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diff --git a/43312-0.txt b/43312-0.txt new file mode 100644 index 0000000..633dd4b --- /dev/null +++ b/43312-0.txt @@ -0,0 +1,19996 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43312 *** + + HISTOIRE DU CONSULAT + + ET DE + + L'EMPIRE + + + + + FAISANT SUITE + + À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE + + + + + PAR M. A. THIERS + + + + + TOME HUITIÈME + + + + + [Illustration: Emblème de l'éditeur.] + + + + + PARIS + PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR + 60, RUE RICHELIEU + 1849 + + + + +L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en +Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, +Espagnole et Italienne. + +Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la +Librairie) le 20 février 1849. + + +PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD. + + + + +HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE. + + + + +LIVRE VINGT-HUITIÈME. + +FONTAINEBLEAU. + + Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de + Tilsit. -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. -- + Envoi du général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle + distribution des troupes françaises dans le Nord. -- Le corps + d'armée du maréchal Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise + et d'exécuter le siége de Stralsund, dans le cas d'une reprise + d'hostilités contre la Suède. -- Instances auprès du Danemark pour + le décider à entrer dans la nouvelle coalition continentale. -- + Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. -- + Premières explications de Napoléon avec l'Espagne après le + rétablissement de la paix. -- Sommation adressée au Portugal pour + le contraindre à expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. -- + Réunion d'une armée française à Bayonne. -- Mesures semblables à + l'égard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions + relatives à la marine. -- Événements accomplis sur mer, du mois + d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Système des croisières. + -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique, du + contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux Amériques, du + capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de secours aux + colonies françaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle + ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre maritime + auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. -- + Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de + Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier + vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires + étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke + ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son + remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive + du Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des + finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre + les recettes et les dépenses sans recourir à l'emprunt. -- + Création de la caisse de service. -- Institution de la Cour des + comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au + trésor de l'armée. -- Dotations accordées aux maréchaux, généraux, + officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. -- + État des moeurs et de la société française. -- Caractère de la + littérature, des sciences et des arts sous Napoléon. -- Session + législative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage + du prince Jérôme. -- Clôture de la courte session de 1807, et + translation de la cour impériale à Fontainebleau. -- Événements en + Europe pendant les trois mois consacrés par Napoléon aux affaires + intérieures de l'Empire. -- État de la cour de Saint-Pétersbourg + depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour réconcilier + la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa médiation au + cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. -- + Remplacement du ministère Fox-Grenville par le ministère de MM. + Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation + d'une majorité favorable au nouveau ministère. -- Réponse évasive + à l'offre de la médiation russe, et envoi d'une flotte à + Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Débarquement + des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et préparatifs + de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre leur flotte. + -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois + nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- Indignation générale + en Europe, et redoublement d'hostilités contre l'Angleterre. -- + Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne et à + Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. -- + Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers + événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à + Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la + Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. -- + Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il + encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses + espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un + arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de + l'Italie vers le midi, afin de préparer l'expédition de Sicile, + réorganise la flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du + Portugal. -- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la + marche du général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième + corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait + naître celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à + l'égard de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les + Bourbons de tous les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans + son esprit. -- Le défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner + Charles IV le fait hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du + prince Cambacérès en cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à + l'idée d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid, + et signe le 27 octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il + est disposé à un ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves + événements survenus à l'Escurial appellent toute son attention. -- + État de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix. + -- La marine, l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en + 1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du + prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. -- + Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire + à la reine et au prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du + trône. -- Moyens imaginés par celui-ci pour se défendre contre les + projets de ses ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir + la main d'une princesse française. -- Quelques imprudences de sa + part éveillent le soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent + une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et + commencement d'un procès criminel contre lui et ses amis. -- + Charles IV révèle à Napoléon ce qui se passe dans sa famille. -- + Napoléon, provoqué à se mêler des affaires d'Espagne, forme un + troisième corps d'armée du côté des Pyrénées, et ordonne le départ + de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prépare à intervenir, + le prince de la Paix, effrayé de l'effet produit par l'arrestation + du prince des Asturies, se décide à lui faire accorder son pardon, + moyennant une soumission déshonorante. -- Pardon et humiliation de + Ferdinand. -- Calme momentané dans les affaires d'Espagne. -- + Napoléon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de + Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807. + + +[En marge: Juillet 1807.] + +[En marge: État des esprits en France et en Europe après la paix de +Tilsit.] + +La paix de Tilsit avait causé en France une joie profonde et +universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, on +ne pouvait craindre la guerre: cependant, après la journée d'Eylau, on +avait conçu un moment d'inquiétude en le voyant engagé si loin, dans +une lutte si acharnée; et d'ailleurs un instinct secret disait +clairement à quelques-uns, confusément à tous, qu'il fallait, dans +cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrêter à temps; qu'après +les succès pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement +inconstante, ne devait pas être poussée à bout, et que Napoléon +serait le seul des trois ou quatre héros de l'humanité auquel elle +n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a +dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dépasser, et, +d'après un sentiment alors général, Napoléon touchait à ce terme, que +l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent. + +Au reste on éprouvait le besoin de la paix et de ses douces +jouissances. Sans doute Napoléon avait procuré à la France la sécurité +intérieure, et la lui avait procurée à ce point, que pendant une +absence de près d'une année, et à une distance de quatre ou cinq cents +lieues, pas un trouble n'avait éclaté. Une courte anxiété produite par +le carnage d'Eylau, par le renchérissement des subsistances durant +l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques +mécontents, avaient été les seules agitations qui eussent signalé la +crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignît plus le +retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrât à une +entière confiance, c'était toutefois à la condition que Napoléon +vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tête précieuse; +c'était avec le désir de goûter, sans mélange d'inquiétude, l'immense +prospérité dont il avait doté la France. Ceux qui lui devaient de +grandes situations aspiraient à en jouir; les classes qui vivent de +l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire la presque +totalité de la nation, désiraient enfin mettre à profit les +conséquences de la révolution et la vaste étendue de débouchés ouverts +à la France; car si les mers nous étaient fermées, le continent entier +s'offrait à notre activité, à l'exclusion de l'industrie britannique. +Les mers elles-mêmes, on espérait les voir s'ouvrir de nouveau par +suite des négociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus +grandes puissances du continent, éclairées sur la conformité de leurs +intérêts actuels, sur l'inutilité de leur lutte, s'embrasser en +quelque sorte aux bords du Niémen, dans la personne de leurs +souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe à +l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les +nations, et on se flattait que cette puissance, effrayée de son +isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix à des conditions +modérées. Il ne semblait pas supposable que la médiation du cabinet +russe, qui allait lui être offerte, rendant facile à son orgueil une +pacification que réclamaient ses intérêts, pût être repoussée. On +jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait +entrevoir; et on était heureux tout à la fois de ce qu'on possédait, +et de ce qu'on espérait. L'armée, sur qui pesait plus particulièrement +le fardeau de la guerre, n'était cependant pas aussi avide de la paix +que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui +avaient déjà vu tant de régions lointaines et de batailles sanglantes, +qui étaient couverts de gloire, que Napoléon allait bientôt combler de +richesses, désiraient, comme la nation elle-même, jouir de ce qu'ils +avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part +assurée dans la munificence de Napoléon, n'étaient pas d'un autre +avis. Mais les jeunes généraux, les jeunes officiers, les jeunes +soldats, et c'était une grande partie de l'armée, ne demandaient pas +mieux que de voir naître de nouvelles occasions de gloire et de +fortune. Toutefois, après une rude campagne, un intervalle de repos ne +laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit +était saluée par les unanimes acclamations de la nation et de l'armée, +de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Excepté +l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre +elle, excepté l'Autriche qui avait espéré un moment la ruine de son +dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit à cette paix, +succédant tout à coup à la plus grande agitation guerrière des temps +modernes. + +On attendait Napoléon avec impatience; car, outre les raisons qu'on +avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motivées par +la guerre, on aimait à le savoir près de soi, veillant sur le repos de +tout le monde, et s'appliquant à tirer de son génie inépuisable de +nouveaux moyens de prospérité. Le canon des Invalides, qui annonçait +son entrée dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les +coeurs comme le signal du plus heureux événement, et le soir une +illumination générale, que ni la police de Paris ni les menaces de la +multitude n'avaient commandée, et qui brillait aux fenêtres des +citoyens autant que sur la façade des édifices publics, attesta un +sentiment de joie vrai, spontané, universel. + +Ma raison, glacée par le temps, éclairée par l'expérience, sait bien +tous les périls cachés sous cette grandeur sans mesure, périls +d'ailleurs faciles à juger après l'événement. Cependant, quoique voué +au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant +d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas duré, mais qui +auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des +calamités qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus +juste ces temps si différents du nôtre, je veux ne pas apercevoir +avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succédé +depuis. + +[En marge: Situation du crédit public après Tilsit.] + +C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que +le taux des fonds publics dans les grands États modernes, qui font +usage du crédit, et qui dans un vaste marché, appelé Bourse, +permettent qu'on vende et qu'on achète les titres des emprunts qu'ils +ont contractés envers les capitalistes de toutes les nations. La rente +5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intérêt de 5 alloué à un +capital nominal de 100), que Napoléon avait trouvée à 12 francs au 18 +brumaire, et portée depuis à 60, s'était élevée après Austerlitz à 70, +puis avait dépassé ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu +alors en France. La disposition à la confiance était même si +prononcée, que le prix de ce fonds allait au delà, et s'élevait, vers +la fin de juillet 1807, à 92 et 93. Au lendemain des assignats, quand +le goût des spéculations financières n'existait pas, quand les fonds +publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spéculateurs, +et avaient entraîné au contraire la ruine des créanciers légitimes de +l'État, quand le prix de l'argent était tel qu'on trouvait facilement +dans des placements solides un intérêt de 6 et 7 pour 100, il fallait +une immense confiance dans le gouvernement établi, pour que les titres +de la dette perpétuelle fussent acceptés à un intérêt qui n'était +guère au-dessus de 5 pour 100. + +[En marge: Langage de Napoléon en arrivant à Saint-Cloud.] + +Le 27 juillet au matin, Napoléon était arrivé au château de +Saint-Cloud, où il avait coutume de passer l'été. Aux princesses de sa +famille empressées de le revoir, s'étaient joints les grands +dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de +l'État. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voilà la +paix continentale assurée, leur dit-il, et quant à la paix maritime, +nous l'obtiendrons bientôt, par le concours volontaire ou imposé de +toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide +l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait +d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever +toute ressource à l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la +victoire m'a donnée, que la politique me conservera, je viendrai à +bout de toutes les résistances. Jouissons de notre grandeur, et +faisons-nous maintenant commerçants et manufacturiers.--S'adressant +particulièrement à ses ministres, Napoléon leur dit: J'ai assez fait +le métier de général, je vais reprendre avec vous celui de _premier +ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est +temps de faire succéder à mes _grandes revues d'armées_.--Il retint à +Saint-Cloud le prince Cambacérès, qu'il admit à partager son dîner de +famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tête +ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en +commencer une autre. + +[En marge: Mesures de Napoléon tendant à réaliser le système politique +convenu à Tilsit.] + +[En marge: Envoi du général Savary comme ministre temporaire à +Saint-Pétersbourg.] + +Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient +l'Europe de Corfou à Koenigsberg. Sa première pensée fut de tirer +sur-le-champ les conséquences de l'alliance russe qu'il venait de +conclure à Tilsit. Cette alliance, achetée au prix de victoires +sanglantes, et d'espérances intimes inspirées à l'ambition russe, il +fallait la mettre à profit avant que le temps, ou d'inévitables +mécomptes, vinssent en refroidir les premières ardeurs. On s'était +promis de violenter la Suède, de persuader le Danemark, d'entraîner le +Portugal par le moyen de l'Espagne, et de déterminer de la sorte tous +les États riverains des mers européennes à se prononcer contre +l'Angleterre. On s'était même engagé à peser sur l'Autriche, pour +l'amener à des résolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se +voir enveloppée d'une ceinture d'hostilités, depuis Kronstadt jusqu'à +Cadix, depuis Cadix jusqu'à Trieste, si elle n'acceptait pas les +conditions de paix que la Russie était chargée de lui offrir. Pendant +son trajet de Dresde à Paris, Napoléon avait déjà donné des ordres, et +le lendemain même de son arrivée à Paris, il continua d'en donner de +nouveaux, pour l'exécution immédiate de ce vaste système. Son premier +soin devait être d'envoyer à Saint-Pétersbourg un agent qui continuât +auprès d'Alexandre l'oeuvre de séduction commencée à Tilsit. Il ne +pouvait pas assurément trouver un ambassadeur aussi séduisant qu'il +l'était lui-même. Il fallait néanmoins en trouver un qui pût plaire, +inspirer confiance, et aplanir les difficultés qui surgissent même +dans l'alliance la plus sincère. Ce choix exigeait quelque réflexion. +En attendant d'en avoir fait un qui réunît les conditions désirables, +Napoléon envoya un officier, ordinairement employé et propre à tout, à +la guerre, à la diplomatie, à la police, sachant être tour à tour +souple ou arrogant, et très-capable de s'insinuer dans l'esprit du +jeune monarque, auquel il avait déjà su plaire: c'était le général +Savary, dont nous avons fait connaître ailleurs l'esprit, le courage, +le dévouement sans scrupule et sans bornes. Le général Savary, envoyé +en 1805 au quartier-général russe, avait trouvé Alexandre rempli +d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, consterné le +lendemain, n'avait pas abusé du changement de la fortune, avait au +contraire habilement ménagé le prince vaincu, et, profitant de +l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le +secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une +mission passagère. Dans ce premier moment, où il s'agissait de savoir +si Alexandre serait sincère, s'il saurait résister aux ressentiments +de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui passé des douleurs de +Friedland aux illusions de Tilsit, le général Savary était propre par +sa finesse à pénétrer le jeune prince, à l'intimider par son audace, +et au besoin à répondre par une insolence toute militaire aux +insolences qu'il pouvait essuyer à Saint-Pétersbourg. Le général +Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napoléon ne +dédaignait pas. La guerre avec la Russie avait commencé pour la mort +du duc d'Enghien: Napoléon n'était pas fâché d'envoyer à cette +puissance l'homme qui avait le plus figuré dans cette catastrophe. Il +narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser +le prince, qui, dans sa mobilité, avait oublié la cause de la guerre +aussi vite que la guerre elle-même. + +Napoléon, sans aucun titre apparent, donna au général Savary des +pouvoirs étendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pût vivre à +Saint-Pétersbourg sur un pied convenable. Le général Savary devait +protester auprès du jeune empereur de la sincérité de la France, le +presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle à un +prompt résultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'était la +guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en +flattant l'ambition moscovite, aurait pour résultat d'engager +définitivement la Russie dans la politique de la France. Le général +enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit à faire +prévaloir et fructifier l'alliance conclue à Tilsit. + +[En marge: Mesures militaires à l'égard de la Suède.] + +[En marge: Distribution de l'armée française dans le nord de +l'Europe.] + +[En marge: Le corps d'armée du maréchal Brune chargé de faire le siége +de Stralsund en cas d'hostilités avec les Suédois.] + +Ces soins donnés aux relations avec la Russie, Napoléon s'occupa des +autres cabinets appelés à concourir à son système. Il ne comptait +guère sur une conduite sensée de la part de la Suède, gouvernée alors +par un roi extravagant. Bien que cette puissance eût un double intérêt +à ne pas attendre qu'on la violentât, l'intérêt de contribuer au +triomphe des neutres, et celui de s'épargner une invasion russe, +Napoléon pensait néanmoins qu'on serait prochainement obligé +d'employer la force contre elle. C'était chose bien facile avec une +armée de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Niémen. Il +arrêta donc quelques dispositions pour envahir immédiatement la +Poméranie suédoise, seule possession que ses anciennes et ses récentes +folies eussent permis à la Suède de conserver sur le sol de +l'Allemagne. Dans cette vue, Napoléon apporta divers changements à la +distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait +évacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royauté saxonne, qu'il +venait d'y rétablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque +les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires, +seraient intégralement acquittées. En conséquence le maréchal Davout, +avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle levée, avec la +plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la +Pologne destinée, sous le titre de grand-duché de Varsovie, au roi de +Saxe. Une division devait stationner à Thorn, une autre à Varsovie, +une troisième à Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des +bords de la Vistule. C'était ce qu'on appelait le premier +commandement. Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, et presque +toute la réserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille +Prusse, depuis la Pregel jusqu'à la Vistule, depuis la Vistule jusqu'à +l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et à mesure de +l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie +légère devaient vivre dans l'île de Nogath, au milieu de l'abondance +répandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second +commandement, Napoléon en intercala un autre, en quelque sorte +exceptionnel, comme le lieu qui en réclamait la présence, c'était +celui de Dantzig. Il y plaça les grenadiers d'Oudinot, plus la +division Verdier, qui avaient formé le corps du maréchal Lannes, et +qui devaient occuper cette riche cité, ainsi que le territoire qu'elle +avait recouvré avec la qualité de ville libre. La division Verdier +n'était pas destinée à y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y +demeurer jusqu'au parfait éclaircissement des affaires européennes. +Le troisième commandement, embrassant la Silésie, fut confié au +maréchal Mortier, que Napoléon plaçait volontiers dans les provinces +où il se trouvait beaucoup de richesses à sauver des désordres de la +guerre, et qui avait quitté son corps d'armée, dissous récemment par +la réunion des Polonais et des Saxons dans le duché de Varsovie. Ce +maréchal avait sous ses ordres les cinquième et sixième corps, que +venaient de quitter les maréchaux Masséna et Ney. Ces deux derniers et +le maréchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France +pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquième corps était +cantonné aux environs de Breslau dans la haute Silésie; le sixième, +autour de Glogau dans la basse Silésie. Le premier corps, confié au +général Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre +d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rétrograde, avec la +garde impériale qui revenait en France, pour y recevoir des fêtes +magnifiques. Enfin les troupes qui avaient formé l'armée d'observation +sur les derrières de Napoléon, furent rapidement portées vers le +littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les +Hessois, les deux belles divisions françaises Boudet et Molitor, +furent acheminés avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour +assiéger Dantzig, vers la Poméranie suédoise. Napoléon accrut ce parc +de tout ce que la belle saison avait permis de réunir en bouches à feu +ou en munitions, et le fit placer au vis-à-vis Stralsund, pour enlever +ce pied-à-terre au roi de Suède, dans le cas où ce prince, fidèle à +son caractère, reprendrait, à lui seul, les hostilités lorsque tout +le monde aurait posé les armes. Le maréchal Brune, qui avait été mis à +la tête de l'armée d'observation, reçut le commandement direct de ces +troupes, s'élevant à un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un +immense matériel. L'ingénieur Chasseloup, qui avait si habilement +dirigé le siége de Dantzig, fut chargé de diriger encore celui de +Stralsund, si on était amené à l'entreprendre. + +[En marge: Les Espagnols à Hambourg.] + +Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg où +il était allé se remettre de sa blessure, eut le commandement des +troupes destinées à garder les villes anséatiques et le Hanovre. Les +Hollandais furent rapprochés de la Hollande, et portés sur l'Ems; les +Espagnols occupèrent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns +l'Italie, les autres la France, pour se rendre à travers l'Allemagne, +sur les côtes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille +hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'étaient de beaux +soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les +plages tristes et glacées de l'Océan septentrional, présentant un +singulier contraste avec nos alliés du Nord, et rappelant, par +l'étrange diversité des peuples asservis au même joug, les temps de la +grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux, +de mulets et d'ânes chargés de bagages, assez mal vêtus, mais d'une +manière originale, vifs, animés, bruyants, ne sachant que l'espagnol, +vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une +partie du jour à danser au son de la guitare avec les femmes qui les +accompagnaient, ils attiraient la curiosité stupéfaite des graves +habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces détails à +l'Europe étonnée de tant de scènes extraordinaires. Le corps du +maréchal Mortier ayant été dissous, comme nous venons de le dire, la +division française Dupas, qui en avait fait partie, fut dirigée vers +les villes anséatiques, pour voler au secours de nos alliés, +Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet +ennemi ne pouvait être autre que les Anglais, qui, depuis un an, +avaient toujours promis en vain une expédition continentale, et qui +pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hésité, +agir lorsque le temps d'agir serait passé. Aux troupes du maréchal +Brune, ayant mission de faire face à Stralsund, à celles du maréchal +prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la +Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord, +puis le premier corps tout entier, concentré en ce moment autour de +Berlin. Toute tentative des Anglais devait échouer contre une pareille +réunion de forces. + +[En marge: Instances de la diplomatie française auprès du Danemark, +pour le décider à compléter par son adhésion la coalition +continentale.] + +Ainsi tout était prêt, si la médiation russe ne réussissait pas, pour +rejeter les Suédois de la Poméranie dans Stralsund, de Stralsund dans +l'île de Rugen, de l'île de Rugen dans la mer, pour y précipiter les +Anglais eux-mêmes, en cas d'une descente de leur part sur le +continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour résultat d'obliger le +Danemark à compléter, par son adhésion, la coalition continentale +contre l'Angleterre. Tout était facile sous le rapport des procédés à +l'égard des Suédois. Ils s'étaient conduits d'une manière si hostile +et si arrogante, qu'il n'y avait qu'à les sommer, et à les pousser +ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si +scrupuleusement observé la neutralité, s'étaient conduits avec tant de +mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui était la +leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer +comme les Suédois. Napoléon chargea M. de Talleyrand d'écrire +sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il +était temps de prendre un parti, que la cause de la France était la +sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la +question des neutres, et la question des neutres était une question +d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus +petites, habituellement les moins ménagées par la suprématie +britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'être amical, mais +pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles +troupes françaises, et le concours d'une artillerie formidable, +capable de tenir à distance les vaisseaux anglais les mieux armés. + +[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.] + +C'était en effrayant l'Angleterre de cette réunion de forces, et en +sévissant contre son commerce avec la dernière rigueur, que Napoléon +croyait seconder utilement la médiation russe. Tandis qu'il prenait +les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait +saisir les marchandises anglaises à Leipzig, où il s'en était trouvé +une quantité considérable. Mécontent de la manière dont on avait +exécuté ses ordres dans les villes anséatiques, il fit enlever la +factorerie anglaise à Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de +marchandises, et intercepter à toutes les postes les lettres du +commerce britannique, dont plus de cent mille furent brûlées. Le roi +Louis, qui, sur le trône de Hollande, le contrariait sans cesse, par +ses mesures irréfléchies, par sa vanité, par la réduction projetée de +l'armée et de la marine hollandaises (ce qui n'empêchait pas qu'il +voulût instituer une garde royale, nommer des maréchaux, faire la +dépense d'un couronnement), le roi Louis, à tous ses plans imaginés +pour plaire à ses nouveaux sujets, joignait une tolérance à l'égard du +commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique +de la France. Napoléon, poussé à bout, lui écrivit qu'à moins d'un +changement de conduite, il allait se porter aux dernières extrémités, +et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les +douanes françaises. Cette menace obtint quelque succès, et les +défenses prononcées contre le commerce anglais en Hollande +s'exécutèrent avec un peu plus de rigueur. + +[En marge: Soins de Napoléon pour faire rentrer les contributions de +guerre afin de grossir le trésor de l'armée.] + +Napoléon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues, +que le prix en fût versé dans la caisse des contributions de guerre, +pour accroître les richesses de cette caisse dont nous ferons bientôt +connaître l'emploi à la fois noble, ingénieux et fécond. Il donna des +ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans ménagement parce que +c'était une province anglaise, que la Hesse, que les provinces +prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-même enfin acquittassent +leurs contributions avant que l'armée se retirât. On peut dire avec +vérité que les vaincus n'avaient pas été traités fort rigoureusement, +quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septième siècle +pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitième pendant les guerres +du grand Frédéric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en +1814 et 1815. Napoléon avait ajouté aux contributions ordinaires, dont +la moitié tout au plus avait été acquittée, une contribution +extraordinaire, qui était loin d'être écrasante, et qui était le juste +prix de la guerre qu'on lui avait suscitée. Moyennant cette +contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant. +Il chargea M. Daru, son habile et intègre représentant pour les +affaires financières de l'armée, de traiter avec la Prusse, +relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient +dues, déclarant que, malgré son désir de rappeler les troupes +françaises afin de les porter sur le littoral européen, il +n'évacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le +payement intégral des sommes qui lui avaient été promises. Il espérait +ainsi, toutes les dépenses de la campagne acquittées, et en réunissant +aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappée +sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors +le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains +habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de +créations de tout genre. + +[En marge: Conduite de Napoléon à l'égard de l'Espagne après la paix +de Tilsit.] + +Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napoléon les prenait +également au Midi pour l'accomplissement de son système. L'Espagne lui +avait donné, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de +méfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle +celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous +prétexte de faire face à un ennemi inconnu, n'était explicable que par +une vraie trahison. C'en était une en effet, car à ce moment même, +veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix entamait des +relations secrètes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignorât ces détails, +Napoléon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu'à ce qu'il +eût recouvré toute la liberté de ses mouvements. L'ignoble favori qui +gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie, +avait cru, comme toute l'Europe, à l'invincibilité de l'armée +prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Iéna, il s'était +prosterné aux pieds du vainqueur. Depuis il n'était sorte de +flatteries qu'il n'employât pour fléchir le courroux dissimulé, mais +facile à deviner, de Napoléon. Il n'y avait qu'un genre d'obéissance +qu'il n'ajoutât point à ses bassesses, parce qu'il en était incapable, +c'était de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de défendre +ses colonies, de la rendre enfin une alliée utile, genre d'expiation +qui, aux yeux de Napoléon, eût été suffisant, qui eût même empêché son +courroux de naître. + +Revenu à Paris, Napoléon commença à s'occuper de cette portion la plus +importante du littoral européen, et se dit qu'il faudrait finir par +prendre un parti à l'égard de cette décadence espagnole, toujours +prête à se convertir en trahison. Mais, bien que sa pensée ne se +reposât jamais, que d'un objet elle volât sans cesse à un autre, comme +son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir +s'arrêter encore à cette grave question, ne voulant pas compliquer la +situation présente, et apporter des obstacles à une pacification +générale, qu'il désirait ardemment, qu'il espérait un peu, et qui, si +elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins nécessaire la +régénération de la monarchie espagnole. Si, au contraire, +l'Angleterre, conduite par les faibles et violents héritiers de M. +Pitt, s'obstinait à continuer la guerre malgré son isolement, alors il +se proposait de porter une attention sérieuse sur la situation de +l'Espagne[1], et de prendre à son égard un parti décisif. Pour le +moment il ne songeait qu'à une chose, c'était à obtenir d'elle de plus +grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du +Portugal à ses vastes desseins. + +[Note 1: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de +l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter +la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre +atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu +des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont +très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen +seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le +secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette +époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les +ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille +rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni +informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes +d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception +à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou +de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés, +avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés. +J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur +l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires +étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de +son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des +opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux +historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions +qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers +particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la +fois les documents français et les documents espagnols enlevés à +Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de +le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de +rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses +notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des +pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les +documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment +même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à +Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que +ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement +d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de +signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se +sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une +alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout +ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire +du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait +nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était +plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se +promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne +songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la +menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du +cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On +verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des +affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai +les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit +le commanderont.] + +L'Espagne avait à Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de +Masserano, agent officiel tout à fait inutile, et chargé uniquement de +la partie honorifique de son rôle, M. Yzquierdo, agent secret du +prince de la Paix, qui était revêtu de toute la confiance de ce +prince, et avec lequel on avait négocié la convention financière, +stipulée en 1806, entre le Trésor espagnol et le Trésor français. +Celui-là seul était chargé de la réalité des affaires, et il y était +propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la +cour d'Espagne. Les infortunés souverains de l'Escurial, ne croyant +pas que ce fût assez de ces deux agents pour conjurer le courroux +supposé de Napoléon, imaginèrent de lui en envoyer un troisième, qui, +sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le féliciter de +ses victoires, et lui témoigner de ses succès une joie qu'on était +loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rôle fastueux et +puéril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de +Frias, et on avait demandé la permission de l'envoyer à Paris. Il ne +fallait pas tant d'hommages pour désarmer Napoléon. Un peu plus +d'activité contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement +apaisé que les ambassades les plus magnifiques. Napoléon, ne voulant +pas inquiéter au delà du nécessaire cette cour qui avait le sentiment +de ses torts, reçut avec beaucoup d'égards M. le duc de Frias, se +laissa féliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur, +répéta à l'ancien, et fit connaître au plus actif des trois, M. +Yzquierdo, qu'il agréait les félicitations qu'on lui adressait pour +ses triomphes et pour le rétablissement de la paix continentale, mais +qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne +parviendrait à ce résultat, si désirable pour l'Espagne et pour ses +colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts +énergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait +donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une +adhésion immédiate et entière au système continental; que pour lui il +était résolu à vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais +d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complète, suivie d'une +déclaration de guerre immédiate et de la saisie de toutes les +marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout +de suite, il fallait que l'Espagne préparât ses troupes, car lui +préparait déjà les siennes, et qu'on envahît sur-le-champ le Portugal, +non pas pour huit jours ou quinze, comme il était arrivé en 1801, mais +pour tout le temps de la guerre, peut-être pour toujours, suivant les +circonstances. Les trois envoyés de l'Espagne s'inclinèrent devant +cette déclaration, qu'ils durent sans délai transmettre à leur +cabinet. + +[En marge: Sommation adressée au Portugal.] + +Napoléon fit en même temps appeler M. de Lima, ambassadeur du +Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement +nécessaire pour écrire à Lisbonne et en recevoir une réponse, on ne +lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur +commerce, personnes et choses, et une déclaration de guerre, il +fallait que M. de Lima prît ses passe-ports, et s'attendît à voir une +armée française se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque +sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les +grandes puissances, et indispensable au rétablissement de la paix en +Europe. Napoléon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des +rigueurs contre leurs propriétés et leurs personnes tout à la fois, +parce qu'il savait qu'une exclusion simulée était déjà secrètement +arrangée entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il était +urgent que celle-ci se compromît tout à fait, si on voulait arriver à +un résultat sérieux. La suite des événements prouvera qu'il avait +deviné juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de +la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un +grand nombre de commerçants français qui naviguaient sur la foi des +traités, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en +marchandises. + +[En marge: Formation à Bayonne d'une armée destinée contre le +Portugal.] + +M. de Lima promit d'écrire sur-le-champ à sa cour, et n'y manqua pas +en effet. Mais Napoléon ne se contenta pas d'une simple déclaration de +ses volontés, et, prévoyant bien que cette déclaration ne serait +efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une démonstration armée, il +fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de +vingt-cinq mille hommes à Bayonne, tout prêt à recommencer contre le +Portugal l'expédition de 1801. On se souvient sans doute que quelques +mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour +exécuter le siége de Dantzig, et pour préparer sur ses derrières une +armée d'observation qui le garantît contre toute tentative de +l'Autriche et de l'Angleterre, il avait songé à rendre disponibles les +camps formés sur les côtes, en les remplaçant par cinq légions de +réserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait être +confiée à cinq anciens généraux devenus sénateurs. Quatre mois +s'étaient écoulés depuis, et il écrivit sur-le-champ aux sénateurs +chargés de cette organisation, pour savoir s'il pourrait déjà disposer +de deux bataillons sur six, dans chacune de ces légions. Se fiant, +jusqu'à leur arrivée, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le +retour prochain de la grande armée, ne craignant pas que les +expéditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps +occupés, se dirigeassent sur les côtes de France, ayant toutes ses +précautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la +Poméranie, de la vieille Prusse, il n'hésita pas à dégarnir celles de +Normandie et de Bretagne, et il ordonna la réunion à Bayonne des +troupes réparties entre les camps de Saint-Lô, Pontivy et +Napoléon-Vendée. Chacun de ces camps, formé de troisièmes bataillons +et de quelques régiments complets, présentait une bonne division, et +devait, avec les dépôts de dragons réunis à Versailles et à +Saint-Germain, avec des détachements d'artillerie tirés de Rennes, de +Toulouse, de Bayonne, composer une excellente armée, d'environ 25 +mille hommes. Cette armée eut ordre de se concentrer immédiatement à +Bayonne. Napoléon fit choix pour la commander du général Junot, qui +connaissait le Portugal, où il avait été ambassadeur, qui était un bon +officier, tout dévoué à son maître, et n'avait, comme gouverneur de +Paris, que le défaut de s'y trop livrer à ses plaisirs. On le disait +engagé avec l'une des princesses de la famille impériale dans une +liaison qui produisait quelque scandale, et Napoléon trouvait ainsi +dans ce choix la réunion de plusieurs convenances à la fois. Ces +mesures furent prises ostensiblement, et de manière que l'Espagne et +le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient sérieuses les +conséquences d'un refus. En même temps les ordres nécessaires furent +donnés pour que deux bataillons de chacune des légions de réserve se +trouvassent prêts à remplacer sur les côtes les troupes qu'on allait +en retirer. + +[En marge: Mesures à l'égard de l'Italie pour la faire concourir au +système continental.] + +[En marge: Expédition sur Livourne pour y saisir les marchandises +anglaises.] + +C'est dans le même esprit que Napoléon s'occupa en ce moment des +affaires d'Italie. Là, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs +contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans +l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux +ouvertures de la Russie. La reine d'Étrurie, fille, comme on sait, des +souverains d'Espagne, établie par Napoléon sur le trône de la Toscane, +et devenue, par la mort de son époux, régente pour son fils[2] de ce +joli royaume, le gouvernait avec la négligence d'une femme et d'une +Espagnole, et avec assez peu de fidélité à la cause commune. Les +Anglais exerçaient le commerce à Livourne aussi librement que dans un +port de leur nation. Napoléon avait réuni tous les dépôts de l'armée +de Naples dans les Légations. Avec sa vigilance accoutumée, il les +tenait constamment pourvus de conscrits et de matériel. Il ordonna au +prince Eugène d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger +à travers l'Apennin sur Pise, de tomber à l'improviste sur le commerce +anglais à Livourne, d'enlever à la fois hommes et choses, et de +déclarer ensuite à la reine d'Étrurie qu'on était venu pour garantir +ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et +probable, depuis que la garnison espagnole s'était rendue auprès du +corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette +expédition, il envoya l'ordre de faire filer sous le général +Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des +détachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les +Anglais, et préparer des relâches sûres au pavillon français, qui +devait bientôt se montrer dans ces mers. Napoléon venait en effet de +recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les îles Ioniennes. Il se +proposait de profiter des circonstances pour conquérir la Sicile, et +il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Méditerranée. Il +recommanda en même temps au général Lemarrois d'observer l'esprit de +ces provinces, et si le goût qu'avaient en général les provinces du +Saint-Siége d'échapper à un gouvernement de prêtres, pour passer sous +le gouvernement laïque du prince Eugène, se manifestait chez +celles-ci, de n'opposer à ce goût ni contradiction ni obstacle. + +[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.] + +[En marge: Fâcheux progrès des divisions de la France avec le +Saint-Siége.] + +En ce moment, la brouille avec le Saint-Siége, dont nous avons +ailleurs rapporté l'origine, mais négligé de retracer les vicissitudes +journalières, faisait à chaque instant de nouveaux progrès. Le Pape +qui, venu à Paris pour sacrer Napoléon, en avait rapporté, avec +beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le déplaisir +temporel de n'avoir pas recouvré les Légations; qui avait vu depuis +son indépendance devenir nominale par l'extension successive de la +puissance française en Italie, avait conçu un ressentiment qu'il ne +savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain +tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, même quand on +était puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du +bien à la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas +du tout à s'emparer de la souveraineté de Rome, et demandait +uniquement qu'on se comportât en bon voisin à l'égard des nouveaux +États français fondés en Italie, le Pape avait eu le tort de céder à +de fâcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit +qu'elles étaient d'accord avec ses secrets sentiments. Animé de +pareilles dispositions, il avait contrarié Napoléon dans tous les +arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prétendu s'y +réserver tous les droits de la papauté, beaucoup plus grands en Italie +qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat égal dans les +deux pays. À Parme, à Plaisance, mêmes exigences et mêmes +contrariétés. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore +s'étaient jointes à celles-là. Le prince Jérôme Bonaparte, pendant ses +campagnes de mer en Amérique, avait contracté mariage avec une +personne fort belle et d'une naissance honnête, mais à un âge qui +rendait cette alliance nulle, et avec un défaut de concours de la part +de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napoléon qui +voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un +nouveau royaume en Westphalie, avait refusé de reconnaître un mariage +nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire +au plus haut point à ses desseins politiques. Il avait eu recours au +Saint-Siége pour en demander l'annulation, à quoi le Pape s'était +formellement opposé. La ville de Rome enfin, ce qui était une +hostilité plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait +justifier, la ville de Rome était devenue le refuge de tous les +ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protesté contre la +royauté française établie à Naples, en sa qualité d'ancien suzerain de +la couronne des Deux-Siciles, il avait reçu, presque attiré chez lui +les cardinaux qui avaient refusé leur serment au roi Joseph. Il avait +de plus donné asile à tous les brigands qui infestaient les routes du +royaume de Naples, et qui se réfugiaient sans aucun déguisement dans +les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Français. +Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux. + +Napoléon, pendant son voyage de Tilsit à Paris, écrivit de Dresde même +au prince Eugène, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de +Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner +mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que +sa patience, rarement bien grande, était cette fois à bout, et que, +sans toucher à l'autorité spirituelle du pontife, il n'hésiterait pas, +s'il le fallait, à le dépouiller de son autorité temporelle. Telles +étaient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations +expliquent la facilité avec laquelle Napoléon prit les mesures qu'on +vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique +relevant du Saint-Siége. + +[En marge: Restitution à la France des bouches du Cattaro et des îles +Ioniennes.] + +Le traité de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro, +ainsi que la cession de Corfou et de toutes les îles Ioniennes. Aucune +possession n'avait été plus désirée par Napoléon, aucune ne plaisait +autant à son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le +complément de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique, +un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui +étaient destinées si on arrivait à un partage de l'empire ottoman, +enfin un moyen de plus de maîtriser la Méditerranée, où il voulait +régner d'une manière absolue, pour se dédommager de l'abandon de +l'Océan fait malgré lui à l'Angleterre. On se souvient que les +Russes, après la paix de Presbourg, avaient profité du moment où l'on +allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison française, +pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en +fissent autant cette fois, Napoléon avait donné de Tilsit même des +ordres au général Marmont, pour que les troupes françaises fussent +réunies sous les murs de Cattaro à l'instant où les Russes se +retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait été exécuté de point en +point, et nos troupes, entrées dans Cattaro, occupaient solidement +cette importante position maritime. + +[En marge: Dispositions de Napoléon pour l'occupation et la défense +des îles Ioniennes.] + +Mais Corfou et les îles Ioniennes l'intéressaient encore plus que les +bouches du Cattaro. Il enjoignit à son frère Joseph d'acheminer +secrètement vers Tarente, et de manière à n'inspirer aucun soupçon aux +Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne français, quelques +compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers +d'état-major, le général César Berthier chargé de commander la +garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur +des felouques de Tarente à Corfou. Le trajet étant à peine de quelques +lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques +voyages les quatre mille hommes composant l'expédition. C'était +l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait +mission d'opérer la remise des îles Ioniennes. Il le fit avec un +déplaisir extrême, et nullement dissimulé, car la marine russe, +dirigée en général ou par des officiers anglais, ou par des officiers +russes élevés en Angleterre, était beaucoup plus hostile aux Français +que l'armée elle-même, qui venait de combattre à Eylau et à +Friedland. Cependant cet amiral obéit, et livra aux troupes françaises +les belles positions à la garde desquelles il avait été préposé. Mais +son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de +Corfou et des sept îles, qui lui coûtait, il allait se trouver au +milieu de la Méditerranée, ne pouvant regagner la mer Noire par les +Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et réduit à franchir le +détroit de Gibraltar, la Manche, le Sund, à travers les flottes +anglaises, qui, suivant l'état des négociations entamées, pouvaient le +laisser passer ou l'arrêter. Napoléon avait prévu toutes ces +complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient +dans les ports de la Méditerranée, tant ceux d'Italie et de France que +d'Espagne et de Portugal, des relâches sûres, des vivres, des +munitions, des moyens de radoub. Il écrivit à Venise, à Naples, à +Toulon, à Cadix, à Lisbonne même, à ses préfets maritimes, à ses +amiraux, à ses consuls, et leur recommanda, partout où se +présenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec +empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. À +Cadix surtout, où il était représenté par l'amiral Rosily, commandant +de la flotte française restée dans ce port depuis Trafalgar, et où il +y avait plus de probabilité de voir les Russes chercher un asile, +Napoléon enjoignit à l'amiral français de préparer des secours qu'il +ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habituée à +laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin +était, à engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les +fonds nécessaires. + +Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le +nôtre, se retirèrent en deux divisions dans des directions +différentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea +vers Venise, où elle déposa les troupes russes, qu'Eugène accueillit +avec les plus grands égards. La division qui portait les troupes de +Corfou les déposa à Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se +dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le détroit. Cet amiral, +qui n'était pas entré encore dans les vues de son souverain, n'avait +aucune envie de s'arrêter dans un port français, ou dépendant de +l'influence française, et se flattait de regagner les mers du Nord +avant que les négociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent +abouti à une rupture. + +L'intention de Napoléon n'était pas de s'en tenir aux précautions +qu'il avait déjà prises pour les provinces de l'Adriatique et de la +Méditerranée. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger +vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais +ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas où la +guerre se prolongerait, pour lui arracher les îles Ioniennes, qui +étaient d'une importance à contre-balancer celle de Malte. Aussi +ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e léger français, et plusieurs +autres détachements, de manière à y élever les forces françaises et +italiennes jusqu'à sept ou huit mille hommes, sans compter quelques +Albanais et quelques Grecs enrôlés sous des officiers français pour +garder les petites îles. Cinq mille hommes devaient résider à Corfou +même, et quinze cents à Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le +poste de Parga sur le continent de l'Épire. Quant à Zante et à +Céphalonie, Napoléon n'y voulut que de simples détachements français +pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince +Eugène, au roi Joseph, de faire partir d'Ancône et de Tarente, par le +moyen de petits bâtiments italiens, et par tous les vents favorables, +des blés, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des +canons, des affûts, et de continuer ces envois sans interruption, +jusqu'à ce que l'on eût réuni à Corfou un amas immense des choses +nécessaires à une longue défense, en sorte qu'on ne fût pas, comme on +l'avait été à Malte, exposé à perdre par la famine une position que +l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur +la solvabilité du trésor de Naples, il expédia de la caisse de Turin +des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des +troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait à +construire des fortifications. Des instructions admirables au général +César Berthier (frère du major-général), prévoyant tous les cas, et +indiquant la conduite à tenir dans toutes les éventualités +imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons +d'énumérer. + +[En marge: Mesures relatives à l'Illyrie.] + +Le général Marmont avait déjà construit de belles routes dans les +provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence +et de zèle. Il eut ordre de les continuer jusqu'à Raguse et à Cattaro, +de pousser des reconnaissances jusqu'à Butrinto, point du rivage +d'Épire qui fait face à Corfou, et de préparer les moyens d'y conduire +rapidement une division. Napoléon fit demander à la Porte de lui +abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette +position, de laquelle il était facile d'envoyer des secours à Corfou; +ce qui lui fut accordé sans difficulté. Enfin il réclama et obtint +aussi l'établissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'à +Butrinto, afin que le général Marmont fût promptement averti de toute +apparition de l'ennemi, et pût accourir avec dix ou douze mille +hommes, force suffisante pour jeter les Anglais à la mer s'ils +essayaient une descente. + +À ces moyens Napoléon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait +offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les +frégates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la +_Victorieuse_, pour former à Corfou un commencement de marine. Il +prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou +deux gros bricks, de les équiper à l'aide des matelots du pays et de +quelques détachements de troupes françaises. Cette petite marine +naissante, composée de frégates et de bricks, devait croiser sans +cesse entre l'Italie et l'Épire, entre Corfou et les autres îles, de +manière que le passage fût toujours ouvert à nos bâtiments de +commerce, et fermé à ceux de l'ennemi. + +En adressant au roi Joseph, au prince Eugène, au général Marmont, ces +instructions multipliées, non pas seulement avec l'accent impérieux +dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionné +qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient à l'une de ses grandes +préoccupations, Napoléon leur écrivait: «Ces mesures tiennent à un +ensemble de projets que vous ne pouvez pas connaître. Sachez +seulement que, dans l'état du monde, la perte de Corfou serait le plus +grand malheur qui pût arriver à l'empire.» + +[En marge: Vues de Napoléon sur la Méditerranée.] + +Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe. +M. de Talleyrand, négociateur de Napoléon à Tilsit, n'en avait +lui-même qu'une idée très-incomplète. Ils n'étaient connus que +d'Alexandre et de Napoléon, qui, dans leurs longs entretiens au bord +du Niémen, s'étaient promis de s'entendre sur le partage à faire de +l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le dédommagement de +la grandeur française, l'autre la compensation de la ruine de l'empire +turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus défendre contre +l'énergie européenne. Napoléon était loin de vouloir hâter ce +résultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce +qui constituait le péril de leur alliance. Mais, dans la prévision des +événements, Napoléon voulait être prêt à mettre la main sur les +provinces turques placées à sa portée; et de plus, quoi qu'il pût +arriver, que cette nécessité se présentât ou non, il entendait se +rendre maître de la Méditerranée. Il croyait que, maître de cette mer, +communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait +se consoler de n'être que le second sur l'Océan. Aussi Napoléon +était-il résolu, le jour même de la signature de la paix de Tilsit, à +recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme à lui, depuis qu'il avait +pris Naples pour un de ses frères; et il espérait la tenir, ou de +l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient à +négocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre +continuait. Aussi dès la fin de l'hiver avait-il commencé à envoyer +des ordres à son ministre de la marine, pour donner à ses escadres la +direction du port de Toulon, et préparer ainsi une grande expédition +contre la Sicile. + +[En marge: Le rétablissement de la paix continentale ranime le zèle de +Napoléon pour le développement de la marine française.] + +Ces ordres, contrariés par les circonstances et par l'insuffisance des +ressources, furent réitérés avec une nouvelle force après la signature +de la paix continentale. Le jour même où cette paix était signée à +Tilsit, Napoléon écrivit à quatre personnes à la fois, au prince +Eugène, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la +marine, que, la guerre du continent étant finie, il fallait se tourner +vers la mer, et songer enfin à tirer quelque parti de l'immensité des +rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de +sa position insulaire, fondement jusqu'ici inébranlable de sa grandeur +maritime; mais la possession de tous les rivages européens, depuis +Kronstadt jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Naples, depuis Naples +jusqu'à Venise, était bien aussi un moyen de puissance maritime, et un +redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir. +Napoléon avait dit à Berlin, dans l'entraînement de ses victoires, +qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de réaliser de +cette pensée tout ce qui était réalisable, en obtenant à Tilsit +l'union volontaire ou forcée de toutes les puissances du continent +contre l'Angleterre; et il fallait se hâter de profiter de cette +union, avant que la domination continentale de la France fût devenue +encore plus insupportable au monde que la domination maritime de +l'Angleterre. + +[En marge: Événements accomplis sur mer pendant les campagnes de +Napoléon sur terre.] + +[En marge: Le système des croisières lointaines substitué au système +des grandes batailles navales.] + +Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis cette fatale bataille de +Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait déployé un sublime +héroïsme au milieu d'un immense désastre. Ces vingt-deux mois avaient +été employés avec quelque activité, et çà et là avec quelque gloire, +avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les +revers. L'amiral Decrès, continuant à mettre au service de la volonté +impétueuse de Napoléon une expérience profonde et un esprit supérieur, +ne réussissait pas toujours à lui persuader que dans la marine on ne +supplée pas avec la volonté, avec le courage, avec l'argent, avec le +génie même, au temps, et à une longue organisation. Il avait proposé à +Napoléon de substituer au système des grandes batailles navales, +celui, des croisières très-divisées et très-lointaines. Dans ce +système on a l'avantage de hasarder moins à la fois, d'acquérir en +naviguant l'expérience dont on est dépourvu, de causer de grands +dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer +son adversaire en force numérique moindre, car la mer par son +immensité même est le champ du hasard. Un pareil système valait +assurément la peine d'être essayé, et il aurait eu pour nous +d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numérique +de nos forces avec celles des Anglais n'eût pas été aussi grande, et +si nos établissements lointains n'avaient pas été aussi ruinés, aussi +dénués de toute ressource. + +[En marge: Croisière de frégates dans les mers de l'Île-de-France.] + +[En marge: Croisière du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique.] + +Conformément au plan de M. Decrès, diverses croisières avaient été +préparées à Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir à la fin +de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de +quatre frégates était partie pour aller croiser sur la route de la mer +des Indes, y détruire le commerce anglais, et y faire vivre l'île +Bourbon et l'île de France des produits de la course, depuis qu'elles +ne vivaient plus des produits du négoce. Ces frégates, arrivées +heureusement, procuraient en effet à nos deux îles d'assez abondantes +ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Régulus_, +avec deux frégates, la _Cybèle_ et le _Président_, avec deux bricks, +le _Surveillant_ et le _Diligent_, était sorti du port de Lorient le +30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la +côte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une étendue de +plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui +se livraient à la traite, et en avait enlevé ou détruit un grand +nombre, car l'amirauté anglaise, ne prévoyant pas la visite d'une +croisière française dans ces parages, n'avait pris aucune précaution. +Après avoir croisé pendant les mois de décembre, janvier, février et +mars, exercé de grands ravages, fait de riches captures, cette +division, privée du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoyé en +France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relâcher pour +radouber ses vaisseaux, réparer son gréement, reposer ses équipages, +et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la +belle saison, ne voulant pas aller à nos Antilles, toujours fort +observées, et n'ayant pas beaucoup de relâches ou françaises ou +alliées à choisir, elle s'était livrée aux vents alisés qui l'avaient +portée vers la côte d'Amérique, puis était descendue en avril sur +San-Salvador, port du Brésil, où elle avait chance de trouver des +vivres et de vendre avantageusement les nègres enlevés aux traitants +anglais. Au bout de vingt-deux jours de relâche, elle avait remis à la +voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait été souvent +poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, était +remontée à la hauteur des Antilles, avait continué de faire des +prises, et enfin assaillie, le 19 août, par un ouragan effroyable, +l'un des plus horribles qu'on eût essuyés dans ces mers depuis un +quart de siècle, elle s'était dispersée. Le _Régulus_, après avoir +perdu de vue ses frégates et les avoir vainement cherchées, était +rentré à Brest le 3 octobre 1806, à la suite d'une navigation de près +d'une année. La frégate la _Cybèle_, démâtée, s'était enfuie aux +États-Unis. La frégate le _Président_, séparée de sa division, avait +été capturée. + +Malgré les accidents survenus à la fin de cette croisière, accidents +inévitables après avoir bravé onze mois les chances de la mer et de la +guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour +toutes nos croisières. Le capitaine L'Hermitte avait détruit 26 +bâtiments ennemis, fait 570 prisonniers, détruit pour plus de cinq +millions de valeurs, et rapporté des sommes considérables, +très-supérieures aux dépenses de sa croisière. La traite avait été +ruinée cette année sur la côte d'Afrique, et les compagnies anglaises +d'assurance, poussaient contre l'amirauté des cris de fureur. Mais nos +grandes croisières ne devaient pas être aussi heureuses. + +[En marge: Croisière de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.] + +Cadix n'offrait que des débris, qu'il fallait réunir et réorganiser, +avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la +division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la +difficile croisière qu'il avait faite, à la suite de la rencontre +manquée avec l'amiral Villeneuve. Brest seul présentait des ressources +pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux réunis dans ce +grand port, on en avait détaché six, les plus propres à une longue +navigation, et on les avait expédiés, sous les ordres du contre-amiral +Willaumez, le 13 décembre 1805, pour les mers d'Amérique. Cette +division était composée du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du +_Vétéran_, du _Cassard_, de l'_Impétueux_, du _Patriote_, de l'_Éole_, +vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frégates, la _Valeureuse_ +et la _Comète_. Elle portait sept mois de vivres. À la nouvelle de sa +sortie plus de trente vaisseaux anglais s'étaient lancés à sa +poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord +croisé dans les parages de Sainte-Hélène pendant les mois de février +et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant à son bord +des malades, et manquant de vivres frais, elle était allée à +San-Salvador, par les mêmes motifs qui avaient conduit dans ce port le +capitaine L'Hermitte. Après un repos de dix-sept jours, elle en était +partie pour croiser de nouveau, et elle était venue en juin toucher à +la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y +rencontrer les grands convois de la Jamaïque. À la Martinique elle +avait trouvé peu de vivres, car la colonie en avait à peine assez pour +sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'état de +guerre, presque continuel depuis quinze années, n'avait guère permis +d'y envoyer des matières navales, et elle était allée s'embusquer aux +passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture, +qui valût les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on +courait en éventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait +aperçu, lorsque, le vent venant à fraîchir, la distance qui séparait +les bâtiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29, +au jour, on perdit de vue le _Vétéran_, que montait alors le prince +Jérôme Bonaparte, et la frégate la _Valeureuse_. L'amiral, pour +rallier ces deux bâtiments, s'éleva au nord, le long des côtes +d'Amérique, et vint croiser à trente-huit lieues à l'est de New-York; +mais, ne trouvant ni le _Vétéran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea +vers le rendez-vous assigné d'avance à ses bâtiments séparés, entre le +29e degré de latitude nord et le 67e degré de longitude occidentale. +Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vétéran_, qui avait fait +voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces +parages jusqu'au 18 août. Pendant ces vicissitudes, les divisions +anglaises l'avaient manqué, et il avait manqué lui-même le convoi de +la Jamaïque, passé à quarante lieues de son escadre. Tels sont les +hasards de la mer! Ayant attendu au delà du terme assigné à ses +vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu +l'intention de se porter à Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint +conseil de guerre avec eux, et, ayant constaté qu'ils avaient beaucoup +de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se décida à +relâcher à Porto-Rico, à remonter ensuite au banc de Terre-Neuve, à y +détruire les pêcheries anglaises, et à revenir en Europe avec le +projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent +de l'équinoxe qui écartaient l'ennemi. Mais à peine cette résolution +était-elle arrêtée, que, dans la nuit du 18 au 19 août 1806, le même +ouragan qui avait dispersé la division L'Hermitte, surprit l'escadre +de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours consécutifs la ballotta +sur les flots jusqu'à la faire périr. Le _Foudroyant_ et +l'_Impétueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas été séparés par la +tourmente, perdirent tous leurs mâts, se réparèrent à la mer comme ils +purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux +coups de vent les séparèrent aussi. Apercevant au milieu de la tempête +les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchèrent leur salut +où ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit à la Havane; +l'_Impétueux_, privé de ses mâts, de l'une de ses batteries jetée à la +mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan +dans la baie de la Chesapeak, où il fit côte, poursuivi par deux +vaisseaux ennemis. L'équipage, voyant son bâtiment perdu, chercha +refuge à terre; il y fut couvert par la neutralité américaine, et se +réunit à bord de la _Cybèle_, frégate du capitaine L'Hermitte, +réfugiée également dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et +l'_Impétueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_Éole_, +complétement démâté, en butte aux vents et à l'ennemi, avait fui aussi +dans la Chesapeak. Là, remorqué par des bâtiments américains, il +était remonté assez haut dans les terres pour se dérober aux Anglais. +Le _Patriote_, privé de ses mâts de hune et de son mât d'artimon, de +toute sa voilure, avait gagné de son côté la Chesapeak, et jeté +l'ancre à Annapolis. La frégate la _Valeureuse_ s'était enfuie dans le +Delaware. Le _Cassard_, après avoir été long-temps ballotté par les +flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux +sabords enfoncés, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau +par ses fonds, il s'était relevé, et réparé en mer. Profitant de ce +que sa voilure se trouvait en assez bon état, et de ce que seul de +l'escadre il avait conservé pour soixante-dix-huit jours de vivres, il +avait cru devoir ne pas se rendre à Porto-Rico, et avait fait voile +vers l'Europe. Il était rentré à Brest le 13 octobre. Le _Vétéran_, +capitaine Jérôme, séparé depuis long-temps de l'escadre, après avoir +erré quelque temps sur les côtes de l'Amérique du Nord, était revenu +en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait obligé de se jeter dans +la baie de Concarneau, où il ne se trouvait guère en sûreté. + +Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ était réfugié +à la Havane; l'_Impétueux_ était détruit; le _Patriote_ et l'_Éole_ +avaient remonté la Chesapeak dans un état déplorable, et sans beaucoup +de chances d'en sortir; le _Cassard_ était sauvé; le _Vétéran_ se +trouvait engagé à Concarneau dans un mouillage d'où il était difficile +de le tirer. Quant aux frégates de l'expédition, la _Valeureuse_ était +dans le Delaware; la _Comète_ s'était retirée dans un port d'Amérique. +Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible dédommagement +pour de tels désastres. + +[En marge: Croisière du capitaine Leduc dans les mers boréales.] + +Pendant ce même temps on avait expédié de Lorient trois frégates, la +_Syrène_, la _Revanche_ et la _Guerrière_, pour les mers boréales, +sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les +trois frégates, dirigées par ce navigateur intrépide, n'avaient pas +éprouvé les mêmes désastres que la grande division Willaumez, mais +avaient rencontré des mers affreuses, et supporté la navigation la +plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient, +transporté aux Açores, où il avait recueilli quelques prises, séparé +un moment de la _Guerrière_, puis revenu vers la côte ouest de +l'Irlande, était remonté jusqu'à la pointe de l'Islande, qu'il avait +aperçue le 21 mai, et à la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperçue le +12 juin. Il avait essuyé dans ces parages des temps épouvantables, et +perdu de vue la _Guerrière_. Bientôt les maladies l'avaient envahi, et +il avait compté jusqu'à 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur +7 ou 800 hommes qui composaient les équipages de ses deux frégates. +Continuant à croiser tantôt sur les côtes du Groenland, tantôt sur +celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il était +revenu en septembre à Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait +mouillé dans la petite rade de Bréhat. Malgré ces traverses et ces +mauvais temps, supportés par le capitaine Leduc avec une rare +constance, il avait pris 14 bâtiments anglais et un russe, fait 270 +prisonniers, et détruit pour près de trois millions de valeurs. +Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette +croisière comme avantageuse, quoique très-contrariée par le temps. +Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait +dirigée. + +[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral +Cosmao.] + +En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le même qui s'était si +noblement conduit à Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le +_Borée_ et l'_Annibal_, la frégate l'_Uranie_, le cutter le _Succès_, +pour aller chercher à Gênes le vaisseau le _Génois_, construit dans ce +port. Après avoir traversé le golfe, il était revenu à Toulon, en +rendant cette mer libre au commerce français et italien. Il avait +renouvelé cette course plus d'une fois, et il était toujours parvenu à +écarter les croisières de l'ennemi. + +[En marge: Désastre arrivé à la division de frégates du capitaine +Soleil.] + +À la même époque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre +frégates et un brick détachés de la division Allemand, essuyait un +sanglant désastre. Les Anglais avaient adopté un nouveau système de +blocus, c'était de se tenir moins près des côtes, pour donner à nos +bâtiments bloqués la tentation de sortir, et pour se ménager ainsi le +moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rétrograder. +Ce stratagème leur réussit complétement à l'égard du capitaine Soleil. +La coutume alors était de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les +croisières ennemies avant d'être aperçu. Les Anglais n'étant point en +vue à cause de l'éloignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine +Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur +son chemin, le lendemain 25 les aperçut au large, força de voile pour +les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans être +atteint, mais le 26 fut enveloppé par toute l'escadre de sir Samuel +Hoode, composée de sept vaisseaux et de plusieurs frégates, et +soutint pendant plusieurs heures un combat héroïque contre cinq +vaisseaux ennemis. Excepté la _Thémis_, qui réussit à se sauver avec +deux bricks, toute la division fut prise ou détruite. + +[En marge: Beau combat de la frégate la _Canonnière_ sous le capitaine +Bourayne.] + +À côté de ces rencontres, que la trop grande supériorité numérique de +l'ennemi finissait tôt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait +d autres où le courage de nos marins montrait que, de bâtiment à +bâtiment, quand les circonstances n'étaient pas trop défavorables, +nous étions capables de tenir tête aux Anglais, et même de les +vaincre. Le 24 avril de la même année, le capitaine Bourayne, allant +au Cap avec la frégate la _Canonnière_, avait rencontré un convoi +anglais, et s'était jeté au milieu pour faire des prises, lorsque +était apparu tout à coup un vaisseau de soixante-quatorze chargé +d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu éviter +avec cet adversaire un combat inégal. Mais, se voyant joint de trop +près, il avait franchement accepté la lutte, et, profitant de ce que +la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se +servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse, +et l'avait en peu d'instants démâté de son grand mât, complétement +dégréé, et mis en fuite. Certains gros bâtiments de commerce ayant +cherché à se mêler au combat, il avait couru sur eux, les en avait +dégoûtés, et avait continué sa route pour le Cap, dont il ignorait +encore la conquête par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les +vaisseaux français ou hollandais, n'avaient pas retiré les couleurs +hollandaises. À peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter +l'ancre, qu'à un signal tous les pavillons hollandais avaient été +abattus, remplacés par des pavillons anglais, et qu'une grêle de +bombes et de boulets était tombée sur la _Canonnière_. Sans se +déconcerter, le capitaine Bourayne avait coupé son câble, sacrifié ses +ancres, et à force de voiles échappé à tous les dangers. Il était +arrivé sain et sauf à l'île de France, où il devait se signaler par de +nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses. + +[En marge: Glorieuse aventure de la flûte la _Salamandre_.] + +Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos côtes, prouvait +aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage +intrépide de nos marins. La flûte la _Salamandre_, partie de +Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest, +avait été poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux +bricks et un cutter. Elle n'était que faiblement armée, en sa qualité +de flûte. Elle se jeta donc à la côte près la bouche d'Erquy, et là +l'équipage se défendit tant qu'il put à coups de fusil. Réduit bientôt +à l'impossibilité de prolonger cette défense, il se sauva sur un canot +et sur un débris de mât, parvint à joindre la terre, se porta vers la +batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette +anglaise, engagée trop près de la côte, la mit hors d'état de +manoeuvrer, et la força ainsi à s'échouer. Il se précipita ensuite +dans l'eau, et, secondé de quelques soldats accourus sur le rivage, +s'empara de la corvette contre les restes de l'équipage anglais, dont +une partie était ou hors de combat, ou en fuite. + +[En marge: Causes du mauvais succès du système des croisières +lointaines.] + +Telles étaient les actions, peu considérables mais courageuses, par +lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance +ordinairement supérieure à nous par le nombre et par l'organisation, +plus supérieure encore dans un moment où toutes nos forces étaient +exclusivement dirigées vers la guerre de terre. Aussi à la fin de 1806 +l'habile et malheureux ministre Decrès, n'ayant que des infortunes à +mander à un maître qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles +heureuses, était-il entièrement découragé, et non moins dégoûté du +système des croisières que du système des grandes batailles. Obligé +d'expliquer à Napoléon les revers qu'on avait essuyés dans ce nouveau +système de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les +raisons véritables, qui devaient faire considérer tous les genres de +guerre maritime comme également dangereux dans l'état présent des +choses. D'abord la disproportion numérique était si grande, selon lui, +que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses +escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir après +nos croisières dès qu'elles étaient signalées; ce qui prouvait que, +même sans la prétention de livrer des batailles générales, il fallait +néanmoins des forces encore très-considérables pour faire la guerre +avec de petites divisions. Ensuite notre matériel était trop +défectueux comparativement à celui de l'ennemi; et, bien que nos +matelots, jamais inférieurs en courage, le fussent beaucoup en +expérience, le matériel qu'ils maniaient était encore plus en défaut +que leur savoir-faire. Leurs bâtiments résistaient à la tempête +beaucoup moins qu'ils n'y résistaient eux-mêmes. Dans l'ouragan du 19 +août, qui avait détruit la division Willaumez et gravement maltraité +la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux supporté que nous le +coup de vent, parce que leur gréement était non-seulement mieux manié, +mais de qualité fort supérieure. Plus nombreux, mieux équipés, ils +étaient certains que parmi eux il en échapperait toujours assez aux +dangers de la mer pour réduire nos vaisseaux, les uns à se rendre, les +autres à s'échouer, les autres à fuir en Europe. Mais l'infériorité du +nombre, celle du matériel n'étaient pas, suivant l'amiral Decrès, les +seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest où ils +avaient été choisis avec soin dans une escadre considérable, les +vaisseaux de la division Willaumez n'étaient pas inférieurs en qualité +aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans +trouver de relâche sûre, bien approvisionnée en vivres et en moyens de +rechange, les avaient mis hors d'état, soit d'échapper par leur marche +à une escadre plus forte, soit de résister à une tempête, soit de +poursuivre leur croisière sans renouveler leurs provisions de bouche, +ce qui les exposait à être découverts par l'ennemi. Aussi l'amiral +Decrès écrivait-il le 23 octobre 1806 à Napoléon: «Après une +navigation de dix mois, les vergues et mâts de hune se cassent, les +gréements se relâchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre +leurs réparations graduelles en pleine mer; les bas mâts consentent, +les vaisseaux se délient, et il est sans exemple que des bâtiments +aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'être donné le loisir de se +réparer à neuf et tranquillement dans un port.» Malheureusement nous +n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions étaient mal +approvisionnés. Nous en possédions à la vérité un excellent, +incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'était celui +de l'île de France, qui, à l'époque de la guerre d'Amérique, avait +servi de base d'opérations au bailli de Suffren pendant sa belle +campagne de l'Inde. Mais au milieu des désordres de la révolution, et +des difficultés de la guerre continentale, on n'avait pu +l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Espérance, qui +appartenait à des alliés, ne pouvait être approvisionné comme un port +national, et venait d'ailleurs d'être pris. Sur la côte du Brésil, +nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il +était portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous +étions maîtres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus +vastes, des plus sûres du monde; mais la Martinique était complétement +dépourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle +avait plutôt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur +biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'était en mesure de +leur restituer les vivres consommés en mer. Avec quatre relâches bien +pourvues, une aux Antilles, une à la côte du Brésil, une au cap de +Bonne-Espérance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers +avantageusement. Mais privés de ces ressources, nous ne pouvions y +paraître qu'en fugitifs, toujours pressés, toujours craignant une +rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre, +toutes celles d'un équipement inférieur et insuffisant. C'étaient là +les suites de longs bouleversements intérieurs, et de guerres +extérieures inouïes par leur grandeur, leur durée et leur acharnement. + +[En marge: État des colonies françaises pendant la guerre.] + +Napoléon, qui n'était pas facile à décourager, et qui pensait que, +malgré beaucoup d'accidents fâcheux, ces dernières expéditions avaient +causé de grands dommages au commerce ennemi, voulait expédier de +nouvelles croisières en 1807; mais M. Decrès s'y était fortement +opposé, disant que la côte d'Afrique, ravagée en 1806 par le capitaine +L'Hermitte, était pourvue cette année de moyens de défense +considérables, par suite des vives réclamations du commerce anglais, +que l'on ne possédait aucune relâche ni à l'île de France, qui +manquait de munitions, ni au Cap, qui était pris, ni à San-Salvador, +qui était usé, ni à la Martinique, qui avait à peine le nécessaire. +Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes +armées dans nos ports les croisières anglaises, et profiter de +certains moments pour envoyer sur des frégates des secours aux +colonies, lui avait paru la seule activité permise, activité peu +dommageable pour le présent, et avantageuse pour l'avenir. Napoléon, +qui entre Eylau et Friedland avait eu à créer de nouvelles armées pour +contenir l'Europe sur ses derrières, avait admis le système négatif de +M. Decrès, et les travaux de notre marine en 1807 s'étaient bornés à +quelques secours expédiés aux Antilles et dans les Indes. + +Quoique exposées à beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient +cependant de fréquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du +café, quelques épices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de +vêtements, la prospérité consistait pour elles à bien vendre leurs +denrées naturelles, afin de se procurer en échange les moyens de se +vêtir et de se nourrir. À l'époque dont nous parlons, ces denrées +sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement +encore, à travers les croisières anglaises. Dans cet état de détresse +on s'était relâché en faveur de nos colonies des rigueurs du régime +exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on +réserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Américains du Nord +venaient prendre leurs sucres et leurs cafés, et leur donnaient en +retour des grains et du bétail. Mais, comme on est plus hardi pour +vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Américains +apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de café, à +cause de la difficulté de revendre en Europe les denrées coloniales. +Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur bétail, +ce qui commençait à rendre le numéraire fort rare. De plus, +n'acquittant pas de droits de douanes à la sortie, puisqu'ils s'en +allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les +revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de +douanes, et par suite les budgets de nos établissements étaient +presque tous en déficit. Cet état, supportable encore à l'époque dont +il s'agit, devait s'aggraver bientôt, si, la paix n'étant pas +rétablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractère +d'acharnement, les moyens de gêner le commerce devenaient plus +rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant, +jusqu'ici la course de nos frégates dans l'Inde, celle des bricks +dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises +propres au vêtement, d'assez abondantes ressources. Les frégates la +_Sémillante_ et la _Piémontaise_ avaient fait des prodiges à l'île de +France en 1806, et capturé à elles deux pour près de huit millions de +valeurs. Elles avaient puissamment secondé le brave général Decaen, +qui, de cette position magnifique, dévorait des yeux la presqu'île de +l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout +entière. La Guadeloupe et la Martinique avaient été pourvues de nègres +par les corsaires, et en avaient reçu plusieurs milliers, au point que +la population ouvrière s'y trouvait augmentée malgré la guerre. Mais +l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus étroits, les munitions +navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies +demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du +numéraire pour payer les vivres américains, des bâtiments armés pour +continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se +produisaient dans nos garnisons. Ainsi à l'île de France, où il aurait +fallu 3 ou 4 mille hommes, on était réduit à 1,600. À la Martinique, +où il y en avait eu 4,700, et où il en aurait fallu 5 mille au moins, +il en restait 3 mille au plus. À la Guadeloupe il en restait à peine 2 +mille. Il est vrai que ces garnisons, secondées par des habitants +pleins d'énergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les +forces que les flottes anglaises pouvaient transporter à ces distances +lointaines. À Saint-Domingue, après d'affreux bouleversements, après +la destruction d'une belle armée française, on avait vu se succéder +des scènes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le nègre +Dessalines, cherchant à imiter l'empereur Napoléon, comme Toussaint +Louverture avait cherché à imiter le Premier Consul Bonaparte, poser +sur sa tête noire une couronne impériale, succomber bientôt sous le +poignard du nègre Christophe et du mulâtre Péthion, puis ces deux +nouveaux compétiteurs se disputer, comme les généraux d'Alexandre, le +pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils +n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser stérile; +car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne féconde jamais la terre. +Après ces scènes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie +française de l'île, nous avions été relégués dans la partie espagnole, +où nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes +d'une armée aussi malheureuse qu'héroïque. Le général Ferrand s'y +conduisait avec habileté et vigueur, profitant pour se maintenir des +divisions des nègres et des mulâtres, et attirant, par la sécurité +dont on jouissait à l'abri de nos baïonnettes, beaucoup de colons, +français ou espagnols, blancs ou noirs, maîtres ou esclaves. + +[En marge: Ardeur de Napoléon pour la guerre de mer au retour de +Tilsit.] + +[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre +l'Angleterre.] + +[En marge: Nouveau système imaginé par Napoléon pour réduire +l'Angleterre.] + +Telle était en 1807, lorsque Napoléon revint de sa longue campagne au +Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes. +Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé +qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou +bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces +accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans +son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les +éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral +Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non +encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues +n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la +Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le +Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par +l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes, +au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à +bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi +à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès +allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait +pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être +libre de multiplier les constructions navales, soit avec les +ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les +produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le +littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles, +il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le +développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances +d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur +l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de +l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination +britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours +imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes +batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines +occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant +l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut +de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses. +Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française, +espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue, +à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à +Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps +nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger +l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne +pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de +celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en +Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette +chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois, +d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne +se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand +but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses +alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus, +qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre. + +[En marge: Développement donné aux constructions navales.] + +Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois +ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un +redoublement d'activité dans les constructions navales de tout +l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système +d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une +tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de +Naples, déjà donné à son frère Joseph. + +[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.] + +[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à +Flessingue.] + +[En marge: Flotte de Brest.] + +[En marge: Flotte de Lorient.] + +[En marge: Flotte de Rochefort.] + +[En marge: Flotte de Cadix.] + +[En marge: Flotte de Toulon.] + +[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.] + +[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.] + +Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée +hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de +ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir +au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à +Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns +de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à +Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers +les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois +autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à +8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards, +étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de +mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles +quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces +chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de +construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des +bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les +fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub +des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il +se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un +autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction +de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest, +où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12 +vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre +les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on +pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les +nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à +Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être +achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il +consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec +obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à +Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à +Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que +bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que, +dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du +brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du +capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours +arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne +perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre +à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état +de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où +des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres +quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et +nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses +efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux, +restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par +l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques +vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la +Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de +colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne +n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène +seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs +années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le +gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient +insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient +consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait +qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour +ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au +cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on +joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda +à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À +Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes, +étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient +d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le +_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât +le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais, +ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles +constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il +envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que +l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son +frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de +Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour +en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un +vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait +se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour +employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu +de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme +n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en +construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte +du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut +qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la +marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer +Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et +les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots +toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses +constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen, +avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il +n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait +espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant +une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec +des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour +porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter +de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses +ruineuses. + +[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la +Méditerranée.] + +En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon +entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par +la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait +pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort +embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en +déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à +Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France, +et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar +pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest, +des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon, +devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29 +vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même +avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois +mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile, +et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes. + +L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à +s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas +proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de +réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire +dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois +grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes +expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques +centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient +pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier +des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de +matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la +perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les +colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des +secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée, +il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré +la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses +périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de +profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur +donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur +permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans +compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers +l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la +Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et +peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de +toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi +pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest. + +[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.] + +Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience +quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les +observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de +Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de +Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des +expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales +chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule +mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à +Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient +former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux, +plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois +la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la +Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence +l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent +l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et +de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur +conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut +demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de +donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de +Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres +nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon. + +Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du +traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours +de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la +guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal, +l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de +Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales +du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante +épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation +anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la +frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas +seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper +d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de +tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France, +laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire. + +[En marge: Août 1807.] + +[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.] + +[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de +vice-grand-électeur.] + +Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements +indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de +Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements. +Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était +paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les +infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement +éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids +et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable +conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent +sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre, +habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein, +ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc +fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non +pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation +favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il +avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand +dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de +Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait +qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait +d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence +indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois +grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce +cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène +de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État, +enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de +Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des +suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur, +de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort +peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop +multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services +éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur, +et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire +d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les +principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à +l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant +de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour +ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses +fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu +une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à +contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires +exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte +à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être +responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir +destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait +surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage +dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa +main toute-puissante. + +[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.] + +À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la +récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand +se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses. +L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un +mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M. +de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter +un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que +vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions +qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des +sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la +fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne +peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un +poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne +sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué, +répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec +l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions +blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua +Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas +seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a +servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le +faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de +Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à +celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de +Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince +Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M. +de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et +s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires, +de la personne de l'Empereur. + +[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des +affaires étrangères.] + +[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de +l'intérieur.] + +Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de +Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de +ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre. +Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur, +homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux +usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu +capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été +capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et +des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des +affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M. +Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le +moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte +Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de +parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif, +et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de +l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M. +Crétet dans le gouvernement de la Banque. + +[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en +remplacement du prince Berthier.] + +Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de +vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme +major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne +pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour +le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il +venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de +gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en +se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande +application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix +était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active +étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le +cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui +qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des +détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé +du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu +apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel, +remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait +être mis à la tête de l'armée de Portugal. + +[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son +remplacement par M. Bigot de Préameneu.] + +La France venait de faire à cette époque une perte sensible dans la +personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis, +jurisconsulte savant, écrivain ingénieux et brillant, coopérateur +habile des deux plus belles oeuvres de Napoléon, le Code civil et le +Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clergé une juste +mesure entre la faiblesse et la rigueur, estimé de l'Église française, +exerçant sur elle et sur Napoléon une influence utile; personnage +enfin fort regrettable dans un moment où l'on marchait à une rupture +ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration +des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires +étrangères. Cet homme laborieux, frappé d'une sorte de cécité, avait +eu l'art de suppléer au sens qui lui manquait par une mémoire +prodigieuse, et il lui était arrivé, étant appelé à écrire sous la +dictée de Napoléon, de reproduire par la mémoire ses pensées et leur +vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'écriture. M. de +Portalis était devenu cher à Napoléon, qui le regretta vivement. Il +eut pour successeur au ministère des cultes un autre jurisconsulte, un +autre auteur du Code civil, M. Bigot de Préameneu, esprit peu +brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse. + +Il fallait dédommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'avoir +approché du ministère de l'intérieur sans y parvenir. M. Regnault +était l'un des membres du Conseil d'État les plus employés par +Napoléon, à cause de sa grande habitude des affaires, et de sa +facilité à les exposer dans des rapports clairs et éloquents. Comme il +n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller +d'État discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps +Législatif muet, et apportant des raisons convenues contre des +objections également convenues, il suffisait pour ces luttes arrangées +à l'avance dans des conférences préparatoires, et ressemblant à celles +des assemblées libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent à la +guerre, d'un talent disert, varié, brillant. Seulement il le fallait +facile et infatigable, sous un maître prompt à concevoir et à +exécuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet, +accomplir à l'instant même ce que lui avait inspiré ce sujet, afin de +passer immédiatement à un autre. M. Regnault était le premier des +orateurs pour un tel rôle, et il était à lui seul, on peut le dire, +toute l'éloquence du temps. Napoléon, appréciant ses services, voulut +le dédommager par le titre de ministre d'État, titre sans définition, +qui procurait le rang de ministre sans en conférer le pouvoir, et par +une charge de cour très-bien rétribuée, celle de secrétaire d'État de +la famille impériale. M. Defermon, pour ses services dans la section +des finances; M. Lacuée, pour ceux qu'il rendait dans la direction de +la conscription, obtinrent aussi la qualité de ministres d'État. + +Ces nominations arrêtées avec l'archichancelier Cambacérès, seul +consulté en ces circonstances, Napoléon donna à la législation, à +l'administration intérieure, aux finances, aux travaux publics, une +attention qu'il ne leur avait pas refusée pendant la guerre, mais qui, +accordée de loin, rapidement, au bruit du canon, était suffisante pour +surveiller, non pour créer. + +[En marge: Suppression du Tribunat.] + +Napoléon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impériale +une modification qui lui semblait nécessaire, bien que très-peu +importante en elle-même, c'était la suppression du Tribunat. Ce corps +n'était plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramené au nombre de +cinquante membres, privé de tribune, divisé en trois sections, _de +législation_, _d'administration intérieure_, _de finances_, il +discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'État, dans +des conférences particulières, les projets de lois qui devaient être +proposés par le gouvernement. Nous avons fait connaître ailleurs +comment s'exécutait ce travail. Le temps écoulé n'y avait rien changé, +et tout au plus y avait apporté encore un peu plus de calme et de +silence. Après des conférences tenues chez l'archichancelier, un +membre du Tribunat, un membre du Conseil d'État, allaient prononcer +chacun un discours devant le Corps Législatif, ou en sens contraire, +ou dans le même sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence. +Le Corps Législatif votait ensuite sans mot dire, et à une immense +majorité, les projets présentés, excepté dans quelques cas très-rares, +où il s'agissait d'intérêts matériels, les seuls sur lesquels on se +permît de différer d'avis avec le gouvernement; excepté aussi dans +quelques cas plus rares encore, où les propositions dont il s'agissait +blessaient les sentiments des hommes attachés à la révolution, +sentiments assoupis, non éteints dans les coeurs. Alors des minorités +de quarante ou cinquante voix prouvaient que la liberté était +ajournée, non détruite en France. Ainsi marchaient les affaires +intérieures, silencieusement et vite, avec l'approbation générale, +fondée sur la persuasion que ces affaires étaient parfaitement +conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imaginé, le Conseil d'État +approfondi, le Tribunat contredit dans leur rédaction, les mesures +adoptées. Quant aux affaires extérieures, qu'il eût été temps alors de +discuter hardiment, pour arrêter celui que l'entraînement de son génie +allait bientôt précipiter dans les abîmes, elles étaient réservées +exclusivement à l'Empereur et au Sénat, dans des proportions fort +inégales, comme on le pense bien. Napoléon décidait à son gré la +paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de +l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de +Russie, car il n'avait ni prétoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni +ulémas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis +qu'héroïques, qu'un clergé appointé et exclu des affaires, qu'une +aristocratie qu'il créait avec des titres enfantés par son +imagination, et avec une fortune tirée de ses vastes conquêtes. De +temps à autre il faisait confidence au Sénat des négociations +diplomatiques, quand elles avaient abouti à la guerre. Le Sénat, qui +depuis 1805 avait reçu en l'absence du Corps Législatif l'attribution +de voter les levées d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois +conscriptions, que l'Empereur payait à son tour par des bulletins +magnifiques, par des drapeaux noircis et déchirés, par des traités de +paix malheureusement trop peu durables, et le pays ébloui de tant de +gloire, charmé de son repos, trouvant les affaires intérieures +supérieurement conduites, les affaires extérieures élevées à une +hauteur inouïe, désirait que cet état de choses se maintînt long-temps +encore, et quelquefois seulement, en voyant une armée française +hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer près du Niémen, +commençait à craindre que toute cette grandeur ne trouvât un terme +dans son excès même. + +Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que +lorsqu'un cinquième du Corps Législatif devait sortir. Alors quelques +intrigues se formaient autour du Sénat, qui était appelé à choisir +les membres des corps délibérants sur des listes présentées par des +colléges électoraux formés à vie. On essayait quelques démarches +auprès des principaux sénateurs, et on sollicitait un siége au Corps +Législatif, muet mais rétribué, comme on sollicite une place de +finances. L'archichancelier Cambacérès veillait sur ces élections, +afin de n'admettre que des adhérents, ce qui n'exigeait pas un grand +triage. C'est tout au plus si, à la fin de chaque liste, il se +glissait quelques créatures des opposants du Sénat, improbateurs +timides et peu nombreux, que Sieyès avait abandonnés et oubliés, qui +le lui rendaient en l'oubliant à leur tour, et qui n'en voulaient pas +à Napoléon des entreprises téméraires dans lesquelles la France allait +trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup +d'autres créations tout aussi excellentes. + +Telles étaient les formes de ce despotisme héroïque issu de la +Révolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester +le même. On pouvait sans doute rectifier certains détails dans +l'organisation de ces corps soumis et dépendants. Cela se pouvait, et +Napoléon l'avait ainsi projeté au sujet du Tribunat. Le Tribunat, +réduit à des critiques de mots dans des conférences privées, incommode +au Conseil d'État, dont il n'était plus que l'obscur rival, avait une +position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Législatif, bien +que ne désirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement +disposé à user de la parole si on se décidait à la lui rendre, était +cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au +ridicule. Il y avait une chose toute simple à faire, et qui ne +pouvait guère nuire à la liberté du temps, c'était de réunir le +Tribunat au Corps Législatif, en confondant dans un même corps les +attributions et les personnes. C'est ce que Napoléon résolut, après en +avoir conféré avec l'archichancelier Cambacérès. En conséquence, il +décida que le Tribunat serait supprimé, que ses attributions seraient +transférées au Corps Législatif, remis ainsi en possession de la +parole; qu'à l'ouverture de chaque session il serait formé dans le +sein du Corps Législatif, et au scrutin, trois commissions de sept +membres chacune, destinées, comme les commissions supprimées du +Tribunat, à s'occuper, la première de législation, la seconde +d'administration intérieure, la troisième de finances; que ces +sections continueraient à discuter avec les sections correspondantes +du Conseil d'État, et dans des conférences particulières, les projets +de lois présentés par le gouvernement; que lorsqu'elles se +trouveraient d'accord avec le Conseil d'État, un membre de ce conseil +viendrait exposer à la tribune du Corps Législatif les motifs que le +gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et +que le président de la commission donnerait de son côté les motifs +qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de désaccord, tous +les membres de la commission seraient admis à produire publiquement +les raisons sur lesquelles se fondait leur résistance, et qu'enfin le +Corps Législatif continuerait à voter sans autre débat les mesures +soumises à son approbation. Il fut arrêté en outre que, pour ne pas +changer l'état présent des choses dans la session qui allait s'ouvrir, +et dont tous les travaux étaient déjà préparés, le sénatus-consulte, +contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgué que le jour +de la clôture de cette session. + +En fait, le Corps Législatif recouvrait la parole, puisque vingt et un +de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, étaient appelés à la +discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait +disparaître qu'un corps depuis long-temps privé de vie. Le Corps +Législatif fut sensible à cette restitution de la parole, non qu'il +fût prêt à s'en servir, mais parce qu'on le délivrait d'un ridicule +devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprimé, mot qui +avait eu quelque importance, c'était celui de Tribunat. C'en était +assez pour déplaire à certains amis constants de la Révolution, et +pour plaire à Napoléon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que +les souvenirs de 1802 lui rendaient désagréable, de restituer au Corps +Législatif des prérogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une +précaution fut prise contre ces nouvelles prérogatives, ce fut de +fixer à quarante ans l'âge auquel on pouvait siéger dans le Corps +Législatif; triste précaution qui n'aurait pas empêché une assemblée +d'être entreprenante, si l'esprit de liberté avait pu se réveiller +alors, et qui faisait commencer trop tard l'éducation politique des +hommes publics. + +[En marge: Emplois assurés aux membres du Tribunat après la +suppression de ce corps.] + +Il restait, après s'être débarrassé de cette ombre importune du +Tribunat, à s'occuper du sort des personnes, que Napoléon, par +bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais à +froisser. Il fut donc résolu que les membres du Tribunat s'en iraient +avec leurs prérogatives chercher un asile dans le sein du Corps +Législatif, où ils devaient trouver un titre et des appointements. +Cependant Napoléon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps +Législatif, fixé alors à trois cents membres, en y versant le Tribunat +tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus +obscurs du corps. Quant à ceux qui avaient montré des lumières, de +l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaça +d'abord au Sénat M. Fabre de l'Aude, qui avait présidé le Tribunat +avec distinction, et M. Curée, qui avait commencé sa carrière par la +manifestation d'un républicanisme ardent, mais qui l'avait terminée +par la motion de rétablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant +aux autres membres du Tribunat distingués par leur mérite, Napoléon +ordonna aux ministres de l'intérieur et de la justice de les lui +proposer pour les places vacantes de préfets, de premiers présidents, +de procureurs-généraux. Enfin, il en réservait quelques autres pour +les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait être le +complément de nos institutions financières, la Cour des comptes, dont +nous raconterons bientôt la création. + +[En marge: Épuration de la magistrature ordonnée en 1807.] + +Il y avait une autre mesure que Napoléon n'était pas moins impatient +de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la +suppression du Tribunat, c'était l'épuration de la magistrature. Le +gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apporté +dans ses choix un excellent esprit; mais, pressé de s'établir, il +avait choisi à la hâte les membres de toutes les administrations, et, +s'il s'était moins trompé que les gouvernements qui l'avaient précédé, +il s'était trompé beaucoup trop encore pour ne pas être bientôt obligé +de réformer quelques-unes de ses premières nominations. Dans tous les +ordres de fonctions il était revenu sur plusieurs d'entre elles, et +ces changements de personnes avaient été d'autant plus approuvables et +approuvés, que ce n'était jamais une influence politique qui les avait +dictés, mais la connaissance acquise du mérite de chacun. Dans la +magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir, à cause de +l'inamovibilité établie par la constitution de M. Sieyès, et certains +choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la +précipitation d'une réorganisation générale, étaient devenus avec le +temps un scandale permanent. On avait bien attribué à la Cour de +cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais +cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'était +pas à l'égard d'un personnel de magistrats nommés en masse, au +lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'étaient +glissés des misérables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que +la décence et l'application régnaient chez presque tous les agents du +gouvernement placés sous une active surveillance, la magistrature +seule donnait quelquefois de fâcheux exemples. Il fallait y pourvoir, +et Napoléon, qui se croyait appelé en 1807 à mettre la dernière main à +la réorganisation de la France, s'était décidé à faire cesser un tel +désordre. Il avait demandé l'avis de l'archichancelier, juge suprême +en pareille matière. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouvé, +dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expédient +ingénieux, fondé d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution +de l'an VIII, en déclarant les membres de l'ordre judiciaire +inamovibles, les soumettait cependant à une condition commune à tous +les membres du gouvernement, c'était de figurer sur les listes +d'éligibles. Elle ne leur avait donc assuré la perpétuité de leur +charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mériteraient toute leur +vie l'estime publique. Cette précaution ayant disparu avec les listes +d'éligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince +Cambacérès, y suppléer, et il avait proposé deux mesures, l'une +permanente, l'autre temporaire. La première consistait à ne considérer +les nominations dans la magistrature comme définitives, et conférant +l'inamovibilité, qu'après l'expiration de cinq années, et après +l'expérience faite de la moralité et de la capacité des magistrats +choisis. La seconde consistait à former une commission de dix membres, +à donner à cette commission le soin de passer en revue la magistrature +tout entière, et de désigner ceux de ses membres qui s'étaient montrés +indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingénieuse et +rassurante fut adoptée par Napoléon, et convertie en un +sénatus-consulte qui devait être présenté au Sénat. En tout autre +temps, cette mesure aurait été considérée comme une violation de la +constitution. À cette époque, à la suite d'immenses bouleversements, +en présence d'une nécessité reconnue, et avec l'intervention d'un +corps dont l'élévation garantissait l'impartialité, elle ne parut que +ce qu'elle était en effet, un acte réparateur et nécessaire. Du +reste, cette épuration, opérée bientôt avec justice et discrétion, fut +autant approuvée dans son exécution que dans son principe. + +[En marge: État des finances.] + +[En marge: Budgets de 1806 et 1807.] + +Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et +administratives, Napoléon donna également son attention aux finances. +Il n'était aucune partie de l'administration dont il eût lieu d'être +aussi satisfait que de celle-là, car l'abondance régnait au Trésor, et +l'ordre achevait de s'y rétablir. On a vu le budget, fixé d'abord à +500 millions en 1802, s'élever bientôt, par la liquidation définitive +de la dette publique, par le développement apporté aux travaux +d'utilité générale, par le rétablissement successif du culte dans les +plus petites communes de France, par la création d'un vaste système +d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par +l'institution enfin de la monarchie et la création d'une liste civile, +s'élever à environ 600 millions, et, la guerre survenant, à 700 +millions (820 avec les frais de perception). Napoléon, en 1806, au +retour de la guerre d'Autriche, et avant son départ pour la guerre de +Prusse, avait déclaré au Corps Législatif, afin que l'Europe en fût +bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700 +millions pour la guerre, et que, sans recourir à l'emprunt, système +alors antipathique à la France, il obtiendrait cette somme par le +rétablissement des perceptions naturelles, que la Révolution française +avait abolies, au lieu de se borner à les réformer. En conséquence il +avait rétabli, sous le nom de _droits réunis_, les contributions sur +les boissons, et, en remplacement de l'impôt des barrières, l'impôt +sur le sel. Ces perceptions avaient bientôt justifié sa prévoyance et +sa fermeté, car les droits réunis, après avoir produit une vingtaine +de millions dans la première année, en produisaient déjà 48 dans +l'année 1806, et en promettaient 76 dans l'année 1807. L'impôt sur le +sel, qui avait produit 6 à 7 millions en 1806, rapportait 29 millions +en 1807, et en faisait espérer bien davantage pour les années +suivantes. Les anciennes contributions avaient présenté également des +améliorations notables. L'enregistrement était monté de 160 millions à +180; les douanes, de 40 millions à 50 en 1806, à 66 en 1807; car si le +commerce maritime était interdit, le commerce avec le continent +prenait un immense développement. + +Aussi les revenus ordinaires, que Napoléon avait supposé en 1806 +devoir s'élever à 700 millions, s'élevaient fort au delà en 1807, et +pouvaient être évalués approximativement à 740 millions, se +décomposant de la manière suivante: 315 millions provenant des +contributions directes (impôt sur la terre, les propriétés bâties, les +portes et fenêtres, les loyers, etc.); 180 provenant de +l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations +de propriété, avec addition du produit des forêts); 80 provenant des +droits réunis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au delà +des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1 +des poudres et salpêtres, 10 des décomptes dus par les acquéreurs des +domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien, +représentant l'entretien de l'armée française chargée de garder +l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions +de produits spéciaux, c'est-à-dire de centimes additionnels ajoutés +aux contributions directes pour les dépenses départementales, et de +l'octroi établi sur certaines rivières pour l'entretien de la +navigation, devait monter à 770 millions. Tel de ces produits, comme +celui de l'enregistrement, des droits réunis ou des douanes, pouvait +s'élever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et +dépasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les +produits spéciaux. + +Il est vrai que la dépense n'avait pas moins dépassé que la recette +les limites posées dans la loi des finances. Napoléon, en 1806, avait +évalué à 700 millions le budget de l'état de guerre, état le plus +ordinaire à cette époque; ce qui devait, avec 30 millions de produits +spéciaux, porter la dépense totale à 730 millions. On savait déjà +qu'elle serait de 760 millions pour cette même année 1806. On sut même +plus tard qu'elle avait été de 770. Elle avait donc dépassé de 40 +millions le chiffre prévu. En 1807, année dont nous faisons en ce +moment l'histoire, la dépense évaluée à 720 millions, à 750 avec les +produits spéciaux, menaçait d'être beaucoup plus considérable. Elle +fut réglée plus tard à 778 millions. La cause de ces augmentations se +devine aisément, car la dépense de la guerre (pour les deux +ministères, du personnel et du matériel), évaluée à 300 millions, +était montée à 340. Encore cette somme est-elle loin d'en révéler +toute l'étendue; car, indépendamment des dépenses mises à la charge de +l'État, les pays occupés par nos troupes avaient fourni une partie +des vivres, et le trésor de l'armée dans lequel étaient versées les +contributions de guerre, avait supporté une partie des dépenses du +matériel et de la solde. Les suppléments tirés de ce trésor ne +s'élevaient pas à moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et à moins de +140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'année donnant +déjà 740 millions (770 avec les produits spéciaux), et le trésor de +l'armée pouvant fournir quelques suppléments sans s'appauvrir, on est +fondé à dire que Napoléon avait atteint son but d'égaler les recettes +aux dépenses, même pendant l'état de guerre, sans recourir à +l'emprunt. + +Du reste, le total de 770 millions de dépenses pour 1806, de 778 pour +1807, ne s'était pas encore révélé tout entier, car la comptabilité +française, quoique en progrès, n'était point alors parvenue à la +perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois après une année +écoulée, d'en constater et d'en arrêter la dépense. Il ne fallait pas +moins de deux ou trois années pour arriver à une pareille liquidation. +Napoléon évaluait donc les dépenses de l'année à 720 millions, à 750 +avec les services payés sur les produits spéciaux, et, sauf quelques +excédants pour l'entretien de l'armée, cette évaluation était exacte. +Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104 +millions (54 de rentes perpétuelles cinq pour cent, 17 de rentes +viagères, 24 de pensions ecclésiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la +dette du Piémont, de Gênes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour +28 (les princes compris); le service des affaires étrangères, pour 8; +l'administration de la justice, pour 22; la dépense de l'intérieur et +des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des départements +payés sur les 30 millions de produits spéciaux); la dotation des cultes, +pour 12; la police générale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10 +millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trésor, +pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106; +la guerre, pour 321; enfin un fonds de réserve destiné aux dépenses +imprévues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dépenses des +départements. + +Ce total des dépenses formant 750 millions, comparé avec le produit +des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20 +millions. Napoléon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au +pays, par la suppression des 10 centimes de guerre établis en 1804, en +remplacement des dons volontaires votés par les départements pour la +construction de la flottille de Boulogne. C'était un soulagement +considérable sur les contributions directes, les plus pesantes de +toutes à cette époque, et le troisième de ce genre accordé depuis le +18 brumaire. Napoléon ordonna qu'en présentant la loi de finances au +Corps Législatif, qui allait être assemblé après une prorogation d'une +année, on lui proposât immédiatement cette amélioration importante +dans le sort des contribuables, et qu'on annonçât ainsi la fin d'une +partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-même. + +Sa pensée ardente, aimant à plonger dans l'avenir, avait déjà +recherché quel serait en quelques années l'état des finances du pays, +et il avait constaté qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes +viagères et des pensions ecclésiastiques, le rachat également rapide +des rentes perpétuelles dotées d'un fonds d'amortissement que la +vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait +très-puissant, réduiraient la dette publique de 104 millions à 74. +Mais bien avant ce résultat, qu'il fallait attendre plusieurs années +encore, le rétablissement de la paix pouvait faire tomber les dépenses +publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus +les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dégrèvements, ou de +créations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientôt à raconter, +ces beaux résultats eussent été réalisés, et les finances de la France +auraient été sauvées avec sa grandeur. + +[En marge: Facilité toute nouvelle obtenue dans le service du Trésor.] + +Au bon état des finances se joignait depuis l'année précédente une +facilité toute nouvelle dans le service du Trésor. On se souvient que +diverses causes, dont l'une était permanente et les autres +accidentelles, avaient rendu ce service très-difficile, et avaient +donné au Trésor l'apparence du riche embarrassé, qui, soit par défaut +d'ordre, soit par difficulté de recouvrer ses revenus, ne peut pas +suffire à ses dépenses courantes. La cause permanente naissait du +régime des _obligations_ et des _bons à vue_ que les receveurs +généraux souscrivaient, et qui, acquittables à leur caisse, mois par +mois, étaient le moyen par lequel le produit des impôts arrivait au +Trésor. Les _obligations_, représentant la valeur des contributions +directes, n'étaient souscrites qu'à des échéances assez éloignées, et +un quart au moins n'était payable que quatre, cinq ou six mois après +l'année à laquelle elles appartenaient. Les _bons à vue_, représentant +les contributions indirectes, et souscrits à des époques +indéterminées, postérieurement au versement réalisé de l'impôt, ne +faisaient parvenir à l'État les produits de ces contributions que +cinquante ou soixante jours après leur entrée dans les caisses des +receveurs généraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de +fonds qui constituaient une partie de leurs émoluments. Mais ce qui +entraînait des inconvénients beaucoup plus graves que des bénéfices +excessifs accordés à des comptables, c'était la nécessité où se +trouvait le Trésor, pour réaliser ses revenus en temps opportun, de +faire escompter ces _obligations_ et _bons à vue_, quelquefois par la +Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait +payer l'escompte jusqu'à 12 et 15 pour cent, et avaient même, comme M. +Ouvrard, commis d'étranges détournements de valeurs. On évaluait à 124 +millions les sommes dont l'échéance était ainsi reportée au delà des +douze mois de l'année. Cependant, comme la dépense n'est pas plus que +l'impôt acquittée dans ces douze mois, le service du Trésor aurait pu +s'opérer presque sans escompte, si d'autres causes, tout +accidentelles, n'étaient venues compliquer la situation ordinaire. +D'une part, les budgets antérieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laissé +des arriérés, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources +courantes; et d'autre part, la singulière aventure financière des +négociants réunis, qui en confondant les affaires de France et +d'Espagne avaient privé l'État d'une somme de 141 millions, avait +constitué le Trésor dans un double embarras. On s'était vu obligé de +suppléer à un déficit antérieur de 60 à 70 millions, et à un débet de +141 millions créé par les négociants réunis. Ce débet avait pour gage, +à la vérité, des valeurs solides, mais d'une réalisation difficile. Il +avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions +d'obligations n'échéant que dans l'année suivante, faire face à un +déficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la détresse +financière de 1805 et de 1806, même au milieu des succès prodigieux de +la campagne qui s'était terminée par la victoire d'Austerlitz. + +Mais l'arrivée de Napoléon en janvier 1806, revenant victorieux, et +les mains pleines des métaux enlevés à l'Autriche, avait fait renaître +la confiance, et apporté un premier secours dont on avait grand +besoin. Bientôt le crédit renaissant, l'intérêt de 12 et 15 pour cent +était retombé à 9, et même à 6 pour cent, dans l'escompte des valeurs +du Trésor. + +D'autres moyens avaient été pris pour résoudre les difficultés du +moment, et en rendre le retour impossible. Premièrement on avait +retiré, comme nous l'avons dit, au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à +l'Université, les biens nationaux qui constituaient leur dotation, +alloué des rentes en compensation, et transmis ces biens à la caisse +d'amortissement, pour qu'elle en opérât la vente peu à peu, ce qu'elle +faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens à 60 +millions, et sur ce gage il avait été créé 60 millions de +rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intérêt, suivant les +échéances, et successivement remboursables à ladite caisse, dans le +courant de cinq années. Ces rescriptions, à cause de l'intérêt +qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance +qu'inspirait la caisse qui en était garante, avaient acquis le crédit +des meilleures valeurs, et n'avaient pas cessé de se négocier à un +taux très-rapproché du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen +d'acquitter l'arriéré des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens +donnés en gage acquérant avec le temps une valeur plus considérable, +on put porter à 70, et même à 80 millions, le chiffre de ces +rescriptions, afin de suffire aux charges successivement révélées par +la liquidation des exercices antérieurs. + +[En marge: Recouvrement du débet des négociants réunis.] + +Après avoir pourvu à cet arriéré, on avait apporté un grand soin à la +rentrée des 141 millions constituant le débet des négociants réunis. +M. Mollien, devenu ministre du Trésor au moment de la destitution de +M. de Marbois, et sans cesse stimulé par Napoléon, avait déployé, dans +la réalisation des valeurs composant ce débet, un zèle et une habileté +remarquables. D'abord on s'était emparé de dix à onze millions +d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on +avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur, +très-content de son activité, lui avait continué le service des vivres +de l'armée et de la marine, on s'était ménagé, en ne lui payant qu'une +partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientôt dans une somme +d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh +avaient encore versé, en différents payements, ou en effets sur la +Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue +personnellement débitrice dans le débet total d'une somme de 60 +millions, s'était acquittée en déléguant 36 millions de piastres sur +le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le +courant de 1806, à raison de trois millions par mois. L'Espagne était +le plus mauvais de tous ces débiteurs, car, sur les 24 millions +acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait versé que 14 millions +en août 1807, après avoir montré avant Iéna une mauvaise volonté +évidente, et depuis Iéna une impuissance déplorable. C'est à force +d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait remboursé, en août 1807, 14 +des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres à +toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de +la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employé un moyen fort +ingénieux pour en recouvrer la valeur: c'était de les céder à la +maison hollandaise Hope, qui les cédait à la maison anglaise Baring, +laquelle obtenait, à cause du besoin que l'Angleterre avait de métaux, +la permission de les extraire des ports espagnols sur des frégates +anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade, à bord +des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel +elle les avait reçues. Le bénéfice de 1 fr. 25 c., abandonné à ceux +qui bravaient les difficultés de l'opération, n'était donc pas fait +sur elle-même, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un énorme +escompte l'éloignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de +son pavillon, obligé d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des +métaux de l'Amérique. Les maisons Baring et Hope, par des virements +de valeurs, transmettaient ensuite au Trésor français le montant des +piastres cédées. On en avait négocié à ces conditions pour plus de 25 +millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait été +employé à payer aux États-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les +dettes contractées par notre marine, et notamment les dépenses faites +pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherché refuge, +les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans +la Chesapeak. + +C'est à l'aide de ces diverses combinaisons qu'en août 1807, le Trésor +français était parvenu à recouvrer 100 millions, sur les 141 composant +l'énorme débet des négociants réunis. La rentrée des 41 millions +restants était assurée, à 4 ou 5 millions près, et à des termes +très-rapprochés. + +Le Trésor obéré dans l'hiver de 1806, bientôt soulagé par les secours +métalliques que Napoléon avait tirés de l'étranger, par le retour de +la confiance, par le payement intégral de l'arriéré des budgets, par +le recouvrement presque total du débet des négociants réunis, n'avait +eu à pourvoir, en 1807, qu'à une petite partie de ce débet, et aux 124 +millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice +suivant, ce qui était facile, comme nous l'avons déjà dit, +l'acquittement de la dépense étant presque autant retardé que celui de +l'impôt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde +de la grande armée, qui représentait 3 à 4 millions par mois, et dont +il avait dispensé le Trésor de faire le versement immédiat, +s'accumulât peu à peu à Erfurt, à Mayence, à Paris, et y formât un +dépôt en numéraire de plus de 40 millions, précaution excessive qui +prouve combien était prudent à la guerre cet homme si imprudent dans +la politique[3]. + +[Note 3: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux, +mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de +nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents, +le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout +ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie, +sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à +cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout +parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives +même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM. +les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable, +dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par +l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre +administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui +concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et +très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite +exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux +faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les +sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre, +les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des +choses.] + +[En marge: Création de la caisse de service.] + +Mais une institution nouvelle, qui était le complément nécessaire de +notre organisation financière, facilita dès 1806 les opérations du +Trésor, et y fit régner dans le courant de 1807 une abondance +jusque-là inconnue. D'après le système proposé par M. Gaudin au +Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, système suivi jusqu'en +1807, les receveurs généraux souscrivaient, comme nous avons dit, au +profit du Trésor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_ +ou de _bons à vue_, échéant mois par mois. Ce fut là le moyen employé +pour opérer la rentrée des revenus publics. On avait ainsi la +certitude d'une échéance fixe, et on abandonnait comme émoluments, +aux receveurs généraux, les bénéfices d'intérêts qui en résultaient, +car l'impôt rentrait toujours avant l'échéance de ces _obligations_ ou +_bons à vue_. C'était sans doute une grande amélioration, eu égard au +temps où ce système fut imaginé, car on s'était ainsi assuré des +termes fixes pour le versement des impôts. Il restait en 1807 un +dernier pas à faire, c'était d'obliger les comptables à livrer leurs +fonds au Trésor au moment même où ils les recevaient. Mais supprimer +tout à coup ce système de lettres de change, pour lui substituer le +système plus naturel d'un versement immédiat, sous la forme d'un +compte courant établi entre le Trésor et les receveurs généraux, +aurait constitué un changement trop brusque et peut-être dangereux. +L'expérience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggérèrent une +transition des plus heureuses. + +[En marge: Moyen imaginé par M. Mollien pour substituer aux +obligations des receveurs généreux le système du versement immédiat.] + +M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, était directeur de la +caisse d'amortissement, lorsque Napoléon, satisfait de la manière dont +il avait dirigé cette caisse, l'appela en 1806 au ministère du Trésor, +en remplacement de M. de Marbois, destitué par suite de l'affaire des +négociants réunis. M. Mollien était un discoureur subtil, ingénieux, +tout plein des doctrines des économistes, très-habile en affaires +quoiqu'il les exposât dans un langage prétentieux, timide, +susceptible, se troublant aisément devant Napoléon, qui n'aimait pas +les longues dissertations, mais retrouvant bientôt en lui-même +l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit +convaincu. Napoléon traitait quelquefois, avec la liberté de la +toute-puissance et du génie, les théories de M. Mollien, et puis +laissait agir cet habile ministre, sachant à quel point il était +consciencieux, appliqué, et propre surtout à réformer le mécanisme du +Trésor, où régnaient encore de vieilles routines protégées par des +intérêts opiniâtres. + +[En marge: Moyens employés par M. Mollien pour amener les fonds à la +caisse de service.] + +Lorsque la négociation des valeurs du Trésor fut enlevée à M. Desprez, +représentant de la compagnie des négociants réunis, un comité des +receveurs généraux avait été chargé de le remplacer. Ce comité exista +quelque temps, et son service consistait à escompter les _obligations_ +et _bons à vue_, en agissant pour le compte des receveurs généraux. +Les fonds dont ce comité se servait lui venaient des receveurs +généraux eux-mêmes, qui touchaient toujours le montant des impôts +avant l'époque où l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_ les +forçait à le verser. M. Mollien, frappé de cette remarque, que +l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trésor était +l'argent du Trésor lui-même, imagina d'en exiger le versement +immédiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables +des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amènerait à livrer +directement, et sans intermédiaire, le produit de l'impôt aux caisses +du Trésor. Pour y parvenir, il créa une caisse appelée _caisse de +service_, titre emprunté de son objet même, à laquelle les receveurs +généraux devaient envoyer à l'instant où ils les recevaient tous les +fonds obtenus des contribuables, moyennant un intérêt de 5 pour cent. +Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, à +l'échéance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons à vue_. Pour +amener les receveurs généraux à verser les sommes perçues à cette +caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait, +que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impôt qu'à l'échéance +de leurs _obligations_, de l'autre ils n'étaient que dépositaires de +ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spéculations +privées; que la caisse de service, instituée pour les recevoir, en +serait le dépositaire le plus naturel et le plus sûr, et leur en +payerait un intérêt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que +leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous +les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mémoire +et de justice. C'était assez pour stimuler le zèle de ceux qui avaient +de la bonne volonté. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit +différemment. Dispensé, par l'abondance d'argent dont il commençait à +jouir, de recourir aussi fréquemment à l'escompte des _obligations_ et +_bons à vue_, il ne laissa plus paraître un seul de ces effets sur la +place; et si, dans certains besoins pressants, il était obligé de +s'adresser à la Banque de France, pour qu'elle lui escomptât quelques +millions de valeurs, c'était à condition qu'elle en garderait les +titres dans son portefeuille. Dès lors les receveurs généraux qui +faisaient valoir les fonds de l'impôt en agiotant sur les +_obligations_ et _bons à vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la +caisse de service elle-même, et ils lui envoyèrent ces fonds. Les uns +par zèle, par émulation de se distinguer sous les yeux mêmes de +l'Empereur, les autres par impossibilité de trouver ailleurs un emploi +de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus +sur la place, versèrent le produit réalisé des impôts à la caisse de +service, moyennant l'intérêt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta +envers eux en leur restituant leurs _obligations_ à chaque échéance. +L'opération de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement +supprimée, et remplacée par un versement immédiat au Trésor, moyennant +un intérêt de 5 pour cent, pour le temps à courir entre l'époque du +versement et l'époque de l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_. + +Instituée à la fin de 1806, au moment du départ de Napoléon pour la +Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de +son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette +occasion les combinaisons ingénieuses et habiles, ne se borna point à +diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs généraux; il +fit mieux encore. Ce n'étaient pas seulement les comptables qui +avaient recours aux _obligations_ et aux _bons à vue_, pour l'emploi +des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'étaient aussi +les particuliers qui cherchaient là des placements à court terme +(comme font aujourd'hui les capitalistes français qui recherchent les +bons du Trésor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons +de l'Échiquier); c'étaient aussi les établissements publics qui +avaient des capitaux à placer, comme le Mont-de-Piété, la Banque, la +caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux +banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons à +vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service, +par le décret d'institution, à émettre des billets sur elle-même, +portant un intérêt de 5 pour cent, et une échéance déterminée. Au +lieu de donner des _obligations_ ou des _bons à vue_ aux particuliers, +elle leur remit de ces billets sur elle-même, et elle en eut bientôt +placé pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une égale somme +en écus. Elle conclut encore un traité particulier avec le +Mont-de-Piété, qui avait ordinairement besoin de 15 à 18 millions +d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre +des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service, +en lui donnant la garantie d'un dépôt de 18 millions d'_obligations_ +conservées au Trésor dans un portefeuille spécial. De la sorte les +_obligations_ et _bons à vue_ ne circulèrent plus; les billets de la +caisse de service les remplacèrent dans le public. Il y avait en +juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait déjà reçu +45 millions des receveurs généraux (dont moitié pour leur compte, +moitié pour celui des capitalistes de province), 18 millions du +public, 18 millions du Mont-de-Piété, c'est-à-dire une somme totale de +80 millions. + +On comprend quelle facilité la création de la nouvelle caisse avait dû +apporter dans le service du Trésor, qui, soulagé de l'arriéré des +budgets par la création des 70 millions de rescriptions, remboursé de +la plus grande partie du débet des négociants réunis, trouva en outre, +dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le +dispensèrent de recourir à l'escompte des _obligations_ et _bons à +vue_. En réalité cet emprunt avait toujours existé, puisque toujours +les capitaux avaient cherché un placement temporaire dans les bonnes +valeurs du Trésor. Mais le Trésor n'en avait pas été l'intermédiaire. +Des spéculateurs, placés entre lui et le public, attiraient les +capitaux à eux, et ensuite lui faisaient désirer, demander, souvent +attendre, et payer à un taux exorbitant l'escompte des _obligations_ +et des _bons à vue_. Quelquefois même ces spéculateurs n'étaient +autres que ses propres comptables, qui lui prêtaient les fonds de +l'impôt, et non-seulement le rançonnaient sans pudeur, mais prenaient +aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service étant +devenue l'intermédiaire, se trouvait maîtresse de cet emprunt +permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des +comptables, qu'elle réduisait à n'être plus que les simples +dépositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rôle de +banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trésor d'un point à un +autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de négociation +de 1806 à 1807, devint la preuve matérielle de tous ces avantages. +Pour l'exercice 1806, qui, à cause du changement de calendrier, +comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de +1805, la dépense des frais de négociation s'était élevée à la somme +exorbitante de 27 à 28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois, +elle avait été de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par +mois, c'est-à-dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants +elle avait été de près de 9 millions (ce qui ne supposait plus que +1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour +les quatre derniers mois elle avait été de 4 millions 300 mille francs +(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dépense +était réduite en 1807 à 9 ou 10 millions, économie considérable, qui +ne laissait aux capitalistes que des bénéfices légitimes, et nullement +regrettables, si on considère surtout le partage qui s'en faisait. Sur +ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse +d'amortissement 1,500, le Mont-de-Piété 1,350, les receveurs généraux +et particuliers, pour leurs frais et rétributions, 5 millions. Quel +changement, si on se reporte aux années antérieures, où les comptables +se ménageaient des bénéfices exorbitants sur les sommes qu'ils +retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie, +où les fermiers généraux payaient la cour, les ministres, les +employés, et réalisaient encore des fortunes immenses pendant un bail +de quelques années! + +[Note 4: + + 27,369,022 fr. pour 465 jours, se décomposant ainsi qu'il suit: + Pour 130 jours 14,385,680 fr. + Pour 197 jours 8,609,872 + Pour 138 jours 4,373,470 + ------------ + 27,369,022] + +La caisse de service, outre ces divers avantages, d'émanciper le +Trésor, de lui procurer de grandes économies, de ramener ses +comptables à de meilleures habitudes, avait pour conséquence de faire +cesser dans la circulation générale des valeurs de faux mouvements, +qui se résolvaient pour l'État et pour le pays lui-même, ou en frais +de banque, ou en pertes d'intérêts, ou en déplacements inutiles de +numéraire. Lorsque, par exemple, le Trésor n'était pas encore, au +moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe +et journalière avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part, +ignorant ce qu'il en était, il faisait escompter à Paris des +_obligations_, et en expédiait la valeur sur les lieux, où souvent se +trouvaient déjà dans la caisse du receveur général des fonds en +abondance. De son côté le receveur général, intéressé à se débarrasser +de fonds inutiles, cherchait à les diriger sur Paris ou sur d'autres +points, et chargeait de métaux les voitures publiques, tandis que si +le compte courant eût existé, de simples écritures auraient suffi, et +eussent dispensé le Trésor d'envoyer du numéraire dans les +départements, et les départements d'en envoyer à Paris. + +[En marge: Création de la caisse d'Alexandrie pour les départements +situés au delà des Alpes.] + +M. Mollien ne s'était pas borné à la création d'une caisse de service +au centre de l'empire, il en avait institué une semblable dans les +départements situés au delà des Alpes. Là plus encore que dans +l'ancienne France, se rencontrait la fâcheuse contradiction de fonds +stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il +fallait pourvoir par des envois de numéraire. Pour faire cesser ce +grave inconvénient, M. Mollien établit, non pas à Turin, mais à +Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par +Napoléon, une caisse de virements, à laquelle tous les comptables de +la Ligurie, du Piémont et de l'Italie française, devaient verser leurs +fonds, et qui à son tour les dirigeait vers les lieux où existaient +des besoins, à Milan surtout, où il y avait à payer l'armée française. +Cette caisse, placée sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy, +avait bientôt produit les mêmes avantages que celle qu'on avait +instituée à Paris, c'est-à-dire rendu le service facile, les +ressources abondantes, les envois de numéraire inutiles; et c'était la +peine, en vérité, d'apporter un tel ordre dans cette partie des +finances de l'Empire, car l'Italie française (nous entendons par ce +nom celle qui était convertie en départements, et non celle qui était +constituée, sous le prince Eugène, en État allié mais indépendant), +l'Italie française rapportait à cette époque jusqu'à 40 millions, dont +18 étaient consacrés à payer l'administration locale, la justice, la +police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la +construction des places fortes, soit pour contribuer à l'entretien des +120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la +Lombardie. + +[En marge: Prêt permanent de 124 millions fait par le trésor de +l'armée à la caisse de service pour assurer définitivement ses +ressources.] + +Napoléon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au +Nord, la marche et les progrès de ces nouvelles créations financières; +et à son retour, le jour même où les ministres étaient venus saluer en +lui l'heureux vainqueur du continent, il avait félicité M. Mollien +avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien à demi, il +se proposait de rendre plus complète encore ce qu'il appelait +l'émancipation du Trésor. La nouvelle caisse de service, moyennant +l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'être parlé, était +presque dispensée, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels +elle s'adressait à la Banque, de recourir à l'escompte des +_obligations_ et _bons à vue_. Mais Napoléon résolut d'assurer ses +ressources d'une manière définitive, à l'aide d'une combinaison dont +il avait déjà eu l'idée lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de +la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons à vue_, dont +l'échéance n'arrivait que dans l'année suivante, et qu'il fallait dès +lors escompter, s'élevait à 124 millions environ. Il est vrai que la +dépense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'année. Mais +Napoléon voulait autant que possible faire solder la dépense dans +l'année même, et pour cela réaliser dans le même intervalle de temps +les revenus de l'État. Conformément à ce qu'il avait imaginé en +Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient +échoir qu'en 1808, fussent abandonnées à l'exercice 1808; que celles +de 1808, qui ne devaient échoir qu'en 1809, fussent abandonnées +également à 1809, de façon que chaque exercice n'eut que des valeurs +échéant dans les douze mois de sa durée. Mais pour qu'il en fût ainsi, +il fallait fournir à 1807 l'équivalent des 124 millions de valeurs +reportées sur les exercices suivants. Napoléon résolut de faire à la +caisse de service un prêt de 124 millions, qui pouvait être définitif, +grâce aux ressources dont il disposait. Après diverses combinaisons, +il s'arrêta à l'idée de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le +trésor de l'armée, et les 40 restants par les établissements qui +avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trésor. +La nouvelle caisse allait dès lors se trouver dans une abondance +extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout à coup de +l'armée, et n'ayant plus que 40 millions à demander au public, au lieu +de 80 qu'elle lui avait empruntés en 1807. Elle devait être dispensée +à l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons à vue_, puisque +chaque exercice n'aurait désormais à sa disposition que des valeurs +échéant dans l'année même. Napoléon décida en outre que les 124 +millions d'_obligations_ et de _bons à vue_, reportés d'une année sur +l'autre, seraient enfermés dans un portefeuille, pour n'en sortir que +l'année suivante, au moment de leur remplacement par une égale somme +de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme +inutiles, car leur seule fonction consistait à rester en dépôt dans le +portefeuille, ou à procurer aux comptables par des échéances différées +des bénéfices d'intérêts qu'on avait jugé convenable de leur accorder. +On pouvait obtenir les mêmes résultats en réglant le compte d'intérêt +établi entre le Trésor et les receveurs généraux, de manière à +indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arrivé depuis. La +caisse de service, instituée d'après les mêmes principes, s'appelle +caisse centrale du Trésor. Les receveurs généraux sont en compte +courant avec cette caisse. On les _débite_, c'est-à-dire on les +constitue débiteurs de tout ce qu'ils ont reçu dans la dizaine. On les +_crédite_, c'est-à-dire on les constitue créanciers de tout ce qu'ils +ont versé dans la même dizaine. L'intérêt qui court contre eux, quand +ils sont débiteurs, court pour eux quand ils sont créanciers. On règle +ensuite le compte d'intérêt tous les trois mois, et, de plus, à la fin +de l'année, on leur alloue pour la masse des contributions directes, +autrefois représentées par les _obligations_, une bonification +d'intérêt, qui les indemnise si les rentrées n'ont pas eu lieu dans +les douze mois, qui les récompense s'ils ont su les opérer dans cet +intervalle de temps, qui les intéresse enfin au prompt et facile +recouvrement des deniers publics. + +Cette belle opération achevait la réorganisation des finances, par la +bonne constitution de la trésorerie. Il fut convenu qu'elle ne +s'exécuterait définitivement qu'en 1808, soit à cause du débet des +négociants réunis qui ne pouvait être entièrement acquitté qu'à cette +époque, soit à cause du recouvrement des contributions étrangères +qu'il était impossible d'opérer plus tôt. L'emprunt de 124 millions +dut être applicable à l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme +de 124 millions, allait faire abandon à l'exercice 1809 de toutes les +_obligations_ et _bons à vue_ échéant après le 31 décembre 1808; de +façon que l'exercice 1809 devait être le premier qui n'aurait à sa +disposition que des valeurs échéant dans les douze mois de sa +durée[5]. + +[Note 5: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut +signé que le 6 mars 1808.] + +[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances +de l'État.] + +Ce prêt accordé au Trésor de l'État par le trésor de l'armée ne devait +pas être temporaire, mais définitif, au moyen d'une combinaison +profonde, qui révélait plus clairement encore l'usage que Napoléon +entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'après +avoir payé les dépenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et +de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels étaient déjà +déposés en partie, et devaient être déposés en totalité à la caisse +d'amortissement. Il prétendait faire sortir de ce trésor comme d'une +source merveilleuse, non-seulement le bien-être de ses généraux, de +ses officiers, de ses soldats, mais la prospérité de l'Empire. Si à +cette somme on ajoute 12 à 15 millions qu'il avait l'art d'économiser +tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une +quantité de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en +Westphalie, on aura une idée des ressources immenses qu'il s'était +ménagées, pour assurer à la fois les fortunes particulières et la +fortune publique. Mais, dans le désir d'en retirer un double bienfait, +il se serait bien gardé de récompenser ses généraux, ses officiers, +ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient été +bientôt dévorées par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant +exposés continuellement à la mort, entendaient jouir de la vie pendant +qu'elle leur était laissée. Il lui suffisait donc que le trésor de la +grande armée fût riche en revenus, et il ne tenait pas à ce qu'il le +fût en argent comptant. En conséquence il décida que, pour les 84 +millions qu'il allait verser à la caisse de service, l'État fournirait +au trésor de l'armée une somme équivalente d'inscriptions de rentes 5 +pour cent. Bien résolu à ne pas recourir au public pour contracter des +emprunts, il avait ainsi dans le trésor de l'armée un capitaliste tout +trouvé, qui prêtait à l'État, moyennant un intérêt raisonnable, sans +qu'il y eût ni agiotage ni dépréciation de valeurs; et de plus il +pouvait compléter par des dotations en rentes les fortunes militaires, +qu'il avait déjà commencées avec des dotations en terres. + +[En marge: Supplément tiré du trésor de l'armée pour l'entier +acquittement des budgets de 1806 et 1807.] + +C'est d'après ce principe qu'il acheva de régulariser les budgets de +1806 et de 1807, qui n'étaient pas encore définitivement liquidés. Les +contributions de guerre frappées en pays conquis servaient des budgets +à acquitter les dépenses extraordinaires d'entretien, de matériel, de +remonte de l'armée, et Napoléon ne laissait au compte du Trésor que +la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde +devait faire monter à 770 millions le budget de 1806, à 778 celui de +1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impôt +n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napoléon pensa que les +produits de la victoire devaient servir non-seulement à enrichir ses +soldats, mais aussi à soulager les finances, et à les maintenir en +équilibre. Il voulut donc qu'il fût pourvu par la caisse de l'armée à +ces excédants de dépense que l'impôt ne pouvait pas couvrir, jusqu'à +concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807. +Grâce à ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait +été ajourné, et dont la valeur avait été accumulée peu à peu en +numéraire, dans des caisses de prévoyance établies à Paris, à Mayence, +à Erfurt, se trouvèrent liquidés. Si on joint ce supplément à ceux que +la caisse des contributions avait déjà fournis pour les dépenses +extraordinaires de guerre, on arrive à des sommes de 80 millions pour +1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dépenses +totales de l'armée à 372 millions pour 1806, et à 486 millions pour +1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales échappant +à toute évaluation. C'est là ce qui explique comment sur les 60 +millions imposés à l'Autriche en 1803, sur les 570 imposés en 1806 et +1807 à l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait +rester au trésor de l'armée qu'environ 20 millions de la première +contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'était +pas le seul que le trésor de l'armée dût rendre aux budgets de 1806 +et de 1807. Le Trésor avait compté comme recettes de ces deux +exercices des valeurs qui n'étaient pas immédiatement réalisables, +telles que 10 millions de biens rétrocédés par les négociants réunis, +6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens +décomptes des acquéreurs de biens nationaux, le tout montant à 24 +millions. Napoléon consentit à ce que le Trésor payât avec ces valeurs +ce qu'il devait à l'armée pour le règlement de la solde. Ces valeurs, +d'une réalisation plus ou moins éloignée, mais certaine, convenaient +au trésor de l'armée, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus, +et ne convenaient pas au Trésor de l'État, auquel il fallait des +ressources immédiates. + +[En marge: Établissement de la comptabilité en partie double.] + +Napoléon compléta les belles mesures financières de cette année par +l'établissement de la nouvelle comptabilité en _partie double_, +laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clarté admirable qui +n'a cessé d'y régner depuis. + +[En marge: Obscurité des comptes résultant de l'ancienne +comptabilité.] + +[En marge: Création d'un bureau spécial pour l'introduction de la +nouvelle comptabilité.] + +La nouvelle caisse de service ayant créé aux comptables le devoir, +l'intérêt, la nécessité de verser leurs fonds au Trésor à l'instant +même où ils les percevaient, en n'y apportant que le délai inévitable +de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de +département, et de l'envoi soit à Paris, soit sur les lieux de +dépenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits +dont se composent la recette et le versement des impôts. M. Mollien, +qui avait été employé autrefois dans la régie des fermes, où l'on ne +suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinières et vagues +de l'ancienne trésorerie, mais les formes simples, pratiques et sûres +du commerce, les avait introduites à la caisse d'amortissement, lorsqu +il en était le directeur, et à la caisse de service depuis qu'il en +avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette +caisse des écritures en _partie double_, qui consistent à tenir un +journal quotidien de toutes les opérations de recette ou de dépense au +moment même où elles s'exécutent, à extraire de ce journal les faits +particuliers à chacun des débiteurs ou créanciers auxquels on a +affaire dans une même journée, pour ouvrir à chacun d'eux un compte +particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit; +à résumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte général, +qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un +commerçant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs +naturels tous ceux qui sont nommés dans ses livres, lesquels ont dû +tenir de leur côté des livres semblables, et les tenir exactement sous +peine de faux. M. Mollien, observant, à l'aide de pareilles écritures, +la marche de la caisse de service, et la situation des comptables +envers elle, pouvant à chaque instant s'assurer de leur exactitude à +verser, et à chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de +ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette +comptabilité ne deviendrait pas celle du Trésor lui-même, sa +comptabilité obligatoire et unique. Les receveurs généraux +n'envoyaient alors à la comptabilité générale que des déclarations +résumées de leurs recettes et de leurs versements, à des intervalles +de temps éloignés, et sans y joindre un journal quotidien de leurs +opérations. Les comptables inférieurs qui leur versaient les fonds, +les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux +dépenses de l'État, et qui étaient les uns et les autres leurs +contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs +opérations. Ils n'adressaient tous que des résultats généraux, qui +étaient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilité +générale fût à même, en les comparant, d'apurer le compte de chacun. +Aussi les receveurs généraux pouvaient-ils se constituer en débet, +sans que le Trésor le sût, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent +eux-mêmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait +dans l'année trente à quarante millions, il lui était bien facile, sur +pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille +francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq années sans régler son +compte, d'accumuler trois ou quatre débets ensemble, et de s'arriérer +avec le Trésor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui +devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou à +faire des spéculations aventureuses, ou à s'engager dans de folles +dépenses, ou même, se croyant riches avant de l'être, à acheter des +propriétés qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles +n'étaient pas en rapport avec leur fortune véritable. Une enquête +sévère prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses +situations. Les receveurs généraux qui ne trompaient pas le Trésor, ou +qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mêmes, étaient ceux qui, +sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la +comptabilité quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce +emploie sous le titre d'écritures _en partie double_, et que M. +Mollien venait d'introduire tant à la caisse d'amortissement qu'à la +caisse de service. Cette circonstance, bientôt constatée par les +inspecteurs du Trésor, suffisait pour servir de leçon décisive et au +ministre, et à Napoléon lui-même, toujours informé de ce qui se +passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer +sur-le-champ la comptabilité de l'Empire, ni éteindre une lumière, +quelque obscure qu'elle fût, sans auparavant en avoir fait luire une +nouvelle, imagina de créer une seconde comptabilité à côté de +l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprès de lui un +bureau de comptabilité, dirigé par un comptable exercé[6], lui +adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de +commerce, et une quantité de jeunes gens qui appartenaient à de +vieilles familles de finances, quelques-uns même qui étaient fils de +ces fermiers généraux dont la révolution avait fait tomber la tête. Il +fit tenir par ce bureau des écritures en _partie double_ avec +plusieurs receveurs généraux, qui, n'ayant pas l'intention de dérober +la vérité au Trésor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens +de la connaître. Quelques autres qui, sans mauvaise intention, +n'avaient de raisons d'éloignement pour le nouveau mode d'écritures, +que sa nouveauté et leur ignorance, reçurent des jeunes gens tirés du +bureau créé à Paris, pour leur enseigner à s'en servir. Enfin on +l'imposa à ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour +reconnaître que beaucoup de comptables étaient en débet, les uns par +aveuglement sur leur situation, les autres par l'entraînement des +fausses spéculations ou d'un luxe exagéré. Il y en avait qui avaient +fini par regarder leurs débets, reportés depuis longues années d'un +exercice sur l'autre, comme un capital à eux appartenant, et qui +avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient +avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligés de livrer le +secret de leurs relations avec les riches spéculateurs de Paris, et on +découvrit ainsi que leurs fonds, c'est-à-dire ceux de l'État, avaient +servi à l'agiotage sur les _obligations_ et _bons à vue_, agiotage qui +coûtait au Trésor 25 millions de frais de négociation au lieu de 10. +Le receveur général de la Meurthe fut, à lui seul, constitué débiteur +envers le Trésor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystère +éclairci, il n'y eut plus à hésiter, et il fallut changer le système +de comptabilité. La chose était facile, puisqu'on avait le moyen de +substituer partout le nouveau mode à l'ancien. Napoléon, qui donnait +toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises, +avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette +expérience financière, et il autorisa M. Mollien à rédiger un décret +pour rendre la nouvelle comptabilité obligatoire dans tout l'Empire à +partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la +caisse de service, décrites exactement et rendues obligatoires, +fournirent le dispositif de ce décret. Chaque receveur général ou +particulier, chaque payeur, chaque dépositaire en un mot des deniers +publics, chargé de les recevoir ou de les verser, fut astreint +désormais à tenir un journal quotidien de ses opérations, à l'envoyer +tous les dix jours au Trésor, qui, en comparant ces divers journaux +les uns avec les autres, a été depuis mis en mesure de constater +exactement l'entrée, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger +que les intérêts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les +dispositions de ce décret sont les mêmes qui se pratiquent encore +aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilité française la plus +sûre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de +clore chaque exercice dix mois après la fin de l'année à laquelle il +appartient, c'est-à-dire au 1er novembre suivant. Grâce à cette +réforme, les agents du Trésor, contrôlés les uns par les autres, à +l'aide du témoignage journalier et direct de leurs écritures, inondés +en quelque sorte de lumière, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la +tentation de tromper, et étaient même soustraits au danger de +s'endetter envers l'État. Napoléon et M. Mollien, d'accord sur ce +point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez +les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi évidente, +mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs, +suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise méthode avait été le +complice et le séducteur des mauvais comptables, et était plus +coupable qu'eux. En conséquence, excepté trois receveurs généraux +qu'on frappa de destitution, les autres furent ramenés à de meilleures +habitudes, mais non privés de leur charge. + +[Note 6: M. de Saint-Didier.] + +[En marge: Récompense accordée par Napoléon à M. Mollien pour ses +réformes financières.] + +Napoléon, charmé de ce bel ordre, voulut récompenser le ministre qui +l'avait établi, et qu'il avait du reste puissamment secondé par son +approbation, par la force qu'il lui avait prêtée contre des +résistances intéressées. N'approuvant pas toujours ses idées en fait +d'économie publique, quoiqu'il approuvât toutes ses idées en fait de +comptabilité financière, il avait un jour au Conseil d'État lancé +quelques traits acérés contre les novateurs. M. Mollien avait cru que +ces traits étaient dirigés contre lui, et s'en était plaint dans une +lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti. +Napoléon se hâta de lui répondre en termes pleins de noblesse et de +cordialité, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir +été mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes décorations +qu'il distribuait à ses serviteurs, et une somme considérable pour +acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les +dernières années d'une vie utile et justement honorée. + +[En marge: Création de la Cour des comptes.] + +Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la +France ne laissât plus rien à désirer. On avait réuni dans la +comptabilité centrale, comme dans un foyer où des rayons lumineux +viennent se concentrer pour répandre plus d'éclat, tous les moyens de +contrôle et de constatation mathématique. Mais cette comptabilité +n'avait qu'une autorité purement administrative. Ses décisions à +l'égard des comptables étaient insuffisantes dans certains cas, pour +les contraindre ou pour les libérer, et, à l'égard du pays, elles +n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un témoignage rendu par +les administrateurs du Trésor sur eux-mêmes et sur leurs subordonnés. +Il restait à créer une juridiction plus élevée, c'est-à-dire une +magistrature apurant tous les comptes, déchargeant valablement les +comptables, dégageant leurs personnes et leurs biens hypothéqués à +l'État, affirmant, après un examen fait en dehors des bureaux des +finances, l'exactitude des comptes présentés, et donnant à leur +règlement annuel la forme et la solennité d'un arrêt de cour suprême. +Il fallait enfin créer une Cour des comptes. Napoléon y avait souvent +pensé, et il réalisa au retour de Tilsit cette grande pensée. + +[En marge: La nouvelle Cour des comptes instituée sur le modèle fort +amélioré des anciennes Chambres des comptes.] + +[En marge: Le jugement des ordonnateurs refusé à la nouvelle Cour des +comptes.] + +Il avait existé autrefois en France, sous le titre de Chambres des +comptes, des tribunaux de comptabilité, exerçant sur les comptables +une surveillance active, remplaçant jusqu'à un certain degré celle +qu'une trésorerie mal organisée ne pouvait exercer alors, ayant sur +eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, chargée de poursuivre +les délits de concussion, mais exposée aussi à être dessaisie par un +gouvernement arbitraire, et l'ayant été plus d'une fois quand il +s'agissait de riches comptables, hautement protégés parce qu'ils +avaient été hautement corrupteurs. C'était là un premier modèle qu'il +fallait améliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs, à la +régularité des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres +des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il +n'avait existé qu'une commission de comptabilité, indépendante à la +vérité du Trésor, mais privée de caractère, trop peu nombreuse, et +ayant laissé s'arriérer un nombre immense de comptes. Napoléon, +obéissant à son goût pour l'unité, et se conformant au caractère de la +nouvelle administration française, centralisée dans toutes ses +parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang égal +au Conseil d'État et à la Cour de cassation, et viendrait +immédiatement après ces deux grands corps. Elle dut juger, +directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs généraux +et les payeurs, c'est-à-dire les agents de la recette et de la +dépense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car +c'eût été déplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de +les déclarer tous les ans quittes envers l'État pour leur gestion +annuelle, et de libérer leurs biens, c'est-à-dire de décider les +questions d'hypothèque. On la chargea enfin de tenir des cahiers +d'observations sur la fidèle exécution des lois de finances, cahiers +remis chaque année au chef de l'État par le prince architrésorier de +l'Empire. On discuta vivement devant Napoléon, et dans le sein du +Conseil d'État, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne +jugerait pas les ordonnateurs, c'est-à-dire si elle se bornerait à +constater que les agents des recettes avaient perçu des deniers +légalement votés, et en avaient rendu un compte fidèle, que les agents +de la dépense avaient acquitté des dépenses légalement autorisées, ou +bien si elle irait jusqu'à décider que les ordonnateurs, c'est-à-dire +les ministres, avaient bien ou mal administré, avaient, par exemple, +bien ou mal acheté les blés destinés à nourrir l'armée, les chevaux +destinés à remonter la cavalerie, qu'ils avaient été, en un mot, ou +n'avaient pas été dispensateurs intelligents, économes et habiles de +la fortune publique. Aller jusque-là, c'était donner à des magistrats, +qui devaient être inamovibles pour être indépendants, le moyen, et +avec le moyen la tentation, d'arrêter la marche du gouvernement +lui-même, en leur permettant de s'élever du jugement des comptes au +jugement des agents suprêmes du pouvoir. Le gouvernement eût abdiqué +son autorité en faveur d'une juridiction inamovible, dès lors +invincible dans ses écarts. Il fut donc résolu que la nouvelle Cour +des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs; +et, pour plus de sûreté, il fut établi que ses décisions, loin d'être +sans appel, pourraient être déférées au Conseil d'État, juridiction +souveraine, à la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement, +d'ailleurs amovible, et toujours facile à ramener si elle avait pu +s'égarer. + +[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.] + +Restait à régler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut +proportionner le nombre de ses membres à l'étendue de sa tâche. +D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait fût réel, et ne +devînt pas une simple homologation du travail exécuté dans les bureaux +des finances, on institua, sous le nom de conseillers référendaires, +une première classe de magistrats, n'ayant pas voix délibérative, +aussi nombreux que la multiplicité des comptes l'exigerait, et chargés +de vérifier chacun de ces comptes, les pièces comptables sous les +yeux. Ils devaient soumettre le résultat de leur travail à la haute +magistrature des conseillers-maîtres, qui seuls auraient voix +délibérative, et seraient divisés en trois chambres de sept membres +chacune, six conseillers et un vice-président. Il fut établi que, +suivant la gravité des questions, les trois chambres se réuniraient en +une seule assemblée, sous la présidence d'un premier président, qui, +avec un procureur général, devait être à la tête de la compagnie, lui +donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis +rendu de si grands services à l'État, devait prendre rang +immédiatement après la Cour de cassation, et recevoir les mêmes +traitements. On lui assigna, dès son début, une tâche difficile, et +qu'il pouvait seul accomplir, c'était d'apurer les comptabilités +arriérées, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de 2,300, dont la +date remontait à la création des assignats, et dont la dernière +commission de comptabilité n'avait jamais pu achever l'examen. Cet +examen était difficile, car il fallait distinguer entre les comptables +de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du +papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profité. +Il était non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'État qui +avait à réclamer des valeurs considérables, et pour les familles des +comptables morts ou révoqués, qui avaient à se débarrasser de +l'hypothèque légale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reçut +le pouvoir d'arbitrer à l'égard de ces comptabilités arriérées, tandis +que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir à l'application +rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientôt de cet arbitrage, avec +autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et +simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de +cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays. + +[En marge: M. de Marbois tiré de sa disgrâce pour présider la Cour des +comptes.] + +Cette institution, qui devait avoir des résultats si utiles et si +durables pour l'administration tout entière, eut encore l'avantage +secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres +les plus distingués du Tribunat, que Napoléon tenait à placer d'une +manière convenable, car dans ses conceptions tout se liait et +s'enchaînait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes +avec les membres de la commission de comptabilité qui venait d'être +supprimée, et avec les membres du Tribunat qui venait d'être supprimé +également. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brière de Surgy, les deux +premiers membres du Tribunat, le troisième membre de la commission de +comptabilité, furent nommés vice-présidents de la nouvelle Cour. M. +Garnier, membre de la commission de comptabilité, en fut nommé +procureur général. Restait à pourvoir à la charge importante de +premier président. C'était le cas de réparer envers un homme +respectable les rigueurs passagères dont il avait été l'objet. Cet +homme était M. de Marbois, destitué en 1806 des fonctions de ministre +du Trésor, pour avoir manqué de finesse et de fermeté dans ses +relations avec les négociants réunis. Napoléon avait eu tort +d'attendre de lui ces qualités, et de le punir parce qu'il ne les +avait pas. Il répara ce tort, en le mettant à sa véritable place, +celle de premier président de la Cour des comptes, car M. de Marbois +était bien plus fait pour être le premier magistrat de la finance que +pour en être l'administrateur actif et avisé. + +[En marge: Travaux publics.] + +[En marge: Grandes routes.] + +[En marge: Ponts.] + +À ces soins donnés à la comptabilité de l'Empire, Napoléon ajouta des +soins non moins actifs pour les grands travaux d'utilité générale. +S'occupant de ce sujet avec M. Crétet, ministre de l'intérieur, avec +MM. Regnault et de Montalivet, membres du Conseil d'État, avec les +ministres des finances et du Trésor public, il prit des résolutions +nombreuses, qui avaient pour but, ou d'imprimer une plus grande +activité aux travaux déjà commencés, ou d'en ordonner de nouveaux. Le +rétablissement de la paix, la diminution supposée prochaine des +dépenses publiques, la faculté de puiser dans le trésor de l'armée +soit pour égaler les recettes aux dépenses, soit pour contracter des +emprunts à un taux modique sans recourir au crédit, permettaient à +Napoléon de suivre les inspirations de son génie créateur. Treize +mille quatre cents lieues de grandes routes, formant le vaste réseau +des communications de l'Empire, avaient été ou réparées, ou +entretenues aux frais du Trésor public. Deux routes monumentales, +celles du Simplon et du Mont-Cenis, venaient d'être achevées. Napoléon +fit allouer des fonds pour entreprendre enfin celle du Mont-Genèvre. +Il ouvrit les crédits nécessaires pour tripler les ateliers de la +grande route de Lyon au pied du Mont-Cenis, pour doubler ceux de la +route de Savone à Alexandrie, destinée à relier la Ligurie au Piémont, +pour tripler ceux de la grande route de Mayence à Paris, l'une de +celles auxquelles il attachait le plus d'importance. Il décréta en +outre l'ouverture d'une route non moins utile à ses yeux, celle de +Paris à Wesel. Quatre ponts étaient terminés parmi ceux qui avaient +été antérieurement décrétés. Dix étaient en construction, notamment +ceux de Roanne et de Tours sur la Loire, de Strasbourg sur le Rhin, +d'Avignon sur le Rhône. Il ordonna celui de Sèvres sur la Seine, +l'achèvement sur la même rivière de celui de Saint-Cloud, dont une +partie était en bois, celui de la Scrivia entre Tortone et Alexandrie, +celui enfin de la Gironde devant Bordeaux, qui est devenu l'un des +plus grands monuments de l'Europe. + +[En marge: Canaux.] + +Les canaux, moyen alors le seul connu de procurer aux transports par +terre la facilité et le bas prix des transports par mer, n'avaient +cessé d'attirer l'attention de Napoléon. Dix grands canaux, destinés à +unir toutes les parties de l'Empire entre elles, l'Escaut avec la +Meuse, la Meuse avec le Rhin[7], le Rhin avec la Saône et le Rhône[8], +l'Escaut avec la Somme, la Somme avec l'Oise et la Seine[9], la Seine +avec la Saône et le Rhône[10], la Seine avec la Loire, la Loire avec +le Cher, la mer au nord de la Bretagne avec la mer au midi, les uns +tellement naturels, tellement anciens qu'ils avaient été projetés, +même entrepris dans les dix-septième et dix-huitième siècles, les +autres entièrement imaginés par Napoléon, tous ou continués ou +commencés par lui, étaient en pleine exécution. Le canal dit _du +Nord_, qui devait mettre en communication l'Escaut et la Meuse, la +Meuse et le Rhin, et affranchir les Pays-Bas de la Hollande, conçu par +Napoléon, possible pour lui seul, à cause de la réunion à la France +des pays traversés par ce canal, était définitivement résolu et tracé. +Les travaux récemment adjugés commençaient à s'exécuter. Le percement +de Saint-Quentin, difficulté principale du canal qui devait réunir +l'Escaut à la Somme, la Somme à la Seine, était terminé, et promettait +la prompte ouverture de la navigation de Paris à Anvers. Le canal de +l'Ourcq, achevé aux quatre cinquièmes, allait apporter à Paris les +eaux de la Marne. En attendant, les eaux de la Beuvronne pouvant +arriver jusqu'au bassin de la Villette, Napoléon voulut les introduire +tout de suite dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Le canal +de Bourgogne, voeu et création du dix-huitième siècle, avait été +abandonné depuis long-temps. Napoléon avait fait continuer la partie +de Dijon à Saint-Jean-de-Losne. Sur vingt-deux écluses dont se +composait cette partie, onze, exécutées sous son règne, venaient +d'être terminées. La navigation allait donc devenir possible de Dijon +à la Saône. De l'Yonne à Tonnerre il fallait dix-huit écluses, et on y +travaillait. Mais le point important de l'oeuvre consistait à franchir +les faîtes qui séparent le bassin de la Seine de celui de la Saône. +Jusqu'ici les moyens proposés paraissaient insuffisants. Napoléon +ordonna de reprendre d'abord par des études, et le plus tôt possible +par des travaux sur le sol, cette grande ligne de navigation. Après +avoir fait un examen des difficultés que présentait le canal du Rhône +au Rhin, qu'il avait fort à coeur d'exécuter, et auquel il avait +permis qu'on donnât son nom, il lui assigna de nouveaux fonds. Le +canal de Beaucaire était achevé. Il fit examiner la situation de celui +du Midi, gloire éternelle de Riquet, se proposant de le continuer +jusqu'à Bordeaux. Il fit reprendre celui du Berry, tendant à prolonger +la navigation du Cher, depuis Montluçon jusqu'à la Loire. Il ordonna +de nouveaux travaux sur celui de La Rochelle, indispensable à ce grand +établissement maritime, et sur ceux d'Ille-et-Rance, du Blavet, de +Nantes à Brest, destinés à percer dans tous les sens, à rendre +navigable dans toutes les directions, la péninsule de Bretagne, et à +faciliter les approvisionnements de nos grands ports militaires. + +[Note 7: Canal du Nord.] + +[Note 8: Canal Napoléon, depuis canal du Rhône au Rhin.] + +[Note 9: Canal de Saint-Quentin.] + +[Note 10: Canal de Bourgogne.] + +[En marge: Amélioration du cours des rivières.] + +[En marge: Places fortes.] + +À cette navigation artificielle des canaux il pensait avec raison que +devait s'ajouter la navigation naturelle des fleuves et rivières, et +que pour cela il en fallait améliorer le cours. Il ordonna d'étudier +dix-huit rivières, sur lesquelles du reste certains travaux étaient +déjà entrepris. Toujours conséquent dans ses conceptions, il passa des +canaux et des fleuves aux ports. Il consacra de nouveaux fonds à celui +de Savone, qui était l'un des aboutissants de la route d'Alexandrie. +On sait quelles merveilles s'accomplissaient à Anvers, où de vastes +bassins, creusés comme par enchantement, contenaient déjà des +vaisseaux à trois ponts, qu'ils avaient reçus des chantiers établis +dans l'enceinte de cette grande ville, et qu'ils transmettaient par +l'Escaut à Flessingue. En arrangement avec la Hollande pour se faire +céder Flessingue, Napoléon y ordonna des travaux, afin de rendre +l'entrée, la sortie, le mouillage de ce port plus faciles, et d'y +mettre les flottes à l'abri de l'ennemi. À Dunkerque, à Calais, il +alloua des fonds pour allonger les jetées. À Cherbourg, la grande +jetée destinée à former un port était sortie de l'eau, et avait été +couronnée par une batterie, dite _batterie Napoléon_. La continuation +de cette superbe entreprise, oeuvre de Louis XVI, reçut de nouvelles +allocations, quoiqu'elle rappelât l'une des gloires de l'ancienne +monarchie. Napoléon livra enfin à un nouvel examen le système entier +des places fortes de l'Empire. Il voulut leur consacrer une somme qui +n'était pas moins de 12 millions par an, et il la distribua entre +elles, en raison de leur importance, qu'il apprécia et fixa en les +classant de la manière suivante: Alexandrie, Mayence, Wesel, +Strasbourg, Kehl, etc. + +[En marge: Travaux de Paris.] + +Mais jamais il ne s'occupait de grands travaux sans songer à Paris, +Paris son séjour, le centre de son gouvernement, la ville de sa +prédilection, la capitale qui résumait en elle-même la grandeur, la +prédominance morale de la France sur toutes les nations. Il s'était +promis de ne pas finir son règne sans l'avoir couverte de monuments +d'art et d'utilité publique, sans l'avoir rendue aussi salubre que +magnifique. Déjà, grâce à lui, trente fontaines, au lieu de verser l'eau +pendant quelques heures, la versaient jour et nuit. L'avancement du +canal de l'Ourcq permettait encore d'ajouter à cette abondance, et de +faire couler l'eau sans interruption, dans les autres fontaines +anciennes ou nouvelles. En ce moment s'élevaient, par la main de +plusieurs milliers d'ouvriers, les deux arcs de triomphe du Carrousel et +de l'Étoile, la colonne de la place Vendôme, la façade du Corps +Législatif, le temple de la Madeleine, alors dit Temple de la Gloire, +le Panthéon. Le pont d'Austerlitz, jeté sur la Seine, à l'entrée de +cette rivière dans Paris, était achevé. Le pont d'Iéna, jeté sur la +Seine à sa sortie, se construisait, et la capitale de l'Empire allait +ainsi être enfermée entre deux souvenirs immortels. Napoléon avait +enjoint à l'administration de la Banque de bâtir un hôtel pour ce grand +établissement. Il avait décrété le palais de la nouvelle Bourse, et en +faisait chercher l'emplacement. La grande rue Impériale, résolue en +1806, devait être commencée prochainement. C'était assez, en fait de +monuments d'art, et il fallait s'occuper de monuments d'utilité +publique. Napoléon, dans l'un de ses conseils, décida que de longues +galeries couvertes seraient construites dans les principaux marchés, +pour y mettre à l'abri des intempéries des saisons les acheteurs et les +vendeurs; qu'à la place de quarante tueries, où l'on abattait les +bestiaux destinés à l'alimentation de Paris, et qui étaient aussi +insalubres que dangereuses, on élèverait quatre grands abattoirs aux +quatre principales extrémités de Paris; que la coupole de la Halle aux +blés serait reconstruite; enfin que de vastes magasins, capables de +contenir plusieurs millions de quintaux de grain, seraient bâtis du côté +de l'Arsenal, près de la gare du canal Saint-Martin, au point même où +venaient aboutir les voies navigables. Il avait donné des soins assidus +et consacré des sommes considérables à l'approvisionnement de Paris; +mais il pensait que ce n'était pas tout que d'acheter des blés pour +vingt millions de francs, comme il l'avait fait à une autre époque, +qu'il fallait en outre avoir un lieu dans lequel on pût les déposer, et +c'est à cette pensée que sont dus les greniers d'abondance existant +aujourd'hui près de la place de la Bastille. + +[En marge: Moyens financiers imaginés pour suffire à la dépense des +nouvelles créations.] + +[En marge: Loi qui ordonne le concours des départements à certains +travaux d'utilité générale et particulière.] + +Pour tous ces travaux, répandus du centre à la circonférence de +l'Empire, le budget de l'intérieur monta instantanément de trente et +quelques millions à 56. Le fonds de réserve, placé dans le budget +comme ressource, et enfin des sommes complémentaires qu'on savait où +prendre, devaient suffire à ces excédants de dépense, ordonnés, non +dans des vues intéressées d'utilité locale, mais dans des vues +générales de bien public, et ne dépassant jamais une sage mesure, +malgré la fougue créatrice du chef de l'État. Cependant Napoléon +voulait soulager le Trésor, ou plutôt lui ménager le moyen de pourvoir +sans cesse à de nouvelles entreprises, et il imagina pour arriver à ce +but diverses combinaisons. D'abord l'abolition des dix centimes de +guerre, récemment accordée, lui parut une occasion dont on devait +profiter. Il suffisait de retenir une petite partie de ce bienfait +dans quelques départements, trois ou quatre centimes par exemple, pour +créer des ressources considérables. Napoléon pensa que certains +travaux, quoique ayant un haut caractère d'utilité générale, comme le +canal de Bourgogne, le canal du Berry, la route de Bordeaux à Lyon, +présentaient, en même temps, un caractère évident d'utilité +particulière et locale; que les départements feraient volontiers des +sacrifices pour en accélérer l'achèvement, et qu'on trouverait dans +leur concours, avec une plus grande justice distributive, des moyens +d'exécution plus considérables. Ce n'était pas là une vaine +espérance, car plusieurs départements s'étaient déjà volontairement +imposés, pour contribuer à ces vastes travaux d'utilité générale et +particulière. Mais ces votes avaient l'inconvénient d'être +temporaires, soumis aux vicissitudes des délibérations des conseils +généraux, et on ne pouvait guère fonder sur une pareille base des +entreprises durables. Napoléon résolut donc de présenter une loi, en +vertu de laquelle la participation des départements à certains travaux +serait équitablement réglée, et les centimes jugés nécessaires imposés +pour un nombre d'années déterminé. Trente-deux départements se +trouvèrent dans ce cas. La plus grande durée des centimes était de +vingt et un ans, la moindre de trois, la moyenne de douze; le maximum +des centimes imposés 6, la moyenne 2-2/3. Ainsi les départements de la +Côte-d'Or et de l'Yonne, avec l'arrondissement de Bar, durent +concourir au canal de Bourgogne; ceux de l'Allier et du Cher, au canal +du Berry; ceux du Rhône, de la Loire, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze, +de la Dordogne et de la Gironde, à la grande route de Bordeaux à Lyon. +Il serait trop long de citer les autres. En général la proportion du +concours de l'État et du département était fixée à la moitié pour +chacun. Cette imposition n'était après tout qu'un moindre dégrèvement +de la contribution foncière, et la source d'immenses avantages pour +les localités imposées. Un subside annuel étant dès lors assuré par la +loi qui imposait les centimes, il était possible de contracter des +emprunts, puisqu'on avait le moyen d'en servir les intérêts. On +s'adressa au prêteur ordinaire, au trésor de l'armée, qui, suivant +les intentions de Napoléon, devait tendre à se procurer des revenus +solides, en plaçant bien ses capitaux. Ce trésor prêta immédiatement +au préfet de la Seine huit millions pour les travaux de Paris. +D'autres villes, ainsi que plusieurs départements, eurent recours à +cette bienfaisante dispensation des richesses acquises par la +victoire. Tirant toujours de chaque idée tout ce qu'elle renfermait +d'utile, Napoléon imagina de pousser plus loin encore l'emploi de ce +genre de ressources. Trois canaux parmi ceux que nous venons +d'énumérer, ceux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la +Seine, lui paraissaient plus dignes de fixer son attention, et de +devenir l'objet de son activité toute-puissante. À côté de ces trois +canaux, et presque dans leur voisinage, s'en trouvaient trois autres, +achevés ou près de l'être, et pouvant donner des revenus prochains: +c'étaient les canaux de Saint-Quentin, d'Orléans, du Midi. Napoléon +résolut de les terminer sur-le-champ, de les vendre ensuite à des +capitalistes sous forme d'actions qui devaient rapporter 6 ou 7 pour +cent, se faisant fort de procurer un acheteur pour toutes celles que +le public ne prendrait pas. Cet acheteur, comme on le pense bien, +c'était toujours le trésor de l'armée.--Ces sommes, dit-il au ministre +de l'intérieur, vous les emploierez à pousser l'exécution des trois +canaux dont l'achèvement importe si fort à la prospérité de l'Empire, +et, ces trois derniers achevés, je les vendrai à un acheteur qui les +prendra encore, et en promenant ainsi d'un ouvrage sur un autre un +capital de trois ou quatre cents millions, accru des prestations +annuelles de l'État et des départements, nous changerons en peu +d'années la face du sol.-- + +Son projet était, après avoir mis toutes ces entreprises en mouvement, +après avoir fait voter dans une courte session, outre le budget, les +mesures législatives dont il avait besoin pour l'exécution de ses +plans, de donner avant l'hiver quelques jours à l'Italie, voulant +apporter, à elle aussi, le bienfait de ses regards créateurs. Il se +proposait de résoudre à son retour les questions restées sans +solution, pour qu'au printemps les travaux pussent commencer dans tout +l'Empire. Il ordonna donc au ministre de l'intérieur de soumettre +toutes ces idées à un examen approfondi, afin de les réaliser le plus +promptement possible. «Si nous ne nous hâtons, lui disait-il, nous +mourrons avant d'avoir vu la navigation ouverte sur ces trois grands +canaux. Des guerres, des gens ineptes arriveront, et ces canaux +resteront sans être achevés! Tout est possible en France, dans ce +moment où l'on a plutôt besoin de chercher des placements d'argent que +de l'argent... J'ai des fonds destinés à récompenser les généraux et +les officiers de la grande armée. Ces fonds peuvent leur être donnés +aussi bien en actions sur les canaux qu'en rentes sur l'État ou en +argent... Je serais obligé de leur donner de l'argent, si quelque +chose comme cela n'était promptement établi... J'ai fait consister la +gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon Empire. +L'exécution de ces grands travaux publics est aussi nécessaire à +l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction.»-- + +De plus, Napoléon tenait beaucoup à l'extinction de la mendicité. +Pour arriver à l'abolir il voulait créer des maisons départementales, +dans lesquelles on fournirait aux mendiants du travail et du pain, et +dans lesquelles aussi on les enfermerait de force lorsqu'on les +trouverait demandant l'aumône sur les places publiques ou sur les +grandes routes. Il exigeait qu'on ouvrît avant peu des maisons de ce +genre, dans tous les départements.--«J'attache, écrivait-il dans la +même lettre au ministre de l'intérieur, une grande importance et une +grande idée de gloire à détruire la mendicité. Les fonds ne manquent +pas, mais il me semble que tout marche lentement; et cependant les +années s'écoulent! Il ne faut point passer sur cette terre sans y +laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité. Je +vais faire une absence d'un mois. Faites en sorte qu'à mon retour vous +soyez prêt sur toutes ces questions, que vous les ayez examinées en +détail, afin que je puisse, par un décret général, porter le dernier +coup à la mendicité. Il faut qu'avant le 15 décembre vous ayez trouvé, +sur les quarts de réserve et sur les fonds des communes, les +ressources nécessaires à l'entretien de soixante ou cent maisons pour +l'extirpation de la mendicité, que les lieux où elles seront placées +soient désignés, et le règlement général mûri. N'allez pas me demander +encore des trois ou quatre mois pour obtenir des renseignements. Vous +avez de jeunes auditeurs, des préfets intelligents, des ingénieurs des +ponts-et-chaussées instruits; faites courir tout cela, et ne vous +endormez point dans le travail ordinaire des bureaux.... Les soirées +d'hiver sont longues, remplissez vos portefeuilles, afin que nous +puissions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les moyens +d'arriver à ces grands résultats.» + +[En marge: Émission des nouvelles actions de la Banque de France.] + +Dans cette ardeur extrême qui le portait à accélérer, à précipiter +même l'accomplissement du bien, il s'occupa également de la Banque de +France, dont il voulait faire l'un des principaux instruments de la +prospérité publique. Il avait exigé en 1806 que ce grand établissement +changeât sa constitution, et prît la forme monarchique, au lieu de la +forme républicaine qu'il avait auparavant, résultat obtenu en lui +donnant un gouverneur, et trois régents nommés par le ministre des +finances. Il avait voulu de plus que le capital de la Banque fût +proportionné au rôle qu'il lui destinait, et qu'au lieu de 45 mille +actions elle en émît 90 mille, ce qui devait porter son capital de 45 +à 90 millions. Ces actions n'avaient pas encore été émises, parce que +la Banque craignait de ne pas trouver l'emploi des fonds qui en +proviendraient, depuis surtout que Napoléon avait jugé plus expédient +de faire exécuter le service du Trésor par le Trésor lui-même, et +qu'il avait consacré à ce service une somme de 84 millions, dont plus +de moitié était déjà versée. Le résultat de cette excellente mesure +était cependant de laisser sans emploi les capitaux habitués à se +placer sur les _obligations_ et _bons à vue_. Napoléon était enchanté +de l'embarras qu'il causait ainsi à certains capitalistes; car +c'était, disait-il, mettre dans la nécessité de chercher dans le +commerce, dans l'industrie, dans les grands travaux publics, des +placements que ne leur offraient plus les valeurs du Trésor. La +Banque, qui ordinairement se livrait aussi à l'escompte de ces +valeurs, et qui ne pouvait plus s'en procurer, hésitait à émettre ses +45 mille actions nouvelles. Napoléon la força de les émettre, +promettant de lui fournir bientôt, à elle et à tous les capitalistes, +l'emploi de leur argent, par la multiplication des entreprises de tout +genre. Dans son langage figuré, il disait à la Banque de France: «Avec +le penchant qui existe dans notre pays à tout centraliser à Paris, à y +centraliser les payements comme le gouvernement lui-même, la Banque +doit y devenir le plus grand des agents commerciaux; elle doit être +vraiment digne de son nom de Banque de France, et devenir pour Paris +ce que la Tamise, qui apporte tout à Londres, est pour Londres.» Il +exigea donc l'émission des 45 mille nouvelles actions, qui, du reste, +se placèrent avec avantage, car émises à 1,200 francs (1,000 francs +représentaient le capital de l'action, 200 francs représentaient +d'anciens bénéfices accumulés), elles se négociaient à 1,400 francs. +Les trois effets publics du temps étaient la rente 5 pour cent, les +actions de la Banque, et les rescriptions sur domaines nationaux, +inventées pour liquider l'arriéré. Le 5 pour cent, à l'époque dont il +s'agit (août 1807), se vendait 93 francs, les actions de la Banque +1,425, les rescriptions 92. Le taux de ces dernières était devenu +presque invariable. + +[En marge: Baisse de l'intérêt de 5 à 4 pour cent.] + +Napoléon demanda que l'intérêt fût réduit à 4 pour cent à la Banque, +mesure qu'elle adopta avec empressement. Il ordonna que l'intérêt des +cautionnements fût réduit, pour les uns de 6 à 5, pour les autres de +5 à 4. Enfin il poussa l'impatience du bien jusqu'à vouloir fixer à 3 +et 3-1/2, l'intérêt que la caisse de service allouait aux capitaux. +N'ayant pas besoin d'argent, en versant abondamment à cette caisse, il +soutenait qu'il ne fallait garder que les fonds qui pouvaient se +contenter de cette rémunération, renvoyer les autres au commerce, et +forcer ainsi la baisse de l'intérêt par tous les moyens dont pouvait +disposer le gouvernement. Mais M. Mollien l'arrêta en lui prouvant +qu'un tel résultat était prématuré, car l'argent promis à la caisse +n'était pas entièrement versé, et on avait encore besoin des +ressources qui l'alimentaient ordinairement. Le succès d'une telle +mesure eût été infaillible l'année suivante, si de nouvelles +entreprises au dehors n'étaient venues détourner les capitaux comme +les soldats de la France de leur emploi le meilleur, le plus utile, le +plus sûr. + +[En marge: Essor de l'industrie et du commerce en août 1807.] + +L'aspect sinon effrayant, du moins triste, que la guerre avait pris +durant l'hiver de 1807, joint aux rigueurs de la saison, à l'absence +de la cour impériale, avait ralenti un moment l'activité des affaires, +particulièrement à Paris. Mais le rétablissement de la paix +continentale, l'espérance de la paix maritime, avaient rendu le plus +vif essor aux imaginations, et de toutes parts on commençait à +fabriquer dans les manufactures, et à faire dans les maisons de +commerce des projets de spéculation qui embrassaient l'étendue entière +du continent. Bien que les produits de la Grande-Bretagne franchissent +encore le littoral européen, par quelques issues ignorées de +Napoléon, néanmoins ils avaient de la peine à pénétrer, et beaucoup +plus encore à circuler. Les fils et les étoffes de coton, qui, grâce +aux lois prohibitives rendues alors en France, avaient été fabriqués +avec bénéfice, en grande quantité, et avec un commencement de +perfection, remplaçaient les produits anglais du même genre, passaient +le Rhin à la suite de nos armées, et se répandaient en Espagne, en +Italie, en Allemagne. