de l'époque, et lus
+devant l'Empereur au milieu du Conseil d'État, jugeant ainsi du haut
+du trône, encourageant par cette attention solennelle les oeuvres de
+l'esprit français.
+
+En conséquence, M. Chénier vint faire devant Napoléon, et dans une
+séance du Conseil d'État, un rapport simple, ferme, élevé, sur la
+marche des lettres depuis 1789. Napoléon, après cette lecture,
+répondit à M. Chénier par ces belles paroles:
+
+«Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut,
+
+»Si la langue française est devenue une langue universelle, c'est aux
+hommes de génie qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en
+sommes redevables.
+
+»J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer
+mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.
+
+»J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre.
+
+»Vous pouvez compter sur ma protection.»
+
+Quand les gouvernements veulent se mêler des oeuvres de l'esprit
+humain, c'est avec cette grandeur qu'ils doivent le faire; et
+d'ailleurs, à cette manière de distribuer la gloire par une décision
+de l'autorité publique, Napoléon ajoutait une munificence dont nous
+avons déjà cité de nombreux exemples, et le plus fécond de tous les
+encouragements, l'approbation du génie. Dans d'autres séances il
+entendit M. Cuvier faisant un rapport sur la marche des sciences, M.
+Dacier sur celle des recherches historiques, et successivement les
+représentants de toutes les classes sur les objets qui les
+concernaient. Dans le désir de donner aux arts du dessin une marque
+non moins éclatante d'attention, il se rendit lui-même avec
+l'Impératrice et une partie de sa cour dans l'atelier du peintre
+David, afin d'y voir le tableau du Couronnement, et lui adressa après
+l'avoir vu les paroles les plus flatteuses.
+
+[En marge: Fête du 15 août.]
+
+Telles étaient les occupations de Napoléon après son retour de Tilsit;
+tel est aussi le spectacle que la France présentait sous son règne,
+soit par l'effet des circonstances, soit par l'influence personnelle
+qu'il exerçait sur elle. La plupart des résolutions qu'il venait de
+prendre ne pouvaient se passer du concours du pouvoir législatif. Il y
+avait plus d'une année qu'il ne l'avait assemblé, et il était
+impatient de le réunir, autant pour lui présenter les lois de
+finances, le Code de commerce, les lois relatives aux travaux publics,
+que pour faire devant les corps de l'État une manifestation
+européenne. Il avait résolu d'ouvrir la session du Corps Législatif le
+16 août, lendemain du 15, destiné à célébrer la Saint-Napoléon. Le 15
+fut pour Paris, et pour toute la France, un véritable jour de fête. On
+était tout plein encore de la joie que la paix avait causée; car,
+signée à Tilsit le 8 juillet, connue à Paris le 15, il y avait un mois
+à peine qu'on en jouissait. À cette joie de la paix continentale, se
+joignait l'espérance de la paix maritime. La présence de Napoléon à
+Paris avait déjà exercé son influence ordinaire. Un mouvement nouveau
+se communiquait partout. L'argent abondait. Les riches que Napoléon
+venait de faire construisaient des hôtels élégants, et commandaient
+pour les orner des ameublements somptueux. Leurs femmes répandaient
+l'or à pleines mains chez les marchands de luxe. On annonçait un long
+séjour à Fontainebleau, où toute la haute société de Paris serait
+conviée, et où l'on donnerait les fêtes dont l'hiver avait été privé.
+Enfin la gloire nationale, qui touchait vivement les coeurs,
+contribuait aussi à toutes ces joies, en les relevant. La soirée du 15
+août fut éblouissante comme une belle journée. La population entière
+de Paris était le soir sous les fenêtres du palais, ivre
+d'enthousiasme, et demandant à voir le souverain glorieux qui avait
+versé tant de biens, réels ou apparents, sur la France, et qui l'avait
+surtout rendue si grande. Il faut reconnaître, pour l'honneur de la
+nature humaine, que ce qui l'attire le plus c'est la gloire. Napoléon
+n'eût pas été empereur et roi, qu'on aurait voulu voir dans sa
+personne le plus grand homme des temps modernes. Il parut plusieurs
+fois, tenant l'Impératrice par la main, à peine discerné au milieu
+d'un groupe brillant, mais salué et applaudi comme s'il avait été
+aperçu distinctement. Il voulut lui-même être témoin de plus près de
+cet enthousiasme populaire, et sortit déguisé avec son fidèle Duroc
+pour se promener dans le jardin des Tuileries. À la faveur de la nuit
+et de son déguisement, il put jouir des sentiments qu'il inspirait,
+sans être reconnu, et il entendit au milieu de tous les groupes son
+nom prononcé avec reconnaissance et amour. Il s'arrêta dans le jardin
+pour écouter un jeune enfant, qui criait _vive l'Empereur_ avec
+transport. Il saisit ce jeune enfant dans ses bras, lui demanda
+pourquoi il criait ainsi, et en obtint pour réponse que son père et sa
+mère lui enseignaient à aimer et à bénir l'Empereur. C'étaient des
+Bretons, qui, obligés de fuir les horreurs de la guerre civile,
+avaient trouvé à Paris le repos et l'aisance dans un modeste emploi.
+Napoléon s'entretint avec eux, et ils ne surent que le lendemain, par
+une marque de faveur, devant quel témoin puissant s'était épanchée la
+naïveté de leurs sentiments.
+
+[En marge: Convocation du Corps Législatif.]
+
+Le jour suivant, 16, Napoléon se rendit au Corps Législatif, entouré
+de ses maréchaux, suivi par un peuple immense, et trouva le Conseil
+d'État, le Tribunat réunis aux membres du Corps Législatif. M. de
+Talleyrand, en qualité de vice-grand-électeur, présenta au serment les
+membres récemment élus du Corps Législatif; et puis l'Empereur, d'une
+voix claire et pénétrante, prononça le discours suivant:
+
+«Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, messieurs
+les Tribuns et les membres de mon Conseil d'État,
+
+»Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux
+triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe
+politique.
+
+»Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre
+notre indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que
+m'a inspirée le puissant empereur du Nord.
+
+»Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les
+intérêts de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés
+devoirs.
+
+»La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance
+qu'elle avait perdue.
+
+»Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzig, ont
+recouvré leur patrie et leurs droits.
+
+»Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord de voir
+l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent,
+détruite sans retour.
+
+»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la
+Confédération du Rhin; à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la
+Suisse et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos
+nouveaux rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime
+réciproque de ces deux grandes nations.
+
+»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de
+mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire.
+
+»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur
+mes déterminations. Je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et
+victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de
+ses affaires, comme sur celle de ses voisins.
+
+»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient
+assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le
+même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi.
+
+»Français, votre conduite dans ces derniers temps où votre Empereur
+était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et
+l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier
+d'être le premier parmi vous. Si, pendant ces dix mois d'absence et de
+périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous
+m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions. Toutes
+mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la
+conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que
+vous y portiez, et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos
+futures destinées. Vous êtes un bon et grand peuple.
+
+»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner
+nos institutions.
+
+»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la
+Légion-d'Honneur. J'ai créé différents titres impériaux pour donner un
+nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatants
+services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le
+retour de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions.
+
+»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public vous
+feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples
+éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière.
+
+»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont
+été commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus
+important encore; car je veux que dans toutes les parties de mon
+Empire, même dans le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la
+valeur des terres se trouvent augmentées par l'effet du système
+général d'amélioration que j'ai conçu.
+
+»Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, votre
+assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et
+j'ai le droit d'y compter constamment.»
+
+Ce discours fut écouté avec une vive émotion et applaudi avec
+transport. Napoléon rentra aux Tuileries accompagné de la même foule,
+salué des mêmes cris.
+
+Le lendemain et les jours suivants, furent apportées les différentes
+lois qui fixaient le budget de 1807 à 720 millions en recettes et en
+dépenses; qui demandaient pour 1808 de simples crédits provisoires,
+conformément à l'usage du temps; qui pour cette même année 1808
+restituaient au pays 20 millions sur la contribution foncière[12]; qui
+réglaient le concours des départements aux grands travaux d'utilité
+générale, instituaient une Cour des comptes, et devaient enfin
+composer le Code de commerce. Au Sénat étaient réservées les mesures
+concernant l'institution des nouveaux titres, l'épuration de la
+magistrature, la réunion du Tribunat au Corps Législatif. Après la
+présentation de toutes ces lois vint l'exposé de la situation de
+l'Empire par le ministre de l'intérieur. Quand ce ministre dans un
+tableau, dont Napoléon avait fourni le fond et presque la forme, eut
+achevé de peindre l'état florissant de la France, les progrès de son
+industrie et de son commerce, l'impulsion donnée à tous les travaux,
+la construction simultanée de canaux, de routes, de ponts, de
+monuments publics sur toute la surface du territoire, la régularité,
+l'ordre, l'abondance régnant dans les finances, les efforts déployés
+pour répandre l'instruction, pour étendre à toutes les communes le
+bienfait du culte, enfin tant de créations utiles, dont une guerre de
+géants n'avait pas interrompu le cours, dont elle avait même procuré
+les moyens, grâce aux tributs levés sur les rois vaincus, M, de
+Fontanes, président du Corps Législatif, répondit par le discours
+suivant, qu'il avait pu écrire d'avance, car les sentiments qui s'y
+trouvaient exprimés remplissaient toutes les âmes.
+
+[Note 12: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'était néanmoins 20
+millions, mais les nouveaux centimes imposés pour le concours des
+départements aux travaux publics réduisaient ces 20 millions à 15.]
+
+«Monsieur le ministre de l'intérieur, messieurs les conseillers
+d'État,
+
+»Le tableau que vous avez mis sous nos yeux semble offrir l'image d'un
+de ces rois pacifiques uniquement occupés de l'administration
+intérieure au milieu de leurs États; et cependant tous ces travaux
+utiles, tous ces sages projets qui doivent les perfectionner encore,
+furent ordonnés et conçus au milieu du bruit des armes, aux derniers
+confins de la Prusse conquise, et sur les frontières de la Russie
+menacée. S'il est vrai qu'à cinq cents lieues de la capitale, parmi
+les soins et les fatigues de la guerre, un héros prépara tant de
+bienfaits, combien va-t-il les accroître en revenant au milieu de
+nous! Le bonheur public l'occupera tout entier, et sa gloire en sera
+plus touchante.
+
+»Nous sommes loin de refuser à l'héroïsme les hommages qu'il obtint
+dans tous les temps. La philosophie outragea plus d'une fois
+l'enthousiasme militaire, osons ici le venger.
+
+»La guerre, cette maladie ancienne, et malheureusement nécessaire, qui
+travailla toutes les sociétés; ce fléau, dont il est si facile de
+déplorer les effets et si difficile d'extirper la cause, la guerre
+elle-même n'est pas sans utilité pour les nations. Elle rend une
+nouvelle énergie aux vieilles sociétés, elle rapproche de grands
+peuples long-temps ennemis, qui apprennent à s'estimer sur le champ de
+bataille; elle remue et féconde les esprits par des spectacles
+extraordinaires; elle instruit surtout le siècle et l'avenir, quand
+elle produit un de ces génies rares faits pour tout changer.
+
+»Mais pour que la guerre ait de tels avantages, il ne faut pas qu elle
+soit trop prolongée, ou des maux irréparables en sont la suite. Les
+champs et les ateliers se dépeuplent, les écoles où se forment
+l'esprit et les moeurs sont abandonnées, la barbarie s'approche, et
+les générations ravagées dans leur fleur voient périr avec elles les
+espérances du genre humain.
+
+»Le Corps Législatif et le peuple français bénissent le grand prince
+qui finit la guerre avant qu'elle ait pu nous faire éprouver d'aussi
+désastreuses influences, et lorsqu'elle nous porte au contraire tant
+de nouveaux moyens de force, de richesses, et de population. La
+guerre, qui épuise tout, a renouvelé nos finances et nos armées. Les
+peuples vaincus nous donnent des subsides, et la France trouve des
+soldats dignes d'elle chez les peuples alliés.
+
+»Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques années ont suffi
+pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en
+ôtant et en donnant des diadèmes. Il déplace, il resserre, il étend à
+son choix les frontières des empires: tout est entraîné par son
+ascendant. Eh bien! cet homme couvert de tant de gloire nous promet
+plus encore: paisible et désarmé, il prouvera que cette force
+invincible qui renverse en courant les trônes et les empires, est
+au-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve par la
+paix, les enrichit par l'agriculture et l'industrie, les décore par
+les chefs-d'oeuvre des arts, et les fonde éternellement sur le double
+appui de la morale et des lois.»
+
+[En marge: Mariage du prince Jérôme Bonaparte avec la princesse
+Catherine de Wurtemberg.]
+
+Les travaux du Corps Législatif commencèrent immédiatement, et se
+poursuivirent avec le calme et la célérité, naturels dans des
+discussions qui n'étaient que de pure forme; car l'examen sérieux des
+lois proposées avait eu lieu ailleurs, c'est-à-dire dans les
+conférences entre le Tribunat et le Conseil d'État. Durant cette
+courte session, qui le retenait à Paris et différait son départ pour
+Fontainebleau, Napoléon célébra le mariage de la princesse Catherine
+de Wurtemberg avec son frère Jérôme. Cette jeune princesse, douée des
+plus nobles qualités, belle et imposante de sa personne, fière comme
+son père, mais douce et dévouée à tous ses devoirs, et destinée à être
+un jour le modèle des épouses dans le malheur, arriva au château du
+Raincy près de Paris, le 20 août, un peu troublée de la situation qui
+l'attendait, dans une cour dont personne en Europe ne niait l'éclat,
+la puissance, mais qu'on peignait comme le séjour de la force brutale,
+et dans laquelle ne devait l'accompagner aucun des serviteurs qui
+l'avaient entourée dès son enfance. Napoléon la reçut le 24 sur la
+première marche de l'escalier des Tuileries. Elle allait s'incliner
+devant lui, mais il la recueillit dans ses bras, et la présenta
+ensuite à l'Impératrice, à toute sa cour, et aux députés du nouveau
+royaume de Westphalie, convoqués à Paris pour assister à cette union.
+Le lendemain les deux jeunes époux furent civilement unis par
+l'archichancelier Cambacérès, et le surlendemain ils reçurent dans la
+chapelle des Tuileries la bénédiction nuptiale du prince primat, qui,
+toujours aussi attaché à l'Empereur par goût et par reconnaissance,
+était venu consacrer lui-même la nouvelle royauté allemande, fondée
+au nord de la Confédération, dont il était le chancelier et le
+président.
+
+[En marge: Constitution du nouveau royaume de Westphalie.]
+
+Les fêtes célébrées à l'occasion de ce mariage durèrent plusieurs
+jours, et pendant ce temps Napoléon prépara le départ des nouveaux
+époux pour la Westphalie. Leur royaume, composé principalement des
+États du grand-duc de Hesse, détrôné à cause de ses perfidies, devait
+avoir Cassel pour capitale. Il comprenait, outre la Hesse électorale,
+la Westphalie, et les provinces détachées de la Prusse à la gauche de
+l'Elbe. Magdebourg en était la principale forteresse. Il avait encore
+l'espérance de s'enrichir d'une partie du Hanovre. Le titre de royaume
+de Westphalie convenait à sa situation géographique, à son étendue, à
+son rôle dans la Confédération du Rhin. Il avait de plus une sorte de
+grandeur, et ne rappelait pas, comme aurait fait celui de royaume de
+Hesse, la dépossession d'une grande famille allemande. Napoléon avait
+chargé trois conseillers d'État, MM. Siméon, Beugnot et Jollivet,
+d'aller, sous le titre de régence provisoire, commencer l'organisation
+administrative de ce royaume, de manière que le prince Jérôme trouvât
+en arrivant une sorte de gouvernement institué, et après son arrivée
+de sages conseillers capables de guider son inexpérience. Napoléon le
+fit partir ensuite avec les instructions qui suivent:
+
+[En marge: Instructions données au prince Jérôme.]
+
+«Mon frère, je pense que vous devez vous rendre à Stuttgard, comme
+vous y avez été invité par le roi de Wurtemberg. De là vous vous
+rendrez à Cassel, avec toute la pompe dont les espérances de vos
+peuples les porteront à vous environner. Vous convoquerez les députés
+des villes, les ministres de toutes les religions, les députés des
+États actuellement existants, en faisant en sorte qu'il y ait moitié
+non-nobles et moitié nobles; et devant cette assemblée ainsi composée
+vous recevrez la constitution et prêterez serment de la maintenir, et
+immédiatement après vous recevrez le serment de ces députés de vos
+peuples. Les trois membres de la régence seront chargés de vous faire
+la remise du pays. Ils formeront un conseil privé qui restera près de
+vous tant que vous en aurez besoin. Ne nommez d'abord que la moitié de
+vos conseillers d'État; ce nombre sera suffisant pour commencer le
+travail. Ayez soin que la majorité soit composée de non-nobles,
+toutefois sans que personne s'aperçoive de cette habituelle
+surveillance à maintenir en majorité le tiers état dans tous les
+emplois. J'en excepte quelques places de cour, auxquelles, par suite
+des mêmes principes, il faut appeler les plus grands noms. Mais que
+dans vos ministères, dans vos conseils, s'il est possible dans vos
+cours d'appel, dans vos administrations, la plus grande partie des
+personnes que vous emploierez ne soient pas nobles. Cette conduite ira
+au coeur de la Germanie, et affligera peut-être l'autre classe; mais
+n'y faites pas attention. Il suffit de ne porter aucune affectation
+dans cette conduite. Ayez soin de ne jamais entamer de discussions, ni
+de faire comprendre que vous attachez tant d'importance à relever le
+tiers état. Le principe avoué est de choisir les talents partout où
+il y en a. Je vous ai tracé là les principes généraux de votre
+conduite. J'ai donné l'ordre au major-général de vous remettre le
+commandement des troupes françaises qui sont dans votre royaume.
+Souvenez-vous que vous êtes Français, protégez-les, et veillez à ce
+qu'ils n'essuient aucun tort. Peu à peu, et à mesure qu'ils ne seront
+plus nécessaires, vous renverrez les gouverneurs et les commandants
+d'armes. Mon opinion est que vous ne vous pressiez pas, et que vous
+écoutiez avec prudence et circonspection les plaintes des villes qui
+ne songent qu'à se défaire des embarras qu'occasionne la guerre.
+Souvenez-vous que l'armée est restée six mois en Bavière, et que ce
+bon peuple a supporté cette charge avec patience. Avant le mois de
+janvier vous devez avoir divisé votre royaume en départements, y avoir
+établi des préfets, et commencé votre administration. Ce qui m'importe
+surtout, c'est que vous ne différiez en rien l'établissement du Code
+Napoléon. La constitution l'établit irrévocablement au 1er janvier. Si
+vous en retardiez la mise en vigueur, cela deviendrait une question de
+droit public; car, si des successions venaient à s'ouvrir, vous seriez
+embarrassé par mille réclamations. On ne manquera pas de faire des
+objections, opposez-y une ferme volonté. Les membres de la régence,
+qui ne sont pas de l'avis de ce qui a été fait en France pendant la
+révolution, feront des représentations; répondez-leur que cela ne les
+regarde pas. Mais aidez-vous de leurs lumières et de leur expérience;
+vous pourrez en tirer un grand parti. Écrivez-moi surtout
+très-souvent... Vous trouverez ci-joint la constitution de votre
+royaume. Cette constitution renferme les conditions auxquelles je
+renonce à tous mes droits de conquête, et à mes droits acquis sur
+votre pays. Vous devez la suivre fidèlement. Le bonheur de vos peuples
+m'importe, non-seulement par l'influence qu'il peut avoir sur votre
+gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du système
+général de l'Europe. N'écoutez point ceux qui vous disent que vos
+peuples, accoutumés à la servitude, recevront avec ingratitude vos
+bienfaits. On est plus éclairé dans le royaume de Westphalie qu'on ne
+voudrait vous le persuader, et votre trône ne sera véritablement fondé
+que sur la confiance et l'amour de la population. Ce que désirent avec
+impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne
+sont point nobles, et qui ont des talents, aient un égal droit à votre
+considération et aux emplois; c'est que toute espèce de servage et de
+liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du
+peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du Code Napoléon, la
+publicité des procédures, l'établissement des jurys, seront autant de
+caractères distinctifs de votre monarchie; et, s'il faut vous dire ma
+pensée tout entière, je compte plus sur leurs effets pour l'extension
+et l'affermissement de cette monarchie, que sur le résultat des plus
+grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d'une liberté,
+d'une égalité, d'un bien-être inconnus aux autres peuples de la
+Germanie, et que ce gouvernement libéral produise d'une manière ou
+d'autre les changements les plus salutaires au système de la
+Confédération, et à la puissance de votre monarchie. Cette manière de
+gouverner sera une barrière plus puissante pour vous séparer de la
+Prusse que l'Elbe, que les places fortes, et que la protection de la
+France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire
+prussien, quand il aura goûté les bienfaits d'une administration sage
+et libérale? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie,
+d'Espagne, désirent l'égalité et veulent des idées libérales. Voilà
+bien des années que je mène les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu
+de me convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire
+à l'opinion générale. Soyez roi constitutionnel. Quand la raison et
+les lumières de votre siècle ne suffiraient pas, dans votre position
+la bonne politique vous l'ordonnerait...»
+
+[En marge: Sept. 1807.]
+
+La session du Corps Législatif, bien qu'il y eût beaucoup de projets à
+convertir en lois, ne pouvait être longue, grâce, comme nous l'avons
+déjà dit, aux conférences préalables qui rendaient la discussion
+publique à peu près inutile et de pur apparat. La seconde moitié du
+mois d'août et la première moitié de septembre y suffirent. Les
+travaux de cette session terminés, le sénatus-consulte qui supprimait
+le Tribunat, et en transférait les attributions et le personnel au
+Corps Législatif, fut porté aux deux assemblées. Il était accompagné
+d'un discours où l'on rendait hommage aux travaux et aux services du
+corps supprimé. Le président de ce corps, en recevant cette
+communication, prononça de son côté un discours pour remercier le
+souverain qui reconnaissait les mérites des membres du Tribunat, et
+leur ouvrait à tous une nouvelle carrière. Après ces vaines
+formalités, la session fut close, et le caractère légal se trouva
+imprimé aux dernières oeuvres du gouvernement impérial.
+
+[En marge: Séjour de la cour impériale à Fontainebleau.]
+
+Le 22 septembre, la cour partit enfin pour Fontainebleau, où elle
+devait passer l'automne au milieu des fêtes et d'un faste magnifique.
+Napoléon y voulut reproduire l'image complète des moeurs de l'ancienne
+cour. Beaucoup de princes étrangers y avaient été appelés, tels que le
+prince primat, accouru à Paris pour le mariage du roi et de la reine
+de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de
+Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'espérance de
+rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince
+Guillaume, frère du roi de Prusse, dépêché à Paris pour obtenir la
+modération des charges imposées à son pays; enfin une multitude de
+grands personnages français et étrangers. Dans la journée, on
+chassait, et on forçait à la course les cerfs de la forêt. Napoléon
+avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait imposé
+aux hommes comme aux femmes. Il ne dédaignait pas de le porter
+lui-même, s'excusant à ses propres yeux de ces puérilités, par
+l'opinion que l'étiquette dans les cours, et surtout dans les cours
+nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de
+Paris venaient représenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille,
+de Racine, de Molière; car il n'admettait à l'honneur de sa présence
+que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme
+pour achever cette résurrection des anciennes moeurs, il accorda à
+certaines dames de la cour, renommées pour leur beauté, des regards
+qui affligèrent l'impératrice Joséphine, et qui firent tenir sur son
+compte des discours moins sérieux que ceux dont il était ordinairement
+l'objet.
+
+[En marge: Conséquences du traité de Tilsit en Europe.]
+
+[En marge: Le Portugal.]
+
+[En marge: L'Espagne.]
+
+[En marge: L'Autriche.]
+
+Pendant que Napoléon, mêlant à beaucoup d'affaires quelques
+distractions, attendait à Fontainebleau le résultat des négociations
+entamées par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit
+occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles
+conséquences. Le Portugal, obligé de se prononcer, demandait à la cour
+de Londres la permission de se prêter aux volontés de Napoléon, de
+manière cependant à froisser le moins possible le commerce
+britannique, et à épargner aux Anglais comme aux Portugais la présence
+d'une armée française à Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus
+haut point des conséquences que pouvait avoir sa perfide conduite de
+l'année dernière, alarmée des pensées que la toute-puissance et le
+loisir allaient faire naître chez Napoléon, expédiait, comme on l'a
+vu, auprès de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo,
+un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoyé
+secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait réussi à pénétrer l'affreux
+mystère de son avenir. L'Autriche, regrettant amèrement de n'avoir pas
+agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland,
+profondément inquiétée par les signes d'intelligence que l'on
+commençait à apercevoir entre les deux empereurs de France et de
+Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France
+était aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur
+terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, était peut-être
+en ce moment tout à fait conclue, et que les provinces du Danube,
+actuellement occupées par les Russes, seraient selon toute probabilité
+le prix de la nouvelle union. S'il en était ainsi, les malheurs dont
+elle avait été frappée en ce siècle allaient être au comble; car en
+quinze ans, dépouillée des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la
+Souabe, rejetée derrière l'Inn, derrière les Alpes Styriennes et
+Juliennes, il ne pouvait après tant de malheurs lui en arriver qu'un
+plus grand encore, c'était de voir la Russie établie sur le bas du
+Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper à l'orient, tandis
+que la France l'enveloppait à l'occident. Aussi, dans toutes les cours
+où les représentants de l'Autriche se rencontraient avec les nôtres,
+en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets,
+soupçonneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles à
+surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander à prix d'argent, là
+s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on
+refusait de le leur découvrir, le demander avec une ridicule
+indiscrétion. Et tandis qu'ils cherchaient partout à pénétrer les
+projets de la nouvelle alliance, sans y avoir réussi, à Constantinople
+ils les donnaient pour complétement découverts, disaient aux Turcs que
+la France les avait abandonnés, trahis, livrés à la Russie, qu'ils
+devaient tourner leurs armes contre les Français, continuer les
+hostilités contre les Russes, et se réconcilier avec les Anglais, qui,
+ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls à les soutenir.
+
+[En marge: La Prusse.]
+
+La Prusse, accablée par son malheur, s'inquiétant peu des conditions
+secrètes stipulées à Tilsit, se souciant encore moins de ce que
+deviendrait en Orient l'équilibre de l'Europe déjà détruit pour elle
+en Occident, ne songeait qu'à obtenir l'évacuation de son territoire,
+et à faire réduire les contributions de guerre qui lui avaient été
+imposées; car, dans l'épuisement où elle se trouvait, toute somme
+donnée à la France était une ressource de moins pour reconstituer son
+armée, et réparer un jour ses revers.
+
+[En marge: La Russie.]
+
+[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe
+à sa nouvelle politique.]
+
+En Russie, le spectacle était tout autre, et on voyait le souverain,
+qui avait cherché dans l'alliance française des perspectives de
+grandeur propres à le dédommager de ses dernières mésaventures, tenter
+de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple,
+à ses vues. Mais ayant été seul exposé à Tilsit aux séductions de
+Napoléon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passât aussi vite que lui
+des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il
+s'efforçait donc actuellement de persuader à tout le monde, qu'en se
+terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient
+tourné le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant
+avec cette puissance l'avaient engagé dans une voie funeste, dont il
+était sorti avec autant de bonheur que d'habileté; qu'il n'avait dans
+tout cela commis qu'une erreur, c'était d'avoir cru à la valeur de
+l'armée prussienne et à la loyauté de l'Angleterre, mais qu'il était
+bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armées
+en Europe qui méritassent d'être comptées, l'armée russe et l'armée
+française; qu'il était inutile de les faire battre pour servir la
+cause d'une puissance perfide et égoïste comme la Grande-Bretagne, et
+qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur:
+de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se désister de ses
+prétentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe à
+continuer encore la même vie de tourments et de sacrifices; que dans
+ce cas il fallait que chacun songeât à soi, à ses propres intérêts, et
+qu'il était temps que la Russie songeât aux siens. Arrivé à ce point
+de ses explications, Alexandre, n'osant dévoiler toutes les espérances
+que Napoléon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer
+l'existence du traité occulte qu'on s'était promis de tenir
+entièrement secret, prenait une attitude mystérieuse mais satisfaite,
+laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en fût
+fort tenté, et, parlant par exemple de la Turquie, déclarait assez
+ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se
+garderait d'évacuer les provinces du Danube, qu'on y était pour
+long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficulté à Paris au
+sujet de cette occupation prolongée.
+
+Ces demi-confidences avaient plutôt excité une curiosité indiscrète et
+fâcheuse que gagné les esprits aux idées de l'empereur Alexandre. Il
+était du reste fort secondé par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui
+avait servi Catherine, et hérité de son ambition orientale. Le
+ministre comme le souverain répétait qu'il fallait prendre patience,
+laisser les événements se dérouler, et qu'on aurait bientôt à donner
+la plus satisfaisante explication du revirement de politique opéré à
+Tilsit.
+
+[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe à l'égard des
+Français.]
+
+[En marge: Accueil que reçoit à Saint-Pétersbourg le général Savary.]
+
+[En marge: Attitude du général Savary à la cour de Russie.]
+
+Mais l'empereur n'était pas toujours écouté et obéi. Le public,
+étranger aux secrets de la diplomatie impériale, froissé des dernières
+défaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante à
+l'égard des Français. Les grands en particulier, se rappelant la
+mobilité de la politique russe sous Paul, commençant à croire que
+cette mobilité serait la même sous son fils Alexandre, craignaient que
+l'intimité avec la France ne présageât bientôt la guerre avec
+l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacés
+quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le
+général Savary, arrivé à Saint-Pétersbourg peu de temps après la
+signature de la paix, y avait-il trouvé l'accueil le plus froid,
+excepté auprès de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles
+composant la société intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes,
+que rappelait le général Savary, n'était pas faite assurément pour lui
+ramener des coeurs que la politique éloignait; mais la vraie cause de
+l'éloignement général était dans le souvenir d'hostilités récentes, de
+grandes défaites, sans aucun événement qui pût consoler l'amour-propre
+national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation,
+cherchait à rendre le séjour de Saint-Pétersbourg supportable,
+agréable même au général Savary, le comblait de prévenances,
+l'admettait presque tous les jours auprès de lui, l'invitait
+fréquemment à sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il
+pourrait adresser à Napoléon, l'engageait à prendre patience, lui
+disant que tout changerait quand les dernières impressions seraient
+effacées, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste
+ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu'à quel point le général
+Savary pouvait être initié au secret de Tilsit, et travaillait à le
+deviner, pour avoir le plaisir, si le général connaissait ce secret,
+de s'entretenir avec lui de ses plus chères préoccupations. L'envoyé
+français n'était informé qu'en partie, et avait même l'ordre de
+paraître encore moins informé qu'il ne l'était; car Napoléon n'avait
+pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets
+qui l'avaient occupé à Tilsit, finît par se confirmer dans ses propres
+désirs, et par prendre de simples éventualités pour des réalités
+certaines et prochaines. Le général Savary répondait donc avec une
+extrême réserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive
+gratitude à ses aimables prévenances, se montrait content, point
+troublé du désagréable accueil de la société russe, et plein de
+confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait
+d'ailleurs, pour se défendre, suffisamment d'esprit, beaucoup
+d'aplomb, et l'immensité de la gloire nationale, qui permettait aux
+Français de marcher partout la tête haute.
+
+[En marge: Influence de l'impératrice-mère à Saint-Pétersbourg.]
+
+L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volonté fortement exprimée,
+avaient ouvert au général Savary quelques-unes des plus importantes
+maisons de Saint-Pétersbourg, mais la plupart des grandes familles
+continuaient à l'exclure; car Alexandre, maître du pouvoir, ne l'était
+cependant pas de la haute société, placée sous une autre influence
+que la sienne. Ayant dû à une catastrophe tragique la possession
+anticipée du sceptre des czars, ce prince cherchait à dédommager sa
+mère, descendue avant le temps au rôle de douairière, en lui laissant
+tout l'extérieur du pouvoir suprême. Cette princesse, vertueuse mais
+hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moitié de l'empire,
+par tout le faste de la représentation impériale, dont son fils
+voulait qu'elle fût entourée. Quant à lui, il n'avait point de cour.
+N'aimant point l'impératrice son épouse, beauté froide et grave, il se
+hâtait après ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux
+affaires avec les hommes d'État ses confidents, ou à ses plaisirs
+auprès d'une dame russe dont il était épris. La cour se réunissait
+chez sa mère. C'est là que se faisaient voir les courtisans aimant à
+vivre dans la société du souverain, ayant des faveurs à obtenir, ou
+des remercîments à adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient
+ou solliciter, ou rendre grâce auprès de l'impératrice-mère, comme si
+elle eût été l'auteur unique des actes du pouvoir impérial. Alexandre
+lui-même s'y montrait avec l'assiduité d'un fils respectueux, soumis,
+qui n'aurait pas encore hérité du sceptre paternel. L'impératrice-mère
+chérissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos
+qui pût le contrarier, mais donnait cours à ses propres sentiments, en
+manifestant à l'égard des Français un éloignement visible. Elle avait
+donc accueilli le général Savary avec une froide politesse. Celui-ci
+ne s'en était point ému, mais avait adroitement témoigné au fils
+qu'aucune de ces circonstances ne lui échappait. Un moment Alexandre,
+ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affecté pour sa
+mère, un étranger, un aide-de-camp de Napoléon pût ne pas reconnaître
+le véritable maître de l'empire, saisit la main du général et lui dit:
+Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mère, mais tout le
+monde obéira, soyez-en sûr; et en tout cas je rappellerai à qui en
+aurait besoin la nature et l'étendue de mon autorité.--Le général
+Savary, satisfait d'avoir amené l'empereur à une pareille confidence
+en piquant son orgueil impérial, s'arrêta, rassuré sur ses
+dispositions, et sur son zèle à maintenir la nouvelle alliance. Du
+reste, la cour de l'impératrice-mère se montra bientôt, non pas plus
+polie, car elle n'avait jamais cessé de l'être, mais plus
+affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au
+général Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va
+prendre, alors j'éclaterai, et quand je me serai prononcé, personne ne
+résistera.--
+
+On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite
+qu'allait tenir l'Angleterre. Le traité patent de Tilsit avait été
+publié. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la
+nouvelle intimité avec la France supposait d'autres stipulations
+secrètes. Mais enfin, d'après les dispositions patentes de ce traité,
+et sans aller au delà, on savait que la Russie servirait de médiatrice
+à la France auprès de l'Angleterre, et la France de médiatrice à la
+Russie auprès de la Porte. On attendait donc le résultat de cette
+double médiation.
+
+[En marge: État de l'Angleterre et situation des partis chez elle.]
+
+Fidèle à ses engagements, l'empereur Alexandre, à peine arrivé à
+Saint-Pétersbourg, avait adressé une note au cabinet britannique, pour
+lui exprimer le voeu du rétablissement de la paix générale, et lui
+offrir sa médiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la
+France et l'Angleterre. Cette note avait été reçue par l'ambassadeur
+britannique à Saint-Pétersbourg, et par le ministre des affaires
+étrangères à Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup
+d'espérance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet,
+médiocres disciples de M. Pitt, n'étaient guère enclins à la paix.
+Leur origine, leurs relations de parti, leur avénement au ministère,
+peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptèrent en cette
+circonstance décisive.
+
+On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les
+conseils de Georges III, après avoir soutenu en commun avec M. Fox une
+lutte fort vive contre le ministère Addington, il avait eu ou la
+faiblesse, ou l'infidélité, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans
+ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et
+Windham. Il était revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui
+avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh.
+Cette conduite envers ses amis anciens ou récents, l'avait beaucoup
+affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministère peu
+brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel. À peine M.
+Pitt était-il mort, que ses faibles collègues, MM. Canning et
+Castlereagh, s'étaient crus incapables de tenir tête à des hommes
+tels que MM. Grenville et Windham, vieux collègues délaissés de M.
+Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'étaient retirés
+devant eux en toute hâte, et on avait vu MM. Grenville et Windham
+rentrer au ministère avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de
+lord Sydmouth, le célèbre M. Grey, sous le nom de lord Howick,
+faisaient partie de ce cabinet, qui était une double transaction entre
+les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-même s'y était
+associé en devenant trésorier de la marine. La réapparition de M. Fox
+au pouvoir, aussi courte que l'avait été celle de M. Pitt, et terminée
+de même par sa mort, n'avait pas assez duré, comme nous l'avons dit
+ailleurs, pour amener le rétablissement de la paix. Après les inutiles
+négociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale à Paris, Napoléon
+avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministère qu'on appelait
+Fox-Grenville s'était maintenu après la mort de M. Fox, grâce aux
+hommes puissants dont il était encore composé, et au système de
+transaction qu'il avait continué de suivre. À l'intérieur on ménageait
+les catholiques, à l'extérieur on soutenait la guerre, mais avec une
+sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances
+continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des
+expéditions d'un avantage démontré pour la Grande-Bretagne. Les
+anciens collègues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox,
+affectaient de ne plus faire à la France une guerre de principes, mais
+d'intérêt. Ils négligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre
+la révolution française, et s'occupaient exclusivement d'étendre dans
+toutes les mers les conquêtes de l'Angleterre. Pressés par la Prusse
+et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit à Stralsund,
+soit à Dantzig, pour opérer une diversion sur les derrières de
+Napoléon, ils avaient toujours différé, tantôt sous le prétexte de
+l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantôt sous le
+prétexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cessé d'être
+armée, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expéditions
+lointaines et conçues dans le seul intérêt de l'Angleterre. Ainsi, ils
+avaient pris le cap de Bonne-Espérance sur les Hollandais. Du cap de
+Bonne-Espérance, ils s'étaient reportés sur les bords de la Plata, et
+avaient essayé un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres.
+L'inertie du gouvernement espagnol et la lâcheté de ses commandants
+avaient permis aux Anglais de pénétrer dans Buenos-Ayres, et de
+s'emparer de cette métropole de l'Amérique du Sud. Mais un Français,
+M. de Liniers, passé depuis la guerre d'Amérique au service d'Espagne,
+avait rallié les troupes et la population espagnoles, et avait chassé
+les Anglais de Buenos-Ayres, après leur avoir imposé une capitulation
+affligeante pour leur gloire. À Montevideo également, après être
+entrés et sortis, les Anglais avaient été obligés de s'éloigner de la
+ville, et ils occupaient quelques îles à l'embouchure de la Plata. La
+Méditerranée était devenue aussi le théâtre de leurs expéditions
+ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forcé les Dardanelles,
+sans résultat pour eux, et fait en Égypte une descente, qui, après un
+échec devant Rosette et Alexandrie, avait été suivie de leur retraite.
+À toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagné le Cap, l'île de
+Curaçao, et l'animadversion de leurs alliés, qui se disaient
+abandonnés.
+
+[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministère
+Grenville.]
+
+[En marge: Retraite du ministère Grenville.]
+
+[En marge: Avénement du ministère Canning et Castlereagh.]
+
+Telle était la situation du ministère Grenville lorsque, en mars 1807,
+une question se présenta inopinément, qui mit les principes modérés de
+ce ministère en opposition avec les principes religieux du vieux
+Georges III. Une fois déjà ce prince dévot avait poussé l'entêtement
+contre les catholiques d'Irlande jusqu'à se séparer de M. Pitt, plutôt
+que d'accorder un commencement d'émancipation. La même cause devait le
+séparer des collègues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais
+servaient bien dans l'armée anglaise, et dans un moment où la lutte
+avec la France prenait un nouveau caractère d'acharnement, il était
+politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant
+d'arriver aux mêmes grades que les officiers anglais, et de rattacher
+ainsi les catholiques à la couronne d'Angleterre par un premier acte
+de justice. Une loi avait donc été projetée en ce sens par le
+ministère, et, grâce à l'obscurité de cette loi, obscurité calculée de
+la part des ministres qui l'avaient rédigée, Georges III, la
+comprenant mal, avait consenti à ce qu'elle fût présentée. Mais à
+peine l'avait-elle été que les ennemis du cabinet, qui n'étaient
+autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'était entouré
+lors de son dernier ministère, avaient par des intrigues secrètes
+éveillé les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu'à lui des
+explications qui donnaient à la loi une gravité dont il ne s'était pas
+douté d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle fût retirée.
+Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'étaient résignés avec peine
+à cette démarche humiliante, en déclarant au roi que les concessions
+qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur
+accorder un peu plus tard; à quoi Georges III avait répliqué en
+exigeant qu'on lui promît de ne plus rien proposer de semblable à
+l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs
+collègues s'étaient retirés en mars 1807. Le faible personnel
+ministériel qui avait entouré M. Pitt était alors rentré au ministère,
+sous la présidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait
+plus aucune signification politique à cause de son grand âge, et qui
+n'était appelé que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence
+de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval,
+membres principaux de ce ministère, étaient poursuivis à juste titre
+de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses
+royales pour se substituer aux hommes les plus considérables et les
+plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux
+Chambres les ayant constitués presque en minorité, ils avaient osé
+menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre,
+forts qu'ils étaient de l'appui de Georges III. Les élections avaient
+eu lieu en juin 1807, au cri d'_À bas les papistes!_ cri qui trouve
+toujours beaucoup d'échos en Angleterre. Secondés par le fanatisme
+populaire, qui allait jusqu'à croire que le Pape venait de débarquer
+en Irlande, des ministres sans considération, défenseurs d'une
+détestable cause, avaient obtenu une majorité considérable. Tels
+étaient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre.
+
+[En marge: Nouvelle politique du ministère Canning-Castlereagh.]
+
+Ces nouveaux venus, à qui la fortune destinait plus tard l'honneur,
+qu'ils n'avaient pas mérité, de recueillir le fruit des efforts de M.
+Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prédécesseurs,
+et, ces prédécesseurs ayant cherché à tempérer la politique de M.
+Pitt, ils devaient, eux, chercher à l'exagérer. Ils avaient d'abord
+pris l'engagement, qu'on leur avait fort amèrement reproché, de ne
+rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant à la politique
+extérieure, ils affectaient un grand zèle pour les alliés de
+l'Angleterre, indignement abandonnés, disaient-ils, par MM. Grenville,
+Windham, Grey.
+
+Ils s'étaient hâtés de promettre des expéditions sur le continent, et,
+bien qu'entrés au ministère en mars, ils eussent pu, en avril, mai et
+juin, apporter aux puissances belligérantes d'utiles secours, puisque
+Dantzig ne s'était rendu que le 26 mai, ils n'avaient rien fait, soit
+incapacité, soit préoccupation des affaires intérieures; préoccupation
+qui devait être grande, car ils avaient alors à dissoudre le parlement
+et à le convoquer de nouveau. Quoi qu'il en soit, après avoir
+rassemblé une flotte considérable aux Dunes, et réuni sur ce point de
+nombreuses troupes d'embarquement, leur coopération à la guerre
+continentale s'était bornée à l'envoi d'une division anglaise à
+Stralsund. La nouvelle de la bataille de Friedland et de la paix de
+Tilsit les avait glacés d'effroi, pour leur pays et surtout pour
+eux-mêmes; car, après avoir critiqué avec une extrême vivacité
+l'inaction de leurs prédécesseurs, ils étaient exposés à s'entendre
+reprocher bien plus justement leur inertie pendant les trois mois
+décisifs d'avril, mai et juin 1807. Il fallait donc à tout prix tenter
+quelque entreprise qui frappât l'opinion publique, qui fît tomber le
+reproche d'inaction, qui, utile ou inutile, humaine ou barbare, fût
+assez spécieuse, assez éclatante, pour occuper les esprits mécontents
+et alarmés.
+
+[En marge: Motifs qui font naître le projet d'une expédition contre
+Copenhague.]
+
+Dans cette situation, ils résolurent une entreprise qui a long-temps
+retenti dans le monde comme un attentat envers l'humanité, entreprise
+non-seulement odieuse, mais très-mal calculée au point de vue de
+l'intérêt britannique. Cette entreprise n'était autre que la fameuse
+expédition contre le Danemark, imaginée pour le violenter, et pour
+l'obliger à se prononcer en faveur de l'Angleterre. Tristes imitateurs
+de M. Pitt, les ministres anglais voulaient renouveler contre
+Copenhague le coup d'éclat au moyen duquel l'Angleterre avait en 1801
+dissous la coalition des neutres. Mais lorsque le ministère Addington,
+alors inspiré par M. Pitt, avait frappé Copenhague en 1801, c'était
+pour rompre une coalition dont le Danemark faisait publiquement
+partie; c'était un acte de guerre opposé à un acte de guerre; c'était
+une opération téméraire mais habile dans sa témérité, cruelle dans ses
+moyens mais nécessaire. En 1807 au contraire, il n'y avait ni
+prétexte, ni justice, ni habileté à attaquer le Danemark. Cet État,
+scrupuleusement neutre, avait apporté un soin extrême à maintenir sa
+neutralité. Il avait, par une malheureuse habitude de prendre plus de
+précautions contre la France que contre l'Angleterre, placé toute son
+armée le long du Holstein, s'exposant, comme on l'avait vu à Lubeck, à
+une collision avec les troupes françaises, plutôt que de laisser
+franchir la ligne de ses frontières. Sa diplomatie avait agi comme son
+armée, et il avait toujours manifesté à l'égard de la France une
+susceptibilité ombrageuse. Dans le moment même il ne venait pas, ainsi
+que le prétendirent mensongèrement les ministres anglais, de traiter
+avec la Russie et la France, et de stipuler son adhésion à la nouvelle
+coalition continentale. Loin de là, il venait de protester encore une
+fois de son désir de conserver la neutralité, bien que Napoléon lui
+fît déclarer avec ménagement, mais avec résolution, que lorsque
+l'Angleterre se serait expliquée relativement à la médiation russe, il
+faudrait enfin prendre un parti, et se prononcer pour ou contre les
+oppresseurs des mers. Si les ministres anglais avaient en cette
+circonstance agi habilement, ils auraient laissé à Napoléon le rôle
+odieux de contraindre le Danemark à se prononcer, et envoyé une flotte
+dans le Cattégat; puis, les Français approchant, ils auraient secouru
+Copenhague, et seraient devenus, en secourant cette capitale, les
+maîtres légitimes de la marine danoise, des deux Belts et du Sund. À
+une époque où l'Europe, déjà lasse de souffrir pour la querelle de la
+France et de l'Angleterre, était disposée à juger sévèrement celui des
+deux adversaires qui aggraverait les maux de la guerre, cette conduite
+amicale et secourable pour le Danemark était la seule à suivre. La
+conduite contraire donnait le Danemark à Napoléon, épargnait à
+celui-ci l'embarras d'exercer lui-même une contrainte tyrannique, et
+l'enlèvement de quelques carcasses de vaisseaux sans un matelot
+n'était pour les Anglais qu'un acte infructueux de pillage, acte
+d'autant plus impolitique et odieux qu'on ne pouvait le consommer que
+par un moyen abominable, celui de bombarder une population de femmes,
+d'enfants et de vieillards.
+
+Supposez que des ministres éclairés, placés dans une position simple,
+eussent alors dirigé la politique de l'Angleterre, le choix n'eût pas
+été douteux, et la conduite qui aurait consisté à aider le Danemark
+dans sa résistance contre Napoléon, eût certainement prévalu. Mais MM.
+Canning, Castlereagh, Perceval étaient, avec plus ou moins de talent
+oratoire, des politiques médiocres, et des ministres plus préoccupés
+de leur intérêt que de celui de leur pays. Ils crurent qu'une
+répétition du coup d'éclat de 1801 leur était actuellement nécessaire,
+et ils se montrèrent en ceci tristement imitateurs de la politique de
+M. Pitt, et qui dit imitateur dit corrupteur, car tout imitateur
+corrompt ce qu'il imite en l'exagérant.
+
+[En marge: Préparatifs de l'expédition de Copenhague.]
+
+À peine avait-on la nouvelle de la paix de Tilsit, que le cabinet
+anglais, alléguant faussement la connaissance acquise par des
+communications secrètes, d'une stipulation qui tendait, disait-il, à
+soumettre le Danemark à la coalition continentale, résolut d'envoyer
+une puissante expédition devant Copenhague, pour s'emparer de la
+flotte danoise, sous prétexte qu'enlever à Napoléon les ressources
+maritimes du Danemark, n'était de la part de l'Angleterre qu'un acte
+de légitime défense. Cette résolution prise, le cabinet anglais donna
+immédiatement les ordres nécessaires. Déjà les troupes et la flotte
+étaient prêtes aux dunes, et il ne restait qu'à mettre à la voile.
+Depuis l'échec essuyé devant Constantinople, il était établi dans les
+conseils de l'amirauté que toute expédition maritime devait être
+entreprise avec des troupes de débarquement. Conformément à cette
+opinion, on avait réuni 20 mille hommes aux dunes, lesquels, joints
+aux troupes anglaises envoyées à Stralsund, allaient former une armée
+de 27 à 28 mille hommes, sous les murs de Copenhague. Les procédés
+devaient être dignes du but. Profitant de ce que le Danemark avait
+toutes ses troupes, non dans les îles de Seeland et de Fionie, mais
+sur la frontière du Holstein, on voulait jeter une division navale
+dans les deux Belts, intercepter ces passages, empêcher ainsi que
+l'armée danoise ne revint au secours de Copenhague, puis débarquer
+vingt mille hommes autour de cette capitale, l'investir, la sommer,
+et, si elle refusait de se rendre, la bombarder jusqu'à la détruire.
+Ce plan d'attaque fondé sur le défaut de préparatifs du côté de la
+mer, et sur la réunion de toutes les forces danoises du côté de la
+terre, était la complète démonstration de la bonne foi du Danemark, et
+de l'indigne mauvaise foi du cabinet britannique. Sir Home Popham,
+fort compromis dans l'insuccès de la tentative sur Buenos-Ayres, et
+fort impatient de se réhabiliter, avait beaucoup contribué à la
+conception du plan, et contribua beaucoup aussi à son exécution.
+
+[En marge: Réponse évasive dans la forme, négative dans le fond, à
+l'offre de la médiation russe.]
+
+C'est dans ces circonstances que parvinrent à Londres l'offre de la
+médiation russe et la proposition de traiter d'un rapprochement avec
+la France. On était beaucoup trop engagé dans un système d'hostilités
+acharnées, beaucoup trop alléché par l'espérance d'une expédition
+éclatante, pour écouter aucune proposition pacifique. On résolut donc
+de faire une réponse évasive, hypocritement calculée, qui, sans
+interdire tout rapprochement ultérieur, laissât pour le moment la
+liberté de continuer l'entreprise commencée. En conséquence, on
+adressa à la Russie une note, dans laquelle, parodiant l'ancien
+langage de M. Pitt, on disait comme lui qu'on était tout prêt à la
+paix, mais qu'elle avait toujours manqué par la mauvaise foi de la
+France, et que, ne voulant pas, après tant de négociations
+infructueuses, donner dans un nouveau piége, on désirait savoir sur
+quelles bases la Russie devenue médiatrice avait mission de traiter.
+C'était une réponse dilatoire, mais dont les actes postérieurs
+allaient fournir une interprétation cruellement négative.
+
+[En marge: Départ de la flotte anglaise.]
+
+[En marge: Division navale détachée dans les deux Belts pour empêcher
+l'armée danoise de venir au secours de Copenhague.]
+
+[En marge: Sommation adressée par M. Jackson au prince régent de
+Danemark.]
+
+[En marge: Noble réponse du prince de Danemark.]
+
+[En marge: Moyens de défense réunis autour de Copenhague.]
+
+L'amiral Gambier, commandant la flotte anglaise, et le
+lieutenant-général Cathcart, commandant les troupes de débarquement,
+mirent à la voile en plusieurs divisions, vers les derniers jours de
+juillet. L'expédition partie des divers ports de la Manche se
+composait de 25 vaisseaux de ligne, 40 frégates, 377 bâtiments de
+transport. Elle portait environ 20 mille hommes, et devait en trouver
+7 ou 8 mille revenant de Stralsund. La flotte de guerre précédait la
+flotte de transport, afin d'envelopper l'île de Seeland, et d'empêcher
+le retour des troupes danoises vers Copenhague. Cette flotte était le
+1er août dans le Cattégat, le 3 à l'entrée du Sund. Avant de s'engager
+dans le Sund, l'amiral Gambier avait détaché, sous le commodore Keats,
+une division de frégates et de bricks, avec quelques vaisseaux de
+soixante-quatorze tirant peu d'eau pour envahir les deux Belts, et y
+établir une croisière qui ne permît pas le passage d'un seul homme de
+la terre ferme dans l'île de Fionie, et de l'île de Fionie dans celle
+de Seeland. Cette précaution prise, la flotte franchit le Sund sans
+résistance, parce que le Danemark ne savait rien, et que la Suède
+savait tout. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Elseneur, près de la
+forteresse de Kronenbourg restée silencieuse, et elle dépêcha un agent
+anglais pour adresser une sommation au prince royal de Danemark, alors
+régent du royaume. L'agent choisi était digne de la mission. C'était
+M. Jackson, qui avait été autrefois chargé d'affaires en France, avant
+l'arrivée de lord Whitworth à Paris, mais qu'on n'avait pas pu y
+laisser, à cause du mauvais esprit qu'il manifestait en toute
+occasion. Il ne rencontra pas le prince royal à Copenhague, et alla le
+chercher à Kiel, dans le Holstein, résidence qu'occupait en ce moment
+la famille royale. Introduit auprès du régent, il allégua de
+prétendues stipulations secrètes, en vertu desquelles le Danemark
+devait, disait-on, de gré ou de force, faire partie d'une coalition
+continentale contre l'Angleterre; il donna comme raison d'agir la
+nécessité où se trouvait le cabinet britannique de prendre ses
+précautions pour que les forces navales du Danemark et le passage du
+Sund ne tombassent pas au pouvoir des Français, et en conséquence il
+demanda, au nom de son gouvernement, qu'on livrât à l'armée anglaise
+la forteresse de Kronenbourg qui commande le Sund, le port de
+Copenhague, et enfin la flotte elle-même, promettant de garder le
+tout en dépôt, pour le compte du Danemark, qui serait remis en
+possession de ce qu'on allait lui enlever, dès que le danger serait
+passé. M. Jackson assura que le Danemark ne perdrait rien, que l'on se
+conduirait chez lui en auxiliaires et en amis, que les troupes
+britanniques payeraient tout ce qu'elles consommeraient.--Et avec
+quoi, répondit le prince indigné, payeriez-vous notre honneur perdu,
+si nous adhérions à cette infâme proposition?....--Le prince
+continuant, et opposant à cette perfide agression la conduite loyale
+du Danemark, qui n'avait pris aucune précaution contre les Anglais,
+qui les avait toutes prises contre les Français, ce dont on abusait
+pour le surprendre, M. Jackson répondit à cette juste indignation avec
+une insolente familiarité, disant que la guerre était la guerre, qu'il
+fallait se résigner à ses nécessités, et céder au plus fort quand on
+était le plus faible. Le prince congédia l'agent anglais avec des
+paroles fort dures, et lui déclara qu'il allait se transporter à
+Copenhague, pour y remplir ses devoirs de prince et de citoyen danois.
+Il s'y rendit en effet, annonça par une proclamation les dangers dont
+le pays était menacé, adressa un appel patriotique à la population, et
+prescrivit toutes les mesures que le temps et l'investissement inopiné
+de l'île de Seeland permettaient de prendre, investissement qui était
+déjà devenu si étroit que le prince avait eu lui-même la plus grande
+difficulté à traverser les deux Belts. Malheureusement les moyens de
+défense étaient loin de répondre aux besoins à Copenhague, car il y
+avait à peine 5 mille hommes de troupes dans la ville, dont 3 mille
+de troupes de ligne, 2 mille de milice assez bien organisée. On y
+ajouta une garde civique de trois à quatre mille bourgeois et
+étudiants. On embossa comme en 1801 tout ce qu'on avait de vieux
+vaisseaux, en dehors des passes, de manière à couvrir la ville du côté
+de la mer, avec des batteries flottantes. On abrita soigneusement dans
+l'intérieur des bassins la flotte, objet de la prédilection et de
+l'orgueil des Danois; et enfin, du côté de terre, on éleva des
+ouvrages à la hâte, car on savait que les Anglais amenaient une armée
+de débarquement, et de toutes parts on mit en batterie la grosse
+artillerie dont les arsenaux danois étaient abondamment pourvus. Mais
+si de tels moyens suffisaient à empêcher une prise d'assaut, ils
+étaient loin de suffire contre le danger d'un bombardement. Il aurait
+fallu, pour tenir l'ennemi à une distance qui rendit tout bombardement
+impossible, ou des ouvrages extérieurs que le Danemark, comptant sur
+la position insulaire de sa capitale, n'avait jamais songé à
+construire, ou une armée de ligne que sa loyauté l'avait porté à
+placer sur sa frontière de terre. Quoi qu'il en soit, le prince, après
+avoir fait les dispositions que comportait l'urgence des
+circonstances, laissa un brave militaire, le général Peymann, pour
+commander la ville de Copenhague, avec ordre de se défendre jusqu'à la
+dernière extrémité. Comme il existait dans l'étendue même de l'île de
+Seeland, et par conséquent en dedans des Belts, une population assez
+nombreuse qui pouvait fournir quelques mille hommes de milice, il
+ordonna au général Castenskiod de réunir cette milice en toute hâte,
+et de l'introduire s'il était possible dans Copenhague, avant
+l'investissement de cette ville. Quant à lui, il sortit de la place,
+et courut de sa personne dans le Holstein, pour rassembler l'armée
+disséminée sur la frontière, et la conduire au secours de la capitale,
+si on parvenait à franchir les Belts.
+
+[En marge: Débarquement des Anglais au nord et au sud de Copenhague.]
+
+[En marge: Dispositions des Anglais pour incendier Copenhague.]
+
+Pendant ce temps l'envoyé anglais ayant rejoint la flotte, prescrivit
+à la légation anglaise de sortir de Copenhague, et donna à l'amiral
+Gambier ainsi qu'au général Cathcart le signal de l'exécution
+épouvantable préparée contre une cité dont tout le crime consistait
+dans la possession d'une flotte que les ministres anglais avaient
+besoin de conquérir pour relever leur situation dans le parlement. Les
+pourparlers avec le gouvernement danois, la nécessité de laisser
+arriver la flotte de transport, partie plus tard que la flotte de
+guerre, l'attente d'un vent favorable, avaient retardé jusqu'au 15
+août les opérations de l'amiral Gambier. Le 16 il prit terre sur un
+point de la côte appelé Webeck, à quelques lieues au nord de
+Copenhague, et y débarqua environ 20 mille hommes, la plupart
+Allemands au service de l'Angleterre. La division des troupes de
+Stralsund devait débarquer au midi vers Kioge. Rassurés par la
+présence dans les Belts de la division de bâtiments légers du
+commodore Keats, ils commencèrent en sécurité leur criminelle
+entreprise. Les Anglais savaient bien qu'ils ne parviendraient pas,
+même avec 30 mille hommes, à emporter d'assaut une place où se
+trouvaient de 8 à 9 mille défenseurs, dont 5 mille de troupes réglées,
+et une population de marins fort braves. Mais ils comptaient sur les
+moyens de destruction dont ils pouvaient disposer, grâce à l'immense
+quantité de grosse artillerie transportée sur leurs vaisseaux. Ils
+avaient même, pour être plus assurés du succès, amené avec eux le
+colonel Congrève, qui devait faire pour la première fois l'essai de
+ses formidables fusées. En conséquence leur opération ne consista
+point en travaux réguliers d'approche, mais dans l'établissement
+solide et bien protégé de quelques batteries incendiaires. Il régnait
+autour de Copenhague une espèce de lac de forme allongée, qui
+embrassait presque toute la portion de l'enceinte du côté de terre.
+Ils prirent position derrière ce lac, et s'y retranchèrent. Couverts
+ainsi du côté de la place contre les sorties des assiégés, ils
+cherchèrent à se couvrir du côté de la campagne par une seconde ligne
+de contrevallation, afin de tenir en respect soit les milices de la
+Seeland, réunies sous le général Castenskiod, soit les troupes
+régulières elles-mêmes, s'il en était quelques-unes qui pussent
+repasser les Belts. Après s'être solidement établis ils commencèrent à
+construire leurs batteries incendiaires, s'abstenant d'en faire usage
+avant qu'elles fussent complétement armées, et en état d'ouvrir un feu
+destructeur. Pendant qu'ils travaillaient ainsi, leur flotte s'était
+approchée du côté de la mer, et des escarmouches fort vives avaient
+lieu sur les deux éléments entre les assiégés et les assiégeants. Une
+flottille danoise, armée à la hâte, disputait avec avantage à la
+flottille anglaise les passes étroites par lesquelles on peut
+approcher de Copenhague, tandis que les troupes de ligne, enfermées
+dans la ville, exécutaient des sorties fréquentes contre les troupes
+du général Cathcart. N'ayant malheureusement que deux points d'attaque
+à choisir, aux deux extrémités du lac qui les séparait de l'ennemi,
+les Danois trouvaient, quand ils essayaient des sorties, la totalité
+des forces anglaises réunies sur ces deux points, et n'étaient pas
+assez nombreux pour y forcer les lignes des assiégeants. Chaque fois
+ils étaient obligés de reculer, après avoir tué quelques hommes, et en
+avoir perdu beaucoup plus qu'ils n'en avaient tué, à cause du
+désavantage de la position.
+
+[En marge: Reddition de Stralsund, et translation de toutes les forces
+anglaises devant Copenhague.]
+
+Les Anglais attendaient, pour en finir, l'arrivée de la seconde
+division qui était devant Stralsund. Les Suédois, excités par eux,
+ayant repris les hostilités, le maréchal Brune venait d'entreprendre
+le siége de cette place avec 38 mille hommes de troupes, et tout le
+matériel de siége dont la prise de Dantzig, la cessation des
+hostilités devant Colberg, Marienbourg et Graudenz, avaient rendu
+l'usage à l'armée française. Le maréchal Brune était accompagné du
+général du génie Chasseloup, le même qui avait tant contribué à la
+prise de Dantzig. Cet habile officier, possédant cette fois tous les
+moyens dont la réunion n'avait été que successive devant la place de
+Dantzig, s'était promis de faire du siége de Stralsund un modèle de
+précision, de vigueur et de promptitude. Il avait préparé trois
+attaques, mais avec la résolution de ne rendre sérieuse que l'une des
+trois, celle qui, dirigée vers la porte de Knieper au nord, pouvait
+amener la destruction de la flotte suédoise. Ayant ouvert la tranchée
+sur tous les points à la fois, malgré les feux de la place, il avait
+en quelques jours établi et armé ses batteries, et commencé une
+attaque si terrible, que le général ennemi, quoiqu'il eût 15 mille
+Suédois et 7 à 8 mille Anglais, soit dans la place, soit dans l'île de
+Rugen, s'était vu contraint d'envoyer un parlementaire, et de livrer
+Stralsund le 21 août.
+
+Pendant ce siége, conduit par les Français avec une bravoure et une
+habileté dignes d'admiration, le général Cathcart avait attiré à lui
+la division des troupes anglaises chargée de coopérer avec les
+Suédois. Il venait de la débarquer à Kioge, et dès ce moment il avait
+tellement enfermé la ville de Copenhague dans une double ligne de
+contrevallation, qu'il était en mesure de détruire cette ville
+infortunée sans avoir à craindre les effets de son désespoir. Rien
+n'est plus légitime qu'un siége. Rien n'est plus barbare qu'un
+bombardement, quand l'une de ces nécessités impérieuses de guerre qui
+justifient tout, ne le rend pas excusable. Et quelle nécessité pour
+justifier l'atroce exécution préparée par les Anglais, que celle de
+piller une flotte et un arsenal réputé fort riche!
+
+[En marge: Bombardement de Copenhague pendant trois jours et trois
+nuits.]
+
+[En marge: Capitulation de Copenhague, enlèvement de la flotte, et
+pillage de l'arsenal.]
+
+Néanmoins le 1er septembre le général Cathcart, ayant en batterie 68
+bouches à feu, dont 48 mortiers et obusiers, somma Copenhague, dans un
+langage dont la feinte humanité ne pouvait tromper personne. Il
+demandait qu'on lui livrât le port, l'arsenal et la flotte, menaçant,
+si on les refusait, d'incendier la ville, et ajoutant à sa sommation
+de vives instances pour qu'on le dispensât d'employer des moyens qui
+répugnaient, disait-il, à son coeur. Le général Peymann ayant répondu
+négativement, le 2 septembre au soir, un feu épouvantable d'obus, de
+bombes, de fusées à la Congrève, éclata sur la malheureuse capitale du
+Danemark. Les barbares auteurs de cette entreprise n'avaient pas même
+l'excuse de leur propre danger, car ils étaient couverts de manière à
+ne pas perdre un seul homme. Après avoir continué cette cruauté
+pendant toute la nuit du 2 septembre et une partie de la journée du 3,
+le général anglais suspendit le feu pour voir si la place se rendrait.
+L'incendie s'était déclaré dans divers quartiers; des centaines de
+malheureux avaient péri; plusieurs grands édifices étaient en flammes;
+la population valide, employée à verser les eaux de la Baltique sur
+les quartiers incendiés, était exténuée de fatigue. Le général
+Peymann, le coeur déchiré par ce spectacle, gardait un morne silence,
+attendant pour se rendre que l'humanité fit taire l'honneur.
+Insensibles à tant de maux, les Anglais recommencèrent à tirer le 3 au
+soir, soutinrent leur feu toute la nuit, toute la journée du
+lendemain, sauf une courte interruption, et persistèrent dans cette
+barbarie jusqu'au 5 au matin. Il n'était pas possible de laisser plus
+long-temps exposée à de tels ravages une population de cent mille
+âmes. Près de deux mille individus, hommes, femmes, enfants,
+vieillards, avaient succombé. Une moitié de la ville était en flammes;
+les plus belles églises étaient en ruines; le feu avait atteint
+l'arsenal. Le général Peymann blessé, ne résistant pas aux scènes
+horribles qu'il avait sous les yeux, céda enfin aux menaces d'une
+destruction totale, que renouvelait le général anglais, et livra
+Copenhague à ses barbares conquérants. La capitulation fut signée le
+7. Elle accordait aux Anglais la forteresse de Kronenbourg, la ville
+de Copenhague et l'arsenal, avec faculté de les occuper pendant six
+semaines, temps jugé nécessaire pour équiper la flotte danoise, et
+l'emmener en Angleterre. Cette flotte était livrée à l'amiral Gambier,
+sous condition de la restituer à la paix.
+
+Cette capitulation signée, les Anglais entrèrent à Copenhague, et
+leurs marins se précipitèrent dans l'arsenal. Aucun spectacle, depuis
+leur entrée à Toulon, n'était comparable à celui qu'ils offrirent en
+cette occasion. En présence d'une population au désespoir, qui voyait
+ses habitations ravagées, qui comptait dans son sein des milliers de
+victimes, mortes ou mourantes, qui, outre ses malheurs privés, sentait
+vivement les malheurs publics, car la perte de la marine danoise
+semblait à chacun la ruine de sa propre existence, en présence de
+cette population désolée, les matelots anglais, descendus en grand
+nombre à terre, se ruèrent sur l'arsenal avec une brutalité inouïe.
+L'usage anglais d'accorder aux marins une grande part de la valeur des
+prises, ajoutant à leur haine contre toutes les marines européennes le
+stimulant de l'avidité personnelle, officiers et matelots déployèrent
+une ardeur, une activité extraordinaires à mettre à flot tout ce que
+Copenhague renfermait de bâtiments en état de naviguer. On y comptait
+seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de bricks et frégates capables
+de servir, avec le gréement déposé dans des magasins fort bien tenus.
+En quelques jours ces quarante et quelques bâtiments étaient gréés,
+équipés, et sortis des bassins. Le zèle destructeur des marins
+anglais ne se borna pas à cet enlèvement. Il y avait deux vaisseaux en
+construction, ils les démolirent. Tout ce qui se trouvait dans
+l'arsenal de bois, de munitions navales, fut transporté à bord de
+l'escadre danoise ou de l'escadre anglaise. Ils prirent jusqu'aux
+outils des ouvriers, et détruisirent tout ce qu'ils ne purent enlever.
+Une moitié des équipages anglais fut ensuite placée à bord des
+vaisseaux danois pour les manoeuvrer, et l'expédition entière, tant la
+flotte conquérante que la flotte conquise, sortit des passes, ayant
+soin de rembarquer à la hâte l'armée qu'elle avait mise à terre,
+laquelle ne se croyait plus en sûreté dans une ville qu'elle avait
+ensanglantée, et à l'approche des Français qui allaient arriver en
+toute hâte pour venger un tel attentat. En passant devant Webeck,
+Kronenbourg, et tous les points de la côte, cet immense armement naval
+recueillit les troupes anglaises, puis il fit voile vers les côtes
+d'Angleterre.
+
+[En marge: Sensation produite en Europe par l'attentat commis sur
+Copenhague.]
+
+Il serait impossible d'exprimer la sensation que produisit en Europe
+l'acte inouï que venait de se permettre, non pas la nation anglaise,
+qui blâma sévèrement cet acte, mais le ministère de MM. Canning et
+Castlereagh. L'indignation fut générale tant chez les amis de la
+France, peu nombreux alors, car elle avait trop de succès pour avoir
+beaucoup d'amis, que chez ses ennemis les plus décidés. Il n'existait
+pas une nation plus estimée que la nation danoise. Sage, modeste,
+laborieuse, appliquée à son commerce sans chercher à nuire à celui
+d'autrui, s'attachant à maintenir scrupuleusement sa neutralité au
+milieu d'une guerre acharnée, et, quoique inoffensive, sachant, comme
+en 1801, se dévouer héroïquement au principe de cette neutralité qui
+formait toute sa politique, elle était, comme les Suisses, comme les
+Hollandais, l'une de ces nations qui rachètent la faiblesse numérique
+par la force morale, et savent conquérir le respect universel. La
+surprise dont elle venait d'être la victime faisait encore plus
+éclater sa bonne foi, car elle périssait pour n'avoir pris aucune
+précaution contre l'Angleterre, et pour en avoir trop pris contre la
+France. Ce ne fut donc qu'un sentiment et qu'un cri dans toute
+l'Europe. Auparavant on disait que personne ne pouvait reposer
+tranquille à côté du conquérant redoutable enfanté par la révolution
+française. Maintenant on disait que l'Angleterre était tout aussi
+tyrannique sur mer que Napoléon sur terre, qu'elle était perfide
+autant qu'il était violent, et qu'entre les deux il n'y avait ni
+sécurité ni repos pour aucune nation. C'était là le langage de nos
+ennemis, c'était le langage de Berlin et de Vienne. Mais chez nos
+amis, et chez les hommes impartiaux, on reconnaissait que la France
+avait bien raison de vouloir réunir toutes les nations contre un
+despotisme maritime intolérable, despotisme qui une fois établi serait
+invincible, n'admettrait de pavillon que le pavillon anglais, ne
+souffrirait de trafic que celui des produits anglais, et finirait par
+fixer à sa volonté le prix des marchandises ou exotiques ou
+manufacturées. Il fallait donc s'entendre pour tenir tête à
+l'Angleterre, pour lui arracher le sceptre des mers, et l'obliger à
+rendre au monde le repos dont il était, à cause d'elle, privé depuis
+quinze années.
+
+[En marge: Avantage moral que procurait à Napoléon l'indigne conduite
+de l'Angleterre.]
+
+Il est certain que rien, excepté la paix, n'était plus souhaitable
+pour Napoléon qu'un événement pareil. Il n'avait plus désormais à
+violenter le Danemark, qui allait, au contraire, se jeter dans ses
+bras, l'aider à fermer le Sund, et lui fournir, ce qui valait mieux
+que quelques carcasses de vaisseaux, des matelots excellents, propres
+à armer les innombrables bâtiments que la France avait sur ses
+chantiers. Il pouvait pousser les armées russes sur la Suède, pousser
+les armées de l'Espagne sur le Portugal; il pouvait même exiger à
+Vienne l'exclusion des Anglais des côtes de l'Adriatique; il pouvait
+enfin tout demander à Saint-Pétersbourg, car Alexandre, après ce qui
+venait de se passer à Copenhague, ne devait plus rencontrer dans
+l'opinion des Russes de résistance à sa politique. Si Napoléon, en ce
+moment, profitait de la faute de l'Angleterre, sans en commettre une
+égale, il était dans une position unique; il devenait moralement aussi
+fort par les torts de son ennemi, qu'il l'était matériellement par ses
+propres armées. En effet, l'inconvénient de son système, de vaincre la
+mer par la terre, était sauvé, car la violence faite aux puissances
+continentales pour les obliger à concourir à ses desseins, se trouvait
+désormais expliquée et justifiée. S'il fermait les ports des villes
+anséatiques, de la Hollande, de la France, du Portugal, de l'Espagne,
+de l'Italie; s'il condamnait les peuples à se passer de sucre et de
+café, à substituer à ces produits des tropiques des imitations
+européennes, coûteuses et fort imparfaites; s'il violentait tous les
+goûts après avoir violenté tous les intérêts, il avait dans le crime
+de Copenhague une excuse complète et éclatante. Mais, nous le
+répétons, il fallait laisser l'Angleterre faillir seule, et ne pas
+faillir soi-même aussi gravement: chose difficile, car, dans une lutte
+acharnée, les fautes s'enchaînent, et il est rare que les torts de
+l'un ne soient promptement balancés ou surpassés par les torts de
+l'autre.
+
+Napoléon sentit bien l'avantage que lui donnait la conduite de
+l'Angleterre, et, s'il perdit une espérance d'accommodement, espérance
+qui n'était pas grande à ses yeux, il vit se préparer tout à coup un
+concours de moyens, un ensemble d'efforts, qui lui promettaient une
+paix dont les conditions compenseraient le retard. Aussi ne
+manqua-t-il pas de déchaîner les journaux de France, et ceux dont il
+disposait hors de France, contre l'acte abominable qui venait
+d'indigner l'Europe. Ses armées, ses flottes, tout fut, de
+Fontainebleau même, et du milieu des plaisirs de cette résidence,
+préparé pour une lutte plus vaste, plus terrible encore que celle qui
+épouvantait le monde depuis tant d'années.
+
+[En marge: Jugement sévère porté même en Angleterre contre l'acte de
+Copenhague.]
+
+Du reste, Napoléon n'avait aucun effort à faire pour imprimer à
+l'opinion de l'Europe l'impulsion qu'il lui convenait de lui donner.
+En Angleterre même, l'attentat commis sur la ville de Copenhague fut
+jugé avec la plus extrême sévérité. Dans ce pays grand et moral, il se
+trouva, malgré un ministère indigne, malgré un parlement abaissé,
+malgré la passion du peuple pour les succès de la marine nationale, il
+se trouva des gens éclairés, honnêtes, impartiaux, qui flétrirent
+l'acte inouï qu'on s'était permis envers une puissance inoffensive et
+désarmée. MM. Grenville, Windham, Addington, Grey, Sheridan et
+d'autres encore, se prononcèrent avec véhémence contre cet acte
+odieux, qui n'était, suivant eux, que la parodie inique et funeste de
+celui de 1801; car le Danemark, en 1801, faisait partie d'une
+coalition hostile à l'Angleterre, et le moyen employé pour le réduire
+était le plus légitime de tous, une bataille navale. En 1807 au
+contraire, ce même Danemark était en paix, tout occupé de défendre sa
+neutralité contre la France, désarmé du côté de l'Angleterre, et le
+moyen de le réduire était un atroce bombardement contre une population
+inoffensive. Le résultat était, au lieu de dissoudre une coalition de
+neutres, d'enchaîner étroitement le Danemark à la France, d'épargner à
+celle-ci l'odieux d'une contrainte générale exercée sur le continent,
+de prendre cet odieux pour soi, de se fermer le Sund; car les Danois
+allaient le fermer de leur côté, et les Suédois allaient être forcés
+de le fermer du leur. Enfin, pour compenser d'aussi déplorables
+conséquences, on avait à alléguer le pillage d'un arsenal,
+l'enlèvement d'une flotte, fort vieille, et dont quatre vaisseaux
+seulement méritaient les frais du radoub. Telles furent les attaques
+dirigées contre M. Canning avec une véhémence méritée, et il y
+répondit avec une intrépidité dans le mensonge, qui n'est pas de
+nature à honorer sa mémoire, relevée d'ailleurs par sa conduite
+postérieure. Pour toute excuse il ne cessa de répéter qu'on avait
+obtenu le secret des négociations de Tilsit, et que ce secret
+justifiait l'expédition de Copenhague. À quoi on répliquait avec
+raison, en demandant à connaître non pas l'auteur de la divulgation,
+que la feinte générosité du cabinet britannique refusait de nommer,
+mais la substance même de ce qu'il avait révélé. Or, sur ce point, le
+cabinet n'articulait que des réponses confuses et embarrassées, et ne
+pouvait en fournir d'autres; car s'il était vrai qu'à Tilsit (ce que
+le cabinet britannique ne savait que très-vaguement) la Russie et la
+France se fussent promis d'unir leurs efforts pour contraindre le
+continent à se coaliser contre l'Angleterre, ce n'était qu'après une
+offre de paix à des conditions modérées; c'était de plus à l'insu du
+cabinet de Copenhague, qui n'était pas complice de ce projet. Il y
+avait donc dans la conduite tenue à l'égard du Danemark iniquité sous
+le rapport de la morale, et ineptie sous le rapport de la politique;
+car le vrai moyen d'avoir avec soi cette puissance neutre, d'avoir sa
+flotte, ses matelots et le Sund, c'était de la secourir, en laissant à
+Napoléon le soin de la violenter.
+
+[En marge: Efforts du cabinet britannique pour faire approuver à
+Vienne et à Saint-Pétersbourg la violence commise contre le Danemark.]
+
+Cependant, malgré la réprobation dont les honnêtes gens d'Angleterre
+frappèrent l'expédition de Copenhague, un parlement asservi aux
+préjugés anti-catholiques de la couronne, et à la politique outrée
+de M. Pitt, donna gain de cause aux ministres, mais non sans laisser
+voir l'embarras qu'il éprouvait. Il prit en effet la forme d'un
+ajournement, en déclarant qu'on jugerait l'acte plus tard, quand les
+ministres pourraient dire ce qu'ils étaient obligés de taire dans le
+moment. Mais toute idée de paix fut à jamais éloignée. Le cabinet
+britannique, ne se dissimulant pas la fâcheuse impression produite
+en Europe par ses dernières violences, s'occupa de rétablir son
+crédit auprès des deux principales cours du continent, celles de
+Vienne et de Saint-Pétersbourg. Il envoya à Vienne lord Pembroke, à
+Saint-Pétersbourg le général Wilson, pour porter quelques-unes de
+ces propositions qu'on aime mieux communiquer de vive voix que par
+écrit. Voici quelles étaient ces propositions.
+
+[En marge: L'Angleterre se montre disposée à flatter l'ambition de la
+Russie pour la détacher de la France.]
+
+À la satisfaction apparente que l'empereur Alexandre semblait avoir
+rapportée d'une guerre signalée cependant par des revers, aux
+demi-confidences qu'il avait faites, et qui toutes donnaient à
+entendre qu'on verrait sortir de grands résultats de l'alliance avec
+la France, à la persistance qu'il mettait à occuper la Moldavie et la
+Valachie, il était évident pour les hommes doués de quelque sagacité,
+que la France, afin d'amener la Russie à ses vues, lui avait fait la
+promesse de grands avantages en Orient, et qu'elle avait
+singulièrement flatté son ambition de ce côté. Le cabinet britannique
+se décida donc sans hésiter aux sacrifices que la circonstance lui
+paraissait commander; et, quoiqu'il affectât sans cesse de défendre
+l'intégrité de l'empire ottoman, il pensa qu'il valait mieux donner
+soi-même la Valachie et la Moldavie à la Russie, que de les lui
+laisser donner par Napoléon. En conséquence, M. Wilson, militaire et
+diplomate, personnage hardi et spirituel, trop peu important alors
+pour qu'on craignît de le désavouer au besoin, fut chargé de porter à
+Saint-Pétersbourg les paroles les plus séduisantes pour l'empereur
+Alexandre. Il n'avait aucuns pouvoirs ostensibles; mais M. Canning
+s'entretenant avec M. d'Alopeus, ministre de Russie, lui déclara qu'on
+pouvait ajouter foi à ce que dirait M. Wilson. Lord Pembroke, envoyé
+extraordinairement en Autriche malgré la présence de M. Adair, fut
+chargé de démontrer à la cour de Vienne la nécessité de bien vivre
+avec la Russie, et de se résigner dès lors à tous les sacrifices que
+cette politique pourrait entraîner. Il ne s'agissait effectivement de
+rien moins que de disposer l'Autriche à voir de sang-froid la Moldavie
+et la Valachie devenir la propriété des Russes.
+
+Lord Gower, ambassadeur en Russie, et M. Wilson, qu'on lui avait
+envoyé pour le seconder, s'efforcèrent de persuader au cabinet russe
+qu'il ne fallait pas trouver mauvais ce qu'on avait fait à Copenhague,
+qu'on avait tout simplement tâché d'enlever des moyens de nuire à
+l'ennemi commun de l'Europe; qu'il fallait s'en réjouir au lieu de
+s'en irriter; que l'on comptait sur la Russie pour ramener le Danemark
+à une plus juste appréciation des derniers événements, et que, quant à
+sa flotte, on la lui rendrait plus tard, s'il voulait se rattacher à
+la bonne cause; que du reste, sans prétendre s'instituer juge de la
+nouvelle politique adoptée par la Russie, on était certain qu'elle
+reviendrait bientôt à son ancienne politique, comme à la seule qui fût
+bonne; qu'on ne chercherait pas à la mettre de nouveau en guerre avec
+la France, dans un moment où elle avait tant besoin de repos pour se
+refaire; qu'on verrait même avec plaisir tout agrandissement de son
+territoire et de sa puissance; car il n'y avait qu'une sorte
+d'agrandissement fâcheux, qu'il fallût empêcher par tous les moyens,
+c'était l'agrandissement de la France; mais que si la Russie désirait
+la Moldavie et la Valachie, on consentirait à ce qu'elle en fit
+l'acquisition, pourvu que ce ne fût point par suite d'un partage des
+provinces turques avec l'empereur Napoléon.
+
+[En marge: Vives explications entre lord Gower et le cabinet russe.]
+
+Les plus compromettantes de ces paroles, celles qu'on ne voulait
+hasarder qu'avec faculté de les retirer au besoin, furent dites par M.
+Wilson à M. de Romanzoff, qui les rapporta un instant après au général
+Savary. Les autres furent dites par lord Gower lui-même avec une
+arrogance qui n'était pas de nature à détruire ce qu'elles avaient
+d'étrange. Cette manière si leste d'expliquer l'expédition de
+Copenhague, cette commission donnée à la Russie de justifier
+l'Angleterre auprès du Danemark, étaient à l'égard du cabinet russe
+une familiarité des plus offensantes. L'empereur de Russie la
+ressentit vivement, et voulut qu'on accueillît avec la plus grande
+hauteur les ouvertures de l'Angleterre. À la proposition de justifier
+à Copenhague l'enlèvement de la flotte danoise, il fit répondre par
+une demande formelle d'explications sur ce même sujet, et il exigea de
+lord Gower qu'il se prononçât sur-le-champ, et d'une manière
+catégorique, sur la proposition de médiation que le cabinet russe
+avait adressée au cabinet britannique. Lord Gower, si honorablement
+connu depuis sous le nom de lord Granville, sembla sortir en cette
+occasion de son indolence accoutumée, insista impérieusement pour
+qu'on lui fît connaître le secret des négociations de Tilsit, et
+prétendit que, tant qu'on ne dirait pas ce qu'on avait fait dans cette
+célèbre entrevue, l'Angleterre se croirait dispensée de toute
+explication sur ce qu'elle avait fait à Copenhague. Pour ce qui était
+de la médiation russe, lord Gower, pressé définitivement de déclarer
+s'il consentait ou non à l'accepter, répondit fièrement que non.
+
+[En marge: Rupture des relations entre la Russie et l'Angleterre.]
+
+Telle fut l'issue des explications avec lord Gower. Quant aux
+ouvertures dont le soin était laissé à M. Wilson, M. de Romanzoff les
+accueillit légèrement, comme paroles sans importance, et congédia M.
+Wilson lui-même, sans paraître comprendre ce que celui-ci avait voulu
+dire. Il l'avait cependant bien compris, ainsi qu'on va bientôt le
+voir.
+
+[En marge: Passion secrète d'Alexandre et de M. de Romanzoff pour
+l'acquisition des provinces du Danube.]
+
+[En marge: Cette passion les décide définitivement en faveur de la
+politique française.]
+
+M. de Romanzoff, ancien ministre de Catherine, conservant un reflet de
+la gloire de cette princesse, héritier de sa vaste ambition, grand
+personnage à tous les titres, était devenu dans ces circonstances le
+confident intime d'Alexandre et de tous ses rêves. Ministre du
+commerce, il allait être nommé ministre des affaires étrangères; et
+Alexandre, cherchant un ambassadeur qui pût convenir à Paris, n'avait
+pas voulu l'y envoyer, bien qu'aucune qualité ne lui manquât pour un
+tel poste, uniquement pour le garder auprès de sa personne. Le jeune
+souverain et son vieux ministre désiraient avec ardeur les provinces
+du Danube. La Finlande, acquisition immédiatement plus souhaitable,
+car c'était le nécessaire, tandis que les provinces du Danube
+n'étaient que le superflu, ne les touchait pas à beaucoup près autant.
+La Moldavie, la Valachie menaient à Constantinople, et c'était là ce
+qui les séduisait. Aussi les auraient-ils acceptées n'importe de
+quelle main, et, dans l'impatience de leurs désirs, ils ne
+conservaient de leur jugement que ce qu'il en fallait pour apprécier
+le donateur le plus capable de donner vite et solidement. Napoléon
+avait à cet égard toute leur préférence. De qui, en effet, pouvait-on
+à cette époque recevoir quelque chose, et quelque chose de
+considérable, si ce n'était de Napoléon? Prendre du territoire dans
+une partie quelconque du continent européen, sans son assentiment,
+c'était la guerre avec lui, et la guerre avec lui, en quelque nombre
+qu'on l'eût faite jusqu'ici, n'avait réussi à personne. En supposant
+même qu'on pût former de nouveau une coalition générale, c'était une
+perspective peu engageante que des batailles telles qu'Austerlitz,
+Iéna, Friedland; et à cette époque, dans l'état de l'armée française,
+toute rencontre avec elle devait avoir les mêmes conséquences.
+D'ailleurs si l'Angleterre, répandant çà et là de légères amorces,
+avait montré au sujet des provinces du Danube une humeur facile,
+pouvait-on se flatter que l'Autriche témoignât les mêmes dispositions?
+N'avait-on pas à Saint-Pétersbourg son ambassadeur, M. de Merfeld, qui
+demandait tous les jours, et tout haut, à tout le monde, le secret des
+négociations de Tilsit, et qui disait que si la Moldavie et la
+Valachie étaient le prix de la nouvelle alliance, il fallait se
+préparer à détruire jusqu'au dernier Autrichien, avant que d'obtenir
+le consentement de la cour de Vienne? On ne devait donc pas espérer
+qu'une coalition se formât pour assurer un tel don à la Russie. Ce
+don, fait malgré l'Autriche, ne pouvait venir que de l'homme qui
+l'avait toujours vaincue depuis quinze ans, c'est-à-dire de Napoléon;
+et, l'empereur de Russie d'accord avec celui de France, personne en
+Europe n'oserait s'élever contre ce qu'ils auraient résolu en commun.
+
+Il fallait donc persister dans ce qu'on avait entrepris à Tilsit, et
+obtenir de Napoléon, en sachant lui plaire, la réalisation des
+espérances auxquelles il s'était prêté si complaisamment sur les bords
+du Niémen. Le prix qu'il mettrait à tout ce qu'on attendait de lui
+était facile à entrevoir. Si la guerre continuait, il essaierait en
+Italie, en Portugal, peut-être même en Espagne, de nouvelles
+entreprises. Il y avait là des Bourbons, qui devaient faire avec sa
+dynastie un contraste choquant, insupportable pour lui. Il n'en avait
+rien dit à Tilsit, ni ailleurs, à qui que ce fût; néanmoins, si la
+paix était encore ajournée, il était aisé de prévoir qu'il ne
+s'arrêterait pas dans son activité, qu'il poursuivrait à l'Occident
+cette oeuvre de renouvellement, qui consistait à détrôner les royautés
+composant les alliances ou la parenté de l'ancienne maison de Bourbon.
+Mais la Russie n'était nullement intéressée à empêcher les entreprises
+de ce genre. Peu importait en effet à la Russie qu'un Bourbon ou un
+Bonaparte régnât à Naples, à Florence, à Milan, à Madrid. Les idées
+qui s'introduisaient à la suite des dynasties nouvelles créées par
+Napoléon, ne menaçaient pas encore l'autorité des czars. Quant à
+l'influence de la France, la Russie n'avait pas à en regretter
+l'agrandissement, si cette influence était employée à faciliter la
+marche des armées moscovites vers Constantinople. L'empereur Alexandre
+ne devait donc pas s'inquiéter de ce que Napoléon serait tenté
+d'entreprendre au midi et à l'occident de l'Europe, et en s'y prêtant
+il avait toute raison d'espérer que Napoléon lui laisserait
+entreprendre en Orient ce qu'il voudrait. Napoléon pouvait
+condescendre plus ou moins aux désirs d'Alexandre, permettre qu'il
+s'avançât jusqu'au Danube, jusqu'au pied des Balkans, ou jusqu'au
+Bosphore même; mais le moins qu'il pût accorder, c'était la Valachie
+et la Moldavie. Tout ce que Napoléon avait dit à ce sujet, ou du moins
+tout ce qu'Alexandre croyait avoir entendu, semblait n'offrir aucun
+doute. Alexandre ruminant jour et nuit ses souvenirs de Tilsit, M. de
+Romanzoff ruminant ce qu'Alexandre lui en avait raconté, s'étaient
+habitués à considérer la Moldavie et la Valachie comme le moindre des
+dons qu'ils pussent espérer. Ils en étaient même arrivés, à force de
+compter sur ce don, à une sorte de satiété anticipée, et déjà ils
+commençaient à concevoir de nouveaux désirs. Malheureusement ils ne
+s'étaient pas bornés à cette jouissance intime et secrète de leurs
+futures conquêtes, ils avaient voulu en faire part à beaucoup de
+confidents, aux uns pour répandre leur satisfaction intérieure, aux
+autres pour se justifier du brusque revirement de la politique russe.
+Ils avaient ainsi communiqué autour d'eux la conviction que la
+Moldavie et la Valachie étaient le prix assuré de la nouvelle
+alliance, et ils avaient pour en souhaiter la possession, outre la
+passion de les posséder, le besoin de ne pas passer pour dupes.
+
+Les derniers événements ne firent donc que confirmer Alexandre et M.
+de Romanzoff dans la politique adoptée à Tilsit. Puisque la médiation
+tournait à la guerre, il fallait tirer de la guerre tout ce que
+Napoléon avait promis d'en faire sortir; seulement, pour le lier
+davantage, on devait se prêter à ce qu'il désirerait. Il allait
+demander évidemment qu'on expulsât la légation anglaise et la légation
+suédoise, qu'on marchât sur la Finlande pour obliger la Suède à fermer
+le Sund. Il fallait le satisfaire sur tous ces points, pour qu'il
+consentît à laisser les troupes russes en Valachie et en Moldavie.
+Chose singulière, marcher en Finlande aurait dû être pour la Russie le
+premier de ses voeux, car c'était le premier de ses intérêts[13].
+Pourtant, l'imagination du jeune empereur et celle de son vieux
+ministre avaient tellement pris les routes de l'Orient, que marcher
+sur la Finlande était, de leur part, un vrai sacrifice, qu'ils
+faisaient uniquement pour obtenir qu'on les souffrît à Bucharest et à
+Yassy.
+
+[Note 13: Les historiens font trop souvent penser et parler les
+personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs
+pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les
+pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de
+l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire,
+sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une
+note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite
+d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur
+Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une
+familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire
+en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux
+envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils
+venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par
+demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui
+se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son
+ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de
+l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils
+pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par
+exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre,
+complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme
+certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.]
+
+[En marge: Changements opérés dans la composition du cabinet russe.]
+
+[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.]
+
+L'empereur Alexandre avait alors au département des affaires
+étrangères un ministre insignifiant, sans passions, sans idées,
+confident désagréable pour parler d'objets qui le laissaient tout à
+fait froid: c'était M. de Budberg. Alexandre le congédia, et réalisa
+son projet de confier les affaires étrangères à M. de Romanzoff
+lui-même. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite
+société occulte qui avait long-temps gouverné l'empire, le prince de
+Kotschoubey. C'était le moins jeune et le plus réservé d'entre eux.
+Mais c'était un témoin du passé, juge incommode du présent; et
+d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il
+vivait, ne dissimulaient guère leur improbation touchant la nouvelle
+marche des choses. On ne pouvait conserver près de soi des critiques
+aussi fâcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de
+mécontentement. Le ministère de l'intérieur fut donc retiré à M. de
+Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figuré à
+Tilsit, fut appelé au ministère de la guerre, l'amiral Tchitchakoff à
+la marine. M. de Nowosiltzoff reçut l'invitation de voyager. Le prince
+de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu'à son égard
+l'amitié ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence
+affecté que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de
+l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage
+qui semblait le plus propre à y réussir. Alexandre aurait voulu y
+envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-même, mais
+il aimait mieux le retenir auprès de sa personne. Il avait, comme
+grand maréchal du palais, un seigneur russe qui lui était dévoué,
+c'était M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frère le général de
+Tolstoy, militaire distingué par l'esprit et par les services.
+Alexandre pensa que ce dernier, par fidélité à son maître, ne
+chercherait pas à se rendre désagréable en France, comme M. de Markoff
+avait pris à tâche de le faire; que, par ambition, il serait charmé
+d'attacher son nom à une politique d'agrandissement, et que, par état,
+il saurait se plaire auprès d'une cour militaire, lui plaire à son
+tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se réserva
+du reste de sonder Napoléon à ce sujet, et de lui soumettre le choix
+du général comte de Tolstoy, avant de le nommer définitivement.
+
+[En marge: Entretien d'Alexandre avec le général Savary.]
+
+Le général Savary n'avait pas cessé d'être à Saint-Pétersbourg entouré
+des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute société
+russe. Bien qu'il ne sût pas d'abord tout ce qu'on s'était dit à
+Tilsit, et qu'il ne l'eût appris que par une communication postérieure
+de Napoléon, qui avait voulu l'informer pour prévenir de sa part des
+fautes d'ignorance, il avait promptement deviné le secret des coeurs,
+et aperçu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant
+l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais à l'Orient.
+Sans engager Napoléon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rôle,
+il avait cherché à se rendre agréable à Saint-Pétersbourg, et il y
+avait réussi en flattant avec prudence les passions du souverain.
+Aussi, à peine les événements de Copenhague étaient-ils connus, à
+peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu,
+qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelèrent le général Savary, et,
+avec le langage qui convenait à chacun d'eux, lui firent part des
+résolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au
+général, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la
+paix aboutissent à la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je
+ne m'attendais ni à l'expédition de Copenhague, ni à l'arrogance du
+cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prêt à tenir mes
+engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napoléon, nous avions
+calculé que, si la guerre devait continuer, je serais amené à me
+prononcer en décembre; et je désirais que ce ne fût pas avant, pour
+n'avoir la guerre avec les Anglais qu'après la clôture de la Baltique.
+Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites à votre maître
+que, s'il le désire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est armé,
+et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire
+aux Russes est autre chose que d'avoir affaire à des Turcs ou à des
+Espagnols. Cependant je ne déciderai rien sans un courrier de Paris,
+car il ne faut pas nous hasarder à contrarier les calculs de Napoléon.
+D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent
+rentrées dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis
+entièrement disposé à tenir la conduite qui conviendra le mieux à
+votre maître. Qu'il m'envoie même, si cela lui convient, une note
+toute rédigée, et je la ferai remettre à lord Gower en même temps que
+des passe-ports. Quant à la Suède, je ne suis pas en mesure, et je
+demande le temps de réorganiser mes régiments fort maltraités par la
+dernière guerre, et fort éloignés de la Finlande, attendu qu'il faut
+les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce théâtre mon
+armée ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se
+sert beaucoup de flottilles à rames. Les Suédois en ont une
+très-nombreuse; la mienne n'est pas encore équipée, et je ne veux pas
+m'exposer à un échec de la part d'un si petit État. Dites donc à votre
+maître qu'aussitôt mes moyens préparés, j'accablerai la Suède, qu'il
+me faut attendre décembre ou janvier; mais qu'à l'égard des Anglais,
+je suis prêt à me prononcer immédiatement. Je suis même d'avis que
+nous ne nous bornions pas là, et que nous exigions de l'Autriche son
+adhésion, volontaire ou forcée, à la coalition continentale. En ceci
+encore je suis disposé à recevoir, pour l'envoyer à Vienne, une note
+rédigée à Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en
+toutes choses dans un parfait accord. Je désire que mon intimité avec
+Napoléon soit entière, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de
+Tolstoy. Je ne possède pas, comme votre maître, une abondance d'hommes
+éminents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant
+il a tout brouillé. J'ai préféré M. de Tolstoy à tout autre, parce
+qu'il appartient à une famille qui m'est dévouée, parce qu'il est
+militaire, parce qu'il pourra monter à cheval, et suivre votre
+Empereur à la chasse, à la guerre, partout où il faudra. S'il ne
+convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai
+à coeur de prévenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas
+de nous faire battre de sitôt; mais on dira à Napoléon que je suis
+faible, changeant, entouré de ses ennemis, qu'il n'y a pas à compter
+sur moi. On me dira que Napoléon est insatiable, qu'il veut tout pour
+lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rusé que violent, qu'il me
+promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me ménage aujourd'hui,
+mais que lorsqu'il aura tiré de moi ce qu'il en souhaite, il me
+frappera à mon tour, et que, séparé de mes alliés que j'aurai laissé
+détruire, il faudra me résigner au même sort. Je ne le crois point.
+J'ai vu Napoléon, je me flatte de lui avoir inspiré une partie des
+sentiments qu'il m'a inspirés à moi-même, et je suis certain qu'il est
+sincère. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les
+défiances sont promptes à naître. Qu'au premier doute, à la première
+impression pénible, il m'écrive, ou me fasse dire un mot par vous, ou
+par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour
+moi je lui promets une franchise entière, et j'en attends une
+semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme à Tilsit, tous
+les jours, à toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit!
+quel génie! combien je gagnerais à vivre souvent auprès de lui! que de
+choses il m'a enseignées en quelques jours! Mais nous sommes si loin!
+cependant j'espère le visiter bientôt. Au printemps j'irai à Paris, et
+je pourrai l'admirer dans son Conseil d'État, au milieu de ses
+troupes, partout enfin où il se montre si grand! Mais d'ici là il faut
+essayer de nous entendre par intermédiaire, et rendre la confiance
+aussi complète que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais
+je n'exerce pas ici l'ascendant que Napoléon exerce à Paris. Vous le
+voyez, ce pays a été surpris par le changement un peu brusque qui
+s'est opéré. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer à son
+commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intérêts qu'il
+faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici
+des négociants français, achetez nos munitions navales et nos denrées;
+nous achèterons en retour vos produits parisiens: le commerce rétabli
+fera cesser les inquiétudes que les hautes classes ont conçues pour
+leurs revenus. Aidez-moi surtout à vous conquérir la nation tout
+entière, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie.
+Ces misérables Turcs, qui égorgent aujourd'hui vos partisans, qui font
+voler les têtes de quiconque est réputé ami des Français (c'est ce qui
+avait lieu dans le moment à Constantinople, grâce aux suggestions de
+l'Autriche et de l'Angleterre), ces misérables Turcs ne me valent pas,
+et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas
+trouver qu'ils pèsent d'un poids égal. Votre maître, sans doute, vous
+a parlé de ce qui s'est passé à Tilsit....--Ici l'empereur se montra
+curieux et inquiet. Il était impatient de s'ouvrir avec le général
+Savary sur le sujet qui l'intéressait le plus, et en même temps il
+craignait de commettre une indiscrétion en s'épanchant avec quelqu'un
+qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un
+nouveau motif de s'expliquer avec le représentant de Napoléon. Un
+armistice venait d'être signé entre les Turcs et les Russes par suite
+de la médiation française, armistice qui stipulait la restitution des
+vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de
+toute hostilité avant le printemps, et enfin l'évacuation des bords du
+Danube. Au fond il n'y avait que cette dernière condition qui touchât
+l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se
+plaignait d'une manière générale de l'armistice qu'il imputait à
+l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas,
+dit-il au général Savary, aux provinces du Danube; c'est votre
+Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est
+écrié à Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la
+Providence me dégage envers eux; arrangeons-nous à leurs dépens!...._
+Je suis entré dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M.
+de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop
+d'un notable avantage de ce côté pour la rendre favorable à la France.
+La Finlande, où vous me pressez de marcher, est un désert, dont la
+possession ne sourit à personne, qu'il faut de plus enlever à un
+ancien allié, à un parent, par une sorte de défection qui blesse la
+délicatesse nationale, et qui fournit des prétextes aux ennemis de
+l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spécieuses
+de notre brusque revirement. Dites tout cela à l'empereur Napoléon;
+persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins animé du désir de
+posséder une province de plus, que du désir de rendre solide, agréable
+à ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses...
+Ah! répéta l'empereur, si je pouvais aller à Paris en ce moment, tout
+s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas
+avant le mois de mars.--En proférant ces dernières paroles, l'empereur
+Alexandre questionnait le général Savary avec une insistance inquiète,
+pour savoir s'il n'avait rien reçu de Napoléon, s'il n'avait pas la
+confidence de ses projets, de ses résolutions à l'égard de l'Orient et
+de l'Occident.
+
+Le général Savary mit un art infini à ne pas décourager l'empereur
+Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce
+que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes pensées
+chez l'empereur Napoléon, mais que certainement il ferait tout pour
+contenter son puissant allié. M. de Romanzoff fut encore plus
+explicite que son souverain, raconta au général Savary les ouvertures
+du général Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur
+Alexandre, l'empressement de ce prince à saisir cette occasion de
+prouver sa fidélité à la France, en ne voulant tenir que de sa main ce
+qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus
+vivement que jamais la résolution de se déclarer contre l'Angleterre
+et la Suède, contre l'Autriche même, s'il en était besoin, afin
+d'amener cette dernière puissance à la politique de Tilsit. C'est
+ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en crée un pour chaque
+circonstance), on qualifiait le système de tolérance qu'on s'était
+réciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on
+serait tenté de faire chacun de son côté. Mais M. de Romanzoff
+ajoutait qu'il fallait que la Russie obtînt l'équivalent de tout ce
+qu'elle était disposée à permettre, ne fût-ce que pour rendre la
+nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des
+dépêches de Constantinople qui annonçaient de nouveaux désordres, M.
+de Romanzoff dit en souriant au général Savary, qu'il voyait bien que
+c'en était fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur
+Alexandre s'en mêlât, l'empereur Napoléon serait bientôt obligé
+d'annoncer lui-même, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession
+des sultans, pour que _les héritiers naturels eussent à se présenter_.
+
+Tandis que tout était prodigué au général Savary, les instances, les
+caresses, les épanchements, les cadeaux même, l'empereur Alexandre,
+sans en rien dire, fit donner à son armée l'ordre de ne point évacuer
+les provinces du Danube, sous prétexte que l'armistice ne pouvait être
+ratifié tel qu'il était. Lui et son ministre répétèrent qu'il fallait
+les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les
+Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tôt
+possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des
+ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Pétersbourg
+des acheteurs français, pour remplacer les acheteurs anglais.
+Alexandre demanda spécialement deux choses: d'abord, l'autorisation de
+faire élever en France les cadets appelés à servir dans la marine
+russe, lesquels étaient ordinairement élevés en Angleterre, où ils
+contractaient un fâcheux esprit; ensuite la faculté d'acheter dans les
+manufactures françaises des fusils pour remplacer ceux des soldats
+russes, qui étaient de mauvaise qualité; ajoutant que, les deux armées
+étant destinées maintenant à servir la même cause, elles pouvaient
+échanger leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un
+magnifique présent de fourrures pour l'empereur Napoléon, en disant
+qu'il voulait _être son marchand de fourrures_, et répéta qu'il
+attendait M. de Tolstoy pour le faire partir dès qu'on l'aurait
+définitivement agréé à Paris.
+
+[En marge: Sentiments qu'éprouve Napoléon en apprenant les
+dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son
+dévouement.]
+
+[En marge: Efforts du général Sébastiani pour dissuader Napoléon de
+tout projet d'alliance avec la Russie, fondée sur le partage de
+l'Empire turc.]
+
+En apprenant ces détails, fidèlement rapportés par le général Savary,
+Napoléon fut à la fois satisfait et embarrassé, car il vit bien qu'il
+pouvait disposer à son gré de l'empereur Alexandre et de son ministre
+principal; mais il avait réfléchi froidement depuis Tilsit, et il
+commençait à penser que c'était chose grave que de laisser faire un
+nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de
+Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un siècle était si
+rapide qu'elle avait de quoi épouvanter le monde. Le général
+Sébastiani de son côté lui écrivait de Constantinople que les Russes y
+étaient abhorrés; que si les Turcs avaient la moindre espérance de
+trouver un appui auprès de la France, ils se jetteraient eux-mêmes
+dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir à les combattre pour les forcer à
+devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-être d'un léger secours
+pour les aider à devenir sujets de la France; que toutes les parties
+de l'empire propres par leur situation à devenir françaises, se
+donneraient spontanément à nous; que, dans ce cas, c'est avec
+l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher à s'entendre;
+que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus
+avantageux, soit qu'on voulût partager, soit qu'on voulût conserver
+l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins,
+toujours satisfaite que la Russie n'eût rien sur les bords du Danube;
+et, si on se décidait à le conserver, elle se tiendrait pour si
+heureuse d'une telle résolution qu'on aurait son concours avec de
+très-faibles sacrifices. Ces diverses idées, qui avaient toutes leur
+côté spécieux, s'étaient succédé et alternativement combattues dans
+l'esprit de Napoléon, dont l'activité ne reposait jamais, et il ne
+voulait pas être trop pressé de prendre un parti sur un sujet aussi
+important. Dans un système d'ambition modérée, refuser des
+satisfactions à l'ambition russe, eût été fort sage. Mais avec ce
+qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore,
+c'était ajouter à la témérité de la politique française que de
+s'engager dans de nouveaux événements, sans s'attacher complétement la
+Russie, par un sacrifice en Orient.
+
+[En marge: Napoléon cherche à ajourner les idées de partage à l'égard
+de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la
+Finlande.]
+
+Napoléon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers
+l'Orient, où elle était vivement attirée, mais vers le Nord, où elle
+l'était fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prétexte de la
+pousser sur la Suède. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conquête
+telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver
+pour l'opinion russe une première satisfaction, qui lui donnera le
+temps d'en attendre d'autres. C'était beaucoup en effet que la
+Finlande, surtout en considérant les véritables intérêts européens;
+car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers
+les Dardanelles un progrès alarmant pour l'Europe, elle en faisait un
+non moins inquiétant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande.
+Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension
+regrettable pour l'indépendance future de l'Europe, elle recevait un
+présent presque sans prix à ses yeux. Napoléon donnait beaucoup en
+réalité, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait
+fallu qu'il fît, pour acheter au meilleur marché possible la nouvelle
+alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises
+ultérieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la
+Finlande; et quant aux provinces du Danube, il résolut d'ajourner
+toute décision à leur égard, sans détruire toutefois les espérances
+qu'il avait besoin d'entretenir.
+
+[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.]
+
+Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine à trouver un ambassadeur qui
+pût convenir à Saint-Pétersbourg, et il avait fini par choisir M. de
+Caulaincourt, actuellement grand écuyer, militaire de profession,
+homme droit, sensé, digne, très-injustement compromis dans l'affaire
+du duc d'Enghien (ce que Napoléon regardait presque comme une
+convenance pour l'ambassade de Russie); mais très-propre à imposer au
+jeune empereur, à le suivre partout, et à dissimuler par sa droiture
+même ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but était
+de ne pas tenir tout ce qu'on laissait espérer. Napoléon instruisit M.
+de Caulaincourt de ce qui s'était passé à Tilsit, lui avoua qu'en
+s'efforçant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant
+pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui
+recommanda de ne rien négliger pour conserver une alliance sur
+laquelle devait reposer désormais toute sa politique. Il plaça à sa
+suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingués de sa cour, et
+lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pût
+représenter dignement le grand Empire.
+
+[En marge: Réponse de Napoléon à l'empereur Alexandre.]
+
+Il écrivit en même temps à l'empereur Alexandre pour le remercier de
+ses présents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'étaient des
+porcelaines de Sèvres de la plus grande beauté); pour lui demander
+instamment de l'aider à ramener la paix, en forçant l'Angleterre à la
+subir; pour le prier de renvoyer à l'instant même de Saint-Pétersbourg
+les ambassadeurs d'Angleterre et de Suède; pour le prévenir qu'une
+armée française allait occuper le Danemark, en vertu d'un traité
+d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire
+marcher une armée russe en Suède, afin que le Sund fût ainsi fermé des
+deux côtés; pour lui donner de nouveau son adhésion expresse à la
+conquête de la Finlande; pour lui annoncer les démarches qu'il faisait
+auprès de l'Autriche, afin de la décider à adhérer à la politique de
+Tilsit, et lui annoncer aussi l'entrée d'armées nombreuses dans la
+péninsule espagnole, dans le but de la fermer définitivement aux
+Anglais; pour lui dire enfin qu'il était étranger à la rédaction de
+l'armistice avec la Porte, qu'il le désapprouvait (ce qui emportait
+l'approbation tacite de l'occupation prolongée des provinces du
+Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman,
+cette question était si grave, si intéressante dans le présent et
+l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mûrement; qu'il ne pouvait en
+traiter par écrit, et que c'était avec M. de Tolstoy qu'il se
+proposait de l'approfondir; qu'il la réservait à cet ambassadeur, et
+que c'était même afin de l'attendre qu'il avait retardé son départ
+pour l'Italie, où il était cependant pressé de se rendre.
+Unissons-nous, disait Napoléon à Alexandre, et _nous accomplirons les
+plus grandes choses des temps modernes_.--Napoléon manda en outre à
+l'empereur et à M. de Romanzoff, que le ministre Decrès allait acheter
+vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que
+la marine française recevrait tous les cadets russes qu'on lui
+donnerait à instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur
+modèle étaient à la disposition du gouvernement impérial, qui pouvait
+les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de désigner.
+
+Tandis qu'il écrivait avec effusion à l'empereur Alexandre, Napoléon
+recommanda à M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine
+entrevue; car, dans un nouveau tête-à-tête impérial, il faudrait
+arriver à une conclusion relativement à la Turquie, ce qu'il redoutait
+infiniment. Toutefois la Finlande immédiatement accordée, les
+provinces du Danube laissées en perspective, le silence gardé sur leur
+occupation prolongée, enfin beaucoup de témoignages d'intimité,
+paraissaient à Napoléon et étaient effectivement des moyens suffisants
+de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais
+restreint.
+
+[En marge: Arrangement de Napoléon avec l'Autriche pour la rattacher à
+la politique dite de Tilsit.]
+
+Napoléon, malheureusement, ne s'était pas borné à voir dans l'attentat
+de l'Angleterre contre le Danemark une occasion de ramener à lui
+l'opinion de l'Europe, il y avait découvert au contraire un prétexte
+pour se permettre de nouvelles entreprises, et il voulait profiter de
+la prolongation de la guerre pour achever tous les arrangements qu'il
+méditait. Il pensa que pour mieux arriver à son but il convenait de se
+concilier la cour d'Autriche, et de faire cesser avec elle un état de
+malaise extrême, qui provenait, indépendamment des chagrins ordinaires
+de cette cour, des derniers événements de la guerre. L'Autriche s'en
+voulait à elle-même d'avoir armé, sans profiter de l'occasion d'agir
+qui s'offrait après Eylau et avant Friedland; de s'être livrée à des
+dépenses inutiles, et d'avoir montré en pure perte des dispositions
+dont Napoléon ne pouvait pas être dupe. Elle était inquiète de ce
+qu'il allait exiger d'elle pour la punir, plus inquiète encore de ce
+qu'il avait pu promettre à la Russie sur le Danube, et peu consolée
+par le langage de l'Angleterre, qui lui répétait toujours qu'il
+fallait d'une part se préparer sérieusement à la guerre, et de l'autre
+ramener la Russie en lui accordant soi-même tout ce que Napoléon était
+près de lui accorder; c'est-à-dire, après quinze ans d'affreux
+malheurs, s'en infliger un nouveau, plus grand que tous les autres,
+celui de voir les Russes sur le bas Danube.
+
+[En marge: Explications amicales de Napoléon avec le duc de
+Wurtzbourg.]
+
+Napoléon, qui n'avait pas eu de peine à discerner le malaise de
+l'Autriche, tenait à le faire cesser, pour être plus libre de ses
+actions. Il avait reçu à Fontainebleau, avec une parfaite courtoisie,
+le duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur François, transféré, comme
+nous l'avons dit bien des fois, de principautés en principautés, et
+très-désireux de rapprocher l'Autriche de la France, pour n'avoir plus
+à souffrir de leurs querelles. Napoléon s'expliqua longuement et en
+toute franchise avec ce prince, le rassura complétement sur ses
+intentions vis-à-vis de la cour de Vienne, à laquelle il ne voulait,
+disait-il, rien enlever, à laquelle, au contraire, il était prêt à
+rendre la place de Braunau, demeurée dans les mains des Français
+depuis l'infidélité commise à l'égard des bouches du Cattaro.
+Napoléon déclara que, les bouches du Cattaro lui avant été
+restituées, il se considérait comme sans droit et sans intérêt à
+garder Braunau, place importante qui commandait le cours de l'Inn;
+que, du côté de l'Istrie, il ne demandait rien que la conservation de
+la route militaire accordée antérieurement pour le passage des troupes
+françaises qui se rendaient en Dalmatie; que tout au plus, si on y
+consentait à Vienne, il proposerait une rectification de frontières
+entre le royaume d'Italie et l'empire d'Autriche, rectification qui se
+bornerait à échanger les petits territoires italiens situés sur la
+rive gauche de l'Izonzo, contre les petits territoires autrichiens
+situés sur la rive droite, de manière à prendre pour limite le thalweg
+de ce fleuve; que cela fait il n'exigerait rien de plus, et était tout
+disposé à respecter scrupuleusement la lettre des traités. Sous le
+rapport de la politique générale, Napoléon ajouta qu'il s'unissait à
+la Russie pour demander à l'Autriche de l'aider à rétablir la paix, en
+fermant les côtes de l'Adriatique au commerce anglais; que l'atroce
+événement de Copenhague en faisait un devoir pour toutes les
+puissances; que, si l'Autriche prenait ce parti, elle aurait l'honneur
+du rétablissement de la paix, car l'Angleterre ne tiendrait pas devant
+l'unanimité bien prononcée du continent; qu'enfin, cet accord sur
+toutes choses étant obtenu, la cour de Vienne renoncerait sans doute à
+des armements inutiles, dispendieux, inquiétants; que, de son côté,
+Napoléon n'aurait rien de plus pressé que d'éloigner ses armées, et de
+les transporter vers les rivages de la basse Italie. Quant à la
+Turquie, Napoléon en parla très-vaguement, et ne se montra disposé à
+aucune résolution prochaine. De plus, il laissa toujours entendre que
+rien en Orient ne devait se faire que d'accord avec l'Autriche,
+c'est-à-dire en lui ménageant sa part, dans le cas où l'empire ottoman
+cesserait d'exister.
+
+[En marge: Octob. 1807.]
+
+Ces explications, qui étaient données avec bonne foi, et qui furent
+reçues avec joie par le duc de Wurtzbourg, ces explications transmises
+à Vienne y causèrent un vrai soulagement. Quelque fût le regret qu'on
+éprouvât de n'avoir pas saisi le moment où Napoléon marchait sur le
+Niémen pour se placer entre lui et le Rhin, on ne demandait pas mieux,
+maintenant que l'occasion était perdue, que de demeurer tranquille, et
+de n'avoir pas un tel ennemi sur les bras, lorsqu'on était seul et
+sans autre allié que l'Angleterre, alliée peu secourable, qui,
+lorsqu'elle avait poussé les puissances continentales à la guerre et
+les avait fait battre, se retirait tranquillement dans son île, se
+plaignant de la mauvaise qualité des troupes auxiliaires. Apprendre
+qu'on pouvait recouvrer Braunau sans rien perdre en Istrie, apprendre
+en outre que rien de prochain ne se préparait en Orient, aurait
+procuré au cabinet autrichien une véritable joie, si dans l'état des
+choses il eût été capable d'en éprouver. Aussi parut-il enclin à faire
+tout ce que voudrait Napoléon, soit quant au thalweg de l'Izonzo, soit
+quant aux démarches à tenter auprès de l'Angleterre, dont la conduite
+à Copenhague était si odieuse, que même à Vienne on n'hésitait pas à
+la condamner hautement. En conséquence, des pouvoirs furent envoyés à
+M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, pour signer une
+convention qui embrasserait tous les objets sur lesquels un accord
+était désirable, et paraissait facile depuis les explications
+échangées à Fontainebleau.
+
+[En marge: Convention de Fontainebleau entre l'Autriche et la France.]
+
+[En marge: Concours de l'Autriche à la politique continentale, et
+déclarations faites par elle à Londres.]
+
+Il fut convenu que la place de Braunau serait remise à l'Autriche, que
+le thalweg de l'Izonzo serait pris pour frontière des possessions
+autrichiennes et italiennes, et qu'une route militaire continuerait
+d'être ouverte à travers l'Istrie aux troupes françaises qui se
+rendaient en Dalmatie. La convention contenant ces stipulations fut
+signée à Fontainebleau le 10 octobre. Aux stipulations écrites on
+joignit des promesses formelles relativement à l'Angleterre.
+L'Autriche ne pouvait pas envers cette vieille alliée procéder par une
+brusque et ferme déclaration de guerre, mais elle promit d'arriver au
+résultat désiré en y apportant des formes qui n'ôteraient rien à la
+fermeté de ses résolutions. En effet elle chargea M. de Stahremberg,
+son ambassadeur à Londres, de se plaindre de l'acte commis sur
+Copenhague, comme d'un attentat que devaient ressentir vivement tous
+les États neutres, d'exiger une réponse aux offres de médiation qui
+avaient été faites en avril par la cour d'Autriche, en juillet par la
+cour de Russie, et de signifier que si l'Angleterre ne répondait pas
+dans un délai prochain à des ouvertures de paix tant de fois
+réitérées, sauf à débattre ensuite les conditions en présence des
+puissances médiatrices, on serait forcé de rompre toute relation avec
+elle, et de rappeler l'ambassadeur d'Autriche. À ces communications
+officielles il fut ajouté la déclaration secrète, que l'Autriche,
+complétement isolée sur le continent, était incapable de tenir tête à
+la Russie et à la France réunies; qu'elle était donc obligée de leur
+céder; que d'ailleurs en ce moment la France lui accordait des
+conditions tolérables; que décidément elle ne pouvait ni ne voulait
+plus songer à la guerre, et que l'Angleterre devait de son côté songer
+à la paix; car, s'il en était autrement, elle contraindrait ses
+meilleurs amis à se séparer d'elle. Il est vrai que, si le cabinet
+parlait ainsi, les partisans passionnés de la guerre cherchaient à
+faire croire que ce n'était là qu'une résolution passagère pour
+obtenir la remise de Braunau, résolution qui changerait bientôt dès
+qu'on aurait ramené la Russie à une autre politique. Malgré ces
+assertions du parti de la guerre à Vienne, le cabinet autrichien en
+réalité ne demandait pas mieux que de voir ses représentations
+pacifiques écoutées à Londres, et avait pris le parti d'interrompre
+les relations diplomatiques avec l'Angleterre, dans le cas où celle-ci
+persisterait à fermer l'oreille à tout accommodement.
+
+Quant à ses armements, l'Autriche donna des assurances beaucoup moins
+sincères. Elle affirma qu'elle vidait ses cadres en renvoyant les
+hommes qui les avaient remplis momentanément, qu'elle vendait ses
+magasins, qu'en un mot elle se remettait sur le pied de paix le plus
+étroit. En réalité elle ne renvoyait que les hommes près d'atteindre
+l'âge de la libération, pour les remplacer par de jeunes recrues dont
+elle faisait l'éducation militaire avec beaucoup de soin, sous la
+direction de l'archiduc Charles, toujours occupé d'apporter de
+nouveaux perfectionnements à l'organisation de l'armée autrichienne.
+Elle ne vendait en fait de magasins que les matières peu propres à
+être conservées, et elle remplissait ses arsenaux d'armes et de
+munitions de tout genre. En résumé, l'Autriche, adhérant
+temporairement aux vues de Napoléon pour s'épargner la guerre, voulait
+néanmoins être prête à se venger de ses revers, si des circonstances
+nouvelles l'amenaient à reprendre les armes. Pour le présent elle
+désirait la paix, même générale.
+
+[En marge: Le concours de la Prusse et du Danemark aux vues de
+Napoléon complète la coalition continentale.]
+
+Napoléon, dont le plan était sur tous les points de reporter les
+hostilités vers le littoral du continent, et pour cela d'en pacifier
+l'intérieur, avait déclaré à la Prusse qu'il reprendrait volontiers le
+mouvement d'évacuation, un instant suspendu par suite du retard mis à
+l'acquittement des contributions, mais qu'il fallait qu'on s'entendît
+le plus tôt possible sur le montant de ces contributions et sur leur
+mode d'acquittement. La Prusse ayant proposé d'envoyer le prince
+Guillaume, Napoléon avait témoigné qu'il l'accueillerait avec
+infiniment d'égards. Cette puissance infortunée était si abattue,
+qu'elle avait déclaré non-seulement son adhésion au système
+continental, mais sa disposition à conclure avec la France un traité
+formel d'alliance offensive et défensive. Quant au Danemark, il avait
+signé un traité de ce genre, et stipulé l'envoi de troupes françaises
+dans les îles de Fionie et de Seeland, pour fermer le Sund, le passer
+sur la glace, et envahir la Suède au moment où commenceraient les
+opérations des Russes contre la Finlande.
+
+[En marge: Le départ de l'expédition anglaise pour la Baltique fait
+renaître l'idée de se servir de la flottille de Boulogne.]
+
+[En marge: État de la flottille de Boulogne en 1807.]
+
+Napoléon, obligé par les événements à continuer la guerre contre
+l'Angleterre, et armé de tous les moyens du continent, songea à les
+employer avec l'énergie et l'habileté dont il était capable. Même
+avant de connaître le résultat de l'expédition de Copenhague, et dès
+qu'il avait su que cette expédition se dirigeait vers la Baltique, il
+avait fait partir M. l'amiral Decrès pour Boulogne, afin d'inspecter
+la flottille, et de voir si elle pourrait embarquer l'armée qu'il
+voulait ramener d'Allemagne, aussitôt que la Prusse aurait acquitté
+ses contributions. Le départ de l'expédition anglaise envoyée vers le
+Sund était une occasion unique pour surprendre l'Angleterre à moitié
+désarmée. M. Decrès, transporté en toute hâte à Boulogne, Wimereux,
+Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Anvers, avait trouvé malheureusement la
+flottille dans un état qui la rendait peu propre à se charger d'une
+nombreuse armée. Le port circulaire creusé à Boulogne était ensablé de
+deux pieds; les ports de Wimereux et d'Ambleteuse, de trois; et il
+suffisait de quelques années encore pour faire disparaître ces
+créations du génie de Napoléon, et de la constance de nos soldats. La
+plupart des bâtiments construits précipitamment et avec du bois vert,
+exigeaient de grands radoubs. On n'avait maintenu en état de servir à
+la mer qu'environ 300 de ces bâtiments, sur 12 ou 1,300, et ces trois
+cents étaient sans cesse occupés à manoeuvrer, ou à former comme en
+1804 la ligne d'embossage, du fort de l'Heurt au fort de la Crèche.
+Quant aux 900 bâtiments de transport, achetés en tout lieu et à tout
+âge, ils étaient presque hors de service, par suite d'un séjour de
+quatre années au mouillage. Les marins, organisés pour la plupart en
+bataillons, avaient perdu quelques-unes de leurs qualités comme hommes
+de mer, mais comme soldats de terre ils présentaient la plus belle
+troupe qu'il y eût au monde. Le général Gouvion Saint-Cyr, qui
+commandait le camp de Boulogne, déclarait qu'il n'y avait rien de plus
+beau dans l'armée française, la garde impériale comprise. Reportés sur
+des vaisseaux, et bientôt redevenus marins, ils pouvaient former
+l'équipage de douze grands vaisseaux de ligne. Quant à la flottille
+hollandaise, renvoyée en partie chez elle, restée en partie à
+Boulogne, elle souffrait moins dans son matériel, qui avait été mieux
+construit; mais elle s'ennuyait de son oisiveté, et les hommes
+regrettaient un emploi plus utile de leur activité et de leur courage.
+
+[Illustration: Gouvion-Saint-Cyr.]
+
+[En marge: Organisation de la flottille de Boulogne d'après un nouveau
+système.]
+
+Il n'était donc pas possible de mettre immédiatement la flottille à la
+voile, pour la charger de cent cinquante mille hommes, comme en 1804.
+Mais avec cinq à six millions de dépenses, deux mois de temps, en
+détruisant un cinquième des bâtiments, en radoubant les autres, on
+pouvait embarquer sur les deux flottilles, hollandaise et française,
+environ 90 mille hommes et 3 à 4 mille chevaux. Cette inspection
+terminée et M. Decrès revenu à Paris, Napoléon fut d'avis, comme son
+ministre lui-même, qu'on ne devait pas retenir plus long-temps les
+marins de la Hollande pour un service aussi éventuel que celui de
+cette flottille, toujours en partance et ne partant jamais; qu'il
+était difficile de faire sortir un aussi grand nombre de bâtiments à
+la fois de ces petits ports, qui bientôt même seraient dans
+l'impossibilité de les contenir; qu'il valait mieux diviser cette
+expédition, renvoyer les marins hollandais chez eux avec une partie de
+leur matériel, garder les meilleurs bâtiments de guerre, détruire les
+autres, radouber ceux qu'on aurait conservés, et les rendre propres à
+l'embarquement de 60 mille hommes, placer ensuite les matelots
+hollandais rentrés chez eux à bord de la flotte du Texel, les marins
+français inutiles à la flottille à bord de l'escadre de Flessingue, et
+se procurer ainsi, outre la flottille apte à jeter d'un seul coup 60
+mille hommes sur les côtes d'Angleterre, les escadres du Texel et de
+Flessingue aptes à en transporter 30 mille des bouches de la Meuse à
+celles de la Tamise, sans compter les expéditions qui pourraient
+partir de Brest et de tous les autres points du continent. Cette
+opinion arrêtée, les ordres furent expédiés, et la flottille de
+Boulogne, rendue plus maniable, combinée en même temps avec les
+escadres qui s'organisaient au Texel, à Flessingue, à Brest, à
+Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à Gênes, à Tarente, prit
+place dans le vaste système conçu par Napoléon, système de camps
+établis près des grandes flottes, menaçant sans cesse la
+Grande-Bretagne d'une expédition formidable contre son sol ou contre
+ses colonies.
+
+[En marge: Préparatifs de l'expédition de Sicile.]
+
+Napoléon donna en outre tous les ordres pour l'expédition de Sicile, et
+pour le complet approvisionnement des îles Ioniennes, sur lesquelles
+toute son attention était en ce moment appelée par le langage que
+tenaient les agents anglais à Vienne et à Saint-Pétersbourg. On pouvait
+en effet conclure de ce langage que tous les efforts imaginables
+seraient tentés pour enlever ces îles aux Français. Napoléon prescrivit
+à son frère Joseph, avec une vivacité d'expressions poussée jusqu'à la
+passion, de recouvrer Scylla et Reggio, restés aux Anglais depuis
+l'expédition de Sainte-Euphémie; de réunir une partie des régiments
+composant l'armée de Naples autour de Baies et autour de Reggio, pour
+les tenir prêts à s'embarquer. Il enjoignit au prince Eugène de reporter
+ses troupes de la haute Italie vers l'Italie moyenne, afin de remplacer
+celles qui seraient employées en expéditions maritimes. Il ordonna au
+roi Joseph et au prince Eugène de multiplier les expéditions de vivres,
+de munitions et de recrues pour Corfou, Céphalonie et Zante. Enfin il
+renouvela plus expressément que jamais l'ordre aux deux divisions de
+Rochefort et de Cadix d'opérer leur sortie afin de se rendre à Toulon.
+Il expédia l'amiral Ganteaume à Toulon, pour y commander la flotte
+destinée à dominer la Méditerranée, à terminer la conquête du royaume de
+Naples par la prise de la Sicile, et à consolider la domination
+française dans les îles Ioniennes par le transport de vastes ressources
+dans ces îles. En attendant, il était recommandé aux ingénieurs de la
+marine de hâter les constructions entreprises sur tout le littoral
+européen.
+
+[En marge: Départ de l'armée française destinée à envahir le
+Portugal.]
+
+[En marge: Organisation d'une seconde armée pour le Portugal.]
+
+Tandis qu'il s'occupait ainsi des positions maritimes situées en
+Italie, Napoléon avait de nouveau pressé l'expédition du Portugal. Les
+trois camps de Saint-Lô, Pontivy, Napoléon, réunis sous le général
+Junot à Bayonne, y présentaient un effectif nominal de 26 mille
+hommes, un effectif réel de 23, dont 2 mille hommes de cavalerie, et
+36 bouches à feu. Un renfort de 3 à 4 mille hommes était en route pour
+rejoindre. Le 12 octobre, surlendemain de la convention signée avec
+l'Autriche, Napoléon ordonna au général Junot de franchir la frontière
+d'Espagne, se contentant d'un simple avis donné à Madrid du passage
+des troupes françaises. Il assigna au général Junot la route de
+Burgos, Valladolid, Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Alcantara, et la rive
+droite du Tage jusqu'à Lisbonne. Il lui recommanda la marche la plus
+rapide. L'Espagne avait promis de joindre ses forces à celles de la
+France pour concourir à l'expédition, et pour participer naturellement
+à la distribution du butin. Napoléon avait non-seulement accepté, mais
+exigé l'envoi réel d'une force espagnole, sauf à en fixer plus tard la
+composition et le prix, quand on aurait réussi à conquérir le
+Portugal. Mais, ne comptant ni sur l'Espagne, ni sur les troupes
+qu'elle pouvait envoyer, il prépara une seconde armée pour le cas
+possible où le Portugal opposerait quelque résistance, et pour le cas
+beaucoup plus probable où l'Angleterre réunirait aux bouches du Tage
+les forces qui revenaient de l'expédition de Copenhague. Dès son
+arrivée à Paris, Napoléon avait voulu que les cinq légions de réserve,
+dont il a été si souvent parlé, et qui avaient mission de remplacer
+les camps chargés de la défense des côtes, fussent complétement
+organisées, instruites et armées. Il avait prescrit aux cinq sénateurs
+qui les commandaient, de tout disposer pour faire marcher deux ou
+trois bataillons sur les six dont elles étaient composées. Ayant
+appris que ces deux ou trois bataillons par chaque légion étaient
+prêts, il ordonna de les réunir à Bayonne, de les former en trois
+divisions sous les généraux Barbou, Vedel, Malher; de les compléter
+avec deux bataillons de la garde de Paris, que le retour de cette
+garde, aguerrie en Pologne, rendait disponibles, avec quatre
+bataillons suisses qui stationnaient les uns à Rennes, les autres à
+Boulogne et à Marseille, enfin avec le troisième bataillon du 5e
+léger, en garnison à Cherbourg, et le premier du 47e de ligne, en
+garnison à Grenoble. C'étaient vingt et un ou vingt-deux bataillons,
+qui allaient partir du siége de chaque légion, c'est-à-dire de Rennes,
+Versailles, Lille, Metz, Grenoble, et être rendus vers la fin de
+novembre à Bayonne. Ils devaient former un corps de 23 à 24 mille
+hommes, suivi de 40 bouches à feu, et de quelques centaines de
+cavaliers, sous les ordres de l'un des généraux de division les plus
+distingués du temps, du général Dupont, illustré à Albeck, Diernstein,
+Hall, Friedland, et destiné par Napoléon à devenir bientôt maréchal.
+C'était une seconde armée suffisante pour soutenir celle de Junot,
+quelque importance que pussent acquérir les événements du Portugal.
+Elle prit le nom de deuxième corps d'observation de la Gironde,
+l'armée de Junot ayant déjà reçu le titre de premier corps. Il ne
+manquait à l'une et à l'autre de ces armées que de la cavalerie.
+Napoléon leur en prépara une nombreuse et bonne, à Compiègne,
+Chartres, Orléans et Tours. Il avait, comme on doit s'en souvenir,
+pendant la campagne de Pologne, mis autant de soin à entretenir les
+dépôts de cavalerie que ceux d'infanterie. Il les avait sans cesse
+pourvus d'hommes et de chevaux, et il pouvait en tirer, pour les
+employer dans le midi, les renforts que la paix de Tilsit le
+dispensait d'envoyer dans le nord. Il ordonna donc de réunir à
+Compiègne une brigade de 1,000 hussards, à Chartres une brigade de
+1,200 chasseurs, à Orléans une brigade de 1,500 dragons, et une
+quatrième de 1,400 cuirassiers à Tours, ce qui formait un total de
+5,000 chevaux tiré des dépôts, et bien assez nombreux pour les pays
+montagneux où les deux armées de la Gironde étaient appelées à opérer.
+Ce n'étaient là que de simples précautions, car il était douteux qu'il
+fallût autant de forces en Portugal; mais Napoléon avait grand désir
+d'attirer les Anglais de ce côté, et, bien que les soldats qu'il y
+envoyait fussent jeunes, il les trouvait suffisants pour les opposer
+aux troupes britanniques, et plus que suffisants pour battre les
+armées méridionales, dont il ne faisait alors aucun cas.
+
+[En marge: Réponse du Portugal à Napoléon secrètement concertée avec
+l'Angleterre.]
+
+Tout était donc préparé pour s'emparer du Portugal, indépendamment du
+secours promis par les Espagnols. On avait reçu de la cour de Lisbonne
+une réponse telle que Napoléon l'avait prévue, et telle qu'il la lui
+fallait après l'événement de Copenhague, pour se dispenser de tout
+ménagement. Le prince régent du Portugal, gendre, comme on sait, du
+roi et de la reine d'Espagne, n'en était pas moins par tradition
+héréditaire et par faiblesse personnelle le sujet dévoué de
+l'Angleterre. Ses ministres différaient d'avis, il est vrai, et
+quelques-uns d'entre eux pensaient que la dépendance de l'Angleterre
+n'était ni le régime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le
+moyen le plus assuré de vendre ses vins et de se procurer des blés.
+Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par
+l'Angleterre était chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis
+que la France était entrée dans la carrière des révolutions, et qu'en
+se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer
+non-seulement de régime industriel, mais de régime social. Le prince
+régent, averti par M. de Lima, son ambassadeur à Paris, et par M. de
+Rayneval, chargé d'affaires de France à Lisbonne, des volontés
+absolues de Napoléon, avait concerté avec le cabinet britannique la
+conduite à tenir, dans le double but de s'épargner la présence d'une
+armée française, et de faire essuyer aux intérêts anglais le moindre
+dommage possible. En conséquence, on s'était entendu avec M. Canning,
+par l'intermédiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de
+concéder à la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si
+même il le fallait, une déclaration de guerre simulée contre
+l'Angleterre; mais de se refuser, à l'égard des négociants de
+celle-ci, à toute mesure contre les personnes et les propriétés, car
+Lisbonne et Oporto étaient devenus de vrais comptoirs anglais, où
+négociants, capitaux, bâtiments, tout était anglais. Accorder
+l'arrestation des personnes et la saisie des propriétés, comme le
+demandait Napoléon, c'eût été porter dans ces comptoirs le ravage et
+la ruine. Cette réponse convenue, on espérait que, si la France s'en
+contentait, le commerce du Portugal, si avantageux à l'activité
+britannique, si commode à la paresse portugaise, en serait quitte pour
+une gêne momentanée, et que la marine royale anglaise en serait
+quitte aussi pour aller directement de Portsmouth à Gibraltar sans
+toucher à Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de
+relâcher sur les points les moins fréquentés des côtes du Portugal, en
+prétextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait
+en alléguant les lois de l'humanité. Si la France n'acceptait pas de
+telles conditions, la cour de Lisbonne, plutôt que de rompre avec
+l'Angleterre, était résolue aux dernières extrémités, non pas à une
+lutte contre les troupes françaises (elle était incapable de ce noble
+désespoir), mais à une fuite au delà des mers.
+
+Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons
+d'Espagne, plongée comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la
+lâcheté, avait pris en aversion et le siècle où se passaient de si
+effrayantes révolutions, et le sol même de l'Europe qui leur servait
+de théâtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu'à vouloir
+se retirer dans l'Amérique du sud, dont elle partageait le territoire
+avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient
+sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante
+à un riche qu'on encourage à se ruiner son patrimoine qu'il ne connaît
+pas. Ils lui disaient que ce n'était pas la peine de contester aux
+oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour à tour rocailleux ou
+sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au delà de l'Atlantique un
+empire magnifique, presque aussi grand à lui seul que cette triste
+Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire semé
+d'or, d'argent, de diamants, où l'on trouverait le repos, sans un
+seul ennemi à craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les stériles
+rivages aux Anglais et aux Français, qui les arroseraient de leur sang
+tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux
+compagnon d'armes des Bragance, le soin de défendre son indépendance
+s'il y tenait encore, tels étaient les honteux projets qui de temps en
+temps calmaient les terreurs du régent de Portugal et de sa famille.
+Cependant cette indigne faiblesse n'était combattue chez ce prince que
+par une autre faiblesse, c'est-à-dire par la peine de prendre un grand
+parti, de se séparer des lieux où il avait passé sa molle vie, d'armer
+une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans,
+ses richesses, de s'en aller enfin à travers les mers braver une
+nouveauté pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour
+de Portugal hésitait, mais prête à s'embarquer si le bruit des pas
+d'une armée française venait frapper ses oreilles. Il fut donc
+officiellement répondu à M. de Rayneval qu'on romprait avec la
+Grande-Bretagne, bien que le Portugal pût difficilement se passer
+d'elle, qu'on irait même jusqu'à lui déclarer la guerre, mais qu'il
+répugnait à l'honnêteté du prince régent de faire arrêter les
+négociants anglais et saisir leurs propriétés.
+
+[En marge: La réponse du Portugal décide Napoléon à s'emparer de ce
+royaume.]
+
+Napoléon était trop perspicace pour se payer de semblables défaites.
+Il voyait très-clairement que la réponse avait été concertée à
+Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et
+qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs
+que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au
+Brésil; et il n'en était point fâché, car malheureusement depuis le
+désastre de Copenhague ses idées avaient pris un autre cours. Il
+voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clôture des
+rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-même pour en
+disposer à son gré. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui
+donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci
+contre le Danemark, il était décidé à ne plus s'imposer de ménagements
+envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et à les
+détruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu'à la fin
+de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un État de plus
+supprimé en Europe n'ajouterait pas aux difficultés de la paix; que ce
+qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le
+_status præsens_ comme base des négociations, et que, si la face de la
+Péninsule était changée, on serait bien obligé de l'admettre telle
+qu'on la trouverait, et de la comprendre au traité général dans son
+nouvel état. En conséquence, il résolut de s'approprier le Portugal,
+sauf à s'entendre avec l'Espagne, et même à s'en servir pour
+révolutionner l'Espagne elle-même; car elle lui déplaisait, elle le
+gênait, elle le révoltait dans son état actuel, autant que les cours
+de Naples et de Lisbonne, qu'il avait déjà chassées, ou qu'il allait
+chasser de leur trône chancelant. Tel fut le commencement des plus
+grandes fautes, des plus grands malheurs de son règne! Notre coeur se
+serre en approchant de ce sinistre récit, car ce n'est pas seulement
+l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires,
+les plus séduisants de l'humanité, mais c'est l'origine des malheurs
+de notre patrie infortunée, entraînée avec son héros dans une chute
+épouvantable.
+
+[Note 14: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier
+Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité
+authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après,
+lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre
+les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que
+toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec
+le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent
+cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.]
+
+[En marge: Ordre à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et à Junot de
+marcher en toute hâte vers le Tage.]
+
+Napoléon ordonna donc à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit
+remettre à M. de Lima ses passe-ports, recommanda au général Junot de
+hâter la marche de ses troupes, et de n'écouter aucune proposition,
+quelle qu'elle fût, sous le prétexte qu'il ne devait se mêler en rien
+de négociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne
+aux Anglais. L'intention de Napoléon, en faisant marcher sans relâche
+et sans rémission sur Lisbonne, était de saisir la flotte portugaise,
+et de confisquer toutes les propriétés anglaises, tant à Lisbonne qu'à
+Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait à lui
+enlever le plus de matériel naval et de valeurs commerciales qu'il
+pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant à ses
+exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlevé aux
+Anglais, le dédommageraient de ne pouvoir détruire la maison de
+Bragance, car il devenait impossible de sévir contre une cour soumise
+et désarmée.
+
+[En marge: Premières pensées de Napoléon à l'égard de la péninsule
+espagnole.]
+
+Mais restait à disposer du Portugal, au cas où la maison de Bragance
+s'en irait en Amérique. S'en emparer pour la France n'était pas
+admissible, même pour un conquérant qui avait déjà constitué des
+départements français sur le Pô, qui devait en constituer bientôt sur
+le Tibre et sur l'Elbe. Le donner à un des princes de la maison
+Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus
+raisonnable; mais c'était adopter pour la Péninsule un arrangement qui
+aurait un caractère définitif, et Napoléon de ce côté voulait tout
+laisser dans un doute qui n'interdît aucune combinaison ultérieure.
+Depuis quelque temps une pensée fatale commençait à dominer son
+esprit. Ayant déjà chassé de leur trône les Bourbons de Naples, il se
+disait souvent qu'il faudrait un jour agir de même avec les Bourbons
+d'Espagne, qui n'étaient pas assez entreprenants pour l'assaillir
+ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui
+étaient aussi hostiles; qui avaient essayé de le trahir la veille
+d'Iéna; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la première
+occasion; qui finiraient peut-être par en trouver une mortelle pour
+lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le
+trahissaient de fait, en laissant périr dans leurs mains la puissance
+espagnole, puissance aussi nécessaire à la France qu'à l'Espagne
+elle-même, et aussi complétement anéantie en 1807 que si elle n'avait
+jamais existé. Quand Napoléon songeait au danger d'avoir des Bourbons
+sur ses derrières, danger peu alarmant pour lui-même, mais
+très-inquiétant pour ses successeurs qui n'auraient pas son génie, et
+qui rencontreraient peut-être dans les successeurs de Charles IV des
+qualités qu'ils n'auraient plus eux-mêmes; quand il songeait à toutes
+les bassesses, à toutes les indignités, à toutes les perfidies de la
+cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa
+criminelle épouse et de son ignoble favori; quand il songeait à l'état
+de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des
+finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un écu,
+ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres
+mains auraient déjà servi, par leur réunion avec celles de France, à
+réduire l'Angleterre, il était saisi d'indignation pour le présent, de
+crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et
+profiter de la soumission du continent à ses vues, du concours dévoué
+que la Russie offrait à sa politique, de la prolongation inévitable de
+la guerre à laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux
+que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour
+achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout
+les Bonaparte aux Bourbons; pour régénérer une noble et généreuse
+nation, endormie dans l'oisiveté et l'ignorance; pour lui rendre sa
+puissance, et procurer à la France une alliée fidèle, utile, au lieu
+d'une alliée infidèle, inutile, désespérante. Napoléon se disait,
+enfin, que la grandeur du résultat l'absoudrait de la violence ou de
+la ruse qu'il faudrait peut-être employer pour renverser une cour
+toujours prête à le trahir lorsque dans ses courses incessantes il
+s'éloignait de l'Occident, prompte à se prosterner quand il y
+revenait, donnant enfin cent raisons réelles, mais aucune raison
+ostensible de la détruire.
+
+Ces pensées auraient été vraies, justes, réalisables même, si déjà il
+n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'était possible d'en
+accomplir en plusieurs règnes, si déjà il ne s'était chargé de
+constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres,
+non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile après la
+constitution de l'Italie, c'eût été la régénération de l'Espagne. Sur
+les quatre cent mille vieux soldats, employés du Rhin à la Vistule,
+cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur
+emploi. Mais ajouter à tant d'entreprises au nord une entreprise
+nouvelle au midi, la tenter avec des troupes à peine organisées, était
+bien grave et bien hasardeux! Napoléon ne le croyait pas. Il ne savait
+pas une difficulté qu'il n'eût vaincue du Rhin au Niémen, de l'Océan à
+l'Adriatique, des Alpes juliennes au détroit de Messine, du détroit de
+Messine aux bords du Jourdain. Il méprisait profondément les troupes
+méridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup
+plus de cas des troupes anglaises, et ne considérait pas les Espagnes
+comme plus difficiles à soumettre que les Calabres. Elles étaient plus
+vastes, à la vérité; ce qui signifiait que si trente mille hommes
+avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en
+Espagne, surtout quand on apporterait à la brave nation espagnole, au
+lieu de la dissolution honteuse où elle était plongée, une
+régénération qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'était donc pas
+la difficulté matérielle qui faisait hésiter Napoléon, c'était la
+difficulté morale, c'était l'impossibilité de trouver aux yeux du
+monde un prétexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme
+il avait traité Caroline de Naples et son époux. Or, une dynastie qui
+au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre
+hommage; qui, tout en le trahissant secrètement quand elle pouvait,
+lui donnait ses armées, ses flottes dès qu'il les demandait, une telle
+dynastie ne fournissait pour la détrôner aucun motif que le sentiment
+public de l'Europe pût accepter comme spécieux. Si puissant, si
+glorieux que fût Napoléon; qu'aux victoires de Montenotte, de
+Castiglione, de Rivoli, il eût ajouté celles des Pyramides, de
+Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; qu'au Concordat,
+au Code civil, il eût ajouté cent mesures d'humanité et de
+civilisation, il n'était pas possible, sans révolter le monde, de
+venir dire un jour: Charles IV est un prince imbécile, trompé par sa
+femme, dominé par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi,
+Napoléon, en vertu de mon génie, de ma mission providentielle, je le
+détrône pour régénérer l'Espagne.--De telles manières de procéder,
+l'humanité ne les permet à aucun homme quel qu'il soit. Elle les
+pardonne quelquefois après l'événement, après le succès, et alors elle
+y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est résulté. Mais
+en attendant elle considère de telles entreprises comme un attentat à
+la sainte indépendance des nations.
+
+Napoléon ne pouvait donc pas détrôner Charles IV pour son imbécillité,
+pour sa faiblesse, pour l'adultère de sa femme, pour l'abaissement de
+l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui conférât le droit
+d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie régnante. Il lui
+aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la
+reine de Naples, lorsqu'après avoir signé un traité de neutralité,
+elle assaillit l'armée française par derrière; ou bien un massacre tel
+que celui de Vérone, lorsque la république de Venise égorgea nos
+blessés et nos malades pendant que l'armée française marchait sur
+Vienne. Mais Napoléon n'avait à alléguer qu'une proclamation
+équivoque, publiée la veille d'Iéna pour appeler la nation espagnole
+aux armes, proclamation qu'il avait affecté de considérer comme
+insignifiante, qui était accompagnée, il est vrai, de communications
+secrètes avec l'Angleterre, démontrées depuis, fortement soupçonnées
+alors, mais niées par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne
+suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcés déjà contre
+les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cessé de régner_.
+
+[En marge: Résolution de Napoléon de tout laisser en suspens en
+Espagne.]
+
+Napoléon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient
+l'Escurial un prétexte pour intervenir, pour entrer en libérateur, en
+pacificateur, en voisin offensé peut-être. Mais s'il avait une pensée
+générale, systématique, quant au but à atteindre, il n'était fixé ni
+sur le jour, ni sur la manière d'agir. Il se serait même accommodé
+d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui eût promis
+une régénération complète de l'Espagne, et par cette régénération une
+alliance sincère et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il,
+à propos du Portugal, aucun parti définitif qui l'enchaînât à l'égard
+de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'eût été le parti
+le plus sûr, donner le Portugal à l'Espagne, moyennant les Baléares,
+les Philippines, ou telle autre possession éloignée. Il aurait ainsi
+transporté de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus
+ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchanté la
+cour elle-même en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il
+aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait
+qu'onéreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'eût été récompenser
+la lâcheté, la trahison, l'incapacité, comme la fidélité la mieux
+éprouvée et la plus utile. On ne pouvait guère l'exiger d'un allié
+aussi mécontent que Napoléon avait sujet de l'être. Il y avait un
+autre parti à prendre, c'était de s'approprier, en échange du
+Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontière,
+et de se créer un pied-à-terre au delà des Pyrénées, comme on en avait
+un au delà des Alpes, par la possession du Piémont; politique
+détestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu
+posséder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, composé de
+conquêtes mal liées ensemble, n'est pas dessiné par la nature de
+manière à lui inspirer le goût des frontières bien tracées. S'emparer
+des provinces basques et de celles qui bordent l'Èbre, telles que
+l'Aragon et la Catalogne, eût donc été une faute contre la géographie,
+un moyen assuré de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien
+impuissante manière de placer leur gouvernement sous la dépendance de
+Napoléon; car pour soumis, incapable de se défendre, ce gouvernement
+l'était; mais habile, actif, dévoué, tel enfin qu'il fallait le
+souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de
+la Catalogne à la France. On l'aurait ainsi rendu plus méprisable,
+mais non plus fort, plus courageux, plus appliqué.
+
+[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux
+affaires d'Espagne.]
+
+[En marge: L'archichancelier Cambacérès privé de toute confidence au
+sujet de l'Espagne.]
+
+Cette manière de disposer du Portugal était la plus mauvaise de
+toutes, et la plus dangereuse. Napoléon n'y inclinait pas. Cependant
+il l'avait examinée comme toutes les autres, et même à cette époque,
+ce qui prouve qu'il y avait pensé, il faisait demander à la légation
+française à Madrid une statistique des provinces basques et des
+provinces que l'Èbre arrose dans son cours. Auprès de lui se trouvait
+alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de
+bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'était M. de
+Talleyrand, qui, ayant deviné les secrètes préoccupations de Napoléon,
+exerçait sur lui la plus funeste des séductions, c'était de
+l'entretenir sans relâche de l'objet de ses pensées. Il n'y a pas pour
+la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui
+veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouché, ayant perdu en 1802 le
+portefeuille de la police, pour avoir improuvé l'excellente
+institution du Consulat à vie, s'était efforcé de regagner son
+portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste
+institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rôle
+pareil. Il avait sensiblement déplu à Napoléon en voulant quitter le
+portefeuille des affaires étrangères pour la position de grand
+dignitaire, et il cherchait à lui plaire de nouveau, en le conseillant
+comme il aimait à l'être. M. de Talleyrand était du voyage de
+Fontainebleau. Il voyait depuis l'événement de Copenhague la série
+des guerres reprise et continuée, la France lançant la Russie au nord
+et à l'orient, pour pouvoir se lancer elle-même au midi et à
+l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il
+n'avait pas assez de génie pour juger les arrangements qui convenaient
+le mieux à l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines
+pour juger que Napoléon était plein de pensées encore vagues, mais
+absorbantes, relativement à la Péninsule. Cette découverte faite, il
+avait essayé d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout à
+coup la froideur de Napoléon à son égard s'évanouir, la conversation
+renaître, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rétablir. Il en
+avait profité, et n'avait cessé d'ajouter, au tableau déjà si hideux
+de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin
+pour offenser les yeux de Napoléon. À propos du Portugal, il avait
+paru fort d'avis que descendre sur l'Èbre, s'y établir, en
+compensation de la cession faite à l'Espagne des bords du Tage, était
+une position d'attente, utile et bonne à prendre. Napoléon n'inclinait
+pas vers ce projet, et en préférait un autre. Mais M. de Talleyrand
+n'en était pas moins devenu son plus intime confident, après avoir été
+accueilli pendant deux mois avec une froideur extrême. On voyait sans
+cesse Napoléon, dès qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le
+cercle des femmes, on le voyait en tête-à-tête avec M. de Talleyrand,
+parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre
+préoccupation, d'un sujet évidemment grave, qu'on ignorait, qu'on ne
+s'expliquait même pas, tant l'Empire semblait puissant, prospère et
+pacifié depuis Tilsit! Napoléon, se promenant dans les vastes galeries
+de Fontainebleau, tantôt avec lenteur, tantôt avec une vitesse
+proportionnée à celle de ses pensées, mettait à la torture le
+courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps,
+comme il immolait son âme à flatter les funestes et déplorables
+entraînements du génie. Un seul homme, privé pour la première fois de
+la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacérès,
+pénétrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les
+interrompre, ni opposer ses assiduités à celles de M. de Talleyrand;
+car avec le temps Napoléon, devenu pour lui plus impérieux sans être
+moins amical, était moins accessible aux conseils de sa timide
+sagesse. Quelques mots échappés à l'archichancelier Cambacérès avaient
+suffi pour déceler l'opposition de cet homme d'État clairvoyant à
+toute nouvelle entreprise, et particulièrement à toute immixtion dans
+les affaires inextricables de la Péninsule, où des gouvernements
+corrompus régnaient sur des peuples à demi sauvages, où l'on devait
+trouver décuplées les difficultés que Joseph rencontrait dans les
+Calabres. Napoléon avait donc parfaitement discerné l'opinion du
+prince Cambacérès, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui
+qui ne craignait pas le monde, il lui témoignait la même amitié, mais
+plus la même confiance[15].
+
+[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même,
+confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres
+de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses
+correspondances.]
+
+[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoyé secret du prince de la
+Paix, dans les négociations relatives au Portugal.]
+
+On venait de voir paraître à Fontainebleau un autre personnage,
+celui-là obscur, rarement admis à l'honneur de figurer en présence de
+Napoléon, mais aussi rusé, aussi habile qu'aucun agent secret puisse
+l'être: c'était M. Yzquierdo, l'homme de confiance du prince de la
+Paix, et envoyé à Paris, comme nous l'avons dit plus haut, pour
+traiter sérieusement les affaires que MM. de Masserano et de Frias ne
+traitaient que pour la forme. Il était non-seulement chargé des
+intérêts de l'Espagne, mais aussi des intérêts personnels du prince de
+la Paix, auquel il était fort attaché, en ayant été distingué et
+apprécié jusqu'à recevoir de lui les plus importantes missions. Il
+faisait le mieux qu'il pouvait les affaires de son pays, et celles
+d'Emmanuel Godoy; car, bien que dévoué à ce dernier, il était bon
+Espagnol. Doué d'une sagacité rare, il avait pressenti que le moment
+critique approchait pour l'Espagne; car d'une part Napoléon se
+dégoûtait chaque jour davantage d'une alliée incapable et perfide, et
+d'autre part, ayant successivement touché à toutes les questions
+européennes, il était naturellement conduit à celle de la Péninsule,
+et amené aux affaires du midi, par la conclusion, du moins apparente,
+de celles du nord. Aussi cet agent subtil et insinuant employait-il
+tous ses efforts pour être informé de ce qui se passait dans les
+conseils de l'Empereur. Il avait trouvé un moyen d'y pénétrer par le
+grand maréchal du palais, Duroc, lequel avait épousé une dame
+espagnole, fille de M. d'Hervas, autrefois chargé des affaires de
+finances de la cour de Madrid, et depuis devenu marquis d'Almenara et
+ambassadeur à Constantinople. M. Yzquierdo avait cultivé cette
+précieuse relation, et cherchait à travers la droiture et la
+discrétion du grand maréchal Duroc, soit à découvrir les desseins de
+Napoléon, soit à lui faire parvenir des paroles utiles. Il n'avait pas
+manqué, à l'occasion du Portugal, de paraître plus souvent à
+Fontainebleau, pour tâcher d'obtenir le résultat le plus avantageux à
+l'Espagne et à son protecteur.
+
+[En marge: Voeux de la cour de Madrid à l'égard du Portugal.]
+
+[En marge: Désir du prince de la Paix d'obtenir pour lui-même, et à
+titre de principauté souveraine, une portion du Portugal.]
+
+[En marge: Intérêts de la reine d'Étrurie dans le partage à faire du
+Portugal.]
+
+La cour de Madrid, bien qu'elle sentit tous ses désirs se réveiller à
+l'idée d'une opération sur le Portugal, ne voyait pas néanmoins sans
+quelque chagrin la maison de Bragance poussée vers le Brésil, car
+elle-même éprouvait de grandes inquiétudes pour ses colonies
+d'Amérique depuis que les États-Unis avaient secoué le joug de
+l'Angleterre. L'établissement d'un État européen et indépendant au
+Brésil lui faisait craindre une nouvelle commotion qui conduirait le
+Mexique, le Pérou, les provinces de la Plata, à se constituer
+également en États libres, et dans les moments où la prévoyance
+l'emportait chez elle sur l'avidité, elle aurait mieux aimé voir les
+Bragance rester à Lisbonne, que de voir naître par leur départ des
+chances d'acquérir le Portugal. Cependant il n'était pas probable que
+les Bragance, sauvés une première fois en 1802 par l'Espagne, ce qui
+avait coûté à celle-ci l'île de la Trinité, pussent l'être encore une
+fois en 1807. Il fallait donc se résigner à ce qu'ils fussent, de gré
+ou de force, relégués au Brésil. Dans cette situation, la cour de
+Madrid n'avait pas mieux à faire que de chercher à acquérir le
+Portugal. Mais elle sentait bien qu'elle avait peu mérité de Napoléon
+une si riche récompense; elle se doutait qu'il faudrait l'acheter par
+des sacrifices, peut-être même consentir à ce qu'il fût divisé; et
+pour ce cas M. Yzquierdo avait une mission secondaire, c'était
+d'obtenir l'une des provinces du Portugal pour son protecteur, le
+prince de la Paix. Celui-ci voyant de jour en jour se former contre
+lui, tant à la cour qu'au sein de la nation, un orage redoutable,
+voulait, s'il était précipité du faîte des grandeurs, ne pas tomber
+dans le néant, mais dans une principauté indépendante et solidement
+garantie. La reine souhaitait avec ardeur pour son favori ce beau
+refuge. Le bon Charles IV le croyait dû aux grands services de l'homme
+qui, disait-il, l'aidait depuis vingt ans à porter le poids de la
+couronne. En conséquence M. Yzquierdo avait reçu de ses souverains,
+autant que du prince de la Paix lui-même, la recommandation expresse
+de poursuivre ce résultat, dans le cas toutefois où le Portugal ne
+serait pas intégralement donné à l'Espagne. Il y avait une autre
+ambition à satisfaire encore en cas de partage du Portugal, c'était
+celle de la reine d'Étrurie, fille chérie du roi et de la reine
+d'Espagne, veuve du prince de Parme, mère d'un roi de cinq ans, et
+régente du royaume d'Étrurie, institué il y avait quelques années par
+le Premier Consul. On se doutait bien que Napoléon ne laisserait pas
+plus à l'Espagne qu'à l'Autriche des possessions en Italie, et, dans
+cette prévision, l'on demandait pour la reine d'Étrurie une partie du
+Portugal. Le Portugal, divisé alors en deux principautés vassales de
+la couronne d'Espagne, serait, devenu en réalité une province
+espagnole. De plus la cour de Madrid, dans sa fainéantise, dans son
+abaissement, nourrissait un désir ambitieux, c'était d'acquérir un
+titre qui couvrit ses misères présentes, et elle souhaitait que
+Charles IV s'appelât ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES AMÉRIQUES.
+Chacun ainsi dans cette cour avilie eût été satisfait. Le favori
+aurait eu une principauté pour y abriter ses turpitudes; la reine
+aurait eu le plaisir de pourvoir son favori et avec lui sa fille
+préférée; le roi enfin aurait en passant recueilli un titre pour
+l'amusement de son imbécile vanité.
+
+[En marge: Opinion de Napoléon sur les divers projets proposés pour le
+Portugal.]
+
+[En marge: Traité de Fontainebleau résolu le 23 octobre et signé le
+27.]
+
+Telles étaient les idées que M. Yzquierdo avait mission de faire
+agréer à Fontainebleau. De tous les projets possibles, le dernier
+était celui qui s'éloignait le moins des vues de Napoléon. Il ne
+voulait d'abord, comme nous l'avons dit, d'aucun arrangement qui pût
+devenir définitif. Il n'entendait pas donner purement et simplement le
+Portugal à la cour de Madrid, don qu'elle n'avait pas mérité, et qui
+l'aurait relevée aux yeux des Espagnols. Il avait renoncé à l'idée,
+préconisée par M. de Talleyrand, de prendre pied au delà des Pyrénées
+par l'acquisition des provinces de l'Èbre. Dès lors il devait opinion
+préférer, sauf à le modifier, le projet de morcellement qu'avait
+apporté M. Yzquierdo, et qui avait pour le moment les seuls avantages
+auxquels il aspirât. D'abord Napoléon était résolu à purger l'Italie
+de tous princes étrangers, et après en avoir expulsé les Autrichiens
+il tenait à en écarter aussi les Espagnols, non pas comme dangereux,
+mais comme incommodes. On avait donc bien deviné sa véritable pensée,
+en supposant qu'il chercherait à recouvrer l'Étrurie, au moyen d'un
+échange contre une portion du Portugal. Ensuite, bien que rempli de
+mépris pour le favori qui avilissait et perdait l'Espagne, il tenait à
+se l'attacher quelque temps encore, afin de l'avoir à sa disposition
+dans les différentes éventualités qu'il prévoyait, ou qu'il voulait
+faire naître. Mais il trouvait que c'était trop que de donner à la
+reine d'Étrurie une moitié du Portugal pour prix de la Toscane, et au
+favori l'autre moitié pour prix de son dévouement. En conséquence,
+prenant peu de peine pour persuader des gens auxquels il n'avait qu'à
+signifier ses volontés, il dicta à M. de Champagny, le 23 octobre au
+matin, une note contenant ses résolutions définitives[16]. Il
+accordait à la reine d'Étrurie pour son fils un État de 800 mille âmes
+de population, situé sur le Douro, ayant Oporto pour capitale, et
+devant porter le titre de royaume de LA LUSITANIE SEPTENTRIONALE. À
+l'autre extrémité du Portugal, dans la partie méridionale, il
+accordait au prince de la Paix un État de 400 mille âmes de
+population, composé des Algarves et de l'Alentejo, sous le titre de
+PRINCIPAUTÉ DES ALGARVES. Ces deux petits États réunis représentaient
+la population de la Toscane, alors évaluée à 1,200 mille âmes.
+Napoléon n'était pas assez content de l'Espagne pour lui rendre plus
+qu'il ne lui ôtait. Il se réservait le milieu du Portugal,
+c'est-à-dire Lisbonne, le Tage, le haut Douro, portant les noms
+d'_Estramadure portugaise_, de _Beyra_, de _Tras-os-Montes_, et
+comprenant une population de 2 millions d'habitants, pour en disposer
+à la paix. Cet arrangement tout provisoire lui convenait à merveille,
+car il laissait toutes choses en suspens, et il offrait ou le moyen de
+recouvrer plus tard les colonies espagnoles en rendant les deux tiers
+du Portugal à la maison de Bragance, ou le moyen de faire avec la
+maison d'Espagne tel partage de territoire qu'on voudrait, si on se
+décidait à la laisser régner en se l'attachant par les liens d'un
+mariage. Dans tous les cas, il était convenu que les nouvelles
+principautés portugaises seraient constituées en souverainetés
+vassales de la couronne d'Espagne, et que le pauvre roi Charles IV
+s'appellerait, suivant ses désirs, ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES
+AMÉRIQUES, et porterait comme Napoléon le double titre de MAJESTÉ
+IMPÉRIALE ET ROYALE.
+
+[Note 16: C'est d'après cette note elle-même, et les propres
+instructions envoyées de Madrid à M. Yzquierdo, les unes et les autres
+conservées au Louvre dans les papiers de Napoléon, que j'écris ce
+récit.]
+
+Outre ces conditions, Napoléon exigeait que l'Espagne joignît aux
+troupes françaises une division de 10 mille Espagnols pour envahir la
+province d'Oporto, une de 10 à 11 mille pour seconder le mouvement des
+Français sur Lisbonne, et une de 6 mille pour occuper les Algarves. Il
+était entendu que le général Junot commanderait les troupes françaises
+et alliées, à moins que le prince de la Paix ou le roi Charles IV ne
+se rendissent à l'armée; ce qu'ils avaient promis de ne pas faire, car
+Napoléon n'aurait jamais voulu confier à de tels généraux le sort d'un
+seul de ses soldats. En disposant ainsi du Portugal, Napoléon
+recouvrait tout de suite l'Étrurie, ce dont il était pressé pour ses
+arrangements d'Italie, jetait un grossier appât à l'ambition du prince
+de la Paix, ajournait toute résolution à l'égard de la Péninsule, et
+ne décidait même pas sans retour la question de l'établissement des
+Bragance en Amérique.
+
+Le traité qui contenait ce partage provisoire du Portugal fut rédigé
+conformément à la note que Napoléon avait dictée à M. de Champagny, et
+signé par M. Yzquierdo pour l'Espagne, par le grand maréchal Duroc
+pour la France. Il fut signé à Fontainebleau même, le 27 octobre, et
+il a acquis sous le titre de TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU une malheureuse
+célébrité, parce qu'il a été le premier acte de l'invasion de la
+Péninsule.
+
+[En marge: Ordre au général Junot de marcher sur Lisbonne.]
+
+À peine les signatures étaient-elles données que l'ordre fut expédié
+au général Junot, dont les troupes entrées le 17 en Espagne se
+trouvaient déjà rendues à Salamanque, de se porter sur le Tage par
+Alcantara, d'en suivre la rive droite, tandis que le général Solano,
+marquis del Socorro, avec 10 mille Espagnols, en suivrait la rive
+gauche. Il fut expressément recommandé au général Junot d'envoyer à
+Paris tous les émissaires portugais qui viendraient à sa rencontre, en
+disant qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter, que ses instructions
+étaient de marcher à Lisbonne, en ami si on ne lui résistait pas, en
+conquérant si on lui opposait une résistance quelconque.
+
+[En marge: M. de Talleyrand chargé de suppléer dans ses fonctions
+l'archichancelier d'État.]
+
+M. de Talleyrand, pour avoir prêté l'oreille à tous les épanchements
+de Napoléon sur l'Espagne, obtint ce qu'il désirait, c'est-à-dire une
+sorte de suprématie sur le département des affaires étrangères.
+Napoléon, irrité d'abord de le voir abandonner le portefeuille des
+affaires étrangères pour la dignité purement honorifique de
+vice-grand-électeur, lui avait signifié qu'il n'aurait plus aucune
+part à la diplomatie de l'Empire. Mais, vaincu par l'adresse de M. de
+Talleyrand, il décréta que le vice-grand-électeur remplacerait dans
+leurs fonctions, non-seulement le grand-électeur lui-même, absent
+parce qu'il régnait à Naples, mais l'archichancelier d'État, absent
+aussi parce qu'il régnait à Milan. On se souvient sans doute que
+l'archichancelier d'État avait pour attribution spéciale la
+présentation des ambassadeurs, la garde des traités, en un mot la
+partie honorifique de la diplomatie impériale. M. de Talleyrand,
+joignant ainsi au rôle d'apparat qui lui était attribué par décret le
+rôle sérieux qu'il tenait de la confiance de l'Empereur, se trouvait à
+la fois dignitaire et ministre, ce qu'il avait toujours ambitionné, et
+ce que Napoléon avait déclaré ne jamais vouloir. L'archichancelier
+Cambacérès en fit la remarque à Napoléon, qui fut légèrement
+embarrassé, et promit que le décret ne serait point signé. Mais
+l'archichancelier Cambacérès partait alors pour revoir sa ville
+natale, celle de Montpellier, qu'il n'avait pas visitée depuis
+long-temps; et à peine était-il parti que le décret, si désiré par M.
+de Talleyrand, fut signé et publié comme acte officiel[17]. Ainsi en
+cet instant décisif et funeste, la sagesse s'éloignait, et la
+complaisance restait, complaisance plus dangereuse chez M. de
+Talleyrand que chez aucun autre, car elle prenait chez lui toutes les
+formes du bon sens.
+
+[Note 17: Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est bien digne de
+remarque, c'est que l'archichancelier Cambacérès, dans ses précieux
+mémoires manuscrits, raconte que Napoléon adhéra à son conseil, et que
+M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de
+ce grave personnage, car la correspondance de Napoléon et le
+_Moniteur_ (nº 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le décret
+fut signé. Mais Napoléon, pour échapper sans doute à l'embarras de
+s'en expliquer, n'en parla probablement plus à l'archichancelier, qui
+put croire que le décret n'existait pas.]
+
+[En marge: Napoléon, prêt à partir pour l'Italie, est retenu par les
+nouvelles venues de l'Escurial.]
+
+[En marge: Charles IV annonce à Napoléon le prétendu complot tramé par
+son fils, et le commencement d'un procès criminel contre ce prince.]
+
+Le projet de Napoléon était de partir pour l'Italie, tout de suite
+après avoir reçu M. de Tolstoy, car depuis 1805 il n'avait pas revu ce
+pays de sa prédilection. Il voulait lui apporter le bienfait de sa
+présence vivifiante, embrasser son fils adoptif Eugène de Beauharnais,
+son frère aîné Joseph, et entretenir Lucien lui-même, qu'il espérait
+faire rentrer dans le sein de la famille impériale, peut-être même
+placer sur un trône. Mais tout à coup, au moment de partir, les
+nouvelles venues de Madrid l'arrêtèrent, et l'obligèrent à suspendre
+son départ[18]. Ces nouvelles, qui depuis quelque temps commençaient à
+prendre un caractère grave, étaient de la nature la plus étrange et la
+plus inattendue. Elles annonçaient que le 27 octobre, jour même où se
+signait en France le traité de Fontainebleau, le prince des Asturies
+avait été arrêté à l'Escurial, et constitué prisonnier dans ses
+appartements; que ses papiers avaient été saisis, qu'on y avait trouvé
+les preuves d'une conspiration contre le trône, et qu'un procès
+criminel allait lui être intenté. Immédiatement après, une lettre du
+29, signée de Charles IV lui-même, apprenait à Napoléon que son fils
+aîné, séduit par des scélérats, avait formé le double projet
+d'attenter à la vie de sa mère et à la couronne de son père.
+L'infortuné roi ajoutait qu'un tel attentat devait être puni, qu'on
+était occupé à en rechercher les instigateurs; mais que le prince,
+auteur ou complice de projets si abominables, ne pouvait être admis à
+régner; qu'un de ses frères, plus digne du rang suprême, le
+remplacerait dans le coeur paternel et sur le trône.
+
+[Note 18: La correspondance de Napoléon prouve ce fait de la manière
+la plus authentique.]
+
+[En marge: Tandis que Charles IV dénonce le prince des Asturies,
+celui-ci s'adresse à Napoléon pour lui demander sa protection et la
+main d'une princesse française.]
+
+Poursuivre criminellement l'héritier de la couronne, changer l'ordre
+de successibilité au trône, étaient des résolutions d'une immense
+gravité, qui devaient émouvoir Napoléon, déjà fort occupé des affaires
+d'Espagne, et qui ne lui permettaient plus de s'éloigner. L'appel
+qu'on faisait à son amitié, presque à ses conseils, en lui annonçant
+ce malheur de famille, malheur bien affreux s'il était vrai, bien
+déshonorant s'il n'était qu'une calomnie d'une mère dénaturée,
+accueillie par un père imbécile, l'obligeait à s'enquérir exactement
+des faits, et presque à intervenir pour en dominer les conséquences.
+De plus, à la même époque, arrivaient des lettres du prince des
+Asturies, qui implorait la protection de Napoléon contre d'implacables
+ennemis, et demandait à devenir non-seulement son protégé, mais son
+parent, son fils adoptif, en obtenant la main d'une princesse
+française[19]. Ainsi ces malheureux Bourbons, le père comme le fils,
+appelaient eux-mêmes, forçaient presque à se mêler de leurs affaires,
+le conquérant redoutable, déjà si dégoûté de leur incapacité, et trop
+disposé à les chasser d'un trône où ils étaient non-seulement
+inutiles, mais dangereux à la cause commune de la France et de
+l'Espagne.
+
+[Note 19: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait à
+Napoléon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est
+du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne
+fut expédiée par M. de Beauharnais que dans une dépêche du 20, partit
+le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28 à Paris,
+peut-être le 29 à Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient
+alors sept ou huit jours pour se rendre à Paris.]
+
+[En marge: État de la cour d'Espagne en 1807.]
+
+On ne s'expliquerait pas ces circonstances étranges, si on ne revenait
+en arrière pour prendre connaissance de ce qui se passait depuis une
+année à la cour d'Espagne. On a vu ailleurs (tome IV) le tableau de
+cette cour dégénérée, dominée par un insolent favori, qui était
+parvenu à usurper en quelque sorte l'autorité royale, grâce à la
+passion qu'il avait inspirée vingt ans auparavant à une reine sans
+pudeur. S'il était en Europe un lieu fait pour présenter, dans tout ce
+qu'il a de plus hideux, le spectacle de la corruption des cours,
+c'était assurément l'Espagne. Derrière les Pyrénées, entre trois mers,
+presque sans communication avec l'Europe, à l'abri de ses armées et de
+ses idées, au milieu d'une opulence héréditaire, qui avait sa source
+dans les trésors du Nouveau-Monde, et qui entretenait la paresse de la
+nation comme celle de ses princes; sous un climat ardent qui excite
+les sens, plus que l'esprit, une vieille cour pouvait bien en effet
+s'endormir, s'amollir et dégénérer, entre un clergé intolérant pour
+l'hérésie mais tolérant pour le vice, et une nation habituée à
+considérer la royauté, quoi qu'elle fît, comme aussi sacrée que la
+divinité elle-même. Vers la fin du dernier siècle, un prince sage,
+éclairé, laborieux, et un ministre digne de lui, Charles III et M. de
+Florida-Blanca, avaient essayé d'arrêter la décadence générale, mais
+n'avaient fait que suspendre un moment le triste cours des choses.
+Sous le règne suivant l'Espagne était descendue au dernier degré de
+l'abaissement, bien que les belles qualités de la nation ne fussent
+qu'engourdies. Le roi Charles IV, toujours droit, bien intentionné,
+mais incapable de tout autre travail que celui de la chasse, regardant
+comme un bienfait du ciel que quelqu'un se chargeât de régner pour
+lui; son épouse, toujours dissolue comme une princesse romaine du
+Bas-Empire, toujours soumise à l'ancien garde du corps devenu prince
+de la Paix, et lui gardant son coeur tandis qu'elle donnait sa
+personne à de vulgaires amants que lui-même choisissait; le prince de
+la Paix toujours vain, léger, paresseux, ignorant, fourbe et lâche,
+manquant d'un seul vice, la cruauté, toujours dominant son maître en
+prenant la peine de concevoir pour lui les molles et capricieuses
+résolutions qui suffisaient à la marche d'un gouvernement avili; le
+roi, la reine, le prince de la Paix, avaient conduit l'Espagne à un
+état difficile à peindre. Plus de finances, plus de marine, plus
+d'armée, plus de politique, plus d'autorité sur des colonies prêtes à
+se révolter, plus de respect de la part d'une nation indignée, plus de
+relations avec l'Europe qui dédaignait une cour lâche, perfide et sans
+volonté; plus même d'appui en France, car Napoléon avait été amené par
+le mépris à croire tout permis envers une puissance arrivée à cet état
+d'abjection: telle était l'Espagne en octobre 1807.
+
+[En marge: Décadence de la marine et des colonies espagnoles.]
+
+Le premier intérêt de la monarchie espagnole, depuis qu'enfermée entre
+les Pyrénées et les mers qui l'enveloppent, elle n'a plus à
+s'inquiéter ni des Pays-Bas ni de l'Italie, le premier intérêt c'est
+la marine, qui comprenait alors l'administration de ses colonies et
+celle de ses arsenaux. Ses colonies ne contenaient ni soldats, ni
+fusils pour armer les colons à défaut de soldats. Ses capitaines
+généraux étaient pour la plupart des officiers si timides et si
+incapables, que le gouverneur des provinces de la Plata avait livré
+sans combat Buenos-Ayres aux Anglais, et qu'il avait fallu qu'un
+Français, M. de Liniers, à la tête de cinq cents hommes, entreprît
+lui-même de chasser les envahisseurs; ce qu'il avait fait avec un
+succès complet. Les Espagnols, indignés, avaient déposé le capitaine
+général, et voulaient nommer à sa place M. de Liniers, qui n'avait
+accepté que le titre provisoire de commandant militaire. La chaîne des
+Cordillières épuisait en vain de métaux ses riches flancs: l'or et
+l'argent arrachés de ses entrailles gisaient inutiles dans les caves
+des capitaineries générales. Il n'y avait pas un vaisseau espagnol qui
+osât les aller chercher. Le gouverneur des Philippines, par exemple,
+manquant de munitions, de vivres, d'argent pour en acheter, avait été
+obligé de s'adresser au brave capitaine Bourayne, commandant la
+frégate française _la Canonnière_, dont nous avons raconté
+précédemment les beaux combats, pour lui procurer des piastres. Le
+capitaine Bourayne en avait apporté pour 12 millions après avoir fait
+le trajet des Philippines au Mexique, et traversé deux fois la moitié
+du globe. Pour avoir à Madrid quelque peu de ce précieux numéraire
+américain, il fallait que le gouvernement espagnol en vendît des
+sommes considérables aux États-Unis, à la Hollande, quelquefois même à
+l'Angleterre, qui, en ayant indispensablement besoin pour elle-même,
+consentait à se charger du transport en Europe, et à donner une moitié
+de la valeur à l'ennemi afin d'avoir l'autre moitié.
+
+[En marge: Nombre et état des vaisseaux composant la marine espagnole
+sous Charles III et Charles IV.]
+
+Quant à la marine elle-même, voici quel était son état. Composée de 76
+vaisseaux et 51 frégates sous Charles III, elle était sous Charles IV
+de 33 vaisseaux et 20 frégates. Sur ces 33 vaisseaux, il y en avait 8
+à détruire immédiatement, comme ne valant pas le radoub. Restaient 25,
+dont 5 vaisseaux à trois ponts, bien construits et fort beaux; 11
+vaisseaux de soixante-quatorze, médiocres ou mauvais; 9 vaisseaux de
+cinquante-quatre et de soixante-quatre, la plupart anciens et d'un
+échantillon trop faible depuis les nouvelles dimensions adoptées dans
+la construction navale. Les 20 frégates se divisaient en 10 armées ou
+propres à l'être, 10 mauvaises ou à radouber. Dans tout ce matériel
+naval, il n'y avait que 6 vaisseaux prêts à faire voile, ayant des
+vivres pour trois mois à peine, des équipages incomplets, et leur
+carène sale au point de ne pouvoir naviguer. C'étaient les 6 vaisseaux
+de Carthagène, armés et équipés depuis trois ans, et n'ayant jamais
+levé l'ancre que pour paraître à l'embouchure du port, et rentrer
+immédiatement. Il ne se trouvait pas un vaisseau capable de prendre la
+mer ni à Cadix ni au Ferrol. À Cadix il y avait à la vérité six
+vaisseaux armés, mais privés de vivres et d'équipages. Les matelots ne
+manquaient pas; mais, n'ayant pas de quoi les payer, on n'osait pas
+les lever, et on les laissait sans emploi dans les ports. Le petit
+nombre de ceux qu'on avait levés, au lieu d'être à bord de l'escadre,
+étaient employés sur des chaloupes canonnières entre Algésiras et
+Cadix pour protéger le cabotage. Ainsi toute la marine espagnole, en
+état d'activité, se réduisait à 6 vaisseaux armés et équipés à
+Carthagène (ceux-ci sans une seule frégate), et à 6 armés à Cadix,
+mais non équipés. Sur 20 frégates il n'y en avait que 4 armées, et 6
+capables de l'être. L'avenir était aussi triste que le présent, car
+dans toute l'Espagne il n'existait que deux vaisseaux en construction,
+et placés depuis si long-temps sur chantier, qu'on ne les croyait pas
+susceptibles d'achèvement.
+
+[En marge: Situation des arsenaux du Ferrol, de Cadix, de Carthagène.]
+
+Les bois, les fers, les cuivres, les chanvres manquaient au Ferrol, à
+Cadix, à Carthagène. Ces magnifiques arsenaux, construits sous
+plusieurs règnes, et dignes de la grandeur espagnole par leur étendue
+autant que par leur appropriation à tous les besoins d'une puissante
+marine, tombaient en ruines. Les ports s'envasaient. La superbe darse
+de Carthagène se remplissait de sable et d'immondices. Les nombreux
+canaux qui mettent le port de Cadix en communication avec les riches
+plaines de l'Andalousie, se comblaient de vase et de débris de
+bâtiments. Il y avait de submergé dans ces canaux un vaisseau, _le
+Saint-Gabriel_, deux frégates, une corvette, trois grandes gabares,
+deux transports, et quantité d'embarcations. L'un des deux magasins de
+l'arsenal de Cadix, détruit depuis neuf ans par les flammes, n'avait
+pas été reconstruit. Les bassins destinés à mettre les vaisseaux à sec
+se perdaient par les infiltrations. Sur deux bassins à Carthagène,
+construits depuis cinquante ans, et restés sans réparations, l'un des
+deux, pour être tenu à sec, avait eu besoin qu'on brûlât le bois de
+plusieurs vaisseaux pour le service de la machine à épuisement. Encore
+_le Saint-Pierre d'Alcantara_, qu'on y réparait, avait-il failli être
+submergé. Les corderies de Cadix et de Carthagène étaient les plus
+belles de l'Europe; mais on n'avait pas même quelques quintaux de
+chanvre pour les occuper. Cependant Séville, Grenade, Valence
+demandaient avec instance qu'on leur achetât leurs chanvres demeurés
+sans débit. Les hêtres et les chênes de la Vieille-Castille, de la
+Biscaye, des Asturies, destinés au Ferrol; les chênes de la Sierra de
+Ronda, destinés à Cadix; les beaux pins de l'Andalousie, de Murcie, de
+la Catalogne, destinés à Carthagène et Cadix, abattus sur le sol, y
+pourrissaient faute de transports pour les amener vers les chantiers
+où ils devaient être employés. Les matières manquaient non-seulement
+parce qu'on n'en achetait pas, mais parce qu'on les vendait. Sous
+prétexte de se débarrasser des objets de rebut, l'administration du
+port de Carthagène, pour se procurer de l'argent, et payer quelques
+appointements, avait vendu les matières les plus précieuses, surtout
+des métaux. La régie de Carthagène, chargée d'approvisionner
+l'escadre, ne trouvait pas de vivres, parce qu'elle était arriérée de
+13 millions de réaux avec les fournisseurs. Les ouvriers désertaient,
+non par trahison, mais par besoin. Sur 5 mille ouvriers, il en restait
+à peine 700 à Carthagène. Les uns étaient morts de l'épidémie qui
+avait désolé les côtes d'Espagne quelques années auparavant, les
+autres avaient fui à Gibraltar, et allaient manger le pain de
+l'Angleterre en la servant. Ceux de Cadix se voyaient par les mêmes
+causes considérablement diminués en nombre. On leur devait en 1807
+neuf mois de paye, et ils étaient réduits à tendre la main. Les
+matelots étaient de même dispersés à l'intérieur ou à l'étranger. Il y
+en avait à qui il était dû vingt-sept mois de solde. Le peu de
+ressources dont on pouvait disposer servait à appointer un état-major
+qui eût suffi à plusieurs grandes marines. On comptait dans cet
+état-major un grand amiral, 2 amiraux, 29 vice-amiraux, 63 officiers
+répondant au grade de contre-amiral, 80 capitaines de vaisseau, 134
+capitaines de frégate, plus 12 intendants, 6 trésoriers, 11
+commissaires-ordonnateurs, 74 commissaires de marine, tout cela pour
+une puissance maritime réduite à 33 vaisseaux et 20 frégates, sur
+lesquels 6 vaisseaux et 4 frégates seulement armés et équipés! Voilà
+où en était arrivée la marine de l'une des nations du globe les plus
+naturellement destinées à la mer, d'une nation insulaire presque
+autant que les Anglais, ayant de plus beaux ports que les leurs, tels
+que le Ferrol, Cadix, Carthagène; des bois que les Anglais n'ont pas,
+tels que les chênes de la Vieille-Castille, de Léon, de la Biscaye,
+des Asturies, de la Ronda; les pins de l'Andalousie, de Murcie, de
+Valence, de la Catalogne; des matières de tout genre, telles que les
+fers des Pyrénées, les cuivres du Mexique et du Pérou; les chanvres de
+Valence, Grenade, Séville; enfin des ouvriers habiles et nombreux, des
+matelots braves, des officiers capables, comme Gravina, de mourir en
+héros! Tous ces faits que nous venons de rapporter, on les connaissait
+à peine à Madrid[20]. Quand on demandait à l'administration espagnole
+combien il existait de vaisseaux, ou construits, ou armés, ou équipés,
+elle ne pouvait le dire. Quand on lui demandait à quelle époque telle
+division serait prête à lever l'ancre, elle était encore plus
+embarrassée de répondre. Tout ce que le gouvernement savait, c'est que
+la marine était négligée. Il le savait, et le voulait même. La marine
+lui paraissait un intérêt secondaire, secondaire pour une nation qui
+avait à défendre les Florides, le Mexique, le Pérou, la Colombie, la
+Plata, les Philippines! L'entreprise de lutter contre l'Angleterre lui
+paraissait une chimère, une chimère quand la France et l'Espagne
+coalisées avaient des ports tels que Copenhague, le Texel, Anvers,
+Flessingue, Cherbourg, Brest, Rochefort, le Ferrol, Lisbonne, Cadix,
+Carthagène, Toulon, Gênes, Tarente, Venise, et en pouvaient faire
+sortir 120 vaisseaux de ligne! Le gouvernement, c'est-à-dire le prince
+de la Paix, avait quelquefois l'indignité de déverser lui-même la
+raillerie sur la marine espagnole; il avait des moqueries au lieu de
+larmes pour Trafalgar! C'est qu'au fond il détestait la France, cette
+alliée importune, qui lui reprochait sans cesse sa criminelle inertie;
+et il préférait l'Angleterre, qui lui faisait espérer, s'il trahissait
+la cause des nations maritimes, le repos si commode à sa lâcheté.
+Aussi, tandis qu'il affectait de mépriser la marine, moyen de lutter
+contre l'Angleterre, il témoignait une grande estime pour l'armée de
+terre, moyen de résister aux conseils de la France. Le prince de la
+Paix parlait volontiers de ses grenadiers, de ses dragons, de ses
+hussards! Voici pourtant où en était cette armée, objet de sa
+prédilection:
+
+[En marge: État de l'armée espagnole en 1807.]
+
+L'armée espagnole se composait d'environ 58 mille hommes d'infanterie
+et d'artillerie, de 15 à 16 mille hommes de cavalerie, de 6 mille
+gardes royaux, de 11 mille Suisses, 2 mille Irlandais, et enfin de 28
+mille soldats de milices provinciales, en tout 120 mille hommes à peu
+près, pouvant fournir 50 à 60 mille combattants au plus. L'infanterie
+était faible, chétive, et recrutée en partie dans le rebut de la
+population. La cavalerie, formée avec des sujets mieux choisis,
+n'était montée qu'en très-petite partie, la belle race des chevaux
+espagnols, si ardents et si doux, tombant chaque jour en décadence.
+Les gardes royaux, espagnols et wallons, présentaient la seule troupe
+vraiment imposante. Les milices, composées de paysans qui n'étaient
+pas exercés, qui ne pouvaient pas être déplacés, n'étaient presque
+d'aucun usage. Les auxiliaires suisses étaient comme partout, une
+troupe de métier, fidèle et solide. Aussi, après avoir défalqué les 14
+mille hommes envoyés dans le nord de l'Allemagne, il ne restait pas
+plus de 15 à 16 mille hommes à diriger vers le Portugal, sur les 26
+mille promis par le traité de Fontainebleau. Les présides d'Afrique,
+notamment Ceuta, ce redoutable vis-à-vis de Gibraltar, dont la prise
+par les Anglais ou les Maures aurait fini par rendre impossible le
+passage de la Méditerranée dans l'Océan, ne contenaient ni garnisons
+ni vivres. À Ceuta, au lieu de 6 mille hommes de garnison, prescrits
+par les règlements et l'usage, il y en avait 3 mille. Au fameux camp
+de Saint-Roch, devant Gibraltar, on comptait tout au plus 8 à 9 mille
+hommes. Le reste de l'armée espagnole, répandu dans les provinces, y
+était employé à faire le service de la police, attendu qu'il
+n'existait pas alors de gendarmerie en Espagne. La réunion d'une armée
+quelconque eût été impossible, car les 14 mille hommes envoyés en
+Allemagne, les 16 mille acheminés vers le Portugal, absorbaient
+presque entièrement la portion disponible des troupes régulières. Du
+reste tout ce personnel de guerre, mal vêtu, mal nourri, rarement
+payé, dépourvu d'émulation, d'esprit militaire, d'instruction, était
+un corps sans âme. Là comme dans la marine l'état-major dévorait
+presque toutes les ressources. Il comptait un généralissime, 5
+capitaines généraux répondant au grade de maréchal, 87 lieutenants
+généraux, 127 maréchaux de camp, 252 brigadiers (grade intermédiaire
+entre celui de maréchal de camp et celui de colonel) et un nombre
+inconnu de colonels, car il y en avait dont le titre était réel,
+d'autres provisoire, ou honorifique, et, compris les uns et les
+autres, on ne parlait pas de moins de deux mille. Voilà ce qui restait
+de ces redoutables bandes qui avaient fait trembler l'Europe aux
+quinzième et seizième siècles! Voilà aussi à quoi servait la
+prédilection marquée du prince de la Paix pour l'armée!
+
+[Note 20: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou
+presque rien des détails que nous rapportons sur l'état de la marine,
+et de ceux que nous allons rapporter sur l'armée et sur les finances.
+Napoléon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui
+étaient fort nombreux, et fort stimulés par son incessante curiosité.
+Mais leurs rapports n'étaient pas la seule source de ses informations.
+Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits
+relatifs à la marine furent entièrement connus, grâce à une inspection
+ordonnée dans les ports, et à un travail précieux de M. Muños, le plus
+habile ingénieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur
+l'armée fut ordonné à M. O'Farrill, et sur les finances à M. d'Azanza.
+Ce travail, exécuté avant l'insurrection générale de l'Espagne, eut
+pour éléments, quant à l'armée, des inspections générales; quant aux
+finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut
+envoyé avec les pièces probantes à Napoléon, qui pendant plusieurs
+mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. Là, tout
+s'éclaircit, et on sut exactement ce qu'on soupçonnait d'ailleurs,
+l'état déplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil
+volumineux et très-curieux de ces papiers, réunis au Louvre avec les
+papiers de Napoléon, que sont puisés les renseignements authentiques
+que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai
+fait de tous ces états une soigneuse confrontation, qui ne me permet
+pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muños,
+O'Farrill, d'Azanza, n'écrivant ni pour le public, ni pour une
+assemblée, ne soutenant de polémique avec personne, faisant connaître
+purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer,
+étaient forcés de dire la vérité, qu'ils n'avaient aucun intérêt à
+cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irréfragables, tels
+que des inspections de la veille, ou des registres et des états de
+caisse. Du reste, à peu de chose près, leurs renseignements
+concordèrent avec ce que les agents de Napoléon lui avaient
+antérieurement appris. L'étude de tous ces documents m'a donc permis
+de tracer un tableau complet de l'état de la monarchie espagnole, qui
+ne pourrait pas être tracé aujourd'hui en Espagne; car les documents
+ont passé en France au moment de l'invasion, et y sont restés depuis.
+J'ai cru ce tableau utile, nécessaire même à l'intelligence des
+événements; et c'est pour cela que je me suis donné la peine de le
+composer, et que je donne à mes lecteurs celle de le lire.]
+
+[En marge: Détresse des finances espagnoles.]
+
+[En marge: État du commerce et de l'agriculture de l'Espagne.]
+
+[En marge: Caractère de la nation espagnole.]
+
+Quant aux finances, qui avec les forces de terre et de mer forment le
+complément de la puissance d'un État, elles répondaient à la situation
+de ces forces, et servaient à l'expliquer. On devait à la Hollande, à
+la Banque, au public, aux grandes fermes, en emprunts à échéances
+fixes et annuelles 114 millions, en arriérés de solde et
+d'appointements 111 millions, en valès royaux (papier-monnaie, qui
+perdait 50 pour cent) 1 milliard 33 millions, ce qui présentait une
+dette exigible de 1,258 millions, partie échéant prochainement, partie
+tout de suite, et pouvant être qualifiée de _criarde_; car pour un
+gouvernement, 110 millions d'arriérés de solde et d'appointements, 32
+millions dus aux grandes fermes, 8 millions promis mois par mois à la
+France et non payés, 7 millions d'intérêts annuels dus à la Hollande,
+7 millions d'intérêts de valès non servis, pouvaient bien s'appeler
+des dettes _criardes_. Les dépenses et les revenus se composaient
+comme il suit: 126 millions de revenus, et 159 millions de dépenses,
+offrant par conséquent un déficit annuel de 33 millions, c'est-à-dire
+du cinquième des besoins. Les impôts étaient fort mal assis. Les
+douanes, les tabacs, les salines, les octrois supportaient les
+principales charges. La terre, grâce à ses propriétaires, nobles ou
+prêtres pour la plupart, ne payait que la dîme au profit du clergé.
+Avec un tel système d'impôt on n'aurait obtenu que cent millions de
+produits, si l'Amérique n'avait fourni un supplément de 25 ou 26
+millions. L'Espagne contribuait pour des sommes beaucoup plus
+considérables, mais qui restaient en grande partie dans les mains des
+collecteurs du revenu public. L'industrie, depuis long-temps détruite,
+ne produisait plus ni belles soieries, ni belles draperies, malgré les
+mûriers de l'Andalousie et les magnifiques troupeaux de la race
+espagnole. Quelques fabriques de toiles de coton, en Catalogne,
+étaient plutôt un prétexte pour la contrebande qu'une industrie
+réelle, car alors comme aujourd'hui, elles servaient à attribuer
+mensongèrement une origine espagnole aux cotonnades anglaises. Le
+commerce était ruiné, car il se trouvait réduit à quelques échanges
+clandestins de piastres, dont la sortie était défendue, contre des
+marchandises anglaises, dont l'entrée était défendue également, et à
+l'importation (celle-ci permise) de certains produits du luxe
+français. L'approvisionnement des colonies et de la marine, qui seul
+depuis long-temps entretenait encore un reste d'activité dans les
+ports de l'Espagne, était devenu nul par la guerre. La contrebande
+anglaise dans l'Amérique du sud, rendue plus facile depuis la conquête
+de la Trinité, y suffisait. L'agriculture, arriérée dans ses procédés,
+difficilement modifiable par les nouvelles méthodes, à cause de la
+chaleur du climat, et d'un manque d'eau presque absolu, ravagée en
+outre par la _mesta_, c'est-à-dire par la migration annuelle de sept à
+huit millions de moutons du nord au midi de la Péninsule, présentait
+depuis des siècles un état stationnaire. Ainsi le peuple était pauvre,
+la bourgeoisie ruinée, la noblesse obérée, et le clergé lui-même,
+quoique richement doté, et plus nombreux à lui seul que l'armée et la
+marine, souffrait aussi de la vente du septième de ses biens, demandée
+et obtenue en cour de Rome, à cause de la détresse publique. Mais sous
+cette misère générale, il y avait une nation forte, orgueilleuse,
+aussi fière du souvenir de sa grandeur passée que si cette grandeur
+existait encore; ayant perdu l'habitude des combats, mais capable du
+plus courageux dévouement; ignorante, fanatique, haïssant les autres
+nations; sachant néanmoins que de l'autre côté des Pyrénées il
+s'était opéré d'utiles réformes, accompli de grandes choses; appelant
+et craignant tout à la fois les lumières de l'étranger; pleine en un
+mot de contradictions, de travers, de nobles et attachantes qualités,
+et dans le moment ennuyée au plus haut point de son oisiveté
+séculaire, désolée de ses humiliations, indignée des spectacles
+auxquels elle assistait!
+
+[En marge: Fortune et conduite privée du prince de la Paix.]
+
+C'est en présence d'une nation si près de perdre patience que l'inepte
+favori, dominateur de la paresse de son souverain, des vices de sa
+souveraine, poursuivait le cours de ses turpitudes. Tandis qu'on
+manquait de numéraire, dans un pays qui possédait le Mexique et le
+Pérou, et qu'on y suppléait avec un papier-monnaie discrédité,
+Emmanuel Godoy, par un vague pressentiment, accumulait chez lui des
+sommes en or et en argent, que la libre disposition de toutes les
+ressources du trésor lui permettait d'amasser, et que le bruit public
+exagérait follement, car on parlait de plusieurs centaines de millions
+entassés dans son palais. Ainsi, tandis qu'on se sentait misérable, on
+croyait toute la richesse nationale réunie chez Emmanuel Godoy. Au
+scandale public de ses relations adultères avec la reine, se
+joignaient de bien autres scandales encore. Après avoir épousé dona
+Maria-Luisa de Bourbon, infante d'Espagne, propre nièce de Charles
+III, cousine-germaine de Charles IV, soeur du cardinal de Bourbon,
+qu'il avait choisie pour se rapprocher du trône, et qu'il négligeait
+par dégoût de ses modestes vertus, il était publiquement attaché, par
+mariage suivant les uns, par une longue habitude suivant les autres,
+à une demoiselle, nommée Josefa Tudo, dont il avait plusieurs
+enfants. Il avait voulu donner à cette liaison une sorte de
+consécration, en faisant nommer mademoiselle Josefa Tudo comtesse de
+Castillo-Fiel (Château-Fidèle), et en ajoutant à ce titre une
+grandesse pour l'aîné de ses enfants. Il la comblait de richesses,
+l'entourait d'une sorte de puissance; car c'était auprès d'elle qu'on
+allait le voir, quand on désirait l'entretenir en liberté; c'était
+chez elle que les agents de la diplomatie européenne allaient chercher
+leurs informations; c'était de ses propos que les ambassadeurs
+remplissaient leurs dépêches; et, tout en épanchant auprès d'elle les
+soucis, les chagrins, les anxiétés dont son aveugle légèreté ne le
+sauvait pas, il trouvait encore dans la jeunesse et la beauté d'une
+soeur de mademoiselle Tudo des plaisirs qui mettaient le comble aux
+scandales de sa vie. Et toute l'Espagne connaissait ces honteux
+désordres! la reine elle-même les connaissait et les supportait! Le
+roi seul les ignorait, et remerciait le ciel de lui avoir envoyé un
+homme qui travaillait et gouvernait pour lui!
+
+[En marge: Caractère et situation du prince des Asturies, depuis
+Ferdinand VII.]
+
+La malheureuse nation espagnole ne sachant, entre un favori insolent,
+une reine coupable, un roi imbécile, à qui donner son coeur, l'avait
+donné à l'héritier de la couronne, le prince des Asturies, depuis
+Ferdinand VII, qui n'était pas beaucoup plus digne que ses parents de
+l'amour d'un grand peuple. Ce prince, alors âgé de 23 ans, était veuf
+d'une princesse de Naples, morte, disait-on, d'un poison administré
+par la haine de la reine et du favori; ce qui était faux, mais admis
+comme vrai par toute l'Espagne. Repoussé par sa mère qui dans sa
+tristesse habituelle croyait apercevoir un blâme, par le prince de la
+Paix qui croyait y découvrir une jalousie d'autorité, opprimé par tous
+les deux, obligé de chercher autour de lui un refuge, il l'avait
+trouvé auprès de sa jeune épouse, et s'était vivement attaché à elle.
+Comme les deux maisons de Naples et d'Espagne se haïssaient
+mortellement, et que la jeune princesse arrivait à l'Escurial avec les
+sentiments puisés dans sa famille, elle n'avait pas contribué à
+ramener Ferdinand à ses parents, et avait, au contraire, fomenté
+l'aversion qu'il nourrissait pour eux. Aussi, dans sa médiocrité
+d'esprit et de coeur, accueillant tout bruit conforme à sa haine,
+Ferdinand croyait avoir été privé par un crime de la femme qu'il
+aimait, et il imputait ce crime à sa mère, ainsi qu'au favori adultère
+qui la dominait. On comprend tout ce qu'il devait fermenter de
+passions dans ces âmes vulgaires, ardentes et oisives. Le prince était
+gauche, faible et faux, doué pour tout esprit d'une certaine finesse,
+pour tout caractère d'un certain entêtement. Mais, aux yeux d'une
+nation passionnée, ayant besoin d'aimer l'un de ses maîtres, et
+d'espérer que l'avenir vaudrait mieux que le présent, sa gaucherie
+passait pour modestie, sa sauvage tristesse pour le chagrin d'un fils
+vertueux, son entêtement pour fermeté, et, sur le bruit de quelque
+résistance opposée à divers actes du prince de la Paix, on s'était plu
+à lui prêter les plus nobles et les plus fortes vertus.
+
+[En marge: Maladie de Charles IV dans l'hiver de 1807, et conséquences
+de cette maladie.]
+
+Dans le courant de 1807, la nouvelle se répandit tout à coup que la
+santé du roi déclinait rapidement, et que sa fin approchait. Les
+apparences en effet étaient alarmantes. Ce roi, honnête et aveugle, ne
+se doutait pas de toutes les bassesses qui à son insu déshonoraient
+son règne. Doué néanmoins d'un certain bon sens, il voyait bien qu'il
+y avait des malheurs autour de lui; car, quoi qu'on fît pour le
+tromper, la perte de la Trinité, le désastre de Trafalgar, le
+papier-monnaie substitué à l'argent, ne pouvaient pas prendre
+l'apparence de la prospérité et de la grandeur. Il accusait les
+circonstances, et demeurait convaincu que, sans le prince de la Paix,
+tout serait allé plus mal. Au fond il était triste et malade. On crut
+sa mort prochaine. La nation, sans lui vouloir du mal, vit dans cette
+mort la fin de ses humiliations; le prince des Asturies, la fin de son
+esclavage; la reine et Godoy, la fin de leur pouvoir. Pour ces
+derniers, c'était plus que le terme d'un pouvoir usurpé, c'était une
+catastrophe; car ils supposaient que le prince des Asturies se
+vengerait, et ils mesuraient cette vengeance à leurs propres
+sentiments. C'est pour ce motif que le prince de la Paix avait attaché
+tant de prix à devenir souverain des Algarves.
+
+[En marge: Efforts de la reine et du prince de la Paix pour dominer
+Ferdinand par un mariage.]
+
+[En marge: Nouveaux pouvoirs attribués au prince de la Paix, et
+tentative pour changer l'ordre de successibilité au trône.]
+
+[En marge: Emmanuel Godoy créé grand amiral d'Espagne.]
+
+Divers moyens furent successivement imaginés par la reine et par le
+favori pour se garantir contre les dangers qu'ils prévoyaient. D'abord
+ils songèrent à s'emparer du prince des Asturies, et à lui faire
+contracter un mariage qui le plaçât sous leur influence. Pour
+l'accomplissement de ce dessein ils jetèrent les yeux sur dona
+Maria-Theresa de Bourbon, soeur de dona Maria-Luisa, princesse de la
+Paix. Ils pensèrent qu'en épousant cette infante, Ferdinand, devenu
+beau-frère d'Emmanuel Godoy, serait ou ramené, ou contenu. Mais
+Ferdinand opposa à ce projet des refus invincibles et même
+outrageants.--Moi, dit-il, devenir beau-frère d'Emmanuel Godoy,
+jamais! Ce serait un opprobre!--Ces refus, exprimés en un tel langage,
+redoublèrent les anxiétés de la reine et du favori. Ils ne songèrent
+plus qu'à se prémunir contre les conséquences de la mort du roi,
+supposée alors beaucoup plus prochaine qu'elle ne devait l'être. Le
+prince de la Paix était déjà généralissime de toutes les armées
+espagnoles. Il résolut, et la reine accueillit cette résolution avec
+empressement, de se donner de nouveaux pouvoirs, afin de réunir peu à
+peu toutes les prérogatives de la royauté dans ses mains, et
+d'exclure, quand il se croirait assez fort, Ferdinand du trône. Il
+voulait le faire déclarer inhabile à régner, transporter la couronne
+sur une tête plus jeune, amener ainsi la nécessité d'une régence, et
+s'attribuer cette régence à lui-même, ce qui aurait assuré la
+continuation du pouvoir qu'il exerçait depuis tant d'années. Ce plan
+une fois arrêté, on commença par compléter l'autorité nominale du
+prince, car son autorité réelle était depuis long-temps aussi entière
+qu'elle pouvait l'être. On persuada au roi que, grâce à Emmanuel
+Godoy, l'armée se trouvait dans un état florissant, mais qu'il n'en
+était pas ainsi de la marine; que celle-ci avait besoin de recevoir
+l'influence du génie qui soutenait la monarchie espagnole; que la
+placer sous l'autorité directe du prince de la Paix, ce serait rendre
+sa réorganisation certaine, et procurer une vive satisfaction au
+puissant Empereur des Français, lequel se plaignait sans cesse de la
+décadence de la marine espagnole. Charles IV adopta cette proposition
+avec la joie qu'il mettait toujours à se dépouiller de son autorité en
+faveur d'Emmanuel Godoy, et celui-ci, par un décret royal, fut
+gratifié du titre de GRAND AMIRAL, titre qu'avaient porté l'illustre
+vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, et plus récemment encore
+l'infant don Philippe, frère de Charles III. À ce titre, qui conférait
+à Emmanuel Godoy le commandement de toutes les forces de mer, outre le
+commandement de toutes les forces de terre qu'il avait déjà, on ajouta
+celui d'ALTESSE SÉRÉNISSIME. Il fut formé autour du prince, à l'effet
+de le seconder, un conseil d'amirauté composé de ses créatures, et
+malgré la misère publique on décida qu'un palais, dit de l'Amirauté,
+serait édifié pour lui, dans le plus beau quartier de Madrid. Ainsi
+pour tout bienfait la marine vit créer de nouvelles charges, propres
+uniquement à aggraver sa détresse.
+
+[En marge: Au titre de grand amiral, le prince de la Paix joint celui
+de colonel général de la maison militaire du roi.]
+
+Ce n'était pas assez que de réunir dans les mains du prince de la Paix
+le commandement de toutes les forces de la monarchie, on voulut le
+rendre maître du palais, et en quelque sorte de la personne du roi. On
+insinua à celui-ci que son fils dénaturé, détaché de ses parents par
+les funestes influences de la maison de Naples, entouré de sujets
+perfides, était chaque jour plus à craindre; que l'esprit de désordre,
+particulier au siècle, seconderait peut-être ses mauvais projets, et
+qu'il fallait que la puissante main d'Emmanuel (c'est ainsi que
+Charles IV le nommait dans sa confiante amitié) s'étendît sur la
+demeure royale, pour la préserver de tout péril. En conséquence le
+prince fut encore nommé colonel général de la maison militaire du roi.