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps, +remplissaient les marchés de l'Europe, ce qui causait à Lyon une +satisfaction générale. Nos draps, qui avaient l'avantage de la matière +première, depuis que les laines espagnoles manquaient aux Anglais et +surabondaient pour nous, chassaient les draps anglais de toutes les +foires du continent, car ils avaient la supériorité non-seulement de +la qualité, mais de la beauté. + +Ce n'étaient pas, au surplus, nos produits seuls qui gagnaient à +l'exclusion des produits anglais. La Saxe, la plus industrieuse des +provinces allemandes, envoyait déjà des charbons par l'Elbe à +Hambourg, des draps fabriqués avec les belles laines saxonnes sur des +marchés où ils n'avaient jamais pénétré, et les métaux de l'Erzgebirge +partout où manquaient les métaux de l'Amérique. Nos fers et les fers +allemands profitaient aussi beaucoup de l'exclusion des fers anglais +et suédois, et se perfectionnaient à vue d'oeil. + +Par la puissance de la mode, puissance légère et fantasque, qui +partage avec la sainte puissance de la conscience le privilége +d'échapper au pouvoir, mais qui cependant obéit volontiers à la +gloire, Napoléon s'efforçait de faire prévaloir l'usage des produits +fabriqués avec des matières d'origine continentale. Il voulait qu'on +préférât par exemple la toile et le linon, composés de chanvre et de +lin, à la mousseline fabriquée avec du coton. Il voulait aussi qu'on +préférât la soierie au simple drap, ce qui devait entraîner un retour +vers le luxe de l'ancien régime, vers ce temps où les hommes, au lieu +de se vêtir de la modeste étoffe qu'on appelle le drap noir, +s'habillaient en étoffes aussi riches que celles qui sont employées +aux robes des femmes. Et il encourageait ce retour au luxe, comme le +retour à la noblesse, aux titres, aux dotations, par des raisons à lui +propres, raisons sérieuses, qui le dirigeaient toujours dans les +choses en apparence les plus futiles. + +[En marge: Premiers emplois de la vapeur dans l'industrie et la +navigation.] + +Sauf nos industries maritimes qu'il cherchait à dédommager de leur +inaction par d'immenses créations navales, nos autres industries +trouvaient donc une cause puissante de développement dans cette +situation extraordinaire que Napoléon avait procurée à la France. +Mais, chose singulière, la plus grande des forces mécaniques, celle de +la vapeur, qui, par sa puissance expansive, anime aujourd'hui +l'industrie humaine tout entière, qui fait mouvoir tant de métiers, +qui pousse tant de bâtiments, qui est, avec la paix, la cause +principale du bien-être des classes inférieures et du luxe des classes +supérieures, la force de la vapeur, échappant seule aux regards de +Napoléon, se développait à côté de lui et sans lui. Ces machines, +dites alors machines à feu, de leur phénomène le plus apparent, +grossièrement construites, consommant une quantité excessive de +combustible, n'étaient employées que sur les houillères, à cause du +bon marché du charbon dans ces sortes d'établissements. La Société +d'encouragement pour l'industrie proposait un prix, afin de +récompenser ceux qui les rendraient d'un usage plus pratique et plus +économique; et, à deux mille lieues de nos rivages, Fulton, peu écouté +de Napoléon en 1803, parce que celui-ci avait besoin pour passer la +mer, non pas d'un moyen à l'essai, mais d'un moyen éprouvé, était allé +faire l'expérience d'un bateau mû par ce qu'on appelait alors la +machine à feu. Il avait exécuté le double trajet de New-York à Albany, +et d'Albany à New-York, en quatre jours, et avait à peine attiré les +regards du monde, dont trente ans plus tard il devait changer la face. +Ce n'est pas la première fois qu'une grande invention due à des génies +secondaires mais spéciaux, a passé à côté de génies supérieurs sans +attirer leur attention. La poudre à canon, qui, en détruisant à la +guerre l'empire de la force physique, contribua si puissamment à une +révolution dans les moeurs européennes, fut non-seulement odieuse à +l'héroïque Bayard, mais inspira le dédain de Machiavel, ce juge si +profond des choses humaines, cet auteur, si admiré par Napoléon, du +traité sur la guerre, et fut considérée par lui comme une invention +éphémère et de nulle conséquence. + +[En marge: Préparation du nouveau Code de commerce.] + +Pensant qu'une bonne législation est, avec les capitaux et les +débouchés, le plus grand bien qu'on puisse procurer au commerce, +Napoléon avait ordonné à l'archichancelier Cambacérès de faire +préparer un code commercial. Ce code venait effectivement d'être +rédigé. On en avait emprunté le fond aux nations maritimes les plus +célèbres, et la forme simple et analytique à l'esprit français, qui, +plus que jamais, brillait sous ce rapport dans la rédaction des lois, +parce que, conçues sur un plan uniforme et vaste, soigneusement +remaniées dans leur rédaction au Conseil d'État, elles n'étaient +jamais retouchées par le Corps législatif, qui les adoptait ou les +rejetait sans amendement. Ce code, tout préparé au moment du retour de +Napoléon, devait, avec les autres mesures dont nous venons de parler, +être présenté au Corps législatif dans la courte session qui se +préparait. + +[En marge: Dotations accordées aux généraux et soldats, ainsi qu'aux +fonctionnaires de l'ordre civil.] + +Il était temps que Napoléon accordât enfin à ses glorieux soldats les +récompenses qu'il leur avait promises, et qu'ils avaient si bien +méritées durant les deux dernières campagnes. Mais ce fut dans la +forme même de ces récompenses qu'il fit surtout éclater son génie +organisateur et puissant. Il se serait bien gardé, en effet, de leur +jeter les dépouilles des vaincus, pour qu'ils les dévorassent dans une +orgie. Il voulait avec ce qu'il leur donnerait fonder de grandes +familles, qui entourassent le trône, concourussent à le défendre, +contribuassent à l'éclat de la société française, sans nuire à la +liberté publique, sans entraîner surtout aucune violation des +principes d'égalité proclamés par la révolution française. +L'expérience a prouvé qu'une aristocratie ne nuit point à la liberté +d'un pays, car l'aristocratie anglaise n'a pas moins contribué que les +autres classes de la nation à la liberté de la Grande-Bretagne. La +raison dit encore qu'une aristocratie peut être compatible avec le +principe de l'égalité, à deux conditions: premièrement, que les +membres qui la composent ne jouissent d'aucuns droits particuliers, et +subissent en tout la loi commune; secondement, que les distinctions +purement honorifiques accordées à une classe soient accessibles à tous +les citoyens d'un même État qui les ont achetées par leurs services ou +leurs talents. C'est là ce qu'il y avait de raisonnable dans les voeux +de la révolution française, et c'est là ce que Napoléon entendait +maintenir invariablement. Cependant, à notre avis, dans les sociétés +modernes, où l'envie est soulevée contre les institutions +aristocratiques, ce qu'un gouvernement sensé a de mieux à faire, c'est +de laisser les lois de la nature humaine agir, sans s'en mêler +aucunement. Elles ramènent l'homme libre à Dieu, et, après Dieu, à un +autre culte, celui des ancêtres. Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse +pas, le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre, +légueront à leurs descendants une considération qui les fera +distinguer de la foule, et qui leur épargnera, quand ils auront du +mérite, la plus sérieuse des difficultés que rencontre le mérite en ce +monde, celle d'attirer le premier regard du public. Les lois n'ont pas +besoin d'intervenir pour qu'il en soit ainsi; car ce ne sont pas les +lois écrites, c'est la nature qui a produit l'aristocratie de tous les +pays, et surtout celle des républiques. La nature avait créé +l'aristocratie de Venise, bien avant que celle-ci songeât à +s'attribuer par les lois des droits particuliers. C'est une chose +dont il n'y a pas à se mêler, si on y a goût. Le temps fait partout +des aristocraties; il n'y a qu'à s'épargner le ridicule d'en faire +soi-même, et tout au plus à les empêcher de s'arroger des priviléges +exclusifs, ce dont elles ne seront plus tentées à l'avenir. + +S'il y avait cependant un souverain dans le monde qui pût échapper au +ridicule ou à l'odieux qu'excite quelquefois l'établissement +d'institutions aristocratiques, c'était celui qui osait et pouvait +rétablir la monarchie le lendemain de la république, la différence des +rangs (non celle des droits), le lendemain d'une brutale égalité; qui +dans sa vaste imagination rêvait une société grande comme son génie et +son âme, et qui avait, pour créer de puissantes familles, des noms +immortels et des trésors; qui pouvait les appeler Rivoli, Castiglione, +Montebello, Elchingen, Awerstaedt, et leur donner jusqu'à un million +de revenu annuel. Il était donc excusable, car il ne voulait pas +violer les vrais principes de la révolution française, et il croyait +au contraire les consacrer d'une manière éclatante, en faisant, à +l'image de sa propre fortune, un duc, un prince, avec un enfant de la +charrue. Une dernière considération enfin se présentait ici pour +désarmer la raison la plus sévère, c'était de se ménager des moyens +innocents et inoffensifs d'exciter et de récompenser les grands +dévouements[11]. + +[Note 11: Ces lignes ont été écrites en 1846, sous la monarchie. Je +les ai écrites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps. +Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient changé.] + +[En marge: Statut relatif aux dignités héréditaires.] + +Napoléon profita donc de la gloire de Tilsit, et du prestige dont il +était entouré en ce moment, pour accomplir enfin le projet qu'il +méditait depuis long-temps d'instituer une noblesse. Déjà, en 1806, +lorsqu'il avait donné des couronnes à ses frères, à ses soeurs, à son +fils adoptif, des principautés à plusieurs de ses serviteurs, celle de +Ponte-Corvo au maréchal Bernadotte, celle de Bénévent à M. de +Talleyrand, celle de Neufchâtel au major général Berthier, il avait +annoncé qu'un statut postérieur réglerait le système des successions +pour les familles en faveur desquelles seraient créés des +principautés, des duchés, et autres distinctions destinées à être +héréditaires. En conséquence, il établit par un sénatus-consulte que +les titres donnés par lui, ainsi que les revenus accompagnant ces +titres, seraient transmissibles héréditairement, en ligne directe, de +mâle en mâle, contrairement au système de succession admis par le Code +civil. Il établit en outre que les dignitaires de l'Empire, à tous les +degrés, pourraient transmettre à leur fils aîné un titre, qui serait +celui de duc, de comte ou de baron, suivant la dignité du père, à la +condition d'avoir fait preuve d'un certain revenu, dont le tiers au +moins devait demeurer attaché au titre conféré à la descendance. Ces +mêmes personnages avaient aussi le droit de constituer pour leurs fils +puînés des titres, inférieurs toutefois à ceux qui auraient été +accordés aux aînés, et toujours à la condition de prélever sur leur +fortune une part qui serait l'accompagnement héréditaire de ces +titres. Telle fut l'origine des majorats. Les grands dignitaires, +comme le grand électeur, le connétable, l'archichancelier, +l'architrésorier, durent porter le titre d'_altesse_. Leurs fils +aînés durent porter le titre de _ducs_, si leur père avait institué en +leur faveur un majorat de 200 mille livres de rente. Les ministres, +les sénateurs, les conseillers d'État, les présidents du Corps +législatif, les archevêques, furent autorisés à porter le titre de +_comtes_, et à transmettre ce titre à leurs fils ou neveux, sous la +condition d'un majorat de 30 mille livres de rente. Enfin les +présidents des colléges électoraux à vie, les premiers présidents, +procureurs généraux et évêques, les maires des trente-sept bonnes +villes de l'Empire, furent autorisés à porter le titre de _barons_, et +à le transmettre à leurs fils aînés, sous la condition d'un majorat de +15 mille livres de rente. Les simples membres de la Légion d'honneur +purent s'appeler chevaliers, et transmettre ce titre moyennant un +majorat de 3 mille livres de rente. Un autre statut dut déterminer les +conditions auxquelles seraient soumises ces portions de la fortune des +familles, qu'on plaçait ainsi sous un régime exceptionnel. + +Ce fut encore le Sénat qui reçut la mission d'imprimer un caractère +légal à cette nouvelle création impériale, au moyen d'un +sénatus-consulte, qui stipulait très-expressément que ces titres ne +conféraient aucun droit particulier, n'emportaient aucune exception à +la loi commune, n'attribuaient aucune exemption des charges ou des +devoirs imposés aux autres citoyens. Il n'y avait d'exceptionnel que +le régime des substitutions imposé aux familles anoblies, lesquelles +acquéraient leur nouvelle grandeur en sacrifiant pour elles-mêmes +l'égalité des partages. + +[En marge: Dotations en terres et en argent accordées aux militaires +de tout grade.] + +Ces dispositions arrêtées, Napoléon distribua entre ses compagnons +d'armes une partie des trésors amassés par son génie. En attendant qu'il +eût décerné à Lannes, Masséna, Davout, Berthier, Ney et autres, les +titres qu'il se proposait d'emprunter aux grands événements du règne, il +voulut assurer tout de suite leur opulence. Il leur donna des terres +situées en Pologne, en Allemagne, en Italie, avec faculté de les +revendre, pour en placer la valeur en France, plus des sommes en argent +comptant pour acheter et meubler des hôtels. Ce n'était là qu'un premier +don, car ces dotations furent plus tard doublées, triplées, quadruplées +même pour quelques-uns. Le maréchal Lannes reçut 328 mille francs de +revenu, et un million en argent; le maréchal Davout, 410 mille francs de +revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Masséna, 183 mille +francs de revenu, et 200 mille francs en argent (il fut plus tard l'un +des mieux dotés); le major général Berthier, 405 mille francs de revenu, +et 500 mille francs en argent; le maréchal Ney, 229 mille francs de +revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Mortier, 198 mille +francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal Augereau, +172 mille francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal +Soult, 305 mille francs de revenu, et 300 mille francs en argent; le +maréchal Bernadotte, 291 mille francs de revenu, et 200 mille francs en +argent. Les généraux Sébastiani, Victor, Rapp, Junot, Bertrand, +Lemarois, Caulaincourt, Savary, Mouton, Moncey, Friant, Saint-Hilaire, +Oudinot, Lauriston, Gudin, Marchand, Marmont, Dupont, Legrand, Suchet, +Lariboisière, Loison, Reille, Nansouty, Songis, Chasseloup et autres, +reçurent les uns 150, les autres 100, 80, 50 mille francs de revenu, et +presque tous 100 mille francs en argent. Les hommes civils eurent aussi +leur part de ces largesses. L'archichancelier Cambacérès et +l'architrésorier Lebrun obtinrent chacun 200 mille francs de revenu. MM. +Mollien, Fouché, Decrès, Gaudin, Daru en obtinrent chacun 40 ou 50 +mille. Tous, civils et militaires, n'étaient encore que provisoirement +dotés par ces dons magnifiques, et l'étaient en Pologne, en Westphalie, +en Hanovre, ce qui devait les intéresser au maintien de la grandeur de +l'Empire. Napoléon s'était réservé en Pologne 20 millions de domaines, +en Hanovre 30, en Westphalie un capital représenté par 5 à 6 millions de +revenu, indépendamment de 30 millions en capital, et de 1,250 mille +francs de rente en Italie, déjà réservés dans l'année 1805. Il avait +donc de quoi enrichir les braves qui le servaient, et de quoi réaliser +les belles paroles qu'il avait adressées à plusieurs d'entre eux: «Ne +pillez pas; je vous donnerai plus que vous ne prendriez, et ce que je +vous donnerai, amassé par ma prévoyance, ne coûtera rien ni à votre +honneur, ni aux peuples que nous avons vaincus.»--Et il avait raison, +car les domaines qu'il distribuait étaient des domaines impériaux en +Italie, royaux ou grand-ducaux en Prusse, en Hanovre, en Westphalie. +Mais ces domaines acquis par la victoire pouvaient être perdus par la +défaite, et, heureusement pour eux, ceux qu'il dotait si magnifiquement +devaient pour la plupart recevoir en France, sur des rentes ou des +canaux, d'autres dotations moins exposées au hasard des événements que +des terres situées à l'étranger. + +Les généraux français ne furent pas les seuls à participer à ces +largesses, car les généraux polonais Zayonscheck et Dombrowski, vieux +serviteurs de la France, obtinrent chacun un million. + +Après les généraux, les officiers et les soldats reçurent aussi des +marques de sa libéralité. Napoléon fit payer à tous, outre la solde +arriérée, des gratifications considérables, afin de leur procurer +sur-le-champ quelques plaisirs qu'ils avaient bien mérités. Dix-huit +millions furent distribués sous cette forme, dont six millions pour +les officiers, douze pour les soldats. Les blessés avaient triple +part. Ceux qui avaient été assez heureux pour assister aux quatre +grandes batailles de la dernière guerre, Austerlitz, Iéna, Eylau, +Friedland, obtenaient le double des autres. À ces gratifications du +moment il fut ajouté des dotations permanentes de 500 francs pour les +soldats amputés, et de mille, 2 mille, 4 mille, 5 mille, 10 mille en +faveur des militaires qui s'étaient distingués, depuis le grade de +sous-officier jusqu'à celui de colonel. Pour les officiers comme pour +les généraux, ce ne fut là qu'une première rémunération, suivie +postérieurement d'autres plus considérables, et indépendante des +traitements de la Légion d'honneur, ainsi que des pensions de retraite +légalement dues à la fin de la carrière militaire. + +Ce glorieux vainqueur voulait donc que tout le monde participât à sa +prospérité comme à sa gloire. Quant à lui, simple, économe, magnifique +seulement pour les autres, réprimant le moindre détournement des +deniers publics, impitoyable pour toute dépense qui ne lui semblait +pas nécessaire dans son palais ou dans l'État, il n'était prodigue que +dans de nobles vues, et pour tout ce qui avait servi la grandeur de la +France ou la sienne. Les détracteurs de sa gloire et de la nôtre ont +prétendu qu'il avait, en spoliant les vaincus, en assouvissant +l'avidité des soldats, pris chez les uns le moyen d'exalter la +bravoure des autres. Il faut laisser de telles calomnies à l'étranger, +ou aux partis associés aux passions de l'étranger. Ces trésors étaient +pris non sur les peuples, mais sur les empereurs, rois, princes, +couvents, conjurés contre la France depuis 1792. Quant aux peuples +vaincus, ils étaient ménagés autant que la guerre permet de le faire, +beaucoup plus qu'ils ne l'avaient été dans aucun temps et dans aucun +pays, beaucoup plus que nous ne l'avons été nous-mêmes. Et quant à ces +héroïques soldats, dont on dit que Napoléon excitait la bravoure avec +de l'argent, ils ne se doutaient pas plus, en courant à Austerlitz, à +Iéna, à Eylau, à Friedland, qu'ils rencontreraient la fortune sur leur +chemin, qu'ils ne s'en doutaient en courant à Marengo, à Rivoli, et +plus anciennement à Valmy ou à Jemmapes. Après avoir en 1792 volé à la +défense de leur pays, ils s'élançaient maintenant à la gloire, +entraînés par la passion des grandes choses, passion que la révolution +française avait fait naître en eux, et que Napoléon avait exaltée au +plus haut degré. Si au lendemain d'un long dévouement à braver le +froid, la faim, la mort, ils trouvaient le bien-être, c'était une +surprise de la fortune, dont ils jouissaient ainsi qu'un soldat jouit +d'un peu d'or trouvé sur un champ de bataille; et ces satisfactions +qu'on leur avait ménagées, ils étaient prêts à les quitter de nouveau, +pour répandre encore cette vie qu'ils ne regardaient pas comme à eux, +et dont ils se hâtaient d'user comme d'un prêt que leur faisait +Napoléon, en attendant qu'il leur en demandât le sacrifice. + +[En marge: Loi sur les pensions civiles.] + +Napoléon prit d'autres mesures aussi sages qu'elles étaient humaines. +Selon son habitude à chaque intervalle de paix, il ordonna coup sur +coup plusieurs revues de l'armée, pour faire sortir des rangs les +soldats fatigués ou mutilés, et ne rendant plus d'autre service que +celui de stimuler les jeunes soldats par leurs récits militaires. Il +faisait régler leur pension, et occuper leur place dans les rangs par +des conscrits, répétant sans cesse que le trésor de l'armée était +assez riche pour payer tous les vieux services, mais que le budget de +l'État ne l'était pas assez pour payer des soldats qui ne pouvaient +plus servir activement. Songeant aux mérites civils non moins qu'aux +mérites militaires, il exigea et obtint une modification à la loi des +pensions civiles, loi qui depuis 1789 avait autant varié sous +l'influence du caprice populaire, que les récompenses variaient avant +cette époque sous l'influence du caprice royal. Du temps de +l'Assemblée constituante on avait adopté pour limite la plus élevée de +toute pension civile, 10 mille francs, du temps de la Convention 3 +mille, du temps du Consulat 6 mille. Napoléon voulut que ce terme fût +fixé à 20 mille, se réservant de n'en approcher, et de ne l'atteindre, +qu'en faveur de services éclatants. C'est la mort de M. Portalis, +laissant une veuve sans fortune, qui lui inspira cette pensée, peu +dangereuse pour les finances d'un État, et utile pour le développement +des talents. Il accorda une pension de 6 mille francs, et une somme de +24 mille francs, à mademoiselle Dillon, soeur du premier officier +égorgé dans nos désordres populaires. La mère de l'Impératrice, madame +de La Pagerie, étant morte à la Martinique, il fit affranchir les +nègres et les négresses qui l'avaient servie, doter une jeune fille +qui l'avait soignée, placer en un mot dans l'aisance tous ceux qui +avaient eu l'honneur d'approcher d'elle. + +[En marge: Augmentation du nombre des cures de campagne.] + +L'Église, comme tous les serviteurs de l'État, eut part à cette +munificence du conquérant. Sur la proposition du prince Cambacérès, +qui avait administré temporairement les cultes, pendant l'intervalle +écoulé entre la mort de M. Portalis et la nomination de M. Bigot de +Préameneu, il établit que le nombre des succursales serait porté de 24 +à 30 mille, afin d'étendre le bienfait du culte à toutes les communes +de l'Empire. S'apercevant en outre que la carrière du sacerdoce était +moins recherchée qu'autrefois, il accorda 2,400 bourses pour les +petits séminaires. Il voulait faire savoir à l'Église que s'il avait +avec son chef quelques différends de nature purement temporelle, il +était sous le rapport spirituel toujours aussi disposé à la servir et +à la protéger. Dans ce moment il s'occupait, en exécution de la loi de +1806, qui l'autorisait à créer une université, de la fondation de ce +grand établissement. Mais cette pensée n'était pas mûre encore, ni +chez lui ni autour de lui. Pour le présent il se contenta d'augmenter +le nombre des bourses dans les lycées. + +[En marge: Le Code civil appelé Code Napoléon.] + +[En marge: Propagation du Code Napoléon dans tous les pays dépendant +de l'Empire.] + +Tandis qu'il songeait tant aux autres, il se prêta cependant à une +mesure qui semblait n'intéresser que sa gloire personnelle. Il +consentit, d'après un voeu que l'attachement sincère chez les uns, +l'adulation chez les autres, avaient provoqué, à changer le titre du +Code civil, et à l'appeler Code Napoléon. Assurément si jamais titre +fut mérité, c'était celui-là, car ce code était autant l'oeuvre de +Napoléon que les victoires d'Austerlitz et d'Iéna. À Austerlitz, à +Iéna, il avait eu des soldats qui lui prêtaient leurs bras, comme dans +la rédaction de ce code il avait eu des jurisconsultes qui lui +prêtaient leur savoir; mais c'est à la force de sa volonté, à la +sûreté de son jugement, qu'était dû l'achèvement de ce grand ouvrage. +Et si Justinien, qui, suivant une expression de l'exposé des motifs, +_combattait par ses généraux, pensait par ses ministres_, avait pu +donner son nom au code des lois romaines, Napoléon avait bien plus le +droit de donner le sien au code des lois françaises. D'ailleurs le nom +d'un grand homme protége de bonnes lois, autant que de bonnes lois +protégent la mémoire d'un grand homme. Rien donc n'était plus juste +que cette mesure, et elle fut imaginée, proposée, accueillie par tout +ce qui prenait part au gouvernement, presque sans laisser à Napoléon +la peine de la désirer et de la demander. En même temps Napoléon +écrivait à ses frères et aux princes placés sous son influence, pour +les engager à introduire dans leurs États ce code de la justice et de +l'égalité civile. Il en avait prescrit l'adoption dans toute +l'Italie. Il enjoignit à son frère Louis de l'adopter en Hollande, à +son frère Jérôme de l'adopter en Westphalie. Il invita le roi de Saxe, +grand-duc de Varsovie, à le mettre en vigueur dans la Pologne +restaurée. Déjà on l'étudiait en Allemagne, et, malgré la répugnance +que cette contrée devait alors éprouver pour tout ce qui venait de +France, tous les coeurs chez elle étaient attirés par l'équité d'un +code qui, outre sa précision, sa clarté, sa conséquence, avait +l'avantage de rétablir la justice dans la famille, et d'y faire cesser +la tyrannie féodale. À Hambourg le Code civil avait été réclamé par le +voeu de la population. Il venait d'être mis en pratique à Dantzig. On +annonçait qu'il en serait ainsi à Brème, et dans les villes +anséatiques. Le prince primat dans sa principauté de Francfort, le roi +de Bavière dans sa monarchie agrandie, l'avaient mis à l'étude, pour +l'introduire dans les esprits avant de l'introduire dans les usages. +Le grand-duc de Bade venait de l'admettre pour son duché. C'est ainsi +que la France dédommageait l'humanité du sang versé pendant la guerre, +et compensait un peu de mal fait à la génération présente, par un bien +immense assuré aux générations futures. + +[En marge: État des lettres, des sciences et des arts pendant le règne +de Napoléon.] + +Tous les genres de gloire seraient par la Providence dispensés à une +nation, que cette nation aurait de vifs regrets à concevoir si la +gloire des lettres, des sciences, des arts, lui était refusée; et, si +les Romains n'avaient eu que le mérite de vaincre le monde, de le +civiliser après l'avoir vaincu, de lui donner des lois immortelles, +qui, adaptées à nos moeurs, vivent encore dans nos codes; s'ils +n'avaient eu que cet éminent mérite, s'ils n'avaient compté parmi +leurs grands hommes Horace, Virgile, Cicéron, Tacite, n'ayant rien +fait pour charmer l'humanité, après avoir tant fait pour la dominer, +ils laisseraient aux Grecs l'honneur d'en être les délices, et ils +occuperaient dans l'histoire de l'esprit humain une place inférieure à +celle de ce petit peuple. Mais le génie du gouvernement et de la +guerre n'exista jamais sans le génie des lettres, des arts et des +sciences, parce qu'il est impossible d'agir sans penser, et de penser +sans parler, écrire et peindre. + +La France, qui a répandu tant de sang généreux sur tous les champs de +bataille de l'Europe, la France a eu aussi cette double gloire; et +tandis qu'elle remportait les victoires des Dunes, de Rocroy, elle +créait _le Cid_ et _Athalie_; elle avait Condé, et Bossuet pour +célébrer Condé. Napoléon, dans son immense désir d'être grand, mais de +l'être avec la France et par la France, aurait voulu aussi qu'elle eût +sous son gouvernement toutes les couronnes, celles de l'intelligence +comme celles de la force, et ne renonçait pas à produire des +littérateurs, des savants, des peintres, comme il produisait des +héros. Mais la volonté peut tout chez les hommes, excepté de changer +les temps, et les temps peuvent plus sur le génie des nations que +toute la volonté des gouvernements. Charlemagne, si grand qu'il fût, +si épris qu'il se montrât des plus nobles études, ne parvint pas à +féconder un siècle barbare. Louis XIV, en aimant le génie, quelquefois +sans le comprendre, quelquefois même en le maltraitant, n'eut qu'à le +laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que +l'esprit humain ait jamais donné, car jamais il n'enfanta des oeuvres +si grandes et si parfaites. Napoléon aurait eu le temps, qui lui a +manqué par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu à la nation française la +jeunesse d'esprit qui produit _le Cid_ et _Athalie_, et certainement +lui aurait refusé la liberté qui crée les Cicéron et les Salluste +quand elle existe, les Tacite quand elle a cessé d'exister. + +[En marge: État des sciences.] + +La France de 1789 à 1814, éminente dans les sciences, croyant l'être +dans les arts du dessin, ne se flattait pas même de l'être dans les +lettres. Dans les sciences trois savants illustres, par leurs vastes +et nobles travaux, assuraient à leur époque une gloire durable. M. +Lagrange, en poussant au delà de ses anciennes limites la science +algébrique, donnait au calcul abstrait une nouvelle puissance. M. de +Laplace, appliquant cette puissance à l'univers, exécutait la seule +chose qui, après Galilée, Descartes, Kepler, Copernic et Newton, +restât à accomplir: c'était de calculer avec une précision encore +inconnue les mouvements des corps célestes, et de présenter dans son +sublime ensemble le système du monde. Enfin M. Cuvier, appliquant +l'observation froide et patiente aux débris dont notre planète est +couverte, étudiant, comparant entre eux les cadavres des animaux et +des plantes enfouis sous le sol, retrouvait la succession des temps +dans celle des êtres, et, en créant l'ingénieuse science de +l'_anatomie comparée_, rendait positive cette belle histoire de la +terre, que Buffon avait conjecturée par un effort de génie, et laissée +conjecturale, faute de faits suffisamment observés à l'époque où il +vivait. + +[En marge: État des arts.] + +Dans les arts du dessin, une réaction estimable par l'intention +s'était opérée contre les goûts du dix-huitième siècle. Durant ce +siècle efféminé et philosophe, Boucher, le peintre adoré de la +Régence, avait d'une main légère tracé sur la toile de licencieuses +courtisanes, remarquables non par la beauté, mais par une certaine +grâce lascive. Greuze, plus honnêtement inspiré, leur avait opposé des +vierges charmantes, peintes avec un pinceau fin et suave. Mais l'art +abaissé par Boucher n'avait pas été relevé par Greuze à la dignité de +style que Poussin, à défaut de génie, avait su lui conserver. Il n'est +permis qu'une fois et qu'à une nation de montrer au monde le génie de +Michel-Ange et de Raphaël, mais toutes, quand elles pratiquent les +arts, doivent aspirer au moins à la correction, à la noblesse du +dessin, et peuvent y arriver par de sévères études. C'est ce que +venait d'accomplir le célèbre peintre David. Dégoûté du caractère de +l'art au temps de sa jeunesse, il était accouru à Rome, s'y était +épris de la beauté touchante, pittoresque et sublime des maîtres +italiens, et, sa passion pour le beau s'exaltant peu à peu, il était +remonté des Italiens du quinzième siècle aux anciens eux-mêmes, et, au +lieu des courtisanes de Boucher, ou des pudiques jeunes filles de +Greuze, il avait tracé sur la toile des statues antiques, élégantes +mais roides, privées de vie, même de couleur, et, en acquérant un +meilleur style de dessin, avait perdu la facilité et l'éclat de +pinceau, qui distinguaient encore Boucher et Greuze. C'était une école +d'imitation, grave, noble, et sans génie. Un peintre toutefois, M. +Gros, échappait à l'imitation des bas-reliefs antiques en peignant +des batailles. Dessinant mal, composant médiocrement, mais excité par +le spectacle du temps, et entraîné par une sorte de fougue naturelle, +il jetait sur la toile des images, qui vivront probablement par une +certaine force d'exécution et un certain éclat de couleur. C'est le +style qui assure la durée des oeuvres de l'esprit, c'est l'exécution +qui assure celle des oeuvres de l'art, parce qu'elle est, non pas le +seul, mais le plus élevé, mais le plus constant des signes de +l'inspiration. Un autre peintre, M. Prudhon, en imitant Corrège par un +goût naturel pour la grâce, se donnait quelques apparences +d'originalité dans un temps où, si l'on ne peignait des Brutus et des +Léonidas, il fallait peindre des grenadiers de la garde impériale. +Mais ni M. Gros, ni M. Prudhon, auxquels l'âge suivant a rendu plus de +justice, n'inspiraient autant d'enthousiasme que MM. David, Girodet, +Gérard. La France croyait presque avoir en eux les égaux des grands +maîtres d'Italie. Singulière et honorable illusion d'une nation éprise +de tous les genres de gloire, aspirant à les posséder tous, et +applaudissant même la médiocrité, dans l'espérance de faire naître le +génie! + +[En marge: État des lettres.] + +Dans les lettres la France était plus loin encore de la vraie +supériorité. Mais, juge exquis en cette matière, elle ne s'abusait +point. Une sorte d'inertie peu ordinaire s'était emparée alors du +génie national. On avait vu au dix-septième siècle la France, parée de +tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, exceller au plus haut +point dans la représentation tragique des passions de l'homme, et dans +la représentation comique de ses travers, illustrer la chaire, par +une éloquence grave, forte, sublime, inconnue au monde, qui ne l'avait +jamais entendue, qui ne l'entendra plus. On l'avait vue dans le +dix-huitième siècle, changeant soudainement de goût, d'esprit, de +croyance, abandonner l'art pour la polémique, attaquer l'autel, le +trône, toutes les institutions sociales, et produire une littérature +nouvelle, acrimonieuse, véhémente, immortelle aussi, quoique moins +belle que la littérature qui s'attache à la peinture du coeur humain. +On l'avait vue ainsi varier à l'infini les productions de son esprit, +et ne jamais tarir, comme cette fontaine où les anciens faisaient +abreuver le génie, et qui versait sur le monde un flot perpétuel. +Mais, tout à coup, après une révolution immense, la plus humaine par +le but, la plus terrible par les moyens, la plus vaste par ses +conséquences, l'esprit français, qui l'avait voulue, appelée et +produite, se montrait surpris, troublé, épouvanté de son oeuvre, et +pour ainsi dire épuisé. La littérature française, à la suite de la +révolution de 1789, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et +sans inspiration. La tragédie, déjà bien déchue, même lorsque Voltaire +peignait dans _Zaïre_ les combats de la religion et de l'amour, se +traînait, demandant tantôt à la Grèce, tantôt à l'Angleterre, tantôt à +Sophocle, tantôt à Shakspeare, des inspirations, qu'il vaut mieux +attendre de la nature, qui ne viennent pas quand on les cherche, car +le génie vraiment inspiré n'a pas besoin d'excitation étrangère. Sa +propre plénitude lui suffit. M. Chénier imitait, en un style noble et +pur, la tragédie grecque; M. Ducis, en un style incorrect et +touchant, la tragédie anglaise. La comédie, dont M. Picard était alors +en France le continuateur le plus renommé, peignait, sans profondeur, +mais avec quelque gaieté, des caractères indécis, les grands +caractères ayant été tracés pour jamais par Molière, et par un ou deux +de ses disciples. La chaire avait perdu son autorité; la tribune était +muette. Il n'y avait d'autre éloquence que celle de M. Regnault, +exposant en un style brillant et facile les menues affaires du temps, +et celle de M. de Fontanes, exprimant quelquefois à la tête des corps +de l'État, et en un style correct, élégant et noble, grand de la +grandeur des événements plus que de celle de l'écrivain, l'admiration +de la France pour les prodiges du règne impérial. L'histoire enfin +manquait de liberté, manquait d'expérience, et n'avait pas encore +contracté ce goût de recherches qui l'a distinguée depuis. + +La littérature française ne retrouvait une originalité véritable, une +éloquence touchante, que lorsque M. de Chateaubriand, célébrant les +temps d'autrefois, s'adressait, comme nous l'avons dit ailleurs, à +cette mélancolie vraie du coeur humain, qui regrette toujours le passé +quel qu'il soit, même le moins regrettable, uniquement parce qu'il +n'est plus. Cependant le siècle avait un écrivain immortel, immortel +comme César: c'était le souverain lui-même, grand écrivain, parce +qu'il était grand esprit, orateur inspiré dans ses proclamations, +chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, démonstrateur +puissant dans une multitude de notes émanées de lui, d'articles +insérés au _Moniteur_, de lettres écrites à ses agents, qui, sans +doute, paraîtront un jour, et qui surprendront le monde autant que +l'ont surpris ses actions. Coloré quand il peignait, clair, précis, +véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple +comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence, +mais quelquefois un peu déclamateur, par un reste d'habitude, +particulière à tous les enfants de la révolution française. Singulière +destinée de cet homme prodigieux, d'être le plus grand écrivain de son +temps, tandis qu'il en était le plus grand capitaine, le plus grand +législateur, le plus grand administrateur! La nation lui ayant, dans +un jour de fatigue, abandonné le soin de vouloir, d'ordonner, de +penser pour tous, lui avait en quelque sorte, par le même privilége, +concédé le don de parler, d'écrire mieux que tous. + +[En marge: Rapports demandés aux diverses classes de l'Institut sur +chaque branche des connaissances humaines.] + +Déjà à cette époque, dans cette agitation inquiète d'une littérature +vieillie, qui cherche partout des inspirations, une double tendance +littéraire se faisait remarquer. Les uns voulaient remonter au +dix-septième siècle et à l'antiquité, comme à la source de toute +beauté; les autres voulaient demander à l'Angleterre, à l'Allemagne, +le secret d'émotions plus fortes: tristes efforts de l'esprit +d'imitation, qui change d'objet sans arriver à l'originalité qui lui +est refusée! Napoléon, par goût naturel pour le beau pur, et par un +instinct de nationalité, repoussait ces tentatives nouvelles, +préconisait Racine, Bossuet, Molière, les anciens avec eux, et +s'attachait à faire fleurir les études classiques dans l'Université. +Enfin, cherchant à agir fortement sur l'esprit public, il imagina un +moyen, à son avis le plus efficace de produire de bons ouvrages, +c'était de bien donner la réputation, de la donner justement, +grandement, avec autorité. Dans un pays libre, des milliers +d'écrivains voués à la critique, éclairés ou ignorants, justes ou +passionnés, honnêtes ou vils, discutent les oeuvres de l'esprit, et +puis, après un vain bruit, sont remplacés par le temps, qui prononce +de la manière à la fois la plus douce et la plus sûre, en ne parlant +plus de certaines oeuvres, en parlant encore de certaines autres. Mais +la liberté de discussion, Napoléon, en l'accordant pour les lettres, +n'était pas même résolu pour elles à la souffrir tout entière; et +quant au temps, il était trop impatient pour en attendre les +décisions. Il imagina donc de demander à chaque classe de l'Institut +des rapports approfondis sur la marche des lettres, des sciences et +des arts depuis 1789, en signalant les tendances bonnes ou mauvaises, +les oeuvres distinguées ou médiocres, en distribuant la louange et le +blâme avec une rigoureuse impartialité. Les rapports devaient être +délibérés par chacune des classes, pour qu'ils eussent l'autorité d'un +arrêt, présentés par l'un des hommes éminents de l'époque, et lus +devant l'Empereur au milieu du Conseil d'État, jugeant ainsi du haut +du trône, encourageant par cette attention solennelle les oeuvres de +l'esprit français. + +En conséquence, M. Chénier vint faire devant Napoléon, et dans une +séance du Conseil d'État, un rapport simple, ferme, élevé, sur la +marche des lettres depuis 1789. Napoléon, après cette lecture, +répondit à M. Chénier par ces belles paroles: + +«Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut, + +»Si la langue française est devenue une langue universelle, c'est aux +hommes de génie qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en +sommes redevables. + +»J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer +mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne. + +»J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre. + +»Vous pouvez compter sur ma protection.» + +Quand les gouvernements veulent se mêler des oeuvres de l'esprit +humain, c'est avec cette grandeur qu'ils doivent le faire; et +d'ailleurs, à cette manière de distribuer la gloire par une décision +de l'autorité publique, Napoléon ajoutait une munificence dont nous +avons déjà cité de nombreux exemples, et le plus fécond de tous les +encouragements, l'approbation du génie. Dans d'autres séances il +entendit M. Cuvier faisant un rapport sur la marche des sciences, M. +Dacier sur celle des recherches historiques, et successivement les +représentants de toutes les classes sur les objets qui les +concernaient. Dans le désir de donner aux arts du dessin une marque +non moins éclatante d'attention, il se rendit lui-même avec +l'Impératrice et une partie de sa cour dans l'atelier du peintre +David, afin d'y voir le tableau du Couronnement, et lui adressa après +l'avoir vu les paroles les plus flatteuses. + +[En marge: Fête du 15 août.] + +Telles étaient les occupations de Napoléon après son retour de Tilsit; +tel est aussi le spectacle que la France présentait sous son règne, +soit par l'effet des circonstances, soit par l'influence personnelle +qu'il exerçait sur elle. La plupart des résolutions qu'il venait de +prendre ne pouvaient se passer du concours du pouvoir législatif. Il y +avait plus d'une année qu'il ne l'avait assemblé, et il était +impatient de le réunir, autant pour lui présenter les lois de +finances, le Code de commerce, les lois relatives aux travaux publics, +que pour faire devant les corps de l'État une manifestation +européenne. Il avait résolu d'ouvrir la session du Corps Législatif le +16 août, lendemain du 15, destiné à célébrer la Saint-Napoléon. Le 15 +fut pour Paris, et pour toute la France, un véritable jour de fête. On +était tout plein encore de la joie que la paix avait causée; car, +signée à Tilsit le 8 juillet, connue à Paris le 15, il y avait un mois +à peine qu'on en jouissait. À cette joie de la paix continentale, se +joignait l'espérance de la paix maritime. La présence de Napoléon à +Paris avait déjà exercé son influence ordinaire. Un mouvement nouveau +se communiquait partout. L'argent abondait. Les riches que Napoléon +venait de faire construisaient des hôtels élégants, et commandaient +pour les orner des ameublements somptueux. Leurs femmes répandaient +l'or à pleines mains chez les marchands de luxe. On annonçait un long +séjour à Fontainebleau, où toute la haute société de Paris serait +conviée, et où l'on donnerait les fêtes dont l'hiver avait été privé. +Enfin la gloire nationale, qui touchait vivement les coeurs, +contribuait aussi à toutes ces joies, en les relevant. La soirée du 15 +août fut éblouissante comme une belle journée. La population entière +de Paris était le soir sous les fenêtres du palais, ivre +d'enthousiasme, et demandant à voir le souverain glorieux qui avait +versé tant de biens, réels ou apparents, sur la France, et qui l'avait +surtout rendue si grande. Il faut reconnaître, pour l'honneur de la +nature humaine, que ce qui l'attire le plus c'est la gloire. Napoléon +n'eût pas été empereur et roi, qu'on aurait voulu voir dans sa +personne le plus grand homme des temps modernes. Il parut plusieurs +fois, tenant l'Impératrice par la main, à peine discerné au milieu +d'un groupe brillant, mais salué et applaudi comme s'il avait été +aperçu distinctement. Il voulut lui-même être témoin de plus près de +cet enthousiasme populaire, et sortit déguisé avec son fidèle Duroc +pour se promener dans le jardin des Tuileries. À la faveur de la nuit +et de son déguisement, il put jouir des sentiments qu'il inspirait, +sans être reconnu, et il entendit au milieu de tous les groupes son +nom prononcé avec reconnaissance et amour. Il s'arrêta dans le jardin +pour écouter un jeune enfant, qui criait _vive l'Empereur_ avec +transport. Il saisit ce jeune enfant dans ses bras, lui demanda +pourquoi il criait ainsi, et en obtint pour réponse que son père et sa +mère lui enseignaient à aimer et à bénir l'Empereur. C'étaient des +Bretons, qui, obligés de fuir les horreurs de la guerre civile, +avaient trouvé à Paris le repos et l'aisance dans un modeste emploi. +Napoléon s'entretint avec eux, et ils ne surent que le lendemain, par +une marque de faveur, devant quel témoin puissant s'était épanchée la +naïveté de leurs sentiments. + +[En marge: Convocation du Corps Législatif.] + +Le jour suivant, 16, Napoléon se rendit au Corps Législatif, entouré +de ses maréchaux, suivi par un peuple immense, et trouva le Conseil +d'État, le Tribunat réunis aux membres du Corps Législatif. M. de +Talleyrand, en qualité de vice-grand-électeur, présenta au serment les +membres récemment élus du Corps Législatif; et puis l'Empereur, d'une +voix claire et pénétrante, prononça le discours suivant: + +«Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, messieurs +les Tribuns et les membres de mon Conseil d'État, + +»Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux +triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe +politique. + +»Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre +notre indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que +m'a inspirée le puissant empereur du Nord. + +»Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les +intérêts de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés +devoirs. + +»La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance +qu'elle avait perdue. + +»Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzig, ont +recouvré leur patrie et leurs droits. + +»Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord de voir +l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent, +détruite sans retour. + +»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la +Confédération du Rhin; à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la +Suisse et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos +nouveaux rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime +réciproque de ces deux grandes nations. + +»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de +mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire. + +»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur +mes déterminations. Je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et +victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de +ses affaires, comme sur celle de ses voisins. + +»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient +assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le +même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi. + +»Français, votre conduite dans ces derniers temps où votre Empereur +était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et +l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier +d'être le premier parmi vous. Si, pendant ces dix mois d'absence et de +périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous +m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions. Toutes +mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la +conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que +vous y portiez, et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos +futures destinées. Vous êtes un bon et grand peuple. + +»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner +nos institutions. + +»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la +Légion-d'Honneur. J'ai créé différents titres impériaux pour donner un +nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatants +services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le +retour de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions. + +»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public vous +feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples +éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière. + +»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont +été commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus +important encore; car je veux que dans toutes les parties de mon +Empire, même dans le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la +valeur des terres se trouvent augmentées par l'effet du système +général d'amélioration que j'ai conçu. + +»Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, votre +assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et +j'ai le droit d'y compter constamment.» + +Ce discours fut écouté avec une vive émotion et applaudi avec +transport. Napoléon rentra aux Tuileries accompagné de la même foule, +salué des mêmes cris. + +Le lendemain et les jours suivants, furent apportées les différentes +lois qui fixaient le budget de 1807 à 720 millions en recettes et en +dépenses; qui demandaient pour 1808 de simples crédits provisoires, +conformément à l'usage du temps; qui pour cette même année 1808 +restituaient au pays 20 millions sur la contribution foncière[12]; qui +réglaient le concours des départements aux grands travaux d'utilité +générale, instituaient une Cour des comptes, et devaient enfin +composer le Code de commerce. Au Sénat étaient réservées les mesures +concernant l'institution des nouveaux titres, l'épuration de la +magistrature, la réunion du Tribunat au Corps Législatif. Après la +présentation de toutes ces lois vint l'exposé de la situation de +l'Empire par le ministre de l'intérieur. Quand ce ministre dans un +tableau, dont Napoléon avait fourni le fond et presque la forme, eut +achevé de peindre l'état florissant de la France, les progrès de son +industrie et de son commerce, l'impulsion donnée à tous les travaux, +la construction simultanée de canaux, de routes, de ponts, de +monuments publics sur toute la surface du territoire, la régularité, +l'ordre, l'abondance régnant dans les finances, les efforts déployés +pour répandre l'instruction, pour étendre à toutes les communes le +bienfait du culte, enfin tant de créations utiles, dont une guerre de +géants n'avait pas interrompu le cours, dont elle avait même procuré +les moyens, grâce aux tributs levés sur les rois vaincus, M, de +Fontanes, président du Corps Législatif, répondit par le discours +suivant, qu'il avait pu écrire d'avance, car les sentiments qui s'y +trouvaient exprimés remplissaient toutes les âmes. + +[Note 12: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'était néanmoins 20 +millions, mais les nouveaux centimes imposés pour le concours des +départements aux travaux publics réduisaient ces 20 millions à 15.] + +«Monsieur le ministre de l'intérieur, messieurs les conseillers +d'État, + +»Le tableau que vous avez mis sous nos yeux semble offrir l'image d'un +de ces rois pacifiques uniquement occupés de l'administration +intérieure au milieu de leurs États; et cependant tous ces travaux +utiles, tous ces sages projets qui doivent les perfectionner encore, +furent ordonnés et conçus au milieu du bruit des armes, aux derniers +confins de la Prusse conquise, et sur les frontières de la Russie +menacée. S'il est vrai qu'à cinq cents lieues de la capitale, parmi +les soins et les fatigues de la guerre, un héros prépara tant de +bienfaits, combien va-t-il les accroître en revenant au milieu de +nous! Le bonheur public l'occupera tout entier, et sa gloire en sera +plus touchante. + +»Nous sommes loin de refuser à l'héroïsme les hommages qu'il obtint +dans tous les temps. La philosophie outragea plus d'une fois +l'enthousiasme militaire, osons ici le venger. + +»La guerre, cette maladie ancienne, et malheureusement nécessaire, qui +travailla toutes les sociétés; ce fléau, dont il est si facile de +déplorer les effets et si difficile d'extirper la cause, la guerre +elle-même n'est pas sans utilité pour les nations. Elle rend une +nouvelle énergie aux vieilles sociétés, elle rapproche de grands +peuples long-temps ennemis, qui apprennent à s'estimer sur le champ de +bataille; elle remue et féconde les esprits par des spectacles +extraordinaires; elle instruit surtout le siècle et l'avenir, quand +elle produit un de ces génies rares faits pour tout changer. + +»Mais pour que la guerre ait de tels avantages, il ne faut pas qu elle +soit trop prolongée, ou des maux irréparables en sont la suite. Les +champs et les ateliers se dépeuplent, les écoles où se forment +l'esprit et les moeurs sont abandonnées, la barbarie s'approche, et +les générations ravagées dans leur fleur voient périr avec elles les +espérances du genre humain. + +»Le Corps Législatif et le peuple français bénissent le grand prince +qui finit la guerre avant qu'elle ait pu nous faire éprouver d'aussi +désastreuses influences, et lorsqu'elle nous porte au contraire tant +de nouveaux moyens de force, de richesses, et de population. La +guerre, qui épuise tout, a renouvelé nos finances et nos armées. Les +peuples vaincus nous donnent des subsides, et la France trouve des +soldats dignes d'elle chez les peuples alliés. + +»Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques années ont suffi +pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en +ôtant et en donnant des diadèmes. Il déplace, il resserre, il étend à +son choix les frontières des empires: tout est entraîné par son +ascendant. Eh bien! cet homme couvert de tant de gloire nous promet +plus encore: paisible et désarmé, il prouvera que cette force +invincible qui renverse en courant les trônes et les empires, est +au-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve par la +paix, les enrichit par l'agriculture et l'industrie, les décore par +les chefs-d'oeuvre des arts, et les fonde éternellement sur le double +appui de la morale et des lois.» + +[En marge: Mariage du prince Jérôme Bonaparte avec la princesse +Catherine de Wurtemberg.] + +Les travaux du Corps Législatif commencèrent immédiatement, et se +poursuivirent avec le calme et la célérité, naturels dans des +discussions qui n'étaient que de pure forme; car l'examen sérieux des +lois proposées avait eu lieu ailleurs, c'est-à-dire dans les +conférences entre le Tribunat et le Conseil d'État. Durant cette +courte session, qui le retenait à Paris et différait son départ pour +Fontainebleau, Napoléon célébra le mariage de la princesse Catherine +de Wurtemberg avec son frère Jérôme. Cette jeune princesse, douée des +plus nobles qualités, belle et imposante de sa personne, fière comme +son père, mais douce et dévouée à tous ses devoirs, et destinée à être +un jour le modèle des épouses dans le malheur, arriva au château du +Raincy près de Paris, le 20 août, un peu troublée de la situation qui +l'attendait, dans une cour dont personne en Europe ne niait l'éclat, +la puissance, mais qu'on peignait comme le séjour de la force brutale, +et dans laquelle ne devait l'accompagner aucun des serviteurs qui +l'avaient entourée dès son enfance. Napoléon la reçut le 24 sur la +première marche de l'escalier des Tuileries. Elle allait s'incliner +devant lui, mais il la recueillit dans ses bras, et la présenta +ensuite à l'Impératrice, à toute sa cour, et aux députés du nouveau +royaume de Westphalie, convoqués à Paris pour assister à cette union. +Le lendemain les deux jeunes époux furent civilement unis par +l'archichancelier Cambacérès, et le surlendemain ils reçurent dans la +chapelle des Tuileries la bénédiction nuptiale du prince primat, qui, +toujours aussi attaché à l'Empereur par goût et par reconnaissance, +était venu consacrer lui-même la nouvelle royauté allemande, fondée +au nord de la Confédération, dont il était le chancelier et le +président. + +[En marge: Constitution du nouveau royaume de Westphalie.] + +Les fêtes célébrées à l'occasion de ce mariage durèrent plusieurs +jours, et pendant ce temps Napoléon prépara le départ des nouveaux +époux pour la Westphalie. Leur royaume, composé principalement des +États du grand-duc de Hesse, détrôné à cause de ses perfidies, devait +avoir Cassel pour capitale. Il comprenait, outre la Hesse électorale, +la Westphalie, et les provinces détachées de la Prusse à la gauche de +l'Elbe. Magdebourg en était la principale forteresse. Il avait encore +l'espérance de s'enrichir d'une partie du Hanovre. Le titre de royaume +de Westphalie convenait à sa situation géographique, à son étendue, à +son rôle dans la Confédération du Rhin. Il avait de plus une sorte de +grandeur, et ne rappelait pas, comme aurait fait celui de royaume de +Hesse, la dépossession d'une grande famille allemande. Napoléon avait +chargé trois conseillers d'État, MM. Siméon, Beugnot et Jollivet, +d'aller, sous le titre de régence provisoire, commencer l'organisation +administrative de ce royaume, de manière que le prince Jérôme trouvât +en arrivant une sorte de gouvernement institué, et après son arrivée +de sages conseillers capables de guider son inexpérience. Napoléon le +fit partir ensuite avec les instructions qui suivent: + +[En marge: Instructions données au prince Jérôme.] + +«Mon frère, je pense que vous devez vous rendre à Stuttgard, comme +vous y avez été invité par le roi de Wurtemberg. De là vous vous +rendrez à Cassel, avec toute la pompe dont les espérances de vos +peuples les porteront à vous environner. Vous convoquerez les députés +des villes, les ministres de toutes les religions, les députés des +États actuellement existants, en faisant en sorte qu'il y ait moitié +non-nobles et moitié nobles; et devant cette assemblée ainsi composée +vous recevrez la constitution et prêterez serment de la maintenir, et +immédiatement après vous recevrez le serment de ces députés de vos +peuples. Les trois membres de la régence seront chargés de vous faire +la remise du pays. Ils formeront un conseil privé qui restera près de +vous tant que vous en aurez besoin. Ne nommez d'abord que la moitié de +vos conseillers d'État; ce nombre sera suffisant pour commencer le +travail. Ayez soin que la majorité soit composée de non-nobles, +toutefois sans que personne s'aperçoive de cette habituelle +surveillance à maintenir en majorité le tiers état dans tous les +emplois. J'en excepte quelques places de cour, auxquelles, par suite +des mêmes principes, il faut appeler les plus grands noms. Mais que +dans vos ministères, dans vos conseils, s'il est possible dans vos +cours d'appel, dans vos administrations, la plus grande partie des +personnes que vous emploierez ne soient pas nobles. Cette conduite ira +au coeur de la Germanie, et affligera peut-être l'autre classe; mais +n'y faites pas attention. Il suffit de ne porter aucune affectation +dans cette conduite. Ayez soin de ne jamais entamer de discussions, ni +de faire comprendre que vous attachez tant d'importance à relever le +tiers état. Le principe avoué est de choisir les talents partout où +il y en a. Je vous ai tracé là les principes généraux de votre +conduite. J'ai donné l'ordre au major-général de vous remettre le +commandement des troupes françaises qui sont dans votre royaume. +Souvenez-vous que vous êtes Français, protégez-les, et veillez à ce +qu'ils n'essuient aucun tort. Peu à peu, et à mesure qu'ils ne seront +plus nécessaires, vous renverrez les gouverneurs et les commandants +d'armes. Mon opinion est que vous ne vous pressiez pas, et que vous +écoutiez avec prudence et circonspection les plaintes des villes qui +ne songent qu'à se défaire des embarras qu'occasionne la guerre. +Souvenez-vous que l'armée est restée six mois en Bavière, et que ce +bon peuple a supporté cette charge avec patience. Avant le mois de +janvier vous devez avoir divisé votre royaume en départements, y avoir +établi des préfets, et commencé votre administration. Ce qui m'importe +surtout, c'est que vous ne différiez en rien l'établissement du Code +Napoléon. La constitution l'établit irrévocablement au 1er janvier. Si +vous en retardiez la mise en vigueur, cela deviendrait une question de +droit public; car, si des successions venaient à s'ouvrir, vous seriez +embarrassé par mille réclamations. On ne manquera pas de faire des +objections, opposez-y une ferme volonté. Les membres de la régence, +qui ne sont pas de l'avis de ce qui a été fait en France pendant la +révolution, feront des représentations; répondez-leur que cela ne les +regarde pas. Mais aidez-vous de leurs lumières et de leur expérience; +vous pourrez en tirer un grand parti. Écrivez-moi surtout +très-souvent... Vous trouverez ci-joint la constitution de votre +royaume. Cette constitution renferme les conditions auxquelles je +renonce à tous mes droits de conquête, et à mes droits acquis sur +votre pays. Vous devez la suivre fidèlement. Le bonheur de vos peuples +m'importe, non-seulement par l'influence qu'il peut avoir sur votre +gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du système +général de l'Europe. N'écoutez point ceux qui vous disent que vos +peuples, accoutumés à la servitude, recevront avec ingratitude vos +bienfaits. On est plus éclairé dans le royaume de Westphalie qu'on ne +voudrait vous le persuader, et votre trône ne sera véritablement fondé +que sur la confiance et l'amour de la population. Ce que désirent avec +impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne +sont point nobles, et qui ont des talents, aient un égal droit à votre +considération et aux emplois; c'est que toute espèce de servage et de +liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du +peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du Code Napoléon, la +publicité des procédures, l'établissement des jurys, seront autant de +caractères distinctifs de votre monarchie; et, s'il faut vous dire ma +pensée tout entière, je compte plus sur leurs effets pour l'extension +et l'affermissement de cette monarchie, que sur le résultat des plus +grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d'une liberté, +d'une égalité, d'un bien-être inconnus aux autres peuples de la +Germanie, et que ce gouvernement libéral produise d'une manière ou +d'autre les changements les plus salutaires au système de la +Confédération, et à la puissance de votre monarchie. Cette manière de +gouverner sera une barrière plus puissante pour vous séparer de la +Prusse que l'Elbe, que les places fortes, et que la protection de la +France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire +prussien, quand il aura goûté les bienfaits d'une administration sage +et libérale? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie, +d'Espagne, désirent l'égalité et veulent des idées libérales. Voilà +bien des années que je mène les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu +de me convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire +à l'opinion générale. Soyez roi constitutionnel. Quand la raison et +les lumières de votre siècle ne suffiraient pas, dans votre position +la bonne politique vous l'ordonnerait...» + +[En marge: Sept. 1807.] + +La session du Corps Législatif, bien qu'il y eût beaucoup de projets à +convertir en lois, ne pouvait être longue, grâce, comme nous l'avons +déjà dit, aux conférences préalables qui rendaient la discussion +publique à peu près inutile et de pur apparat. La seconde moitié du +mois d'août et la première moitié de septembre y suffirent. Les +travaux de cette session terminés, le sénatus-consulte qui supprimait +le Tribunat, et en transférait les attributions et le personnel au +Corps Législatif, fut porté aux deux assemblées. Il était accompagné +d'un discours où l'on rendait hommage aux travaux et aux services du +corps supprimé. Le président de ce corps, en recevant cette +communication, prononça de son côté un discours pour remercier le +souverain qui reconnaissait les mérites des membres du Tribunat, et +leur ouvrait à tous une nouvelle carrière. Après ces vaines +formalités, la session fut close, et le caractère légal se trouva +imprimé aux dernières oeuvres du gouvernement impérial. + +[En marge: Séjour de la cour impériale à Fontainebleau.] + +Le 22 septembre, la cour partit enfin pour Fontainebleau, où elle +devait passer l'automne au milieu des fêtes et d'un faste magnifique. +Napoléon y voulut reproduire l'image complète des moeurs de l'ancienne +cour. Beaucoup de princes étrangers y avaient été appelés, tels que le +prince primat, accouru à Paris pour le mariage du roi et de la reine +de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de +Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'espérance de +rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince +Guillaume, frère du roi de Prusse, dépêché à Paris pour obtenir la +modération des charges imposées à son pays; enfin une multitude de +grands personnages français et étrangers. Dans la journée, on +chassait, et on forçait à la course les cerfs de la forêt. Napoléon +avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait imposé +aux hommes comme aux femmes. Il ne dédaignait pas de le porter +lui-même, s'excusant à ses propres yeux de ces puérilités, par +l'opinion que l'étiquette dans les cours, et surtout dans les cours +nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de +Paris venaient représenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille, +de Racine, de Molière; car il n'admettait à l'honneur de sa présence +que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme +pour achever cette résurrection des anciennes moeurs, il accorda à +certaines dames de la cour, renommées pour leur beauté, des regards +qui affligèrent l'impératrice Joséphine, et qui firent tenir sur son +compte des discours moins sérieux que ceux dont il était ordinairement +l'objet. + +[En marge: Conséquences du traité de Tilsit en Europe.] + +[En marge: Le Portugal.] + +[En marge: L'Espagne.] + +[En marge: L'Autriche.] + +Pendant que Napoléon, mêlant à beaucoup d'affaires quelques +distractions, attendait à Fontainebleau le résultat des négociations +entamées par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit +occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles +conséquences. Le Portugal, obligé de se prononcer, demandait à la cour +de Londres la permission de se prêter aux volontés de Napoléon, de +manière cependant à froisser le moins possible le commerce +britannique, et à épargner aux Anglais comme aux Portugais la présence +d'une armée française à Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus +haut point des conséquences que pouvait avoir sa perfide conduite de +l'année dernière, alarmée des pensées que la toute-puissance et le +loisir allaient faire naître chez Napoléon, expédiait, comme on l'a +vu, auprès de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo, +un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoyé +secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait réussi à pénétrer l'affreux +mystère de son avenir. L'Autriche, regrettant amèrement de n'avoir pas +agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland, +profondément inquiétée par les signes d'intelligence que l'on +commençait à apercevoir entre les deux empereurs de France et de +Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France +était aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur +terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, était peut-être +en ce moment tout à fait conclue, et que les provinces du Danube, +actuellement occupées par les Russes, seraient selon toute probabilité +le prix de la nouvelle union. S'il en était ainsi, les malheurs dont +elle avait été frappée en ce siècle allaient être au comble; car en +quinze ans, dépouillée des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la +Souabe, rejetée derrière l'Inn, derrière les Alpes Styriennes et +Juliennes, il ne pouvait après tant de malheurs lui en arriver qu'un +plus grand encore, c'était de voir la Russie établie sur le bas du +Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper à l'orient, tandis +que la France l'enveloppait à l'occident. Aussi, dans toutes les cours +où les représentants de l'Autriche se rencontraient avec les nôtres, +en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets, +soupçonneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles à +surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander à prix d'argent, là +s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on +refusait de le leur découvrir, le demander avec une ridicule +indiscrétion. Et tandis qu'ils cherchaient partout à pénétrer les +projets de la nouvelle alliance, sans y avoir réussi, à Constantinople +ils les donnaient pour complétement découverts, disaient aux Turcs que +la France les avait abandonnés, trahis, livrés à la Russie, qu'ils +devaient tourner leurs armes contre les Français, continuer les +hostilités contre les Russes, et se réconcilier avec les Anglais, qui, +ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls à les soutenir. + +[En marge: La Prusse.] + +La Prusse, accablée par son malheur, s'inquiétant peu des conditions +secrètes stipulées à Tilsit, se souciant encore moins de ce que +deviendrait en Orient l'équilibre de l'Europe déjà détruit pour elle +en Occident, ne songeait qu'à obtenir l'évacuation de son territoire, +et à faire réduire les contributions de guerre qui lui avaient été +imposées; car, dans l'épuisement où elle se trouvait, toute somme +donnée à la France était une ressource de moins pour reconstituer son +armée, et réparer un jour ses revers. + +[En marge: La Russie.] + +[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe +à sa nouvelle politique.] + +En Russie, le spectacle était tout autre, et on voyait le souverain, +qui avait cherché dans l'alliance française des perspectives de +grandeur propres à le dédommager de ses dernières mésaventures, tenter +de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple, +à ses vues. Mais ayant été seul exposé à Tilsit aux séductions de +Napoléon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passât aussi vite que lui +des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il +s'efforçait donc actuellement de persuader à tout le monde, qu'en se +terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient +tourné le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant +avec cette puissance l'avaient engagé dans une voie funeste, dont il +était sorti avec autant de bonheur que d'habileté; qu'il n'avait dans +tout cela commis qu'une erreur, c'était d'avoir cru à la valeur de +l'armée prussienne et à la loyauté de l'Angleterre, mais qu'il était +bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armées +en Europe qui méritassent d'être comptées, l'armée russe et l'armée +française; qu'il était inutile de les faire battre pour servir la +cause d'une puissance perfide et égoïste comme la Grande-Bretagne, et +qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur: +de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se désister de ses +prétentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe à +continuer encore la même vie de tourments et de sacrifices; que dans +ce cas il fallait que chacun songeât à soi, à ses propres intérêts, et +qu'il était temps que la Russie songeât aux siens. Arrivé à ce point +de ses explications, Alexandre, n'osant dévoiler toutes les espérances +que Napoléon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer +l'existence du traité occulte qu'on s'était promis de tenir +entièrement secret, prenait une attitude mystérieuse mais satisfaite, +laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en fût +fort tenté, et, parlant par exemple de la Turquie, déclarait assez +ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se +garderait d'évacuer les provinces du Danube, qu'on y était pour +long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficulté à Paris au +sujet de cette occupation prolongée. + +Ces demi-confidences avaient plutôt excité une curiosité indiscrète et +fâcheuse que gagné les esprits aux idées de l'empereur Alexandre. Il +était du reste fort secondé par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui +avait servi Catherine, et hérité de son ambition orientale. Le +ministre comme le souverain répétait qu'il fallait prendre patience, +laisser les événements se dérouler, et qu'on aurait bientôt à donner +la plus satisfaisante explication du revirement de politique opéré à +Tilsit. + +[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe à l'égard des +Français.] + +[En marge: Accueil que reçoit à Saint-Pétersbourg le général Savary.] + +[En marge: Attitude du général Savary à la cour de Russie.] + +Mais l'empereur n'était pas toujours écouté et obéi. Le public, +étranger aux secrets de la diplomatie impériale, froissé des dernières +défaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante à +l'égard des Français. Les grands en particulier, se rappelant la +mobilité de la politique russe sous Paul, commençant à croire que +cette mobilité serait la même sous son fils Alexandre, craignaient que +l'intimité avec la France ne présageât bientôt la guerre avec +l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacés +quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le +général Savary, arrivé à Saint-Pétersbourg peu de temps après la +signature de la paix, y avait-il trouvé l'accueil le plus froid, +excepté auprès de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles +composant la société intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes, +que rappelait le général Savary, n'était pas faite assurément pour lui +ramener des coeurs que la politique éloignait; mais la vraie cause de +l'éloignement général était dans le souvenir d'hostilités récentes, de +grandes défaites, sans aucun événement qui pût consoler l'amour-propre +national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation, +cherchait à rendre le séjour de Saint-Pétersbourg supportable, +agréable même au général Savary, le comblait de prévenances, +l'admettait presque tous les jours auprès de lui, l'invitait +fréquemment à sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il +pourrait adresser à Napoléon, l'engageait à prendre patience, lui +disant que tout changerait quand les dernières impressions seraient +effacées, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste +ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu'à quel point le général +Savary pouvait être initié au secret de Tilsit, et travaillait à le +deviner, pour avoir le plaisir, si le général connaissait ce secret, +de s'entretenir avec lui de ses plus chères préoccupations. L'envoyé +français n'était informé qu'en partie, et avait même l'ordre de +paraître encore moins informé qu'il ne l'était; car Napoléon n'avait +pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets +qui l'avaient occupé à Tilsit, finît par se confirmer dans ses propres +désirs, et par prendre de simples éventualités pour des réalités +certaines et prochaines. Le général Savary répondait donc avec une +extrême réserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive +gratitude à ses aimables prévenances, se montrait content, point +troublé du désagréable accueil de la société russe, et plein de +confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait +d'ailleurs, pour se défendre, suffisamment d'esprit, beaucoup +d'aplomb, et l'immensité de la gloire nationale, qui permettait aux +Français de marcher partout la tête haute. + +[En marge: Influence de l'impératrice-mère à Saint-Pétersbourg.] + +L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volonté fortement exprimée, +avaient ouvert au général Savary quelques-unes des plus importantes +maisons de Saint-Pétersbourg, mais la plupart des grandes familles +continuaient à l'exclure; car Alexandre, maître du pouvoir, ne l'était +cependant pas de la haute société, placée sous une autre influence +que la sienne. Ayant dû à une catastrophe tragique la possession +anticipée du sceptre des czars, ce prince cherchait à dédommager sa +mère, descendue avant le temps au rôle de douairière, en lui laissant +tout l'extérieur du pouvoir suprême. Cette princesse, vertueuse mais +hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moitié de l'empire, +par tout le faste de la représentation impériale, dont son fils +voulait qu'elle fût entourée. Quant à lui, il n'avait point de cour. +N'aimant point l'impératrice son épouse, beauté froide et grave, il se +hâtait après ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux +affaires avec les hommes d'État ses confidents, ou à ses plaisirs +auprès d'une dame russe dont il était épris. La cour se réunissait +chez sa mère. C'est là que se faisaient voir les courtisans aimant à +vivre dans la société du souverain, ayant des faveurs à obtenir, ou +des remercîments à adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient +ou solliciter, ou rendre grâce auprès de l'impératrice-mère, comme si +elle eût été l'auteur unique des actes du pouvoir impérial. Alexandre +lui-même s'y montrait avec l'assiduité d'un fils respectueux, soumis, +qui n'aurait pas encore hérité du sceptre paternel. L'impératrice-mère +chérissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos +qui pût le contrarier, mais donnait cours à ses propres sentiments, en +manifestant à l'égard des Français un éloignement visible. Elle avait +donc accueilli le général Savary avec une froide politesse. Celui-ci +ne s'en était point ému, mais avait adroitement témoigné au fils +qu'aucune de ces circonstances ne lui échappait. Un moment Alexandre, +ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affecté pour sa +mère, un étranger, un aide-de-camp de Napoléon pût ne pas reconnaître +le véritable maître de l'empire, saisit la main du général et lui dit: +Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mère, mais tout le +monde obéira, soyez-en sûr; et en tout cas je rappellerai à qui en +aurait besoin la nature et l'étendue de mon autorité.--Le général +Savary, satisfait d'avoir amené l'empereur à une pareille confidence +en piquant son orgueil impérial, s'arrêta, rassuré sur ses +dispositions, et sur son zèle à maintenir la nouvelle alliance. Du +reste, la cour de l'impératrice-mère se montra bientôt, non pas plus +polie, car elle n'avait jamais cessé de l'être, mais plus +affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au +général Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va +prendre, alors j'éclaterai, et quand je me serai prononcé, personne ne +résistera.-- + +On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite +qu'allait tenir l'Angleterre. Le traité patent de Tilsit avait été +publié. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la +nouvelle intimité avec la France supposait d'autres stipulations +secrètes. Mais enfin, d'après les dispositions patentes de ce traité, +et sans aller au delà, on savait que la Russie servirait de médiatrice +à la France auprès de l'Angleterre, et la France de médiatrice à la +Russie auprès de la Porte. On attendait donc le résultat de cette +double médiation. + +[En marge: État de l'Angleterre et situation des partis chez elle.] + +Fidèle à ses engagements, l'empereur Alexandre, à peine arrivé à +Saint-Pétersbourg, avait adressé une note au cabinet britannique, pour +lui exprimer le voeu du rétablissement de la paix générale, et lui +offrir sa médiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la +France et l'Angleterre. Cette note avait été reçue par l'ambassadeur +britannique à Saint-Pétersbourg, et par le ministre des affaires +étrangères à Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup +d'espérance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet, +médiocres disciples de M. Pitt, n'étaient guère enclins à la paix. +Leur origine, leurs relations de parti, leur avénement au ministère, +peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptèrent en cette +circonstance décisive. + +On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les +conseils de Georges III, après avoir soutenu en commun avec M. Fox une +lutte fort vive contre le ministère Addington, il avait eu ou la +faiblesse, ou l'infidélité, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans +ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et +Windham. Il était revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui +avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh. +Cette conduite envers ses amis anciens ou récents, l'avait beaucoup +affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministère peu +brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel. À peine M. +Pitt était-il mort, que ses faibles collègues, MM. Canning et +Castlereagh, s'étaient crus incapables de tenir tête à des hommes +tels que MM. Grenville et Windham, vieux collègues délaissés de M. +Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'étaient retirés +devant eux en toute hâte, et on avait vu MM. Grenville et Windham +rentrer au ministère avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de +lord Sydmouth, le célèbre M. Grey, sous le nom de lord Howick, +faisaient partie de ce cabinet, qui était une double transaction entre +les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-même s'y était +associé en devenant trésorier de la marine. La réapparition de M. Fox +au pouvoir, aussi courte que l'avait été celle de M. Pitt, et terminée +de même par sa mort, n'avait pas assez duré, comme nous l'avons dit +ailleurs, pour amener le rétablissement de la paix. Après les inutiles +négociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale à Paris, Napoléon +avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministère qu'on appelait +Fox-Grenville s'était maintenu après la mort de M. Fox, grâce aux +hommes puissants dont il était encore composé, et au système de +transaction qu'il avait continué de suivre. À l'intérieur on ménageait +les catholiques, à l'extérieur on soutenait la guerre, mais avec une +sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances +continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des +expéditions d'un avantage démontré pour la Grande-Bretagne. Les +anciens collègues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox, +affectaient de ne plus faire à la France une guerre de principes, mais +d'intérêt. Ils négligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre +la révolution française, et s'occupaient exclusivement d'étendre dans +toutes les mers les conquêtes de l'Angleterre. Pressés par la Prusse +et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit à Stralsund, +soit à Dantzig, pour opérer une diversion sur les derrières de +Napoléon, ils avaient toujours différé, tantôt sous le prétexte de +l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantôt sous le +prétexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cessé d'être +armée, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expéditions +lointaines et conçues dans le seul intérêt de l'Angleterre. Ainsi, ils +avaient pris le cap de Bonne-Espérance sur les Hollandais. Du cap de +Bonne-Espérance, ils s'étaient reportés sur les bords de la Plata, et +avaient essayé un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres. +L'inertie du gouvernement espagnol et la lâcheté de ses commandants +avaient permis aux Anglais de pénétrer dans Buenos-Ayres, et de +s'emparer de cette métropole de l'Amérique du Sud. Mais un Français, +M. de Liniers, passé depuis la guerre d'Amérique au service d'Espagne, +avait rallié les troupes et la population espagnoles, et avait chassé +les Anglais de Buenos-Ayres, après leur avoir imposé une capitulation +affligeante pour leur gloire. À Montevideo également, après être +entrés et sortis, les Anglais avaient été obligés de s'éloigner de la +ville, et ils occupaient quelques îles à l'embouchure de la Plata. La +Méditerranée était devenue aussi le théâtre de leurs expéditions +ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forcé les Dardanelles, +sans résultat pour eux, et fait en Égypte une descente, qui, après un +échec devant Rosette et Alexandrie, avait été suivie de leur retraite. +À toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagné le Cap, l'île de +Curaçao, et l'animadversion de leurs alliés, qui se disaient +abandonnés. + +[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministère +Grenville.] + +[En marge: Retraite du ministère Grenville.] + +[En marge: Avénement du ministère Canning et Castlereagh.] + +Telle était la situation du ministère Grenville lorsque, en mars 1807, +une question se présenta inopinément, qui mit les principes modérés de +ce ministère en opposition avec les principes religieux du vieux +Georges III. Une fois déjà ce prince dévot avait poussé l'entêtement +contre les catholiques d'Irlande jusqu'à se séparer de M. Pitt, plutôt +que d'accorder un commencement d'émancipation. La même cause devait le +séparer des collègues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais +servaient bien dans l'armée anglaise, et dans un moment où la lutte +avec la France prenait un nouveau caractère d'acharnement, il était +politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant +d'arriver aux mêmes grades que les officiers anglais, et de rattacher +ainsi les catholiques à la couronne d'Angleterre par un premier acte +de justice. Une loi avait donc été projetée en ce sens par le +ministère, et, grâce à l'obscurité de cette loi, obscurité calculée de +la part des ministres qui l'avaient rédigée, Georges III, la +comprenant mal, avait consenti à ce qu'elle fût présentée. Mais à +peine l'avait-elle été que les ennemis du cabinet, qui n'étaient +autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'était entouré +lors de son dernier ministère, avaient par des intrigues secrètes +éveillé les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu'à lui des +explications qui donnaient à la loi une gravité dont il ne s'était pas +douté d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle fût retirée. +Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'étaient résignés avec peine +à cette démarche humiliante, en déclarant au roi que les concessions +qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur +accorder un peu plus tard; à quoi Georges III avait répliqué en +exigeant qu'on lui promît de ne plus rien proposer de semblable à +l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs +collègues s'étaient retirés en mars 1807. Le faible personnel +ministériel qui avait entouré M. Pitt était alors rentré au ministère, +sous la présidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait +plus aucune signification politique à cause de son grand âge, et qui +n'était appelé que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence +de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval, +membres principaux de ce ministère, étaient poursuivis à juste titre +de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses +royales pour se substituer aux hommes les plus considérables et les +plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux +Chambres les ayant constitués presque en minorité, ils avaient osé +menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre, +forts qu'ils étaient de l'appui de Georges III. Les élections avaient +eu lieu en juin 1807, au cri d'_À bas les papistes!_ cri qui trouve +toujours beaucoup d'échos en Angleterre. Secondés par le fanatisme +populaire, qui allait jusqu'à croire que le Pape venait de débarquer +en Irlande, des ministres sans considération, défenseurs d'une +détestable cause, avaient obtenu une majorité considérable. Tels +étaient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre. + +[En marge: Nouvelle politique du ministère Canning-Castlereagh.] + +Ces nouveaux venus, à qui la fortune destinait plus tard l'honneur, +qu'ils n'avaient pas mérité, de recueillir le fruit des efforts de M. +Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prédécesseurs, +et, ces prédécesseurs ayant cherché à tempérer la politique de M. +Pitt, ils devaient, eux, chercher à l'exagérer. Ils avaient d'abord +pris l'engagement, qu'on leur avait fort amèrement reproché, de ne +rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant à la politique +extérieure, ils affectaient un grand zèle pour les alliés de +l'Angleterre, indignement abandonnés, disaient-ils, par MM. Grenville, +Windham, Grey. + +Ils s'étaient hâtés de promettre des expéditions sur le continent, et, +bien qu'entrés au ministère en mars, ils eussent pu, en avril, mai et +juin, apporter aux puissances belligérantes d'utiles secours, puisque +Dantzig ne s'était rendu que le 26 mai, ils n'avaient rien fait, soit +incapacité, soit préoccupation des affaires intérieures; préoccupation +qui devait être grande, car ils avaient alors à dissoudre le parlement +et à le convoquer de nouveau. Quoi qu'il en soit, après avoir +rassemblé une flotte considérable aux Dunes, et réuni sur ce point de +nombreuses troupes d'embarquement, leur coopération à la guerre +continentale s'était bornée à l'envoi d'une division anglaise à +Stralsund. La nouvelle de la bataille de Friedland et de la paix de +Tilsit les avait glacés d'effroi, pour leur pays et surtout pour +eux-mêmes; car, après avoir critiqué avec une extrême vivacité +l'inaction de leurs prédécesseurs, ils étaient exposés à s'entendre +reprocher bien plus justement leur inertie pendant les trois mois +décisifs d'avril, mai et juin 1807. Il fallait donc à tout prix tenter +quelque entreprise qui frappât l'opinion publique, qui fît tomber le +reproche d'inaction, qui, utile ou inutile, humaine ou barbare, fût +assez spécieuse, assez éclatante, pour occuper les esprits mécontents +et alarmés. + +[En marge: Motifs qui font naître le projet d'une expédition contre +Copenhague.] + +Dans cette situation, ils résolurent une entreprise qui a long-temps +retenti dans le monde comme un attentat envers l'humanité, entreprise +non-seulement odieuse, mais très-mal calculée au point de vue de +l'intérêt britannique. Cette entreprise n'était autre que la fameuse +expédition contre le Danemark, imaginée pour le violenter, et pour +l'obliger à se prononcer en faveur de l'Angleterre. Tristes imitateurs +de M. Pitt, les ministres anglais voulaient renouveler contre +Copenhague le coup d'éclat au moyen duquel l'Angleterre avait en 1801 +dissous la coalition des neutres. Mais lorsque le ministère Addington, +alors inspiré par M. Pitt, avait frappé Copenhague en 1801, c'était +pour rompre une coalition dont le Danemark faisait publiquement +partie; c'était un acte de guerre opposé à un acte de guerre; c'était +une opération téméraire mais habile dans sa témérité, cruelle dans ses +moyens mais nécessaire. En 1807 au contraire, il n'y avait ni +prétexte, ni justice, ni habileté à attaquer le Danemark. Cet État, +scrupuleusement neutre, avait apporté un soin extrême à maintenir sa +neutralité. Il avait, par une malheureuse habitude de prendre plus de +précautions contre la France que contre l'Angleterre, placé toute son +armée le long du Holstein, s'exposant, comme on l'avait vu à Lubeck, à +une collision avec les troupes françaises, plutôt que de laisser +franchir la ligne de ses frontières. Sa diplomatie avait agi comme son +armée, et il avait toujours manifesté à l'égard de la France une +susceptibilité ombrageuse. Dans le moment même il ne venait pas, ainsi +que le prétendirent mensongèrement les ministres anglais, de traiter +avec la Russie et la France, et de stipuler son adhésion à la nouvelle +coalition continentale. Loin de là, il venait de protester encore une +fois de son désir de conserver la neutralité, bien que Napoléon lui +fît déclarer avec ménagement, mais avec résolution, que lorsque +l'Angleterre se serait expliquée relativement à la médiation russe, il +faudrait enfin prendre un parti, et se prononcer pour ou contre les +oppresseurs des mers. Si les ministres anglais avaient en cette +circonstance agi habilement, ils auraient laissé à Napoléon le rôle +odieux de contraindre le Danemark à se prononcer, et envoyé une flotte +dans le Cattégat; puis, les Français approchant, ils auraient secouru +Copenhague, et seraient devenus, en secourant cette capitale, les +maîtres légitimes de la marine danoise, des deux Belts et du Sund. À +une époque où l'Europe, déjà lasse de souffrir pour la querelle de la +France et de l'Angleterre, était disposée à juger sévèrement celui des +deux adversaires qui aggraverait les maux de la guerre, cette conduite +amicale et secourable pour le Danemark était la seule à suivre. La +conduite contraire donnait le Danemark à Napoléon, épargnait à +celui-ci l'embarras d'exercer lui-même une contrainte tyrannique, et +l'enlèvement de quelques carcasses de vaisseaux sans un matelot +n'était pour les Anglais qu'un acte infructueux de pillage, acte +d'autant plus impolitique et odieux qu'on ne pouvait le consommer que +par un moyen abominable, celui de bombarder une population de femmes, +d'enfants et de vieillards. + +Supposez que des ministres éclairés, placés dans une position simple, +eussent alors dirigé la politique de l'Angleterre, le choix n'eût pas +été douteux, et la conduite qui aurait consisté à aider le Danemark +dans sa résistance contre Napoléon, eût certainement prévalu. Mais MM. +Canning, Castlereagh, Perceval étaient, avec plus ou moins de talent +oratoire, des politiques médiocres, et des ministres plus préoccupés +de leur intérêt que de celui de leur pays. Ils crurent qu'une +répétition du coup d'éclat de 1801 leur était actuellement nécessaire, +et ils se montrèrent en ceci tristement imitateurs de la politique de +M. Pitt, et qui dit imitateur dit corrupteur, car tout imitateur +corrompt ce qu'il imite en l'exagérant. + +[En marge: Préparatifs de l'expédition de Copenhague.] + +À peine avait-on la nouvelle de la paix de Tilsit, que le cabinet +anglais, alléguant faussement la connaissance acquise par des +communications secrètes, d'une stipulation qui tendait, disait-il, à +soumettre le Danemark à la coalition continentale, résolut d'envoyer +une puissante expédition devant Copenhague, pour s'emparer de la +flotte danoise, sous prétexte qu'enlever à Napoléon les ressources +maritimes du Danemark, n'était de la part de l'Angleterre qu'un acte +de légitime défense. Cette résolution prise, le cabinet anglais donna +immédiatement les ordres nécessaires. Déjà les troupes et la flotte +étaient prêtes aux dunes, et il ne restait qu'à mettre à la voile. +Depuis l'échec essuyé devant Constantinople, il était établi dans les +conseils de l'amirauté que toute expédition maritime devait être +entreprise avec des troupes de débarquement. Conformément à cette +opinion, on avait réuni 20 mille hommes aux dunes, lesquels, joints +aux troupes anglaises envoyées à Stralsund, allaient former une armée +de 27 à 28 mille hommes, sous les murs de Copenhague. Les procédés +devaient être dignes du but. Profitant de ce que le Danemark avait +toutes ses troupes, non dans les îles de Seeland et de Fionie, mais +sur la frontière du Holstein, on voulait jeter une division navale +dans les deux Belts, intercepter ces passages, empêcher ainsi que +l'armée danoise ne revint au secours de Copenhague, puis débarquer +vingt mille hommes autour de cette capitale, l'investir, la sommer, +et, si elle refusait de se rendre, la bombarder jusqu'à la détruire. +Ce plan d'attaque fondé sur le défaut de préparatifs du côté de la +mer, et sur la réunion de toutes les forces danoises du côté de la +terre, était la complète démonstration de la bonne foi du Danemark, et +de l'indigne mauvaise foi du cabinet britannique. Sir Home Popham, +fort compromis dans l'insuccès de la tentative sur Buenos-Ayres, et +fort impatient de se réhabiliter, avait beaucoup contribué à la +conception du plan, et contribua beaucoup aussi à son exécution. + +[En marge: Réponse évasive dans la forme, négative dans le fond, à +l'offre de la médiation russe.] + +C'est dans ces circonstances que parvinrent à Londres l'offre de la +médiation russe et la proposition de traiter d'un rapprochement avec +la France. On était beaucoup trop engagé dans un système d'hostilités +acharnées, beaucoup trop alléché par l'espérance d'une expédition +éclatante, pour écouter aucune proposition pacifique. On résolut donc +de faire une réponse évasive, hypocritement calculée, qui, sans +interdire tout rapprochement ultérieur, laissât pour le moment la +liberté de continuer l'entreprise commencée. En conséquence, on +adressa à la Russie une note, dans laquelle, parodiant l'ancien +langage de M. Pitt, on disait comme lui qu'on était tout prêt à la +paix, mais qu'elle avait toujours manqué par la mauvaise foi de la +France, et que, ne voulant pas, après tant de négociations +infructueuses, donner dans un nouveau piége, on désirait savoir sur +quelles bases la Russie devenue médiatrice avait mission de traiter. +C'était une réponse dilatoire, mais dont les actes postérieurs +allaient fournir une interprétation cruellement négative. + +[En marge: Départ de la flotte anglaise.] + +[En marge: Division navale détachée dans les deux Belts pour empêcher +l'armée danoise de venir au secours de Copenhague.] + +[En marge: Sommation adressée par M. Jackson au prince régent de +Danemark.] + +[En marge: Noble réponse du prince de Danemark.] + +[En marge: Moyens de défense réunis autour de Copenhague.] + +L'amiral Gambier, commandant la flotte anglaise, et le +lieutenant-général Cathcart, commandant les troupes de débarquement, +mirent à la voile en plusieurs divisions, vers les derniers jours de +juillet. L'expédition partie des divers ports de la Manche se +composait de 25 vaisseaux de ligne, 40 frégates, 377 bâtiments de +transport. Elle portait environ 20 mille hommes, et devait en trouver +7 ou 8 mille revenant de Stralsund. La flotte de guerre précédait la +flotte de transport, afin d'envelopper l'île de Seeland, et d'empêcher +le retour des troupes danoises vers Copenhague. Cette flotte était le +1er août dans le Cattégat, le 3 à l'entrée du Sund. Avant de s'engager +dans le Sund, l'amiral Gambier avait détaché, sous le commodore Keats, +une division de frégates et de bricks, avec quelques vaisseaux de +soixante-quatorze tirant peu d'eau pour envahir les deux Belts, et y +établir une croisière qui ne permît pas le passage d'un seul homme de +la terre ferme dans l'île de Fionie, et de l'île de Fionie dans celle +de Seeland. Cette précaution prise, la flotte franchit le Sund sans +résistance, parce que le Danemark ne savait rien, et que la Suède +savait tout. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Elseneur, près de la +forteresse de Kronenbourg restée silencieuse, et elle dépêcha un agent +anglais pour adresser une sommation au prince royal de Danemark, alors +régent du royaume. L'agent choisi était digne de la mission. C'était +M. Jackson, qui avait été autrefois chargé d'affaires en France, avant +l'arrivée de lord Whitworth à Paris, mais qu'on n'avait pas pu y +laisser, à cause du mauvais esprit qu'il manifestait en toute +occasion. Il ne rencontra pas le prince royal à Copenhague, et alla le +chercher à Kiel, dans le Holstein, résidence qu'occupait en ce moment +la famille royale. Introduit auprès du régent, il allégua de +prétendues stipulations secrètes, en vertu desquelles le Danemark +devait, disait-on, de gré ou de force, faire partie d'une coalition +continentale contre l'Angleterre; il donna comme raison d'agir la +nécessité où se trouvait le cabinet britannique de prendre ses +précautions pour que les forces navales du Danemark et le passage du +Sund ne tombassent pas au pouvoir des Français, et en conséquence il +demanda, au nom de son gouvernement, qu'on livrât à l'armée anglaise +la forteresse de Kronenbourg qui commande le Sund, le port de +Copenhague, et enfin la flotte elle-même, promettant de garder le +tout en dépôt, pour le compte du Danemark, qui serait remis en +possession de ce qu'on allait lui enlever, dès que le danger serait +passé. M. Jackson assura que le Danemark ne perdrait rien, que l'on se +conduirait chez lui en auxiliaires et en amis, que les troupes +britanniques payeraient tout ce qu'elles consommeraient.--Et avec +quoi, répondit le prince indigné, payeriez-vous notre honneur perdu, +si nous adhérions à cette infâme proposition?....