+Dès cet instant il commandait dans le palais même, et il était le chef
+de toutes les troupes composant la garde royale. À peine avait-il reçu
+ce nouveau titre, qui complétait sa toute-puissance, qu'il se hâta de
+faire subir des réformes aux divers corps de la garde. Il existait,
+indépendamment de deux régiments à pied, l'un dit des gardes
+espagnoles, l'autre des gardes wallones, lesquels présentaient un
+effectif de six mille hommes, un régiment de cavalerie qu'on appelait
+les carabiniers royaux, et ensuite une troupe d'élite qui était celle
+des gardes du corps, distribuée en quatre compagnies, l'_espagnole_,
+la _flamande_, l'_italienne_, l'_américaine_, rappelant par leurs
+titres toutes les anciennes dominations espagnoles. Ce corps, le plus
+éclairé de tous, grâce au choix des hommes dont il était composé, et
+bon juge de ce qui se passait en Espagne, n'inspirait pas au prince de
+la Paix une entière confiance. Le prince imagina de le dissoudre, sous
+prétexte de faire cesser des dénominations qui ne répondaient plus à
+la réalité des choses, et de le former en deux compagnies seulement,
+désignées par les titres de _première_ et _seconde_. Il profita de
+l'occasion pour en faire sortir tous les sujets dont il se défiait, et
+particulièrement beaucoup d'émigrés français, qui avaient cherché
+asile auprès des Bourbons d'Espagne, et qui, dévoués de corps et d'âme
+au bon Charles IV, étaient cependant, à cause de leur meilleure
+éducation, plus capables que les autres de juger l'indigne
+administration qui déshonorait la monarchie. Emmanuel Godoy en les
+excluant écartait d'honnêtes gens qu'il redoutait, et donnait cours à
+sa haine à chaque instant croissante contre la France.
+
+[En marge: Intrigues du prince de la Paix auprès des conseils de
+Castille et des Indes pour s'assurer la régence.]
+
+Emmanuel Godoy ne se borna pas à cette mesure. Il créa son frère grand
+d'Espagne, et le nomma colonel du régiment des gardes espagnoles.
+Enfin il choisit pour lui-même une garde dans les carabiniers royaux.
+Toutes ces précautions prises, il fit sonder, l'un après l'autre les
+membres du conseil de Castille dont il croyait pouvoir disposer, afin
+de les préparer à un changement dans l'ordre de successibilité au
+trône. Les conseils de Castille et des Indes étaient deux corps qui
+tempéraient l'autorité absolue des rois d'Espagne, comme les
+parlements tempéraient celle des rois de France. Cependant il y avait
+une différence dans leurs attributions; car, outre une juridiction
+d'appel qui leur appartenait sur tous les tribunaux du royaume, ils
+avaient des attributions administratives, le conseil de Castille
+relativement aux affaires intérieures du royaume, le conseil des Indes
+relativement aux vastes affaires des possessions d'outre-mer. Par une
+suite séculaire de la confiance royale, et du besoin qu'a toute
+royauté de s'entourer d'un certain assentiment public, aucune grande
+affaire de la monarchie n'était résolue sans prendre l'avis de ces
+deux conseils. Le prince de la Paix, qui avait déjà introduit dans
+leur sein bon nombre de ses créatures, voulait naturellement s'assurer
+leur concours pour ses projets criminels. Mais tout asservis qu'ils
+étaient, ils paraissaient peu enclins à se prêter à un changement dans
+l'ordre de succession au trône. On continuait toutefois à les
+travailler secrètement, et on pratiquait les mêmes menées auprès des
+colonels des régiments. Le langage auprès des uns et des autres
+consistait à dire que le prince des Asturies était à la fois incapable
+et méchant, et qu'à la mort du roi la monarchie ne pouvait tomber sans
+péril entre des mains aussi malfaisantes qu'inhabiles.
+
+Le prince de la Paix étendait ses intrigues fort au delà de la cour
+d'Espagne. Quoiqu'il détestât la France, pour les conseils importuns
+et sévères qu'il en recevait, il savait que toute force était en elle,
+et que les projets auxquels il attachait son salut seraient
+chimériques s'ils n'avaient l'appui de Napoléon. Il cherchait donc à
+se l'assurer par mille bassesses, surtout depuis la fameuse
+proclamation dont le souvenir troublait son sommeil. Ayant appris que
+Napoléon, qui aimait à monter des chevaux espagnols, venait de perdre
+à la guerre l'un de ceux que le roi d'Espagne lui avait donnés, il lui
+en avait offert quatre, choisis parmi les plus beaux du royaume. Se
+faisant de la cour impériale une idée fausse, empruntée à la cour de
+Madrid, il s'était imaginé que les influences secondaires valaient la
+peine d'y être conquises, que Murat était le premier homme de l'armée,
+qu'il jouissait de beaucoup d'ascendant sur Napoléon, et il avait
+songé à l'acquérir. Il avait par ce motif entamé avec lui une
+correspondance secrète[21], appuyée par des présents, et notamment
+par l'envoi de chevaux superbes. L'imprudent Murat de son côté,
+croyant utile de nouer des relations partout où des couronnes
+pouvaient venir à vaquer, avait mis de l'empressement à se ménager
+dans la Péninsule un aussi puissant ami que le prince de la Paix. La
+couronne de Portugal, qui paraissait devoir être bientôt vacante,
+n'était pas étrangère à ce calcul.
+
+[Note 21: Il existe au Louvre des échantillons de cette
+correspondance, dont Napoléon s'était procuré la communication, soit
+par Murat lui-même, soit par son active surveillance. Ces échantillons
+donnent une singulière idée de la bassesse du prince de la Paix. Nous
+citons, pour faire mieux connaître ce personnage, son caractère et ses
+vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage
+qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'éducation que
+recevaient à cette époque les personnages composant la cour d'Espagne.
+
+«_À Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Berg._
+
+»La lettre de V. A. I., datée le 7 décembre, à Venise, est pour moi la
+preuve la plus haute du caractère éminent qui constitue le coeur d'un
+grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais douté des vertus qui la
+caractérisent, et jamais mon âme sentit la basse idée de la méfiance.
+Oui, prince, j'ai juré à V. A. fidélité dans l'amitié dont elle
+m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence.
+
+»J'avais le plus grand regret à garder avec V. A. I. un secret auquel
+je m'ai vu forcé par la parole de mon souverain, signée dans un traité
+avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance à V. A. I. me l'aurait fait
+déceler si l'Empereur ne l'aurait pas exigé. Mais puisque je dois
+croire que V. A. I. en est informée maintenant, je ne puis que lui
+dévoiler mes sentiments. C'est à présent que je commence à jouir de la
+tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection
+de l'Empereur. Rien ne me saurait être nécessaire du vivant de mon
+roi, puisque Sa Majesté m'honore de sa plus singulière estime; mais si
+malheureusement elle venait à décéder, ce serait alors que mes ennemis
+tâcheraient de flétrir mes services et de détruire ma réputation. Je
+n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois
+persuadé que son pouvoir m'aurait sauvé de l'affliction, je
+considérais toutefois que ses efforts n'auraient été assez puissants
+pour éviter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce
+qui a été convenu dans le traité me doit être d'un prix inestimable!
+C'est pour ça que j'ose prendre la liberté d'exprimer à S. M. I. et R.
+ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empressé de
+m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du
+traité lui-même ne s'y aurait pas opposé.
+
+»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A.
+I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque
+S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon
+maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai
+l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I.
+en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la
+donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe
+de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I.
+et R.
+
+»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est
+poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a
+bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle
+pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de
+consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être
+dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité
+la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la
+clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison
+perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume.
+On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de
+S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier.
+
+»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa
+langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui
+adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il
+n'est pas possible de transcrire le langage du coeur, mais dans le
+mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec
+lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération
+
+ »Son invariable serviteur,
+ »MANUEL.
+
+»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»]
+
+[En marge: Projet conçu par les amis de Ferdinand, et consistant à
+invoquer la protection de Napoléon.]
+
+Les menées du prince de la Paix pour changer l'ordre de successibilité
+au trône, si secrètes qu'elles fussent, n'avaient pas laissé que de
+transpirer à Madrid, et, jointes à une accumulation de titres sans
+exemple, elles avaient donné l'éveil aux esprits. Le prince des
+Asturies, aussi exaspéré qu'alarmé, s'était ouvert de sa situation à
+quelques amis, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Les principaux
+étaient son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand-maître de
+la maison du roi, fort honnête personnage, n'ayant d'autre mérite que
+celui d'homme de cour; le duc de l'Infantado, l'un des plus grands
+seigneurs de l'Espagne, militaire n'exerçant pas son état, ayant de
+l'ambition, peu de talents, des intentions droites, et entouré d'une
+considération universelle; enfin un ecclésiastique qui avait enseigné
+au prince le peu que celui-ci savait, le chanoine Escoïquiz, relégué
+alors à Tolède, où il était membre du chapitre archiépiscopal. Ce
+dernier était un prêtre bel-esprit, fort instruit dans les lettres,
+très-peu dans la politique, aimant tendrement son élève, en étant fort
+aimé, désolé de la situation à laquelle il le voyait réduit, résolu à
+l'en tirer par tous les moyens, et, quoique très-bien intentionné,
+sensible cependant à la perspective qui s'ouvrait devant lui d'être un
+jour l'ami, le directeur de conscience du roi d'Espagne. C'est dans la
+société de ces personnages et de quelques femmes de cour attachées à
+la défunte princesse des Asturies, que Ferdinand épanchait les amers
+sentiments dont il était plein. Le chanoine Escoïquiz étant absent, on
+le manda secrètement à Madrid, parce que, aux yeux de Ferdinand et de
+sa petite cour, il passait pour le plus capable de donner un bon
+conseil. De ce qu'il était plus lettré que les autres, de ce qu'il
+entendait Virgile et Cicéron, et connaissait les auteurs français,
+degré de science peu ordinaire à la cour d'Espagne, on croyait que,
+dans ce labyrinthe d'intrigues affreuses, il dirigerait mieux le
+prince opprimé. Le chanoine étant arrivé de Tolède, on convint que,
+dans le grave péril qui le menaçait, le prince n'avait qu'une
+ressource, c'était de se jeter aux pieds de Napoléon, d'invoquer sa
+protection, et, pour se l'assurer d'une manière plus complète, de lui
+demander à épouser une princesse de la famille Bonaparte. Le chanoine
+Escoïquiz voyait dans une pareille alliance deux avantages: le
+premier, de se ménager un protecteur tout-puissant; le second,
+d'atteindre le but que Napoléon devait avoir en vue, celui de
+rattacher l'Espagne à sa dynastie par des liens étroits et solides. Ce
+conseil fut écouté, bien qu'il ne fût pas du goût de Ferdinand. Le
+jeune prince, en effet, nourrissait au fond du coeur les moins bonnes
+des passions espagnoles, et spécialement une haine farouche contre les
+nations étrangères, surtout contre la révolution française et son
+illustre chef. Ces passions qui lui étaient naturelles avaient été
+encore fomentées par la princesse de Naples, son épouse. Cependant,
+plein de confiance dans les lumières du chanoine Escoïquiz, il adopta
+son avis et résolut de s'y conformer. Le chanoine avait voyagé, visité
+la France, et il avait pour celle-ci, pour Napoléon, les sentiments
+que devait éprouver un Espagnol éclairé. Il dirigeait donc tant qu'il
+pouvait les regards de Ferdinand vers la France et vers Napoléon.
+
+Mais si le prince de la Paix avait le moyen d'établir des relations de
+tout genre avec la cour de France, le prince des Asturies, au
+contraire, ordinairement relégué à l'Escurial, entouré d'une
+surveillance continuelle, n'avait aucun moyen de faire parvenir
+jusqu'à Napoléon ses pensées et ses désirs. Lui et les siens
+imaginèrent de s'adresser à l'ambassadeur de France, M. de
+Beauharnais.
+
+[En marge: Rôle et caractère de M. de Beauharnais, ambassadeur de
+France à Madrid.]
+
+M. de Beauharnais, frère du premier mari de l'impératrice Joséphine,
+avait remplacé en 1806 le général Beurnonville à Madrid. C'était un
+esprit médiocre, un ambassadeur gauche et parcimonieux, peu propre
+aux finesses de son état, et moins encore au genre de représentation
+que cet état commande, doué cependant de quelque bon sens et d'une
+parfaite droiture. À tout cela il ajoutait une morgue assez ridicule,
+excitée par le sentiment de sa situation, puisqu'il avait, d'après ce
+que nous venons de dire, l'honneur d'être beau-frère de sa souveraine.
+
+[En marge: Secrètes relations entre le prince des Asturies et M. de
+Beauharnais par l'entremise du chanoine Escoïquiz.]
+
+Sa gravité, sa probité, sa maladresse concordaient peu avec la
+fourberie et la légèreté du favori, et il aimait ce dernier aussi peu
+qu'il l'estimait. Il adressait à Napoléon des rapports conformes à ce
+qu'il sentait. Aussi le regardait-on à Madrid comme ennemi du
+grand-amiral. C'étaient là des circonstances favorables pour les
+confidents de Ferdinand. Le chanoine Escoïquiz se chargea d'entrer en
+relations avec M. de Beauharnais, et se fit présenter à lui sous
+prétexte de lui offrir un poème qu'il avait composé sur la conquête du
+Mexique. Peu à peu le chanoine en arriva à des communications plus
+intimes, s'ouvrit entièrement à l'ambassadeur de France, et lui fit
+part de la situation du prince, de ses dangers, de ses désirs, et du
+voeu qu'il formait d'obtenir une épouse de la main de Napoléon, ne
+voulant à aucun prix de celle que lui destinait Emmanuel Godoy[22].
+
+[Note 22: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français
+qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris,
+ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le
+prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une
+princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et
+se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita
+depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la
+correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci
+raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du
+prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement
+sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que
+l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et
+non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux
+pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une
+dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une
+lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un
+langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première
+dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu
+l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne,
+et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même
+du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait
+renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la
+demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la
+contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de
+Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les
+relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est
+facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il
+s'adresse, et n'était pas recherché par eux.
+
+Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais:
+
+ «Paris, le 9 septembre 1807.
+
+»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je
+m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun
+intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer
+pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le
+cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me
+paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de
+lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de
+l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux
+bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent
+toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus
+grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les
+plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout
+ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement,
+sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il
+entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et
+pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il
+apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de
+celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que
+personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue
+que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je
+suis loin de m'y opposer.
+
+»Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et
+tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas
+présentées avec plus de détail, et _surtout que vous n'ayez pas fait
+connaître comment elles vous sont parvenues_. _Telle a été la
+réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir.
+Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez?_
+Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une
+certaine manière? _Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de
+l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par
+qui vous l'a-t-il fait dire?_ Ces questions vous sont faites par
+l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus
+haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement.
+
+ »CHAMPAGNY.»
+
+Voici la lettre du prince Ferdinand à M. de Beauharnais:
+
+«Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma
+reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous
+m'avez données dans la correspondance _secrète et indirecte que nous
+avons eue jusqu'à présent par le moyen de la personne que vous savez,
+qui a toute ma confiance_. _Je dois enfin à vos bontés ce que je
+n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et
+sans risque, au grand Empereur votre maître, les sentiments si
+long-temps retenus dans mon coeur. Je profite donc de ce moment
+heureux pour adresser par vos mains à S. M. I. et R. la lettre
+adjointe_, et craignant l'importuner par une longueur déplacée, je
+n'explique encore qu'à demi ce que je sens d'estime, de respect et
+d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur
+l'ambassadeur, d'y suppléer dans celles que vous aurez l'honneur de
+lui écrire.
+
+»Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter à S. M. I. et R. que je le
+conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront
+dans madite lettre, tant par égard à ma qualité d'étranger qu'en
+considération de l'inquiétude et de la gêne avec lesquelles j'ai été
+obligé de l'écrire, étant, comme vous le savez, _entouré jusque dans
+ma chambre d'espions qui m'observent, et obligé de profiter pour ce
+travail du peu de moments que je puis dérober à leurs yeux
+malins_.--_Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la
+protection de S. M. I. et R., et qu'en conséquence les communications
+deviendront plus nécessaires et plus fréquentes, je charge ladite
+personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures
+de concert avec vous pour la conduire sûrement; et comme jusqu'à
+présent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes
+convenus, étant entièrement assuré de sa loyauté, de sa discrétion et
+de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus
+pouvoirs pour traiter cette affaire_ jusqu'à sa conclusion, et je
+ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si
+je l'eusse dit ou fait moi-même, ce que vous aurez la bonté de faire
+parvenir à S. M. I. avec les plus sincères expressions de ma
+reconnaissance.
+
+»Vous aurez aussi la bonté de lui dire que si par hasard il arrivait
+que S. M. I. _jugeât, en quelque temps que ce fût, qu'il était utile
+que j'envoyasse à sa cour avec le secret convenable quelque personne
+de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus
+amples que ceux qu'on peut donner par écrit, ou pour tout autre objet
+que sa sagesse jugeât nécessaire, S. M. I. n'a qu'à vous le mander
+pour être au moment obéie, comme elle le sera en tout ce qui dépendra
+de moi_.
+
+»Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma
+gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un témoignage
+de la perpétuité de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en
+sa sainte garde.
+
+»Écrit et signé de ma propre main et scellé de mon sceau.
+
+ »FERDINAND.
+
+»À l'Escurial, le 11 octobre 1807.»]
+
+M. de Beauharnais était beaucoup trop nouveau dans la profession qu'il
+exerçait pour ne pas s'effrayer d'une position aussi délicate, car il
+s'agissait d'accepter des rapports clandestins avec l'héritier de la
+couronne. Il avait peur d'être trompé par des intrigants, et compromis
+envers la cour d'Espagne. Il refusa d'abord d'en croire le chanoine
+Escoïquiz, et accueillit ses ouvertures avec une froideur capable de
+décourager des gens moins décidés à se faire écouter et comprendre.
+Mais le chanoine imagina un moyen singulier d'obtenir crédit: ce fut
+d'établir un échange de signes entre le prince et M. de Beauharnais,
+dans les visites que celui-ci faisait à l'Escurial pour y présenter
+ses hommages à la cour. Ces signes convenus d'avance ne devaient pas
+laisser de doute sur la secrète mission que le chanoine Escoïquiz
+disait avoir reçue de Ferdinand. En effet M. de Beauharnais à sa
+première visite à l'Escurial observa le prince avec attention, aperçut
+les signes convenus, fut en outre de sa part l'objet des prévenances
+les plus marquées, et ne put dès lors conserver aucune incertitude sur
+la mission du chanoine Escoïquiz. Quand il fut rassuré sur ce point,
+il différa encore de l'écouter, jusqu'à ce qu'il eût été autorisé par
+sa cour à s'engager dans de pareilles relations. Il écrivit alors à
+Paris une dépêche mystérieuse, pour dire qu'un fils innocent,
+cruellement traité par son père et sa mère, invoquait l'appui de
+Napoléon, et demandait à devenir son protégé reconnaissant et dévoué.
+Napoléon, impatienté de ce ridicule mystère, fit enjoindre à M. de
+Beauharnais de se rendre plus intelligible et plus clair. Celui-ci
+obéit en racontant tout ce qui s'était passé; il en fit le récit
+détaillé dans une correspondance secrète, qui révélait également sa
+maladresse et sa sincérité, et qui ne devait pas être, qui n'a pas été
+déposée aux affaires étrangères. On lui répondit qu'il fallait tout
+écouter, ne rien promettre qu'un intérêt bienveillant pour les
+infortunes du prince, et, quant à la demande de mariage, déclarer que
+l'ouverture était trop vague pour être prise en considération, et
+suivie d'un consentement ou d'un refus.
+
+Commencées en juillet 1807, ces relations continuèrent en août et
+septembre, avec la même crainte de se compromettre de la part de M. de
+Beauharnais, et le même désir d'être accueilli de la part de
+Ferdinand. Ce prince se décida enfin à faire remettre par le chanoine
+Escoïquiz deux lettres, l'une pour l'ambassadeur, l'autre pour
+Napoléon lui-même, dans lesquelles, déplorant ses malheurs et les
+dangers dont il était menacé, il demandait formellement la protection
+de la France et la main d'une princesse de la famille Bonaparte. Ces
+deux lettres, datées du 11 octobre, ne furent expédiées que le 20, par
+le soin que M. de Beauharnais mit à se procurer un messager sûr, et
+n'arrivèrent que le 27 ou le 28, au moment même où parvenaient à Paris
+d'autres nouvelles non moins importantes, dont on va connaître le
+sujet.
+
+[En marge: Tentative du prince Ferdinand pour ouvrir les yeux à son
+père sur l'état de la cour d'Espagne.]
+
+Tandis qu'il s'adressait à Napoléon, Ferdinand, ne sachant si la
+protection française serait assez prompte ou assez déclarée pour le
+sauver, avait voulu en même temps prendre ses précautions à Madrid
+même. D'accord avec ses amis, il conçut l'idée de tenter une démarche
+auprès de son père, pour lui ouvrir les yeux, pour lui dénoncer les
+crimes du prince de la Paix, la complicité de la reine, et, sinon ses
+relations adultères avec le favori, du moins son abjecte soumission
+aux volontés de ce dominateur de la maison royale; pour le supplier
+enfin d'apporter un terme aux scandales, aux malheurs qui désolaient
+l'Espagne, aux périls qui menaçaient un fils infortuné. Ferdinand
+devait remettre au roi un écrit contenant ces révélations, avec prière
+de le lui rendre après en avoir pris connaissance, car une
+indiscrétion pouvait mettre sa vie en danger. La minute de cet écrit
+était de la main même du chanoine Escoïquiz. Indépendamment de cette
+démarche, les auteurs du plan avaient encore imaginé, pour le cas où
+le roi viendrait à mourir subitement, de donner au duc de l'Infantado
+des pouvoirs signés à l'avance par Ferdinand, pouvoirs en vertu
+desquels le duc aurait le commandement militaire de Madrid et de la
+Nouvelle-Castille, afin qu'on fût en mesure, s'il le fallait, de
+résister par la force des armes aux tentatives du prince de la Paix.
+Tels étaient les moyens préparés par ce conciliabule, pour se garder
+contre un projet vrai ou supposé d'usurpation; et ces moyens ne
+décelaient assurément ni beaucoup de profondeur d'esprit, ni beaucoup
+d'audace de caractère. Mais pendant ces menées du prince et de ses
+amis, des espions apostés autour d'eux avaient observé des allées et
+venues inaccoutumées. Ils avaient vu Ferdinand lui-même écrire plus
+souvent qu'il ne le faisait d'ordinaire, et ils l'avaient entendu,
+dans son exaspération contre sa mère et le favori, tenir des propos
+d'une singulière amertume. L'entrée des troupes françaises en Espagne,
+sujet d'une infinité de conjectures, avait été aussi l'occasion de
+discours fort irréfléchis de la part du prince et de ses amis. Ceux-ci
+se regardant déjà comme certains de la protection de la France et s'en
+vantant volontiers, bien qu'ils eussent long-temps fait un crime à
+Emmanuel Godoy de la rechercher, et de la payer d'une aveugle
+soumission, se plaisaient à insinuer, quelquefois même à dire tout
+haut, que ce n'était pas en vain que les armées françaises passaient
+les Pyrénées, et que le méprisable gouvernement qui opprimait
+l'Espagne ne tarderait pas à s'en apercevoir; ce qui était
+malheureusement plus vrai qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, et qu'ils
+n'eurent bientôt à le désirer.
+
+[En marge: Dénonciation des menées du prince des Asturies à la reine
+et au roi.]
+
+[En marge: Enlèvement des papiers du prince des Asturies.]
+
+Parmi les personnes chargées d'observer Ferdinand, l'une d'elles (on
+prétend que c'était une dame de la cour), soit qu'elle eût obtenu la
+confidence des secrets du prince, soit qu'elle eût porté sur ses
+papiers un oeil indiscret, révéla tout à la reine. Celle-ci en
+apprenant ces détails fut saisie d'un violent accès de colère. Le
+prince de la Paix ne se trouvait point en ce moment à l'Escurial,
+distant de Madrid d'une douzaine de lieues. Il avait l'habitude de
+passer une semaine à l'Escurial, une semaine à Madrid. Il était
+malade, disait-on, des suites de ses débauches. On le manda
+secrètement, et il sortit de son palais par une porte dérobée, voulant
+en cette circonstance laisser ignorer sa présence à l'Escurial, et
+écarter l'idée qu'il pût être l'instigateur des scènes qui se
+préparaient. La reine, encore plus irritée que lui, chercha à
+persuader au roi qu'il n'y avait pas moins qu'une vaste conspiration
+contre son trône et sa vie dans les indices dénoncés, soutint qu'il
+fallait agir sur-le-champ, ne pas craindre un éclat devenu nécessaire,
+envahir l'appartement du prince à l'improviste, et enlever ses papiers
+avant qu'il eût le temps de les détruire. Le faible Charles IV,
+incapable d'apercevoir dans quelle voie il s'engageait par une
+pareille démarche, consentit à tout ce qu'on lui demandait, et le soir
+même, 27 octobre, jour de la signature du traité de Fontainebleau,
+permit qu'on violât la demeure de son fils, et qu'on saisit ses
+papiers. Le jeune prince, qui, sauf un peu de finesse, n'avait ni
+esprit ni courage, fut consterné, et livra sans résistance tout ce
+qu'il avait. Les papiers dont nous venons de faire mention, mêlés à
+d'autres plus insignifiants, furent portés chez la reine, qui voulut
+les examiner elle-même. On devine les emportements de cette princesse,
+en lisant l'écrit où étaient dénoncées toutes les turpitudes du
+favori, et où les siennes étaient au moins indiquées. Si faible, si
+asservi que fût l'infortuné Charles IV, cette pièce pourtant n'aurait
+pas suffi pour lui persuader que son fils avait médité un crime, et
+elle aurait peut-être, en dessillant ses yeux, atteint le but que le
+chanoine Escoïquiz et Ferdinand s'étaient proposé. Mais il y avait
+malheureusement d'autres papiers, tels qu'un chiffre destiné à une
+correspondance mystérieuse, de plus l'ordre qui nommait le duc de
+l'Infantado commandant de la Nouvelle-Castille, et sur lequel la date
+avait été laissée en blanc afin de la mettre au moment de la mort du
+roi. Ces dernières pièces suffisaient à la reine pour construire
+toutes les suppositions imaginables, pour tromper l'infortuné Charles
+IV, pour se tromper elle-même. Ne se contenant plus à la lecture de
+ces papiers, elle dit, peut-être elle crut, que c'étaient là les
+preuves d'une conspiration tendant à détrôner elle et son époux, à
+menacer même leurs jours, car pourquoi ce chiffre, si ce n'était pour
+correspondre avec des conspirateurs? pourquoi cette nomination d'un
+commandant militaire, par Ferdinand qui n'était pas encore roi, si ce
+n'était pour consommer une criminelle usurpation? Cette démonstration
+présentée au pauvre Charles IV, avec beaucoup d'emportements et de
+cris pour unique preuve, le remplit de trouble. Il versa des larmes de
+douleur sur un fils qu'il aimait encore, et qu'il était affligé de
+trouver si coupable; puis il remercia le ciel qui sauvait d'un si
+grand péril sa vie, son trône, sa femme, son ami Emmanuel. La reine,
+que l'exaltation naturelle à son sexe portait à prendre en tout ceci
+une initiative commode pour le favori, la reine déclara qu'il fallait
+une répression prompte, énergique, qui satisfît à la majesté du trône
+outragée, et garantît l'État du retour de pareils complots. Il fut
+donc résolu qu'on arrêterait à l'instant même le prince et ses
+complices, qu'on appellerait ensuite les ministres, les principaux
+personnages de l'État, qu'on leur dénoncerait la découverte qu'on
+venait de faire, et la résolution royale d'intenter contre les
+coupables un procès criminel. C'était là une résolution abominable et
+insensée, car après un tel éclat il fallait poursuivre le prince à
+outrance, le convaincre de crime, fût-il innocent, le priver de ses
+droits au trône, et donner ainsi à ce trône suspendu au bord d'un
+abîme un ébranlement qui pouvait l'y précipiter, qui l'y a précipité
+en effet. Mais poursuivre le prince, le faire condamner par des juges
+vendus, le priver de la couronne, était justement ce que voulait cette
+reine furieuse, quelque péril qu'il y eût à braver!
+
+[En marge: Arrestation du prince des Asturies.]
+
+Tout ce qu'elle désirait s'accomplit. Godoy fut renvoyé à Madrid, pour
+faire croire qu'il n'en était pas sorti, et qu'il était étranger aux
+scènes tragiques de l'Escurial. Le roi se rendit auprès de Ferdinand,
+lui demanda son épée, et le constitua prisonnier dans son propre
+appartement. Des courriers furent ensuite envoyés dans toutes les
+directions, pour ordonner l'arrestation des prétendus complices du
+prince. Les ministres, les membres des conseils furent convoqués, et,
+la consternation sur le front, reçurent communication de tout ce qui
+avait été décidé. Ils donnèrent leur adhésion silencieuse, non par
+zèle, mais par abattement.
+
+Il n'était plus possible après un semblable scandale de cacher à la
+nation espagnole les tristes événements dont l'Escurial venait d'être
+le théâtre. Dans les pays asservis, où toute publicité est interdite,
+les nouvelles importantes ne se répandent ni moins vite, ni moins
+complétement. Elles volent de bouche en bouche, propagées par une
+curiosité ardente, et exagérées par une crédulité non détrompée.
+Madrid tout entier savait déjà, et toutes les villes d'Espagne
+allaient savoir les scènes de l'Escurial. Cependant publier
+officiellement la prétendue découverte du complot, c'était dénoncer le
+prince à la nation, et rendre irréparables les malheurs du trône. Mais
+la reine et le favori ne voulaient pas autre chose. En conséquence ils
+exigèrent un acte de publicité, et dans un pays où il n'y en avait que
+pour les plus grands événements, tels qu'une naissance ou une mort de
+roi, une déclaration de guerre, une signature de paix, une grande
+victoire, une grande défaite, le décret royal qui suit fut communiqué
+à toutes les autorités du royaume:
+
+«Dieu qui veille sur ses créatures ne permet pas la consommation des
+faits atroces quand les victimes sont innocentes; aussi sa
+toute-puissance m'a-t-elle préservé de la plus affreuse catastrophe.
+Tous mes sujets connaissent parfaitement mes sentiments religieux et
+la régularité de mes moeurs, tous me chérissent, et je reçois de tous
+les preuves de vénération dues à un père qui aime ses enfants. Je
+vivais persuadé de cette vérité, quand une main inconnue est venue
+m'apprendre et me dévoiler le plan le plus monstrueux et le plus inouï
+qui se tramait contre ma personne dans mon propre palais. Ma vie, tant
+de fois menacée, était devenue à charge à mon successeur, qui,
+préoccupé, aveuglé, et abjurant tous les principes de foi chrétienne
+que lui enseignèrent mes soins et mon amour paternels, était entré
+dans un complot pour me détrôner. J'ai voulu alors rechercher par
+moi-même la vérité du fait, et, surprenant mon fils dans son propre
+appartement, j'ai trouvé en sa possession le chiffre qui servait à ses
+intelligences avec les scélérats et les instructions qu'il en
+recevait. Je convoquai, pour examiner ces papiers, le gouverneur par
+intérim du conseil, pour que, de concert avec d'autres ministres, ils
+se livrassent activement à toutes les recherches nécessaires. Tout a
+été fait, et il en est résulté la découverte de plusieurs coupables:
+j'ai décrété leur arrestation ainsi que la mise aux arrêts de mon fils
+dans sa demeure. Cette peine manquait à toutes celles qui m'affligent;
+mais, comme elle est la plus douloureuse, c'est aussi celle qu'il
+importe le plus de faire expier à son auteur, et, en attendant que
+j'ordonne de publier le résultat des poursuites commencées, je ne
+veux pas négliger de manifester à mes sujets mon affliction, que les
+preuves de leur loyauté parviendront à diminuer. Vous tiendrez cela
+pour entendu, afin que la connaissance s'en répande dans la forme
+convenable.
+
+ »Saint-Laurent (de l'Escurial), le 30 octobre 1807.
+
+»_Au gouverneur par intérim du conseil._»
+
+Dans cette cour, où l'on n'osait rien faire sans en référer à Paris,
+où le fils opprimé, le père involontairement oppresseur, le favori
+persécuteur de tous les deux, cherchaient auprès de Napoléon un appui
+pour leur malheur, leur ineptie ou leur crime, il n'était pas possible
+qu'on se livrât à de si déplorables extravagances sans lui en écrire.
+En conséquence, la veille même de l'acte officiel que nous venons de
+rapporter, on dicta au malheureux Charles IV une lettre à Napoléon,
+pleine d'une ridicule douleur, dépourvue de toute dignité, où il se
+disait trahi par son fils, menacé dans sa personne et son pouvoir, et
+n'annonçait pas moins que la volonté de changer l'ordre de succession
+au trône[23].
+
+[Note 23: Voici le texte même de cette lettre:
+
+_Lettre du roi Charles IV à l'Empereur Napoléon._
+
+«Monsieur mon frère, dans le moment où je ne m'occupais que des moyens
+de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais
+que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été
+ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir
+que l'esprit d'intrigue a pénétré jusque dans le sein de mon palais.
+Hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux!
+Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le
+complot horrible de me détrôner: il s'était porté jusqu'à l'excès
+d'attenter à la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni
+avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait à
+la succession doit être révoquée: un de ses frères sera plus digne de
+le remplacer et dans mon coeur et sur le trône. Je suis en ce moment à
+la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus
+noire scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en
+instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumières et de
+ses conseils.
+
+»Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère, qu'il veuille avoir V. M. I.
+et R. en sa sainte et digne garde.
+
+ »CHARLES.
+
+»À Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.»]
+
+[En marge: Nov. 1807.]
+
+[En marge: Résolutions de Napoléon en recevant les nouvelles de
+l'Escurial.]
+
+Napoléon n'avait reçu, comme on l'a vu plus haut, la lettre du 11
+octobre, dans laquelle Ferdinand lui demandait sa protection et une
+épouse, que le 28 du même mois. Il reçut successivement dans les
+journées des 5, 6 et 7 novembre, celles de son ambassadeur et de
+Charles IV, qui lui apprenaient l'esclandre qu'on n'avait pas craint
+de faire à l'Escurial. Il était donc en quelque sorte obligé de
+s'immiscer dans les affaires d'Espagne, quand même il ne l'eût pas
+voulu, et certainement beaucoup plus tôt qu'il ne s'y attendait et ne
+le désirait. Depuis quelque temps, ainsi que nous venons de le
+rapporter, il se disait qu'il y avait danger à laisser des Bourbons
+sur un trône à la fois si haut et si voisin, et qu'il fallait de plus
+renoncer à tirer de l'Espagne aucun service utile, tant qu'elle
+resterait aux mains d'une race dégénérée. Il ne savait quel prétexte
+employer pour frapper des esclaves prosternés à ses pieds, le
+détestant, voulant le trahir, l'essayant quelquefois, puis désavouant
+avec humilité leurs trahisons à peine commencées. Il ne se dissimulait
+pas non plus le danger, en détrônant la dynastie espagnole, de heurter
+une nation ardente et farouche, désirant des changements, incapable de
+les opérer elle-même, et prête néanmoins à se révolter contre la main
+étrangère qui tenterait de les opérer pour elle. Il ajournait donc,
+n'étant ni pressé, ni fixé quant au parti à prendre, témoin le traité
+de Fontainebleau, qui ne contenait que des ajournements. Mais un fils
+qui s'adressait à lui pour demander une épouse et sa protection, un
+père qui lui dénonçait ce fils comme criminel, lui offraient une
+occasion, pour ainsi dire forcée, de se mêler immédiatement des
+affaires d'Espagne; et tout plein encore de doutes, d'anxiétés,
+désirant, redoutant ce qu'il allait entreprendre, l'entreprenant par
+une sorte d'entraînement fatal, il donna des ordres précipités, signes
+d'une volonté fortement excitée.
+
+[En marge: Ordre immédiat de départ au deuxième corps d'armée de la
+Gironde, et organisation d'un troisième corps sous le titre de corps
+d'observation des côtes de l'Océan.]
+
+Jusqu'ici les mouvements de troupes prescrits par lui, n'avaient eu
+que le Portugal pour but[24]. Mais dès ce moment les préparatifs
+reçurent une étendue et une accélération qui ne pouvaient laisser
+aucune incertitude sur leur objet. Il avait composé l'armée du général
+Junot, destinée à envahir le Portugal, avec les trois camps de
+Saint-Lô, Pontivy, Napoléon; l'armée de réserve du général Dupont
+(connue sous le titre de deuxième corps de la Gironde), avec les
+premiers, deuxièmes et troisièmes bataillons des cinq légions de
+réserve, et quelques bataillons suisses. Ces deux armées, l'une déjà
+entrée en Espagne, l'autre en route pour Bayonne, présentaient un
+effectif de 50 mille hommes environ. Ce n'était pas assez, si de
+graves événements éclataient dans la Péninsule, car la seconde de ces
+armées pouvait seule être employée en Espagne. Napoléon accéléra sa
+marche vers Bayonne, ordonna au général Dupont d'aller sur-le-champ se
+mettre à sa tête, et résolut d'en composer une troisième, qui
+empruntât son titre au besoin spécieux de veiller sur les côtes de
+l'Océan, privées des troupes consacrées à leur garde. Il appela cette
+troisième armée _corps d'observation des côtes de l'Océan_, lui donna
+pour la commander le maréchal Moncey, qui avait fait jadis la guerre
+en Espagne, et voulut qu'elle fût forte d'environ 34 mille hommes. Il
+puisa pour la composer dans les dépôts des régiments de la grande
+armée, stationnés sur le Rhin, de Bâle à Wesel. Ces dépôts, qui
+avaient reçu plusieurs conscriptions, et qui n'avaient plus d'envois à
+faire à la grande armée, abondaient en jeunes soldats, dont
+l'instruction était déjà commencée, et à l'égard de quelques-uns
+presque achevée. Pour un corps d'observation, soit en France, soit en
+Espagne, Napoléon croyait ces jeunes soldats très-suffisants. Il
+ordonna donc de tirer des quarante-huit dépôts stationnés sur le Rhin
+quarante-huit bataillons provisoires, composés de quatre compagnies à
+150 hommes chacune, ce qui faisait 600 hommes par bataillon, et en
+tout 28 mille hommes d'infanterie. Il ordonna de réunir quatre de ces
+bataillons pour former un régiment, deux régiments pour former une
+brigade, deux brigades pour former une division, et de distribuer le
+corps entier en trois divisions sous les généraux Musnier, Gobert,
+Morlot. Les points où elles allaient s'organiser étaient Metz, Sedan,
+Nancy. Ces troupes devaient avoir l'organisation de corps provisoires,
+chaque bataillon relevant toujours du régiment dont il était détaché.
+Napoléon ordonna d'attacher à chaque division une batterie
+d'artillerie à pied, de former à Besançon et La Fère trois autres
+batteries d'artillerie à cheval, ce qui devait porter l'artillerie
+totale du corps à 36 bouches à feu. Le général Mouton eut ordre de se
+transporter à Metz, Nancy, Sedan, pour surveiller l'exécution de ces
+mesures. Les quatre brigades de cavalerie, de formation provisoire
+aussi, réunies à Compiègne, Chartres, Orléans et Tours, furent
+distribuées entre les deux corps des généraux Moncey et Dupont. Les
+cuirassiers et les chasseurs furent affectés à celui du général
+Dupont, les dragons et les hussards à celui du maréchal Moncey.
+L'armée du général Junot suffisant à l'occupation du Portugal, il
+restait donc, pour parer aux événements d'Espagne, le corps du général
+Dupont, intitulé _deuxième de la Gironde_, le corps du maréchal
+Moncey, intitulé _corps d'observation des côtes de l'Océan_,
+présentant à eux deux une soixantaine de mille hommes. Enfin, les
+nouvelles de Madrid s'aggravant de jour en jour, Napoléon prescrivit,
+comme il l'avait déjà fait, l'établissement de relais de charrettes de
+Metz, Nancy et Sedan à Bordeaux, afin de transporter les troupes en
+poste. Pour les encourager à supporter la fatigue, et aussi pour
+cacher son but, il enjoignit de dire aux soldats qu'ils allaient au
+secours de leurs frères du Portugal, menacés par la descente d'une
+armée anglaise.
+
+[Note 24: La lecture réitérée de sa correspondance la plus secrète m'a
+prouvé que jusqu'aux événements de l'Escurial il songeait au Portugal
+seul, et qu'à partir de ces événements il ne pensa plus qu'à
+l'Espagne. Les dates de ses ordres, comparées avec les dates des
+nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur
+corrélation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des
+autres.]
+
+[Illustration: Le Maréchal Victor.]
+
+[En marge: Rappel en France de quelques troupes de la grande armée.]
+
+Napoléon fit coïncider avec le mouvement de ses conscrits vers
+l'Espagne un mouvement rétrograde de ses vieux soldats vers le Rhin.
+Tous les pays au delà de la Vistule furent évacués. Le maréchal
+Davout, qui avec les Polonais, les Saxons, son troisième corps, et une
+partie des dragons, était resté en Pologne, au delà de la Vistule, et
+formait le premier commandement, se replia entre la Vistule et l'Oder,
+occupant Thorn, Varsovie et Posen, sa cavalerie sur l'Oder même. La
+Pologne, fort recommandé à Napoléon par le roi de Saxe, obtint ainsi
+un notable soulagement. Le maréchal Soult, qui formait le deuxième
+commandement, reçut ordre d'évacuer la Vieille-Prusse, et de se
+reporter vers la Poméranie prussienne et suédoise, sa cavalerie
+continuant seule à vivre dans l'île de Nogat. Il ne resta sur la
+droite de la Vistule que les grenadiers d'Oudinot à Dantzig. Le
+premier corps, passé aux ordres du maréchal Victor, continua d'occuper
+Berlin, avec la grosse cavalerie en arrière sur les bords de l'Elbe.
+Le maréchal Mortier, avec les cinquième et sixième corps, et deux
+divisions de dragons, fut laissé dans la haute et la basse Silésie. Le
+prince de Ponte-Corvo, commandant seul les bords de la Baltique,
+depuis la prise de Stralsund et la dissolution du corps du maréchal
+Brune, dut occuper Lubeck avec la division Dupas, Lunebourg avec la
+division Boudet, Hambourg avec les Espagnols, Brême avec les
+Hollandais. Tout ce qui restait de cavalerie n'ayant pas pris place
+dans ces divers commandements fut envoyé en Hanovre. Les Bavarois,
+Wurtembergeois, Badois, Hessois, Italiens, obtinrent l'autorisation
+de rentrer chez eux. La grosse artillerie de siége, les
+approvisionnements en vêtements, souliers, armes, confectionnés à prix
+d'argent dans la Pologne et l'Allemagne, furent dirigés sur
+Magdebourg. La garde impériale, au nombre de douze mille hommes,
+accéléra sa marche vers Paris.
+
+Napoléon en prescrivant ces mouvements avait la double intention de
+décharger le nord de l'Europe, et de ramener quelques régiments de
+vieilles troupes en France. Indépendamment de la garde qui allait
+arriver, il fit rentrer neuf ou dix régiments d'infanterie, une
+certaine portion d'artillerie à pied, et beaucoup de cadres de
+dragons. Il s'y prit avec sa dextérité ordinaire, pour qu'il résultât
+de ce changement, au lieu d'une dislocation, une meilleure
+organisation de ses corps d'armée.
+
+Le corps de Lannes, composé des grenadiers Oudinot, avait été laissé
+d'abord à Dantzig. C'était assez des grenadiers pour Dantzig, comme
+défense et comme charge. Napoléon prononça la dissolution de la
+division Verdier, composée de quatre beaux régiments d'infanterie.
+Deux de ces régiments, les 2e et 12e légers, faisant partie de la
+garnison de Paris, furent rappelés dans cette capitale. Les deux
+autres, le 72e et le 3e de ligne, passèrent à la division
+Saint-Hilaire, pour la dédommager de trois régiments, les 43e, 55e,
+14e de ligne, qu'on lui retira, parce qu'ils avaient leur dépôt au
+camp de Boulogne et à Sedan. Cette division restait à cinq régiments,
+nombre que Napoléon ne voulait pas dépasser. La division Morand, ayant
+six régiments, fut diminuée du 51e. La division Dupas, qui avec les
+Saxons et les Polonais composait à Friedland le corps de Mortier,
+aujourd'hui dissous, ne présentait qu'une agrégation passagère, et
+pesait sur la ville de Lubeck. Napoléon lui prit le 4e léger, qui
+faisait partie de la garnison de Paris, et le 15e de ligne, qui
+appartenait à Brest. Enfin le 44e de ligne, laissé en garnison à
+Dantzig, pour s'y reposer du désastre d'Eylau, n'étant plus nécessaire
+dans cette ville, en fut rappelé. Le 7e de ligne, devenu disponible
+par l'évacuation de Braunau, le fut également. L'artillerie de la
+division Verdier, dissoute, se joignit aux corps qui revenaient en
+France. L'arme des dragons était dans le Nord plus nombreuse qu'il ne
+fallait. Les troisièmes escadrons des 1er, 3e, 5e, 9e, 10e, 15e, 4e
+régiments, après avoir versé tous leurs hommes dans les deux premiers
+escadrons, durent rentrer en France.
+
+Ainsi, sans désorganiser ses corps, en les ramenant à des proportions
+plus uniformes, en ne rompant que les agrégations passagères, Napoléon
+sut se créer le moyen de rappeler dix beaux régiments d'infanterie,
+appartenant presque tous ou à Paris ou aux camps des côtes; ce qui
+était une convenance de plus, car ces régiments étant ceux qui avaient
+le plus fourni aux corps du Portugal et de la Gironde, se trouvaient
+ainsi rapprochés de leurs détachements. Cet art profond de disposer
+des troupes est la partie la plus élevée peut-être de la science de la
+guerre. Il est nécessaire à tout gouvernement, même pacifique, à titre
+de bonne administration. La grande armée dans le Nord était encore
+d'environ 300 mille Français, sans compter les Polonais et les Saxons
+restés en Pologne, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, les
+Hessois, les Italiens acheminés vers leur pays, mais non licenciés, et
+prêts à revenir au premier appel. Napoléon avait alors, en ajoutant à
+la grande armée les armées de la haute Italie, de la Dalmatie, de
+Naples, des îles Ioniennes, de Portugal, d'Espagne, de l'intérieur,
+huit cent mille hommes de troupes françaises, et au moins cent
+cinquante mille de troupes alliées[25], puissance colossale,
+effrayante, si l'on songe surtout que la plus grande partie se
+composait de soldats éprouvés, que les conscrits eux-mêmes étaient
+enfermés dans d'anciens cadres, que tous étaient commandés par les
+officiers les plus expérimentés, les plus habiles que la guerre eût
+jamais produits, et que ceux-ci enfin marchaient sous les ordres du
+plus grand des capitaines!
+
+[Note 25: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napoléon à
+Joseph, dans laquelle il lui expose lui-même, et en grande confidence,
+l'immense étendue de ses forces, lettre où éclate, avec l'orgueil de
+les voir si grandes, l'embarras d'en avoir à payer de si nombreuses:
+
+_Lettre de l'Empereur au roi de Naples._
+
+ «Fontainebleau, 21 octobre 1807.
+
+»Le grand besoin que j'ai d'établir le bon ordre dans l'état de mon
+militaire, afin de ne pas porter le dérangement dans toutes mes
+affaires, exige que j'établisse sur un pied définitif mon armée de
+Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue.
+
+»Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des détails quand vous
+saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une armée
+encore sur la Passarge, près du Niémen, j'en ai une à Varsovie, j'en
+ai une en Silésie, j'en ai une à Hambourg, j'en ai une à Berlin, j'en
+ai une à Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une
+seconde que je réunis à Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en
+Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une à
+Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontières de mer. Vous
+pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intérieur de
+mes États et que je ne pourrai plus trouver d'allégeance étrangère,
+combien il sera nécessaire que mes dépenses soient sévèrement
+calculées.
+
+»Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous
+faire l'état de ce que doit vous coûter un régiment selon nos
+ordonnances.»]
+
+Après avoir rapproché du Rhin ses vieilles troupes, et poussé les
+jeunes vers les Pyrénées, Napoléon, plein d'une avide curiosité,
+attendit impatiemment les nouvelles de Madrid, qu'il croyait devoir se
+succéder coup sur coup à la suite d'un éclat tel que l'arrestation de
+l'héritier présomptif de la couronne. N'ayant aucune résolution prise,
+espérant des événements celle qui serait la plus conforme à ses
+désirs, ne se fiant nullement à l'esprit de M. de Beauharnais,
+quoiqu'il se fiât pleinement à sa droiture, il ne lui donna d'autre
+instruction que celle de tout observer, et de tout mander à Paris avec
+la plus grande célérité possible.
+
+C'est par secousses successives que se développent les grandes
+révolutions, et avec des intervalles entre elles toujours plus longs
+que ne le voudrait l'impatience humaine. C'est ce qui arriva cette
+fois en Espagne. Les événements ne s'y précipitèrent pas aussi vite
+qu'on l'aurait cru d'abord.
+
+[En marge: Ferdinand, effrayé, dénonce ses complices, et les livre aux
+vengeances de la reine.]
+
+[En marge: Arrestation de MM. de San-Carlos, de l'Infantado et
+Escoïquiz.]
+
+Le prince des Asturies, engagé dans une trame peu criminelle
+assurément, dont le but, après tout, n'était que de détromper un père
+abusé et de prévenir un acte d'usurpation; le prince des Asturies
+engagé dans cette trame sans prudence, sans discrétion, sans courage,
+devait bientôt prouver qu'il méritait l'esclavage auquel il avait
+voulu se soustraire. Enfermé seul dans son appartement, effrayé quand
+il songeait au sort que le fondateur de l'Escurial, Philippe II, avait
+fait éprouver à l'infant don Carlos, tout plein d'idées exagérées sur
+la cruauté du favori, assez crédule pour admettre que ce favori et sa
+mère avaient fait empoisonner sa première femme, il s'imagina qu'il
+était perdu, et voulut sauver sa vie par le plus lâche des moyens, la
+délation de ses prétendus complices. Ce fils, de valeur égale, comme
+on le voit, à ceux contre l'oppression desquels il luttait, forma le
+projet de se jeter aux pieds de sa mère, de lui tout avouer; aveu qui
+ne devait guère la satisfaire s'il ne lui disait que la vérité, mais
+qui deviendrait une infâme trahison, si pour lui complaire il
+chargeait ses complices de crimes supposés. Après la communication aux
+membres des conseils rapportée plus haut, le roi était allé chercher à
+la chasse l'oubli ordinaire des soucis du trône, qu'il ne pouvait
+supporter au delà de quelques instants. La reine se trouvait seule à
+l'Escurial, toujours transportée de colère. Emmanuel Godoy, resté
+malade à Madrid, s'y faisait passer pour plus malade qu'il n'était.
+Ferdinand fit supplier sa mère de venir le voir dans son appartement,
+pour recevoir ses aveux, l'expression de son repentir, et l'assurance
+de sa soumission. Cette princesse, qui avait plus d'esprit que son
+fils, et qui ne voulait pas d'une réconciliation, suite probable de
+l'entrevue demandée par le prince, lui envoya M. de Caballero,
+ministre de grâce et de justice, personnage fort avisé, sachant
+prendre tous les rôles, mais entre tous préférant celui qui le
+rapprochait du parti victorieux. Ferdinand s'humilia profondément
+devant ce ministre de son père, déclara ce qui s'était passé, en
+réduisant toutefois son récit à la vérité, qui n'était pas bien
+accablante; soutint qu'il n'avait voulu que se prémunir contre une
+atteinte à ses droits, et ajouta, ce qu'on ignorait, qu'il avait écrit
+à Napoléon pour lui demander la main d'une princesse française. Ce
+qu'il y eut de plus grave dans ses aveux, ce fut de désigner les ducs
+de San-Carlos et de l'Infantado, et surtout le chanoine Escoïquiz,
+comme les instigateurs qui l'avaient égaré. Sa déclaration eut pour
+résultat de faire arrêter sur-le-champ, avec une brutalité inouïe, et
+incarcérer à l'Escurial les personnages qu'il venait de dénoncer. Les
+prisonniers répondirent avec une dignité, une fermeté qui les
+honorait, à toutes les questions qui leur furent adressées, et
+ramenèrent l'accusation à ce qu'elle avait de vrai, en déclarant
+qu'ils avaient uniquement cherché à détromper Charles IV abusé par un
+indigne favori, à tirer le prince des Asturies d'une oppression
+intolérable, et à prévenir, en cas de mort du roi, un acte
+d'usurpation prévu et redouté par toute l'Espagne. La fermeté de ces
+honnêtes gens, coupables sans doute de s'être prêtés à des démarches
+irrégulières, mais ayant pour excuse une situation extraordinaire,
+leur fermeté, disons-nous, déshonorait et la cour infâme qui voulait
+les sacrifier à sa vengeance, et le prince pusillanime qui payait leur
+dévouement du plus lâche abandon.
+
+[En marge: Sensation produite en Espagne par le procès de l'Escurial.]
+
+[En marge: Toute l'Espagne tourne les yeux vers Napoléon, et approuve
+Ferdinand de s'être adressé à lui.]
+
+Cependant l'effet de cette audacieuse et inepte procédure fut immense
+dans toute la Péninsule. Ce n'était qu'un cri de fureur et
+d'indignation contre le prince de la Paix, contre la reine, qui
+cherchaient, disait-on, à immoler un fils vertueux, seul espoir de la
+nation. On ne savait pas le fond des choses, mais on refusait de
+croire à cette absurde imputation dirigée contre le prince des
+Asturies d'avoir voulu détrôner un père, et le bon sens populaire
+entrevoyait qu'il n'y avait eu dans les actes incriminés qu'un effort
+pour détromper Charles IV, et quelques précautions pour empêcher le
+favori d'usurper l'autorité suprême. Peu à peu la démarche tentée par
+Ferdinand auprès de Napoléon finissant par être connue, on interpréta
+par la colère que la cour avait dû en ressentir le scandaleux procès
+de l'Escurial. Aussitôt l'esprit public, se conformant à ce qu'avait
+fait l'héritier adoré de la couronne, l'approuva sans réserve.
+C'était, disait-on, une bonne inspiration que de s'adresser à ce grand
+homme, qui avait rétabli l'ordre et la religion en France, qui
+pourrait, s'il le voulait, régénérer l'Espagne, sans lui faire
+traverser une révolution; c'était surtout une sage pensée que de
+songer à unir les deux maisons par les liens du sang, car cette union
+pouvait seule faire cesser les défiances qui séparaient encore les
+Bourbons des Bonaparte. On approuva Ferdinand d'avoir eu confiance
+dans Napoléon; on sut gré à Napoléon de la lui avoir inspirée, et
+sur-le-champ, avec la mobilité, l'ardeur d'une nation passionnée, la
+population des Espagnes ne forma qu'un voeu, ne poussa qu'un cri: ce
+fut de demander que les longues colonnes de troupes françaises
+acheminées vers Lisbonne se détournassent un moment vers Madrid, afin
+de délivrer un père abusé, un fils persécuté, du monstre qui les
+opprimait tous les deux. Ce sentiment fut général, unanime chez
+toutes les classes de la nation: singulier contraste avec ce qui
+devait bientôt, dans cette même Espagne, éclater de sentiments
+contraires à la France et à son chef!
+
+[En marge: le prince de la Paix se décide à jouer à l'Escurial le rôle
+de conciliateur entre Charles IV et Ferdinand.]
+
+[En marge: Pardon humiliant accordé à Ferdinand.]
+
+Après avoir long-temps méprisé l'Espagne, au point de se permettre
+sous ses yeux tous les genres de scandales, le favori commença à
+s'effrayer, en entendant le cri de réprobation qui de toutes parts
+s'élevait contre lui. Il sortit de son lit, où il affectait d'être
+retenu par une grave indisposition, et imagina de se montrer à
+l'Escurial en pacificateur et en conciliateur. Les passions déchaînées
+de la reine étaient moins faciles à contenir que les siennes, et il
+eut quelque peine à lui faire entendre qu'il fallait s'arrêter dans la
+voie où l'on était entré, si on ne voulait provoquer une sorte de
+soulèvement populaire. La signature du traité de Fontainebleau venait
+de lui être annoncée, et, quoique ce traité ne dût pas recevoir encore
+la consécration de la publicité, Emmanuel Godoy était dans la joie
+d'avoir obtenu la qualité de prince souverain, avec la garantie par la
+France de cette qualité nouvelle. Il y voyait une raison de se
+rassurer, d'éviter toute crise violente, de rechercher en un mot des
+moyens plus doux pour arriver à son but. Déshonorer le prince des
+Asturies lui semblait plus sûr que de lui infliger une condamnation,
+qui révolterait toute l'Espagne, et après laquelle ce prince
+deviendrait l'idole de la nation[26]. Il y avait déjà un premier pas
+de fait dans cette voie par l'empressement du prince à offrir des
+aveux qu'on ne lui demandait pas, et à dénoncer des complices auxquels
+on ne songeait point. En conséquence, Emmanuel Godoy amena la reine,
+et ce ne fut pas sans difficulté, à accorder un pardon, que le prince
+solliciterait avec humilité, et en s'avouant coupable. Il se rendit
+donc dans l'appartement de Ferdinand, qu'on avait converti en prison,
+et y fut accueilli, non pas avec le mépris qu'il aurait dû essuyer de
+la part d'un prince doué de quelque dignité, mais avec la satisfaction
+qu'éprouve un accusé qui se sent sauvé. Emmanuel Godoy fit à
+Ferdinand, ou reçut de lui, la proposition d'écrire à son père et à
+sa mère des lettres dans lesquelles il solliciterait le pardon le plus
+humiliant, après quoi tout serait oublié. Ces deux lettres étaient
+conçues dans les termes suivants:
+
+ «5 novembre 1807.
+
+»SIRE ET MON PÈRE,
+
+»Je me suis rendu coupable. En manquant à V. M., j'ai manqué à mon
+père et à mon roi. Mais je m'en repens, et je promets à V. M. la plus
+humble obéissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V.
+M.; mais j'ai été surpris. J'ai dénoncé les coupables, et je prie V.
+M. de me pardonner, et de permettre de baiser vos pieds à votre fils
+reconnaissant.»
+
+
+«MADAME ET MA MÈRE,
+
+»Je me repens bien de la grande faute que j'ai commise contre le roi,
+et contre vous, mes père et mère. Aussi je vous en demande pardon avec
+la plus grande soumission, ainsi que de mon opiniâtreté à vous nier la
+vérité l'autre soir. C'est pourquoi je supplie V. M. du plus profond
+de mon coeur de daigner interposer sa médiation auprès de mon père,
+afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de S. M. à
+son fils reconnaissant.»
+
+[Note 26: M. de Toreno a prétendu, et d'autres écrivains ont répété,
+que le motif qui fit suspendre la procédure entamée contre le prince
+des Asturies n'était autre que l'injonction adressée par Napoléon au
+prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du
+gouvernement français, ni ce gouvernement lui-même. C'est là une pure
+supposition, démentie par les faits et par les dates. Il était
+très-facile de continuer ce procès sans faire figurer l'ambassadeur de
+France, puisque les communications avec lui n'étaient que le moindre
+des griefs, et que les autres pièces, telles que l'écrit où l'on
+révélait à Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination
+éventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prétendus
+délits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore,
+c'est que la procédure fut continuée contre les complices du prince,
+et que les griefs restant exactement les mêmes, la difficulté, si elle
+avait existé, eût été aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais
+cette invention, je le répète, est contredite péremptoirement par les
+dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5
+novembre. Or, à cette époque on savait à peine à Paris l'arrestation
+du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son
+arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits à Madrid du 29.
+Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29
+octobre. Tous les courriers, à cette époque, mettaient à faire le
+trajet de 7 à 8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas être à Paris
+avant le 5 novembre. Partie même le 27, elle n'y eût été que le 3, et
+on n'aurait pas eu le temps assurément d'ordonner à Paris, le 3, un
+acte qui se consommait à Madrid le 5, qui même y avait été résolu le 3
+ou le 4. Les dates suffisent par conséquent pour démentir une pareille
+supposition. Le prince de la Paix ne fut décidé à jouer le rôle de
+conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'héritier
+présomptif, pour le priver de ses droits au trône, était au-dessus de
+son audace et de la patience de la nation espagnole.]
+
+Après que ces lettres eurent été signées, un nouvel acte public de
+Charles IV prononça le pardon du prince accusé, en réservant toutefois
+la continuation des poursuites commencées contre ses complices, et en
+défendant de laisser circuler le premier acte dans lequel il avait été
+dénoncé à la nation espagnole. Mais il n'était plus temps de revenir
+sur un si grand scandale. Les déplorables scènes de l'Escurial étaient
+inséparables les unes des autres, et aucune ne pouvait demeurer
+cachée. Les premières déshonoraient le roi, la reine, le favori; la
+dernière déshonorait le prince des Asturies.
+
+Cependant l'effet sur l'opinion publique ne fut pas tel qu'on l'aurait
+supposé. Bien que tous les acteurs de ces scènes eussent mérité une
+réprobation à peu près égale, le père pour sa faiblesse, la mère et le
+favori pour leurs criminelles passions, le fils pour le lâche abandon
+de ses amis, néanmoins le peuple espagnol, résolu à ne trouver de
+torts qu'au favori et à la reine, ne voulut voir dans la conduite du
+prince qu'une suite de l'oppression sous laquelle il gémissait; dans
+ses déclarations, que des aveux ou supposés ou extorqués, et continua
+de l'aimer avec idolâtrie, de lui prêter toutes les vertus
+imaginables, de demander à Napoléon un mouvement de son bras puissant
+vers l'Espagne. Sur-le-champ Napoléon devint le dieu tutélaire,
+invoqué de tous les côtés, et par toutes les voix. C'est le seul
+moment peut-être où le peuple espagnol ait admiré avec transport un
+héros qui ne fut pas Espagnol, et fait appel à une influence
+étrangère.
+
+[En marge: Napoléon ajourne de nouveau ses projets en voyant la marche
+des événements se ralentir en Espagne.]
+
+[En marge: Contre-ordre aux troupes qui devaient se rendre en poste à
+Bayonne.]
+
+[En marge: Réponse de Napoléon aux diverses communications de la cour
+d'Espagne, et son départ pour faire un court séjour en Italie.]
+
+De même qu'on avait mandé à Napoléon la mise en accusation du prince
+des Asturies, on lui manda aussi le pardon accordé à ce prince. Il fut
+surpris de l'un autant que de l'autre, mais il vit clairement que ce
+drame, qui eût été sanglant dans un autre siècle, qui n'était que
+repoussant dans le nôtre, allait se ralentir, pour reprendre
+ultérieurement son cours, et n'aboutir que plus tard à sa conclusion.
+Quoique la démarche du prince des Asturies l'eût disposé
+favorablement, il ne savait s'il fallait se fier à un tel caractère,
+s'il n'y avait pas dans sa faiblesse et dans ses passions des raisons
+de voir en lui ou un allié impuissant, ou un ennemi perfide. Lui
+donner une princesse de la maison Bonaparte, solution en apparence la
+plus facile, n'était donc pas un parti très-sûr. D'ailleurs l'histoire
+présentait des exemples peu encourageants à l'égard des princesses
+chargées de nous attacher l'Espagne par des mariages. Faire régner
+encore Charles IV, le prince de la Paix, la reine, ne semblait pas non
+plus une solution qui offrît beaucoup de durée, tant à cause de la
+santé du roi, que de l'indignation de l'Espagne prête à éclater.
+Changer la dynastie paraissait donc le parti le plus simple. Mais
+restait toujours dans ce cas le danger de froisser le sentiment d'une
+grande nation, et surtout le sentiment de l'Europe, tout prétexte
+manquant pour détrôner des princes qui, divisés entre eux, n'étaient
+unis que pour invoquer Napoléon comme ami et comme maître. Persévérant
+dans ses doutes, comme l'Espagne dans ses agitations, Napoléon résolut
+de profiter de cet instant de répit, pour consacrer quelques jours à
+l'Italie, et pour mettre ordre à beaucoup de grandes affaires qui
+réclamaient sa présence. D'ailleurs il devait rencontrer en Italie son
+frère Lucien, se réconcilier avec lui, et recevoir de ses mains une
+fille, qui pourrait être la princesse destinée à l'Espagne, si le
+projet moins violent d'unir les deux maisons par un mariage
+l'emportait définitivement. Ces résolutions prises, il donna des
+contre-ordres à ses armées, non pas pour arrêter leur marche vers
+l'Espagne, mais pour ralentir la célérité de cette marche. Il voulut
+que les troupes du corps des côtes de l'Océan, qui devaient être
+transportées en poste à Bordeaux, exécutassent le même trajet à pied,
+et sans aucune précipitation. Il enjoignit au général Dupont de
+disposer toutes choses pour que le deuxième corps de la Gironde pût
+entrer à la fin de novembre en Espagne, et il lui prescrivit d'aller
+jusqu'à Valladolid, sans s'avancer davantage vers le Portugal. Il fit
+partir de Paris son chambellan M. de Tournon, dont il appréciait le
+bon sens, avec ordre de se rendre en Espagne, d'observer ce qui s'y
+passerait, de bien examiner si le prince des Asturies y avait des
+partisans nombreux, si la vieille cour en conservait encore, avec
+mission enfin de porter une réponse aux diverses communications de
+Charles IV. Dans cette réponse pleine de convenance et de générosité,
+Napoléon conseillait à Charles IV le calme, l'indulgence envers son
+fils, niait d'avoir reçu de sa part aucune demande, et ne cherchait
+pas à jeter de nouvelles semences de discorde, bien qu'il eût plus
+d'intérêt à troubler qu'à pacifier l'Espagne.
+
+Cela fait, Napoléon, se doutant qu'il aurait bientôt à reporter son
+attention de ce côté, quitta Fontainebleau le 16 novembre, accompagné
+de Murat, des ministres de la marine et de l'intérieur, de MM. Sganzin
+et de Proni, des directeurs de plusieurs services importants, et se
+dirigea vers Milan pour y embrasser son fils chéri, le prince Eugène
+de Beauharnais. En partant il donna des ordres pour la réception
+triomphale de la garde impériale, qui allait arriver à Paris.
+
+[En marge: Fête triomphale décernée à la garde impériale par la ville
+de Paris.]
+
+Il désirait être absent de cette solennité, et, s'il était possible,
+qu'on n'y pensât pas même à lui. Il voulait qu'on fêtât l'armée,
+l'armée seule, en fêtant la garde qui en était l'élite. Aussi,
+écrivant au ministre de l'intérieur pour lui prescrire les détails de
+la cérémonie, lui disait-il: _Dans les emblèmes et inscriptions qui
+seront faits dans cette occasion, il doit être question de ma garde et
+non de moi, et on doit faire voir que dans la garde on honore toute la
+grande armée._
+
+En effet, le 25 novembre, le préfet de la Seine, les maires de Paris
+se rendirent à la barrière de la Villette, suivis d'une immense
+affluence de peuple, pour recevoir les héros d'Austerlitz, d'Iéna, de
+Friedland. Le maréchal Bessières était à leur tête. Un arc de triomphe
+avait été élevé en cet endroit. Les porte-drapeaux sortirent des
+rangs, inclinèrent leurs étendards, sur lesquels les magistrats de la
+capitale posèrent des couronnes d'or portant cette inscription: _La
+Ville de Paris à la grande armée_. Puis la garde, forte de douze mille
+vieux soldats, hâlés, mutilés, quelques-uns à la barbe déjà grise,
+défila à travers Paris, suivie de la foule enthousiaste, qui
+applaudissait à son triomphe. Un repas abondant, servi dans les
+Champs-Élysées, fut offert à ces douze mille soldats par la ville de
+Paris, qui, dans cette solennité fraternelle et nationale,
+représentait la France aussi bien que la garde représentait l'armée.
+Le ciel ne favorisa pas la fin de cette journée souvent attristée par
+la pluie; car il semblait que cette armée, qui dans nos grandeurs et
+nos fautes n'eut jamais d'autre part que son héroïsme, ne fût pas
+heureuse. Du milliard décrété par la Convention il n'était resté
+qu'une fête promise en 1806 à toute l'armée d'Austerlitz; de cette
+fête il restait une fête à la garde, contrariée par le ciel, et privée
+de la présence de Napoléon. Mais la gloire de l'armée française
+pouvait se passer de ces pompes frivoles. L'histoire dira que tout le
+monde en France, de 1789 à 1815, mêla des fautes à ses services, tout
+le monde excepté l'armée; car tandis qu'on égorgeait des victimes
+innocentes en 1793, elle défendait le sol; tandis que Napoléon violait
+les règles de la prudence en 1807 et 1808, elle se bornait à
+combattre, et toujours, sous tous les gouvernements, elle ne savait
+que se dévouer et mourir pour l'existence ou la grandeur de la France.
+
+FIN DU VINGT-HUITIÈME LIVRE.
+
+
+
+
+LIVRE VINGT-NEUVIÈME.
+
+ARANJUEZ.
+
+ Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à
+ cette expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. --
+ Marche de Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances.
+ -- Le général Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite
+ du Tage, par le revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de
+ l'armée française à Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le
+ général Junot se décide à marcher sur Lisbonne avec les
+ compagnies d'élite. -- En apprenant l'arrivée des Français, le
+ prince régent de Portugal prend le parti de s'enfuir au Brésil.
+ -- Embarquement précipité de la cour et des principales familles
+ portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le général Junot. --
+ Suite des événements de l'Escurial. -- Situation de la cour
+ d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et le
+ pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des
+ poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui
+ commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique,
+ à l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de
+ la reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à
+ ce projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on
+ cherche à se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi
+ la demande que Ferdinand avait faite d'une princesse française.
+ -- On ajoute à cette demande de vives instances pour la
+ publication du traité de Fontainebleau. -- Ces propositions ne
+ peuvent rejoindre Napoléon qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à
+ Milan. -- Travaux d'utilité publique ordonnés partout où il
+ passe. -- Voyage à Venise. -- Réunion de princes et de souverains
+ dans cette ville. -- Projets de Napoléon pour rendre à Venise son
+ antique prospérité commerciale. -- Course à Udine, à Palma-Nova,
+ à Osoppo. -- Retour à Milan par Legnago et Mantoue. -- Entrevue à
+ Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- Séjour à Milan. -- Nouveaux
+ ordres militaires relativement à l'Espagne, et ajournement des
+ réponses à faire à Charles IV. -- Affaires politiques du royaume
+ d'Italie. -- Adoption d'Eugène Beauharnais, et transmission
+ assurée à sa descendance de la couronne d'Italie. -- Décrets de
+ Milan opposés aux nouvelles ordonnances maritimes de
+ l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- Travaux
+ ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. --
+ Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas
+ différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption
+ d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois
+ partis se présentent: un mariage, un démembrement de territoire,
+ un changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de
+ Napoléon vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but,
+ Napoléon ne l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute
+ au nombre des troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond
+ d'une manière évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription
+ de 1809. -- Forces colossales de la France à cette époque. --
+ Système d'organisation militaire suggéré à Napoléon par la
+ dislocation de ses régiments, qui ont des bataillons en
+ Allemagne, en Italie, en Espagne. -- Napoléon veut terminer cette
+ fois toutes les affaires du midi de l'Europe. -- Aggravation de
+ ses démêlés avec le Pape. -- Le général Miollis chargé d'occuper
+ les États romains. -- Le mouvement des troupes anglaises vers la
+ Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit l'occasion, depuis
+ long-temps attendue, d'une expédition contre cette île. --
+ Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. -- Tentative
+ pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
+ approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. --
+ Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant
+ les réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle
+ lettre pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une
+ explication sur l'accumulation des troupes françaises vers les
+ Pyrénées. -- Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en
+ finir. -- Il arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose,
+ en effrayant la cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la
+ maison de Bragance. -- Cette grave entreprise lui rend l'alliance
+ russe plus nécessaire que jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à
+ Paris. -- Ses rapports inquiétants à la cour de Russie. --
+ Explications d'Alexandre avec M. de Caulaincourt. -- Averti par
+ celui-ci du danger qui menace l'alliance, Napoléon écrit à
+ Alexandre, et consent à mettre en discussion le partage de
+ l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et de M. de Romanzoff. --
+ Divers plans de partage. -- Première pensée d'une entrevue à
+ Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction à
+ Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe,
+ fait ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le
+ courant du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25
+ février dans le but d'intimider la cour d'Espagne et de la
+ disposer à la fuite. -- Choix de Murat pour commander l'armée
+ française. -- Ignorance dans laquelle Napoléon le laisse
+ relativement à ses projets politiques. -- Instruction sur la
+ marche des troupes. -- Ordre de surprendre Saint-Sébastien,
+ Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant en danger les
+ colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un ordre
+ extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat en
+ Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la
+ Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et
+ à Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur
+ dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de
+ l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. --
+ Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. --
+ Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes
+ conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. --
+ Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du
+ ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet
+ de départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage.
+ -- Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et
+ d'Aranjuez. -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio,
+ contraires à toute idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour
+ fixé au 15 ou 16 mars. -- La population d'Aranjuez et des
+ environs, attirée par la curiosité, la colère et de sourdes
+ menées, s'accumule autour de la résidence royale, et devient
+ effrayante par ses manifestations. -- La cour est obligée de
+ publier le 16 une proclamation pour démentir les bruits de
+ voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses préparatifs. --
+ Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. -- Le peuple
+ envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de fond en
+ comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le roi
+ est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités.
+ -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir
+ été caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est
+ découvert au moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques
+ gardes du corps parviennent à l'arracher à la fureur du peuple,
+ et le conduisent à leur caserne, atteint de plusieurs blessures.
+ -- Le prince des Asturies réussit à dissiper la multitude en
+ promettant la mise en jugement du prince de la Paix. -- Le roi et
+ la reine, effrayés de trois jours de soulèvement, et croyant
+ sauver leur vie et celle du favori en abdiquant, signent leur
+ abdication dans la journée du 19 mars. -- Caractère de la
+ révolution d'Aranjuez.
+
+
+[En marge: Expédition de Portugal.]
+
+Tandis que Napoléon, résolu quant au but qu'il poursuivait en Espagne,
+incertain quant aux moyens, se rendait en Italie, plein au reste de
+confiance dans l'immensité de sa puissance, les armées françaises
+s'avançaient dans la Péninsule, et allaient y faire une première
+épreuve des difficultés qui les attendaient sur cette terre
+inhospitalière.
+
+[En marge: Composition de l'armée du général Junot.]
+
+L'armée appelée à y entrer d'abord était celle du général Junot. Sa
+mission, comme on l'a vu, consistait à s'emparer du Portugal. Elle
+était composée d'environ 26 mille hommes, dont 23 mille présents sous
+les armes, et suivie de 3 à 4 mille hommes de renfort tirés des
+dépôts. Elle était distribuée en trois divisions sous les généraux
+Laborde, Loison, Travot. Elle avait pour principal officier
+d'état-major le général Thiébault, et pour commandant en chef le brave
+Junot, aide-de-camp dévoué de Napoléon, un moment ambassadeur en
+Portugal, officier intelligent, courageux jusqu'à la témérité, n'ayant
+d'autre défaut qu'une ardeur naturelle de caractère, qui devait
+aboutir un jour à une maladie mentale. L'armée était formée de jeunes
+soldats de la conscription de 1807, levés en 1806, mais enfermés dans
+de vieux cadres et suffisamment instruits. Ils étaient très-capables
+de se bien comporter au feu, mais malheureusement peu rompus aux
+fatigues, qui allaient devenir cependant leur principale épreuve.
+Napoléon, qui voulait qu'on entrât promptement à Lisbonne, pour y
+surprendre non pas la famille royale dont il se souciait peu, mais la
+flotte portugaise et les immenses richesses appartenant aux négociants
+anglais, avait donné ordre au général Junot de redoubler de célérité,
+de n'épargner à ses soldats ni fatigues ni privations, afin d'arriver
+à temps. Junot, dans son ardeur, n'était pas homme à corriger par un
+sage discernement ce que cet ordre pouvait avoir de dangereux dans les
+pays qu'on allait traverser.
+
+[En marge: Entrée de Français dans la Péninsule.]
+
+[En marge: Défaut de préparatifs pour les recevoir.]
+
+[En marge: Accueil fait à nos soldats par les populations espagnoles.]
+
+Le 17 octobre, l'armée entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin
+de subsister plus aisément. Elle se dirigea sur Valladolid, par
+Tolosa, Vittoria et Burgos. Malgré les promesses du prince de la Paix,
+presque rien n'était préparé sur la route, et le soir on était obligé
+de réunir quelques vivres à la hâte pour nourrir les troupes exténuées
+des fatigues de la journée. Les gîtes étaient détestables, remplis de
+vermine, et si repoussants que nos soldats préféraient coucher dans
+les champs ou dans les rues, plutôt que d'accepter les tristes abris
+qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosité
+naturelle à un peuple vif, amoureux de spectacles, et à qui son inerte
+gouvernement n'en procurait guère depuis un siècle. Les classes
+élevées recevaient bien nos troupes, mais déjà le bas peuple montrait
+à leur égard sa sombre haine de l'étranger. Sur la route de
+Salamanque, quelques coups de couteau furent donnés à des soldats
+isolés, bien qu'ils se conduisissent partout avec la plus sage
+retenue.
+
+[En marge: Arrivée à Salamanque.]
+
+L'armée, en arrivant à Salamanque, où elle fit une courte halte, avait
+déjà beaucoup souffert des fatigues, et laissé un certain nombre
+d'hommes en arrière. Le général Junot, qui avait un chef d'état-major
+prévoyant, établit à Valladolid, à Salamanque, et en avant à
+Ciudad-Rodrigo, des dépôts composés d'un commandant de place, de
+plusieurs employés d'administration, et d'un détachement, pour y
+recueillir les hommes fatigués ou malades, et les acheminer plus tard
+à la suite de l'armée en groupes assez nombreux pour se défendre.
+L'ordre de marcher sans relâche ayant trouvé l'armée à Salamanque,
+elle quitta cette ville le 12 novembre, formée en trois divisions.
+Elle avait à traverser, pour se rendre de Ciudad-Rodrigo à Alcantara,
+la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Douro de celle du Tage,
+et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque à Alcantara,
+il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux,
+boisé, habité seulement par des pâtres, qui avaient l'habitude d'y
+conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne quand ils se
+rendaient de la Vieille-Castille en Estramadure, et au printemps quand
+ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Castille. Bien que les
+autorités espagnoles eussent promis de préparer des vivres, on ne
+trouva presque rien à San Mûnos, point intermédiaire qui partageait en
+deux la distance de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Les troupes
+parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre
+chose qu'un peu de viande de chèvre, qu'elles se procuraient en
+saisissant les troupeaux rencontrés sur leur route. À Ciudad-Rodrigo,
+ville assez considérable, et place forte de grande importance, on
+trouva un gouverneur fort mal disposé, qui pour s'excuser allégua
+l'ignorance où on l'avait laissé du passage de l'armée française, et
+qui ne se donna aucune peine pour suppléer aux préparatifs qu'on avait
+négligé de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour
+fournir demi-ration aux soldats; on organisa un nouveau dépôt pour y
+recueillir les traînards, dont le nombre s'accroissait à chaque pas,
+et on s'achemina vers les montagnes, pour passer du bassin du Douro
+dans celui du Tage. Le temps était tout à coup devenu affreux, ainsi
+qu'il arrive dans ces contrées méridionales, où la nature, extrême
+comme les habitants, passe avec une singulière violence de la
+température la plus douce à la plus rigoureuse. La pluie, la neige se
+succédaient sans relâche. Les sentiers que suivaient les diverses
+colonnes étaient entièrement défoncés, et disparaissaient même sous
+les pas des hommes et des chevaux. Trompées par des guides à demi
+sauvages, qui se trompaient souvent eux-mêmes, faute d'avoir jamais
+franchi les limites de leur village, plusieurs colonnes s'égarèrent,
+et arrivèrent près des crêtes de la chaîne, au village de Peña Parda,
+épuisées par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie
+de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher à la Moraleja,
+sur le revers des montagnes. Une tempête affreuse survint. En un
+instant tous les torrents furent débordés, et, au milieu du
+mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpérimentés,
+n'ayant presque pas mangé depuis plusieurs jours, n'espérant pas de
+gîtes meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de l'une de ces
+démoralisations subites, qui surprennent, abattent les âmes jeunes,
+peu habituées aux traverses de la vie guerrière. La nuit étant venue,
+et les tambours détendus par la pluie ne donnant plus de sons, une
+sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne
+distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s'apercevoir les uns
+les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent
+retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'étaient
+plus ni reconnus ni écoutés; l'indiscipline s'était jointe au
+désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première
+colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant
+trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans quel état
+elle avait laissé le reste de l'armée. Alors on fit sortir les hommes
+les moins fatigués pour aller au secours de leurs camarades. On alluma
+de grands feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le
+tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de
+malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja
+qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le
+délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage,
+et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de
+l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il
+n'y avait pas au moment de l'arrivée un quart des hommes autour du
+drapeau. Peu à peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à
+la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou
+assassiné par les pâtres de l'Estramadure, atteignit le gîte dévasté
+de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à
+satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir
+d'inanition. Il était impossible de s'arrêter en un tel lieu, et le
+lendemain on s'achemina sur Alcantara, où l'on joignit enfin les bords
+du Tage et la frontière du Portugal.
+
+[En marge: Arrivée de l'armée française à Alcantara.]
+
+Le général en chef Junot y avait précédé son armée afin d'y suppléer par
+ses soins à l'incurie du gouvernement espagnol. La ville présentait un
+peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l'Estramadure.
+Cependant ces ressources n'étaient pas très-considérables, et elles
+avaient été absorbées en partie par les troupes espagnoles du général
+Carafa, lequel devait, avec une division de neuf à dix mille hommes,
+appuyer le mouvement des troupes françaises, et descendre la gauche du
+Tage, tandis que le général Junot en descendrait la droite. On
+recueillit quelques boeufs et quelques moutons, on les distribua entre
+les régiments; on se procura du pain pour en fournir une demi-ration à
+chaque homme, et on accorda un séjour à l'armée, tant pour la rallier
+que pour lui rendre ses forces épuisées. Elle avait laissé en arrière ou
+perdu dans les forêts et les torrents un cinquième de son effectif,
+c'est-à-dire de quatre à cinq mille hommes. La moitié de la cavalerie
+était démontée, beaucoup de chevaux étant morts de faim, ou n'ayant pu
+suivre faute de ferrure. Quant à l'artillerie, on avait été réduit à la
+traîner avec des boeufs, et, ce moyen ayant bientôt manqué, on n'avait
+pas à Alcantara six bouches à feu. Quant aux munitions, il avait fallu
+les abandonner en chemin avec le reste du matériel.
+
+L'embarras du malheureux général Junot était extrême. D'une part, il
+était stimulé par les ordres de Napoléon, par la certitude que, s'il
+n'arrivait pas bientôt à Lisbonne, il trouverait ou la flotte
+portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une résistance
+organisée qu'il aurait de la peine à vaincre; d'autre part, il voyait
+devant lui le revers des montagnes du Beyra, incliné vers le Tage,
+consistant en une foule de contre-forts abrupts, séparés les uns des
+autres par des ravins épouvantables, tailladés en quelque sorte, comme
+l'indique le nom de _Talladas_ donné à quelques-uns, entièrement
+dépeuplés, privés de toute ressource, et devenus plus affreux par les
+pluies torrentielles de l'automne. Ajoutez que nos soldats, partis de
+France à la hâte, n'ayant pu se faire suivre par leur matériel, se
+trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors
+d'état soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une
+résistance sérieuse, s'ils venaient à en rencontrer une; ce qui
+n'était pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille
+hommes de troupes assez bonnes, et très-portées à se défendre, attendu
+que la perspective d'appartenir à l'Espagne ne les disposait guère à
+accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne
+pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au
+lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et
+animés de si mauvais sentiments à l'égard des Français qu'il avait
+fallu les renvoyer dans leurs cantonnements.
+
+En présence de cette alternative, ou de laisser consommer à Lisbonne
+des événements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec
+des troupes exténuées, à travers un pays plus affreux que celui qu'on
+venait de parcourir, le général Junot n'hésita pas, et préféra le
+parti de l'obéissance à celui de la prudence. Il prit donc la
+résolution de continuer cette marche précipitée, en traversant la
+suite des contre-forts détachés du Beyra, qui bordent le Tage depuis
+Alcantara jusqu'à Abrantès. Il ramassa quelques souliers et quelques
+boeufs, profita d'un dépôt de poudres existant sur les lieux, et du
+papier sur lequel étaient écrites les volumineuses archives des
+chevaliers d'Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit
+deux parts de son armée, l'une composée de l'infanterie des deux
+premières divisions, l'autre de l'infanterie de la troisième division,
+de la cavalerie, de l'artillerie et des traînards. Il porta la
+première en avant, et laissa la seconde à Alcantara, avec ordre de
+rejoindre, dès qu'elle serait un peu ralliée, refaite, et pourvue de
+moyens de transport. Il n'emmena avec lui que quelques canons de
+montagne, que leur calibre rendait plus faciles à traîner.
+
+[En marge: Départ d'Alcantara et trajet jusqu'à Abrantès, en longeant
+le pied des montagnes du Beyra.]
+
+[En marge: Souffrances horribles dans la marche d'Alcantara à
+Abrantès.]
+
+Il résolut de partir le 20 novembre d'Alcantara, et de franchir la
+frontière du Portugal par la droite du Tage, tandis que le général
+Carafa la franchirait par la gauche. Sans doute il eût beaucoup mieux
+valu passer le Tage, s'enfoncer plus avant dans l'Estramadure, gagner
+Badajoz, et prendre la grande route de Badajoz à Elvas, que suivent
+ordinairement les Espagnols, à travers l'Alentejo, province unie et
+d'un parcours facile. Mais il fallait descendre la Péninsule jusqu'à
+Badajoz, faire ensuite un long détour à droite pour gagner Lisbonne.
+Napoléon ordonnant de Paris, d'après la seule inspection de la carte,
+et préférant la route qui menait le plus vite à Lisbonne, avait
+prescrit de suivre la droite du Tage, d'Alcantara à Abrantès, tandis
+que les Espagnols en suivraient la gauche. On s'assurait ainsi, outre
+l'avantage de la célérité, celui de n'avoir pas à opérer plus tard un
+passage du Tage, lorsqu'on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si
+Napoléon avait pu savoir qu'on rencontrerait en Portugal des pluies
+torrentielles, que par la négligence des alliés l'armée arriverait à
+Alcantara exténuée de faim et de fatigue, il aurait mieux aimé perdre
+quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientôt
+ressembler à une déroute. Mais ici commençaient à se révéler les
+inconvénients funestes d'une politique extrême, qui voulant agir
+partout à la fois, sur la Vistule et sur le Tage, à Dantzig et à
+Lisbonne, était obligée d'ordonner de très-loin, et de se servir de
+faibles soldats ou de généraux inexpérimentés, quand les soldats
+robustes et les généraux habiles se trouvaient employés ailleurs. Il y
+a des lieutenants qui pèchent par mollesse, d'autres par excès de
+zèle. Ceux-ci sont les plus rares, et en général les plus utiles,
+quoique souvent dangereux. Le brave Junot était de ces derniers. Il
+n'hésita donc pas à partir d'Alcantara le 20 novembre, en renvoyant,
+comme nous l'avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui
+semblaient peu sûres, et en confiant aux autres le soin de border la
+gauche du Tage, tandis qu'il en suivrait la droite. D'une armée qui
+avait été à Bayonne de 23 mille hommes présents sous les armes sur 26,
+il en amenait 15 mille au plus avec lui: non pas que les autres
+fussent tous morts ou perdus, mais parce qu'ils étaient incapables de
+continuer cette marche précipitée. Il s'avança le long du Tage par des
+sentiers attachés au flanc des montagnes, réduit sans cesse à monter
+ou à descendre, tantôt s'élevant sur la croupe des contre-forts qui se
+détachent du Beyra, tantôt s'enfonçant dans les ravins profonds qui
+les séparent, ayant la cime des monts à sa droite, le fleuve à sa
+gauche. Il dirigea ses deux divisions d'infanterie sur Castel-Branco
+par deux chemins différents. La première prit le chemin de
+Idanha-Nova, la seconde celui de Rosmaniñal. Elles avaient l'une et
+l'autre à leur suite quelques troupes légères espagnoles. Le temps
+était toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque
+impraticable. La première division, que commandait le général Laborde,
+ayant eu à franchir un torrent débordé, plus large, plus profond que
+les autres, ce brave général mit pied à terre, entra dans l'eau
+jusqu'à la poitrine, et resta dans cette position jusqu'à ce que tous
+ses soldats eussent passé. On ne vécut à la couchée qu'avec de la
+viande de chèvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva
+le lendemain à Castel-Branco, où les deux divisions se trouvèrent
+réunies, dans un état difficile à décrire. La première arrivée, qui
+avait eu moins de difficultés à vaincre, alla bivouaquer au dehors,
+pour laisser à celle qui la suivait, et qui était encore plus
+fatiguée, l'avantage de se loger dans l'intérieur de Castel-Branco. On
+avait mis des gardes à chaque four, afin d'empêcher le pillage. Grâce
+à ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua
+de viande, mais on eut du riz, des légumes et du vin. Les soldats
+étaient pâles, défigurés, et presque tous pieds nus. S'arrêter, c'eût
+été s'exposer à mourir de faim, sans compter l'inconvénient de perdre
+un temps précieux. On repartit donc dans l'espoir d'atteindre
+Abrantès, ville riche et peuplée, située hors de la région des
+montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux
+colonnes, l'une formée de la première division par Sobreira-Formosa,
+l'autre formée de la deuxième division par Perdigao. La première avait
+quatorze lieues à parcourir, quatre ou cinq torrents à traverser. La
+pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans
+danger. Les soldats faisaient la chaîne avec leurs fusils pour se
+défendre contre la violence des eaux. Quelques-uns débiles ou exténués
+étaient parfois entraînés. Les officiers, pleins de dévouement,
+voulant donner aux plus forts l'exemple de secouer les plus faibles,
+prenaient eux-mêmes sur leurs épaules les soldats incapables de
+passer, et les aidaient ainsi à franchir les torrents. Sur la route on
+trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de
+faim le pillèrent, malgré les efforts du général en chef pour les en
+empêcher. Le soir on n'arriva à Sobreira-Formosa qu'à onze heures,
+dans un véritable état de désespoir. Pendant la première heure, il n'y
+eut qu'un sixième des hommes réunis. On trouva des châtaignes, quelque
+bétail, et on en vécut. La deuxième division, pour se rendre à
+Perdigao, avait essuyé de son côté de cruelles souffrances.
+
+Le reste de la route jusqu'à Abrantès était moins affreux par les
+aspérités du sol, mais tout autant par la stérilité et le dénûment.
+Enfin, après des fatigues et des privations inouïes, on arriva le 24 à
+Abrantès au nombre de quatre à cinq mille hommes, pâles, défaits, les
+pieds en sang, les vêtements déchirés, et avec des fusils hors de
+service, car les soldats en avaient fait des bâtons pour s'aider à
+passer les torrents, ou à gravir les montagnes. Arriver dans cet état
+au milieu d'une ville très-peuplée, c'eût été lui donner la tentation
+de fermer ses portes à de tels assaillants, et de se défendre contre
+eux rien qu'en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les
+immortelles victoires remportées, dans toutes les parties du monde,
+par les vieux soldats de la France, protégeaient nos jeunes troupes
+quelque part qu'elles se trouvassent. Le renom de l'armée française
+était tel qu'à son approche il n'y avait dans les populations qu'un
+sentiment, celui de la satisfaire en lui fournissant au plus tôt ce
+dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connaître, on
+cessait bientôt de la détester, sans cesser de la craindre, et on lui
+offrait de bonne volonté ce que le premier jour on lui avait offert
+sous une impression de terreur.
+
+[En marge: Arrivée de l'armée française à Abrantès.]
+
+Le général en chef avait précédé son armée à Abrantès pour préparer
+d'avance les secours que réclamait son triste état. Les habitants se
+prêtèrent à tout ce qu'il voulut. On réunit du bétail, du pain en
+abondance, et, pour la première fois depuis leur départ de Salamanque,
+c'est-à-dire depuis douze jours, les soldats reçurent la ration
+complète. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des
+vêtements, des moyens de transport. On put même envoyer en arrière des
+voitures pour recueillir les hommes fatigués ou malades. Le temps
+n'était pas encore redevenu serein et sec; mais on se trouvait dans un
+beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums
+du Midi, présentant le spectacle du bien-être et de la richesse.
+L'effet sur ces jeunes soldats, accessibles à toutes les sensations,
+fut prompt, et ils passèrent en deux jours du plus sombre désespoir à
+une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d'entre eux étaient encore
+engagés au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu à peu,
+par bandes détachées, recevoir à leur tour la douce impression d'une
+belle contrée, abondante en ressources de tout genre.
+
+Junot fit réparer les armes, et, réunissant les compagnies d'élite,
+forma une colonne de quatre mille hommes, en état de continuer la
+marche sur Lisbonne. Ayant prévenu par sa célérité une résistance qui,
+dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait
+recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver
+à Lisbonne, de manière à saisir au passage tout ce qui allait
+s'échapper de cette capitale. Ce second succès était presque
+impossible à obtenir.
+
+[En marge: Événements qui se préparaient à Lisbonne pendant la marche
+de l'armée française.]
+
+En ce moment une incroyable confusion régnait à Lisbonne. Le prince
+régent, qui gouvernait pour sa mère, atteinte de démence, avait flotté
+entre mille résolutions contraires. Il avait essayé, d'accord avec le
+cabinet de Londres, de faire accepter à Napoléon un moyen terme, qui
+consistait à fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs
+propriétés. Napoléon s'y étant refusé, le prince régent était retombé
+dans d'affreuses perplexités. Ses ministres, partagés sur la conduite
+à suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours
+vécu, c'est-à-dire de rester attachés à l'Angleterre, et de résister
+aux Français avec le secours de celle-ci; les autres de sortir des
+errements du passé, d'entrer dans les vues de la France, de chasser
+les Anglais, et de s'épargner ainsi une invasion étrangère. D'autres
+encore proposaient un troisième parti, dont nous avons déjà parlé,
+celui de fuir au Brésil, en livrant la malheureuse patrie des Bragance
+aux Anglais et aux Français, qui allaient s'en disputer les lambeaux.
+Au milieu de ces pénibles hésitations, le prince régent, dès qu'il
+avait appris la marche de l'armée française sur Valladolid, avait
+accédé à toutes les demandes de Napoléon, déclaré la guerre à la
+Grande-Bretagne, décrété la saisie de toutes ses propriétés, en
+donnant toutefois aux commerçants anglais le temps d'emporter ou de
+vendre ce qu'ils possédaient de plus précieux. Il avait enfin dépêché
+à la rencontre du général Junot, pour arrêter l'armée française, des
+messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes où elle
+n'était pas. Lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, avait pris ses
+passe-ports, et s'était retiré à bord de la flotte anglaise, qui avait
+immédiatement commencé le blocus du Tage.
+
+[En marge: La famille royale, n'ayant pu fléchir l'armée française par
+ses offres de soumission, prend la résolution de fuir au Brésil.]
+
+[En marge: Embarquement de la cour et des principales familles à bord
+de l'escadre portugaise.]
+
+L'apparition imprévue de l'armée française sur la route d'Alcantara à
+Abrantès, sans qu'aucun des émissaires envoyés pût ralentir sa marche,
+fit naître une indicible terreur dans l'âme du régent, terreur
+partagée par tous ses parents et conseillers. L'idée de fuir prit
+alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui
+se passait, s'empressa de reparaître à Lisbonne, en apportant des
+nouvelles de Paris, qui avaient passé par Londres, et qui annonçaient
+la résolution prise par Napoléon de détrôner la maison de
+Bragance[27]. Ces nouvelles et sa présence décidèrent définitivement
+le départ de la famille royale pour le Brésil. On avait, dans la
+supposition qu'il faudrait peut-être fermer le Tage aux Anglais, armé,
+tant bien que mal, ce qui restait de la flotte portugaise,
+c'est-à-dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze,
+trois frégates et trois bricks. La nouvelle de l'entrée de Junot à
+Abrantès, auquel il suffisait de trois marches pour arriver à
+Lisbonne, ayant été connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit
+à bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce
+qu'elle pouvait emporter de ses effets précieux. Par un temps affreux,
+une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine-mère
+les yeux égarés par la folie, presque toutes les personnes composant
+la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants,
+domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s'embarquer
+confusément sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands bâtiments
+consacrés au commerce du Brésil. Le mobilier des palais royaux et des
+plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques,
+l'argent que le régent avait pris soin d'amasser depuis quelque temps,
+celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait
+sur les quais du Tage, à moitié enfoui dans la boue, aux yeux d'un
+peuple consterné, tour à tour attendri de ce spectacle douloureux, ou
+irrité de cette fuite si lâche, qui le laissait sans gouvernement et
+sans moyens de défense. La précipitation était si grande, que, sur
+quelques-uns de ces bâtiments qu'on chargeait de richesses, on avait
+oublié de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journée
+du 27, tout fut embarqué, et trente-six bâtiments de guerre ou de
+commerce, rangés autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large
+devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable,
+tandis qu'une population de trois cent mille âmes les regardait
+tristement, partagée entre la douleur, la colère, la curiosité, la
+terreur. À l'embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour
+recevoir les émigrants et les protéger au besoin de son artillerie.
+
+[Note 27: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et
+français, ont prétendu que lord Strangford décida le prince régent à
+quitter le Portugal en produisant un _Moniteur_ du 11 novembre, arrivé
+par la voie de Londres, contenant un décret impérial semblable à celui
+qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant
+que _la maison de Bragance avait cessé de régner_. Cette assertion, si
+elle n'est pas tout à fait inexacte, est cependant erronée. Le
+_Moniteur_ ne renferme, ni à la date du 11 novembre, ni à des dates
+antérieures ou postérieures, un décret portant que la maison de
+Bragance _avait cessé de régner_. Cette forme employée en 1806 contre
+la maison de Naples, après une trahison impardonnable, ne pouvait pas
+se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à
+Napoléon aucun prétexte de les traiter de la sorte. Le dépôt des
+minutes à la secrétairerie d'État ne renferme pas plus que le
+_Moniteur_ le décret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais
+le _Moniteur_ du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du
+12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre
+Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet
+article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer les
+conséquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se
+sacrifiaient à la politique anglaise, on lit le passage suivant:
+
+«Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadence
+morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation où
+ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal
+perd son trône; il le perd, influencé par les intrigues des Anglais;
+il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises
+qui sont à Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette alliée si
+puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui se passe en Portugal.
+Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du
+Brésil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les
+chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle
+preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est
+inévitable.»
+
+C'est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que
+la maison de Bragance avait cessé de régner; c'est là le _Moniteur_
+qui, paraissant à Paris le 13, rendu à Londres le 15 ou le 16, put par
+l'amirauté arriver le 23 ou le 24 à bord de la flotte anglaise, et
+être communiqué au prince régent de Portugal.]
+
+Toute la journée du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas la
+sortie du Tage, et l'anxiété régnant sur la flotte portugaise; car si
+un détachement français parvenu à temps à Lisbonne eût couru à la tour
+de Belem, le Tage se serait trouvé fermé.
+
+[En marge: Arrivée du général Junot à Lisbonne au moment où la flotte
+portugaise met à la voile.]
+
+Pendant ce temps le général Junot, menant à la hâte ses malheureux
+soldats, arrivait à perte d'haleine sous les murs de Lisbonne. Il
+avait été retenu pendant les journées du 26 et du 27 devant le Zezère,
+dont les eaux s'étaient élevées de douze à quinze pieds en quelques
+heures, et qui se jette dans le Tage, près de Punhette. Il le passa
+avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenèrent des
+mariniers bien payés, et au milieu des plus grands périls, car ces
+bateaux emportés avec une grande violence allaient tomber dans le
+Tage, et étaient ensuite obligés d'en remonter le cours pour rejoindre
+le point de débarquement. Le 28, Junot marcha sur Santarem, à travers
+les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu
+desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en
+ayant de l'eau jusqu'au genou. Le 29, il atteignit Saccavem, et y
+reçut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale était
+embarquée avec toute la cour, et qu'elle allait emmener la marine
+portugaise chargée de richesses. Il n'était plus à espérer qu'on pût
+arriver à temps; mais il fallait prévenir un soulèvement, qu'il aurait
+été impossible de comprimer avec quelques mille hommes épuisés n'ayant
+pas un canon. Le général Junot prit son parti résolument, et quitta
+Saccavem le 30 au matin avec une colonne qui n'était pas de plus de
+quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers
+portugais rencontrés sur sa route qu'il avait obligés à le suivre. Il
+entra dans Lisbonne à huit heures du matin, fut reçu par une
+commission du gouvernement, à laquelle le prince régent avait livré le
+royaume, et par un émigré français, M. de Novion, qui était chargé de
+la police, et qui s'acquittait de ce soin avec autant d'intelligence
+que d'énergie. Le général Junot trouva la capitale tranquille, désolée
+de la présence de l'étranger, mais soumise, et d'ailleurs tellement
+indignée de la fuite de la cour, qu'elle en voulait un peu moins à
+ceux qui venaient prendre son trône. La flotte portugaise, après avoir
+attendu sous voiles toute la journée du 27, et une partie de celle du
+28, avait enfin franchi le soir la barre du Tage, grâce à un
+changement de vents, et avait été accueillie par les salves de la
+flotte anglaise, saluant la royauté fugitive. L'amiral Sidney Smith
+détacha une forte division pour accompagner cette royauté en Amérique,
+où elle allait commencer par le Brésil l'affranchissement de toutes
+les colonies portugaises et espagnoles; car il était donné à la
+révolution française de changer la face du nouveau monde comme de
+l'ancien, et ces trônes de la Péninsule, qu'elle précipitait dans
+l'Océan, devaient y produire en tombant un reflux qui se ferait sentir
+jusqu'à l'autre bord de l'Atlantique.
+
+Le général Junot avait donc vu lui échapper une partie des résultats
+qu'il poursuivait avec tant d'ardeur. Mais quelques carcasses de
+vaisseaux tellement usées que les fugitifs qui s'y étaient embarqués
+craignaient de ne pas arriver au Brésil, quelques pierreries,
+quelques métaux monnayés, et enfin une famille dont la prise eût été
+un grand embarras, ne valaient pas l'avantage de devenir maître sans
+coup férir des plus importantes positions du littoral européen, et
+d'avoir prévenu une résistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle
+avait été tant soit peu énergique. Le général Junot et son armée
+avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait
+s'établir à Lisbonne, rallier l'armée, la faire reposer, la pourvoir
+du nécessaire, et lui rendre l'aspect imposant qu'elle avait perdu
+pendant cette marche mémorable.
+
+[En marge: Ralliement de l'armée française et son paisible
+établissement à Lisbonne.]