--Le prince +continuant, et opposant à cette perfide agression la conduite loyale +du Danemark, qui n'avait pris aucune précaution contre les Anglais, +qui les avait toutes prises contre les Français, ce dont on abusait +pour le surprendre, M. Jackson répondit à cette juste indignation avec +une insolente familiarité, disant que la guerre était la guerre, qu'il +fallait se résigner à ses nécessités, et céder au plus fort quand on +était le plus faible. Le prince congédia l'agent anglais avec des +paroles fort dures, et lui déclara qu'il allait se transporter à +Copenhague, pour y remplir ses devoirs de prince et de citoyen danois. +Il s'y rendit en effet, annonça par une proclamation les dangers dont +le pays était menacé, adressa un appel patriotique à la population, et +prescrivit toutes les mesures que le temps et l'investissement inopiné +de l'île de Seeland permettaient de prendre, investissement qui était +déjà devenu si étroit que le prince avait eu lui-même la plus grande +difficulté à traverser les deux Belts. Malheureusement les moyens de +défense étaient loin de répondre aux besoins à Copenhague, car il y +avait à peine 5 mille hommes de troupes dans la ville, dont 3 mille +de troupes de ligne, 2 mille de milice assez bien organisée. On y +ajouta une garde civique de trois à quatre mille bourgeois et +étudiants. On embossa comme en 1801 tout ce qu'on avait de vieux +vaisseaux, en dehors des passes, de manière à couvrir la ville du côté +de la mer, avec des batteries flottantes. On abrita soigneusement dans +l'intérieur des bassins la flotte, objet de la prédilection et de +l'orgueil des Danois; et enfin, du côté de terre, on éleva des +ouvrages à la hâte, car on savait que les Anglais amenaient une armée +de débarquement, et de toutes parts on mit en batterie la grosse +artillerie dont les arsenaux danois étaient abondamment pourvus. Mais +si de tels moyens suffisaient à empêcher une prise d'assaut, ils +étaient loin de suffire contre le danger d'un bombardement. Il aurait +fallu, pour tenir l'ennemi à une distance qui rendit tout bombardement +impossible, ou des ouvrages extérieurs que le Danemark, comptant sur +la position insulaire de sa capitale, n'avait jamais songé à +construire, ou une armée de ligne que sa loyauté l'avait porté à +placer sur sa frontière de terre. Quoi qu'il en soit, le prince, après +avoir fait les dispositions que comportait l'urgence des +circonstances, laissa un brave militaire, le général Peymann, pour +commander la ville de Copenhague, avec ordre de se défendre jusqu'à la +dernière extrémité. Comme il existait dans l'étendue même de l'île de +Seeland, et par conséquent en dedans des Belts, une population assez +nombreuse qui pouvait fournir quelques mille hommes de milice, il +ordonna au général Castenskiod de réunir cette milice en toute hâte, +et de l'introduire s'il était possible dans Copenhague, avant +l'investissement de cette ville. Quant à lui, il sortit de la place, +et courut de sa personne dans le Holstein, pour rassembler l'armée +disséminée sur la frontière, et la conduire au secours de la capitale, +si on parvenait à franchir les Belts. + +[En marge: Débarquement des Anglais au nord et au sud de Copenhague.] + +[En marge: Dispositions des Anglais pour incendier Copenhague.] + +Pendant ce temps l'envoyé anglais ayant rejoint la flotte, prescrivit +à la légation anglaise de sortir de Copenhague, et donna à l'amiral +Gambier ainsi qu'au général Cathcart le signal de l'exécution +épouvantable préparée contre une cité dont tout le crime consistait +dans la possession d'une flotte que les ministres anglais avaient +besoin de conquérir pour relever leur situation dans le parlement. Les +pourparlers avec le gouvernement danois, la nécessité de laisser +arriver la flotte de transport, partie plus tard que la flotte de +guerre, l'attente d'un vent favorable, avaient retardé jusqu'au 15 +août les opérations de l'amiral Gambier. Le 16 il prit terre sur un +point de la côte appelé Webeck, à quelques lieues au nord de +Copenhague, et y débarqua environ 20 mille hommes, la plupart +Allemands au service de l'Angleterre. La division des troupes de +Stralsund devait débarquer au midi vers Kioge. Rassurés par la +présence dans les Belts de la division de bâtiments légers du +commodore Keats, ils commencèrent en sécurité leur criminelle +entreprise. Les Anglais savaient bien qu'ils ne parviendraient pas, +même avec 30 mille hommes, à emporter d'assaut une place où se +trouvaient de 8 à 9 mille défenseurs, dont 5 mille de troupes réglées, +et une population de marins fort braves. Mais ils comptaient sur les +moyens de destruction dont ils pouvaient disposer, grâce à l'immense +quantité de grosse artillerie transportée sur leurs vaisseaux. Ils +avaient même, pour être plus assurés du succès, amené avec eux le +colonel Congrève, qui devait faire pour la première fois l'essai de +ses formidables fusées. En conséquence leur opération ne consista +point en travaux réguliers d'approche, mais dans l'établissement +solide et bien protégé de quelques batteries incendiaires. Il régnait +autour de Copenhague une espèce de lac de forme allongée, qui +embrassait presque toute la portion de l'enceinte du côté de terre. +Ils prirent position derrière ce lac, et s'y retranchèrent. Couverts +ainsi du côté de la place contre les sorties des assiégés, ils +cherchèrent à se couvrir du côté de la campagne par une seconde ligne +de contrevallation, afin de tenir en respect soit les milices de la +Seeland, réunies sous le général Castenskiod, soit les troupes +régulières elles-mêmes, s'il en était quelques-unes qui pussent +repasser les Belts. Après s'être solidement établis ils commencèrent à +construire leurs batteries incendiaires, s'abstenant d'en faire usage +avant qu'elles fussent complétement armées, et en état d'ouvrir un feu +destructeur. Pendant qu'ils travaillaient ainsi, leur flotte s'était +approchée du côté de la mer, et des escarmouches fort vives avaient +lieu sur les deux éléments entre les assiégés et les assiégeants. Une +flottille danoise, armée à la hâte, disputait avec avantage à la +flottille anglaise les passes étroites par lesquelles on peut +approcher de Copenhague, tandis que les troupes de ligne, enfermées +dans la ville, exécutaient des sorties fréquentes contre les troupes +du général Cathcart. N'ayant malheureusement que deux points d'attaque +à choisir, aux deux extrémités du lac qui les séparait de l'ennemi, +les Danois trouvaient, quand ils essayaient des sorties, la totalité +des forces anglaises réunies sur ces deux points, et n'étaient pas +assez nombreux pour y forcer les lignes des assiégeants. Chaque fois +ils étaient obligés de reculer, après avoir tué quelques hommes, et en +avoir perdu beaucoup plus qu'ils n'en avaient tué, à cause du +désavantage de la position. + +[En marge: Reddition de Stralsund, et translation de toutes les forces +anglaises devant Copenhague.] + +Les Anglais attendaient, pour en finir, l'arrivée de la seconde +division qui était devant Stralsund. Les Suédois, excités par eux, +ayant repris les hostilités, le maréchal Brune venait d'entreprendre +le siége de cette place avec 38 mille hommes de troupes, et tout le +matériel de siége dont la prise de Dantzig, la cessation des +hostilités devant Colberg, Marienbourg et Graudenz, avaient rendu +l'usage à l'armée française. Le maréchal Brune était accompagné du +général du génie Chasseloup, le même qui avait tant contribué à la +prise de Dantzig. Cet habile officier, possédant cette fois tous les +moyens dont la réunion n'avait été que successive devant la place de +Dantzig, s'était promis de faire du siége de Stralsund un modèle de +précision, de vigueur et de promptitude. Il avait préparé trois +attaques, mais avec la résolution de ne rendre sérieuse que l'une des +trois, celle qui, dirigée vers la porte de Knieper au nord, pouvait +amener la destruction de la flotte suédoise. Ayant ouvert la tranchée +sur tous les points à la fois, malgré les feux de la place, il avait +en quelques jours établi et armé ses batteries, et commencé une +attaque si terrible, que le général ennemi, quoiqu'il eût 15 mille +Suédois et 7 à 8 mille Anglais, soit dans la place, soit dans l'île de +Rugen, s'était vu contraint d'envoyer un parlementaire, et de livrer +Stralsund le 21 août. + +Pendant ce siége, conduit par les Français avec une bravoure et une +habileté dignes d'admiration, le général Cathcart avait attiré à lui +la division des troupes anglaises chargée de coopérer avec les +Suédois. Il venait de la débarquer à Kioge, et dès ce moment il avait +tellement enfermé la ville de Copenhague dans une double ligne de +contrevallation, qu'il était en mesure de détruire cette ville +infortunée sans avoir à craindre les effets de son désespoir. Rien +n'est plus légitime qu'un siége. Rien n'est plus barbare qu'un +bombardement, quand l'une de ces nécessités impérieuses de guerre qui +justifient tout, ne le rend pas excusable. Et quelle nécessité pour +justifier l'atroce exécution préparée par les Anglais, que celle de +piller une flotte et un arsenal réputé fort riche! + +[En marge: Bombardement de Copenhague pendant trois jours et trois +nuits.] + +[En marge: Capitulation de Copenhague, enlèvement de la flotte, et +pillage de l'arsenal.] + +Néanmoins le 1er septembre le général Cathcart, ayant en batterie 68 +bouches à feu, dont 48 mortiers et obusiers, somma Copenhague, dans un +langage dont la feinte humanité ne pouvait tromper personne. Il +demandait qu'on lui livrât le port, l'arsenal et la flotte, menaçant, +si on les refusait, d'incendier la ville, et ajoutant à sa sommation +de vives instances pour qu'on le dispensât d'employer des moyens qui +répugnaient, disait-il, à son coeur. Le général Peymann ayant répondu +négativement, le 2 septembre au soir, un feu épouvantable d'obus, de +bombes, de fusées à la Congrève, éclata sur la malheureuse capitale du +Danemark. Les barbares auteurs de cette entreprise n'avaient pas même +l'excuse de leur propre danger, car ils étaient couverts de manière à +ne pas perdre un seul homme. Après avoir continué cette cruauté +pendant toute la nuit du 2 septembre et une partie de la journée du 3, +le général anglais suspendit le feu pour voir si la place se rendrait. +L'incendie s'était déclaré dans divers quartiers; des centaines de +malheureux avaient péri; plusieurs grands édifices étaient en flammes; +la population valide, employée à verser les eaux de la Baltique sur +les quartiers incendiés, était exténuée de fatigue. Le général +Peymann, le coeur déchiré par ce spectacle, gardait un morne silence, +attendant pour se rendre que l'humanité fit taire l'honneur. +Insensibles à tant de maux, les Anglais recommencèrent à tirer le 3 au +soir, soutinrent leur feu toute la nuit, toute la journée du +lendemain, sauf une courte interruption, et persistèrent dans cette +barbarie jusqu'au 5 au matin. Il n'était pas possible de laisser plus +long-temps exposée à de tels ravages une population de cent mille +âmes. Près de deux mille individus, hommes, femmes, enfants, +vieillards, avaient succombé. Une moitié de la ville était en flammes; +les plus belles églises étaient en ruines; le feu avait atteint +l'arsenal. Le général Peymann blessé, ne résistant pas aux scènes +horribles qu'il avait sous les yeux, céda enfin aux menaces d'une +destruction totale, que renouvelait le général anglais, et livra +Copenhague à ses barbares conquérants. La capitulation fut signée le +7. Elle accordait aux Anglais la forteresse de Kronenbourg, la ville +de Copenhague et l'arsenal, avec faculté de les occuper pendant six +semaines, temps jugé nécessaire pour équiper la flotte danoise, et +l'emmener en Angleterre. Cette flotte était livrée à l'amiral Gambier, +sous condition de la restituer à la paix. + +Cette capitulation signée, les Anglais entrèrent à Copenhague, et +leurs marins se précipitèrent dans l'arsenal. Aucun spectacle, depuis +leur entrée à Toulon, n'était comparable à celui qu'ils offrirent en +cette occasion. En présence d'une population au désespoir, qui voyait +ses habitations ravagées, qui comptait dans son sein des milliers de +victimes, mortes ou mourantes, qui, outre ses malheurs privés, sentait +vivement les malheurs publics, car la perte de la marine danoise +semblait à chacun la ruine de sa propre existence, en présence de +cette population désolée, les matelots anglais, descendus en grand +nombre à terre, se ruèrent sur l'arsenal avec une brutalité inouïe. +L'usage anglais d'accorder aux marins une grande part de la valeur des +prises, ajoutant à leur haine contre toutes les marines européennes le +stimulant de l'avidité personnelle, officiers et matelots déployèrent +une ardeur, une activité extraordinaires à mettre à flot tout ce que +Copenhague renfermait de bâtiments en état de naviguer. On y comptait +seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de bricks et frégates capables +de servir, avec le gréement déposé dans des magasins fort bien tenus. +En quelques jours ces quarante et quelques bâtiments étaient gréés, +équipés, et sortis des bassins. Le zèle destructeur des marins +anglais ne se borna pas à cet enlèvement. Il y avait deux vaisseaux en +construction, ils les démolirent. Tout ce qui se trouvait dans +l'arsenal de bois, de munitions navales, fut transporté à bord de +l'escadre danoise ou de l'escadre anglaise. Ils prirent jusqu'aux +outils des ouvriers, et détruisirent tout ce qu'ils ne purent enlever. +Une moitié des équipages anglais fut ensuite placée à bord des +vaisseaux danois pour les manoeuvrer, et l'expédition entière, tant la +flotte conquérante que la flotte conquise, sortit des passes, ayant +soin de rembarquer à la hâte l'armée qu'elle avait mise à terre, +laquelle ne se croyait plus en sûreté dans une ville qu'elle avait +ensanglantée, et à l'approche des Français qui allaient arriver en +toute hâte pour venger un tel attentat. En passant devant Webeck, +Kronenbourg, et tous les points de la côte, cet immense armement naval +recueillit les troupes anglaises, puis il fit voile vers les côtes +d'Angleterre. + +[En marge: Sensation produite en Europe par l'attentat commis sur +Copenhague.] + +Il serait impossible d'exprimer la sensation que produisit en Europe +l'acte inouï que venait de se permettre, non pas la nation anglaise, +qui blâma sévèrement cet acte, mais le ministère de MM. Canning et +Castlereagh. L'indignation fut générale tant chez les amis de la +France, peu nombreux alors, car elle avait trop de succès pour avoir +beaucoup d'amis, que chez ses ennemis les plus décidés. Il n'existait +pas une nation plus estimée que la nation danoise. Sage, modeste, +laborieuse, appliquée à son commerce sans chercher à nuire à celui +d'autrui, s'attachant à maintenir scrupuleusement sa neutralité au +milieu d'une guerre acharnée, et, quoique inoffensive, sachant, comme +en 1801, se dévouer héroïquement au principe de cette neutralité qui +formait toute sa politique, elle était, comme les Suisses, comme les +Hollandais, l'une de ces nations qui rachètent la faiblesse numérique +par la force morale, et savent conquérir le respect universel. La +surprise dont elle venait d'être la victime faisait encore plus +éclater sa bonne foi, car elle périssait pour n'avoir pris aucune +précaution contre l'Angleterre, et pour en avoir trop pris contre la +France. Ce ne fut donc qu'un sentiment et qu'un cri dans toute +l'Europe. Auparavant on disait que personne ne pouvait reposer +tranquille à côté du conquérant redoutable enfanté par la révolution +française. Maintenant on disait que l'Angleterre était tout aussi +tyrannique sur mer que Napoléon sur terre, qu'elle était perfide +autant qu'il était violent, et qu'entre les deux il n'y avait ni +sécurité ni repos pour aucune nation. C'était là le langage de nos +ennemis, c'était le langage de Berlin et de Vienne. Mais chez nos +amis, et chez les hommes impartiaux, on reconnaissait que la France +avait bien raison de vouloir réunir toutes les nations contre un +despotisme maritime intolérable, despotisme qui une fois établi serait +invincible, n'admettrait de pavillon que le pavillon anglais, ne +souffrirait de trafic que celui des produits anglais, et finirait par +fixer à sa volonté le prix des marchandises ou exotiques ou +manufacturées. Il fallait donc s'entendre pour tenir tête à +l'Angleterre, pour lui arracher le sceptre des mers, et l'obliger à +rendre au monde le repos dont il était, à cause d'elle, privé depuis +quinze années. + +[En marge: Avantage moral que procurait à Napoléon l'indigne conduite +de l'Angleterre.] + +Il est certain que rien, excepté la paix, n'était plus souhaitable +pour Napoléon qu'un événement pareil. Il n'avait plus désormais à +violenter le Danemark, qui allait, au contraire, se jeter dans ses +bras, l'aider à fermer le Sund, et lui fournir, ce qui valait mieux +que quelques carcasses de vaisseaux, des matelots excellents, propres +à armer les innombrables bâtiments que la France avait sur ses +chantiers. Il pouvait pousser les armées russes sur la Suède, pousser +les armées de l'Espagne sur le Portugal; il pouvait même exiger à +Vienne l'exclusion des Anglais des côtes de l'Adriatique; il pouvait +enfin tout demander à Saint-Pétersbourg, car Alexandre, après ce qui +venait de se passer à Copenhague, ne devait plus rencontrer dans +l'opinion des Russes de résistance à sa politique. Si Napoléon, en ce +moment, profitait de la faute de l'Angleterre, sans en commettre une +égale, il était dans une position unique; il devenait moralement aussi +fort par les torts de son ennemi, qu'il l'était matériellement par ses +propres armées. En effet, l'inconvénient de son système, de vaincre la +mer par la terre, était sauvé, car la violence faite aux puissances +continentales pour les obliger à concourir à ses desseins, se trouvait +désormais expliquée et justifiée. S'il fermait les ports des villes +anséatiques, de la Hollande, de la France, du Portugal, de l'Espagne, +de l'Italie; s'il condamnait les peuples à se passer de sucre et de +café, à substituer à ces produits des tropiques des imitations +européennes, coûteuses et fort imparfaites; s'il violentait tous les +goûts après avoir violenté tous les intérêts, il avait dans le crime +de Copenhague une excuse complète et éclatante. Mais, nous le +répétons, il fallait laisser l'Angleterre faillir seule, et ne pas +faillir soi-même aussi gravement: chose difficile, car, dans une lutte +acharnée, les fautes s'enchaînent, et il est rare que les torts de +l'un ne soient promptement balancés ou surpassés par les torts de +l'autre. + +Napoléon sentit bien l'avantage que lui donnait la conduite de +l'Angleterre, et, s'il perdit une espérance d'accommodement, espérance +qui n'était pas grande à ses yeux, il vit se préparer tout à coup un +concours de moyens, un ensemble d'efforts, qui lui promettaient une +paix dont les conditions compenseraient le retard. Aussi ne +manqua-t-il pas de déchaîner les journaux de France, et ceux dont il +disposait hors de France, contre l'acte abominable qui venait +d'indigner l'Europe. Ses armées, ses flottes, tout fut, de +Fontainebleau même, et du milieu des plaisirs de cette résidence, +préparé pour une lutte plus vaste, plus terrible encore que celle qui +épouvantait le monde depuis tant d'années. + +[En marge: Jugement sévère porté même en Angleterre contre l'acte de +Copenhague.] + +Du reste, Napoléon n'avait aucun effort à faire pour imprimer à +l'opinion de l'Europe l'impulsion qu'il lui convenait de lui donner. +En Angleterre même, l'attentat commis sur la ville de Copenhague fut +jugé avec la plus extrême sévérité. Dans ce pays grand et moral, il se +trouva, malgré un ministère indigne, malgré un parlement abaissé, +malgré la passion du peuple pour les succès de la marine nationale, il +se trouva des gens éclairés, honnêtes, impartiaux, qui flétrirent +l'acte inouï qu'on s'était permis envers une puissance inoffensive et +désarmée. MM. Grenville, Windham, Addington, Grey, Sheridan et +d'autres encore, se prononcèrent avec véhémence contre cet acte +odieux, qui n'était, suivant eux, que la parodie inique et funeste de +celui de 1801; car le Danemark, en 1801, faisait partie d'une +coalition hostile à l'Angleterre, et le moyen employé pour le réduire +était le plus légitime de tous, une bataille navale. En 1807 au +contraire, ce même Danemark était en paix, tout occupé de défendre sa +neutralité contre la France, désarmé du côté de l'Angleterre, et le +moyen de le réduire était un atroce bombardement contre une population +inoffensive. Le résultat était, au lieu de dissoudre une coalition de +neutres, d'enchaîner étroitement le Danemark à la France, d'épargner à +celle-ci l'odieux d'une contrainte générale exercée sur le continent, +de prendre cet odieux pour soi, de se fermer le Sund; car les Danois +allaient le fermer de leur côté, et les Suédois allaient être forcés +de le fermer du leur. Enfin, pour compenser d'aussi déplorables +conséquences, on avait à alléguer le pillage d'un arsenal, +l'enlèvement d'une flotte, fort vieille, et dont quatre vaisseaux +seulement méritaient les frais du radoub. Telles furent les attaques +dirigées contre M. Canning avec une véhémence méritée, et il y +répondit avec une intrépidité dans le mensonge, qui n'est pas de +nature à honorer sa mémoire, relevée d'ailleurs par sa conduite +postérieure. Pour toute excuse il ne cessa de répéter qu'on avait +obtenu le secret des négociations de Tilsit, et que ce secret +justifiait l'expédition de Copenhague. À quoi on répliquait avec +raison, en demandant à connaître non pas l'auteur de la divulgation, +que la feinte générosité du cabinet britannique refusait de nommer, +mais la substance même de ce qu'il avait révélé. Or, sur ce point, le +cabinet n'articulait que des réponses confuses et embarrassées, et ne +pouvait en fournir d'autres; car s'il était vrai qu'à Tilsit (ce que +le cabinet britannique ne savait que très-vaguement) la Russie et la +France se fussent promis d'unir leurs efforts pour contraindre le +continent à se coaliser contre l'Angleterre, ce n'était qu'après une +offre de paix à des conditions modérées; c'était de plus à l'insu du +cabinet de Copenhague, qui n'était pas complice de ce projet. Il y +avait donc dans la conduite tenue à l'égard du Danemark iniquité sous +le rapport de la morale, et ineptie sous le rapport de la politique; +car le vrai moyen d'avoir avec soi cette puissance neutre, d'avoir sa +flotte, ses matelots et le Sund, c'était de la secourir, en laissant à +Napoléon le soin de la violenter. + +[En marge: Efforts du cabinet britannique pour faire approuver à +Vienne et à Saint-Pétersbourg la violence commise contre le Danemark.] + +Cependant, malgré la réprobation dont les honnêtes gens d'Angleterre +frappèrent l'expédition de Copenhague, un parlement asservi aux +préjugés anti-catholiques de la couronne, et à la politique outrée +de M. Pitt, donna gain de cause aux ministres, mais non sans laisser +voir l'embarras qu'il éprouvait. Il prit en effet la forme d'un +ajournement, en déclarant qu'on jugerait l'acte plus tard, quand les +ministres pourraient dire ce qu'ils étaient obligés de taire dans le +moment. Mais toute idée de paix fut à jamais éloignée. Le cabinet +britannique, ne se dissimulant pas la fâcheuse impression produite +en Europe par ses dernières violences, s'occupa de rétablir son +crédit auprès des deux principales cours du continent, celles de +Vienne et de Saint-Pétersbourg. Il envoya à Vienne lord Pembroke, à +Saint-Pétersbourg le général Wilson, pour porter quelques-unes de +ces propositions qu'on aime mieux communiquer de vive voix que par +écrit. Voici quelles étaient ces propositions. + +[En marge: L'Angleterre se montre disposée à flatter l'ambition de la +Russie pour la détacher de la France.] + +À la satisfaction apparente que l'empereur Alexandre semblait avoir +rapportée d'une guerre signalée cependant par des revers, aux +demi-confidences qu'il avait faites, et qui toutes donnaient à +entendre qu'on verrait sortir de grands résultats de l'alliance avec +la France, à la persistance qu'il mettait à occuper la Moldavie et la +Valachie, il était évident pour les hommes doués de quelque sagacité, +que la France, afin d'amener la Russie à ses vues, lui avait fait la +promesse de grands avantages en Orient, et qu'elle avait +singulièrement flatté son ambition de ce côté. Le cabinet britannique +se décida donc sans hésiter aux sacrifices que la circonstance lui +paraissait commander; et, quoiqu'il affectât sans cesse de défendre +l'intégrité de l'empire ottoman, il pensa qu'il valait mieux donner +soi-même la Valachie et la Moldavie à la Russie, que de les lui +laisser donner par Napoléon. En conséquence, M. Wilson, militaire et +diplomate, personnage hardi et spirituel, trop peu important alors +pour qu'on craignît de le désavouer au besoin, fut chargé de porter à +Saint-Pétersbourg les paroles les plus séduisantes pour l'empereur +Alexandre. Il n'avait aucuns pouvoirs ostensibles; mais M. Canning +s'entretenant avec M. d'Alopeus, ministre de Russie, lui déclara qu'on +pouvait ajouter foi à ce que dirait M. Wilson. Lord Pembroke, envoyé +extraordinairement en Autriche malgré la présence de M. Adair, fut +chargé de démontrer à la cour de Vienne la nécessité de bien vivre +avec la Russie, et de se résigner dès lors à tous les sacrifices que +cette politique pourrait entraîner. Il ne s'agissait effectivement de +rien moins que de disposer l'Autriche à voir de sang-froid la Moldavie +et la Valachie devenir la propriété des Russes. + +Lord Gower, ambassadeur en Russie, et M. Wilson, qu'on lui avait +envoyé pour le seconder, s'efforcèrent de persuader au cabinet russe +qu'il ne fallait pas trouver mauvais ce qu'on avait fait à Copenhague, +qu'on avait tout simplement tâché d'enlever des moyens de nuire à +l'ennemi commun de l'Europe; qu'il fallait s'en réjouir au lieu de +s'en irriter; que l'on comptait sur la Russie pour ramener le Danemark +à une plus juste appréciation des derniers événements, et que, quant à +sa flotte, on la lui rendrait plus tard, s'il voulait se rattacher à +la bonne cause; que du reste, sans prétendre s'instituer juge de la +nouvelle politique adoptée par la Russie, on était certain qu'elle +reviendrait bientôt à son ancienne politique, comme à la seule qui fût +bonne; qu'on ne chercherait pas à la mettre de nouveau en guerre avec +la France, dans un moment où elle avait tant besoin de repos pour se +refaire; qu'on verrait même avec plaisir tout agrandissement de son +territoire et de sa puissance; car il n'y avait qu'une sorte +d'agrandissement fâcheux, qu'il fallût empêcher par tous les moyens, +c'était l'agrandissement de la France; mais que si la Russie désirait +la Moldavie et la Valachie, on consentirait à ce qu'elle en fit +l'acquisition, pourvu que ce ne fût point par suite d'un partage des +provinces turques avec l'empereur Napoléon. + +[En marge: Vives explications entre lord Gower et le cabinet russe.] + +Les plus compromettantes de ces paroles, celles qu'on ne voulait +hasarder qu'avec faculté de les retirer au besoin, furent dites par M. +Wilson à M. de Romanzoff, qui les rapporta un instant après au général +Savary. Les autres furent dites par lord Gower lui-même avec une +arrogance qui n'était pas de nature à détruire ce qu'elles avaient +d'étrange. Cette manière si leste d'expliquer l'expédition de +Copenhague, cette commission donnée à la Russie de justifier +l'Angleterre auprès du Danemark, étaient à l'égard du cabinet russe +une familiarité des plus offensantes. L'empereur de Russie la +ressentit vivement, et voulut qu'on accueillît avec la plus grande +hauteur les ouvertures de l'Angleterre. À la proposition de justifier +à Copenhague l'enlèvement de la flotte danoise, il fit répondre par +une demande formelle d'explications sur ce même sujet, et il exigea de +lord Gower qu'il se prononçât sur-le-champ, et d'une manière +catégorique, sur la proposition de médiation que le cabinet russe +avait adressée au cabinet britannique. Lord Gower, si honorablement +connu depuis sous le nom de lord Granville, sembla sortir en cette +occasion de son indolence accoutumée, insista impérieusement pour +qu'on lui fît connaître le secret des négociations de Tilsit, et +prétendit que, tant qu'on ne dirait pas ce qu'on avait fait dans cette +célèbre entrevue, l'Angleterre se croirait dispensée de toute +explication sur ce qu'elle avait fait à Copenhague. Pour ce qui était +de la médiation russe, lord Gower, pressé définitivement de déclarer +s'il consentait ou non à l'accepter, répondit fièrement que non. + +[En marge: Rupture des relations entre la Russie et l'Angleterre.] + +Telle fut l'issue des explications avec lord Gower. Quant aux +ouvertures dont le soin était laissé à M. Wilson, M. de Romanzoff les +accueillit légèrement, comme paroles sans importance, et congédia M. +Wilson lui-même, sans paraître comprendre ce que celui-ci avait voulu +dire. Il l'avait cependant bien compris, ainsi qu'on va bientôt le +voir. + +[En marge: Passion secrète d'Alexandre et de M. de Romanzoff pour +l'acquisition des provinces du Danube.] + +[En marge: Cette passion les décide définitivement en faveur de la +politique française.] + +M. de Romanzoff, ancien ministre de Catherine, conservant un reflet de +la gloire de cette princesse, héritier de sa vaste ambition, grand +personnage à tous les titres, était devenu dans ces circonstances le +confident intime d'Alexandre et de tous ses rêves. Ministre du +commerce, il allait être nommé ministre des affaires étrangères; et +Alexandre, cherchant un ambassadeur qui pût convenir à Paris, n'avait +pas voulu l'y envoyer, bien qu'aucune qualité ne lui manquât pour un +tel poste, uniquement pour le garder auprès de sa personne. Le jeune +souverain et son vieux ministre désiraient avec ardeur les provinces +du Danube. La Finlande, acquisition immédiatement plus souhaitable, +car c'était le nécessaire, tandis que les provinces du Danube +n'étaient que le superflu, ne les touchait pas à beaucoup près autant. +La Moldavie, la Valachie menaient à Constantinople, et c'était là ce +qui les séduisait. Aussi les auraient-ils acceptées n'importe de +quelle main, et, dans l'impatience de leurs désirs, ils ne +conservaient de leur jugement que ce qu'il en fallait pour apprécier +le donateur le plus capable de donner vite et solidement. Napoléon +avait à cet égard toute leur préférence. De qui, en effet, pouvait-on +à cette époque recevoir quelque chose, et quelque chose de +considérable, si ce n'était de Napoléon? Prendre du territoire dans +une partie quelconque du continent européen, sans son assentiment, +c'était la guerre avec lui, et la guerre avec lui, en quelque nombre +qu'on l'eût faite jusqu'ici, n'avait réussi à personne. En supposant +même qu'on pût former de nouveau une coalition générale, c'était une +perspective peu engageante que des batailles telles qu'Austerlitz, +Iéna, Friedland; et à cette époque, dans l'état de l'armée française, +toute rencontre avec elle devait avoir les mêmes conséquences. +D'ailleurs si l'Angleterre, répandant çà et là de légères amorces, +avait montré au sujet des provinces du Danube une humeur facile, +pouvait-on se flatter que l'Autriche témoignât les mêmes dispositions? +N'avait-on pas à Saint-Pétersbourg son ambassadeur, M. de Merfeld, qui +demandait tous les jours, et tout haut, à tout le monde, le secret des +négociations de Tilsit, et qui disait que si la Moldavie et la +Valachie étaient le prix de la nouvelle alliance, il fallait se +préparer à détruire jusqu'au dernier Autrichien, avant que d'obtenir +le consentement de la cour de Vienne? On ne devait donc pas espérer +qu'une coalition se formât pour assurer un tel don à la Russie. Ce +don, fait malgré l'Autriche, ne pouvait venir que de l'homme qui +l'avait toujours vaincue depuis quinze ans, c'est-à-dire de Napoléon; +et, l'empereur de Russie d'accord avec celui de France, personne en +Europe n'oserait s'élever contre ce qu'ils auraient résolu en commun. + +Il fallait donc persister dans ce qu'on avait entrepris à Tilsit, et +obtenir de Napoléon, en sachant lui plaire, la réalisation des +espérances auxquelles il s'était prêté si complaisamment sur les bords +du Niémen. Le prix qu'il mettrait à tout ce qu'on attendait de lui +était facile à entrevoir. Si la guerre continuait, il essaierait en +Italie, en Portugal, peut-être même en Espagne, de nouvelles +entreprises. Il y avait là des Bourbons, qui devaient faire avec sa +dynastie un contraste choquant, insupportable pour lui. Il n'en avait +rien dit à Tilsit, ni ailleurs, à qui que ce fût; néanmoins, si la +paix était encore ajournée, il était aisé de prévoir qu'il ne +s'arrêterait pas dans son activité, qu'il poursuivrait à l'Occident +cette oeuvre de renouvellement, qui consistait à détrôner les royautés +composant les alliances ou la parenté de l'ancienne maison de Bourbon. +Mais la Russie n'était nullement intéressée à empêcher les entreprises +de ce genre. Peu importait en effet à la Russie qu'un Bourbon ou un +Bonaparte régnât à Naples, à Florence, à Milan, à Madrid. Les idées +qui s'introduisaient à la suite des dynasties nouvelles créées par +Napoléon, ne menaçaient pas encore l'autorité des czars. Quant à +l'influence de la France, la Russie n'avait pas à en regretter +l'agrandissement, si cette influence était employée à faciliter la +marche des armées moscovites vers Constantinople. L'empereur Alexandre +ne devait donc pas s'inquiéter de ce que Napoléon serait tenté +d'entreprendre au midi et à l'occident de l'Europe, et en s'y prêtant +il avait toute raison d'espérer que Napoléon lui laisserait +entreprendre en Orient ce qu'il voudrait. Napoléon pouvait +condescendre plus ou moins aux désirs d'Alexandre, permettre qu'il +s'avançât jusqu'au Danube, jusqu'au pied des Balkans, ou jusqu'au +Bosphore même; mais le moins qu'il pût accorder, c'était la Valachie +et la Moldavie. Tout ce que Napoléon avait dit à ce sujet, ou du moins +tout ce qu'Alexandre croyait avoir entendu, semblait n'offrir aucun +doute. Alexandre ruminant jour et nuit ses souvenirs de Tilsit, M. de +Romanzoff ruminant ce qu'Alexandre lui en avait raconté, s'étaient +habitués à considérer la Moldavie et la Valachie comme le moindre des +dons qu'ils pussent espérer. Ils en étaient même arrivés, à force de +compter sur ce don, à une sorte de satiété anticipée, et déjà ils +commençaient à concevoir de nouveaux désirs. Malheureusement ils ne +s'étaient pas bornés à cette jouissance intime et secrète de leurs +futures conquêtes, ils avaient voulu en faire part à beaucoup de +confidents, aux uns pour répandre leur satisfaction intérieure, aux +autres pour se justifier du brusque revirement de la politique russe. +Ils avaient ainsi communiqué autour d'eux la conviction que la +Moldavie et la Valachie étaient le prix assuré de la nouvelle +alliance, et ils avaient pour en souhaiter la possession, outre la +passion de les posséder, le besoin de ne pas passer pour dupes. + +Les derniers événements ne firent donc que confirmer Alexandre et M. +de Romanzoff dans la politique adoptée à Tilsit. Puisque la médiation +tournait à la guerre, il fallait tirer de la guerre tout ce que +Napoléon avait promis d'en faire sortir; seulement, pour le lier +davantage, on devait se prêter à ce qu'il désirerait. Il allait +demander évidemment qu'on expulsât la légation anglaise et la légation +suédoise, qu'on marchât sur la Finlande pour obliger la Suède à fermer +le Sund. Il fallait le satisfaire sur tous ces points, pour qu'il +consentît à laisser les troupes russes en Valachie et en Moldavie. +Chose singulière, marcher en Finlande aurait dû être pour la Russie le +premier de ses voeux, car c'était le premier de ses intérêts[13]. +Pourtant, l'imagination du jeune empereur et celle de son vieux +ministre avaient tellement pris les routes de l'Orient, que marcher +sur la Finlande était, de leur part, un vrai sacrifice, qu'ils +faisaient uniquement pour obtenir qu'on les souffrît à Bucharest et à +Yassy. + +[Note 13: Les historiens font trop souvent penser et parler les +personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs +pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les +pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de +l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire, +sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une +note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite +d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur +Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une +familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire +en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux +envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils +venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par +demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui +se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son +ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de +l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils +pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par +exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre, +complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme +certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.] + +[En marge: Changements opérés dans la composition du cabinet russe.] + +[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.] + +L'empereur Alexandre avait alors au département des affaires +étrangères un ministre insignifiant, sans passions, sans idées, +confident désagréable pour parler d'objets qui le laissaient tout à +fait froid: c'était M. de Budberg. Alexandre le congédia, et réalisa +son projet de confier les affaires étrangères à M. de Romanzoff +lui-même. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite +société occulte qui avait long-temps gouverné l'empire, le prince de +Kotschoubey. C'était le moins jeune et le plus réservé d'entre eux. +Mais c'était un témoin du passé, juge incommode du présent; et +d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il +vivait, ne dissimulaient guère leur improbation touchant la nouvelle +marche des choses. On ne pouvait conserver près de soi des critiques +aussi fâcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de +mécontentement. Le ministère de l'intérieur fut donc retiré à M. de +Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figuré à +Tilsit, fut appelé au ministère de la guerre, l'amiral Tchitchakoff à +la marine. M. de Nowosiltzoff reçut l'invitation de voyager. Le prince +de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu'à son égard +l'amitié ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence +affecté que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de +l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage +qui semblait le plus propre à y réussir. Alexandre aurait voulu y +envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-même, mais +il aimait mieux le retenir auprès de sa personne. Il avait, comme +grand maréchal du palais, un seigneur russe qui lui était dévoué, +c'était M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frère le général de +Tolstoy, militaire distingué par l'esprit et par les services. +Alexandre pensa que ce dernier, par fidélité à son maître, ne +chercherait pas à se rendre désagréable en France, comme M. de Markoff +avait pris à tâche de le faire; que, par ambition, il serait charmé +d'attacher son nom à une politique d'agrandissement, et que, par état, +il saurait se plaire auprès d'une cour militaire, lui plaire à son +tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se réserva +du reste de sonder Napoléon à ce sujet, et de lui soumettre le choix +du général comte de Tolstoy, avant de le nommer définitivement. + +[En marge: Entretien d'Alexandre avec le général Savary.] + +Le général Savary n'avait pas cessé d'être à Saint-Pétersbourg entouré +des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute société +russe. Bien qu'il ne sût pas d'abord tout ce qu'on s'était dit à +Tilsit, et qu'il ne l'eût appris que par une communication postérieure +de Napoléon, qui avait voulu l'informer pour prévenir de sa part des +fautes d'ignorance, il avait promptement deviné le secret des coeurs, +et aperçu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant +l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais à l'Orient. +Sans engager Napoléon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rôle, +il avait cherché à se rendre agréable à Saint-Pétersbourg, et il y +avait réussi en flattant avec prudence les passions du souverain. +Aussi, à peine les événements de Copenhague étaient-ils connus, à +peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu, +qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelèrent le général Savary, et, +avec le langage qui convenait à chacun d'eux, lui firent part des +résolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au +général, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la +paix aboutissent à la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je +ne m'attendais ni à l'expédition de Copenhague, ni à l'arrogance du +cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prêt à tenir mes +engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napoléon, nous avions +calculé que, si la guerre devait continuer, je serais amené à me +prononcer en décembre; et je désirais que ce ne fût pas avant, pour +n'avoir la guerre avec les Anglais qu'après la clôture de la Baltique. +Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites à votre maître +que, s'il le désire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est armé, +et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire +aux Russes est autre chose que d'avoir affaire à des Turcs ou à des +Espagnols. Cependant je ne déciderai rien sans un courrier de Paris, +car il ne faut pas nous hasarder à contrarier les calculs de Napoléon. +D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent +rentrées dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis +entièrement disposé à tenir la conduite qui conviendra le mieux à +votre maître. Qu'il m'envoie même, si cela lui convient, une note +toute rédigée, et je la ferai remettre à lord Gower en même temps que +des passe-ports. Quant à la Suède, je ne suis pas en mesure, et je +demande le temps de réorganiser mes régiments fort maltraités par la +dernière guerre, et fort éloignés de la Finlande, attendu qu'il faut +les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce théâtre mon +armée ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se +sert beaucoup de flottilles à rames. Les Suédois en ont une +très-nombreuse; la mienne n'est pas encore équipée, et je ne veux pas +m'exposer à un échec de la part d'un si petit État. Dites donc à votre +maître qu'aussitôt mes moyens préparés, j'accablerai la Suède, qu'il +me faut attendre décembre ou janvier; mais qu'à l'égard des Anglais, +je suis prêt à me prononcer immédiatement. Je suis même d'avis que +nous ne nous bornions pas là, et que nous exigions de l'Autriche son +adhésion, volontaire ou forcée, à la coalition continentale. En ceci +encore je suis disposé à recevoir, pour l'envoyer à Vienne, une note +rédigée à Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en +toutes choses dans un parfait accord. Je désire que mon intimité avec +Napoléon soit entière, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de +Tolstoy. Je ne possède pas, comme votre maître, une abondance d'hommes +éminents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant +il a tout brouillé. J'ai préféré M. de Tolstoy à tout autre, parce +qu'il appartient à une famille qui m'est dévouée, parce qu'il est +militaire, parce qu'il pourra monter à cheval, et suivre votre +Empereur à la chasse, à la guerre, partout où il faudra. S'il ne +convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai +à coeur de prévenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas +de nous faire battre de sitôt; mais on dira à Napoléon que je suis +faible, changeant, entouré de ses ennemis, qu'il n'y a pas à compter +sur moi. On me dira que Napoléon est insatiable, qu'il veut tout pour +lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rusé que violent, qu'il me +promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me ménage aujourd'hui, +mais que lorsqu'il aura tiré de moi ce qu'il en souhaite, il me +frappera à mon tour, et que, séparé de mes alliés que j'aurai laissé +détruire, il faudra me résigner au même sort. Je ne le crois point. +J'ai vu Napoléon, je me flatte de lui avoir inspiré une partie des +sentiments qu'il m'a inspirés à moi-même, et je suis certain qu'il est +sincère. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les +défiances sont promptes à naître. Qu'au premier doute, à la première +impression pénible, il m'écrive, ou me fasse dire un mot par vous, ou +par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour +moi je lui promets une franchise entière, et j'en attends une +semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme à Tilsit, tous +les jours, à toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit! +quel génie! combien je gagnerais à vivre souvent auprès de lui! que de +choses il m'a enseignées en quelques jours! Mais nous sommes si loin! +cependant j'espère le visiter bientôt. Au printemps j'irai à Paris, et +je pourrai l'admirer dans son Conseil d'État, au milieu de ses +troupes, partout enfin où il se montre si grand! Mais d'ici là il faut +essayer de nous entendre par intermédiaire, et rendre la confiance +aussi complète que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais +je n'exerce pas ici l'ascendant que Napoléon exerce à Paris. Vous le +voyez, ce pays a été surpris par le changement un peu brusque qui +s'est opéré. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer à son +commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intérêts qu'il +faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici +des négociants français, achetez nos munitions navales et nos denrées; +nous achèterons en retour vos produits parisiens: le commerce rétabli +fera cesser les inquiétudes que les hautes classes ont conçues pour +leurs revenus. Aidez-moi surtout à vous conquérir la nation tout +entière, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie. +Ces misérables Turcs, qui égorgent aujourd'hui vos partisans, qui font +voler les têtes de quiconque est réputé ami des Français (c'est ce qui +avait lieu dans le moment à Constantinople, grâce aux suggestions de +l'Autriche et de l'Angleterre), ces misérables Turcs ne me valent pas, +et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas +trouver qu'ils pèsent d'un poids égal. Votre maître, sans doute, vous +a parlé de ce qui s'est passé à Tilsit....--Ici l'empereur se montra +curieux et inquiet. Il était impatient de s'ouvrir avec le général +Savary sur le sujet qui l'intéressait le plus, et en même temps il +craignait de commettre une indiscrétion en s'épanchant avec quelqu'un +qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un +nouveau motif de s'expliquer avec le représentant de Napoléon. Un +armistice venait d'être signé entre les Turcs et les Russes par suite +de la médiation française, armistice qui stipulait la restitution des +vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de +toute hostilité avant le printemps, et enfin l'évacuation des bords du +Danube. Au fond il n'y avait que cette dernière condition qui touchât +l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se +plaignait d'une manière générale de l'armistice qu'il imputait à +l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas, +dit-il au général Savary, aux provinces du Danube; c'est votre +Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est +écrié à Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la +Providence me dégage envers eux; arrangeons-nous à leurs dépens!...._ +Je suis entré dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M. +de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop +d'un notable avantage de ce côté pour la rendre favorable à la France. +La Finlande, où vous me pressez de marcher, est un désert, dont la +possession ne sourit à personne, qu'il faut de plus enlever à un +ancien allié, à un parent, par une sorte de défection qui blesse la +délicatesse nationale, et qui fournit des prétextes aux ennemis de +l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spécieuses +de notre brusque revirement. Dites tout cela à l'empereur Napoléon; +persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins animé du désir de +posséder une province de plus, que du désir de rendre solide, agréable +à ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses... +Ah! répéta l'empereur, si je pouvais aller à Paris en ce moment, tout +s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas +avant le mois de mars.--En proférant ces dernières paroles, l'empereur +Alexandre questionnait le général Savary avec une insistance inquiète, +pour savoir s'il n'avait rien reçu de Napoléon, s'il n'avait pas la +confidence de ses projets, de ses résolutions à l'égard de l'Orient et +de l'Occident. + +Le général Savary mit un art infini à ne pas décourager l'empereur +Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce +que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes pensées +chez l'empereur Napoléon, mais que certainement il ferait tout pour +contenter son puissant allié. M. de Romanzoff fut encore plus +explicite que son souverain, raconta au général Savary les ouvertures +du général Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur +Alexandre, l'empressement de ce prince à saisir cette occasion de +prouver sa fidélité à la France, en ne voulant tenir que de sa main ce +qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus +vivement que jamais la résolution de se déclarer contre l'Angleterre +et la Suède, contre l'Autriche même, s'il en était besoin, afin +d'amener cette dernière puissance à la politique de Tilsit. C'est +ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en crée un pour chaque +circonstance), on qualifiait le système de tolérance qu'on s'était +réciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on +serait tenté de faire chacun de son côté. Mais M. de Romanzoff +ajoutait qu'il fallait que la Russie obtînt l'équivalent de tout ce +qu'elle était disposée à permettre, ne fût-ce que pour rendre la +nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des +dépêches de Constantinople qui annonçaient de nouveaux désordres, M. +de Romanzoff dit en souriant au général Savary, qu'il voyait bien que +c'en était fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur +Alexandre s'en mêlât, l'empereur Napoléon serait bientôt obligé +d'annoncer lui-même, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession +des sultans, pour que _les héritiers naturels eussent à se présenter_. + +Tandis que tout était prodigué au général Savary, les instances, les +caresses, les épanchements, les cadeaux même, l'empereur Alexandre, +sans en rien dire, fit donner à son armée l'ordre de ne point évacuer +les provinces du Danube, sous prétexte que l'armistice ne pouvait être +ratifié tel qu'il était. Lui et son ministre répétèrent qu'il fallait +les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les +Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tôt +possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des +ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Pétersbourg +des acheteurs français, pour remplacer les acheteurs anglais. +Alexandre demanda spécialement deux choses: d'abord, l'autorisation de +faire élever en France les cadets appelés à servir dans la marine +russe, lesquels étaient ordinairement élevés en Angleterre, où ils +contractaient un fâcheux esprit; ensuite la faculté d'acheter dans les +manufactures françaises des fusils pour remplacer ceux des soldats +russes, qui étaient de mauvaise qualité; ajoutant que, les deux armées +étant destinées maintenant à servir la même cause, elles pouvaient +échanger leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un +magnifique présent de fourrures pour l'empereur Napoléon, en disant +qu'il voulait _être son marchand de fourrures_, et répéta qu'il +attendait M. de Tolstoy pour le faire partir dès qu'on l'aurait +définitivement agréé à Paris. + +[En marge: Sentiments qu'éprouve Napoléon en apprenant les +dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son +dévouement.] + +[En marge: Efforts du général Sébastiani pour dissuader Napoléon de +tout projet d'alliance avec la Russie, fondée sur le partage de +l'Empire turc.] + +En apprenant ces détails, fidèlement rapportés par le général Savary, +Napoléon fut à la fois satisfait et embarrassé, car il vit bien qu'il +pouvait disposer à son gré de l'empereur Alexandre et de son ministre +principal; mais il avait réfléchi froidement depuis Tilsit, et il +commençait à penser que c'était chose grave que de laisser faire un +nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de +Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un siècle était si +rapide qu'elle avait de quoi épouvanter le monde. Le général +Sébastiani de son côté lui écrivait de Constantinople que les Russes y +étaient abhorrés; que si les Turcs avaient la moindre espérance de +trouver un appui auprès de la France, ils se jetteraient eux-mêmes +dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir à les combattre pour les forcer à +devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-être d'un léger secours +pour les aider à devenir sujets de la France; que toutes les parties +de l'empire propres par leur situation à devenir françaises, se +donneraient spontanément à nous; que, dans ce cas, c'est avec +l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher à s'entendre; +que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus +avantageux, soit qu'on voulût partager, soit qu'on voulût conserver +l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins, +toujours satisfaite que la Russie n'eût rien sur les bords du Danube; +et, si on se décidait à le conserver, elle se tiendrait pour si +heureuse d'une telle résolution qu'on aurait son concours avec de +très-faibles sacrifices. Ces diverses idées, qui avaient toutes leur +côté spécieux, s'étaient succédé et alternativement combattues dans +l'esprit de Napoléon, dont l'activité ne reposait jamais, et il ne +voulait pas être trop pressé de prendre un parti sur un sujet aussi +important. Dans un système d'ambition modérée, refuser des +satisfactions à l'ambition russe, eût été fort sage. Mais avec ce +qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore, +c'était ajouter à la témérité de la politique française que de +s'engager dans de nouveaux événements, sans s'attacher complétement la +Russie, par un sacrifice en Orient. + +[En marge: Napoléon cherche à ajourner les idées de partage à l'égard +de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la +Finlande.] + +Napoléon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers +l'Orient, où elle était vivement attirée, mais vers le Nord, où elle +l'était fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prétexte de la +pousser sur la Suède. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conquête +telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver +pour l'opinion russe une première satisfaction, qui lui donnera le +temps d'en attendre d'autres. C'était beaucoup en effet que la +Finlande, surtout en considérant les véritables intérêts européens; +car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers +les Dardanelles un progrès alarmant pour l'Europe, elle en faisait un +non moins inquiétant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande. +Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension +regrettable pour l'indépendance future de l'Europe, elle recevait un +présent presque sans prix à ses yeux. Napoléon donnait beaucoup en +réalité, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait +fallu qu'il fît, pour acheter au meilleur marché possible la nouvelle +alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises +ultérieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la +Finlande; et quant aux provinces du Danube, il résolut d'ajourner +toute décision à leur égard, sans détruire toutefois les espérances +qu'il avait besoin d'entretenir. + +[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.] + +Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine à trouver un ambassadeur qui +pût convenir à Saint-Pétersbourg, et il avait fini par choisir M. de +Caulaincourt, actuellement grand écuyer, militaire de profession, +homme droit, sensé, digne, très-injustement compromis dans l'affaire +du duc d'Enghien (ce que Napoléon regardait presque comme une +convenance pour l'ambassade de Russie); mais très-propre à imposer au +jeune empereur, à le suivre partout, et à dissimuler par sa droiture +même ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but était +de ne pas tenir tout ce qu'on laissait espérer. Napoléon instruisit M. +de Caulaincourt de ce qui s'était passé à Tilsit, lui avoua qu'en +s'efforçant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant +pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui +recommanda de ne rien négliger pour conserver une alliance sur +laquelle devait reposer désormais toute sa politique. Il plaça à sa +suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingués de sa cour, et +lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pût +représenter dignement le grand Empire. + +[En marge: Réponse de Napoléon à l'empereur Alexandre.] + +Il écrivit en même temps à l'empereur Alexandre pour le remercier de +ses présents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'étaient des +porcelaines de Sèvres de la plus grande beauté); pour lui demander +instamment de l'aider à ramener la paix, en forçant l'Angleterre à la +subir; pour le prier de renvoyer à l'instant même de Saint-Pétersbourg +les ambassadeurs d'Angleterre et de Suède; pour le prévenir qu'une +armée française allait occuper le Danemark, en vertu d'un traité +d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire +marcher une armée russe en Suède, afin que le Sund fût ainsi fermé des +deux côtés; pour lui donner de nouveau son adhésion expresse à la +conquête de la Finlande; pour lui annoncer les démarches qu'il faisait +auprès de l'Autriche, afin de la décider à adhérer à la politique de +Tilsit, et lui annoncer aussi l'entrée d'armées nombreuses dans la +péninsule espagnole, dans le but de la fermer définitivement aux +Anglais; pour lui dire enfin qu'il était étranger à la rédaction de +l'armistice avec la Porte, qu'il le désapprouvait (ce qui emportait +l'approbation tacite de l'occupation prolongée des provinces du +Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman, +cette question était si grave, si intéressante dans le présent et +l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mûrement; qu'il ne pouvait en +traiter par écrit, et que c'était avec M. de Tolstoy qu'il se +proposait de l'approfondir; qu'il la réservait à cet ambassadeur, et +que c'était même afin de l'attendre qu'il avait retardé son départ +pour l'Italie, où il était cependant pressé de se rendre. +Unissons-nous, disait Napoléon à Alexandre, et _nous accomplirons les +plus grandes choses des temps modernes_.--Napoléon manda en outre à +l'empereur et à M. de Romanzoff, que le ministre Decrès allait acheter +vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que +la marine française recevrait tous les cadets russes qu'on lui +donnerait à instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur +modèle étaient à la disposition du gouvernement impérial, qui pouvait +les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de désigner. + +Tandis qu'il écrivait avec effusion à l'empereur Alexandre, Napoléon +recommanda à M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine +entrevue; car, dans un nouveau tête-à-tête impérial, il faudrait +arriver à une conclusion relativement à la Turquie, ce qu'il redoutait +infiniment. Toutefois la Finlande immédiatement accordée, les +provinces du Danube laissées en perspective, le silence gardé sur leur +occupation prolongée, enfin beaucoup de témoignages d'intimité, +paraissaient à Napoléon et étaient effectivement des moyens suffisants +de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais +restreint. + +[En marge: Arrangement de Napoléon avec l'Autriche pour la rattacher à +la politique dite de Tilsit.] + +Napoléon, malheureusement, ne s'était pas borné à voir dans l'attentat +de l'Angleterre contre le Danemark une occasion de ramener à lui +l'opinion de l'Europe, il y avait découvert au contraire un prétexte +pour se permettre de nouvelles entreprises, et il voulait profiter de +la prolongation de la guerre pour achever tous les arrangements qu'il +méditait. Il pensa que pour mieux arriver à son but il convenait de se +concilier la cour d'Autriche, et de faire cesser avec elle un état de +malaise extrême, qui provenait, indépendamment des chagrins ordinaires +de cette cour, des derniers événements de la guerre. L'Autriche s'en +voulait à elle-même d'avoir armé, sans profiter de l'occasion d'agir +qui s'offrait après Eylau et avant Friedland; de s'être livrée à des +dépenses inutiles, et d'avoir montré en pure perte des dispositions +dont Napoléon ne pouvait pas être dupe. Elle était inquiète de ce +qu'il allait exiger d'elle pour la punir, plus inquiète encore de ce +qu'il avait pu promettre à la Russie sur le Danube, et peu consolée +par le langage de l'Angleterre, qui lui répétait toujours qu'il +fallait d'une part se préparer sérieusement à la guerre, et de l'autre +ramener la Russie en lui accordant soi-même tout ce que Napoléon était +près de lui accorder; c'est-à-dire, après quinze ans d'affreux +malheurs, s'en infliger un nouveau, plus grand que tous les autres, +celui de voir les Russes sur le bas Danube. + +[En marge: Explications amicales de Napoléon avec le duc de +Wurtzbourg.] + +Napoléon, qui n'avait pas eu de peine à discerner le malaise de +l'Autriche, tenait à le faire cesser, pour être plus libre de ses +actions. Il avait reçu à Fontainebleau, avec une parfaite courtoisie, +le duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur François, transféré, comme +nous l'avons dit bien des fois, de principautés en principautés, et +très-désireux de rapprocher l'Autriche de la France, pour n'avoir plus +à souffrir de leurs querelles. Napoléon s'expliqua longuement et en +toute franchise avec ce prince, le rassura complétement sur ses +intentions vis-à-vis de la cour de Vienne, à laquelle il ne voulait, +disait-il, rien enlever, à laquelle, au contraire, il était prêt à +rendre la place de Braunau, demeurée dans les mains des Français +depuis l'infidélité commise à l'égard des bouches du Cattaro. +Napoléon déclara que, les bouches du Cattaro lui avant été +restituées, il se considérait comme sans droit et sans intérêt à +garder Braunau, place importante qui commandait le cours de l'Inn; +que, du côté de l'Istrie, il ne demandait rien que la conservation de +la route militaire accordée antérieurement pour le passage des troupes +françaises qui se rendaient en Dalmatie; que tout au plus, si on y +consentait à Vienne, il proposerait une rectification de frontières +entre le royaume d'Italie et l'empire d'Autriche, rectification qui se +bornerait à échanger les petits territoires italiens situés sur la +rive gauche de l'Izonzo, contre les petits territoires autrichiens +situés sur la rive droite, de manière à prendre pour limite le thalweg +de ce fleuve; que cela fait il n'exigerait rien de plus, et était tout +disposé à respecter scrupuleusement la lettre des traités. Sous le +rapport de la politique générale, Napoléon ajouta qu'il s'unissait à +la Russie pour demander à l'Autriche de l'aider à rétablir la paix, en +fermant les côtes de l'Adriatique au commerce anglais; que l'atroce +événement de Copenhague en faisait un devoir pour toutes les +puissances; que, si l'Autriche prenait ce parti, elle aurait l'honneur +du rétablissement de la paix, car l'Angleterre ne tiendrait pas devant +l'unanimité bien prononcée du continent; qu'enfin, cet accord sur +toutes choses étant obtenu, la cour de Vienne renoncerait sans doute à +des armements inutiles, dispendieux, inquiétants; que, de son côté, +Napoléon n'aurait rien de plus pressé que d'éloigner ses armées, et de +les transporter vers les rivages de la basse Italie. Quant à la +Turquie, Napoléon en parla très-vaguement, et ne se montra disposé à +aucune résolution prochaine. De plus, il laissa toujours entendre que +rien en Orient ne devait se faire que d'accord avec l'Autriche, +c'est-à-dire en lui ménageant sa part, dans le cas où l'empire ottoman +cesserait d'exister. + +[En marge: Octob. 1807.] + +Ces explications, qui étaient données avec bonne foi, et qui furent +reçues avec joie par le duc de Wurtzbourg, ces explications transmises +à Vienne y causèrent un vrai soulagement. Quelque fût le regret qu'on +éprouvât de n'avoir pas saisi le moment où Napoléon marchait sur le +Niémen pour se placer entre lui et le Rhin, on ne demandait pas mieux, +maintenant que l'occasion était perdue, que de demeurer tranquille, et +de n'avoir pas un tel ennemi sur les bras, lorsqu'on était seul et +sans autre allié que l'Angleterre, alliée peu secourable, qui, +lorsqu'elle avait poussé les puissances continentales à la guerre et +les avait fait battre, se retirait tranquillement dans son île, se +plaignant de la mauvaise qualité des troupes auxiliaires. Apprendre +qu'on pouvait recouvrer Braunau sans rien perdre en Istrie, apprendre +en outre que rien de prochain ne se préparait en Orient, aurait +procuré au cabinet autrichien une véritable joie, si dans l'état des +choses il eût été capable d'en éprouver. Aussi parut-il enclin à faire +tout ce que voudrait Napoléon, soit quant au thalweg de l'Izonzo, soit +quant aux démarches à tenter auprès de l'Angleterre, dont la conduite +à Copenhague était si odieuse, que même à Vienne on n'hésitait pas à +la condamner hautement. En conséquence, des pouvoirs furent envoyés à +M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, pour signer une +convention qui embrasserait tous les objets sur lesquels un accord +était désirable, et paraissait facile depuis les explications +échangées à Fontainebleau. + +[En marge: Convention de Fontainebleau entre l'Autriche et la France.] + +[En marge: Concours de l'Autriche à la politique continentale, et +déclarations faites par elle à Londres.] + +Il fut convenu que la place de Braunau serait remise à l'Autriche, que +le thalweg de l'Izonzo serait pris pour frontière des possessions +autrichiennes et italiennes, et qu'une route militaire continuerait +d'être ouverte à travers l'Istrie aux troupes françaises qui se +rendaient en Dalmatie. La convention contenant ces stipulations fut +signée à Fontainebleau le 10 octobre. Aux stipulations écrites on +joignit des promesses formelles relativement à l'Angleterre. +L'Autriche ne pouvait pas envers cette vieille alliée procéder par une +brusque et ferme déclaration de guerre, mais elle promit d'arriver au +résultat désiré en y apportant des formes qui n'ôteraient rien à la +fermeté de ses résolutions. En effet elle chargea M. de Stahremberg, +son ambassadeur à Londres, de se plaindre de l'acte commis sur +Copenhague, comme d'un attentat que devaient ressentir vivement tous +les États neutres, d'exiger une réponse aux offres de médiation qui +avaient été faites en avril par la cour d'Autriche, en juillet par la +cour de Russie, et de signifier que si l'Angleterre ne répondait pas +dans un délai prochain à des ouvertures de paix tant de fois +réitérées, sauf à débattre ensuite les conditions en présence des +puissances médiatrices, on serait forcé de rompre toute relation avec +elle, et de rappeler l'ambassadeur d'Autriche. À ces communications +officielles il fut ajouté la déclaration secrète, que l'Autriche, +complétement isolée sur le continent, était incapable de tenir tête à +la Russie et à la France réunies; qu'elle était donc obligée de leur +céder; que d'ailleurs en ce moment la France lui accordait des +conditions tolérables; que décidément elle ne pouvait ni ne voulait +plus songer à la guerre, et que l'Angleterre devait de son côté songer +à la paix; car, s'il en était autrement, elle contraindrait ses +meilleurs amis à se séparer d'elle. Il est vrai que, si le cabinet +parlait ainsi, les partisans passionnés de la guerre cherchaient à +faire croire que ce n'était là qu'une résolution passagère pour +obtenir la remise de Braunau, résolution qui changerait bientôt dès +qu'on aurait ramené la Russie à une autre politique. Malgré ces +assertions du parti de la guerre à Vienne, le cabinet autrichien en +réalité ne demandait pas mieux que de voir ses représentations +pacifiques écoutées à Londres, et avait pris le parti d'interrompre +les relations diplomatiques avec l'Angleterre, dans le cas où celle-ci +persisterait à fermer l'oreille à tout accommodement. + +Quant à ses armements, l'Autriche donna des assurances beaucoup moins +sincères. Elle affirma qu'elle vidait ses cadres en renvoyant les +hommes qui les avaient remplis momentanément, qu'elle vendait ses +magasins, qu'en un mot elle se remettait sur le pied de paix le plus +étroit. En réalité elle ne renvoyait que les hommes près d'atteindre +l'âge de la libération, pour les remplacer par de jeunes recrues dont +elle faisait l'éducation militaire avec beaucoup de soin, sous la +direction de l'archiduc Charles, toujours occupé d'apporter de +nouveaux perfectionnements à l'organisation de l'armée autrichienne. +Elle ne vendait en fait de magasins que les matières peu propres à +être conservées, et elle remplissait ses arsenaux d'armes et de +munitions de tout genre. En résumé, l'Autriche, adhérant +temporairement aux vues de Napoléon pour s'épargner la guerre, voulait +néanmoins être prête à se venger de ses revers, si des circonstances +nouvelles l'amenaient à reprendre les armes. Pour le présent elle +désirait la paix, même générale. + +[En marge: Le concours de la Prusse et du Danemark aux vues de +Napoléon complète la coalition continentale.] + +Napoléon, dont le plan était sur tous les points de reporter les +hostilités vers le littoral du continent, et pour cela d'en pacifier +l'intérieur, avait déclaré à la Prusse qu'il reprendrait volontiers le +mouvement d'évacuation, un instant suspendu par suite du retard mis à +l'acquittement des contributions, mais qu'il fallait qu'on s'entendît +le plus tôt possible sur le montant de ces contributions et sur leur +mode d'acquittement. La Prusse ayant proposé d'envoyer le prince +Guillaume, Napoléon avait témoigné qu'il l'accueillerait avec +infiniment d'égards. Cette puissance infortunée était si abattue, +qu'elle avait déclaré non-seulement son adhésion au système +continental, mais sa disposition à conclure avec la France un traité +formel d'alliance offensive et défensive. Quant au Danemark, il avait +signé un traité de ce genre, et stipulé l'envoi de troupes françaises +dans les îles de Fionie et de Seeland, pour fermer le Sund, le passer +sur la glace, et envahir la Suède au moment où commenceraient les +opérations des Russes contre la Finlande. + +[En marge: Le départ de l'expédition anglaise pour la Baltique fait +renaître l'idée de se servir de la flottille de Boulogne.] + +[En marge: État de la flottille de Boulogne en 1807.] + +Napoléon, obligé par les événements à continuer la guerre contre +l'Angleterre, et armé de tous les moyens du continent, songea à les +employer avec l'énergie et l'habileté dont il était capable. Même +avant de connaître le résultat de l'expédition de Copenhague, et dès +qu'il avait su que cette expédition se dirigeait vers la Baltique, il +avait fait partir M. l'amiral Decrès pour Boulogne, afin d'inspecter +la flottille, et de voir si elle pourrait embarquer l'armée qu'il +voulait ramener d'Allemagne, aussitôt que la Prusse aurait acquitté +ses contributions. Le départ de l'expédition anglaise envoyée vers le +Sund était une occasion unique pour surprendre l'Angleterre à moitié +désarmée. M. Decrès, transporté en toute hâte à Boulogne, Wimereux, +Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Anvers, avait trouvé malheureusement la +flottille dans un état qui la rendait peu propre à se charger d'une +nombreuse armée. Le port circulaire creusé à Boulogne était ensablé de +deux pieds; les ports de Wimereux et d'Ambleteuse, de trois; et il +suffisait de quelques années encore pour faire disparaître ces +créations du génie de Napoléon, et de la constance de nos soldats. La +plupart des bâtiments construits précipitamment et avec du bois vert, +exigeaient de grands radoubs. On n'avait maintenu en état de servir à +la mer qu'environ 300 de ces bâtiments, sur 12 ou 1,300, et ces trois +cents étaient sans cesse occupés à manoeuvrer, ou à former comme en +1804 la ligne d'embossage, du fort de l'Heurt au fort de la Crèche. +Quant aux 900 bâtiments de transport, achetés en tout lieu et à tout +âge, ils étaient presque hors de service, par suite d'un séjour de +quatre années au mouillage. Les marins, organisés pour la plupart en +bataillons, avaient perdu quelques-unes de leurs qualités comme hommes +de mer, mais comme soldats de terre ils présentaient la plus belle +troupe qu'il y eût au monde. Le général Gouvion Saint-Cyr, qui +commandait le camp de Boulogne, déclarait qu'il n'y avait rien de plus +beau dans l'armée française, la garde impériale comprise. Reportés sur +des vaisseaux, et bientôt redevenus marins, ils pouvaient former +l'équipage de douze grands vaisseaux de ligne. Quant à la flottille +hollandaise, renvoyée en partie chez elle, restée en partie à +Boulogne, elle souffrait moins dans son matériel, qui avait été mieux +construit; mais elle s'ennuyait de son oisiveté, et les hommes +regrettaient un emploi plus utile de leur activité et de leur courage. + +[Illustration: Gouvion-Saint-Cyr.] + +[En marge: Organisation de la flottille de Boulogne d'après un nouveau +système.] + +Il n'était donc pas possible de mettre immédiatement la flottille à la +voile, pour la charger de cent cinquante mille hommes, comme en 1804. +Mais avec cinq à six millions de dépenses, deux mois de temps, en +détruisant un cinquième des bâtiments, en radoubant les autres, on +pouvait embarquer sur les deux flottilles, hollandaise et française, +environ 90 mille hommes et 3 à 4 mille chevaux. Cette inspection +terminée et M. Decrès revenu à Paris, Napoléon fut d'avis, comme son +ministre lui-même, qu'on ne devait pas retenir plus long-temps les +marins de la Hollande pour un service aussi éventuel que celui de +cette flottille, toujours en partance et ne partant jamais; qu'il +était difficile de faire sortir un aussi grand nombre de bâtiments à +la fois de ces petits ports, qui bientôt même seraient dans +l'impossibilité de les contenir; qu'il valait mieux diviser cette +expédition, renvoyer les marins hollandais chez eux avec une partie de +leur matériel, garder les meilleurs bâtiments de guerre, détruire les +autres, radouber ceux qu'on aurait conservés, et les rendre propres à +l'embarquement de 60 mille hommes, placer ensuite les matelots +hollandais rentrés chez eux à bord de la flotte du Texel, les marins +français inutiles à la flottille à bord de l'escadre de Flessingue, et +se procurer ainsi, outre la flottille apte à jeter d'un seul coup 60 +mille hommes sur les côtes d'Angleterre, les escadres du Texel et de +Flessingue aptes à en transporter 30 mille des bouches de la Meuse à +celles de la Tamise, sans compter les expéditions qui pourraient +partir de Brest et de tous les autres points du continent. Cette +opinion arrêtée, les ordres furent expédiés, et la flottille de +Boulogne, rendue plus maniable, combinée en même temps avec les +escadres qui s'organisaient au Texel, à Flessingue, à Brest, à +Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à Gênes, à Tarente, prit +place dans le vaste système conçu par Napoléon, système de camps +établis près des grandes flottes, menaçant sans cesse la +Grande-Bretagne d'une expédition formidable contre son sol ou contre +ses colonies. + +[En marge: Préparatifs de l'expédition de Sicile.] + +Napoléon donna en outre tous les ordres pour l'expédition de Sicile, et +pour le complet approvisionnement des îles Ioniennes, sur lesquelles +toute son attention était en ce moment appelée par le langage que +tenaient les agents anglais à Vienne et à Saint-Pétersbourg. On pouvait +en effet conclure de ce langage que tous les efforts imaginables +seraient tentés pour enlever ces îles aux Français. Napoléon prescrivit +à son frère Joseph, avec une vivacité d'expressions poussée jusqu'à la +passion, de recouvrer Scylla et Reggio, restés aux Anglais depuis +l'expédition de Sainte-Euphémie; de réunir une partie des régiments +composant l'armée de Naples autour de Baies et autour de Reggio, pour +les tenir prêts à s'embarquer. Il enjoignit au prince Eugène de reporter +ses troupes de la haute Italie vers l'Italie moyenne, afin de remplacer +celles qui seraient employées en expéditions maritimes. Il ordonna au +roi Joseph et au prince Eugène de multiplier les expéditions de vivres, +de munitions et de recrues pour Corfou, Céphalonie et Zante. Enfin il +renouvela plus expressément que jamais l'ordre aux deux divisions de +Rochefort et de Cadix d'opérer leur sortie afin de se rendre à Toulon. +Il expédia l'amiral Ganteaume à Toulon, pour y commander la flotte +destinée à dominer la Méditerranée, à terminer la conquête du royaume de +Naples par la prise de la Sicile, et à consolider la domination +française dans les îles Ioniennes par le transport de vastes ressources +dans ces îles. En attendant, il était recommandé aux ingénieurs de la +marine de hâter les constructions entreprises sur tout le littoral +européen. + +[En marge: Départ de l'armée française destinée à envahir le +Portugal.] + +[En marge: Organisation d'une seconde armée pour le Portugal.] + +Tandis qu'il s'occupait ainsi des positions maritimes situées en +Italie, Napoléon avait de nouveau pressé l'expédition du Portugal. Les +trois camps de Saint-Lô, Pontivy, Napoléon, réunis sous le général +Junot à Bayonne, y présentaient un effectif nominal de 26 mille +hommes, un effectif réel de 23, dont 2 mille hommes de cavalerie, et +36 bouches à feu. Un renfort de 3 à 4 mille hommes était en route pour +rejoindre. Le 12 octobre, surlendemain de la convention signée avec +l'Autriche, Napoléon ordonna au général Junot de franchir la frontière +d'Espagne, se contentant d'un simple avis donné à Madrid du passage +des troupes françaises. Il assigna au général Junot la route de +Burgos, Valladolid, Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Alcantara, et la rive +droite du Tage jusqu'à Lisbonne. Il lui recommanda la marche la plus +rapide. L'Espagne avait promis de joindre ses forces à celles de la +France pour concourir à l'expédition, et pour participer naturellement +à la distribution du butin. Napoléon avait non-seulement accepté, mais +exigé l'envoi réel d'une force espagnole, sauf à en fixer plus tard la +composition et le prix, quand on aurait réussi à conquérir le +Portugal. Mais, ne comptant ni sur l'Espagne, ni sur les troupes +qu'elle pouvait envoyer, il prépara une seconde armée pour le cas +possible où le Portugal opposerait quelque résistance, et pour le cas +beaucoup plus probable où l'Angleterre réunirait aux bouches du Tage +les forces qui revenaient de l'expédition de Copenhague. Dès son +arrivée à Paris, Napoléon avait voulu que les cinq légions de réserve, +dont il a été si souvent parlé, et qui avaient mission de remplacer +les camps chargés de la défense des côtes, fussent complétement +organisées, instruites et armées. Il avait prescrit aux cinq sénateurs +qui les commandaient, de tout disposer pour faire marcher deux ou +trois bataillons sur les six dont elles étaient composées. Ayant +appris que ces deux ou trois bataillons par chaque légion étaient +prêts, il ordonna de les réunir à Bayonne, de les former en trois +divisions sous les généraux Barbou, Vedel, Malher; de les compléter +avec deux bataillons de la garde de Paris, que le retour de cette +garde, aguerrie en Pologne, rendait disponibles, avec quatre +bataillons suisses qui stationnaient les uns à Rennes, les autres à +Boulogne et à Marseille, enfin avec le troisième bataillon du 5e +léger, en garnison à Cherbourg, et le premier du 47e de ligne, en +garnison à Grenoble. C'étaient vingt et un ou vingt-deux bataillons, +qui allaient partir du siége de chaque légion, c'est-à-dire de Rennes, +Versailles, Lille, Metz, Grenoble, et être rendus vers la fin de +novembre à Bayonne. Ils devaient former un corps de 23 à 24 mille +hommes, suivi de 40 bouches à feu, et de quelques centaines de +cavaliers, sous les ordres de l'un des généraux de division les plus +distingués du temps, du général Dupont, illustré à Albeck, Diernstein, +Hall, Friedland, et destiné par Napoléon à devenir bientôt maréchal. +C'était une seconde armée suffisante pour soutenir celle de Junot, +quelque importance que pussent acquérir les événements du Portugal. +Elle prit le nom de deuxième corps d'observation de la Gironde, +l'armée de Junot ayant déjà reçu le titre de premier corps. Il ne +manquait à l'une et à l'autre de ces armées que de la cavalerie. +Napoléon leur en prépara une nombreuse et bonne, à Compiègne, +Chartres, Orléans et Tours. Il avait, comme on doit s'en souvenir, +pendant la campagne de Pologne, mis autant de soin à entretenir les +dépôts de cavalerie que ceux d'infanterie. Il les avait sans cesse +pourvus d'hommes et de chevaux, et il pouvait en tirer, pour les +employer dans le midi, les renforts que la paix de Tilsit le +dispensait d'envoyer dans le nord. Il ordonna donc de réunir à +Compiègne une brigade de 1,000 hussards, à Chartres une brigade de +1,200 chasseurs, à Orléans une brigade de 1,500 dragons, et une +quatrième de 1,400 cuirassiers à Tours, ce qui formait un total de +5,000 chevaux tiré des dépôts, et bien assez nombreux pour les pays +montagneux où les deux armées de la Gironde étaient appelées à opérer. +Ce n'étaient là que de simples précautions, car il était douteux qu'il +fallût autant de forces en Portugal; mais Napoléon avait grand désir +d'attirer les Anglais de ce côté, et, bien que les soldats qu'il y +envoyait fussent jeunes, il les trouvait suffisants pour les opposer +aux troupes britanniques, et plus que suffisants pour battre les +armées méridionales, dont il ne faisait alors aucun cas. + +[En marge: Réponse du Portugal à Napoléon secrètement concertée avec +l'Angleterre.] + +Tout était donc préparé pour s'emparer du Portugal, indépendamment du +secours promis par les Espagnols. On avait reçu de la cour de Lisbonne +une réponse telle que Napoléon l'avait prévue, et telle qu'il la lui +fallait après l'événement de Copenhague, pour se dispenser de tout +ménagement. Le prince régent du Portugal, gendre, comme on sait, du +roi et de la reine d'Espagne, n'en était pas moins par tradition +héréditaire et par faiblesse personnelle le sujet dévoué de +l'Angleterre. Ses ministres différaient d'avis, il est vrai, et +quelques-uns d'entre eux pensaient que la dépendance de l'Angleterre +n'était ni le régime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le +moyen le plus assuré de vendre ses vins et de se procurer des blés. +Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par +l'Angleterre était chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis +que la France était entrée dans la carrière des révolutions, et qu'en +se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer +non-seulement de régime industriel, mais de régime social. Le prince +régent, averti par M. de Lima, son ambassadeur à Paris, et par M. de +Rayneval, chargé d'affaires de France à Lisbonne, des volontés +absolues de Napoléon, avait concerté avec le cabinet britannique la +conduite à tenir, dans le double but de s'épargner la présence d'une +armée française, et de faire essuyer aux intérêts anglais le moindre +dommage possible. En conséquence, on s'était entendu avec M. Canning, +par l'intermédiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de +concéder à la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si +même il le fallait, une déclaration de guerre simulée contre +l'Angleterre; mais de se refuser, à l'égard des négociants de +celle-ci, à toute mesure contre les personnes et les propriétés, car +Lisbonne et Oporto étaient devenus de vrais comptoirs anglais, où +négociants, capitaux, bâtiments, tout était anglais. Accorder +l'arrestation des personnes et la saisie des propriétés, comme le +demandait Napoléon, c'eût été porter dans ces comptoirs le ravage et +la ruine. Cette réponse convenue, on espérait que, si la France s'en +contentait, le commerce du Portugal, si avantageux à l'activité +britannique, si commode à la paresse portugaise, en serait quitte pour +une gêne momentanée, et que la marine royale anglaise en serait +quitte aussi pour aller directement de Portsmouth à Gibraltar sans +toucher à Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de +relâcher sur les points les moins fréquentés des côtes du Portugal, en +prétextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait +en alléguant les lois de l'humanité. Si la France n'acceptait pas de +telles conditions, la cour de Lisbonne, plutôt que de rompre avec +l'Angleterre, était résolue aux dernières extrémités, non pas à une +lutte contre les troupes françaises (elle était incapable de ce noble +désespoir), mais à une fuite au delà des mers. + +Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons +d'Espagne, plongée comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la +lâcheté, avait pris en aversion et le siècle où se passaient de si +effrayantes révolutions, et le sol même de l'Europe qui leur servait +de théâtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu'à vouloir +se retirer dans l'Amérique du sud, dont elle partageait le territoire +avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient +sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante +à un riche qu'on encourage à se ruiner son patrimoine qu'il ne connaît +pas. Ils lui disaient que ce n'était pas la peine de contester aux +oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour à tour rocailleux ou +sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au delà de l'Atlantique un +empire magnifique, presque aussi grand à lui seul que cette triste +Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire semé +d'or, d'argent, de diamants, où l'on trouverait le repos, sans un +seul ennemi à craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les stériles +rivages aux Anglais et aux Français, qui les arroseraient de leur sang +tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux +compagnon d'armes des Bragance, le soin de défendre son indépendance +s'il y tenait encore, tels étaient les honteux projets qui de temps en +temps calmaient les terreurs du régent de Portugal et de sa famille. +Cependant cette indigne faiblesse n'était combattue chez ce prince que +par une autre faiblesse, c'est-à-dire par la peine de prendre un grand +parti, de se séparer des lieux où il avait passé sa molle vie, d'armer +une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans, +ses richesses, de s'en aller enfin à travers les mers braver une +nouveauté pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour +de Portugal hésitait, mais prête à s'embarquer si le bruit des pas +d'une armée française venait frapper ses oreilles. Il fut donc +officiellement répondu à M. de Rayneval qu'on romprait avec la +Grande-Bretagne, bien que le Portugal pût difficilement se passer +d'elle, qu'on irait même jusqu'à lui déclarer la guerre, mais qu'il +répugnait à l'honnêteté du prince régent de faire arrêter les +négociants anglais et saisir leurs propriétés. + +[En marge: La réponse du Portugal décide Napoléon à s'emparer de ce +royaume.] + +Napoléon était trop perspicace pour se payer de semblables défaites. +Il voyait très-clairement que la réponse avait été concertée à +Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et +qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs +que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au +Brésil; et il n'en était point fâché, car malheureusement depuis le +désastre de Copenhague ses idées avaient pris un autre cours. Il +voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clôture des +rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-même pour en +disposer à son gré. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui +donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci +contre le Danemark, il était décidé à ne plus s'imposer de ménagements +envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et à les +détruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu'à la fin +de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un État de plus +supprimé en Europe n'ajouterait pas aux difficultés de la paix; que ce +qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le +_status præsens_ comme base des négociations, et que, si la face de la +Péninsule était changée, on serait bien obligé de l'admettre telle +qu'on la trouverait, et de la comprendre au traité général dans son +nouvel état. En conséquence, il résolut de s'approprier le Portugal, +sauf à s'entendre avec l'Espagne, et même à s'en servir pour +révolutionner l'Espagne elle-même; car elle lui déplaisait, elle le +gênait, elle le révoltait dans son état actuel, autant que les cours +de Naples et de Lisbonne, qu'il avait déjà chassées, ou qu'il allait +chasser de leur trône chancelant. Tel fut le commencement des plus +grandes fautes, des plus grands malheurs de son règne! Notre coeur se +serre en approchant de ce sinistre récit, car ce n'est pas seulement +l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires, +les plus séduisants de l'humanité, mais c'est l'origine des malheurs +de notre patrie infortunée, entraînée avec son héros dans une chute +épouvantable. + +[Note 14: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier +Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité +authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après, +lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre +les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que +toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec +le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent +cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.] + +[En marge: Ordre à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et à Junot de +marcher en toute hâte vers le Tage.] + +Napoléon ordonna donc à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit +remettre à M. de Lima ses passe-ports, recommanda au général Junot de +hâter la marche de ses troupes, et de n'écouter aucune proposition, +quelle qu'elle fût, sous le prétexte qu'il ne devait se mêler en rien +de négociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne +aux Anglais. L'intention de Napoléon, en faisant marcher sans relâche +et sans rémission sur Lisbonne, était de saisir la flotte portugaise, +et de confisquer toutes les propriétés anglaises, tant à Lisbonne qu'à +Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait à lui +enlever le plus de matériel naval et de valeurs commerciales qu'il +pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant à ses +exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlevé aux +Anglais, le dédommageraient de ne pouvoir détruire la maison de +Bragance, car il devenait impossible de sévir contre une cour soumise +et désarmée. + +[En marge: Premières pensées de Napoléon à l'égard de la péninsule +espagnole.] + +Mais restait à disposer du Portugal, au cas où la maison de Bragance +s'en irait en Amérique. S'en emparer pour la France n'était pas +admissible, même pour un conquérant qui avait déjà constitué des +départements français sur le Pô, qui devait en constituer bientôt sur +le Tibre et sur l'Elbe. Le donner à un des princes de la maison +Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus +raisonnable; mais c'était adopter pour la Péninsule un arrangement qui +aurait un caractère définitif, et Napoléon de ce côté voulait tout +laisser dans un doute qui n'interdît aucune combinaison ultérieure. +Depuis quelque temps une pensée fatale commençait à dominer son +esprit. Ayant déjà chassé de leur trône les Bourbons de Naples, il se +disait souvent qu'il faudrait un jour agir de même avec les Bourbons +d'Espagne, qui n'étaient pas assez entreprenants pour l'assaillir +ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui +étaient aussi hostiles; qui avaient essayé de le trahir la veille +d'Iéna; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la première +occasion; qui finiraient peut-être par en trouver une mortelle pour +lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le +trahissaient de fait, en laissant périr dans leurs mains la puissance +espagnole, puissance aussi nécessaire à la France qu'à l'Espagne +elle-même, et aussi complétement anéantie en 1807 que si elle n'avait +jamais existé. Quand Napoléon songeait au danger d'avoir des Bourbons +sur ses derrières, danger peu alarmant pour lui-même, mais +très-inquiétant pour ses successeurs qui n'auraient pas son génie, et +qui rencontreraient peut-être dans les successeurs de Charles IV des +qualités qu'ils n'auraient plus eux-mêmes; quand il songeait à toutes +les bassesses, à toutes les indignités, à toutes les perfidies de la +cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa +criminelle épouse et de son ignoble favori; quand il songeait à l'état +de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des +finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un écu, +ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres +mains auraient déjà servi, par leur réunion avec celles de France, à +réduire l'Angleterre, il était saisi d'indignation pour le présent, de +crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et +profiter de la soumission du continent à ses vues, du concours dévoué +que la Russie offrait à sa politique, de la prolongation inévitable de +la guerre à laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux +que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour +achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout +les Bonaparte aux Bourbons; pour régénérer une noble et généreuse +nation, endormie dans l'oisiveté et l'ignorance; pour lui rendre sa +puissance, et procurer à la France une alliée fidèle, utile, au lieu +d'une alliée infidèle, inutile, désespérante. Napoléon se disait, +enfin, que la grandeur du résultat l'absoudrait de la violence ou de +la ruse qu'il faudrait peut-être employer pour renverser une cour +toujours prête à le trahir lorsque dans ses courses incessantes il +s'éloignait de l'Occident, prompte à se prosterner quand il y +revenait, donnant enfin cent raisons réelles, mais aucune raison +ostensible de la détruire. + +Ces pensées auraient été vraies, justes, réalisables même, si déjà il +n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'était possible d'en +accomplir en plusieurs règnes, si déjà il ne s'était chargé de +constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres, +non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile après la +constitution de l'Italie, c'eût été la régénération de l'Espagne. Sur +les quatre cent mille vieux soldats, employés du Rhin à la Vistule, +cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur +emploi. Mais ajouter à tant d'entreprises au nord une entreprise +nouvelle au midi, la tenter avec des troupes à peine organisées, était +bien grave et bien hasardeux! Napoléon ne le croyait pas. Il ne savait +pas une difficulté qu'il n'eût vaincue du Rhin au Niémen, de l'Océan à +l'Adriatique, des Alpes juliennes au détroit de Messine, du détroit de +Messine aux bords du Jourdain. Il méprisait profondément les troupes +méridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup +plus de cas des troupes anglaises, et ne considérait pas les Espagnes +comme plus difficiles à soumettre que les Calabres. Elles étaient plus +vastes, à la vérité; ce qui signifiait que si trente mille hommes +avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en +Espagne, surtout quand on apporterait à la brave nation espagnole, au +lieu de la dissolution honteuse où elle était plongée, une +régénération qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'était donc pas +la difficulté matérielle qui faisait hésiter Napoléon, c'était la +difficulté morale, c'était l'impossibilité de trouver aux yeux du +monde un prétexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme +il avait traité Caroline de Naples et son époux. Or, une dynastie qui +au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre +hommage; qui, tout en le trahissant secrètement quand elle pouvait, +lui donnait ses armées, ses flottes dès qu'il les demandait, une telle +dynastie ne fournissait pour la détrôner aucun motif que le sentiment +public de l'Europe pût accepter comme spécieux. Si puissant, si +glorieux que fût Napoléon; qu'aux victoires de Montenotte, de +Castiglione, de Rivoli, il eût ajouté celles des Pyramides, de +Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; qu'au Concordat, +au Code civil, il eût ajouté cent mesures d'humanité et de +civilisation, il n'était pas possible, sans révolter le monde, de +venir dire un jour: Charles IV est un prince imbécile, trompé par sa +femme, dominé par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi, +Napoléon, en vertu de mon génie, de ma mission providentielle, je le +détrône pour régénérer l'Espagne.--De telles manières de procéder, +l'humanité ne les permet à aucun homme quel qu'il soit. Elle les +pardonne quelquefois après l'événement, après le succès, et alors elle +y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est résulté. Mais +en attendant elle considère de telles entreprises comme un attentat à +la sainte indépendance des nations. + +Napoléon ne pouvait donc pas détrôner Charles IV pour son imbécillité, +pour sa faiblesse, pour l'adultère de sa femme, pour l'abaissement de +l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui conférât le droit +d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie régnante. Il lui +aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la +reine de Naples, lorsqu'après avoir signé un traité de neutralité, +elle assaillit l'armée française par derrière; ou bien un massacre tel +que celui de Vérone, lorsque la république de Venise égorgea nos +blessés et nos malades pendant que l'armée française marchait sur +Vienne. Mais Napoléon n'avait à alléguer qu'une proclamation +équivoque, publiée la veille d'Iéna pour appeler la nation espagnole +aux armes, proclamation qu'il avait affecté de considérer comme +insignifiante, qui était accompagnée, il est vrai, de communications +secrètes avec l'Angleterre, démontrées depuis, fortement soupçonnées +alors, mais niées par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne +suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcés déjà contre +les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cessé de régner_. + +[En marge: Résolution de Napoléon de tout laisser en suspens en +Espagne.] + +Napoléon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient +l'Escurial un prétexte pour intervenir, pour entrer en libérateur, en +pacificateur, en voisin offensé peut-être. Mais s'il avait une pensée +générale, systématique, quant au but à atteindre, il n'était fixé ni +sur le jour, ni sur la manière d'agir. Il se serait même accommodé +d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui eût promis +une régénération complète de l'Espagne, et par cette régénération une +alliance sincère et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il, +à propos du Portugal, aucun parti définitif qui l'enchaînât à l'égard +de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'eût été le parti +le plus sûr, donner le Portugal à l'Espagne, moyennant les Baléares, +les Philippines, ou telle autre possession éloignée. Il aurait ainsi +transporté de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus +ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchanté la +cour elle-même en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il +aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait +qu'onéreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'eût été récompenser +la lâcheté, la trahison, l'incapacité, comme la fidélité la mieux +éprouvée et la plus utile. On ne pouvait guère l'exiger d'un allié +aussi mécontent que Napoléon avait sujet de l'être. Il y avait un +autre parti à prendre, c'était de s'approprier, en échange du +Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontière, +et de se créer un pied-à-terre au delà des Pyrénées, comme on en avait +un au delà des Alpes, par la possession du Piémont; politique +détestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu +posséder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, composé de +conquêtes mal liées ensemble, n'est pas dessiné par la nature de +manière à lui inspirer le goût des frontières bien tracées. S'emparer +des provinces basques et de celles qui bordent l'Èbre, telles que +l'Aragon et la Catalogne, eût donc été une faute contre la géographie, +un moyen assuré de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien +impuissante manière de placer leur gouvernement sous la dépendance de +Napoléon; car pour soumis, incapable de se défendre, ce gouvernement +l'était; mais habile, actif, dévoué, tel enfin qu'il fallait le +souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de +la Catalogne à la France. On l'aurait ainsi rendu plus méprisable, +mais non plus fort, plus courageux, plus appliqué. + +[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux +affaires d'Espagne.] + +[En marge: L'archichancelier Cambacérès privé de toute confidence au +sujet de l'Espagne.] + +Cette manière de disposer du Portugal était la plus mauvaise de +toutes, et la plus dangereuse. Napoléon n'y inclinait pas. Cependant +il l'avait examinée comme toutes les autres, et même à cette époque, +ce qui prouve qu'il y avait pensé, il faisait demander à la légation +française à Madrid une statistique des provinces basques et des +provinces que l'Èbre arrose dans son cours. Auprès de lui se trouvait +alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de +bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'était M. de +Talleyrand, qui, ayant deviné les secrètes préoccupations de Napoléon, +exerçait sur lui la plus funeste des séductions, c'était de +l'entretenir sans relâche de l'objet de ses pensées. Il n'y a pas pour +la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui +veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouché, ayant perdu en 1802 le +portefeuille de la police, pour avoir improuvé l'excellente +institution du Consulat à vie, s'était efforcé de regagner son +portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste +institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rôle +pareil. Il avait sensiblement déplu à Napoléon en voulant quitter le +portefeuille des affaires étrangères pour la position de grand +dignitaire, et il cherchait à lui plaire de nouveau, en le conseillant +comme il aimait à l'être. M. de Talleyrand était du voyage de +Fontainebleau. Il voyait depuis l'événement de Copenhague la série +des guerres reprise et continuée, la France lançant la Russie au nord +et à l'orient, pour pouvoir se lancer elle-même au midi et à +l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il +n'avait pas assez de génie pour juger les arrangements qui convenaient +le mieux à l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines +pour juger que Napoléon était plein de pensées encore vagues, mais +absorbantes, relativement à la Péninsule. Cette découverte faite, il +avait essayé d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout à +coup la froideur de Napoléon à son égard s'évanouir, la conversation +renaître, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rétablir. Il en +avait profité, et n'avait cessé d'ajouter, au tableau déjà si hideux +de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin +pour offenser les yeux de Napoléon. À propos du Portugal, il avait +paru fort d'avis que descendre sur l'Èbre, s'y établir, en +compensation de la cession faite à l'Espagne des bords du Tage, était +une position d'attente, utile et bonne à prendre. Napoléon n'inclinait +pas vers ce projet, et en préférait un autre. Mais M. de Talleyrand +n'en était pas moins devenu son plus intime confident, après avoir été +accueilli pendant deux mois avec une froideur extrême. On voyait sans +cesse Napoléon, dès qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le +cercle des femmes, on le voyait en tête-à-tête avec M. de Talleyrand, +parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre +préoccupation, d'un sujet évidemment grave, qu'on ignorait, qu'on ne +s'expliquait même pas, tant l'Empire semblait puissant, prospère et +pacifié depuis Tilsit! Napoléon, se promenant dans les vastes galeries +de Fontainebleau, tantôt avec lenteur, tantôt avec une vitesse +proportionnée à celle de ses pensées, mettait à la torture le +courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps, +comme il immolait son âme à flatter les funestes et déplorables +entraînements du génie. Un seul homme, privé pour la première fois de +la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacérès, +pénétrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les +interrompre, ni opposer ses assiduités à celles de M. de Talleyrand; +car avec le temps Napoléon, devenu pour lui plus impérieux sans être +moins amical, était moins accessible aux conseils de sa timide +sagesse. Quelques mots échappés à l'archichancelier Cambacérès avaient +suffi pour déceler l'opposition de cet homme d'État clairvoyant à +toute nouvelle entreprise, et particulièrement à toute immixtion dans +les affaires inextricables de la Péninsule, où des gouvernements +corrompus régnaient sur des peuples à demi sauvages, où l'on devait +trouver décuplées les difficultés que Joseph rencontrait dans les +Calabres. Napoléon avait donc parfaitement discerné l'opinion du +prince Cambacérès, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui +qui ne craignait pas le monde, il lui témoignait la même amitié, mais +plus la même confiance[15]. + +[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même, +confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres +de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses +correspondances.] + +[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoyé secret du prince de la +Paix, dans les négociations relatives au Portugal.] + +On venait de voir paraître à Fontainebleau un autre personnage, +celui-là obscur, rarement admis à l'honneur de figurer en présence de +Napoléon, mais aussi rusé, aussi habile qu'aucun agent secret puisse +l'être: c'était M. Yzquierdo, l'homme de confiance du prince de la +Paix, et envoyé à Paris, comme nous l'avons dit plus haut, pour +traiter sérieusement les affaires que MM. de Masserano et de Frias ne +traitaient que pour la forme. Il était non-seulement chargé des +intérêts de l'Espagne, mais aussi des intérêts personnels du prince de +la Paix, auquel il était fort attaché, en ayant été distingué et +apprécié jusqu'à recevoir de lui les plus importantes missions. Il +faisait le mieux qu'il pouvait les affaires de son pays, et celles +d'Emmanuel Godoy; car, bien que dévoué à ce dernier, il était bon +Espagnol. Doué d'une sagacité rare, il avait pressenti que le moment +critique approchait pour l'Espagne; car d'une part Napoléon se +dégoûtait chaque jour davantage d'une alliée incapable et perfide, et +d'autre part, ayant successivement touché à toutes les questions +européennes, il était naturellement conduit à celle de la Péninsule, +et amené aux affaires du midi, par la conclusion, du moins apparente, +de celles du nord. Aussi cet agent subtil et insinuant employait-il +tous ses efforts pour être informé de ce qui se passait dans les +conseils de l'Empereur. Il avait trouvé un moyen d'y pénétrer par le +grand maréchal du palais, Duroc, lequel avait épousé une dame +espagnole, fille de M. d'Hervas, autrefois chargé des affaires de +finances de la cour de Madrid, et depuis devenu marquis d'Almenara et +ambassadeur à Constantinople. M. Yzquierdo avait cultivé cette +précieuse relation, et cherchait à travers la droiture et la +discrétion du grand maréchal Duroc, soit à découvrir les desseins de +Napoléon, soit à lui faire parvenir des paroles utiles. Il n'avait pas +manqué, à l'occasion du Portugal, de paraître plus souvent à +Fontainebleau, pour tâcher d'obtenir le résultat le plus avantageux à +l'Espagne et à son protecteur. + +[En marge: Voeux de la cour de Madrid à l'égard du Portugal.] + +[En marge: Désir du prince de la Paix d'obtenir pour lui-même, et à +titre de principauté souveraine, une portion du Portugal.] + +[En marge: Intérêts de la reine d'Étrurie dans le partage à faire du +Portugal.] + +La cour de Madrid, bien qu'elle sentit tous ses désirs se réveiller à +l'idée d'une opération sur le Portugal, ne voyait pas néanmoins sans +quelque chagrin la maison de Bragance poussée vers le Brésil, car +elle-même éprouvait de grandes inquiétudes pour ses colonies +d'Amérique depuis que les États-Unis avaient secoué le joug de +l'Angleterre. L'établissement d'un État européen et indépendant au +Brésil lui faisait craindre une nouvelle commotion qui conduirait le +Mexique, le Pérou, les provinces de la Plata, à se constituer +également en États libres, et dans les moments où la prévoyance +l'emportait chez elle sur l'avidité, elle aurait mieux aimé voir les +Bragance rester à Lisbonne, que de voir naître par leur départ des +chances d'acquérir le Portugal. Cependant il n'était pas probable que +les Bragance, sauvés une première fois en 1802 par l'Espagne, ce qui +avait coûté à celle-ci l'île de la Trinité, pussent l'être encore une +fois en 1807. Il fallait donc se résigner à ce qu'ils fussent, de gré +ou de force, relégués au Brésil. Dans cette situation, la cour de +Madrid n'avait pas mieux à faire que de chercher à acquérir le +Portugal. Mais elle sentait bien qu'elle avait peu mérité de Napoléon +une si riche récompense; elle se doutait qu'il faudrait l'acheter par +des sacrifices, peut-être même consentir à ce qu'il fût divisé; et +pour ce cas M. Yzquierdo avait une mission secondaire, c'était +d'obtenir l'une des provinces du Portugal pour son protecteur, le +prince de la Paix. Celui-ci voyant de jour en jour se former contre +lui, tant à la cour qu'au sein de la nation, un orage redoutable, +voulait, s'il était précipité du faîte des grandeurs, ne pas tomber +dans le néant, mais dans une principauté indépendante et solidement +garantie. La reine souhaitait avec ardeur pour son favori ce beau +refuge. Le bon Charles IV le croyait dû aux grands services de l'homme +qui, disait-il, l'aidait depuis vingt ans à porter le poids de la +couronne. En conséquence M. Yzquierdo avait reçu de ses souverains, +autant que du prince de la Paix lui-même, la recommandation expresse +de poursuivre ce résultat, dans le cas toutefois où le Portugal ne +serait pas intégralement donné à l'Espagne. Il y avait une autre +ambition à satisfaire encore en cas de partage du Portugal, c'était +celle de la reine d'Étrurie, fille chérie du roi et de la reine +d'Espagne, veuve du prince de Parme, mère d'un roi de cinq ans, et +régente du royaume d'Étrurie, institué il y avait quelques années par +le Premier Consul. On se doutait bien que Napoléon ne laisserait pas +plus à l'Espagne qu'à l'Autriche des possessions en Italie, et, dans +cette prévision, l'on demandait pour la reine d'Étrurie une partie du +Portugal. Le Portugal, divisé alors en deux principautés vassales de +la couronne d'Espagne, serait, devenu en réalité une province +espagnole. De plus la cour de Madrid, dans sa fainéantise, dans son +abaissement, nourrissait un désir ambitieux, c'était d'acquérir un +titre qui couvrit ses misères présentes, et elle souhaitait que +Charles IV s'appelât ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES AMÉRIQUES. +Chacun ainsi dans cette cour avilie eût été satisfait. Le favori +aurait eu une principauté pour y abriter ses turpitudes; la reine +aurait eu le plaisir de pourvoir son favori et avec lui sa fille +préférée; le roi enfin aurait en passant recueilli un titre pour +l'amusement de son imbécile vanité. + +[En marge: Opinion de Napoléon sur les divers projets proposés pour le +Portugal.] + +[En marge: Traité de Fontainebleau résolu le 23 octobre et signé le +27.] + +Telles étaient les idées que M. Yzquierdo avait mission de faire +agréer à Fontainebleau. De tous les projets possibles, le dernier +était celui qui s'éloignait le moins des vues de Napoléon. Il ne +voulait d'abord, comme nous l'avons dit, d'aucun arrangement qui pût +devenir définitif. Il n'entendait pas donner purement et simplement le +Portugal à la cour de Madrid, don qu'elle n'avait pas mérité, et qui +l'aurait relevée aux yeux des Espagnols. Il avait renoncé à l'idée, +préconisée par M. de Talleyrand, de prendre pied au delà des Pyrénées +par l'acquisition des provinces de l'Èbre. Dès lors il devait opinion +préférer, sauf à le modifier, le projet de morcellement qu'avait +apporté M. Yzquierdo, et qui avait pour le moment les seuls avantages +auxquels il aspirât. D'abord Napoléon était résolu à purger l'Italie +de tous princes étrangers, et après en avoir expulsé les Autrichiens +il tenait à en écarter aussi les Espagnols, non pas comme dangereux, +mais comme incommodes. On avait donc bien deviné sa véritable pensée, +en supposant qu'il chercherait à recouvrer l'Étrurie, au moyen d'un +échange contre une portion du Portugal. Ensuite, bien que rempli de +mépris pour le favori qui avilissait et perdait l'Espagne, il tenait à +se l'attacher quelque temps encore, afin de l'avoir à sa disposition +dans les différentes éventualités qu'il prévoyait, ou qu'il voulait +faire naître. Mais il trouvait que c'était trop que de donner à la +reine d'Étrurie une moitié du Portugal pour prix de la Toscane, et au +favori l'autre moitié pour prix de son dévouement. En conséquence, +prenant peu de peine pour persuader des gens auxquels il n'avait qu'à +signifier ses volontés, il dicta à M. de Champagny, le 23 octobre au +matin, une note contenant ses résolutions définitives[16]. Il +accordait à la reine d'Étrurie pour son fils un État de 800 mille âmes +de population, situé sur le Douro, ayant Oporto pour capitale, et +devant porter le titre de royaume de LA LUSITANIE SEPTENTRIONALE. À +l'autre extrémité du Portugal, dans la partie méridionale, il +accordait au prince de la Paix un État de 400 mille âmes de +population, composé des Algarves et de l'Alentejo, sous le titre de +PRINCIPAUTÉ DES ALGARVES. Ces deux petits États réunis représentaient +la population de la Toscane, alors évaluée à 1,200 mille âmes. +Napoléon n'était pas assez content de l'Espagne pour lui rendre plus +qu'il ne lui ôtait. Il se réservait le milieu du Portugal, +c'est-à-dire Lisbonne, le Tage, le haut Douro, portant les noms +d'_Estramadure portugaise_, de _Beyra_, de _Tras-os-Montes_, et +comprenant une population de 2 millions d'habitants, pour en disposer +à la paix. Cet arrangement tout provisoire lui convenait à merveille, +car il laissait toutes choses en suspens, et il offrait ou le moyen de +recouvrer plus tard les colonies espagnoles en rendant les deux tiers +du Portugal à la maison de Bragance, ou le moyen de faire avec la +maison d'Espagne tel partage de territoire qu'on voudrait, si on se +décidait à la laisser régner en se l'attachant par les liens d'un +mariage. Dans tous les cas, il était convenu que les nouvelles +principautés portugaises seraient constituées en souverainetés +vassales de la couronne d'Espagne, et que le pauvre roi Charles IV +s'appellerait, suivant ses désirs, ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES +AMÉRIQUES, et porterait comme Napoléon le double titre de MAJESTÉ +IMPÉRIALE ET ROYALE. + +[Note 16: C'est d'après cette note elle-même, et les propres +instructions envoyées de Madrid à M. Yzquierdo, les unes et les autres +conservées au Louvre dans les papiers de Napoléon, que j'écris ce +récit.] + +Outre ces conditions, Napoléon exigeait que l'Espagne joignît aux +troupes françaises une division de 10 mille Espagnols pour envahir la +province d'Oporto, une de 10 à 11 mille pour seconder le mouvement des +Français sur Lisbonne, et une de 6 mille pour occuper les Algarves. Il +était entendu que le général Junot commanderait les troupes françaises +et alliées, à moins que le prince de la Paix ou le roi Charles IV ne +se rendissent à l'armée; ce qu'ils avaient promis de ne pas faire, car +Napoléon n'aurait jamais voulu confier à de tels généraux le sort d'un +seul de ses soldats. En disposant ainsi du Portugal, Napoléon +recouvrait tout de suite l'Étrurie, ce dont il était pressé pour ses +arrangements d'Italie, jetait un grossier appât à l'ambition du prince +de la Paix, ajournait toute résolution à l'égard de la Péninsule, et +ne décidait même pas sans retour la question de l'établissement des +Bragance en Amérique. + +Le traité qui contenait ce partage provisoire du Portugal fut rédigé +conformément à la note que Napoléon avait dictée à M. de Champagny, et +signé par M. Yzquierdo pour l'Espagne, par le grand maréchal Duroc +pour la France. Il fut signé à Fontainebleau même, le 27 octobre, et +il a acquis sous le titre de TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU une malheureuse +célébrité, parce qu'il a été le premier acte de l'invasion de la +Péninsule. + +[En marge: Ordre au général Junot de marcher sur Lisbonne.] + +À peine les signatures étaient-elles données que l'ordre fut expédié +au général Junot, dont les troupes entrées le 17 en Espagne se +trouvaient déjà rendues à Salamanque, de se porter sur le Tage par +Alcantara, d'en suivre la rive droite, tandis que le général Solano, +marquis del Socorro, avec 10 mille Espagnols, en suivrait la rive +gauche. Il fut expressément recommandé au général Junot d'envoyer à +Paris tous les émissaires portugais qui viendraient à sa rencontre, en +disant qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter, que ses instructions +étaient de marcher à Lisbonne, en ami si on ne lui résistait pas, en +conquérant si on lui opposait une résistance quelconque. + +[En marge: M. de Talleyrand chargé de suppléer dans ses fonctions +l'archichancelier d'État.] + +M. de Talleyrand, pour avoir prêté l'oreille à tous les épanchements +de Napoléon sur l'Espagne, obtint ce qu'il désirait, c'est-à-dire une +sorte de suprématie sur le département des affaires étrangères. +Napoléon, irrité d'abord de le voir abandonner le portefeuille des +affaires étrangères pour la dignité purement honorifique de +vice-grand-électeur, lui avait signifié qu'il n'aurait plus aucune +part à la diplomatie de l'Empire. Mais, vaincu par l'adresse de M. de +Talleyrand, il décréta que le vice-grand-électeur remplacerait dans +leurs fonctions, non-seulement le grand-électeur lui-même, absent +parce qu'il régnait à Naples, mais l'archichancelier d'État, absent +aussi parce qu'il régnait à Milan. On se souvient sans doute que +l'archichancelier d'État avait pour attribution spéciale la +présentation des ambassadeurs, la garde des traités, en un mot la +partie honorifique de la diplomatie impériale. M. de Talleyrand, +joignant ainsi au rôle d'apparat qui lui était attribué par décret le +rôle sérieux qu'il tenait de la confiance de l'Empereur, se trouvait à +la fois dignitaire et ministre, ce qu'il avait toujours ambitionné, et +ce que Napoléon avait déclaré ne jamais vouloir. L'archichancelier +Cambacérès en fit la remarque à Napoléon, qui fut légèrement +embarrassé, et promit que le décret ne serait point signé. Mais +l'archichancelier Cambacérès partait alors pour revoir sa ville +natale, celle de Montpellier, qu'il n'avait pas visitée depuis +long-temps; et à peine était-il parti que le décret, si désiré par M. +de Talleyrand, fut signé et publié comme acte officiel[17]. Ainsi en +cet instant décisif et funeste, la sagesse s'éloignait, et la +complaisance restait, complaisance plus dangereuse chez M. de +Talleyrand que chez aucun autre, car elle prenait chez lui toutes les +formes du bon sens. + +[Note 17: Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est bien digne de +remarque, c'est que l'archichancelier Cambacérès, dans ses précieux +mémoires manuscrits, raconte que Napoléon adhéra à son conseil, et que +M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de +ce grave personnage, car la correspondance de Napoléon et le +_Moniteur_ (nº 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le décret +fut signé. Mais Napoléon, pour échapper sans doute à l'embarras de +s'en expliquer, n'en parla probablement plus à l'archichancelier, qui +put croire que le décret n'existait pas.] + +[En marge: Napoléon, prêt à partir pour l'Italie, est retenu par les +nouvelles venues de l'Escurial.] + +[En marge: Charles IV annonce à Napoléon le prétendu complot tramé par +son fils, et le commencement d'un procès criminel contre ce prince.] + +Le projet de Napoléon était de partir pour l'Italie, tout de suite +après avoir reçu M. de Tolstoy, car depuis 1805 il n'avait pas revu ce +pays de sa prédilection. Il voulait lui apporter le bienfait de sa +présence vivifiante, embrasser son fils adoptif Eugène de Beauharnais, +son frère aîné Joseph, et entretenir Lucien lui-même, qu'il espérait +faire rentrer dans le sein de la famille impériale, peut-être même +placer sur un trône. Mais tout à coup, au moment de partir, les +nouvelles venues de Madrid l'arrêtèrent, et l'obligèrent à suspendre +son départ[18]. Ces nouvelles, qui depuis quelque temps commençaient à +prendre un caractère grave, étaient de la nature la plus étrange et la +plus inattendue. Elles annonçaient que le 27 octobre, jour même où se +signait en France le traité de Fontainebleau, le prince des Asturies +avait été arrêté à l'Escurial, et constitué prisonnier dans ses +appartements; que ses papiers avaient été saisis, qu'on y avait trouvé +les preuves d'une conspiration contre le trône, et qu'un procès +criminel allait lui être intenté. Immédiatement après, une lettre du +29, signée de Charles IV lui-même, apprenait à Napoléon que