+
+Vers la fin de la journée du 30, Junot vit arriver une partie de la
+première division. Il s'empara des forts et des positions dominantes
+de Lisbonne, qui est située sur quelques collines, au bord des eaux
+épanchées du Tage. La commission du gouvernement, et surtout le
+commandant de la légion de police, M. de Novion, l'aidèrent dans le
+maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l'ordre
+troublé n'eût amené qu'une effusion inutile de sang, et peut-être le
+sac de Lisbonne. Junot répartit les troupes de la manière la plus
+convenable pour leur bien-être et leur sûreté au milieu d'une
+population ennemie de trois cent mille âmes. Après avoir solidement
+établi les premiers détachements arrivés, il s'occupa de rallier les
+autres. Beaucoup de soldats avaient été ou noyés ou assassinés;
+quelques-uns étaient morts de fatigue. Cependant, quoique
+très-regrettables, ces pertes n'étaient pas aussi grandes qu'on aurait
+pu le craindre d'après le petit nombre d'hommes qui se trouvaient
+dans les rangs le jour de l'entrée à Lisbonne. Les relevés faits plus
+tard constatèrent que les morts ou égarés ne dépassaient pas 1,700. Il
+restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, déjà fort éprouvés par
+cette campagne, et suivis de 3 à 4 mille, qui, conduits par une route
+d'étapes bien frayée, devaient arriver sains et saufs au but où leurs
+devanciers n'étaient parvenus qu'après tant de peines et de fatigues.
+La plupart des soldats demeurés en arrière s'étaient réunis en bandes,
+marchant plus lentement que les têtes de colonne, mais se défendant
+contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu'ils
+trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chèvres ou de moutons
+rencontrés sur la route faisaient les frais de leur subsistance. Une
+fois à Abrantès, ils s'embarquaient sur des bateaux qui les
+transportaient par le Tage à Lisbonne. L'artillerie, fort retardée,
+fut aussi chargée sur des bateaux, et par ce moyen expéditif de
+transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva
+sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir à l'armée tout ce qui
+lui manquait. Il y avait à Lisbonne un arsenal magnifique, servant
+également aux armées de terre et de mer, peuplé de trois mille
+ouvriers très-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer à
+gagner leur vie, même en travaillant pour les Français. Junot les
+employa à réparer ou à refaire tout le matériel de l'armée, et à
+fabriquer des affûts pour la nombreuse artillerie qui existait à
+Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Près
+de la capitale se trouvait l'armée portugaise, forte de vingt-cinq
+mille hommes, laquelle attendait qu'on prononçât sur son sort. Les
+soldats portugais, en général, aimaient mieux vivre dans leurs
+villages que sous les drapeaux. Junot leur donna des congés, de
+manière qu'il n'en restât que six mille dans les cadres. Il prit tous
+les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie française.
+Il fit de même pour l'artillerie, et en quelques jours son armée,
+ralliée, armée, vêtue à neuf, reposée de ses fatigues, présentait le
+plus bel aspect. Pour suffire à ces dépenses, il n'y avait aucuns
+fonds dans les caisses. Mais en attendant la rentrée des impôts, le
+commerce, rassuré par le langage et les actes du général Junot, lui
+fit une avance de cinq millions afin de pourvoir aux besoins les plus
+pressants, et on put ainsi payer toutes les consommations de l'armée.
+Le général Junot établit sa première division dans Lisbonne; la
+seconde, moitié dans Lisbonne et moitié vis-à-vis d'Abrantès; la
+troisième, sur le revers des montagnes au pied desquelles Lisbonne est
+assise, de Peniche à Coimbre. Il envoya sa cavalerie sous le général
+Kellermann dans la plaine de l'Alentejo, pour y faire reconnaître
+partout l'autorité française. Il plaça à Setuval les Espagnols du
+général Carafa, qui l'avaient accompagné. Il établit une route
+d'étapes bien gardée et bien approvisionnée par Leiria, Coimbre,
+Almeida, Salamanque et Bayonne. Dans ce premier moment, tout parut
+tranquille et presque rassurant. Il n'y avait qu'une difficulté
+très-embarrassante dès le début, c'était d'approvisionner, malgré les
+Anglais, une capitale de trois cent mille habitants, habituée à
+recevoir par la mer les blés et les bestiaux de la côte d'Afrique. Le
+général Junot traita avec plusieurs commerçants, et donna des
+commissions de tous les côtés pour amener des vivres de l'intérieur.
+Il fut habilement secondé par son chef d'état-major Thiébault, et par
+M. Hermann, que Napoléon lui avait envoyé pour administrer les
+finances portugaises. Ce dernier était parfaitement probe et très au
+fait du pays, ayant long-temps rempli des fonctions diplomatiques tant
+à Lisbonne qu'à Madrid. Grâce aux soins combinés de ces divers agents,
+rien ne manqua, dans les premiers temps du moins, et on commença même
+à réarmer les restes de la flotte portugaise. Dans le même moment, le
+général espagnol Taranco occupait avec sept ou huit mille hommes la
+province d'Oporto, et le général Solano, avec trois ou quatre mille,
+celle des Algarves.
+
+[En marge: Entrée du corps du général Dupont sur le territoire
+espagnol.]
+
+Tandis qu'une armée française pénétrait en Portugal, Napoléon, qui en
+avait disposé deux autres à l'entrée de la Péninsule, avait ordonné au
+général Dupont, commandant le deuxième corps de la Gironde, de porter
+l'une de ses divisions à Vittoria, sous prétexte de secourir le
+général Junot contre les Anglais. Un peu avant la marche de cette
+division, trois ou quatre mille hommes de renfort, destinés à se
+fondre dans les trois divisions de l'armée de Portugal, avaient déjà
+pris le chemin de Salamanque. On s'habituait donc à regarder la
+frontière espagnole comme une démarcation abolie, et l'Espagne
+elle-même comme une route ouverte dont on se servait, sans même
+prévenir le souverain du territoire. La première division du général
+Dupont, en effet, était rendue à Vittoria avant que M. de Beauharnais
+eût donné avis de ce mouvement au cabinet de Madrid. C'était le prince
+de la Paix qui le premier en avait parlé à M. de Beauharnais avec une
+anxiété visible. À ce sujet il s'était fort excusé du défaut de
+préparatifs dont on s'était plaint sur la route parcourue par le
+général Junot, et avait attribué cette négligence aux graves
+préoccupations résultant du procès de l'Escurial.
+
+[En marge: Suite des événements de l'Escurial.]
+
+[En marge: Penchant de la nation espagnole à recourir à Napoléon comme
+au sauveur qui pouvait la délivrer de ses maux.]
+
+Depuis ce procès, et malgré le pardon accordé au prince des Asturies,
+l'agitation n'avait cessé de croître en Espagne, tant au sein de la
+cour qu'au sein du pays lui-même. Le prince des Asturies, que son
+abjecte soumission, sa lâche trahison envers ses amis, auraient dû
+déshonorer, était au contraire adoré d'une nation qui, ne trouvant pas
+un autre prince à aimer dans cette famille dégénérée, se plaisait à
+tout excuser chez lui, et imputait à ses ennemis, à leurs menaces, à
+leur tyrannie, ce qu'il y avait eu d'équivoque dans sa conduite. La
+demande d'une princesse française adressée par Ferdinand à Napoléon,
+demande désormais bien connue, avait tourné les yeux de la nation
+comme ceux du prince vers le haut protecteur qui réglait en ce moment
+les destinées du monde. Les troupes françaises déjà entrées sur le
+territoire espagnol, celles qui s'accumulaient entre Bordeaux et
+Bayonne, excédant de beaucoup la force nécessaire à l'occupation du
+Portugal, accréditaient l'opinion que ce puissant protecteur songeait
+à se mêler des affaires de l'Espagne, et la nation tout entière se
+plaisait à croire que ce serait dans le sens de ses désirs,
+c'est-à-dire pour renverser le favori, reléguer la reine dans un
+couvent, Charles IV dans une maison de chasse, et donner la couronne à
+Ferdinand VII uni à une princesse française. L'attitude de M. de
+Beauharnais ne faisait que favoriser ces illusions. Cet ambassadeur,
+plein d'aversion pour le favori, induit par ses rapports secrets avec
+le prince des Asturies à lui porter de l'intérêt, se flattant que ce
+prince épouserait bientôt une princesse française qui était sa parente
+(mademoiselle de Tascher), abondait dans tous les sentiments des
+Espagnols eux-mêmes, et ceux-ci, croyant que le représentant de la
+France avait ordre d'être tel qu'il se montrait, se prenaient pour
+Napoléon et les Français d'un enthousiasme croissant, au point que nos
+troupes, au lieu d'être pour le peuple le plus défiant de la terre un
+sujet d'alarme, étaient au contraire devenues pour lui un sujet
+d'espérance.
+
+Vainement quelques esprits plus avisés se disaient-ils que pour
+renverser un favori abhorré de la nation espagnole il ne faudrait pas
+tant de soldats, qu'il suffirait pour le précipiter dans le néant d'un
+signe de tête du tout-puissant empereur des Français; que ces troupes
+qui s'accumulaient étaient peut-être les instruments longuement
+préparés d'une résolution plus grave, tendant à exclure les Bourbons
+de tous les trônes de l'Europe; vainement quelques esprits plus
+clairvoyants faisaient-ils ces remarques: elles ne se propageaient
+pas, parce qu'elles étaient contraires à la passion qui possédait tous
+les coeurs.
+
+[En marge: Profondes inquiétudes de la cour.]
+
+[En marge: Sinistres pressentiments de l'agent Yzquierdo, communiqués
+à la cour d'Espagne.]
+
+La crainte, inspirant mieux la reine et le favori, leur ouvrait les
+yeux sur leur propre danger. Ils sentaient tous les deux, et la reine
+avec plus de vivacité que son amant, quel mépris ils devaient inspirer
+au grand homme qui dominait l'Europe. Ils sentaient à quel point leur
+lâche incapacité était au-dessous de ses grands desseins, et le voile
+dont il couvrait ses intentions ajoutait encore à leurs pressentiments
+la terreur qui naît de l'obscurité. Bien que Napoléon eût signé le
+traité de Fontainebleau, que par ce traité il eût reconnu Emmanuel
+Godoy prince souverain des Algarves, ils n'étaient l'un et l'autre que
+médiocrement rassurés. D'abord Junot venait de s'emparer de
+l'administration entière du Portugal, sans en excepter les provinces
+occupées par les troupes espagnoles. Ensuite Napoléon avait voulu que
+le traité de Fontainebleau continuât à rester secret. Pourquoi ce
+secret, lorsque le Portugal se trouvait au pouvoir des troupes
+alliées, que la maison de Bragance était partie, et avait en quelque
+sorte par son départ laissé le trône vacant? À ces questions
+inquiétantes venaient s'ajouter les lettres de l'agent Yzquierdo, qui
+ne pouvait dissimuler à son patron les appréhensions dont il
+commençait à être saisi. Ces appréhensions ne reposaient, il est vrai,
+sur aucun fait précis, car Napoléon n'avait dit à personne sa pensée
+sur l'Espagne, et n'avait pu la dire, incertain encore de ce qu'il
+ferait. Mais ce penchant fatal à remplacer partout la famille de
+Bourbon par la sienne, penchant qui dominait son âme au point de lui
+faire oublier toute prudence, quelques esprits doués de clairvoyance
+le pressentaient, et Napoléon, sans avoir parlé, était deviné par plus
+d'un observateur. Le silence qu'il gardait, tout en se livrant à des
+préparatifs très-apparents, avait surtout frappé l'agent Yzquierdo,
+l'homme le plus habile à découvrir ce qu'on voulait lui cacher, et ce
+dernier ne cessait d'écrire au prince de la Paix que, bien que
+Napoléon fût parti pour l'Italie, qu'autour de ses ministres et de ses
+confidents il ne circulât aucun propos, pourtant il y avait dans tout
+ce qu'il voyait un mystère qui le remplissait d'inquiétude.
+
+[En marge: Agitations croissantes de la reine.]
+
+[En marge: Efforts du prince de la Paix pour calmer l'exaspération de
+la reine.]
+
+[En marge: Scandaleux témoignages de faveur prodigués au prince de la
+Paix par la reine et le roi.]
+
+Aussi le prince de la Paix et la reine étaient-ils singulièrement
+agités. La reine, souvent indisposée, cachant son trouble sous un
+calme affecté, son âge sous les parures les plus recherchées, laissait
+néanmoins échapper malgré elle de fréquents éclats de colère. Elle
+remplissait le palais de ses emportements, demandait le sacrifice de
+tous ceux qu'elle croyait ses ennemis, exprimait follement la volonté
+de faire tomber la tête du chanoine Escoïquiz et du duc de
+l'Infantado, et s'indignait contre l'obséquieux ministre de la justice
+Caballero, qui, tout tremblant, se bornait à opposer à ses désirs les
+difficultés naissant d'anciennes lois du royaume, inviolées et
+inviolables. Elle allait jusqu'à déclarer ce ministre un traître,
+vendu à Ferdinand. Celui-ci de son côté, mécontent de ce même
+ministre, l'appelait un vil exécuteur des volontés de sa mère, et se
+promettait d'en tirer plus tard une vengeance éclatante. Le prince de
+la Paix croyant, dans son intérêt même, utile de calmer la reine, la
+comblait de prévenances, et avait passé pour elle d'une indifférence
+insultante à des attentions de tous les moments. Bien qu'il allât le
+soir chez les demoiselles Tudo reposer son âme des fatigues de
+l'intrigue et de la crainte, il prodiguait le matin à cette reine
+exaspérée les soins d'un courtisan fidèle; et l'on voyait ces deux
+amants, qu'à leurs infidélités nombreuses on avait dû croire dégoûtés
+l'un de l'autre, ramenés par des terreurs et des haines communes à une
+intimité qui présentait tous les semblants de l'amour. En public, la
+reine témoignait au prince de la Paix un redoublement d'affection, et
+se plaisait à braver par ses témoignages la pudeur des assistants et
+l'aversion de ses ennemis. La cour était déserte. Tout ce qu'il y
+avait d'honnête l'avait abandonnée. Quand la famille royale paraissait
+hors des jardins de l'Escurial, le peuple restait silencieux, excepté
+pour le prince des Asturies, qu'il poursuivait de ses acclamations, au
+point que la reine avait fait rendre une ordonnance de police par
+laquelle toute acclamation était interdite. Elle avait poussé
+l'extravagance de ses volontés jusqu'à ordonner un _Te Deum_, pour
+remercier le ciel de la protection miraculeuse qu'il avait accordée au
+roi, en déjouant les complots du prince des Asturies. Entre les
+membres de la grandesse, tous convoqués, quatre seulement avaient
+paru, deux Espagnols, deux étrangers, consternés tous les quatre de
+leur propre bassesse. Au sortir de l'église, la reine avait montré à
+Emmanuel Godoy une tendresse, une familiarité outrageantes pour les
+assistants; et l'infortuné Charles IV lui-même n'apercevant rien de
+ces infamies, mais sentant confusément le péril de la situation, avait
+mis sans le vouloir le comble au scandale, en s'appuyant sur le bras
+du favori, comme sur un bras puissant duquel il espérait son salut.
+Déplorable spectacle, honteux non-seulement pour le trône, mais pour
+l'humanité elle-même, dont la dégradation, manifestée en si haut lieu,
+devenait plus éclatante!
+
+Chaque soir le prince de la Paix allait, comme nous l'avons dit, chez
+les demoiselles Tudo épancher les douleurs de son âme, fort souffrante
+quoique légère. Dans cette maison où les curieux venaient chercher des
+nouvelles, on avait conçu et témoigné une grande joie du traité de
+Fontainebleau, joie bientôt empoisonnée par l'ordre reçu de Paris de
+tenir le traité secret, par l'entrée continuelle des troupes
+françaises, par les lettres de l'agent Yzquierdo. Comme le public se
+plaisait à recueillir tout ce qui était défavorable au prince de la
+Paix, ses affidés tâchaient d'opposer au torrent des mauvaises
+nouvelles un torrent contraire, citant avec exagération tous les
+signes de faveur obtenus de la cour des Tuileries. Ainsi, malgré
+l'ordre de tenir secret le traité de Fontainebleau, on en avait
+raconté toutes les particularités chez les demoiselles Tudo, et on
+l'avait fait avec le plus grand détail. On avait dit que le nord du
+Portugal était donné à la reine d'Étrurie, le midi au prince de la
+Paix, constitué prince souverain des Algarves, et le milieu réservé
+pour en disposer plus tard. On motivait ainsi la présence des armées
+françaises; et quant à leur nombre, fort supérieur à ce qu'une simple
+occupation du Portugal aurait exigé, on l'expliquait par les grands
+projets de Napoléon sur Gibraltar. Afin de prévenir le fâcheux effet
+que devait produire l'entrée des autres corps prochainement attendus,
+on disait que l'armée française serait au moins de quatre-vingt mille
+hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par
+conséquent il n'y avait pas à s'en alarmer. Quant au procès contre les
+complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que
+Napoléon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de
+la Paix répondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que
+Napoléon avait déclaré l'affaire de l'Escurial une affaire étrangère à
+la France, et qu'il approuvait fort la punition d'intrigants qui
+avaient voulu ébranler le trône.
+
+[En marge: Soin du prince de la Paix de faire sortir de Madrid ses
+objets les plus précieux.]
+
+[En marge: Bruits généralement répandus d'un prochain départ de la
+famille royale pour l'Amérique.]
+
+Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si différent qui
+s'intéressaient à son sort, ne croyaient beaucoup à ces nouvelles. La
+crainte les tourmentait, et leur inspirait des précautions de la
+nature de celles qu'on prend en Orient contre la fortune ou contre la
+tyrannie. Ainsi on accumulait chez le prince de la Paix l'or et les
+pierreries. On démontait de superbes parures, pour en détacher les
+diamants qu'on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en
+numéraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargés sortir de
+sa demeure, les uns dirigés vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le
+peuple, suivant sa coutume, exagérait ces faits, et les grossissait
+démesurément. Il parlait de cinq cents millions en espèces, amassés
+chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour
+des destinations inconnues. Ces récits fabuleux, concordant avec la
+fuite de la maison de Bragance, avaient fait naître de toutes parts la
+supposition que le prince de la paix voulait entraîner la famille
+royale au Mexique, pour prolonger au delà des mers un pouvoir qui
+expirait en Europe. Propagée avec une incroyable rapidité, cette
+supposition avait indigné tous les Espagnols. L'idée de voir la
+famille royale d'Espagne fuir lâchement comme la famille royale de
+Portugal, emmener prisonnier un prince adoré, laisser à Napoléon un
+royaume vacant, les révoltait, et cette crainte avait ajouté, s'il
+était possible, à la fureur populaire qu'excitait le favori. Toutes
+les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient été
+emballées pour être secrètement emportées à Cadix, et que le prince de
+la Paix allait conduire la famille royale à Séville, se répandait
+comme une sinistre rumeur, soulevait les esprits, déchaînait les
+langues, s'évanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne
+venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds
+mugissements qui précèdent la tempête.
+
+[En marge: Vérité des bruits de départ.]
+
+[En marge: Raisons que fait valoir le prince de la Paix en faveur de
+la retraite en Amérique.]
+
+Et quelque faux que soient, en général, les bruits qui circulent chez
+un peuple agité, ceux-ci n'étaient pas sans fondement. Bien avant la
+fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait été
+communiqué à la cour de Madrid, soumis à son jugement, discuté avec
+elle, à ce point qu'il en avait été parlé à l'ambassadeur de France.
+Frappé de cet exemple, le prince de la Paix, quand il désespérait de
+sa situation, aimait à rêver en Amérique un asile où il irait chercher
+le repos, la sécurité, la continuation de son pouvoir. Il s'en était
+ouvert à la reine, à qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer
+le roi, il avait commencé à l'effrayer des intentions de Napoléon.
+Après lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus
+qu'il n'y avait, il s'était longuement étendu sur un plan de fuite en
+Amérique, comme sur le parti le plus sûr, le plus profitable même à
+l'Espagne. Résister aux armées de Napoléon, suivant le prince de la
+Paix, était impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par
+succomber devant celui que l'Europe entière avait vainement essayé de
+combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne,
+mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le
+territoire européen de la maison de Bourbon. Les provinces
+d'outre-mer, déjà fort remuées par le soulèvement des colonies
+anglaises, ne demandant qu'à se déclarer indépendantes, fort
+travaillées en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de
+la guerre qui absorberait les forces de la métropole pour secouer le
+joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever
+le Mexique, le Pérou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au
+contraire, en se réfugiant aux colonies, on les maintiendrait par la
+présence de la famille régnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir à
+leur tête pour former un empire indépendant; et si Napoléon, toujours
+plus odieux à l'Europe, à mesure qu'il devenait plus puissant,
+finissait par succomber, on reviendrait sur l'ancien continent, plus
+assuré de la fidélité des provinces d'Amérique avec lesquelles on
+aurait resserré ses liens, et ayant dans l'intervalle échappé, par un
+simple voyage, au bouleversement général de tous les États. Si, au
+contraire, le tyran de l'ancien monde devait mourir sur son trône
+usurpé et y laisser sa dynastie consolidée, on trouverait dans le
+Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout
+ce qu'on aurait abandonné en Europe.
+
+[En marge: Répugnance de Charles IV à l'égard de tout parti décisif.]
+
+[En marge: Charles IV veut qu'on fasse comme Ferdinand, et qu'on
+cherche à s'attacher Napoléon par un mariage.]
+
+[En marge: Charles IV exige que la demande clandestine de mariage
+faite par Ferdinand soit officiellement renouvelée au nom de la
+couronne d'Espagne.]
+
+Ces idées, les seules fortes et sensées qu'eût jamais conçues le
+favori, car, si on renonçait à disputer l'Espagne par une résistance
+héroïque, ce qu'il y avait de mieux c'était de conserver à la nation
+les deux Indes, et à la famille régnante un trône quelque éloigné
+qu'il fût, ces idées étaient de nature à bouleverser Charles IV. Se
+défendre par les armes, il n'y songeait certainement pas. S'en aller
+de l'Escurial à Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour
+jamais des chasses du Pardo, l'épouvantait presque autant qu'une
+bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres
+prévisions, et se jeter, disait-il, dans les bras de son _magnanime
+ami Napoléon_. Il faut ajouter, à l'honneur de ce bon et malheureux
+prince, que, malgré sa médiocrité, il sentait pourtant ce que Napoléon
+avait de grand, qu'il admirait ses exploits, et que s'il eût été
+capable de quelques efforts, il les eût faits pour l'aider à battre
+l'Angleterre, dans l'intérêt des deux pays, qu'il comprenait quand il
+lui arrivait d'y penser. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient
+de retraite lointaine, qu'il fallait chercher à deviner les intentions
+de Napoléon, et s'y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas
+être mauvaises; que le prince des Asturies, après tout, n'avait pas
+été si mal inspiré en demandant pour épouse une princesse de la
+famille Bonaparte; que c'était un moyen de resserrer l'alliance des
+deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu'il n'était pas
+possible que Napoléon, quand il aurait donné à Ferdinand l'une de ses
+filles adoptives, voulût la détrôner. Il était un héros trop grand,
+trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C'était
+peut-être pour la première fois de sa vie que l'infortuné roi, dont
+l'esprit s'éveillait sous l'aiguillon des circonstances, concevait une
+idée à lui, et paraissait y tenir. Il avait déjà pensé à ce mariage du
+prince héritier de la couronne avec une nièce de Napoléon, et il
+n'avait pas de violence à se faire pour adopter un tel projet. Il
+voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d'une manière
+irrégulière, fût renouvelée régulièrement au nom de la couronne
+d'Espagne, avec la solennité convenable, et les pouvoirs nécessaires
+pour traiter. Si Napoléon acceptait, il était lié envers la maison de
+Bourbon; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de ses
+intentions, et il serait temps alors de songer à la retraite.
+
+[En marge: Répugnance de la reine et du prince de la paix pour le
+mariage proposé.]
+
+Rien ne pouvait être plus désagréable à la reine et au favori que
+l'idée d'un tel mariage; car Ferdinand, époux d'une princesse
+française, protégé de Napoléon, protecteur à son tour de la maison
+d'Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la
+destruction de l'influence de la reine devaient s'ensuivre. Mais ne
+pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de
+Ferdinand, c'était déclarer qu'il avait eu tort, non-seulement dans la
+forme, mais dans le fond; c'était laisser voir à Napoléon qu'on ne
+voulait pas de son alliance; c'était se priver d'un moyen assuré de
+sonder ses intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables
+auprès de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite en
+Amérique. Ces raisons furent celles qui ramenèrent la reine et le
+favori à l'idée de demander une princesse française, c'est-à-dire de
+renouveler, au nom de la couronne, la proposition clandestine de
+Ferdinand. C'était la seule fois peut-être qu'il eût fallu débattre
+une résolution avec Charles IV, la seule fois assurément, pendant tout
+son règne, qu'une de ses volontés fût devenue celle du gouvernement.
+
+[En marge: Lettre de Charles IV à Napoléon pour demander la main d'une
+princesse française.]
+
+En conséquence, on fit écrire par Charles IV une lettre des plus
+affectueuses, pour prier Napoléon d'unir l'héritier de la couronne
+d'Espagne à une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas à
+cette demande. On réclama de Napoléon, dans une seconde lettre jointe
+à la première, l'exécution immédiate du traité de Fontainebleau, la
+publication de ce traité, et l'entrée en possession pour les
+copartageants des provinces portugaises du lot qui leur revenait à
+chacun. Cette réclamation, inspirée par le prince de la Paix, lui
+tenait fort à coeur, car il était impatient de se voir proclamer
+prince souverain; elle était en outre dans les intérêts bien entendus
+de la maison d'Espagne, puisque, par ce traité, Charles IV avait reçu
+de Napoléon la garantie de ses États, et le titre de roi des Espagnes
+et d'empereur des Amériques. La publication du traité de Fontainebleau
+eut été, dans le moment, un préservatif puissant contre les projets
+vrais ou supposés d'invasion.
+
+En attendant cette publication, on ne s'était pas fait faute, comme
+nous l'avons dit, de commettre des indiscrétions de tout genre, et de
+divulguer le traité tout entier. On débitait publiquement dans les
+rues de Madrid, en exagérant même les assertions de la maison Tudo,
+que le prince de la Paix allait être déclaré roi de Portugal, Charles
+IV empereur des Indes; qu'en un mot la faveur de Napoléon à l'égard
+d'Emmanuel Godoy allait se manifester d'une manière éclatante. Dans
+les instants fort courts où l'on ajoutait foi à ces bruits, on ouvrait
+les yeux à moitié; on disait que, sans doute, Napoléon se préparait à
+détrôner les derniers Bourbons comme il avait détrôné tous les autres,
+qu'il était d'accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu'il lui
+donnait le Portugal, pour que Godoy à son tour lui donnât l'Espagne.
+On calomniait ainsi ce personnage si difficile à calomnier; car, s'il
+était vrai qu'il eût asservi, avili et perdu ses maîtres, il n'était
+pas vrai qu'il les eût trahis en faveur de Napoléon. Heureusement pour
+la popularité de Napoléon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas
+longue créance. M. de Beauharnais, à qui sa cour laissait tout
+ignorer, affirmait qu'il n'avait aucune connaissance de ce traité, et
+avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On
+prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs
+vanteries accoutumées, et on recommençait à croire ce qui plaisait,
+c'est-à-dire que Ferdinand allait devenir d'abord l'époux d'une fille
+adoptive de Napoléon, puis roi, et qu'ainsi disparaîtrait l'odieuse
+faction qui opprimait et déshonorait l'Escurial. Et, chose singulière,
+dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons
+d'Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait à Paris
+l'autorisation de publier le traité de Fontainebleau, M. de
+Beauharnais y demandait de son côté l'autorisation de le démentir.
+
+[En marge: Les courriers de Madrid ne peuvent joindre Napoléon qu'en
+Italie.]
+
+Les lettres de Charles IV, les dépêches de M. de Beauharnais, avaient
+un long trajet à parcourir pour rejoindre Napoléon alors en Italie, et
+voyageant de ville en ville avec sa rapidité accoutumée. Dans l'état
+des communications à cette époque, il ne fallait pas moins de sept
+jours pour aller de Madrid à Paris, pas moins de cinq pour aller de
+Paris à Milan; et si Napoléon était en ce moment en course, soit à
+Venise, soit à Palma-Nova, les dépêches d'Espagne lui arrivaient
+quelquefois quatorze et quinze jours après leur départ. Il en fallait
+autant pour l'envoi des réponses, et ces délais convenaient à
+Napoléon, qui aurait voulu ralentir la marche du temps, tant il lui en
+coûtait de prendre des résolutions relativement à l'Espagne, partagé
+qu'il était entre le désir de détrôner partout les Bourbons, et
+l'appréhension des moyens violents et odieux qu'il lui faudrait
+employer pour y réussir.
+
+[En marge: Voyage de Napoléon en Italie.]
+
+[En marge: Création d'une commune au Mont-Cenis.]
+
+[En marge: Séjour de Napoléon à Venise.]
+
+[En marge: Travaux ordonnés à Venise pour lui rendre l'usage de son
+port, et préparer le retour de son ancienne prospérité commerciale.]
+
+[En marge: Entrevue de Napoléon avec Lucien Bonaparte à Mantoue.]
+
+Parti le 16 novembre de Paris, Napoléon était arrivé le 21 à Milan,
+après avoir déjà visité plusieurs points intéressants. Il avait même
+surpris son fils Eugène Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps
+d'accourir à sa rencontre. Se montrant le matin de son arrivée à la
+cathédrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'après-midi au
+palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au
+théâtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans
+les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargés des services les
+plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25, à expédier un grand
+nombre d'affaires, et à donner une foule d'ordres. Frappé en
+traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui était son ouvrage, du
+dénûment de secours auquel se trouvaient exposés les voyageurs, faute
+de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la
+création d'une commune, divisée en trois hameaux, un au bas de la
+montée, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situé au sommet
+devait être le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction
+d'une église, d'une maison commune, d'un hôpital, d'une caserne. Il
+accorda une dispense d'impôts pour tous les paysans qui viendraient
+s'établir dans la nouvelle commune, et en commença la population par
+l'établissement d'un certain nombre de cantonniers, chargés
+d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se réunir en cas
+d'accident sur les points où leur secours serait nécessaire. Après
+avoir arrêté le budget du royaume d'Italie, donné une sérieuse
+attention à l'armée italienne, convoqué les trois colléges des
+Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour
+à Milan, c'est-à-dire pour le 10 décembre, il partit afin de se rendre
+à Venise, en suivant la route de Brescia, Vérone, Padoue, accueilli
+sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste.
+Toujours occupé utilement, même au milieu des fêtes, il avait rectifié
+en passant le tracé des fortifications de Peschiera, se réservant
+d'arrêter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait
+recueilli une partie de sa parenté, le roi et la reine de Bavière,
+dont Eugène avait épousé la fille; sa soeur Élisa, princesse de
+Lucques et bientôt gouvernante de Toscane; enfin son frère Joseph,
+qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nommé roi de Naples, et
+qu'il chérissait tendrement, malgré de nombreux reproches sur sa molle
+façon de gouverner. À Fusine, petit port sur les lagunes, où l'on
+s'embarque pour se rendre à Venise, les autorités et la population
+l'attendaient dans des gondoles richement pavoisées, afin de le
+conduire au séjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vénitien,
+qui se consolait de ne plus former une république indépendante par la
+satisfaction d'avoir échappé à des lois tyranniques, par l'espérance
+d'appartenir bientôt à un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout
+entière, par la promesse enfin de grands travaux destinés à rendre ses
+eaux navigables, avait déployé pour recevoir Napoléon tout le luxe
+qu'il étalait autrefois quand son doge épousait la mer. D'innombrables
+gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des
+instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le maître du
+monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de
+Bavière, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de
+Berg, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux de
+l'ancienne armée d'Italie. Après avoir donné aux réceptions le temps
+nécessaire, Napoléon employa les jours suivants à parcourir les
+établissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux,
+accompagné partout de MM. Decrès, Proni, Sganzin. L'examen des lieux
+terminé, il rendit un décret en douze titres qui embrassait tous les
+besoins de Venise régénérée. Il commença, en vertu de ce décret, par
+rétablir une quantité de perceptions abolies depuis la chute de la
+république, mais justifiées par une longue expérience, peu onéreuses
+en elles-mêmes, et indispensables pour suffire aux dépenses d'une
+existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une
+oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurés, il songea à
+leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien
+des canaux et le creusement des lagunes, décréta ensuite un grand
+canal pour conduire les bâtiments de l'arsenal à la passe de
+Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des
+travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amène les eaux dans les
+lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent
+dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, où le commerce
+pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de
+douanes. Il pourvut à la santé publique en transportant les sépultures
+des églises dans une île destinée à cet usage; il s'occupa des
+plaisirs du peuple en réparant et faisant éclairer la place de
+Saint-Marc, éternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vénitiens;
+il assura enfin l'existence des marins par la réorganisation de tous
+les anciens établissements de bienfaisance. Après avoir répandu ces
+bienfaits, et reçu en retour mille acclamations, Napoléon partit pour
+visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et
+d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec
+Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie.
+Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio,
+Alexandrie sur le Tanaro, étaient à ses yeux les échelons d'une
+résistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens
+mettaient quelque énergie à se défendre. Il était venu par
+Porto-Legnago à Mantoue, où il devait revoir son frère Lucien, pour
+essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif désir, mais qu'il
+ne voulait accorder qu'à certaines conditions. M. de Meneval alla
+pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit
+au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les
+bras de son frère, l'aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il
+était des deux frères celui qui n'avait aucune puissance, mais poussée
+peut-être au delà de ce qu'une dignité bien entendue aurait exigé.
+L'entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile.
+Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait
+encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le
+moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV,
+renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une
+résolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets
+cette espèce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui
+donnât une fille qui était issue d'un premier mariage, pour la faire
+élever auprès de l'impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et
+l'envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S'il ne
+se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres
+trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter
+par le moyen d'une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé
+à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de
+Portugal, ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de
+casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par
+un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles,
+mais furent demandés avec autorité, refusés avec irritation, et les
+deux frères se séparèrent émus, irrités, point brouillés toutefois,
+puisque une partie de ce que désirait Napoléon, l'envoi à Paris de la
+fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon
+repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15
+décembre.
+
+[En marge: Déc. 1807.]
+
+[En marge: Séjour de Napoléon à Milan.]
+
+[En marge: Ajournement de toute réponse significative aux lettres du
+roi d'Espagne.]
+
+Des dépêches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y
+attendaient, et il avait plus d'une résolution à prendre. Les lettres
+de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV
+demandant une princesse française et la publication du traité de
+Fontainebleau, lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves
+questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se
+trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il
+n'était définitivement fixé sur aucun, bien qu'il inclinât, comme nous
+l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En
+conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu'il avait
+reçu les lettres du roi Charles IV, qu'il en appréciait l'importance,
+mais qu'absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il
+n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s'occuper de celles
+d'Espagne avec l'attention dont elles étaient dignes, et que, de
+retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces
+lettres méritaient. Il insista de nouveau pour que le traité de
+Fontainebleau restât secret quelque temps encore; et quant à M. de
+Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements,
+il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un
+point: c'était la défense d'afficher aucune préférence pour les partis
+qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté
+penchait le cabinet français.
+
+[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement à l'Espagne.]
+
+[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destinées, l'une à la
+Catalogne, l'autre à l'Aragon.]
+
+Il n'était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie,
+Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire,
+donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses
+forces, tant en deçà qu'au delà des Pyrénées, de manière qu'il pût,
+quelque parti qu'il adoptât, n'avoir qu'une volonté à exprimer,
+lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'état de l'Espagne
+contribuait à lui persuader que le moment d'une crise était proche; car
+il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d'inspirer
+patience à Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation
+espagnole. Il voulait donc être prêt à profiter d'une occasion, et avoir
+pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni
+la grande armée ni l'armée d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre
+à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission.
+Indépendamment de l'armée du général Junot, nécessaire au Portugal, il
+avait préparé, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du général
+Dupont et celui du maréchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce fût
+assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la route de Burgos
+et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement
+à gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les
+deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si
+importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et
+par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir être
+occupées, sinon par des forces qui s'y transporteraient immédiatement,
+du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il
+voulait donc avoir deux divisions préparées, l'une qui, placée près de
+Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter
+sur Pampelune; l'autre qui, réunie à Perpignan, pourrait également
+entrer à Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui
+la dominent. Maître de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon
+avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s'avancer sur
+Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l'Escurial,
+il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle
+d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de
+Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion
+probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait
+manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d'introduire de
+nouvelles forces dans l'intérieur de l'Espagne. En attendant il lui
+suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L'armée du général
+Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques
+bataillons de dépôt, dont on pouvait former une division de trois à
+quatre mille hommes, très-suffisante pour occuper Pampelune et contenir
+la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e,
+47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonné dans le voisinage,
+offrait le moyen de les porter à six. Napoléon ordonna de les réunir
+immédiatement à Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du général
+Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie à pied. Quant à la
+division de Perpignan, il en chercha les éléments en Italie même. Il
+avait là des régiments lombards et napolitains, bons à employer sous le
+climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre à l'école
+des Français. La rentrée des troupes auxiliaires dans leur pays
+permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des régiments italiens
+placés le plus près de France. Napoléon prescrivit donc à quatre
+bataillons italiens, trois résidant à Turin, un à Gênes, de s'acheminer
+sur Avignon. Un beau régiment napolitain, que son frère Joseph lui avait
+déjà envoyé pour l'aguerrir, se trouvait près de Grenoble. Même ordre
+lui fut adressé pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains,
+formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent
+dirigés sur le même point. Le régiment français qui sortait de la place
+de Braunau, restituée aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer
+en Italie. Sa route fut tracée de manière à l'envoyer dans le midi de la
+France. Enfin les cinq régiments de chasseurs et les quatre régiments de
+cuirassiers, transportés l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient
+leurs dépôts en Piémont, dépôts bien fournis d'hommes et de chevaux
+comme tous ceux de l'armée. Napoléon en tira encore deux belles
+brigades de cavalerie, qui formèrent sous le général Bessières une
+division de 1,200 chevaux. En joignant à ces troupes quelques bataillons
+français ou suisses résidant en Provence, il était possible de réunir à
+Perpignan un corps de 10 à 12 mille hommes pour la Catalogne.
+
+Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas
+encore passer les Pyrénées, Napoléon ordonna un nouveau mouvement à
+celles qui les avaient déjà franchies. Il enjoignit au général Dupont,
+dont une division s'était avancée jusqu'à Vittoria, de mettre en
+mouvement les deux autres, de manière à les avoir toutes trois réunies
+entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec
+apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est-à-dire
+sur Lisbonne, mais avec la précaution d'observer le pont du Douro sur
+la route de Madrid, afin d'être prêt à s'en emparer au premier besoin.
+Il prescrivit au maréchal Moncey d'occuper avec le corps des côtes de
+l'Océan les positions laissées vacantes par le général Dupont, et de
+porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne
+pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour
+d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les
+rendre plus naturels encore, Napoléon fit adresser par M. de
+Beauharnais au ministère espagnol les avis les plus alarmants sur une
+agglomération de forces anglaises à Gibraltar: agglomération
+très-réelle d'ailleurs, et nullement supposée; car on venait
+d'apprendre que le gouvernement britannique faisait évacuer la Sicile
+presque entièrement, et se disposait à envoyer en Portugal les
+troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol
+de pourvoir à la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des
+Baléares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi à
+la vraisemblance des prétextes allégués pour l'introduction de
+nouvelles troupes françaises en Espagne.
+
+[En marge: Décrets de Milan.]
+
+[En marge: Progrès des deux puissances maritimes dans la voie des
+violences commerciales.]
+
+Napoléon avait hâte d'expédier les affaires d'Italie pour revenir à
+Paris, d'où il pourrait veiller de plus près à l'objet de ses
+constantes préoccupations. Néanmoins il était une question qu'il
+aurait été plus en mesure de résoudre à Paris qu'à Milan, parce qu'il
+y aurait été entouré de plus de lumières, et sur laquelle cependant il
+ne voulut pas remettre sa décision d'un seul jour. Cette question
+était relative aux dernières ordonnances du conseil, rendues le 11
+novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des
+neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager
+davantage encore dans le système de la violence, et Napoléon, comme on
+le pense bien, n'entendait pas rester en arrière. À un coup fort rude,
+il avait à coeur de répondre immédiatement par un coup plus rude
+encore. On connaît les pas déjà faits dans cette voie funeste. À la
+prétention de saisir la propriété ennemie jusque sous le pavillon
+neutre, et d'appliquer le droit de blocus à de vastes étendues de
+côtes qu'il était matériellement impossible de bloquer, Napoléon avait
+répondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les
+côtes de l'Empire et des pays soumis à son influence; puis, son
+irritation croissant en proportion des violences de l'amirauté, il
+avait, par les fameux décrets de Berlin, déclaré les Îles Britanniques
+en état de blocus, défendu le commerce des marchandises anglaises dans
+tous les lieux où il dominait, ordonné partout leur saisie et leur
+confiscation, et annoncé que tout vaisseau qui aurait touché soit à
+l'un des trois royaumes, soit à l'une des colonies anglaises, serait
+repoussé des ports appartenant à la France ou dépendant de sa volonté.
+Divers décrets réglementaires avaient imposé aux bâtiments chargés de
+denrées coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats
+d'origine délivrés par les agents français. Toutes marchandises
+privées de ces certificats étaient sujettes à confiscation. L'alliance
+conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhésion promise de
+l'Autriche, l'obéissance assurée des deux gouvernements de la
+Péninsule, allaient étendre au continent entier ces redoutables
+dispositions.
+
+[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la
+couronne d'Angleterre.]
+
+L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le système des
+interdictions poussé à outrance lui était plus préjudiciable qu'à la
+France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent
+d'acheter; que les denrées coloniales, dont elle avait opéré
+l'accaparement presque général, car sa marine arrêtait sous divers
+prétextes jusqu'aux bâtiments des États-Unis eux-mêmes, resteraient
+invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturés subiraient
+le même sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation
+autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir
+certaines matières premières qui lui étaient indispensables, telles
+que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans
+cet état du commerce la France aurait beaucoup moins à se plaindre,
+car elle fournirait au continent les étoffes que ne fourniraient plus
+les manufactures anglaises; que, relativement aux denrées coloniales,
+il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires échappés aux
+croisières, une certaine quantité, qu'on lui ferait payer fort cher,
+il est vrai, mais qui suffirait à ses besoins; et qu'après tout la
+cherté du sucre et du café n'entraînerait jamais pour la France des
+inconvénients aussi grands que ceux qu'entraînerait pour l'Angleterre
+la suppression de tous les échanges. Le cabinet britannique avait donc
+abandonné son système d'exclusion, et il avait imaginé de faciliter le
+commerce général, mais en le forçant à passer tout entier par la
+Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En
+conséquence il avait décidé, par trois ordonnances du conseil, datées
+du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant à une nation qui ne
+serait pas en guerre déclarée avec la Grande-Bretagne, fût-elle plus
+ou moins dépendante de la France, pourrait entrer librement dans les
+ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite où il
+voudrait, moyennant qu'il eût touché en Angleterre, pour y porter des
+marchandises ou en recevoir, et qu'il y eût acquitté des droits de
+douane équivalant en moyenne à 25 pour cent. Tout bâtiment, au
+contraire, qui n'aurait point touché aux ports de la Grande-Bretagne,
+et aurait dans ses papiers des certificats d'origine délivrés par des
+agents français, devait être saisi et déclaré de bonne prise. De la
+sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'exécuter
+des lois violentes sur l'immensité des mers) étaient contraints, de
+quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrêter en Angleterre pour y
+payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denrées et de
+marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports
+anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grâce à
+ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous
+envoyer leurs denrées coloniales, qui ne portaient pas en elles-mêmes,
+comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils
+appelaient en effet dans la Tamise les bâtiments neutres, les
+chargeaient de sucre et de café, puis les convoyaient jusqu'à la vue
+de nos côtes, afin de leur épargner la visite, et les introduisaient
+ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui
+les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amérique.
+
+[En marge: Décret rendu à Milan le 17 décembre, en représailles des
+ordonnances du conseil du 11 novembre.]
+
+En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11
+novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre
+des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces
+ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il
+rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de
+Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s'était borné dans
+le décret de Berlin à exclure des ports de l'Empire tout bâtiment qui
+aurait touché en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il
+déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui
+aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait
+soumis à l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures
+réglementaires, il établit des peines sévères contre les capitaines et
+les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon
+rendait ce décret, MM. Gaudin, Crétet, Defermon, Collin de Sussy,
+répondant à ses questions, lui proposaient une mesure tendant à peu
+près au même but, mais encore plus rigoureuse: c'était d'interdire
+toute relation commerciale avec l'Empire français aux nations qui
+n'auraient pas elles-mêmes cessé tout commerce avec l'Angleterre. Tel
+quel, le décret de Milan suffisait pour fermer plus étroitement que
+jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir à son
+profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de
+violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant
+que l'Angleterre elle-même.
+
+[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.]
+
+[En marge: Adoption officielle d'Eugène de Beauharnais, et
+transmission de la couronne d'Italie assurée à sa descendance.]
+
+Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui
+restait à l'administration du royaume d'Italie. Conformément à la
+convocation qu'ils avaient reçue, les trois colléges des Possidenti,
+des Commercianti et des Dotti se réunirent à Milan vers la fin de
+décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes
+essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait
+officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le
+second, il précisait les conséquences de cette adoption, en assurant
+au prince Eugène la succession de la couronne d'Italie, et en
+restreignant à cette couronne seule son droit d'hériter, ce qui
+excluait la possibilité de succéder un jour à celle de France. Après
+avoir établi ses frères et ses soeurs, il était naturel que Napoléon
+satisfît à la plus vive peut-être de ses affections, à celle que lui
+inspiraient les enfants de l'impératrice Joséphine, et surtout Eugène
+de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et
+dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n'avaient
+jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui,
+depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs
+de la guerre.
+
+La couronne d'Italie restant pour le présent unie à celle de France,
+et Eugène de Beauharnais n'en étant encore que l'héritier présomptif,
+avec la qualité de vice-roi, Napoléon voulut qu'il s'appelât prince de
+Venise, titre que devaient porter désormais les héritiers présomptifs
+du royaume d'Italie. Il créa le titre de princesse de Bologne pour la
+fille qu'Eugène venait d'avoir de son mariage avec la princesse
+Auguste de Bavière. Enfin, désirant donner au duc de Melzi, l'ancien
+vice-président de la république italienne, une nouvelle marque de
+faveur, il le nomma duc de Lodi, titre emprunté à l'un des faits
+d'armes éclatants de nos premières campagnes. Il s'occupa ensuite de
+modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution
+qui était peu importante en elle-même, la volonté de Napoléon faisant
+tout en Italie; ce qu'il ne fallait pas regretter pour le moment, car,
+sauf les exigences naissant de la guerre générale, cette volonté n'y
+poursuivait, n'y réalisait que le bien. Le collége des Possidenti, le
+plus riche des trois, vota l'érection à ses frais d'un monument qui
+devait perpétuer la mémoire des bienfaits dont Napoléon avait comblé
+l'Italie.
+
+[En marge: Séjour à Turin.]
+
+[En marge: Travaux ordonnés en traversant le Piémont, pour le lier
+plus étroitement à la Ligurie.]
+
+Ces opérations terminées, Napoléon partit pour le Piémont, visita la
+grande place d'Alexandrie, complimenta sur les lieux mêmes le général
+Chasseloup, chargé de la construction de cette place, puis se rendit à
+Turin, où il accorda de nouveaux avantages à ces provinces devenues
+françaises. Afin de rattacher la Ligurie au Piémont, il décréta un canal
+qui, s'embouchant dans la mer à Savone, et traversant l'Apennin dans sa
+partie la plus abaissée, pour gagner la Bormida à Carcare, devait
+joindre le Pô et la Méditerranée. Il ordonna le perfectionnement de la
+navigation d'Alexandrie au Pô, de manière que les bateaux pussent y
+passer en tout temps. Il fit rectifier en quelques points la grande
+route d'Alexandrie à Savone, et voulut qu'elle fût mise en communication
+avec la route de Turin par un embranchement de Carcare à Ceva. Il décida
+l'ouverture de la grande route du mont Genèvre, par Briançon,
+Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe à celle du mont Cenis devait
+compléter les communications de la France avec le Piémont par les Alpes
+Cottiennes. Il décréta aussi la construction de divers ponts: un en
+pierre sur le Pô, à Turin; un autre en pierre sur la Doire; un en bois
+sur la Sesia, à Verceil; un en bois sur la Bormida, entre Alexandrie et
+Tortone; trois enfin d'importance moindre, également en bois, sur trois
+torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en même temps
+d'assurer des moyens financiers pour suffire à ces vastes travaux, car
+il n'était pas de ceux qui ordonnent des créations nouvelles sans
+s'inquiéter des charges qui en peuvent résulter. Un restant dû par les
+acquéreurs de domaines nationaux, le produit des domaines engagés, un
+prélèvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir à ces utiles
+dépenses.
+
+[En marge: Janv. 1808.]
+
+[En marge: Retour de Napoléon à Paris le 1er janvier 1808.]
+
+[En marge: Nécessité de prendre un parti à l'égard de l'Espagne.]
+
+Napoléon quitta Turin accompagné par les acclamations des peuples
+reconnaissants, et arriva à Paris le 1er janvier 1808, fort avant dans
+la journée, mais assez à temps pour y recevoir les hommages de la
+cour, des autorités publiques et des Parisiens. Son retour dans la
+capitale de l'Empire allait être le signal des plus graves
+déterminations de son règne. Il fallait en effet prendre un parti à
+l'égard de l'Espagne, car on ne pouvait différer davantage de répondre
+à Charles IV. Il fallait en prendre un aussi à l'égard de la cour de
+Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus
+difficiles. Napoléon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux
+deux plus redoutables vestiges de l'ancien régime, les Bourbons
+d'Espagne et la papauté.
+
+[En marge: Les trois partis qu'on pouvait prendre à l'égard de
+l'Espagne.]
+
+Dominé sans cesse, depuis que le continent était pacifié, par l'idée
+systématique de mettre sur tous les trônes les Bonaparte à la place
+des Bourbons, entraîné vers ce but par un sentiment de famille, et
+aussi par son génie réformateur, qui répugnait à laisser auprès de lui
+des royautés dégénérées, inutiles ou nuisibles à la cause commune,
+Napoléon, comme on l'a vu, était agité au sujet de l'Espagne des
+pensées les plus diverses. Trois partis s'offraient à son esprit:
+premièrement, s'attacher l'Espagne par le mariage d'une princesse
+française avec le prince des Asturies, par le renversement du favori,
+sans rien exiger des Espagnols qui pût blesser leur fierté ou leur
+ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire,
+mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des
+sacrifices de territoire, qui nous auraient assuré les bords de
+l'Èbre, les côtes de la Catalogne, et la jouissance en commun des
+colonies espagnoles; troisièmement, enfin, recourir aux moyens
+extrêmes, c'est-à-dire détrôner les Bourbons, imposer aux Espagnols
+une dynastie nouvelle, en ne leur demandant aucun sacrifice de
+territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique
+résultat d'avoir étroitement lié les destinées de l'Espagne à celles
+de la France.
+
+De ces trois partis, aucun n'était bon (nous dirons tout à l'heure
+pourquoi); mais ils étaient loin d'être également mauvais.
+
+[En marge: Du parti qui consistait à unir la France et l'Espagne par
+un mariage, sans exiger de celle-ci aucun sacrifice.]
+
+Accorder à Ferdinand une princesse française, ajouter à cette faveur
+le renversement du favori, en ne faisant payer cette double
+satisfaction par aucun sacrifice, c'eût été transporter de joie la
+nation espagnole, acquérir pour quelque temps un dévouement absolu de
+sa part, et se la donner pour appui énergique contre tout ministre qui
+n'aurait pas franchement marché dans le sens de la politique
+française. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez
+les individus: la jalousie espagnole aurait bientôt reparu quand se
+serait effacée la mémoire des bienfaits de Napoléon, et Ferdinand, qui
+avait tous les défauts du caractère espagnol, sans aucune de ses
+qualités, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France
+qu'Emmanuel Godoy. Son incapacité, sa paresse, lui auraient rendu les
+conseils de Napoléon aussi incommodes qu'ils l'étaient en ce moment
+au favori. Après quelques jours de vive reconnaissance, les choses
+eussent repris leur ancien cours: ignorance, incurie, haine de toute
+amélioration, jalousie de la supériorité étrangère, auraient été,
+comme par le passé, les caractères du gouvernement espagnol sous le
+nouveau règne. Il est vrai qu'une princesse française eût été placée
+auprès du trône pour y répéter les bons conseils partis de Paris; mais
+il lui aurait fallu une supériorité bien rare pour résister à des
+tendances si contraires, et cette supériorité même l'eût peut-être
+rendue odieuse. Le passé n'était pas rassurant pour une princesse
+française qui aurait apporté en Espagne de nobles et attrayantes
+qualités. D'ailleurs, on ne crée pas à volonté des princesses
+enrichies de tous les dons de la nature, et celles dont Napoléon
+aurait pu alors se servir n'annonçaient pas les facultés éclatantes
+que la situation aurait rendues aussi nécessaires à leur rôle que
+dangereuses à elles-mêmes.
+
+[En marge: Du second parti, consistant à exiger de l'Espagne des
+sacrifices de territoire et des avantages commerciaux, pour prix d'un
+mariage et de la cession du Portugal.]
+
+Le second projet, consistant à exiger pour prix du mariage, du
+renversement du favori, et de la cession du Portugal, des sacrifices
+considérables, tels que l'abandon des provinces de l'Èbre et
+l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, n'était que le
+premier projet fort aggravé. Les provinces de l'Èbre offraient un
+avantage plus apparent que réel, car ces Provinces étaient, à cause du
+voisinage, celles qui aimaient le moins les Français. Elles n'eussent
+pas plus contracté, même avec le temps, l'amour de la France, que les
+Milanais n'ont contracté l'amour de l'Autriche. Les Pyrénées leur
+auraient toujours rappelé qu'elles étaient espagnoles et non point
+françaises, et, loin de nous donner un soldat ou un écu, elles nous
+auraient coûté beaucoup d'hommes et d'argent pour les garder. La
+prétendue domination qu'elles nous auraient assurée sur l'Espagne,
+était, sous Napoléon du moins, bien illusoire. Partir de Pampelune ou
+de Saragosse, au lieu de Bayonne, pour marcher sur Madrid, ne
+constituait pas une assez grande différence pour qu'on pût croire que
+l'Espagne passait ainsi à notre égard d'un état d'indépendance à un
+état de soumission; et, au contraire, on aurait indigné les Espagnols
+par ce démembrement de leur territoire; on aurait tellement empoisonné
+leur joie de voir Ferdinand marié à une princesse française, le favori
+renversé, qu'on aurait fait naître l'ingratitude dès le premier jour.
+Lisbonne même n'aurait eu aucun charme à leurs yeux s'il avait fallu
+le payer de Saragosse et de Barcelone. Quant à l'ouverture des
+colonies espagnoles aux Français, c'était là un avantage sérieux,
+assez sérieux pour être désiré, mais facile à obtenir sans exciter de
+ressentiment, s'il eût été le seul prix exigé pour le Portugal, le
+mariage, et le renversement du favori. Ce second projet n'avait donc
+pas même le mérite de nous attacher l'Espagne un seul jour; et il nous
+exposait, pour quelques cessions territoriales impossibles à
+conserver, à l'éternelle haine des Espagnols.
+
+[En marge: Troisième parti, consistant à détrôner les Bourbons en
+conservant à l'Espagne tous ses avantages, sans lui demander un seul
+sacrifice.]
+
+Le troisième projet, celui vers lequel Napoléon paraissait entraîné
+d'une manière irrésistible, consistait à détrôner les Bourbons, à
+rapprocher définitivement par l'établissement d'une même dynastie la
+France et l'Espagne, à régénérer celle-ci pour la rendre utile, soit
+à elle-même, soit à la cause commune, à ne lui rien ôter, à lui tout
+donner au contraire, Portugal, renversement du favori, réformes
+intérieures; à renouveler, en un mot, la politique de Louis XIV, qui
+n'avait rien de trop grand pour un homme qui avait dépassé toute
+grandeur connue. Cette politique de Louis XIV, outre qu'elle n'avait
+rien de trop grand pour Napoléon, était, il faut le reconnaître, la
+politique naturelle de la France. Réunir dans un même esprit, dans un
+même intérêt, tout l'Occident, c'est-à-dire la France et les deux
+péninsules italienne et espagnole; opposer leur puissance continentale
+à la coalition des cours du Nord, leur puissance maritime aux
+prétentions de l'Angleterre, était assurément la vraie, la légitime
+ambition qu'il aurait fallu souhaiter à Napoléon, celle qui eût été
+justifiée par les règles de la saine politique, n'eût-elle pas réussi.
+Mais la punition du prodigue qui a fait de folles dépenses, c'est de
+ne pouvoir plus faire les dépenses nécessaires. Napoléon, pour avoir
+entrepris au Nord une tâche immense, exorbitante, hors des véritables
+intérêts de la France, comme de constituer une Allemagne française au
+grand déplaisir des peuples allemands, comme d'entreprendre la
+restauration de la Pologne malgré l'Autriche et la Prusse, allait
+manquer des forces qu'eût exigées l'exécution des desseins les plus
+profondément politiques. Il était obligé, en effet, dans le moment
+même, de garder trois cent mille hommes entre l'Oder et la Vistule,
+pour s'assurer la soumission de l'Allemagne et l'alliance de la
+Russie, cent vingt mille hommes en Italie pour ôter à l'Autriche
+toute idée de repasser les Alpes. S'il lui fallait encore cent ou deux
+cent mille hommes pour contenir l'Espagne, pour en rejeter les
+Anglais, qui allaient trouver là un pied-à-terre commode et sûr, car
+ils n'avaient pour y arriver que le golfe seul de Gascogne à franchir;
+s'il lui fallait ces diverses armées en Allemagne, en Italie, en
+Espagne, c'était une masse de huit ou neuf cent mille hommes qui
+devenait nécessaire, et il devait en résulter une extension de soins,
+d'efforts, de commandement, à laquelle la France et son génie même
+finiraient par ne pouvoir suffire.
+
+Ce qui se passait alors en était déjà une preuve frappante, puisque,
+pour se procurer des troupes sans affaiblir la grande armée, sans
+dégarnir l'Allemagne et l'Italie, Napoléon était réduit à s'ingénier
+de mille façons, et ne réussissait à trouver jusqu'ici que des
+conscrits commandés par des officiers qu'on prenait dans les dépôts ou
+qu'on arrachait à la retraite. C'était un premier et fort indice de la
+situation que Napoléon avait créée en multipliant démesurément ses
+entreprises. Une autre circonstance devait fort aggraver cette
+insuffisance de ressources. La soumission de la cour d'Espagne,
+quoique entremêlée de beaucoup de trahisons secrètes, quoique rendue
+stérile par l'incapacité de l'administration espagnole, avait tous les
+dehors du dévouement le plus absolu. Napoléon n'avait donc aucun grief
+spécieux à faire valoir contre la cour de l'Escurial, et l'acte
+dictatorial de détrôner Charles IV, pour des raisons très-politiques,
+il est vrai, mais contraires à la simple équité, difficiles à faire
+comprendre aux masses, et avant besoin d'ailleurs du succès définitif
+pour être admises, pouvait soulever une nation fière, jalouse, animée
+d'une haine ardente contre l'étranger. On était donc exposé à révolter
+son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien
+autres forces que celles que Napoléon était en mesure de réunir. Ce
+n'étaient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu
+imposants de leur personne, qu'il aurait fallu; c'étaient de vieux
+soldats, capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur
+aspect, et qui, saisissant à l'improviste, sur tous les points à la
+fois, la Péninsule épouvantée, empêchassent le sentiment public
+d'éclater, continssent la populace à demi sauvage des Espagnes,
+donnassent enfin aux classes moyennes, désirant un nouvel ordre de
+choses, portées à l'espérer de la France, le temps de se confirmer
+dans leurs sentiments et de les répandre autour d'elles. À ces
+conditions, l'acte extraordinaire auquel Napoléon était réduit avait
+chance de réussir, et, le premier mouvement de révolte étant ainsi
+prévenu, la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les
+bienfaits que la France lui apportait. Mais, tenté avec de moindres
+ressources, le projet dont Napoléon nourrissait la pensée pouvait être
+le commencement d'une série de désastres.
+
+Il y avait encore une autre condition nécessaire au succès de cette
+entreprise, c'était de conserver dans toute son intimité la nouvelle
+alliance que Napoléon venait de conclure à Tilsit; car si on était
+forcé de recommencer ou la campagne d'Austerlitz, ou celle de
+Friedland, pendant qu'on serait occupé en Espagne, c'était, outre la
+difficulté de vaincre à ces deux extrémités du monde européen,
+s'imposer non-seulement une double tâche, mais rendre la seconde cent
+fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un extrême
+encouragement de toute guerre qui s'élèverait au Nord. Il fallait
+donc, quelque fâcheuse que fût la condescendance qu'on montrerait pour
+l'ambition d'Alexandre, en prendre son parti, et prévenir
+l'inconvénient de la dispersion des forces françaises en achetant à
+tout prix le concours du grand empire du Nord, payer, en un mot, de la
+Moldavie et de la Valachie la possibilité de détrôner impunément les
+Bourbons d'Espagne.
+
+Enfin, eût-on réuni toutes ces conditions, il restait un danger grave,
+grave pour l'Espagne et pour la France, la perte possible, probable
+même, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, étaient
+déjà sourdement travaillées par l'esprit de révolte. L'exemple des
+États-Unis avait fort développé chez elles le penchant de
+l'indépendance, et la honteuse incurie de la métropole, qui les
+laissait sans défense, les y disposait encore davantage. Il était donc
+à craindre qu'une dynastie nouvelle et imposée à la nation ne leur
+fournît le prétexte qu'elles cherchaient pour s'insurger, et que la
+protection anglaise ne leur en fournît en outre le moyen. Dans ce cas,
+trop facile à prévoir, l'Espagne, en attendant qu'elle se fût ouvert
+d'autres sources de prospérité, allait être ruinée, et la France
+n'aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages
+que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies
+espagnoles.
+
+Tels étaient les trois plans entre lesquels Napoléon avait à choisir.
+Ils présentaient chacun leurs inconvénients; car le premier, qui
+aurait comblé tous les voeux des Espagnols à la fois, en les
+débarrassant du favori, en leur assurant la protection de Napoléon par
+un mariage français, en leur donnant Lisbonne sans compensation
+territoriale, n'eût été peut-être qu'une duperie. Le second, qui
+aurait fait payer tous ces avantages d'un cruel sacrifice de
+territoire, les eût révoltés. Le troisième enfin, qui résolvait la
+question d'une manière décisive, qui rapprochait définitivement la
+France et l'Espagne, qui régénérait celle-ci en ne lui demandant
+d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait néanmoins
+soulever la nation, exigeait dès lors une disponibilité de forces que
+Napoléon ne s'était pas ménagée, et, pour dernier inconvénient,
+mettait les colonies espagnoles en grand péril.
+
+[En marge: Le premier plan considéré comme le moins mauvais des
+trois.]
+
+Tout considéré, ce que Napoléon aurait eu de mieux à faire, c'eût été
+d'adopter le premier plan, c'est-à-dire de délivrer l'Espagne du
+favori, de lui accorder la main d'une princesse française, de lui
+céder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l'Èbre, ce
+qui aurait porté jusqu'à l'ivresse la joie de la nation, et de
+demander tout au plus l'ouverture des colonies, peut-être l'abandon
+des îles Baléares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun
+parti; avantages sérieux, les seuls désirables, qu'elle nous aurait
+abandonnés sans regret, sans que ses sentiments pour nous fussent
+altérés en aucune manière. La reconnaissance aurait pu ne pas durer,
+mais elle se serait conservée assez long-temps pour atteindre la fin
+de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernière période de
+cette guerre le concours sincère des Espagnols contre les Anglais,
+pour acquérir au moins à leurs propres yeux le droit de l'exiger, et,
+si on ne l'obtenait pas, le droit de punir des ingrats.
+
+[En marge: Penchant de M. de Talleyrand pour le plan qui se bornait à
+exiger de l'Espagne des cessions territoriales.]
+
+[En marge: Napoléon toujours irrésistiblement attiré vers l'idée
+d'expulser les Bourbons d'Espagne.]
+
+Mais ce plan, le seul sage, parce qu'il était le seul qui n'ajoutât
+pas de nouvelles entreprises à celles qui surchargeaient déjà
+l'Empire, ne rencontrait aucune approbation, ni chez Napoléon dont il
+contrariait les secrets désirs, ni chez M. de Talleyrand qui n'avait
+pas le courage de l'appuyer, quoiqu'il commençât dès lors à s'effrayer
+des conséquences que pouvait avoir la politique dont il s'était fait
+le flatteur. On l'avait vu, pour recouvrer la faveur impériale, entrer
+complaisamment dans toutes les idées de Napoléon, se faire son
+confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la
+prudence contre-balançant chez lui le goût de plaire, il hésitait, et
+cherchait dans le second projet un terme moyen qui mît d'accord le
+courtisan et l'homme d'État. Il semblait croire qu'on ne devait pas
+trop s'engager dans les affaires de la Péninsule, qu'il fallait tirer
+de l'Espagne ce qu'on pourrait, la livrer ensuite à elle-même, et pour
+cela, sans prétendre à l'honneur de la régénérer, lui donner une
+princesse française, puisqu'elle en voulait une, la débarrasser du
+favori, puisqu'elle n'en voulait plus, et lui abandonner enfin la
+portion réservée du Portugal, trop éloignée de France pour qu'on y
+tînt, mais se la faire payer par l'Aragon, la Catalogne, les Baléares,
+par l'ouverture des colonies espagnoles, et, après s'être ainsi
+ménagé la compensation de ce qu'on lui aurait donné, la laisser faire,
+en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de
+Pampelune[28]. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait à ramener
+Napoléon de la voie fatale où il l'avait poussé. Mais celui-ci, qui
+jugeait sainement ce plan, parce qu'il n'y avait pas goût, y voyait
+autant de danger à braver qu'en adoptant le dernier; car enlever aux
+Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, était aussi difficile à ses
+yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc
+toujours et irrésistiblement à l'idée d'expulser les Bourbons du
+dernier trône qui leur restât en Europe, et se disait qu'il fallait
+profiter du moment où il était tout-puissant sur le continent, où
+l'Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite à Copenhague, où
+il était jeune, victorieux, obéi, servi par la fortune, pour achever
+son système par un grand coup frappé sur la dynastie espagnole; après
+quoi, lui, l'armée, la France, l'Occident, se reposeraient, éblouis de
+sa gloire, satisfaits de l'ordre qu'il aurait établi, des sages
+réformes qu'il aurait opérées. Il se disait encore que la difficulté,
+après tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu'on avait
+rencontrée dans le royaume de Naples; qu'en supposant les Espagnols
+aussi énergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de
+tripler ou de quadrupler l'étendue des Calabres, et, au lieu de
+vingt-cinq mille Français, d'en imaginer cent mille, pour se faire une
+idée des obstacles à vaincre; que ses jeunes soldats, qui avaient
+prouvé partout qu'ils valaient les meilleures troupes européennes,
+réussiraient certainement à vaincre des Espagnols dégénérés, et qu'en
+faisant passer une conscription de plus dans les dépôts, il aurait, et
+au delà, les cent mille conscrits nécessaires à cette nouvelle
+entreprise; que la grande armée resterait intacte entre l'Oder et la
+Vistule pour contenir l'Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonnée
+à la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le
+concours de l'empereur Alexandre à l'achèvement de ses desseins; qu'en
+un mot, ce qu'il voulait faire en Espagne était la dernière
+conséquence à tirer de ses victoires, l'établissement définitif de sa
+famille, l'entier accomplissement de ses destinées.
+
+[Note 28: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir
+plus qu'aucun autre flatté le penchant de Napoléon à s'engager dans
+les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas été d'avis
+de ce qui s'était fait à cette époque. Il avait seul encouragé
+Napoléon à changer l'état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait
+presque inévitable le détrônement des Bourbons: ce fait est prouvé par
+des documents authentiques; mais, à la vérité, les dépêches dans
+lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses négociations avec M.
+Yzquierdo, prouvent qu'il préférait un mariage avec Ferdinand, et
+l'acquisition des provinces de l'Èbre, au parti plus décisif du
+renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette équivoque que
+M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre
+l'Espagne. Il n'en avait pas moins poussé Napoléon à cette entreprise,
+quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que
+l'archichancelier Cambacérès, auraient voulu l'en éloigner, et, après
+l'y avoir poussé, la préférence donnée à la plus mauvaise des trois
+solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager sa
+responsabilité.]
+
+[En marge: Incident de famille qui prive Napoléon de la princesse
+française destinée d'abord à l'Espagne.]
+
+Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, même après le procès de
+l'Escurial, le parti de Napoléon n'était pas irrévocablement pris, et il
+revenait quelquefois à l'idée de s'en tenir à un mariage qui
+rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit
+naître pour cette combinaison une sorte d'impossibilité matérielle.
+Napoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Paris la fille
+issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoyée pour ne pas
+rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur
+cette jeune fille élevée dans l'exil, entendant souvent des plaintes
+amères contre la toute-puissante famille qui se partageait les trônes de
+l'Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille
+n'apportait point à Paris les sentiments qu'on aurait pu désirer d'elle.
+Établie près de son aïeule l'Impératrice-mère, qui lui prodiguait ses
+soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes
+une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu'on l'avait
+enseignée à craindre plus qu'à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa
+correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins
+qu'elle éprouvait. Napoléon qui, dans la supposition où il l'enverrait
+partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les
+dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec
+soin, et avait ordonné qu'on lût sa correspondance à la poste. Elle
+était à peine arrivée à Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles
+elle rapportait sur sa grand'mère, ses tantes, son oncle Napoléon, des
+bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres
+à Napoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux
+Tuileries sa mère, ses frères et ses soeurs, et fit lire en assemblée de
+famille les lettres qu'on avait interceptées. Il s'égaya fort de la
+colère excitée chez les témoins de cette scène, tous assez maltraités
+dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une
+froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa
+jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l'Italie. Il ne
+restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à
+l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille
+impériale, n'en était pas[29]. Napoléon venait d'adopter cette jeune
+personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l'envoyer en
+Allemagne, pour y épouser l'héritier de la maison princière d'Aremberg.
+À mêler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce fût son
+propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il
+ressentît pour elle.
+
+[Note 29: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui
+révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la
+fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de
+son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands
+événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons
+d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est
+inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point
+à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre
+de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte,
+et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour
+reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les
+détails que j'ai retracés.]
+
+[En marge: Napoléon commence à songer au moyen de faire fuir la
+famille d'Espagne en l'épouvantant.]
+
+[En marge: Napoléon accroît la terreur de la famille royale d'Espagne,
+en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.]
+
+Même sans cet incident, Napoléon aurait probablement fini par préférer
+le parti le plus décisif, c'est-à-dire le détrônement des Bourbons. En
+tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer
+un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais
+le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser
+profondément le sentiment public de l'Espagne, de la France et de
+l'Europe, était toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le
+trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses
+volontés, il l'attendait des événements. Les divisions de la cour, les
+fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient
+pour l'héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient,
+l'impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui
+allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion
+soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre
+de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes françaises
+en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l'exaltation des esprits,
+par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux
+autres, l'attente excitée chez tous, et qu'elle finirait peut-être par
+provoquer un dénoûment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble
+de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon: c'était la
+fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de
+Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une
+pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l'aise, en lui
+livrant un trône vacant, que peut-être la nation espagnole, dans son
+indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette
+nouvelle émigration en Amérique d'une dynastie européenne devint dès
+cet instant la solution à laquelle il s'arrêta, comme à la moins
+odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé. Une manière
+certaine d'amener ce résultat, c'était d'augmenter le nombre des
+troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un
+mystère toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire.
+Obligé de répondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait
+la main d'une princesse française pour Ferdinand et la publication du
+traité de Fontainebleau, il répondit à la première que, fort honoré
+pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d'Espagne, il
+avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince
+des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'État, était rentré
+en grâce auprès de ses augustes parents; car il n'était personne qui
+voulût, disait-il, _s'allier à un fils déshonoré_. Il répondit à la
+seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en
+Portugal pour qu'on pût en morceler l'administration, et surtout y
+diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à
+débarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples
+par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous
+ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication
+du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la
+légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës,
+sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l'obscurité.
+À ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle
+augmentation de ses forces.
+
+[En marge: Formation de nouveaux corps destinés à l'Espagne.]
+
+On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à
+l'Espagne, sans affaiblir ses armées d'Allemagne et d'Italie. Il avait
+en effet composé l'armée du Portugal avec les anciens camps des côtes
+de Bretagne et de Normandie; l'armée du général Dupont, dite _corps de
+la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de
+réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'armée du
+maréchal Moncey, dite _corps d'observation des côtes de l'Océan_, avec
+douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la
+division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampelune avec quelques
+bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin,
+la division des Pyrénées-Orientales avec les régiments italiens ou
+napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de
+l'armée d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux
+dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour tous
+ces corps.
+
+[Illustration: Le Général Lasalle.]
+
+Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant
+les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont
+l'organisation s'achevait dans le moment. C'étaient trois mille
+hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par
+Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de
+six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller
+l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le
+général Mouton, qui en avait été d'abord nommé commandant, eut mission
+d'aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la
+division des Pyrénées-Orientales, composée d'Italiens, en lui
+adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés
+entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits.
+Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes,
+et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que
+commandait le général Lechi, former, sous le général Duhesme, un corps
+très-suffisant pour la Catalogne.
+
+[En marge: Mouvement des troupes françaises sur Madrid plus clairement
+indiqué.]
+
+Quant à la réserve générale, Napoléon l'organisa à Orléans pour
+l'infanterie, à Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au même
+procédé qu'il avait employé pour composer le corps du maréchal Moncey,
+et il réunit à Orléans de nouveaux bataillons provisoires tirés des
+dépôts qui n'avaient pas encore fourni de détachements à l'Espagne. Le
+général Verdier dut commander ces six nouveaux régiments provisoires
+d'infanterie, désignés sous les numéros 13 à 18. Napoléon réunit à
+Poitiers quatre nouveaux régiments provisoires de cavalerie, également
+tirés des dépôts, présentant trois mille cavaliers de toutes armes,
+cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un général de
+cavalerie d'un mérite rare, le général Lasalle. Il restitua au camp de
+Boulogne, à la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix
+vieux régiments ramenés de la grande armée; ce qui lui préparait, en
+cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualité supérieure.
+Enfin, il dirigea secrètement sur Bordeaux quelques détachements de la
+garde impériale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien
+qu'il serait bientôt obligé de se rendre lui-même en Espagne, pour y
+amener le dénoûment qu'il désirait. En évaluant à 25 mille hommes le
+corps du général Dupont, à 32 mille celui du maréchal Moncey, à 6 ou 7
+la division des Pyrénées-Occidentales, à 11 ou 12 le corps des
+Pyrénées-Orientales, à 10 mille les deux réserves d'Orléans et
+Poitiers, à 2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait
+considérer comme représentant une force de 80 et quelques mille hommes
+les troupes dirigées sur l'Espagne, sans compter l'armée de Portugal,
+ce qui élevait à plus de cent mille les nouveaux soldats destinés à la
+Péninsule. Mais ils étaient si jeunes, si peu rompus aux fatigues,
+qu'il fallait s'attendre à une grande différence entre le nombre des
+hommes portés sur les contrôles et le nombre des hommes présents sous
+les armes. Du reste, un quart de cet effectif était encore en marche
+dans le courant de janvier 1808. Napoléon, voulant avancer le
+dénoûment, ordonna à ses troupes un mouvement décidé sur Madrid. La
+grande route qui mène à cette capitale se bifurque à la hauteur de
+Burgos. L'un des embranchements passe à travers le royaume de Léon par
+Valladolid et Ségovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et
+tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille
+par Aranda, franchit le Guadarrama à Somosierra (nom fameux dans nos
+annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin.
+Les deux corps de Dupont et Moncey étant, le premier à Valladolid
+(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la
+bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pût révéler
+l'intention de marcher sur Madrid. Napoléon ordonna au général Dupont
+de diriger l'une de ses divisions sur Ségovie, et au maréchal Moncey
+l'une des siennes sur Aranda, sous prétexte de s'étendre pour vivre.
+Dès lors, la direction sur Madrid était démasquée. Mais l'entrée des
+troupes françaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin
+prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus
+clairement encore que le véritable but de ces mouvements était tout
+autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait
+croyable qu'à demi, Napoléon, en ordonnant au général Duhesme de
+pénétrer en Catalogne, au général Merle d'entrer en Navarre, fit
+annoncer à la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un
+double mouvement de troupes sur Cadix, l'un à travers la Catalogne,
+l'autre à travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte française
+qui était mouillée à Cadix, pouvait être le motif de cette expédition.
+Si, du reste, on doutait à quelque degré, soit à la cour, soit dans le
+pays, du but allégué, il devait en résulter tout au plus un
+redoublement d'émotion, que Napoléon ne regrettait pas, puisqu'il
+voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite
+de la famille royale.
+
+[En marge: Levée en 1808 de la conscription de 1809, demandée par une
+communication au Sénat.]
+
+Napoléon trouvait trop d'avantage à avoir ses dépôts toujours pleins,
+au moyen de conscrits appelés à l'avance, et instruits douze ou quinze
+mois avant d'être employés, pour ne pas persévérer dans le système de
+conscription anticipée, surtout dans un moment où il voulait former
+sur le littoral européen des camps nombreux à côté de ses flottes. En
+conséquence, après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription
+de 1808, il voulut dès l'hiver de 1808 demander la conscription de
+1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une
+communication au Sénat, et d'une explication spécieuse pour l'immense
+rassemblement de troupes qui s'opérait au pied des Pyrénées. Le Sénat
+fut donc réuni le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les
+négociations avec le Portugal et sur la résolution arrêtée, déjà même
+exécutée, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en
+prenait texte pour développer le système d'occupation de toutes les
+côtes du continent, afin de répondre au blocus maritime par le blocus
+continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de
+Saint-Jean-d'Angély, auteur du rapport présenté au Sénat, avait été le
+signal et le moyen de la paix continentale, signée à Tilsit; la
+conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci
+malheureusement restait à signer dans un lieu que personne ne
+connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les
+dépôts les jeunes conscrits appelés un an d'avance était encore
+renouvelée cette fois, pour atténuer l'effet moral de ces appels
+anticipés. Un autre rapport annonçait la réunion à l'Empire, par suite
+de traités antérieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et
+Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et
+Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours
+inférieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un établissement
+maritime dont Anvers était le chantier. Cette dernière communication
+amenait à une profession de foi impériale sur le désintéressement de
+la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la
+Prusse, la Pologne, n'avait rien gardé pour elle-même, et se
+contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel
+ou Flessingue. Napoléon voulait qu'on regardât le nouveau royaume de
+Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire,
+puisqu'il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple
+extension du système fédératif de l'Empire français.
+
+Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage
+brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M.
+Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse
+inclination de tête de la part des sénateurs, et suivies du vote de la
+conscription de 1809.
+
+[En marge: La conscription de 1809 élève la force de la France à un
+million d'hommes.]
+
+Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900
+mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule,
+l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l'Adige, l'Isonzo,
+les côtes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'Èbre enfin et sur le
+Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c était plus d'un
+million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour
+le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le
+rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu'y
+avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes
+dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait
+contenir l'ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu'il en
+faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n'éprouvait
+d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la
+guerre pour les faire vivre à l'étranger, ou sur la paix pour lui
+permettre d'en réduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est
+sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout
+oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme
+dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer
+les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle
+par la grandeur des vues et des résultats.
+
+[En marge: Nouveau système d'organisation militaire, et formation de
+tous les régiments à cinq bataillons.]
+
+C'est à cette époque que remonte l'origine d'une idée, dont Napoléon
+fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d'organisation militaire, qui
+n'était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu
+avoir des avantages: c'était de convertir les régiments français en
+légions, à peu près semblables aux légions romaines. Le bataillon
+composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance
+physique de l'homme qui ne peut pas commander directement à un plus
+grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et
+ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner
+paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les
+temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs
+régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division,
+avec plusieurs divisions l'armée. Généralement on a laissé sur la
+frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans lequel on a pris
+l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore
+instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif,
+pour offrir à la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au
+recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette
+organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces
+armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne,
+allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin
+constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant
+que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa
+sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et
+sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse
+et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d'Espagne, de
+Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize régiments français
+d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un
+nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les
+Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires
+allemands et espagnols; suivre de l'oeil le régiment et ses
+détachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le
+placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à
+prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des
+parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait
+quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en
+Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et
+singulièrement fatigante même pour le plus infatigable de tous les
+génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt
+régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées
+par un maréchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels,
+pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en
+Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les
+détachements qu'on en aurait tirés. C'était dénaturer le régiment,
+base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force
+physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui
+substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la
+commodité d'une position unique, unique comme le génie et la fortune
+de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons
+d'un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette
+conception lui tenait tellement à coeur qu'il ne cessa depuis d'y
+songer pendant son règne, et même dans l'exil. Toutefois, sur les
+objections de MM. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen,
+qui, sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de
+manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret,
+qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les
+régiments d'infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre
+de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de
+grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de
+dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d'élite
+ne devant se former qu'en guerre. D'après ce décret, chaque compagnie
+était de 140 hommes, le régiment total de 3,970 hommes, dont 108
+officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre
+chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major
+restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les
+proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la
+situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son
+dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de
+guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en
+Espagne. Un régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux
+de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en
+Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de
+guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait
+soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de
+diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernières
+campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d'en faire
+plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait
+peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu'il
+était devenu, est une preuve singulière de l'influence qu'une
+politique extrême exerçait déjà sur l'organisation militaire. Tandis
+que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de
+Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment
+lui-même, en l'étendant outre mesure, en diminuant l'énergie de
+l'esprit de famille chez des frères d'armes trop éloignés les uns des
+autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions
+naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose
+à dénaturer en voulant trop l'étendre.
+
+Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et
+mâles sentiments du grand homme qui l'avait conçu. L'aigle du
+régiment, objet du respect, de l'amour, du dévouement des soldats, car
+c'est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand
+nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait
+grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service,
+ou aurait figuré aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de
+Friedland. À côté de lui devaient être placés, à titre de second et
+troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major,
+deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n'ayant pu
+avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d'employer
+et de récompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence
+n'égalait pas le coeur. Tout dans l'État recevait, comme on le voit,
+l'influence du génie immodéré de Napoléon, et l'empreinte de sa grande
+âme.
+
+[En marge: Démêlés avec la cour de Rome.]
+
+Exalté par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis
+que l'Angleterre se permettait tout à elle-même, considérant la guerre
+continentale comme terminée, et la prolongation de la guerre maritime
+comme un délai utile à l'achèvement de ses desseins, Napoléon était
+résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté.
+Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour
+faire entrer la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il
+en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le même
+système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la
+souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre,
+avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'île
+de Sicile.
+
+On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siége après
+le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire
+des États romains une simple enclave de l'Empire français, avaient
+successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en
+une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que
+cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de
+Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte,
+l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises,
+avaient mis le comble aux déplaisirs et à l'exaspération du
+Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la
+France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons
+spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu'il
+ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de
+casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune
+formalité, et avait consenti tout au plus, après l'annulation
+prononcée par l'autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux
+sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi
+de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et
+donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands
+qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul
+du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile,
+était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire
+représenter à Rome. Il n'avait pas consenti à exclure les Anglais du
+territoire des États romains, disant qu'il était souverain
+indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec
+qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualité de chef de la
+chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances
+chrétiennes, même non catholiques. Il faisait attendre l'institution
+canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des
+évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux
+provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le
+Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces
+vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne
+se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église
+allemande, et sur tout sujet, quel qu'il fût, opposait les difficultés
+naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui
+n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence
+à contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les
+meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire
+qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de
+Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour
+arrondir le domaine du Saint-Siége. Il est vrai que son impérieuse
+volonté de soumettre l'Italie entière à son régime de guerre contre
+les Anglais eût été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il
+eût été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance
+offensive et défensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhésion à
+toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer à l'Italie.
+
+Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père,
+Napoléon lui faisait dire: Vous êtes souverain de Rome, il est vrai,
+mais contenu dans l'Empire français; vous êtes pape, je suis empereur,
+empereur comme l'étaient les empereurs germaniques, comme l'était plus
+anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d'un
+titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux
+lois du système fédératif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire
+à mes ennemis.--La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore
+plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'étaient allumés de
+tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fesch qu'il
+ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si
+on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge,
+il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu'on
+prétendît que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il
+ferait voir qu'elles pouvaient être puissantes encore contre un
+souverain d'origine récente, qu'il avait consacré de ses mains, et qui
+devait à cette consécration une partie de son autorité morale. À cela
+Napoléon répliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le
+dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte
+légitime à leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matières
+religieuses; qu'il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu'il
+le laisserait au Vatican, évêque respecté de Rome, chef des évêques de
+la chrétienté, et qu'au prince temporel, dont la souveraineté
+spirituelle n'aurait reçu aucune atteinte, personne ne s'intéresserait,
+ni en France, ni en Europe.
+
+Le cardinal Fesch, dont le caractère hautain, l'esprit médiocre et
+tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles,
+ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des
+cours de Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et
+porté à les ménager, la situation n'en était pas moins restée la même,
+et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute
+leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer à Paris
+un cardinal, pour terminer par une transaction les différends qui
+divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta.
+Napoléon le refusa, comme l'un des cardinaux animés du plus mauvais
+esprit. On choisit, alors le cardinal français de Bayanne, membre
+éclairé et sage du sacré collége. Le Pape, en même temps, afin de
+prouver que le cardinal Consalvi n'était pas l'auteur de sa
+résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie
+d'État à cet ami, pour la donner à un vieux prélat sans esprit et sans
+force, le cardinal Casoni.--On verra, s'écria-t-il avec un orgueil qui
+malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra
+que c'est à moi, à moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut
+opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut
+violenter mon autorité.
+
+Ne gardant plus de ménagements, Napoléon, comme nous l'avons dit, fit
+occuper militairement par le général Lemarois les provinces d'Urbin,
+d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors
+le Saint-Siége, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne
+finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à
+composer, et on en vint à un accommodement, dont les conditions
+étaient les suivantes:
+
+[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Siége et
+l'Empire.]
+
+Le Pape, souverain indépendant de ses États, proclamé tel, garanti tel
+par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et,
+toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du
+territoire des États romains;
+
+Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Ostie,
+mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français;
+
+Le Pape s'engagerait à creuser et à mettre en état le port envasé
+d'Ancône;
+
+Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand,
+les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le
+serment, et renoncerait à son ancien droit d'investiture sur la
+couronne de Naples;
+
+Il consentirait à étendre le concordat d'Italie à toutes les provinces
+composant le royaume d'Italie, et le concordat de France à toutes les
+provinces d'Italie converties en provinces françaises;
+
+Il nommerait sans délai les évêques français et italiens, et
+n'exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome;
+
+Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat
+germanique;
+
+Enfin, pour rassurer Napoléon sur l'esprit du sacré collége, et pour
+proportionner l'influence de la France à l'extension de son
+territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le
+nombre des cardinaux français.
+
+[En marge: Refus de Pape d'accéder à l'accommodement proposé.]
+
+Cet arrangement était près de se terminer, lorsque le Pape, poussé par
+des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses,
+celle qui obligeait le Saint-Siége à fermer son territoire aux ennemis
+de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux
+français, clauses dont la première était inévitable dans la situation
+géographique des États romains, et la seconde propre à tout pacifier
+dans l'avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion.
+
+[En marge: Ordre d'envahir les États romains.]
+
+[En marge: Le général Miollis chargé d'occuper Rome.]
+
+Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter
+l'offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses
+passe-ports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres
+nécessaires pour l'invasion des États romains. Au fond, il était
+décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive,
+c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec
+une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté
+temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant à avoir affaire aux
+Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de
+Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se
+joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. Il
+forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces
+qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles
+qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général
+commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général
+Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au général Miollis de se
+mettre à la tête de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de
+recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait
+ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille
+soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait
+entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le
+commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une
+garde d'honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il
+venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt
+tout militaire, et afin d'éloigner de l'État romain les ennemis de la
+France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour
+chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour
+renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les
+caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes
+françaises.
+
+L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un
+caractère inflexible l'esprit le plus cultivé, la probité la plus
+pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens,
+était plus propre qu'aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en
+conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui
+alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand
+état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi
+au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt
+que dans le pontife laissé au Vatican.
+
+[En marge: Expédition de Sicile.]
+
+[En marge: Plan adopté par Napoléon pour la conquête de la Sicile et
+le ravitaillement de Corfou.]
+
+L'invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les
+Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenées
+battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce
+débris de sa couronne à leur infortunée victime, la reine Caroline,
+plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition
+contre cette île, et de profiter de la réunion des flottes françaises
+dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait
+ordonné à l'amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à
+l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever
+l'ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction
+avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnât le même ordre
+à la division espagnole de Carthagène, commandée par l'amiral Valdès,
+ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement
+espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait à avoir vingt et
+quelques vaisseaux à Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces
+réunions s'opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions,
+celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables à cause du
+point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des
+équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une
+armée en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas
+le moins important de l'expédition. Il ordonna donc à l'amiral
+Ganteaume de réunir à Toulon, et d'embarquer sur la division déjà
+réunie en ce port, une masse considérable de munitions de tout genre,
+telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de
+déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l'opération
+contre la Sicile. Il enjoignit à Joseph de rassembler à Baies 8 ou 9
+mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le
+Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et
+d'embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui
+sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de
+manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant
+Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point,
+les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou
+viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à
+Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu'on se serait
+procurés. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare,
+le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces
+deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre
+maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n'y avait
+plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile.
+
+[En marge: Le plan de l'expédition de Sicile modifié, parce qu'on ne
+possède pas le Phare.]
+
+Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de
+Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient
+encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur
+exécution. Napoléon s'était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce
+qu'avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que
+les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est
+une honte, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur
+terre. Je ne veux pas que vous m'écriviez avant que cette honte soit
+réparée; et, si elle ne l'est bientôt, j'enverrai l'un de mes généraux
+vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples.--Sensible
+à ces reproches, Joseph avait chargé le général Reynier d'attaquer les
+deux points fortifiés de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si
+vivement les yeux de Napoléon. On touchait au moment de les prendre,
+mais ils n'étaient pas pris. Napoléon en ressentit une vive colère.
+Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant
+rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition
+serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la
+côte des Calabres, qui aurait dû naturellement appartenir aux
+Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence,
+l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le
+vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir
+dans le détroit, toucher à Reggio, qui probablement serait pris à
+l'époque présumée de son apparition dans ces mers, y prendre une
+douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du
+détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une
+raison de plus d'agir ainsi; car, en opérant par l'intérieur du
+détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui,
+dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse
+l'approche de la côte nord de la Sicile.
+
+[En marge: Impossibilité pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.]
+
+Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à
+s'embarquer à la première apparition de l'une des divisions navales
+qu'on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de
+Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort
+sages de l'amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de
+Brest et de Lorient resteraient dans l'Océan, et que celles de
+Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pénétrer dans la
+Méditerranée. L'amiral Rosily avait fort à coeur de sortir de Cadix,
+où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus
+difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de
+Gibraltar. C'est à l'immensité des mers qu'on doit la facilité de
+s'éviter; mais, dans le resserrement d'un détroit, et à portée d'un
+poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper
+l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d'Espagne et celle
+d'Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la
+flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l'amiral
+Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci
+appareillait, on voyait reparaître tout entière l'armée navale de
+l'ennemi. La division Rosily était parfaitement armée, grâce aux
+ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français
+qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait
+pas. Elle était de plus composée d'équipages excellents, qui avaient
+navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de
+Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expérimenté autant que brave,
+n'aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même
+supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et
+deux ou trois frégates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux
+et une multitude de frégates, sans s'exposer à un nouveau désastre.
+Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y
+avait pas encore réussi en février 1808.
+
+[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrivée
+à Toulon.]
+
+Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la
+France eût alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort
+étroitement bloqué à Rochefort, et le revers essuyé par les frégates
+du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des
+pertuis par une sortie audacieuse, l'Océan s'ouvrait devant lui, et
+avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en
+mer, il avait bien des chances pour échapper aux Anglais. Plusieurs
+fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel
+nombre qu'échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier
+1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être
+aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap
+Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des
+côtes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent
+affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé,
+que l'amiral Rosily ne pouvait y paraître sans qu'il se couvrît de
+voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde
+les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu
+d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en
+pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ceuta sans être
+aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal
+à l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqué
+par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir
+opéré si heureusement une traversée si périlleuse.
+
+[En marge: Sortie de la flotte de Carthagène et sa retraite aux îles
+Baléares.]
+
+La division espagnole de Carthagène, beaucoup moins observée que celle
+de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du
+détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l'honneur
+de la croire entreprenante, la division de Carthagène avait peu de
+difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et
+faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle
+était commandée par l'amiral Valdès, et se composait d'un vaisseau à
+trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze.
+Après trois ans d'immobilité dans le port, elle avait ses carènes sales,
+était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois
+mois de vivres. Soit qu'on lui eût donné l'ordre secret de ne pas
+remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fût
+devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver
+au besoin un asile, et, à la première apparition d'une voile anglaise,
+elle s'y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était hâté de
+le faire savoir à Paris, qu'elle était bloquée, et qu'elle ne savait pas
+quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse,
+le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et
+révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à
+remplir son devoir d'alliée.
+
+[En marge: Fév. 1808.]
+
+[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume après le
+ralliement de la division de Rochefort.]
+
+[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les îles
+Ioniennes.]
+
+Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première
+jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet rallié aux
+cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à
+craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient
+loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les
+vaisseaux équipés dans le port de Gênes, l'avaient été avec des
+enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais
+marins génois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Néanmoins,
+comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit
+qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao
+s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à
+l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire
+honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents,
+les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois
+ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates,
+deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir
+pris le temps de répartir sur la flotte entière l'immense
+approvisionnement qu'il était chargé de déposer à Corfou, il leva
+l'ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d'où il
+devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une
+armée française de Reggio à Catane, lorsqu'il aurait accompli la
+première partie de sa mission. Il mit à la voile le 10 février, et
+disparut sans qu'aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la
+composition de sa flotte, et dans l'état des forces ennemies au sein
+de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de
+séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis
+les côtes de l'Épire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les
+bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l'expédition.
+
+[En marge: Continuation des événements d'Espagne.]
+
+Tandis que cette navigation, qui fut longue et dura deux mois,
+commençait, les événements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les
+lettres de Napoléon en réponse à la demande de mariage et à la
+proposition de publier le traité de Fontainebleau, écrites le 10
+janvier, expédiées le 20, n'arrivèrent que le 27 ou le 28, et ne
+furent remises que le 1er février. Elles n'étaient pas de nature à
+rassurer la cour d'Espagne. Par surcroît de malheur, le procès de
+l'Escurial s'achevait alors avec un éclat extraordinaire, et à la
+confusion de ceux qui l'avaient entrepris.
+
+[En marge: Issue du procès de l'Escurial.]
+
+[En marge: Noble fermeté des accusés.]
+
+[En marge: Efforts de la cour pour séduire et intimider les juges.]
+
+[En marge: Noble conduite des magistrats.]
+
+Malgré tous les efforts qu'on avait déployés pour faire déclarer
+complices d'un crime qui n'existait pas les amis du prince des
+Asturies, leur innocence, appuyée sur l'opinion publique, les avait
+sauvés. Le marquis d'Ayerbe, le comte d'Orgas, les ducs de San-Carlos
+et de l'Infantado, le dernier surtout, s'étaient comportés avec une
+dignité parfaite. Mais le chanoine Escoïquiz en particulier avait
+montré une fermeté presque provocatrice, excité qu'il était par le
+danger, par l'ambition de soutenir son rôle, par l'amour de son royal
+élève, par l'indignation d'un honnête homme. Malgré les menaces
+inconvenantes du directeur de ce procès, Simon de Viegas, l'un des
+plus vils agents de la cour, Escoïquiz, sans désavouer les écrits sur
+lesquels reposait l'accusation, avait persisté à soutenir et à
+démontrer son innocence, disant qu'en effet il avait cherché dans ces
+écrits à dévoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'était
+là servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en blanc, signé
+d'avance, pour conférer au duc de l'Infantado des pouvoirs militaires,
+était une précaution légitime contre un projet d'usurpation connu de
+tout le monde, et dont il prenait l'engagement de fournir la preuve,
+si on voulait le placer en présence de Godoy, et permettre qu'il
+appelât des témoins qui tous étaient prêts à révéler d'affreuses
+vérités. Le courage de ce pauvre prêtre, désarmé, n'ayant contre une
+cour toute-puissante d'autre appui que l'opinion, avait déconcerté
+les accusateurs, et inspiré un intérêt général: car, bien que la
+procédure fût secrète, les détails en étaient connus tous les jours,
+et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidité que la
+passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux
+et presque sans routes. Les juges commençant à chanceler, on leur
+avait adjoint un renfort de magistrats qu'on supposait dévoués, pour
+rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas
+s'était conformé à l'ordre qu'il avait reçu de requérir la peine de
+mort contre les accusés. La cour, circonvenant de toutes les manières
+les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait
+de prononcer la condamnation requise par le fiscal, non pour la faire
+exécuter, mais pour donner au roi l'occasion d'exercer sa clémence. On
+ne poursuivait qu'un but, disait-on: c'était de rendre plus
+respectable l'autorité royale, en punissant d'un arrêt de mort la
+pensée seule de lui manquer, et de la rendre plus chère aux peuples,
+en faisant émaner d'elle un grand acte de clémence envers les
+condamnés. C'était, en effet, le projet de la cour d'obtenir une
+condamnation à mort pour ne point la faire exécuter. Mais personne ne
+comptait assez sur elle pour lui confier la tête des hommes les plus
+honorés de la grandesse espagnole, et l'opinion publique d'ailleurs,
+prête à se déchaîner contre les juges prévaricateurs qui livreraient
+l'innocence, était plus imposante que la cour. L'un des juges, parent
+du ministre de grâce et de justice, don Eugenio Caballero, atteint
+d'une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans
+avoir émis un avis digne d'un grand magistrat. Il pria ses collègues
+composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa
+demeure, pour délibérer près de son lit de mort. Quand ils furent
+réunis, don Eugenio soutint qu'il était impossible de juger les
+complices d'un délit vrai ou faux sans l'auteur principal,
+c'est-à-dire sans le prince des Asturies, et que, d'après les lois du
+royaume, ce prince ne pouvait être appelé et entendu que devant les
+Cortez assemblées; qu'au surplus le crime était imaginaire; que les
+preuves fournies étaient nulles ou dépourvues de caractère légal, car
+c'étaient des copies et non des originaux qu'on avait sous les yeux;
+que la personne inconnue qui avait dénoncé ces faits devait, d'après
+la loi espagnole, se présenter elle-même et déposer sous la foi du
+serment; que dans l'état de la procédure, sans accusé principal, sans
+preuves, sans témoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du
+prétendu attentat imputé à un prince objet de l'amour de la nation, et
+à de grands personnages objet de son respect, des juges intègres
+devaient se déclarer hors d'état de prononcer, et supplier la royauté
+de mettre au néant un procès aussi scandaleux.
+
+[En marge: Courageux arrêt du tribunal extraordinaire chargé de
+prononcer sur le procès de l'Escurial.]
+
+À peine ce courageux citoyen d'une monarchie absolue, dans laquelle,
+tout absolue qu'elle était, il y avait des lois et des magistrats
+imbus de leur esprit, à peine avait-il opiné, que ses collègues
+adhérèrent à son avis, et opinèrent comme lui avec une sorte
+d'enthousiasme patriotique. Ils s'embrassèrent tous après cet arrêt,
+comme des hommes prêts à mourir. On croyait en effet, non pas Charles
+IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient trompé
+ses calculs, et on exagérait sa cruauté, ne pouvant exagérer sa
+bassesse.
+
+[En marge: La cour substitue à l'arrêt prononcé des disgrâces
+royales.]
+
+[En marge: Exil loin de la capitale des principaux accusés, et
+détention du chanoine Escoïquiz dans un couvent.]
+
+Quand cet arrêt fut connu, il transporta le public de joie, et il
+frappa la cour d'abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu'il
+fallait faire éclater sa propre justice, à défaut de celle des
+magistrats, et on lui arracha un décret royal, en vertu duquel les
+ducs de San-Carlos et de l'Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte
+d'Orgas, furent exilés à 60 lieues de la capitale, et privés de leurs
+dignités, grades et décorations. Le chanoine Escoïquiz, le plus haï de
+tous, fut traité plus sévèrement. On lui retira ses bénéfices
+ecclésiastiques, et on le condamna à finir ses jours dans le monastère
+du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevêque
+de Tolède, frère de la princesse du sang qu'avait épousée Emmanuel
+Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolède la dégradation du
+chanoine Escoïquiz, membre de ce même chapitre. Le cardinal s'y refusa
+obstinément. À ce sujet il osa révéler à Charles IV les scandales de
+la monarchie, le triste sort de la princesse sa soeur, unie au favori,
+lequel à tous ses crimes avait joint celui de la bigamie. Il alla,
+dit-on, jusqu'à demander que sa soeur lui fût rendue, et pût
+s'enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l'union qui
+faisait sa honte et son malheur. Pour toute réponse, le cardinal reçut
+l'ordre de se retirer dans son diocèse.
+
+Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don
+Eugenio Caballero, étant mort, ses funérailles devinrent une sorte de
+triomphe. Toutes les congrégations religieuses se disputèrent
+l'honneur de l'ensevelir gratuitement, et tout ce que Madrid
+renfermait de plus respectable accompagna à sa dernière demeure le
+magistrat qui avait si dignement terminé sa carrière. Quant aux
+accusés, on se réjouissait de voir leur tête sauvée, surtout après les
+craintes exagérées que leur procès avait inspirées. On ne craignait
+pas les conséquences de ce procès pour leur considération, car
+l'estime universelle les environnait, au delà même de leur mérite; et
+on ne s'inquiétait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il
+dût être long. Tout le monde en effet s'attendait à une catastrophe
+prochaine, soit qu'elle provînt de l'indignation publique excitée au
+plus haut degré, soit qu'elle fût l'ouvrage des troupes françaises
+s'avançant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles
+venaient y faire. On se plaisait toujours à croire qu'elles feraient
+ce qu'on désirait, c'est-à-dire qu'elles précipiteraient le favori de
+ce trône dont il avait usurpé la moitié, et uniraient le prince des
+Asturies avec une princesse française au bruit de leurs canons.
+
+[En marge: Humiliation de la cour, et sa translation clandestine à
+Aranjuez sans passer par Madrid.]
+
+Tandis que les sympathies d'une nation exaltée entouraient ceux qui se
+prononçaient contre la cour, cette cour elle-même était remplie de
+terreur et de rage. Il était d'usage immémorial qu'en janvier la
+famille royale quittât la froide et sévère résidence de l'Escurial,
+pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que
+traverse le Tage, et où le printemps, comme il arrive dans les
+latitudes méridionales, se fait sentir dès le mois de mars,
+quelquefois même dès la fin de février. Il était d'usage encore que,
+Madrid se trouvant sur la route, la cour s'y arrêtât quelques jours
+pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant cette année à
+ne recueillir que des témoignages d'aversion, la cour passa aux portes
+de Madrid sans s'y arrêter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son
+chagrin et son effroi.
+
+[En marge: L'obscurité des intentions de Napoléon ajoute aux terreurs
+de la cour d'Espagne, et la confirme dans l'idée de fuir en Amérique.]
+
+Elle n'avait plus en effet un seul appui à espérer nulle part. Le
+peuple espagnol laissait éclater pour elle une haine implacable, et à
+peine faisait-il une différence en faveur du roi, en le méprisant au
+lieu de le haïr. Quant au terrible Empereur des Français, que cette
+cour avait alternativement flatté ou trahi, dont elle espérait, depuis
+Iéna, avoir reconquis la faveur par une année de bassesses, il se
+couvrait tout à coup de voiles impénétrables, et gardait sur ses
+projets un silence effrayant. Les armées françaises, dirigées d'abord
+sur le Portugal, exécutaient maintenant un mouvement sur Madrid, sous
+prétexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il était inouï
+qu'on envahît de la sorte, et sans plus d'explications, le territoire
+d'une grande puissance. La réponse que Napoléon avait faite à la
+demande de mariage ne pouvait pas être prise pour sérieuse; car il
+voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse française à
+Ferdinand, si ce prince était rentré dans les bonnes grâces de ses
+parents, et il le demandait à Charles IV, qui lui avait annoncé
+formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grâce qui s'en
+était suivie. Le refus de publier le traité de Fontainebleau, qui
+contenait la concession d'une souveraineté pour Emmanuel Godoy, et la
+garantie formelle des États appartenant à la maison d'Espagne, ne
+pouvait avoir qu'une signification sinistre. Par tous ces motifs, la
+tristesse régnait à Aranjuez dans l'intérieur royal, et au
+Buen-Retiro, chez la comtesse de Castelfiel, favorite du favori. Ici
+et là on commençait à ouvrir les yeux, et à reconnaître qu'à force de
+bassesses on avait inspiré à Napoléon l'audace de renverser une
+dynastie avilie, méprisée de tous les Espagnols. Chaque jour l'idée
+d'imiter la maison de Bragance et de fuir en Amérique revenait plus
+souvent à l'esprit des meneurs de la cour, et devenait l'occasion de
+bruits plus fréquents. Emmanuel Godoy et la reine s'étaient presque
+définitivement arrêtés à cette résolution, et ils faisaient
+secrètement leurs préparatifs, car les envois d'objets précieux vers
+les ports étaient encore plus nombreux et plus signalés que de
+coutume. Mais il fallait décider le roi d'abord, dont la faiblesse
+craignait les fatigues d'un déplacement presque autant que les
+horreurs d'une guerre; il fallait décider aussi les princes du sang,
+don Antonio, frère de Charles IV; Ferdinand, son fils et son héritier,
+ainsi que les plus jeunes infants: il suffisait qu'une indiscrétion
+fût commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de
+la Paix, afin de couvrir les préparatifs qui s'apercevaient du côté du
+Ferrol et du côté de Cadix, répandait le bruit qu'il allait lui-même,
+en sa qualité de grand amiral, faire l'inspection des ports, et qu'il
+devait débuter par ceux du Midi.
+
+[En marge: Avant de prendre le parti de la fuite, la cour d'Espagne
+fait une dernière tentative auprès de Napoléon.]
+
+[En marge: Nouvelle lettre de Charles IV à l'Empereur.]
+
+Mais avant d'en arriver à cette fuite, qui, même pour Godoy et la
+reine, n'était qu'un parti extrême, il convenait d'essayer de tous les
+moyens pour arracher à Napoléon le secret de ses intentions, et
+fléchir s'il se pouvait sa redoutable volonté. Il n'était rien en
+effet qu'on ne dût tenter avant de se décider soi-même à quitter
+l'Espagne, et avant d'y contraindre Charles IV. En conséquence, pour
+répliquer à la dernière réponse de Napoléon, on lui fit écrire par
+Charles IV une nouvelle lettre, à la date du 5 février, huit ou dix
+jours après la conclusion du procès de l'Escurial, dans le but de le
+forcer à s'expliquer, de toucher son coeur s'il était possible, d'en
+appeler même à son honneur, fort intéressé à tenir les paroles qu'il
+avait données. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu'il
+commençait à concevoir à l'approche des troupes françaises, rappelait
+à Napoléon tout ce qu'il avait fait pour lui complaire, toutes les
+preuves de dévouement qu'il lui avait données, le sacrifice de ses
+flottes, l'envoi de ses armées en pays lointain, et lui demandait en
+retour d'une si fidèle alliance, la déclaration franche et loyale de
+ses intentions, ne pouvant pas supposer qu'elles fussent autres que
+celles que l'Espagne avait méritées. Le pauvre roi ne savait pas en
+écrivant de la sorte que cette fidèle alliance avait été entremêlée de
+mille trahisons secrètes, que ce sacrifice de ses flottes n'avait
+servi qu'à faire détruire les deux marines à Trafalgar, que l'envoi
+d'une division à Hambourg n'avait rendu d'autre service que celui
+d'une démonstration, et que l'Espagne avait été une auxiliaire inutile
+à elle-même et à ses alliés, quelquefois même l'occasion de beaucoup
+d'inquiétudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres,
+il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions à Napoléon, sous
+la dictée de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce
+malheureux prince ne pouvait pas croire qu'à la fin de ses jours,
+après n'avoir jamais cherché à nuire, il pût être réduit ou à se
+battre, ou à s'enfuir, convaincu qu'il était que pour régner
+honnêtement et sûrement, il suffisait de n'avoir jamais voulu mal
+faire; ce dont il était bien sûr, car il n'avait jamais rien fait que
+chasser, soigner ses chevaux et ses fusils.
+
+Cette lettre, destinée à Napoléon, fut suivie des lettres les plus
+pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer à tout
+prix, quoi qu'il en dût coûter, la connaissance précise des intentions
+de la France; d'essayer de les changer à force de sacrifices si elles
+étaient hostiles; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire
+connaître au moins, afin qu'on pût en combattre ou en éviter les
+conséquences. On lui ouvrait tous les crédits nécessaires, si l'or
+était un moyen de réussir dans une pareille mission.
+
+[En marge: Les questions pressantes adressées à Napoléon l'obligent à
+prendre un parti définitif à l'égard de l'Espagne.]
+
+[En marge: Napoléon s'arrête à l'idée de faire fuir la maison royale
+en Amérique.]
+
+[En marge: Napoléon fixe au mois de mars l'exécution de ses projets.]
+
+Les dépêches dont il s'agit arrivèrent à Paris au milieu de février.
+Napoléon avait éludé la demande d'une princesse française pour
+Ferdinand, en feignant d'ignorer si ce prince avait obtenu la grâce de
+ses parents. Ne pouvant plus alléguer un doute à ce sujet, et
+questionné directement sur ses intentions, il sentit que le jour du
+dénoûment était venu, et qu'après s'être fixé sur la résolution de
+détrôner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d'y
+parvenir, sans trop révolter le sentiment public de l'Espagne, de la
+France et de l'Europe. C'était là le seul point sur lequel il eût
+véritablement hésité; car s'il avait admis un moment comme praticable
+le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme
+discutable le plan de s'adjuger une forte partie du territoire
+espagnol, au fond il avait toujours préféré, comme plus sûr, plus
+décisif, plus honnête même, de n'enlever à l'Espagne que sa dynastie
+et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son
+indépendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de
+conquérant, même dans un temps où l'on avait vu tomber non-seulement
+la couronne des rois, mais leur tête, le moyen était difficile à
+trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-même
+suggéré un, auquel il avait fini par s'arrêter, ainsi qu'on l'a vu:
+c'était d'amener la cour d'Espagne à s'embarquer à Cadix pour le
+Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se présenter à
+une nation délaissée, de lui annoncer qu'au lieu d'une dynastie
+dégénérée, assez lâche pour abandonner son trône et son peuple, on lui
+donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement réformatrice,
+apportant à l'Espagne les bienfaits de la révolution française sans
+ses malheurs, la participation aux grandeurs de la France sans les
+horribles guerres que la France avait eu à soutenir. Cette solution
+était naturelle, moins sujette à blâme qu'aucune autre, et fournie par
+la lâcheté même des familles abâtardies qui régnaient sur le midi de
+l'Europe. Elle devenait d'ailleurs de jour en jour plus probable,
+puisqu'à chaque nouvel accès de terreur que ressentait la cour
+d'Espagne, le bruit d'une retraite en Amérique, écho des agitations
+intérieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour
+pousser cette terreur au comble, de faire avancer définitivement les
+troupes françaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur
+destination un silence menaçant. En conséquence Napoléon disposa
+toutes choses pour amener la catastrophe en mars; car, s'il fallait
+agir en Espagne, le printemps était la saison la plus favorable pour
+introduire nos jeunes soldats dans cette contrée aride et brillante,
+qui, au physique comme au moral, est le commencement de l'Afrique. On
+était à la moitié de février; Napoléon avait un mois jusqu'à la moitié
+de mars pour faire ses derniers préparatifs. Il les commença donc
+immédiatement après avoir reçu la lettre interrogative du roi Charles
+IV (datée du 5 février), dans laquelle ce malheureux prince le
+suppliait d'expliquer ses intentions à l'égard de l'Espagne.
+
+[En marge: Nécessité de s'entendre avec la Russie avant de rien
+entreprendre en Espagne.]
+
+Mais avant de provoquer à Madrid le dénoûment qu'il désirait, il lui
+fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle
+d'Espagne, sur la question d'Orient; car dans le moment l'une se
+trouvait liée à l'autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter à
+l'imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait
+déjà de si considérables sur les bras, c'était de s'engager dans
+l'affaire d'Espagne avec la Russie mécontente. Quelque habituée que
+fût l'Europe aux spectacles nouveaux, quelque préparée qu'elle fût à
+la fin prochaine des Bourbons d'Espagne, il y avait loin encore de la
+prévoyance à la réalité, et le renversement de l'un des plus vieux
+trônes de l'univers devait causer une émotion profonde, faire passer
+de la tête de l'Angleterre sur celle de la France la réprobation
+excitée par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse fût écrasée,
+l'Autriche alternativement irritée ou tremblante, il eût été
+souverainement imprudent de ne pas s'assurer, à la veille du plus
+grand acte d'audace, l'adhésion certaine de la Russie. C'était en
+effet l'un des graves inconvénients de l'entreprise d'Espagne que
+d'entraîner inévitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme
+on le verra plus tard, l'une des plus regrettables fautes de
+l'Empereur dans cette circonstance, que de n'avoir pas su faire
+franchement ces sacrifices. Il en eût été autrement, si ayant moins
+entrepris au Nord, si ayant abandonné l'Allemagne à la Prusse
+satisfaite, il n'avait pas eu à laisser sur la Vistule trois cent
+mille vieux soldats, qui composaient la véritable force de l'armée
+française. Se bornant alors à occuper l'Italie et l'Espagne, ayant ses
+armées concentrées derrière le Rhin et personne à craindre ou à
+soutenir au delà de cette frontière, il aurait pu se dispenser
+d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Et si elle
+avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l'Autriche
+elle-même, quoique inconsolable de la perte de l'Italie, fût devenue
+l'alliée de la France pour défendre le bas Danube. Mais Napoléon ayant
+détruit la Prusse, créé en Allemagne des royautés éphémères, et semé
+du Rhin à la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord
+un allié, même chèrement acheté.
+
+[En marge: Arrivée à Paris de M. de Tolstoy, et caractère de cet
+ambassadeur.]
+
+Le général Savary avait été remplacé à Saint-Pétersbourg par M. de
+Caulaincourt, et presque en même temps M. de Tolstoy, ambassadeur de
+Russie, était arrivé à Paris. Celui-ci était, comme nous l'avons dit,
+militaire, frère du grand-maréchal du palais, imbu des opinions de
+l'aristocratie russe à l'égard de la France, mais membre d'une famille
+qui jouissait de la faveur impériale, qui mettait cette faveur
+au-dessus de ses préjugés, et qui voyait dans la conquête de la
+Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les
+défectionnaires qui passeraient de la politique anglaise à la
+politique française.--Mon frère s'est dévoué, avait dit le
+grand-maréchal Tolstoy à M. de Caulaincourt; il a accepté l'ambassade
+de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la
+Russie, il est perdu, et nous le sommes tous avec lui[30].--Ces
+paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel
+ambassadeur. Alexandre lui avait raconté ce qui s'était passé à Tilsit
+comme il aimait à se le rappeler et à le comprendre, et, après cette
+communication fort altérée des entretiens de Napoléon, M. de Tolstoy
+avait cru que tout était dit, que le sacrifice de l'empire d'Orient
+était fait, qu'il n'arrivait à Paris que pour signer le partage de la
+Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles,
+au moins des plaines du Danube jusqu'aux Balkans. De plus, il s'était
+arrêté en route auprès des malheureux souverains de la Prusse,
+dépouillés d'une partie de leurs États, et privés de presque tous
+leurs revenus, par l'occupation prolongée des provinces qui leur
+restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conquête des provinces
+d'Orient intéressait la gloire de la Russie, l'évacuation des
+provinces prussiennes intéressait son honneur, venait à Paris avec la
+double préoccupation d'obtenir une partie de l'empire turc, et de
+faire évacuer la Prusse. Ajoutez à tout cela qu'il était susceptible,
+irritable, soupçonneux, et fort enorgueilli de la gloire des armées
+russes.
+
+[Note 30: Ces paroles sont textuellement extraites de la
+correspondance secrète, si souvent citée par nous.]
+
+[En marge: Explication entre Napoléon et M. de Tolstoy.]
+
+Napoléon s'était promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le
+séjour de Paris, pour qu'il contribuât par ses rapports au maintien de
+l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur
+la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l'acquisition des
+provinces du Danube, qu'il en fut importuné. Il se sentait si fort, et
+il était lui-même si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter
+long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant
+qu'à moitié l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que
+si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la
+Poméranie, il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie,
+c'était parce qu'on avait refusé d'acquitter les contributions de
+guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès
+qu'on l'aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du
+terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable
+dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie
+valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut,
+aux yeux d'un esprit prévenu comme l'était M. de Tolstoy, faire
+dépendre l'évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la
+Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes à
+l'acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy
+dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un
+vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le
+mieux avec les sentiments qu'on éprouve, il fréquenta de préférence
+les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se
+vengeaient par leurs propos de n'être point encore admis à la cour
+impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le
+maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des
+armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d'une
+cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était
+en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand
+avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de
+réprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy.
+
+[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.]
+
+[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de
+Caulaincourt.]
+
+[En marge: Opinions diverses à Saint-Pétersbourg.]
+
+Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de
+Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas
+plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. M. de
+Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture
+qui était dans son âme, n'ayant qu'une faiblesse, c'était de ne
+pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l'affaire du duc
+d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on
+lui témoignait, et ce qui fournit à l'empereur Alexandre un moyen de
+le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein à son égard de
+grâce et de courtoisie, mais blessé au coeur de ne pas voir se
+réaliser immédiatement les promesses qu'on lui avait faites. À Tilsit
+Napoléon avait dit à l'empereur Alexandre que si la guerre continuait,
+et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique
+un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de
+grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire
+des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de
+positif. Mais si, d'une part, dans l'entraînement de ces
+communications, il avait peut-être plus dit qu'il ne voulait accorder,
+l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et,
+revenu à Pétersbourg au milieu d'une société mécontente, il avait
+fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et
+exagérées. Peu à peu l'opinion s'était répandue dans les salons de
+Saint-Pétersbourg que la Russie, quoique vaincue à Friedland, avait
+rapporté de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la
+Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l'empereur Alexandre, ou
+qui du moins n'avaient pas le parti pris de blâmer la nouvelle marche
+du gouvernement, estimaient que c'était là un fort beau prix de
+plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes
+conquêtes à l'amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de
+conserver cette amitié. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le
+coeur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en
+voulaient à l'empereur de son inconstance, tels que MM. de
+Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de
+la politique abandonnée, ceux-là disaient que la conquête de la
+Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur,
+que c'était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu
+d'habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle
+était obtenue sur un parent et un allié, le roi de Suède; que du reste
+ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l'empereur
+Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie,
+ce dont on ne tarderait pas à se convaincre; que l'alliance française
+était donc à la fois une défection, une inconséquence et une duperie.
+
+[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.]
+
+Ces propos répétés à l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en
+voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un
+jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de
+Caulaincourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une
+estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant
+à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes
+amères. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la
+Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et
+obtenu de l'amitié de l'empereur Napoléon la restitution d'une partie
+des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l'honneur
+de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait
+retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses
+malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si
+l'empereur Napoléon, voulant l'engager dans son système, ne lui avait
+fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de
+l'empire, et n'avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de
+la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce
+que Napoléon avait désiré: il avait déclaré la guerre à l'Angleterre,
+malgré les intérêts du commerce russe; il l'avait résolue avec la
+Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l'empire
+s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique
+étrangère, il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu'il fallait
+renoncer aux plus légitimes espérances! Le czar ne pouvait revenir de
+sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la
+Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux
+Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un
+devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les
+dépouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir déjà trop
+sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le
+Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre à M. de
+Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Délivrez-moi de leurs
+importunités, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes
+relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napoléon de la
+Silésie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin,
+et les voisins, il me l'a déclaré lui-même, ne sont jamais des amis. À
+quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il
+prenne autour de lui, près de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve
+naturel et bien entendu. Il a pris l'Étrurie; il va, dit-on, prendre
+les États romains; il médite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit.
+Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire
+au Nord ce qui nous convient également, et qu'il ne se rapproche pas
+tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui, la
+pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurément non, et en la
+rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne
+faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il
+tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation
+russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va
+lui coûter avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe
+du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut
+le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une
+négociation; et qu'il eût mieux valu, sans continuer une guerre
+impolitique et dangereuse, se séparer en paix, mais avec
+l'indifférence et la froideur que justifient les distances.
+
+Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur
+Alexandre à M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait
+laissé espérer les provinces du Danube, c'était sans les lui
+promettre, et que si d'une simple espérance la nation russe, trompée
+par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en
+était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse même, puisqu'il
+n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait
+pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que,
+si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait
+imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé,
+son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de
+politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s'en
+permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au
+fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que
+bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre.
+
+[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur
+Alexandre.]
+
+M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne
+foi de Napoléon, en assurant que tout s'éclaircirait, en rejetant sur
+un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolstoy, les
+fâcheux rapports arrivés de Paris, parvint à remettre un peu de calme
+dans l'âme de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre à
+M. de Tolstoy lui-même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions,
+et déclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il
+trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occupé à
+brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui
+prenaient à tâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le
+servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques
+cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la
+cession de cinquante mille fusils, à la réception des cadets russes
+dans la marine française. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une
+seule passion, que l'objet de sa passion même. Les provinces du Danube
+ou rien, voilà ce qui était sur son visage comme dans son âme,
+vivement éprise d'ambition et de renommée.
+
+Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation
+partageait les sentiments de son souverain, envoya à Moscou l'un des
+employés de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait.
+Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille
+aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à
+Saint-Pétersbourg, entendit répéter que le jeune czar avait bien
+vite passé de la haine à l'amitié en épousant à Tilsit la politique
+de la France, bien légèrement compromis les intérêts du commerce
+russe en déclarant la guerre à la Grande-Bretagne; que la Finlande
+était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il
+fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au
+moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napoléon ces belles
+provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une
+inconséquence et un désagrément de plus.
+
+M. de Caulaincourt se hâta de transmettre ces divers renseignements à
+Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique
+vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus
+compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison
+elle s'était flattée d'obtenir.
+
+[En marge: Napoléon se décide à des sacrifices en Orient, pour
+s'assurer le concours de la Russie à ses projets sur l'Espagne.]
+
+Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son
+témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit
+d'une foule de détails qu'il avait recueillis lui-même, et confirma
+Napoléon dans l'idée qu'il dépendait de lui de s'attacher entièrement
+l'empereur Alexandre, de l'enchaîner à tous ses projets, quels qu'ils
+fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de
+février à en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napoléon n'hésita
+plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle
+puissance qu'il se croyait près d'acquérir sur les bords de l'Èbre et
+du Tage.
+
+C'était assurément le meilleur parti qu'il pût adopter; car quoiqu'il
+fût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à
+Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur
+éternelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la
+condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou
+deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en
+Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de
+renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste,
+si on s'était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie
+sans la Bulgarie, c'est-à-dire à les mener jusqu'aux bords du Danube,
+en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré
+aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer
+aux Russes en les plaçant eux-mêmes sur le chemin de Constantinople,
+le mal n'eût pas été à beaucoup près aussi grand. L'Albanie, la Morée
+auraient été pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait
+pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour
+s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur
+Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur
+acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer
+l'alliance russe, puisqu'on s'en était fait un besoin, mais ne pas
+pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas
+contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces
+du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le
+monde.
+
+[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la
+condition essentielle d'une expédition dans l'Inde.]
+
+[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napoléon.]
+
+Cependant Napoléon, soit qu'il voulût occuper l'imagination
+d'Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d'un sacrifice, il
+cherchât à l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il
+songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la
+dynastie des Bourbons, l'acquisition entière des rivages de la
+Méditerranée, Napoléon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon
+de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et
+consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de
+l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par
+l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur
+disant que la France allait les sacrifier à l'ambition russe, les
+Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les
+Français, faisaient tomber la tête de leurs partisans, n'osant faire
+tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en
+barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napoléon, exaspéré
+contre eux, se décida enfin à écrire à l'empereur Alexandre une lettre
+dans laquelle il annonçait l'intention d'aborder la question de
+l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre
+définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d'admettre
+l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce
+partage, quel qu'il fût, partiel ou total, plus avantageux pour
+ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à
+travers le continent d'Asie, exécutée par une armée française,
+autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit à
+l'empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà
+par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à
+Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de
+joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de
+Napoléon. Il la lut avec une émotion qu'il ne pouvait pas
+contenir.--Ah, le grand homme! s'écriait-il à chaque instant, le grand
+homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il
+souvent à M. de Caulaincourt, que je lui suis dévoué pour la vie, que
+mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui
+demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation
+russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner
+cette nation tout entière, et aussi dévouée à ses grands projets que
+je le suis moi-même. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser
+l'Autriche au démembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une
+sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans
+l'Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les
+difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne
+compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en
+présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il
+soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux
+difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des
+territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce
+sujet à fond avec M. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le
+dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement,
+que dans un tête-à-tête entre moi et Napoléon. Il faut commencer par
+examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront
+acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et
+j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je
+désirerais bien aller jusqu'à Paris, mais je ne le puis pas; et
+d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un
+rendez-vous d'éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où
+nous serions au sein de ma propre famille. Cependant là encore nous
+serions importunés de mille soins. À Erfurt nous serions plus isolés
+et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse
+arrivée, je partirai à l'instant même, je voyagerai comme un
+courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles à rapporter,
+l'empereur, plein d'une joie dont il n'était pas maître, reconnut que
+M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant
+à le rassurer sur les intentions de Napoléon, et en imputant le
+désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il
+répéta de nouveau qu'il voyait bien que c'était M. de Tolstoy qui
+avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche,
+emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet
+russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à
+fait du goût de Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que
+partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu'il finirait bien
+cependant par les soumettre, quelque sévérité qu'il fallût déployer
+pour les _faire marcher dans le grand système de Tilsit_.
+
+[En marge: Conférences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur
+le partage de l'empire d'Orient.]
+
+M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif,
+moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus
+aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt.
+Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du
+grand homme qui honore le siècle et l'humanité.--Après d'incroyables
+témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de
+Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage.
+Alors commencèrent les embarras, la confusion même, il faut le dire.
+Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent
+tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement
+aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la
+stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment
+intéressée à leur indépendance; mettre la main sur ces contrées, même
+en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses
+désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au
+monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent
+munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le
+sujet qui les réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le
+premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il
+parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté,
+avec une audace d'ambition inouïe.
+
+[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.]
+
+Deux plans se présentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait
+aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant des
+Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de
+Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un
+partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire
+d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que
+baigne la Méditerranée.
+
+[En marge: Avantages et inconvénients du premier plan de partage.]
+
+Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux
+empereurs à Tilsit. Il présentait peu de difficultés. La France devait
+avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite à la
+Dalmatie, la Morée, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et
+la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme
+la droite, et s'arrêter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se
+consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait
+obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la
+tête d'un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie
+essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la géographie et
+la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assurées,
+c'est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et
+tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne
+pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il
+avait fallu déjà concéder une sorte d'indépendance; la Servie, qui
+cherchait alors à s'affranchir par les armes; l'Épire, qui appartenait
+à Ali, pacha de Janina, plus qu'à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà
+se montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants
+plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces
+entre les copartageants était faite d'après la géographie. La France y
+gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant,
+outre l'inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de
+Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de
+donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur
+rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui
+ne pouvaient lui rester que dans l'hypothèse d'une grandeur impossible
+à maintenir long-temps. Eussions-nous gardé la partie la plus
+essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers
+des Alpes, c'est-à-dire le Piémont, la Grèce était encore trop loin
+pour nous être conservée. Tout cela n'était donc en réalité qu'une
+triste concession du côté de l'Orient, pour le triomphe en Occident de
+vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant
+ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l'Empire.
+
+[En marge: Immense bouleversement résultant du second plan.]
+
+Le second plan était une sorte de bouleversement du monde civilisé. L
+empire turc devait entièrement disparaître, soit de l'Europe, soit de
+l'Asie. Les Russes, d'après ce nouveau plan, passaient les Balkans et
+occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l'ancienne Thrace
+jusqu'aux détroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople,
+et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la
+possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée
+à séparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la
+Servie, l'une et l'autre en toute propriété, la Macédoine elle-même
+jusqu'à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot,
+l'Albanie, la Thessalie jusqu'à Salonique, la Morée, Candie, avait
+encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Égypte. Les
+Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, étaient
+libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur
+empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie.
+
+[En marge: Constantinople reste le point de désaccord entre MM. de
+Romanzoff et de Caulaincourt.]
+
+Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à
+devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la
+France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se
+mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets
+avaient dû recevoir une exécution prochaine. Constantinople
+intéressait à la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les
+nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient
+la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient;
+ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M.
+de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napoléon qui bondissait
+d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de céder Constantinople
+aux dominateurs du Nord, refusait péremptoirement, et proposait de
+faire de Constantinople et des deux détroits une sorte d'État neutre,
+une espèce de ville anséatique, telle que Hambourg ou Brême. Puis
+enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de
+Constantinople comme s'il n'eût tenu qu'à Sainte-Sophie, M. de
+Caulaincourt cédait, sauf la volonté de son maître, mais exigeait les
+Dardanelles pour la France, à titre de route de terre pour aller en
+Syrie et en Égypte, ce qui eût fait parcourir aux bataillons français
+le chemin des anciens croisés. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne
+voulaient pas abandonner aux Français le détroit des Dardanelles,
+qu'ils étaient importunés de voir en la possession des Turcs, si
+faibles qu'ils fussent. Ils refusaient même Constantinople à ce prix,
+et déclaraient, ce qui était vrai, qu'ils préféraient le premier
+partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et
+Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du
+Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient à ajourner le reste de leur
+conquête, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les
+mains des Turcs que de les mettre dans celles des Français.
+
+On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas
+s'entendre, et la querelle interminable qui s'élevait, audacieuse et
+folle anticipation sur les siècles, révélait l'intérêt vrai de
+l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire
+français, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-même, en
+ressentait tous les intérêts, et ne voulait pas livrer le détroit d'où
+les Russes menaceront un jour l'indépendance du continent européen.
+C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré
+le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne
+seront pas moins menaçants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le
+colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le
+vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique: chimère
+aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un
+jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée comme
+les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement
+le même sort.
+
+[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe
+sur le partage de l'Empire turc.]
+
+Après avoir long-temps discuté, le ministre russe et l'ambassadeur
+français n'avaient fait que mûrir leurs idées, comme ils disaient. Il
+n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pût
+terminer ces gigantesques désaccords. Il fut donc convenu que l'exposé
+des deux plans serait adressé à Napoléon, avec prière d'envoyer ses
+opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de
+l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu
+fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais écrire de
+pareilles choses coûtait même à ceux qui avaient osé les dire. M. de
+Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles
+avaient de chimérique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de
+les consigner par écrit à M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette
+tâche, et présenta une note, minutée tout entière de sa main, que M.
+de Caulaincourt devait adresser immédiatement à Napoléon. Cependant
+s'il osa l'écrire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-même
+écrite de sa main, mais non signée, et, pour lui donner pleine
+authenticité, l'empereur Alexandre déclara de vive voix à M. de
+Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait
+être reçue, quoique dépourvue de signature, comme l'expression
+authentique de la pensée du cabinet russe[31].
+
+[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument
+peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée
+textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff,
+envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre.
+Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse
+exactitude de la citation qui suit:
+
+«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de
+juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité
+de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le
+démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses
+engagements et à son amitié, est prêt à y concourir.
+
+»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les
+Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette
+ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait
+porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient
+convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y
+ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde.
+
+»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être
+rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de
+Constantinople et la Romélie.
+
+»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des
+Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie.
+
+»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie,
+donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la
+Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que
+communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si
+l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir
+à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors,
+pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur
+Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure.
+
+»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans
+l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque
+l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce
+concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à
+l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des
+Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut
+outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais
+très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie,
+qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman.
+
+»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui
+commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter
+leur destinée.
+
+»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les
+Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et
+sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc
+nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre
+indépendants des Turcs.
+
+»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre voeu,
+exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur
+Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour
+sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans
+vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des
+acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir
+ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et
+solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume
+indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût
+pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la
+succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même
+que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de
+cette maison.
+
+»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle
+qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements
+de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que
+les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient
+les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés
+Impériales.
+
+»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les
+trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais,
+d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de
+la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution
+d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui
+qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller
+au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours
+impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes
+les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé
+que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte
+ottomane, il y concourrait volontiers.
+
+»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que
+sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou
+extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout
+fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté
+qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse,
+qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de
+partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses
+relations de limites et commerciales.
+
+»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait
+non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur
+Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été
+mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et
+même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte.
+
+»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait
+sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait,
+cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison
+d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États
+autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la
+partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier
+sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir
+Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer
+de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison
+d'Autriche jusqu'à la mer.
+
+»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de
+l'empereur Napoléon.
+
+»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une
+satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place,
+d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison
+d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours
+si propre à refroidir l'amitié.
+
+»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter,
+à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession
+de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en
+Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la
+frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de
+l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie
+jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se
+dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la
+rivière Moriza jusqu'à la mer.
+
+»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il
+y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes
+supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait
+posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur
+la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par
+l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de
+ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui
+se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de
+l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne
+l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et
+commerciales.
+
+»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour
+l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1º qu'il
+conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les
+nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une
+route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2º que si l'empereur
+Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de
+Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène
+jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait
+des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à
+l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de
+ses troupes aux troupes françaises; 3º que si Smyrne ou telle autre
+possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être
+indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à
+être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais
+en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas
+au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis.
+
+»4º Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même
+pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se
+porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera
+requise.
+
+»5º L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive
+méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la
+discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance.
+
+»6º L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès
+de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et
+consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les
+acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos;
+qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes
+qu'elle y ferait à ses alliés.
+
+»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils
+adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M.
+l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à
+l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être
+pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que
+les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance
+fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs
+n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de
+pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et
+nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer
+la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de
+jactance.»]
+
+[En marge: Napoléon presse les Russes d'envahir la Finlande.]
+
+Cependant ce n'était pas tout que de discuter éventuellement des
+projets de partage de l'empire turc. Napoléon pensait qu'il fallait
+quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque
+chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait
+profondément, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'était la
+conquête de la Finlande. Il avait ordonné à M. de Caulaincourt de
+presser vivement l'expédition contre la Suède, par le motif que nous
+venons de dire, et aussi parce qu'il désirait compromettre
+irrévocablement la Russie dans son système. Une fois engagée contre
+les Suédois, elle ne pouvait manquer de l'être contre les Anglais, et
+d'en venir à leur égard d'une simple déclaration d'hostilités à des
+hostilités réelles. Mais, chose singulière, il en coûtait aux Russes
+d'entreprendre la conquête de la Finlande, la plus utile pourtant de
+toutes celles qu'ils méditaient, et il leur semblait que c'était assez
+d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hâter de l'exécuter. C'est
+avec regret qu'ils détournaient une partie de leurs forces, soit de
+l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agitées en ce moment.
+Néanmoins, poussés continuellement par M. de Caulaincourt, ils
+finirent par envahir la Finlande dans le courant de février, à
+l'époque même où se discutait le plan de partage que nous avons
+rapporté.
+
+[En marge: Expédition de Finlande.]
+
+[En marge: Plan mal conçu des Russes.]
+
+[En marge: Première occupation de la Finlande.]
+
+Malgré tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu réunir
+plus de 25 mille hommes sur la frontière de Finlande. Il en avait
+confié le commandement au général Buxhoewden, le même qui avait
+signalé son impéritie à Austerlitz, et qui la signala mieux encore
+dans la guerre contre la Suède. On lui avait donné d'excellentes
+troupes, de bons lieutenants, notamment l'héroïque et infatigable
+Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre.
+Napoléon les avait fort pressés d'agir pendant les gelées, afin qu'ils
+pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays
+semé de lacs, de forêts, de roches granitiques tombées sur cette terre
+comme des aérolithes. Un brave officier suédois, le général
+Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes régulières, solides comme
+les troupes suédoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, défendait la
+contrée. Si le gouvernement suédois, moins insensible à tous les avis
+qu'il avait reçus, avait pris ses précautions, et dirigé toutes ses
+forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives
+ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette précieuse
+province. Mais il y avait laissé trop peu de troupes, et des troupes
+trop peu préparées pour opposer une résistance efficace. De leur côté
+les Russes attaquèrent d'après un plan fort mal conçu, et qui
+attestait la profonde incapacité de leur général en chef. La Finlande,
+de Viborg à Abo, d'Abo à Uléaborg, forme un triangle, dont deux côtés
+sont baignés par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le
+troisième est bordé par la frontière russe. Le bon sens indiquait
+qu'il fallait opérer par le côté du triangle qui longeait la frontière
+russe, c'est-à-dire par le Savolax, parce que c'était la ligne la plus
+courte et la moins défendue. Les Suédois en effet occupaient les deux
+côtés qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie;
+ils étaient répandus dans les ports, peuplés en général par des
+Suédois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour
+les leur disputer les deux côtés maritimes du triangle, les Russes
+avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le côté qui
+borde leur frontière de Viborg à Uléaborg, n'envoyant le long du
+littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper à mesure
+que les Suédois l'évacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils
+seraient arrivés avant les Suédois à Uléaborg, et auraient pris
+non-seulement la Finlande, mais le général Klingsporr avec la petite
+armée chargée de la défense du pays. Ils n'en firent rien,
+s'avancèrent le long du littoral en trois colonnes, commandées par les
+généraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les
+Suédois, qui se défendaient aussi vigoureusement qu'ils étaient
+attaqués, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche
+parvenue à Svéaborg, tandis que les deux autres marchaient sur
+Tavastéhus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime,
+qui consistait en plusieurs îles fortifiées, et qui était défendue
+par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du
+centre et de droite s'avancèrent de Tavastéhus jusqu'à Abo, après
+avoir parcouru le côté du triangle finlandais qui borde le golfe de
+Finlande. Le général Bagration fut laissé à Abo, et le général
+Toutchkoff fut ensuite acheminé sur le côté qui borde le golfe de
+Bothnie, montant droit au nord jusqu'à Uléaborg. Une faible colonne
+avait été dirigée sur la ligne essentielle, celle de Viborg à
+Uléaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux
+l'ennemi, lui enlevant à peine quelques prisonniers, et amenant
+eux-mêmes la concentration des Suédois, qui auraient pu, en se jetant
+en masse sur la véritable ligne d'opération, d'Uléaborg à Viborg, par
+le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manière d'opérer. Il y
+eut néanmoins de brillants combats de détail, qui prouvaient la
+bravoure des troupes des deux nations, l'expérience acquise par les
+officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de
+leur état-major dans tout ce qui concernait la conduite générale des
+opérations. Ce n'est pas ainsi que les généraux français élevés à
+l'école de Napoléon auraient agi sur un pareil théâtre de guerre. Les
+Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le siége
+des places du littoral, entre autres celui de Svéaborg, que la gelée
+devait singulièrement faciliter.
+
+[En marge: La réunion de la Finlande à la Russie prononcée en vertu
+d'une déclaration impériale.]
+
+Un mois à peu près avait suffi à cette marche militaire, qui n'était
+que le début de la guerre de Finlande, mois employé par le cabinet
+russe à la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion
+de ses États, le roi de Suède, pour se venger apparemment de la
+surprise que lui faisait son beau-frère, se permit un acte qui n'était
+plus guère d'usage, même en Turquie: il fit arrêter l'ambassadeur de
+Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner à le renvoyer, ce qui
+excita une indignation générale dans tout le corps diplomatique
+résidant à Stockholm. Alexandre répondit avec la dignité convenable à
+cette étrange conduite; il laissa partir avec des égards infinis M. de
+Steding, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, vieillard respecté
+de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il
+profita de l'occasion, et prononça la réunion de la Finlande à
+l'empire russe. Cette conquête a été l'unique résultat des grands
+projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique
+que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve
+que la Russie ne peut conquérir qu'avec la complicité de la France.
+
+[En marge: Satisfaction produite à Saint-Pétersbourg par la réunion de
+la Finlande à l'Empire.]
+
+Malgré le dédain que les Russes avaient affecté pour la conquête de la
+Finlande, le fait lui-même, qui semblait consommé quoiqu'il restât
+encore bien du sang à verser, le fait toucha vivement les esprits à
+Saint-Pétersbourg. On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au
+service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement
+d'amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu
+cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez
+au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de
+terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de
+l'alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était
+promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeurs
+ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, étaient moins
+dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de
+Saint-Pétersbourg elle-même marquait son contentement à M. de
+Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa
+personne que l'estime publique environnait, mais aussi à son
+gouvernement dont on commençait à être satisfait.
+
+L'empereur et M. de Romanzoff, qui venaient d'apprendre l'invasion de
+l'Étrurie et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers
+Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n'eussent un
+motif fort sérieux, n'en parlèrent qu'avec une singulière légèreté,
+sans apparence de préoccupation, et comme des gens qui livraient le
+faible pour qu'on leur permît de l'opprimer à leur tour. Cependant,
+bien qu'ils éprouvassent une véritable satisfaction, ils insistèrent
+beaucoup auprès de M. de Caulaincourt pour avoir une prompte réponse
+aux diverses propositions de partage, et l'indication d'un rendez-vous
+très-prochain, pour se mettre définitivement d'accord. Le printemps
+n'était pas loin, car on touchait à la fin de février, et il fallait,
+disaient-ils, pour l'ouverture de la navigation, quelque chose
+d'éclatant qui fît oublier toutes les disgrâces de cette année.
+L'ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une
+époque de contentement; car la lumière reparaît, la chaleur revient,
+le commerce apporte ses trésors. Les denrées du Nord s'échangent
+contre les produits de l'Europe civilisée ou contre de l'argent. Mais
+cette année le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces échanges,
+n'allait point paraître, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les
+mâts de bâtiments de guerre. La marine anglaise au lieu d'apporter des
+trésors ne devait montrer que la pointe de ses canons. Il fallait à ce
+spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspirée par
+des intérêts d'un autre genre, les intérêts de l'ambition russe.
+
+M. de Caulaincourt, qui rendait exactement à son maître les pensées de
+cette cour ambitieuse, avait tout mandé à Napoléon avec sa véracité
+ordinaire. Mais en exposant les voeux de la Russie il donnait la
+certitude que pour le présent elle était pleinement satisfaite, et que
+pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d'espérance.
+
+[En marge: Intention de Napoléon en mettant en discussion le partage
+de l'Empire turc.]
+
+Napoléon, averti successivement de cette situation à la fin de
+février et au commencement de mars, avait bien prévu tout ce que sa
+lettre produirait à Saint-Pétersbourg d'émotions, de projets plus ou
+moins chimériques, d'espérances plus ou moins exagérées; mais il
+s'était dit qu'il y avait dans l'invasion immédiate de la Finlande, et
+dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage de l'empire
+turc, de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation
+russe et de son souverain, et qu'il pourrait dans cet intervalle
+donner cours à ses projets sur l'Occident. Il n'est pas vrai, comme on
+serait disposé à le croire d'après ce qui précède, qu'il trompât
+entièrement la Russie, et qu'au fond il ne voulût à aucun prix lui
+accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la
+Moldavie et la Valachie, et même la Moldavie seulement, il satisferait
+le czar, et acquitterait sa dette envers l'ambition russe, quoi que se
+permît en Occident l'ambition française. Il avait donc cette ressource
+dans tous les cas pour réaliser les espérances qu'il avait fait
+concevoir à l'empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il
+n'était pas fâché d'occuper de la sorte l'imagination si vive de son
+nouvel allié, c'est que de son côté sa propre imagination plongeait
+dans cet avenir plus profondément que celle de ses contemporains. Les
+Turcs, depuis la chute de Selim, paraissant arrivés au terme de leur
+existence, Napoléon se demandait s'il ne fallait pas en finir de cette
+ruine toujours menaçante, et poussé par sa lutte maritime avec les
+Anglais, il se demandait encore si ce n'était pas le cas de s'emparer
+de tous les rivages de la Méditerranée, et de se servir du dévouement
+momentané qu'il inspirerait à la Russie pour diriger une armée sur
+l'Inde, à travers le continent partagé de l'Asie. Bien que chimériques
+aux yeux d'une génération ramenée, comme la nôtre, à de fort médiocres
+proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue
+présent. Il faut songer que l'homme qui concevait ces rêves pouvait à
+volonté faire et défaire des rois, prononcer d'un mot sur les grandes
+monarchies de l'Europe; et, bien qu'à notre avis il s'abusât, il ne
+faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'étendue de son erreur,
+en la mesurant d'après nos idées actuelles; car, en jugeant ainsi,
+notre petitesse se tromperait autant que s'était trompée sa grandeur.
+Parvenu au faîte de la toute-puissance, livré à une fermentation
+d'idées continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient
+être examinées; et, bien qu'il en redoutât la solution autant que son
+allié la désirait, il ne le trompait point en les mettant en
+discussion, car dans l'immensité de ses vues il était quelquefois tout
+disposé à les résoudre.
+
+[En marge: Napoléon, croyant avoir assez fait pour occuper l'empereur
+Alexandre, songe à résoudre définitivement la question d'Espagne.]
+
+Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant poussé l'empereur Alexandre sur la
+Finlande, lui ayant donné à discuter le partage de l'empire turc, se
+dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se décida à mettre
+enfin à exécution le plan auquel il s'était arrêté relativement à
+l'Espagne.
+
+On a déjà vu quel était ce plan. Il consistait à augmenter
+progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu'à la disposer à
+fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il employa
+les moyens les plus astucieux, et fit en cette circonstance un emploi
+de son génie qu'on ne saurait trop regretter. Toutes les troupes
+étaient prêtes. Le général Dupont avec vingt-cinq mille hommes était
+sur la route de Valladolid, une division sur Ségovie prenant la
+direction de Madrid. Le maréchal Moncey avec trente mille était entre
+Burgos et Aranda, route directe de Madrid. Le général Duhesme avec
+sept ou huit mille hommes, presque tous Italiens, marchait sur
+Barcelone. Cinq mille Français venant du Piémont et de la Provence
+étaient en route pour le joindre. Une division de trois mille hommes
+s'acheminait par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. Une seconde,
+composée des quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, allait
+renforcer la première. Une réserve d'infanterie s'organisait à
+Orléans, une de cavalerie à Poitiers. C'étaient quatre-vingt mille
+hommes environ, tous jeunes soldats, n'ayant jamais vu le feu, mais
+bien commandés, et pleins de l'esprit militaire qui à cette époque
+animait nos armées.
+
+[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes françaises
+en Espagne.]
+
+[En marge: Instructions données à Murat pour le règlement de sa
+conduite en Espagne.]
+
+Il fallait donner un chef à ces forces. Napoléon en choisit un fort
+indiscret pour une mission politique aussi importante, mais il le
+plaça dans une situation à lui rendre toute indiscrétion impossible.
+Ce chef était Murat, toujours mécontent de n'être que grand-duc,
+impatient de devenir roi n'importe où, ayant pris part aux guerres
+d'Italie, d'Autriche, de Prusse, de Pologne, et contribué à élever des
+trônes à Naples, à Florence, à Milan, à La Haye, à Cassel, à Varsovie,
+sans gagner l'un de ces trônes pour lui, inconsolable surtout de
+n'avoir pas obtenu celui de Pologne, et avide de toute guerre qui lui
+offrirait de nouvelles chances de régner. La Péninsule, où vaquait en
+ce moment le trône de Portugal, où chancelait celui d'Espagne, était
+pour lui le pays des rêves, comme autrefois le Mexique ou le Pérou
+pour les aventuriers espagnols. Tout bon et généreux qu'était Murat,
+s'il fallait hâter la chute du malheureux Charles IV par quelque moyen
+détourné et peu avouable, il était, dans son ardeur de régner, homme à
+s'y prêter. Il n'y avait même à craindre de sa part que trop de zèle.
+Cependant, plus intelligent, plus spirituel qu'on ne l'a jugé en
+général (les circonstances qui vont suivre en fourniront la preuve),
+il était capable, dans un grand intérêt d'ambition, d'être même
+discret et réservé. Il avait à toutes fins, comme on a vu plus haut,
+noué des relations particulières avec Emmanuel Godoy, relations
+recherchées par celui-ci avec un égal empressement, l'un croyant que
+l'autre l'aiderait à atteindre l'objet de ses désirs, et s'abusant
+tous deux, car Godoy n'était pas plus en état de donner un roi aux
+Espagnols que Murat une pensée à Napoléon. C'était donc convier Murat
+à une fête que de l'envoyer en Espagne. Mais Napoléon voulant effrayer
+la maison régnante par l'envoi de troupes nombreuses, combiné avec un
+silence absolu sur ses intentions, se servit de son beau-frère
+conformément au plan qu'il avait adopté. Il l'avait eu à ses côtés
+soit en Italie, soit à Paris, sans lui dire un seul mot de ses projets
+sur l'Espagne, dans le moment même où il y pensait le plus. Le 20
+février, l'ayant vu dans la journée, sans lui adresser une parole
+relative à la mission qu'il lui destinait, il chargea le ministre de
+la guerre de le faire partir dans la nuit pour Bayonne, afin d'y
+prendre le commandement des troupes entrant en Espagne. Murat devait y
+être le 26, et y trouver ses instructions. Ces instructions étaient
+les suivantes: Prendre le commandement général des corps de la Gironde
+et de l'Océan, de la division des Pyrénées-Orientales, de la division
+des Pyrénées-Occidentales, et de toutes les troupes qui pénétreraient
+plus tard en Espagne; être rendu dans les premiers jours de mars à
+Burgos, où allaient se trouver les détachements de la garde impériale;
+placer son quartier-général au milieu du corps du maréchal Moncey,
+c'est-à-dire à Burgos même; s'avancer avec ce corps sur la route de
+Madrid par Aranda et Somosierra, y diriger celui du général Dupont par
+Ségovie et l'Escurial; être maître vers le 15 mars des deux passages
+du Guadarrama; réunir six cent mille rations de biscuit déjà
+fabriquées à Bayonne, de manière que les troupes eussent des vivres
+pour quinze jours en cas de marche forcée; attendre pour tout
+mouvement ultérieur les ordres de Paris; occuper sur-le-champ la
+citadelle de Pampelune, les forts de Barcelone, la place de
+Saint-Sébastien; donner aux commandants espagnols, pour raison de
+cette occupation, la règle ordinaire à la guerre d'assurer ses
+derrières quand on marche en avant, même en pays ami; tenir toutes les
+troupes bien ensemble, comme on avait l'habitude de le faire en
+approchant de l'ennemi; veiller à ce que la solde fût toujours au
+courant, pour que les soldats ayant de l'argent ne fussent pas tentés
+de consommer sans payer, (et comme il y avait lieu de se défier des
+Napolitains entrant en Catalogne) faire fusiller le premier Italien
+qui pillerait; ne pas rechercher, ne pas accepter de communication
+avec la cour d'Espagne, sans en avoir l'ordre formel; ne répondre à
+aucune lettre du prince de la Paix; dire, si on était interrogé de
+manière à ne pouvoir se taire, que les troupes françaises entraient en
+Espagne pour un but connu de Napoléon seul, but certainement
+avantageux à la cause de l'Espagne et de la France; prononcer
+vaguement les mots de Cadix, de Gibraltar, sans rien alléguer de
+positif; annoncer particulièrement aux provinces basques que, quoi
+qu'il pût arriver, leurs priviléges seraient respectés; publier, quand
+on serait à Burgos, un ordre du jour, pour recommander aux troupes la
+discipline la plus rigoureuse, les relations les plus fraternelles
+avec le généreux peuple espagnol, ami et allié du peuple français; ne
+jamais mêler à toutes ces protestations d'amitié d'autre nom que celui
+du peuple espagnol, et ne jamais parler ni du roi Charles IV, ni de
+son gouvernement, sous quelque forme que ce fût.
+
+Tel est le résumé des instructions adressées à Murat le 20 février,
+confirmées et développées les jours suivants, dans des ordres
+postérieurs. Le général Belliard fut placé auprès de lui comme chef
+d'état-major, le général Grouchy comme commandant de sa cavalerie. Le
+général Lariboissière fut chargé de diriger l'artillerie de l'armée.
+Celui-ci devait acheminer sur Bayonne, de tous les dépôts d'artillerie
+situés dans l'Ouest et le Midi, des munitions considérables, et
+notamment des outils, des artifices capables de faire sauter la porte
+d'une ville ou d'un château-fort. Les transports se faisant à dos de
+mulets en Espagne, ordre fut sur-le-champ expédié à Bayonne d'en
+acheter cinq cents des meilleurs et des plus beaux. Le ministre du
+trésor public, M. Mollien, fut invité à diriger plusieurs millions de
+numéraire, dont deux en or, sur Bayonne, pour suffire à toutes les
+dépenses de l'armée, et les acquitter argent comptant. Il devait
+dresser en outre un tarif équitable présentant la valeur comparative
+des monnaies françaises et espagnoles, qu'on publierait dans toutes
+les villes d'Espagne où l'on passerait, afin d'éviter les collisions
+entre les soldats et les habitants.
+
+[En marge: Instructions au général Junot pour faire concourir l'armée
+de Portugal aux événements qui se préparaient en Espagne.]
+
+À ces instructions données pour les corps entrant en Espagne en furent
+ajoutées d'autres pour l'armée de Portugal. Napoléon voulait ne rien
+coûter à l'Espagne dans une entreprise qui allait lui coûter sa
+dynastie. Mais il ne se faisait pas les mêmes scrupules à l'égard du
+Portugal, qu'il était autorisé à traiter en pays conquis et allié de
+l'Angleterre. Calculant la richesse de ce pays, plutôt d'après celle
+des colonies que d'après celle de la métropole, il prescrivit à Junot
+d'y frapper une contribution de cent millions. Il lui recommanda la
+sévérité la plus extrême pour toute tentative d'insurrection, en lui
+rappelant comme exemple à suivre la manière terrible dont il avait
+réprimé le Caire en Égypte, Pavie et Vérone en Italie. Il lui ordonna
+de dissoudre l'armée portugaise, et d'envoyer en France tout ce qui ne
+pourrait être licencié. Il lui enjoignit expressément d'avoir l'oeil
+sur les divisions espagnoles qui avaient concouru à l'invasion du
+Portugal, de les attirer le plus loin qu'il pourrait des frontières
+d'Espagne, de tenir le gros de ses forces à Lisbonne, et deux petites
+divisions françaises, de quatre à cinq mille hommes chacune, l'une à
+Almeida pour contenir les troupes espagnoles du général Taranco qui
+occupait Oporto, l'autre à Badajoz pour marcher au besoin sur
+l'Andalousie; de garder cet ordre absolument secret, et, si on
+apprenait qu'une collision eût éclaté entre les Espagnols et les
+Français, de répandre parmi les Portugais que le motif de la collision
+n'était autre que le Portugal lui-même, dont les Espagnols voulaient
+la possession qu'on leur avait refusée.
+
+[En marge: Napoléon fait ses préparatifs pour se rendre lui-même en
+Espagne.]
+
+Enfin Napoléon donna des ordres à la garde, car il prévoyait qu'il
+serait obligé de se rendre lui-même en Espagne, soit pour diriger la
+guerre si elle venait à y éclater, soit pour diriger la politique si
+elle réussissait à terminer les événements d'Espagne, comme ceux de
+Portugal, par la fuite de la famille royale. Il avait successivement
+expédié sur Bayonne les mamelucks, les Polonais, les marins de la
+garde, plusieurs détachements de chasseurs et de grenadiers à cheval,
+et un régiment de fusiliers, c'est-à-dire trois mille hommes environ.
+Il envoya le brave Lepic pour les commander, avec ordre d'être dans
+les premiers jours de mars à Burgos, l'infanterie à Burgos même, la
+cavalerie sur la route de Bayonne à Burgos.
+
+[En marge: Instructions à M. de Beauharnais calculées de manière à
+augmenter l'effroi de la cour de Madrid.]
+
+Ces dispositions militaires ne suffisaient pas pour atteindre
+complétement le but que se proposait Napoléon. Tandis que ses troupes
+devaient s'avancer mystérieusement sur Madrid, ne disant de paroles
+rassurantes que pour le peuple espagnol, et pas une seule pour la
+famille régnante, il fit agir sa diplomatie dans le même sens. M. de
+Beauharnais demandait sans cesse à Paris des instructions pour une
+catastrophe qui semblait imminente. Il sollicitait surtout la
+permission d'accorder quelques témoignages d'intérêt à Ferdinand,
+toujours convaincu qu'il fallait renverser le favori au profit de ce
+prince, et opérer la fusion des deux dynasties par un mariage.
+Napoléon, qui était maintenant bien éloigné d'un plan pareil, et qui
+se riait souvent de la crédulité de M. de Beauharnais, de sa
+gaucherie, de son avarice, de l'importance qu'il aimait à se donner,
+et qui le laissait où il était, parce qu'un honnête homme sans esprit
+lui convenait mieux qu'un autre pour jouer le personnage ridicule d'un
+ambassadeur à qui on laissait tout ignorer, lui fit prescrire de
+garder la neutralité la plus absolue entre les factions qui divisaient
+l'Espagne, de ne témoigner d'intérêt à aucune d'elles, de répondre
+seulement, quand on lui parlerait des dispositions de l'Empereur des
+Français, qu'il était mécontent, très-mécontent, sans dire de quoi;
+d'ajouter, quand on lui parlerait de la marche des armées françaises,
+que Gibraltar, Cadix réclamaient probablement une concentration de
+troupes, car les Anglais amenaient beaucoup de forces sur ce point,
+mais que le cabinet espagnol était si indiscret qu'on ne pouvait lui
+confier le secret d'une seule opération militaire.
+
+[En marge: M. Yzquierdo envoyé à Madrid avec des paroles menaçantes.]
+
+Ces instructions suffisaient pour le rôle qu'avait à jouer M. de
+Beauharnais. Mais Napoléon employa un moyen plus sûr pour remplir de
+terreur la malheureuse cour d'Espagne. M. Yzquierdo était à Paris,
+toujours errant autour des Tuileries, tantôt auprès du grand-maréchal
+Duroc, avec lequel il avait négocié le traité de Fontainebleau, tantôt
+auprès de M. de Talleyrand, principal entremetteur de toute l'affaire
+espagnole. Voyant qu'il lui était impossible d'obtenir la publication
+du traité de Fontainebleau, il en avait conclu qu'on voulait à Paris
+autre chose, que ce partage du Portugal n'avait été qu'un arrangement
+provisoire pour obtenir la cession immédiate de la Toscane, et qu'on
+méditait sans doute le renversement de la dynastie elle-même. Avec sa
+perspicacité ordinaire, il avait complétement entrevu non pas les
+moyens, mais le but auquel tendait Napoléon. Il avait essayé en
+circonvenant M. de Talleyrand de découvrir si de larges concessions de
+territoire, ou de commerce, ne pourraient pas, accompagnées d'un
+mariage, apaiser la colère réelle ou feinte du conquérant. M. de
+Talleyrand, qui inclinait vers un projet intermédiaire, avait écouté
+M. Yzquierdo, et peut-être autant proposé qu'accueilli les idées dont
+cet agent d'Emmanuel Godoy voulait faire l'essai. Ces idées revenaient
+précisément au second plan que nous avons déjà fait connaître. Il
+s'agissait en effet de marier Ferdinand avec une princesse française,
+de prendre pour la France les provinces de l'Èbre, en échange de la
+partie du Portugal restée disponible, d'ouvrir aux Français les
+colonies espagnoles, de lier les deux couronnes non-seulement par un
+mariage, mais par un traité d'alliance offensive et défensive, qui
+leur rendrait toute guerre, toute paix communes, et de donner enfin à
+Charles IV le titre d'empereur des Amériques. Telles étaient les idées
+que M. Yzquierdo mettait en avant, autant pour sonder la cour des
+Tuileries que pour arriver à une conclusion. Tout à coup Napoléon
+ordonna de le traiter avec la plus extrême dureté, de le renvoyer
+comme si on était fatigué de ses tergiversations, comme si on ne
+voulait plus rien avoir de commun avec une cour aussi faible, aussi
+incapable, aussi peu sincère; en un mot, de le pousser à partir pour
+Madrid, afin qu'il y portât la terreur dont on l'aurait rempli. Le
+grand-maréchal Duroc eut l'ordre d'écrire à M. Yzquierdo qu'il ferait
+bien de retourner immédiatement à Madrid[32], afin de dissiper les
+épais nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. On ne disait
+pas quels nuages, mais M. Yzquierdo savait à quoi s'en tenir, et il
+suffisait de le faire partir pour causer à la cour d'Espagne une
+agitation après laquelle elle ne pourrait plus demeurer en place, et
+serait amenée à une résolution définitive. M. Yzquierdo quitta Paris
+le jour même.
+
+[Note 32: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 février.]
+
+[En marge: Dernière lettre de Napoléon à Charles IV.]
+
+Il fallait en même temps répondre à la lettre du 5 février, par
+laquelle Charles IV éperdu avait demandé à Napoléon de le rassurer sur
+ses intentions, et sur la marche des troupes françaises qui
+s'avançaient en ce moment vers Madrid. Dans cette lettre Charles IV
+n'avait plus parlé du mariage de son fils avec une nièce de Napoléon,
+voyant que celui-ci affectait de ne plus songer à cette proposition.
+Comme quelqu'un qui cherche une mauvaise querelle, Napoléon, au lieu
+de s'appliquer dans sa réponse à dissiper les alarmes de Charles IV,
+sembla se plaindre de ce qu'au sujet du mariage on gardait un silence
+dont il avait lui-même donné l'exemple. Cette réponse, datée du 25
+février, était fort courte et fort sèche. Il y rappelait que le 18
+novembre le roi Charles lui avait demandé une princesse française,
+qu'il avait répondu le 10 janvier par un consentement conditionnel;
+que le 5 février le roi Charles, lui écrivant de nouveau, ne lui
+parlait plus de ce mariage; et il ajoutait que cette dernière
+réticence le laissait dans des doutes dont il avait besoin de sortir,
+pour régler des objets d'une grande importance.
+
+[En marge: Napoléon fixe à la première moitié de mars le dénoûment de
+l'affaire d'Espagne.]
+
+Cette nouvelle lettre, qui n'était qu'un refus de rassurer l'infortuné
+Charles IV, et qui, rapprochée des autres circonstances du moment,
+devait le remplir d'effroi, fut portée par M. de Tournon, chambellan
+de l'Empereur, lequel avait déjà été envoyé à Madrid pour une pareille
+mission, et joignait à beaucoup de dévouement beaucoup de sens et
+d'amour de la vérité. Il avait pour instruction de bien observer la
+marche et la conduite des troupes françaises, les dispositions du
+peuple espagnol à leur égard, de bien observer aussi ce qui se passait
+à l'Escurial, et de revenir ensuite à Burgos vers le 15 mars, pour y
+attendre l'arrivée de Napoléon. Celui-ci en effet avait calculé que
+ses ordres, donnés du 20 au 25 février, auraient leurs conséquences en
+Espagne dans le milieu de mars, et qu'à cette époque il faudrait qu'il
+fût lui-même de sa personne à Burgos, pour y tirer des événements,
+toujours féconds en cas imprévus, le résultat qu'il désirait.
+
+[En marge: Inconvénients pour les colonies espagnoles du projet adopté
+par Napoléon.]
+
+On avait donc tout lieu de croire que la cour d'Espagne, déjà fort
+tentée de suivre l'exemple de la maison de Bragance quand elle verrait
+l'armée française s'avancer sur Madrid, M. de Beauharnais ne disant
+rien parce qu'il ne savait rien, et M. Yzquierdo disant beaucoup parce
+qu'il craignait beaucoup, n'hésiterait plus à s'enfuir vers Cadix. Si
+toutefois, malgré les recommandations faites aux troupes françaises de
+ménager le peuple espagnol, une collision imprévue survenait, il y
+avait là encore une solution. On pourrait se considérer comme trahi
+par des alliés chez lesquels on était venu amicalement pour une grande
+expédition intéressant l'alliance, et on se vengerait en déposant les
+Bourbons d'Espagne, de même qu'on avait déposé ceux de Naples, pour
+une trahison vraie ou supposée. Napoléon, agissant ainsi en conquérant
+qui s'inquiète peu des moyens pourvu qu'il atteigne son but, comptant
+sur de grands résultats, tels que la régénération de l'Espagne, le
+rétablissement des alliances naturelles de la France, pour s'excuser
+aux yeux de la postérité de la sombre machination qu'il se permettait
+envers une cour amie, Napoléon croyait enfin avoir trouvé la véritable
+manière de renverser les Bourbons sans y employer les atroces
+violences que, dans des siècles moins humains que le nôtre, les
+conquérants n'ont jamais hésité à commettre. Il pensait qu'en
+imprimant une légère secousse au trône d'Espagne sans en précipiter
+violemment Charles IV, on amènerait ce faible prince, sa criminelle
+épouse, son lâche favori, à l'abandonner afin d'aller en chercher un
+autre en Amérique. Mais ce plan, imaginé pour ne pas trop révolter
+l'Europe et la France, donnait lieu à une objection qui avait
+long-temps fait hésiter Napoléon à l'adopter. En poussant la maison
+régnante à s'enfuir, comme celle de Portugal, dans le Nouveau-Monde,
+on amenait inévitablement pour l'Espagne la perte de ses colonies,
+ainsi que cela était arrivé pour le Portugal. Les Bragance au Brésil,
+les Bourbons au Mexique, au Pérou, sur les bords de la Plata, allaient
+fonder des empires, ennemis de leurs métropoles usurpées, amis des
+Anglais, qui pour long-temps trouveraient dans l'approvisionnement de
+ces colonies de quoi se dédommager de la clôture du continent. Sans
+doute, en perçant dans un avenir éloigné, on pouvait voir dans ces
+colonies affranchies des nations nouvelles, offrant à leurs anciennes
+métropoles plus de moyens d'échange, plus d'occasions de gain, ainsi
+que cela se passait déjà entre l'Angleterre et les États-Unis. Mais
+l'Espagne, le Portugal n'étaient pas l'industrieuse Angleterre, les
+Américains du Sud n'étaient pas les Américains du Nord; et tout ce
+qu'on pouvait prévoir pour de longues années, c'était la perte des
+colonies espagnoles, et leur exploitation au profit du commerce
+britannique. Il y avait donc à la fuite de Charles IV en Amérique,
+avec une grande commodité quant à l'usurpation du trône, de grands et
+sérieux inconvénients quant au sort futur des colonies espagnoles. Ce
+devait être pour les Espagnols eux-mêmes un grave sujet de douleur,
+dès lors de mécontentement et de révolte, et, pour notre commerce, un
+dommage proportionné au bénéfice qu'allait faire le commerce de
+l'ennemi.
+
+[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour corriger l'inconvénient de
+son plan.]
+
+[En marge: Ordre à l'amiral Rosily d'arrêter la famille d'Espagne à
+Cadix, si elle voulait fuir en Amérique.]
+
+Napoléon, fort instruit de ces intérêts compliqués, imagina une
+nouvelle combinaison beaucoup plus astucieuse que toutes celles dont
+nous venons de parler, et ayant pour but de corriger le seul
+inconvénient du plan qu'il avait définitivement adopté. Il y avait à
+Cadix, une belle division française, capable d'en dominer le port et
+la rade. Il résolut de l'employer à retenir les Bourbons au moment où
+ils chercheraient à s'embarquer, et après les avoir poussés par la
+peur d'Aranjuez à Cadix, de les arrêter par la force à Cadix même,
+avant qu'ils eussent pris sous l'escorte des Anglais la route de la
+Vera-Cruz. En conséquence, à la date du 21 février, il expédia pour
+l'amiral Rosily une dépêche chiffrée, portant l'ordre exprès de
+prendre dans la rade de Cadix une position telle qu'on pût intercepter
+le départ de tout bâtiment, et d arrêter la famille royale fugitive,
+si elle voulait imiter la folie, disait la dépêche, de la cour de
+Lisbonne[33].
+
+[Note 33: On trouvera à la fin de ce volume une note qui expose
+comment je suis parvenu à découvrir le secret de toutes les
+machinations restées jusqu'ici entièrement inconnues.]
+
+Assurément, si on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire qui
+rend sacrée la propriété d'autrui, il faudrait les flétrir à jamais,
+comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au bien qui ne lui
+appartient point; et même en les jugeant d'après des principes
+différents, on ne peut que leur infliger un blâme sévère. Mais les
+trônes sont autre chose qu'une propriété privée. On les ôte ou on les
+donne par la guerre ou la politique, et quelquefois au grand avantage
+des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement il faut
+prendre garde, en voulant jouer le rôle de la Providence, d'y échouer,
+d'être ou odieux ou malheureux en voulant être grand, et de ne pas
+atteindre les résultats qui devaient vous servir d'excuse. Il faut
+enfin se défier de toute entreprise si peu avouable qu'on est réduit à
+y employer la fourberie et le mensonge. Napoléon raisonnait sur ce
+qu'il allait faire comme raisonne toujours la politique ambitieuse.
+Cette nation espagnole, si fière, si généreuse, méritait, se
+disait-il, un plus noble sort que celui d'être asservie à une cour
+incapable et avilie; elle méritait d'être régénérée; régénérée, elle
+pourrait rendre de grands services à la France et à elle-même, aider
+au renversement de la tyrannie maritime de l'Angleterre, contribuer à
+l'affranchissement du commerce de l'Europe, être appelée enfin à de
+belles et vastes destinées. S'interdire tout cela pour un roi
+imbécile, pour une reine impudique, pour un favori abject, c'était
+plus qu'on ne pouvait attendre d'une volonté impétueuse qui s'élançait
+vers le but, comme l'aigle sur sa proie, dès qu'elle l'avait aperçu
+des hauteurs où elle habitait. Le résultat devait prouver à quel
+danger on s'expose lorsqu'on veut jouer un de ces rôles si au-dessus
+de l'humanité, lorsqu'on veut se tenir pour dispensé de respecter la
+vie, le bien des hommes, sous prétexte du but vers lequel on marche.
+
+[En marge: Arrivée de Murat à Bayonne.]
+
+Murat avait exécuté avec une parfaite soumission les ordres de
+Napoléon transmis par le ministre de la guerre. Parti sur-le-champ
+pour Bayonne, il était arrivé en cette ville le 26, comme le lui
+prescrivaient ses instructions. Son départ avait été si brusque,
+qu'il n'avait avec lui ni état-major, ni chevaux pour son service
+personnel. Il n'était suivi que des aides-de-camp qui devaient
+accompagner un officier de son grade, maréchal, grand-duc et prince
+impérial tout à la fois. Il les avait envoyés en tous sens pour
+connaître l'emplacement et la situation des corps, se mettre en
+communication avec eux, et attirer à lui la direction des choses. Le
+mystère que Napoléon avait observé dans ses instructions blessait sa
+vanité; mais il entrevoyait si bien le but, et le but lui plaisait
+tellement, qu'il n'en demanda pas davantage, et se mit à l'oeuvre afin
+d'exécuter ponctuellement les volontés de son maître.
+
+Bayonne présentait un spectacle de confusion, car il n'existait pas
+sur ce point l'immense attirail militaire que quinze ans de guerres
+avaient permis d'accumuler sur la frontière du Rhin ou des Alpes, et
+il avait fallu tout y créer à la fois. De plus, les troupes qui
+arrivaient, composées de conscrits, récemment organisées, manquaient
+du nécessaire, et de l'expérience qui peut y suppléer. On faisait
+cuire le biscuit, on fabriquait des souliers et des capotes, on créait
+les moyens de transport dont on était entièrement dépourvu; car il
+avait été impossible de se procurer les cinq cents mulets dont
+Napoléon avait ordonné l'achat, ces précieux animaux ne se trouvant
+que dans le Poitou. L'argent même était en arrière, faute de voitures.
+L'artillerie des divers corps rejoignait à peine, et le matériel
+retardé de l'armée de Junot, se croisant avec le matériel arrivant des
+armées d'Espagne, y augmentait l'encombrement. Malgré la clarté, la
+précision, la vigueur que Napoléon apportait, aujourd'hui comme
+autrefois, dans l'expédition de ses ordres, leur exécution se
+ressentait des distances, de la précipitation, de l'inexpérience des
+administrateurs, les plus capables étant employés dans les autres
+parties de l'Europe.
+
+[En marge: Mars 1808.]
+
+[En marge: Entrée de Murat dans les provinces basques.]
+
+[En marge: Caractère des provinces basques; accueil qu'elles font à
+Murat.]
+
+Murat, qui avait de l'intelligence, que Napoléon par ses grandes
+leçons et ses remontrances continuelles avait formé au commandement,
+passa plusieurs jours à Bayonne pour y mettre quelque ordre,
+s'informer de ce qui était exécuté ou demeuré en retard, et en avertir
+Napoléon, afin que ce dernier y portât remède. Il partit ensuite pour
+Vittoria. Il franchit la frontière le 10 mars, et se rendit le jour
+même à Tolosa. S'il y avait un chef qui par sa bonne mine, son air
+martial, ses manières ouvertes et toutes méridionales, convînt aux
+Espagnols, c'était assurément Murat. Il était fait pour leur plaire,
+en leur imposant, et, parmi les princes français destinés à régner, il
+eût été incontestablement le mieux choisi pour monter sur le trône
+d'Espagne. On verra plus tard combien ce fut une grave faute que de
+lui en préférer un autre. La population des provinces basques le reçut
+avec de grandes démonstrations de joie. Cet excellent peuple, le plus
+beau, le plus vif, le plus brave et le plus laborieux de ceux qui
+peuplent la Péninsule, n'avait pas les mêmes passions que le reste des
+Espagnols. Il n'avait ni la même haine des étrangers, ni les mêmes
+préjugés nationaux. Placé entre les plaines de la Gascogne et celles
+de la Castille, dans une région montagneuse, parlant une langue à
+part, vivant du commerce illicite qu'il faisait avec la France et
+l'Espagne, jouissant de priviléges étendus dont il se servait pour
+continuer ce commerce, priviléges qu'il devait à la difficulté de
+vaincre ses montagnes et son courage, il était une espèce de pays
+neutre, de Suisse, pour ainsi dire, située entre la France et
+l'Espagne. Il ne tenait donc que médiocrement à la domination
+espagnole, et n'eût pas été fâché d'appartenir à un vaste empire, qui
+lui aurait permis d'étendre au loin son activité industrieuse. Il
+accueillit Murat avec de bruyantes acclamations, et laissa percer en
+mille manières le voeu d'appartenir à la France. Les troupes
+françaises furent parfaitement reçues; elles observèrent une exacte
+discipline, payèrent tout ce qu'elles prirent, et en consommant les
+denrées du pays furent pour lui un avantage plutôt qu'une charge.
+
+[En marge: Arrivée de Murat à Vittoria.]
+
+Murat ne fut pas moins bien accueilli à Vittoria, capitale de l'Alava,
+la troisième des provinces basques, dans laquelle l'esprit espagnol
+commence à se prononcer davantage. Il y entra le 11 dans la voiture de
+l'évêque, qui était accouru à sa rencontre avec toutes les autorités
+du pays. La population se pressait aux portes des villes, et faisait
+au général devenu prince, bientôt appelé à devenir roi, une réception
+des plus brillantes. Les soldats français, bien que très-nombreux en
+Espagne, plus nombreux que ne le comportait la guerre du Portugal,
+n'avaient pas encore donné le moindre sujet de plainte. Si on
+supposait à leur venue une intention politique, c'était contre la
+cour, cour aussi exécrée que méprisée. On n'avait donc aucune raison
+de résister ni à la curiosité qu'ils inspiraient, ni aux espérances
+qu'ils faisaient naître. Les autorités auxquelles on avait envoyé de
+Madrid l'ordre de préparer des vivres, afin de prévenir tout
+mécontentement, les avaient réunis avec assez d'abondance. Murat ayant
+annoncé que la consommation de l'armée serait payée par la France, les
+autorités répondirent avec la fierté castillane qu'on recevait les
+Français en alliés, en amis, et que l'hospitalité espagnole ne se
+payait pas.
+
+[En marge: Illusions de Murat en entrant en Espagne.]
+
+Ainsi dans ce premier moment les choses allaient au mieux. Les
+illusions étaient réciproques. Tandis que ces demi-Espagnols
+accueillaient si bien nos soldats et leur illustre chef, celui-ci se
+figurait que tout serait facile en Espagne, que les Français y étaient
+désirés, qu'un roi de leur nation y serait accepté avec joie, et avec
+plus de joie encore si ce roi c'était lui. Frappé de la haine
+profonde, universelle, qu'inspirait le favori, il reconnut bientôt que
+c'était un triste appui à se ménager en Espagne que celui d'Emmanuel
+Godoy, et que, pour y obtenir la faveur populaire, il fallait au
+contraire donner à croire qu'on venait le renverser.
+
+[En marge: Entrée en Castille et aspect de cette province.]
+
+De Vittoria, Murat se rendit à Burgos, qui devait être le siége de son
+quartier-général. Lorsqu'on quitte Vittoria, qu'on passe l'Èbre à
+Miranda, limite où se trouvait alors la douane espagnole, et où elle
+était placée il n'y a pas long-temps encore, on sort du pays
+montagneux, varié, riant, toujours frais, de la Suisse pyrénéenne, et
+on entre dans la véritable Espagne. L'Èbre, qui à Miranda n'est qu'un
+gros ruisseau coulant entre des cailloux, l'Èbre passé, on franchit
+les défilés de Pancorbo, espèce de fissure dans une ligne de rochers,
+qui forment le dernier banc des Pyrénées, et on débouche dans la
+Castille. Alors commencent les plaines immenses, les horizons
+lointains, les aspects tristes et sévères. Sur le vaste plateau des
+Castilles le ciel est serein et brûlant en été, brumeux et glacial en
+hiver, et toujours âpre. Les habitations sont rares, la culture est
+uniforme, et n'offre aux yeux, sauf l'époque où la moisson grandit et
+mûrit, que de vastes champs de chaume, sur lesquels vivent les
+troupeaux, maîtres absolus du sol de l'Espagne qu'ils traversent deux
+fois par an, du nord au midi, du midi au nord, comme des oiseaux
+voyageurs. À ce nouvel aspect de la nature physique, se joint en
+entrant dans les Castilles un autre aspect de la nature morale.
+L'habitant beau, dans les campagnes surtout, beau mais moins vif et
+moins alerte que le montagnard basque, grand, bien fait, grave,
+toujours armé d'un fusil ou d'un poignard, prompt à s'en servir contre
+un compatriote, plus volontiers contre un étranger, présente, avec
+exagération, tous les traits, bons ou mauvais, du caractère espagnol.
+Il est à la fois plus ignorant, plus sauvage, plus cruel, plus brave,
+que la bourgeoisie. Celle-ci, dans son instruction imparfaite,
+semblable à des Turcs à demi civilisés, a perdu avec sa férocité une
+partie de son énergie. Le peuple en Espagne, qui par ses vices et ses
+vertus a sauvé l'indépendance nationale, offre un trait particulier
+qui le distingue des autres peuples de l'Europe. On trouve chez lui
+avec des passions ardentes une sorte d'esprit public, qu'il doit à sa
+manière de vivre, à son agglomération dans de gros villages, où il
+demeure pendant tout le temps qu'il ne consacre pas à la terre, à
+laquelle il en donne peu, se bornant à un simple labour, puis aux
+semailles et à la moisson, pour ne rien faire après. Tandis que le
+paysan français, belge, anglais, lombard, dispersé sur le sol, occupé
+de cultures diverses et continuelles, n'est excité ni par le
+rapprochement, ni par le loisir, à se mêler d'autre chose que de son
+travail, on voit le paysan espagnol, revêtu d'un manteau, appuyé sur
+un bâton, réuni à ses pareils sur la place publique du village, parler
+du roi, de la reine, des affaires du temps, avec une étonnante
+curiosité, ou se livrer à des jeux, à des danses, à des chants, courir
+à des combats de taureaux, plaisir sanguinaire dont aucune classe de
+la nation ne saurait se priver, regarder à peine l'étranger qui passe,
+ou bien le regarder avec une fierté méprisante qui à la moindre
+prévenance se change tout à coup en un aimable abandon. L'Espagnol, à
+cette époque, était plus que jamais disposé à s'occuper de la chose
+publique avec un redoublement d'ardeur. Relégué à l'extrémité du
+continent, il y avait plus d'un siècle qu'il n'avait été sérieusement
+mêlé aux affaires de l'Europe. Quelques batailles navales, quelques
+opérations en Italie, une guerre d'un moment sur les Pyrénées en 1793,
+n'avaient pu ni épuiser, ni même satisfaire ses énergiques passions.
+Assistant avec l'impatience d'un spectateur qui voudrait y jouer un
+rôle aux grands événements du siècle, il était on ne peut pas plus
+préparé à prendre à toutes choses une part immodérée.
+
+[En marge: Entrée de Murat à Burgos.]
+
+[En marge: Fâcheux effet produit sur les Espagnols par la présence de
+troupes trop jeunes.]
+
+Tel était le pays, tel était le peuple au milieu duquel nous
+arrivions en mars 1808, en passant l'Èbre. Murat fut encore bien reçu
+à Burgos, capitale de la Vieille-Castille, c'est-à-dire avec curiosité
+et espérance. Cependant la classe inférieure, moins occupée que la
+bourgeoisie de ce que les Français venaient faire en Espagne, semblait
+plus affectée du déplaisir de voir des étrangers envahir son sol, et
+il y eut çà et là, entre la vivacité pétulante de nos jeunes soldats
+et la gravité orgueilleuse du bas peuple espagnol, quelques
+collisions, et quelques coups de couteau vengés à l'instant même par
+des coups de sabre. Il y avait dans cette première rencontre des deux
+peuples une circonstance fâcheuse. Il aurait fallu présenter à ces
+fiers Espagnols, si enclins dans leur ignorance à mépriser tout ce qui
+n'était pas eux, quelques-uns des soldats de la grande armée, qui leur
+eussent imposé par leur vieille assurance, leurs blessures, leurs
+moustaches grises. Mais nos légions, composées de conscrits de 1807 et
+1808, n'ayant jamais vu le feu, encadrées, comme nous l'avons dit,
+avec des officiers pris dans les dépôts, ou tirés de la retraite
+(c'était surtout le cas des officiers des cinq légions de réserve),
+n'avaient pour les faire respecter que l'immense renommée de nos
+armées. Parties à la hâte des dépôts, sans qu'on eût complété ni leur
+vêtement, ni leur chaussure, ni leur armement, elles n'avaient pas
+même l'éclat de l'équipement pour compenser la jeunesse de leur
+visage. Elles avaient donc le double inconvénient de n'être pas assez
+imposantes, et d'offrir les apparences d'une misère avide, qui vient
+dévorer le pays qu'elle envahit. Il y avait parmi nos soldats
+beaucoup de malades, les uns ayant souffert de fatigues auxquelles ils
+n'étaient pas assez préparés, les autres ayant reçu la gale des
+mendiants espagnols. Un cinquième de l'armée était atteint de cette
+hideuse maladie. Il avait fallu pour en garantir les troupes de la
+garde impériale les faire bivouaquer en plein champ. Les Espagnols,
+croyant que c'étaient là les soldats qui avaient vaincu l'Europe, se
+disaient qu'il ne devait pas être difficile de remporter des
+victoires, puisque de pareilles troupes y avaient suffi, ne sachant
+pas encore, comme ils l'apprirent bientôt pour leur malheur et pour le
+nôtre, que, tels quels, ces jeunes soldats étaient capables de vaincre
+eux, et plus forts qu'eux, grâce à l'esprit qui les animait, et au
+savoir militaire qui surabondait dans toutes les parties de l'armée
+française. Il n'y avait que les cuirassiers, dont la grande stature,
+l'armure imposante dissimulaient la jeunesse, et la garde, troupe
+incomparable, qui inspirassent à la populace des villes espagnoles le
+respect qu'il eut été nécessaire de lui inspirer dès le premier jour.
+Au surplus dans ce moment on ne songeait pas encore à résister; on
+n'attendait que du bien des Français, et, sauf quelques collisions
+accidentelles entre les hommes du peuple et nos conscrits surpris par
+le vin des Espagnes, ou excités par la beauté des femmes, la
+cordialité régnait. Certains Espagnols plus avisés se disaient bien
+que cette singulière accumulation de troupes devait présager autre
+chose que le renversement du prince de la Paix, car dans l'état des
+esprits il n'aurait fallu qu'un seul mot de Napoléon pour le
+précipiter du pouvoir. Mais on ne voulait croire, espérer que la chute
+du favori; on ne pensait qu'à cet unique objet. Un autre bruit
+d'ailleurs, celui d'une expédition sur Gibraltar, adroitement répandu,
+complétait l'illusion générale.
+
+[En marge: Lettres du prince de la Paix à Murat, restées sans
+réponse.]
+
+[En marge: Efforts de Murat pour parvenir à connaître la pensée de
+Napoléon.]
+
+À peine Murat était-il entré en Espagne que deux lettres de son ami,
+le prince de la Paix, étaient venues le trouver, coup sur coup, pour
+le féliciter, et le questionner tout à la fois. Le désir d'y répondre,
+qui en toute autre circonstance eût été vif chez l'impétueux Murat,
+fut facilement surmonté par la crainte de resserrer ses liens avec un
+personnage aussi impopulaire, et par la crainte plus grande encore de
+déplaire à Napoléon. Les deux lettres demeurèrent sans réponse. Du
+reste, les questions du prince de la Paix n'étaient pas les seules
+auxquelles fût exposé Murat. Les autorités civiles, militaires,
+ecclésiastiques, accourues autour de lui pour le voir et le fêter,
+provoquaient de mille façons détournées son indiscrétion naturelle.
+Mais il se contenait, d'abord parce qu'il ignorait les projets de
+Napoléon, et secondement parce que le but général qu'il entrevoyait
+était si grave, qu'il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu'il
+n'en avait pour savoir se taire. Toutefois son dépit de se trouver au
+milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions
+militaires, était extrême. Aussi, à peine rendu en Espagne, ne
+manqua-t-il pas d'écrire à Napoléon tout ce qui en était de la
+situation des troupes, de leur dénûment, de leurs maladies, du bon
+accueil des Espagnols, de l'impopularité du prince de la Paix, de
+l'enthousiasme des Espagnols pour Napoléon, de la facilité de faire
+en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la nécessité de se fixer
+sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans
+instructions en présence des événements qui se préparaient.--Je
+croyais, Sire, écrivait-il à Napoléon, je croyais, après tant d'années
+de services et de dévouement, avoir mérité votre confiance, et, revêtu
+surtout du commandement de vos troupes, devoir connaître à quelles
+fins elles allaient être employées. Je vous en supplie, ajoutait-il,
+donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront
+exécutées. Voulez-vous renverser Godoy, faire régner Ferdinand, rien
+n'est plus facile. Un mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer
+la dynastie des Bourbons, régénérer l'Espagne en lui donnant l'un des
+princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volonté
+sera reçue comme celle de la Providence.--Le brave, mais faible
+observateur Murat, n'osait pas ajouter une dernière assertion, plus
+vraie que toutes celles dont il remplissait ses rapports: c'est qu'il
+eût été le mieux accueilli des princes étrangers qu'on aurait pu
+substituer à la dynastie régnante.
+
+[En marge: Dure réponse de Napoléon aux questions indiscrètes de
+Murat.]
+
+Napoléon, dont l'intention était d'effrayer la cour par son silence,
+tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale,
+afin d'arriver à Madrid sans coup férir, et de s'emparer pacifiquement
+d'un trône vide, Napoléon éprouva un mouvement d'impatience à la lecture
+les lettres de Murat remplies d'interrogations pressantes.--Quand je
+vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos
+divisions bien rassemblées et à distance de combat, de les pourvoir
+abondamment pour qu'elles ne commettent aucun désordre, d'éviter toute
+collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne,
+et de me renvoyer les questions qu'elle pourra vous adresser, ne sont-ce
+pas là des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous
+dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir.--
+
+[En marge: Ordres de Napoléon pour procurer aux troupes ce qui leur
+manquait.]
+
+Il ajouta à cette réprimande les ordres que réclamait la circonstance.
+Il prescrivit par un décret de fournir sur-le-champ aux bataillons
+détachés de leurs régiments des fonds dont on tiendrait compte à
+l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes
+sous-officiers, suffisamment lettrés, ayant fait les campagnes de 1806
+et 1807, pour les nommer officiers, et pourvoir ainsi les régiments
+qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux à un
+traitement; de camper les troupes dès que le froid serait passé, ce
+qui ne pouvait tarder en Espagne; de faire partir la brigade composée
+des quatrièmes bataillons des légions de réserve, pour la joindre à
+celle du général Darmagnac, déjà chargée d'occuper Pampelune; de
+s'emparer de la citadelle de Pampelune, de l'armer, d'y laisser un
+millier d'hommes, puis de porter la division des Pyrénées-Orientales
+tout entière entre Vittoria et Burgos, afin de couvrir les derrières
+de l'armée; de réunir sur le même point tous les régiments de marche,
+composés des renforts destinés aux régiments provisoires, d'y envoyer
+en outre et sans délai la division Verdier (qualifiée plus haut
+réserve d'Orléans), de former ainsi un rassemblement considérable,
+sous les ordres du maréchal Bessières, qui, avec la garde, ne devait
+pas être de moins de douze à quinze mille hommes, et qui, en cas de
+collision, garderait la ligne de retraite de l'armée contre les
+troupes espagnoles chargées d'occuper le nord du Portugal. Napoléon
+régla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna à Murat de faire passer
+le Guadarrama tant au corps du maréchal Moncey qu'à celui du général
+Dupont, l'un par la route de Somosierra, l'autre par celle de Ségovie,
+du 19 au 20 mars, d'être le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de
+demander à s'y reposer, avant de continuer sa marche sur Cadix,
+d'enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais
+après avoir fait tout ce qui serait possible pour prévenir une
+collision. À toutes ces prescriptions se joignaient toujours, et
+itérativement, la recommandation de se taire sur les affaires
+politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu'elle ne prît rien,
+et de retarder même le mouvement d'un jour ou deux, si les moyens
+d'alimentation et de transport n'étaient pas suffisants.
+
+Murat dut donc se résigner à n'en pas savoir davantage, et s'appliqua
+à obéir fidèlement aux ordres de l'Empereur, certain qu'après tout ce
+mystère ne pouvait cacher que ce qu'il désirait, c'est-à-dire le
+renversement des Bourbons d'Espagne, et la vacance de l'un des plus
+beaux trônes de l'univers.
+
+[En marge: L'ordre d'occuper les places espagnoles exécutés par les
+généraux français.]
+
+[En marge: Occupation par surprise des forts de Barcelone.]
+
+L'occupation des places, ordonnée à plusieurs reprises par l'Empereur,
+fut exécutée. Les généraux Duhesme et Darmagnac, l'un à Barcelone,
+l'autre à Pampelune, n'avaient d'abord occupé que les villes mêmes, et
+non les forteresses dominant ces villes. Un ordre secret émané de
+Madrid prescrivait aux généraux espagnols de bien recevoir les
+Français, de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur
+refuser l'entrée des citadelles. Le général Duhesme arrivé à Barcelone
+à la tête d'environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait été
+reçu avec une politesse affectée par les autorités, avec bienveillance
+et curiosité par la bourgeoisie, avec défiance par le peuple.
+L'incontinence des Italiens avait attiré à ceux-ci plus d'un coup de
+couteau. La gravité des circonstances ayant occasionné la fermeture
+des fabriques, il y avait un grand nombre d'ouvriers oisifs, prêts à
+se livrer à toute espèce de désordres. Le général Duhesme, placé avec
+sept mille hommes au milieu d'une ville de cent cinquante mille âmes,
+bien que suivi à peu de distance par cinq mille Français, était dans
+une position critique, surtout n'étant pas maître de la citadelle de
+Barcelone, et du fort de Mont-Jouy qui domine entièrement la ville.
+Aussi était-il convenu avec le général Lechi, commandant les Italiens,
+d'un plan d'enlèvement des forteresses, lorsque l'ordre réitéré de
+s'en saisir vint mettre fin à toutes ses hésitations. Un matin il fit
+prendre les armes à ses troupes, en dirigea une partie sur la
+citadelle, une autre sur le Mont-Jouy. À la principale porte de la
+citadelle un poste français partageait la garde avec un poste
+espagnol. On en profita pour pénétrer dans l'intérieur. La moitié de
+la garnison, par suite de la négligence des officiers espagnols, était
+répandue dans la ville. On se trouva donc en force très-supérieure
+dans l'intérieur de la citadelle, et on s'en empara sans coup férir.
+Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entrée fut refusée par
+l'officier qui y commandait, et qui plus tard défendit énergiquement
+Girone, le brigadier Alvarez. Bien qu'une partie de ses troupes fût
+absente et dispersée, ainsi qu'il était arrivé à la citadelle, il fit
+mine de se défendre. De son côté le général Duhesme, qui avait porté
+là le gros de ses forces, déclara qu'il allait commencer l'attaque. Le
+capitaine général de la Catalogne, comte d'Ezpeleta, craignant une
+collision qu'on lui avait recommandé d'éviter, prit la détermination
+de céder, et de livrer le Mont-Jouy aux Français. Ils s'y établirent
+immédiatement. Maîtres des deux forteresses qui dominent Barcelone,
+ils n'avaient plus rien à craindre. Mais ils n'y étaient entrés qu'en
+faisant éprouver à la population de la Catalogne une émotion pénible,
+et très-fâcheuse dans les circonstances.
+
+[En marge: Surprise de la citadelle de Pampelune.]
+
+À Pampelune le général Darmagnac, brave homme, plein d énergie et de
+loyauté, qui aurait plus volontiers escaladé de vive force que dérobé
+par surprise une place qu'on lui ordonnait d'occuper, employa un moyen
+très-adroit pour pénétrer dans la citadelle. Il était logé dans une
+maison peu distante de la porte principale. Il y fit cacher cent
+grenadiers bien armés. Ses troupes avaient l'habitude d'aller le matin
+chercher leurs vivres dans la citadelle même. Il envoya une
+cinquantaine d'hommes choisis, qui se rendirent sans armes à la porte
+de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant
+d'attendre s'approchèrent du poste qui gardait la porte, se jetèrent
+sur lui, le désarmèrent, tandis que les cent grenadiers embusqués dans
+la maison du général Darmagnac, accourant en toute hâte, achevèrent
+l'enlèvement. Les troupes françaises secrètement réunies survinrent
+dans le même moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand
+déplaisir du général Darmagnac, qui écrivit au ministre de la guerre,
+en lui rendant compte de ce qu'il avait fait: _Ce sont là de vilaines
+missions_. À Pampelune comme à Barcelone l'émotion fut vive et
+générale.
+
+[En marge: Entrée sans résistance dans la place de Saint-Sébastien.]
+
+On eut moins de peine à Saint-Sébastien. Un duc de Crillon, d'origine
+française, y commandait. Murat le somma de rendre la place. Il refusa
+nettement d'obéir. Murat lui répliqua qu'il avait ordre de l'occuper,
+non dans des vues hostiles, mais dans des vues de prudence militaire
+fort simples, pour assurer les derrières de l'armée, et que si on lui
+résistait il allait immédiatement ouvrir le feu. Le duc de Crillon,
+averti comme les autres commandants de place qu'une collision devait
+être évitée, rendit Saint-Sébastien, à condition que Murat le lui
+restituerait si sa condescendance n'était pas approuvée à Madrid.
+Murat consentit à cette réserve puérile, et fit entrer dans
+Saint-Sébastien un bataillon de troupes françaises.
+
+[En marge: Fâcheux effet produit en Espagne par l'occupation des
+places frontières.]
+
+Cette subite occupation des places, opérée dans les derniers jours de
+février et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus
+fâcheuse impression. Les esprits prévoyants, qui avaient remarqué que
+pour s'emparer du Portugal, déjà conquis d'ailleurs, que pour
+renverser un favori abhorré de la nation, il ne fallait pas tant de
+troupes, commençaient à trouver leurs remarques justifiées, et à
+rencontrer plus d'assentiment. Dans les pays surtout qui avaient été
+témoins de ces surprises, accompagnées de plus ou moins de violence,
+on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui,
+moins hostile aux étrangers que le peuple, plus portée à des
+changements, moins travaillée par le clergé, s'était plu à espérer de
+nous la chute du favori et la régénération de l'Espagne, fut désolée.
+Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude
+de nos soldats et de nos officiers réussit bientôt à réprimer. Deux
+circonstances contribuèrent encore à aggraver ces sentiments, de
+découragement chez la bourgeoisie, de colère jalouse chez le peuple:
+la première et la plus grave fut la contribution de cent millions
+frappée sur les Portugais; la seconde, celle-là moins connue du
+public, fut le mariage de mademoiselle de Tascher avec le prince
+d'Aremberg. De toutes parts on se mit à dire que les Français
+traitaient bien mal ceux dont ils recevaient l'hospitalité, et on se
+demanda quelle serait la charge de l'Espagne si on frappait sur elle
+une contribution proportionnée à celle qui allait peser sur le
+Portugal. Quant au mariage de mademoiselle de Tascher, il affecta
+beaucoup la classe éclairée, de laquelle il fut plus particulièrement
+connu. On s'était persuadé, en effet, que c'était, non pas une fille
+de Lucien, personne ignorée en Espagne, mais une nièce de
+l'Impératrice, récemment adoptée, et parente de l'ambassadeur
+Beauharnais, que Napoléon destinait au prince des Asturies. Le mariage
+de cette jeune personne avec le prince d'Aremberg désespéra tous ceux
+qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse française avec
+Ferdinand. Le détrônement des Bourbons devenait dès lors la seule
+intention qu on pût prêter à l'Empereur. La bourgeoisie, et surtout la
+noblesse, se seraient peut-être accommodées d'un changement de
+dynastie, qui leur eût assuré la régénération de l'Espagne sans les
+faire passer par les cruelles épreuves de la révolution française;
+mais le clergé, et principalement les moines, qui voyaient dans les
+Français des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une
+telle idée avec colère, et n'avaient pas de peine à agir sur un peuple
+encore fanatique, avide de mouvement et de désordres. Le clergé,
+correspondant d'un bout de l'Espagne à l'autre par les diocèses et par
+les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une
+incroyable promptitude les impressions qu'il avait intérêt à répandre.
+Cependant ces premières impressions ne furent qu'un signe
+avant-coureur de la haine qui allait éclater contre nous. Pour le
+moment un autre objet préoccupait les Espagnols, c'était la cour, la
+cour dans laquelle une mère dénaturée, un favori exécré, dominant un
+roi faible, tenaient dans l'oppression un jeune prince adoré. C'était
+vers Madrid, vers Aranjuez, que se tournaient tous les regards, et
+qu'on appelait les Français, pour y accomplir une révolution
+universellement désirée. Certains actes venaient, il est vrai,
+d'inspirer quelques doutes sur leurs intentions; mais ces actes, les
+uns expliqués comme de simples précautions militaires, les autres
+comme dès mesures uniquement applicables au Portugal, passèrent bien
+vite de la mémoire d'une nation exclusivement occupée d'un seul objet,
+et on se remit à penser à la cour, à souhaiter sa chute, à la demander
+aux Français.
+
+Du reste le moment de la catastrophe approchait. Napoléon avait fait
+partir de Paris, vers le 25 février, M. Yzquierdo pour porter
+l'épouvante dans le coeur des souverains de l'Espagne, et M. de
+Tournon pour remettre une nouvelle lettre, inquiétante à force d'être
+insignifiante; car lorsqu'on lui avait demandé une princesse pour
+Ferdinand, il avait éludé en s'informant si ce prince était rentré en
+grâce; et maintenant qu'on ne lui parlait plus de mariage, il
+demandait qu'on lui en parlât. Ces contradictions, sinistrement
+expliquées par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes
+françaises, par le silence de Murat, devaient amener à Madrid la crise
+long-temps attendue.
+
+[En marge: Arrivé à Madrid de M. Yzquierdo, et ses rapports alarmants
+à la cour d'Espagne.]
+
+[En marge: La cour d'Espagne se décide à fuir en Andalousie.]
+
+M. Yzquierdo, arrivé à Madrid du 3 au 4 mars, fut présenté le 5 à
+Aranjuez à toute la famille royale. Ses rapports furent des plus
+alarmants, et remplirent d'effroi tant la famille royale que la
+société intime du prince de la Paix, sa mère, ses soeurs, sa
+confidente mademoiselle Tudo. M. Yzquierdo, après avoir fait connaître
+l'état de la négociation entamée avec M. de Talleyrand, laquelle
+aurait dû aboutir à concéder aux Français les provinces de l'Èbre et
+l'ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo déclara que cette
+négociation, toute désolante qu'elle pouvait paraître, n'était
+elle-même qu'un véritable leurre; que Napoléon évidemment voulait
+autre chose, c'est-à-dire le trône d'Espagne pour un de ses frères.
+M. Yzquierdo parvint aisément à convaincre la cour d'Aranjuez, déjà
+saisie de terreur, et à lui persuader que si elle ne prenait pas un
+parti décisif, elle était perdue. L'arrivée de M. de Tournon et la
+remise de la lettre dont il était porteur n'étaient pas faites pour
+dissiper les alarmes excitées par M. Yzquierdo. Charles IV, malade,
+souffrant d'un rhumatisme au bras, reçut M. de Tournon avec une
+politesse à travers laquelle perçait un profond chagrin; la reine et
+le favori le reçurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur
+haine furieuse. Charles IV dit d'un ton pénétré de douleur qu'il
+répondrait bientôt à son allié l'empereur Napoléon, et se hâta de
+terminer une entrevue inutile et pénible. Dès ce moment, le parti de
+fuir fut arrêté. C'était pour Charles IV un cruel sacrifice que de
+quitter les trois ou quatre palais situés autour de Madrid, entre
+lesquels il avait l'habitude de partager sa vie, allant de l'un à
+l'autre à chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent
+de climats à la suite du soleil. C'était pour lui une amère privation
+que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d'attendre Napoléon, et
+de s'en remettre à sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne.
+Le bon roi Charles IV avait le coeur trop loyal et l'esprit trop borné
+pour supposer une seule des combinaisons de Napoléon, et il inclinait
+à penser qu'en l'attendant, et en se confiant à lui, tout
+s'arrangerait pour le mieux. Il est certain que ce naïf abandon de la
+faiblesse se livrant elle-même aurait étrangement embarrassé Napoléon,
+et peut-être amené d'autres résultats. Mais le prince de la Paix et la
+reine, sachant bien que pour eux il n'y avait aucune grâce à espérer;
+que l'intervention de Napoléon, quelle qu'elle fût, s'exercerait au
+moins contre eux, ne laissèrent pas le choix à Charles IV, et
+l'entraînèrent à se retirer en Andalousie. Il est probable qu'ils ne
+lui firent entrevoir que ce premier éloignement, comptant sur les
+événements pour décider la retraite définitive en Amérique. Leur
+résolution à cet égard était si ferme, que le prince de la Paix,
+emporté par son intempérance ordinaire de langage, s'écria qu'il
+enlèverait plutôt le roi que de consentir à ce qu'il attendît à
+Aranjuez l'arrivée des Français.
+
+[En marge: M. Yzquierdo renvoyé à Paris pour tenter de nouveaux
+efforts auprès de Napoléon.]
+
+Cependant, pour ne pas s'ôter toute ressource du côté de la France, M.
+Yzquierdo dut retourner immédiatement à Paris, employer les
+supplications auprès de Napoléon, l'or auprès de ses agents, pour
+conjurer le coup qui menaçait la maison d Espagne, et signer tous les
+traités qu'on exigerait, quelque déshonorants qu'ils pussent être. Il
+repartit précipitamment le 11 mars au matin, afin d'arriver à Paris
+avant qu'un ordre fatal fût donné. Son trouble était tel que ceux qui
+le rencontrèrent, et il y avait beaucoup d'allants et de venants sur
+la route, en furent vivement frappés.
+
+[En marge: Résistance que rencontre dans la cour et le gouvernement le
+projet de fuite en Andalousie.]
+
+[En marge: Conduite des ministres Caballero et Cevallos en cette
+circonstance.]
+
+La résolution de se retirer en Andalousie prise, il fallait y amener
+bien des volontés tant à Aranjuez qu'à Madrid. Le prince des Asturies,
+jugeant des intentions de Napoléon par les témoignages d'intérêt qu'il
+recevait de M. de Beauharnais, ne voyait dans les Français que des
+libérateurs, et ne voulait pas se laisser entraîner loin d'eux,
+prisonnier de la reine et du prince de la Paix. Il le disait hautement
+depuis qu'on parlait du voyage d Andalousie, et on en parlait en
+effet dans le moment comme d'une résolution arrêtée. Il avait rangé de
+son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la
+reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale,
+excepté la reine d'Étrurie, récemment arrivée de Toscane pour prendre
+possession du nord du Portugal. Cette princesse chère à la reine était
+par ce motif odieuse à Ferdinand, mais on ne s'occupait guère de ce
+qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale était
+prononcé contre le projet de fuite, et voulait qu'on attendît les
+Français. La reine et le favori, sans s'inquiéter de ces résistances,
+étaient résolus à les vaincre et à conduire de gré ou de force toute
+la famille royale à Séville. Mais il y avait encore à surmonter
+d'autres résistances plus redoutables. Le conseil de Castille,
+secrètement consulté, avait repoussé l'idée d'une retraite honteuse,
+et répondu qu'il n'aurait pas fallu admettre les Français en Espagne,
+mais qu'après les avoir si facilement admis, il fallait ou prendre la
+résolution subite de leur tenir tête, en soulevant contre eux la
+nation tout entière, ou leur ouvrir les bras en faisant appel à la
+loyauté de ces alliés, reçus en Espagne comme des amis et des frères.