son fils +aîné, séduit par des scélérats, avait formé le double projet +d'attenter à la vie de sa mère et à la couronne de son père. +L'infortuné roi ajoutait qu'un tel attentat devait être puni, qu'on +était occupé à en rechercher les instigateurs; mais que le prince, +auteur ou complice de projets si abominables, ne pouvait être admis à +régner; qu'un de ses frères, plus digne du rang suprême, le +remplacerait dans le coeur paternel et sur le trône. + +[Note 18: La correspondance de Napoléon prouve ce fait de la manière +la plus authentique.] + +[En marge: Tandis que Charles IV dénonce le prince des Asturies, +celui-ci s'adresse à Napoléon pour lui demander sa protection et la +main d'une princesse française.] + +Poursuivre criminellement l'héritier de la couronne, changer l'ordre +de successibilité au trône, étaient des résolutions d'une immense +gravité, qui devaient émouvoir Napoléon, déjà fort occupé des affaires +d'Espagne, et qui ne lui permettaient plus de s'éloigner. L'appel +qu'on faisait à son amitié, presque à ses conseils, en lui annonçant +ce malheur de famille, malheur bien affreux s'il était vrai, bien +déshonorant s'il n'était qu'une calomnie d'une mère dénaturée, +accueillie par un père imbécile, l'obligeait à s'enquérir exactement +des faits, et presque à intervenir pour en dominer les conséquences. +De plus, à la même époque, arrivaient des lettres du prince des +Asturies, qui implorait la protection de Napoléon contre d'implacables +ennemis, et demandait à devenir non-seulement son protégé, mais son +parent, son fils adoptif, en obtenant la main d'une princesse +française[19]. Ainsi ces malheureux Bourbons, le père comme le fils, +appelaient eux-mêmes, forçaient presque à se mêler de leurs affaires, +le conquérant redoutable, déjà si dégoûté de leur incapacité, et trop +disposé à les chasser d'un trône où ils étaient non-seulement +inutiles, mais dangereux à la cause commune de la France et de +l'Espagne. + +[Note 19: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait à +Napoléon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est +du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne +fut expédiée par M. de Beauharnais que dans une dépêche du 20, partit +le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28 à Paris, +peut-être le 29 à Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient +alors sept ou huit jours pour se rendre à Paris.] + +[En marge: État de la cour d'Espagne en 1807.] + +On ne s'expliquerait pas ces circonstances étranges, si on ne revenait +en arrière pour prendre connaissance de ce qui se passait depuis une +année à la cour d'Espagne. On a vu ailleurs (tome IV) le tableau de +cette cour dégénérée, dominée par un insolent favori, qui était +parvenu à usurper en quelque sorte l'autorité royale, grâce à la +passion qu'il avait inspirée vingt ans auparavant à une reine sans +pudeur. S'il était en Europe un lieu fait pour présenter, dans tout ce +qu'il a de plus hideux, le spectacle de la corruption des cours, +c'était assurément l'Espagne. Derrière les Pyrénées, entre trois mers, +presque sans communication avec l'Europe, à l'abri de ses armées et de +ses idées, au milieu d'une opulence héréditaire, qui avait sa source +dans les trésors du Nouveau-Monde, et qui entretenait la paresse de la +nation comme celle de ses princes; sous un climat ardent qui excite +les sens, plus que l'esprit, une vieille cour pouvait bien en effet +s'endormir, s'amollir et dégénérer, entre un clergé intolérant pour +l'hérésie mais tolérant pour le vice, et une nation habituée à +considérer la royauté, quoi qu'elle fît, comme aussi sacrée que la +divinité elle-même. Vers la fin du dernier siècle, un prince sage, +éclairé, laborieux, et un ministre digne de lui, Charles III et M. de +Florida-Blanca, avaient essayé d'arrêter la décadence générale, mais +n'avaient fait que suspendre un moment le triste cours des choses. +Sous le règne suivant l'Espagne était descendue au dernier degré de +l'abaissement, bien que les belles qualités de la nation ne fussent +qu'engourdies. Le roi Charles IV, toujours droit, bien intentionné, +mais incapable de tout autre travail que celui de la chasse, regardant +comme un bienfait du ciel que quelqu'un se chargeât de régner pour +lui; son épouse, toujours dissolue comme une princesse romaine du +Bas-Empire, toujours soumise à l'ancien garde du corps devenu prince +de la Paix, et lui gardant son coeur tandis qu'elle donnait sa +personne à de vulgaires amants que lui-même choisissait; le prince de +la Paix toujours vain, léger, paresseux, ignorant, fourbe et lâche, +manquant d'un seul vice, la cruauté, toujours dominant son maître en +prenant la peine de concevoir pour lui les molles et capricieuses +résolutions qui suffisaient à la marche d'un gouvernement avili; le +roi, la reine, le prince de la Paix, avaient conduit l'Espagne à un +état difficile à peindre. Plus de finances, plus de marine, plus +d'armée, plus de politique, plus d'autorité sur des colonies prêtes à +se révolter, plus de respect de la part d'une nation indignée, plus de +relations avec l'Europe qui dédaignait une cour lâche, perfide et sans +volonté; plus même d'appui en France, car Napoléon avait été amené par +le mépris à croire tout permis envers une puissance arrivée à cet état +d'abjection: telle était l'Espagne en octobre 1807. + +[En marge: Décadence de la marine et des colonies espagnoles.] + +Le premier intérêt de la monarchie espagnole, depuis qu'enfermée entre +les Pyrénées et les mers qui l'enveloppent, elle n'a plus à +s'inquiéter ni des Pays-Bas ni de l'Italie, le premier intérêt c'est +la marine, qui comprenait alors l'administration de ses colonies et +celle de ses arsenaux. Ses colonies ne contenaient ni soldats, ni +fusils pour armer les colons à défaut de soldats. Ses capitaines +généraux étaient pour la plupart des officiers si timides et si +incapables, que le gouverneur des provinces de la Plata avait livré +sans combat Buenos-Ayres aux Anglais, et qu'il avait fallu qu'un +Français, M. de Liniers, à la tête de cinq cents hommes, entreprît +lui-même de chasser les envahisseurs; ce qu'il avait fait avec un +succès complet. Les Espagnols, indignés, avaient déposé le capitaine +général, et voulaient nommer à sa place M. de Liniers, qui n'avait +accepté que le titre provisoire de commandant militaire. La chaîne des +Cordillières épuisait en vain de métaux ses riches flancs: l'or et +l'argent arrachés de ses entrailles gisaient inutiles dans les caves +des capitaineries générales. Il n'y avait pas un vaisseau espagnol qui +osât les aller chercher. Le gouverneur des Philippines, par exemple, +manquant de munitions, de vivres, d'argent pour en acheter, avait été +obligé de s'adresser au brave capitaine Bourayne, commandant la +frégate française _la Canonnière_, dont nous avons raconté +précédemment les beaux combats, pour lui procurer des piastres. Le +capitaine Bourayne en avait apporté pour 12 millions après avoir fait +le trajet des Philippines au Mexique, et traversé deux fois la moitié +du globe. Pour avoir à Madrid quelque peu de ce précieux numéraire +américain, il fallait que le gouvernement espagnol en vendît des +sommes considérables aux États-Unis, à la Hollande, quelquefois même à +l'Angleterre, qui, en ayant indispensablement besoin pour elle-même, +consentait à se charger du transport en Europe, et à donner une moitié +de la valeur à l'ennemi afin d'avoir l'autre moitié. + +[En marge: Nombre et état des vaisseaux composant la marine espagnole +sous Charles III et Charles IV.] + +Quant à la marine elle-même, voici quel était son état. Composée de 76 +vaisseaux et 51 frégates sous Charles III, elle était sous Charles IV +de 33 vaisseaux et 20 frégates. Sur ces 33 vaisseaux, il y en avait 8 +à détruire immédiatement, comme ne valant pas le radoub. Restaient 25, +dont 5 vaisseaux à trois ponts, bien construits et fort beaux; 11 +vaisseaux de soixante-quatorze, médiocres ou mauvais; 9 vaisseaux de +cinquante-quatre et de soixante-quatre, la plupart anciens et d'un +échantillon trop faible depuis les nouvelles dimensions adoptées dans +la construction navale. Les 20 frégates se divisaient en 10 armées ou +propres à l'être, 10 mauvaises ou à radouber. Dans tout ce matériel +naval, il n'y avait que 6 vaisseaux prêts à faire voile, ayant des +vivres pour trois mois à peine, des équipages incomplets, et leur +carène sale au point de ne pouvoir naviguer. C'étaient les 6 vaisseaux +de Carthagène, armés et équipés depuis trois ans, et n'ayant jamais +levé l'ancre que pour paraître à l'embouchure du port, et rentrer +immédiatement. Il ne se trouvait pas un vaisseau capable de prendre la +mer ni à Cadix ni au Ferrol. À Cadix il y avait à la vérité six +vaisseaux armés, mais privés de vivres et d'équipages. Les matelots ne +manquaient pas; mais, n'ayant pas de quoi les payer, on n'osait pas +les lever, et on les laissait sans emploi dans les ports. Le petit +nombre de ceux qu'on avait levés, au lieu d'être à bord de l'escadre, +étaient employés sur des chaloupes canonnières entre Algésiras et +Cadix pour protéger le cabotage. Ainsi toute la marine espagnole, en +état d'activité, se réduisait à 6 vaisseaux armés et équipés à +Carthagène (ceux-ci sans une seule frégate), et à 6 armés à Cadix, +mais non équipés. Sur 20 frégates il n'y en avait que 4 armées, et 6 +capables de l'être. L'avenir était aussi triste que le présent, car +dans toute l'Espagne il n'existait que deux vaisseaux en construction, +et placés depuis si long-temps sur chantier, qu'on ne les croyait pas +susceptibles d'achèvement. + +[En marge: Situation des arsenaux du Ferrol, de Cadix, de Carthagène.] + +Les bois, les fers, les cuivres, les chanvres manquaient au Ferrol, à +Cadix, à Carthagène. Ces magnifiques arsenaux, construits sous +plusieurs règnes, et dignes de la grandeur espagnole par leur étendue +autant que par leur appropriation à tous les besoins d'une puissante +marine, tombaient en ruines. Les ports s'envasaient. La superbe darse +de Carthagène se remplissait de sable et d'immondices. Les nombreux +canaux qui mettent le port de Cadix en communication avec les riches +plaines de l'Andalousie, se comblaient de vase et de débris de +bâtiments. Il y avait de submergé dans ces canaux un vaisseau, _le +Saint-Gabriel_, deux frégates, une corvette, trois grandes gabares, +deux transports, et quantité d'embarcations. L'un des deux magasins de +l'arsenal de Cadix, détruit depuis neuf ans par les flammes, n'avait +pas été reconstruit. Les bassins destinés à mettre les vaisseaux à sec +se perdaient par les infiltrations. Sur deux bassins à Carthagène, +construits depuis cinquante ans, et restés sans réparations, l'un des +deux, pour être tenu à sec, avait eu besoin qu'on brûlât le bois de +plusieurs vaisseaux pour le service de la machine à épuisement. Encore +_le Saint-Pierre d'Alcantara_, qu'on y réparait, avait-il failli être +submergé. Les corderies de Cadix et de Carthagène étaient les plus +belles de l'Europe; mais on n'avait pas même quelques quintaux de +chanvre pour les occuper. Cependant Séville, Grenade, Valence +demandaient avec instance qu'on leur achetât leurs chanvres demeurés +sans débit. Les hêtres et les chênes de la Vieille-Castille, de la +Biscaye, des Asturies, destinés au Ferrol; les chênes de la Sierra de +Ronda, destinés à Cadix; les beaux pins de l'Andalousie, de Murcie, de +la Catalogne, destinés à Carthagène et Cadix, abattus sur le sol, y +pourrissaient faute de transports pour les amener vers les chantiers +où ils devaient être employés. Les matières manquaient non-seulement +parce qu'on n'en achetait pas, mais parce qu'on les vendait. Sous +prétexte de se débarrasser des objets de rebut, l'administration du +port de Carthagène, pour se procurer de l'argent, et payer quelques +appointements, avait vendu les matières les plus précieuses, surtout +des métaux. La régie de Carthagène, chargée d'approvisionner +l'escadre, ne trouvait pas de vivres, parce qu'elle était arriérée de +13 millions de réaux avec les fournisseurs. Les ouvriers désertaient, +non par trahison, mais par besoin. Sur 5 mille ouvriers, il en restait +à peine 700 à Carthagène. Les uns étaient morts de l'épidémie qui +avait désolé les côtes d'Espagne quelques années auparavant, les +autres avaient fui à Gibraltar, et allaient manger le pain de +l'Angleterre en la servant. Ceux de Cadix se voyaient par les mêmes +causes considérablement diminués en nombre. On leur devait en 1807 +neuf mois de paye, et ils étaient réduits à tendre la main. Les +matelots étaient de même dispersés à l'intérieur ou à l'étranger. Il y +en avait à qui il était dû vingt-sept mois de solde. Le peu de +ressources dont on pouvait disposer servait à appointer un état-major +qui eût suffi à plusieurs grandes marines. On comptait dans cet +état-major un grand amiral, 2 amiraux, 29 vice-amiraux, 63 officiers +répondant au grade de contre-amiral, 80 capitaines de vaisseau, 134 +capitaines de frégate, plus 12 intendants, 6 trésoriers, 11 +commissaires-ordonnateurs, 74 commissaires de marine, tout cela pour +une puissance maritime réduite à 33 vaisseaux et 20 frégates, sur +lesquels 6 vaisseaux et 4 frégates seulement armés et équipés! Voilà +où en était arrivée la marine de l'une des nations du globe les plus +naturellement destinées à la mer, d'une nation insulaire presque +autant que les Anglais, ayant de plus beaux ports que les leurs, tels +que le Ferrol, Cadix, Carthagène; des bois que les Anglais n'ont pas, +tels que les chênes de la Vieille-Castille, de Léon, de la Biscaye, +des Asturies, de la Ronda; les pins de l'Andalousie, de Murcie, de +Valence, de la Catalogne; des matières de tout genre, telles que les +fers des Pyrénées, les cuivres du Mexique et du Pérou; les chanvres de +Valence, Grenade, Séville; enfin des ouvriers habiles et nombreux, des +matelots braves, des officiers capables, comme Gravina, de mourir en +héros! Tous ces faits que nous venons de rapporter, on les connaissait +à peine à Madrid[20]. Quand on demandait à l'administration espagnole +combien il existait de vaisseaux, ou construits, ou armés, ou équipés, +elle ne pouvait le dire. Quand on lui demandait à quelle époque telle +division serait prête à lever l'ancre, elle était encore plus +embarrassée de répondre. Tout ce que le gouvernement savait, c'est que +la marine était négligée. Il le savait, et le voulait même. La marine +lui paraissait un intérêt secondaire, secondaire pour une nation qui +avait à défendre les Florides, le Mexique, le Pérou, la Colombie, la +Plata, les Philippines! L'entreprise de lutter contre l'Angleterre lui +paraissait une chimère, une chimère quand la France et l'Espagne +coalisées avaient des ports tels que Copenhague, le Texel, Anvers, +Flessingue, Cherbourg, Brest, Rochefort, le Ferrol, Lisbonne, Cadix, +Carthagène, Toulon, Gênes, Tarente, Venise, et en pouvaient faire +sortir 120 vaisseaux de ligne! Le gouvernement, c'est-à-dire le prince +de la Paix, avait quelquefois l'indignité de déverser lui-même la +raillerie sur la marine espagnole; il avait des moqueries au lieu de +larmes pour Trafalgar! C'est qu'au fond il détestait la France, cette +alliée importune, qui lui reprochait sans cesse sa criminelle inertie; +et il préférait l'Angleterre, qui lui faisait espérer, s'il trahissait +la cause des nations maritimes, le repos si commode à sa lâcheté. +Aussi, tandis qu'il affectait de mépriser la marine, moyen de lutter +contre l'Angleterre, il témoignait une grande estime pour l'armée de +terre, moyen de résister aux conseils de la France. Le prince de la +Paix parlait volontiers de ses grenadiers, de ses dragons, de ses +hussards! Voici pourtant où en était cette armée, objet de sa +prédilection: + +[En marge: État de l'armée espagnole en 1807.] + +L'armée espagnole se composait d'environ 58 mille hommes d'infanterie +et d'artillerie, de 15 à 16 mille hommes de cavalerie, de 6 mille +gardes royaux, de 11 mille Suisses, 2 mille Irlandais, et enfin de 28 +mille soldats de milices provinciales, en tout 120 mille hommes à peu +près, pouvant fournir 50 à 60 mille combattants au plus. L'infanterie +était faible, chétive, et recrutée en partie dans le rebut de la +population. La cavalerie, formée avec des sujets mieux choisis, +n'était montée qu'en très-petite partie, la belle race des chevaux +espagnols, si ardents et si doux, tombant chaque jour en décadence. +Les gardes royaux, espagnols et wallons, présentaient la seule troupe +vraiment imposante. Les milices, composées de paysans qui n'étaient +pas exercés, qui ne pouvaient pas être déplacés, n'étaient presque +d'aucun usage. Les auxiliaires suisses étaient comme partout, une +troupe de métier, fidèle et solide. Aussi, après avoir défalqué les 14 +mille hommes envoyés dans le nord de l'Allemagne, il ne restait pas +plus de 15 à 16 mille hommes à diriger vers le Portugal, sur les 26 +mille promis par le traité de Fontainebleau. Les présides d'Afrique, +notamment Ceuta, ce redoutable vis-à-vis de Gibraltar, dont la prise +par les Anglais ou les Maures aurait fini par rendre impossible le +passage de la Méditerranée dans l'Océan, ne contenaient ni garnisons +ni vivres. À Ceuta, au lieu de 6 mille hommes de garnison, prescrits +par les règlements et l'usage, il y en avait 3 mille. Au fameux camp +de Saint-Roch, devant Gibraltar, on comptait tout au plus 8 à 9 mille +hommes. Le reste de l'armée espagnole, répandu dans les provinces, y +était employé à faire le service de la police, attendu qu'il +n'existait pas alors de gendarmerie en Espagne. La réunion d'une armée +quelconque eût été impossible, car les 14 mille hommes envoyés en +Allemagne, les 16 mille acheminés vers le Portugal, absorbaient +presque entièrement la portion disponible des troupes régulières. Du +reste tout ce personnel de guerre, mal vêtu, mal nourri, rarement +payé, dépourvu d'émulation, d'esprit militaire, d'instruction, était +un corps sans âme. Là comme dans la marine l'état-major dévorait +presque toutes les ressources. Il comptait un généralissime, 5 +capitaines généraux répondant au grade de maréchal, 87 lieutenants +généraux, 127 maréchaux de camp, 252 brigadiers (grade intermédiaire +entre celui de maréchal de camp et celui de colonel) et un nombre +inconnu de colonels, car il y en avait dont le titre était réel, +d'autres provisoire, ou honorifique, et, compris les uns et les +autres, on ne parlait pas de moins de deux mille. Voilà ce qui restait +de ces redoutables bandes qui avaient fait trembler l'Europe aux +quinzième et seizième siècles! Voilà aussi à quoi servait la +prédilection marquée du prince de la Paix pour l'armée! + +[Note 20: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou +presque rien des détails que nous rapportons sur l'état de la marine, +et de ceux que nous allons rapporter sur l'armée et sur les finances. +Napoléon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui +étaient fort nombreux, et fort stimulés par son incessante curiosité. +Mais leurs rapports n'étaient pas la seule source de ses informations. +Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits +relatifs à la marine furent entièrement connus, grâce à une inspection +ordonnée dans les ports, et à un travail précieux de M. Muños, le plus +habile ingénieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur +l'armée fut ordonné à M. O'Farrill, et sur les finances à M. d'Azanza. +Ce travail, exécuté avant l'insurrection générale de l'Espagne, eut +pour éléments, quant à l'armée, des inspections générales; quant aux +finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut +envoyé avec les pièces probantes à Napoléon, qui pendant plusieurs +mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. Là, tout +s'éclaircit, et on sut exactement ce qu'on soupçonnait d'ailleurs, +l'état déplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil +volumineux et très-curieux de ces papiers, réunis au Louvre avec les +papiers de Napoléon, que sont puisés les renseignements authentiques +que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai +fait de tous ces états une soigneuse confrontation, qui ne me permet +pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muños, +O'Farrill, d'Azanza, n'écrivant ni pour le public, ni pour une +assemblée, ne soutenant de polémique avec personne, faisant connaître +purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer, +étaient forcés de dire la vérité, qu'ils n'avaient aucun intérêt à +cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irréfragables, tels +que des inspections de la veille, ou des registres et des états de +caisse. Du reste, à peu de chose près, leurs renseignements +concordèrent avec ce que les agents de Napoléon lui avaient +antérieurement appris. L'étude de tous ces documents m'a donc permis +de tracer un tableau complet de l'état de la monarchie espagnole, qui +ne pourrait pas être tracé aujourd'hui en Espagne; car les documents +ont passé en France au moment de l'invasion, et y sont restés depuis. +J'ai cru ce tableau utile, nécessaire même à l'intelligence des +événements; et c'est pour cela que je me suis donné la peine de le +composer, et que je donne à mes lecteurs celle de le lire.] + +[En marge: Détresse des finances espagnoles.] + +[En marge: État du commerce et de l'agriculture de l'Espagne.] + +[En marge: Caractère de la nation espagnole.] + +Quant aux finances, qui avec les forces de terre et de mer forment le +complément de la puissance d'un État, elles répondaient à la situation +de ces forces, et servaient à l'expliquer. On devait à la Hollande, à +la Banque, au public, aux grandes fermes, en emprunts à échéances +fixes et annuelles 114 millions, en arriérés de solde et +d'appointements 111 millions, en valès royaux (papier-monnaie, qui +perdait 50 pour cent) 1 milliard 33 millions, ce qui présentait une +dette exigible de 1,258 millions, partie échéant prochainement, partie +tout de suite, et pouvant être qualifiée de _criarde_; car pour un +gouvernement, 110 millions d'arriérés de solde et d'appointements, 32 +millions dus aux grandes fermes, 8 millions promis mois par mois à la +France et non payés, 7 millions d'intérêts annuels dus à la Hollande, +7 millions d'intérêts de valès non servis, pouvaient bien s'appeler +des dettes _criardes_. Les dépenses et les revenus se composaient +comme il suit: 126 millions de revenus, et 159 millions de dépenses, +offrant par conséquent un déficit annuel de 33 millions, c'est-à-dire +du cinquième des besoins. Les impôts étaient fort mal assis. Les +douanes, les tabacs, les salines, les octrois supportaient les +principales charges. La terre, grâce à ses propriétaires, nobles ou +prêtres pour la plupart, ne payait que la dîme au profit du clergé. +Avec un tel système d'impôt on n'aurait obtenu que cent millions de +produits, si l'Amérique n'avait fourni un supplément de 25 ou 26 +millions. L'Espagne contribuait pour des sommes beaucoup plus +considérables, mais qui restaient en grande partie dans les mains des +collecteurs du revenu public. L'industrie, depuis long-temps détruite, +ne produisait plus ni belles soieries, ni belles draperies, malgré les +mûriers de l'Andalousie et les magnifiques troupeaux de la race +espagnole. Quelques fabriques de toiles de coton, en Catalogne, +étaient plutôt un prétexte pour la contrebande qu'une industrie +réelle, car alors comme aujourd'hui, elles servaient à attribuer +mensongèrement une origine espagnole aux cotonnades anglaises. Le +commerce était ruiné, car il se trouvait réduit à quelques échanges +clandestins de piastres, dont la sortie était défendue, contre des +marchandises anglaises, dont l'entrée était défendue également, et à +l'importation (celle-ci permise) de certains produits du luxe +français. L'approvisionnement des colonies et de la marine, qui seul +depuis long-temps entretenait encore un reste d'activité dans les +ports de l'Espagne, était devenu nul par la guerre. La contrebande +anglaise dans l'Amérique du sud, rendue plus facile depuis la conquête +de la Trinité, y suffisait. L'agriculture, arriérée dans ses procédés, +difficilement modifiable par les nouvelles méthodes, à cause de la +chaleur du climat, et d'un manque d'eau presque absolu, ravagée en +outre par la _mesta_, c'est-à-dire par la migration annuelle de sept à +huit millions de moutons du nord au midi de la Péninsule, présentait +depuis des siècles un état stationnaire. Ainsi le peuple était pauvre, +la bourgeoisie ruinée, la noblesse obérée, et le clergé lui-même, +quoique richement doté, et plus nombreux à lui seul que l'armée et la +marine, souffrait aussi de la vente du septième de ses biens, demandée +et obtenue en cour de Rome, à cause de la détresse publique. Mais sous +cette misère générale, il y avait une nation forte, orgueilleuse, +aussi fière du souvenir de sa grandeur passée que si cette grandeur +existait encore; ayant perdu l'habitude des combats, mais capable du +plus courageux dévouement; ignorante, fanatique, haïssant les autres +nations; sachant néanmoins que de l'autre côté des Pyrénées il +s'était opéré d'utiles réformes, accompli de grandes choses; appelant +et craignant tout à la fois les lumières de l'étranger; pleine en un +mot de contradictions, de travers, de nobles et attachantes qualités, +et dans le moment ennuyée au plus haut point de son oisiveté +séculaire, désolée de ses humiliations, indignée des spectacles +auxquels elle assistait! + +[En marge: Fortune et conduite privée du prince de la Paix.] + +C'est en présence d'une nation si près de perdre patience que l'inepte +favori, dominateur de la paresse de son souverain, des vices de sa +souveraine, poursuivait le cours de ses turpitudes. Tandis qu'on +manquait de numéraire, dans un pays qui possédait le Mexique et le +Pérou, et qu'on y suppléait avec un papier-monnaie discrédité, +Emmanuel Godoy, par un vague pressentiment, accumulait chez lui des +sommes en or et en argent, que la libre disposition de toutes les +ressources du trésor lui permettait d'amasser, et que le bruit public +exagérait follement, car on parlait de plusieurs centaines de millions +entassés dans son palais. Ainsi, tandis qu'on se sentait misérable, on +croyait toute la richesse nationale réunie chez Emmanuel Godoy. Au +scandale public de ses relations adultères avec la reine, se +joignaient de bien autres scandales encore. Après avoir épousé dona +Maria-Luisa de Bourbon, infante d'Espagne, propre nièce de Charles +III, cousine-germaine de Charles IV, soeur du cardinal de Bourbon, +qu'il avait choisie pour se rapprocher du trône, et qu'il négligeait +par dégoût de ses modestes vertus, il était publiquement attaché, par +mariage suivant les uns, par une longue habitude suivant les autres, +à une demoiselle, nommée Josefa Tudo, dont il avait plusieurs +enfants. Il avait voulu donner à cette liaison une sorte de +consécration, en faisant nommer mademoiselle Josefa Tudo comtesse de +Castillo-Fiel (Château-Fidèle), et en ajoutant à ce titre une +grandesse pour l'aîné de ses enfants. Il la comblait de richesses, +l'entourait d'une sorte de puissance; car c'était auprès d'elle qu'on +allait le voir, quand on désirait l'entretenir en liberté; c'était +chez elle que les agents de la diplomatie européenne allaient chercher +leurs informations; c'était de ses propos que les ambassadeurs +remplissaient leurs dépêches; et, tout en épanchant auprès d'elle les +soucis, les chagrins, les anxiétés dont son aveugle légèreté ne le +sauvait pas, il trouvait encore dans la jeunesse et la beauté d'une +soeur de mademoiselle Tudo des plaisirs qui mettaient le comble aux +scandales de sa vie. Et toute l'Espagne connaissait ces honteux +désordres! la reine elle-même les connaissait et les supportait! Le +roi seul les ignorait, et remerciait le ciel de lui avoir envoyé un +homme qui travaillait et gouvernait pour lui! + +[En marge: Caractère et situation du prince des Asturies, depuis +Ferdinand VII.] + +La malheureuse nation espagnole ne sachant, entre un favori insolent, +une reine coupable, un roi imbécile, à qui donner son coeur, l'avait +donné à l'héritier de la couronne, le prince des Asturies, depuis +Ferdinand VII, qui n'était pas beaucoup plus digne que ses parents de +l'amour d'un grand peuple. Ce prince, alors âgé de 23 ans, était veuf +d'une princesse de Naples, morte, disait-on, d'un poison administré +par la haine de la reine et du favori; ce qui était faux, mais admis +comme vrai par toute l'Espagne. Repoussé par sa mère qui dans sa +tristesse habituelle croyait apercevoir un blâme, par le prince de la +Paix qui croyait y découvrir une jalousie d'autorité, opprimé par tous +les deux, obligé de chercher autour de lui un refuge, il l'avait +trouvé auprès de sa jeune épouse, et s'était vivement attaché à elle. +Comme les deux maisons de Naples et d'Espagne se haïssaient +mortellement, et que la jeune princesse arrivait à l'Escurial avec les +sentiments puisés dans sa famille, elle n'avait pas contribué à +ramener Ferdinand à ses parents, et avait, au contraire, fomenté +l'aversion qu'il nourrissait pour eux. Aussi, dans sa médiocrité +d'esprit et de coeur, accueillant tout bruit conforme à sa haine, +Ferdinand croyait avoir été privé par un crime de la femme qu'il +aimait, et il imputait ce crime à sa mère, ainsi qu'au favori adultère +qui la dominait. On comprend tout ce qu'il devait fermenter de +passions dans ces âmes vulgaires, ardentes et oisives. Le prince était +gauche, faible et faux, doué pour tout esprit d'une certaine finesse, +pour tout caractère d'un certain entêtement. Mais, aux yeux d'une +nation passionnée, ayant besoin d'aimer l'un de ses maîtres, et +d'espérer que l'avenir vaudrait mieux que le présent, sa gaucherie +passait pour modestie, sa sauvage tristesse pour le chagrin d'un fils +vertueux, son entêtement pour fermeté, et, sur le bruit de quelque +résistance opposée à divers actes du prince de la Paix, on s'était plu +à lui prêter les plus nobles et les plus fortes vertus. + +[En marge: Maladie de Charles IV dans l'hiver de 1807, et conséquences +de cette maladie.] + +Dans le courant de 1807, la nouvelle se répandit tout à coup que la +santé du roi déclinait rapidement, et que sa fin approchait. Les +apparences en effet étaient alarmantes. Ce roi, honnête et aveugle, ne +se doutait pas de toutes les bassesses qui à son insu déshonoraient +son règne. Doué néanmoins d'un certain bon sens, il voyait bien qu'il +y avait des malheurs autour de lui; car, quoi qu'on fît pour le +tromper, la perte de la Trinité, le désastre de Trafalgar, le +papier-monnaie substitué à l'argent, ne pouvaient pas prendre +l'apparence de la prospérité et de la grandeur. Il accusait les +circonstances, et demeurait convaincu que, sans le prince de la Paix, +tout serait allé plus mal. Au fond il était triste et malade. On crut +sa mort prochaine. La nation, sans lui vouloir du mal, vit dans cette +mort la fin de ses humiliations; le prince des Asturies, la fin de son +esclavage; la reine et Godoy, la fin de leur pouvoir. Pour ces +derniers, c'était plus que le terme d'un pouvoir usurpé, c'était une +catastrophe; car ils supposaient que le prince des Asturies se +vengerait, et ils mesuraient cette vengeance à leurs propres +sentiments. C'est pour ce motif que le prince de la Paix avait attaché +tant de prix à devenir souverain des Algarves. + +[En marge: Efforts de la reine et du prince de la Paix pour dominer +Ferdinand par un mariage.] + +[En marge: Nouveaux pouvoirs attribués au prince de la Paix, et +tentative pour changer l'ordre de successibilité au trône.] + +[En marge: Emmanuel Godoy créé grand amiral d'Espagne.] + +Divers moyens furent successivement imaginés par la reine et par le +favori pour se garantir contre les dangers qu'ils prévoyaient. D'abord +ils songèrent à s'emparer du prince des Asturies, et à lui faire +contracter un mariage qui le plaçât sous leur influence. Pour +l'accomplissement de ce dessein ils jetèrent les yeux sur dona +Maria-Theresa de Bourbon, soeur de dona Maria-Luisa, princesse de la +Paix. Ils pensèrent qu'en épousant cette infante, Ferdinand, devenu +beau-frère d'Emmanuel Godoy, serait ou ramené, ou contenu. Mais +Ferdinand opposa à ce projet des refus invincibles et même +outrageants.--Moi, dit-il, devenir beau-frère d'Emmanuel Godoy, +jamais! Ce serait un opprobre!--Ces refus, exprimés en un tel langage, +redoublèrent les anxiétés de la reine et du favori. Ils ne songèrent +plus qu'à se prémunir contre les conséquences de la mort du roi, +supposée alors beaucoup plus prochaine qu'elle ne devait l'être. Le +prince de la Paix était déjà généralissime de toutes les armées +espagnoles. Il résolut, et la reine accueillit cette résolution avec +empressement, de se donner de nouveaux pouvoirs, afin de réunir peu à +peu toutes les prérogatives de la royauté dans ses mains, et +d'exclure, quand il se croirait assez fort, Ferdinand du trône. Il +voulait le faire déclarer inhabile à régner, transporter la couronne +sur une tête plus jeune, amener ainsi la nécessité d'une régence, et +s'attribuer cette régence à lui-même, ce qui aurait assuré la +continuation du pouvoir qu'il exerçait depuis tant d'années. Ce plan +une fois arrêté, on commença par compléter l'autorité nominale du +prince, car son autorité réelle était depuis long-temps aussi entière +qu'elle pouvait l'être. On persuada au roi que, grâce à Emmanuel +Godoy, l'armée se trouvait dans un état florissant, mais qu'il n'en +était pas ainsi de la marine; que celle-ci avait besoin de recevoir +l'influence du génie qui soutenait la monarchie espagnole; que la +placer sous l'autorité directe du prince de la Paix, ce serait rendre +sa réorganisation certaine, et procurer une vive satisfaction au +puissant Empereur des Français, lequel se plaignait sans cesse de la +décadence de la marine espagnole. Charles IV adopta cette proposition +avec la joie qu'il mettait toujours à se dépouiller de son autorité en +faveur d'Emmanuel Godoy, et celui-ci, par un décret royal, fut +gratifié du titre de GRAND AMIRAL, titre qu'avaient porté l'illustre +vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, et plus récemment encore +l'infant don Philippe, frère de Charles III. À ce titre, qui conférait +à Emmanuel Godoy le commandement de toutes les forces de mer, outre le +commandement de toutes les forces de terre qu'il avait déjà, on ajouta +celui d'ALTESSE SÉRÉNISSIME. Il fut formé autour du prince, à l'effet +de le seconder, un conseil d'amirauté composé de ses créatures, et +malgré la misère publique on décida qu'un palais, dit de l'Amirauté, +serait édifié pour lui, dans le plus beau quartier de Madrid. Ainsi +pour tout bienfait la marine vit créer de nouvelles charges, propres +uniquement à aggraver sa détresse. + +[En marge: Au titre de grand amiral, le prince de la Paix joint celui +de colonel général de la maison militaire du roi.] + +Ce n'était pas assez que de réunir dans les mains du prince de la Paix +le commandement de toutes les forces de la monarchie, on voulut le +rendre maître du palais, et en quelque sorte de la personne du roi. On +insinua à celui-ci que son fils dénaturé, détaché de ses parents par +les funestes influences de la maison de Naples, entouré de sujets +perfides, était chaque jour plus à craindre; que l'esprit de désordre, +particulier au siècle, seconderait peut-être ses mauvais projets, et +qu'il fallait que la puissante main d'Emmanuel (c'est ainsi que +Charles IV le nommait dans sa confiante amitié) s'étendît sur la +demeure royale, pour la préserver de tout péril. En conséquence le +prince fut encore nommé colonel général de la maison militaire du roi. +Dès cet instant il commandait dans le palais même, et il était le chef +de toutes les troupes composant la garde royale. À peine avait-il reçu +ce nouveau titre, qui complétait sa toute-puissance, qu'il se hâta de +faire subir des réformes aux divers corps de la garde. Il existait, +indépendamment de deux régiments à pied, l'un dit des gardes +espagnoles, l'autre des gardes wallones, lesquels présentaient un +effectif de six mille hommes, un régiment de cavalerie qu'on appelait +les carabiniers royaux, et ensuite une troupe d'élite qui était celle +des gardes du corps, distribuée en quatre compagnies, l'_espagnole_, +la _flamande_, l'_italienne_, l'_américaine_, rappelant par leurs +titres toutes les anciennes dominations espagnoles. Ce corps, le plus +éclairé de tous, grâce au choix des hommes dont il était composé, et +bon juge de ce qui se passait en Espagne, n'inspirait pas au prince de +la Paix une entière confiance. Le prince imagina de le dissoudre, sous +prétexte de faire cesser des dénominations qui ne répondaient plus à +la réalité des choses, et de le former en deux compagnies seulement, +désignées par les titres de _première_ et _seconde_. Il profita de +l'occasion pour en faire sortir tous les sujets dont il se défiait, et +particulièrement beaucoup d'émigrés français, qui avaient cherché +asile auprès des Bourbons d'Espagne, et qui, dévoués de corps et d'âme +au bon Charles IV, étaient cependant, à cause de leur meilleure +éducation, plus capables que les autres de juger l'indigne +administration qui déshonorait la monarchie. Emmanuel Godoy en les +excluant écartait d'honnêtes gens qu'il redoutait, et donnait cours à +sa haine à chaque instant croissante contre la France. + +[En marge: Intrigues du prince de la Paix auprès des conseils de +Castille et des Indes pour s'assurer la régence.] + +Emmanuel Godoy ne se borna pas à cette mesure. Il créa son frère grand +d'Espagne, et le nomma colonel du régiment des gardes espagnoles. +Enfin il choisit pour lui-même une garde dans les carabiniers royaux. +Toutes ces précautions prises, il fit sonder, l'un après l'autre les +membres du conseil de Castille dont il croyait pouvoir disposer, afin +de les préparer à un changement dans l'ordre de successibilité au +trône. Les conseils de Castille et des Indes étaient deux corps qui +tempéraient l'autorité absolue des rois d'Espagne, comme les +parlements tempéraient celle des rois de France. Cependant il y avait +une différence dans leurs attributions; car, outre une juridiction +d'appel qui leur appartenait sur tous les tribunaux du royaume, ils +avaient des attributions administratives, le conseil de Castille +relativement aux affaires intérieures du royaume, le conseil des Indes +relativement aux vastes affaires des possessions d'outre-mer. Par une +suite séculaire de la confiance royale, et du besoin qu'a toute +royauté de s'entourer d'un certain assentiment public, aucune grande +affaire de la monarchie n'était résolue sans prendre l'avis de ces +deux conseils. Le prince de la Paix, qui avait déjà introduit dans +leur sein bon nombre de ses créatures, voulait naturellement s'assurer +leur concours pour ses projets criminels. Mais tout asservis qu'ils +étaient, ils paraissaient peu enclins à se prêter à un changement dans +l'ordre de succession au trône. On continuait toutefois à les +travailler secrètement, et on pratiquait les mêmes menées auprès des +colonels des régiments. Le langage auprès des uns et des autres +consistait à dire que le prince des Asturies était à la fois incapable +et méchant, et qu'à la mort du roi la monarchie ne pouvait tomber sans +péril entre des mains aussi malfaisantes qu'inhabiles. + +Le prince de la Paix étendait ses intrigues fort au delà de la cour +d'Espagne. Quoiqu'il détestât la France, pour les conseils importuns +et sévères qu'il en recevait, il savait que toute force était en elle, +et que les projets auxquels il attachait son salut seraient +chimériques s'ils n'avaient l'appui de Napoléon. Il cherchait donc à +se l'assurer par mille bassesses, surtout depuis la fameuse +proclamation dont le souvenir troublait son sommeil. Ayant appris que +Napoléon, qui aimait à monter des chevaux espagnols, venait de perdre +à la guerre l'un de ceux que le roi d'Espagne lui avait donnés, il lui +en avait offert quatre, choisis parmi les plus beaux du royaume. Se +faisant de la cour impériale une idée fausse, empruntée à la cour de +Madrid, il s'était imaginé que les influences secondaires valaient la +peine d'y être conquises, que Murat était le premier homme de l'armée, +qu'il jouissait de beaucoup d'ascendant sur Napoléon, et il avait +songé à l'acquérir. Il avait par ce motif entamé avec lui une +correspondance secrète[21], appuyée par des présents, et notamment +par l'envoi de chevaux superbes. L'imprudent Murat de son côté, +croyant utile de nouer des relations partout où des couronnes +pouvaient venir à vaquer, avait mis de l'empressement à se ménager +dans la Péninsule un aussi puissant ami que le prince de la Paix. La +couronne de Portugal, qui paraissait devoir être bientôt vacante, +n'était pas étrangère à ce calcul. + +[Note 21: Il existe au Louvre des échantillons de cette +correspondance, dont Napoléon s'était procuré la communication, soit +par Murat lui-même, soit par son active surveillance. Ces échantillons +donnent une singulière idée de la bassesse du prince de la Paix. Nous +citons, pour faire mieux connaître ce personnage, son caractère et ses +vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage +qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'éducation que +recevaient à cette époque les personnages composant la cour d'Espagne. + +«_À Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Berg._ + +»La lettre de V. A. I., datée le 7 décembre, à Venise, est pour moi la +preuve la plus haute du caractère éminent qui constitue le coeur d'un +grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais douté des vertus qui la +caractérisent, et jamais mon âme sentit la basse idée de la méfiance. +Oui, prince, j'ai juré à V. A. fidélité dans l'amitié dont elle +m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence. + +»J'avais le plus grand regret à garder avec V. A. I. un secret auquel +je m'ai vu forcé par la parole de mon souverain, signée dans un traité +avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance à V. A. I. me l'aurait fait +déceler si l'Empereur ne l'aurait pas exigé. Mais puisque je dois +croire que V. A. I. en est informée maintenant, je ne puis que lui +dévoiler mes sentiments. C'est à présent que je commence à jouir de la +tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection +de l'Empereur. Rien ne me saurait être nécessaire du vivant de mon +roi, puisque Sa Majesté m'honore de sa plus singulière estime; mais si +malheureusement elle venait à décéder, ce serait alors que mes ennemis +tâcheraient de flétrir mes services et de détruire ma réputation. Je +n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois +persuadé que son pouvoir m'aurait sauvé de l'affliction, je +considérais toutefois que ses efforts n'auraient été assez puissants +pour éviter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce +qui a été convenu dans le traité me doit être d'un prix inestimable! +C'est pour ça que j'ose prendre la liberté d'exprimer à S. M. I. et R. +ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empressé de +m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du +traité lui-même ne s'y aurait pas opposé. + +»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A. +I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque +S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon +maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai +l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I. +en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la +donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe +de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I. +et R. + +»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est +poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a +bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle +pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de +consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être +dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité +la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la +clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison +perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume. +On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de +S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier. + +»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa +langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui +adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il +n'est pas possible de transcrire le langage du coeur, mais dans le +mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec +lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération + + »Son invariable serviteur, + »MANUEL. + +»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»] + +[En marge: Projet conçu par les amis de Ferdinand, et consistant à +invoquer la protection de Napoléon.] + +Les menées du prince de la Paix pour changer l'ordre de successibilité +au trône, si secrètes qu'elles fussent, n'avaient pas laissé que de +transpirer à Madrid, et, jointes à une accumulation de titres sans +exemple, elles avaient donné l'éveil aux esprits. Le prince des +Asturies, aussi exaspéré qu'alarmé, s'était ouvert de sa situation à +quelques amis, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Les principaux +étaient son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand-maître de +la maison du roi, fort honnête personnage, n'ayant d'autre mérite que +celui d'homme de cour; le duc de l'Infantado, l'un des plus grands +seigneurs de l'Espagne, militaire n'exerçant pas son état, ayant de +l'ambition, peu de talents, des intentions droites, et entouré d'une +considération universelle; enfin un ecclésiastique qui avait enseigné +au prince le peu que celui-ci savait, le chanoine Escoïquiz, relégué +alors à Tolède, où il était membre du chapitre archiépiscopal. Ce +dernier était un prêtre bel-esprit, fort instruit dans les lettres, +très-peu dans la politique, aimant tendrement son élève, en étant fort +aimé, désolé de la situation à laquelle il le voyait réduit, résolu à +l'en tirer par tous les moyens, et, quoique très-bien intentionné, +sensible cependant à la perspective qui s'ouvrait devant lui d'être un +jour l'ami, le directeur de conscience du roi d'Espagne. C'est dans la +société de ces personnages et de quelques femmes de cour attachées à +la défunte princesse des Asturies, que Ferdinand épanchait les amers +sentiments dont il était plein. Le chanoine Escoïquiz étant absent, on +le manda secrètement à Madrid, parce que, aux yeux de Ferdinand et de +sa petite cour, il passait pour le plus capable de donner un bon +conseil. De ce qu'il était plus lettré que les autres, de ce qu'il +entendait Virgile et Cicéron, et connaissait les auteurs français, +degré de science peu ordinaire à la cour d'Espagne, on croyait que, +dans ce labyrinthe d'intrigues affreuses, il dirigerait mieux le +prince opprimé. Le chanoine étant arrivé de Tolède, on convint que, +dans le grave péril qui le menaçait, le prince n'avait qu'une +ressource, c'était de se jeter aux pieds de Napoléon, d'invoquer sa +protection, et, pour se l'assurer d'une manière plus complète, de lui +demander à épouser une princesse de la famille Bonaparte. Le chanoine +Escoïquiz voyait dans une pareille alliance deux avantages: le +premier, de se ménager un protecteur tout-puissant; le second, +d'atteindre le but que Napoléon devait avoir en vue, celui de +rattacher l'Espagne à sa dynastie par des liens étroits et solides. Ce +conseil fut écouté, bien qu'il ne fût pas du goût de Ferdinand. Le +jeune prince, en effet, nourrissait au fond du coeur les moins bonnes +des passions espagnoles, et spécialement une haine farouche contre les +nations étrangères, surtout contre la révolution française et son +illustre chef. Ces passions qui lui étaient naturelles avaient été +encore fomentées par la princesse de Naples, son épouse. Cependant, +plein de confiance dans les lumières du chanoine Escoïquiz, il adopta +son avis et résolut de s'y conformer. Le chanoine avait voyagé, visité +la France, et il avait pour celle-ci, pour Napoléon, les sentiments +que devait éprouver un Espagnol éclairé. Il dirigeait donc tant qu'il +pouvait les regards de Ferdinand vers la France et vers Napoléon. + +Mais si le prince de la Paix avait le moyen d'établir des relations de +tout genre avec la cour de France, le prince des Asturies, au +contraire, ordinairement relégué à l'Escurial, entouré d'une +surveillance continuelle, n'avait aucun moyen de faire parvenir +jusqu'à Napoléon ses pensées et ses désirs. Lui et les siens +imaginèrent de s'adresser à l'ambassadeur de France, M. de +Beauharnais. + +[En marge: Rôle et caractère de M. de Beauharnais, ambassadeur de +France à Madrid.] + +M. de Beauharnais, frère du premier mari de l'impératrice Joséphine, +avait remplacé en 1806 le général Beurnonville à Madrid. C'était un +esprit médiocre, un ambassadeur gauche et parcimonieux, peu propre +aux finesses de son état, et moins encore au genre de représentation +que cet état commande, doué cependant de quelque bon sens et d'une +parfaite droiture. À tout cela il ajoutait une morgue assez ridicule, +excitée par le sentiment de sa situation, puisqu'il avait, d'après ce +que nous venons de dire, l'honneur d'être beau-frère de sa souveraine. + +[En marge: Secrètes relations entre le prince des Asturies et M. de +Beauharnais par l'entremise du chanoine Escoïquiz.] + +Sa gravité, sa probité, sa maladresse concordaient peu avec la +fourberie et la légèreté du favori, et il aimait ce dernier aussi peu +qu'il l'estimait. Il adressait à Napoléon des rapports conformes à ce +qu'il sentait. Aussi le regardait-on à Madrid comme ennemi du +grand-amiral. C'étaient là des circonstances favorables pour les +confidents de Ferdinand. Le chanoine Escoïquiz se chargea d'entrer en +relations avec M. de Beauharnais, et se fit présenter à lui sous +prétexte de lui offrir un poème qu'il avait composé sur la conquête du +Mexique. Peu à peu le chanoine en arriva à des communications plus +intimes, s'ouvrit entièrement à l'ambassadeur de France, et lui fit +part de la situation du prince, de ses dangers, de ses désirs, et du +voeu qu'il formait d'obtenir une épouse de la main de Napoléon, ne +voulant à aucun prix de celle que lui destinait Emmanuel Godoy[22]. + +[Note 22: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français +qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris, +ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le +prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une +princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et +se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita +depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la +correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci +raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du +prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement +sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que +l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et +non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux +pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une +dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une +lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un +langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première +dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu +l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne, +et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même +du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait +renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la +demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la +contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de +Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les +relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est +facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il +s'adresse, et n'était pas recherché par eux. + +Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais: + + «Paris, le 9 septembre 1807. + +»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je +m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun +intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer +pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le +cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me +paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de +lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de +l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux +bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent +toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus +grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les +plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout +ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement, +sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il +entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et +pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il +apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de +celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que +personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue +que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je +suis loin de m'y opposer. + +»Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et +tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas +présentées avec plus de détail, et _surtout que vous n'ayez pas fait +connaître comment elles vous sont parvenues_. _Telle a été la +réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir. +Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez?_ +Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une +certaine manière? _Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de +l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par +qui vous l'a-t-il fait dire?_ Ces questions vous sont faites par +l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus +haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement. + + »CHAMPAGNY.» + +Voici la lettre du prince Ferdinand à M. de Beauharnais: + +«Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma +reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous +m'avez données dans la correspondance _secrète et indirecte que nous +avons eue jusqu'à présent par le moyen de la personne que vous savez, +qui a toute ma confiance_. _Je dois enfin à vos bontés ce que je +n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et +sans risque, au grand Empereur votre maître, les sentiments si +long-temps retenus dans mon coeur. Je profite donc de ce moment +heureux pour adresser par vos mains à S. M. I. et R. la lettre +adjointe_, et craignant l'importuner par une longueur déplacée, je +n'explique encore qu'à demi ce que je sens d'estime, de respect et +d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur +l'ambassadeur, d'y suppléer dans celles que vous aurez l'honneur de +lui écrire. + +»Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter à S. M. I. et R. que je le +conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront +dans madite lettre, tant par égard à ma qualité d'étranger qu'en +considération de l'inquiétude et de la gêne avec lesquelles j'ai été +obligé de l'écrire, étant, comme vous le savez, _entouré jusque dans +ma chambre d'espions qui m'observent, et obligé de profiter pour ce +travail du peu de moments que je puis dérober à leurs yeux +malins_.--_Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la +protection de S. M. I. et R., et qu'en conséquence les communications +deviendront plus nécessaires et plus fréquentes, je charge ladite +personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures +de concert avec vous pour la conduire sûrement; et comme jusqu'à +présent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes +convenus, étant entièrement assuré de sa loyauté, de sa discrétion et +de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus +pouvoirs pour traiter cette affaire_ jusqu'à sa conclusion, et je +ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si +je l'eusse dit ou fait moi-même, ce que vous aurez la bonté de faire +parvenir à S. M. I. avec les plus sincères expressions de ma +reconnaissance. + +»Vous aurez aussi la bonté de lui dire que si par hasard il arrivait +que S. M. I. _jugeât, en quelque temps que ce fût, qu'il était utile +que j'envoyasse à sa cour avec le secret convenable quelque personne +de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus +amples que ceux qu'on peut donner par écrit, ou pour tout autre objet +que sa sagesse jugeât nécessaire, S. M. I. n'a qu'à vous le mander +pour être au moment obéie, comme elle le sera en tout ce qui dépendra +de moi_. + +»Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma +gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un témoignage +de la perpétuité de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en +sa sainte garde. + +»Écrit et signé de ma propre main et scellé de mon sceau. + + »FERDINAND. + +»À l'Escurial, le 11 octobre 1807.»] + +M. de Beauharnais était beaucoup trop nouveau dans la profession qu'il +exerçait pour ne pas s'effrayer d'une position aussi délicate, car il +s'agissait d'accepter des rapports clandestins avec l'héritier de la +couronne. Il avait peur d'être trompé par des intrigants, et compromis +envers la cour d'Espagne. Il refusa d'abord d'en croire le chanoine +Escoïquiz, et accueillit ses ouvertures avec une froideur capable de +décourager des gens moins décidés à se faire écouter et comprendre. +Mais le chanoine imagina un moyen singulier d'obtenir crédit: ce fut +d'établir un échange de signes entre le prince et M. de Beauharnais, +dans les visites que celui-ci faisait à l'Escurial pour y présenter +ses hommages à la cour. Ces signes convenus d'avance ne devaient pas +laisser de doute sur la secrète mission que le chanoine Escoïquiz +disait avoir reçue de Ferdinand. En effet M. de Beauharnais à sa +première visite à l'Escurial observa le prince avec attention, aperçut +les signes convenus, fut en outre de sa part l'objet des prévenances +les plus marquées, et ne put dès lors conserver aucune incertitude sur +la mission du chanoine Escoïquiz. Quand il fut rassuré sur ce point, +il différa encore de l'écouter, jusqu'à ce qu'il eût été autorisé par +sa cour à s'engager dans de pareilles relations. Il écrivit alors à +Paris une dépêche mystérieuse, pour dire qu'un fils innocent, +cruellement traité par son père et sa mère, invoquait l'appui de +Napoléon, et demandait à devenir son protégé reconnaissant et dévoué. +Napoléon, impatienté de ce ridicule mystère, fit enjoindre à M. de +Beauharnais de se rendre plus intelligible et plus clair. Celui-ci +obéit en racontant tout ce qui s'était passé; il en fit le récit +détaillé dans une correspondance secrète, qui révélait également sa +maladresse et sa sincérité, et qui ne devait pas être, qui n'a pas été +déposée aux affaires étrangères. On lui répondit qu'il fallait tout +écouter, ne rien promettre qu'un intérêt bienveillant pour les +infortunes du prince, et, quant à la demande de mariage, déclarer que +l'ouverture était trop vague pour être prise en considération, et +suivie d'un consentement ou d'un refus. + +Commencées en juillet 1807, ces relations continuèrent en août et +septembre, avec la même crainte de se compromettre de la part de M. de +Beauharnais, et le même désir d'être accueilli de la part de +Ferdinand. Ce prince se décida enfin à faire remettre par le chanoine +Escoïquiz deux lettres, l'une pour l'ambassadeur, l'autre pour +Napoléon lui-même, dans lesquelles, déplorant ses malheurs et les +dangers dont il était menacé, il demandait formellement la protection +de la France et la main d'une princesse de la famille Bonaparte. Ces +deux lettres, datées du 11 octobre, ne furent expédiées que le 20, par +le soin que M. de Beauharnais mit à se procurer un messager sûr, et +n'arrivèrent que le 27 ou le 28, au moment même où parvenaient à Paris +d'autres nouvelles non moins importantes, dont on va connaître le +sujet. + +[En marge: Tentative du prince Ferdinand pour ouvrir les yeux à son +père sur l'état de la cour d'Espagne.] + +Tandis qu'il s'adressait à Napoléon, Ferdinand, ne sachant si la +protection française serait assez prompte ou assez déclarée pour le +sauver, avait voulu en même temps prendre ses précautions à Madrid +même. D'accord avec ses amis, il conçut l'idée de tenter une démarche +auprès de son père, pour lui ouvrir les yeux, pour lui dénoncer les +crimes du prince de la Paix, la complicité de la reine, et, sinon ses +relations adultères avec le favori, du moins son abjecte soumission +aux volontés de ce dominateur de la maison royale; pour le supplier +enfin d'apporter un terme aux scandales, aux malheurs qui désolaient +l'Espagne, aux périls qui menaçaient un fils infortuné. Ferdinand +devait remettre au roi un écrit contenant ces révélations, avec prière +de le lui rendre après en avoir pris connaissance, car une +indiscrétion pouvait mettre sa vie en danger. La minute de cet écrit +était de la main même du chanoine Escoïquiz. Indépendamment de cette +démarche, les auteurs du plan avaient encore imaginé, pour le cas où +le roi viendrait à mourir subitement, de donner au duc de l'Infantado +des pouvoirs signés à l'avance par Ferdinand, pouvoirs en vertu +desquels le duc aurait le commandement militaire de Madrid et de la +Nouvelle-Castille, afin qu'on fût en mesure, s'il le fallait, de +résister par la force des armes aux tentatives du prince de la Paix. +Tels étaient les moyens préparés par ce conciliabule, pour se garder +contre un projet vrai ou supposé d'usurpation; et ces moyens ne +décelaient assurément ni beaucoup de profondeur d'esprit, ni beaucoup +d'audace de caractère. Mais pendant ces menées du prince et de ses +amis, des espions apostés autour d'eux avaient observé des allées et +venues inaccoutumées. Ils avaient vu Ferdinand lui-même écrire plus +souvent qu'il ne le faisait d'ordinaire, et ils l'avaient entendu, +dans son exaspération contre sa mère et le favori, tenir des propos +d'une singulière amertume. L'entrée des troupes françaises en Espagne, +sujet d'une infinité de conjectures, avait été aussi l'occasion de +discours fort irréfléchis de la part du prince et de ses amis. Ceux-ci +se regardant déjà comme certains de la protection de la France et s'en +vantant volontiers, bien qu'ils eussent long-temps fait un crime à +Emmanuel Godoy de la rechercher, et de la payer d'une aveugle +soumission, se plaisaient à insinuer, quelquefois même à dire tout +haut, que ce n'était pas en vain que les armées françaises passaient +les Pyrénées, et que le méprisable gouvernement qui opprimait +l'Espagne ne tarderait pas à s'en apercevoir; ce qui était +malheureusement plus vrai qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, et qu'ils +n'eurent bientôt à le désirer. + +[En marge: Dénonciation des menées du prince des Asturies à la reine +et au roi.] + +[En marge: Enlèvement des papiers du prince des Asturies.] + +Parmi les personnes chargées d'observer Ferdinand, l'une d'elles (on +prétend que c'était une dame de la cour), soit qu'elle eût obtenu la +confidence des secrets du prince, soit qu'elle eût porté sur ses +papiers un oeil indiscret, révéla tout à la reine. Celle-ci en +apprenant ces détails fut saisie d'un violent accès de colère. Le +prince de la Paix ne se trouvait point en ce moment à l'Escurial, +distant de Madrid d'une douzaine de lieues. Il avait l'habitude de +passer une semaine à l'Escurial, une semaine à Madrid. Il était +malade, disait-on, des suites de ses débauches. On le manda +secrètement, et il sortit de son palais par une porte dérobée, voulant +en cette circonstance laisser ignorer sa présence à l'Escurial, et +écarter l'idée qu'il pût être l'instigateur des scènes qui se +préparaient. La reine, encore plus irritée que lui, chercha à +persuader au roi qu'il n'y avait pas moins qu'une vaste conspiration +contre son trône et sa vie dans les indices dénoncés, soutint qu'il +fallait agir sur-le-champ, ne pas craindre un éclat devenu nécessaire, +envahir l'appartement du prince à l'improviste, et enlever ses papiers +avant qu'il eût le temps de les détruire. Le faible Charles IV, +incapable d'apercevoir dans quelle voie il s'engageait par une +pareille démarche, consentit à tout ce qu'on lui demandait, et le soir +même, 27 octobre, jour de la signature du traité de Fontainebleau, +permit qu'on violât la demeure de son fils, et qu'on saisit ses +papiers. Le jeune prince, qui, sauf un peu de finesse, n'avait ni +esprit ni courage, fut consterné, et livra sans résistance tout ce +qu'il avait. Les papiers dont nous venons de faire mention, mêlés à +d'autres plus insignifiants, furent portés chez la reine, qui voulut +les examiner elle-même. On devine les emportements de cette princesse, +en lisant l'écrit où étaient dénoncées toutes les turpitudes du +favori, et où les siennes étaient au moins indiquées. Si faible, si +asservi que fût l'infortuné Charles IV, cette pièce pourtant n'aurait +pas suffi pour lui persuader que son fils avait médité un crime, et +elle aurait peut-être, en dessillant ses yeux, atteint le but que le +chanoine Escoïquiz et Ferdinand s'étaient proposé. Mais il y avait +malheureusement d'autres papiers, tels qu'un chiffre destiné à une +correspondance mystérieuse, de plus l'ordre qui nommait le duc de +l'Infantado commandant de la Nouvelle-Castille, et sur lequel la date +avait été laissée en blanc afin de la mettre au moment de la mort du +roi. Ces dernières pièces suffisaient à la reine pour construire +toutes les suppositions imaginables, pour tromper l'infortuné Charles +IV, pour se tromper elle-même. Ne se contenant plus à la lecture de +ces papiers, elle dit, peut-être elle crut, que c'étaient là les +preuves d'une conspiration tendant à détrôner elle et son époux, à +menacer même leurs jours, car pourquoi ce chiffre, si ce n'était pour +correspondre avec des conspirateurs? pourquoi cette nomination d'un +commandant militaire, par Ferdinand qui n'était pas encore roi, si ce +n'était pour consommer une criminelle usurpation? Cette démonstration +présentée au pauvre Charles IV, avec beaucoup d'emportements et de +cris pour unique preuve, le remplit de trouble. Il versa des larmes de +douleur sur un fils qu'il aimait encore, et qu'il était affligé de +trouver si coupable; puis il remercia le ciel qui sauvait d'un si +grand péril sa vie, son trône, sa femme, son ami Emmanuel. La reine, +que l'exaltation naturelle à son sexe portait à prendre en tout ceci +une initiative commode pour le favori, la reine déclara qu'il fallait +une répression prompte, énergique, qui satisfît à la majesté du trône +outragée, et garantît l'État du retour de pareils complots. Il fut +donc résolu qu'on arrêterait à l'instant même le prince et ses +complices, qu'on appellerait ensuite les ministres, les principaux +personnages de l'État, qu'on leur dénoncerait la découverte qu'on +venait de faire, et la résolution royale d'intenter contre les +coupables un procès criminel. C'était là une résolution abominable et +insensée, car après un tel éclat il fallait poursuivre le prince à +outrance, le convaincre de crime, fût-il innocent, le priver de ses +droits au trône, et donner ainsi à ce trône suspendu au bord d'un +abîme un ébranlement qui pouvait l'y précipiter, qui l'y a précipité +en effet. Mais poursuivre le prince, le faire condamner par des juges +vendus, le priver de la couronne, était justement ce que voulait cette +reine furieuse, quelque péril qu'il y eût à braver! + +[En marge: Arrestation du prince des Asturies.] + +Tout ce qu'elle désirait s'accomplit. Godoy fut renvoyé à Madrid, pour +faire croire qu'il n'en était pas sorti, et qu'il était étranger aux +scènes tragiques de l'Escurial. Le roi se rendit auprès de Ferdinand, +lui demanda son épée, et le constitua prisonnier dans son propre +appartement. Des courriers furent ensuite envoyés dans toutes les +directions, pour ordonner l'arrestation des prétendus complices du +prince. Les ministres, les membres des conseils furent convoqués, et, +la consternation sur le front, reçurent communication de tout ce qui +avait été décidé. Ils donnèrent leur adhésion silencieuse, non par +zèle, mais par abattement. + +Il n'était plus possible après un semblable scandale de cacher à la +nation espagnole les tristes événements dont l'Escurial venait d'être +le théâtre. Dans les pays asservis, où toute publicité est interdite, +les nouvelles importantes ne se répandent ni moins vite, ni moins +complétement. Elles volent de bouche en bouche, propagées par une +curiosité ardente, et exagérées par une crédulité non détrompée. +Madrid tout entier savait déjà, et toutes les villes d'Espagne +allaient savoir les scènes de l'Escurial. Cependant publier +officiellement la prétendue découverte du complot, c'était dénoncer le +prince à la nation, et rendre irréparables les malheurs du trône. Mais +la reine et le favori ne voulaient pas autre chose. En conséquence ils +exigèrent un acte de publicité, et dans un pays où il n'y en avait que +pour les plus grands événements, tels qu'une naissance ou une mort de +roi, une déclaration de guerre, une signature de paix, une grande +victoire, une grande défaite, le décret royal qui suit fut communiqué +à toutes les autorités du royaume: + +«Dieu qui veille sur ses créatures ne permet pas la consommation des +faits atroces quand les victimes sont innocentes; aussi sa +toute-puissance m'a-t-elle préservé de la plus affreuse catastrophe. +Tous mes sujets connaissent parfaitement mes sentiments religieux et +la régularité de mes moeurs, tous me chérissent, et je reçois de tous +les preuves de vénération dues à un père qui aime ses enfants. Je +vivais persuadé de cette vérité, quand une main inconnue est venue +m'apprendre et me dévoiler le plan le plus monstrueux et le plus inouï +qui se tramait contre ma personne dans mon propre palais. Ma vie, tant +de fois menacée, était devenue à charge à mon successeur, qui, +préoccupé, aveuglé, et abjurant tous les principes de foi chrétienne +que lui enseignèrent mes soins et mon amour paternels, était entré +dans un complot pour me détrôner. J'ai voulu alors rechercher par +moi-même la vérité du fait, et, surprenant mon fils dans son propre +appartement, j'ai trouvé en sa possession le chiffre qui servait à ses +intelligences avec les scélérats et les instructions qu'il en +recevait. Je convoquai, pour examiner ces papiers, le gouverneur par +intérim du conseil, pour que, de concert avec d'autres ministres, ils +se livrassent activement à toutes les recherches nécessaires. Tout a +été fait, et il en est résulté la découverte de plusieurs coupables: +j'ai décrété leur arrestation ainsi que la mise aux arrêts de mon fils +dans sa demeure. Cette peine manquait à toutes celles qui m'affligent; +mais, comme elle est la plus douloureuse, c'est aussi celle qu'il +importe le plus de faire expier à son auteur, et, en attendant que +j'ordonne de publier le résultat des poursuites commencées, je ne +veux pas négliger de manifester à mes sujets mon affliction, que les +preuves de leur loyauté parviendront à diminuer. Vous tiendrez cela +pour entendu, afin que la connaissance s'en répande dans la forme +convenable. + + »Saint-Laurent (de l'Escurial), le 30 octobre 1807. + +»_Au gouverneur par intérim du conseil._» + +Dans cette cour, où l'on n'osait rien faire sans en référer à Paris, +où le fils opprimé, le père involontairement oppresseur, le favori +persécuteur de tous les deux, cherchaient auprès de Napoléon un appui +pour leur malheur, leur ineptie ou leur crime, il n'était pas possible +qu'on se livrât à de si déplorables extravagances sans lui en écrire. +En conséquence, la veille même de l'acte officiel que nous venons de +rapporter, on dicta au malheureux Charles IV une lettre à Napoléon, +pleine d'une ridicule douleur, dépourvue de toute dignité, où il se +disait trahi par son fils, menacé dans sa personne et son pouvoir, et +n'annonçait pas moins que la volonté de changer l'ordre de succession +au trône[23]. + +[Note 23: Voici le texte même de cette lettre: + +_Lettre du roi Charles IV à l'Empereur Napoléon._ + +«Monsieur mon frère, dans le moment où je ne m'occupais que des moyens +de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais +que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été +ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir +que l'esprit d'intrigue a pénétré jusque dans le sein de mon palais. +Hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux! +Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le +complot horrible de me détrôner: il s'était porté jusqu'à l'excès +d'attenter à la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni +avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait à +la succession doit être révoquée: un de ses frères sera plus digne de +le remplacer et dans mon coeur et sur le trône. Je suis en ce moment à +la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus +noire scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en +instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumières et de +ses conseils. + +»Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère, qu'il veuille avoir V. M. I. +et R. en sa sainte et digne garde. + + »CHARLES. + +»À Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.»] + +[En marge: Nov. 1807.] + +[En marge: Résolutions de Napoléon en recevant les nouvelles de +l'Escurial.] + +Napoléon n'avait reçu, comme on l'a vu plus haut, la lettre du 11 +octobre, dans laquelle Ferdinand lui demandait sa protection et une +épouse, que le 28 du même mois. Il reçut successivement dans les +journées des 5, 6 et 7 novembre, celles de son ambassadeur et de +Charles IV, qui lui apprenaient l'esclandre qu'on n'avait pas craint +de faire à l'Escurial. Il était donc en quelque sorte obligé de +s'immiscer dans les affaires d'Espagne, quand même il ne l'eût pas +voulu, et certainement beaucoup plus tôt qu'il ne s'y attendait et ne +le désirait. Depuis quelque temps, ainsi que nous venons de le +rapporter, il se disait qu'il y avait danger à laisser des Bourbons +sur un trône à la fois si haut et si voisin, et qu'il fallait de plus +renoncer à tirer de l'Espagne aucun service utile, tant qu'elle +resterait aux mains d'une race dégénérée. Il ne savait quel prétexte +employer pour frapper des esclaves prosternés à ses pieds, le +détestant, voulant le trahir, l'essayant quelquefois, puis désavouant +avec humilité leurs trahisons à peine commencées. Il ne se dissimulait +pas non plus le danger, en détrônant la dynastie espagnole, de heurter +une nation ardente et farouche, désirant des changements, incapable de +les opérer elle-même, et prête néanmoins à se révolter contre la main +étrangère qui tenterait de les opérer pour elle. Il ajournait donc, +n'étant ni pressé, ni fixé quant au parti à prendre, témoin le traité +de Fontainebleau, qui ne contenait que des ajournements. Mais un fils +qui s'adressait à lui pour demander une épouse et sa protection, un +père qui lui dénonçait ce fils comme criminel, lui offraient une +occasion, pour ainsi dire forcée, de se mêler immédiatement des +affaires d'Espagne; et tout plein encore de doutes, d'anxiétés, +désirant, redoutant ce qu'il allait entreprendre, l'entreprenant par +une sorte d'entraînement fatal, il donna des ordres précipités, signes +d'une volonté fortement excitée. + +[En marge: Ordre immédiat de départ au deuxième corps d'armée de la +Gironde, et organisation d'un troisième corps sous le titre de corps +d'observation des côtes de l'Océan.] + +Jusqu'ici les mouvements de troupes prescrits par lui, n'avaient eu +que le Portugal pour but[24]. Mais dès ce moment les préparatifs +reçurent une étendue et une accélération qui ne pouvaient laisser +aucune incertitude sur leur objet. Il avait composé l'armée du général +Junot, destinée à envahir le Portugal, avec les trois camps de +Saint-Lô, Pontivy, Napoléon; l'armée de réserve du général Dupont +(connue sous le titre de deuxième corps de la Gironde), avec les +premiers, deuxièmes et troisièmes bataillons des cinq légions de +réserve, et quelques bataillons suisses. Ces deux armées, l'une déjà +entrée en Espagne, l'autre en route pour Bayonne, présentaient un +effectif de 50 mille hommes environ. Ce n'était pas assez, si de +graves événements éclataient dans la Péninsule, car la seconde de ces +armées pouvait seule être employée en Espagne. Napoléon accéléra sa +marche vers Bayonne, ordonna au général Dupont d'aller sur-le-champ se +mettre à sa tête, et résolut d'en composer une troisième, qui +empruntât son titre au besoin spécieux de veiller sur les côtes de +l'Océan, privées des troupes consacrées à leur garde. Il appela cette +troisième armée _corps d'observation des côtes de l'Océan_, lui donna +pour la commander le maréchal Moncey, qui avait fait jadis la guerre +en Espagne, et voulut qu'elle fût forte d'environ 34 mille hommes. Il +puisa pour la composer dans les dépôts des régiments de la grande +armée, stationnés sur le Rhin, de Bâle à Wesel. Ces dépôts, qui +avaient reçu plusieurs conscriptions, et qui n'avaient plus d'envois à +faire à la grande armée, abondaient en jeunes soldats, dont +l'instruction était déjà commencée, et à l'égard de quelques-uns +presque achevée. Pour un corps d'observation, soit en France, soit en +Espagne, Napoléon croyait ces jeunes soldats très-suffisants. Il +ordonna donc de tirer des quarante-huit dépôts stationnés sur le Rhin +quarante-huit bataillons provisoires, composés de quatre compagnies à +150 hommes chacune, ce qui faisait 600 hommes par bataillon, et en +tout 28 mille hommes d'infanterie. Il ordonna de réunir quatre de ces +bataillons pour former un régiment, deux régiments pour former une +brigade, deux brigades pour former une division, et de distribuer le +corps entier en trois divisions sous les généraux Musnier, Gobert, +Morlot. Les points où elles allaient s'organiser étaient Metz, Sedan, +Nancy. Ces troupes devaient avoir l'organisation de corps provisoires, +chaque bataillon relevant toujours du régiment dont il était détaché. +Napoléon ordonna d'attacher à chaque division une batterie +d'artillerie à pied, de former à Besançon et La Fère trois autres +batteries d'artillerie à cheval, ce qui devait porter l'artillerie +totale du corps à 36 bouches à feu. Le général Mouton eut ordre de se +transporter à Metz, Nancy, Sedan, pour surveiller l'exécution de ces +mesures. Les quatre brigades de cavalerie, de formation provisoire +aussi, réunies à Compiègne, Chartres, Orléans et Tours, furent +distribuées entre les deux corps des généraux Moncey et Dupont. Les +cuirassiers et les chasseurs furent affectés à celui du général +Dupont, les dragons et les hussards à celui du maréchal Moncey. +L'armée du général Junot suffisant à l'occupation du Portugal, il +restait donc, pour parer aux événements d'Espagne, le corps du général +Dupont, intitulé _deuxième de la Gironde_, le corps du maréchal +Moncey, intitulé _corps d'observation des côtes de l'Océan_, +présentant à eux deux une soixantaine de mille hommes. Enfin, les +nouvelles de Madrid s'aggravant de jour en jour, Napoléon prescrivit, +comme il l'avait déjà fait, l'établissement de relais de charrettes de +Metz, Nancy et Sedan à Bordeaux, afin de transporter les troupes en +poste. Pour les encourager à supporter la fatigue, et aussi pour +cacher son but, il enjoignit de dire aux soldats qu'ils allaient au +secours de leurs frères du Portugal, menacés par la descente d'une +armée anglaise. + +[Note 24: La lecture réitérée de sa correspondance la plus secrète m'a +prouvé que jusqu'aux événements de l'Escurial il songeait au Portugal +seul, et qu'à partir de ces événements il ne pensa plus qu'à +l'Espagne. Les dates de ses ordres, comparées avec les dates des +nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur +corrélation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des +autres.] + +[Illustration: Le Maréchal Victor.] + +[En marge: Rappel en France de quelques troupes de la grande armée.] + +Napoléon fit coïncider avec le mouvement de ses conscrits vers +l'Espagne un mouvement rétrograde de ses vieux soldats vers le Rhin. +Tous les pays au delà de la Vistule furent évacués. Le maréchal +Davout, qui avec les Polonais, les Saxons, son troisième corps, et une +partie des dragons, était resté en Pologne, au delà de la Vistule, et +formait le premier commandement, se replia entre la Vistule et l'Oder, +occupant Thorn, Varsovie et Posen, sa cavalerie sur l'Oder même. La +Pologne, fort recommandé à Napoléon par le roi de Saxe, obtint ainsi +un notable soulagement. Le maréchal Soult, qui formait le deuxième +commandement, reçut ordre d'évacuer la Vieille-Prusse, et de se +reporter vers la Poméranie prussienne et suédoise, sa cavalerie +continuant seule à vivre dans l'île de Nogat. Il ne resta sur la +droite de la Vistule que les grenadiers d'Oudinot à Dantzig. Le +premier corps, passé aux ordres du maréchal Victor, continua d'occuper +Berlin, avec la grosse cavalerie en arrière sur les bords de l'Elbe. +Le maréchal Mortier, avec les cinquième et sixième corps, et deux +divisions de dragons, fut laissé dans la haute et la basse Silésie. Le +prince de Ponte-Corvo, commandant seul les bords de la Baltique, +depuis la prise de Stralsund et la dissolution du corps du maréchal +Brune, dut occuper Lubeck avec la division Dupas, Lunebourg avec la +division Boudet, Hambourg avec les Espagnols, Brême avec les +Hollandais. Tout ce qui restait de cavalerie n'ayant pas pris place +dans ces divers commandements fut envoyé en Hanovre. Les Bavarois, +Wurtembergeois, Badois, Hessois, Italiens, obtinrent l'autorisation +de rentrer chez eux. La grosse artillerie de siége, les +approvisionnements en vêtements, souliers, armes, confectionnés à prix +d'argent dans la Pologne et l'Allemagne, furent dirigés sur +Magdebourg. La garde impériale, au nombre de douze mille hommes, +accéléra sa marche vers Paris. + +Napoléon en prescrivant ces mouvements avait la double intention de +décharger le nord de l'Europe, et de ramener quelques régiments de +vieilles troupes en France. Indépendamment de la garde qui allait +arriver, il fit rentrer neuf ou dix régiments d'infanterie, une +certaine portion d'artillerie à pied, et beaucoup de cadres de +dragons. Il s'y prit avec sa dextérité ordinaire, pour qu'il résultât +de ce changement, au lieu d'une dislocation, une meilleure +organisation de ses corps d'armée. + +Le corps de Lannes, composé des grenadiers Oudinot, avait été laissé +d'abord à Dantzig. C'était assez des grenadiers pour Dantzig, comme +défense et comme charge. Napoléon prononça la dissolution de la +division Verdier, composée de quatre beaux régiments d'infanterie. +Deux de ces régiments, les 2e et 12e légers, faisant partie de la +garnison de Paris, furent rappelés dans cette capitale. Les deux +autres, le 72e et le 3e de ligne, passèrent à la division +Saint-Hilaire, pour la dédommager de trois régiments, les 43e, 55e, +14e de ligne, qu'on lui retira, parce qu'ils avaient leur dépôt au +camp de Boulogne et à Sedan. Cette division restait à cinq régiments, +nombre que Napoléon ne voulait pas dépasser. La division Morand, ayant +six régiments, fut diminuée du 51e. La division Dupas, qui avec les +Saxons et les Polonais composait à Friedland le corps de Mortier, +aujourd'hui dissous, ne présentait qu'une agrégation passagère, et +pesait sur la ville de Lubeck. Napoléon lui prit le 4e léger, qui +faisait partie de la garnison de Paris, et le 15e de ligne, qui +appartenait à Brest. Enfin le 44e de ligne, laissé en garnison à +Dantzig, pour s'y reposer du désastre d'Eylau, n'étant plus nécessaire +dans cette ville, en fut rappelé. Le 7e de ligne, devenu disponible +par l'évacuation de Braunau, le fut également. L'artillerie de la +division Verdier, dissoute, se joignit aux corps qui revenaient en +France. L'arme des dragons était dans le Nord plus nombreuse qu'il ne +fallait. Les troisièmes escadrons des 1er, 3e, 5e, 9e, 10e, 15e, 4e +régiments, après avoir versé tous leurs hommes dans les deux premiers +escadrons, durent rentrer en France. + +Ainsi, sans désorganiser ses corps, en les ramenant à des proportions +plus uniformes, en ne rompant que les agrégations passagères, Napoléon +sut se créer le moyen de rappeler dix beaux régiments d'infanterie, +appartenant presque tous ou à Paris ou aux camps des côtes; ce qui +était une convenance de plus, car ces régiments étant ceux qui avaient +le plus fourni aux corps du Portugal et de la Gironde, se trouvaient +ainsi rapprochés de leurs détachements. Cet art profond de disposer +des troupes est la partie la plus élevée peut-être de la science de la +guerre. Il est nécessaire à tout gouvernement, même pacifique, à titre +de bonne administration. La grande armée dans le Nord était encore +d'environ 300 mille Français, sans compter les Polonais et les Saxons +restés en Pologne, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, les +Hessois, les Italiens acheminés vers leur pays, mais non licenciés, et +prêts à revenir au premier appel. Napoléon avait alors, en ajoutant à +la grande armée les armées de la haute Italie, de la Dalmatie, de +Naples, des îles Ioniennes, de Portugal, d'Espagne, de l'intérieur, +huit cent mille hommes de troupes françaises, et au moins cent +cinquante mille de troupes alliées[25], puissance colossale, +effrayante, si l'on songe surtout que la plus grande partie se +composait de soldats éprouvés, que les conscrits eux-mêmes étaient +enfermés dans d'anciens cadres, que tous étaient commandés par les +officiers les plus expérimentés, les plus habiles que la guerre eût +jamais produits, et que ceux-ci enfin marchaient sous les ordres du +plus grand des capitaines! + +[Note 25: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napoléon à +Joseph, dans laquelle il lui expose lui-même, et en grande confidence, +l'immense étendue de ses forces, lettre où éclate, avec l'orgueil de +les voir si grandes, l'embarras d'en avoir à payer de si nombreuses: + +_Lettre de l'Empereur au roi de Naples._ + + «Fontainebleau, 21 octobre 1807. + +»Le grand besoin que j'ai d'établir le bon ordre dans l'état de mon +militaire, afin de ne pas porter le dérangement dans toutes mes +affaires, exige que j'établisse sur un pied définitif mon armée de +Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue. + +»Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des détails quand vous +saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une armée +encore sur la Passarge, près du Niémen, j'en ai une à Varsovie, j'en +ai une en Silésie, j'en ai une à Hambourg, j'en ai une à Berlin, j'en +ai une à Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une +seconde que je réunis à Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en +Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une à +Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontières de mer. Vous +pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intérieur de +mes États et que je ne pourrai plus trouver d'allégeance étrangère, +combien il sera nécessaire que mes dépenses soient sévèrement +calculées. + +»Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous +faire l'état de ce que doit vous coûter un régiment selon nos +ordonnances.»] + +Après avoir rapproché du Rhin ses vieilles troupes, et poussé les +jeunes vers les Pyrénées, Napoléon, plein d'une avide curiosité, +attendit impatiemment les nouvelles de Madrid, qu'il croyait devoir se +succéder coup sur coup à la suite d'un éclat tel que l'arrestation de +l'héritier présomptif de la couronne. N'ayant aucune résolution prise, +espérant des événements celle qui serait la plus conforme à ses +désirs, ne se fiant nullement à l'esprit de M. de Beauharnais, +quoiqu'il se fiât pleinement à sa droiture, il ne lui donna d'autre +instruction que celle de tout observer, et de tout mander à Paris avec +la plus grande célérité possible. + +C'est par secousses successives que se développent les grandes +révolutions, et avec des intervalles entre elles toujours plus longs +que ne le voudrait l'impatience humaine. C'est ce qui arriva cette +fois en Espagne. Les événements ne s'y précipitèrent pas aussi vite +qu'on l'aurait cru d'abord. + +[En marge: Ferdinand, effrayé, dénonce ses complices, et les livre aux +vengeances de la reine.] + +[En marge: Arrestation de MM. de San-Carlos, de l'Infantado et +Escoïquiz.] + +Le prince des Asturies, engagé dans une trame peu criminelle +assurément, dont le but, après tout, n'était que de détromper un père +abusé et de prévenir un acte d'usurpation; le prince des Asturies +engagé dans cette trame sans prudence, sans discrétion, sans courage, +devait bientôt prouver qu'il méritait l'esclavage auquel il avait +voulu se soustraire. Enfermé seul dans son appartement, effrayé quand +il songeait au sort que le fondateur de l'Escurial, Philippe II, avait +fait éprouver à l'infant don Carlos, tout plein d'idées exagérées sur +la cruauté du favori, assez crédule pour admettre que ce favori et sa +mère avaient fait empoisonner sa première femme, il s'imagina qu'il +était perdu, et voulut sauver sa vie par le plus lâche des moyens, la +délation de ses prétendus complices. Ce fils, de valeur égale, comme +on le voit, à ceux contre l'oppression desquels il luttait, forma le +projet de se jeter aux pieds de sa mère, de lui tout avouer; aveu qui +ne devait guère la satisfaire s'il ne lui disait que la vérité, mais +qui deviendrait une infâme trahison, si pour lui complaire il +chargeait ses complices de crimes supposés. Après la communication aux +membres des conseils rapportée plus haut, le roi était allé chercher à +la chasse l'oubli ordinaire des soucis du trône, qu'il ne pouvait +supporter au delà de quelques instants. La reine se trouvait seule à +l'Escurial, toujours transportée de colère. Emmanuel Godoy, resté +malade à Madrid, s'y faisait passer pour plus malade qu'il n'était. +Ferdinand fit supplier sa mère de venir le voir dans son appartement, +pour recevoir ses aveux, l'expression de son repentir, et l'assurance +de sa soumission. Cette princesse, qui avait plus d'esprit que son +fils, et qui ne voulait pas d'une réconciliation, suite probable de +l'entrevue demandée par le prince, lui envoya M. de Caballero, +ministre de grâce et de justice, personnage fort avisé, sachant +prendre tous les rôles, mais entre tous préférant celui qui le +rapprochait du parti victorieux. Ferdinand s'humilia profondément +devant ce ministre de son père, déclara ce qui s'était passé, en +réduisant toutefois son récit à la vérité, qui n'était pas bien +accablante; soutint qu'il n'avait voulu que se prémunir contre une +atteinte à ses droits, et ajouta, ce qu'on ignorait, qu'il avait écrit +à Napoléon pour lui demander la main d'une princesse française. Ce +qu'il y eut de plus grave dans ses aveux, ce fut de désigner les ducs +de San-Carlos et de l'Infantado, et surtout le chanoine Escoïquiz, +comme les instigateurs qui l'avaient égaré. Sa déclaration eut pour +résultat de faire arrêter sur-le-champ, avec une brutalité inouïe, et +incarcérer à l'Escurial les personnages qu'il venait de dénoncer. Les +prisonniers répondirent avec une dignité, une fermeté qui les +honorait, à toutes les questions qui leur furent adressées, et +ramenèrent l'accusation à ce qu'elle avait de vrai, en déclarant +qu'ils avaient uniquement cherché à détromper Charles IV abusé par un +indigne favori, à tirer le prince des Asturies d'une oppression +intolérable, et à prévenir, en cas de mort du roi, un acte +d'usurpation prévu et redouté par toute l'Espagne. La fermeté de ces +honnêtes gens, coupables sans doute de s'être prêtés à des démarches +irrégulières, mais ayant pour excuse une situation extraordinaire, +leur fermeté, disons-nous, déshonorait et la cour infâme qui voulait +les sacrifier à sa vengeance, et le prince pusillanime qui payait leur +dévouement du plus lâche abandon. + +[En marge: Sensation produite en Espagne par le procès de l'Escurial.] + +[En marge: Toute l'Espagne tourne les yeux vers Napoléon, et approuve +Ferdinand de s'être adressé à lui.] + +Cependant l'effet de cette audacieuse et inepte procédure fut immense +dans toute la Péninsule. Ce n'était qu'un cri de fureur et +d'indignation contre le prince de la Paix, contre la reine, qui +cherchaient, disait-on, à immoler un fils vertueux, seul espoir de la +nation. On ne savait pas le fond des choses, mais on refusait de +croire à cette absurde imputation dirigée contre le prince des +Asturies d'avoir voulu détrôner un père, et le bon sens populaire +entrevoyait qu'il n'y avait eu dans les actes incriminés qu'un effort +pour détromper Charles IV, et quelques précautions pour empêcher le +favori d'usurper l'autorité suprême. Peu à peu la démarche tentée par +Ferdinand auprès de Napoléon finissant par être connue, on interpréta +par la colère que la cour avait dû en ressentir le scandaleux procès +de l'Escurial. Aussitôt l'esprit public, se conformant à ce qu'avait +fait l'héritier adoré de la couronne, l'approuva sans réserve. +C'était, disait-on, une bonne inspiration que de s'adresser à ce grand +homme, qui avait rétabli l'ordre et la religion en France, qui +pourrait, s'il le voulait, régénérer l'Espagne, sans lui faire +traverser une révolution; c'était surtout une sage pensée que de +songer à unir les deux maisons par les liens du sang, car cette union +pouvait seule faire cesser les défiances qui séparaient encore les +Bourbons des Bonaparte. On approuva Ferdinand d'avoir eu confiance +dans Napoléon; on sut gré à Napoléon de la lui avoir inspirée, et +sur-le-champ, avec la mobilité, l'ardeur d'une nation passionnée, la +population des Espagnes ne forma qu'un voeu, ne poussa qu'un cri: ce +fut de demander que les longues colonnes de troupes françaises +acheminées vers Lisbonne se détournassent un moment vers Madrid, afin +de délivrer un père abusé, un fils persécuté, du monstre qui les +opprimait tous les deux. Ce sentiment fut général, unanime chez +toutes les classes de la nation: singulier contraste avec ce qui +devait bientôt, dans cette même Espagne, éclater de sentiments +contraires à la France et à son chef! + +[En marge: le prince de la Paix se décide à jouer à l'Escurial le rôle +de conciliateur entre Charles IV et Ferdinand.] + +[En marge: Pardon humiliant accordé à Ferdinand.] + +Après avoir long-temps méprisé l'Espagne, au point de se permettre +sous ses yeux tous les genres de scandales, le favori commença à +s'effrayer, en entendant le cri de réprobation qui de toutes parts +s'élevait contre lui. Il sortit de son lit, où il affectait d'être +retenu par une grave indisposition, et imagina de se montrer à +l'Escurial en pacificateur et en conciliateur. Les passions déchaînées +de la reine étaient moins faciles à contenir que les siennes, et il +eut quelque peine à lui faire entendre qu'il fallait s'arrêter dans la +voie où l'on était entré, si on ne voulait provoquer une sorte de +soulèvement populaire. La signature du traité de Fontainebleau venait +de lui être annoncée, et, quoique ce traité ne dût pas recevoir encore +la consécration de la publicité, Emmanuel Godoy était dans la joie +d'avoir obtenu la qualité de prince souverain, avec la garantie par la +France de cette qualité nouvelle. Il y voyait une raison de se +rassurer, d'éviter toute crise violente, de rechercher en un mot des +moyens plus doux pour arriver à son but. Déshonorer le prince des +Asturies lui semblait plus sûr que de lui infliger une condamnation, +qui révolterait toute l'Espagne, et après laquelle ce prince +deviendrait l'idole de la nation[26]. Il y avait déjà un premier pas +de fait dans cette voie par l'empressement du prince à offrir des +aveux qu'on ne lui demandait pas, et à dénoncer des complices auxquels +on ne songeait point. En conséquence, Emmanuel Godoy amena la reine, +et ce ne fut pas sans difficulté, à accorder un pardon, que le prince +solliciterait avec humilité, et en s'avouant coupable. Il se rendit +donc dans l'appartement de Ferdinand, qu'on avait converti en prison, +et y fut accueilli, non pas avec le mépris qu'il aurait dû essuyer de +la part d'un prince doué de quelque dignité, mais avec la satisfaction +qu'éprouve un accusé qui se sent sauvé. Emmanuel Godoy fit à +Ferdinand, ou reçut de lui, la proposition d'écrire à son père et à +sa mère des lettres dans lesquelles il solliciterait le pardon le plus +humiliant, après quoi tout serait oublié. Ces deux lettres étaient +conçues dans les termes suivants: + + «5 novembre 1807. + +»SIRE ET MON PÈRE, + +»Je me suis rendu coupable. En manquant à V. M., j'ai manqué à mon +père et à mon roi. Mais je m'en repens, et je promets à V. M. la plus +humble obéissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V. +M.; mais j'ai été surpris. J'ai dénoncé les coupables, et je prie V. +M. de me pardonner, et de permettre de baiser vos pieds à votre fils +reconnaissant.» + + +«MADAME ET MA MÈRE, + +»Je me repens bien de la grande faute que j'ai commise contre le roi, +et contre vous, mes père et mère. Aussi je vous en demande pardon avec +la plus grande soumission, ainsi que de mon opiniâtreté à vous nier la +vérité l'autre soir. C'est pourquoi je supplie V. M. du plus profond +de mon coeur de daigner interposer sa médiation auprès de mon père, +afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de S. M. à +son fils reconnaissant.» + +[Note 26: M. de Toreno a prétendu, et d'autres écrivains ont répété, +que le motif qui fit suspendre la procédure entamée contre le prince +des Asturies n'était autre que l'injonction adressée par Napoléon au +prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du +gouvernement français, ni ce gouvernement lui-même. C'est là une pure +supposition, démentie par les faits et par les dates. Il était +très-facile de continuer ce procès sans faire figurer l'ambassadeur de +France, puisque les communications avec lui n'étaient que le moindre +des griefs, et que les autres pièces, telles que l'écrit où l'on +révélait à Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination +éventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prétendus +délits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore, +c'est que la procédure fut continuée contre les complices du prince, +et que les griefs restant exactement les mêmes, la difficulté, si elle +avait existé, eût été aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais +cette invention, je le répète, est contredite péremptoirement par les +dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5 +novembre. Or, à cette époque on savait à peine à Paris l'arrestation +du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son +arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits à Madrid du 29. +Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29 +octobre. Tous les courriers, à cette époque, mettaient à faire le +trajet de 7 à 8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas être à Paris +avant le 5 novembre. Partie même le 27, elle n'y eût été que le 3, et +on n'aurait pas eu le temps assurément d'ordonner à Paris, le 3, un +acte qui se consommait à Madrid le 5, qui même y avait été résolu le 3 +ou le 4. Les dates suffisent par conséquent pour démentir une pareille +supposition. Le prince de la Paix ne fut décidé à jouer le rôle de +conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'héritier +présomptif, pour le priver de ses droits au trône, était au-dessus de +son audace et de la patience de la nation espagnole.] + +Après que ces lettres eurent été signées, un nouvel acte public de +Charles IV prononça le pardon du prince accusé, en réservant toutefois +la continuation des poursuites commencées contre ses complices, et en +défendant de laisser circuler le premier acte dans lequel il avait été +dénoncé à la nation espagnole. Mais il n'était plus temps de revenir +sur un si grand scandale. Les déplorables scènes de l'Escurial étaient +inséparables les unes des autres, et aucune ne pouvait demeurer +cachée. Les premières déshonoraient le roi, la reine, le favori; la +dernière déshonorait le prince des Asturies. + +Cependant l'effet sur l'opinion publique ne fut pas tel qu'on l'aurait +supposé. Bien que tous les acteurs de ces scènes eussent mérité une +réprobation à peu près égale, le père pour sa faiblesse, la mère et le +favori pour leurs criminelles passions, le fils pour le lâche abandon +de ses amis, néanmoins le peuple espagnol, résolu à ne trouver de +torts qu'au favori et à la reine, ne voulut voir dans la conduite du +prince qu'une suite de l'oppression sous laquelle il gémissait; dans +ses déclarations, que des aveux ou supposés ou extorqués, et continua +de l'aimer avec idolâtrie, de lui prêter toutes les vertus +imaginables, de demander à Napoléon un mouvement de son bras puissant +vers l'Espagne. Sur-le-champ Napoléon devint le dieu tutélaire, +invoqué de tous les côtés, et par toutes les voix. C'est le seul +moment peut-être où le peuple espagnol ait admiré avec transport un +héros qui ne fut pas Espagnol, et fait appel à une influence +étrangère. + +[En marge: Napoléon ajourne de nouveau ses projets en voyant la marche +des événements se ralentir en Espagne.] + +[En marge: Contre-ordre aux troupes qui devaient se rendre en poste à +Bayonne.] + +[En marge: Réponse de Napoléon aux diverses communications de la cour +d'Espagne, et son départ pour faire un court séjour en Italie.] + +De même qu'on avait mandé à Napoléon la mise en accusation du prince +des Asturies, on lui manda aussi le pardon accordé à ce prince. Il fut +surpris de l'un autant que de l'autre, mais il vit clairement que ce +drame, qui eût été sanglant dans un autre siècle, qui n'était que +repoussant dans le nôtre, allait se ralentir, pour reprendre +ultérieurement son cours, et n'aboutir que plus tard à sa conclusion. +Quoique la démarche du prince des Asturies l'eût disposé +favorablement, il ne savait s'il fallait se fier à un tel caractère, +s'il n'y avait pas dans sa faiblesse et dans ses passions des raisons +de voir en lui ou un allié impuissant, ou un ennemi perfide. Lui +donner une princesse de la maison Bonaparte, solution en apparence la +plus facile, n'était donc pas un parti très-sûr. D'ailleurs l'histoire +présentait des exemples peu encourageants à l'égard des princesses +chargées de nous attacher l'Espagne par des mariages. Faire régner +encore Charles IV, le prince de la Paix, la reine, ne semblait pas non +plus une solution qui offrît beaucoup de durée, tant à cause de la +santé du roi, que de l'indignation de l'Espagne prête à éclater. +Changer la dynastie paraissait donc le parti le plus simple. Mais +restait toujours dans ce cas le danger de froisser le sentiment d'une +grande nation, et surtout le sentiment de l'Europe, tout prétexte +manquant pour détrôner des princes qui, divisés entre eux, n'étaient +unis que pour invoquer Napoléon comme ami et comme maître. Persévérant +dans ses doutes, comme l'Espagne dans ses agitations, Napoléon résolut +de profiter de cet instant de répit, pour consacrer quelques jours à +l'Italie, et pour mettre ordre à beaucoup de grandes affaires qui +réclamaient sa présence. D'ailleurs il devait rencontrer en Italie son +frère Lucien, se réconcilier avec lui, et recevoir de ses mains une +fille, qui pourrait être la princesse destinée à l'Espagne, si le +projet moins violent d'unir les deux maisons par un mariage +l'emportait définitivement. Ces résolutions prises, il donna des +contre-ordres à ses armées, non pas pour arrêter leur marche vers +l'Espagne, mais pour ralentir la célérité de cette marche. Il voulut +que les troupes du corps des côtes de l'Océan, qui devaient être +transportées en poste à Bordeaux, exécutassent le même trajet à pied, +et sans aucune précipitation. Il enjoignit au général Dupont de +disposer toutes choses pour que le deuxième corps de la Gironde pût +entrer à la fin de novembre en Espagne, et il lui prescrivit d'aller +jusqu'à Valladolid, sans s'avancer davantage vers le Portugal. Il fit +partir de Paris son chambellan M. de Tournon, dont il appréciait le +bon sens, avec ordre de se rendre en Espagne, d'observer ce qui s'y +passerait, de bien examiner si le prince des Asturies y avait des +partisans nombreux, si la vieille cour en conservait encore, avec +mission enfin de porter une réponse aux diverses communications de +Charles IV. Dans cette réponse pleine de convenance et de générosité, +Napoléon conseillait à Charles IV le calme, l'indulgence envers son +fils, niait d'avoir reçu de sa part aucune demande, et ne cherchait +pas à jeter de nouvelles semences de discorde, bien qu'il eût plus +d'intérêt à troubler qu'à pacifier l'Espagne. + +Cela fait, Napoléon, se doutant qu'il aurait bientôt à reporter son +attention de ce côté, quitta Fontainebleau le 16 novembre, accompagné +de Murat, des ministres de la marine et de l'intérieur, de MM. Sganzin +et de Proni, des directeurs de plusieurs services importants, et se +dirigea vers Milan pour y embrasser son fils chéri, le prince Eugène +de Beauharnais. En partant il donna des ordres pour la réception +triomphale de la garde impériale, qui allait arriver à Paris. + +[En marge: Fête triomphale décernée à la garde impériale par la ville +de Paris.] + +Il désirait être absent de cette solennité, et, s'il était possible, +qu'on n'y pensât pas même à lui. Il voulait qu'on fêtât l'armée, +l'armée seule, en fêtant la garde qui en était l'élite. Aussi, +écrivant au ministre de l'intérieur pour lui prescrire les détails de +la cérémonie, lui disait-il: _Dans les emblèmes et inscriptions qui +seront faits dans cette occasion, il doit être question de ma garde et +non de moi, et on doit faire voir que dans la garde on honore toute la +grande armée._ + +En effet, le 25 novembre, le préfet de la Seine, les maires de Paris +se rendirent à la barrière de la Villette, suivis d'une immense +affluence de peuple, pour recevoir les héros d'Austerlitz, d'Iéna, de +Friedland. Le maréchal Bessières était à leur tête. Un arc de triomphe +avait été élevé en cet endroit. Les porte-drapeaux sortirent des +rangs, inclinèrent leurs étendards, sur lesquels les magistrats de la +capitale posèrent des couronnes d'or portant cette inscription: _La +Ville de Paris à la grande armée_. Puis la garde, forte de douze mille +vieux soldats, hâlés, mutilés, quelques-uns à la barbe déjà grise, +défila à travers Paris, suivie de la foule enthousiaste, qui +applaudissait à son triomphe. Un repas abondant, servi dans les +Champs-Élysées, fut offert à ces douze mille soldats par la ville de +Paris, qui, dans cette solennité fraternelle et nationale, +représentait la France aussi bien que la garde représentait l'armée. +Le ciel ne favorisa pas la fin de cette journée souvent attristée par +la pluie; car il semblait que cette armée, qui dans nos grandeurs et +nos fautes n'eut jamais d'autre part que son héroïsme, ne fût pas +heureuse. Du milliard décrété par la Convention il n'était resté +qu'une fête promise en 1806 à toute l'armée d'Austerlitz; de cette +fête il restait une fête à la garde, contrariée par le ciel, et privée +de la présence de Napoléon. Mais la gloire de l'armée française +pouvait se passer de ces pompes frivoles. L'histoire dira que tout le +monde en France, de 1789 à 1815, mêla des fautes à ses services, tout +le monde excepté l'armée; car tandis qu'on égorgeait des victimes +innocentes en 1793, elle défendait le sol; tandis que Napoléon violait +les règles de la prudence en 1807 et 1808, elle se bornait à +combattre, et toujours, sous tous les gouvernements, elle ne savait +que se dévouer et mourir pour l'existence ou la grandeur de la France. + +FIN DU VINGT-HUITIÈME LIVRE. + + + + +LIVRE VINGT-NEUVIÈME. + +ARANJUEZ. + + Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à + cette expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. -- + Marche de Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances. + -- Le général Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite + du Tage, par le revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de + l'armée française à Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le + général Junot se décide à marcher sur Lisbonne avec les + compagnies d'élite. -- En apprenant l'arrivée des Français, le + prince régent de Portugal prend le parti de s'enfuir au Brésil. + -- Embarquement précipité de la cour et des principales familles + portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le général Junot. -- + Suite des événements de l'Escurial. -- Situation de la cour + d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et le + pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des + poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui + commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique, + à l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de + la reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à + ce projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on + cherche à se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi + la demande que Ferdinand avait faite d'une princesse française. + -- On ajoute à cette demande de vives instances pour la + publication du traité de Fontainebleau. -- Ces propositions ne + peuvent rejoindre Napoléon qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à + Milan. -- Travaux d'utilité publique ordonnés partout où il + passe. -- Voyage à Venise. -- Réunion de princes et de souverains + dans cette ville. -- Projets de Napoléon pour rendre à Venise son + antique prospérité commerciale. -- Course à Udine, à Palma-Nova, + à Osoppo. -- Retour à Milan par Legnago et Mantoue. -- Entrevue à + Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- Séjour à Milan. -- Nouveaux + ordres militaires relativement à l'Espagne, et ajournement des + réponses à faire à Charles IV. -- Affaires politiques du royaume + d'Italie. -- Adoption d'Eugène Beauharnais, et transmission + assurée à sa descendance de la couronne d'Italie. -- Décrets de + Milan opposés aux nouvelles ordonnances maritimes de + l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- Travaux + ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. -- + Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas + différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption + d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois + partis se présentent: un mariage, un démembrement de territoire, + un changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de + Napoléon vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but, + Napoléon ne l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute + au nombre des troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond + d'une manière évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription + de 1809. -- Forces colossales de la France à cette époque. -- + Système d'organisation militaire suggéré à Napoléon par la + dislocation de ses régiments, qui ont des bataillons en + Allemagne, en Italie, en Espagne. -- Napoléon veut terminer cette + fois toutes les affaires du midi de l'Europe. -- Aggravation de + ses démêlés avec le Pape. -- Le général Miollis chargé d'occuper + les États romains. -- Le mouvement des troupes