+Une autre opposition, celle-là plus imprévue qu'aucune autre, éclata
+tout à coup. Le ministre de la justice, M. de Caballero, avait paru
+plus attaché qu'il n'était à la fortune du prince de la Paix. Appelé
+par ses fonctions de ministre de la justice à figurer fréquemment dans
+le procès de l'Escurial, il en avait assumé tout l'odieux, sans le
+mériter cependant, car il avait soutenu auprès du roi et de la reine
+qu'il n'existait ni dans les pièces trouvées, ni dans les faits
+recueillis, des indices suffisants pour intenter des poursuites
+criminelles. Il lui était même arrivé d'encourir pour ce motif la
+colère de la reine, qui l'avait qualifié de traître vendu au prince
+des Asturies. Le public ne l'en croyait pas moins beaucoup plus
+coupable qu'il ne l'était réellement. Quant au voyage en Andalousie,
+il n'en voulait pas entendre parler, disant que c'était un lâche
+abandon de la nation, qu'il n'aurait pas fallu introduire les Français
+en Espagne, mais que maintenant il fallait savoir les attendre; que
+c'était à ceux qui se défiaient d'eux à se retirer, mais que
+probablement Charles IV, dont la conduite avait toujours été loyale à
+leur égard, n'aurait pas à se plaindre de les avoir attendus. Un autre
+ministre, M. de Cevallos, qui plus tard voulut se faire passer pour un
+antagoniste du prince de la Paix, quoiqu'il lui fût servilement
+soumis, et qui n'avait pour tout patriotisme qu'une haine stupide des
+Français, M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, demeura
+paisible spectateur de ce conflit, et laissa M. de Caballero résister
+seul au projet de fuite. Le prince de la Paix n'en tint compte, et
+donna tous les ordres pour un prochain voyage en Andalousie. Cherchant
+à cacher l'objet de ce voyage, il parla vaguement d'un projet
+personnel de visiter les ports, dont la surveillance, depuis qu'il
+était grand amiral, lui appartenait spécialement.
+
+[En marge: Indignation du peuple espagnol en apprenant le projet de
+fuite.]
+
+Les transports de valeurs et de mobiliers déjà remarqués, les
+préparatifs de la cour et surtout de la famille Tudo, ne laissèrent
+bientôt aucun doute. On se ferait difficilement une idée de
+l'indignation des Espagnols en apprenant qu'ils allaient être
+abandonnés par la maison de Bourbon, comme les Portugais l'avaient été
+par la maison de Bragance. Se souciant peu des avantages qu'une telle
+résolution pourrait avoir plus tard pour la conservation des colonies,
+ils se disaient que si les Français avaient de si mauvaises
+intentions, on était ou bien inepte de ne pas les avoir entrevues, ou
+bien criminel de les avoir favorisées; qu'il fallait en tout cas leur
+résister à outrance; que tous les Espagnols, ayant le roi et les
+princes à leur tête, devaient couvrir la capitale de leurs corps, et
+se faire tuer plutôt que d'en permettre l'entrée, mais que fuir
+lâchement était une indignité, une trahison; que du reste il y avait
+dans cette fuite autre chose qu'une précaution de prudence dans
+l'intérêt de la famille royale, mais tout simplement un calcul pour
+prolonger le pouvoir usurpé du favori; car si on voulait fuir les
+Français, c'est qu'on les savait contraires à Emmanuel Godoy et
+favorables au prince des Asturies. Cette dernière pensée devenue
+générale avait rendu aux Français leur popularité, et on disait que,
+loin de les fuir ou de les combattre, il fallait aller à eux au
+contraire, et les accueillir, puisque le prince de la Paix se défiait
+si fort de leurs intentions. L'exaspération de toutes les classes
+contre la cour était au comble. La noblesse, la bourgeoisie, le peuple
+et l'armée n'avaient à Madrid qu'un même langage, et ce langage était
+aussi ouvert, aussi hardi, aussi immodéré, qu'il peut l'être à la
+veille des grands événements, dans les pays les plus libres. Dans
+l'armée surtout, une troupe fort maltraitée par le prince de la Paix,
+qui avait bouleversé son organisation, les gardes du corps
+manifestaient l'irritation la plus vive, et voulaient s'opposer même
+par la force au départ du roi. Parmi les officiers de cette troupe il
+y en avait plusieurs tout à fait dévoués au prince des Asturies, et en
+communication fréquente avec lui, recevant même, assurait-on, ses
+inspirations et ses ordres.
+
+[En marge: Les troupes espagnoles qu'on avait d'abord dirigées vers le
+Portugal, rappelées vers la Manche et l'Andalousie pour protéger la
+retraite de la famille royale.]
+
+Cette bruyante opposition n'avait ébranlé dans leurs projets ni le
+prince de la Paix ni la reine, et leur inspirait seulement le désir de
+se soustraire plus tôt à tant de haine et de périls, en se retirant
+d'abord en Andalousie, puis, s'il le fallait, en Amérique. Le prince
+de la Paix avait donné des ordres en conséquence. Il avait fait
+rebrousser chemin aux troupes destinées à occuper le Portugal; car, à
+la veille de perdre l'Espagne, il s'agissait d'autre chose que des
+Algarves ou de la Lusitanie septentrionale. Le général Taranco avait
+dû quitter Oporto, repasser en Galice, et de Galice dans le royaume de
+Léon. Le général Carafa avait dû remonter le Tage, et s'avancer
+jusqu'à Talavera. Le général Solano, marquis del Socorro, avait dû
+revenir d'Elvas vers Badajoz, et se diriger sur Séville. Assurément le
+prince de la Paix n'avait pas la pensée avec ces forces, qui ne
+présentaient que des corps de six à sept mille hommes chacun, de
+lutter contre l'armée française. Il les destinait bien plutôt à
+couvrir la retraite de la famille royale, qu'à organiser une défense
+désespérée dans le midi de l'Espagne. Plusieurs frégates étaient
+éventuellement préparées dans le port de Cadix[34].
+
+[Note 34: Les résolutions intérieures du gouvernement espagnol ne sont
+en général connues que par ouï-dire, car il n'y a rien eu d'écrit sur
+ce sujet par aucun homme bien informé. Cependant le marquis de
+Caballero, questionné plus tard par Murat, lui remit, sur les
+événements qui avaient précédé les journées d'Aranjuez, trois mémoires
+fort instructifs, et dont le manuscrit existe à la secrétairerie
+d'État. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le
+prince de la Paix sur le projet de départ, rapporte tout ce qui se
+passa en cette occasion, et fournit beaucoup de détails infiniment
+curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il
+venait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de
+la famille royale au delà des mers.]
+
+Le prince de la Paix, suivant son usage de passer une semaine auprès
+de Leurs Majestés, après en avoir passé une à Madrid, était revenu le
+dimanche 13 mars à Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique
+résidence royale, située au bord du Tage, décorée suivant le style
+italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le goût arabe.
+Cette résidence, quand on vient de Madrid, est à droite d'une grande
+route, large comme l'avenue des Champs-Élysées. Vis-à-vis le palais
+cette route s'arrondit en une vaste place. À gauche se trouvent
+plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres, à des
+grands seigneurs de la cour, et dont l'une notamment était occupée par
+le prince de la Paix. Une multitude de petites maisons servant aux
+marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticité
+attirent après elles, forment ce qu'on peut appeler le bourg
+d'Aranjuez.
+
+[En marge: Les préparatifs de départ faits pour le 15 ou le 16 mars.]
+
+À peine arrivé, le prince de la Paix donna les ordres définitifs pour
+le départ, qui fut fixé au mardi ou mercredi, 15 ou 16 mars. Le
+majordome de la cour avait déjà fait préparer les voitures royales.
+Des relais étaient échelonnés sur la route d'Ocagna, qui est celle de
+Séville. On avait prescrit à Madrid, aux gardes wallonnes et
+espagnoles, aux gardes du corps qui n'étaient pas de service, de se
+tenir prêts à partir pour Aranjuez.
+
+[En marge: Vive altercation entre le prince de la Paix et M. de
+Caballero au sujet du départ, et divulgation des projets de la cour.]
+
+Mais il fallait enfin, bien qu'on n'eût tenu aucun compte de la
+résistance de certains ministres, leur annoncer la résolution
+définitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres.
+Le prince de la Paix, aussitôt son arrivée à Aranjuez, avait fait
+appeler plusieurs d'entre eux à la résidence royale, principalement le
+marquis de Caballero, qui s'était fait attendre. Le prince de la Paix
+impatienté l'accueillit assez mal. Ce ministre, obstiné dans sa
+résistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa
+signature, au départ qui n'était plus projeté, mais résolu.--Je vous
+ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colère.--Je
+ne reçois des ordres que du roi, répondit M. de Caballero.--Une telle
+opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par
+l'audace du caractère, aurait dû prouver à quel point l'autorité du
+favori était déjà ébranlée. Les autres ministres étant survenus, une
+vive altercation s'établit entre eux. M. de Caballero, poussé au
+dernier degré d'irritation, reprocha à M. de Cevallos sa lâche
+complaisance pour le prince de la Paix, et ne fut soutenu que par le
+ministre de la marine. On se sépara sans conclure, et à leur sortie du
+palais, ces conseillers de la couronne, conservant sur leur visage et
+dans leur langage l'agitation dont ils étaient pleins, laissèrent
+entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de
+quoi on était menacé.
+
+[En marge: Les habitants d'Aranjuez, les paysans de la Manche, mêlés à
+des gardes du corps, font autour du château une garde continuelle.]
+
+De son côté le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient
+communiqué à leurs affidés ce qui était à leur connaissance, et
+avaient en quelque sorte demandé secours contre la violence qu'on leur
+préparait. Les officiers dévoués que le prince comptait dans les
+gardes du corps, avaient parlé à leur troupe, qui était disposée à
+enfreindre toutes les règles de la subordination au premier mot qu'on
+lui dirait. La domesticité, qui savait par les préparatifs mêmes
+qu'elle avait faits à quel point le voyage était prochain, et qui se
+détachait avec regret du vieux séjour où elle était habituée à vivre,
+avait prévenu les habitants d'Aranjuez. Ceux-ci, désolés d'être privés
+de la présence de la cour, étaient résolus à empêcher son départ, et
+ils avaient, en ébruitant dans les campagnes environnantes le projet
+de fuite, attiré les redoutables paysans de la Manche, très-fâchés
+aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la
+nourrir. L'affluence à Aranjuez devenait extrême, et déjà les visages
+les plus sinistres et les plus étranges commençaient à y paraître. Un
+personnage singulier, le comte de Montijo, persécuté par la cour,
+ayant, avec la naissance et la fortune d'un grand seigneur, l'art et
+le goût de remuer les masses populaires, était au milieu de cette
+foule, prêt à lui donner le signal de l'insurrection. On voyait donc
+des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la Manche, mêlés à des gardes
+du corps, réunis tous par l'anxiété, l'intérêt, la passion, faire
+autour du château une garde continuelle.
+
+Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Caballero et le
+prince de la Paix, fut extrêmement agité. Le mardi 15, le spectacle
+des derniers préparatifs de la cour, les propos des ministres
+dissidents, certaines paroles attribuées au prince des Asturies, qui
+demandait secours, disait-on, contre ceux qui voulaient l'emmener en
+Andalousie, produisirent une telle émotion qu'on s'attendait à chaque
+instant à voir éclater une insurrection populaire. C'en était déjà
+l'aspect, c'en étaient les cris: il n'y manquait plus que les actes et
+la violence.
+
+[En marge: Proclamation royale publiée pour calmer l'émotion
+populaire.]
+
+Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de
+voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne
+ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent
+de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne
+pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immédiatement
+rédigée, lue et placardée dans les principales rues d'Aranjuez, et
+envoyée en toute hâte à Madrid.--Mes chers sujets, disait-elle en
+substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon
+magnanime allié l'empereur des Français, entrées en Espagne pour
+repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes
+prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille
+m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous,
+comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi,
+quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous
+quittera pas.--
+
+[En marge: Calme momentané produit par la proclamation royale.]
+
+Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les
+calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence
+royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fenêtres du palais,
+et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure
+le prince de la Paix! meure le favori qui déshonore et trahit son
+maître!--La journée du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de
+satisfaction, qui malheureusement devait être passagère.
+
+[En marge: Départ pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule
+de peuple.]
+
+Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage
+semblait toujours résolu. Les voitures restaient chargées dans les
+cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes
+formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes et
+espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'était pas de
+service, s'étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple
+de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient
+fait avec elles le trajet qui est de sept à huit lieues. Chemin
+faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince
+de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient
+enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les
+emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi
+accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent
+logées chez l'habitant, ce qui n'était pas un moyen de les ramener à
+la subordination militaire. Une dernière circonstance avait achevé de
+convaincre la foule que les promesses royales n'étaient qu'un leurre:
+c'est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à
+Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour
+l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du
+prince de la Paix, situé de l'autre côté de la grande avenue, était
+plus considérable que les jours précédents; car aux habitants effarés
+d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats
+sans armes qui une fois arrivés à leur logement étaient venus se mêler
+à la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les
+gardes du corps, ceux du moins qui n'étaient pas de service,
+visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s'étaient
+répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers
+les écuries du roi, tantôt vers la résidence du prince de la Paix.
+
+[En marge: Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.]
+
+[En marge: Le peuple se précipite sur le palais du prince de la Paix,
+et le ruine de fond en comble.]
+
+Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le
+palais du prince de la Paix, devint l'étincelle qui détermina
+l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier,
+escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa garde
+habituelle, fut aperçue par une bande de gardes du corps et de
+curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Josépha
+Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour
+d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un
+coup de fusil fut tiré on ne sait par qui. Il s'éleva à l'instant même
+un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent à leurs
+quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se ruèrent à coups de sabre sur
+les hussards du prince qu'ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et
+espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la
+multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se
+contenant plus s'assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à
+grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de
+ses voeux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le
+prince de la Paix! Après l'avoir effrayé en le saluant de pareilles
+acclamations, il se porta de l'autre côté d'Aranjuez, vers la demeure
+du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. En forcer les
+portes pour s'y précipiter parut d'abord à ce peuple qui débutait dans
+la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il
+s'arrêta un instant, hésitant, mais plein d'impatience, et dévorant sa
+proie des yeux avant de la saisir. Tout à coup un individu, messager,
+dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire
+ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison,
+croyant qu'on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil
+part au milieu de cette agitation. Alors l'hésitation cesse. La foule
+furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure
+somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux,
+tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse
+qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude,
+passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on
+cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'épouse
+infortunée du prince de la Paix. La populace, en Espagne, même la plus
+infime, avait fini par connaître toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle
+savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il
+n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de
+Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à ce
+soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant,
+tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison
+envahie, la place dans une voiture, et la traîne en triomphe jusqu'au
+palais du souverain, en s'écriant: Voilà l'innocente.--Après l'avoir
+ainsi replacée dans la demeure des rois, d'où elle n'aurait jamais dû
+sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du
+prince de la Paix, y revient, le cherche lui-même dans les moindres
+recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une
+affreuse dévastation. Toute la nuit se passe en recherches, en
+ravages, et, le jour venu, le favori n'étant pas découvert, on suppose
+qu'il a trouvé ailleurs un asile.
+
+[En marge: Effroi du roi et de la reine.]
+
+On devine quels devaient être en ce moment l'effroi de Charles IV et
+le désespoir de la reine. Le souvenir de la révolution française les
+avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu'ils avaient
+tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris,
+commettant les mêmes actes, quoique excitée par d'autres sentiments.
+Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d'eux.
+Cette reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai,
+qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un
+certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni à
+sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son âme, au
+méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu'il était
+devenu, et envoyait partout de fidèles domestiques pour qu'ils lui en
+rapportassent des nouvelles.--Où est Emmanuel, s'écriait-elle, où
+est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un
+souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir peur,
+demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui
+était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son
+ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tête de son père sur
+la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientôt à terre, pour être
+ramassée à la pointe du sabre, il montrait une lâche et perfide joie,
+que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus
+violents reproches.
+
+[En marge: Le roi enlève à Emmanuel Godoy tous ses grades et
+dignités.]
+
+Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on
+conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois
+au prince de la Paix, comme unique moyen de rétablir le calme, et de
+sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu'il était prêt à
+tout, la reine parce qu'elle tenait plus à sauver la vie que le
+pouvoir de son amant, y consentirent à l'instant même, et un décret
+parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à Don
+Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de généralissime, et
+l'autorisait à se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir
+pour sa retraite.
+
+[En marge: Joie délirante à la nouvelle de la chute du favori.]
+
+Ainsi finit ce déplorable favori, dont l'étrange destinée était, au
+milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes
+cours, en contraste avec les moeurs du siècle; car, même dans les
+cours absolues, on en était venu à respecter l'opinion publique:
+déplorable favori à d'autres titres encore que celui du scandale; car,
+excepté l'effusion du sang, il avait attiré sur l'Espagne tous les
+maux à la fois, la honte, la désorganisation, la ruine, et en dernier
+lieu les soulèvements populaires. En apprenant la dégradation
+d'Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se
+composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d'Aranjuez, mais
+de Madrid, de Tolède, des campagnes de la Manche, se livra à une joie
+furieuse, comme s'il avait dû être le lendemain le peuple le plus
+heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des
+feux; on s'embrassait dans les rues en se félicitant de cette chute,
+qui satisfaisait un sentiment plus vif encore que celui de l'intérêt,
+celui de la haine pour une fortune insolente qui avait offensé toute
+l'Espagne. La nouvelle, portée en deux ou trois heures à Madrid, y
+produisit un véritable délire.
+
+Dès que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui
+était dépourvu d'esprit, mais non de courage, accourut auprès du roi
+pour le couvrir de son corps, s'il avait été en danger. Tout s'étant
+terminé par la chute du favori, dont il était devenu l'ennemi à force
+de s'intéresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant
+avec ce dernier. Il dit à Charles IV que les troupes françaises dont
+l'arrivée était prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama
+pour descendre sur Madrid) seraient à ses ordres contre tous ses
+ennemis du dedans et du dehors, et qu'il croyait, en donnant cette
+assurance, obéir aux instructions de son auguste maître, qui ne
+laisserait jamais invoquer son amitié en vain. Charles IV remercia M.
+de Beauharnais, et lui témoigna qu'il serait heureux à l'avenir de
+traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun
+intermédiaire. Infortuné roi! la destinée ne lui réservait pas un si
+lourd fardeau!
+
+La journée du 18 fut calme. Cependant la multitude agitée avait
+besoin de nouvelles émotions. Il lui fallait autre chose qu'un palais
+à détruire. Elle aurait voulu avoir pour le déchirer le corps d
+Emmanuel Godoy. On le cherchait partout, et la reine tremblait à
+chaque minute d'apprendre la découverte de son asile et sa mort. Tous
+les ministres passèrent la nuit au château auprès des deux souverains,
+dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux.
+
+Le 19 au matin l'agitation populaire, calmée une première fois par la
+proclamation du 16, une seconde fois par la déposition du favori qui
+avait été prononcée le 18, était remontée comme un flot qui s'abaisse
+et s'élève tour à tour. Au palais les officiers des gardes, sentant
+toute autorité sur leurs troupes leur échapper, avaient déclaré qu'ils
+étaient dans l'impuissance de faire respecter l'autorité royale si
+elle était attaquée. Le roi, la reine éperdus avaient fait appeler
+leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protéger de sa popularité,
+et il venait de promettre ses bons offices avec la secrète joie d'un
+vainqueur, et l'aisance d'un conspirateur assuré des ressorts qu'il
+doit faire jouer, lorsque tout à coup une rumeur nouvelle et violente
+prouva qu'on avait raison de se défier de la journée qui commençait.
+
+[En marge: le prince de la Paix est découvert par le peuple, et tiré
+tout sanglant de ses mains par les gardes du corps.]
+
+Le prince de la Paix, tant cherché, n'avait cependant pas quitté sa
+demeure. Au moment où les portes de son palais avaient été forcées, il
+avait pris une poignée d'or, une paire de pistolets, puis s'était
+caché sous les toits, en se roulant lui-même dans une natte, espèce de
+tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Resté dans cette affreuse
+position pendant toute la journée du 18, pendant la nuit du 18 au 19,
+il n'y avait plus tenu le 19 au matin, et après trente-six heures de
+ce supplice, vaincu par la soif, il était sorti de son asile, et
+s'était trouvé en présence d'un soldat des gardes wallonnes qui était
+en faction. Offrant de l'or à cette sentinelle, et n'osant pas ajouter
+à son offre la menace de se servir de ses pistolets, il ne réussit
+qu'à se faire dénoncer, et fut livré à l'instant même. Heureusement
+pour lui le gros de la populace n'était pas alors autour de son
+palais. Quelques gardes du corps survenus à propos le placèrent au
+milieu de leurs chevaux, et s'acheminèrent le plus vite qu'ils purent
+vers le quartier qui leur servait de caserne. Il fallait traverser
+tout Aranjuez, et en un clin d'oeil la populace avertie accourut. Le
+prince marchait à pied, entre deux gardes à cheval, appuyé sur le
+pommeau de leur selle, et défendu par eux contre les attaques de la
+foule. D'autres gardes en avant, en arrière, faisaient leurs efforts
+pour le protéger, mais ne pouvaient empêcher un peuple furieux de lui
+porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les armes ramassées à
+la hâte, des coups dangereux. Les pieds brisés par le fer des chevaux,
+la cuisse percée d'une large blessure, un oeil presque hors de la
+tête, il arriva enfin à la caserne des gardes, où il fut jeté tout
+sanglant sur la paille des écuries. Triste exemple de la faveur des
+rois, quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans
+d'une toute-puissance imméritée! Il n'y avait rien dans l'histoire de
+plus lamentable que le spectacle que présentait en ce moment ce garde
+du corps, revenu, après avoir traversé la couche royale et presque le
+trône, dans la caserne, et sur la paille où il avait couché dans sa
+jeunesse!
+
+[En marge: Ferdinand accourt pour dissiper la foule qui voulait
+égorger le prince de la Paix.]
+
+Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelèrent encore
+une fois Ferdinand, et le supplièrent d'oublier ses injures pour aller
+au secours de l'infortuné Godoy. Il promit de le sauver, et courut en
+effet au quartier des gardes du corps, qu'une populace effrénée
+menaçait d'envahir, la dissipa en annonçant que le coupable serait
+jugé par le conseil de Castille, et que justice serait faite de tous
+ses crimes. À la voix de l'héritier de la couronne la foule se
+dispersa. Ferdinand se transporta auprès de Godoy, qu'il trouva tout
+en sang, et auquel il dit avec une feinte générosité qu'il lui
+pardonnait tous les maux qu'il en avait reçus, et lui faisait grâce.
+La vue d'un ennemi abhorré rendit au prince de la Paix la présence
+d'esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le commencement
+de la catastrophe. Es-tu déjà roi, dit-il à Ferdinand, pour faire
+grâce?--Non, répliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai
+bientôt.--
+
+Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents,
+restés dans un état de trouble difficile à décrire, et prêts pour se
+sauver, eux et leur cher Emmanuel, à tous les sacrifices possibles,
+même celui du trône. Que veut-on de nous, s'écriaient-ils, pour
+épargner notre malheureux ami? Sa déposition? Nous l'avons prononcée.
+Sa mise en jugement? Nous allons la prononcer. Veut-on la couronne?
+Nous la déposerons aussi.--Une sorte d'égarement d'esprit s'était
+emparé du roi, de la reine; ils ne savaient ce qu'ils disaient, et
+s'adressaient à tout le monde, pour demander soit un appui, soit un
+conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la
+Paix, d'envoyer celui-ci bien escorté à Grenade, en se servant des
+relais dont la route était pourvue. Une voiture attelée de six mules
+fut aussitôt amenée devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y
+placer, et de le faire sortir de ce dangereux séjour d'Aranjuez. Mais
+à peine ces préparatifs furent-ils aperçus, que la populace, devinant
+à quel usage ils étaient destinés, se précipita sur la voiture, la
+brisa, et se montra décidée à empêcher tout départ.
+
+[En marge: Le roi et la reine troublés donnent leur abdication.]
+
+Ce nouvel incident acheva de troubler la tête de l'infortuné Charles
+IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l'autre que c'était la
+révolution française qui recommençait en Espagne; qu'on en voulait,
+non-seulement au prince de la Paix, mais à eux-mêmes; que déposer le
+sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-être un moyen de
+conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur
+malheureux ami. Ils le dirent à tous ceux qui les entouraient, à MM.
+de Caballero, de Cevallos, au duc de Castel-Franco, chef des troupes
+réunies dans la résidence royale, à diverses personnes de la cour
+enfin; et quand ils faisaient cette proposition, tous les assistants
+leur témoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait
+là certainement la solution la plus simple, la plus sûre, la plus
+applaudie, la plus capable de terminer dès sa naissance une révolution
+aussi effrayante à ses débuts que celle qui avait fait tomber la tête
+de Louis XVI. Après quelques instants de ces vagues pourparlers, de
+cette consultation de gens éperdus, Charles IV dit qu'il voulait
+abdiquer; son ambitieuse femme lui répondit qu'il avait raison, et,
+sans qu'il se présentât un seul contradicteur, leurs ministres
+s'offrirent pour rédiger l'acte d'abdication.
+
+[En marge: Acte d'abdication de Charles IV.]
+
+Cet acte fut rédigé à l'instant même, et publié immédiatement au
+milieu d'une joie sans égale. Charles IV y déclarait que, fatigué des
+soucis du trône, courbé sous le poids de l'âge et des infirmités, il
+résignait à son fils Ferdinand la couronne qu'il avait portée vingt
+années.
+
+[En marge: Redoublement de joie à Aranjuez et à Madrid.]
+
+La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte
+d'ivresse. Le peuple vint en foule saluer le jeune roi que depuis si
+long-temps appelaient tous ses voeux, et le combla de mille
+bénédictions. La cour, devançant le peuple, avait abandonné les vieux
+souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts.
+Ils furent laissés seuls, un peu rassurés, mais tout abattus de leur
+chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer à ce
+nouveau maître que c'était lui, lui seul, qu'on avait dans le coeur
+depuis des années en baissant la tête devant sa mère et le favori.
+Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les
+malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionné dans cet art
+odieux, parut content de tout le monde, et l'était assez de la fortune
+pour le paraître des hommes. Il conserva provisoirement les ministres
+de son père, ne pouvant en changer à l'instant même, et, pour première
+commission, leur donna l'ordre de faire venir le duc de l'Infantado,
+exilé à soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoïquiz, enfermé
+au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l'Infantado
+capitaine de ses gardes et président du conseil de Castille. Ainsi une
+faveur expulsée, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer
+quelques jours à peine, car le redoutable Napoléon approchait. Ses
+troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somosierra sur
+Buitrago, et n'étaient plus qu'à une forte marche de Madrid. Les
+ministres temporaires de Ferdinand lui conseillèrent de commencer son
+règne par une démarche auprès de l'empereur des Français. Le duc del
+Parque fut envoyé à Murat, pour s'entendre avec ce prince sur l'entrée
+des Français à Madrid. Les ducs de Medina-Celi et de Frias, le comte
+de Fernand-Nuñez furent envoyés à Napoléon, qu'on supposait sur la
+route d'Espagne, pour lui jurer amitié, et lui renouveler la demande
+d'une princesse française. Cela fait à la fin même de cette première
+journée, Ferdinand s'endormit en se croyant roi. Il devait l'être,
+mais après une longue captivité et une guerre effroyable.
+
+Ainsi tombèrent les derniers Bourbons, pour reparaître bien ou mal,
+glorieusement ou tristement, quelques années plus tard; ils tombèrent
+à Aranjuez, comme à Paris, comme à Naples, sous la révolution
+française, qui les poussait devant elle, semblable aux furies
+vengeresses poursuivant des coupables. À Paris cette révolution avait
+abattu la tête d'un Bourbon. À Naples elle en avait jeté un à la mer,
+et l'avait réduit à se réfugier en Sicile. À Aranjuez elle réduisait
+le dernier à abdiquer, pour sauver la vie d'un ignoble favori, et se
+servait non d'un peuple épris de la liberté, mais d'un peuple épris
+encore de la royauté, diverse ainsi dans ses manières d'agir comme les
+lieux où elle pénétrait, mais toujours terrible et régénératrice,
+quoique heureusement moins cruelle, car déjà elle détrônait et ne
+tuait plus les rois.
+
+FIN DU LIVRE VINGT-NEUVIÈME.
+
+
+
+
+LIVRE TRENTIÈME.
+
+BAYONNE.
+
+ Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. --
+ Murat hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un
+ message de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon.
+ -- Celui-ci trouve la famille royale désolée, et pleine du regret
+ d'avoir abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à
+ Charles IV l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas
+ été libre, et diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des
+ Français dans Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de
+ Charles IV. -- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour
+ prendre possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir
+ entrer Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand
+ VII d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet
+ des nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. --
+ Nouveau parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez.
+ -- Il conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de
+ ne pas reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la
+ couronne par Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid.
+ -- Retour de M. de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui
+ s'élève dans l'esprit de Napoléon. -- Singulière dépêche du 29,
+ qui contredit tout ce qu'il avait pensé et voulu. -- Les
+ nouvelles de Madrid, arrivées le 30, ramènent Napoléon à ses
+ premiers projets. -- Il approuve la conduite de Murat, et l'envoi
+ à Bayonne de toute la famille d'Espagne. -- Il se met en route
+ pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par Napoléon, travaille avec le
+ général Savary à l'exécution du plan convenu. -- Ferdinand VII,
+ après avoir réuni à Madrid ses confidents intimes, le duc de
+ l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère sur la conduite à
+ tenir envers les Français. -- Motifs qui l'engagent à partir pour
+ aller à la rencontre de Napoléon. -- Une entrevue avec le général
+ Savary achève de l'y décider. -- Il résout son départ, et laisse
+ à Madrid une régence présidée par son oncle, don Antonio, pour le
+ représenter. -- Sentiments des Espagnols en le voyant partir. --
+ Les vieux souverains, en apprenant qu'il va au-devant de
+ Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en personne leur
+ propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en voyant les
+ princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du peuple
+ espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite et
+ attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid
+ à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses
+ motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour
+ aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. --
+ Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à
+ Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII
+ se décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville.
+ -- Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce
+ qu'on désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour
+ l'intention de s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre
+ en dédommagement la couronne d'Étrurie. -- Résistance et
+ illusions de Ferdinand VII. -- Napoléon, pour tout terminer,
+ attend l'arrivée de Charles IV, qui a demandé à venir à Bayonne.
+ -- Départ des vieux souverains. -- Délivrance du prince de la
+ Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les princes de la maison
+ d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à Charles IV. -- Il le
+ traite en roi. -- Ferdinand ramené à la situation de prince des
+ Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles IV pour assurer à
+ celui-ci une riche retraite en France, moyennant l'abandon de la
+ couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. -- Napoléon
+ est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, lorsque les
+ événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. --
+ Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique
+ répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. --
+ Émotion de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène
+ violente entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et
+ résignation de Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la
+ couronne d'Espagne à Napoléon. -- Départ de Charles IV pour
+ Compiègne, et de Ferdinand VII pour Valençay. -- Napoléon destine
+ la couronne d'Espagne à Joseph, et celle de Naples à Murat. --
+ Douleur et dépit de Murat en apprenant les résolutions de
+ Napoléon. -- Il n'en travaille pas moins à obtenir des autorités
+ espagnoles l'expression d'un voeu en faveur de Joseph. --
+ Déclaration équivoque de la junte et du conseil de Castille,
+ exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- Mécontentement de
+ Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la réponse de
+ Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, Napoléon
+ essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à l'égard
+ de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --
+ Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de
+ manière à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de
+ résistance. -- Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à
+ Bayonne. -- Il est proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à
+ Bayonne. -- Délibération de cette junte. -- Constitution
+ espagnole. -- Acceptation de cette constitution, et
+ reconnaissance de Joseph par la junte. -- Conclusion des
+ événements de Bayonne, et départ de Joseph pour Madrid, de
+ Napoléon pour Paris.
+
+
+[En marge: Désordres à Madrid à la suite de la révolution d'Aranjuez.]
+
+[En marge: Confiance des Espagnols à l'égard des Français.]
+
+La chute du prince de la Paix avait déjà produit chez le peuple de
+Madrid une sorte de joie féroce. La nouvelle de l'abdication de
+Charles IV, et de l'avénement de Ferdinand VII, y mit le comble. Il
+n'y a pas pour la multitude de joie complète sans un ravage. On
+savait le prince de la Paix arrêté à Aranjuez; on courut se précipiter
+sur sa famille et sur les personnages qui jouissaient de sa confiance.
+On dévasta leurs maisons, on poursuivit leurs personnes, dont aucune
+heureusement ne tomba au pouvoir de la multitude, grâce au courage de
+M. de Beauharnais. Celui-ci, après l'abdication de Charles IV, revenu
+immédiatement à Madrid, eut le temps de donner asile à la famille
+Godoy. La mère, le frère d'Emmanuel, ses soeurs, mariées aux plus
+grands seigneurs d'Espagne, avaient passé une affreuse nuit, sous le
+toit de leurs palais. M. de Beauharnais leur offrit un abri dans
+l'hôtel de l'ambassade, où ils devaient être protégés par la terreur
+des armes françaises, car Murat n'était plus en ce moment qu'à une
+marche de Madrid. Le sac, l'incendie durèrent toute la journée du 20,
+qui était un dimanche, et ne furent empêchés par aucune force
+publique. Il y avait à Madrid deux régiments suisses (les régiments de
+Preux et de Reding); mais ces soldats étrangers, plus mal placés que
+d'autres au milieu des agitations populaires, n'osèrent pas se
+montrer, et ne firent rien pour arrêter le désordre. Une espèce de
+fatigue, le concours de quelques bourgeois armés spontanément, une
+proclamation de Ferdinand, qui ne voulait pas déshonorer son nouveau
+règne par d'odieux excès, mirent fin à ces abominables ravages.
+D'ailleurs Madrid était tout entier à la joie de voir finir un règne
+détesté, et commencer un règne ardemment désiré. C'est à peine si dans
+les âmes satisfaites il restait quelque place à l'inquiétude en
+apprenant que les Français s'approchaient de la capitale. Après avoir
+espéré qu'ils renverseraient le favori, le peuple espagnol se flattait
+maintenant de l'idée qu'ils allaient reconnaître Ferdinand VII; et en
+tout cas, ce peuple, enorgueilli de ce qu'il venait de faire, tout
+fier d'avoir à lui seul vaincu le redoutable favori, avait pris en
+lui-même une immense confiance, et semblait ne plus craindre personne.
+Au surplus, dans sa naïve joie, il ne croyait que ce qui lui plaisait,
+et les Français n'étaient à ses yeux que des auxiliaires, venus pour
+inaugurer le règne de Ferdinand VII. Avec une pareille disposition des
+esprits, nos troupes étaient assurées d'être bien reçues.
+
+[En marge: Arrivée des troupes françaises aux portes de Madrid.]
+
+Elles avaient déjà en grande partie passé le Guadarrama. Les deux
+premières divisions du corps du maréchal Moncey étaient le 20 entre
+Cavanillas et Buitrago, la troisième à Somosierra. La première
+division du général Dupont était le même jour à Guadarrama, prête à
+descendre sur l'Escurial; la seconde du même corps à Ségovie, la
+troisième à Valladolid. Murat pouvait donc entrer en vingt-quatre
+heures dans Madrid, avec deux divisions du maréchal Moncey, une du
+général Dupont, toute sa cavalerie et la garde, c'est-à-dire avec
+trente mille hommes. Or, il ne restait dans cette capitale que deux
+régiments suisses déconcertés, et un peuple sans armes. Murat n'avait
+par conséquent aucune résistance à redouter.
+
+[En marge: Douleur de Murat en apprenant les désordres de Madrid.]
+
+Les désordres de la capitale l'avaient profondément affligé, et il
+craignait qu'en Europe on n'accusât les Français d'avoir voulu
+bouleverser l'Espagne, afin de s'en emparer plus facilement. Il ne
+savait pas non plus si cette solution imprévue était bien celle que
+Napoléon désirait, et celle surtout qui pourrait amener plus sûrement
+la vacance du trône d'Espagne. L'humanité, l'obéissance, l'ambition
+produisaient ainsi dans son âme un pénible conflit. Dans cet état, il
+écrivit à Napoléon pour lui faire part de ce qu'il venait d'apprendre,
+pour se plaindre de nouveau de n'avoir pas son secret, pour lui
+exprimer la peine que lui causaient les événements de Madrid, et lui
+annoncer qu'il allait entrer immédiatement dans cette capitale, afin
+de réprimer à tout prix les excès d'une populace barbare. En même
+temps il ébranla ses colonnes, et marcha en avant pour porter à
+San-Agostino les troupes du maréchal Moncey, et à l'Escurial celles du
+général Dupont.
+
+[En marge: Message secret de la reine d'Étrurie à Murat.]
+
+Le lendemain 21, étant en personne à El-Molar, il reçut un courrier
+déguisé qui lui portait une lettre de la reine d'Étrurie. Cette
+princesse, qu'il avait connue en Italie, et avec laquelle il était lié
+d'amitié, faisait appel à son coeur, au nom d'une famille auguste et
+profondément malheureuse. Elle lui disait que ses vieux parents
+étaient menacés du plus grand danger, et que pour s'en garantir ils
+avaient recours à sa généreuse protection. Elle le suppliait de venir
+lui-même et secrètement à Aranjuez, pour être témoin de leur situation
+déplorable, et convenir des moyens de les en tirer.
+
+[En marge: Réponse de Murat à la reine d'Étrurie, et mission de M. de
+Monthyon auprès des vieux souverains.]
+
+Cette jeune femme éperdue, peu versée dans la connaissance des
+affaires, bien qu'elle eût plus d'esprit que son mari défunt,
+imaginait qu'un général en chef, représentant Napoléon, conduisant
+une armée française à la porte de l'une des grandes capitales de
+l'Europe, pourrait se dérober nuitamment pour un jour ou deux à son
+quartier-général, comme il l'avait fait peut-être à Florence, en
+pleine paix, plus occupé alors de plaisirs que de guerre ou de
+négociations. Murat lui répondit avec beaucoup de courtoisie qu'il
+était très-sensible aux malheurs de la famille royale d'Espagne, mais
+qu'il lui était impossible de quitter son quartier-général, où le
+retenaient des devoirs impérieux, et qu'il lui envoyait à sa place
+l'un de ses officiers, M. de Monthyon, homme sûr, auquel elle pourrait
+dire tout ce qu'elle lui aurait confié à lui-même[35].
+
+[Note 35: Je ne suppose rien ici. J'écris d'après les pièces
+originales déposées au Louvre, dont quelques-unes furent publiées dans
+le _Moniteur_, mais en très-petite partie, et après de notables
+altérations. La correspondance de Murat avec Napoléon, la plus
+importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives
+aux affaires d'Espagne, n'a jamais été publiée. Quelques fragments de
+celle de M. de Monthyon ont été insérés au _Moniteur_, mais fort
+altérés. C'est d'après des originaux autographes et exacts que je fais
+ce récit.]
+
+[En marge: État de désolation dans lequel M. de Monthyon trouve les
+vieux souverains.]
+
+M. de Monthyon partit d'El-Molar le 21, arriva le 22 à Aranjuez, et
+trouva la famille des vieux souverains désolée. Dans un accès
+d'effroi, Charles IV et son épouse avaient été amenés à se dépouiller
+de l'autorité suprême. La reine, principal auteur des déterminations
+de cette cour, avait été conduite à cette abdication par le désir de
+sauver la vie du prince de la Paix, et de se soustraire elle-même et
+son époux à des périls qu'elle s'était exagérés. Mais le premier
+moment passé, le silence et l'abandon succédant au tumulte populaire,
+de nouveaux dangers menaçant le prince de la Paix, dont le procès
+avait été ordonné par Ferdinand VII, elle était saisie de la double
+douleur de se voir déchue, et de ne pas savoir en sûreté l'objet de
+ses criminelles affections. Et comme les mouvements de son âme se
+reproduisaient à l'instant dans l'âme de son faible époux, elle
+l'avait rempli des mêmes regrets et du même chagrin. Par surcroît de
+malheur, on venait de leur signifier au nom de Ferdinand VII qu'il
+fallait se rendre à Badajoz, au fond de l'Estramadure, loin de la
+protection des Français, pour y vivre dans l'isolement, la misère
+peut-être, tandis qu'un fils détesté régnerait, se vengerait,
+immolerait probablement le malheureux Godoy! En face d'une telle
+perspective, la déchéance était devenue plus cruelle. La jeune reine
+d'Étrurie, que cet exil désolait en proportion de son âge, ajoutait à
+toutes les douleurs de cette royale famille son propre désespoir. Liée
+avec Murat, apportant le secours de ses relations avec lui, elle avait
+été chargée d'invoquer la protection de l'armée française.
+
+[En marge: Instances et prières des vieux souverains pour qu'on vienne
+à leur secours.]
+
+Telle était la situation dans laquelle M. de Monthyon trouva cette
+famille infortunée. Il fut entouré, assailli des prières et des
+instances les plus vives, par le vieux roi, la vieille reine, la jeune
+reine d'Étrurie. On lui raconta les angoisses des dernières journées,
+les violences qu'on avait subies, celles qu'on allait peut-être subir
+encore, les injonctions qu'on avait reçues de partir pour Badajoz, et
+surtout les périls qui menaçaient Emmanuel Godoy. On parla de celui-ci
+beaucoup plus que de la famille royale elle-même; on demanda pour lui,
+à mains jointes, la protection de la France, en offrant de s'en
+rapporter à la décision de Murat relativement à tout ce qui était
+arrivé, de le faire l'arbitre des destinées de l'Espagne, de se
+soumettre enfin à tout ce qu'il ordonnerait.
+
+[En marge: Murat, en apprenant les regrets exprimés par Charles IV,
+imagine de le faire protester contre son abdication, et de refuser de
+reconnaître Ferdinand VII.]
+
+M. de Monthyon repartit à l'instant afin de rejoindre Murat, qui s'était
+rapproché de Madrid, dans la journée du 22, pour y entrer le 23, jour
+presque indiqué d'avance dans les instructions de Napoléon. Il lui fit
+part de ce qu'il avait vu et entendu dans son entretien avec les vieux
+souverains, de leurs regrets amers, et de leur désir d'en appeler à
+Napoléon des derniers événements d'Espagne. Murat en écoutant ce récit
+fut saisi d'une sorte d'illumination subite. Il n'avait pas le secret de
+la politique dont il était l'instrument, mais il avait quelquefois
+supposé que Napoléon voulait en effrayant Charles IV le porter à
+s'enfuir, et se procurer la couronne d'Espagne comme celle du Portugal,
+par le délaissement des possesseurs. Ce plan se trouvant déjoué par la
+révolution d'Aranjuez, Murat crut qu'il fallait en faire sortir un tout
+nouveau des circonstances elles-mêmes. En conséquence il eut l'idée de
+convertir en une protestation formelle contre l'abdication du 19 les
+regrets que les vieux souverains manifestaient de leur déchéance, et,
+après avoir obtenu la rédaction, la signature, la remise en ses mains de
+cette protestation, de refuser la reconnaissance de Ferdinand VII; ce
+qui se pouvait très-naturellement, car il était impossible que Ferdinand
+VII, après une telle manière d'arriver au trône, fut reconnu avant qu'on
+en eût référé à l'autorité de Napoléon. Le résultat de cette combinaison
+allait être de laisser l'Espagne sans souverain; car le vieux roi,
+déchu par le fait, ne reprendrait pas le trône en protestant, et la
+royauté de Ferdinand VII, grâce à cette protestation, resterait en
+suspens. Entre un roi qui n'était plus roi, qui ne pouvait plus l'être,
+et un roi qui ne l'était pas encore, qui ne le serait jamais si on ne
+voulait pas qu'il le fût, l'Espagne allait se trouver sans autre maître
+que le général commandant l'armée française. La fortune rendait ainsi le
+moyen qu'elle avait enlevé en empêchant le départ de Charles IV.
+
+[En marge: M. de Monthyon retourne auprès des vieux souverains pour
+les amener à consigner leurs regrets dans une protestation formelle.]
+
+L'esprit de Murat, aiguisé par l'ambition, venait d'inventer tout ce
+que le génie de Napoléon, dans son astuce la plus profonde, imagina
+quelques jours plus tard, à la nouvelle des derniers événements. Sans
+perdre un moment, et avec toute la vivacité de ses désirs, Murat fit
+repartir M. de Monthyon pour Aranjuez, lui donnant l'ordre de revoir
+sur-le-champ la famille royale, et de lui proposer, puisqu'elle
+déclarait avoir été contrainte, de protester contre l'abdication du
+19, de protester secrètement si elle n'osait le faire publiquement, de
+renfermer cette protestation dans une lettre à l'Empereur, qui ne
+pouvait manquer d'arriver sous peu de jours en Espagne, et qui serait
+ainsi constitué l'arbitre de l'usurpation odieuse commise par le fils
+au détriment du père. Murat promettait de gagner auprès de Napoléon la
+cause des vieux souverains, et en attendant de protéger non-seulement
+eux, mais le malheureux Godoy, devenu le prisonnier de Ferdinand VII.
+
+[En marge: Résultat de la mission du duc del Parque, envoyé par
+Ferdinand VII à Murat.]
+
+M. de Monthyon repartit pour Aranjuez, et Murat se hâta d'écrire à
+l'Empereur pour l'informer de ce qui s'était passé, et lui mander la
+combinaison qu'il avait imaginée. Parvenu le 22 au soir à Chamartin,
+sur les hauteurs mêmes qui dominent Madrid, il s'apprêta à y faire son
+entrée le lendemain. Il venait de recevoir l'envoyé de Ferdinand VII,
+le duc del Parque, chargé de le complimenter au nom du nouveau roi
+d'Espagne, de lui offrir l'entrée dans Madrid, des vivres, des
+logements pour l'armée, et l'assurance des intentions amicales de la
+jeune cour envers la France. Murat fit au duc del Parque un accueil
+gracieux, où perçait cependant un peu de cette présomption qui lui
+était propre, et, en acceptant les assurances qu'il avait mission de
+lui apporter, lui exprima assez clairement que l'Empereur seul pouvait
+reconnaître Ferdinand VII, et légaliser au nom du droit des gens la
+révolution d'Aranjuez. Il lui déclara qu'il ne pouvait, quant à lui,
+en attendant la décision impériale, voir dans le nouveau gouvernement
+qu'un gouvernement de fait, et donner à Ferdinand VII d'autre titre
+que celui de prince des Asturies. Ce genre de relations fut accepté,
+puisque le lieutenant de Napoléon n'en admettait pas d'autre, et tout
+fut disposé pour l'entrée des Français dans Madrid le lendemain 23
+mars 1808.
+
+Les meneurs de la nouvelle cour, quoique très-peu sages, avaient senti
+néanmoins la nécessité de prévenir une collision avec les Français;
+car leur royauté, sortie d'une révolution de palais, aurait pu être
+enlevée par un régiment de cavalerie. En conséquence ils avaient fort
+recommandé à Madrid de bien accueillir les troupes françaises, et,
+pour être assurés qu'il en serait ainsi, ils avaient fait afficher à
+tous les coins de la capitale une proclamation, dans laquelle
+Ferdinand VII en appelait aux sentiments de bienveillance qui devaient
+animer l'une à l'égard de l'autre deux nations anciennement alliées.
+Les Espagnols comprenant cette politique aussi bien que leur jeune
+roi, et entraînés de plus par la curiosité, étaient donc parfaitement
+disposés à courir au-devant de Murat, et à lui prodiguer leurs
+acclamations.
+
+[En marge: Entrée des Français à Madrid le 23 mars 1808.]
+
+Le 23 au matin, Murat réunit sur les hauteurs situées en arrière de
+Madrid, lesquelles ne sont que les dernières pentes du Guadarrama, une
+partie de son armée, qui consistait en ce moment dans les deux
+premières divisions du maréchal Moncey, dans la cavalerie de tous les
+corps, et dans les détachements de la garde impériale envoyés de Paris
+pour former l'escorte de Napoléon. Il fit son entrée au milieu du
+jour, à la tête d'un brillant état-major, et charma tous les Espagnols
+par sa bonne mine, et son sourire confiant et gracieux. La garde
+impériale frappa singulièrement les Espagnols; les cuirassiers, par
+leur grande taille, leur armure et leur discipline, ne les frappèrent
+pas moins. Mais l'infanterie du maréchal Moncey, composée en majeure
+partie d'enfants mal vêtus et harassés de fatigue, inspira plus de
+commisération que de crainte; ce qui était fâcheux chez un peuple dont
+il fallait toucher les sens plutôt que la raison. Toutefois l'ensemble
+de ce spectacle militaire produisit un certain effet sur l'imagination
+des Espagnols. Ils applaudirent beaucoup les Français et leurs chefs.
+
+Par une négligence involontaire, bien plus que par un défaut d'égards
+qui n'était dans l'intention de personne, on avait omis de préparer
+le logement du général en chef de l'armée française. Murat descendit
+aux portes de Madrid dans le palais abandonné du Buen-Retiro, et
+s'arrêta dans l'appartement qu'avaient habité les demoiselles Tudo
+avant leur départ. Il fut blessé de ce manque de soins. Mais on lui
+offrit immédiatement l'ancienne demeure du prince de la Paix, située
+près du magnifique palais que la royauté espagnole occupe à Madrid.
+Les autorités civiles et militaires, le clergé, le corps diplomatique,
+vinrent le visiter. Il les reçut avec grâce et hauteur, et presque en
+souverain, quoiqu'il n'eût d'autre titre que celui de général en chef
+de l'armée française.
+
+[En marge: Murat empêche la translation à Madrid du prince de la Paix,
+qu'on allait y conduire pour commencer son procès.]
+
+Tandis qu'il entrait dans Madrid, on lui apprit qu'on allait y amener
+prisonnier, chargé de chaînes, sous la conduite des gardes du corps,
+le malheureux Godoy, dont on voulait avoir le plaisir de commencer le
+procès tout de suite. Murat, par générosité et par calcul, pour
+ménager l'ancienne cour, appelée à devenir l'instrument des nouvelles
+combinaisons, était résolu à ne pas tolérer un acte de cruauté envers
+le favori déchu. Craignant que la présence de ce personnage, objet de
+toutes les haines de la multitude, ne provoquât un tumulte populaire,
+surtout au moment de l'entrée des troupes françaises, il envoya un de
+ses officiers, avec l'ordre pur et simple d'ajourner la translation du
+prisonnier, et de le retenir dans un village voisin de Madrid. Cet
+ordre trouva et fixa le prince de la Paix au village de Pinto, où il
+fut détenu quelques jours. Murat dirigea sur-le-champ un détachement
+de cavalerie sur Aranjuez, pour y protéger les vieux souverains,
+s'opposer à ce qu'on les acheminât vers Badajoz, et leur rendre le
+courage de suivre ses conseils, en leur rendant la sécurité. Il
+annonça en même temps que ni lui ni son maître ne souffriraient les
+rigueurs qu'on préparait contre Emmanuel Godoy.
+
+[En marge: Les vieux souverains accueillent avec empressement l'idée
+de protester contre leur abdication.]
+
+M. de Monthyon avait trouvé la famille des vieux souverains encore
+plus désolée qu'à son premier voyage, encore plus alarmée du sort du
+prince de la Paix, encore plus navrée de l'abandon dans lequel on la
+laissait, encore plus irritée du triomphe de Ferdinand VII, et bien
+plus disposée par conséquent à se jeter dans les bras de la France.
+L'idée d'une protestation propre à leur faire recouvrer le pouvoir ou
+à les venger, conforme d'ailleurs à la vérité des faits, ne pouvait
+qu'être accueillie avec transport. Elle le fut, et tout aussitôt
+Charles IV se montra prêt à la signer. Mais la rédaction proposée par
+Murat n'était pas exactement celle qui convenait aux vieux souverains,
+bien qu'ils fussent peu difficiles et mauvais juges en fait de
+convenances de langage. Ils craignaient qu'une telle démarche, si elle
+venait à être connue, ne compromît leur vie et celle du favori, et ils
+demandèrent quelques heures pour réfléchir à la forme qui semblerait
+la meilleure, s'engageant du reste à se conduire en tout comme on le
+voudrait, et à dater la protestation du jour qui ferait le mieux
+ressortir la spontanéité de leur recours à la justice de Napoléon. M.
+de Monthyon fut renvoyé à Murat avec toutes ces assurances, et un
+nouvel appel à la protection de l'armée française.
+
+[En marge: Murat songe à faire concourir Ferdinand VII à ses projets.]
+
+Murat, certain de disposer des vieux souverains comme il l'entendrait
+pour le succès de la combinaison dont il était l'auteur, résolut
+d'agir également sur Ferdinand VII, pour l'engager à ne pas prendre
+encore la couronne, à faire acte de roi le plus tard qu'il pourrait,
+et surtout à différer son entrée solennelle dans Madrid. Murat pensait
+que moins Ferdinand VII serait roi, Charles IV ne l'étant plus, mieux
+iraient les choses dans le sens de ses espérances. Il désirait en
+outre obtenir de Ferdinand VII une autre détermination qui lui
+semblait urgente. Le prince de la Paix, lorsqu'il était question du
+voyage en Andalousie, avait ordonné aux troupes espagnoles de repasser
+la frontière du Portugal, pour rentrer, la division Taranco en
+Castille-Vieille, la division Solano en Estramadure. Celle-ci, déjà
+revenue aux environs de Talavera, s'approchait de Madrid, et pouvait
+occasionner une collision contraire aux vues de Murat, qui comprenait
+très-bien qu'il fallait mener par adresse et non par force les
+affaires d'Espagne. Mais pour que l'ordre de rétrograder fût donné aux
+troupes espagnoles, il fallait recourir à Ferdinand lui-même.
+
+[En marge: M. de Beauharnais chargé de se rendre auprès de Ferdinand
+VII pour l'amener aux vues de Murat.]
+
+Murat manda auprès de lui M. de Beauharnais, dont il se défiait fort,
+parce qu'il le savait attaché à Ferdinand VII, et auquel il supposait
+plus de finesse que cet honnête et maladroit ambassadeur n'était
+capable d'en mettre dans une trame politique. Il lui persuada de se
+rendre sur-le-champ à Aranjuez, et d'user de son ascendant sur
+Ferdinand VII pour lui arracher les résolutions que réclamait la
+circonstance. Afin de décider M. de Beauharnais, Murat commença par
+l'effrayer sur la fausse manière dont il avait entendu les intentions
+de Napoléon, en contribuant à empêcher le voyage d'Andalousie (ce qu'à
+tort ou à raison l'on imputait en effet à M. de Beauharnais). Murat,
+pour l'inquiéter davantage, lui affirma, ce qu'il ne savait pas, que
+Napoléon aurait voulu le renouvellement de la scène de Lisbonne; puis
+il lui suggéra, comme un moyen certain de réparer sa faute, l'idée de
+se transporter immédiatement à Aranjuez pour obtenir de Ferdinand VII
+qu'il fît rétrograder les troupes espagnoles, qu'il ne vînt pas à
+Madrid, et qu'il laissât sa nouvelle royauté en suspens, jusqu'à la
+décision de Napoléon. M. de Beauharnais, cédant à ces conseils, partit
+à l'instant même pour Aranjuez, afin de faire, sinon tout, au moins
+une partie de ce que désirait Murat.
+
+[En marge: M. de Beauharnais obtient le renvoi des troupes espagnoles,
+et encourage Ferdinand VII à se porter à la rencontre de Napoléon.]
+
+Arrivé auprès de Ferdinand, il lui demanda d'abord avec son
+opiniâtreté ordinaire le renvoi des troupes espagnoles dans leurs
+premières positions. Ferdinand n'avait pas encore à côté de lui ses
+deux confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de
+l'Infantado, exilés trop loin de Madrid pour avoir eu le temps de
+revenir. Il avait gardé quelques-uns des ministres de son père,
+notamment MM. de Cevallos et de Caballero, et, après les avoir
+consultés, il fit envoyer au général Taranco et au marquis de Solano
+l'ordre de rentrer en Portugal, ou du moins de s'arrêter sur la
+frontière de ce royaume, pour y attendre de nouvelles instructions.
+Les troupes du marquis de Solano en particulier durent retourner, par
+Tolède et Talavera, à Badajoz. Cette première partie de sa commission
+remplie, M. de Beauharnais, soit qu'il n'eût pas compris l'intention
+de Murat quant à la seconde, soit que l'ayant comprise il ne voulut
+pas s'y conformer, s'attacha à persuader à Ferdinand qu'il fallait
+acquérir à tout prix la bienveillance de Napoléon, et pour cela courir
+à sa rencontre, se jeter dans ses bras, en lui demandant son amitié,
+sa protection, et une épouse; que plus tôt il ferait une pareille
+démarche, plus tôt il serait assuré de régner; que le mieux serait de
+partir à l'instant même d'Aranjuez pour un tel voyage; qu'il n'aurait
+pas à faire beaucoup de chemin, car il trouverait Napoléon en route;
+qu'enfin il ne fallait venir à Madrid que pour le traverser, et se
+transporter le plus promptement possible à Burgos ou à Vittoria.
+
+C'était de très-bonne foi, et sans se douter qu'il contribuait de son
+côté, comme Murat du sien, à l'invention de l'intrigue à laquelle
+Ferdinand succomberait bientôt, que M. de Beauharnais donnait un
+semblable conseil. Ferdinand VII ne le repoussa point, mais il remit
+sa décision à l'arrivée des deux confidents, sans lesquels il ne
+voulait rien entreprendre de grave. Il adopta du conseil de M. de
+Beauharnais ce qui lui convenait actuellement, c'était de quitter
+Aranjuez pour se rendre tout de suite à Madrid, et il annonça son
+entrée solennelle dans la capitale pour le lendemain 24.
+
+M. de Beauharnais, revenu à Madrid, raconta naïvement à Murat tout ce
+qu'il avait dit et fait. Murat crut y voir un calcul perfide pour
+amener Ferdinand à entrer immédiatement à Madrid, et à prendre un peu
+plus tôt possession de la couronne. Il le dénonça sans perdre de
+temps à l'Empereur, comme un secret complice de Ferdinand VII comme un
+agent actif de la révolution qui avait précipité le vieux roi du
+trône, comme un ambassadeur dangereux, qui favorisait la nouvelle
+royauté, la seule qui fût à craindre. Ces reproches, dictés par
+l'ombrageuse ambition de Murat, étaient cependant injustes, ou du
+moins fort exagérés. M. de Beauharnais s'était dès l'origine
+sincèrement attaché à Ferdinand VII, parce qu'il lui semblait le seul
+personnage de la cour qui méritât quelque intérêt; peut-être cet
+attachement était-il devenu plus vif depuis qu'il s'agissait de lui
+faire épouser une demoiselle de Beauharnais; mais il croyait en
+conscience que s'unir fortement à Ferdinand VII était pour la France
+la meilleure des solutions; et, en poussant ce prince sur la route de
+France, il voulait l'amener, non pas à Madrid, mais aux pieds de
+Napoléon, afin d'assurer le résultat qu'il estimait le meilleur. Du
+reste il n'était ni assez actif ni assez habile pour avoir pris une
+part quelconque à la dernière révolution, où il n'avait figuré qu'en
+apportant au vieux roi, à l'instant du danger, le secours de sa
+maladresse et de son courage.
+
+[En marge: Entrée de Ferdinand VII dans Madrid le 24 mars.]
+
+Ceux qui dirigeaient les affaires de la nouvelle royauté avaient tout
+disposé pour l'entrée de Ferdinand VII dans Madrid. Bien qu'ils
+ignorassent les desseins de Napoléon, ils se disaient que la royauté
+de Ferdinand, étant la plus jeune, la plus vigoureuse, devait être la
+moins agréable aux Français, s'ils avaient quelque mauvaise intention
+relativement à la couronne d'Espagne. Aussi regardaient-ils comme
+urgent d'entrer dans Madrid, et de recevoir du peuple de cette
+capitale des acclamations qui seraient une espèce de consécration
+nationale. Murat étant entré le 23, c'était trop, à leur avis, que
+d'être sur lui en retard d'un jour. En conséquence on fit annoncer la
+translation de la jeune cour d'Aranjuez à Madrid pour le lendemain 24,
+sans autre appareil que quelques gardes et l'enthousiasme populaire.
+
+Le lendemain 24, en effet, parti d'Aranjuez de bonne heure, Ferdinand
+descendit de voiture à l'une des portes de la ville, celle d'Atocha,
+monta à cheval, entouré des officiers de sa cour, traversa la belle
+promenade du Prado, et pénétra par la large rue d'Alcala dans
+l'intérieur de Madrid, au milieu d'une foule immense, qui, après avoir
+long-temps désiré la fin du dernier règne et le commencement du
+nouveau, voyait enfin ses espérances réalisées, et cherchait en
+quelque sorte à s'étourdir à force de cris sur les dangers qui
+menaçaient l'Espagne. Toute la population, ivre de joie, était aux
+fenêtres ou dans les rues. Les femmes jetaient des fleurs du haut des
+maisons. Les hommes, se précipitant au-devant du jeune roi, étendaient
+leurs manteaux sous les pieds de son cheval. D'autres brandissant
+leurs poignards juraient de mourir pour lui, car le danger se faisait
+confusément sentir à ces âmes ardentes. Ce prince, fourbe, haineux, si
+peu digne d'être aimé, était en ce moment entouré d'autant d'amour que
+Titus en obtint des Romains, et Henri IV des Français. Il faisait les
+délices de l'Espagne, qui ne se doutait guère de son avenir, à lui et
+à elle!
+
+[En marge: Empressement du corps diplomatique pour Ferdinand VII, et
+refus de Murat de le reconnaître.]
+
+Ferdinand VII, parvenu au palais, y reçut les autorités publiques.
+Dans la journée le corps diplomatique vint lui rendre hommage, comme
+au roi incontesté, quoique non reconnu, de toutes les Espagnes. M. de
+Beauharnais, retenu par Murat, n'y parut point; son absence alarma
+beaucoup la nouvelle cour, et embarrassa les membres eux-mêmes du
+corps diplomatique, qui avaient cédé à leurs secrets sentiments en
+adhérant si vite à la royauté des Bourbons. Les ministres des cours
+faibles et dépendantes s'excusèrent. Le ministre de Russie s'excusa
+aussi, mais moins humblement; il allégua les usages diplomatiques qui
+sont invariables, et en vertu desquels on salue tout nouveau roi, sans
+préjuger la question de sa reconnaissance définitive.
+
+[En marge: Rapports de Murat à Napoléon, et sa manière de présenter
+les événements d'Espagne.]
+
+Murat accueillit avec un mécontentement peu dissimulé ces explications
+d'une conduite qui lui avait déplu, parce que déjà il regardait
+Ferdinand comme un rival à la couronne d'Espagne; et quand on vint lui
+proposer à lui-même d'aller le visiter, il s'y refusa nettement, en
+déclarant que pour lui Charles IV était toujours roi d'Espagne, et
+Ferdinand prince des Asturies, jusqu'à ce que Napoléon eût prononcé
+sur ce grand et triste conflit. Le 24 au soir, comme nous l'avons dit,
+il avait écrit d'El-Molar à Napoléon tout ce qui s'était passé; il lui
+avait communiqué son plan, consistant à faire protester Charles IV et
+à ne pas reconnaître Ferdinand VII, pour que l'Espagne se trouvât
+entre un roi qui ne l'était plus et un prince qui ne l'était pas
+encore. Le 22, le 23, occupé de sa marche et de son entrée à Madrid,
+il ne put pas écrire. Le 24 il écrivit ce qui avait eu lieu pendant
+ces deux jours, et, continuant à être inspiré par les événements, il
+ajouta à son plan une nouvelle idée, celle que M. de Beauharnais lui
+avait innocemment fournie, et dont on allait faire un usage perfide:
+celle, disons-nous, d'envoyer Ferdinand au-devant de Napoléon, pour
+que celui-ci s'emparât de sa personne, et en fît ensuite ce qu'il
+voudrait. On n'aurait plus affaire alors qu'à Charles IV, auquel il
+serait aisé d'arracher le sceptre, incapable qu'il était de le tenir
+dans ses débiles mains, et l'Espagne elle-même n'étant pas disposée à
+l'y laisser.
+
+[En marge: Napoléon, en apprenant la révolution d'Aranjuez, conçoit à
+Paris le même plan que Murat avait conçu à Madrid.]
+
+Tandis que ces événements se passaient en Espagne, Napoléon les avait
+successivement appris six ou sept jours après leur accomplissement,
+car c'était le temps qu'il fallait alors pour les communications entre
+Madrid et Paris. C'est du 23 au 27 qu'il avait connu le soulèvement
+d'Aranjuez, puis le renversement du favori, et enfin l'abdication
+forcée de Charles IV. Cette solution, la moins prévue de toutes,
+quoiqu'elle ne fût pas la moins naturelle, le surprit sans le
+déconcerter. Le départ désiré de la famille régnante, qui aurait rendu
+vacant le trône d'Espagne, ne s'étant pas effectué, le premier plan
+n'était plus qu'une combinaison avortée. Cependant Napoléon vit dans
+ces événements mêmes un nouveau moyen d'arriver à son but, et ce moyen
+se rencontra exactement avec celui que les circonstances avaient
+suggéré à Murat. Bien avant que les lettres dans lesquelles celui-ci
+proposait ses idées fussent arrivées à Paris, Napoléon imagina de ne
+pas reconnaître Ferdinand VII, dont la royauté jeune, désirée des
+Espagnols, serait difficile à détruire, et de considérer Charles IV
+comme étant toujours roi, parce que sa royauté vieille, usée, odieuse
+aux Espagnols, serait facile à renverser. On pouvait d'ailleurs, sous
+la forme d'un arbitrage entre le père et le fils, donner gain de cause
+au père, qui bientôt après ne manquerait pas de céder à Napoléon la
+couronne d'Espagne, dirigé dans sa conduite par le prince de la Paix
+et la reine, lesquels avant tout voudraient se venger de Ferdinand
+VII. Si de plus, sous le prétexte de cet arbitrage, on réussissait à
+amener Ferdinand VII à la rencontre de Napoléon, il deviendrait dès
+lors aisé de s'emparer de sa personne, et la difficulté se trouverait
+ainsi très-simplifiée, car on n'aurait plus devant soi que les vieux
+souverains détrônés, instruments commodes dans la main qui pourrait
+leur assurer le repos dont leurs vieux jours avaient besoin, et la
+vengeance dont leur coeur ulcéré était avide. On pouvait leur laisser
+quelque temps le sceptre, et se le faire céder ensuite au prix d'une
+retraite opulente et douce, ou bien le leur enlever à l'instant même,
+en profitant de la peur que leur causait une révolution naissante, et
+de l'aversion que ressentait pour eux un peuple dégoûté de leurs
+vices.
+
+C'est ainsi qu'entraîné dans cette voie de conquête d'un trône
+étranger, sans y employer la guerre, moyen légitime quand on ne l'a
+pas provoquée, Napoléon d'astuce en astuce devenait à chaque instant
+plus coupable. Les uns ont tout jeté sur ce qu'ils appellent sa
+perfidie naturelle, les autres sur l'imprudence de Murat, qui l'avait
+engagé malgré lui. La vérité est telle que nous la présentons ici.
+L'un et l'autre inspirés par l'ambition, et conduits par les
+circonstances, concoururent selon leur position à cette oeuvre
+ténébreuse; et quant au projet de ne pas reconnaître le fils, et de se
+servir du père irrité contre le fils rebelle, il naquit en même temps
+à Madrid et à Paris, dans la tête de Murat et de Napoléon, de la vue
+des événements eux-mêmes. Cela devait être; car la situation, une fois
+qu'on s'y était placé, ne comportait pas une autre manière d'agir[36].
+
+[Note 36: Ce que j'avance ici est prouvé par les lettres de Murat et
+de Napoléon, par leur contenu et par leur date.]
+
+[En marge: Mission donnée au général Savary pour l'exécution des
+projets de Napoléon sur l'Espagne.]
+
+Sur-le-champ Napoléon fit appeler auprès de lui le général Savary,
+employé déjà dans les missions les plus redoutables, et qui dans le
+moment revenait de Saint-Pétersbourg, où il avait, comme on l'a vu,
+fait preuve de souplesse autant que d'aplomb. Napoléon lui révéla
+toutes ses pensées à l'égard de l'Espagne, son désir de la régénérer
+et de la rattacher à la France en changeant sa dynastie, les embarras
+qui résultaient de cette entreprise, alternativement contrariée ou
+secondée par les événements, la phase nouvelle qu'elle présentait
+depuis la révolution d'Aranjuez, la possibilité enfin de la conduire à
+la fin désirée, en se servant de Charles IV contre Ferdinand VII.
+Napoléon exprima au général Savary l'intention de ne pas reconnaître
+le fils, d'affecter pour l'autorité du père un respect religieux, de
+maintenir cette autorité le temps nécessaire pour s'emparer de la
+couronne, en se la faisant transmettre tout de suite ou plus tard,
+selon les circonstances; de tirer Ferdinand VII de Madrid pour
+l'amener à Burgos ou à Bayonne, afin de s'assurer de sa personne, et
+d'en obtenir la cession de ses droits moyennant une indemnité en
+Italie, telle que l'Étrurie par exemple. Napoléon ordonna au général
+Savary de s'y prendre avec ménagement, d'attirer Ferdinand à Bayonne
+par l'espérance de voir le litige vidé en sa faveur; mais, s'il
+s'obstinait, de publier brusquement la protestation de Charles IV, de
+déclarer que lui seul régnait en Espagne, et de traiter Ferdinand VII
+en fils et en sujet rebelle. Les moyens les moins violents devaient
+toujours être préférés[37]. Napoléon voulut que le général Savary se
+rendit à l'instant même à Madrid, pour aller enfin y dire à Murat un
+secret qu'on lui avait caché jusqu'ici, qu'il avait bien entrevu, mais
+qu'il fallait lui faire connaître par un homme sûr, qui fût capable de
+le diriger dans cette voie tortueuse, où les moindres faux pas
+pouvaient devenir funestes. Le général Savary partit immédiatement
+pour exécuter tout entière et sans réserve la volonté de Napoléon.
+
+[Note 37: On a nié que le général Savary eût reçu cette mission, et
+que Napoléon l'eût donnée. On a voulu que la déplorable scène de
+Bayonne soit sortie du hasard des événements; que la famille royale
+d'Espagne, père, mère, fils, frère, oncles, soient tous venus par une
+sorte d'entraînement involontaire se jeter dans les mains de Napoléon,
+qui, les tenant une fois réunis, n'aurait pas résisté à la tentation
+de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napoléon serait
+beaucoup plus excusable dans cette hypothèse que dans l'autre. Quoi
+qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun
+doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napoléon, je
+dirai ici la vérité comme je l'ai dite dans l'affaire du duc
+d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter,
+quand on écrit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passés. J'ai
+donné précédemment la succession des pensées de Napoléon à l'égard de
+l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'après des
+documents irréfragables, c'est-à-dire d'après les correspondances
+autographes contenues au Louvre, la succession de ses idées à l'égard
+de la réunion de Bayonne. D'après ces correspondances, il ne saurait
+être douteux que le général Savary reçut la mission que je lui
+attribue. Dès qu'il arrive, en effet, il écrit à l'Empereur: _J'ai
+rapporté vos intentions au prince Murat_. Le prince Murat répond à
+l'Empereur: _Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout
+marchera suivant vos désirs_. Ensuite, jour par jour, Murat raconte
+tout ce qu'il fait pour conduire à Bayonne le fils, puis le père, les
+frères et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de
+Napoléon, transmises par le général Savary et d'autres agents envoyés
+depuis. Les lettres de Napoléon contiennent en outre une approbation
+de tous ces actes, d'abord à mots couverts, puis à mots découverts,
+découverts jusqu'à ordonner au maréchal Bessières l'arrestation de
+Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre à Bayonne. Ainsi la
+résolution de faire venir les princes espagnols à Bayonne ne saurait
+être niée pour Napoléon, pas plus que la mission de les y amener pour
+le général Savary.]
+
+[En marge: Révolution momentanée dans les volontés de Napoléon à
+l'égard de l'Espagne.]
+
+Cependant il se produisit tout à coup dans l'esprit de Napoléon l'un
+de ces retours soudains qui étonnent quand on ne connaît pas la nature
+humaine, et qu'on se hâte d'appeler des inconséquences, lorsqu'on les
+rencontre chez des hommes d'une supériorité moins reconnue que celui
+dont nous écrivons ici l'histoire. Bien qu'une sorte de penchant fatal
+l'entraînât vers l'usurpation de la couronne d'Espagne, il ne se
+dissimulait aucun des inconvénients attachés à cette déplorable
+entreprise. Il pressentait le blâme de la conscience publique,
+l'indignation des Espagnols, leur résistance opiniâtre, le parti
+avantageux que l'Angleterre pourrait tirer de cette résistance; il
+pressentait tous ces inconvénients avec une étonnante clairvoyance; et
+néanmoins aveuglé, non sur les difficultés, mais sur son immense force
+pour les vaincre, entraîné par la passion de fonder un ordre nouveau
+en Europe, il marchait à son but, troublé toutefois de temps en temps
+par l'apparition subite et passagère des plus sinistres images. Un
+incident, mal compris jusqu'aujourd'hui, fit donc naître tout à coup
+chez lui l'un de ces retours accidentels, et le porta un instant à
+donner des ordres tout contraires à ceux qu'il avait expédiés
+antérieurement, ordres que certains historiens mal informés ont
+présentés comme la preuve que Napoléon dans l'affaire d'Espagne
+n'avait pas voulu ce qui s'était fait, et qu'il avait été engagé plus
+vite, plus loin qu'il n'aurait souhaité, par l'imprudente ambition de
+Murat.
+
+[En marge: Nature des rapports adressés par M. de Tournon à Napoléon
+sur les affaires d'Espagne.]
+
+Parmi les agents de Napoléon voyageant en Espagne s'en trouvait un
+dans lequel il avait une juste confiance: c'était son chambellan de
+Tournon, esprit froid, peu enclin aux illusions, et assez dévoué pour
+dire la vérité. C'était l'un de ces hommes que Napoléon envoyait
+volontiers remplir une mission indifférente en apparence, comme de
+remettre une lettre de félicitations ou de condoléance, parce que
+chemin faisant il observait beaucoup, observait bien, et rapportait
+fidèlement ce qu'il avait observé. M. de Tournon depuis les six
+derniers mois avait fait plusieurs voyages en Espagne, pour porter à
+Charles IV des lettres de Napoléon. Il avait jugé la Péninsule et ce
+qui allait s'y passer avec une sagacité que les événements n'ont que
+trop justifiée. Ainsi, par exemple, il avait parfaitement discerné que
+la vieille cour était au terme de sa domination; qu'une nouvelle cour
+se préparait, adorée déjà des Espagnols; qu'il fallait chercher à se
+l'attacher par le besoin qu'elle aurait de la protection française, se
+bien garder de prendre la couronne d'Espagne, par force ou par ruse,
+car on trouverait dans un peuple fanatique une résistance désespérée,
+et que les avantages qu'on pourrait recueillir d'une telle conquête
+ne vaudraient pas les efforts qu'il en coûterait pour l'accomplir. M.
+de Tournon avait très-distinctement aperçu tout cela, et n'avait pas
+craint de le dire dans ses nombreux voyages, tant en présence de Murat
+que de ses officiers, tous épris d'entreprises aventureuses, méprisant
+profondément la populace espagnole, et ne croyant pas qu'elle pût nous
+résister quand les meilleurs soldats de l'Europe avaient fléchi devant
+nous. M. de Tournon, après avoir vu pendant son dernier séjour à
+Madrid les préludes de la révolution d'Aranjuez et l'enthousiasme du
+peuple pour le jeune roi, était demeuré convaincu qu'il y aurait folie
+à vouloir s'emparer de l'Espagne, soit par des moyens détournés, soit
+par des moyens ouverts, et qu'il valait cent fois mieux faire de
+Ferdinand VII un allié, qui serait plus soumis encore que Charles IV,
+parce que le prince de la Paix et la vieille reine ne seraient plus à
+ses côtés pour apporter à sa soumission l'intermittence de leurs
+caprices ou de leurs rancunes. Napoléon avait ordonné à M. de Tournon
+d'être le 15 mars à Burgos, se proposant d'y arriver lui-même à la
+même époque, et voulant recueillir de la bouche d'un homme sûr le
+détail de tout ce qui se serait passé. M. de Tournon traversa donc
+pour aller à Burgos le quartier-général de Murat, ne dissimula ni à
+lui ni à ses officiers l'effroi que lui inspirait l'entreprise dans
+laquelle on s'engageait, s'exposa à toutes leurs railleries (Murat en
+particulier ne s'en fit faute), et se rendit à Burgos le 15, comme il
+en avait l'ordre. De Burgos il écrivit à Napoléon pour le supplier
+humblement, mais avec l'insistance d'un honnête homme, de ne prendre
+encore aucun parti définitif avant d'avoir vu l'Espagne de ses propres
+yeux, surtout de ne point se décider d'après ce que lui manderaient
+des militaires braves mais étourdis, ne rêvant que batailles et
+couronnes; qu'on éprouverait en Espagne de cruels mécomptes, et
+peut-être d'affreux malheurs. Il attendit à Burgos jusqu'au 24; et, ne
+voyant point arriver Napoléon, il partit pour Paris, où il ne put être
+rendu que le 29, en se hâtant le plus possible, vu l'état des routes
+et des relais, ruinés alors par l'excessif usage qu'on venait d'en
+faire.
+
+[En marge: Influence momentanée des rapports de M. de Tournon sur les
+volontés de Napoléon.]
+
+[En marge: Lettre extraordinaire de Napoléon à Murat, en contradiction
+avec tout ce qu'il lui avait écrit auparavant.]
+
+Murat n'ayant point écrit le 22 et le 23, occupé qu'il avait été de
+son entrée à Madrid, Napoléon se trouva le 28 et le 29 sans nouvelles.
+Il fut fort inquiet de ce qui avait pu survenir en Espagne, et dans
+cet état d'extrême inquiétude il fut porté un instant à voir les
+choses par leur côté le moins favorable. L'arrivée imprévue d'un
+témoin oculaire, sage, bien informé, contredisant avec conviction et
+désintéressement les rapports intéressés des militaires, l'arrivée
+d'un pareil témoin produisit chez Napoléon un changement de résolution
+soudain, et malheureusement trop court, car il dura à peine
+vingt-quatre heures. Napoléon partagea toutes les anxiétés de M. de
+Tournon à l'idée des Français pénétrant dans Madrid au moment d'une
+révolution politique, se mêlant avec leur pétulance naturelle aux
+factions qui divisaient l'Espagne, entrant en collision avec les
+Espagnols, et l'engageant dans d'immenses difficultés, peut-être dans
+une guerre d'extermination avec un peuple féroce, passionné pour son
+indépendance. Sur-le-champ il écrivit à Murat pour lui dire que M. de
+Tournon allait repartir et lui porter de nouveaux ordres, qu'il
+marchait trop vite et se hâtait trop de paraître sous les murs de
+Madrid (Murat cependant était plutôt en retard qu'en avance sur
+l'époque désignée par Napoléon pour l'entrée dans la capitale): que
+non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d'armée sur
+Madrid, mais qu'il portait trop tôt le général Dupont au delà du
+Guadarrama; qu'il n'aurait pas dû, en apprenant le retour des troupes
+espagnoles du général Taranco vers la Vieille-Castille, dégarnir
+Ségovie et Valladolid; qu'il fallait se garder de se mêler aux
+Espagnols, de prendre part à leurs divisions, d'entrer surtout en
+collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu'on
+se tromperait si on croyait que les Espagnols étaient peu à craindre
+parce qu'ils étaient désarmés; qu'indépendamment de leur férocité
+naturelle ils auraient toute l'énergie d'un _peuple neuf, que les
+passions politiques n'avaient point usé_; que l'armée, quoiqu'elle fût
+à peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de résister à la
+plus faible troupe française, se dissoudrait pour aller dans chaque
+province _servir de noyau à une insurrection éternelle_; que les
+prêtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Français ne
+pouvaient venir que pour réformer le vieil état social de l'Espagne,
+useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple
+fanatique; que l'Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion
+pour nous susciter de nouveaux embarras et nous créer d'immenses
+difficultés; qu'il fallait donc ne rien hâter, et garder entre le père
+et le fils une extrême réserve; que, relativement au père, il était
+impossible de le faire régner plus long-temps, car le gouvernement de
+la reine et du favori était devenu insupportable aux Espagnols; que,
+relativement au fils, c'était au fond un ennemi de la France, car il
+partageait au plus haut point tous les préjugés espagnols, et que
+l'aversion qu'on lui supposait pour la politique de son père
+(politique de concessions envers la France) était pour quelque chose
+dans la popularité dont il jouissait; que l'expérience avait prouvé
+combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la
+politique des princes; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi
+déclaré des Français; que cependant il ne fallait pas rompre avec lui,
+car, tout médiocre qu'il était, pour nous l'opposer _on en ferait un
+héros_; qu'entre l'impossibilité de faire régner le père et le danger
+de se confier au fils, il ne fallait pas se hâter de choisir, ne pas
+surtout laisser deviner le parti qu'on prendrait, ce qui était
+d'autant plus facile que lui, Napoléon, _ne le savait pas encore_;
+qu'il fallait donner à espérer la possibilité d'un arbitrage
+bienveillant et désintéressé, et, quant à une entrevue avec Ferdinand
+VII, ne s'y engager que dans le cas où la France serait décidément
+obligée à le reconnaître; qu'en un mot la prudence conseillait de ne
+rien brusquer, de ne rien précipiter; que le prince Murat devait en
+particulier se garder des suggestions de son intérêt personnel; que
+Napoléon songerait à lui, pourvu qu'il n'y songeât pas lui-même; que
+la couronne de Portugal serait toujours à sa disposition pour
+récompenser les services du plus fidèle de ses lieutenants, de celui
+qui à tous ses mérites joignait l'avantage d'être l'époux de sa soeur.
+
+[En marge: Avril 1808.]
+
+[En marge: Napoléon, en apprenant la facile entrée des Français à
+Madrid, revient à ses résolutions sur l'Espagne, et confirme les
+premiers ordres donnés à Murat.]
+
+[En marge: Départ de Napoléon pour Bordeaux le 2 avril.]
+
+Tels étaient les sages conseils que Napoléon, sous l'influence et par
+l'intermédiaire de M. de Tournon, allait adresser à son lieutenant,
+lorsque, après avoir passé deux jours sans nouvelles, il reçut les
+lettres de Murat datées du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son
+entrée paisible à Madrid, l'accueil excellent qu'on lui avait fait, le
+penchant des vieux souverains à se jeter dans ses bras, leur
+empressement à protester contre l'abdication du 19, la facilité enfin
+de rendre le trône vacant en refusant de reconnaître Ferdinand VII, et
+en plaçant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqué et un roi
+qui n'était pas reconnu. Napoléon, retrouvant sous sa main tous les
+moyens auxquels il avait cessé de croire un moment, revint au plan que
+la révolution d'Aranjuez avait suggéré à Murat et à lui-même, et
+confirma les ordres dont le général Savary venait d'être, un peu avant
+l'arrivée de M. de Tournon, constitué le dépositaire et l'exécuteur.
+En conséquence, dans une nouvelle lettre datée du 30, Napoléon écrivit
+à Murat qu'il approuvait toute sa conduite, qu'il avait bien fait
+d'entrer dans Madrid; qu'il fallait cependant continuer d'éviter toute
+collision, empêcher surtout qu'on ne fit aucun mal au prince de la
+Paix, l'envoyer même à Bayonne, s'il se pouvait, protéger avec soin
+les vieux souverains, les faire venir d'Aranjuez à l'Escurial, où ils
+seraient au milieu de l'armée française, se garder de reconnaître
+Ferdinand VII, et attendre enfin l'arrivée de la cour de France à
+Bayonne, où elle allait se transporter immédiatement. Napoléon fit
+partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si
+prévoyante dont nous venons de donner l'analyse[38], mais sans avoir
+pu lui cacher non plus ni la désapprobation passagère dont il avait
+frappé la conduite de Murat, ni les appréhensions que lui causaient
+quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya
+sans lettre, avec la mission de continuer à tout observer, et de
+préparer ses logements à Madrid. Napoléon partit lui-même le 2 avril
+pour Bordeaux, où il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de
+nouvelles lettres de Murat, et donner à tous ceux qu'on devait
+conduire à Bayonne, de gré ou de force, le temps d'y être attirés et
+rendus. Il laissa à Paris M. de Talleyrand, pour y occuper et y
+entretenir les représentants de la diplomatie européenne, qui auraient
+besoin d'être rassurés ou contenus à chaque courrier qui leur
+parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre réclamait ce
+genre de soins. Napoléon emmena le docile et fidèle M. de Champagny,
+duquel il n'avait pas grande objection à craindre, et devança même sa
+maison, tant il était pressé de se rapprocher du théâtre des
+événements. S'attendant à demeurer long-temps sur la frontière
+d'Espagne, et à y recevoir beaucoup de princes et de princesses, il
+ordonna à l'impératrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il
+arriva à Bordeaux le 4 avril, très-impatient d'apprendre des nouvelles
+de Murat.
+
+[Note 38: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapportée
+textuellement et discutée, quant à son authenticité, dans une note
+spéciale que j'ai cru devoir rejeter à la fin de ce volume, pour ne
+pas interrompre mon récit. Dans cette note j'ai voulu discuter les
+points principaux de l'affaire d'Espagne et établir les fondements sur
+lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit
+méritait par son importance une attention toute particulière, et je
+crois être parvenu à prouver et à expliquer son existence, que j'avais
+été d'abord disposé à contester.]
+
+[En marge: Suite des événements à Madrid.]
+
+[En marge: Arrivée du général Savary à Madrid.]
+
+[En marge: Murat et Savary se servent de M. de Beauharnais pour
+décider Ferdinand VII à se rendre au-devant de Napoléon.]
+
+Mais les événements à Madrid, ralentis un moment, parce que Murat
+attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux
+confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de l'Infantado,
+les événements avaient bientôt repris leur cours. Tout en s'engageant
+avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas que d'avoir
+quelquefois des inquiétudes sur sa conduite, et de se demander s'il
+avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur. Il fut donc
+enchanté en recevant la lettre du 30, et, malgré le blâme momentané
+dont M. de Tournon avait divulgué le secret à Madrid, il n'en
+persévéra qu'avec plus de zèle et d'astuce dans le plan, si peu digne
+de sa loyauté, qu'il avait inventé aussi vite que son maître. Le
+général Savary venait d'arriver porteur des volontés secrètes de
+Napoléon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de
+Murat, et il n'y avait plus à hésiter sur la marche à suivre. Ne pas
+reconnaître Ferdinand VII, l'induire à se rendre au-devant de
+l'Empereur, s'il résistait se servir de la protestation de Charles IV
+pour déclarer celui-ci seul roi d'Espagne, et Ferdinand VII un fils
+rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix à ses bourreaux,
+par humanité et par calcul, car il allait devenir dans les
+circonstances un utile instrument, parut à Murat le plan indiqué par
+les événements, et commandé d'ailleurs par Napoléon, qui était en
+route alors vers Bayonne. Murat et le général Savary s'entendirent
+pour mener à bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un
+commode auxiliaire, c'était M. de Beauharnais, d'autant plus commode
+qu'il était convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII
+n'avait rien de mieux à faire que de courir au-devant de Napoléon,
+pour se jeter dans ses bras ou à ses pieds, et obtenir de lui la
+reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qui s'était
+passé à Aranjuez, et la main d'une princesse française. Tous les jours
+M. de Beauharnais conseillait cette conduite à Ferdinand, et celui-ci,
+qui avait grande impatience de recevoir de Napoléon la permission de
+régner, mais n'osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses
+favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l'ambassadeur
+de France dès qu'il aurait réuni à Madrid les hommes revêtus de sa
+confiance. Il avait déjà écarté de son ministère les personnages qui
+passaient pour être les plus dévoués au prince de la Paix, ou qui lui
+inspiraient peu de goût. Il avait appelé à l'administration de la
+guerre M. O'Farrill, militaire honorable, chargé autrefois de
+commander les troupes espagnoles en Toscane; à l'administration des
+finances, un ancien ministre fort respecté, M. d'Azanza; à
+l'administration de la justice, don Sébastien Pinuela, employé
+très-estimé de ce même département. Il avait écarté M. de Caballero,
+qui seul avait tenu tête dans les derniers jours au prince de la
+Paix, mais auquel on imputait dans la poursuite du procès de
+l'Escurial un rôle peu favorable aux accusés, et il avait gardé aux
+affaires étrangères M. de Cevallos, l'humble serviteur du prince de la
+Paix en toute occasion, notamment dans la grande question du voyage
+d'Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidèle
+à la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un précieux titre,
+c'était de détester les Français, que du reste il était prêt à servir
+si leurs armes venaient à triompher.
+
+[En marge: Arrivée à Madrid du duc de l'Infantado et du chanoine
+Escoïquiz.]
+
+Enfin, le duc de l'Infantado étant arrivé, Ferdinand VII le créa,
+comme nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et
+commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de
+revoir et d'embrasser son précepteur, qu'il avait indignement livré
+dans le procès de l'Escurial, mais qu'il aimait d'habitude, et avec
+lequel il avait la coutume d'ouvrir son coeur, qu'il ouvrait à bien
+peu de gens. Il voulut le combler de dignités, et le faire
+grand-inquisiteur; ce que le chanoine Escoïquiz repoussa avec un feint
+désintéressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne désirant
+être que précepteur de son royal élève, mais, sous ce titre, aspirant
+à gouverner l'Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de
+conseiller d'État et le cordon de Charles III, comme pour accorder à
+son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C'est avec ces divers
+personnages, et en formant cependant avec le duc de l'Infantado et le
+chanoine Escoïquiz un conseil plus intime, où se prenaient les
+décisions les plus importantes, qu'il devait résoudre les grandes
+questions desquelles dépendaient son sort et celui de la monarchie.
+
+[En marge: Importante question de savoir si Ferdinand VII doit aller à
+la rencontre de Napoléon.]
+
+Les questions que Ferdinand avait à décider se résumaient en une
+seule: irait-il au-devant de Napoléon pour s'acquérir sa
+bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la
+main d'une princesse française; ou bien attendrait-il fièrement à
+Madrid, entouré de la fidélité et de l'enthousiasme de la nation, ce
+que les Français oseraient entreprendre contre la dynastie? Même avant
+de résoudre cette grave question, on avait multiplié les démarches
+obséquieuses auprès de Napoléon. Après avoir envoyé au-devant de lui
+trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nuñez, le duc
+de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dépêché
+l'infant don Carlos, pour aller jusqu'à Burgos, Vittoria, Irun,
+Bayonne même, s'il fallait pousser jusque-là pour le joindre. Cette
+première marque de respect donnée à Napoléon, restait à savoir quelles
+concessions on ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas où il
+prétendrait se constituer arbitre entre le père et le fils. On employa
+plusieurs jours à délibérer sur ce sujet difficile.
+
+[En marge: Ignorance dans laquelle étaient les conseillers de
+Ferdinand de l'état des négociations avec la France.]
+
+D'abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napoléon à l'égard de
+l'Espagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoyés à
+Lisbonne une autre armée qu'on n'estimait pas à moins de quatre-vingt
+mille, et dont la marche, par Bayonne et Perpignan, par la Castille et
+la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les
+conseillers de Ferdinand, tant ceux qu'il venait d'introduire
+nouvellement dans le ministère que ceux qui en faisaient partie du
+temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des
+relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des
+affaires étrangères, n'avait été initié à aucune des négociations
+conduites à Paris par M. Yzquierdo. Le prince de la Paix et la reine
+en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n'en savait que
+ce qu'on voulait bien lui en apprendre. D'ailleurs ces négociations
+elles-mêmes, comme l'affirmait avec sagacité M. Yzquierdo, n'étaient
+peut-être qu'un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les
+desseins secrets de Napoléon.
+
+Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens,
+ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince
+de la Paix lui-même ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutôt
+deviné que connu d'une manière certaine. Tandis qu'on délibérait, il
+arriva à Madrid une dépêche de M. Yzquierdo adressée au prince de la
+Paix, et écrite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la
+révolution d'Aranjuez. Dans, cette dépêche, M. Yzquierdo rapportait
+les détails de la négociation simulée existant entre les cabinets de
+Madrid et de Paris. Il semblait, d'après cette négociation, que
+Napoléon exigeait un traité perpétuel d'alliance entre les deux États,
+l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, enfin, pour
+s'épargner les difficultés du passage des troupes destinées à la garde
+du Portugal, l'échange de ce royaume contre les provinces de l'Èbre
+situées au pied des Pyrénées, telles que la Navarre, l'Aragon, la
+Catalogne. À ces conditions, écrivait M. Yzquierdo, l'empereur
+Napoléon donnerait au roi des Espagnes le titre d'empereur des
+Amériques, accepterait Ferdinand VII comme héritier présomptif de la
+couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse
+française. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout
+celle qui consistait dans l'abandon des provinces de l'Èbre, mais sans
+succès. Il n'ajoutait pas, parce qu'il l'avait déjà dit de vive voix
+dans son court passage à Madrid, que Napoléon voulait tout autre
+chose, et aspirait à s'emparer de la couronne elle-même. Du reste, le
+contenu de cette dépêche était rigoureusement exact, car M. de
+Talleyrand, de son côté, avait fait un semblable rapport à l'Empereur,
+lui offrant, s'il le désirait, d'en finir à ces conditions avec la
+cour d'Espagne.
+
+[En marge: Fausse idée que les conseillers de Ferdinand se faisaient
+du différend existant entre la France et l'Espagne.]
+
+Les conseillers de Ferdinand en recevant la dépêche de M. Yzquierdo,
+qui ne leur était pas destinée, se crurent, dans leur ignorance des
+hommes et des affaires, tout à fait initiés au secret de la politique
+de Napoléon. Ils supposaient de bonne foi qu'entre les deux
+gouvernements de France et d'Espagne, il ne s'agissait pas d'autre
+chose que des questions mentionnées dans la dépêche de M. Yzquierdo,
+et que Napoléon ne songeait nullement à se saisir de la couronne
+d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Napoléon osât
+braver la puissance de l'Espagne jusqu'à vouloir s'emparer de la
+couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l'admettre. Qu'il
+en eût le désir, ils l'admettaient moins encore. N'avait-il pas après
+Austerlitz, après Iéna, laissé les souverains d'Autriche et de Prusse
+sur leur trône? Il n'avait jusqu'ici détrôné que les Bourbons de
+Naples, qui s'étaient attiré ce traitement sévère par une trahison
+impardonnable. Or la cour d'Espagne n'avait en rien mérité un pareil
+sort, puisqu'elle avait au contraire prodigué toutes ses ressources au
+service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers
+de Ferdinand, que de savoir si on échangerait quelques provinces
+contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux
+Français, si on consentirait à une alliance qui existait déjà de droit
+et de fait, et qui après tout était dans les vrais intérêts des deux
+pays. Le seul point délicat, c'était le sacrifice des provinces de
+l'Èbre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui
+pourrait nuire beaucoup à la popularité du jeune roi. Toutefois, sur
+ce point même, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d'absolu.
+C'était pour ainsi dire en échange de la route militaire vers le
+Portugal que le cabinet français paraissait désirer les provinces de
+l'Èbre. Mais si on préférait supporter la servitude de cette route
+militaire, on serait dispensé d'abandonner les provinces demandées, on
+en serait quitte pour un passage de troupes françaises, incommode mais
+temporaire; car dès que Napoléon (ce qui ne pouvait manquer d'arriver)
+aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forcé d'évacuer le
+Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi délivrée de la présence de ses
+troupes.
+
+[En marge: Principales raisons qui décident Ferdinand VII et ses
+conseillers à aller à la rencontre de Napoléon.]
+
+Telle était la manière d'interpréter la dépêche de M. Yzquierdo. Les
+conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pût arriver d'une
+négociation directe avec Napoléon, ce serait d'être obligé à quelques
+sacrifices relativement aux colonies, à la nouvelle stipulation d'une
+alliance qui n'avait pas cessé d'exister, à la concession d'une route
+militaire vers le Portugal, et qu'en retour on obtiendrait
+certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Cette dernière
+considération était celle qui exerçait le plus d'influence sur
+l'esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant maître, et qui
+à elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il ne leur vînt
+pas à l'esprit qu'on pût refuser la reconnaissance de Ferdinand VII,
+cependant certains symptômes leur avaient donné de l'inquiétude à ce
+sujet. Les égards manifestés par Murat pour les vieux souverains,
+l'empressement à les protéger par un détachement de cavalerie
+française, la déclaration qu'on ne souffrirait aucun acte de rigueur
+contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjuez, où la
+vieille cour se consolait en se vantant de la protection de son
+puissant ami Napoléon, tous ces signes faisaient appréhender à
+Ferdinand et à sa petite cour quelque brusque revirement politique en
+faveur de Charles IV, revirement amené par l'intervention de la
+France. Bien que M. de Beauharnais leur eût laissé espérer, sans la
+leur promettre, la bienveillance de Napoléon, ils n'obtenaient plus
+depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le
+conseil réitéré d'aller se jeter dans les bras de Napoléon, pour se
+concilier sa faveur, qui n'était donc point acquise, puisqu'il fallait
+aller la conquérir si loin. Murat, tenant à l'Empereur des Français
+d'une manière bien plus directe, était encore moins rassurant. Il ne
+montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et
+n'accordait au jeune roi que le seul titre de prince des Asturies.
+D'après d'autres propos toujours venus d'Aranjuez, on craignait que
+les vieux souverains n'eussent l'idée d'aller eux-mêmes au-devant de
+Napoléon lui raconter à leur manière la révolution d'Aranjuez,
+surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs.
+On craignait que le pouvoir ne revînt ainsi à Charles IV, et, sinon au
+prince de la Paix, du moins à la reine, qui remettrait Ferdinand dans
+sa triste situation de fils opprimé, le duc de l'Infantado, le
+chanoine Escoïquiz dans des châteaux-forts, et se vengerait ainsi sur
+les uns et les autres des quelques jours d'abaissement qu'elle venait
+de subir, et surtout de la chute du favori, dont elle serait à jamais
+inconsolable.
+
+Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que
+l'ignorance des affaires ou les suggestions étrangères, amena
+Ferdinand VII et ses ineptes conseillers à l'idée de se porter tous
+ensemble à la rencontre de Napoléon. Le danger de compromettre dans
+une négociation imprudente des provinces, des priviléges coloniaux, ou
+quelque autre grand intérêt de la monarchie espagnole, ne se présenta
+pas même à leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que
+Charles IV n'allât lui-même plaider, et peut-être gagner sa cause
+auprès de Napoléon. Ils auraient cent fois mieux aimé voir Napoléon
+régner en Espagne que de voir la reine y ressaisir l'autorité royale;
+sentiment que les vieux souverains éprouvaient à leur tour, et qui fit
+tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de
+Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte.
+
+[En marge: Efforts de Murat et du général Savary pour résoudre les
+doutes de Ferdinand VII au sujet du voyage à Bayonne.]
+
+Dès que cette crainte eut pénétré dans l'esprit de la nouvelle cour,
+la question du voyage pour aller à la rencontre de Napoléon se trouva
+décidée, et les délibérations dont ce voyage put encore être l'objet
+ne furent que les hésitations d'esprits faibles qui ne savent pas même
+vouloir résolument ce qu'ils désirent. Du reste, pour terminer ces
+hésitations, les efforts ne manquèrent ni de la part du prince Murat,
+ni de la part du général Savary. Murat se servait tous les jours de M.
+de Beauharnais pour faire parvenir à Ferdinand le conseil de partir,
+en répétant à ce malheureux ambassadeur que c'était le seul moyen de
+réparer la faute qu'il avait commise en empêchant le voyage en
+Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoïquiz. Celui-ci, se
+croyant bien rusé, beaucoup plus surtout que ne pouvait l'être un
+militaire qui avait passé sa vie sur le champ de bataille, s'était
+flatté de pénétrer facilement le secret de la cour de France, en
+s'abouchant quelques instants avec celui qui la représentait à la tête
+de l'armée française. Murat le vit, se garda bien de promettre à
+l'avance la reconnaissance de Ferdinand VII, mais déclara plusieurs
+fois que Napoléon n'avait que des intentions parfaitement amicales,
+qu'il ne voulait en rien se mêler des affaires intérieures de
+l'Espagne, que si ses troupes se trouvaient aux portes de Madrid au
+moment de la dernière révolution, c'était un pur hasard; mais que,
+l'Europe pouvant le rendre responsable de cette révolution, il était
+obligé de s'assurer, avant de reconnaître le nouveau roi, que tout
+s'était passé à Aranjuez légitimement et naturellement; que personne
+mieux que Ferdinand VII ne saurait l'édifier complétement à ce sujet,
+et que la présence de ce prince, les explications qui sortiraient de
+sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l'esprit de Napoléon un
+effet décisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s'était flatté
+de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amènerait
+infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi
+d'Espagne.
+
+[En marge: Le voyage à Bayonne définitivement résolu.]
+
+On savait le général Savary arrivé à Madrid, et on le regardait,
+quoiqu'il fût dans une position bien inférieure à celle de Murat,
+comme plus initié peut-être à la vraie pensée de Napoléon. On désirait
+donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoïquiz, le duc de
+l'Infantado voulurent l'entretenir eux-mêmes, et le mettre ensuite en
+présence de Ferdinand VII. Après avoir recueilli de sa bouche des
+paroles plus explicites encore que celles qu'avait dites Murat, parce
+que le général Savary était tenu à moins de réserve, ils le
+présentèrent au prince des Asturies. Celui-ci interrogea le général
+Savary sur l'utilité du voyage qu'on lui conseillait, et sur les
+conséquences d'une entrevue avec Napoléon. Il n'était pas question
+encore d'aller à Bayonne, mais seulement à Burgos ou à Vittoria; car
+l'Empereur, assurait-on, était sur le point d'arriver, et il
+s'agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprès de lui
+les vieux souverains, d'être les premiers à parler, pour lui expliquer
+de manière à le convaincre cette inexplicable révolution d'Aranjuez.
+Le général Savary, sans engager la parole de l'Empereur, dont il
+ignorait, disait-il, les intentions sur des événements qui étaient
+inconnus lorsqu'il avait quitté Paris, n'eut pas de peine à abuser des
+gens qui se seraient trompés à eux seuls, si on ne les avait trompés
+soi-même. Affectant de ne parler que pour son propre compte, il
+affirma cependant que, lorsque Napoléon aurait vu le prince espagnol,
+entendu de sa bouche le récit des derniers événements, et surtout
+acquis la conviction que la France aurait en lui un allié fidèle, il
+le reconnaîtrait pour roi d'Espagne. Il arriva là ce qui arrive dans
+les entretiens de ce genre: le général Savary crut n'avoir rien promis
+en faisant beaucoup espérer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu'on
+lui avait donné à espérer, on le lui avait promis. Le général n'avait
+pas plutôt quitté le prince, que la résolution, déjà prise à peu près,
+de se rendre au-devant de Napoléon fut définitivement arrêtée.
+Toutefois un incident faillit compromettre le résultat que Murat et
+Savary venaient d'obtenir.
+
+L'Empereur avait prescrit d'arracher le prince de la Paix à la fureur
+des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un
+crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilité de
+l'armée française, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument
+à l'aide duquel il comptait bien faire mouvoir à son gré les vieux
+souverains. D'autre part la vieille reine, fort secondée par
+l'imbécile bonté de Charles IV, demandait comme une grâce, qui pour
+elle passait avant le trône, et presque avant la vie, de sauver celui
+qu'elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul ami,
+victime, disait-elle, de sa trop grande amitié pour les Français.
+Ainsi sauver le favori était non-seulement un acte d'humanité, mais
+le moyen le plus sûr de remplir de gratitude et de joie la vieille
+cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec
+toute l'arrogance de la force qu'on lui remît le prince de la Paix,
+lequel, détenu d'abord au village de Pinto, avait été transporté
+ensuite à Villa-Viciosa, espèce de château royal où il était plus en
+sûreté. On l'avait mis là sous une escorte de gardes du corps, résolus
+à l'égorger plutôt que de le rendre. Après l'avoir chargé de fers, on
+lui faisait son procès avec un barbare acharnement, inspiré à la fois
+par la haine, par le désir de déshonorer la vieille cour, et de se
+mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de
+fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prêtaient à ces
+indignités autant pour leur propre compte que pour celui de la vile
+multitude qu'ils voulaient flatter.
+
+[En marge: Efforts de Murat pour faire délivrer le prince de la Paix.]
+
+Murat leur déclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait
+sabrer par ses dragons les gardes du corps qui le détenaient, et
+résoudrait ainsi la difficulté de vive force. Il faut dire, pour
+l'honneur de ce vaillant homme, qu'en cette occasion une généreuse
+indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et
+plus les confidents de Ferdinand, peu capables de comprendre un noble
+sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince
+de la Paix contre Ferdinand VII, et on assure que l'idée d'assassiner
+le prisonnier traversa un instant certaines têtes exaltées, on ne sait
+lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour.
+
+[En marge: L'extradition du prince de la Paix ajournée dans l'intérêt
+du voyage à Bayonne.]
+
+Le général Savary, plus avisé que Murat, crut s'apercevoir que la
+chaleur qu'on mettait à réclamer le prince de la Paix excitait une
+défiance qui nuisait à l'objet principal, c'est-à-dire au départ de
+Ferdinand VII, et il prit sur lui de renoncer momentanément à
+l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire à régler
+ultérieurement, comme toutes les autres, dans la conférence qui allait
+avoir lieu entre le nouveau roi d'Espagne et l'empereur des Français.
+
+Cette concession accordée, le départ de Ferdinand fut résolu. Ce
+prince voulut d'abord aller à Aranjuez visiter son père, qu'il avait
+laissé depuis le 19 mars (on était au 7 ou au 8 avril) dans l'abandon,
+presque le dénûment, sans daigner le voir une seule fois. Il désirait
+obtenir de lui une lettre pour Napoléon, afin de lier en quelque sorte
+son vieux père par un témoignage de bienveillance donné en sa faveur.
+Mais Charles IV reçut fort mal ce mauvais fils. La reine le reçut plus
+mal encore, et on lui refusa tout témoignage dont il pût s'armer pour
+établir sa bonne conduite dans les événements d'Aranjuez.
+
+[En marge: Ferdinand, prêt à quitter Madrid, organise une régence
+chargée de gouverner en son absence.]
+
+Quoique un peu déconcerté par ce refus, il fit néanmoins ses
+préparatifs pour partir le 10 avril. Il laissa une régence composée de
+son oncle, l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill,
+du ministre des finances d'Azanza, du ministre de la justice don
+Sébastien de Pinuela, avec mission de donner en son absence les ordres
+urgents, d'en référer à lui pour les affaires qui n'exigeraient pas
+une décision immédiate, et de se concerter en toute chose avec le
+conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents
+les plus intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, le
+ministre d'État Cevallos, et deux négociateurs expérimentés, MM. de
+Musquiz et de Labrador. Il était en outre accompagné du duc de
+San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de
+Cevallos était chargé de correspondre avec la régence laissée à
+Madrid.
+
+[En marge: Défiances du peuple espagnol relativement au voyage de
+Bayonne.]
+
+Toutefois, ce ne fut pas chose facile que de faire agréer cette
+résolution au peuple de Madrid. Les uns, par un orgueil tout espagnol,
+pensaient que c'était assez que d'avoir envoyé au-devant de Napoléon
+un frère du roi, l'infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi
+que le souverain de l'Espagne dégénérée valait au moins l'empereur des
+Français, vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les
+autres, et c'était le plus grand nombre, commençant à entrevoir le
+motif qui avait amené tant de Français dans la Péninsule, à
+interpréter d'une manière sinistre le refus de reconnaître Ferdinand
+VII, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de
+Napoléon, car c'était se remettre soi-même dans ses puissantes mains.
+Ils étaient loin de supposer qu'on pût pousser l'ineptie jusqu'à se
+rendre à Bayonne sur le territoire français, mais ils jugeaient que,
+plus on se rapprochait des Pyrénées, plus on se mettait à portée de
+Napoléon et de ses armées. Il y eut à la nouvelle de ce voyage une
+émotion inexprimable dans Madrid, et il se serait élevé un tumulte si
+une proclamation de Ferdinand VII n'était venue apaiser les esprits,
+en disant que Napoléon se rendait de sa personne à Madrid pour y
+nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur
+des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d'aller à la rencontre
+d'un hôte aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d'Austerlitz et
+de Friedland.
+
+[En marge: Départ de Ferdinand VII le 10 avril.]
+
+Cette proclamation prévint le tumulte, sans dissiper entièrement les
+soupçons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir.
+Ferdinand partit le 10 avril, entouré d'une foule immense, qui le
+saluait avec un intérêt douloureux, avec des protestations d'un
+dévouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait
+apercevoir une sorte de compassion dédaigneuse pour la sotte crédulité
+du jeune roi.
+
+[En marge: Le général Savary accompagne Ferdinand VII.]
+
+Il avait été convenu avec Murat que le général Savary, dans la crainte
+de quelque retour de volonté de la part de Ferdinand et de ceux qui
+l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraîner de
+Burgos à Vittoria, de Vittoria à Bayonne, où il était présumable que
+l'Empereur se serait arrêté. Il fut convenu en outre qu'on différerait
+la demande de délivrer le prince de la Paix jusqu'à ce que Ferdinand
+VII eût franchi la frontière, et que jusque-là on s'abstiendrait tant
+de cette démarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages.
+
+Napoléon, par les généraux Savary et Reille envoyés successivement à
+Madrid, avait annoncé à Murat la résolution de s'emparer de Ferdinand
+VII en l'attirant à Bayonne, de faire régner Charles IV quelques jours
+encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire
+céder la couronne. Il avait même enjoint à Murat, si on ne décidait
+pas Ferdinand VII à partir, de publier la protestation de Charles IV,
+de déclarer que lui seul régnait, et que Ferdinand VII n'était qu'un
+fils rebelle. Mais la facilité de Ferdinand VII à se porter à la
+rencontre de Napoléon dispensait de recourir à ce moyen violent, et de
+replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque
+faibles que fussent ces mains, quelque facile qu'il pût paraître de
+leur arracher le sceptre qu'on leur aurait rendu pour un moment, Murat
+aima mieux ne pas repasser par ce chemin allongé, qui l'éloignait du
+but auquel tendaient tous ses voeux. Il comprit donc qu'il fallait se
+contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre à
+Charles IV. Ferdinand VII, que les Espagnols désiraient avec passion,
+une fois au pouvoir de Napoléon, il ne restait plus que Charles IV,
+dont les Espagnols ne voulaient à aucun prix, et il se pouvait même
+que celui-ci consentît également à se transporter à Bayonne. Alors
+tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires,
+seraient à la disposition de Napoléon, et le trône d'Espagne se
+trouverait véritablement vacant.
+
+[En marge: Les vieux souverains, en apprenant que Ferdinand VII se
+rend à Bayonne, veulent y aller aussi pour plaider eux-mêmes leur
+cause.]
+
+Ce que Murat avait prévu ne manqua pas en effet d'arriver. À peine le
+départ de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains
+voulurent aussi être du voyage. Il leur avait été impossible depuis le
+17 mars de se rassurer un seul instant. L'Espagne leur était devenue
+odieuse. Ils parlaient sans cesse de la quitter, et d'aller habiter ne
+fût-ce qu'une simple ferme en France, pays que leur puissant ami
+Napoléon avait rendu si calme, si paisible, et si sûr. Mais ce fut
+bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait
+s'aboucher avec Napoléon. Quoiqu'ils n'eussent ni une grande espérance
+ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de
+dépit à l'idée que Ferdinand aurait gain de cause auprès de l'arbitre
+de leurs destinées; que, roi reconnu et consolidé par la
+reconnaissance de la France, il deviendrait leur maître, celui de
+l'infortuné Godoy, et qu'il pourrait décider de leur sort et de celui
+de toutes leurs créatures. Ne se contenant plus à cette idée, ils
+conçurent le désir ardent d'aller eux-mêmes plaider leur cause contre
+un fils dénaturé devant le souverain tout-puissant qui s'approchait
+des Pyrénées. La reine d'Étrurie, qui haïssait son frère Ferdinand
+dont elle était haïe, avait, elle aussi, à défendre les droits de son
+jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait
+que ces droits ne périssent au milieu du bouleversement général de la
+Péninsule, et elle voulait aller avec son père et sa mère se jeter
+dans les bras de Napoléon afin d'en obtenir justice et protection.
+Elle contribua pour sa part à rendre plus vif le désir de ses vieux
+parents, et à les précipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces
+malheureux Bourbons étaient saisis d'une sorte d'émulation pour se
+livrer eux-mêmes au conquérant redoutable, qui les attirait comme on
+dit que le serpent attire les oiseaux dominés par une attraction
+irrésistible et mystérieuse.
+
+Sur-le-champ ce désir fut transmis à Murat, qui en accueillit
+l'expression avec une indicible joie. S'il n'eût obéi qu'à son
+premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la
+faire partir immédiatement à la suite de la jeune. Mais il craignait
+de donner trop d'ombrages en faisant partir tous les membres de la
+famille à la fois, de provoquer dans l'esprit de Ferdinand et de ses
+conseillers des réflexions qui les détourneraient peut-être de leur
+voyage, et surtout de prendre une pareille détermination sans avoir
+l'agrément de l'Empereur. Il se borna donc à lui mander sur l'heure
+cette nouvelle importante, ne doutant pas de la réponse, et voyant
+avec bonheur tous les princes qui avaient droit à la couronne
+d'Espagne courir d'eux-mêmes vers le gouffre ouvert à Bayonne. Il en
+conçut des espérances folles, et se persuada que tout serait possible
+en Espagne avec la force mêlée d'un peu d'adresse.
+
+[En marge: Voyage de Ferdinand VII jusqu'à Vittoria.]
+
+Pendant ce temps, Ferdinand VII et sa cour se dirigeaient vers Burgos
+avec la lenteur ordinaire à ces Princes fainéants de l'Espagne
+dégénérée. D'ailleurs les hommages empressés des populations ne
+contribuaient pas peu à ralentir leur marche. Partout on brisait en ce
+moment les bustes d'Emmanuel Godoy, et on promenait couronné de fleurs
+celui de Ferdinand VII. Les villes que ce prince traversait lui
+pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais,
+pénétrées de crainte sur son sort, juraient de se dévouer pour lui
+s'il en avait besoin. Elles rendaient ces témoignages plus expressifs
+quand les Français pouvaient les remarquer, comme si elles avaient
+voulu les avertir et de leur défiance et du dévouement qu'elles
+étaient prêtes à déployer.
+
+[En marge: Séjour à Burgos, et désir de s'y arrêter.]
+
+[En marge: Le général Savary décide Ferdinand VII à poursuivre sa
+route.]
+
+Arrivés à Burgos, Ferdinand VII et ses compagnons de voyage
+éprouvèrent une surprise qui fit naître chez eux un commencement de
+regret. Le général Savary leur avait toujours dit qu'il s'agissait
+uniquement d'aller à la rencontre de Napoléon, qu'on le trouverait sur
+la route de la Vieille-Castille, peut-être même à Burgos. Le désir
+ardent d'être les premiers à le voir, de prévenir auprès de lui les
+vieux souverains, leur avait ôté toute clairvoyance, jusqu'à ne pas
+apercevoir un piége aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrénées,
+en s'enfonçant au milieu des armées françaises, une sorte de
+frémissement les avait saisis, et ils étaient presque tentés de
+s'arrêter, d'autant plus qu'on n'entendait rien dire ni de Napoléon,
+ni de sa prochaine arrivée. (Il était alors à Bordeaux.) Le général
+Savary, qui ne les quittait pas, survint à l'instant, raffermit leur
+confiance chancelante, leur affirma qu'ils allaient enfin rencontrer
+Napoléon; que plus ils feraient de chemin vers lui, plus ils le
+disposeraient en leur faveur, et que d'ailleurs ils seraient ainsi
+rassurés deux jours plus tôt sur le sort qui les attendait. C'est un
+moyen sûr d'entraîner les coeurs agités que de leur promettre un plus
+prompt éclaircissement du doute qui les agite. On se décida donc à se
+rendre à Vittoria. On y arriva le 13 avril au soir.
+
+[En marge: Arrivée de Ferdinand VII à Vittoria.]
+
+[En marge: Vive altercation du général Savary avec les conseillers de
+Ferdinand VII.]
+
+À Vittoria, les hésitations de Ferdinand VII se convertirent en une
+résistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au delà.
+D'une part, il avait appris que, loin d'avoir franchi la frontière
+espagnole, Napoléon n'était encore qu'à Bordeaux, et la susceptibilité
+espagnole se sentait blessée de faire autant de pas à la rencontre
+d'un hôte qui en faisait si peu. De l'autre, en approchant de la
+frontière de France, la vérité commençait à luire. À Madrid, au milieu
+de factions ennemies cherchant à se devancer l'une l'autre auprès de
+Napoléon, au milieu d'un peuple infatué de lui-même, qui n'imaginait
+pas qu'une main étrangère osât toucher à la couronne de Charles-Quint,
+on avait pu croire que Napoléon avait remué ses armées uniquement pour
+l'intérêt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de
+la France, où tout le monde entrevoyait le but de Napoléon, où les
+armées françaises, accumulées depuis long-temps, avaient dit
+indiscrètement ce qu'elles supposaient de l'objet de leur mission, il
+était plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait à
+Bayonne et dans les environs que Napoléon venait tout simplement
+achever son système politique, et remplacer sur le trône d'Espagne la
+famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette
+conduite naturelle de la part d'un conquérant, fondateur de dynastie,
+si toutefois le succès couronnait l'entreprise, et surtout si les
+colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir
+l'empire britannique au delà des mers. Ces propos avaient passé des
+provinces basques françaises dans les provinces basques espagnoles, et
+ils produisirent sur l'esprit de Ferdinand VII et du chanoine
+Escoïquiz une telle sensation que la résolution de s'arrêter à
+Vittoria fut immédiatement prise. On donna pour motif la raison
+d'étiquette, qui avait bien sa valeur; car aller à la rencontre de
+Napoléon, au delà même de la frontière espagnole, n'était pas un acte
+fort digne. Le général Savary, pour amener les Espagnols jusqu'à
+Vittoria, avait toujours fait valoir auprès d'eux l'espérance et la
+presque certitude de rencontrer Napoléon au relais suivant. Mais la
+nouvelle certaine de la présence de Napoléon à Bordeaux ne permettait
+plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu'on était
+venu pour voir Napoléon, pour solliciter de lui la reconnaissance de
+la nouvelle royauté, il fallait mettre les petites considérations de
+côté, et marcher au but qu'on s'était proposé d'atteindre; qu'après
+tout, ceux qui venaient à la rencontre de Napoléon avaient besoin de
+lui, tandis qu'il n'avait pas besoin d'eux, et il était naturel dès
+lors qu'ils fissent le chemin que d'autres affaires, toutes fort
+graves, l'avaient jusqu'ici empêché de faire; qu'il fallait donc
+cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une
+démarche qu'on avait entreprise pour des motifs d'un grand intérêt.
+Puis le général, chez lequel une sorte de vivacité militaire déjouait
+souvent la prudence, voyant qu'il n'était pas écouté, changea tout à
+coup de manière d'être, de caressant et de cauteleux devint arrogant
+et dur, et, montant à cheval, leur dit qu'il en serait comme ils
+voudraient, mais que quant à lui il retournait à Bayonne pour y
+joindre l'Empereur, et qu'ils auraient probablement à se repentir de
+leur changement de détermination. Il les laissa effrayés, mais pour le
+moment obstinés dans leur résistance.
+
+[En marge: Le général Savary ne pouvant décider Ferdinand VII à
+pousser au delà de Vittoria, part pour Bayonne afin de demander de
+nouveaux ordres à Napoléon.]
+
+[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne le 14 avril.]
+
+Le général Savary partit aussitôt pour Bayonne, où il arriva le 14
+avril, peu d'heures avant l'Empereur, qui n'y fut rendu que le 14 au
+soir. Celui-ci s'était arrêté quelques jours à Bordeaux, pour donner
+aux princes espagnols le temps de s'approcher de la frontière, et être
+dispensé de se porter à leur rencontre, ce qu'il aurait été contraint
+de faire s'il avait été à Bayonne. À Bordeaux il avait occupé ses
+loisirs, comme il avait coutume de le faire partout, à s'instruire de
+ce qui intéressait le pays, à prendre des informations sur le commerce
+de cette grande cité, et sur les moyens d'entretenir les relations de
+la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses propres yeux combien
+la ville de Bordeaux souffrait de l'état de guerre, il avait ordonné
+qu'il lui fût accordé un prêt de plusieurs millions par le trésor
+extraordinaire, et il avait prescrit un achat considérable de vins
+pour le compte de la liste civile. Arrivé à Bayonne le 14, il apprit
+avec grande satisfaction tout ce qui avait été fait à Madrid dans le
+sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en
+assurer l'exécution définitive.
+
+[En marge: Napoléon renvoie le général Savary à Vittoria, porteur
+d'une lettre pour Ferdinand VII.]
+
+Après s'être concerté avec le général Savary, il convint de le
+renvoyer à Vittoria, porteur d'une réponse à la lettre que Ferdinand
+lui avait déjà adressée, et conçue dans des termes qui pussent attirer
+ce prince à Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel.
+Dans cette réponse Napoléon lui disait que les papiers de Charles IV
+avaient dû le convaincre de sa bienveillance impériale (allusion aux
+conseils d'indulgence donnés à Charles IV lors du procès de
+l'Escurial); que par conséquent ses dispositions personnelles ne
+pouvaient pas être douteuses; qu'en dirigeant les armées françaises
+vers les points du littoral européen les plus propres à seconder ses
+desseins contre l'Angleterre, il avait eu le projet de se rendre à
+Madrid pour décider en passant son auguste ami Charles IV à quelques
+réformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix;
+qu'il avait souvent conseillé ce renvoi, mais que s'il n'avait pas
+insisté davantage, c'était par ménagement pour d'augustes faiblesses,
+faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n'étaient, comme les
+autres hommes, que _faiblesse et erreur_; qu'au milieu de ces projets
+il avait été surpris par les événements d'Aranjuez; qu'il n'entendait
+aucunement s'en constituer le juge, mais que, ses armées s'étant
+trouvées sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l'Europe
+paraître le promoteur ou le complice d'une révolution qui avait
+renversé du trône un allié et un ami; qu'il ne prétendait point
+s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Espagne, mais que s'il
+lui était démontré que l'abdication de Charles IV avait été
+volontaire, il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître, lui
+prince des Asturies, comme légitime souverain d'Espagne; que pour cela
+un entretien de quelques heures paraissait désirable, et qu'enfin, à
+la réserve observée depuis un mois de la part de la France, on ne
+devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Français un juge
+défavorablement prévenu. Puis venaient quelques conseils exprimés dans
+le langage le plus élevé sur le procès intenté au prince de la Paix,
+sur l'inconvénient qu'il y aurait à déshonorer non-seulement le
+prince, mais le roi et la reine, à initier au secret des affaires de
+l'État une multitude jalouse et malveillante, à lui donner la funeste
+habitude de porter la main sur ceux qui l'avaient long-temps
+gouvernée; car, ajoutait Napoléon, les _peuples se vengent volontiers
+des hommages qu'ils nous rendent_. Il se montrait en finissant disposé
+encore à l'idée d'un mariage, si les explications qui allaient lui
+être données à Bayonne étaient de nature à le satisfaire.
+
+[En marge: Le général Savary chargé de porter à Vittoria la lettre de
+Napoléon, et d'employer la force si Ferdinand VII résiste à
+l'invitation de se rendre à Bayonne.]
+
+Cette lettre, adroit mélange d'indulgence, de hauteur, de raison, eût
+été une belle pièce d'éloquence si elle n'avait caché une perfidie. Le
+général Savary devait la porter à Vittoria, y joindre les
+développements nécessaires, et au besoin ajouter de ces paroles
+captieuses dont il était prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient
+décider Ferdinand VII sans cependant engager Napoléon. Mais il fallait
+prévoir le cas où Ferdinand VII et ses conseillers résisteraient à
+toutes ces embûches. Ce cas survenant, Napoléon n'entendait pas
+s'arrêter à mi-chemin. Il décida donc que la force serait employée. Il
+avait fait passer en Espagne, outre la division d'observation des
+Pyrénées occidentales, la réserve d'infanterie provisoire du général
+Verdier, la division de cavalerie provisoire du général Lasalle, et de
+nouveaux détachements de la garde impériale à cheval. Ces troupes,
+réunies sous le maréchal Bessières, devaient, en occupant la
+Vieille-Castille, assurer les derrières de l'armée. Il ordonna
+sur-le-champ à Murat ainsi qu'au maréchal Bessières de ne pas hésiter,
+et, sur un simple avis du général Savary, de faire arrêter le prince
+des Asturies, en publiant du même coup la protestation de Charles IV,
+en déclarant que celui-ci régnait seul, et que son fils n'était qu'un
+usurpateur qui avait provoqué la révolution d'Aranjuez pour s'emparer
+du trône. Néanmoins, si Ferdinand VII consentait à passer la frontière
+et à venir à Bayonne, Napoléon agréait fort l'avis de Murat de ne pas
+rendre à Charles IV le sceptre qu'on serait bientôt obligé de lui
+reprendre, et d'acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux
+souverains, puisqu'ils en avaient eux-mêmes exprimé le désir. Il lui
+recommandait toujours, aussitôt que Ferdinand VII aurait passé la
+frontière, de se faire livrer le prince de la Paix de gré ou de force,
+et de l'envoyer à Bayonne. Telles furent les dispositions, qui
+devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s'achevait par
+la ruse, cette trame ténébreuse ourdie contre la couronne
+d'Espagne[39].
+
+[Note 39: C'est d'après la minute des ordres existant au Louvre que je
+trace ce récit.]
+
+[En marge: Établissement de Napoléon au château de Marac.]
+
+Après avoir donné ces ordres et renvoyé le général Savary à Vittoria,
+Napoléon s'occupa de faire à Bayonne un établissement qui lui permît
+d'y séjourner quelques mois. Il s'attendait à y recevoir,
+indépendamment de l'impératrice Joséphine, grand nombre de princes et
+princesses, et par ce motif il tenait à laisser disponibles les
+logements qu'il occupait dans l'intérieur de la ville. Dans ce pays,
+l'un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napoléon a
+malheureusement attaché un souvenir moins beau que ceux dont il a
+rempli l'Égypte, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne, dans ce pays
+composé de jolis coteaux, que baigne l'Adour, que les Pyrénées
+couronnent, que la mer termine à l'horizon, il y avait à une lieue de
+Bayonne un petit château, d'architecture régulière, d'origine
+incertaine, construit, dit-on, pour l'une de ces princesses que la
+France et l'Espagne se donnaient autrefois en mariage, placé au milieu
+d'un agréable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un
+soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napoléon voulut le posséder
+sur-le-champ. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel désir
+ni les ruses ni les violences que coûtait en ce moment la couronne
+d'Espagne. On fut charmé de le lui vendre pour une centaine de mille
+francs. On le décora fort à la hâte avec les ressources qu'offrait le
+pays. Le jardin fut changé en un camp pour les troupes de la garde
+impériale. Napoléon alla s'y établir le 17, et laissa libres les
+appartements qu'il occupait à Bayonne, afin de loger la famille royale
+d'Espagne, qu'on espérait bientôt y réunir tout entière.
+
+[En marge: Retour du général Savary à Vittoria.]
+
+[En marge: Grands personnages accourus auprès de Ferdinand.]
+
+[En marge: Conseils prévoyants de M. d'Urquijo.]
+
+Le général Savary, parti en toute hâte pour Vittoria, y trouva
+Ferdinand entouré non-seulement des conseillers qui l'avaient suivi,
+mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir
+leurs services et leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un
+fort considérable: c'était l'ancien premier ministre d'Urquijo,
+disgracié si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la
+Paix avait définitivement prévalu, et retiré depuis dans la Biscaye,
+sa patrie. Esprit ferme, pénétrant, mais chagrin, M. d'Urquijo tint à
+Ferdinand, devant ses autres conseillers, le langage d'un homme
+d'État, sage et expérimenté. Il dit à lui et à eux que rien n'était
+plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au delà des
+frontières; que, sous le rapport des égards, on avait fait tout ce que
+pouvait désirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en
+venant le recevoir aux extrémités du royaume; qu'aller au delà c'était
+manquer à la dignité de la couronne espagnole, et commettre surtout un
+acte d'insigne duperie; que si on avait lu avec attention le récit de
+la révolution d'Aranjuez, inséré dans le journal officiel de l'Empire
+(le _Moniteur_), on y aurait vu percer l'intention de discréditer le
+nouveau roi, de lui contester son titre, d'inspirer de l'intérêt pour
+le vieux souverain, ce qui décelait le parti pris de repousser l'un
+comme usurpateur, l'autre comme incapable de régner; que si on avait
+bien observé depuis quelque temps la politique de Napoléon à l'égard
+de l'Espagne, on y aurait découvert le projet de se débarrasser de la
+maison de Bourbon, et de faire rentrer la Péninsule dans le système de
+l'Empire français; que l'indifférence affectée pour la proclamation du
+prince de la Paix, accompagnée du soin de disperser les flottes et les
+armées espagnoles en appelant les unes dans les ports de France, les
+autres dans le Nord, révélait jusqu'à l'évidence le projet de se
+venger à la première occasion, et que la réunion de tant de forces au
+Midi après la conclusion des affaires du Nord ne pouvait plus laisser
+de doute sur un tel sujet.
+
+[En marge: Altercation entre M. d'Urquijo et les conseillers de
+Ferdinand.]
+
+À ces réflexions fort sages, MM. de Musquiz et de Labrador, qui
+avaient appris dans les diverses cours de l'Europe à se former
+quelques idées justes de la politique générale, donnèrent des marques
+d'assentiment; mais on ne tint pas compte de leur avis. Les
+conseillers en crédit étaient le médiocre et versatile Cevallos,
+cachant la duplicité sous la violence, ne pardonnant pas à M.
+d'Urquijo les torts qu'il avait eus autrefois à l'égard de cet homme
+éminent, car il avait été l'instrument subalterne de sa disgrâce, et
+peu disposé par conséquent à accueillir ses idées, puis les deux
+confidents intimes du prince, le duc de l'Infantado et le chanoine
+Escoïquiz, aimant l'un et l'autre à rêver un heureux règne sous leur
+bienfaisante influence, et repoussant tout ce qui contrariait ce rêve
+de leur vanité. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre qu'ils
+eussent commencé et déjà poussé fort avant la plus fatale des
+imprudences. Il leur en coûtait aussi de croire qu'ils étaient à
+l'origine d'une longue suite d'infortunes, au lieu d'être à l'origine
+d'une longue suite de prospérités. Aussi repoussèrent-ils les
+sinistres prophéties de M. d'Urquijo comme les vues d'un esprit
+morose, aigri par la disgrâce.--Quoi donc! s'écria le duc de
+l'Infantado avec la plus étrange assurance, quoi! un héros entouré de
+tant de gloire descendrait à la plus basse des perfidies!--Vous ne
+connaissez pas les héros, répondit avec amertume et dédain M.
+d'Urquijo; vous n'avez pas lu Plutarque! Lisez-le, et vous verrez que
+les plus grands de tous ont élevé leur grandeur sur des monceaux de
+cadavres. Les fondateurs de dynasties surtout n'ont le plus souvent
+édifié leur ouvrage que sur la perfidie, la violence, le larcin! Notre
+Charles-Quint, que n'a-t-il pas fait en Allemagne, en Italie, même en
+Espagne! et je ne remonte pas aux plus mauvais de vos princes. La
+postérité ne tient compte que du résultat. Si les auteurs de tant
+d'actes coupables ont fondé de grands empires, rendu les peuples
+puissants et heureux, elle ne se soucie guère des princes qu'ils ont
+dépouillés, des armées qu'ils ont sacrifiées.--Le duc de l'Infantado,
+le chanoine Escoïquiz, insistant sur la réprobation à laquelle
+s'exposerait Napoléon en usurpant la couronne, sur le soulèvement
+qu'il produirait soit en Espagne, soit en Europe, sur la guerre
+éternelle qu'il s'attirerait, M. d'Urquijo leur répondit que l'Europe
+jusqu'ici n'avait su que se faire battre par les Français; que les
+coalitions, mal conduites, travaillées de divisions intestines,
+n'avaient aucune chance de succès; qu'une seule puissance, l'Autriche,
+était encore en mesure de livrer une bataille, mais que même avec
+l'appui de l'Angleterre elle serait écrasée, et payerait sa résistance
+de nouvelles pertes de territoire; que l'Espagne pourrait bien faire
+une guerre de partisans, mais qu'au fond son rôle se bornerait à
+servir de champ de bataille aux Anglais et aux Français, qu'elle
+serait horriblement ravagée, que ses colonies profiteraient de
+l'occasion pour secouer le joug de la métropole; que si Napoléon
+savait se borner dans ses vues d'agrandissement, donner de bonnes
+institutions aux pays soumis à son système, il établirait d'une
+manière durable lui et sa dynastie; que les peuples de la Péninsule,
+liés à ceux de France par des intérêts de tout genre, quand ils
+verraient qu'ils se battaient pour la cause d'une famille beaucoup
+plus que pour celle de la nation, finiraient par se rattacher à un
+gouvernement civilisateur; qu'après tout les dynasties qui avaient
+régénéré l'Espagne étaient toujours venues du dehors; qu'il suffisait
+que Napoléon ajoutât à son génie un peu de prudence pour que les
+Bourbons perdissent définitivement leur cause; qu'en tout cas
+l'Espagne serait accablée d'un déluge de maux, et frappée certainement
+de la perte de ses colonies; qu'il fallait donc ne pas se jeter dans
+les filets de Napoléon, mais rebrousser chemin au plus tôt; que, si on
+ne le pouvait pas, il fallait dérober le roi sous un déguisement, le
+ramener à Madrid ou dans le midi de l'Espagne, et que là, placé à la
+tête de la nation, il aurait de bien meilleures chances de traiter
+avec Napoléon à des conditions acceptables.
+
+Il est rare qu'un homme d'État pénètre dans l'avenir aussi
+profondément que le fit M. d'Urquijo en cette occasion. Il n'obtint
+cependant que le sourire dédaigneux de l'ignorance aveuglée, et dans
+son dépit il partit sur-le-champ, sans vouloir accompagner le roi,
+pour lequel on lui demandait la continuation de ses conseils, tout en
+refusant de les suivre.--Si vous désirez, dit-il, que j'aille seul à
+Bayonne, discuter, négocier, tenir tête à l'ennemi commun, tandis que
+vous vous retirerez dans les profondeurs de la Péninsule, soit; mais
+autrement je ne veux pas, en vous accompagnant, ternir ma réputation,
+seul bien qui me reste dans ma disgrâce, et au milieu des malheurs de
+notre commune patrie.--
+
+[En marge: Départ de M. d'Urquijo, et remise de la lettre de Napoléon
+à Ferdinand VII.]
+
+[En marge: Sur les vagues assurances contenues dans la lettre de
+Napoléon, Ferdinand se décide à partir pour Bayonne.]
+
+M. d'Urquijo non écouté se retira à l'instant, et livra à eux-mêmes
+les conseillers de Ferdinand, toujours fort entêtés, mais quelque peu
+troublés néanmoins des sinistres prédictions d'un homme clairvoyant
+et ferme. Le général Savary étant survenu, avec la lettre de Napoléon
+à la main, ils reprirent toute leur confiance en leurs propres
+lumières, et dans la destinée. Cette lettre, dans laquelle ils
+auraient dû apercevoir à toutes les lignes une intention cachée et
+menaçante, car l'étrange prétention de juger le litige survenu entre
+le père et le fils ne pouvait révéler que la volonté de condamner l'un
+des deux, et celui des deux évidemment qui était le plus capable de
+régner, cette lettre, loin de leur dessiller les yeux, ne fit que les
+abuser davantage. Ils ne furent sensibles qu'au passage dans lequel
+Napoléon disait qu'il avait besoin d'être édifié sur les événements
+d'Aranjuez, qu'il espérait l'être à la suite de son entretien avec
+Ferdinand VII, et qu'immédiatement après il ne ferait aucune
+difficulté de le reconnaître pour roi d'Espagne. Cette vague promesse
+leur rendit toutes leurs illusions. Ils y virent la certitude d'être
+reconnus le lendemain de leur arrivée à Bayonne, et ils eurent la
+simplicité de demander au général Savary si ce n'était pas ainsi qu'il
+fallait interpréter la lettre de Napoléon; à quoi le général répondit
+qu'ils avaient bien raison de l'interpréter de la sorte, et qu'elle ne
+voulait pas dire autre chose. Ainsi rassurés, ils résolurent de partir
+le 19 au matin de Vittoria, pour aller coucher le soir à Irun, en se
+faisant précéder d'un envoyé qui annoncerait leur arrivée à Bayonne.
+Il faut ajouter aussi que les troupes du général Verdier réunies à
+Vittoria, et les entourant de toutes parts, ne leur auraient guère
+laissé la liberté du choix, s'ils avaient voulu agir autrement. Du
+reste ils ne s'aperçurent même pas de cette contrainte, tant ils
+étaient aveuglés sur leur péril.
+
+[En marge: Au moment du départ de Ferdinand, le peuple se précipite
+sur les voitures pour l'empêcher de partir.]
+
+[En marge: La foule s'étant apaisée, Ferdinand part le 19 pour
+Bayonne.]
+
+Mais le peuple des provinces environnantes, accouru pour voir
+Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses
+conseillers. M. d'Urquijo avait répété à tout venant ce qu'il avait
+dit à la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouvé de l'écho,
+et une multitude de sujets fidèles s'étaient réunis pour s'opposer au
+départ de leur jeune roi. Le 19 au matin, moment assigné pour se
+mettre en route, et les voitures royales étant attelées, il s'éleva
+soudainement un tumulte populaire. Une foule de paysans armés, qui,
+depuis plusieurs jours, couchaient à terre, soit devant la porte, soit
+dans l'intérieur de la demeure royale, manifestèrent l'intention de
+s'opposer au voyage. L'un d'eux, armé d'une faucille, coupa les traits
+des voitures et détela les mules, qui furent ramenées aux écuries. Une
+collision pouvait s'ensuivre avec les troupes françaises chargées
+d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonné à l'infanterie de
+rester dans les casernes les armes chargées, la mèche des canons
+allumée. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place où
+étaient les voitures, mais à une certaine distance des rassemblements,
+le sabre au poing, dans une immobilité menaçante. Les conseillers de
+Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuisît à leur cause,
+envoyèrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le
+duc, qui jouissait d'une grande considération, se jeta au milieu de la
+foule, réussit à la calmer, en invoquant le respect dû aux volontés
+royales, et affirma que si on allait à Bayonne, c'est qu'on avait la
+certitude d'en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de
+Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance française. Le peuple
+s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent
+attelées de nouveau sans obstacle, et Ferdinand VII monta en voiture
+en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations à
+travers lesquelles perçaient quelques cris de colère et de pitié. Les
+superbes escadrons de la garde impériale, s'ébranlant au galop,
+entourèrent aussitôt les voitures royales, comme pour rendre hommage à
+celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte,
+trompé par ses propres désirs encore plus que par l'habileté de son
+adversaire, trompé comme s'il avait été le plus naïf, le plus loyal
+des princes de son temps, tandis qu'il était l'un des plus dissimulés
+et des moins sincères. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur,
+avec mépris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientôt
+l'étranger appuyé sur des armées formidables.
+
+[En marge: Arrivée de Ferdinand à Irun.]
+
+Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun, avec le projet de
+passer la frontière française le lendemain. Le 20 au matin, il
+traversa en effet la Bidassoa, fut fort surpris de ne trouver pour le
+recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprès
+de Napoléon, et n'apportant après l'avoir vu que les plus tristes
+pressentiments. Mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas; le
+pont de la Bidassoa était franchi, et il fallait s'enfoncer dans
+l'abîme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d'y être englouti. En
+approchant de Bayonne le prince rencontra les maréchaux Duroc et
+Berthier envoyés pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du
+titre de prince des Asturies. Il n'y avait là rien de très-inquiétant
+encore, car Napoléon avait pris pour thème de sa politique de ne
+reconnaître ce qui s'était passé à Aranjuez qu'après explication. On
+pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s'alarmer.
+
+[En marge: Arrivée de Ferdinand à Bayonne.]
+
+[En marge: Première entrevue de Napoléon avec Ferdinand.]
+
+Parvenu à Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes,
+et une population peu nombreuse, car personne n'était averti de son
+arrivée. Il fut conduit dans une résidence fort différente des
+magnifiques palais de la royauté espagnole, mais la seule dont on pût
+disposer dans la ville. À peine était-il descendu de voiture, que
+Napoléon, accouru à cheval du château de Marac, lui fit la première
+visite. L'empereur des Français embrassa le prince espagnol avec tous
+les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre
+de prince des Asturies, ce qui n'était que la continuation d'un
+traitement convenu, et le quitta après quelques minutes, sous prétexte
+de lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui
+pût donner lieu à une interprétation quelconque. Une heure après, des
+chambellans vinrent engager le prince et sa suite à dîner au château
+de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet à la fin du jour, suivi de sa
+petite cour, et fut reçu de la même façon, c'est-à-dire avec une
+politesse recherchée, mais avec une extrême réserve quant à ce qui
+touchait à la politique. Après le dîner, l'Empereur s'entretint d'une
+manière générale avec Ferdinand et ses conseillers, et eut bientôt
+démêlé sous l'immobilité de visage habituelle au jeune roi, sous le
+silence qu'il gardait ordinairement, une médiocrité qui n'était pas
+exempte de fourberie; à travers les discours plus abondants du
+précepteur Escoïquiz, un esprit cultivé, mais étranger à la politique;
+enfin, sous la gravité du duc d'Infantado, un honnête homme, se
+respectant beaucoup plus qu'il ne fallait, car une grande ambition
+sans talent formait tout son mérite. Napoléon, après avoir aperçu d'un
+coup d'oeil à quelles gens il avait affaire, les congédia tous, sous
+le prétexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine
+Escoïquiz, en exprimant le désir, qui était un ordre, d'avoir un
+entretien avec lui. Il laissa au général Savary le soin d'aller dire
+au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-même au
+précepteur, avec lequel il préférait s'aboucher, parce qu'il lui
+supposait plus d'esprit.
+
+[En marge: Long entretien de Napoléon avec le chanoine Escoïquiz, dans
+lequel il lui dévoile toute sa politique.]
+
+Son secret lui pesait doublement, car il y avait long-temps qu'il le
+gardait, et ce secret était une perfidie, genre de forfait étranger à
+son coeur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des
+conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la
+franchise qu'il apporterait dans l'exposé de ses desseins, et par
+l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient
+agir. Il commença d'abord par flatter le chanoine, et par lui dire
+qu'il le savait homme d'esprit, et qu'avec lui il pouvait parler
+franchement. Puis, sans autre préambule, et comme pressé de se
+décharger le coeur, il lui déclara qu'il avait fait venir les princes
+d'Espagne pour leur ôter à tous, père et fils, la couronne de leurs
+aïeux; que depuis plusieurs années il s'apercevait des trahisons de la
+cour de Madrid; qu'il n'en avait rien témoigné, mais que, débarrassé
+maintenant des affaires du Nord, il voulait régler celles du Midi; que
+l'Espagne était nécessaire à ses desseins contre l'Angleterre, qu'il
+était nécessaire à l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui
+elle croupirait éternellement sous une dynastie incapable et
+dégénérée; que le vieux Charles IV était un roi imbécile, que son
+fils, quoique plus jeune, était tout aussi médiocre, et moins loyal:
+témoin la révolution d'Aranjuez, dont on savait le secret à Paris,
+sans être obligé de venir à Madrid pour l'apprendre; que l'Espagne
+n'obtiendrait jamais sous de tels maîtres la régénération morale,
+administrative, politique, dont elle avait besoin pour reprendre son
+rang parmi les nations; que lui Napoléon ne trouverait jamais que
+perfidie, fausse amitié, chez des Bourbons; qu'il était trop
+expérimenté pour croire à l'efficacité des mariages; qu'une princesse
+supérieure d'ailleurs n'était pas un trésor qu'on eût toujours à sa
+disposition; qu'en eût-il une, il ne savait pas si elle aurait action
+sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en
+avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il était conquérant
+après tout, fondateur de dynastie, obligé de fouler aux pieds une
+quantité de considérations secondaires, pour arriver à son but placé à
+une immense hauteur; qu'il n'avait pas le goût du mal, qu'il lui
+coûtait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas
+se trouver sous ses roues; que son parti enfin était pris, qu'il
+allait enlever à Ferdinand VII la couronne d'Espagne, mais qu'il
+voulait adoucir le coup en lui offrant un dédommagement; qu'il lui en
+préparait un, fort bien choisi dans l'intérêt de son repos: c'était
+la belle et paisible Étrurie, où ce prince irait régner à l'abri des
+révolutions européennes, et où il serait plus heureux qu'au milieu de
+ses Espagnes, qui étaient travaillées par l'esprit agitateur du temps,
+et qu'un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et
+rendre prospères.
+
+[En marge: Surprise du chanoine Escoïquiz en entendant l'exposé des
+desseins de Napoléon.]
+
+En tenant cet audacieux discours, Napoléon avait été tour à tour doux,
+caressant, impérieux, et avait poussé au dernier terme le cynisme de
+l'ambition. Le pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'être
+flatté, lui simple chanoine de Tolède, par le plus grand des hommes,
+combattait en son coeur le chagrin d'entendre de telles déclarations.
+Il était saisi, stupéfait; et cependant il ne perdit pas son talent de
+disserter, et il en usa avec Napoléon, qui voulut en l'écoutant le
+dédommager de ses peines.
+
+[En marge: Réponse d'Escoïquiz aux ouvertures de Napoléon.]
+
+[En marge: L'Étrurie offerte à Ferdinand pour le dédommager de la
+perte de l'Espagne.]
+
+L'infortuné précepteur s'attacha à justifier la famille de Bourbon
+auprès du chef de la famille Bonaparte. Il lui rappela qu'au moment
+des plus grandes horreurs de la révolution française, la cour
+d'Espagne n'avait déclaré la guerre qu'après la mort de Louis XVI;
+qu'elle avait même saisi la première occasion de revenir au système de
+paix, et du système de paix à celui de l'alliance entre les deux
+États; que depuis elle avait prodigué à la France ses flottes, ses
+armées, ses trésors; que si elle n'avait pas mieux servi, c'était non
+pas défaut de bonne volonté, mais défaut de savoir; qu'il ne fallait
+s'en prendre qu'au prince de la Paix, que lui seul était l'auteur de
+tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme
+alliée; que du reste ce détestable favori était pour jamais éloigné
+du trône, que sous un jeune prince dévoué à Napoléon, attaché à lui
+par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parenté, dirigé par
+ses conseils, l'Espagne, bientôt régénérée, reprendrait le rang
+qu'elle aurait toujours dû conserver, rendrait à la France tous les
+services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu'il lui en coûtât
+aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on
+rencontrerait de la part de l'Espagne une résistance désespérée,
+secondée par les Anglais, et peut-être par une partie de l'Europe; on
+perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la
+France que pour l'Espagne, et on imprimerait enfin une tache à la
+gloire si éclatante du règne.--Mauvaise politique que la vôtre,
+monsieur le chanoine! mauvaise politique! répliqua Napoléon avec un
+sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre
+savoir de me condamner si je laissais échapper l'occasion unique que
+m'offrent la soumission du continent et la détresse de l'Angleterre
+pour achever l'exécution de mon système. Vos Bourbons ne m'ont servi
+qu'à contre-coeur, toujours prêts à me trahir. Un frère me vaudra
+mieux, quoi que vous en disiez. La régénération de l'Espagne est
+impossible par des princes d'une antique maison qui sera toujours,
+malgré elle, l'appui des vieux abus. Mon parti est arrêté, il faut que
+cette révolution s'accomplisse. L'Espagne ne perdra pas un village,
+elle conservera toutes ses possessions. J'ai pris mes précautions pour
+lui conserver ses colonies. Quant à votre prince, il sera dédommagé
+s'il se soumet de bonne grâce à la force des choses. C'est à vous à
+user de votre influence pour le disposer à accepter les dédommagements
+que je lui réserve. Vous êtes assez instruit pour comprendre que je ne
+fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses
+exigences et ses rigueurs inévitables.
+
+[En marge: Vains efforts du chanoine Escoïquiz pour toucher le coeur
+de Napoléon.]
+
+En disant ces choses et d'autres, dans un langage où perçait le regret
+plutôt que le remords d'une pareille spoliation, Napoléon était devenu
+doux, amical, et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus
+familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille très-élevée
+formait avec la sienne un singulier contraste. Effrayé de cette
+inflexible résolution, le chanoine Escoïquiz, les larmes aux yeux,
+s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier
+Ferdinand VII de la révolution d'Aranjuez, s'attacha à prouver que
+Charles IV avait abdiqué volontairement, que l'autorité de Ferdinand
+VII était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant
+avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu'il savait tout, que la
+révolution d'Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui
+persuader; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable,
+mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession
+qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner
+trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine, ne réussissant pas
+à toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya
+de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux
+conseillers, de leur rôle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la
+postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru à la parole de
+Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il
+allait reconnaître le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou
+de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire
+à la parole d'un grand homme.--Vous êtes d'honnêtes gens, reprit
+Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur,
+qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que
+vous avez cédé à une force supérieure. Aussi bien, ni vous ni
+l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur
+le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que
+moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le à devenir roi
+d'Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui
+affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.--
+
+[En marge: Tandis que Napoléon déclare ses intentions au chanoine
+d'Escoïquiz, le général Savary est chargé de les signifier au prince
+Ferdinand.]
+
+[En marge: Ferdinand et ses conseillers se décident à refuser toutes
+les propositions de Napoléon.]
+
+L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné, et trouva
+son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l'entretien qu'il
+venait d'avoir avec le général Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune
+forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui, dans la
+bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait
+signifié à Ferdinand VII qu'il fallait renoncer à la couronne
+d'Espagne, et accepter l'Étrurie comme dédommagement du patrimoine de
+Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette
+cour, jusqu'ici complétement aveuglée sur son sort. On se réunit
+autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la
+disposition où l'on était par ne pas croire à son malheur, par
+imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon, qu'il n'était
+pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que
+celle de Ferdinand VII, à une chose aussi inviolable que la couronne
+d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de
+territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait
+planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il
+voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de
+ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par
+conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de
+Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny
+sur la base d'un refus absolu.
+
+[En marge: Négociation avec M. de Champagny, rompue par suite des
+emportements de M. de Cevallos.]
+
+Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir
+un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse
+n'empêchait pas l'emportement, parla à M. de Champagny avec une
+violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici
+que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes.
+Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit:--Que parlez-vous
+de fidélité aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez dû servir
+fidèlement son père, dont vous étiez le ministre, qui l'avez abandonné
+pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais joué que le
+rôle d'un traître!--M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été
+justement adressées par quiconque n'aurait eu rien à se reprocher, se
+retira auprès de son nouveau maître, pour lui raconter ce qui s'était
+passé. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel négociateur n'avait ni
+assez d'autorité morale ni assez d'art pour défendre les droits de
+son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui
+avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de
+la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations
+resta la même: ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VII à
+la couronne d'Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul
+roi légitime si Ferdinand VII ne l'était pas.
+
+[En marge: Napoléon ordonne à Murat d'envoyer les vieux souverains et
+le prince de la paix à Bayonne.]
+
+[En marge: Instruction de Napoléon à Murat, relativement à la manière
+de se conduire avec les Espagnols.]
+
+Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait
+que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant
+Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux
+motivées que celles de Ferdinand VII; car, si l'idée de protester
+contre son abdication lui avait été suggérée par Murat, il n'en était
+pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d'une
+violence morale exercée sur son faible caractère, et qu'il était
+très-fondé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si, en
+la retirant à Ferdinand VII, on l'avait rendue à Charles IV. Napoléon,
+regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer
+au droit du fils le droit du père, ce qui ne créait pas le droit des
+Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de
+confusion dont il espérait profiter, pressa vivement Murat de faire
+partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la
+Paix, toujours prisonnier à Villa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat
+d'employer la force, s'il le fallait, non pour le départ de la vieille
+cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne
+songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que
+les Espagnols ne voulaient relâcher à aucun prix. Il recommanda en
+même temps, pour préparer les esprits, de communiquer à la junte de
+gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV,
+ce qui réduisait à néant la royauté de Ferdinand VII, sans rétablir
+celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour
+l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il tâcha de faire bien
+comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès
+d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des
+Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner
+ensuite l'adhésion des hommes sensés, par l'évidence des biens dont
+une royauté française serait la source, par la certitude qu'au prix
+d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une
+colonie, avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement, et
+puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement
+d'une force irrésistible. Napoléon prescrivit à Murat de bien se tenir
+sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels
+que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser
+coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés
+avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme à la veille d'une
+insurrection qu'il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient
+probablement tâter les Français; qu'il fallait dans ce cas les
+recevoir énergiquement, de manière à leur ôter tout espoir de
+résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre
+de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas
+s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tête des rues
+principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du
+canon, et, partout où la foule oserait se montrer à découvert, la
+faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon
+était conduit à la violence, par cette usurpation de la couronne
+espagnole!
+
+[En marge: Murat dispose tout pour le départ de la vieille cour et du
+prince de la Paix.]
+
+Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon:
+c'était relativement au départ des vieux souverains, et à la
+délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé à Charles IV et à la
+reine, en réponse à l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les
+verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient
+qu'à préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince
+de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle
+qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis
+les fatales journées d'Aranjuez.
+
+[En marge: Résistance des Espagnols à la délivrance du prince de la
+Paix.]
+
+[En marge: Murat prend sur lui d'ordonner la délivrance du prince de
+la Paix.]
+
+Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin passé la frontière, Murat
+n'avait plus de ménagements à garder; et d'ailleurs les Espagnols,
+irrités d'une telle faiblesse, humiliés d'avoir de tels princes,
+semblaient pour un moment prêts à se détacher d'une famille si peu
+digne du dévouement de la nation. On devait donc pour quelques jours
+les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de délivrer le
+prince de la Paix, il y eut chez eux une sorte de soulèvement. La
+multitude avide de vengeance voyait avec désespoir sa victime lui
+échapper. Les hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'étaient
+compromis dans la révolution d'Aranjuez, craignaient qu'au milieu de
+tous ces revirements politiques, le prince de la Paix ne ressaisît un
+jour le pouvoir, et ne les punît de leur conduite. On se refusait donc
+pour ces divers motifs à lui rendre la liberté. La junte de
+gouvernement, composée des ministres et de l'infant don Antonio,
+éprouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait dès
+l'origine opposé aux instances de Murat une forte résistance, et
+prétendu qu'étant sans autorité pour décider une semblable question,
+elle devait en référer à Ferdinand VII. Elle s'était en effet adressée
+à lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand, très-embarrassé de
+répondre à ce message, avait déclaré que cette question serait traitée
+et résolue à Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux
+souverains de France et d'Espagne. La réponse de Ferdinand ayant été
+immédiatement transmise à Murat, celui-ci considéra la question comme
+tranchée par les ordres de Napoléon, et il exigea qu'on fît sortir de
+prison le prince de la Paix pour l'envoyer à Bayonne. Il annonça du
+reste qu'Emmanuel Godoy serait à jamais exilé d'Espagne, et qu'il ne
+serait transporté en France que pour y recevoir la vie, seule chose
+qu'on voulût sauver en lui. Murat, après avoir adressé cette
+communication à la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur
+Villa-Viciosa avec ordre d'enlever le prisonnier de gré ou de force.
+Le marquis de Chasteler, qui était préposé à sa garde, mettant son
+honneur à servir la haine nationale, se refusait à le rendre, quand la
+junte, pour prévenir une collision, lui fit dire de le livrer.
+
+[En marge: Triste état dans lequel Emmanuel Godoy est livré à Murat.]
+
+[En marge: Son départ pour Bayonne.]
+
+[En marge: Départ de Charles IV et de la vieille reine pour Bayonne.]
+
+L'infortuné dominateur de l'Espagne, qui naguère encore était entouré
+de toutes les superfluités du luxe, qui surpassait la royauté
+elle-même en somptuosité, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au
+camp de Murat presque sans vêtements, avec une longue barbe, des
+blessures à peine fermées, et les marques des chaînes qu'il avait
+portées. C'est dans ce triste état qu'il vit pour la première fois
+l'ami qu'il s'était choisi au sein de la cour impériale, dans de bien
+autres vues que celles qui se réalisaient aujourd'hui. Murat, chez qui
+la générosité ne se démentait jamais, combla d'égards Emmanuel Godoy,
+lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Bayonne
+sous l'escorte de l'un de ses aides-de-camp, et de quelques cavaliers.
+Cette partie des ordres de Napoléon exécutée, il s'occupa du départ
+des vieux souverains, qui dans leur malheur ne se sentaient pas de
+joie à l'idée de savoir que leur ami était sauvé, et qu'ils allaient
+être prochainement en présence du tout-puissant empereur qui pouvait
+les venger de leurs ennemis. Leurs préparatifs de voyage achevés,
+préparatifs dont le principal consista à s'emparer des plus beaux
+diamants de la couronne, ils demandèrent à Murat d'ordonner leur
+départ. Ils vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au
+milieu des troupes françaises, où ils virent et embrassèrent Murat
+avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de là pour
+se rendre à Buitrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la
+lenteur qui convenait à leur âge et à leur mollesse. Ils rencontrèrent
+sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie.
+Il aurait suffi pour les étouffer toutes de la présence de la vieille
+reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mépris de la nation.
+
+[En marge: Murat demeuré seul maître du gouvernement à Madrid.]
+
+[En marge: Publication de la protestation de Charles IV, et
+suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement.]
+
+[En marge: Dispositions de la nation espagnole depuis le départ de
+tous ses princes.]
+
+[En marge: Précautions militaires de Murat.]
+
+Murat cette fois était bien seul maître de l'Espagne, et pouvait se
+croire roi. Il venait, par ordre de Napoléon, de communiquer à la
+junte la protestation de Charles IV, rédigée en quelque sorte sous sa
+dictée, et de réclamer avec la publication de cette pièce la
+suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La
+junte embarrassée avait voulu faire partager la responsabilité au
+conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait
+renvoyée tout entière en refusant de s'expliquer. Murat avait terminé
+le différend par une transaction, et on était convenu que les actes du
+gouvernement seraient publiés au nom du roi, sans dire lequel. Le
+trône devenait ainsi tout à fait vacant, et les Espagnols commençaient
+à s'en apercevoir avec une profonde douleur. Tantôt ils s'indignaient
+contre l'ineptie et la lâcheté de leurs princes, qui s'étaient laissé
+tromper, et précipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus
+sortir; tantôt ils se sentaient pleins de pitié pour eux, et de fureur
+contre les étrangers qui s'étaient introduits sur leur territoire par
+la ruse et la violence. Les hommes éclairés, comprenant bien
+maintenant pourquoi les Français avaient envahi Espagne, flottaient
+entre leur haine de l'étranger et le désir de voir l'Espagne
+réorganisée comme l'avait été la France par la main de Napoléon.
+Attirés avec leurs femmes aux fêtes que donnait Murat, ils étaient
+quelquefois entraînés, à demi séduits, mais jamais conquis
+entièrement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manière
+cette espèce d'entraînement. Quelquefois à la vue de la garde
+impériale et de notre cavalerie il était saisi, il admirait même
+Murat; mais notre infanterie, surtout composée de soldats jeunes, à
+peine instruits, malades de la gale, et achevant leur éducation sous
+ses yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait même la
+confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs étaient
+accourus à Madrid, armés de leurs fusils et de leurs coutelas, et
+s'habituaient à nous braver des yeux avant de nous combattre avec
+leurs armes. Quelques-uns, fanatisés par les moines, commettaient
+d'horribles assassinats. Un homme du peuple avait tué à coups de
+couteau deux de nos soldats, et blessé un troisième, sous
+l'inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. Le curé de Caramanchel,
+village aux portes de Madrid, avait assassiné l'un de nos officiers.
+Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais
+sans apaiser la haine qui commençait à naître. Une émotion
+indéfinissable remplissait déjà les âmes, à tel point qu'un cheval
+s'étant échappé sur la belle promenade du Prado, tout le monde s'était
+enfui à l'idée qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et
+les Français. Murat se faisant toujours illusion sur les dispositions
+des Espagnols, mais stimulé par les avis réitérés de Napoléon, prenait
+quelques précautions. Il avait logé en ville la garde et les
+cuirassiers, et placé le reste des troupes sur les hauteurs qui
+dominent Madrid. Il avait, aux trois divisions du maréchal Moncey,
+ajouté la première division du général Dupont, et tenait ainsi Madrid
+avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La
+seconde division du général Dupont avait été portée à l'Escurial, la
+troisième à Ségovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de
+Madrid. Approvisionnées avec difficulté à cause de l'insuffisance des
+transports, elles l'étaient néanmoins avec assez d'abondance. Le
+traitement contre la gale, appliqué à nos jeunes soldats, les avait
+presque tous remis en santé. Ils s'exerçaient tous les jours, et
+commençaient à acquérir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter dès
+leur entrée en Espagne. Murat leur avait donné des officiers pris dans
+les sous-officiers de la garde, et apportait un soin infini à
+l'organisation d'une armée qu'il regardait comme le soutien de sa
+future couronne. La division du général Dupont surtout était fort
+belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le répétons, montrer cela
+tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat
+se consacrant à une oeuvre qui lui plaisait fort, quelquefois encore
+applaudi de la populace espagnole qui se laissait éblouir par sa
+présence et par les beaux escadrons de la garde impériale, maître de
+la junte, qui, placée entre deux rois absents, ne sachant auquel
+obéir, obéissait à la force présente, Murat se croyait déjà roi
+d'Espagne. Ses aides-de-camp, se croyant à leur tour grands seigneurs
+de la nouvelle cour, le flattaient à qui mieux mieux, et lui,
+renvoyant à Paris ces flatteries, écrivait à Napoléon: Je suis ici le
+maître en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous
+voudrez; elle remettra la couronne à celui des princes français que
+vous aurez désigné.--Napoléon ne répondait à ces folles assurances
+qu'en réitérant l'ordre de fortifier les principaux palais de Madrid,
+et de tenir les officiers logés avec leurs troupes, mesures que Murat
+exécutait plutôt par obéissance que par conviction de leur utilité.
+
+[En marge: Accueil que Napoléon fait au prince de la Paix.]
+
+Le prince de la Paix, acheminé en toute hâte vers Bayonne pour ne pas
+donner le temps à la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva
+bien avant ses vieux souverains. Napoléon était fort impatient de voir
+cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en
+servir. Après un instant d'entretien ce favori lui parut aussi
+médiocre qu'on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques
+avantages physiques qui l'avaient rendu cher à la reine des Espagnes,
+par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des
+affaires d'État, mais calomnié quand on voulait faire de lui un
+monstre. Napoléon s'abstint toutefois, par égard pour le malheur, de
+témoigner le mépris que lui inspirait un tel chef d'empire, et il se
+hâta de le rassurer complétement sur son avenir et celui de ses vieux
+maîtres, avenir qu'il promit de rendre sûr, paisible, opulent, digne
+des anciens possesseurs de l'Espagne et des Indes. À cette promesse
+Napoléon en ajouta une non moins douce, celle de les venger
+promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre
+du trône, et il demanda à être secondé dans ses projets auprès de la
+reine et de Charles IV; ce qui lui fut promis, et ce qui devait être
+facile à tenir, car le père et la mère étaient irrités contre leur
+fils au point de lui préférer sur le trône de leurs ancêtres un
+étranger, même un ennemi.
+
+[En marge: Arrivée de Charles IV à Bayonne, et accueil que lui fait
+Napoléon.]
+
+[En marge: Accueil que Charles IV fait à Ferdinand.]
+
+On annonçait l'arrivée de Charles IV et de la reine pour le 30 avril.
+La politique de Napoléon voulait que les vieux souverains fussent
+seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les
+recevoir comme s'ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si
+la révolution d'Aranjuez ne s'était point accomplie. Il fit ranger les
+troupes sous les armes, envoya sa cour à leur rencontre, ordonna de
+tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui
+étaient dans les eaux de l'Adour, et lui-même se prépara à mettre par
+sa présence le comble aux honneurs qu'il leur ménageait. À midi ils
+firent leur entrée à Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent
+reçus aux portes de la ville par les autorités civiles et militaires,
+trouvèrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l'infant
+don Carlos, qu'ils accueillirent avec une indignation visible quoique
+contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur était
+destiné, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu'à se
+croire en possession du pouvoir suprême: dernière et vaine apparence
+dont Napoléon amusait leur vieillesse, avant de les précipiter tous,
+père et enfants, dans le néant, où il voulait plonger les Bourbons. Un
+moment après il arriva lui-même au galop, accompagné de ses
+lieutenants, pour apporter l'hommage de sa toute-puissance au
+vieillard, victime de ses calculs ambitieux. À peine arrivé en
+présence de Charles IV, qu'il n'avait jamais vu, il lui ouvrit les
+bras, et l'infortuné descendant de Louis XIV s'y jeta en pleurant,
+comme il aurait fait avec un ami duquel il eût espéré la consolation
+de ses chagrins. La reine déploya pour plaire tout l'art d'une femme
+de cour, surtout avec l'impératrice Joséphine, arrivée depuis quelques
+jours à Bayonne, et accourue auprès des souverains de l'Espagne. Après
+un court entretien, Napoléon laissa Charles IV entouré des Espagnols
+réunis à Bayonne, et des officiers et chambellans français, destinés à
+composer son service d'honneur. D'après les intentions de Napoléon,
+qui désirait qu'aucun des usages de la cour d'Espagne ne fût négligé
+en cette occasion, il y eut un baise-main général. Chacun des
+Espagnols présents vint, en s'agenouillant, baiser la main du vieux
+roi et de la reine son épouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et
+de prince des Asturies, vint à son tour s'incliner devant ses augustes
+parents. On put facilement discerner à leur visage les sentiments
+qu'ils éprouvaient. Quand cette cérémonie fut achevée, le roi et la
+reine fatigués songèrent à s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son
+frère ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne
+pouvant plus se contenir, arrêta son fils aîné en lui disant:
+Malheureux! n'as-tu pas assez déshonoré mes cheveux blancs?...
+respecte au moins mon repos... Et il refusa ainsi de le voir autrement
+qu'en public. Ferdinand VII, ramené en quelques heures par la seule
+étiquette à la qualité de prince des Asturies, se sentit perdu: il
+était puni, et Charles IV vengé! Mais celui-ci allait être bientôt
+obligé d'acquitter dans les mains de Napoléon le prix de la vengeance
+obtenue.
+
+[En marge: Mai 1808.]
+
+[En marge: Facilité avec laquelle les vieux souverains adhèrent aux
+projets de Napoléon.]
+
+Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience,
+c'était d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas
+revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras,
+et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de
+s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il
+leur préparait à Marac, ils eurent toute la journée pour s'entretenir
+de leur situation et de leur sort futur. Le prince de la Paix leur eut
+promptement fait connaître ce dont il s'agissait à Bayonne; ce qui ne
+pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la
+prétention de régner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que
+Napoléon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France
+une retraite sûre, magnifique, des revenus égaux à ceux des princes
+régnants les mieux dotés de l'Europe, et pour toute privation la perte
+d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis long-temps la fin prochaine.
+Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon,
+auxquels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne
+connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait.
+
+Le lendemain Napoléon les fit inviter à dîner au château de Marac, où
+il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands
+honneurs. Charles IV et son épouse s'y rendirent dans les voitures
+impériales, si différentes des antiques voitures de la cour d'Espagne,
+qui étaient construites sur le même modèle que celles de Louis XIV. Il
+avait la plus grande peine à y monter et à en descendre; et il
+laissait voir jusque dans les moindres détails combien il était
+étranger aux usages comme aux idées du temps présent. Arrivé au
+château de Marac, il s'appuya pour mettre pied à terre sur le bras de
+Napoléon, qui était venu le recevoir à la portière.--Appuyez-vous sur
+moi, lui dit Napoléon, j'aurai de la force pour nous deux.--J'y compte
+bien, répondit le vieux roi; et il lui témoigna une véritable
+gratitude, tant il était heureux de trouver en France le repos, la
+sécurité et l'opulence pour le reste de ses jours. Napoléon avait
+oublié d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles
+IV, ne l'apercevant pas, s'écria avec une vivacité embarrassante pour
+tous les assistants: Où est donc Emmanuel?--On alla chercher le prince
+de la Paix par ordre de l'Empereur, et on rendit à Charles IV cet ami,
+sans lequel il ne savait plus exister.
+
+Tandis que Napoléon s'occupait d'adoucir le sort de ce vieil enfant
+découronné, l'impératrice Joséphine veillait avec sa grâce accoutumée
+sur la reine d'Espagne, et lui procurait les futiles distractions qui
+étaient à sa portée, en lui offrant toutes les parures de Paris les
+plus nouvelles et les plus recherchées. Mais l'épouse de Charles IV
+était plus difficile à consoler que lui, en raison même de son
+intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur
+deux consolations certaines, la sûreté d'Emmanuel Godoy et le
+détrônement de Ferdinand.
+
+[En marge: Napoléon, après les égards prodigués à Charles IV, songe à
+se servir de lui pour en finir avec Ferdinand VII.]
+
+[En marge: Correspondance entre Charles IV et Ferdinand VII, dictée
+par Napoléon.]
+
+[En marge: Réponse assez adroite de Ferdinand VII à Charles IV, dictée
+par les meneurs de la jeune cour.]
+
+Après avoir ainsi comblé d'égards des hôtes augustes et malheureux,
+Napoléon, impatient d'en finir, fit mouvoir les instruments qu'il
+avait à sa disposition. D'après sa volonté, une lettre fut adressée à
+Ferdinand par Charles IV, pour lui rappeler sa coupable conduite dans
+les scènes d'Aranjuez, son imprudente ambition, son impuissance de
+régner sur un pays livré par sa faute aux agitations révolutionnaires,
+et lui demander de résigner la couronne. Cette sommation révélait
+clairement aux conseillers détrompés de Ferdinand comment allait être
+conduite la négociation depuis l'arrivée de l'ancienne cour. Il était
+évident qu'on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser
+un certain nombre de jours ou d'heures sur la tête du père, et la
+faire passer ensuite de cette tête vieillie sur celle d'un prince de
+la famille Bonaparte. Les meneurs de la jeune cour opposèrent à cette
+sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdinand VII,
+parlant à son père en fils soumis et respectueux, se déclarait prêt à
+restituer la couronne, bien qu'il l'eût reçue par suite d'une
+abdication volontaire, prêt toutefois à deux conditions: la première,
+que Charles IV voudrait régner lui-même; la seconde, que la
+restitution se ferait librement, à Madrid, en présence de la nation
+espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de
+restituer la couronne à son père; car si celui-ci ne voulait pas
+régner, Ferdinand se considérait comme seul roi légitime, d'après les
+lois de la monarchie espagnole; et si la rétrocession se faisait
+ailleurs qu'à Madrid, au sein même de la nation assemblée, elle ne
+serait ni libre, ni digne, ni sûre.
+
+[En marge: Réplique de Charles IV, également dictée par Napoléon.]
+
+La réponse était habile et convenable. On fit répliquer par Charles
+IV, en s'appuyant toujours sur l'irrégularité de l'abdication, sur les
+violences qui l'avaient amenée, sur l'impossibilité où se trouvait
+Ferdinand de gouverner l'Espagne sortie d'un long sommeil et prête à
+entrer dans la carrière des révolutions, sur la nécessité de remettre
+à Napoléon le soin d'assurer le bonheur des peuples de la Péninsule.
+On finissait en laissant voir des intentions menaçantes si cette
+obstination ne cessait pas. À cette réplique la jeune cour opposa une
+contre-réplique semblable au premier dire de Ferdinand VII.
+
+[En marge: Charles IV se déclare seul roi d'Espagne, et nomme Murat
+son lieutenant.]
+
+La négociation n'avançait pas, car on avait employé du 1er au 4 mai à
+échanger cette vaine correspondance. Napoléon commençait à éprouver
+l'impatience la plus vive, et il était résolu à faire déclarer
+Ferdinand VII rebelle, à rendre la couronne à Charles IV, qui la lui
+transmettrait ensuite, après un délai plus ou moins long. Il fit
+d'abord, par l'intermédiaire du prince de la Paix, rédiger un acte en
+vertu duquel Charles IV se déclarait seul légitime roi des Espagnes,
+et, dans l'impuissance où il était d'exercer lui-même son autorité,
+nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses
+pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes.
+Napoléon regardait cette transition comme nécessaire pour passer de la
+royauté des Bourbons à celle des Bonaparte. Il s'empressa d'expédier
+ce décret, avec l'ordre, déjà donné depuis plusieurs jours et réitéré
+en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui
+s'y trouvaient encore: le plus jeune des infants, don Francisco de
+Paula; l'oncle de Ferdinand, don Antonio, président de la junte, et la
+reine d'Étrurie, qu'une indisposition avait empêchée de suivre ses
+parents. Après avoir pris ces mesures, il se disposait à mettre un
+terme aux scènes de Bayonne par une solution qu'il imposerait
+lui-même, lorsque les événements de Madrid vinrent rendre facile le
+dénoûment qu'il désirait, en le dispensant d'y employer la force.
+
+[En marge: Événements à Madrid, et tentatives secrètes de Ferdinand
+VII pour soulever les Espagnols en sa faveur.]
+
+[En marge: Situation de Madrid pendant les événements de Bayonne.]
+
+Tandis que Napoléon correspondait avec Madrid, Ferdinand VII, de son
+côté, ne négligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui
+excitassent l'intérêt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout
+corriger le mauvais effet qu'avait produit son inepte conduite. Il
+n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de pitié, presque
+de dégoût pour sa personne que pour celle de son vieux père, en le
+voyant donner dans le piége tendu par Napoléon. Il avait donc, par des
+courriers qui partaient déguisés de Bayonne, et traversaient les
+montagnes de l'Aragon pour gagner Madrid, fait répandre les nouvelles
+qu'il croyait les plus propres à lui ramener l'opinion publique. Il
+avait fait savoir qu'on voulait le violenter à Bayonne pour lui
+arracher le sacrifice de ses droits, mais qu'il résistait, et
+résisterait à toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient
+plutôt sa mort que sa soumission aux volontés de l'étranger. Il se
+peignait comme la plus noble, la plus intéressante des victimes, et de
+manière à exalter pour lui tous les coeurs généreux. Ces courriers,
+voulant éviter les routes directes, couvertes de troupes françaises,
+perdaient un jour ou deux pour arriver à Madrid, mais y arrivaient
+sûrement, et les nouvelles qu'ils portaient, propagées rapidement,
+avaient ramené à Ferdinand VII l'opinion un moment aliénée. Le bruit
+universellement accrédité que Ferdinand VII était à Bayonne l'objet de
+violences brutales, et qu'il y opposait une résistance héroïque, avait
+ranimé en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s'était
+accrue, comme nous l'avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne
+pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveillées par
+les agents de Murat, on se servait de bulletins écrits à la main, et
+ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable
+rapidité, excitaient au plus haut point les passions du peuple. Quant
+à la junte de gouvernement, elle dissimulait profondément ses
+sentiments secrets, affectait une grande déférence pour les désirs de
+Murat; mais, dévouée comme de juste à Ferdinand VII, elle était
+l'agent des communications avec Bayonne, et des publications qui en
+étaient la suite. Elle avait dépêché des émissaires à Ferdinand pour
+savoir s'il voulait qu'elle se dérobât aux Français, qu'elle allât
+elle-même proclamer quelque part la royauté légitime, provoquer le
+soulèvement de la nation, et déclarer la guerre à l'usurpateur. En
+attendant une réponse à ces propositions, elle ne cédait qu'après
+d'interminables retards à toutes les demandes de Murat qui étaient de
+nature à servir les desseins de Napoléon.
+
+[En marge: Ordre de faire partir pour Bayonne tout ce qui restait à
+Madrid de membres de la famille royale.]
+
+[En marge: Résistance de la junte au départ de l'infant don
+Francisco.]
+
+[En marge: Premiers symptômes d'insurrection à Madrid, dans la journée
+du 1er mai.]
+
+Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agitée,
+c'était celle qui consistait à exiger l'envoi à Bayonne de tous les
+membres de la famille royale restant encore à Madrid. D'une part, la
+vieille reine d'Espagne désirait qu'on lui envoyât le jeune infant don
+Francisco, laissé en arrière à cause de l'état de sa santé; de
+l'autre, la reine d'Étrurie, demeurée par un pareil motif à Madrid,
+demandait elle-même à partir, effrayée qu'elle était de l'agitation
+chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat, à qui l'Empereur
+avait recommandé d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de
+la famille royale, exigeait impérieusement ce double départ. Quant à
+la reine d'Étrurie, il ne pouvait y avoir de difficulté, puisqu'elle
+était princesse indépendante, et désirait partir. Quant au jeune
+infant don Francisco, placé à cause de son âge sous l'autorité royale,
+il dépendait actuellement de la junte de gouvernement, exerçant cette
+autorité en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de
+ces départs successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1er
+mai, pour délibérer sur la demande de Murat. Elle était accrue en
+nombre par l'adjonction des divers présidents des conseils de Castille
+et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La séance fut
+fort agitée. Quelques-uns des membres de cette réunion voulaient qu'on
+se refusât à une proposition qui avait pour but évident d'enlever les
+derniers représentants de la royauté espagnole, et que, plutôt que de
+céder, on essayât la résistance à force ouverte. Le ministre de la
+guerre, M. O'Farrill, exposa la situation de l'armée, dont les corps
+désorganisés, dispersés les uns dans le Nord, les autres dans le
+Portugal et sur les côtes, ne présentaient pas à Madrid une force
+réunie de plus de trois mille hommes. Les esprits ardents voulaient
+qu'on y suppléât avec la populace armée de couteaux et de fusils de
+chasse, et qu'on cherchât son salut dans un grand acte de désespoir
+national. La majorité opina pour qu'on répondit à Murat par un refus
+dissimulé, en se gardant toutefois de provoquer une collision. À côté
+de la junte, une réunion de patriotes, mécontents de ce qu'ils
+appelaient sa faiblesse, voulaient qu'on empêchât le départ des
+infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions
+au peuple, qui n'avait du reste pas besoin d'être excité. Le 1er mai,
+qui était un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la
+campagne, et l'on vit des figures agrestes et énergiques se mêler aux
+groupes nombreux qui stationnaient sur les différentes places de
+Madrid. À la _Puerto del Sol_, grande place située au centre de
+Madrid, et où viennent aboutir les principales rues de cette capitale,
+telles que les rues _Mayor_, d'_Alcala_, de _Montera_, de _las
+Carretas_, il y avait une foule épaisse et menaçante. Murat y envoya
+quelques centaines de dragons, qui par leur aspect dissipèrent la
+multitude et l'obligèrent à se tenir tranquille.
+
+[En marge: Insurrection générale du peuple de Madrid dans la journée
+du 2 mai.]
+
+[En marge: Le tumulte commence autour du palais au moment où allaient
+monter en voiture l'infant don Francisco et la reine d'Étrurie.]
+
+Murat, auquel la junte avait communiqué son refus fort adouci,
+répondit qu'il n'en tiendrait compte, et que le lendemain lundi, 2
+mai, il ferait partir la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco,
+déclaration à laquelle on n'opposa pas de réplique. Le lendemain en
+effet, dès huit heures du matin, les voitures de la cour avaient été
+amenées devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La
+reine d'Étrurie se prêtait très-volontiers à ce départ. L'infant don
+Francisco, du moins à ce qu'on disait aux portes du palais, versait
+des larmes. Ces détails, répandus de bouche en bouche dans les rangs
+de la multitude qui était nombreuse, y avaient produit une vive
+agitation. Tout à coup survint un aide-de-camp de Murat, que celui-ci
+envoyait pour complimenter la reine au moment de son départ. À
+l'aspect de l'uniforme français, le peuple poussa des cris, lança des
+pierres à l'aide-de-camp du prince, et se préparait à l'égorger,
+lorsqu'une douzaine de grenadiers de la garde impériale, qui étaient
+de service au palais occupé par Murat, et d'où on pouvait apercevoir
+ce tumulte, se jetèrent baïonnette en avant au plus épais de la foule,
+et dégagèrent l'aide-de-camp qu'on était sur le point de massacrer.
+Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le
+signal d'un soulèvement universel. De toutes parts la fusillade
+commença à se faire entendre. Une populace furieuse, composée surtout
+de paysans venus des environs, se précipita sur les officiers
+français, dispersés dans les maisons de Madrid malgré les
+recommandations de Napoléon, et sur les soldats détachés qui allaient
+par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent
+égorgés avec une horrible férocité. Quelques autres durent la vie à
+l'humanité de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons.
+
+[En marge: Dispositions militaires de Murat aux premiers symptômes
+d'insurrection.]
+
+Au premier bruit, Murat était monté à cheval et avait donné ses ordres
+avec la résolution d'un général habitué à toutes les occurrences de la
+guerre. Il avait ordonné aux troupes des camps de s'ébranler pour
+entrer dans Madrid par toutes les portes à la fois. Les plus
+rapprochées, celles du général Grouchy, établies près du _Buen
+Retiro_, devaient entrer par les grandes rues de _San Geronimo_ et
+d'_Alcala_ pour se diriger sur la _Puerto del Sol_, tandis que le
+colonel Frederichs, partant avec les fusiliers de la garde du palais
+qui est situé à l'extrémité opposée, devait se porter, par la rue
+_Mayor_, à la rencontre du général Grouchy, vers cette même _Puerto
+del Sol_, où allaient aboutir tous les mouvements. Le général Lefranc,
+établi au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement
+de la porte de _Fuencarral_. Au même instant les cuirassiers et la
+cavalerie arrivant par la route de Caravanchel avaient reçu ordre de
+s'avancer par la porte de Tolède. Murat, à la tête de la cavalerie de
+la garde, était derrière le palais, au pied de la hauteur de
+Saint-Vincent, près de la porte par laquelle devaient pénétrer les
+troupes établies à la maison royale del Campo. Placé ainsi en dehors
+des quartiers populeux, et sur une position dominante, il était libre
+de se porter partout où besoin serait.
+
+[Illustration: Insurrection de Madrid.
+
+(2 Mai 1808)]
+
+[En marge: Action prompte et vigoureuse devant le palais, à la Puerta
+del Sol et à l'arsenal.]
+
+L'action commença sur la place du Palais, où Murat avait dirigé un
+bataillon d'infanterie de la garde, précédé d'une batterie. Un feu de
+peloton, suivi de quelques coups de mitraille, eut bientôt fait
+évacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive
+toujours en pareil cas, empêcha que le nombre des victimes ne fût
+grand. Le palais et les entours dégagés, le colonel Frederichs marcha
+avec ses fusiliers, par les rues _Plateria_ et _Mayor_, sur la _Puerta
+del Sol_, vers laquelle marchaient aussi les troupes du général
+Grouchy, par les rues d'_Alcala_ et de _San Geronimo_. Nos soldats,
+vieux et jeunes, s'avançaient avec l'aplomb qu'ils devaient à des
+chefs aguerris et inébranlables. La populace, soutenue par des paysans
+plus braves qu'elle, ne tenait pas, mais s'arrêtait à tous les coins
+des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons
+pour faire feu des fenêtres. On l'y suivait, et on tuait à coups de
+baïonnette, on jetait par les fenêtres les fanatiques pris les armes à
+la main. Les deux colonnes françaises, marchant à la rencontre l'une
+de l'autre, avaient refoulé au centre, c'est-à-dire à la _Puerta del
+Sol_, la multitude furieuse, présentant l'obstacle de son épaisseur,
+et n'ayant plus même la liberté de fuir. Du milieu de cette foule les
+plus obstinés tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des
+chasseurs et des mamelucks de la garde, lancés à propos, pénétrèrent
+en la sabrant dans cette masse de peuple, et l'obligèrent à se
+disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les
+mamelucks surtout, se servant de leurs sabres recourbés avec une
+grande dextérité, firent tomber quelques têtes, et causèrent ainsi une
+épouvante qui a laissé un long souvenir dans la population de Madrid.
+La foule repoussée n'en eut que plus d'empressement à se réfugier dans
+les maisons pour tirer des fenêtres. Les troupes du général Grouchy
+eurent plusieurs exécutions sanglantes à faire dans la rue de _San
+Geronimo_, surtout à l'hôtel du duc de Hijar, d'où étaient partis des
+feux meurtriers. Celles du général Lefranc eurent à soutenir un combat
+plus opiniâtre à l'arsenal, où était renfermée une partie de la
+garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y
+étant portés firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs
+espagnols se trouva malgré lui engagé dans la lutte. La nécessité
+d'enlever à découvert un édifice fermé, et d'où partait un feu
+très-vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes. Mais nos
+soldats, conduits vivement à l'assaut, débusquèrent les défenseurs, et
+leur firent payer cher cet engagement. L'arsenal fut pris avant que le
+peuple eût pu s'emparer des armes et des munitions.
+
+[En marge: Madrid pacifié en deux heures de combat.]
+
+Deux ou trois heures avaient suffi pour réprimer cette sédition, et on
+n'entendait plus, après la prise de l'arsenal, que quelques coups de
+feu isolés. Murat avait fait former à l'hôtel des Postes une
+commission militaire, qui ordonnait l'exécution immédiate des paysans
+saisis les armes à la main. Quelques-uns furent pour l'exemple
+fusillés sur-le-champ au Prado même. Les autres, cherchant à s'enfuir
+vers la campagne, furent poursuivis et sabrés par les cuirassiers. Les
+troupes du camp arrivant à l'instant ne trouvèrent plus à se servir de
+leurs armes. Tout était pacifié par la terreur d'une prompte
+répression, et par la présence des ministres O'Farrill et Azanza, qui,
+accompagnés du général Harispe, chef d'état-major de Murat, faisaient
+cesser le combat partout où il en restait quelque trace. Ils
+demandèrent aussi, et on leur accorda sans difficulté, la fin des
+exécutions qu'ordonnait la commission militaire établie à l'hôtel des
+Postes.
+
+[En marge: Murat profite de l'abattement du peuple de Madrid pour
+faire partir tous les membres de la famille royale qui restaient
+encore en Espagne.]
+
+[En marge: Murat reconnu lieutenant-général du royaume.]
+
+Cette journée fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un
+retentissement terrible, eut pour effet immédiat de contenir la
+populace de Madrid, en lui ôtant toute illusion sur ses forces, et en
+lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers,
+étaient invincibles pour les féroces paysans de l'Espagne, comme ils
+le furent bientôt à Essling et à Wagram pour les soldats les plus
+disciplinés de l'Europe. L'infant don Antonio, qui la veille n'avait
+pas été au nombre des fauteurs de la révolte, et qui paraissait même
+obsédé de la jactance des partisans de l'insurrection, dit le soir
+même à Murat, comme un homme qui respirait après une longue fatigue:
+Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux
+peuvent venir à bout de troupes régulières!--L'impression était
+profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son
+exagération, il débitait et croyait qu'il y avait eu plusieurs
+milliers de morts ou de blessés. Il n'en était rien cependant, car les
+insurgés avaient à peine perdu quatre cents hommes, et les Français
+une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme
+de coutume, donnait à cette journée une importance morale
+très-supérieure à son importance matérielle. Dès cet instant Murat
+pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain non-seulement l'infant
+don Francisco, mais la reine d'Étrurie, son fils, et le vieil infant
+don Antonio lui-même, qui avait tous les sentiments des insurgés,
+moins leur énergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver
+à Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le
+repos et la déchéance. L'infant don Antonio consentit à partir
+immédiatement, et abandonna la présidence de la junte de gouvernement,
+sans même en donner avis à cette junte. Murat venait de recevoir le
+décret de Charles IV, qui lui conférait la lieutenance-générale du
+royaume. Il appela la junte, se fit accepter comme son président à la
+place de l'infant don Antonio, et fut investi dès lors de tous les
+pouvoirs de la royauté. Il alla s'établir au palais, où il occupa les
+appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa
+correspondance avec Napoléon son langage habituel, il lui écrivit que
+toute la force de résistance des Espagnols s'était épuisée dans la
+journée du 2 mai, qu'on n'avait qu'à désigner le roi destiné à
+l'Espagne, et que ce roi régnerait sans obstacle. Dans plus d'une
+lettre il avait déjà dit, comme un fait qu'il citait sans y ajouter
+aucune réflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs
+longues et pénibles anxiétés, s'écriaient souvent: Courons chez le
+grand-duc de Berg, et proclamons-le roi.--Dans ces folles illusions,
+il y avait quelque chose de vrai cependant. À prendre un roi français,
+Murat était celui que sa renommée militaire, sa bonne grâce, sa
+jactance méridionale, sa présence à Madrid, auraient fait accepter le
+plus facilement par le peuple espagnol.
+
+[En marge: Effet produit à Bayonne par la journée du 2 mai.]
+
+[En marge: Scène entre Charles IV et Ferdinand VII en présence de
+Napoléon.]
+
+Les nouvelles de Madrid arrivèrent le 5 mai à Bayonne, à quatre heures
+de l'après-midi. En les recevant, Napoléon y vit sur-le-champ le moyen
+de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette
+espèce de négociation entamée avec les princes d'Espagne. Il se rendit
+auprès de Charles IV, la dépêche de Murat à la main, et montra plus
+d'irritation qu'il n'en éprouvait de ces Vêpres siciliennes dont on
+avait voulu faire l'essai à Madrid. Il aimait fort ses soldats; mais,
+quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journée, il n'était
+pas homme à en regretter une centaine pour un aussi grand intérêt que
+la conquête du trône d'Espagne. Néanmoins il simula l'irritation
+devant ces vieux souverains, qui furent fort effrayés de voir en
+colère celui dont ils dépendaient. On fit appeler les infants, et à
+leur tête Ferdinand VII. Aussitôt entrés dans l'appartement de leurs
+parents, ils furent apostrophés par le père, par la mère avec une
+extrême violence.--Voilà donc ton ouvrage! dit Charles IV à Ferdinand
+VII... le sang de mes sujets a coulé; celui des soldats de mon allié,
+de mon ami, le grand Napoléon, a coulé aussi. À quels ravages
+n'aurais-tu pas exposé l'Espagne si nous avions affaire à un vainqueur
+moins généreux! Voilà les conséquences de ce que toi et les tiens avez
+fait pour jouir quelques jours plus tôt d'une couronne que j'étais
+aussi pressé que toi de placer sur ta tête. Tu as déchaîné le peuple,
+et personne n'en est plus maître aujourd'hui. Rends, rends cette
+couronne trop pesante pour toi, et donne-la à celui qui seul est
+capable de la porter.--En proférant ces paroles, le vieux roi,
+condamné à une si affligeante comédie, agitait une canne à pomme d'or,
+sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités, et
+il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaçait son
+fils.--Le père avait à peine achevé que la vieille reine, celle-ci
+avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand,
+l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir
+voulu détrôner son père, d'avoir désiré le meurtre de sa mère, d'être
+faux, perfide, lâche, sans entrailles... En essuyant toutes ces
+apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixés à terre, avec une
+sorte d'insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien,
+et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère l'interpellant,
+s'approchant de lui, le menaçant de la main, lui dit: Te voilà bien,
+tel que tu as toujours été! Lorsque ton père et moi voulions
+t'adresser quelques exhortations dans ton intérêt même, tu te taisais,
+en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais
+réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami, à notre protecteur,
+le grand Napoléon.--Et le prince, toujours insensible, se taisait,
+affirmant seulement qu'il n'était pour rien dans les désordres du 2
+mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d'une scène pareille,
+quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d'un ton
+froid, mais impérieux, que si, le soir même, il n'avait pas résigné la
+couronne à son père, on le traiterait en fils rebelle, auteur ou
+complice d'une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 19
+mars, avait abouti à priver de la couronne le souverain légitime. Il
+se retira ensuite pour attendre à Marac le prince de la Paix, afin de
+conclure avec lui un arrangement définitif, sous l'impression des
+événements de Madrid.
+
+--Quelle mère! quel fils! s'écria-t-il en rentrant à Marac, et en
+s'adressant à ceux qui l'entouraient. Le prince de la Paix est
+certainement très-médiocre; eh bien! il était pourtant encore le
+personnage le moins incapable de cette cour dégénérée. Il leur avait
+proposé la seule idée raisonnable, idée qui aurait pu amener de grands
+résultats si elle avait été exécutée avec courage et résolution:
+c'était d'aller fonder un empire espagnol en Amérique, d'aller y
+sauver et la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de
+Charles-Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d'élevé.
+Les vieux parents par inertie, le fils par trahison, ont ruiné ce
+dessein, et les voilà se dénonçant les uns les autres à la puissance
+de laquelle ils dépendent!--Puis Napoléon parla long-temps,
+grandement, avec une rare éloquence, sur ce vaste sujet de l'Amérique,
+de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l'empire des Indes.
+Après avoir jugé les autres il se jugea lui-même, car il ajouta ces
+paroles: Ce que je fais ici, d'un certain point de vue, n'est pas
+bien, je le sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes
+derrières, si près de Paris, une dynastie ennemie de la mienne.--
+
+[En marge: Arrangement définitif conclu par l'intermédiaire du prince
+de la Paix.]
+
+Le soir le prince de la Paix vint à Marac, et les résultats que
+Napoléon poursuivait par des moyens si regrettables furent consignés
+dans le traité suivant, signé du prince de la Paix lui-même et du
+grand-maréchal Duroc.
+
+Charles IV, reconnaissant l'impossibilité où il était, lui et sa
+famille, d'assurer le repos de l'Espagne, cédait la couronne, dont il
+se déclarait seul possesseur légitime, à Napoléon, pour en disposer
+comme il conviendrait à celui-ci. Il la cédait aux conditions
+suivantes:
+
+1º Intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait
+distrait aucune partie;
+
+2º Conservation de la religion catholique comme culte dominant, à
+l'exclusion de tout autre;
+
+3º Abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compiègne pour sa
+vie, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de
+30 millions de réaux (7,500,000 francs) payés par le Trésor de
+France;
+
+4º Traitement proportionné à tous les princes de la famille royale.
+
+Ferdinand VII était rentré chez lui, éclairé enfin sur sa situation et
+sur la ferme volonté de Napoléon, non pas de l'intimider seulement,
+mais de le détrôner. Ses conseillers étaient détrompés aussi. Parmi
+eux, un seul, le chanoine Escoïquiz, quoiqu'il ne fût pas le moins
+honnête, donna pourtant à son jeune maître un conseil peu digne:
+c'était d'accepter la couronne d'Étrurie, pour que Ferdinand restât
+roi quelque part, et lui, Escoïquiz, directeur de quelque roi que ce
+fût. Les autres, avec plus de raison, pensèrent que ce serait déclarer
+à l'Espagne qu'il n'y avait plus à s'occuper de Ferdinand, puisqu'il
+acceptait une couronne étrangère en dédommagement de celle qui lui
+était arrachée. Ne rien accepter qu'une pension alimentaire leur
+semblait indiquer à l'Espagne qu'il avait été violenté, qu'il
+protestait contre la violence, qu'enfin il pensait toujours à
+l'Espagne, que par conséquent elle devait toujours penser à lui.
+
+[En marge: Traité par lequel Ferdinand VII cède ses droits à la
+famille Bonaparte.]
+
+Ferdinand VII signa donc à son tour un traité par lequel Napoléon lui
+assurait le château de Navarre en toute propriété, un million de
+revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants,
+moyennant leur renonciation commune à la couronne d'Espagne.
+
+[En marge: Départ de Charles IV pour Fontainebleau, et de Ferdinand
+VII pour Valençay.]
+
+Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait
+être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne
+d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait
+ajouter un terrible complément, alors inaperçu: six ans d'une guerre
+abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la
+division funeste des forces de l'Empire, et une tache à la gloire du
+conquérant! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les
+conséquences de ce funeste marché, se hâta d'en exécuter les
+conditions. Le succès lui rendant sa générosité naturelle, il donna
+des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui
+venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres
+tombaient sous les coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès
+du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on eût
+achevé à Compiègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils
+allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l'hospitalité
+française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à
+Charles IV. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux
+archichancelier, comme plus conforme à leur humeur. C'était du reste
+la première nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne à ce grave
+personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient
+supporter les regards d'un politique aussi sage que dévoué. Quant aux
+jeunes princes, il leur assigna le château de Valençay pour résidence,
+en attendant que celui de Navarre fût prêt, et pour compagnie celle
+d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Talleyrand, devenu
+depuis peu propriétaire de ce même château de Valençay par un acte de
+la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car
+Napoléon exécutait avec la douceur des moeurs du dix-neuvième siècle
+une politique digne de la fourberie du quinzième.
+
+[En marge: Lettre à M. de Talleyrand sur la manière de traiter les
+princes d'Espagne.]
+
+«AU PRINCE DE BÉNÉVENT.
+
+ »Bayonne, le 9 mai 1808.
+
+»Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don
+Carlos, son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi
+à Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au
+soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout
+préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge
+de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou
+dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je
+donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur
+de la gendarmerie, à Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service
+de surveillance. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat
+extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout
+ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un
+théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas
+de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou
+cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie
+femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr.
+J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette
+aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La
+farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque
+château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis
+de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je
+le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en
+l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de
+mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une
+tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai.
+
+»Quant à vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous
+trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le
+caractère de la nation et dans celui de votre rang.»
+
+[En marge: Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et
+Ferdinand VII quittent l'Espagne.]
+
+Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de
+coeur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à des
+habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il
+était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il
+avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troublé,
+les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant
+d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en
+France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices
+religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse,
+désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement: la
+vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches
+revenus. Ferdinand VII, qui avait passé d'un stupide aveuglement à une
+véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas
+quel en était l'objet! il regrettait d'avoir envoyé à la junte de
+gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de
+convoquer les cortès, de soulever la nation, et de faire aux Français
+une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre,
+irritant Napoléon, ne mît en péril sa propre personne, sa dotation et
+la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à
+la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte
+qui pût indisposer les Français. Il ne s'en tint pas même à cette
+précaution. À peine était-il sur la route de Valençay qu'il écrivit à
+Napoléon pour lui demander l'une de ses nièces en mariage, et,
+n'oubliant pas son précepteur Escoïquiz, il réclama pour lui la
+confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en
+succédant à son père, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon
+de Charles III, l'autre dans la qualité de conseiller d'État. On voit
+que les victimes de l'ambition de Napoléon se chargeaient elles-mêmes
+de détruire chez lui tout remords, et chez le public tout intérêt.
+
+[En marge: Napoléon donne à son frère Joseph la couronne d'Espagne, et
+à son beau-frère Murat la couronne de Naples.]
+
+Napoléon, maître de la couronne d'Espagne, se hâta de la donner. Cette
+couronne, la plus grande, après la couronne de France, de toutes
+celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son
+frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du
+royaume de Naples. Napoléon était conduit dans ce choix par
+l'affection d'abord, car il préférait Joseph à ses autres frères; puis
+par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'aîné
+d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que
+dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis
+honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles
+domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des
+déterminations les plus fâcheuses. Quant à Joseph, tout en lui
+reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé,
+doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait confier qu'à lui
+l'important royaume placé si près de France. Ce choix ne fut pas la
+moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne.
+Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à Madrid, et ces deux
+mois allaient décider de la soumission ou de l'insurrection de
+l'Espagne. Il était faible, inactif, peu militaire, hors d'état de
+commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui était à Madrid,
+qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses
+résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître;
+qui, par l'habitude de commander l'armée en l'absence de Napoléon,
+savait se faire obéir des généraux français: c'est Murat qu'il aurait
+fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napoléon
+n'avait confiance qu'en ses frères: il voyait dans Murat un simple
+allié; il se défiait de sa légèreté et de l'ambition de sa femme,
+quoiqu'elle fût sa propre soeur; et il ne voulut lui accorder que le
+royaume de Naples.
+
+[En marge: Lettre par laquelle Napoléon offre à Joseph la couronne
+d'Espagne.]
+
+Il écrivit donc à Joseph: «Le roi Charles, par le traité que j'ai fait
+avec lui, me cède tous ses droits à la couronne d'Espagne... C'est à
+vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce
+qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent
+cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les
+Amériques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place à Madrid, à
+trois journées de la France, et qui couvre entièrement une de ses
+frontières. À Madrid vous êtes en France; Naples est le bout du monde.
+Je désire donc qu'immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous
+laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au
+maréchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne par
+le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du
+reste le secret; on ne s'en doutera que trop...» etc.
+
+Telle était la manière simple et expéditive avec laquelle se donnaient
+alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II.
+
+[En marge: De quelle manière Napoléon offre à Murat la couronne de
+Naples.]
+
+Napoléon écrivit à Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer
+à Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour
+régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée
+à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau
+disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trônes
+vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l'un ou
+l'autre à son gré, en l'engageant néanmoins à préférer celui de
+Naples, car les projets maritimes qu'il méditait devant lui assurer la
+Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants.
+Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute
+l'autorité, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part
+à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des
+renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces
+divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi
+d'Espagne.
+
+[En marge: Douloureuse impression de Murat en voyant passer à un autre
+la couronne d'Espagne.]
+
+On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur
+de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon
+venait de s'arrêter. Le commandement des armées françaises dans la
+Péninsule, converti bientôt en lieutenance-générale du royaume, lui
+avait paru un présage certain de son élévation au trône d'Espagne. Le
+renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla
+profondément son âme et même sa forte constitution, comme on en verra
+bientôt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napoléon faisait
+briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu'une
+amère disgrâce. Il s'abstint néanmoins, tant il était soumis à son
+tout-puissant beau-frère, de lui en témoigner aucun mécontentement;
+mais en lui répondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait
+assez ce qu'il sentait, et il laissa voir à M. de Laforêt, qui avait
+conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était
+plein. M. de Laforêt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être
+envoyé en remplacement de M. de Beauharnais, frappé d'une révocation
+imméritée pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui étaient
+inévitables dans la position où il se trouvait, eût-il été plus
+habile.
+
+[En marge: Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols
+éclairés, après les événements de Bayonne.]
+
+[En marge: Résignation de la junte de gouvernement aux résolutions de
+Bayonne, et aux recommandations secrètes de Ferdinand VII.]
+
+Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptât
+pas la couronne d'Espagne, ou que les difficultés mêmes de la
+transmission à un prince placé loin de Madrid, et n'ayant pas dans les
+mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à
+changer d'avis. Il se remit donc de sa pénible émotion, conçut un
+reste d'espérance, et travailla sincèrement à l'exécution des ordres
+qu'il avait reçus. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don
+Antonio, et qui s'était accrue, comme on l'a vu, de quelques membres
+du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à
+Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de
+coeur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre
+dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coûtait fort
+de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur
+l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle
+était descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet
+attachement chez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du
+peuple, qui, excité par la haine de l'étranger, par celle du favori
+Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre,
+tendait partout à s'insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte
+qu'éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux
+Français, l'Espagne servir de champ de bataille aux armées
+européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand
+dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la
+métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le
+conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le
+coeur de tout Espagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays.
+Quand l'âme est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec
+elle les classes éclairées, devaient donc, dans ces graves
+occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les
+renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les déclarations
+par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de
+fidélité, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait
+arraché ces renonciations, furent disposés à fléchir devant une
+destinée supérieure. Les récentes recommandations de Ferdinand VII,
+qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de
+les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment
+de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de
+la junte, demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid,
+convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur
+parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à
+traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été
+affirmative, comme on s'en souvient, et datée du 5 mai au matin, un
+peu avant la scène qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et
+qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres
+de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père
+et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand
+VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-même la prudence,
+crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annulés par des
+résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à
+fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le
+roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou
+intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de
+Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la
+nouvelle royauté, surtout si c'était Murat, qu'ils connaissaient, qui
+devait en être investi.
+
+[En marge: Difficultés que rencontre Murat pour faire demander, par
+les autorités espagnoles, Joseph Bonaparte comme roi.]
+
+Murat cependant avait autre chose qu'un concours passif à réclamer de
+leur part. Il avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des
+conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph
+Bonaparte comme roi d'Espagne. C'était trop pour la faiblesse des uns,
+pour les calculs intéressés des autres. Laisser tomber les droits de
+la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilité du changement de
+dynastie, était tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Se compromettre
+pour un prince nouveau, à la condition de le faire sous ses yeux, et
+d'acquérir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux;
+mais il ne leur convenait pas de se compromettre pour un prince
+absent, inconnu, qui n'était pas témoin de l'ardeur qu'on mettait à le
+servir.
+
+Murat trouva donc tous les courages glacés, quand il proposa à la
+junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour
+appeler Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Les uns ne cachèrent pas
+leurs craintes, les autres leur peu de zèle pour les intérêts d'un roi
+absent. Il y avait là de quoi flatter les secrets penchants de Murat,
+car il était évident que l'initiative des autorités espagnoles eût été
+plus facile à obtenir s'il se fut agi de lui, soit parce qu'il
+plaisait, soit parce qu'il était sur les lieux. Il n'en insista pas
+moins beaucoup, et vivement, auprès des autorités espagnoles, pour
+leur arracher ce qu'il avait mission d'en obtenir.
+
+[En marge: Déclaration équivoque obtenue des conseils de Castille et
+des Indes.]
+
+Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports
+répondaient, comme nous l'avons dit, à ce qu'étaient autrefois en
+France les parlements, avaient toujours recherché les occasions
+d'étendre leur compétence. Cette fois, loin de viser à l'étendre, ils
+en firent valoir au contraire les étroites limites, en se récriant
+contre la prétention qu'on voulait leur suggérer de toucher aux droits
+du trône, et de décider si une dynastie avait mérité d'en descendre,
+et une autre d'y monter. Cependant, après de nombreuses et actives
+négociations, dont le marquis de Caballero fut l'intermédiaire, les
+conseils de Castille et des Indes aboutirent à une déclaration portant
+que, dans le cas où Charles IV et Ferdinand VII auraient
+définitivement renoncé à leurs droits, le souverain qu'ils croyaient
+le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince
+Joseph Bonaparte, qui régnait avec tant de sagesse dans une partie de
+l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Naples. Ainsi les
+conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de
+Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaient, en cas de vacance
+bien reconnue du trône, à témoigner une préférence, qui n'était après
+tout qu'une marque de haute considération pour l'un des princes les
+plus estimés de la famille Bonaparte.
+
+Murat manda ce résultat à Napoléon, sans lui dissimuler les peines
+qu'il avait eues à l'obtenir, et les difficultés particulières que
+rencontrait un candidat absent. Il était facile d'apercevoir qu'il
+éprouvait une sorte de satisfaction en voyant s'élever contre la
+candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire
+renaître la sienne. Napoléon, qui n'avait pas coutume de le ménager,
+ne voulut pas toutefois l'irriter dans un moment où il avait tant
+besoin de son zèle, et se contenta d'adresser à M. de Laforêt la plus
+violente et la moins juste des réprimandes, lui disant qu'on l'avait
+placé auprès du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis,
+non pour flatter ses penchants; que les hésitations qu'on rencontrait
+à Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi
+auprès des autorités espagnoles; que le grand-duc de Berg se berçait
+de l'espoir de régner sur l'Espagne, et que sa conduite s'en
+ressentait; que c'était là une illusion qu'il fallait détruire chez
+lui; car personne en Espagne ne songeait à le prendre pour roi; qu'on
+n'oublierait jamais qu'il avait été l'auteur de toute la trame qui
+venait d'aboutir à la dépossession de la famille déchue, et le général
+qui avait commandé la mitraillade du 2 mai; qu'un prince étranger à
+tous ces actes, sur lequel ne pèserait aucun souvenir d'intrigue ou de
+rigueur, serait bien mieux reçu, et que la récompense des services
+rendus par le prince Murat serait dans le royaume de Naples, destiné à
+devenir vacant par le succès même de ce qu'on faisait à Madrid. Cette
+réprimande, adressée à M. de Laforêt afin qu'il en arrivât quelque
+chose à Murat, était pour ce dernier un triste prix de la complaisance
+qu'il avait mise à seconder une odieuse machination: triste prix,
+disons-nous, mais très-mérité, car c'est ainsi que doivent être
+traités tous ceux qui prêtent leur concours à de coupables desseins.
+
+[En marge: Napoléon cherche à racheter l'usurpation de la couronne
+d'Espagne par une habile réorganisation de ce royaume.]
+
+Après avoir fait parvenir son mécontentement à Murat par cette voie
+indirecte, Napoléon pensa qu'en attendant la proclamation définitive
+de la dynastie nouvelle, il fallait employer les quelques semaines
+qui allaient s'écouler à préparer la réorganisation administrative de
+l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous
+les pays de l'acte qu'il venait de commettre, par un emploi
+merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le
+reconnaître, n'était plus capable que lui de racheter, par la manière
+de régner, un forfait commis pour régner. Les projets qu'il forma, et
+que l'Espagne déjoua par une résistance fanatique et généreuse, furent
+des plus vastes, des mieux combinés qu'il eût jamais conçus de sa vie.
+
+Il commença d'abord par se faire envoyer à Bayonne tous les documents
+dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, à
+l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous
+l'avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des
+finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l'armée et
+de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins,
+restaient des faits locaux, que l'on connaissait à peine dans
+l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour
+l'Empereur un état de la marine, on lui présenta un annuaire imprimé.
+Mais Napoléon n'était pas homme à se contenter de pareils documents.
+Il fit adresser à MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza,
+ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques
+d'estime, et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire
+espérer une grande faveur sous le nouveau règne, et leur demanda
+immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service.
+Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports,
+des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes, pour
+avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les
+Espagnols n'étaient pas habitués à une telle activité, à une précision
+si rigoureuse; mais ils s'émurent enfin sous l'impulsion de cette
+puissante volonté, dont Murat leur transmettait à chaque courrier la
+nouvelle expression, et ils envoyèrent à Napoléon un tableau de l'état
+de la monarchie, tableau que nous avons déjà fait connaître. Chose
+singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat: Il me
+les faut d'abord pour les mesures que j'ai à ordonner; il me les faut
+ensuite pour apprendre un jour à la postérité dans quelle situation
+j'ai trouvé la monarchie espagnole.--Ainsi lui-même sentait qu'il
+aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il
+avait trouvé l'Espagne, et celui dans lequel il espérait la laisser.
+La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de
+cette justification.
+
+[En marge: Premier secours d'argent accordé à l'Espagne.]
+
+[En marge: Secours de 25 millions accordé à l'Espagne, en se cachant
+derrière la banque de France.]
+
+Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui de
+l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prêt aux troupes, ni de
+quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre
+quelques bâtiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer à son
+avénement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit à la
+caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait
+arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie.
+Il les avait employées à faire quelques largesses, et, ce qui valait
+mieux, à payer aux rentiers de l'État un à-compte, dont ils avaient
+grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet
+emploi, il n'était rien resté. Murat aux abois, réduit à puiser pour
+ses dépenses personnelles dans la caisse de l'armée française, avait
+fait connaître à Napoléon cet état désespéré des finances, et demandé
+instamment un secours pécuniaire, comptant sur les richesses que la
+victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci,
+craignant de dissiper un trésor qu'il destinait à récompenser l'armée
+en cas de prospérité soutenue, ou à créer de grandes ressources
+défensives en cas de revers, lui avait d'abord répondu qu'il n'avait
+point d'argent, réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait à
+lui, à moins qu'il ne s'agît d'oeuvres de bienfaisance. S'étant
+bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu'il ne l'avait
+supposé, il revint sur son refus, et se décida à la secourir, ce qui
+était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il
+ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait,
+car il savait qu'on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait
+n'avoir que lui pour créancier. Il imagina donc de faire prêter à
+l'Espagne cent millions de réaux (25 millions de francs), par la
+Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que
+Charles IV, d'après ses engagements, avait dû laisser à Madrid. Les
+principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de
+l'enlèvement qu'en avait fait la vieille reine, Napoléon n'en conclut
+pas moins cette opération financière, à des conditions raisonnables,
+qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était
+qu'un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé
+avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds,
+courrait toutes les chances du prêt, mais qu'elle agirait avec toute
+la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin
+de ne pas perdre de temps, Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs
+millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques
+qu'il avait réunies à Bayonne. Son active prévoyance abrégeait ainsi
+les délais ordinairement attachés à toutes les transactions.
+
+Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il était en argent
+et non en valès royaux (papier créé sous le prince de la Paix, et
+perdant 50 pour cent), il donna un premier à-compte aux fonctionnaires
+publics et à l'armée; mais il réserva la presque totalité des
+ressources en métal pour le service des ports, service qu'il tenait
+plus qu'aucun autre à ranimer.
+
+[En marge: Distribution prévoyante de l'armée espagnole.]
+
+[En marge: Mouvement sur Tolède et Cordoue ordonné au corps du général
+Dupont.]
+
+Quoiqu'il ne prévît pas une insurrection générale de l'Espagne,
+surtout d'après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Napoléon se défiait
+pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à
+temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on
+écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu'on les dirigeât
+sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer
+une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en
+Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être
+plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des
+Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du
+général Dupont de l'Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix,
+pour aller protéger la flotte de l'amiral Rosily, qui était devenue le
+plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie
+était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde
+division du général Dupont à Tolède, pour qu'elle fût prête à soutenir
+la première; la troisième, à l'Escurial, pour qu'elle fût prête à
+soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin
+de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une
+forte artillerie, deux mille dragons et quatre régiments suisses
+servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu'il les
+prendrait à sa solde, et leur accorderait exactement les mêmes
+conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas
+d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand
+VII. Mais il ajoutait, en écrivant à Murat, que si les Suisses étaient
+dans un _courant d'opinion française_, ils se conduiraient bien, et
+mal s'ils étaient dans un _courant d'opinion espagnole_. En
+conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments de
+Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de
+Madrid, pour les placer sur la route du général Dupont, qui devait les
+recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux
+régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d'où ils
+devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en
+outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les
+troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises, et de porter
+deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida,
+l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc
+contenir l'Andalousie, avec dix mille Français de sa première
+division, quatre ou cinq mille de la division envoyée par le général
+Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de
+Saint-Roch devaient se joindre à lui, et protéger en commun les
+intérêts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les
+mécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors
+plus rien à craindre.
+
+[En marge: Envoi de troupes espagnoles dans les présides d'Afrique et
+au Ferrol, pour une expédition aux colonies.]
+
+[En marge: Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses
+directions.]
+
+Napoléon ordonna encore l'envoi aux Baléares, à Ceuta et à tous les
+présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du
+Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque
+des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes
+espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une
+division vers le nord, c'est-à-dire vers le Ferrol, pour une
+expédition aux colonies dont on va bientôt voir l'importance et
+l'objet. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de
+celles qui étaient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrénées,
+pour les préparer peu à peu à passer en France, sous prétexte d'aller
+partager la gloire de la division Romana, dans une expédition de
+Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut
+prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de haine
+au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VII, et que par ce
+motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord, à côté de
+l'armée française, était l'appât qu'on avait à leur offrir, en leur
+donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur
+licenciement. Il était impossible assurément d'imaginer une
+distribution plus habile; car les troupes espagnoles dispersées sur
+les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de
+l'Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française,
+ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné
+bientôt à l'élan unanime d'un grand peuple de déjouer les plus
+profondes combinaisons du génie.
+
+[En marge: Importantes mesures relatives à la marine espagnole.]
+
+Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier
+soin de Napoléon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies
+espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le
+coeur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le
+plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes
+projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avait
+manqué jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche
+coopération de l'Espagne.
+
+[En marge: Expédition de petits bâtiments aux colonies espagnoles et
+françaises, pour leur porter les publications réclamées par les
+circonstances.]
+
+Napoléon commença par ordonner des communications multipliées tant
+avec les colonies françaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour
+cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits
+bâtiments portant des proclamations remplies des plus séduisantes
+promesses, des écrits émanés de toutes les compagnies de commerce
+confirmant ces proclamations, des commissaires chargés de les
+répandre, enfin des secours en armes et munitions de guerre, dont les
+derniers événements de Buenos-Ayres avaient révélé l'urgent besoin.
+Tous les colons en effet avaient manifesté le plus grand zèle à
+défendre la domination espagnole, et il ne leur avait manqué que des
+armes pour rendre ce zèle efficace. Napoléon, qui non-seulement
+ordonnait tout, mais se faisait lui-même l'exécuteur de ses ordres
+dans les lieux où il se trouvait, avait déjà recherché à Bayonne, port
+d'où l'on commerçait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les
+moyens de communiquer avec l'Amérique. Il avait découvert une espèce
+de bâtiment, très-petit, très-fin voilier, coûtant très-peu à
+construire, presque imperceptible en mer, à cause de sa faible
+voilure, et pouvant échapper à toutes les croisières ennemies. Il en
+fit expédier un qui existait déjà, et en fit mettre six sur chantier,
+sous le nom de _mouches_, pour les envoyer dans l'Amérique espagnole,
+chargés d'armes et de communications pour les autorités. Un mois
+suffisait à leur construction. Il avait donc la certitude d'en avoir
+bientôt un assez grand nombre tout prêts à partir.
+
+Il avait constaté par des renseignements recueillis à Cadix, que ce
+port était le meilleur pour les expéditions lointaines, parce que les
+bâtiments en se jetant à la côte d'Afrique, et la descendant jusqu'à
+la région des vents alisés, n'avaient plus à doubler aucun des caps
+espagnols où se tenaient ordinairement les croisières ennemies. Il
+voulut qu'on expédiât immédiatement de ce port une multitude de petits
+bâtiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matériel
+de guerre.
+
+[En marge: Expédition au Ferrol pour le Rio de la Plata.]
+
+Après ces soins pour rendre fréquentes les communications avec les
+colonies, il s'occupa d'y envoyer des forces considérables. Il
+commanda des armements au Ferrol, à Cadix, à Carthagène. Une partie de
+l'emprunt accordé à l'Espagne devait être consacrée à cet objet, et
+procurer le double résultat de réjouir les yeux des Espagnols par le
+spectacle d'une grande activité maritime, et de préparer des
+expéditions capables de sauver leurs possessions coloniales. Il y
+avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frégates en état de prendre la
+mer. Il ordonna de radouber immédiatement deux autres vaisseaux,
+d'armer ces six bâtiments, de les charger d'armes et de munitions de
+guerre, et de les tenir prêts à recevoir trois ou quatre mille soldats
+espagnols acheminés en ce moment sur le Ferrol. Cette expédition était
+destinée au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques
+centaines d'hommes sous les ordres d'un officier français, M. de
+Liniers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayres, et d'une centaine
+de Français à Caracas pour déjouer les tentatives de l'insurgé
+Miranda, il y avait lieu d'espérer que l'envoi d'un tel secours
+suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amérique du Sud à
+l'abri de toute tentative.
+
+[En marge: Organisation d'une flotte de dix-huit vaisseaux à Cadix.]
+
+À Cadix il existait depuis long-temps six vaisseaux armés. Napoléon
+ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en
+équipages, et d'ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de
+ce port, si on avait de l'argent, permettaient de radouber, d'armer et
+d'équiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux français et plusieurs
+frégates sous l'amiral Rosily, restes glorieux, comme nous l'avons
+dit, du désastre de Trafalgar, et aussi bien organisés que les
+meilleurs vaisseaux anglais. Napoléon voulut renforcer cette division
+de deux autres vaisseaux, au moyen d'une combinaison fort ingénieuse,
+et fort avantageuse à l'Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trésor de
+France, l'avance nécessaire pour la construction de deux vaisseaux
+neufs, lesquels devaient être mis sur chantier à Carthagène, port où
+l'on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix
+on réservait les bois au radoub des flottes armées. En retour de cette
+avance, l'Espagne devait prêter à la France le _Santa-Anna_ et le
+_San-Carlos_, deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus
+après l'achèvement des deux vaisseaux construits à Carthagène.
+Napoléon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six à
+sept cents hommes, qui avait suivi les détachements de la garde en
+Espagne, de se rendre à Cadix à la suite du général Dupont. Outre ces
+six ou sept cents marins excellents, l'amiral Rosily pouvait bien sans
+affaiblir son escadre en détacher trois ou quatre cents, que le
+général Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons,
+et avec ces moyens il devenait facile d'équiper les deux nouveaux
+vaisseaux empruntés à l'arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de
+suite à Cadix sept vaisseaux français, cinq ou six espagnols, ce qui
+faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l'armement
+était ordonné, un total de dix-huit, employés, comme on le verra
+bientôt, à l'exécution des plus grands desseins.
+
+[En marge: Armement d'une division à Carthagène, et ordre à l'escadre
+qui en était sortie d'y rentrer ou de se rendre à Toulon.]
+
+À Carthagène, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le
+compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les
+ouvriers dispersés. Il était sorti de ce port une escadre de six
+vaisseaux pour se rendre à Toulon. Il en restait deux capables de
+naviguer. Napoléon ordonna de les armer immédiatement, et d'y ajouter
+quelques frégates. Il enjoignit à la flotte de Carthagène, réfugiée à
+Mahon, de se rendre à Toulon, ou de revenir à Carthagène. Revenue à
+Carthagène, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y
+présenter une division de huit vaisseaux.--Donnez-vous la gloire,
+écrivait Napoléon à Murat, d'avoir, pendant votre courte
+administration, ranimé la marine espagnole. C'est le meilleur moyen de
+nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre
+présence chez eux.--
+
+Maintenant il faut voir comment ces préparatifs, propres à réveiller
+l'activité dans les ports de l'Espagne, allaient concourir avec les
+forces navales déjà créées dans toute l'étendue de l'empire français.
+Nous avons dit que le projet de Napoléon était de disposer dans tous
+les ports de l'Europe, depuis le Sund jusqu'à Cadix, depuis Cadix
+jusqu'à Toulon, depuis Toulon jusqu'à Corfou et Venise, des flottes
+complétement équipées, et à côté de ces flottes des camps, que le
+retour de la grande armée permettrait de composer des plus belles
+troupes, afin de ruiner, de désespérer l'Angleterre par la possibilité
+toujours menaçante d'immenses expéditions pour tous les pays, la
+Sicile, l'Égypte, Alger, les Indes, l'Irlande, l'Angleterre elle-même.
+C'est le cas de montrer où en étaient ces projets, et ce qu'ils
+allaient devenir par la réunion de l'Espagne et de la France sous une
+même autorité.
+
+[En marge: Vicissitudes et résultats de l'expédition de Sicile.]
+
+L'expédition de Corfou, destinée principalement pour la Sicile, avait
+eu bien des contre-temps à surmonter, mais avait dominé la
+Méditerranée pendant deux mois, du 10 février au 10 avril. L'amiral
+Ganteaume, parti, comme on l'a vu, de Toulon le 10 février, avec les
+deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux
+frégates, deux corvettes, une flûte, avait essuyé dans la nuit du 11
+une horrible tempête. Son escadre dispersée n'avait pu se rallier.
+Avec le vaisseau à trois ponts le _Commerce de Paris_, et la division
+de Rochefort, il avait tenu la mer, doublé la Sicile, et paru en vue
+de Corfou, où il était entré le 23. De son côté, le contre-amiral
+Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frégates et deux flûtes, avait
+long-temps battu les mers de Sicile pour rejoindre l'amiral, avait
+ensuite gagné le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui était assigné à
+l'extrémité de la terre d'Otrante, et, au lieu d'entrer à Corfou, où
+il aurait trouvé le reste de la flotte, s'était retiré dans le golfe
+de Tarente, sur le faux bruit de l'approche d'une escadre anglaise.
+L'amiral Ganteaume, sorti le 25 février de Corfou pour rallier la
+division Cosmao, ballotté par une affreuse tourmente de dix-neuf
+jours, avait enfin rencontré son lieutenant le 13 mars, et ramené ses
+dix vaisseaux, ses deux frégates, ses deux corvettes, et l'une de ses
+deux flûtes à Corfou. Il y avait versé des munitions et des vivres en
+quantité considérable, et porté la garnison à six mille hommes. Il
+s'apprêtait à pénétrer dans le détroit de Messine, pour opérer le
+passage des troupes françaises en Sicile, lorsqu'un avis de Joseph
+était venu l'informer que l'amiral anglais Stracham était à Palerme
+avec dix-sept vaisseaux; il avait alors pris le parti de retourner à
+Toulon, laissant à Corfou ses frégates fraîchement armées, et ramenant
+la _Pomone_ et la _Pauline_, qui avaient épuisé leurs ressources et
+usé leur armement par leur séjour prolongé dans cette île. Accueilli
+par les mauvais temps de l'équinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le
+10 avril.
+
+[En marge: Nouvelle organisation de la flotte de Toulon.]
+
+Cette expédition de deux mois, quoique fort contrariée par le temps,
+avait néanmoins causé une vive satisfaction à Napoléon, et il avait
+voulu qu'on prodiguât les plus pompeux éloges à l'amiral et à ses
+officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu
+qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient
+tenter de grandes choses. Il ordonna sur-le-champ de radouber les dix
+vaisseaux de l'amiral Ganteaume, qui étaient pourvus d'excellents
+équipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et
+Allemand, de mettre à la mer l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le
+_Donauwerth_, et d'y adjoindre deux vaisseaux russes réfugiés à
+Toulon, dont il avait stipulé le concours avec le gouvernement de
+Russie. Il décréta une nouvelle levée de marins sur les côtes de
+Provence, de Ligurie, de Toscane et de Corse, avec une adjonction de
+conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs l'_Austerlitz_, le
+_Breslaw_, le _Donauwerth_. Il ordonna d'équiper en flûte plusieurs
+frégates et vieux bâtiments, de manière à pouvoir embarquer 20 mille
+hommes et 800 chevaux. L'arrivée de la division espagnole de
+Carthagène, si elle se rendait des Baléares à Toulon, devait y
+augmenter d'un tiers ou d'un quart les moyens de transport.
+
+[En marge: Division navale russe et française préparée à Lisbonne.]
+
+Nous venons de parler des préparatifs commandés à Carthagène et à
+Cadix. Le général Junot avait trouvé à Lisbonne deux vaisseaux en état
+de prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d'être
+lancé. Napoléon lui avait envoyé quelques officiers et quelques
+marins, et lui avait prescrit d'enrôler les matelots danois,
+portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi à Lisbonne, pour
+équiper les trois vaisseaux portugais. Cette division française,
+réunie à celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux,
+devait ainsi s'élever à douze.
+
+[En marge: Division de Rochefort, Lorient et Brest.]
+
+À Rochefort, Napoléon avait remplacé la division Allemand au moyen de
+trois vaisseaux mis à l'eau, et d'un quatrième lancé plus récemment. À
+Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le
+_Vétéran_ qui allait y rentrer, avec des frégates et des flûtes. Il
+fit préparer dans ce port des moyens d'embarquement pour quatre à cinq
+mille hommes. À Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux
+en bon état. Il ordonna d'y joindre des frégates, des vaisseaux armés
+en flûte, n'ayant qu'une batterie pourvue de ses canons, et pouvant,
+sur un très-petit nombre de bâtiments, porter au loin douze mille
+hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre.
+
+[En marge: Flotte d'Anvers.]
+
+Enfin il existait déjà huit vaisseaux neufs descendus d'Anvers à
+Flessingue, sans compter une douzaine d'autres en construction, dont
+quelques-uns prêts à être lancés. Napoléon ordonna de détacher de
+Boulogne une partie des équipages de la flottille, organisés en
+bataillons de marins, servant tour à tour à terre ou à la mer, et
+très-capables de remonter sur des vaisseaux de haut bord. La
+flottille, réduite à ce que la rade de Boulogne pouvait facilement
+contenir, était encore assez considérable pour transporter 80 mille
+hommes en deux ou trois traversées. Au Texel, le roi Louis avait huit
+vaisseaux tout prêts, et des détachements de troupes hollandaises.
+
+[En marge: Force totale des expéditions maritimes préparées par
+Napoléon.]
+
+Napoléon avait ainsi 42 vaisseaux français déjà armés et équipés, plus
+20 espagnols déjà armés ou près de l'être, 10 hollandais, 11 russes
+dans les ports de France, 12 russes dans l'Adriatique, plus un ou deux
+appartenant au Danemark. Il se flattait d'avoir construit encore 35
+vaisseaux à la fin de l'année, dont 12 à Flessingue, 1 à Brest, 5 à
+Lorient, 5 à Rochefort, 1 à Bordeaux, 1 à Lisbonne, 4 à Toulon, 1 à
+Gênes, 1 à la Spezzia, 3 ou 4 à Venise. Ces 35 vaisseaux étaient
+construits aux deux tiers. Toutes ces constructions terminées, il
+devait posséder ainsi 131 vaisseaux de ligne, et son projet était de
+placer 7 mille hommes au Texel, 25 mille à Anvers, 80 mille à
+Boulogne, 30 mille à Brest, 10 mille entre Lorient et Rochefort, 6
+mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Français autour de Lisbonne, 30
+mille autour de Cadix, 20 mille autour de Carthagène, 25 mille à
+Toulon, 15 mille à Reggio, 15 mille à Tarente. Avec 131 vaisseaux de
+ligne et 300 mille hommes environ, toujours prêts à s'embarquer sur un
+point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle
+épouvante.
+
+[En marge: Effectif naval nécessaire aux Anglais pour faire face aux
+moyens préparés par Napoléon.]
+
+En attendant que ce grand développement de forces fût achevé,
+Napoléon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans
+la Baltique pour veiller sur les Russes et les opérations de la
+Finlande, 8 pour observer les flottes préparées au Texel et aux
+bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessingue, aux 7
+de Brest, aux 4 de Lorient, aux 3 de Rochefort; 4 pour opposer à
+l'expédition du Ferrol, 12 à l'armement de Lisbonne, 20 à l'armement
+de Cadix, 22 ou 24 à l'armement de Toulon, ce qui exigeait un total de
+102 vaisseaux, sans compter les forces nécessaires en Amérique, dans
+les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'était un effort ruineux
+pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait à le continuer pendant
+deux ou trois années.
+
+[En marge: Nouveau projet d'une expédition en Égypte et dans l'Inde.]
+
+Napoléon cependant ne voulait pas se borner à une simple menace,
+quelque inquiétante et coûteuse qu'elle pût être pour la
+Grande-Bretagne, et il entendait tirer de ces immenses préparatifs
+deux résultats immédiats: une expédition dans l'Inde et une en Égypte,
+double projet qui attirait toute son attention dès qu'elle cessait
+d'être fixée sur le détroit de Calais. Il avait, suivant sa coutume,
+ordonné d'ajouter aux divisions armées en guerre des moyens de
+transport consistant en vieux vaisseaux et en vieilles frégates armés
+en flûte, et permettant de porter beaucoup de monde et de vivres sans
+traîner après soi un trop grand nombre de voiles. Il avait ainsi de
+quoi embarquer 12 mille hommes à Brest, 4 ou 5 mille à Lorient, 3
+mille à Rochefort, les uns et les autres pourvus de six mois de
+vivres. Il existait à Toulon des moyens d'embarquement pour 20 mille
+hommes avec trois mois de vivres. Il avait ordonné à Cadix de
+semblables préparatifs pour 20 mille hommes, mais pour une époque
+moins rapprochée.
+
+Profitant de l'incertitude dans laquelle se trouverait l'Angleterre
+menacée sur tous les points à la fois, l'expédition de Lorient devait
+partir la première, pour porter à l'île de France les 4 ou 5 mille
+hommes qu'elle pouvait embarquer. Si elle arrivait, c'était un renfort
+d'hommes, de munitions, de forces navales, qui allait faire de l'île
+de France un poste formidable pour le commerce des Indes. L'expédition
+de Brest devait partir la seconde. Si elle arrivait aussi à l'île de
+France, le général Decaen, avec une force de 16 à 17 mille hommes, et
+une escadre puissante, était en mesure de renverser ou d'ébranler au
+moins l'empire britannique dans les Indes. Un peu après l'amiral
+Ganteaume enfin devait porter 20 mille hommes ou en Sicile, ou en
+Égypte, tandis que la flotte de Cadix serait en mesure de le suivre
+dans l'une de ces directions. Le moins qu'il pût résulter de ces
+tentatives combinées, ce serait dans l'Océan le ravitaillement de nos
+colonies, dans la Méditerranée la conquête d'un point important, et
+dans l'une et l'autre mer, un tel trouble pour l'amirauté anglaise
+qu'elle ne pourrait rien tenter contre les colonies espagnoles.
+
+[En marge: Courses de Napoléon autour de Bayonne pour s'enquérir de
+beaucoup de détails relatifs à la marine.]
+
+[En marge: Efforts pour rendre au port de Bayonne ses anciennes
+conditions, et en faire un port de construction.]
+
+[En marge: Moyen nouveau de porter des vivres aux colonies, et d'en
+rapporter des denrées coloniales.]
+
+Tandis qu'il discutait avec opiniâtreté ces divers plans, soit avec le
+ministre Decrès, soit avec les amiraux chargés du commandement, et
+qu'il en ordonnait l'ensemble ou en rectifiait les détails d'après
+l'avis des hommes pratiques, Napoléon dans ses moments de loisir
+montait lui-même à cheval, pour courir le long de la mer, visiter
+l'embouchure de l'Adour, et recueillir de ses propres yeux beaucoup
+d'informations relatives à la marine. Depuis qu'il était dans les
+Landes, et qu'il avait vu gisant sur le sol de magnifiques bois de
+pins et de chênes, qui pourrissaient faute de moyens de transport, il
+s'était promis de vaincre la nature à force d'art. _Le coeur me
+saigne_, écrivait-il à M. Decrès, en voyant périr inutilement des bois
+si précieux et si rares. Il ordonna d'abord de transporter une partie
+de ces bois à Mont-de-Marsan, par les eaux de l'Adour, puis de
+préparer des attelages de boeufs pour les traîner jusqu'à Langon, et
+les faire descendre ensuite par la Garonne jusqu'à Bordeaux et La
+Rochelle. Ce mode de transport étant fort coûteux, il s'obstina à
+faire construire à Bayonne même, pour employer le reste des bois du
+pays. La barre qui obstrue le fleuve formait le seul obstacle. Elle ne
+donnait que quatorze pieds d'eau à marée haute. Ce n'était pas assez
+pour un vaisseau de soixante-quatorze, échantillon que Napoléon
+voulait construire dans ce port. Il imagina des travaux qui devaient
+reculer la barre de quelques centaines de toises, et procurer tout de
+suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu'en s'éloignant la mer
+devenait extrêmement profonde, et que la barre descendait en
+proportion. Il fit venir des ingénieurs de Hollande, afin de discuter
+et d'arrêter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieurs
+projets pour envoyer aux colonies des recrues, des farines, dont
+elles manquaient, et en rapporter des sucres, des cafés, dont elles
+ne savaient que faire. Il commença par offrir aux armateurs du
+commerce une certaine somme par tonneau pour le transport des
+munitions et des hommes. Leur exigence s'étant élevée trop haut, il
+décida le départ de corvettes et de frégates, qui devaient porter des
+recrues, des farines, et rapporter des denrées coloniales pour le
+compte de l'État. _À des circonstances extraordinaires il faut_,
+disait-il, _des moyens extraordinaires_; le pire serait de ne rien
+faire, car les colonies mourraient de faim à côté de leurs barriques
+de sucre et de café, et nous manquerions de ces denrées si précieuses
+à côté de nos farines ou de nos salaisons invendues.
+
+[En marge: Formation d'une junte à Bayonne.]
+
+[En marge: Tendance à l'insurrection dans quelques-unes des provinces
+espagnoles.]
+
+En ce moment il venait d'arriver à Bayonne un certain nombre
+d'Espagnols considérables, choisis par ordre de Napoléon dans les
+diverses provinces de l'Espagne pour composer une junte. Ils avaient
+répondu à son appel, les uns parce qu'ils étaient convaincus que, pour
+le bonheur de leur patrie, pour lui épargner une guerre dévastatrice,
+pour sauver ses colonies et assurer sa régénération, il fallait se
+rattacher à la dynastie Bonaparte; les autres, parce qu'ils étaient
+attirés par l'intérêt, par la curiosité, par la sympathie qu'inspire
+un homme extraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel qui
+avait éclaté à Madrid le 2 mai, s'était communiqué dans plusieurs
+provinces à la fois, en Andalousie à cause de son éloignement des
+troupes françaises, en Aragon à cause de l'esprit national de cette
+province frontière, dans les Asturies à cause d'un vieux sentiment
+d'indépendance propre à cette région inaccessible. Là le sentiment
+des gens éclairés était vaincu par le sentiment du peuple, moins
+touché par les considérations politiques que par l'attentat commis
+contre une dynastie nationale. Dans ces provinces on n'avait ni pu ni
+osé nommer des députés à la junte de Bayonne. Le gouvernement de
+Madrid y avait suppléé en les nommant lui-même. Quelques-uns, bien que
+portés à se rendre à Bayonne, craignaient toutefois d'y aller; car il
+y avait une idée qui commençait à se répandre universellement, c'est
+que quiconque faisait le voyage de Bayonne n'en revenait plus. Une
+sorte de terreur populaire et superstitieuse s'était emparée des
+esprits. Les troupes qu'on avait voulu diriger vers les Pyrénées, et
+notamment les gardes du corps, avaient obstinément refusé d'obéir; ce
+qui était fâcheux, car c'étaient autant de forces laissées à
+l'insurrection. Napoléon, averti par Murat de cette disposition des
+esprits, avait renvoyé pour quelques jours MM. de Frias, de
+Medina-Celi et quelques autres personnages considérables, afin de
+montrer qu'on pouvait revenir de Bayonne quand on y était allé.
+
+[En marge: Murat atteint d'une maladie grave qui le met dans
+l'impossibilité de commander.]
+
+On touchait à la fin de mai, et l'esprit public s'altérait visiblement
+en Espagne, surtout par le retard à proclamer le nouveau roi. Murat
+demandait avec instance qu'on en finît, pour décider d'abord une
+question qui n'avait pas cessé de le préoccuper beaucoup, et ensuite
+pour prévenir une plus grande altération dans les sentiments des
+Espagnols. Napoléon, qui devinait parfaitement les motifs personnels
+de son beau-frère, et qui ne pouvait pas faire arriver plus tôt la
+réponse qu'il attendait de Naples, lui avait écrit de la manière la
+plus dure; et Murat agité de mille soucis, de mille espérances, tour à
+tour conçues ou abandonnées, bourrelé par les reproches injustes de
+Napoléon, avait fini par succomber tant au climat qu'à ses propres
+émotions. Il avait été atteint d'une fièvre presque mortelle, qui
+mettait ses jours en péril, et persuadait aux basses classes que le
+lieutenant de Napoléon venait d'être frappé par la Providence. Ce
+n'était pas un médiocre inconvénient que cette superstition populaire,
+et cette subite disparition de l'autorité du lieutenant-général dans
+les circonstances actuelles.
+
+[En marge: Juin 1808.]
+
+[En marge: Acceptation et arrivée de Joseph.]
+
+[En marge: Proclamation de Joseph comme roi d'Espagne et des Indes.]
+
+[En marge: Dispositions morales de Joseph en recevant la couronne
+d'Espagne.]
+
+Enfin Napoléon apprit dans les premiers jours de juin, après trois
+semaines d'attente, l'acceptation et l'arrivée de Joseph, qui n'avait
+pu, à cause des distances, ni répondre ni arriver plus tôt. Le 6 juin,
+veille de son arrivée, Napoléon se décida à le proclamer roi
+d'Espagne, afin qu'il pût paraître à Bayonne en cette qualité, et y
+recevoir immédiatement les hommages de la junte. En conséquence
+Napoléon rendit un décret dans lequel, s'appuyant sur les déclarations
+du conseil de Castille, il proclamait Joseph Bonaparte roi d'Espagne
+et des Indes, et garantissait au nouveau souverain l'intégrité de ses
+États d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Asie. Le 7 juin Napoléon
+alla à sa rencontre, sur la route de Pau, et l'accabla de
+démonstrations tout à la fois sincères et calculées, car il l'aimait,
+et voulait en même temps lui donner crédit aux yeux de la junte.
+Joseph était enivré de sa grandeur, et inquiet aussi des difficultés
+qu'il entrevoyait, difficultés dont la révolte des Calabres pouvait
+déjà lui faire présager une partie. Comme tous les parvenus il était
+beaucoup moins heureux que ne le suppose la jalouse envie. Il recevait
+presque avec effroi ce royaume d'Espagne, que Murat désirait jusqu'à
+en mourir; et dans ces perplexités il se laissait aller à regretter le
+doux royaume de Naples, qui ne suffisait pas à consoler la douleur de
+Murat! Étrange scène, qui n'était pas la moins singulière de celles
+que devait offrir cette famille, placée un moment par un grand homme
+dans la région des fables, pour retomber ensuite dans la région des
+réalités, de toute la hauteur des trônes les plus élevés de la terre.
+
+[En marge: Présentation à Joseph des Espagnols réunis à Bayonne.]
+
+[En marge: Favorable impression que produit Joseph sur les Espagnols
+qu'on lui présente.]
+
+[En marge: Cérémonie solennelle pour la reconnaissance de Joseph par
+les Espagnols présents à Bayonne.]
+
+Dès que Joseph fut arrivé, Napoléon lui présenta les personnages les
+plus considérables d'Espagne qu'il avait successivement attirés à
+Bayonne, ou à titre de membres de la junte, ou à titre d'hommes
+importants, qu'il voulait connaître, et que sa désignation seule
+flattait assez pour qu'ils y vinssent. Joseph avait dans le visage
+quelque chose de la beauté de Napoléon, moins la parfaite régularité,
+moins le regard, moins enfin ce qui accusait, dans le vainqueur de
+Rivoli et d'Austerlitz, la présence de César ou d'Alexandre. Il y
+suppléait par une extrême douceur, et par une certaine grâce mêlée
+d'un peu de hauteur empruntée. Les frères de Napoléon avaient
+contracté auprès de lui l'habitude de parler d'armées, de diplomatie,
+d'administration, et le faisaient assez bien pour n'être pas trop
+déplacés dans les rôles extraordinaires que l'auteur de leur fortune
+les appelait à jouer. Aucun d'ailleurs n'était dépourvu d'esprit.
+Devant ces grands d'Espagne, vains de leur grandeur, mais ignorants,
+déjà séduits par la présence de Napoléon, Joseph, par beaucoup de
+prévenances, et l'étalage de quelques connaissances acquises à Naples,
+sut plaire et inspirer confiance dans sa capacité. Bientôt, comme la
+servilité est contagieuse, la plupart des Espagnols appelés autour de
+lui se mirent à vanter ses vertus, même à y croire. Les ducs de San
+Carlos, de l'Infantado, del Parque, de Frias, de Hijar, de
+Castel-Franco, les comtes de Fernand Nuñez, d'Orgaz, le fameux
+Cevallos lui-même, si ennemi des Français, avaient déjà été conduits à
+penser que l'intérêt bien entendu de l'Espagne voulait qu'on se soumît
+à la nouvelle dynastie, ce qui était vrai assurément. MM. O'Farrill,
+ministre de la guerre, d'Azanza, ministre des finances, appelés à
+Bayonne, avaient été amenés à la même conviction; ce qui de leur part
+était beaucoup plus naturel, car ils n'étaient pas hommes de cour,
+mais hommes d'affaires, point astreints à la fidélité domestique, et
+tenus seulement de chercher en politique le plus grand bien de leur
+pays. Pour de tels hommes il ne pouvait pas y avoir de doute sur
+l'avantage de remplacer l'ancienne dynastie par la nouvelle. Après
+avoir approché Napoléon d'ailleurs, ils furent pénétrés d'admiration,
+et oublièrent presque les procédés employés à l'égard de la famille
+détrônée. Ils promirent de servir le nouveau roi. En attendant
+l'arrivée de Joseph, Napoléon avait préparé avec les Espagnols
+présents à Bayonne un projet de Constitution accommodé au temps et aux
+moeurs de l'Espagne. Il fut convenu que dans un local, celui de
+l'ancien évêché de Bayonne, disposé pour cet usage, on rassemblerait
+la junte, reconnaîtrait le roi, discuterait la Constitution, pour lui
+donner les apparences d'une adoption libre et volontaire. Ce qui avait
+été convenu fut exécuté avec une précision toute militaire. Joseph
+était arrivé le 7 juin. Le 15 la junte fut convoquée sous la
+présidence de M. d'Azanza, ministre des finances de Ferdinand VII,
+destiné à le devenir de Joseph Bonaparte, et digne de l'être de tout
+roi éclairé. M. d'Urquijo remplissait les fonctions de secrétaire.
+Après quelques discours d'apparat, répétant tous qu'il fallait
+recevoir de la main de Napoléon un membre de cette dynastie
+miraculeuse envoyée sur la terre pour régénérer les trônes, et que ce
+membre était Joseph Bonaparte, on lut le décret impérial qui
+proclamait Joseph roi d'Espagne et des Indes; puis on se rendit auprès
+de lui pour lui offrir les hommages de la nation espagnole, dont
+malheureusement on représentait les lumières, mais non les passions.
+Après Joseph on alla visiter Napoléon, et remercier le puissant
+bienfaiteur auquel on croyait devoir le plus bel avenir.
+
+[En marge: Constitution donnée à l'Espagne.]
+
+Les jours suivants on lut le projet de Constitution, et on présenta
+sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il était
+modelé sur la Constitution de France, sauf quelques modifications
+appropriées aux moeurs de l'Espagne, et contenait les dispositions qui
+suivent:
+
+Une royauté héréditaire, transmissible de mâle en mâle, par ordre de
+primogéniture, reversible de la branche de Joseph à celles de Louis et
+de Jérôme; ne pouvant jamais être réunie à la couronne de France, ce
+qui assurait l'indépendance de l'Espagne;
+
+Un sénat, composé de vingt-quatre membres, chargé, comme celui de
+France, de veiller à la Constitution, pourvu aussi de la faculté de
+protéger la liberté de la presse et la liberté individuelle, au moyen
+d'une commission déclarant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de
+ces libertés avait pu être violée;
+
+Une assemblée des cortès, comprenant, sous le nom de _banc du clergé_,
+vingt-cinq évêques désignés par le roi; sous le nom de _banc de la
+noblesse_, vingt-cinq grands d'Espagne désignés par le roi, 62 députés
+des provinces d'Espagne et des Indes, 30 députés des grandes villes,
+15 commerçants notables, 15 lettrés ou savants représentant les
+universités et les académies, tous élus par ceux qu'ils devaient
+représenter, laquelle assemblée, réunie au moins tous les trois ans,
+discutait les lois, et arrêtait pour trois ans la recette et la
+dépense;
+
+Une magistrature inamovible, rendant la justice d'après les formes de
+la législation moderne, sous la juridiction suprême d'une haute Cour,
+qui n'était autre que le conseil de Castille, conservé sous le titre
+de Cour de cassation;
+
+Enfin un conseil d'État, régulateur suprême de l'administration, à
+l'exemple de celui de France.
+
+[En marge: Juillet 1808.]
+
+Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurément, était
+appropriée et aux moeurs de l'Espagne et à l'état de son éducation
+politique. On n'y avait parlé ni de l'inquisition, ni du clergé, ni
+des droits de la noblesse, car il ne fallait éloigner aucune classe de
+la nation. On laissait à la législation le soin de tirer plus tard
+toutes les conséquences des principes posés dans cet acte, qui
+contenait en germe la régénération de l'Espagne.
+
+La Constitution étant achevée, une séance royale eut lieu le 7
+juillet, dans le lieu consacré aux séances de la junte. Joseph, assis
+sur le trône, lut un discours où il exprimait les sentiments de
+dévouement avec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de
+l'Espagne, et puis prêta serment à la nouvelle Constitution, la main
+posée sur les Évangiles. La junte, à son tour, prêta serment au roi et
+à la Constitution. De bruyantes acclamations accompagnèrent tous ces
+actes. On se rendit ensuite à Marac pour complimenter l'auteur trop
+obéi de toutes les choses du temps.
+
+Il était urgent que Joseph allât prendre possession de son royaume.
+Déjà on disait que les Espagnols, animés par la vue du sang répandu le
+2 mai à Madrid, indignés de la ruse avec laquelle la famille des
+Bourbons avait été attirée et spoliée à Bayonne, s'insurgeaient en
+Andalousie, en Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait
+le nouveau roi serait à peine sûre. Il fallait partir pour aller
+relever Murat malade, atteint d'un délire continu, demandant à quitter
+un pays qui lui était devenu odieux, et où il ne pouvait rester sans
+péril pour sa vie.
+
+[En marge: Forces préparées pour accompagner Joseph à Madrid.]
+
+Napoléon, dont les yeux commençaient à s'ouvrir, et qui ne voulait pas
+envoyer son frère chez une nation étrangère sans le faire respecter,
+avait préparé de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Déjà les
+réserves d'infanterie qu'il avait organisées à Orléans, les réserves
+de cavalerie qu'il avait réunies à Poitiers, étaient entrées sous les
+généraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d'armée qui
+occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux régiments tirés
+de la grande armée, il avait recomposé les camps des côtes, et de ces
+camps reformés il put tirer quatre beaux régiments, le 15e de ligne,
+et les 2e, 4e, 12e d'infanterie légère. Il y joignit des lanciers
+polonais, plus un superbe régiment de cavalerie levé par Murat dans le
+pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de
+vieilles troupes, au sein de laquelle Joseph dut s'avancer sur Madrid
+à petits pas, afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux
+Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les
+grands d'Espagne devaient l'accompagner en marchant du même pas.
+
+[En marge: Entrée de Joseph en Espagne.]
+
+[En marge: Adieux de Napoléon à Joseph.]
+
+Joseph partit le 9 juillet, escorté de vieux soldats, et précédé et
+suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la
+junte. Napoléon le conduisit jusqu'à la frontière de France,
+l'embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu'il
+entrevoyait déjà dans sa profonde intelligence. Le faible coeur de
+Joseph n'eût pas tenu à de pareilles révélations, bien que le génie de
+Napoléon, à demi éclairé sur l'avenir, ne vît pas encore la moitié des
+maux qui allaient découler de la grande faute commise à Bayonne.
+
+Tels furent les moyens par lesquels Napoléon, obéissant à une idée
+systématique bien plus encore qu'aux affections de famille, car il
+avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurper la couronne
+d'Espagne, parvint à détrôner les derniers Bourbons régnant en
+Europe. Comme il ne pouvait, à cause de leur faiblesse, y employer la
+force, car il eut été ridicule de déclarer la guerre à Charles IV, il
+voulut y employer la ruse, et les faire fuir en leur faisant peur.
+L'indignation de l'Espagne ayant arrêté dans leur fuite ces malheureux
+Bourbons, il profita de leurs divisions de famille pour les attirer à
+Bayonne, par l'espérance d'une justice qu'il leur rendit comme le juge
+de la fable qui donnait l'écaille de l'huître aux plaideurs. Il fut
+entraîné ainsi de la ruse à la fourberie, et ajouta à son nom la
+seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour
+l'absoudre le bien à faire à l'Espagne, et par l'Espagne à la France.
+La Providence ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une
+perfidie indigne de son caractère.
+
+Mais ne devançons pas la justice des temps. Les récits qui vont suivre
+montreront bientôt cette justice redoutable, sortant des événements
+eux-mêmes, et punissant le génie, qui n'est pas plus dispensé que la
+médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens.
+
+FIN DU LIVRE TRENTIÈME
+
+ET DU TOME HUITIÈME.
+
+
+
+
+NOTE DU LIVRE XXIX.
+
+(VOIR PAGE 474.)
+
+
+J'étonnerais beaucoup et le public et les historiens contemporains,
+qui prennent en général très-vite leur parti sur les questions
+douteuses, si je disais par quelles perplexités j'ai passé avant de me
+fixer sur les vrais projets de Napoléon à l'égard de l'Espagne. Comme
+il a fini par l'envahir et par la donner à son frère Joseph, on en a
+conclu qu'il a toujours voulu ce qu'il a exécuté en définitive, de
+même qu'il y a des gens qui croient de bonne foi que, parce qu'il
+s'est fait Empereur, il y songeait à l'armée d'Italie. N'avons-nous
+pas vu en effet des collecteurs de souvenirs chercher les premières
+traces de ses projets à l'école de Brienne? Moreau a fini par trahir
+la France en 1813; cela est certain. On ne se contente pas de faire
+remonter ses mauvaises dispositions civiques à la conspiration de
+Georges, à sa brouille avec le Premier Consul; on les fait remonter à
+la conspiration de Pichegru, et, l'esprit d'investigation aidant,
+jusqu'à l'école de Rennes, où il avait conçu, apparemment en étudiant
+le droit, le projet de livrer les armées françaises aux Autrichiens.
+Il n'y a pas de plus ridicule manière de juger les hommes. On se
+trompe ainsi et sur les individus eux-mêmes, et sur la marche de
+l'esprit humain, qui est lente et successive, et beaucoup plus souvent
+déterminée par les événements qu'elle n'a l'honneur de les
+déterminer.--Napoléon en 1808 a détrôné les Bourbons d'Espagne: quand
+l'a-t-il voulu? par quels moyens? Voilà des questions historiques de
+la plus grande difficulté, même lorsqu'on a eu tous les documents
+historiques sous les yeux. Je suis le seul historien qui les ait
+possédés tous, grâce aux communications que ma situation politique
+m'avait values, et j'ai été long-temps dans de grands doutes, qui
+n'ont cessé que par suite de découvertes, fruit de beaucoup de
+recherches, d'application et de bonheur. Je tiens à les raconter, pour
+l'édification du public et des hommes qui se font un devoir des
+recherches consciencieuses.
+
+D'abord un mot sur les documents eux-mêmes. De tous les écrivains qui
+ont traité ces époques, pas un seul n'a possédé les vrais documents
+historiques. Tous ont composé des livres avec d'autres livres. Cela
+frappe à la simple lecture pour quelqu'un qui connaît les faits. M. de
+Toreno lui-même, dont l'ouvrage sur la révolution d'Espagne est
+remarquable par un véritable talent, et, ce qui vaut mieux encore,
+par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a composé
+son ouvrage sur les publications espagnoles et françaises, et sur
+beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays,
+lesquelles rendent son récit précieux sous quelques rapports. Parmi
+les auteurs français, un seul, M. Armand Lefèvre, a eu l'avantage
+d'être introduit aux affaires étrangères. Il a touché à quelques
+documents certains. A-t-il pu, grâce à cette initiation, connaître la
+vérité? Une seule remarque suffira pour répondre à cette question. La
+correspondance des affaires étrangères consiste en quelques dépêches
+fort rares de M. de Champagny, et en dépêches très-nombreuses de M. de
+Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid. Or, M. de Champagny,
+très-honnête homme, très-dévoué à l'Empereur, ne sut pas un mot de
+l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, très-honnête homme,
+très-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un
+ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompât mieux la cour auprès
+de laquelle il était accrédité. _Ne dites rien à Beauharnais.... Je
+n'ai rien dit à Beauharnais...._ sont les paroles qui se trouvent sans
+cesse dans la correspondance de Napoléon et de ses agents en Espagne.
+Enfin, au moment de la catastrophe, Napoléon envoya M. de Laforêt pour
+seconder Murat, n'estimant pas qu'on pût se servir de M. de
+Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir même l'entendre,
+ce qui était de toute injustice. La correspondance des affaires
+étrangères, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc
+elle-même qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais
+alors, dira-t-on, où sont ces documents? Dans la correspondance de
+Napoléon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces
+agents furent, à Paris, MM. de Talleyrand et Duroc; à Madrid, Murat
+d'abord, puis le général Savary, le maréchal Bessières, le général
+comte de Lobau, M. de Tournon, M. le général Grouchy, M. de Monthyon,
+dont les rapports imprimés plus tard furent publiés autrement qu'ils
+n'avaient été écrits, enfin l'amiral Decrès, fort employé dans cette
+affaire à cause des colonies espagnoles. Ce furent là les vrais agents
+de l'Empereur, les seuls informés, et toujours partiellement, car
+chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le
+reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous
+ces personnages avec Napoléon, et de Napoléon avec eux, correspondance
+considérable et très-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue,
+qui semblerait devoir tout éclaircir, et qui cependant ne m'a
+complétement édifié moi-même qu'après des efforts opiniâtres, tels que
+ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquité
+pour arriver à découvrir telle ou telle vérité historique. En général,
+quand j'ai lu la correspondance de Napoléon avec ses agents, elle est
+si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les
+événements. Eh bien, après avoir lu celle qui est relative à
+l'Espagne, je suis demeuré long-temps dans les perplexités les plus
+embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napoléon flotta
+long-temps entre divers projets; et quand il fut fixé, il ne dit à
+personne ce qu'il voulait. Peut-être le dit-il au général Savary, mais
+au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forcé de Ferdinand
+à Bayonne. Le 20 février, il avait vu Murat dans la journée sans lui
+rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre
+de partir, lettre reçue, pour Bayonne. Il lui traça la marche de
+l'armée sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif à la politique,
+et lui défendit même de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon,
+envoyés comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et
+enfin, quand la révolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se
+trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqué, et Ferdinand VII
+n'était pas reconnu, Napoléon envoya le général Savary avec une partie
+du secret, celle qui consistait à amener à Bayonne le père et le fils,
+de gré ou de force. Encore le même jour M. de Tournon partait-il de
+Paris avec une instruction toute contraire, publiée depuis à
+Sainte-Hélène, nullement apocryphe, bien réelle, et qui contredisait
+tout ce que Murat et le général Savary avaient ordre de faire, tout ce
+qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficulté ce
+doit être de découvrir, à travers toutes ces contradictions, à travers
+toutes ces dissimulations calculées, la vérité historique, et combien
+cette découverte, déjà si difficile quand on a eu les vrais documents,
+devient impossible quand on ne les a pas eus tous?
+
+Je vais dire maintenant comment je suis arrivé à la vérité. En
+comparant entre eux tous les ordres donnés, non pas seulement aux
+agents de confiance, mais aux agents qui n'étaient que des
+instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres
+militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les
+ordres financiers même, en comparant ceux qui ont été donnés avec ceux
+qui ont été exécutés, et avec quelques demi-confidences faites au
+moment décisif, où il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour être
+obéi, je suis parvenu avec beaucoup de patience à démêler la vérité,
+mais après des années de réflexions: et je dis des années, car il y a
+un point sur lequel je n'ai été fixé qu'après trois ans de recherches.
+
+À présent que j'ai fait connaître la difficulté, je vais dire à
+quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu.
+
+Que Napoléon ait de bonne heure conçu l'idée systématique de renverser
+les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette
+idée elle-même n'a commencé à naître dans son esprit qu'en 1806, après
+la trahison de la cour de Naples, et après le détrônement de cette
+cour prononcé au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacité,
+l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses
+trahisons secrètes qu'on entrevoyait sans les connaître tout à fait,
+enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix
+appelait, la veille de la bataille d'Iéna, toute la nation espagnole
+aux armes, confirmèrent Napoléon dans l'idée qu'il fallait faire subir
+aux Bourbons d'Espagne le même traitement qu'aux Bourbons de Naples.
+Mais à quel moment cette idée, d'abord générale et vague, devint-elle
+un projet arrêté? Voilà la première question. Par quels moyens cette
+idée, devenue un projet arrêté, dut-elle s'exécuter, car la cour
+d'Espagne n'était pas assez hardie pour fournir par une levée de
+boucliers le grief très-légitime qu'avait fourni la cour de Naples;
+par quels moyens, dis-je, l'idée une fois arrêtée, dut-elle
+s'exécuter, là est la seconde question et la plus difficile.
+
+On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix,
+Napoléon conçut à Berlin même le projet de détrônement. La
+correspondance de Napoléon, qui révèle à chaque instant ses moindres
+impressions, fait foi du contraire. Après Iéna, il ne songea qu'à une
+immense guerre au Nord. L'idée générale de se débarrasser plus tard
+des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet
+d'exécution ne prit pas même naissance. On a dit qu'à Tilsit Napoléon
+fut décidé à signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir à
+ses yeux la nécessité d'en finir au Nord pour reporter son attention
+au Midi, c'est-à-dire en Espagne; qu'il fut même question avec
+l'empereur Alexandre du détrônement des Bourbons d'Espagne, et que ce
+détrônement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en
+Orient. Tout cela est faux. Napoléon fut décidé à traiter à Tilsit,
+par le sentiment de la difficulté; car 1807 ne fut autre chose qu'un
+1812 heureux, heureux grâce à la qualité de l'armée à cette époque;
+mais de l'Espagne, il n'en fut pas même question. La correspondance
+secrète de M. de Caulaincourt est là pour l'attester, tout en effet
+fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les événements de Madrid.
+On a donc calomnié la mémoire de ce prince en avançant cela. Napoléon
+voulut signer la paix continentale à Tilsit, parce qu'il trouvait le
+Niémen bien loin du Rhin; et il ne songea là qu'à une chose, à
+contraindre l'Angleterre à la paix maritime par l'union de tout le
+continent contre elle.
+
+Revenu à Paris en juillet 1807, Napoléon ne s'occupa d'abord que
+d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et
+ensuite de tirer les conséquences de la politique de Tilsit. En effet,
+tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg, chargé de la médiation,
+adressait à l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la
+guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napoléon disposait
+toute chose pour forcer les États restés neutres à se déclarer contre
+l'Angleterre, dans le cas où elle se déciderait à continuer les
+hostilités. Ces États restés neutres étaient le Danemark, l'Autriche
+et le Portugal. Napoléon prépara une armée pour contraindre le
+Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent
+qu'il ne songeait, à l'égard du Portugal, qu'à faire cesser la
+neutralité de celui-ci. Lorsqu'en août et septembre 1807 l'Angleterre,
+pour toute réponse à la question pressante de la Russie, répondit en
+brûlant Copenhague, le cri de guerre fut général contre elle, et alors
+seulement Napoléon songea à tirer parti de deux choses, la
+prolongation forcée de l'état de guerre, et l'indignation universelle
+excitée contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de
+tenter de son côté ce qu'il n'aurait jamais osé se permettre en
+d'autres temps.
+
+Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientôt voir sa complicité
+secrète avec l'Angleterre, et il résolut de s'en emparer. Ne pouvant
+pas le posséder directement, il eut l'idée de le partager avec
+l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment
+(octobre 1807) où la question de la Péninsule tout entière fut
+visiblement soulevée dans son esprit, par la question du Portugal. Des
+mots échappés dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pensée
+naissante, et naissante par suite des événements de Copenhague. C'est
+à ce même moment que les indignes scènes de l'Escurial aboutirent au
+projet insensé d'intenter un procès criminel au prince des Asturies,
+pour le faire déclarer déchu de ses droits à la couronne, et les
+transmettre on ne sait à qui, au prince de la Paix probablement, sous
+le titre de régent. Alors il ressort des ordres de Napoléon que les
+indignités de la cour d'Espagne furent une provocation pour son
+ambition; car, en calculant la marche des courriers d'après les
+vitesses de cette époque, on voit que c'est à la nouvelle même du
+procès de l'Escurial que commencèrent les mouvements de troupes,
+puisqu'un instant il alla jusqu'à prescrire de les faire partir en
+poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reçut à Paris la nouvelle du
+pardon royal accordé au prince des Asturies.
+
+Amené par l'événement de Copenhague et l'obligation de continuer la
+guerre à prendre le Portugal, Napoléon eut ainsi l'esprit attiré vers
+les affaires de la Péninsule, et par le procès de l'Escurial sa
+volonté fut provoquée jusqu'à vouloir s'en mêler par la force. Un
+répit ayant été la suite du pardon accordé à Ferdinand, il partit pour
+l'Italie en novembre 1807.
+
+Il est évident par ce qui se passa à Mantoue avec Lucien Bonaparte que
+Napoléon songeait alors à un mariage de l'une de ses nièces avec
+Ferdinand, et qu'il n'était pas fixé sur le détrônement des Bourbons.
+Cependant il donna en Italie même des ordres pour la marche des
+troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'étaient pas de
+simples renforts envoyés à l'armée de Portugal (comme seraient portés
+à le croire ceux qui prétendent qu'avant la révolution d'Aranjuez
+Napoléon ne pensait à rien), mais des troupes destinées à résoudre
+l'affaire d'Espagne elle-même, puisque c'est en Italie qu'il organisa
+la division Duhesme, chargée d'envahir la Catalogne.
+
+Arrivé à Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplièrent, et
+prouvent par leur succession rapide que la résolution mûrissait, et
+qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne.
+
+Il avait deux manières, ou trois, si l'on veut, de résoudre la
+question:
+
+1º Donner une princesse française à Ferdinand, en n'exigeant aucun
+sacrifice de la part de l'Espagne.
+
+2º Donner une princesse française, en exigeant les provinces de l'Èbre
+et l'ouverture des colonies espagnoles.
+
+3º Détrôner les Bourbons.
+
+Quant au premier projet, le plus sage à mon avis, Napoléon ne dut pas
+y songer long-temps, car il renvoya un peu après sa nièce en Italie.
+Cette scène, attestée par des témoins oculaires, parmi lesquels un
+frère de l'Empereur, ne peut laisser de doute.
+
+Quant au second projet, il a existé certainement, ou du moins il en a
+été question; car une dépêche de M. Yzquierdo, reçue à Madrid par
+Ferdinand au moment où son père abdiquait, et publiée par les
+Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M.
+de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au
+dépôt du Louvre, dans laquelle il expose à Napoléon ce même projet,
+tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son côté à la cour d'Espagne, et
+à la même date. Le second projet a donc existé. Fut-il sérieux? Oui, à
+un certain degré; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dépêche
+à l'Empereur: «Mon opinion est que si cela convenait à Votre Majesté,
+on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine, à signer;
+toutefois en éloignant les troupes du séjour du roi.» Le projet d'en
+finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de
+l'Èbre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine réalité,
+du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui était ici le confident
+intime de l'Empereur. Mais ce projet était-il tout à fait sérieux?
+Était-il autre chose qu'une éventualité que Napoléon se réservait, en
+tendant véritablement à un autre but? Oui, et je crois en effet que
+c'est là la vérité. Napoléon laissait discuter, dans le courant de
+février et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes
+avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'Èbre et
+l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en même
+temps et plus sérieusement il tendait au détrônement.
+
+Voici les raisons qui déterminent ma conviction à ce sujet:
+
+1º Les expressions mêmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet
+n'était qu'à moitié sérieux, car si Napoléon n'avait eu que ce but,
+l'avait eu sérieusement, on ne se serait pas borné à lui dire: _si
+cela convenait à Votre Majesté_. Quand il tendait à un but déterminé,
+son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa résolution,
+prenaient un ton passionné, positif, et jamais le ton du doute.
+
+2º S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'Èbre, se
+faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu
+besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de
+donner des ordres mystérieux, de faire marcher sur Madrid par toutes
+les routes à la fois; il n'aurait eu qu'une volonté à exprimer, et la
+cour d'Espagne, après avoir peut-être résisté un moment, aurait cédé
+infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement à Murat ce qu'il
+voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel
+était destinée l'armée française.
+
+3º Enfin Napoléon, qui ne se décidait qu'à la dernière extrémité à
+faire à la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire
+turc, ce qui était un pas vers le partage lui-même, n'aurait pas, vers
+le milieu de février, moment de ses ordres définitifs, envoyé à la
+Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses idées sur
+un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le
+détrônement des Bourbons qui pût le décider à acheter par un tel
+sacrifice le concours ou le silence de la Russie.
+
+Ainsi, en février et mars 1808, tout prouve que les premier et second
+projets, de marier Ferdinand avec une princesse française, en exigeant
+ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux,
+n'étaient plus sérieux, s'ils l'avaient jamais été, car les
+expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas été aussi dubitatives,
+Napoléon n'eût pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystère,
+et fait de si grandes concessions à la Russie pour un projet qui était
+secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques
+projets du temps.
+
+Dès le mois de février et de mars il voulut donc détrôner les
+Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prétendent qu'il n'y fut amené
+qu'à Bayonne même, après avoir vu le père et le fils, après avoir été
+témoin de leur incapacité et de leur décadence morale.
+
+Mais une fois fixé sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile
+de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point
+que j'ai long-temps hésité, et je ne me suis fixé qu'après plusieurs
+années de recherches et de réflexions.
+
+Napoléon ne dit à personne avant la révolution d'Aranjuez,
+c'est-à-dire avant le détrônement du père par le fils, ce qu'il
+voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu,
+l'ignorait absolument.
+
+L'idée m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire
+partir en les effrayant, à l'exemple de la maison de Bragance. Cette
+idée m'est venue la première, et elle est restée la dernière dans mon
+esprit, après beaucoup de vicissitudes.
+
+En lisant jusqu'à cinq et six fois la correspondance de Napoléon,
+surtout avec Murat, j'ai vu tour à tour cette conviction se former en
+moi, et puis se détruire. D'abord j'ai été frappé d'une remarque.
+Napoléon ne cesse de dire à Murat: Observez le plus grand ordre,
+ménagez la population, évitez toute collision (ce qui signifie qu'il
+voulait faire vider le trône sans coup férir, pour ne pas avoir une
+guerre avec la nation); mais il ajoute: _Soyez rassurant pour la cour
+d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles_.
+
+Le 14 mars il écrit à Murat: «J'ai ordonné que le 17 on demande le
+passage par Madrid de 50 mille hommes destinés à se rendre à Cadix.
+Vous vous conduirez selon la réponse qui sera faite. _Mais tâchez
+d'être le plus rassurant possible._»
+
+--Le 16 mars il écrit: «Continuez à tenir de bons propos. _Rassurez le
+roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine._»
+
+--Le 19 il écrit: «Je suppose que vous recevrez cette lettre à Madrid,
+_où j'ai fort à coeur d'apprendre que vos troupes sont entrées
+paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement_.
+J'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de Tournon et d'Yzquierdo,
+pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires. Annoncez
+mon arrivée à Madrid. Tenez une sévère discipline parmi les troupes.
+Ayez soin que leur solde soit payée, afin qu'elles puissent répandre
+de l'argent.»
+
+--Le 25 il écrit: «Je reçois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec
+peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du
+monde. Je suppose que vous êtes arrivé à Madrid depuis avant-hier. Je
+vous ai déjà fait connaître que votre première affaire était de
+reposer et approvisionner vos troupes, _de vivre dans la meilleure
+intelligence avec le roi et la cour, si elle restait à Aranjuez_, de
+déclarer que l'expédition de Suède et les affaires du Nord me
+retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder à
+venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement
+que vos ordres sont de rafraîchir à Madrid et d'attendre l'Empereur,
+et que vous êtes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majesté ne
+soit arrivée.
+
+»Ne prenez aucune part aux différentes factions qui partagent le pays.
+Traitez bien tout le monde, et ne préjugez rien du parti que je dois
+prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionnés les magasins
+de Buitrago et d'Aranda.»
+
+Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la
+cour d'Espagne, et après les avoir lus j'ai écarté l'idée que Napoléon
+eût voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai
+reconnu que Napoléon n'était rassurant que pour entrer dans Madrid, et
+pour éviter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du
+14 mars, citée la première, j'ai remarqué ces mots: «Quelles que
+soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que
+ce qui est surtout utile, c'est d'_arriver à Madrid sans hostilités_,
+d'y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus
+nombreux, pour faire reposer mes troupes et les réapprovisionner de
+vivres. Pendant ce temps mes différends s'arrangeront avec la cour
+d'Espagne. _J'espère que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort à
+coeur._ Si je prends tant de précautions, c'est que mon habitude est
+de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position
+serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrières une force
+plus que suffisante pour les protéger, et sur votre flanc gauche la
+division Duhesme, forte de 14 mille hommes.»
+
+Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouvé ces mots: «Continuez à
+tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince
+des Asturies, la reine. _Le principal est d'arriver à Madrid_, d'y
+reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais
+arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires.
+
+»_Surtout ne commettez aucune hostilité, à moins d'y être obligé._
+J'espère que tout peut s'arranger, et _il serait dangereux
+d'effaroucher ces gens-là._»
+
+L'intention était donc évidente, Napoléon voulait entrer sans
+collision, et être rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour
+éviter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers
+passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je
+suis enfin revenu à l'idée que s'il voulait éviter une collision avec
+la population, il voulait cependant faire partir la cour.
+
+En effet tout lui annonçait le projet de départ. On le lui mandait
+tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de
+Talleyrand, avait avoué le projet. Dans cet état de choses, instruit
+comme il l'était, Napoléon savait qu'il suffisait de laisser faire
+pour que la fuite eût lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul
+acte de sa volonté pour l'empêcher, car les troupes françaises étaient
+arrivées le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur
+Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrêter.
+Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'eût été en
+prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui
+pouvait passer pour un renfort à Junot, d'entourer Aranjuez et
+d'empêcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance
+plus décisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes à ce
+sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter, à la
+nouvelle partout répandue que la cour allait fuir, adresse à Napoléon
+cette question: Si la cour veut partir pour Séville, dois-je la
+laisser partir?--Napoléon répond le 23 mars:
+
+«Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez
+demain à Madrid. Vous tiendrez là une bonne discipline. _Si la cour
+est à Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez
+de bons sentiments d'amitié. Si elle s'est retirée à Séville, vous l'y
+laisserez également tranquille._ Vous enverrez des aides-de-camp au
+prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'éviter les troupes
+françaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi
+d'Espagne n'a rien à craindre de nos troupes.»
+
+Maintenant, si on songe que Napoléon fit partir M. Yzquierdo de Paris
+(une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de
+suite), qu'il le fit partir rempli d'épouvante, et qu'en portant 80
+mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule
+explication, il est évident que tout fut calculé pour amener le
+départ, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dépendit de
+la cour d'Espagne.
+
+On pourrait dire, il est vrai, que Napoléon voulait les envelopper,
+s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la déchéance. D'abord il aurait
+pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'eût été un acte de
+violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie était bien
+mieux son fait, puisqu'elle laissait le trône vacant, et fournissait
+la solution cherchée.
+
+Arrivé à ce point, j'aurais été convaincu que le projet de Napoléon
+était de forcer la cour d'Espagne à s'enfuir, sans une objection
+grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hésiter plusieurs fois, et
+abandonner l'opinion que j'avais conçue. Cette objection est celle-ci:
+Le départ des Bourbons et leur fuite entraînait la perte des colonies.
+Or l'Espagne sans ses colonies était, de l'avis de tout le monde, une
+charge des plus onéreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de
+répéter à Bayonne: Surtout qu'on ne nous ménage pas le même résultat
+qu'en Portugal.--
+
+Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce
+résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la
+royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais,
+ce qu'il fallait avant tout éviter.
+
+Devant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai long-temps
+cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour
+d'Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée,
+l'ordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de
+Paris par le départ de M. Yzquierdo, étaient aussi des faits
+concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées,
+j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait à Cadix une flotte
+française, maîtresse de la rade, et que peut-être Napoléon songeait à
+s'en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus
+par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un côté
+poussés à vider le trône pour s'en emparer, il les aurait de l'autre
+arrêtés au moment de leur embarquement pour l'Amérique. Cette
+réflexion a été pour moi un trait de lumière, car elle expliquait et
+résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu'une
+conjecture. Je me suis mis à relire toute la correspondance de M.
+Decrès, et j'y ai trouvé la circonstance suivante: c'est qu'un ordre
+chiffré, envoyé à l'amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le
+chiffre du consulat était perdu, et que l'amiral Rosily dépêchait à
+Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée
+impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été
+pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que
+pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée? L'ordre de sortir
+de Cadix pour aller à Toulon? Mais cet ordre avait été donné trois ou
+quatre fois en lettres en clair, c'est-à-dire sans employer la
+précaution du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et
+quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce
+devait être l'ordre d'arrêter la famille fugitive. Je me suis livré
+aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches, mais la dépêche ne
+s'y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la
+Marine, où les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne
+contiennent presque rien. Néanmoins j'ai fait une tentative, et,
+contre mon attente, j'ai trouvé à la Section historique la dépêché
+chiffrée, heureusement accompagnée du chiffre, et conçue en ces
+termes: «Je (c'est M. Decrès qui parle) ne cherche point à pénétrer
+l'objet de l'entrée des troupes françaises en Espagne. La seule chose
+qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez à répondre à Sa Majesté
+de son escadre. Prenez donc une position qui vous éloigne autant que
+possible des plus fortes batteries, et qui en même temps puisse
+défendre la rade contre une attaque intérieure ou extérieure. Vous
+avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez
+bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en
+garde contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement
+comme mesure résultant des ordres que vous avez de partir. Placez le
+vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Français.
+
+»_Si la cour d'Espagne, par des événements ou une folie qu'on ne peut
+guère prévoir, voulait renouveler la scène de Lisbonne, opposez-vous à
+son départ._ Laissez courir l'état actuel des choses autant qu'il sera
+possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage
+avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n'avoir aucune espèce de
+méfiance; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'escadre et à ce
+qu'exige de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa
+Majesté.» (21 février 1808.)
+
+J'ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité
+découverte, et en même temps un vrai chagrin de trouver une vérité
+aussi fâcheuse, qui du reste était la conséquence du projet de
+détrôner les Bourbons.
+
+Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi.
+D'abord il faut remarquer la date du 21, époque des ordres contenant
+le plan tout entier: départ de Murat, instructions à ce lieutenant,
+composition de toute l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de
+Tournon... ordres à Junot...--On remarquera secondement la combinaison
+de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle
+voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se
+combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Madrid, pour que le
+trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies
+ne fussent point insurgées.
+
+On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il
+m'a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en
+saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a
+laissé que sa correspondance; le général Savary a laissé des Mémoires
+inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Laforêt m'a
+écrit à moi-même qu'il n'avait rien su; le prince Cambacérès dit dans
+ses Mémoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont
+laissé que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laissé
+que quelques lettres que j'ai lues au dépôt du Louvre. Je conclus donc
+qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vérité est la
+suivante:
+
+Napoléon ne songea à l'invasion de l'Espagne comme à un projet arrêté
+qu'après Tilsit, et point avant.
+
+Après Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu'à fermer les ports du
+Portugal à la Grande-Bretagne.
+
+Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut
+profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de
+l'Europe.
+
+Il désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les
+événements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout à coup se mêler
+des affaires d'Espagne de vive force.
+
+Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses
+projets.
+
+En Italie et à Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un
+démembrement de territoire avec partage des colonies, un détrônement.
+
+Peu à peu il se décida, en janvier et février, pour ce dernier projet,
+celui du détrônement.
+
+Ce qui le prouve, c'est le mystère des ordres, l'accumulation
+extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de
+l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin
+pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou
+deux provinces.
+
+Enfin, une fois fixé sur le détrônement, il voulut amener sans
+collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les
+colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de
+Cadix.
+
+Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et
+telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la
+postérité puisse espérer.
+
+Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de
+Sainte-Hélène, portant la date du 29 mars, adressée à Murat, et
+blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter
+et l'éclaircir dans la note suivante.
+
+
+
+
+NOTE DU LIVRE XXX.
+
+(VOIR PAGE 547.)
+
+
+La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le _Mémorial de
+Sainte-Hélène_, pour la première fois, si je ne me trompe, reproduite
+depuis dans une multitude d'ouvrages, a été, de ma part, le sujet de
+nombreuses recherches pour en constater l'authenticité, sur laquelle
+j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont été mes motifs de
+contester d'abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y
+croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire
+à ce sujet une conviction entière.
+
+Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement:
+
+ «29 mars 1808.
+
+»Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur
+la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même.
+L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements: je
+reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une
+nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour
+soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de
+l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a
+tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre
+chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques.
+
+»L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils
+craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront
+contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai
+des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.
+
+»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré
+l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de
+Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.
+
+»Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires
+au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer,
+on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers
+les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre
+odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille
+hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec
+avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils
+peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie.
+
+»Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en
+est d'autres que vous sentirez.
+
+»L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier
+nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle
+tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des
+enrôlements de Siciliens et de Portugais.
+
+»La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir
+aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce
+pays: c'est peut-être le pays de l'Europe qui y est le moins préparé.
+Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et
+l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus
+petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette
+anarchie.
+
+»Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à
+l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?
+
+»Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en
+prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire
+régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement
+dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
+
+»Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait
+roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis
+vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de
+famille serait un faible lien: la reine Élisabeth et d'autres
+princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les
+immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien
+précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont
+suivre..... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur
+les frontières du Portugal et attendre.....
+
+»Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi
+précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la
+capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la
+magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le
+prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans;
+il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait
+produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les
+Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary
+d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera
+avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre;
+en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous
+ne m'engagerez à une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous
+jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme
+roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et
+le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes
+honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne
+puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera
+pas difficile, je n'en sais rien moi-même.
+
+»Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit
+intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs
+immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le
+perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la
+mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la
+soustraire au régime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux
+bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de
+recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui
+garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la
+féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et
+les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont
+jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée, la
+splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que
+j'ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils
+peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans
+l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit
+être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune
+démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et,
+me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.
+
+»Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même...
+Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne
+vous occupe et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous
+nuirait encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos
+instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont
+est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des
+changements à faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous
+recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères.
+J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus
+sévère: point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour
+l'habitant les plus grands égards; l'on respectera principalement les
+églises et les couvents.
+
+»L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée
+espagnole, soit avec des détachements; il ne faut pas que d'aucun côté
+il soit brûlé une amorce.
+
+»Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même
+l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une
+distance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre
+s'allumait, tout serait perdu.
+
+»C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider
+des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des
+explications avec Solano, comme avec les autres généraux et les
+gouverneurs espagnols.
+
+»Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événements
+majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me
+renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette
+dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc.
+
+»Signé NAPOLÉON.»
+
+Avant de parler de l'authenticité de cette lettre, je dois dire un mot
+de la portée qu'on cherche à lui donner. On veut y voir la preuve que
+Napoléon n'approuva rien de ce qui fut fait en Espagne, que tout fut
+fait à son insu, malgré lui, par l'imprudente légèreté de Murat, par
+son impatiente ambition. C'est une très-fausse induction, car la
+veille du jour où cette lettre fut écrite, le lendemain, et pendant
+tout le temps qui suivit, Napoléon écrivit une longue suite de lettres
+ordonnant point par point, à Murat, tout ce qui fut exécuté; et quand
+celui-ci, inspiré par les événements, prit quelque chose sur lui, il
+se trouva que Napoléon lui ordonnait les mêmes choses de Paris ou de
+Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Madrid le 23, il avait
+l'ordre formel d'y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de
+cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour
+exonérer Napoléon de la responsabilité des événements d'Espagne et
+rejeter cette responsabilité sur Murat. Elle n'est et ne peut être
+qu'une inconséquence d'un moment, placée au milieu de la conduite la
+plus soutenue, la plus obstinément persévérante: inconséquence, il est
+vrai, pleine de génie, car on ne peut pas prévoir d'une manière plus
+extraordinaire ce qui arriva depuis; mais inconséquence enfin, car
+pour un moment Napoléon cessa de vouloir ce qu'il voulait la veille,
+ce qu'il voulut encore le lendemain, et put paraître éclairé par une
+lumière surnaturelle qui lui révélait l'avenir tout entier. Cette
+inconséquence, d'abord invraisemblable, ne présente donc aucun intérêt
+pour la justification de Napoléon. Mais elle en présente beaucoup pour
+l'histoire de l'esprit humain; car on se demande avec curiosité
+comment il se fait qu'un des génies les plus fermes, les plus résolus
+qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps
+voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout
+autre résultat que celui qu'il voulait dans l'instant d'auparavant, et
+que celui qu'il voulut dans l'instant d'après. Pourtant, quand on
+connaît le coeur humain, quand on a surtout appris à le connaître dans
+les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes
+volontés sont sujettes à ce va-et-vient des événements, et que les
+plus grandes résolutions ont souvent failli n'être pas prises. Il y a
+telle victoire restée immortelle qui a failli n'être pas remportée,
+parce qu'il a tenu à la plus légère circonstance que la bataille ne
+fut pas livrée. L'inconséquence est donc très-ordinaire; car il arrive
+aux plus grands esprits, aux plus grands caractères, de varier avant
+de se résoudre. La lettre en question notamment prouve d'une manière
+bien frappante à quel point Napoléon savait voir le côté contraire
+des résolutions qu'il prenait, et de quelle extraordinaire prévoyance
+il était doué, mais de combien peu de poids était cette prévoyance
+quand ses passions l'entraînaient. J'ai donc mis un intérêt
+philosophique en quelque sorte à rechercher ce qu'il fallait penser de
+l'authenticité de cette lettre, et voici par quelles opinions diverses
+j'ai passé avant de me fixer définitivement pour l'affirmative.
+
+Au premier aspect, la lettre est si admirable de pensée et de langage
+qu'on ne doute pas qu'elle ne soit de Napoléon lui-même. Lui seul en
+effet a écrit de ce ton sur les grandes affaires politiques et
+militaires. Elle a produit ce même effet sur tous les écrivains qui se
+sont occupés jusqu'ici de Napoléon. Mais ces écrivains, ne connaissant
+rien ou presque rien des vrais documents, n'ont pu comme moi être
+frappés des contradictions qu'elle présente avec d'autres données
+historiques tout à fait certaines, et n'ont pas même pris la peine de
+mettre en question son authenticité. Pour moi cependant il y a eu des
+raisons de douter de cette authenticité tellement graves, que je ne
+sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai à les
+détruire.
+
+Ainsi d'abord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce
+qui précède et tout ce qui suit. Les uns l'ont datée du 27, les autres
+du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut être que du 29).
+Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napoléon qui
+disent exactement le contraire, c'est-à-dire qui approuvent Murat en
+tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent l'entrée dans
+Madrid, qui prescrivent le plan au moyen duquel on s'empara de toute
+la famille d'Espagne. C'est enfin la seule lettre de ce genre, dans
+une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite
+suivie par Murat et ordonnée par Napoléon.
+
+Secondement, tandis que toutes les lettres de Napoléon se trouvent au
+dépôt du Louvre, celle-là ne s'y trouve pas. Il est vrai que cette
+preuve n'est pas absolue, car sur 40 mille lettres de l'Empereur, il y
+en a çà et là quelques-unes qui n'y sont pas, et la lettre dont il
+s'agit pourrait bien être du nombre, infiniment petit, de celles dont
+la minute n'a pas été conservée. Il n'y en a peut-être pas 100 sur
+40,000 dans ce cas. Il y a plus encore: une lettre de l'Empereur, dont
+voici un extrait, énumère toutes les lettres qu'il a écrites dans ces
+journées, et ne mentionne point celle dont il s'agit. Arrivé à
+Bordeaux, et rappelant l'une après l'autre les lettres qu'il a
+successivement adressées à Murat, il lui dit: «_Je reçois votre lettre
+du 3 à minuit, par laquelle je vois que vous avez reçu ma lettre du 27
+mars. Celle du 30 et Savary qui doit vous être arrivé, vous auront
+fait connaître encore mieux mes intentions. Le général Reille part à
+l'instant pour se rendre près de vous..._» Ainsi pas un mot de la
+lettre du 29. Comment imaginer qu'il ne l'eût pas énumérée si elle
+avait été écrite, surtout cette lettre contredisant tout ce qu'il
+avait ordonné le 27 et le 30? Il aurait dû au moins la mentionner en
+déclarant qu'il fallait la considérer comme non avenue.
+
+Mais la non-existence de cette minute au Louvre acquiert une
+signification plus grande par une autre circonstance, qui est la
+suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat, sans laquelle
+on ne peut pas connaître et raconter les événements d'Espagne, est
+tout entière au Louvre. Elle contient la réponse la plus exacte, la
+plus minutieuse, aux moindres lettres de l'Empereur. On peut dire
+qu'avec cette correspondance on a sur tous les points la demande et la
+réponse. Or il n'y a pas une seule lettre de Murat en réponse à cette
+lettre si importante, si grave, si différente de ce qui lui avait été
+prescrit. Murat, dans cette correspondance, paraît sentir avec une
+vivacité extrême les moindres reproches de l'Empereur, et il n'aurait
+pas dit un mot d'une lettre si gravement improbative, si différente
+surtout de ce qui avait précédé et suivi! Cela est évidemment
+impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu'à la
+date du 4 avril, onze heures du soir, Murat dit: _M. de Tournon est
+arrivé ce soir; il aura trouvé le logement de Votre Majesté tout
+fait_. Murat n'ajoute pas: Il m'a remis votre lettre... etc. Il est
+évident que M. de Tournon ne lui avait rien remis, et surtout rien
+d'aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre
+ne fut pas remise; ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'eût pas
+été écrite, comme je vais le démontrer tout à l'heure.
+
+Ainsi la contradiction qu'implique cette lettre avec tout ce qui
+précède et suit, sa non-existence au dépôt du Louvre, le silence de
+Napoléon, le silence de Murat à son sujet, m'ont fait douter de son
+authenticité, et m'ont démontré au moins qu'elle n'avait pas été
+remise.
+
+Maintenant voici comment son authenticité a été rétablie à mes yeux,
+et comment je suis arrivé à croire qu'elle avait été écrite sans avoir
+été remise. Qu'elle soit de Napoléon, je n'en saurais douter; et
+chaque fois que je l'ai relue, et je l'ai lue vingt fois peut-être,
+j'en ai été persuadé davantage. Les falsificateurs peuvent jouer le
+style, ils ne savent pas jouer la pensée; et surtout il aurait fallu
+qu'ils fussent au milieu des événements pour pouvoir, avec autant de
+précision, parler du départ du général Savary, de la commission donnée
+à M. de Tournon, et de quantité d'autres particularités de la même
+nature dont cette lettre est remplie. Il y a notamment un détail qui
+lui donne à mes yeux son authenticité complète, et ce détail est le
+suivant: Napoléon dit à Murat: _Vous allez trop vite dans vos
+instructions du 14 au général Dupont_. Or, il y a, en effet, des
+instructions du 14 au général Dupont, qui méritent bien le reproche
+que leur adresse Napoléon en se plaçant au point de vue où il se
+plaçait dans le moment; car, en portant trop vite le général Dupont en
+avant, Murat laissait les derrières de l'armée en prise aux
+tentatives du général espagnol Taranco, rappelé du Portugal par les
+ordres du prince de la Paix. Les falsificateurs ne pouvaient pas
+savoir ce détail, qui ne peut être connu que lorsqu'on a lu
+minutieusement les ordres militaires de Napoléon. J'ajoute que ce
+détail prouve encore que le falsificateur ne pourrait pas être
+Napoléon lui-même, essayant à Sainte-Hélène de fabriquer une lettre
+après coup pour se justifier de la plus grave faute de son règne; car,
+indépendamment de ce qu'il avait trop d'orgueil pour agir ainsi,
+n'ayant pas même voulu se justifier par le mensonge de la mort du duc
+d'Enghien, il était impossible qu'il inventât cette circonstance des
+ordres du 14, attendu qu'il n'avait pas à Sainte-Hélène les pièces du
+Louvre; et j'ai la preuve par ce qu'il a écrit à Sainte-Hélène que,
+sans vouloir mentir, il se trompait sur les dates et sur les faits
+quand il n'avait pas les pièces sous les yeux. Les meilleures mémoires
+sont exposées à ces erreurs, et je l'ai souvent éprouvé en comparant
+les écrits contemporains avec les correspondances de leurs auteurs.
+
+La lettre, outre son style, porte donc avec elle la preuve de son
+authenticité. Mais comment alors expliquer la contradiction de cette
+lettre avec ce qui précède et ce qui suit, et surtout le silence de
+Murat, qui n'en accuse pas même réception? Voici de quelle manière
+j'ai essayé d'y parvenir.
+
+J'ai trouvé au Louvre la correspondance de M. de Tournon. J'y ai vu
+que seul de tous les agents français il avait blâmé l'entreprise
+d'Espagne, et avait supplié Napoléon de suspendre toute résolution à
+ce sujet avant d'avoir vu lui-même le pays de ses propres yeux. J'ai
+lu en outre dans la correspondance de Murat, que lui Murat, le général
+Grouchy et autres avaient beaucoup ri à Somosierra des sombres
+terreurs de M. de Tournon; j'y ai lu de vives instances pour que
+Napoléon ne prît aucune décision d'après ce que lui dirait M. de
+Tournon. Il était donc le contradicteur, et le seul, de Murat et de
+son état-major. J'ai encore trouvé la preuve, dans la correspondance
+de M. de Tournon, qu'il resta jusqu'au 24 au soir à Burgos, attendant
+l'Empereur avec impatience. Il est authentiquement prouvé qu'il arriva
+à Paris quelques jours après. Il ne put en marchant fort vite arriver
+avant le 29; ce qui place la lettre en question au plus tôt à la date
+du 29, puisqu'il y est dit que M. de Tournon devait la remettre.
+Arrivé le 29, il trouva l'Empereur sans nouvelles; car, Murat n'ayant
+écrit ni le 22 ni le 23, Napoléon dut passer deux jours sans dépêches
+d'Espagne, et ce durent être le 28, le 29 ou le 30, répondant aux 22
+et 23, à cause du temps qu'il fallait alors pour le trajet de Madrid à
+Paris. Aussi n'y a-t-il aucune lettre de l'Empereur, ni le 28 ni le 29
+(si ce n'est celle en question). M. de Tournon, trouvant l'Empereur
+inquiet comme on l'est toujours lorsqu'on manque de nouvelles dans de
+graves événements, et les événements étaient graves en effet, car en
+ce moment il savait Murat aux portes de Madrid et prêt à y entrer, M.
+de Tournon dut exercer une grande influence sur son esprit, et
+provoquer la lettre dont nous parlons. Napoléon le chargea
+naturellement de la remettre, car elle était son ouvrage en quelque
+sorte. Cette phrase: _M. de Tournon vous remettra cette lettre_, la
+rattache à M. de Tournon, et les opinions personnelles de celui-ci
+rendent ce lien plus évident encore. Puis les dates concordent pour
+placer justement cette inconséquence momentanée de Napoléon avec
+lui-même dans les deux jours où il fut sans nouvelles, après en être
+resté à celle du mouvement de Murat sur Madrid. Enfin, recevant le 30
+la lettre du 24, dans laquelle Murat lui apprenait combien tout
+s'était heureusement passé, il revint à ses idées accoutumées,
+approuva tout, et probablement reprit sa lettre, ou défendit à M. de
+Tournon de la remettre, ou fit courir après lui pour lui dire de ne
+pas la remettre, les choses étant changées. Quoi qu'il en soit, il est
+certain qu'elle ne fut pas remise, car Murat n'en parle pas plus que
+si elle n'avait pas été écrite, bien qu'il sût par les propos de M. de
+Tournon que l'Empereur avait éprouvé contre lui un mécontentement
+passager.
+
+Ce qui est certain, c'est qu'entre le 24 mars au soir et le 4 avril au
+soir, M. de Tournon alla de Burgos à Paris, de Paris à Madrid; ce qui
+suppose qu'il ne s'arrêta pas un moment, et ce qui le place à Paris le
+29, jour même où il fit varier l'Empereur et écrire la lettre dont il
+s'agit. Tout s'explique alors comme on le voit, et c'est la phrase où
+il est dit que M. de Tournon remettra la lettre en question qui, la
+rattachant à lui, m'a permis, en recherchant ses opinions personnelles
+et en conférant les dates, de tout éclaircir.
+
+Maintenant comment cette lettre, qui n'est pas au Louvre, est-elle
+parvenue à la publicité? Je l'ignore. M. de Tournon est mort. M. de
+Las Cases, qui l'a imprimée le premier, est mort. Il est possible que
+M. de Las Cases l'ait reçue de Napoléon, en preuve de ce qu'il ne
+s'était pas complétement abusé sur les événements d'Espagne. Il est
+possible aussi qu'elle soit arrivée par quelque dépositaire inconnu,
+et qu'aujourd'hui on ne peut plus retrouver. Mais le style et certains
+détails prouvent d'une manière irréfragable que la lettre n'a pas été
+inventée; d'autres détails également authentiques prouvent qu'elle n'a
+pas été remise; les opinions constatées de M. de Tournon, le soin de
+l'en charger, la rattachent à lui; les dates la placent à un moment
+qui dut être pour Napoléon celui de grandes inquiétudes, et la
+contradiction si apparente se trouve ainsi expliquée. Napoléon fut un
+instant ébranlé, dicta les contre-ordres contenus dans cette lettre;
+puis, rassuré par la nouvelle de l'heureuse entrée à Madrid, revint à
+ses premiers projets, et ne donna pas cours à une lettre qui s'est
+retrouvée plus tard, et dont on a voulu faire une justification. Elle
+ne prouve qu'une chose, c'est que l'esprit de Napoléon l'éclairait
+toujours, tandis que ses passions l'entraînaient souvent, et qu'il
+aurait mieux fait d'écouter l'un que les autres. J'ai cru ce point
+d'histoire important à constater pour l'étude du coeur humain, et
+j'espère que le public consciencieux reconnaîtra que je me suis donné
+pour arriver à la vérité des peines que les historiens ne prennent pas
+communément, outre que j'avais des documents qu'ils ont moins
+communément encore.
+
+FIN DES NOTES.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES
+
+DANS LE TOME HUITIÈME.
+
+
+LIVRE VINGT-HUITIÈME.
+
+FONTAINEBLEAU.
+
+ Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de Tilsit.
+ -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. -- Envoi du
+ général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle distribution des
+ troupes françaises dans le Nord. -- Le corps d'armée du maréchal
+ Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise et d'exécuter le siége
+ de Stralsund, dans le cas d'une reprise d'hostilités contre la
+ Suède. -- Instances auprès du Danemark pour le décider à entrer dans
+ la nouvelle coalition continentale. -- Saisie des marchandises
+ anglaises sur tout le continent. -- Premières explications de
+ Napoléon avec l'Espagne après le rétablissement de la paix. --
+ Sommation adressée au Portugal pour le contraindre à expulser les
+ Anglais de Lisbonne et d'Oporto. -- Réunion d'une armée française à
+ Bayonne. -- Mesures semblables à l'égard de l'Italie. -- Occupation
+ de Corfou. -- Dispositions relatives à la marine. -- Événements
+ accomplis sur mer, du mois d'octobre 1805 au mois de juillet 1807.
+ -- Système des croisières. -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur
+ la côte d'Afrique, du contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux
+ Amériques, du capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de
+ secours aux colonies françaises et situation de ces colonies. --
+ Nouvelle ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre
+ maritime auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. --
+ Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
+ Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier
+ vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires
+ étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke
+ ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
+ remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive du
+ Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des finances. --
+ Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre les recettes et
+ les dépenses sans recourir à l'emprunt. -- Création de la caisse de
+ service. -- Institution de la Cour des comptes. -- Travaux publics.
+ -- Emprunts faits pour ces travaux au trésor de l'armée. --
+ Dotations accordées aux maréchaux, généraux, officiers et soldats.
+ -- Institution des titres de noblesse. -- État des moeurs et de la
+ société française. -- Caractère de la littérature, des sciences et
+ des arts sous Napoléon. -- Session législative de 1807. -- Adoption
+ du Code de commerce. -- Mariage du prince Jérôme. -- Clôture de la
+ courte session de 1807, et translation de la cour impériale à
+ Fontainebleau. -- Événements en Europe pendant les trois mois
+ consacrés par Napoléon aux affaires intérieures de l'Empire. -- État
+ de la cour de Saint-Pétersbourg depuis Tilsit. -- Efforts de
+ l'empereur Alexandre pour réconcilier la Russie avec la France. --
+ Ce prince offre sa médiation au cabinet britannique. -- Situation
+ des partis en Angleterre. -- Remplacement du ministère Fox-Grenville
+ par le ministère de MM. Canning et Castlereagh. -- Dissolution du
+ Parlement. -- Formation d'une majorité favorable au nouveau
+ ministère. -- Réponse évasive à l'offre de la médiation russe, et
+ envoi d'une flotte à Copenhague pour s'emparer de la marine danoise.
+ -- Débarquement des troupes anglaises sous les murs de Copenhague,
+ et préparatifs de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre
+ leur flotte. -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois
+ jours et trois nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. --
+ Indignation générale en Europe, et redoublement d'hostilités contre
+ l'Angleterre. -- Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne
+ et à Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
+ Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers
+ événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à
+ Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
+ Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. --
+ Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il
+ encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses
+ espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un arrangement
+ avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de l'Italie vers le
+ midi, afin de préparer l'expédition de Sicile, réorganise la
+ flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du Portugal. --
+ Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la marche du
+ général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième corps
+ d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait naître
+ celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à l'égard
+ de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les Bourbons de tous
+ les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans son esprit. -- Le
+ défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner Charles IV le fait
+ hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du prince Cambacérès en
+ cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à l'idée d'un partage
+ provisoire du Portugal avec la cour de Madrid, et signe le 27
+ octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il est disposé à un
+ ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves événements survenus à
+ l'Escurial appellent toute son attention. -- État de la cour de
+ Madrid. -- Administration du prince de la Paix. -- La marine,
+ l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en 1807. -- Partis
+ qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du prince de la Paix.
+ -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. -- Une maladie de
+ Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire à la reine et au
+ prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du trône. -- Moyens
+ imaginés par celui-ci pour se défendre contre les projets de ses
+ ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir la main d'une
+ princesse française. -- Quelques imprudences de sa part éveillent le
+ soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent une saisie de ses
+ papiers. -- Arrestation de ce prince, et commencement d'un procès
+ criminel contre lui et ses amis. -- Charles IV révèle à Napoléon ce
+ qui se passe dans sa famille. -- Napoléon, provoqué à se mêler des
+ affaires d'Espagne, forme un troisième corps d'armée du côté des
+ Pyrénées, et ordonne le départ de ses troupes en poste. -- Tandis
+ qu'il se prépare à intervenir, le prince de la Paix, effrayé de
+ l'effet produit par l'arrestation du prince des Asturies, se décide
+ à lui faire accorder son pardon, moyennant une soumission
+ déshonorante. -- Pardon et humiliation de Ferdinand. -- Calme
+ momentané dans les affaires d'Espagne. -- Napoléon en profite pour
+ se rendre en Italie. -- Il part de Fontainebleau pour Milan vers le
+ milieu de novembre 1807. 1 à 322
+
+
+LIVRE VINGT-NEUVIÈME.
+
+ARANJUEZ.
+
+ Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à cette
+ expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. -- Marche de
+ Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances. -- Le général
+ Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite du Tage par le
+ revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de l'armée française à
+ Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le général Junot se décide
+ à marcher sur Lisbonne avec les compagnies d'élite. -- En apprenant
+ l'arrivée des Français, le prince régent de Portugal prend le parti
+ de s'enfuir au Brésil. -- Embarquement précipité de la cour et des
+ principales familles portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le
+ général Junot. -- Suite des événements de l'Escurial. -- Situation
+ de la cour d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et
+ le pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des
+ poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui
+ commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique, à
+ l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de la
+ reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à ce
+ projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on cherche à
+ se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi la demande que
+ Ferdinand avait faite d'une princesse française. -- On ajoute à
+ cette demande de vives instances pour la publication du traité de
+ Fontainebleau. -- Ces propositions ne peuvent rejoindre Napoléon
+ qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à Milan. -- Travaux d'utilité
+ publique ordonnés partout où il passe. -- Voyage à Venise. --
+ Réunion de princes et de souverains dans cette Ville. -- Projets de
+ Napoléon pour rendre à Venise son antique prospérité commerciale. --
+ Course à Udine, à Palma-Nova, à Osoppo. -- Retour à Milan par
+ Legnago et Mantoue. -- Entrevue à Mantoue avec Lucien Bonaparte. --
+ Séjour à Milan. -- Nouveaux ordres militaires relativement à
+ l'Espagne, et ajournement des réponses à faire à Charles IV. --
+ Affaires politiques du royaume d'Italie. -- Adoption d'Eugène
+ Beauharnais, et transmission assurée à sa descendance de la couronne
+ d'Italie. -- Décrets de Milan opposés aux nouvelles ordonnances
+ maritimes de l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. --
+ Travaux ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France.
+ -- Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas
+ différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption
+ d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois partis
+ se présentent: un mariage, un démembrement de territoire, un
+ changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de Napoléon
+ vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but, Napoléon ne
+ l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute au nombre des
+ troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond d'une manière
+ évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription de 1809. -- Forces
+ colossales de la France à cette époque. -- Système d'organisation
+ militaire suggéré à Napoléon par la dislocation de ses régiments,
+ qui ont des bataillons en Allemagne, en Italie, en Espagne. --
+ Napoléon veut terminer cette fois toutes les affaires du midi de
+ l'Europe. -- Aggravation de ses démêlés avec le Pape. -- Le général
+ Miollis chargé d'occuper les États romains. -- Le mouvement des
+ troupes anglaises vers la Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit
+ l'occasion, depuis long-temps attendue, d'une expédition contre
+ cette île. -- Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée.
+ -- Tentative pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
+ approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. --
+ Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant les
+ réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle lettre
+ pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une explication
+ sur l'accumulation des troupes françaises vers les Pyrénées. --
+ Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en finir. -- Il
+ arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose, en effrayant la
+ cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la maison de Bragance. --
+ Cette grave entreprise lui rend l'alliance russe plus nécessaire que
+ jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à Paris. -- Ses rapports
+ inquiétants à la cour de Russie. -- Explications d'Alexandre avec M.
+ de Caulaincourt. -- Averti par celui-ci du danger qui menace
+ l'alliance, Napoléon écrit à Alexandre, et consent à mettre en
+ discussion le partage de l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et
+ de M. de Romanzoff. -- Divers plans de partage. -- Première pensée
+ d'une entrevue à Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction
+ à Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe, fait
+ ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le courant
+ du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25 février dans le
+ but d'intimider la cour d'Espagne et de la disposer à la fuite. --
+ Choix de Murat pour commander l'armée française. -- Ignorance dans
+ laquelle Napoléon le laisse relativement à ses projets politiques.
+ -- Instruction sur la marche des troupes. -- Ordre de surprendre
+ Saint-Sébastien, Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant
+ en danger les colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un
+ ordre extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat
+ en Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la
+ Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et à
+ Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur
+ dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de
+ l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. --
+ Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. --
+ Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes
+ conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. --
+ Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du
+ ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet de
+ départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage. --
+ Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et d'Aranjuez.
+ -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio, contraires à toute
+ idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour fixé au 15 ou 16 mars.
+ -- La population d'Aranjuez et des environs, attirée par la
+ curiosité, la colère et de sourdes menées, s'accumule autour de la
+ résidence royale, et devient effrayante par ses manifestations. --
+ La cour est obligée de publier le 16 une proclamation pour démentir
+ les bruits de voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses
+ préparatifs. -- Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars.
+ -- Le peuple envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de
+ fond en comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le
+ roi est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités.
+ -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir été
+ caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est découvert au
+ moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques gardes du corps
+ parviennent à l'arracher à la fureur du peuple, et le conduisent à
+ leur caserne, atteint de plusieurs blessures. -- Le prince des
+ Asturies réussit à dissiper la multitude en promettant la mise en
+ jugement du prince de la Paix. -- Le roi et la reine, effrayés de
+ trois jours de soulèvement, et croyant sauver leur vie et celle du
+ favori en abdiquant, signent leur abdication dans la journée du 19
+ mars. -- Caractère de la révolution d'Aranjuez. 323 à 516
+
+
+LIVRE TRENTIÈME.
+
+BAYONNE.
+
+ Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. -- Murat
+ hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un message
+ de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon. -- Celui-ci
+ trouve la famille royale désolée, et pleine du regret d'avoir
+ abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à Charles IV
+ l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas été libre, et
+ diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des Français dans
+ Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de Charles IV. --
+ Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour prendre
+ possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir entrer
+ Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand VII
+ d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet des
+ nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. -- Nouveau
+ parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez. -- Il
+ conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de ne pas
+ reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la couronne par
+ Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid. -- Retour de M.
+ de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui s'élève dans l'esprit de
+ Napoléon. -- Singulière dépêche du 29, qui contredit tout ce qu'il
+ avait pensé et voulu. -- Les nouvelles de Madrid, arrivées le 30,
+ ramènent Napoléon à ses premiers projets. -- Il approuve la conduite
+ de Murat, et l'envoi à Bayonne de toute la famille royale d'Espagne.
+ -- Il se met en route pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par
+ Napoléon, travaille avec le général Savary à l'exécution du plan
+ convenu. -- Ferdinand VII, après avoir réuni à Madrid ses confidents
+ intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère
+ sur la conduite à tenir envers les Français. -- Motifs qui
+ l'engagent à partir pour aller à la rencontre de Napoléon. -- Une
+ entrevue avec le général Savary achève de l'y décider. -- Il résout
+ son départ, et laisse à Madrid une régence présidée par son oncle,
+ don Antonio, pour le représenter. -- Sentiments des Espagnols en le
+ voyant partir. -- Les vieux souverains, en apprenant qu'il va
+ au-devant de Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en
+ personne leur propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en
+ voyant les princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du
+ peuple espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite
+ et attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid
+ à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses
+ motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour
+ aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. --
+ Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à
+ Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII se
+ décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville. --
+ Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce qu'on
+ désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour l'intention de
+ s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre en dédommagement la
+ couronne d'Étrurie. -- Résistance et illusions de Ferdinand VII. --
+ Napoléon, pour tout terminer, attend l'arrivée de Charles IV, qui a
+ demandé à venir à Bayonne. -- Départ des vieux souverains. --
+ Délivrance du prince de la Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les
+ princes de la maison d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à
+ Charles IV. -- Il le traite en roi. -- Ferdinand ramené à la
+ situation de prince des Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles
+ IV pour assurer à celui-ci une riche retraite en France, moyennant
+ l'abandon de la couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII.
+ -- Napoléon est prêt à en finir par un acte de toute-puissance,
+ lorsque les événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré.
+ -- Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique
+ répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. -- Émotion
+ de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène violente
+ entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et résignation de
+ Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la couronne d'Espagne à
+ Napoléon. -- Départ de Charles IV pour Compiègne, et de Ferdinand
+ VII pour Valençay. -- Napoléon destine la couronne d'Espagne à
+ Joseph, et celle de Naples à Murat. -- Douleur et dépit de Murat en
+ apprenant les résolutions de Napoléon. -- Il n'en travaille pas
+ moins à obtenir des autorités espagnoles l'expression d'un voeu en
+ faveur de Joseph. -- Déclaration équivoque de la junte et du conseil
+ de Castille, exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. --
+ Mécontentement de Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la
+ réponse de Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie,
+ Napoléon essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à
+ l'égard de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --
+ Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de manière
+ à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de résistance. --
+ Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à Bayonne. -- Il est
+ proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à Bayonne. --
+ Délibération de cette junte. -- Constitution espagnole. --
+ Acceptation de cette constitution, et reconnaissance de Joseph par
+ la junte. -- Conclusion des événements de Bayonne, et départ de
+ Joseph pour Madrid, de Napoléon pour Paris. 517 à 658
+
+
+NOTES.
+
+ Note du livre XXIX. 659
+ Note du livre XXX. 671
+
+
+FIN DE LA TABLE DU HUITIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
+Vol. (8 / 20), by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43312 ***