anglaises vers la + Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit l'occasion, depuis + long-temps attendue, d'une expédition contre cette île. -- + Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. -- Tentative + pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense + approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. -- + Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant + les réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle + lettre pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une + explication sur l'accumulation des troupes françaises vers les + Pyrénées. -- Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en + finir. -- Il arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose, + en effrayant la cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la + maison de Bragance. -- Cette grave entreprise lui rend l'alliance + russe plus nécessaire que jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à + Paris. -- Ses rapports inquiétants à la cour de Russie. -- + Explications d'Alexandre avec M. de Caulaincourt. -- Averti par + celui-ci du danger qui menace l'alliance, Napoléon écrit à + Alexandre, et consent à mettre en discussion le partage de + l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et de M. de Romanzoff. -- + Divers plans de partage. -- Première pensée d'une entrevue à + Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction à + Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe, + fait ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le + courant du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25 + février dans le but d'intimider la cour d'Espagne et de la + disposer à la fuite. -- Choix de Murat pour commander l'armée + française. -- Ignorance dans laquelle Napoléon le laisse + relativement à ses projets politiques. -- Instruction sur la + marche des troupes. -- Ordre de surprendre Saint-Sébastien, + Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant en danger les + colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un ordre + extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat en + Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la + Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et + à Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur + dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de + l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. -- + Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. -- + Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes + conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. -- + Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du + ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet + de départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage. + -- Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et + d'Aranjuez. -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio, + contraires à toute idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour + fixé au 15 ou 16 mars. -- La population d'Aranjuez et des + environs, attirée par la curiosité, la colère et de sourdes + menées, s'accumule autour de la résidence royale, et devient + effrayante par ses manifestations. -- La cour est obligée de + publier le 16 une proclamation pour démentir les bruits de + voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses préparatifs. -- + Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. -- Le peuple + envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de fond en + comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le roi + est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités. + -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir + été caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est + découvert au moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques + gardes du corps parviennent à l'arracher à la fureur du peuple, + et le conduisent à leur caserne, atteint de plusieurs blessures. + -- Le prince des Asturies réussit à dissiper la multitude en + promettant la mise en jugement du prince de la Paix. -- Le roi et + la reine, effrayés de trois jours de soulèvement, et croyant + sauver leur vie et celle du favori en abdiquant, signent leur + abdication dans la journée du 19 mars. -- Caractère de la + révolution d'Aranjuez. + + +[En marge: Expédition de Portugal.] + +Tandis que Napoléon, résolu quant au but qu'il poursuivait en Espagne, +incertain quant aux moyens, se rendait en Italie, plein au reste de +confiance dans l'immensité de sa puissance, les armées françaises +s'avançaient dans la Péninsule, et allaient y faire une première +épreuve des difficultés qui les attendaient sur cette terre +inhospitalière. + +[En marge: Composition de l'armée du général Junot.] + +L'armée appelée à y entrer d'abord était celle du général Junot. Sa +mission, comme on l'a vu, consistait à s'emparer du Portugal. Elle +était composée d'environ 26 mille hommes, dont 23 mille présents sous +les armes, et suivie de 3 à 4 mille hommes de renfort tirés des +dépôts. Elle était distribuée en trois divisions sous les généraux +Laborde, Loison, Travot. Elle avait pour principal officier +d'état-major le général Thiébault, et pour commandant en chef le brave +Junot, aide-de-camp dévoué de Napoléon, un moment ambassadeur en +Portugal, officier intelligent, courageux jusqu'à la témérité, n'ayant +d'autre défaut qu'une ardeur naturelle de caractère, qui devait +aboutir un jour à une maladie mentale. L'armée était formée de jeunes +soldats de la conscription de 1807, levés en 1806, mais enfermés dans +de vieux cadres et suffisamment instruits. Ils étaient très-capables +de se bien comporter au feu, mais malheureusement peu rompus aux +fatigues, qui allaient devenir cependant leur principale épreuve. +Napoléon, qui voulait qu'on entrât promptement à Lisbonne, pour y +surprendre non pas la famille royale dont il se souciait peu, mais la +flotte portugaise et les immenses richesses appartenant aux négociants +anglais, avait donné ordre au général Junot de redoubler de célérité, +de n'épargner à ses soldats ni fatigues ni privations, afin d'arriver +à temps. Junot, dans son ardeur, n'était pas homme à corriger par un +sage discernement ce que cet ordre pouvait avoir de dangereux dans les +pays qu'on allait traverser. + +[En marge: Entrée de Français dans la Péninsule.] + +[En marge: Défaut de préparatifs pour les recevoir.] + +[En marge: Accueil fait à nos soldats par les populations espagnoles.] + +Le 17 octobre, l'armée entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin +de subsister plus aisément. Elle se dirigea sur Valladolid, par +Tolosa, Vittoria et Burgos. Malgré les promesses du prince de la Paix, +presque rien n'était préparé sur la route, et le soir on était obligé +de réunir quelques vivres à la hâte pour nourrir les troupes exténuées +des fatigues de la journée. Les gîtes étaient détestables, remplis de +vermine, et si repoussants que nos soldats préféraient coucher dans +les champs ou dans les rues, plutôt que d'accepter les tristes abris +qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosité +naturelle à un peuple vif, amoureux de spectacles, et à qui son inerte +gouvernement n'en procurait guère depuis un siècle. Les classes +élevées recevaient bien nos troupes, mais déjà le bas peuple montrait +à leur égard sa sombre haine de l'étranger. Sur la route de +Salamanque, quelques coups de couteau furent donnés à des soldats +isolés, bien qu'ils se conduisissent partout avec la plus sage +retenue. + +[En marge: Arrivée à Salamanque.] + +L'armée, en arrivant à Salamanque, où elle fit une courte halte, avait +déjà beaucoup souffert des fatigues, et laissé un certain nombre +d'hommes en arrière. Le général Junot, qui avait un chef d'état-major +prévoyant, établit à Valladolid, à Salamanque, et en avant à +Ciudad-Rodrigo, des dépôts composés d'un commandant de place, de +plusieurs employés d'administration, et d'un détachement, pour y +recueillir les hommes fatigués ou malades, et les acheminer plus tard +à la suite de l'armée en groupes assez nombreux pour se défendre. +L'ordre de marcher sans relâche ayant trouvé l'armée à Salamanque, +elle quitta cette ville le 12 novembre, formée en trois divisions. +Elle avait à traverser, pour se rendre de Ciudad-Rodrigo à Alcantara, +la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Douro de celle du Tage, +et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque à Alcantara, +il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux, +boisé, habité seulement par des pâtres, qui avaient l'habitude d'y +conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne quand ils se +rendaient de la Vieille-Castille en Estramadure, et au printemps quand +ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Castille. Bien que les +autorités espagnoles eussent promis de préparer des vivres, on ne +trouva presque rien à San Mûnos, point intermédiaire qui partageait en +deux la distance de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Les troupes +parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre +chose qu'un peu de viande de chèvre, qu'elles se procuraient en +saisissant les troupeaux rencontrés sur leur route. À Ciudad-Rodrigo, +ville assez considérable, et place forte de grande importance, on +trouva un gouverneur fort mal disposé, qui pour s'excuser allégua +l'ignorance où on l'avait laissé du passage de l'armée française, et +qui ne se donna aucune peine pour suppléer aux préparatifs qu'on avait +négligé de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour +fournir demi-ration aux soldats; on organisa un nouveau dépôt pour y +recueillir les traînards, dont le nombre s'accroissait à chaque pas, +et on s'achemina vers les montagnes, pour passer du bassin du Douro +dans celui du Tage. Le temps était tout à coup devenu affreux, ainsi +qu'il arrive dans ces contrées méridionales, où la nature, extrême +comme les habitants, passe avec une singulière violence de la +température la plus douce à la plus rigoureuse. La pluie, la neige se +succédaient sans relâche. Les sentiers que suivaient les diverses +colonnes étaient entièrement défoncés, et disparaissaient même sous +les pas des hommes et des chevaux. Trompées par des guides à demi +sauvages, qui se trompaient souvent eux-mêmes, faute d'avoir jamais +franchi les limites de leur village, plusieurs colonnes s'égarèrent, +et arrivèrent près des crêtes de la chaîne, au village de Peña Parda, +épuisées par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie +de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher à la Moraleja, +sur le revers des montagnes. Une tempête affreuse survint. En un +instant tous les torrents furent débordés, et, au milieu du +mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpérimentés, +n'ayant presque pas mangé depuis plusieurs jours, n'espérant pas de +gîtes meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de l'une de ces +démoralisations subites, qui surprennent, abattent les âmes jeunes, +peu habituées aux traverses de la vie guerrière. La nuit étant venue, +et les tambours détendus par la pluie ne donnant plus de sons, une +sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne +distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s'apercevoir les uns +les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent +retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'étaient +plus ni reconnus ni écoutés; l'indiscipline s'était jointe au +désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première +colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant +trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans quel état +elle avait laissé le reste de l'armée. Alors on fit sortir les hommes +les moins fatigués pour aller au secours de leurs camarades. On alluma +de grands feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le +tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de +malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja +qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le +délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage, +et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de +l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il +n'y avait pas au moment de l'arrivée un quart des hommes autour du +drapeau. Peu à peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à +la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou +assassiné par les pâtres de l'Estramadure, atteignit le gîte dévasté +de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à +satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir +d'inanition. Il était impossible de s'arrêter en un tel lieu, et le +lendemain on s'achemina sur Alcantara, où l'on joignit enfin les bords +du Tage et la frontière du Portugal. + +[En marge: Arrivée de l'armée française à Alcantara.] + +Le général en chef Junot y avait précédé son armée afin d'y suppléer par +ses soins à l'incurie du gouvernement espagnol. La ville présentait un +peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l'Estramadure. +Cependant ces ressources n'étaient pas très-considérables, et elles +avaient été absorbées en partie par les troupes espagnoles du général +Carafa, lequel devait, avec une division de neuf à dix mille hommes, +appuyer le mouvement des troupes françaises, et descendre la gauche du +Tage, tandis que le général Junot en descendrait la droite. On +recueillit quelques boeufs et quelques moutons, on les distribua entre +les régiments; on se procura du pain pour en fournir une demi-ration à +chaque homme, et on accorda un séjour à l'armée, tant pour la rallier +que pour lui rendre ses forces épuisées. Elle avait laissé en arrière ou +perdu dans les forêts et les torrents un cinquième de son effectif, +c'est-à-dire de quatre à cinq mille hommes. La moitié de la cavalerie +était démontée, beaucoup de chevaux étant morts de faim, ou n'ayant pu +suivre faute de ferrure. Quant à l'artillerie, on avait été réduit à la +traîner avec des boeufs, et, ce moyen ayant bientôt manqué, on n'avait +pas à Alcantara six bouches à feu. Quant aux munitions, il avait fallu +les abandonner en chemin avec le reste du matériel. + +L'embarras du malheureux général Junot était extrême. D'une part, il +était stimulé par les ordres de Napoléon, par la certitude que, s'il +n'arrivait pas bientôt à Lisbonne, il trouverait ou la flotte +portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une résistance +organisée qu'il aurait de la peine à vaincre; d'autre part, il voyait +devant lui le revers des montagnes du Beyra, incliné vers le Tage, +consistant en une foule de contre-forts abrupts, séparés les uns des +autres par des ravins épouvantables, tailladés en quelque sorte, comme +l'indique le nom de _Talladas_ donné à quelques-uns, entièrement +dépeuplés, privés de toute ressource, et devenus plus affreux par les +pluies torrentielles de l'automne. Ajoutez que nos soldats, partis de +France à la hâte, n'ayant pu se faire suivre par leur matériel, se +trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors +d'état soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une +résistance sérieuse, s'ils venaient à en rencontrer une; ce qui +n'était pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille +hommes de troupes assez bonnes, et très-portées à se défendre, attendu +que la perspective d'appartenir à l'Espagne ne les disposait guère à +accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne +pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au +lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et +animés de si mauvais sentiments à l'égard des Français qu'il avait +fallu les renvoyer dans leurs cantonnements. + +En présence de cette alternative, ou de laisser consommer à Lisbonne +des événements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec +des troupes exténuées, à travers un pays plus affreux que celui qu'on +venait de parcourir, le général Junot n'hésita pas, et préféra le +parti de l'obéissance à celui de la prudence. Il prit donc la +résolution de continuer cette marche précipitée, en traversant la +suite des contre-forts détachés du Beyra, qui bordent le Tage depuis +Alcantara jusqu'à Abrantès. Il ramassa quelques souliers et quelques +boeufs, profita d'un dépôt de poudres existant sur les lieux, et du +papier sur lequel étaient écrites les volumineuses archives des +chevaliers d'Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit +deux parts de son armée, l'une composée de l'infanterie des deux +premières divisions, l'autre de l'infanterie de la troisième division, +de la cavalerie, de l'artillerie et des traînards. Il porta la +première en avant, et laissa la seconde à Alcantara, avec ordre de +rejoindre, dès qu'elle serait un peu ralliée, refaite, et pourvue de +moyens de transport. Il n'emmena avec lui que quelques canons de +montagne, que leur calibre rendait plus faciles à traîner. + +[En marge: Départ d'Alcantara et trajet jusqu'à Abrantès, en longeant +le pied des montagnes du Beyra.] + +[En marge: Souffrances horribles dans la marche d'Alcantara à +Abrantès.] + +Il résolut de partir le 20 novembre d'Alcantara, et de franchir la +frontière du Portugal par la droite du Tage, tandis que le général +Carafa la franchirait par la gauche. Sans doute il eût beaucoup mieux +valu passer le Tage, s'enfoncer plus avant dans l'Estramadure, gagner +Badajoz, et prendre la grande route de Badajoz à Elvas, que suivent +ordinairement les Espagnols, à travers l'Alentejo, province unie et +d'un parcours facile. Mais il fallait descendre la Péninsule jusqu'à +Badajoz, faire ensuite un long détour à droite pour gagner Lisbonne. +Napoléon ordonnant de Paris, d'après la seule inspection de la carte, +et préférant la route qui menait le plus vite à Lisbonne, avait +prescrit de suivre la droite du Tage, d'Alcantara à Abrantès, tandis +que les Espagnols en suivraient la gauche. On s'assurait ainsi, outre +l'avantage de la célérité, celui de n'avoir pas à opérer plus tard un +passage du Tage, lorsqu'on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si +Napoléon avait pu savoir qu'on rencontrerait en Portugal des pluies +torrentielles, que par la négligence des alliés l'armée arriverait à +Alcantara exténuée de faim et de fatigue, il aurait mieux aimé perdre +quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientôt +ressembler à une déroute. Mais ici commençaient à se révéler les +inconvénients funestes d'une politique extrême, qui voulant agir +partout à la fois, sur la Vistule et sur le Tage, à Dantzig et à +Lisbonne, était obligée d'ordonner de très-loin, et de se servir de +faibles soldats ou de généraux inexpérimentés, quand les soldats +robustes et les généraux habiles se trouvaient employés ailleurs. Il y +a des lieutenants qui pèchent par mollesse, d'autres par excès de +zèle. Ceux-ci sont les plus rares, et en général les plus utiles, +quoique souvent dangereux. Le brave Junot était de ces derniers. Il +n'hésita donc pas à partir d'Alcantara le 20 novembre, en renvoyant, +comme nous l'avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui +semblaient peu sûres, et en confiant aux autres le soin de border la +gauche du Tage, tandis qu'il en suivrait la droite. D'une armée qui +avait été à Bayonne de 23 mille hommes présents sous les armes sur 26, +il en amenait 15 mille au plus avec lui: non pas que les autres +fussent tous morts ou perdus, mais parce qu'ils étaient incapables de +continuer cette marche précipitée. Il s'avança le long du Tage par des +sentiers attachés au flanc des montagnes, réduit sans cesse à monter +ou à descendre, tantôt s'élevant sur la croupe des contre-forts qui se +détachent du Beyra, tantôt s'enfonçant dans les ravins profonds qui +les séparent, ayant la cime des monts à sa droite, le fleuve à sa +gauche. Il dirigea ses deux divisions d'infanterie sur Castel-Branco +par deux chemins différents. La première prit le chemin de +Idanha-Nova, la seconde celui de Rosmaniñal. Elles avaient l'une et +l'autre à leur suite quelques troupes légères espagnoles. Le temps +était toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque +impraticable. La première division, que commandait le général Laborde, +ayant eu à franchir un torrent débordé, plus large, plus profond que +les autres, ce brave général mit pied à terre, entra dans l'eau +jusqu'à la poitrine, et resta dans cette position jusqu'à ce que tous +ses soldats eussent passé. On ne vécut à la couchée qu'avec de la +viande de chèvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva +le lendemain à Castel-Branco, où les deux divisions se trouvèrent +réunies, dans un état difficile à décrire. La première arrivée, qui +avait eu moins de difficultés à vaincre, alla bivouaquer au dehors, +pour laisser à celle qui la suivait, et qui était encore plus +fatiguée, l'avantage de se loger dans l'intérieur de Castel-Branco. On +avait mis des gardes à chaque four, afin d'empêcher le pillage. Grâce +à ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua +de viande, mais on eut du riz, des légumes et du vin. Les soldats +étaient pâles, défigurés, et presque tous pieds nus. S'arrêter, c'eût +été s'exposer à mourir de faim, sans compter l'inconvénient de perdre +un temps précieux. On repartit donc dans l'espoir d'atteindre +Abrantès, ville riche et peuplée, située hors de la région des +montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux +colonnes, l'une formée de la première division par Sobreira-Formosa, +l'autre formée de la deuxième division par Perdigao. La première avait +quatorze lieues à parcourir, quatre ou cinq torrents à traverser. La +pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans +danger. Les soldats faisaient la chaîne avec leurs fusils pour se +défendre contre la violence des eaux. Quelques-uns débiles ou exténués +étaient parfois entraînés. Les officiers, pleins de dévouement, +voulant donner aux plus forts l'exemple de secouer les plus faibles, +prenaient eux-mêmes sur leurs épaules les soldats incapables de +passer, et les aidaient ainsi à franchir les torrents. Sur la route on +trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de +faim le pillèrent, malgré les efforts du général en chef pour les en +empêcher. Le soir on n'arriva à Sobreira-Formosa qu'à onze heures, +dans un véritable état de désespoir. Pendant la première heure, il n'y +eut qu'un sixième des hommes réunis. On trouva des châtaignes, quelque +bétail, et on en vécut. La deuxième division, pour se rendre à +Perdigao, avait essuyé de son côté de cruelles souffrances. + +Le reste de la route jusqu'à Abrantès était moins affreux par les +aspérités du sol, mais tout autant par la stérilité et le dénûment. +Enfin, après des fatigues et des privations inouïes, on arriva le 24 à +Abrantès au nombre de quatre à cinq mille hommes, pâles, défaits, les +pieds en sang, les vêtements déchirés, et avec des fusils hors de +service, car les soldats en avaient fait des bâtons pour s'aider à +passer les torrents, ou à gravir les montagnes. Arriver dans cet état +au milieu d'une ville très-peuplée, c'eût été lui donner la tentation +de fermer ses portes à de tels assaillants, et de se défendre contre +eux rien qu'en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les +immortelles victoires remportées, dans toutes les parties du monde, +par les vieux soldats de la France, protégeaient nos jeunes troupes +quelque part qu'elles se trouvassent. Le renom de l'armée française +était tel qu'à son approche il n'y avait dans les populations qu'un +sentiment, celui de la satisfaire en lui fournissant au plus tôt ce +dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connaître, on +cessait bientôt de la détester, sans cesser de la craindre, et on lui +offrait de bonne volonté ce que le premier jour on lui avait offert +sous une impression de terreur. + +[En marge: Arrivée de l'armée française à Abrantès.] + +Le général en chef avait précédé son armée à Abrantès pour préparer +d'avance les secours que réclamait son triste état. Les habitants se +prêtèrent à tout ce qu'il voulut. On réunit du bétail, du pain en +abondance, et, pour la première fois depuis leur départ de Salamanque, +c'est-à-dire depuis douze jours, les soldats reçurent la ration +complète. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des +vêtements, des moyens de transport. On put même envoyer en arrière des +voitures pour recueillir les hommes fatigués ou malades. Le temps +n'était pas encore redevenu serein et sec; mais on se trouvait dans un +beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums +du Midi, présentant le spectacle du bien-être et de la richesse. +L'effet sur ces jeunes soldats, accessibles à toutes les sensations, +fut prompt, et ils passèrent en deux jours du plus sombre désespoir à +une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d'entre eux étaient encore +engagés au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu à peu, +par bandes détachées, recevoir à leur tour la douce impression d'une +belle contrée, abondante en ressources de tout genre. + +Junot fit réparer les armes, et, réunissant les compagnies d'élite, +forma une colonne de quatre mille hommes, en état de continuer la +marche sur Lisbonne. Ayant prévenu par sa célérité une résistance qui, +dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait +recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver +à Lisbonne, de manière à saisir au passage tout ce qui allait +s'échapper de cette capitale. Ce second succès était presque +impossible à obtenir. + +[En marge: Événements qui se préparaient à Lisbonne pendant la marche +de l'armée française.] + +En ce moment une incroyable confusion régnait à Lisbonne. Le prince +régent, qui gouvernait pour sa mère, atteinte de démence, avait flotté +entre mille résolutions contraires. Il avait essayé, d'accord avec le +cabinet de Londres, de faire accepter à Napoléon un moyen terme, qui +consistait à fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs +propriétés. Napoléon s'y étant refusé, le prince régent était retombé +dans d'affreuses perplexités. Ses ministres, partagés sur la conduite +à suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours +vécu, c'est-à-dire de rester attachés à l'Angleterre, et de résister +aux Français avec le secours de celle-ci; les autres de sortir des +errements du passé, d'entrer dans les vues de la France, de chasser +les Anglais, et de s'épargner ainsi une invasion étrangère. D'autres +encore proposaient un troisième parti, dont nous avons déjà parlé, +celui de fuir au Brésil, en livrant la malheureuse patrie des Bragance +aux Anglais et aux Français, qui allaient s'en disputer les lambeaux. +Au milieu de ces pénibles hésitations, le prince régent, dès qu'il +avait appris la marche de l'armée française sur Valladolid, avait +accédé à toutes les demandes de Napoléon, déclaré la guerre à la +Grande-Bretagne, décrété la saisie de toutes ses propriétés, en +donnant toutefois aux commerçants anglais le temps d'emporter ou de +vendre ce qu'ils possédaient de plus précieux. Il avait enfin dépêché +à la rencontre du général Junot, pour arrêter l'armée française, des +messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes où elle +n'était pas. Lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, avait pris ses +passe-ports, et s'était retiré à bord de la flotte anglaise, qui avait +immédiatement commencé le blocus du Tage. + +[En marge: La famille royale, n'ayant pu fléchir l'armée française par +ses offres de soumission, prend la résolution de fuir au Brésil.] + +[En marge: Embarquement de la cour et des principales familles à bord +de l'escadre portugaise.] + +L'apparition imprévue de l'armée française sur la route d'Alcantara à +Abrantès, sans qu'aucun des émissaires envoyés pût ralentir sa marche, +fit naître une indicible terreur dans l'âme du régent, terreur +partagée par tous ses parents et conseillers. L'idée de fuir prit +alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui +se passait, s'empressa de reparaître à Lisbonne, en apportant des +nouvelles de Paris, qui avaient passé par Londres, et qui annonçaient +la résolution prise par Napoléon de détrôner la maison de +Bragance[27]. Ces nouvelles et sa présence décidèrent définitivement +le départ de la famille royale pour le Brésil. On avait, dans la +supposition qu'il faudrait peut-être fermer le Tage aux Anglais, armé, +tant bien que mal, ce qui restait de la flotte portugaise, +c'est-à-dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, +trois frégates et trois bricks. La nouvelle de l'entrée de Junot à +Abrantès, auquel il suffisait de trois marches pour arriver à +Lisbonne, ayant été connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit +à bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce +qu'elle pouvait emporter de ses effets précieux. Par un temps affreux, +une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine-mère +les yeux égarés par la folie, presque toutes les personnes composant +la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants, +domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s'embarquer +confusément sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands bâtiments +consacrés au commerce du Brésil. Le mobilier des palais royaux et des +plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques, +l'argent que le régent avait pris soin d'amasser depuis quelque temps, +celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait +sur les quais du Tage, à moitié enfoui dans la boue, aux yeux d'un +peuple consterné, tour à tour attendri de ce spectacle douloureux, ou +irrité de cette fuite si lâche, qui le laissait sans gouvernement et +sans moyens de défense. La précipitation était si grande, que, sur +quelques-uns de ces bâtiments qu'on chargeait de richesses, on avait +oublié de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journée +du 27, tout fut embarqué, et trente-six bâtiments de guerre ou de +commerce, rangés autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large +devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable, +tandis qu'une population de trois cent mille âmes les regardait +tristement, partagée entre la douleur, la colère, la curiosité, la +terreur. À l'embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour +recevoir les émigrants et les protéger au besoin de son artillerie. + +[Note 27: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et +français, ont prétendu que lord Strangford décida le prince régent à +quitter le Portugal en produisant un _Moniteur_ du 11 novembre, arrivé +par la voie de Londres, contenant un décret impérial semblable à celui +qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant +que _la maison de Bragance avait cessé de régner_. Cette assertion, si +elle n'est pas tout à fait inexacte, est cependant erronée. Le +_Moniteur_ ne renferme, ni à la date du 11 novembre, ni à des dates +antérieures ou postérieures, un décret portant que la maison de +Bragance _avait cessé de régner_. Cette forme employée en 1806 contre +la maison de Naples, après une trahison impardonnable, ne pouvait pas +se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à +Napoléon aucun prétexte de les traiter de la sorte. Le dépôt des +minutes à la secrétairerie d'État ne renferme pas plus que le +_Moniteur_ le décret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais +le _Moniteur_ du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du +12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre +Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet +article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer les +conséquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se +sacrifiaient à la politique anglaise, on lit le passage suivant: + +«Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadence +morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation où +ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal +perd son trône; il le perd, influencé par les intrigues des Anglais; +il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises +qui sont à Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette alliée si +puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui se passe en Portugal. +Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du +Brésil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les +chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle +preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est +inévitable.» + +C'est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que +la maison de Bragance avait cessé de régner; c'est là le _Moniteur_ +qui, paraissant à Paris le 13, rendu à Londres le 15 ou le 16, put par +l'amirauté arriver le 23 ou le 24 à bord de la flotte anglaise, et +être communiqué au prince régent de Portugal.] + +Toute la journée du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas la +sortie du Tage, et l'anxiété régnant sur la flotte portugaise; car si +un détachement français parvenu à temps à Lisbonne eût couru à la tour +de Belem, le Tage se serait trouvé fermé. + +[En marge: Arrivée du général Junot à Lisbonne au moment où la flotte +portugaise met à la voile.] + +Pendant ce temps le général Junot, menant à la hâte ses malheureux +soldats, arrivait à perte d'haleine sous les murs de Lisbonne. Il +avait été retenu pendant les journées du 26 et du 27 devant le Zezère, +dont les eaux s'étaient élevées de douze à quinze pieds en quelques +heures, et qui se jette dans le Tage, près de Punhette. Il le passa +avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenèrent des +mariniers bien payés, et au milieu des plus grands périls, car ces +bateaux emportés avec une grande violence allaient tomber dans le +Tage, et étaient ensuite obligés d'en remonter le cours pour rejoindre +le point de débarquement. Le 28, Junot marcha sur Santarem, à travers +les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu +desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en +ayant de l'eau jusqu'au genou. Le 29, il atteignit Saccavem, et y +reçut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale était +embarquée avec toute la cour, et qu'elle allait emmener la marine +portugaise chargée de richesses. Il n'était plus à espérer qu'on pût +arriver à temps; mais il fallait prévenir un soulèvement, qu'il aurait +été impossible de comprimer avec quelques mille hommes épuisés n'ayant +pas un canon. Le général Junot prit son parti résolument, et quitta +Saccavem le 30 au matin avec une colonne qui n'était pas de plus de +quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers +portugais rencontrés sur sa route qu'il avait obligés à le suivre. Il +entra dans Lisbonne à huit heures du matin, fut reçu par une +commission du gouvernement, à laquelle le prince régent avait livré le +royaume, et par un émigré français, M. de Novion, qui était chargé de +la police, et qui s'acquittait de ce soin avec autant d'intelligence +que d'énergie. Le général Junot trouva la capitale tranquille, désolée +de la présence de l'étranger, mais soumise, et d'ailleurs tellement +indignée de la fuite de la cour, qu'elle en voulait un peu moins à +ceux qui venaient prendre son trône. La flotte portugaise, après avoir +attendu sous voiles toute la journée du 27, et une partie de celle du +28, avait enfin franchi le soir la barre du Tage, grâce à un +changement de vents, et avait été accueillie par les salves de la +flotte anglaise, saluant la royauté fugitive. L'amiral Sidney Smith +détacha une forte division pour accompagner cette royauté en Amérique, +où elle allait commencer par le Brésil l'affranchissement de toutes +les colonies portugaises et espagnoles; car il était donné à la +révolution française de changer la face du nouveau monde comme de +l'ancien, et ces trônes de la Péninsule, qu'elle précipitait dans +l'Océan, devaient y produire en tombant un reflux qui se ferait sentir +jusqu'à l'autre bord de l'Atlantique. + +Le général Junot avait donc vu lui échapper une partie des résultats +qu'il poursuivait avec tant d'ardeur. Mais quelques carcasses de +vaisseaux tellement usées que les fugitifs qui s'y étaient embarqués +craignaient de ne pas arriver au Brésil, quelques pierreries, +quelques métaux monnayés, et enfin une famille dont la prise eût été +un grand embarras, ne valaient pas l'avantage de devenir maître sans +coup férir des plus importantes positions du littoral européen, et +d'avoir prévenu une résistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle +avait été tant soit peu énergique. Le général Junot et son armée +avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait +s'établir à Lisbonne, rallier l'armée, la faire reposer, la pourvoir +du nécessaire, et lui rendre l'aspect imposant qu'elle avait perdu +pendant cette marche mémorable. + +[En marge: Ralliement de l'armée française et son paisible +établissement à Lisbonne.] + +Vers la fin de la journée du 30, Junot vit arriver une partie de la +première division. Il s'empara des forts et des positions dominantes +de Lisbonne, qui est située sur quelques collines, au bord des eaux +épanchées du Tage. La commission du gouvernement, et surtout le +commandant de la légion de police, M. de Novion, l'aidèrent dans le +maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l'ordre +troublé n'eût amené qu'une effusion inutile de sang, et peut-être le +sac de Lisbonne. Junot répartit les troupes de la manière la plus +convenable pour leur bien-être et leur sûreté au milieu d'une +population ennemie de trois cent mille âmes. Après avoir solidement +établi les premiers détachements arrivés, il s'occupa de rallier les +autres. Beaucoup de soldats avaient été ou noyés ou assassinés; +quelques-uns étaient morts de fatigue. Cependant, quoique +très-regrettables, ces pertes n'étaient pas aussi grandes qu'on aurait +pu le craindre d'après le petit nombre d'hommes qui se trouvaient +dans les rangs le jour de l'entrée à Lisbonne. Les relevés faits plus +tard constatèrent que les morts ou égarés ne dépassaient pas 1,700. Il +restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, déjà fort éprouvés par +cette campagne, et suivis de 3 à 4 mille, qui, conduits par une route +d'étapes bien frayée, devaient arriver sains et saufs au but où leurs +devanciers n'étaient parvenus qu'après tant de peines et de fatigues. +La plupart des soldats demeurés en arrière s'étaient réunis en bandes, +marchant plus lentement que les têtes de colonne, mais se défendant +contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu'ils +trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chèvres ou de moutons +rencontrés sur la route faisaient les frais de leur subsistance. Une +fois à Abrantès, ils s'embarquaient sur des bateaux qui les +transportaient par le Tage à Lisbonne. L'artillerie, fort retardée, +fut aussi chargée sur des bateaux, et par ce moyen expéditif de +transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva +sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir à l'armée tout ce qui +lui manquait. Il y avait à Lisbonne un arsenal magnifique, servant +également aux armées de terre et de mer, peuplé de trois mille +ouvriers très-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer à +gagner leur vie, même en travaillant pour les Français. Junot les +employa à réparer ou à refaire tout le matériel de l'armée, et à +fabriquer des affûts pour la nombreuse artillerie qui existait à +Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Près +de la capitale se trouvait l'armée portugaise, forte de vingt-cinq +mille hommes, laquelle attendait qu'on prononçât sur son sort. Les +soldats portugais, en général, aimaient mieux vivre dans leurs +villages que sous les drapeaux. Junot leur donna des congés, de +manière qu'il n'en restât que six mille dans les cadres. Il prit tous +les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie française. +Il fit de même pour l'artillerie, et en quelques jours son armée, +ralliée, armée, vêtue à neuf, reposée de ses fatigues, présentait le +plus bel aspect. Pour suffire à ces dépenses, il n'y avait aucuns +fonds dans les caisses. Mais en attendant la rentrée des impôts, le +commerce, rassuré par le langage et les actes du général Junot, lui +fit une avance de cinq millions afin de pourvoir aux besoins les plus +pressants, et on put ainsi payer toutes les consommations de l'armée. +Le général Junot établit sa première division dans Lisbonne; la +seconde, moitié dans Lisbonne et moitié vis-à-vis d'Abrantès; la +troisième, sur le revers des montagnes au pied desquelles Lisbonne est +assise, de Peniche à Coimbre. Il envoya sa cavalerie sous le général +Kellermann dans la plaine de l'Alentejo, pour y faire reconnaître +partout l'autorité française. Il plaça à Setuval les Espagnols du +général Carafa, qui l'avaient accompagné. Il établit une route +d'étapes bien gardée et bien approvisionnée par Leiria, Coimbre, +Almeida, Salamanque et Bayonne. Dans ce premier moment, tout parut +tranquille et presque rassurant. Il n'y avait qu'une difficulté +très-embarrassante dès le début, c'était d'approvisionner, malgré les +Anglais, une capitale de trois cent mille habitants, habituée à +recevoir par la mer les blés et les bestiaux de la côte d'Afrique. Le +général Junot traita avec plusieurs commerçants, et donna des +commissions de tous les côtés pour amener des vivres de l'intérieur. +Il fut habilement secondé par son chef d'état-major Thiébault, et par +M. Hermann, que Napoléon lui avait envoyé pour administrer les +finances portugaises. Ce dernier était parfaitement probe et très au +fait du pays, ayant long-temps rempli des fonctions diplomatiques tant +à Lisbonne qu'à Madrid. Grâce aux soins combinés de ces divers agents, +rien ne manqua, dans les premiers temps du moins, et on commença même +à réarmer les restes de la flotte portugaise. Dans le même moment, le +général espagnol Taranco occupait avec sept ou huit mille hommes la +province d'Oporto, et le général Solano, avec trois ou quatre mille, +celle des Algarves. + +[En marge: Entrée du corps du général Dupont sur le territoire +espagnol.] + +Tandis qu'une armée française pénétrait en Portugal, Napoléon, qui en +avait disposé deux autres à l'entrée de la Péninsule, avait ordonné au +général Dupont, commandant le deuxième corps de la Gironde, de porter +l'une de ses divisions à Vittoria, sous prétexte de secourir le +général Junot contre les Anglais. Un peu avant la marche de cette +division, trois ou quatre mille hommes de renfort, destinés à se +fondre dans les trois divisions de l'armée de Portugal, avaient déjà +pris le chemin de Salamanque. On s'habituait donc à regarder la +frontière espagnole comme une démarcation abolie, et l'Espagne +elle-même comme une route ouverte dont on se servait, sans même +prévenir le souverain du territoire. La première division du général +Dupont, en effet, était rendue à Vittoria avant que M. de Beauharnais +eût donné avis de ce mouvement au cabinet de Madrid. C'était le prince +de la Paix qui le premier en avait parlé à M. de Beauharnais avec une +anxiété visible. À ce sujet il s'était fort excusé du défaut de +préparatifs dont on s'était plaint sur la route parcourue par le +général Junot, et avait attribué cette négligence aux graves +préoccupations résultant du procès de l'Escurial. + +[En marge: Suite des événements de l'Escurial.] + +[En marge: Penchant de la nation espagnole à recourir à Napoléon comme +au sauveur qui pouvait la délivrer de ses maux.] + +Depuis ce procès, et malgré le pardon accordé au prince des Asturies, +l'agitation n'avait cessé de croître en Espagne, tant au sein de la +cour qu'au sein du pays lui-même. Le prince des Asturies, que son +abjecte soumission, sa lâche trahison envers ses amis, auraient dû +déshonorer, était au contraire adoré d'une nation qui, ne trouvant pas +un autre prince à aimer dans cette famille dégénérée, se plaisait à +tout excuser chez lui, et imputait à ses ennemis, à leurs menaces, à +leur tyrannie, ce qu'il y avait eu d'équivoque dans sa conduite. La +demande d'une princesse française adressée par Ferdinand à Napoléon, +demande désormais bien connue, avait tourné les yeux de la nation +comme ceux du prince vers le haut protecteur qui réglait en ce moment +les destinées du monde. Les troupes françaises déjà entrées sur le +territoire espagnol, celles qui s'accumulaient entre Bordeaux et +Bayonne, excédant de beaucoup la force nécessaire à l'occupation du +Portugal, accréditaient l'opinion que ce puissant protecteur songeait +à se mêler des affaires de l'Espagne, et la nation tout entière se +plaisait à croire que ce serait dans le sens de ses désirs, +c'est-à-dire pour renverser le favori, reléguer la reine dans un +couvent, Charles IV dans une maison de chasse, et donner la couronne à +Ferdinand VII uni à une princesse française. L'attitude de M. de +Beauharnais ne faisait que favoriser ces illusions. Cet ambassadeur, +plein d'aversion pour le favori, induit par ses rapports secrets avec +le prince des Asturies à lui porter de l'intérêt, se flattant que ce +prince épouserait bientôt une princesse française qui était sa parente +(mademoiselle de Tascher), abondait dans tous les sentiments des +Espagnols eux-mêmes, et ceux-ci, croyant que le représentant de la +France avait ordre d'être tel qu'il se montrait, se prenaient pour +Napoléon et les Français d'un enthousiasme croissant, au point que nos +troupes, au lieu d'être pour le peuple le plus défiant de la terre un +sujet d'alarme, étaient au contraire devenues pour lui un sujet +d'espérance. + +Vainement quelques esprits plus avisés se disaient-ils que pour +renverser un favori abhorré de la nation espagnole il ne faudrait pas +tant de soldats, qu'il suffirait pour le précipiter dans le néant d'un +signe de tête du tout-puissant empereur des Français; que ces troupes +qui s'accumulaient étaient peut-être les instruments longuement +préparés d'une résolution plus grave, tendant à exclure les Bourbons +de tous les trônes de l'Europe; vainement quelques esprits plus +clairvoyants faisaient-ils ces remarques: elles ne se propageaient +pas, parce qu'elles étaient contraires à la passion qui possédait tous +les coeurs. + +[En marge: Profondes inquiétudes de la cour.] + +[En marge: Sinistres pressentiments de l'agent Yzquierdo, communiqués +à la cour d'Espagne.] + +La crainte, inspirant mieux la reine et le favori, leur ouvrait les +yeux sur leur propre danger. Ils sentaient tous les deux, et la reine +avec plus de vivacité que son amant, quel mépris ils devaient inspirer +au grand homme qui dominait l'Europe. Ils sentaient à quel point leur +lâche incapacité était au-dessous de ses grands desseins, et le voile +dont il couvrait ses intentions ajoutait encore à leurs pressentiments +la terreur qui naît de l'obscurité. Bien que Napoléon eût signé le +traité de Fontainebleau, que par ce traité il eût reconnu Emmanuel +Godoy prince souverain des Algarves, ils n'étaient l'un et l'autre que +médiocrement rassurés. D'abord Junot venait de s'emparer de +l'administration entière du Portugal, sans en excepter les provinces +occupées par les troupes espagnoles. Ensuite Napoléon avait voulu que +le traité de Fontainebleau continuât à rester secret. Pourquoi ce +secret, lorsque le Portugal se trouvait au pouvoir des troupes +alliées, que la maison de Bragance était partie, et avait en quelque +sorte par son départ laissé le trône vacant? À ces questions +inquiétantes venaient s'ajouter les lettres de l'agent Yzquierdo, qui +ne pouvait dissimuler à son patron les appréhensions dont il +commençait à être saisi. Ces appréhensions ne reposaient, il est vrai, +sur aucun fait précis, car Napoléon n'avait dit à personne sa pensée +sur l'Espagne, et n'avait pu la dire, incertain encore de ce qu'il +ferait. Mais ce penchant fatal à remplacer partout la famille de +Bourbon par la sienne, penchant qui dominait son âme au point de lui +faire oublier toute prudence, quelques esprits doués de clairvoyance +le pressentaient, et Napoléon, sans avoir parlé, était deviné par plus +d'un observateur. Le silence qu'il gardait, tout en se livrant à des +préparatifs très-apparents, avait surtout frappé l'agent Yzquierdo, +l'homme le plus habile à découvrir ce qu'on voulait lui cacher, et ce +dernier ne cessait d'écrire au prince de la Paix que, bien que +Napoléon fût parti pour l'Italie, qu'autour de ses ministres et de ses +confidents il ne circulât aucun propos, pourtant il y avait dans tout +ce qu'il voyait un mystère qui le remplissait d'inquiétude. + +[En marge: Agitations croissantes de la reine.] + +[En marge: Efforts du prince de la Paix pour calmer l'exaspération de +la reine.] + +[En marge: Scandaleux témoignages de faveur prodigués au prince de la +Paix par la reine et le roi.] + +Aussi le prince de la Paix et la reine étaient-ils singulièrement +agités. La reine, souvent indisposée, cachant son trouble sous un +calme affecté, son âge sous les parures les plus recherchées, laissait +néanmoins échapper malgré elle de fréquents éclats de colère. Elle +remplissait le palais de ses emportements, demandait le sacrifice de +tous ceux qu'elle croyait ses ennemis, exprimait follement la volonté +de faire tomber la tête du chanoine Escoïquiz et du duc de +l'Infantado, et s'indignait contre l'obséquieux ministre de la justice +Caballero, qui, tout tremblant, se bornait à opposer à ses désirs les +difficultés naissant d'anciennes lois du royaume, inviolées et +inviolables. Elle allait jusqu'à déclarer ce ministre un traître, +vendu à Ferdinand. Celui-ci de son côté, mécontent de ce même +ministre, l'appelait un vil exécuteur des volontés de sa mère, et se +promettait d'en tirer plus tard une vengeance éclatante. Le prince de +la Paix croyant, dans son intérêt même, utile de calmer la reine, la +comblait de prévenances, et avait passé pour elle d'une indifférence +insultante à des attentions de tous les moments. Bien qu'il allât le +soir chez les demoiselles Tudo reposer son âme des fatigues de +l'intrigue et de la crainte, il prodiguait le matin à cette reine +exaspérée les soins d'un courtisan fidèle; et l'on voyait ces deux +amants, qu'à leurs infidélités nombreuses on avait dû croire dégoûtés +l'un de l'autre, ramenés par des terreurs et des haines communes à une +intimité qui présentait tous les semblants de l'amour. En public, la +reine témoignait au prince de la Paix un redoublement d'affection, et +se plaisait à braver par ses témoignages la pudeur des assistants et +l'aversion de ses ennemis. La cour était déserte. Tout ce qu'il y +avait d'honnête l'avait abandonnée. Quand la famille royale paraissait +hors des jardins de l'Escurial, le peuple restait silencieux, excepté +pour le prince des Asturies, qu'il poursuivait de ses acclamations, au +point que la reine avait fait rendre une ordonnance de police par +laquelle toute acclamation était interdite. Elle avait poussé +l'extravagance de ses volontés jusqu'à ordonner un _Te Deum_, pour +remercier le ciel de la protection miraculeuse qu'il avait accordée au +roi, en déjouant les complots du prince des Asturies. Entre les +membres de la grandesse, tous convoqués, quatre seulement avaient +paru, deux Espagnols, deux étrangers, consternés tous les quatre de +leur propre bassesse. Au sortir de l'église, la reine avait montré à +Emmanuel Godoy une tendresse, une familiarité outrageantes pour les +assistants; et l'infortuné Charles IV lui-même n'apercevant rien de +ces infamies, mais sentant confusément le péril de la situation, avait +mis sans le vouloir le comble au scandale, en s'appuyant sur le bras +du favori, comme sur un bras puissant duquel il espérait son salut. +Déplorable spectacle, honteux non-seulement pour le trône, mais pour +l'humanité elle-même, dont la dégradation, manifestée en si haut lieu, +devenait plus éclatante! + +Chaque soir le prince de la Paix allait, comme nous l'avons dit, chez +les demoiselles Tudo épancher les douleurs de son âme, fort souffrante +quoique légère. Dans cette maison où les curieux venaient chercher des +nouvelles, on avait conçu et témoigné une grande joie du traité de +Fontainebleau, joie bientôt empoisonnée par l'ordre reçu de Paris de +tenir le traité secret, par l'entrée continuelle des troupes +françaises, par les lettres de l'agent Yzquierdo. Comme le public se +plaisait à recueillir tout ce qui était défavorable au prince de la +Paix, ses affidés tâchaient d'opposer au torrent des mauvaises +nouvelles un torrent contraire, citant avec exagération tous les +signes de faveur obtenus de la cour des Tuileries. Ainsi, malgré +l'ordre de tenir secret le traité de Fontainebleau, on en avait +raconté toutes les particularités chez les demoiselles Tudo, et on +l'avait fait avec le plus grand détail. On avait dit que le nord du +Portugal était donné à la reine d'Étrurie, le midi au prince de la +Paix, constitué prince souverain des Algarves, et le milieu réservé +pour en disposer plus tard. On motivait ainsi la présence des armées +françaises; et quant à leur nombre, fort supérieur à ce qu'une simple +occupation du Portugal aurait exigé, on l'expliquait par les grands +projets de Napoléon sur Gibraltar. Afin de prévenir le fâcheux effet +que devait produire l'entrée des autres corps prochainement attendus, +on disait que l'armée française serait au moins de quatre-vingt mille +hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par +conséquent il n'y avait pas à s'en alarmer. Quant au procès contre les +complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que +Napoléon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de +la Paix répondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que +Napoléon avait déclaré l'affaire de l'Escurial une affaire étrangère à +la France, et qu'il approuvait fort la punition d'intrigants qui +avaient voulu ébranler le trône. + +[En marge: Soin du prince de la Paix de faire sortir de Madrid ses +objets les plus précieux.] + +[En marge: Bruits généralement répandus d'un prochain départ de la +famille royale pour l'Amérique.] + +Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si différent qui +s'intéressaient à son sort, ne croyaient beaucoup à ces nouvelles. La +crainte les tourmentait, et leur inspirait des précautions de la +nature de celles qu'on prend en Orient contre la fortune ou contre la +tyrannie. Ainsi on accumulait chez le prince de la Paix l'or et les +pierreries. On démontait de superbes parures, pour en détacher les +diamants qu'on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en +numéraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargés sortir de +sa demeure, les uns dirigés vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le +peuple, suivant sa coutume, exagérait ces faits, et les grossissait +démesurément. Il parlait de cinq cents millions en espèces, amassés +chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour +des destinations inconnues. Ces récits fabuleux, concordant avec la +fuite de la maison de Bragance, avaient fait naître de toutes parts la +supposition que le prince de la paix voulait entraîner la famille +royale au Mexique, pour prolonger au delà des mers un pouvoir qui +expirait en Europe. Propagée avec une incroyable rapidité, cette +supposition avait indigné tous les Espagnols. L'idée de voir la +famille royale d'Espagne fuir lâchement comme la famille royale de +Portugal, emmener prisonnier un prince adoré, laisser à Napoléon un +royaume vacant, les révoltait, et cette crainte avait ajouté, s'il +était possible, à la fureur populaire qu'excitait le favori. Toutes +les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient été +emballées pour être secrètement emportées à Cadix, et que le prince de +la Paix allait conduire la famille royale à Séville, se répandait +comme une sinistre rumeur, soulevait les esprits, déchaînait les +langues, s'évanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne +venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds +mugissements qui précèdent la tempête. + +[En marge: Vérité des bruits de départ.] + +[En marge: Raisons que fait valoir le prince de la Paix en faveur de +la retraite en Amérique.] + +Et quelque faux que soient, en général, les bruits qui circulent chez +un peuple agité, ceux-ci n'étaient pas sans fondement. Bien avant la +fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait été +communiqué à la cour de Madrid, soumis à son jugement, discuté avec +elle, à ce point qu'il en avait été parlé à l'ambassadeur de France. +Frappé de cet exemple, le prince de la Paix, quand il désespérait de +sa situation, aimait à rêver en Amérique un asile où il irait chercher +le repos, la sécurité, la continuation de son pouvoir. Il s'en était +ouvert à la reine, à qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer +le roi, il avait commencé à l'effrayer des intentions de Napoléon. +Après lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus +qu'il n'y avait, il s'était longuement étendu sur un plan de fuite en +Amérique, comme sur le parti le plus sûr, le plus profitable même à +l'Espagne. Résister aux armées de Napoléon, suivant le prince de la +Paix, était impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par +succomber devant celui que l'Europe entière avait vainement essayé de +combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne, +mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le +territoire européen de la maison de Bourbon. Les provinces +d'outre-mer, déjà fort remuées par le soulèvement des colonies +anglaises, ne demandant qu'à se déclarer indépendantes, fort +travaillées en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de +la guerre qui absorberait les forces de la métropole pour secouer le +joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever +le Mexique, le Pérou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au +contraire, en se réfugiant aux colonies, on les maintiendrait par la +présence de la famille régnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir à +leur tête pour former un empire indépendant; et si Napoléon, toujours +plus odieux à l'Europe, à mesure qu'il devenait plus puissant, +finissait par succomber, on reviendrait sur l'ancien continent, plus +assuré de la fidélité des provinces d'Amérique avec lesquelles on +aurait resserré ses liens, et ayant dans l'intervalle échappé, par un +simple voyage, au bouleversement général de tous les États. Si, au +contraire, le tyran de l'ancien monde devait mourir sur son trône +usurpé et y laisser sa dynastie consolidée, on trouverait dans le +Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout +ce qu'on aurait abandonné en Europe. + +[En marge: Répugnance de Charles IV à l'égard de tout parti décisif.] + +[En marge: Charles IV veut qu'on fasse comme Ferdinand, et qu'on +cherche à s'attacher Napoléon par un mariage.] + +[En marge: Charles IV exige que la demande clandestine de mariage +faite par Ferdinand soit officiellement renouvelée au nom de la +couronne d'Espagne.] + +Ces idées, les seules fortes et sensées qu'eût jamais conçues le +favori, car, si on renonçait à disputer l'Espagne par une résistance +héroïque, ce qu'il y avait de mieux c'était de conserver à la nation +les deux Indes, et à la famille régnante un trône quelque éloigné +qu'il fût, ces idées étaient de nature à bouleverser Charles IV. Se +défendre par les armes, il n'y songeait certainement pas. S'en aller +de l'Escurial à Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour +jamais des chasses du Pardo, l'épouvantait presque autant qu'une +bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres +prévisions, et se jeter, disait-il, dans les bras de son _magnanime +ami Napoléon_. Il faut ajouter, à l'honneur de ce bon et malheureux +prince, que, malgré sa médiocrité, il sentait pourtant ce que Napoléon +avait de grand, qu'il admirait ses exploits, et que s'il eût été +capable de quelques efforts, il les eût faits pour l'aider à battre +l'Angleterre, dans l'intérêt des deux pays, qu'il comprenait quand il +lui arrivait d'y penser. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient +de retraite lointaine, qu'il fallait chercher à deviner les intentions +de Napoléon, et s'y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas +être mauvaises; que le prince des Asturies, après tout, n'avait pas +été si mal inspiré en demandant pour épouse une princesse de la +famille Bonaparte; que c'était un moyen de resserrer l'alliance des +deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu'il n'était pas +possible que Napoléon, quand il aurait donné à Ferdinand l'une de ses +filles adoptives, voulût la détrôner. Il était un héros trop grand, +trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C'était +peut-être pour la première fois de sa vie que l'infortuné roi, dont +l'esprit s'éveillait sous l'aiguillon des circonstances, concevait une +idée à lui, et paraissait y tenir. Il avait déjà pensé à ce mariage du +prince héritier de la couronne avec une nièce de Napoléon, et il +n'avait pas de violence à se faire pour adopter un tel projet. Il +voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d'une manière +irrégulière, fût renouvelée régulièrement au nom de la couronne +d'Espagne, avec la solennité convenable, et les pouvoirs nécessaires +pour traiter. Si Napoléon acceptait, il était lié envers la maison de +Bourbon; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de ses +intentions, et il serait temps alors de songer à la retraite. + +[En marge: Répugnance de la reine et du prince de la paix pour le +mariage proposé.] + +Rien ne pouvait être plus désagréable à la reine et au favori que +l'idée d'un tel mariage; car Ferdinand, époux d'une princesse +française, protégé de Napoléon, protecteur à son tour de la maison +d'Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la +destruction de l'influence de la reine devaient s'ensuivre. Mais ne +pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de +Ferdinand, c'était déclarer qu'il avait eu tort, non-seulement dans la +forme, mais dans le fond; c'était laisser voir à Napoléon qu'on ne +voulait pas de son alliance; c'était se priver d'un moyen assuré de +sonder ses intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables +auprès de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite en +Amérique. Ces raisons furent celles qui ramenèrent la reine et le +favori à l'idée de demander une princesse française, c'est-à-dire de +renouveler, au nom de la couronne, la proposition clandestine de +Ferdinand. C'était la seule fois peut-être qu'il eût fallu débattre +une résolution avec Charles IV, la seule fois assurément, pendant tout +son règne, qu'une de ses volontés fût devenue celle du gouvernement. + +[En marge: Lettre de Charles IV à Napoléon pour demander la main d'une +princesse française.] + +En conséquence, on fit écrire par Charles IV une lettre des plus +affectueuses, pour prier Napoléon d'unir l'héritier de la couronne +d'Espagne à une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas à +cette demande. On réclama de Napoléon, dans une seconde lettre jointe +à la première, l'exécution immédiate du traité de Fontainebleau, la +publication de ce traité, et l'entrée en possession pour les +copartageants des provinces portugaises du lot qui leur revenait à +chacun. Cette réclamation, inspirée par le prince de la Paix, lui +tenait fort à coeur, car il était impatient de se voir proclamer +prince souverain; elle était en outre dans les intérêts bien entendus +de la maison d'Espagne, puisque, par ce traité, Charles IV avait reçu +de Napoléon la garantie de ses États, et le titre de roi des Espagnes +et d'empereur des Amériques. La publication du traité de Fontainebleau +eut été, dans le moment, un préservatif puissant contre les projets +vrais ou supposés d'invasion. + +En attendant cette publication, on ne s'était pas fait faute, comme +nous l'avons dit, de commettre des indiscrétions de tout genre, et de +divulguer le traité tout entier. On débitait publiquement dans les +rues de Madrid, en exagérant même les assertions de la maison Tudo, +que le prince de la Paix allait être déclaré roi de Portugal, Charles +IV empereur des Indes; qu'en un mot la faveur de Napoléon à l'égard +d'Emmanuel Godoy allait se manifester d'une manière éclatante. Dans +les instants fort courts où l'on ajoutait foi à ces bruits, on ouvrait +les yeux à moitié; on disait que, sans doute, Napoléon se préparait à +détrôner les derniers Bourbons comme il avait détrôné tous les autres, +qu'il était d'accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu'il lui +donnait le Portugal, pour que Godoy à son tour lui donnât l'Espagne. +On calomniait ainsi ce personnage si difficile à calomnier; car, s'il +était vrai qu'il eût asservi, avili et perdu ses maîtres, il n'était +pas vrai qu'il les eût trahis en faveur de Napoléon. Heureusement pour +la popularité de Napoléon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas +longue créance. M. de Beauharnais, à qui sa cour laissait tout +ignorer, affirmait qu'il n'avait aucune connaissance de ce traité, et +avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On +prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs +vanteries accoutumées, et on recommençait à croire ce qui plaisait, +c'est-à-dire que Ferdinand allait devenir d'abord l'époux d'une fille +adoptive de Napoléon, puis roi, et qu'ainsi disparaîtrait l'odieuse +faction qui opprimait et déshonorait l'Escurial. Et, chose singulière, +dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons +d'Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait à Paris +l'autorisation de publier le traité de Fontainebleau, M. de +Beauharnais y demandait de son côté l'autorisation de le démentir. + +[En marge: Les courriers de Madrid ne peuvent joindre Napoléon qu'en +Italie.] + +Les lettres de Charles IV, les dépêches de M. de Beauharnais, avaient +un long trajet à parcourir pour rejoindre Napoléon alors en Italie, et +voyageant de ville en ville avec sa rapidité accoutumée. Dans l'état +des communications à cette époque, il ne fallait pas moins de sept +jours pour aller de Madrid à Paris, pas moins de cinq pour aller de +Paris à Milan; et si Napoléon était en ce moment en course, soit à +Venise, soit à Palma-Nova, les dépêches d'Espagne lui arrivaient +quelquefois quatorze et quinze jours après leur départ. Il en fallait +autant pour l'envoi des réponses, et ces délais convenaient à +Napoléon, qui aurait voulu ralentir la marche du temps, tant il lui en +coûtait de prendre des résolutions relativement à l'Espagne, partagé +qu'il était entre le désir de détrôner partout les Bourbons, et +l'appréhension des moyens violents et odieux qu'il lui faudrait +employer pour y réussir. + +[En marge: Voyage de Napoléon en Italie.] + +[En marge: Création d'une commune au Mont-Cenis.] + +[En marge: Séjour de Napoléon à Venise.] + +[En marge: Travaux ordonnés à Venise pour lui rendre l'usage de son +port, et préparer le retour de son ancienne prospérité commerciale.] + +[En marge: Entrevue de Napoléon avec Lucien Bonaparte à Mantoue.] + +Parti le 16 novembre de Paris, Napoléon était arrivé le 21 à Milan, +après avoir déjà visité plusieurs points intéressants. Il avait même +surpris son fils Eugène Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps +d'accourir à sa rencontre. Se montrant le matin de son arrivée à la +cathédrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'après-midi au +palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au +théâtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans +les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargés des services les +plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25, à expédier un grand +nombre d'affaires, et à donner une foule d'ordres. Frappé en +traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui était son ouvrage, du +dénûment de secours auquel se trouvaient exposés les voyageurs, faute +de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la +création d'une commune, divisée en trois hameaux, un au bas de la +montée, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situé au sommet +devait être le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction +d'une église, d'une maison commune, d'un hôpital, d'une caserne. Il +accorda une dispense d'impôts pour tous les paysans qui viendraient +s'établir dans la nouvelle commune, et en commença la population par +l'établissement d'un certain nombre de cantonniers, chargés +d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se réunir en cas +d'accident sur les points où leur secours serait nécessaire. Après +avoir arrêté le budget du royaume d'Italie, donné une sérieuse +attention à l'armée italienne, convoqué les trois colléges des +Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour +à Milan, c'est-à-dire pour le 10 décembre, il partit afin de se rendre +à Venise, en suivant la route de Brescia, Vérone, Padoue, accueilli +sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste. +Toujours occupé utilement, même au milieu des fêtes, il avait rectifié +en passant le tracé des fortifications de Peschiera, se réservant +d'arrêter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait +recueilli une partie de sa parenté, le roi et la reine de Bavière, +dont Eugène avait épousé la fille; sa soeur Élisa, princesse de +Lucques et bientôt gouvernante de Toscane; enfin son frère Joseph, +qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nommé roi de Naples, et +qu'il chérissait tendrement, malgré de nombreux reproches sur sa molle +façon de gouverner. À Fusine, petit port sur les lagunes, où l'on +s'embarque pour se rendre à Venise, les autorités et la population +l'attendaient dans des gondoles richement pavoisées, afin de le +conduire au séjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vénitien, +qui se consolait de ne plus former une république indépendante par la +satisfaction d'avoir échappé à des lois tyranniques, par l'espérance +d'appartenir bientôt à un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout +entière, par la promesse enfin de grands travaux destinés à rendre ses +eaux navigables, avait déployé pour recevoir Napoléon tout le luxe +qu'il étalait autrefois quand son doge épousait la mer. D'innombrables +gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des +instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le maître du +monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de +Bavière, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de +Berg, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux de +l'ancienne armée d'Italie. Après avoir donné aux réceptions le temps +nécessaire, Napoléon employa les jours suivants à parcourir les +établissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux, +accompagné partout de MM. Decrès, Proni, Sganzin. L'examen des lieux +terminé, il rendit un décret en douze titres qui embrassait tous les +besoins de Venise régénérée. Il commença, en vertu de ce décret, par +rétablir une quantité de perceptions abolies depuis la chute de la +république, mais justifiées par une longue expérience, peu onéreuses +en elles-mêmes, et indispensables pour suffire aux dépenses d'une +existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une +oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurés, il songea à +leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien +des canaux et le creusement des lagunes, décréta ensuite un grand +canal pour conduire les bâtiments de l'arsenal à la passe de +Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des +travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amène les eaux dans les +lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent +dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, où le commerce +pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de +douanes. Il pourvut à la santé publique en transportant les sépultures +des églises dans une île destinée à cet usage; il s'occupa des +plaisirs du peuple en réparant et faisant éclairer la place de +Saint-Marc, éternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vénitiens; +il assura enfin l'existence des marins par la réorganisation de tous +les anciens établissements de bienfaisance. Après avoir répandu ces +bienfaits, et reçu en retour mille acclamations, Napoléon partit pour +visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et +d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec +Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie. +Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio, +Alexandrie sur le Tanaro, étaient à ses yeux les échelons d'une +résistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens +mettaient quelque énergie à se défendre. Il était venu par +Porto-Legnago à Mantoue, où il devait revoir son frère Lucien, pour +essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif désir, mais qu'il +ne voulait accorder qu'à certaines conditions. M. de Meneval alla +pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit +au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les +bras de son frère, l'aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il +était des deux frères celui qui n'avait aucune puissance, mais poussée +peut-être au delà de ce qu'une dignité bien entendue aurait exigé. +L'entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile. +Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait +encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le +moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV, +renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une +résolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets +cette espèce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui +donnât une fille qui était issue d'un premier mariage, pour la faire +élever auprès de l'impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et +l'envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S'il ne +se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres +trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter +par le moyen d'une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé +à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de +Portugal, ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de +casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par +un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles, +mais furent demandés avec autorité, refusés avec irritation, et les +deux frères se séparèrent émus, irrités, point brouillés toutefois, +puisque une partie de ce que désirait Napoléon, l'envoi à Paris de la +fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon +repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15 +décembre. + +[En marge: Déc. 1807.] + +[En marge: Séjour de Napoléon à Milan.] + +[En marge: Ajournement de toute réponse significative aux lettres du +roi d'Espagne.] + +Des dépêches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y +attendaient, et il avait plus d'une résolution à prendre. Les lettres +de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV +demandant une princesse française et la publication du traité de +Fontainebleau, lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves +questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se +trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il +n'était définitivement fixé sur aucun, bien qu'il inclinât, comme nous +l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En +conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu'il avait +reçu les lettres du roi Charles IV, qu'il en appréciait l'importance, +mais qu'absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il +n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s'occuper de celles +d'Espagne avec l'attention dont elles étaient dignes, et que, de +retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces +lettres méritaient. Il insista de nouveau pour que le traité de +Fontainebleau restât secret quelque temps encore; et quant à M. de +Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements, +il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un +point: c'était la défense d'afficher aucune préférence pour les partis +qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté +penchait le cabinet français. + +[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement à l'Espagne.] + +[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destinées, l'une à la +Catalogne, l'autre à l'Aragon.] + +Il n'était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie, +Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire, +donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses +forces, tant en deçà qu'au delà des Pyrénées, de manière qu'il pût, +quelque parti qu'il adoptât, n'avoir qu'une volonté à exprimer, +lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'état de l'Espagne +contribuait à lui persuader que le moment d'une crise était proche; car +il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d'inspirer +patience à Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation +espagnole. Il voulait donc être prêt à profiter d'une occasion, et avoir +pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni +la grande armée ni l'armée d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre +à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission. +Indépendamment de l'armée du général Junot, nécessaire au Portugal, il +avait préparé, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du général +Dupont et celui du maréchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce fût +assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la route de Burgos +et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement +à gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les +deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si +importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et +par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir être +occupées, sinon par des forces qui s'y transporteraient immédiatement, +du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il +voulait donc avoir deux divisions préparées, l'une qui, placée près de +Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter +sur Pampelune; l'autre qui, réunie à Perpignan, pourrait également +entrer à Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui +la dominent. Maître de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon +avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s'avancer sur +Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l'Escurial, +il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle +d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de +Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion +probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait +manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d'introduire de +nouvelles forces dans l'intérieur de l'Espagne. En attendant il lui +suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L'armée du général +Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques +bataillons de dépôt, dont on pouvait former une division de trois à +quatre mille hommes, très-suffisante pour occuper Pampelune et contenir +la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e, +47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonné dans le voisinage, +offrait le moyen de les porter à six. Napoléon ordonna de les réunir +immédiatement à Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du général +Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie à pied. Quant à la +division de Perpignan, il en chercha les éléments en Italie même. Il +avait là des régiments lombards et napolitains, bons à employer sous le +climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre à l'école +des Français. La rentrée des troupes auxiliaires dans leur pays +permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des régiments italiens +placés le plus près de France. Napoléon prescrivit donc à quatre +bataillons italiens, trois résidant à Turin, un à Gênes, de s'acheminer +sur Avignon. Un beau régiment napolitain, que son frère Joseph lui avait +déjà envoyé pour l'aguerrir, se trouvait près de Grenoble. Même ordre +lui fut adressé pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains, +formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent +dirigés sur le même point. Le régiment français qui sortait de la place +de Braunau, restituée aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer +en Italie. Sa route fut tracée de manière à l'envoyer dans le midi de la +France. Enfin les cinq régiments de chasseurs et les quatre régiments de +cuirassiers, transportés l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient +leurs dépôts en Piémont, dépôts bien fournis d'hommes et de chevaux +comme tous ceux de l'armée. Napoléon en tira encore deux belles +brigades de cavalerie, qui formèrent sous le général Bessières une +division de 1,200 chevaux. En joignant à ces troupes quelques bataillons +français ou suisses résidant en Provence, il était possible de réunir à +Perpignan un corps de 10 à 12 mille hommes pour la Catalogne. + +Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas +encore passer les Pyrénées, Napoléon ordonna un nouveau mouvement à +celles qui les avaient déjà franchies. Il enjoignit au général Dupont, +dont une division s'était avancée jusqu'à Vittoria, de mettre en +mouvement les deux autres, de manière à les avoir toutes trois réunies +entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec +apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est-à-dire +sur Lisbonne, mais avec la précaution d'observer le pont du Douro sur +la route de Madrid, afin d'être prêt à s'en emparer au premier besoin. +Il prescrivit au maréchal Moncey d'occuper avec le corps des côtes de +l'Océan les positions laissées vacantes par le général Dupont, et de +porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne +pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour +d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les +rendre plus naturels encore, Napoléon fit adresser par M. de +Beauharnais au ministère espagnol les avis les plus alarmants sur une +agglomération de forces anglaises à Gibraltar: agglomération +très-réelle d'ailleurs, et nullement supposée; car on venait +d'apprendre que le gouvernement britannique faisait évacuer la Sicile +presque entièrement, et se disposait à envoyer en Portugal les +troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol +de pourvoir à la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des +Baléares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi à +la vraisemblance des prétextes allégués pour l'introduction de +nouvelles troupes françaises en Espagne. + +[En marge: Décrets de Milan.] + +[En marge: Progrès des deux puissances maritimes dans la voie des +violences commerciales.] + +Napoléon avait hâte d'expédier les affaires d'Italie pour revenir à +Paris, d'où il pourrait veiller de plus près à l'objet de ses +constantes préoccupations. Néanmoins il était une question qu'il +aurait été plus en mesure de résoudre à Paris qu'à Milan, parce qu'il +y aurait été entouré de plus de lumières, et sur laquelle cependant il +ne voulut pas remettre sa décision d'un seul jour. Cette question +était relative aux dernières ordonnances du conseil, rendues le 11 +novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des +neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager +davantage encore dans le système de la violence, et Napoléon, comme on +le pense bien, n'entendait pas rester en arrière. À un coup fort rude, +il avait à coeur de répondre immédiatement par un coup plus rude +encore. On connaît les pas déjà faits dans cette voie funeste. À la +prétention de saisir la propriété ennemie jusque sous le pavillon +neutre, et d'appliquer le droit de blocus à de vastes étendues de +côtes qu'il était matériellement impossible de bloquer, Napoléon avait +répondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les +côtes de l'Empire et des pays soumis à son influence; puis, son +irritation croissant en proportion des violences de l'amirauté, il +avait, par les fameux décrets de Berlin, déclaré les Îles Britanniques +en état de blocus, défendu le commerce des marchandises anglaises dans +tous les lieux où il dominait, ordonné partout leur saisie et leur +confiscation, et annoncé que tout vaisseau qui aurait touché soit à +l'un des trois royaumes, soit à l'une des colonies anglaises, serait +repoussé des ports appartenant à la France ou dépendant de sa volonté. +Divers décrets réglementaires avaient imposé aux bâtiments chargés de +denrées coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats +d'origine délivrés par les agents français. Toutes marchandises +privées de ces certificats étaient sujettes à confiscation. L'alliance +conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhésion promise de +l'Autriche, l'obéissance assurée des deux gouvernements de la +Péninsule, allaient étendre au continent entier ces redoutables +dispositions. + +[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la +couronne d'Angleterre.] + +L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le système des +interdictions poussé à outrance lui était plus préjudiciable qu'à la +France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent +d'acheter; que les denrées coloniales, dont elle avait opéré +l'accaparement presque général, car sa marine arrêtait sous divers +prétextes jusqu'aux bâtiments des États-Unis eux-mêmes, resteraient +invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturés subiraient +le même sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation +autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir +certaines matières premières qui lui étaient indispensables, telles +que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans +cet état du commerce la France aurait beaucoup moins à se plaindre, +car elle fournirait au continent les étoffes que ne fourniraient plus +les manufactures anglaises; que, relativement aux denrées coloniales, +il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires échappés aux +croisières, une certaine quantité, qu'on lui ferait payer fort cher, +il est vrai, mais qui suffirait à ses besoins; et qu'après tout la +cherté du sucre et du café n'entraînerait jamais pour la France des +inconvénients aussi grands que ceux qu'entraînerait pour l'Angleterre +la suppression de tous les échanges. Le cabinet britannique avait donc +abandonné son système d'exclusion, et il avait imaginé de faciliter le +commerce général, mais en le forçant à passer tout entier par la +Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En +conséquence il avait décidé, par trois ordonnances du conseil, datées +du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant à une nation qui ne +serait pas en guerre déclarée avec la Grande-Bretagne, fût-elle plus +ou moins dépendante de la France, pourrait entrer librement dans les +ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite où il +voudrait, moyennant qu'il eût touché en Angleterre, pour y porter des +marchandises ou en recevoir, et qu'il y eût acquitté des droits de +douane équivalant en moyenne à 25 pour cent. Tout bâtiment, au +contraire, qui n'aurait point touché aux ports de la Grande-Bretagne, +et aurait dans ses papiers des certificats d'origine délivrés par des +agents français, devait être saisi et déclaré de bonne prise. De la +sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'exécuter +des lois violentes sur l'immensité des mers) étaient contraints, de +quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrêter en Angleterre pour y +payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denrées et de +marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports +anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grâce à +ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous +envoyer leurs denrées coloniales, qui ne portaient pas en elles-mêmes, +comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils +appelaient en effet dans la Tamise les bâtiments neutres, les +chargeaient de sucre et de café, puis les convoyaient jusqu'à la vue +de nos côtes, afin de leur épargner la visite, et les introduisaient +ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui +les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amérique. + +[En marge: Décret rendu à Milan le 17 décembre, en représailles des +ordonnances du conseil du 11 novembre.] + +En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11 +novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre +des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces +ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il +rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de +Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s'était borné dans +le décret de Berlin à exclure des ports de l'Empire tout bâtiment qui +aurait touché en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il +déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui +aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait +soumis à l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures +réglementaires, il établit des peines sévères contre les capitaines et +les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon +rendait ce décret, MM. Gaudin, Crétet, Defermon, Collin de Sussy, +répondant à ses questions, lui proposaient une mesure tendant à peu +près au même but, mais encore plus rigoureuse: c'était d'interdire +toute relation commerciale avec l'Empire français aux nations qui +n'auraient pas elles-mêmes cessé tout commerce avec l'Angleterre. Tel +quel, le décret de Milan suffisait pour fermer plus étroitement que +jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir à son +profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de +violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant +que l'Angleterre elle-même. + +[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.] + +[En marge: Adoption officielle d'Eugène de Beauharnais, et +transmission de la couronne d'Italie assurée à sa descendance.] + +Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui +restait à l'administration du royaume d'Italie. Conformément à la +convocation qu'ils avaient reçue, les trois colléges des Possidenti, +des Commercianti et des Dotti se réunirent à Milan vers la fin de +décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes +essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait +officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le +second, il précisait les conséquences de cette adoption, en assurant +au prince Eugène la succession de la couronne d'Italie, et en +restreignant à cette couronne seule son droit d'hériter, ce qui +excluait la possibilité de succéder un jour à celle de France. Après +avoir établi ses frères et ses soeurs, il était naturel que Napoléon +satisfît à la plus vive peut-être de ses affections, à celle que lui +inspiraient les enfants de l'impératrice Joséphine, et surtout Eugène +de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et +dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n'avaient +jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui, +depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs +de la guerre. + +La couronne d'Italie restant pour le présent unie à celle de France, +et Eugène de Beauharnais n'en étant encore que l'héritier présomptif, +avec la qualité de vice-roi, Napoléon voulut qu'il s'appelât prince de +Venise, titre que devaient porter désormais les héritiers présomptifs +du royaume d'Italie. Il créa le titre de princesse de Bologne pour la +fille qu'Eugène venait d'avoir de son mariage avec la princesse +Auguste de Bavière. Enfin, désirant donner au duc de Melzi, l'ancien +vice-président de la république italienne, une nouvelle marque de +faveur, il le nomma duc de Lodi, titre emprunté à l'un des faits +d'armes éclatants de nos premières campagnes. Il s'occupa ensuite de +modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution +qui était peu importante en elle-même, la volonté de Napoléon faisant +tout en Italie; ce qu'il ne fallait pas regretter pour le moment, car, +sauf les exigences naissant de la guerre générale, cette volonté n'y +poursuivait, n'y réalisait que le bien. Le collége des Possidenti, le +plus riche des trois, vota l'érection à ses frais d'un monument qui +devait perpétuer la mémoire des bienfaits dont Napoléon avait comblé +l'Italie. + +[En marge: Séjour à Turin.] + +[En marge: Travaux ordonnés en traversant le Piémont, pour le lier +plus étroitement à la Ligurie.] + +Ces opérations terminées, Napoléon partit pour le Piémont, visita la +grande place d'Alexandrie, complimenta sur les lieux mêmes le général +Chasseloup, chargé de la construction de cette place, puis se rendit à +Turin, où il accorda de nouveaux avantages à ces provinces devenues +françaises. Afin de rattacher la Ligurie au Piémont, il décréta un canal +qui, s'embouchant dans la mer à Savone, et traversant l'Apennin dans sa +partie la plus abaissée, pour gagner la Bormida à Carcare, devait +joindre le Pô et la Méditerranée. Il ordonna le perfectionnement de la +navigation d'Alexandrie au Pô, de manière que les bateaux pussent y +passer en tout temps. Il fit rectifier en quelques points la grande +route d'Alexandrie à Savone, et voulut qu'elle fût mise en communication +avec la route de Turin par un embranchement de Carcare à Ceva. Il décida +l'ouverture de la grande route du mont Genèvre, par Briançon, +Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe à celle du mont Cenis devait +compléter les communications de la France avec le Piémont par les Alpes +Cottiennes. Il décréta aussi la construction de divers ponts: un en +pierre sur le Pô, à Turin; un autre en pierre sur la Doire; un en bois +sur la Sesia, à Verceil; un en bois sur la Bormida, entre Alexandrie et +Tortone; trois enfin d'importance moindre, également en bois, sur trois +torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en même temps +d'assurer des moyens financiers pour suffire à ces vastes travaux, car +il n'était pas de ceux qui ordonnent des créations nouvelles sans +s'inquiéter des charges qui en peuvent résulter. Un restant dû par les +acquéreurs de domaines nationaux, le produit des domaines engagés, un +prélèvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir à ces utiles +dépenses. + +[En marge: Janv. 1808.] + +[En marge: Retour de Napoléon à Paris le 1er janvier 1808.] + +[En marge: Nécessité de prendre un parti à l'égard de l'Espagne.] + +Napoléon quitta Turin accompagné par les acclamations des peuples +reconnaissants, et arriva à Paris le 1er janvier 1808, fort avant dans +la journée, mais assez à temps pour y recevoir les hommages de la +cour, des autorités publiques et des Parisiens. Son retour dans la +capitale de l'Empire allait être le signal des plus graves +déterminations de son règne. Il fallait en effet prendre un parti à +l'égard de l'Espagne, car on ne pouvait différer davantage de répondre +à Charles IV. Il fallait en prendre un aussi à l'égard de la cour de +Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus +difficiles. Napoléon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux +deux plus redoutables vestiges de l'ancien régime, les Bourbons +d'Espagne et la papauté. + +[En marge: Les trois partis qu'on pouvait prendre à l'égard de +l'Espagne.] + +Dominé sans cesse, depuis que le continent était pacifié, par l'idée +systématique de mettre sur tous les trônes les Bonaparte à la place +des Bourbons, entraîné vers ce but par un sentiment de famille, et +aussi par son génie réformateur, qui répugnait à laisser auprès de lui +des royautés dégénérées, inutiles ou nuisibles à la cause commune, +Napoléon, comme on l'a vu, était agité au sujet de l'Espagne des +pensées les plus diverses. Trois partis s'offraient à son esprit: +premièrement, s'attacher l'Espagne par le mariage d'une princesse +française avec le prince des Asturies, par le renversement du favori, +sans rien exiger des Espagnols qui pût blesser leur fierté ou leur +ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire, +mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des +sacrifices de territoire, qui nous auraient assuré les bords de +l'Èbre, les côtes de la Catalogne, et la jouissance en commun des +colonies espagnoles; troisièmement, enfin, recourir aux moyens +extrêmes, c'est-à-dire détrôner les Bourbons, imposer aux Espagnols +une dynastie nouvelle, en ne leur demandant aucun sacrifice de +territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique +résultat d'avoir étroitement lié les destinées de l'Espagne à celles +de la France. + +De ces trois partis, aucun n'était bon (nous dirons tout à l'heure +pourquoi); mais ils étaient loin d'être également mauvais. + +[En marge: Du parti qui consistait à unir la France et l'Espagne par +un mariage, sans exiger de celle-ci aucun sacrifice.] + +Accorder à Ferdinand une princesse française, ajouter à cette faveur +le renversement du favori, en ne faisant payer cette double +satisfaction par aucun sacrifice, c'eût été transporter de joie la +nation espagnole, acquérir pour quelque temps un dévouement absolu de +sa part, et se la donner pour appui énergique contre tout ministre qui +n'aurait pas franchement marché dans le sens de la politique +française. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez +les individus: la jalousie espagnole aurait bientôt reparu quand se +serait effacée la mémoire des bienfaits de Napoléon, et Ferdinand, qui +avait tous les défauts du caractère espagnol, sans aucune de ses +qualités, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France +qu'Emmanuel Godoy. Son incapacité, sa paresse, lui auraient rendu les +conseils de Napoléon aussi incommodes qu'ils l'étaient en ce moment +au favori. Après quelques jours de vive reconnaissance, les choses +eussent repris leur ancien cours: ignorance, incurie, haine de toute +amélioration, jalousie de la supériorité étrangère, auraient été, +comme par le passé, les caractères du gouvernement espagnol sous le +nouveau règne. Il est vrai qu'une princesse française eût été placée +auprès du trône pour y répéter les bons conseils partis de Paris; mais +il lui aurait fallu une supériorité bien rare pour résister à des +tendances si contraires, et cette supériorité même l'eût peut-être +rendue odieuse. Le passé n'était pas rassurant pour une princesse +française qui aurait apporté en Espagne de nobles et attrayantes +qualités. D'ailleurs, on ne crée pas à volonté des princesses +enrichies de tous les dons de la nature, et celles dont Napoléon +aurait pu alors se servir n'annonçaient pas les facultés éclatantes +que la situation aurait rendues aussi nécessaires à leur rôle que +dangereuses à elles-mêmes. + +[En marge: Du second parti, consistant à exiger de l'Espagne des +sacrifices de territoire et des avantages commerciaux, pour prix d'un +mariage et de la cession du Portugal.] + +Le second projet, consistant à exiger pour prix du mariage, du +renversement du favori, et de la cession du Portugal, des sacrifices +considérables, tels que l'abandon des provinces de l'Èbre et +l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, n'était que le +premier projet fort aggravé. Les provinces de l'Èbre offraient un +avantage plus apparent que réel, car ces Provinces étaient, à cause du +voisinage, celles qui aimaient le moins les Français. Elles n'eussent +pas plus contracté, même avec le temps, l'amour de la France, que les +Milanais n'ont contracté l'amour de l'Autriche. Les Pyrénées leur +auraient toujours rappelé qu'elles étaient espagnoles et non point +françaises, et, loin de nous donner un soldat ou un écu, elles nous +auraient coûté beaucoup d'hommes et d'argent pour les garder. La +prétendue domination qu'elles nous auraient assurée sur l'Espagne, +était, sous Napoléon du moins, bien illusoire. Partir de Pampelune ou +de Saragosse, au lieu de Bayonne, pour marcher sur Madrid, ne +constituait pas une assez grande différence pour qu'on pût croire que +l'Espagne passait ainsi à notre égard d'un état d'indépendance à un +état de soumission; et, au contraire, on aurait indigné les Espagnols +par ce démembrement de leur territoire; on aurait tellement empoisonné +leur joie de voir Ferdinand marié à une princesse française, le favori +renversé, qu'on aurait fait naître l'ingratitude dès le premier jour. +Lisbonne même n'aurait eu aucun charme à leurs yeux s'il avait fallu +le payer de Saragosse et de Barcelone. Quant à l'ouverture des +colonies espagnoles aux Français, c'était là un avantage sérieux, +assez sérieux pour être désiré, mais facile à obtenir sans exciter de +ressentiment, s'il eût été le seul prix exigé pour le Portugal, le +mariage, et le renversement du favori. Ce second projet n'avait donc +pas même le mérite de nous attacher l'Espagne un seul jour; et il nous +exposait, pour quelques cessions territoriales impossibles à +conserver, à l'éternelle haine des Espagnols. + +[En marge: Troisième parti, consistant à détrôner les Bourbons en +conservant à l'Espagne tous ses avantages, sans lui demander un seul +sacrifice.] + +Le troisième projet, celui vers lequel Napoléon paraissait entraîné +d'une manière irrésistible, consistait à détrôner les Bourbons, à +rapprocher définitivement par l'établissement d'une même dynastie la +France et l'Espagne, à régénérer celle-ci pour la rendre utile, soit +à elle-même, soit à la cause commune, à ne lui rien ôter, à lui tout +donner au contraire, Portugal, renversement du favori, réformes +intérieures; à renouveler, en un mot, la politique de Louis XIV, qui +n'avait rien de trop grand pour un homme qui avait dépassé toute +grandeur connue. Cette politique de Louis XIV, outre qu'elle n'avait +rien de trop grand pour Napoléon, était, il faut le reconnaître, la +politique naturelle de la France. Réunir dans un même esprit, dans un +même intérêt, tout l'Occident, c'est-à-dire la France et les deux +péninsules italienne et espagnole; opposer leur puissance continentale +à la coalition des cours du Nord, leur puissance maritime aux +prétentions de l'Angleterre, était assurément la vraie, la légitime +ambition qu'il aurait fallu souhaiter à Napoléon, celle qui eût été +justifiée par les règles de la saine politique, n'eût-elle pas réussi. +Mais la punition du prodigue qui a fait de folles dépenses, c'est de +ne pouvoir plus faire les dépenses nécessaires. Napoléon, pour avoir +entrepris au Nord une tâche immense, exorbitante, hors des véritables +intérêts de la France, comme de constituer une Allemagne française au +grand déplaisir des peuples allemands, comme d'entreprendre la +restauration de la Pologne malgré l'Autriche et la Prusse, allait +manquer des forces qu'eût exigées l'exécution des desseins les plus +profondément politiques. Il était obligé, en effet, dans le moment +même, de garder trois cent mille hommes entre l'Oder et la Vistule, +pour s'assurer la soumission de l'Allemagne et l'alliance de la +Russie, cent vingt mille hommes en Italie pour ôter à l'Autriche +toute idée de repasser les Alpes. S'il lui fallait encore cent ou deux +cent mille hommes pour contenir l'Espagne, pour en rejeter les +Anglais, qui allaient trouver là un pied-à-terre commode et sûr, car +ils n'avaient pour y arriver que le golfe seul de Gascogne à franchir; +s'il lui fallait ces diverses armées en Allemagne, en Italie, en +Espagne, c'était une masse de huit ou neuf cent mille hommes qui +devenait nécessaire, et il devait en résulter une extension de soins, +d'efforts, de commandement, à laquelle la France et son génie même +finiraient par ne pouvoir suffire. + +Ce qui se passait alors en était déjà une preuve frappante, puisque, +pour se procurer des troupes sans affaiblir la grande armée, sans +dégarnir l'Allemagne et l'Italie, Napoléon était réduit à s'ingénier +de mille façons, et ne réussissait à trouver jusqu'ici que des +conscrits commandés par des officiers qu'on prenait dans les dépôts ou +qu'on arrachait à la retraite. C'était un premier et fort indice de la +situation que Napoléon avait créée en multipliant démesurément ses +entreprises. Une autre circonstance devait fort aggraver cette +insuffisance de ressources. La soumission de la cour d'Espagne, +quoique entremêlée de beaucoup de trahisons secrètes, quoique rendue +stérile par l'incapacité de l'administration espagnole, avait tous les +dehors du dévouement le plus absolu. Napoléon n'avait donc aucun grief +spécieux à faire valoir contre la cour de l'Escurial, et l'acte +dictatorial de détrôner Charles IV, pour des raisons très-politiques, +il est vrai, mais contraires à la simple équité, difficiles à faire +comprendre aux masses, et avant besoin d'ailleurs du succès définitif +pour être admises, pouvait soulever une nation fière, jalouse, animée +d'une haine ardente contre l'étranger. On était donc exposé à révolter +son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien +autres forces que celles que Napoléon était en mesure de réunir. Ce +n'étaient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu +imposants de leur personne, qu'il aurait fallu; c'étaient de vieux +soldats, capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur +aspect, et qui, saisissant à l'improviste, sur tous les points à la +fois, la Péninsule épouvantée, empêchassent le sentiment public +d'éclater, continssent la populace à demi sauvage des Espagnes, +donnassent enfin aux classes moyennes, désirant un nouvel ordre de +choses, portées à l'espérer de la France, le temps de se confirmer +dans leurs sentiments et de les répandre autour d'elles. À ces +conditions, l'acte extraordinaire auquel Napoléon était réduit avait +chance de réussir, et, le premier mouvement de révolte étant ainsi +prévenu, la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les +bienfaits que la France lui apportait. Mais, tenté avec de moindres +ressources, le projet dont Napoléon nourrissait la pensée pouvait être +le commencement d'une série de désastres. + +Il y avait encore une autre condition nécessaire au succès de cette +entreprise, c'était de conserver dans toute son intimité la nouvelle +alliance que Napoléon venait de conclure à Tilsit; car si on était +forcé de recommencer ou la campagne d'Austerlitz, ou celle de +Friedland, pendant qu'on serait occupé en Espagne, c'était, outre la +difficulté de vaincre à ces deux extrémités du monde européen, +s'imposer non-seulement une double tâche, mais rendre la seconde cent +fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un extrême +encouragement de toute guerre qui s'élèverait au Nord. Il fallait +donc, quelque fâcheuse que fût la condescendance qu'on montrerait pour +l'ambition d'Alexandre, en prendre son parti, et prévenir +l'inconvénient de la dispersion des forces françaises en achetant à +tout prix le concours du grand empire du Nord, payer, en un mot, de la +Moldavie et de la Valachie la possibilité de détrôner impunément les +Bourbons d'Espagne. + +Enfin, eût-on réuni toutes ces conditions, il restait un danger grave, +grave pour l'Espagne et pour la France, la perte possible, probable +même, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, étaient +déjà sourdement travaillées par l'esprit de révolte. L'exemple des +États-Unis avait fort développé chez elles le penchant de +l'indépendance, et la honteuse incurie de la métropole, qui les +laissait sans défense, les y disposait encore davantage. Il était donc +à craindre qu'une dynastie nouvelle et imposée à la nation ne leur +fournît le prétexte qu'elles cherchaient pour s'insurger, et que la +protection anglaise ne leur en fournît en outre le moyen. Dans ce cas, +trop facile à prévoir, l'Espagne, en attendant qu'elle se fût ouvert +d'autres sources de prospérité, allait être ruinée, et la France +n'aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages +que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies +espagnoles. + +Tels étaient les trois plans entre lesquels Napoléon avait à choisir. +Ils présentaient chacun leurs inconvénients; car le premier, qui +aurait comblé tous les voeux des Espagnols à la fois, en les +débarrassant du favori, en leur assurant la protection de Napoléon par +un mariage français, en leur donnant Lisbonne sans compensation +territoriale, n'eût été peut-être qu'une duperie. Le second, qui +aurait fait payer tous ces avantages d'un cruel sacrifice de +territoire, les eût révoltés. Le troisième enfin, qui résolvait la +question d'une manière décisive, qui rapprochait définitivement la +France et l'Espagne, qui régénérait celle-ci en ne lui demandant +d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait néanmoins +soulever la nation, exigeait dès lors une disponibilité de forces que +Napoléon ne s'était pas ménagée, et, pour dernier inconvénient, +mettait les colonies espagnoles en grand péril. + +[En marge: Le premier plan considéré comme le moins mauvais des +trois.] + +Tout considéré, ce que Napoléon aurait eu de mieux à faire, c'eût été +d'adopter le premier plan, c'est-à-dire de délivrer l'Espagne du +favori, de lui accorder la main d'une princesse française, de lui +céder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l'Èbre, ce +qui aurait porté jusqu'à l'ivresse la joie de la nation, et de +demander tout au plus l'ouverture des colonies, peut-être l'abandon +des îles Baléares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun +parti; avantages sérieux, les seuls désirables, qu'elle nous aurait +abandonnés sans regret, sans que ses sentiments pour nous fussent +altérés en aucune manière. La reconnaissance aurait pu ne pas durer, +mais elle se serait conservée assez long-temps pour atteindre la fin +de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernière période de +cette guerre le concours sincère des Espagnols contre les Anglais, +pour acquérir au moins à leurs propres yeux le droit de l'exiger, et, +si on ne l'obtenait pas, le droit de punir des ingrats. + +[En marge: Penchant de M. de Talleyrand pour le plan qui se bornait à +exiger de l'Espagne des cessions territoriales.] + +[En marge: Napoléon toujours irrésistiblement attiré vers l'idée +d'expulser les Bourbons d'Espagne.] + +Mais ce plan, le seul sage, parce qu'il était le seul qui n'ajoutât +pas de nouvelles entreprises à celles qui surchargeaient déjà +l'Empire, ne rencontrait aucune approbation, ni chez Napoléon dont il +contrariait les secrets désirs, ni chez M. de Talleyrand qui n'avait +pas le courage de l'appuyer, quoiqu'il commençât dès lors à s'effrayer +des conséquences que pouvait avoir la politique dont il s'était fait +le flatteur. On l'avait vu, pour recouvrer la faveur impériale, entrer +complaisamment dans toutes les idées de Napoléon, se faire son +confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la +prudence contre-balançant chez lui le goût de plaire, il hésitait, et +cherchait dans le second projet un terme moyen qui mît d'accord le +courtisan et l'homme d'État. Il semblait croire qu'on ne devait pas +trop s'engager dans les affaires de la Péninsule, qu'il fallait tirer +de l'Espagne ce qu'on pourrait, la livrer ensuite à elle-même, et pour +cela, sans prétendre à l'honneur de la régénérer, lui donner une +princesse française, puisqu'elle en voulait une, la débarrasser du +favori, puisqu'elle n'en voulait plus, et lui abandonner enfin la +portion réservée du Portugal, trop éloignée de France pour qu'on y +tînt, mais se la faire payer par l'Aragon, la Catalogne, les Baléares, +par l'ouverture des colonies espagnoles, et, après s'être ainsi +ménagé la compensation de ce qu'on lui aurait donné, la laisser faire, +en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de +Pampelune[28]. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait à ramener +Napoléon de la voie fatale où il l'avait poussé. Mais celui-ci, qui +jugeait sainement ce plan, parce qu'il n'y avait pas goût, y voyait +autant de danger à braver qu'en adoptant le dernier; car enlever aux +Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, était aussi difficile à ses +yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc +toujours et irrésistiblement à l'idée d'expulser les Bourbons du +dernier trône qui leur restât en Europe, et se disait qu'il fallait +profiter du moment où il était tout-puissant sur le continent, où +l'Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite à Copenhague, où +il était jeune, victorieux, obéi, servi par la fortune, pour achever +son système par un grand coup frappé sur la dynastie espagnole; après +quoi, lui, l'armée, la France, l'Occident, se reposeraient, éblouis de +sa gloire, satisfaits de l'ordre qu'il aurait établi, des sages +réformes qu'il aurait opérées. Il se disait encore que la difficulté, +après tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu'on avait +rencontrée dans le royaume de Naples; qu'en supposant les Espagnols +aussi énergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de +tripler ou de quadrupler l'étendue des Calabres, et, au lieu de +vingt-cinq mille Français, d'en imaginer cent mille, pour se faire une +idée des obstacles à vaincre; que ses jeunes soldats, qui avaient +prouvé partout qu'ils valaient les meilleures troupes européennes, +réussiraient certainement à vaincre des Espagnols dégénérés, et qu'en +faisant passer une conscription de plus dans les dépôts, il aurait, et +au delà, les cent mille conscrits nécessaires à cette nouvelle +entreprise; que la grande armée resterait intacte entre l'Oder et la +Vistule pour contenir l'Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonnée +à la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le +concours de l'empereur Alexandre à l'achèvement de ses desseins; qu'en +un mot, ce qu'il voulait faire en Espagne était la dernière +conséquence à tirer de ses victoires, l'établissement définitif de sa +famille, l'entier accomplissement de ses destinées. + +[Note 28: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir +plus qu'aucun autre flatté le penchant de Napoléon à s'engager dans +les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas été d'avis +de ce qui s'était fait à cette époque. Il avait seul encouragé +Napoléon à changer l'état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait +presque inévitable le détrônement des Bourbons: ce fait est prouvé par +des documents authentiques; mais, à la vérité, les dépêches dans +lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses négociations avec M. +Yzquierdo, prouvent qu'il préférait un mariage avec Ferdinand, et +l'acquisition des provinces de l'Èbre, au parti plus décisif du +renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette équivoque que +M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre +l'Espagne. Il n'en avait pas moins poussé Napoléon à cette entreprise, +quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que +l'archichancelier Cambacérès, auraient voulu l'en éloigner, et, après +l'y avoir poussé, la préférence donnée à la plus mauvaise des trois +solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager sa +responsabilité.] + +[En marge: Incident de famille qui prive Napoléon de la princesse +française destinée d'abord à l'Espagne.] + +Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, même après le procès de +l'Escurial, le parti de Napoléon n'était pas irrévocablement pris, et il +revenait quelquefois à l'idée de s'en tenir à un mariage qui +rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit +naître pour cette combinaison une sorte d'impossibilité matérielle. +Napoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Paris la fille +issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoyée pour ne pas +rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur +cette jeune fille élevée dans l'exil, entendant souvent des plaintes +amères contre la toute-puissante famille qui se partageait les trônes de +l'Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille +n'apportait point à Paris les sentiments qu'on aurait pu désirer d'elle. +Établie près de son aïeule l'Impératrice-mère, qui lui prodiguait ses +soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes +une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu'on l'avait +enseignée à craindre plus qu'à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa +correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins +qu'elle éprouvait. Napoléon qui, dans la supposition où il l'enverrait +partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les +dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec +soin, et avait ordonné qu'on lût sa correspondance à la poste. Elle +était à peine arrivée à Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles +elle rapportait sur sa grand'mère, ses tantes, son oncle Napoléon, des +bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres +à Napoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux +Tuileries sa mère, ses frères et ses soeurs, et fit lire en assemblée de +famille les lettres qu'on avait interceptées. Il s'égaya fort de la +colère excitée chez les témoins de cette scène, tous assez maltraités +dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une +froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa +jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l'Italie. Il ne +restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à +l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille +impériale, n'en était pas[29]. Napoléon venait d'adopter cette jeune +personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l'envoyer en +Allemagne, pour y épouser l'héritier de la maison princière d'Aremberg. +À mêler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce fût son +propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il +ressentît pour elle. + +[Note 29: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui +révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la +fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de +son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands +événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons +d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est +inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point +à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre +de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte, +et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour +reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les +détails que j'ai retracés.] + +[En marge: Napoléon commence à songer au moyen de faire fuir la +famille d'Espagne en l'épouvantant.] + +[En marge: Napoléon accroît la terreur de la famille royale d'Espagne, +en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.] + +Même sans cet incident, Napoléon aurait probablement fini par préférer +le parti le plus décisif, c'est-à-dire le détrônement des Bourbons. En +tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer +un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais +le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser +profondément le sentiment public de l'Espagne, de la France et de +l'Europe, était toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le +trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses +volontés, il l'attendait des événements. Les divisions de la cour, les +fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient +pour l'héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient, +l'impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui +allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion +soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre +de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes françaises +en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l'exaltation des esprits, +par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux +autres, l'attente excitée chez tous, et qu'elle finirait peut-être par +provoquer un dénoûment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble +de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon: c'était la +fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de +Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une +pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l'aise, en lui +livrant un trône vacant, que peut-être la nation espagnole, dans son +indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette +nouvelle émigration en Amérique d'une dynastie européenne devint dès +cet instant la solution à laquelle il s'arrêta, comme à la moins +odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé. Une manière +certaine d'amener ce résultat, c'était d'augmenter le nombre des +troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un +mystère toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. +Obligé de répondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait +la main d'une princesse française pour Ferdinand et la publication du +traité de Fontainebleau, il répondit à la première que, fort honoré +pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d'Espagne, il +avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince +des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'État, était rentré +en grâce auprès de ses augustes parents; car il n'était personne qui +voulût, disait-il, _s'allier à un fils déshonoré_. Il répondit à la +seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en +Portugal pour qu'on pût en morceler l'administration, et surtout y +diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à +débarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples +par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous +ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication +du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la +légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës, +sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l'obscurité. +À ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle +augmentation de ses forces. + +[En marge: Formation de nouveaux corps destinés à l'Espagne.] + +On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à +l'Espagne, sans affaiblir ses armées d'Allemagne et d'Italie. Il avait +en effet composé l'armée du Portugal avec les anciens camps des côtes +de Bretagne et de Normandie; l'armée du général Dupont, dite _corps de +la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de +réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'armée du +maréchal Moncey, dite _corps d'observation des côtes de l'Océan_, avec +douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la +division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampelune avec quelques +bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin, +la division des Pyrénées-Orientales avec les régiments italiens ou +napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de +l'armée d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux +dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour tous +ces corps. + +[Illustration: Le Général Lasalle.] + +Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant +les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont +l'organisation s'achevait dans le moment. C'étaient trois mille +hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par +Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de +six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller +l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le +général Mouton, qui en avait été d'abord nommé commandant, eut mission +d'aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la +division des Pyrénées-Orientales, composée d'Italiens, en lui +adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés +entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits. +Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes, +et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que +commandait le général Lechi, former, sous le général Duhesme, un corps +très-suffisant pour la Catalogne. + +[En marge: Mouvement des troupes françaises sur Madrid plus clairement +indiqué.] + +Quant à la réserve générale, Napoléon l'organisa à Orléans pour +l'infanterie, à Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au même +procédé qu'il avait employé pour composer le corps du maréchal Moncey, +et il réunit à Orléans de nouveaux bataillons provisoires tirés des +dépôts qui n'avaient pas encore fourni de détachements à l'Espagne. Le +général Verdier dut commander ces six nouveaux régiments provisoires +d'infanterie, désignés sous les numéros 13 à 18. Napoléon réunit à +Poitiers quatre nouveaux régiments provisoires de cavalerie, également +tirés des dépôts, présentant trois mille cavaliers de toutes armes, +cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un général de +cavalerie d'un mérite rare, le général Lasalle. Il restitua au camp de +Boulogne, à la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix +vieux régiments ramenés de la grande armée; ce qui lui préparait, en +cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualité supérieure. +Enfin, il dirigea secrètement sur Bordeaux quelques détachements de la +garde impériale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien +qu'il serait bientôt obligé de se rendre lui-même en Espagne, pour y +amener le dénoûment qu'il désirait. En évaluant à 25 mille hommes le +corps du général Dupont, à 32 mille celui du maréchal Moncey, à 6 ou 7 +la division des Pyrénées-Occidentales, à 11 ou 12 le corps des +Pyrénées-Orientales, à 10 mille les deux réserves d'Orléans et +Poitiers, à 2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait +considérer comme représentant une force de 80 et quelques mille hommes +les troupes dirigées sur l'Espagne, sans compter l'armée de Portugal, +ce qui élevait à plus de cent mille les nouveaux soldats destinés à la +Péninsule. Mais ils étaient si jeunes, si peu rompus aux fatigues, +qu'il fallait s'attendre à une grande différence entre le nombre des +hommes portés sur les contrôles et le nombre des hommes présents sous +les armes. Du reste, un quart de cet effectif était encore en marche +dans le courant de janvier 1808. Napoléon, voulant avancer le +dénoûment, ordonna à ses troupes un mouvement décidé sur Madrid. La +grande route qui mène à cette capitale se bifurque à la hauteur de +Burgos. L'un des embranchements passe à travers le royaume de Léon par +Valladolid et Ségovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et +tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille +par Aranda, franchit le Guadarrama à Somosierra (nom fameux dans nos +annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin. +Les deux corps de Dupont et Moncey étant, le premier à Valladolid +(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la +bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pût révéler +l'intention de marcher sur Madrid. Napoléon ordonna au général Dupont +de diriger l'une de ses divisions sur Ségovie, et au maréchal Moncey +l'une des siennes sur Aranda, sous prétexte de s'étendre pour vivre. +Dès lors, la direction sur Madrid était démasquée. Mais l'entrée des +troupes françaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin +prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus +clairement encore que le véritable but de ces mouvements était tout +autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait +croyable qu'à demi, Napoléon, en ordonnant au général Duhesme de +pénétrer en Catalogne, au général Merle d'entrer en Navarre, fit +annoncer à la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un +double mouvement de troupes sur Cadix, l'un à travers la Catalogne, +l'autre à travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte française +qui était mouillée à Cadix, pouvait être le motif de cette expédition. +Si, du reste, on doutait à quelque degré, soit à la cour, soit dans le +pays, du but allégué, il devait en résulter tout au plus un +redoublement d'émotion, que Napoléon ne regrettait pas, puisqu'il +voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite +de la famille royale. + +[En marge: Levée en 1808 de la conscription de 1809, demandée par une +communication au Sénat.] + +Napoléon trouvait trop d'avantage à avoir ses dépôts toujours pleins, +au moyen de conscrits appelés à l'avance, et instruits douze ou quinze +mois avant d'être employés, pour ne pas persévérer dans le système de +conscription anticipée, surtout dans un moment où il voulait former +sur le littoral européen des camps nombreux à côté de ses flottes. En +conséquence, après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription +de 1808, il voulut dès l'hiver de 1808 demander la conscription de +1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une +communication au Sénat, et d'une explication spécieuse pour l'immense +rassemblement de troupes qui s'opérait au pied des Pyrénées. Le Sénat +fut donc réuni le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les +négociations avec le Portugal et sur la résolution arrêtée, déjà même +exécutée, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en +prenait texte pour développer le système d'occupation de toutes les +côtes du continent, afin de répondre au blocus maritime par le blocus +continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de +Saint-Jean-d'Angély, auteur du rapport présenté au Sénat, avait été le +signal et le moyen de la paix continentale, signée à Tilsit; la +conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci +malheureusement restait à signer dans un lieu que personne ne +connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les +dépôts les jeunes conscrits appelés un an d'avance était encore +renouvelée cette fois, pour atténuer l'effet moral de ces appels +anticipés. Un autre rapport annonçait la réunion à l'Empire, par suite +de traités antérieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et +Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et +Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours +inférieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un établissement +maritime dont Anvers était le chantier. Cette dernière communication +amenait à une profession de foi impériale sur le désintéressement de +la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la +Prusse, la Pologne, n'avait rien gardé pour elle-même, et se +contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel +ou Flessingue. Napoléon voulait qu'on regardât le nouveau royaume de +Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire, +puisqu'il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple +extension du système fédératif de l'Empire français. + +Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage +brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M. +Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse +inclination de tête de la part des sénateurs, et suivies du vote de la +conscription de 1809. + +[En marge: La conscription de 1809 élève la force de la France à un +million d'hommes.] + +Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900 +mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule, +l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l'Adige, l'Isonzo, +les côtes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'Èbre enfin et sur le +Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c était plus d'un +million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour +le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le +rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu'y +avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes +dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait +contenir l'ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu'il en +faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n'éprouvait +d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la +guerre pour les faire vivre à l'étranger, ou sur la paix pour lui +permettre d'en réduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est +sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout +oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme +dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer +les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle +par la grandeur des vues et des résultats. + +[En marge: Nouveau système d'organisation militaire, et formation de +tous les régiments à cinq bataillons.] + +C'est à cette époque que remonte l'origine d'une idée, dont Napoléon +fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d'organisation militaire, qui +n'était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu +avoir des avantages: c'était de convertir les régiments français en +légions, à peu près semblables aux légions romaines. Le bataillon +composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance +physique de l'homme qui ne peut pas commander directement à un plus +grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et +ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner +paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les +temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs +régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division, +avec plusieurs divisions l'armée. Généralement on a laissé sur la +frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans lequel on a pris +l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore +instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif, +pour offrir à la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au +recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette +organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces +armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne, +allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin +constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant +que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa +sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et +sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse +et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d'Espagne, de +Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize régiments français +d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un +nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les +Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires +allemands et espagnols; suivre de l'oeil le régiment et ses +détachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le +placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à +prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des +parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait +quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en +Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et +singulièrement fatigante même pour le plus infatigable de tous les +génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt +régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées +par un maréchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels, +pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en +Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les +détachements qu'on en aurait tirés. C'était dénaturer le régiment, +base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force +physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui +substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la +commodité d'une position unique, unique comme le génie et la fortune +de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons +d'un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette +conception lui tenait tellement à coeur qu'il ne cessa depuis d'y +songer pendant son règne, et même dans l'exil. Toutefois, sur les +objections de MM. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen, +qui, sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de +manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret, +qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les +régiments d'infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre +de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de +grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de +dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d'élite +ne devant se former qu'en guerre. D'après ce décret, chaque compagnie +était de 140 hommes, le régiment total de 3,970 hommes, dont 108 +officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre +chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major +restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les +proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la +situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son +dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de +guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en +Espagne. Un régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux +de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en +Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de +guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait +soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de +diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernières +campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d'en faire +plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait +peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu'il +était devenu, est une preuve singulière de l'influence qu'une +politique extrême exerçait déjà sur l'organisation militaire. Tandis +que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de +Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment +lui-même, en l'étendant outre mesure, en diminuant l'énergie de +l'esprit de famille chez des frères d'armes trop éloignés les uns des +autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions +naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose +à dénaturer en voulant trop l'étendre. + +Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et +mâles sentiments du grand homme qui l'avait conçu. L'aigle du +régiment, objet du respect, de l'amour, du dévouement des soldats, car +c'est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand +nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait +grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service, +ou aurait figuré aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de +Friedland. À côté de lui devaient être placés, à titre de second et +troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major, +deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n'ayant pu +avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d'employer +et de récompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence +n'égalait pas le coeur. Tout dans l'État recevait, comme on le voit, +l'influence du génie immodéré de Napoléon, et l'empreinte de sa grande +âme. + +[En marge: Démêlés avec la cour de Rome.] + +Exalté par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis +que l'Angleterre se permettait tout à elle-même, considérant la guerre +continentale comme terminée, et la prolongation de la guerre maritime +comme un délai utile à l'achèvement de ses desseins, Napoléon était +résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté. +Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour +faire entrer la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il +en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le même +système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la +souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre, +avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'île +de Sicile. + +On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siége après +le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire +des États romains une simple enclave de l'Empire français, avaient +successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en +une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que +cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de +Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte, +l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises, +avaient mis le comble aux déplaisirs et à l'exaspération du +Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la +France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons +spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu'il +ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de +casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune +formalité, et avait consenti tout au plus, après l'annulation +prononcée par l'autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux +sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi +de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et +donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands +qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul +du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile, +était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire +représenter à Rome. Il n'avait pas consenti à exclure les Anglais du +territoire des États romains, disant qu'il était souverain +indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec +qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualité de chef de la +chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances +chrétiennes, même non catholiques. Il faisait attendre l'institution +canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des +évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux +provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le +Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces +vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne +se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église +allemande, et sur tout sujet, quel qu'il fût, opposait les difficultés +naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui +n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence +à contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les +meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire +qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de +Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour +arrondir le domaine du Saint-Siége. Il est vrai que son impérieuse +volonté de soumettre l'Italie entière à son régime de guerre contre +les Anglais eût été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il +eût été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance +offensive et défensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhésion à +toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer à l'Italie. + +Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père, +Napoléon lui faisait dire: Vous êtes souverain de Rome, il est vrai, +mais contenu dans l'Empire français; vous êtes pape, je suis empereur, +empereur comme l'étaient les empereurs germaniques, comme l'était plus +anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d'un +titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux +lois du système fédératif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire +à mes ennemis.--La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore +plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'étaient allumés de +tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fesch qu'il +ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si +on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge, +il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu'on +prétendît que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il +ferait voir qu'elles pouvaient être puissantes encore contre un +souverain d'origine récente, qu'il avait consacré de ses mains, et qui +devait à cette consécration une partie de son autorité morale. À cela +Napoléon répliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le +dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte +légitime à leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matières +religieuses; qu'il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu'il +le laisserait au Vatican, évêque respecté de Rome, chef des évêques de +la chrétienté, et qu'au prince temporel, dont la souveraineté +spirituelle n'aurait reçu aucune atteinte, personne ne s'intéresserait, +ni en France, ni en Europe. + +Le cardinal Fesch, dont le caractère hautain, l'esprit médiocre et +tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles, +ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des +cours de Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et +porté à les ménager, la situation n'en était pas moins restée la même, +et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute +leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer à Paris +un cardinal, pour terminer par une transaction les différends qui +divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta. +Napoléon le refusa, comme l'un des cardinaux animés du plus mauvais +esprit. On choisit, alors le cardinal français de Bayanne, membre +éclairé et sage du sacré collége. Le Pape, en même temps, afin de +prouver que le cardinal Consalvi n'était pas l'auteur de sa +résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie +d'État à cet ami, pour la donner à un vieux prélat sans esprit et sans +force, le cardinal Casoni.--On verra, s'écria-t-il avec un orgueil qui +malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra +que c'est à moi, à moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut +opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut +violenter mon autorité. + +Ne gardant plus de ménagements, Napoléon, comme nous l'avons dit, fit +occuper militairement par le général Lemarois les provinces d'Urbin, +d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors +le Saint-Siége, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne +finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à +composer, et on en vint à un accommodement, dont les conditions +étaient les suivantes: + +[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Siége et +l'Empire.] + +Le Pape, souverain indépendant de ses États, proclamé tel, garanti tel +par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et, +toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du +territoire des États romains; + +Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Ostie, +mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français; + +Le Pape s'engagerait à creuser et à mettre en état le port envasé +d'Ancône; + +Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand, +les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le +serment, et renoncerait à son ancien droit d'investiture sur la +couronne de Naples; + +Il consentirait à étendre le concordat d'Italie à toutes les provinces +composant le royaume d'Italie, et le concordat de France à toutes les +provinces d'Italie converties en provinces françaises; + +Il nommerait sans délai les évêques français et italiens, et +n'exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome; + +Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat +germanique; + +Enfin, pour rassurer Napoléon sur l'esprit du sacré collége, et pour +proportionner l'influence de la France à l'extension de son +territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le +nombre des cardinaux français. + +[En marge: Refus de Pape d'accéder à l'accommodement proposé.] + +Cet arrangement était près de se terminer, lorsque le Pape, poussé par +des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses, +celle qui obligeait le Saint-Siége à fermer son territoire aux ennemis +de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux +français, clauses dont la première était inévitable dans la situation +géographique des États romains, et la seconde propre à tout pacifier +dans l'avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion. + +[En marge: Ordre d'envahir les États romains.] + +[En marge: Le général Miollis chargé d'occuper Rome.] + +Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter +l'offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses +passe-ports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres +nécessaires pour l'invasion des États romains. Au fond, il était +décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive, +c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec +une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté +temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant à avoir affaire aux +Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de +Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se +joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. Il +forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces +qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles +qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général +commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général +Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au général Miollis de se +mettre à la tête de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de +recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait +ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille +soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait +entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le +commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une +garde d'honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il +venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt +tout militaire, et afin d'éloigner de l'État romain les ennemis de la +France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour +chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour +renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les +caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes +françaises. + +L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un +caractère inflexible l'esprit le plus cultivé, la probité la plus +pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens, +était plus propre qu'aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en +conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui +alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand +état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi +au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt +que dans le pontife laissé au Vatican. + +[En marge: Expédition de Sicile.] + +[En marge: Plan adopté par Napoléon pour la conquête de la Sicile et +le ravitaillement de Corfou.] + +L'invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les +Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenées +battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce +débris de sa couronne à leur infortunée victime, la reine Caroline, +plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition +contre cette île, et de profiter de la réunion des flottes françaises +dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait +ordonné à l'amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à +l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever +l'ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction +avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnât le même ordre +à la division espagnole de Carthagène, commandée par l'amiral Valdès, +ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement +espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait à avoir vingt et +quelques vaisseaux à Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces +réunions s'opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions, +celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables à cause du +point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des +équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une +armée en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas +le moins important de l'expédition. Il ordonna donc à l'amiral +Ganteaume de réunir à Toulon, et d'embarquer sur la division déjà +réunie en ce port, une masse considérable de munitions de tout genre, +telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de +déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l'opération +contre la Sicile. Il enjoignit à Joseph de rassembler à Baies 8 ou 9 +mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le +Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et +d'embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui +sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de +manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant +Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point, +les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou +viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à +Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu'on se serait +procurés. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare, +le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces +deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre +maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n'y avait +plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile. + +[En marge: Le plan de l'expédition de Sicile modifié, parce qu'on ne +possède pas le Phare.] + +Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de +Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient +encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur +exécution. Napoléon s'était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce +qu'avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que +les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est +une honte, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur +terre. Je ne veux pas que vous m'écriviez avant que cette honte soit +réparée; et, si elle ne l'est bientôt, j'enverrai l'un de mes généraux +vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples.--Sensible +à ces reproches, Joseph avait chargé le général Reynier d'attaquer les +deux points fortifiés de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si +vivement les yeux de Napoléon. On touchait au moment de les prendre, +mais ils n'étaient pas pris. Napoléon en ressentit une vive colère. +Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant +rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition +serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la +côte des Calabres, qui aurait dû naturellement appartenir aux +Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence, +l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le +vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir +dans le détroit, toucher à Reggio, qui probablement serait pris à +l'époque présumée de son apparition dans ces mers, y prendre une +douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du +détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une +raison de plus d'agir ainsi; car, en opérant par l'intérieur du +détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui, +dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse +l'approche de la côte nord de la Sicile. + +[En marge: Impossibilité pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.] + +Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à +s'embarquer à la première apparition de l'une des divisions navales +qu'on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de +Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort +sages de l'amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de +Brest et de Lorient resteraient dans l'Océan, et que celles de +Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pénétrer dans la +Méditerranée. L'amiral Rosily avait fort à coeur de sortir de Cadix, +où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus +difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de +Gibraltar. C'est à l'immensité des mers qu'on doit la facilité de +s'éviter; mais, dans le resserrement d'un détroit, et à portée d'un +poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper +l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d'Espagne et celle +d'Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la +flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l'amiral +Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci +appareillait, on voyait reparaître tout entière l'armée navale de +l'ennemi. La division Rosily était parfaitement armée, grâce aux +ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français +qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait +pas. Elle était de plus composée d'équipages excellents, qui avaient +navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de +Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expérimenté autant que brave, +n'aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même +supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et +deux ou trois frégates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux +et une multitude de frégates, sans s'exposer à un nouveau désastre. +Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y +avait pas encore réussi en février 1808. + +[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrivée +à Toulon.] + +Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la +France eût alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort +étroitement bloqué à Rochefort, et le revers essuyé par les frégates +du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des +pertuis par une sortie audacieuse, l'Océan s'ouvrait devant lui, et +avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en +mer, il avait bien des chances pour échapper aux Anglais. Plusieurs +fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel +nombre qu'échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier +1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être +aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap +Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des +côtes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent +affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé, +que l'amiral Rosily ne pouvait y paraître sans qu'il se couvrît de +voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde +les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu +d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en +pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ceuta sans être +aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal +à l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqué +par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir +opéré si heureusement une traversée si périlleuse. + +[En marge: Sortie de la flotte de Carthagène et sa retraite aux îles +Baléares.] + +La division espagnole de Carthagène, beaucoup moins observée que celle +de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du +détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l'honneur +de la croire entreprenante, la division de Carthagène avait peu de +difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et +faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle +était commandée par l'amiral Valdès, et se composait d'un vaisseau à +trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze. +Après trois ans d'immobilité dans le port, elle avait ses carènes sales, +était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois +mois de vivres. Soit qu'on lui eût donné l'ordre secret de ne pas +remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fût +devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver +au besoin un asile, et, à la première apparition d'une voile anglaise, +elle s'y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était hâté de +le faire savoir à Paris, qu'elle était bloquée, et qu'elle ne savait pas +quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse, +le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et +révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à +remplir son devoir d'alliée. + +[En marge: Fév. 1808.] + +[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume après le +ralliement de la division de Rochefort.] + +[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les îles +Ioniennes.] + +Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première +jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet rallié aux +cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à +craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient +loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les +vaisseaux équipés dans le port de Gênes, l'avaient été avec des +enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais +marins génois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Néanmoins, +comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit +qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao +s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à +l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire +honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents, +les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois +ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates, +deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir +pris le temps de répartir sur la flotte entière l'immense +approvisionnement qu'il était chargé de déposer à Corfou, il leva +l'ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d'où il +devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une +armée française de Reggio à Catane, lorsqu'il aurait accompli la +première partie de sa mission. Il mit à la voile le 10 février, et +disparut sans qu'aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la +composition de sa flotte, et dans l'état des forces ennemies au sein +de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de +séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis +les côtes de l'Épire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les +bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l'expédition. + +[En marge: Continuation des événements d'Espagne.] + +Tandis que cette navigation, qui fut longue et dura deux mois, +commençait, les événements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les +lettres de Napoléon en réponse à la demande de mariage et à la +proposition de publier le traité de Fontainebleau, écrites le 10 +janvier, expédiées le 20, n'arrivèrent que le 27 ou le 28, et ne +furent remises que le 1er février. Elles n'étaient pas de nature à +rassurer la cour d'Espagne. Par surcroît de malheur, le procès de +l'Escurial s'achevait alors avec un éclat extraordinaire, et à la +confusion de ceux qui l'avaient entrepris. + +[En marge: Issue du procès de l'Escurial.] + +[En marge: Noble fermeté des accusés.] + +[En marge: Efforts de la cour pour séduire et intimider les juges.] + +[En marge: Noble conduite des magistrats.] + +Malgré tous les efforts qu'on avait déployés pour faire déclarer +complices d'un crime qui n'existait pas les amis du prince des +Asturies, leur innocence, appuyée sur l'opinion publique, les avait +sauvés. Le marquis d'Ayerbe, le comte d'Orgas, les ducs de San-Carlos +et de l'Infantado, le dernier surtout, s'étaient comportés avec une +dignité parfaite. Mais le chanoine Escoïquiz en particulier avait +montré une fermeté presque provocatrice, excité qu'il était par le +danger, par l'ambition de soutenir son rôle, par l'amour de son royal +élève, par l'indignation d'un honnête homme. Malgré les menaces +inconvenantes du directeur de ce procès, Simon de Viegas, l'un des +plus vils agents de la cour, Escoïquiz, sans désavouer les écrits sur +lesquels reposait l'accusation, avait persisté à soutenir et à +démontrer son innocence, disant qu'en effet il avait cherché dans ces +écrits à dévoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'était +là servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en blanc, signé +d'avance, pour conférer au duc de l'Infantado des pouvoirs militaires, +était une précaution légitime contre un projet d'usurpation connu de +tout le monde, et dont il prenait l'engagement de fournir la preuve, +si on voulait le placer en présence de Godoy, et permettre qu'il +appelât des témoins qui tous étaient prêts à révéler d'affreuses +vérités. Le courage de ce pauvre prêtre, désarmé, n'ayant contre une +cour toute-puissante d'autre appui que l'opinion, avait déconcerté +les accusateurs, et inspiré un intérêt général: car, bien que la +procédure fût secrète, les détails en étaient connus tous les jours, +et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidité que la +passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux +et presque sans routes. Les juges commençant à chanceler, on leur +avait adjoint un renfort de magistrats qu'on supposait dévoués, pour +rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas +s'était conformé à l'ordre qu'il avait reçu de requérir la peine de +mort contre les accusés. La cour, circonvenant de toutes les manières +les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait +de prononcer la condamnation requise par le fiscal, non pour la faire +exécuter, mais pour donner au roi l'occasion d'exercer sa clémence. On +ne poursuivait qu'un but, disait-on: c'était de rendre plus +respectable l'autorité royale, en punissant d'un arrêt de mort la +pensée seule de lui manquer, et de la rendre plus chère aux peuples, +en faisant émaner d'elle un grand acte de clémence envers les +condamnés. C'était, en effet, le projet de la cour d'obtenir une +condamnation à mort pour ne point la faire exécuter. Mais personne ne +comptait assez sur elle pour lui confier la tête des hommes les plus +honorés de la grandesse espagnole, et l'opinion publique d'ailleurs, +prête à se déchaîner contre les juges prévaricateurs qui livreraient +l'innocence, était plus imposante que la cour. L'un des juges, parent +du ministre de grâce et de justice, don Eugenio Caballero, atteint +d'une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans +avoir émis un avis digne d'un grand magistrat. Il pria ses collègues +composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa +demeure, pour délibérer près de son lit de mort. Quand ils furent +réunis, don Eugenio soutint qu'il était impossible de juger les +complices d'un délit vrai ou faux sans l'auteur principal, +c'est-à-dire sans le prince des Asturies, et que, d'après les lois du +royaume, ce prince ne pouvait être appelé et entendu que devant les +Cortez assemblées; qu'au surplus le crime était imaginaire; que les +preuves fournies étaient nulles ou dépourvues de caractère légal, car +c'étaient des copies et non des originaux qu'on avait sous les yeux; +que la personne inconnue qui avait dénoncé ces faits devait, d'après +la loi espagnole, se présenter elle-même et déposer sous la foi du +serment; que dans l'état de la procédure, sans accusé principal, sans +preuves, sans témoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du +prétendu attentat imputé à un prince objet de l'amour de la nation, et +à de grands personnages objet de son respect, des juges intègres +devaient se déclarer hors d'état de prononcer, et supplier la royauté +de mettre au néant un procès aussi scandaleux. + +[En marge: Courageux arrêt du tribunal extraordinaire chargé de +prononcer sur le procès de l'Escurial.] + +À peine ce courageux citoyen d'une monarchie absolue, dans laquelle, +tout absolue qu'elle était, il y avait des lois et des magistrats +imbus de leur esprit, à peine avait-il opiné, que ses collègues +adhérèrent à son avis, et opinèrent comme lui avec une sorte +d'enthousiasme patriotique. Ils s'embrassèrent tous après cet arrêt, +comme des hommes prêts à mourir. On croyait en effet, non pas Charles +IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient trompé +ses calculs, et on exagérait sa cruauté, ne pouvant exagérer sa +bassesse. + +[En marge: La cour substitue à l'arrêt prononcé des disgrâces +royales.] + +[En marge: Exil loin de la capitale des principaux accusés, et +détention du chanoine Escoïquiz dans un couvent.] + +Quand cet arrêt fut connu, il transporta le public de joie, et il +frappa la cour d'abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu'il +fallait faire éclater sa propre justice, à défaut de celle des +magistrats, et on lui arracha un décret royal, en vertu duquel les +ducs de San-Carlos et de l'Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte +d'Orgas, furent exilés à 60 lieues de la capitale, et privés de leurs +dignités, grades et décorations. Le chanoine Escoïquiz, le plus haï de +tous, fut traité plus sévèrement. On lui retira ses bénéfices +ecclésiastiques, et on le condamna à finir ses jours dans le monastère +du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevêque +de Tolède, frère de la princesse du sang qu'avait épousée Emmanuel +Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolède la dégradation du +chanoine Escoïquiz, membre de ce même chapitre. Le cardinal s'y refusa +obstinément. À ce sujet il osa révéler à Charles IV les scandales de +la monarchie, le triste sort de la princesse sa soeur, unie au favori, +lequel à tous ses crimes avait joint celui de la bigamie. Il alla, +dit-on, jusqu'à demander que sa soeur lui fût rendue, et pût +s'enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l'union qui +faisait sa honte et son malheur. Pour toute réponse, le cardinal reçut +l'ordre de se retirer dans son diocèse. + +Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don +Eugenio Caballero, étant mort, ses funérailles devinrent une sorte de +triomphe. Toutes les congrégations religieuses se disputèrent +l'honneur de l'ensevelir gratuitement, et tout ce que Madrid +renfermait de plus respectable accompagna à sa dernière demeure le +magistrat qui avait si dignement terminé sa carrière. Quant aux +accusés, on se réjouissait de voir leur tête sauvée, surtout après les +craintes exagérées que leur procès avait inspirées. On ne craignait +pas les conséquences de ce procès pour leur considération, car +l'estime universelle les environnait, au delà même de leur mérite; et +on ne s'inquiétait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il +dût être long. Tout le monde en effet s'attendait à une catastrophe +prochaine, soit qu'elle provînt de l'indignation publique excitée au +plus haut degré, soit qu'elle fût l'ouvrage des troupes françaises +s'avançant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles +venaient y faire. On se plaisait toujours à croire qu'elles feraient +ce qu'on désirait, c'est-à-dire qu'elles précipiteraient le favori de +ce trône dont il avait usurpé la moitié, et uniraient le prince des +Asturies avec une princesse française au bruit de leurs canons. + +[En marge: Humiliation de la cour, et sa translation clandestine à +Aranjuez sans passer par Madrid.] + +Tandis que les sympathies d'une nation exaltée entouraient ceux qui se +prononçaient contre la cour, cette cour elle-même était remplie de +terreur et de rage. Il était d'usage immémorial qu'en janvier la +famille royale quittât la froide et sévère résidence de l'Escurial, +pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que +traverse le Tage, et où le printemps, comme il arrive dans les +latitudes méridionales, se fait sentir dès le mois de mars, +quelquefois même dès la fin de février. Il était d'usage encore que, +Madrid se trouvant sur la route, la cour s'y arrêtât quelques jours +pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant cette année à +ne recueillir que des témoignages d'aversion, la cour passa aux portes +de Madrid sans s'y arrêter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son +chagrin et son effroi. + +[En marge: L'obscurité des intentions de Napoléon ajoute aux terreurs +de la cour d'Espagne, et la confirme dans l'idée de fuir en Amérique.] + +Elle n'avait plus en effet un seul appui à espérer nulle part. Le +peuple espagnol laissait éclater pour elle une haine implacable, et à +peine faisait-il une différence en faveur du roi, en le méprisant au +lieu de le haïr. Quant au terrible Empereur des Français, que cette +cour avait alternativement flatté ou trahi, dont elle espérait, depuis +Iéna, avoir reconquis la faveur par une année de bassesses, il se +couvrait tout à coup de voiles impénétrables, et gardait sur ses +projets un silence effrayant. Les armées françaises, dirigées d'abord +sur le Portugal, exécutaient maintenant un mouvement sur Madrid, sous +prétexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il était inouï +qu'on envahît de la sorte, et sans plus d'explications, le territoire +d'une grande puissance. La réponse que Napoléon avait faite à la +demande de mariage ne pouvait pas être prise pour sérieuse; car il +voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse française à +Ferdinand, si ce prince était rentré dans les bonnes grâces de ses +parents, et il le demandait à Charles IV, qui lui avait annoncé +formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grâce qui s'en +était suivie. Le refus de publier le traité de Fontainebleau, qui +contenait la concession d'une souveraineté pour Emmanuel Godoy, et la +garantie formelle des États appartenant à la maison d'Espagne, ne +pouvait avoir qu'une signification sinistre. Par tous ces motifs, la +tristesse régnait à Aranjuez dans l'intérieur royal, et au +Buen-Retiro, chez la comtesse de Castelfiel, favorite du favori. Ici +et là on commençait à ouvrir les yeux, et à reconnaître qu'à force de +bassesses on avait inspiré à Napoléon l'audace de renverser une +dynastie avilie, méprisée de tous les Espagnols. Chaque jour l'idée +d'imiter la maison de Bragance et de fuir en Amérique revenait plus +souvent à l'esprit des meneurs de la cour, et devenait l'occasion de +bruits plus fréquents. Emmanuel Godoy et la reine s'étaient presque +définitivement arrêtés à cette résolution, et ils faisaient +secrètement leurs préparatifs, car les envois d'objets précieux vers +les ports étaient encore plus nombreux et plus signalés que de +coutume. Mais il fallait décider le roi d'abord, dont la faiblesse +craignait les fatigues d'un déplacement presque autant que les +horreurs d'une guerre; il fallait décider aussi les princes du sang, +don Antonio, frère de Charles IV; Ferdinand, son fils et son héritier, +ainsi que les plus jeunes infants: il suffisait qu'une indiscrétion +fût commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de +la Paix, afin de couvrir les préparatifs qui s'apercevaient du côté du +Ferrol et du côté de Cadix, répandait le bruit qu'il allait lui-même, +en sa qualité de grand amiral, faire l'inspection des ports, et qu'il +devait débuter par ceux du Midi. + +[En marge: Avant de prendre le parti de la fuite, la cour d'Espagne +fait une dernière tentative auprès de Napoléon.] + +[En marge: Nouvelle lettre de Charles IV à l'Empereur.] + +Mais avant d'en arriver à cette fuite, qui, même pour Godoy et la +reine, n'était qu'un parti extrême, il convenait d'essayer de tous les +moyens pour arracher à Napoléon le secret de ses intentions, et +fléchir s'il se pouvait sa redoutable volonté. Il n'était rien en +effet qu'on ne dût tenter avant de se décider soi-même à quitter +l'Espagne, et avant d'y contraindre Charles IV. En conséquence, pour +répliquer à la dernière réponse de Napoléon, on lui fit écrire par +Charles IV une nouvelle lettre, à la date du 5 février, huit ou dix +jours après la conclusion du procès de l'Escurial, dans le but de le +forcer à s'expliquer, de toucher son coeur s'il était possible, d'en +appeler même à son honneur, fort intéressé à tenir les paroles qu'il +avait données. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu'il +commençait à concevoir à l'approche des troupes françaises, rappelait +à Napoléon tout ce qu'il avait fait pour lui complaire, toutes les +preuves de dévouement qu'il lui avait données, le sacrifice de ses +flottes, l'envoi de ses armées en pays lointain, et lui demandait en +retour d'une si fidèle alliance, la déclaration franche et loyale de +ses intentions, ne pouvant pas supposer qu'elles fussent autres que +celles que l'Espagne avait méritées. Le pauvre roi ne savait pas en +écrivant de la sorte que cette fidèle alliance avait été entremêlée de +mille trahisons secrètes, que ce sacrifice de ses flottes n'avait +servi qu'à faire détruire les deux marines à Trafalgar, que l'envoi +d'une division à Hambourg n'avait rendu d'autre service que celui +d'une démonstration, et que l'Espagne avait été une auxiliaire inutile +à elle-même et à ses alliés, quelquefois même l'occasion de beaucoup +d'inquiétudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres, +il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions à Napoléon, sous +la dictée de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce +malheureux prince ne pouvait pas croire qu'à la fin de ses jours, +après n'avoir jamais cherché à nuire, il pût être réduit ou à se +battre, ou à s'enfuir, convaincu qu'il était que pour régner +honnêtement et sûrement, il suffisait de n'avoir jamais voulu mal +faire; ce dont il était bien sûr, car il n'avait jamais rien fait que +chasser, soigner ses chevaux et ses fusils. + +Cette lettre, destinée à Napoléon, fut suivie des lettres les plus +pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer à tout +prix, quoi qu'il en dût coûter, la connaissance précise des intentions +de la France; d'essayer de les changer à force de sacrifices si elles +étaient hostiles; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire +connaître au moins, afin qu'on pût en combattre ou en éviter les +conséquences. On lui ouvrait tous les crédits nécessaires, si l'or +était un moyen de réussir dans une pareille mission. + +[En marge: Les questions pressantes adressées à Napoléon l'obligent à +prendre un parti définitif à l'égard de l'Espagne.] + +[En marge: Napoléon s'arrête à l'idée de faire fuir la maison royale +en Amérique.] + +[En marge: Napoléon fixe au mois de mars l'exécution de ses projets.] + +Les dépêches dont il s'agit arrivèrent à Paris au milieu de février. +Napoléon avait éludé la demande d'une princesse française pour +Ferdinand, en feignant d'ignorer si ce prince avait obtenu la grâce de +ses parents. Ne pouvant plus alléguer un doute à ce sujet, et +questionné directement sur ses intentions, il sentit que le jour du +dénoûment était venu, et qu'après s'être fixé sur la résolution de +détrôner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d'y +parvenir, sans trop révolter le sentiment public de l'Espagne, de la +France et de l'Europe. C'était là le seul point sur lequel il eût +véritablement hésité; car s'il avait admis un moment comme praticable +le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme +discutable le plan de s'adjuger une forte partie du territoire +espagnol, au fond il avait toujours préféré, comme plus sûr, plus +décisif, plus honnête même, de n'enlever à l'Espagne que sa dynastie +et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son +indépendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de +conquérant, même dans un temps où l'on avait vu tomber non-seulement +la couronne des rois, mais leur tête, le moyen était difficile à +trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-même +suggéré un, auquel il avait fini par s'arrêter, ainsi qu'on l'a vu: +c'était d'amener la cour d'Espagne à s'embarquer à Cadix pour le +Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se présenter à +une nation délaissée, de lui annoncer qu'au lieu d'une dynastie +dégénérée, assez lâche pour abandonner son trône et son peuple, on lui +donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement réformatrice, +apportant à l'Espagne les bienfaits de la révolution française sans +ses malheurs, la participation aux grandeurs de la France sans les +horribles guerres que la France avait eu à soutenir. Cette solution +était naturelle, moins sujette à blâme qu'aucune autre, et fournie par +la lâcheté même des familles abâtardies qui régnaient sur le midi de +l'Europe. Elle devenait d'ailleurs de jour en jour plus probable, +puisqu'à chaque nouvel accès de terreur que ressentait la cour +d'Espagne, le bruit d'une retraite en Amérique, écho des agitations +intérieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour +pousser cette terreur au comble, de faire avancer définitivement les +troupes françaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur +destination un silence menaçant. En conséquence Napoléon disposa +toutes choses pour amener la catastrophe en mars; car, s'il fallait +agir en Espagne, le printemps était la saison la plus favorable pour +introduire nos jeunes soldats dans cette contrée aride et brillante, +qui, au physique comme au moral, est le commencement de l'Afrique. On +était à la moitié de février; Napoléon avait un mois jusqu'à la moitié +de mars pour faire ses derniers préparatifs. Il les commença donc +immédiatement après avoir reçu la lettre interrogative du roi Charles +IV (datée du 5 février), dans laquelle ce malheureux prince le +suppliait d'expliquer ses intentions à l'égard de l'Espagne. + +[En marge: Nécessité de s'entendre avec la Russie avant de rien +entreprendre en Espagne.] + +Mais avant de provoquer à Madrid le dénoûment qu'il désirait, il lui +fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle +d'Espagne, sur la question d'Orient; car dans le moment l'une se +trouvait liée à l'autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter à +l'imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait +déjà de si considérables sur les bras, c'était de s'engager dans +l'affaire d'Espagne avec la Russie mécontente. Quelque habituée que +fût l'Europe aux spectacles nouveaux, quelque préparée qu'elle fût à +la fin prochaine des Bourbons d'Espagne, il y avait loin encore de la +prévoyance à la réalité, et le renversement de l'un des plus vieux +trônes de l'univers devait causer une émotion profonde, faire passer +de la tête de l'Angleterre sur celle de la France la réprobation +excitée par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse fût écrasée, +l'Autriche alternativement irritée ou tremblante, il eût été +souverainement imprudent de ne pas s'assurer, à la veille du plus +grand acte d'audace, l'adhésion certaine de la Russie. C'était en +effet l'un des graves inconvénients de l'entreprise d'Espagne que +d'entraîner inévitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme +on le verra plus tard, l'une des plus regrettables fautes de +l'Empereur dans cette circonstance, que de n'avoir pas su faire +franchement ces sacrifices. Il en eût été autrement, si ayant moins +entrepris au Nord, si ayant abandonné l'Allemagne à la Prusse +satisfaite, il n'avait pas eu à laisser sur la Vistule trois cent +mille vieux soldats, qui composaient la véritable force de l'armée +française. Se bornant alors à occuper l'Italie et l'Espagne, ayant ses +armées concentrées derrière le Rhin et personne à craindre ou à +soutenir au delà de cette frontière, il aurait pu se dispenser +d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Et si elle +avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l'Autriche +elle-même, quoique inconsolable de la perte de l'Italie, fût devenue +l'alliée de la France pour défendre le bas Danube. Mais Napoléon ayant +détruit la Prusse, créé en Allemagne des royautés éphémères, et semé +du Rhin à la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord +un allié, même chèrement acheté. + +[En marge: Arrivée à Paris de M. de Tolstoy, et caractère de cet +ambassadeur.] + +Le général Savary avait été remplacé à Saint-Pétersbourg par M. de +Caulaincourt, et presque en même temps M. de Tolstoy, ambassadeur de +Russie, était arrivé à Paris. Celui-ci était, comme nous l'avons dit, +militaire, frère du grand-maréchal du palais, imbu des opinions de +l'aristocratie russe à l'égard de la France, mais membre d'une famille +qui jouissait de la faveur impériale, qui mettait cette faveur +au-dessus de ses préjugés, et qui voyait dans la conquête de la +Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les +défectionnaires qui passeraient de la politique anglaise à la +politique française.--Mon frère s'est dévoué, avait dit le +grand-maréchal Tolstoy à M. de Caulaincourt; il a accepté l'ambassade +de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la +Russie, il est perdu, et nous le sommes tous avec lui[30].--Ces +paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel +ambassadeur. Alexandre lui avait raconté ce qui s'était passé à Tilsit +comme il aimait à se le rappeler et à le comprendre, et, après cette +communication fort altérée des entretiens de Napoléon, M. de Tolstoy +avait cru que tout était dit, que le sacrifice de l'empire d'Orient +était fait, qu'il n'arrivait à Paris que pour signer le partage de la +Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles, +au moins des plaines du Danube jusqu'aux Balkans. De plus, il s'était +arrêté en route auprès des malheureux souverains de la Prusse, +dépouillés d'une partie de leurs États, et privés de presque tous +leurs revenus, par l'occupation prolongée des provinces qui leur +restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conquête des provinces +d'Orient intéressait la gloire de la Russie, l'évacuation des +provinces prussiennes intéressait son honneur, venait à Paris avec la +double préoccupation d'obtenir une partie de l'empire turc, et de +faire évacuer la Prusse. Ajoutez à tout cela qu'il était susceptible, +irritable, soupçonneux, et fort enorgueilli de la gloire des armées +russes. + +[Note 30: Ces paroles sont textuellement extraites de la +correspondance secrète, si souvent citée par nous.] + +[En marge: Explication entre Napoléon et M. de Tolstoy.] + +Napoléon s'était promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le +séjour de Paris, pour qu'il contribuât par ses rapports au maintien de +l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur +la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l'acquisition des +provinces du Danube, qu'il en fut importuné. Il se sentait si fort, et +il était lui-même si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter +long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant +qu'à moitié l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que +si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la +Poméranie, il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie, +c'était parce qu'on avait refusé d'acquitter les contributions de +guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès +qu'on l'aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du +terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable +dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie +valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut, +aux yeux d'un esprit prévenu comme l'était M. de Tolstoy, faire +dépendre l'évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la +Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes à +l'acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy +dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un +vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le +mieux avec les sentiments qu'on éprouve, il fréquenta de préférence +les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se +vengeaient par leurs propos de n'être point encore admis à la cour +impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le +maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des +armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d'une +cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était +en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand +avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de +réprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy. + +[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.] + +[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de +Caulaincourt.] + +[En marge: Opinions diverses à Saint-Pétersbourg.] + +Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de +Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas +plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. M. de +Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture +qui était dans son âme, n'ayant qu'une faiblesse, c'était de ne +pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l'affaire du duc +d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on +lui témoignait, et ce qui fournit à l'empereur Alexandre un moyen de +le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein à son égard de +grâce et de courtoisie, mais blessé au coeur de ne pas voir se +réaliser immédiatement les promesses qu'on lui avait faites. À Tilsit +Napoléon avait dit à l'empereur Alexandre que si la guerre continuait, +et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique +un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de +grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire +des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de +positif. Mais si, d'une part, dans l'entraînement de ces +communications, il avait peut-être plus dit qu'il ne voulait accorder, +l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et, +revenu à Pétersbourg au milieu d'une société mécontente, il avait +fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et +exagérées. Peu à peu l'opinion s'était répandue dans les salons de +Saint-Pétersbourg que la Russie, quoique vaincue à Friedland, avait +rapporté de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la +Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l'empereur Alexandre, ou +qui du moins n'avaient pas le parti pris de blâmer la nouvelle marche +du gouvernement, estimaient que c'était là un fort beau prix de +plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes +conquêtes à l'amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de +conserver cette amitié. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le +coeur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en +voulaient à l'empereur de son inconstance, tels que MM. de +Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de +la politique abandonnée, ceux-là disaient que la conquête de la +Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur, +que c'était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu +d'habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle +était obtenue sur un parent et un allié, le roi de Suède; que du reste +ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l'empereur +Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie, +ce dont on ne tarderait pas à se convaincre; que l'alliance française +était donc à la fois une défection, une inconséquence et une duperie. + +[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.] + +Ces propos répétés à l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en +voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un +jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de +Caulaincourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une +estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant +à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes +amères. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la +Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et +obtenu de l'amitié de l'empereur Napoléon la restitution d'une partie +des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l'honneur +de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait +retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses +malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si +l'empereur Napoléon, voulant l'engager dans son système, ne lui avait +fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de +l'empire, et n'avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de +la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce +que Napoléon avait désiré: il avait déclaré la guerre à l'Angleterre, +malgré les intérêts du commerce russe; il l'avait résolue avec la +Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l'empire +s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique +étrangère, il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu'il fallait +renoncer aux plus légitimes espérances! Le czar ne pouvait revenir de +sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la +Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux +Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un +devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les +dépouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir déjà trop +sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le +Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre à M. de +Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Délivrez-moi de leurs +importunités, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes +relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napoléon de la +Silésie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin, +et les voisins, il me l'a déclaré lui-même, ne sont jamais des amis. À +quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il +prenne autour de lui, près de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve +naturel et bien entendu. Il a pris l'Étrurie; il va, dit-on, prendre +les États romains; il médite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit. +Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire +au Nord ce qui nous convient également, et qu'il ne se rapproche pas +tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui, la +pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurément non, et en la +rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne +faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il +tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation +russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va +lui coûter avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe +du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut +le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une +négociation; et qu'il eût mieux valu, sans continuer une guerre +impolitique et dangereuse, se séparer en paix, mais avec +l'indifférence et la froideur que justifient les distances. + +Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur +Alexandre à M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait +laissé espérer les provinces du Danube, c'était sans les lui +promettre, et que si d'une simple espérance la nation russe, trompée +par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en +était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse même, puisqu'il +n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait +pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que, +si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait +imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé, +son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de +politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s'en +permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au +fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que +bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre. + +[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur +Alexandre.] + +M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne +foi de Napoléon, en assurant que tout s'éclaircirait, en rejetant sur +un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolstoy, les +fâcheux rapports arrivés de Paris, parvint à remettre un peu de calme +dans l'âme de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre à +M. de Tolstoy lui-même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions, +et déclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il +trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occupé à +brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui +prenaient à tâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le +servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques +cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la +cession de cinquante mille fusils, à la réception des cadets russes +dans la marine française. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une +seule passion, que l'objet de sa passion même. Les provinces du Danube +ou rien, voilà ce qui était sur son visage comme dans son âme, +vivement éprise d'ambition et de renommée. + +Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation +partageait les sentiments de son souverain, envoya à Moscou l'un des +employés de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait. +Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille +aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à +Saint-Pétersbourg, entendit répéter que le jeune czar avait bien +vite passé de la haine à l'amitié en épousant à Tilsit la politique +de la France, bien légèrement compromis les intérêts du commerce +russe en déclarant la guerre à la Grande-Bretagne; que la Finlande +était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il +fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au +moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napoléon ces belles +provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une +inconséquence et un désagrément de plus. + +M. de Caulaincourt se hâta de transmettre ces divers renseignements à +Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique +vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus +compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison +elle s'était flattée d'obtenir. + +[En marge: Napoléon se décide à des sacrifices en Orient, pour +s'assurer le concours de la Russie à ses projets sur l'Espagne.] + +Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son +témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit +d'une foule de détails qu'il avait recueillis lui-même, et confirma +Napoléon dans l'idée qu'il dépendait de lui de s'attacher entièrement +l'empereur Alexandre, de l'enchaîner à tous ses projets, quels qu'ils +fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de +février à en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napoléon n'hésita +plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle +puissance qu'il se croyait près d'acquérir sur les bords de l'Èbre et +du Tage. + +C'était assurément le meilleur parti qu'il pût adopter; car quoiqu'il +fût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à +Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur +éternelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la +condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou +deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en +Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de +renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste, +si on s'était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie +sans la Bulgarie, c'est-à-dire à les mener jusqu'aux bords du Danube, +en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré +aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer +aux Russes en les plaçant eux-mêmes sur le chemin de Constantinople, +le mal n'eût pas été à beaucoup près aussi grand. L'Albanie, la Morée +auraient été pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait +pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour +s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur +Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur +acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer +l'alliance russe, puisqu'on s'en était fait un besoin, mais ne pas +pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas +contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces +du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le +monde. + +[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la +condition essentielle d'une expédition dans l'Inde.] + +[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napoléon.] + +Cependant Napoléon, soit qu'il voulût occuper l'imagination +d'Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d'un sacrifice, il +cherchât à l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il +songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la +dynastie des Bourbons, l'acquisition entière des rivages de la +Méditerranée, Napoléon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon +de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et +consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de +l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par +l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur +disant que la France allait les sacrifier à l'ambition russe, les +Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les +Français, faisaient tomber la tête de leurs partisans, n'osant faire +tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en +barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napoléon, exaspéré +contre eux, se décida enfin à écrire à l'empereur Alexandre une lettre +dans laquelle il annonçait l'intention d'aborder la question de +l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre +définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d'admettre +l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce +partage, quel qu'il fût, partiel ou total, plus avantageux pour +ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à +travers le continent d'Asie, exécutée par une armée française, +autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit à +l'empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà +par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à +Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de +joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de +Napoléon. Il la lut avec une émotion qu'il ne pouvait pas +contenir.--Ah, le grand homme! s'écriait-il à chaque instant, le grand +homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il +souvent à M. de Caulaincourt, que je lui suis dévoué pour la vie, que +mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui +demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation +russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner +cette nation tout entière, et aussi dévouée à ses grands projets que +je le suis moi-même. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser +l'Autriche au démembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une +sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans +l'Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les +difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne +compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en +présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il +soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux +difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des +territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce +sujet à fond avec M. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le +dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement, +que dans un tête-à-tête entre moi et Napoléon. Il faut commencer par +examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront +acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et +j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je +désirerais bien aller jusqu'à Paris, mais je ne le puis pas; et +d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un +rendez-vous d'éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où +nous serions au sein de ma propre famille. Cependant là encore nous +serions importunés de mille soins. À Erfurt nous serions plus isolés +et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse +arrivée, je partirai à l'instant même, je voyagerai comme un +courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles à rapporter, +l'empereur, plein d'une joie dont il n'était pas maître, reconnut que +M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant +à le rassurer sur les intentions de Napoléon, et en imputant le +désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il +répéta de nouveau qu'il voyait bien que c'était M. de Tolstoy qui +avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche, +emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet +russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à +fait du goût de Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que +partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu'il finirait bien +cependant par les soumettre, quelque sévérité qu'il fallût déployer +pour les _faire marcher dans le grand système de Tilsit_. + +[En marge: Conférences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur +le partage de l'empire d'Orient.] + +M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif, +moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus +aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt. +Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du +grand homme qui honore le siècle et l'humanité.--Après d'incroyables +témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de +Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage. +Alors commencèrent les embarras, la confusion même, il faut le dire. +Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent +tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement +aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la +stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment +intéressée à leur indépendance; mettre la main sur ces contrées, même +en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses +désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au +monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent +munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le +sujet qui les réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le +premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il +parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté, +avec une audace d'ambition inouïe. + +[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.] + +Deux plans se présentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait +aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant des +Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de +Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un +partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire +d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que +baigne la Méditerranée. + +[En marge: Avantages et inconvénients du premier plan de partage.] + +Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux +empereurs à Tilsit. Il présentait peu de difficultés. La France devait +avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite à la +Dalmatie, la Morée, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et +la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme +la droite, et s'arrêter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se +consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait +obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la +tête d'un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie +essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la géographie et +la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assurées, +c'est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et +tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne +pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il +avait fallu déjà concéder une sorte d'indépendance; la Servie, qui +cherchait alors à s'affranchir par les armes; l'Épire, qui appartenait +à Ali, pacha de Janina, plus qu'à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà +se montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants +plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces +entre les copartageants était faite d'après la géographie. La France y +gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant, +outre l'inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de +Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de +donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur +rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui +ne pouvaient lui rester que dans l'hypothèse d'une grandeur impossible +à maintenir long-temps. Eussions-nous gardé la partie la plus +essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers +des Alpes, c'est-à-dire le Piémont, la Grèce était encore trop loin +pour nous être conservée. Tout cela n'était donc en réalité qu'une +triste concession du côté de l'Orient, pour le triomphe en Occident de +vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant +ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l'Empire. + +[En marge: Immense bouleversement résultant du second plan.] + +Le second plan était une sorte de bouleversement du monde civilisé. L +empire turc devait entièrement disparaître, soit de l'Europe, soit de +l'Asie. Les Russes, d'après ce nouveau plan, passaient les Balkans et +occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l'ancienne Thrace +jusqu'aux détroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople, +et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la +possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée +à séparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la +Servie, l'une et l'autre en toute propriété, la Macédoine elle-même +jusqu'à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot, +l'Albanie, la Thessalie jusqu'à Salonique, la Morée, Candie, avait +encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Égypte. Les +Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, étaient +libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur +empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie. + +[En marge: Constantinople reste le point de désaccord entre MM. de +Romanzoff et de Caulaincourt.] + +Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à +devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la +France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se +mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets +avaient dû recevoir une exécution prochaine. Constantinople +intéressait à la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les +nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient +la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient; +ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M. +de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napoléon qui bondissait +d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de céder Constantinople +aux dominateurs du Nord, refusait péremptoirement, et proposait de +faire de Constantinople et des deux détroits une sorte d'État neutre, +une espèce de ville anséatique, telle que Hambourg ou Brême. Puis +enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de +Constantinople comme s'il n'eût tenu qu'à Sainte-Sophie, M. de +Caulaincourt cédait, sauf la volonté de son maître, mais exigeait les +Dardanelles pour la France, à titre de route de terre pour aller en +Syrie et en Égypte, ce qui eût fait parcourir aux bataillons français +le chemin des anciens croisés. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne +voulaient pas abandonner aux Français le détroit des Dardanelles, +qu'ils étaient importunés de voir en la possession des Turcs, si +faibles qu'ils fussent. Ils refusaient même Constantinople à ce prix, +et déclaraient, ce qui était vrai, qu'ils préféraient le premier +partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et +Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du +Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient à ajourner le reste de leur +conquête, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les +mains des Turcs que de les mettre dans celles des Français. + +On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas +s'entendre, et la querelle interminable qui s'élevait, audacieuse et +folle anticipation sur les siècles, révélait l'intérêt vrai de +l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire +français, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-même, en +ressentait tous les intérêts, et ne voulait pas livrer le détroit d'où +les Russes menaceront un jour l'indépendance du continent européen. +C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré +le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne +seront pas moins menaçants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le +colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le +vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique: chimère +aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un +jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée comme +les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement +le même sort. + +[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe +sur le partage de l'Empire turc.] + +Après avoir long-temps discuté, le ministre russe et l'ambassadeur +français n'avaient fait que mûrir leurs idées, comme ils disaient. Il +n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pût +terminer ces gigantesques désaccords. Il fut donc convenu que l'exposé +des deux plans serait adressé à Napoléon, avec prière d'envoyer ses +opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de +l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu +fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais écrire de +pareilles choses coûtait même à ceux qui avaient osé les dire. M. de +Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles +avaient de chimérique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de +les consigner par écrit à M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette +tâche, et présenta une note, minutée tout entière de sa main, que M. +de Caulaincourt devait adresser immédiatement à Napoléon. Cependant +s'il osa l'écrire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-même +écrite de sa main, mais non signée, et, pour lui donner pleine +authenticité, l'empereur Alexandre déclara de vive voix à M. de +Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait +être reçue, quoique dépourvue de signature, comme l'expression +authentique de la pensée du cabinet russe[31]. + +[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument +peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée +textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff, +envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre. +Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse +exactitude de la citation qui suit: + +«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de +juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité +de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le +démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses +engagements et à son amitié, est prêt à y concourir. + +»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les +Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette +ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait +porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient +convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y +ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde. + +»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être +rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de +Constantinople et la Romélie. + +»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des +Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie. + +»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie, +donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la +Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que +communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si +l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir +à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors, +pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur +Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure. + +»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans +l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque +l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce +concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à +l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des +Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut +outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais +très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie, +qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman. + +»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui +commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter +leur destinée. + +»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les +Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et +sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc +nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre +indépendants des Turcs. + +»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre voeu, +exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur +Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour +sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans +vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des +acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir +ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et +solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume +indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût +pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la +succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même +que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de +cette maison. + +»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle +qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements +de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que +les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient +les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés +Impériales. + +»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les +trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais, +d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de +la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution +d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui +qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller +au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours +impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes +les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé +que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte +ottomane, il y concourrait volontiers. + +»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que +sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou +extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout +fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté +qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse, +qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de +partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses +relations de limites et commerciales. + +»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait +non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur +Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été +mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et +même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte. + +»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait +sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait, +cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison +d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États +autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la +partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier +sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir +Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer +de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison +d'Autriche jusqu'à la mer. + +»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de +l'empereur Napoléon. + +»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une +satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place, +d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison +d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours +si propre à refroidir l'amitié. + +»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter, +à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession +de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en +Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la +frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de +l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie +jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se +dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la +rivière Moriza jusqu'à la mer. + +»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il +y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes +supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait +posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur +la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par +l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de +ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui +se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de +l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne +l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et +commerciales. + +»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour +l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1º qu'il +conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les +nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une +route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2º que si l'empereur +Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de +Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène +jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait +des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à +l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de +ses troupes aux troupes françaises; 3º que si Smyrne ou telle autre +possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être +indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à +être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais +en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas +au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis. + +»4º Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même +pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se +porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera +requise. + +»5º L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive +méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la +discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance. + +»6º L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès +de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et +consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les +acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos; +qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes +qu'elle y ferait à ses alliés. + +»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils +adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M. +l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à +l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être +pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que +les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance +fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs +n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de +pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et +nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer +la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de +jactance.»] + +[En marge: Napoléon presse les Russes d'envahir la Finlande.] + +Cependant ce n'était pas tout que de discuter éventuellement des +projets de partage de l'empire turc. Napoléon pensait qu'il fallait +quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque +chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait +profondément, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'était la +conquête de la Finlande. Il avait ordonné à M. de Caulaincourt de +presser vivement l'expédition contre la Suède, par le motif que nous +venons de dire, et aussi parce qu'il désirait compromettre +irrévocablement la Russie dans son système. Une fois engagée contre +les Suédois, elle ne pouvait manquer de l'être contre les Anglais, et +d'en venir à leur égard d'une simple déclaration d'hostilités à des +hostilités réelles. Mais, chose singulière, il en coûtait aux Russes +d'entreprendre la conquête de la Finlande, la plus utile pourtant de +toutes celles qu'ils méditaient, et il leur semblait que c'était assez +d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hâter de l'exécuter. C'est +avec regret qu'ils détournaient une partie de leurs forces, soit de +l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agitées en ce moment. +Néanmoins, poussés continuellement par M. de Caulaincourt, ils +finirent par envahir la Finlande dans le courant de février, à +l'époque même où se discutait le plan de partage que nous avons +rapporté. + +[En marge: Expédition de Finlande.] + +[En marge: Plan mal conçu des Russes.] + +[En marge: Première occupation de la Finlande.] + +Malgré tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu réunir +plus de 25 mille hommes sur la frontière de Finlande. Il en avait +confié le commandement au général Buxhoewden, le même qui avait +signalé son impéritie à Austerlitz, et qui la signala mieux encore +dans la guerre contre la Suède. On lui avait donné d'excellentes +troupes, de bons lieutenants, notamment l'héroïque et infatigable +Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre. +Napoléon les avait fort pressés d'agir pendant les gelées, afin qu'ils +pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays +semé de lacs, de forêts, de roches granitiques tombées sur cette terre +comme des aérolithes. Un brave officier suédois, le général +Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes régulières, solides comme +les troupes suédoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, défendait la +contrée. Si le gouvernement suédois, moins insensible à tous les avis +qu'il avait reçus, avait pris ses précautions, et dirigé toutes ses +forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives +ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette précieuse +province. Mais il y avait laissé trop peu de troupes, et des troupes +trop peu préparées pour opposer une résistance efficace. De leur côté +les Russes attaquèrent d'après un plan fort mal conçu, et qui +attestait la profonde incapacité de leur général en chef. La Finlande, +de Viborg à Abo, d'Abo à Uléaborg, forme un triangle, dont deux côtés +sont baignés par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le +troisième est bordé par la frontière russe. Le bon sens indiquait +qu'il fallait opérer par le côté du triangle qui longeait la frontière +russe, c'est-à-dire par le Savolax, parce que c'était la ligne la plus +courte et la moins défendue. Les Suédois en effet occupaient les deux +côtés qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie; +ils étaient répandus dans les ports, peuplés en général par des +Suédois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour +les leur disputer les deux côtés maritimes du triangle, les Russes +avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le côté qui +borde leur frontière de Viborg à Uléaborg, n'envoyant le long du +littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper à mesure +que les Suédois l'évacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils +seraient arrivés avant les Suédois à Uléaborg, et auraient pris +non-seulement la Finlande, mais le général Klingsporr avec la petite +armée chargée de la défense du pays. Ils n'en firent rien, +s'avancèrent le long du littoral en trois colonnes, commandées par les +généraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les +Suédois, qui se défendaient aussi vigoureusement qu'ils étaient +attaqués, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche +parvenue à Svéaborg, tandis que les deux autres marchaient sur +Tavastéhus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime, +qui consistait en plusieurs îles fortifiées, et qui était défendue +par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du +centre et de droite s'avancèrent de Tavastéhus jusqu'à Abo, après +avoir parcouru le côté du triangle finlandais qui borde le golfe de +Finlande. Le général Bagration fut laissé à Abo, et le général +Toutchkoff fut ensuite acheminé sur le côté qui borde le golfe de +Bothnie, montant droit au nord jusqu'à Uléaborg. Une faible colonne +avait été dirigée sur la ligne essentielle, celle de Viborg à +Uléaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux +l'ennemi, lui enlevant à peine quelques prisonniers, et amenant +eux-mêmes la concentration des Suédois, qui auraient pu, en se jetant +en masse sur la véritable ligne d'opération, d'Uléaborg à Viborg, par +le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manière d'opérer. Il y +eut néanmoins de brillants combats de détail, qui prouvaient la +bravoure des troupes des deux nations, l'expérience acquise par les +officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de +leur état-major dans tout ce qui concernait la conduite générale des +opérations. Ce n'est pas ainsi que les généraux français élevés à +l'école de Napoléon auraient agi sur un pareil théâtre de guerre. Les +Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le siége +des places du littoral, entre autres celui de Svéaborg, que la gelée +devait singulièrement faciliter. + +[En marge: La réunion de la Finlande à la Russie prononcée en vertu +d'une déclaration impériale.] + +Un mois à peu près avait suffi à cette marche militaire, qui n'était +que le début de la guerre de Finlande, mois employé par le cabinet +russe à la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion +de ses États, le roi de Suède, pour se venger apparemment de la +surprise que lui faisait son beau-frère, se permit un acte qui n'était +plus guère d'usage, même en Turquie: il fit arrêter l'ambassadeur de +Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner à le renvoyer, ce qui +excita une indignation générale dans tout le corps diplomatique +résidant à Stockholm. Alexandre répondit avec la dignité convenable à +cette étrange conduite; il laissa partir avec des égards infinis M. de +Steding, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, vieillard respecté +de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il +profita de l'occasion, et prononça la réunion de la Finlande à +l'empire russe. Cette conquête a été l'unique résultat des grands +projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique +que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve +que la Russie ne peut conquérir qu'avec la complicité de la France. + +[En marge: Satisfaction produite à Saint-Pétersbourg par la réunion de +la Finlande à l'Empire.] + +Malgré le dédain que les Russes avaient affecté pour la conquête de la +Finlande, le fait lui-même, qui semblait consommé quoiqu'il restât +encore bien du sang à verser, le fait toucha vivement les esprits à +Saint-Pétersbourg. On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au +service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement +d'amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu +cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez +au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de +terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de +l'alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était +promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeurs +ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, étaient moins +dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de +Saint-Pétersbourg elle-même marquait son contentement à M. de +Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa +personne que l'estime publique environnait, mais aussi à son +gouvernement dont on commençait à être satisfait. + +L'empereur et M. de Romanzoff, qui venaient d'apprendre l'invasion de +l'Étrurie et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers +Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n'eussent un +motif fort sérieux, n'en parlèrent qu'avec une singulière légèreté, +sans apparence de préoccupation, et comme des gens qui livraient le +faible pour qu'on leur permît de l'opprimer à leur tour. Cependant, +bien qu'ils éprouvassent une véritable satisfaction, ils insistèrent +beaucoup auprès de M. de Caulaincourt pour avoir une prompte réponse +aux diverses propositions de partage, et l'indication d'un rendez-vous +très-prochain, pour se mettre définitivement d'accord. Le printemps +n'était pas loin, car on touchait à la fin de février, et il fallait, +disaient-ils, pour l'ouverture de la navigation, quelque chose +d'éclatant qui fît oublier toutes les disgrâces de cette année. +L'ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une +époque de contentement; car la lumière reparaît, la chaleur revient, +le commerce apporte ses trésors. Les denrées du Nord s'échangent +contre les produits de l'Europe civilisée ou contre de l'argent. Mais +cette année le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces échanges, +n'allait point paraître, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les +mâts de bâtiments de guerre. La marine anglaise au lieu d'apporter des +trésors ne devait montrer que la pointe de ses canons. Il fallait à ce +spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspirée par +des intérêts d'un autre genre, les intérêts de l'ambition russe. + +M. de Caulaincourt, qui rendait exactement à son maître les pensées de +cette cour ambitieuse, avait tout mandé à Napoléon avec sa véracité +ordinaire. Mais en exposant les voeux de la Russie il donnait la +certitude que pour le présent elle était pleinement satisfaite, et que +pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d'espérance. + +[En marge: Intention de Napoléon en mettant en discussion le partage +de l'Empire turc.] + +Napoléon, averti successivement de cette situation à la fin de +février et au commencement de mars, avait bien prévu tout ce que sa +lettre produirait à Saint-Pétersbourg d'émotions, de projets plus ou +moins chimériques, d'espérances plus ou moins exagérées; mais il +s'était dit qu'il y avait dans l'invasion immédiate de la Finlande, et +dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage de l'empire +turc, de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation +russe et de son souverain, et qu'il pourrait dans cet intervalle +donner cours à ses projets sur l'Occident. Il n'est pas vrai, comme on +serait disposé à le croire d'après ce qui précède, qu'il trompât +entièrement la Russie, et qu'au fond il ne voulût à aucun prix lui +accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la +Moldavie et la Valachie, et même la Moldavie seulement, il satisferait +le czar, et acquitterait sa dette envers l'ambition russe, quoi que se +permît en Occident l'ambition française. Il avait donc cette ressource +dans tous les cas pour réaliser les espérances qu'il avait fait +concevoir à l'empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il +n'était pas fâché d'occuper de la sorte l'imagination si vive de son +nouvel allié, c'est que de son côté sa propre imagination plongeait +dans cet avenir plus profondément que celle de ses contemporains. Les +Turcs, depuis la chute de Selim, paraissant arrivés au terme de leur +existence, Napoléon se demandait s'il ne fallait pas en finir de cette +ruine toujours menaçante, et poussé par sa lutte maritime avec les +Anglais, il se demandait encore si ce n'était pas le cas de s'emparer +de tous les rivages de la Méditerranée, et de se servir du dévouement +momentané qu'il inspirerait à la Russie pour diriger une armée sur +l'Inde, à travers le continent partagé de l'Asie. Bien que chimériques +aux yeux d'une génération ramenée, comme la nôtre, à de fort médiocres +proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue +présent. Il faut songer que l'homme qui concevait ces rêves pouvait à +volonté faire et défaire des rois, prononcer d'un mot sur les grandes +monarchies de l'Europe; et, bien qu'à notre avis il s'abusât, il ne +faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'étendue de son erreur, +en la mesurant d'après nos idées actuelles; car, en jugeant ainsi, +notre petitesse se tromperait autant que s'était trompée sa grandeur. +Parvenu au faîte de la toute-puissance, livré à une fermentation +d'idées continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient +être examinées; et, bien qu'il en redoutât la solution autant que son +allié la désirait, il ne le trompait point en les mettant en +discussion, car dans l'immensité de ses vues il était quelquefois tout +disposé à les résoudre. + +[En marge: Napoléon, croyant avoir assez fait pour occuper l'empereur +Alexandre, songe à résoudre définitivement la question d'Espagne.] + +Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant poussé l'empereur Alexandre sur la +Finlande, lui ayant donné à discuter le partage de l'empire turc, se +dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se décida à mettre +enfin à exécution le plan auquel il s'était arrêté relativement à +l'Espagne. + +On a déjà vu quel était ce plan. Il consistait à augmenter +progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu'à la disposer à +fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il employa +les moyens les plus astucieux, et fit en cette circonstance un emploi +de son génie qu'on ne saurait trop regretter. Toutes les troupes +étaient prêtes. Le général Dupont avec vingt-cinq mille hommes était +sur la route de Valladolid, une division sur Ségovie prenant la +direction de Madrid. Le maréchal Moncey avec trente mille était entre +Burgos et Aranda, route directe de Madrid. Le général Duhesme avec +sept ou huit mille hommes, presque tous Italiens, marchait sur +Barcelone. Cinq mille Français venant du Piémont et de la Provence +étaient en route pour le joindre. Une division de trois mille hommes +s'acheminait par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. Une seconde, +composée des quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, allait +renforcer la première. Une réserve d'infanterie s'organisait à +Orléans, une de cavalerie à Poitiers. C'étaient quatre-vingt mille +hommes environ, tous jeunes soldats, n'ayant jamais vu le feu, mais +bien commandés, et pleins de l'esprit militaire qui à cette époque +animait nos armées. + +[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes françaises +en Espagne.] + +[En marge: Instructions données à Murat pour le règlement de sa +conduite en Espagne.] + +Il fallait donner un chef à ces forces. Napoléon en choisit un fort +indiscret pour une mission politique aussi importante, mais il le +plaça dans une situation à lui rendre toute indiscrétion impossible. +Ce chef était Murat, toujours mécontent de n'être que grand-duc, +impatient de devenir roi n'importe où, ayant pris part aux guerres +d'Italie, d'Autriche, de Prusse, de Pologne, et contribué à élever des +trônes à Naples, à Florence, à Milan, à La Haye, à Cassel, à Varsovie, +sans gagner l'un de ces trônes pour lui, inconsolable surtout de +n'avoir pas obtenu celui de Pologne, et avide de toute guerre qui lui +offrirait de nouvelles chances de régner. La Péninsule, où vaquait en +ce moment le trône de Portugal, où chancelait celui d'Espagne, était +pour lui le pays des rêves, comme autrefois le Mexique ou le Pérou +pour les aventuriers espagnols. Tout bon et généreux qu'était Murat, +s'il fallait hâter la chute du malheureux Charles IV par quelque moyen +détourné et peu avouable, il était, dans son ardeur de régner, homme à +s'y prêter. Il n'y avait même à craindre de sa part que trop de zèle. +Cependant, plus intelligent, plus spirituel qu'on ne l'a jugé en +général (les circonstances qui vont suivre en fourniront la preuve), +il était capable, dans un grand intérêt d'ambition, d'être même +discret et réservé. Il avait à toutes fins, comme on a vu plus haut, +noué des relations particulières avec Emmanuel Godoy, relations +recherchées par celui-ci avec un égal empressement, l'un croyant que +l'autre l'aiderait à atteindre l'objet de ses désirs, et s'abusant +tous deux, car Godoy n'était pas plus en état de donner un roi aux +Espagnols que Murat une pensée à Napoléon. C'était donc convier Murat +à une fête que de l'envoyer en Espagne. Mais Napoléon voulant effrayer +la maison régnante par l'envoi de troupes nombreuses, combiné avec un +silence absolu sur ses intentions, se servit de son beau-frère +conformément au plan qu'il avait adopté. Il l'avait eu à ses côtés +soit en Italie, soit à Paris, sans lui dire un seul mot de ses projets +sur l'Espagne, dans le moment même où il y pensait le plus. Le 20 +février, l'ayant vu dans la journée, sans lui adresser une parole +relative à la mission qu'il lui destinait, il chargea le ministre de +la guerre de le faire partir dans la nuit pour Bayonne, afin d'y +prendre le commandement des troupes entrant en Espagne. Murat devait y +être le 26, et y trouver ses instructions. Ces instructions étaient +les suivantes: Prendre le commandement général des corps de la Gironde +et de l'Océan, de la division des Pyrénées-Orientales, de la division +des Pyrénées-Occidentales, et de toutes les troupes qui pénétreraient +plus tard en Espagne; être rendu dans les premiers jours de mars à +Burgos, où allaient se trouver les détachements de la garde impériale; +placer son quartier-général au milieu du corps du maréchal Moncey, +c'est-à-dire à Burgos même; s'avancer avec ce corps sur la route de +Madrid par Aranda et Somosierra, y diriger celui du général Dupont par +Ségovie et l'Escurial; être maître vers le 15 mars des deux passages +du Guadarrama; réunir six cent mille rations de biscuit déjà +fabriquées à Bayonne, de manière que les troupes eussent des vivres +pour quinze jours en cas de marche forcée; attendre pour tout +mouvement ultérieur les ordres de Paris; occuper sur-le-champ la +citadelle de Pampelune, les forts de Barcelone, la place de +Saint-Sébastien; donner aux commandants espagnols, pour raison de +cette occupation, la règle ordinaire à la guerre d'assurer ses +derrières quand on marche en avant, même en pays ami; tenir toutes les +troupes bien ensemble, comme on avait l'habitude de le faire en +approchant de l'ennemi; veiller à ce que la solde fût toujours au +courant, pour que les soldats ayant de l'argent ne fussent pas tentés +de consommer sans payer, (et comme il y avait lieu de se défier des +Napolitains entrant en Catalogne) faire fusiller le premier Italien +qui pillerait; ne pas rechercher, ne pas accepter de communication +avec la cour d'Espagne, sans en avoir l'ordre formel; ne répondre à +aucune lettre du prince de la Paix; dire, si on était interrogé de +manière à ne pouvoir se taire, que les troupes françaises entraient en +Espagne pour un but connu de Napoléon seul, but certainement +avantageux à la cause de l'Espagne et de la France; prononcer +vaguement les mots de Cadix, de Gibraltar, sans rien alléguer de +positif; annoncer particulièrement aux provinces basques que, quoi +qu'il pût arriver, leurs priviléges seraient respectés; publier, quand +on serait à Burgos, un ordre du jour, pour recommander aux troupes la +discipline la plus rigoureuse, les relations les plus fraternelles +avec le généreux peuple espagnol, ami et allié du peuple français; ne +jamais mêler à toutes ces protestations d'amitié d'autre nom que celui +du peuple espagnol, et ne jamais parler ni du roi Charles IV, ni de +son gouvernement, sous quelque forme que ce fût. + +Tel est le résumé des instructions adressées à Murat le 20 février, +confirmées et développées les jours suivants, dans des ordres +postérieurs. Le général Belliard fut placé auprès de lui comme chef +d'état-major, le général Grouchy comme commandant de sa cavalerie. Le +général Lariboissière fut chargé de diriger l'artillerie de l'armée. +Celui-ci devait acheminer sur Bayonne, de tous les dépôts d'artillerie +situés dans l'Ouest et le Midi, des munitions considérables, et +notamment des outils, des artifices capables de faire sauter la porte +d'une ville ou d'un château-fort. Les transports se faisant à dos de +mulets en Espagne, ordre fut sur-le-champ expédié à Bayonne d'en +acheter cinq cents des meilleurs et des plus beaux. Le ministre du +trésor public, M. Mollien, fut invité à diriger plusieurs millions de +numéraire, dont deux en or, sur Bayonne, pour suffire à toutes les +dépenses de l'armée, et les acquitter argent comptant. Il devait +dresser en outre un tarif équitable présentant la valeur comparative +des monnaies françaises et espagnoles, qu'on publierait dans toutes +les villes d'Espagne où l'on passerait, afin d'éviter les collisions +entre les soldats et les habitants. + +[En marge: Instructions au général Junot pour faire concourir l'armée +de Portugal aux événements qui se préparaient en Espagne.] + +À ces instructions données pour les corps entrant en Espagne en furent +ajoutées d'autres pour l'armée de Portugal. Napoléon voulait ne rien +coûter à l'Espagne dans une entreprise qui allait lui coûter sa +dynastie. Mais il ne se faisait pas les mêmes scrupules à l'égard du +Portugal, qu'il était autorisé à traiter en pays conquis et allié de +l'Angleterre. Calculant la richesse de ce pays, plutôt d'après celle +des colonies que d'après celle de la métropole, il prescrivit à Junot +d'y frapper une contribution de cent millions. Il lui recommanda la +sévérité la plus extrême pour toute tentative d'insurrection, en lui +rappelant comme exemple à suivre la manière terrible dont il avait +réprimé le Caire en Égypte, Pavie et Vérone en Italie. Il lui ordonna +de dissoudre l'armée portugaise, et d'envoyer en France tout ce qui ne +pourrait être licencié. Il lui enjoignit expressément d'avoir l'oeil +sur les divisions espagnoles qui avaient concouru à l'invasion du +Portugal, de les attirer le plus loin qu'il pourrait des frontières +d'Espagne, de tenir le gros de ses forces à Lisbonne, et deux petites +divisions françaises, de quatre à cinq mille hommes chacune, l'une à +Almeida pour contenir les troupes espagnoles du général Taranco qui +occupait Oporto, l'autre à Badajoz pour marcher au besoin sur +l'Andalousie; de garder cet ordre absolument secret, et, si on +apprenait qu'une collision eût éclaté entre les Espagnols et les +Français, de répandre parmi les Portugais que le motif de la collision +n'était autre que le Portugal lui-même, dont les Espagnols voulaient +la possession qu'on leur avait refusée. + +[En marge: Napoléon fait ses préparatifs pour se rendre lui-même en +Espagne.] + +Enfin Napoléon donna des ordres à la garde, car il prévoyait qu'il +serait obligé de se rendre lui-même en Espagne, soit pour diriger la +guerre si elle venait à y éclater, soit pour diriger la politique si +elle réussissait à terminer les événements d'Espagne, comme ceux de +Portugal, par la fuite de la famille royale. Il avait successivement +expédié sur Bayonne les mamelucks, les Polonais, les marins de la +garde, plusieurs détachements de chasseurs et de grenadiers à cheval, +et un régiment de fusiliers, c'est-à-dire trois mille hommes environ. +Il envoya le brave Lepic pour les commander, avec ordre d'être dans +les premiers jours de mars à Burgos, l'infanterie à Burgos même, la +cavalerie sur la route de Bayonne à Burgos. + +[En marge: Instructions à M. de Beauharnais calculées de manière à +augmenter l'effroi de la cour de Madrid.] + +Ces dispositions militaires ne suffisaient pas pour atteindre +complétement le but que se proposait Napoléon. Tandis que ses troupes +devaient s'avancer mystérieusement sur Madrid, ne disant de paroles +rassurantes que pour le peuple espagnol, et pas une seule pour la +famille régnante, il fit agir sa diplomatie dans le même sens. M. de +Beauharnais demandait sans cesse à Paris des instructions pour une +catastrophe qui semblait imminente. Il sollicitait surtout la +permission d'accorder quelques témoignages d'intérêt à Ferdinand, +toujours convaincu qu'il fallait renverser le favori au profit de ce +prince, et opérer la fusion des deux dynasties par un mariage. +Napoléon, qui était maintenant bien éloigné d'un plan pareil, et qui +se riait souvent de la crédulité de M. de Beauharnais, de sa +gaucherie, de son avarice, de l'importance qu'il aimait à se donner, +et qui le laissait où il était, parce qu'un honnête homme sans esprit +lui convenait mieux qu'un autre pour jouer le personnage ridicule d'un +ambassadeur à qui on laissait tout ignorer, lui fit prescrire de +garder la neutralité la plus absolue entre les factions qui divisaient +l'Espagne, de ne témoigner d'intérêt à aucune d'elles, de répondre +seulement, quand on lui parlerait des dispositions de l'Empereur des +Français, qu'il était mécontent, très-mécontent, sans dire de quoi; +d'ajouter, quand on lui parlerait de la marche des armées françaises, +que Gibraltar, Cadix réclamaient probablement une concentration de +troupes, car les Anglais amenaient beaucoup de forces sur ce point, +mais que le cabinet espagnol était si indiscret qu'on ne pouvait lui +confier le secret d'une seule opération militaire. + +[En marge: M. Yzquierdo envoyé à Madrid avec des paroles menaçantes.] + +Ces instructions suffisaient pour le rôle qu'avait à jouer M. de +Beauharnais. Mais Napoléon employa un moyen plus sûr pour remplir de +terreur la malheureuse cour d'Espagne. M. Yzquierdo était à Paris, +toujours errant autour des Tuileries, tantôt auprès du grand-maréchal +Duroc, avec lequel il avait négocié le traité de Fontainebleau, tantôt +auprès de M. de Talleyrand, principal entremetteur de toute l'affaire +espagnole. Voyant qu'il lui était impossible d'obtenir la publication +du traité de Fontainebleau, il en avait conclu qu'on voulait à Paris +autre chose, que ce partage du Portugal n'avait été qu'un arrangement +provisoire pour obtenir la cession immédiate de la Toscane, et qu'on +méditait sans doute le renversement de la dynastie elle-même. Avec sa +perspicacité ordinaire, il avait complétement entrevu non pas les +moyens, mais le but auquel tendait Napoléon. Il avait essayé en +circonvenant M. de Talleyrand de découvrir si de larges concessions de +territoire, ou de commerce, ne pourraient pas, accompagnées d'un +mariage, apaiser la colère réelle ou feinte du conquérant. M. de +Talleyrand, qui inclinait vers un projet intermédiaire, avait écouté +M. Yzquierdo, et peut-être autant proposé qu'accueilli les idées dont +cet agent d'Emmanuel Godoy voulait faire l'essai. Ces idées revenaient +précisément au second plan que nous avons déjà fait connaître. Il +s'agissait en effet de marier Ferdinand avec une princesse française, +de prendre pour la France les provinces de l'Èbre, en échange de la +partie du Portugal restée disponible, d'ouvrir aux Français les +colonies espagnoles, de lier les deux couronnes non-seulement par un +mariage, mais par un traité d'alliance offensive et défensive, qui +leur rendrait toute guerre, toute paix communes, et de donner enfin à +Charles IV le titre d'empereur des Amériques. Telles étaient les idées +que M. Yzquierdo mettait en avant, autant pour sonder la cour des +Tuileries que pour arriver à une conclusion. Tout à coup Napoléon +ordonna de le traiter avec la plus extrême dureté, de le renvoyer +comme si on était fatigué de ses tergiversations, comme si on ne +voulait plus rien avoir de commun avec une cour aussi faible, aussi +incapable, aussi peu sincère; en un mot, de le pousser à partir pour +Madrid, afin qu'il y portât la terreur dont on l'aurait rempli. Le +grand-maréchal Duroc eut l'ordre d'écrire à M. Yzquierdo qu'il ferait +bien de retourner immédiatement à Madrid[32], afin de dissiper les +épais nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. On ne disait +pas quels nuages, mais M. Yzquierdo savait à quoi s'en tenir, et il +suffisait de le faire partir pour causer à la cour d'Espagne une +agitation après laquelle elle ne pourrait plus demeurer en place, et +serait amenée à une résolution définitive. M. Yzquierdo quitta Paris +le jour même. + +[Note 32: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 février.] + +[En marge: Dernière lettre de Napoléon à Charles IV.] + +Il fallait en même temps répondre à la lettre du 5 février, par +laquelle Charles IV éperdu avait demandé à Napoléon de le rassurer sur +ses intentions, et sur la marche des troupes françaises qui +s'avançaient en ce moment vers Madrid. Dans cette lettre Charles IV +n'avait plus parlé du mariage de son fils avec une nièce de Napoléon, +voyant que celui-ci affectait de ne plus songer à cette proposition. +Comme quelqu'un qui cherche une mauvaise querelle, Napoléon, au lieu +de s'appliquer dans sa réponse à dissiper les alarmes de Charles IV, +sembla se plaindre de ce qu'au sujet du mariage on gardait un silence +dont il avait lui-même donné l'exemple. Cette réponse, datée du 25 +février, était fort courte et fort sèche. Il y rappelait que le 18 +novembre le roi Charles lui avait demandé une princesse française, +qu'il avait répondu le 10 janvier par un consentement conditionnel; +que le 5 février le roi Charles, lui écrivant de nouveau, ne lui +parlait plus de ce mariage; et il ajoutait que cette dernière +réticence le laissait dans des doutes dont il avait besoin de sortir, +pour régler des objets d'une grande importance. + +[En marge: Napoléon fixe à la première moitié de mars le dénoûment de +l'affaire d'Espagne.] + +Cette nouvelle lettre, qui n'était qu'un refus de rassurer l'infortuné +Charles IV, et qui, rapprochée des autres circonstances du moment, +devait le remplir d'effroi, fut portée par M. de Tournon, chambellan +de l'Empereur, lequel avait déjà été envoyé à Madrid pour une pareille +mission, et joignait à beaucoup de dévouement beaucoup de sens et +d'amour de la vérité. Il avait pour instruction de bien observer la +marche et la conduite des troupes françaises, les dispositions du +peuple espagnol à leur égard, de bien observer aussi ce qui se passait +à l'Escurial, et de revenir ensuite à Burgos vers le 15 mars, pour y +attendre l'arrivée de Napoléon. Celui-ci en effet avait calculé que +ses ordres, donnés du 20 au 25 février, auraient leurs conséquences en +Espagne dans le milieu de mars, et qu'à cette époque il faudrait qu'il +fût lui-même de sa personne à Burgos, pour y tirer des événements, +toujours féconds en cas imprévus, le résultat qu'il désirait. + +[En marge: Inconvénients pour les colonies espagnoles du projet adopté +par Napoléon.] + +On avait donc tout lieu de croire que la cour d'Espagne, déjà fort +tentée de suivre l'exemple de la maison de Bragance quand elle verrait +l'armée française s'avancer sur Madrid, M. de Beauharnais ne disant +rien parce qu'il ne savait rien, et M. Yzquierdo disant beaucoup parce +qu'il craignait beaucoup, n'hésiterait plus à s'enfuir vers Cadix. Si +toutefois, malgré les recommandations faites aux troupes françaises de +ménager le peuple espagnol, une collision imprévue survenait, il y +avait là encore une solution. On pourrait se considérer comme trahi +par des alliés chez lesquels on était venu amicalement pour une grande +expédition intéressant l'alliance, et on se vengerait en déposant les +Bourbons d'Espagne, de même qu'on avait déposé ceux de Naples, pour +une trahison vraie ou supposée. Napoléon, agissant ainsi en conquérant +qui s'inquiète peu des moyens pourvu qu'il atteigne son but, comptant +sur de grands résultats, tels que la régénération de l'Espagne, le +rétablissement des alliances naturelles de la France, pour s'excuser +aux yeux de la postérité de la sombre machination qu'il se permettait +envers une cour amie, Napoléon croyait enfin avoir trouvé la véritable +manière de renverser les Bourbons sans y employer les atroces +violences que, dans des siècles moins humains que le nôtre, les +conquérants n'ont jamais hésité à commettre. Il pensait qu'en +imprimant une légère secousse au trône d'Espagne sans en précipiter +violemment Charles IV, on amènerait ce faible prince, sa criminelle +épouse, son lâche favori, à l'abandonner afin d'aller en chercher un +autre en Amérique. Mais ce plan, imaginé pour ne pas trop révolter +l'Europe et la France, donnait lieu à une objection qui avait +long-temps fait hésiter Napoléon à l'adopter. En poussant la maison +régnante à s'enfuir, comme celle de Portugal, dans le Nouveau-Monde, +on amenait inévitablement pour l'Espagne la perte de ses colonies, +ainsi que cela était arrivé pour le Portugal. Les Bragance au Brésil, +les Bourbons au Mexique, au Pérou, sur les bords de la Plata, allaient +fonder des empires, ennemis de leurs métropoles usurpées, amis des +Anglais, qui pour long-temps trouveraient dans l'approvisionnement de +ces colonies de quoi se dédommager de la clôture du continent. Sans +doute, en perçant dans un avenir éloigné, on pouvait voir dans ces +colonies affranchies des nations nouvelles, offrant à leurs anciennes +métropoles plus de moyens d'échange, plus d'occasions de gain, ainsi +que cela se passait déjà entre l'Angleterre et les États-Unis. Mais +l'Espagne, le Portugal n'étaient pas l'industrieuse Angleterre, les +Américains du Sud n'étaient pas les Américains du Nord; et tout ce +qu'on pouvait prévoir pour de longues années, c'était la perte des +colonies espagnoles, et leur exploitation au profit du commerce +britannique. Il y avait donc à la fuite de Charles IV en Amérique, +avec une grande commodité quant à l'usurpation du trône, de grands et +sérieux inconvénients quant au sort futur des colonies espagnoles. Ce +devait être pour les Espagnols eux-mêmes un grave sujet de douleur, +dès lors de mécontentement et de révolte, et, pour notre commerce, un +dommage proportionné au bénéfice qu'allait faire le commerce de +l'ennemi. + +[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour corriger l'inconvénient de +son plan.] + +[En marge: Ordre à l'amiral Rosily d'arrêter la famille d'Espagne à +Cadix, si elle voulait fuir en Amérique.] + +Napoléon, fort instruit de ces intérêts compliqués, imagina une +nouvelle combinaison beaucoup plus astucieuse que toutes celles dont +nous venons de parler, et ayant pour but de corriger le seul +inconvénient du plan qu'il avait définitivement adopté. Il y avait à +Cadix, une belle division française, capable d'en dominer le port et +la rade. Il résolut de l'employer à retenir les Bourbons au moment où +ils chercheraient à s'embarquer, et après les avoir poussés par la +peur d'Aranjuez à Cadix, de les arrêter par la force à Cadix même, +avant qu'ils eussent pris sous l'escorte des Anglais la route de la +Vera-Cruz. En conséquence, à la date du 21 février, il expédia pour +l'amiral Rosily une dépêche chiffrée, portant l'ordre exprès de +prendre dans la rade de Cadix une position telle qu'on pût intercepter +le départ de tout bâtiment, et d arrêter la famille royale fugitive, +si elle voulait imiter la folie, disait la dépêche, de la cour de +Lisbonne[33]. + +[Note 33: On trouvera à la fin de ce volume une note qui expose +comment je suis parvenu à découvrir le secret de toutes les +machinations restées jusqu'ici entièrement inconnues.] + +Assurément, si on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire qui +rend sacrée la propriété d'autrui, il faudrait les flétrir à jamais, +comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au bien qui ne lui +appartient point; et même en les jugeant d'après des principes +différents, on ne peut que leur infliger un blâme sévère. Mais les +trônes sont autre chose qu'une propriété privée. On les ôte ou on les +donne par la guerre ou la politique, et quelquefois au grand avantage +des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement il faut +prendre garde, en voulant jouer le rôle de la Providence, d'y échouer, +d'être ou odieux ou malheureux en voulant être grand, et de ne pas +atteindre les résultats qui devaient vous servir d'excuse. Il faut +enfin se défier de toute entreprise si peu avouable qu'on est réduit à +y employer la fourberie et le mensonge. Napoléon raisonnait sur ce +qu'il allait faire comme raisonne toujours la politique ambitieuse. +Cette nation espagnole, si fière, si généreuse, méritait, se +disait-il, un plus noble sort que celui d'être asservie à une cour +incapable et avilie; elle méritait d'être régénérée; régénérée, elle +pourrait rendre de grands services à la France et à elle-même, aider +au renversement de la tyrannie maritime de l'Angleterre, contribuer à +l'affranchissement du commerce de l'Europe, être appelée enfin à de +belles et vastes destinées. S'interdire tout cela pour un roi +imbécile, pour une reine impudique, pour un favori abject, c'était +plus qu'on ne pouvait attendre d'une volonté impétueuse qui s'élançait +vers le but, comme l'aigle sur sa proie, dès qu'elle l'avait aperçu +des hauteurs où elle habitait. Le résultat devait prouver à quel +danger on s'expose lorsqu'on veut jouer un de ces rôles si au-dessus +de l'humanité, lorsqu'on veut se tenir pour dispensé de respecter la +vie, le bien des hommes, sous prétexte du but vers lequel on marche. + +[En marge: Arrivée de Murat à Bayonne.] + +Murat avait exécuté avec une parfaite soumission les ordres de +Napoléon transmis par le ministre de la guerre. Parti sur-le-champ +pour Bayonne, il était arrivé en cette ville le 26, comme le lui +prescrivaient ses instructions. Son départ avait été si brusque, +qu'il n'avait avec lui ni état-major, ni chevaux pour son service +personnel. Il n'était suivi que des aides-de-camp qui devaient +accompagner un officier de son grade, maréchal, grand-duc et prince +impérial tout à la fois. Il les avait envoyés en tous sens pour +connaître l'emplacement et la situation des corps, se mettre en +communication avec eux, et attirer à lui la direction des choses. Le +mystère que Napoléon avait observé dans ses instructions blessait sa +vanité; mais il entrevoyait si bien le but, et le but lui plaisait +tellement, qu'il n'en demanda pas davantage, et se mit à l'oeuvre afin +d'exécuter ponctuellement les volontés de son maître. + +Bayonne présentait un spectacle de confusion, car il n'existait pas +sur ce point l'immense attirail militaire que quinze ans de guerres +avaient permis d'accumuler sur la frontière du Rhin ou des Alpes, et +il avait fallu tout y créer à la fois. De plus, les troupes qui +arrivaient, composées de conscrits, récemment organisées, manquaient +du nécessaire, et de l'expérience qui peut y suppléer. On faisait +cuire le biscuit, on fabriquait des souliers et des capotes, on créait +les moyens de transport dont on était entièrement dépourvu; car il +avait été impossible de se procurer les cinq cents mulets dont +Napoléon avait ordonné l'achat, ces précieux animaux ne se trouvant +que dans le Poitou. L'argent même était en arrière, faute de voitures. +L'artillerie des divers corps rejoignait à peine, et le matériel +retardé de l'armée de Junot, se croisant avec le matériel arrivant des +armées d'Espagne, y augmentait l'encombrement. Malgré la clarté, la +précision, la vigueur que Napoléon apportait, aujourd'hui comme +autrefois, dans l'expédition de ses ordres, leur exécution se +ressentait des distances, de la précipitation, de l'inexpérience des +administrateurs, les plus capables étant employés dans les autres +parties de l'Europe. + +[En marge: Mars 1808.] + +[En marge: Entrée de Murat dans les provinces basques.] + +[En marge: Caractère des provinces basques; accueil qu'elles font à +Murat.] + +Murat, qui avait de l'intelligence, que Napoléon par ses grandes +leçons et ses remontrances continuelles avait formé au commandement, +passa plusieurs jours à Bayonne pour y mettre quelque ordre, +s'informer de ce qui était exécuté ou demeuré en retard, et en avertir +Napoléon, afin que ce dernier y portât remède. Il partit ensuite pour +Vittoria. Il franchit la frontière le 10 mars, et se rendit le jour +même à Tolosa. S'il y avait un chef qui par sa bonne mine, son air +martial, ses manières ouvertes et toutes méridionales, convînt aux +Espagnols, c'était assurément Murat. Il était fait pour leur plaire, +en leur imposant, et, parmi les princes français destinés à régner, il +eût été incontestablement le mieux choisi pour monter sur le trône +d'Espagne. On verra plus tard combien ce fut une grave faute que de +lui en préférer un autre. La population des provinces basques le reçut +avec de grandes démonstrations de joie. Cet excellent peuple, le plus +beau, le plus vif, le plus brave et le plus laborieux de ceux qui +peuplent la Péninsule, n'avait pas les mêmes passions que le reste des +Espagnols. Il n'avait ni la même haine des étrangers, ni les mêmes +préjugés nationaux. Placé entre les plaines de la Gascogne et celles +de la Castille, dans une région montagneuse, parlant une langue à +part, vivant du commerce illicite qu'il faisait avec la France et +l'Espagne, jouissant de priviléges étendus dont il se servait pour +continuer ce commerce, priviléges qu'il devait à la difficulté de +vaincre ses montagnes et son courage, il était une espèce de pays +neutre, de Suisse, pour ainsi dire, située entre la France et +l'Espagne. Il ne tenait donc que médiocrement à la domination +espagnole, et n'eût pas été fâché d'appartenir à un vaste empire, qui +lui aurait permis d'étendre au loin son activité industrieuse. Il +accueillit Murat avec de bruyantes acclamations, et laissa percer en +mille manières le voeu d'appartenir à la France. Les troupes +françaises furent parfaitement reçues; elles observèrent une exacte +discipline, payèrent tout ce qu'elles prirent, et en consommant les +denrées du pays furent pour lui un avantage plutôt qu'une charge. + +[En marge: Arrivée de Murat à Vittoria.] + +Murat ne fut pas moins bien accueilli à Vittoria, capitale de l'Alava, +la troisième des provinces basques, dans laquelle l'esprit espagnol +commence à se prononcer davantage. Il y entra le 11 dans la voiture de +l'évêque, qui était accouru à sa rencontre avec toutes les autorités +du pays. La population se pressait aux portes des villes, et faisait +au général devenu prince, bientôt appelé à devenir roi, une réception +des plus brillantes. Les soldats français, bien que très-nombreux en +Espagne, plus nombreux que ne le comportait la guerre du Portugal, +n'avaient pas encore donné le moindre sujet de plainte. Si on +supposait à leur venue une intention politique, c'était contre la +cour, cour aussi exécrée que méprisée. On n'avait donc aucune raison +de résister ni à la curiosité qu'ils inspiraient, ni aux espérances +qu'ils faisaient naître. Les autorités auxquelles on avait envoyé de +Madrid l'ordre de préparer des vivres, afin de prévenir tout +mécontentement, les avaient réunis avec assez d'abondance. Murat ayant +annoncé que la consommation de l'armée serait payée par la France, les +autorités répondirent avec la fierté castillane qu'on recevait les +Français en alliés, en amis, et que l'hospitalité espagnole ne se +payait pas. + +[En marge: Illusions de Murat en entrant en Espagne.] + +Ainsi dans ce premier moment les choses allaient au mieux. Les +illusions étaient réciproques. Tandis que ces demi-Espagnols +accueillaient si bien nos soldats et leur illustre chef, celui-ci se +figurait que tout serait facile en Espagne, que les Français y étaient +désirés, qu'un roi de leur nation y serait accepté avec joie, et avec +plus de joie encore si ce roi c'était lui. Frappé de la haine +profonde, universelle, qu'inspirait le favori, il reconnut bientôt que +c'était un triste appui à se ménager en Espagne que celui d'Emmanuel +Godoy, et que, pour y obtenir la faveur populaire, il fallait au +contraire donner à croire qu'on venait le renverser. + +[En marge: Entrée en Castille et aspect de cette province.] + +De Vittoria, Murat se rendit à Burgos, qui devait être le siége de son +quartier-général. Lorsqu'on quitte Vittoria, qu'on passe l'Èbre à +Miranda, limite où se trouvait alors la douane espagnole, et où elle +était placée il n'y a pas long-temps encore, on sort du pays +montagneux, varié, riant, toujours frais, de la Suisse pyrénéenne, et +on entre dans la véritable Espagne. L'Èbre, qui à Miranda n'est qu'un +gros ruisseau coulant entre des cailloux, l'Èbre passé, on franchit +les défilés de Pancorbo, espèce de fissure dans une ligne de rochers, +qui forment le dernier banc des Pyrénées, et on débouche dans la +Castille. Alors commencent les plaines immenses, les horizons +lointains, les aspects tristes et sévères. Sur le vaste plateau des +Castilles le ciel est serein et brûlant en été, brumeux et glacial en +hiver, et toujours âpre. Les habitations sont rares, la culture est +uniforme, et n'offre aux yeux, sauf l'époque où la moisson grandit et +mûrit, que de vastes champs de chaume, sur lesquels vivent les +troupeaux, maîtres absolus du sol de l'Espagne qu'ils traversent deux +fois par an, du nord au midi, du midi au nord, comme des oiseaux +voyageurs. À ce nouvel aspect de la nature physique, se joint en +entrant dans les Castilles un autre aspect de la nature morale. +L'habitant beau, dans les campagnes surtout, beau mais moins vif et +moins alerte que le montagnard basque, grand, bien fait, grave, +toujours armé d'un fusil ou d'un poignard, prompt à s'en servir contre +un compatriote, plus volontiers contre un étranger, présente, avec +exagération, tous les traits, bons ou mauvais, du caractère espagnol. +Il est à la fois plus ignorant, plus sauvage, plus cruel, plus brave, +que la bourgeoisie. Celle-ci, dans son instruction imparfaite, +semblable à des Turcs à demi civilisés, a perdu avec sa férocité une +partie de son énergie. Le peuple en Espagne, qui par ses vices et ses +vertus a sauvé l'indépendance nationale, offre un trait particulier +qui le distingue des autres peuples de l'Europe. On trouve chez lui +avec des passions ardentes une sorte d'esprit public, qu'il doit à sa +manière de vivre, à son agglomération dans de gros villages, où il +demeure pendant tout le temps qu'il ne consacre pas à la terre, à +laquelle il en donne peu, se bornant à un simple labour, puis aux +semailles et à la moisson, pour ne rien faire après. Tandis que le +paysan français, belge, anglais, lombard, dispersé sur le sol, occupé +de cultures diverses et continuelles, n'est excité ni par le +rapprochement, ni par le loisir, à se mêler d'autre chose que de son +travail, on voit le paysan espagnol, revêtu d'un manteau, appuyé sur +un bâton, réuni à ses pareils sur la place publique du village, parler +du roi, de la reine, des affaires du temps, avec une étonnante +curiosité, ou se livrer à des jeux, à des danses, à des chants, courir +à des combats de taureaux, plaisir sanguinaire dont aucune classe de +la nation ne saurait se priver, regarder à peine l'étranger qui passe, +ou bien le regarder avec une fierté méprisante qui à la moindre +prévenance se change tout à coup en un aimable abandon. L'Espagnol, à +cette époque, était plus que jamais disposé à s'occuper de la chose +publique avec un redoublement d'ardeur. Relégué à l'extrémité du +continent, il y avait plus d'un siècle qu'il n'avait été sérieusement +mêlé aux affaires de l'Europe. Quelques batailles navales, quelques +opérations en Italie, une guerre d'un moment sur les Pyrénées en 1793, +n'avaient pu ni épuiser, ni même satisfaire ses énergiques passions. +Assistant avec l'impatience d'un spectateur qui voudrait y jouer un +rôle aux grands événements du siècle, il était on ne peut pas plus +préparé à prendre à toutes choses une part immodérée. + +[En marge: Entrée de Murat à Burgos.] + +[En marge: Fâcheux effet produit sur les Espagnols par la présence de +troupes trop jeunes.] + +Tel était le pays, tel était le peuple au milieu duquel nous +arrivions en mars 1808, en passant l'Èbre. Murat fut encore bien reçu +à Burgos, capitale de la Vieille-Castille, c'est-à-dire avec curiosité +et espérance. Cependant la classe inférieure, moins occupée que la +bourgeoisie de ce que les Français venaient faire en Espagne, semblait +plus affectée du déplaisir de voir des étrangers envahir son sol, et +il y eut çà et là, entre la vivacité pétulante de nos jeunes soldats +et la gravité orgueilleuse du bas peuple espagnol, quelques +collisions, et quelques coups de couteau vengés à l'instant même par +des coups de sabre. Il y avait dans cette première rencontre des deux +peuples une circonstance fâcheuse. Il aurait fallu présenter à ces +fiers Espagnols, si enclins dans leur ignorance à mépriser tout ce qui +n'était pas eux, quelques-uns des soldats de la grande armée, qui leur +eussent imposé par leur vieille assurance, leurs blessures, leurs +moustaches grises. Mais nos légions, composées de conscrits de 1807 et +1808, n'ayant jamais vu le feu, encadrées, comme nous l'avons dit, +avec des officiers pris dans les dépôts, ou tirés de la retraite +(c'était surtout le cas des officiers des cinq légions de réserve), +n'avaient pour les faire respecter que l'immense renommée de nos +armées. Parties à la hâte des dépôts, sans qu'on eût complété ni leur +vêtement, ni leur chaussure, ni leur armement, elles n'avaient pas +même l'éclat de l'équipement pour compenser la jeunesse de leur +visage. Elles avaient donc le double inconvénient de n'être pas assez +imposantes, et d'offrir les apparences d'une misère avide, qui vient +dévorer le pays qu'elle envahit. Il y avait parmi nos soldats +beaucoup de malades, les uns ayant souffert de fatigues auxquelles ils +n'étaient pas assez préparés, les autres ayant reçu la gale des +mendiants espagnols. Un cinquième de l'armée était atteint de cette +hideuse maladie. Il avait fallu pour en garantir les troupes de la +garde impériale les faire bivouaquer en plein champ. Les Espagnols, +croyant que c'étaient là les soldats qui avaient vaincu l'Europe, se +disaient qu'il ne devait pas être difficile de remporter des +victoires, puisque de pareilles troupes y avaient suffi, ne sachant +pas encore, comme ils l'apprirent bientôt pour leur malheur et pour le +nôtre, que, tels quels, ces jeunes soldats étaient capables de vaincre +eux, et plus forts qu'eux, grâce à l'esprit qui les animait, et au +savoir militaire qui surabondait dans toutes les parties de l'armée +française. Il n'y avait que les cuirassiers, dont la grande stature, +l'armure imposante dissimulaient la jeunesse, et la garde, troupe +incomparable, qui inspirassent à la populace des villes espagnoles le +respect qu'il eut été nécessaire de lui inspirer dès le premier jour. +Au surplus dans ce moment on ne songeait pas encore à résister; on +n'attendait que du bien des Français, et, sauf quelques collisions +accidentelles entre les hommes du peuple et nos conscrits surpris par +le vin des Espagnes, ou excités par la beauté des femmes, la +cordialité régnait. Certains Espagnols plus avisés se disaient bien +que cette singulière accumulation de troupes devait présager autre +chose que le renversement du prince de la Paix, car dans l'état des +esprits il n'aurait fallu qu'un seul mot de Napoléon pour le +précipiter du pouvoir. Mais on ne voulait croire, espérer que la chute +du favori; on ne pensait qu'à cet unique objet. Un autre bruit +d'ailleurs, celui d'une expédition sur Gibraltar, adroitement répandu, +complétait l'illusion générale. + +[En marge: Lettres du prince de la Paix à Murat, restées sans +réponse.] + +[En marge: Efforts de Murat pour parvenir à connaître la pensée de +Napoléon.] + +À peine Murat était-il entré en Espagne que deux lettres de son ami, +le prince de la Paix, étaient venues le trouver, coup sur coup, pour +le féliciter, et le questionner tout à la fois. Le désir d'y répondre, +qui en toute autre circonstance eût été vif chez l'impétueux Murat, +fut facilement surmonté par la crainte de resserrer ses liens avec un +personnage aussi impopulaire, et par la crainte plus grande encore de +déplaire à Napoléon. Les deux lettres demeurèrent sans réponse. Du +reste, les questions du prince de la Paix n'étaient pas les seules +auxquelles fût exposé Murat. Les autorités civiles, militaires, +ecclésiastiques, accourues autour de lui pour le voir et le fêter, +provoquaient de mille façons détournées son indiscrétion naturelle. +Mais il se contenait, d'abord parce qu'il ignorait les projets de +Napoléon, et secondement parce que le but général qu'il entrevoyait +était si grave, qu'il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu'il +n'en avait pour savoir se taire. Toutefois son dépit de se trouver au +milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions +militaires, était extrême. Aussi, à peine rendu en Espagne, ne +manqua-t-il pas d'écrire à Napoléon tout ce qui en était de la +situation des troupes, de leur dénûment, de leurs maladies, du bon +accueil des Espagnols, de l'impopularité du prince de la Paix, de +l'enthousiasme des Espagnols pour Napoléon, de la facilité de faire +en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la nécessité de se fixer +sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans +instructions en présence des événements qui se préparaient.--Je +croyais, Sire, écrivait-il à Napoléon, je croyais, après tant d'années +de services et de dévouement, avoir mérité votre confiance, et, revêtu +surtout du commandement de vos troupes, devoir connaître à quelles +fins elles allaient être employées. Je vous en supplie, ajoutait-il, +donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront +exécutées. Voulez-vous renverser Godoy, faire régner Ferdinand, rien +n'est plus facile. Un mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer +la dynastie des Bourbons, régénérer l'Espagne en lui donnant l'un des +princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volonté +sera reçue comme celle de la Providence.--Le brave, mais faible +observateur Murat, n'osait pas ajouter une dernière assertion, plus +vraie que toutes celles dont il remplissait ses rapports: c'est qu'il +eût été le mieux accueilli des princes étrangers qu'on aurait pu +substituer à la dynastie régnante. + +[En marge: Dure réponse de Napoléon aux questions indiscrètes de +Murat.] + +Napoléon, dont l'intention était d'effrayer la cour par son silence, +tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale, +afin d'arriver à Madrid sans coup férir, et de s'emparer pacifiquement +d'un trône vide, Napoléon éprouva un mouvement d'impatience à la lecture +les lettres de Murat remplies d'interrogations pressantes.--Quand je +vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos +divisions bien rassemblées et à distance de combat, de les pourvoir +abondamment pour qu'elles ne commettent aucun désordre, d'éviter toute +collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne, +et de me renvoyer les questions qu'elle pourra vous adresser, ne sont-ce +pas là des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous +dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir.-- + +[En marge: Ordres de Napoléon pour procurer aux troupes ce qui leur +manquait.] + +Il ajouta à cette réprimande les ordres que réclamait la circonstance. +Il prescrivit par un décret de fournir sur-le-champ aux bataillons +détachés de leurs régiments des fonds dont on tiendrait compte à +l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes +sous-officiers, suffisamment lettrés, ayant fait les campagnes de 1806 +et 1807, pour les nommer officiers, et pourvoir ainsi les régiments +qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux à un +traitement; de camper les troupes dès que le froid serait passé, ce +qui ne pouvait tarder en Espagne; de faire partir la brigade composée +des quatrièmes bataillons des légions de réserve, pour la joindre à +celle du général Darmagnac, déjà chargée d'occuper Pampelune; de +s'emparer de la citadelle de Pampelune, de l'armer, d'y laisser un +millier d'hommes, puis de porter la division des Pyrénées-Orientales +tout entière entre Vittoria et Burgos, afin de couvrir les derrières +de l'armée; de réunir sur le même point tous les régiments de marche, +composés des renforts destinés aux régiments provisoires, d'y envoyer +en outre et sans délai la division Verdier (qualifiée plus haut +réserve d'Orléans), de former ainsi un rassemblement considérable, +sous les ordres du maréchal Bessières, qui, avec la garde, ne devait +pas être de moins de douze à quinze mille hommes, et qui, en cas de +collision, garderait la ligne de retraite de l'armée contre les +troupes espagnoles chargées d'occuper le nord du Portugal. Napoléon +régla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna à Murat de faire passer +le Guadarrama tant au corps du maréchal Moncey qu'à celui du général +Dupont, l'un par la route de Somosierra, l'autre par celle de Ségovie, +du 19 au 20 mars, d'être le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de +demander à s'y reposer, avant de continuer sa marche sur Cadix, +d'enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais +après avoir fait tout ce qui serait possible pour prévenir une +collision. À toutes ces prescriptions se joignaient toujours, et +itérativement, la recommandation de se taire sur les affaires +politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu'elle ne prît rien, +et de retarder même le mouvement d'un jour ou deux, si les moyens +d'alimentation et de transport n'étaient pas suffisants. + +Murat dut donc se résigner à n'en pas savoir davantage, et s'appliqua +à obéir fidèlement aux ordres de l'Empereur, certain qu'après tout ce +mystère ne pouvait cacher que ce qu'il désirait, c'est-à-dire le +renversement des Bourbons d'Espagne, et la vacance de l'un des plus +beaux trônes de l'univers. + +[En marge: L'ordre d'occuper les places espagnoles exécutés par les +généraux français.] + +[En marge: Occupation par surprise des forts de Barcelone.] + +L'occupation des places, ordonnée à plusieurs reprises par l'Empereur, +fut exécutée. Les généraux Duhesme et Darmagnac, l'un à Barcelone, +l'autre à Pampelune, n'avaient d'abord occupé que les villes mêmes, et +non les forteresses dominant ces villes. Un ordre secret émané de +Madrid prescrivait aux généraux espagnols de bien recevoir les +Français, de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur +refuser l'entrée des citadelles. Le général Duhesme arrivé à Barcelone +à la tête d'environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait été +reçu avec une politesse affectée par les autorités, avec bienveillance +et curiosité par la bourgeoisie, avec défiance par le peuple. +L'incontinence des Italiens avait attiré à ceux-ci plus d'un coup de +couteau. La gravité des circonstances ayant occasionné la fermeture +des fabriques, il y avait un grand nombre d'ouvriers oisifs, prêts à +se livrer à toute espèce de désordres. Le général Duhesme, placé avec +sept mille hommes au milieu d'une ville de cent cinquante mille âmes, +bien que suivi à peu de distance par cinq mille Français, était dans +une position critique, surtout n'étant pas maître de la citadelle de +Barcelone, et du fort de Mont-Jouy qui domine entièrement la ville. +Aussi était-il convenu avec le général Lechi, commandant les Italiens, +d'un plan d'enlèvement des forteresses, lorsque l'ordre réitéré de +s'en saisir vint mettre fin à toutes ses hésitations. Un matin il fit +prendre les armes à ses troupes, en dirigea une partie sur la +citadelle, une autre sur le Mont-Jouy. À la principale porte de la +citadelle un poste français partageait la garde avec un poste +espagnol. On en profita pour pénétrer dans l'intérieur. La moitié de +la garnison, par suite de la négligence des officiers espagnols, était +répandue dans la ville. On se trouva donc en force très-supérieure +dans l'intérieur de la citadelle, et on s'en empara sans coup férir. +Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entrée fut refusée par +l'officier qui y commandait, et qui plus tard défendit énergiquement +Girone, le brigadier Alvarez. Bien qu'une partie de ses troupes fût +absente et dispersée, ainsi qu'il était arrivé à la citadelle, il fit +mine de se défendre. De son côté le général Duhesme, qui avait porté +là le gros de ses forces, déclara qu'il allait commencer l'attaque. Le +capitaine général de la Catalogne, comte d'Ezpeleta, craignant une +collision qu'on lui avait recommandé d'éviter, prit la détermination +de céder, et de livrer le Mont-Jouy aux Français. Ils s'y établirent +immédiatement. Maîtres des deux forteresses qui dominent Barcelone, +ils n'avaient plus rien à craindre. Mais ils n'y étaient entrés qu'en +faisant éprouver à la population de la Catalogne une émotion pénible, +et très-fâcheuse dans les circonstances. + +[En marge: Surprise de la citadelle de Pampelune.] + +À Pampelune le général Darmagnac, brave homme, plein d énergie et de +loyauté, qui aurait plus volontiers escaladé de vive force que dérobé +par surprise une place qu'on lui ordonnait d'occuper, employa un moyen +très-adroit pour pénétrer dans la citadelle. Il était logé dans une +maison peu distante de la porte principale. Il y fit cacher cent +grenadiers bien armés. Ses troupes avaient l'habitude d'aller le matin +chercher leurs vivres dans la citadelle même. Il envoya une +cinquantaine d'hommes choisis, qui se rendirent sans armes à la porte +de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant +d'attendre s'approchèrent du poste qui gardait la porte, se jetèrent +sur lui, le désarmèrent, tandis que les cent grenadiers embusqués dans +la maison du général Darmagnac, accourant en toute hâte, achevèrent +l'enlèvement. Les troupes françaises secrètement réunies survinrent +dans le même moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand +déplaisir du général Darmagnac, qui écrivit au ministre de la guerre, +en lui rendant compte de ce qu'il avait fait: _Ce sont là de vilaines +missions_. À Pampelune comme à Barcelone l'émotion fut vive et +générale. + +[En marge: Entrée sans résistance dans la place de Saint-Sébastien.] + +On eut moins de peine à Saint-Sébastien. Un duc de Crillon, d'origine +française, y commandait. Murat le somma de rendre la place. Il refusa +nettement d'obéir. Murat lui répliqua qu'il avait ordre de l'occuper, +non dans des vues hostiles, mais dans des vues de prudence militaire +fort simples, pour assurer les derrières de l'armée, et que si on lui +résistait il allait immédiatement ouvrir le feu. Le duc de Crillon, +averti comme les autres commandants de place qu'une collision devait +être évitée, rendit Saint-Sébastien, à condition que Murat le lui +restituerait si sa condescendance n'était pas approuvée à Madrid. +Murat consentit à cette réserve puérile, et fit entrer dans +Saint-Sébastien un bataillon de troupes françaises. + +[En marge: Fâcheux effet produit en Espagne par l'occupation des +places frontières.] + +Cette subite occupation des places, opérée dans les derniers jours de +février et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus +fâcheuse impression. Les esprits prévoyants, qui avaient remarqué que +pour s'emparer du Portugal, déjà conquis d'ailleurs, que pour +renverser un favori abhorré de la nation, il ne fallait pas tant de +troupes, commençaient à trouver leurs remarques justifiées, et à +rencontrer plus d'assentiment. Dans les pays surtout qui avaient été +témoins de ces surprises, accompagnées de plus ou moins de violence, +on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui, +moins hostile aux étrangers que le peuple, plus portée à des +changements, moins travaillée par le clergé, s'était plu à espérer de +nous la chute du favori et la régénération de l'Espagne, fut désolée. +Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude +de nos soldats et de nos officiers réussit bientôt à réprimer. Deux +circonstances contribuèrent encore à aggraver ces sentiments, de +découragement chez la bourgeoisie, de colère jalouse chez le peuple: +la première et la plus grave fut la contribution de cent millions +frappée sur les Portugais; la seconde, celle-là moins connue du +public, fut le mariage de mademoiselle de Tascher avec le prince +d'Aremberg. De toutes parts on se mit à dire que les Français +traitaient bien mal ceux dont ils recevaient l'hospitalité, et on se +demanda quelle serait la charge de l'Espagne si on frappait sur elle +une contribution proportionnée à celle qui allait peser sur le +Portugal. Quant au mariage de mademoiselle de Tascher, il affecta +beaucoup la classe éclairée, de laquelle il fut plus particulièrement +connu. On s'était persuadé, en effet, que c'était, non pas une fille +de Lucien, personne ignorée en Espagne, mais une nièce de +l'Impératrice, récemment adoptée, et parente de l'ambassadeur +Beauharnais, que Napoléon destinait au prince des Asturies. Le mariage +de cette jeune personne avec le prince d'Aremberg désespéra tous ceux +qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse française avec +Ferdinand. Le détrônement des Bourbons devenait dès lors la seule +intention qu on pût prêter à l'Empereur. La bourgeoisie, et surtout la +noblesse, se seraient peut-être accommodées d'un changement de +dynastie, qui leur eût assuré la régénération de l'Espagne sans les +faire passer par les cruelles épreuves de la révolution française; +mais le clergé, et principalement les moines, qui voyaient dans les +Français des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une +telle idée avec colère, et n'avaient pas de peine à agir sur un peuple +encore fanatique, avide de mouvement et de désordres. Le clergé, +correspondant d'un bout de l'Espagne à l'autre par les diocèses et par +les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une +incroyable promptitude les impressions qu'il avait intérêt à répandre. +Cependant ces premières impressions ne furent qu'un signe +avant-coureur de la haine qui allait éclater contre nous. Pour le +moment un autre objet préoccupait les Espagnols, c'était la cour, la +cour dans laquelle une mère dénaturée, un favori exécré, dominant un +roi faible, tenaient dans l'oppression un jeune prince adoré. C'était +vers Madrid, vers Aranjuez, que se tournaient tous les regards, et +qu'on appelait les Français, pour y accomplir une révolution +universellement désirée. Certains actes venaient, il est vrai, +d'inspirer quelques doutes sur leurs intentions; mais ces actes, les +uns expliqués comme de simples précautions militaires, les autres +comme dès mesures uniquement applicables au Portugal, passèrent bien +vite de la mémoire d'une nation exclusivement occupée d'un seul objet, +et on se remit à penser à la cour, à souhaiter sa chute, à la demander +aux Français. + +Du reste le moment de la catastrophe approchait. Napoléon avait fait +partir de Paris, vers le 25 février, M. Yzquierdo pour porter +l'épouvante dans le coeur des souverains de l'Espagne, et M. de +Tournon pour remettre une nouvelle lettre, inquiétante à force d'être +insignifiante; car lorsqu'on lui avait demandé une princesse pour +Ferdinand, il avait éludé en s'informant si ce prince était rentré en +grâce; et maintenant qu'on ne lui parlait plus de mariage, il +demandait qu'on lui en parlât. Ces contradictions, sinistrement +expliquées par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes +françaises, par le silence de Murat, devaient amener à Madrid la crise +long-temps attendue. + +[En marge: Arrivé à Madrid de M. Yzquierdo, et ses rapports alarmants +à la cour d'Espagne.] + +[En marge: La cour d'Espagne se décide à fuir en Andalousie.] + +M. Yzquierdo, arrivé à Madrid du 3 au 4 mars, fut présenté le 5 à +Aranjuez à toute la famille royale. Ses rapports furent des plus +alarmants, et remplirent d'effroi tant la famille royale que la +société intime du prince de la Paix, sa mère, ses soeurs, sa +confidente mademoiselle Tudo. M. Yzquierdo, après avoir fait connaître +l'état de la négociation entamée avec M. de Talleyrand, laquelle +aurait dû aboutir à concéder aux Français les provinces de l'Èbre et +l'ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo déclara que cette +négociation, toute désolante qu'elle pouvait paraître, n'était +elle-même qu'un véritable leurre; que Napoléon évidemment voulait +autre chose, c'est-à-dire le trône d'Espagne pour un de ses frères. +M. Yzquierdo parvint aisément à convaincre la cour d'Aranjuez, déjà +saisie de terreur, et à lui persuader que si elle ne prenait pas un +parti décisif, elle était perdue. L'arrivée de M. de Tournon et la +remise de la lettre dont il était porteur n'étaient pas faites pour +dissiper les alarmes excitées par M. Yzquierdo. Charles IV, malade, +souffrant d'un rhumatisme au bras, reçut M. de Tournon avec une +politesse à travers laquelle perçait un profond chagrin; la reine et +le favori le reçurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur +haine furieuse. Charles IV dit d'un ton pénétré de douleur qu'il +répondrait bientôt à son allié l'empereur Napoléon, et se hâta de +terminer une entrevue inutile et pénible. Dès ce moment, le parti de +fuir fut arrêté. C'était pour Charles IV un cruel sacrifice que de +quitter les trois ou quatre palais situés autour de Madrid, entre +lesquels il avait l'habitude de partager sa vie, allant de l'un à +l'autre à chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent +de climats à la suite du soleil. C'était pour lui une amère privation +que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d'attendre Napoléon, et +de s'en remettre à sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne. +Le bon roi Charles IV avait le coeur trop loyal et l'esprit trop borné +pour supposer une seule des combinaisons de Napoléon, et il inclinait +à penser qu'en l'attendant, et en se confiant à lui, tout +s'arrangerait pour le mieux. Il est certain que ce naïf abandon de la +faiblesse se livrant elle-même aurait étrangement embarrassé Napoléon, +et peut-être amené d'autres résultats. Mais le prince de la Paix et la +reine, sachant bien que pour eux il n'y avait aucune grâce à espérer; +que l'intervention de Napoléon, quelle qu'elle fût, s'exercerait au +moins contre eux, ne laissèrent pas le choix à Charles IV, et +l'entraînèrent à se retirer en Andalousie. Il est probable qu'ils ne +lui firent entrevoir que ce premier éloignement, comptant sur les +événements pour décider la retraite définitive en Amérique. Leur +résolution à cet égard était si ferme, que le prince de la Paix, +emporté par son intempérance ordinaire de langage, s'écria qu'il +enlèverait plutôt le roi que de consentir à ce qu'il attendît à +Aranjuez l'arrivée des Français. + +[En marge: M. Yzquierdo renvoyé à Paris pour tenter de nouveaux +efforts auprès de Napoléon.] + +Cependant, pour ne pas s'ôter toute ressource du côté de la France, M. +Yzquierdo dut retourner immédiatement à Paris, employer les +supplications auprès de Napoléon, l'or auprès de ses agents, pour +conjurer le coup qui menaçait la maison d Espagne, et signer tous les +traités qu'on exigerait, quelque déshonorants qu'ils pussent être. Il +repartit précipitamment le 11 mars au matin, afin d'arriver à Paris +avant qu'un ordre fatal fût donné. Son trouble était tel que ceux qui +le rencontrèrent, et il y avait beaucoup d'allants et de venants sur +la route, en furent vivement frappés. + +[En marge: Résistance que rencontre dans la cour et le gouvernement le +projet de fuite en Andalousie.] + +[En marge: Conduite des ministres Caballero et Cevallos en cette +circonstance.] + +La résolution de se retirer en Andalousie prise, il fallait y amener +bien des volontés tant à Aranjuez qu'à Madrid. Le prince des Asturies, +jugeant des intentions de Napoléon par les témoignages d'intérêt qu'il +recevait de M. de Beauharnais, ne voyait dans les Français que des +libérateurs, et ne voulait pas se laisser entraîner loin d'eux, +prisonnier de la reine et du prince de la Paix. Il le disait hautement +depuis qu'on parlait du voyage d Andalousie, et on en parlait en +effet dans le moment comme d'une résolution arrêtée. Il avait rangé de +son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la +reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale, +excepté la reine d'Étrurie, récemment arrivée de Toscane pour prendre +possession du nord du Portugal. Cette princesse chère à la reine était +par ce motif odieuse à Ferdinand, mais on ne s'occupait guère de ce +qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale était +prononcé contre le projet de fuite, et voulait qu'on attendît les +Français. La reine et le favori, sans s'inquiéter de ces résistances, +étaient résolus à les vaincre et à conduire de gré ou de force toute +la famille royale à Séville. Mais il y avait encore à surmonter +d'autres résistances plus redoutables. Le conseil de Castille, +secrètement consulté, avait repoussé l'idée d'une retraite honteuse, +et répondu qu'il n'aurait pas fallu admettre les Français en Espagne, +mais qu'après les avoir si facilement admis, il fallait ou prendre la +résolution subite de leur tenir tête, en soulevant contre eux la +nation tout entière, ou leur ouvrir les bras en faisant appel à la +loyauté de ces alliés, reçus en Espagne comme des amis et des frères. +Une autre opposition, celle-là plus imprévue qu'aucune autre, éclata +tout à coup. Le ministre de la justice, M. de Caballero, avait paru +plus attaché qu'il n'était à la fortune du prince de la Paix. Appelé +par ses fonctions de ministre de la justice à figurer fréquemment dans +le procès de l'Escurial, il en avait assumé tout l'odieux, sans le +mériter cependant, car il avait soutenu auprès du roi et de la reine +qu'il n'existait ni dans les pièces trouvées, ni dans les faits +recueillis, des indices suffisants pour intenter des poursuites +criminelles. Il lui était même arrivé d'encourir pour ce motif la +colère de la reine, qui l'avait qualifié de traître vendu au prince +des Asturies. Le public ne l'en croyait pas moins beaucoup plus +coupable qu'il ne l'était réellement. Quant au voyage en Andalousie, +il n'en voulait pas entendre parler, disant que c'était un lâche +abandon de la nation, qu'il n'aurait pas fallu introduire les Français +en Espagne, mais que maintenant il fallait savoir les attendre; que +c'était à ceux qui se défiaient d'eux à se retirer, mais que +probablement Charles IV, dont la conduite avait toujours été loyale à +leur égard, n'aurait pas à se plaindre de les avoir attendus. Un autre +ministre, M. de Cevallos, qui plus tard voulut se faire passer pour un +antagoniste du prince de la Paix, quoiqu'il lui fût servilement +soumis, et qui n'avait pour tout patriotisme qu'une haine stupide des +Français, M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, demeura +paisible spectateur de ce conflit, et laissa M. de Caballero résister +seul au projet de fuite. Le prince de la Paix n'en tint compte, et +donna tous les ordres pour un prochain voyage en Andalousie. Cherchant +à cacher l'objet de ce voyage, il parla vaguement d'un projet +personnel de visiter les ports, dont la surveillance, depuis qu'il +était grand amiral, lui appartenait spécialement. + +[En marge: Indignation du peuple espagnol en apprenant le projet de +fuite.] + +Les transports de valeurs et de mobiliers déjà remarqués, les +préparatifs de la cour et surtout de la famille Tudo, ne laissèrent +bientôt aucun doute. On se ferait difficilement une idée de +l'indignation des Espagnols en apprenant qu'ils allaient être +abandonnés par la maison de Bourbon, comme les Portugais l'avaient été +par la maison de Bragance. Se souciant peu des avantages qu'une telle +résolution pourrait avoir plus tard pour la conservation des colonies, +ils se disaient que si les Français avaient de si mauvaises +intentions, on était ou bien inepte de ne pas les avoir entrevues, ou +bien criminel de les avoir favorisées; qu'il fallait en tout cas leur +résister à outrance; que tous les Espagnols, ayant le roi et les +princes à leur tête, devaient couvrir la capitale de leurs corps, et +se faire tuer plutôt que d'en permettre l'entrée, mais que fuir +lâchement était une indignité, une trahison; que du reste il y avait +dans cette fuite autre chose qu'une précaution de prudence dans +l'intérêt de la famille royale, mais tout simplement un calcul pour +prolonger le pouvoir usurpé du favori; car si on voulait fuir les +Français, c'est qu'on les savait contraires à Emmanuel Godoy et +favorables au prince des Asturies. Cette dernière pensée devenue +générale avait rendu aux Français leur popularité, et on disait que, +loin de les fuir ou de les combattre, il fallait aller à eux au +contraire, et les accueillir, puisque le prince de la Paix se défiait +si fort de leurs intentions. L'exaspération de toutes les classes +contre la cour était au comble. La noblesse, la bourgeoisie, le peuple +et l'armée n'avaient à Madrid qu'un même langage, et ce langage était +aussi ouvert, aussi hardi, aussi immodéré, qu'il peut l'être à la +veille des grands événements, dans les pays les plus libres. Dans +l'armée surtout, une troupe fort maltraitée par le prince de la Paix, +qui avait bouleversé son organisation, les gardes du corps +manifestaient l'irritation la plus vive, et voulaient s'opposer même +par la force au départ du roi. Parmi les officiers de cette troupe il +y en avait plusieurs tout à fait dévoués au prince des Asturies, et en +communication fréquente avec lui, recevant même, assurait-on, ses +inspirations et ses ordres. + +[En marge: Les troupes espagnoles qu'on avait d'abord dirigées vers le +Portugal, rappelées vers la Manche et l'Andalousie pour protéger la +retraite de la famille royale.] + +Cette bruyante opposition n'avait ébranlé dans leurs projets ni le +prince de la Paix ni la reine, et leur inspirait seulement le désir de +se soustraire plus tôt à tant de haine et de périls, en se retirant +d'abord en Andalousie, puis, s'il le fallait, en Amérique. Le prince +de la Paix avait donné des ordres en conséquence. Il avait fait +rebrousser chemin aux troupes destinées à occuper le Portugal; car, à +la veille de perdre l'Espagne, il s'agissait d'autre chose que des +Algarves ou de la Lusitanie septentrionale. Le général Taranco avait +dû quitter Oporto, repasser en Galice, et de Galice dans le royaume de +Léon. Le général Carafa avait dû remonter le Tage, et s'avancer +jusqu'à Talavera. Le général Solano, marquis del Socorro, avait dû +revenir d'Elvas vers Badajoz, et se diriger sur Séville. Assurément le +prince de la Paix n'avait pas la pensée avec ces forces, qui ne +présentaient que des corps de six à sept mille hommes chacun, de +lutter contre l'armée française. Il les destinait bien plutôt à +couvrir la retraite de la famille royale, qu'à organiser une défense +désespérée dans le midi de l'Espagne. Plusieurs frégates étaient +éventuellement préparées dans le port de Cadix[34]. + +[Note 34: Les résolutions intérieures du gouvernement espagnol ne sont +en général connues que par ouï-dire, car il n'y a rien eu d'écrit sur +ce sujet par aucun homme bien informé. Cependant le marquis de +Caballero, questionné plus tard par Murat, lui remit, sur les +événements qui avaient précédé les journées d'Aranjuez, trois mémoires +fort instructifs, et dont le manuscrit existe à la secrétairerie +d'État. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le +prince de la Paix sur le projet de départ, rapporte tout ce qui se +passa en cette occasion, et fournit beaucoup de détails infiniment +curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il +venait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de +la famille royale au delà des mers.] + +Le prince de la Paix, suivant son usage de passer une semaine auprès +de Leurs Majestés, après en avoir passé une à Madrid, était revenu le +dimanche 13 mars à Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique +résidence royale, située au bord du Tage, décorée suivant le style +italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le goût arabe. +Cette résidence, quand on vient de Madrid, est à droite d'une grande +route, large comme l'avenue des Champs-Élysées. Vis-à-vis le palais +cette route s'arrondit en une vaste place. À gauche se trouvent +plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres, à des +grands seigneurs de la cour, et dont l'une notamment était occupée par +le prince de la Paix. Une multitude de petites maisons servant aux +marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticité +attirent après elles, forment ce qu'on peut appeler le bourg +d'Aranjuez. + +[En marge: Les préparatifs de départ faits pour le 15 ou le 16 mars.] + +À peine arrivé, le prince de la Paix donna les ordres définitifs pour +le départ, qui fut fixé au mardi ou mercredi, 15 ou 16 mars. Le +majordome de la cour avait déjà fait préparer les voitures royales. +Des relais étaient échelonnés sur la route d'Ocagna, qui est celle de +Séville. On avait prescrit à Madrid, aux gardes wallonnes et +espagnoles, aux gardes du corps qui n'étaient pas de service, de se +tenir prêts à partir pour Aranjuez. + +[En marge: Vive altercation entre le prince de la Paix et M. de +Caballero au sujet du départ, et divulgation des projets de la cour.] + +Mais il fallait enfin, bien qu'on n'eût tenu aucun compte de la +résistance de certains ministres, leur annoncer la résolution +définitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres. +Le prince de la Paix, aussitôt son arrivée à Aranjuez, avait fait +appeler plusieurs d'entre eux à la résidence royale, principalement le +marquis de Caballero, qui s'était fait attendre. Le prince de la Paix +impatienté l'accueillit assez mal. Ce ministre, obstiné dans sa +résistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa +signature, au départ qui n'était plus projeté, mais résolu.--Je vous +ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colère.--Je +ne reçois des ordres que du roi, répondit M. de Caballero.--Une telle +opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par +l'audace du caractère, aurait dû prouver à quel point l'autorité du +favori était déjà ébranlée. Les autres ministres étant survenus, une +vive altercation s'établit entre eux. M. de Caballero, poussé au +dernier degré d'irritation, reprocha à M. de Cevallos sa lâche +complaisance pour le prince de la Paix, et ne fut soutenu que par le +ministre de la marine. On se sépara sans conclure, et à leur sortie du +palais, ces conseillers de la couronne, conservant sur leur visage et +dans leur langage l'agitation dont ils étaient pleins, laissèrent +entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de +quoi on était menacé. + +[En marge: Les habitants d'Aranjuez, les paysans de la Manche, mêlés à +des gardes du corps, font autour du château une garde continuelle.] + +De son côté le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient +communiqué à leurs affidés ce qui était à leur connaissance, et +avaient en quelque sorte demandé secours contre la violence qu'on leur +préparait. Les officiers dévoués que le prince comptait dans les +gardes du corps, avaient parlé à leur troupe, qui était disposée à +enfreindre toutes les règles de la subordination au premier mot qu'on +lui dirait. La domesticité, qui savait par les préparatifs mêmes +qu'elle avait faits à quel point le voyage était prochain, et qui se +détachait avec regret du vieux séjour où elle était habituée à vivre, +avait prévenu les habitants d'Aranjuez. Ceux-ci, désolés d'être privés +de la présence de la cour, étaient résolus à empêcher son départ, et +ils avaient, en ébruitant dans les campagnes environnantes le projet +de fuite, attiré les redoutables paysans de la Manche, très-fâchés +aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la +nourrir. L'affluence à Aranjuez devenait extrême, et déjà les visages +les plus sinistres et les plus étranges commençaient à y paraître. Un +personnage singulier, le comte de Montijo, persécuté par la cour, +ayant, avec la naissance et la fortune d'un grand seigneur, l'art et +le goût de remuer les masses populaires, était au milieu de cette +foule, prêt à lui donner le signal de l'insurrection. On voyait donc +des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la Manche, mêlés à des gardes +du corps, réunis tous par l'anxiété, l'intérêt, la passion, faire +autour du château une garde continuelle. + +Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Caballero et le +prince de la Paix, fut extrêmement agité. Le mardi 15, le spectacle +des derniers préparatifs de la cour, les propos des ministres +dissidents, certaines paroles attribuées au prince des Asturies, qui +demandait secours, disait-on, contre ceux qui voulaient l'emmener en +Andalousie, produisirent une telle émotion qu'on s'attendait à chaque +instant à voir éclater une insurrection populaire. C'en était déjà +l'aspect, c'en étaient les cris: il n'y manquait plus que les actes et +la violence. + +[En marge: Proclamation royale publiée pour calmer l'émotion +populaire.] + +Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de +voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne +ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent +de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne +pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immédiatement +rédigée, lue et placardée dans les principales rues d'Aranjuez, et +envoyée en toute hâte à Madrid.--Mes chers sujets, disait-elle en +substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon +magnanime allié l'empereur des Français, entrées en Espagne pour +repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes +prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille +m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous, +comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi, +quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous +quittera pas.-- + +[En marge: Calme momentané produit par la proclamation royale.] + +Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les +calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence +royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fenêtres du palais, +et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure +le prince de la Paix! meure le favori qui déshonore et trahit son +maître!--La journée du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de +satisfaction, qui malheureusement devait être passagère. + +[En marge: Départ pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule +de peuple.] + +Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage +semblait toujours résolu. Les voitures restaient chargées dans les +cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes +formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes et +espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'était pas de +service, s'étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple +de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient +fait avec elles le trajet qui est de sept à huit lieues. Chemin +faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince +de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient +enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les +emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi +accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent +logées chez l'habitant, ce qui n'était pas un moyen de les ramener à +la subordination militaire. Une dernière circonstance avait achevé de +convaincre la foule que les promesses royales n'étaient qu'un leurre: +c'est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à +Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour +l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du +prince de la Paix, situé de l'autre côté de la grande avenue, était +plus considérable que les jours précédents; car aux habitants effarés +d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats +sans armes qui une fois arrivés à leur logement étaient venus se mêler +à la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les +gardes du corps, ceux du moins qui n'étaient pas de service, +visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s'étaient +répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers +les écuries du roi, tantôt vers la résidence du prince de la Paix. + +[En marge: Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.] + +[En marge: Le peuple se précipite sur le palais du prince de la Paix, +et le ruine de fond en comble.] + +Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le +palais du prince de la Paix, devint l'étincelle qui détermina +l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier, +escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa garde +habituelle, fut aperçue par une bande de gardes du corps et de +curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Josépha +Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour +d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un +coup de fusil fut tiré on ne sait par qui. Il s'éleva à l'instant même +un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent à leurs +quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se ruèrent à coups de sabre sur +les hussards du prince qu'ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et +espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la +multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se +contenant plus s'assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à +grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de +ses voeux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le +prince de la Paix! Après l'avoir effrayé en le saluant de pareilles +acclamations, il se porta de l'autre côté d'Aranjuez, vers la demeure +du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. En forcer les +portes pour s'y précipiter parut d'abord à ce peuple qui débutait dans +la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il +s'arrêta un instant, hésitant, mais plein d'impatience, et dévorant sa +proie des yeux avant de la saisir. Tout à coup un individu, messager, +dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire +ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison, +croyant qu'on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil +part au milieu de cette agitation. Alors l'hésitation cesse. La foule +furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure +somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux, +tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse +qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude, +passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on +cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'épouse +infortunée du prince de la Paix. La populace, en Espagne, même la plus +infime, avait fini par connaître toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle +savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il +n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de +Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à ce +soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant, +tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison +envahie, la place dans une voiture, et la traîne en triomphe jusqu'au +palais du souverain, en s'écriant: Voilà l'innocente.--Après l'avoir +ainsi replacée dans la demeure des rois, d'où elle n'aurait jamais dû +sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du +prince de la Paix, y revient, le cherche lui-même dans les moindres +recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une +affreuse dévastation. Toute la nuit se passe en recherches, en +ravages, et, le jour venu, le favori n'étant pas découvert, on suppose +qu'il a trouvé ailleurs un asile. + +[En marge: Effroi du roi et de la reine.] + +On devine quels devaient être en ce moment l'effroi de Charles IV et +le désespoir de la reine. Le souvenir de la révolution française les +avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu'ils avaient +tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris, +commettant les mêmes actes, quoique excitée par d'autres sentiments. +Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d'eux. +Cette reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai, +qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un +certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni à +sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son âme, au +méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu'il était +devenu, et envoyait partout de fidèles domestiques pour qu'ils lui en +rapportassent des nouvelles.--Où est Emmanuel, s'écriait-elle, où +est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un +souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir peur, +demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui +était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son +ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tête de son père sur +la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientôt à terre, pour être +ramassée à la pointe du sabre, il montrait une lâche et perfide joie, +que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus +violents reproches. + +[En marge: Le roi enlève à Emmanuel Godoy tous ses grades et +dignités.] + +Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on +conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois +au prince de la Paix, comme unique moyen de rétablir le calme, et de +sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu'il était prêt à +tout, la reine parce qu'elle tenait plus à sauver la vie que le +pouvoir de son amant, y consentirent à l'instant même, et un décret +parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à Don +Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de généralissime, et +l'autorisait à se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir +pour sa retraite. + +[En marge: Joie délirante à la nouvelle de la chute du favori.] + +Ainsi finit ce déplorable favori, dont l'étrange destinée était, au +milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes +cours, en contraste avec les moeurs du siècle; car, même dans les +cours absolues, on en était venu à respecter l'opinion publique: +déplorable favori à d'autres titres encore que celui du scandale; car, +excepté l'effusion du sang, il avait attiré sur l'Espagne tous les +maux à la fois, la honte, la désorganisation, la ruine, et en dernier +lieu les soulèvements populaires. En apprenant la dégradation +d'Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se +composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d'Aranjuez, mais +de Madrid, de Tolède, des campagnes de la Manche, se livra à une joie +furieuse, comme s'il avait dû être le lendemain le peuple le plus +heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des +feux; on s'embrassait dans les rues en se félicitant de cette chute, +qui satisfaisait un sentiment plus vif encore que celui de l'intérêt, +celui de la haine pour une fortune insolente qui avait offensé toute +l'Espagne. La nouvelle, portée en deux ou trois heures à Madrid, y +produisit un véritable délire. + +Dès que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui +était dépourvu d'esprit, mais non de courage, accourut auprès du roi +pour le couvrir de son corps, s'il avait été en danger. Tout s'étant +terminé par la chute du favori, dont il était devenu l'ennemi à force +de s'intéresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant +avec ce dernier. Il dit à Charles IV que les troupes françaises dont +l'arrivée était prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama +pour descendre sur Madrid) seraient à ses ordres contre tous ses +ennemis du dedans et du dehors, et qu'il croyait, en donnant cette +assurance, obéir aux instructions de son auguste maître, qui ne +laisserait jamais invoquer son amitié en vain. Charles IV remercia M. +de Beauharnais, et lui témoigna qu'il serait heureux à l'avenir de +traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun +intermédiaire. Infortuné roi! la destinée ne lui réservait pas un si +lourd fardeau! + +La journée du 18 fut calme. Cependant la multitude agitée avait +besoin de nouvelles émotions. Il lui fallait autre chose qu'un palais +à détruire. Elle aurait voulu avoir pour le déchirer le corps d +Emmanuel Godoy. On le cherchait partout, et la reine tremblait à +chaque minute d'apprendre la découverte de son asile et sa mort. Tous +les ministres passèrent la nuit au château auprès des deux souverains, +dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux. + +Le 19 au matin l'agitation populaire, calmée une première fois par la +proclamation du 16, une seconde fois par la déposition du favori qui +avait été prononcée le 18, était remontée comme un flot qui s'abaisse +et s'élève tour à tour. Au palais les officiers des gardes, sentant +toute autorité sur leurs troupes leur échapper, avaient déclaré qu'ils +étaient dans l'impuissance de faire respecter l'autorité royale si +elle était attaquée. Le roi, la reine éperdus avaient fait appeler +leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protéger de sa popularité, +et il venait de promettre ses bons offices avec la secrète joie d'un +vainqueur, et l'aisance d'un conspirateur assuré des ressorts qu'il +doit faire jouer, lorsque tout à coup une rumeur nouvelle et violente +prouva qu'on avait raison de se défier de la journée qui commençait. + +[En marge: le prince de la Paix est découvert par le peuple, et tiré +tout sanglant de ses mains par les gardes du corps.] + +Le prince de la Paix, tant cherché, n'avait cependant pas quitté sa +demeure. Au moment où les portes de son palais avaient été forcées, il +avait pris une poignée d'or, une paire de pistolets, puis s'était +caché sous les toits, en se roulant lui-même dans une natte, espèce de +tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Resté dans cette affreuse +position pendant toute la journée du 18, pendant la nuit du 18 au 19, +il n'y avait plus tenu le 19 au matin, et après trente-six heures de +ce supplice, vaincu par la soif, il était sorti de son asile, et +s'était trouvé en présence d'un soldat des gardes wallonnes qui était +en faction. Offrant de l'or à cette sentinelle, et n'osant pas ajouter +à son offre la menace de se servir de ses pistolets, il ne réussit +qu'à se faire dénoncer, et fut livré à l'instant même. Heureusement +pour lui le gros de la populace n'était pas alors autour de son +palais. Quelques gardes du corps survenus à propos le placèrent au +milieu de leurs chevaux, et s'acheminèrent le plus vite qu'ils purent +vers le quartier qui leur servait de caserne. Il fallait traverser +tout Aranjuez, et en un clin d'oeil la populace avertie accourut. Le +prince marchait à pied, entre deux gardes à cheval, appuyé sur le +pommeau de leur selle, et défendu par eux contre les attaques de la +foule. D'autres gardes en avant, en arrière, faisaient leurs efforts +pour le protéger, mais ne pouvaient empêcher un peuple furieux de lui +porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les armes ramassées à +la hâte, des coups dangereux. Les pieds brisés par le fer des chevaux, +la cuisse percée d'une large blessure, un oeil presque hors de la +tête, il arriva enfin à la caserne des gardes, où il fut jeté tout +sanglant sur la paille des écuries. Triste exemple de la faveur des +rois, quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans +d'une toute-puissance imméritée! Il n'y avait rien dans l'histoire de +plus lamentable que le spectacle que présentait en ce moment ce garde +du corps, revenu, après avoir traversé la couche royale et presque le +trône, dans la caserne, et sur la paille où il avait couché dans sa +jeunesse! + +[En marge: Ferdinand accourt pour dissiper la foule qui voulait +égorger le prince de la Paix.] + +Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelèrent encore +une fois Ferdinand, et le supplièrent d'oublier ses injures pour aller +au secours de l'infortuné Godoy. Il promit de le sauver, et courut en +effet au quartier des gardes du corps, qu'une populace effrénée +menaçait d'envahir, la dissipa en annonçant que le coupable serait +jugé par le conseil de Castille, et que justice serait faite de tous +ses crimes. À la voix de l'héritier de la couronne la foule se +dispersa. Ferdinand se transporta auprès de Godoy, qu'il trouva tout +en sang, et auquel il dit avec une feinte générosité qu'il lui +pardonnait tous les maux qu'il en avait reçus, et lui faisait grâce. +La vue d'un ennemi abhorré rendit au prince de la Paix la présence +d'esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le commencement +de la catastrophe. Es-tu déjà roi, dit-il à Ferdinand, pour faire +grâce?--Non, répliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai +bientôt.-- + +Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents, +restés dans un état de trouble difficile à décrire, et prêts pour se +sauver, eux et leur cher Emmanuel, à tous les sacrifices possibles, +même celui du trône. Que veut-on de nous, s'écriaient-ils, pour +épargner notre malheureux ami? Sa déposition? Nous l'avons prononcée. +Sa mise en jugement? Nous allons la prononcer. Veut-on la couronne? +Nous la déposerons aussi.--Une sorte d'égarement d'esprit s'était +emparé du roi, de la reine; ils ne savaient ce qu'ils disaient, et +s'adressaient à tout le monde, pour demander soit un appui, soit un +conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la +Paix, d'envoyer celui-ci bien escorté à Grenade, en se servant des +relais dont la route était pourvue. Une voiture attelée de six mules +fut aussitôt amenée devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y +placer, et de le faire sortir de ce dangereux séjour d'Aranjuez. Mais +à peine ces préparatifs furent-ils aperçus, que la populace, devinant +à quel usage ils étaient destinés, se précipita sur la voiture, la +brisa, et se montra décidée à empêcher tout départ. + +[En marge: Le roi et la reine troublés donnent leur abdication.] + +Ce nouvel incident acheva de troubler la tête de l'infortuné Charles +IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l'autre que c'était la +révolution française qui recommençait en Espagne; qu'on en voulait, +non-seulement au prince de la Paix, mais à eux-mêmes; que déposer le +sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-être un moyen de +conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur +malheureux ami. Ils le dirent à tous ceux qui les entouraient, à MM. +de Caballero, de Cevallos, au duc de Castel-Franco, chef des troupes +réunies dans la résidence royale, à diverses personnes de la cour +enfin; et quand ils faisaient cette proposition, tous les assistants +leur témoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait +là certainement la solution la plus simple, la plus sûre, la plus +applaudie, la plus capable de terminer dès sa naissance une révolution +aussi effrayante à ses débuts que celle qui avait fait tomber la tête +de Louis XVI. Après quelques instants de ces vagues pourparlers, de +cette consultation de gens éperdus, Charles IV dit qu'il voulait +abdiquer; son ambitieuse femme lui répondit qu'il avait raison, et, +sans qu'il se présentât un seul contradicteur, leurs ministres +s'offrirent pour rédiger l'acte d'abdication. + +[En marge: Acte d'abdication de Charles IV.] + +Cet acte fut rédigé à l'instant même, et publié immédiatement au +milieu d'une joie sans égale. Charles IV y déclarait que, fatigué des +soucis du trône, courbé sous le poids de l'âge et des infirmités, il +résignait à son fils Ferdinand la couronne qu'il avait portée vingt +années. + +[En marge: Redoublement de joie à Aranjuez et à Madrid.] + +La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte +d'ivresse. Le peuple vint en foule saluer le jeune roi que depuis si +long-temps appelaient tous ses voeux, et le combla de mille +bénédictions. La cour, devançant le peuple, avait abandonné les vieux +souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts. +Ils furent laissés seuls, un peu rassurés, mais tout abattus de leur +chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer à ce +nouveau maître que c'était lui, lui seul, qu'on avait dans le coeur +depuis des années en baissant la tête devant sa mère et le favori. +Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les +malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionné dans cet art +odieux, parut content de tout le monde, et l'était assez de la fortune +pour le paraître des hommes. Il conserva provisoirement les ministres +de son père, ne pouvant en changer à l'instant même, et, pour première +commission, leur donna l'ordre de faire venir le duc de l'Infantado, +exilé à soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoïquiz, enfermé +au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l'Infantado +capitaine de ses gardes et président du conseil de Castille. Ainsi une +faveur expulsée, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer +quelques jours à peine, car le redoutable Napoléon approchait. Ses +troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somosierra sur +Buitrago, et n'étaient plus qu'à une forte marche de Madrid. Les +ministres temporaires de Ferdinand lui conseillèrent de commencer son +règne par une démarche auprès de l'empereur des Français. Le duc del +Parque fut envoyé à Murat, pour s'entendre avec ce prince sur l'entrée +des Français à Madrid. Les ducs de Medina-Celi et de Frias, le comte +de Fernand-Nuñez furent envoyés à Napoléon, qu'on supposait sur la +route d'Espagne, pour lui jurer amitié, et lui renouveler la demande +d'une princesse française. Cela fait à la fin même de cette première +journée, Ferdinand s'endormit en se croyant roi. Il devait l'être, +mais après une longue captivité et une guerre effroyable. + +Ainsi tombèrent les derniers Bourbons, pour reparaître bien ou mal, +glorieusement ou tristement, quelques années plus tard; ils tombèrent +à Aranjuez, comme à Paris, comme à Naples, sous la révolution +française, qui les poussait devant elle, semblable aux furies +vengeresses poursuivant des coupables. À Paris cette révolution avait +abattu la tête d'un Bourbon. À Naples elle en avait jeté un à la mer, +et l'avait réduit à se réfugier en Sicile. À Aranjuez elle réduisait +le dernier à abdiquer, pour sauver la vie d'un ignoble favori, et se +servait non d'un peuple épris de la liberté, mais d'un peuple épris +encore de la royauté, diverse ainsi dans ses manières d'agir comme les +lieux où elle pénétrait, mais toujours terrible et régénératrice, +quoique heureusement moins cruelle, car déjà elle détrônait et ne +tuait plus les rois. + +FIN DU LIVRE VINGT-NEUVIÈME. + + + + +LIVRE TRENTIÈME. + +BAYONNE. + + Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. -- + Murat hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un + message de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon. + -- Celui-ci trouve la famille royale désolée, et pleine du regret + d'avoir abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à + Charles IV l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas + été libre, et diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des + Français dans Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de + Charles IV. -- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour + prendre possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir + entrer Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand + VII d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet + des nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. -- + Nouveau parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez. + -- Il conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de + ne pas reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la + couronne par Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid. + -- Retour de M. de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui + s'élève dans l'esprit de Napoléon. -- Singulière dépêche du 29, + qui contredit tout ce qu'il avait pensé et voulu. -- Les + nouvelles de Madrid, arrivées le 30, ramènent Napoléon à ses + premiers projets. -- Il approuve la conduite de Murat, et l'envoi + à Bayonne de toute la famille d'Espagne. -- Il se met en route + pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par Napoléon, travaille avec le + général Savary à l'exécution du plan convenu. -- Ferdinand VII, + après avoir réuni à Madrid ses confidents intimes, le duc de + l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère sur la conduite à + tenir envers les Français. -- Motifs qui l'engagent à partir pour + aller à la rencontre de Napoléon. -- Une entrevue avec le général + Savary achève de l'y décider. -- Il résout son départ, et laisse + à Madrid une régence présidée par son oncle, don Antonio, pour le + représenter. -- Sentiments des Espagnols en le voyant partir. -- + Les vieux souverains, en apprenant qu'il va au-devant de + Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en personne leur + propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en voyant les + princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du peuple + espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite et + attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid + à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses + motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour + aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. -- + Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à + Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII + se décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville. + -- Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce + qu'on désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour + l'intention de s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre + en dédommagement la couronne d'Étrurie. -- Résistance et + illusions de Ferdinand VII. -- Napoléon, pour tout terminer, + attend l'arrivée de Charles IV, qui a demandé à venir à Bayonne. + -- Départ des vieux souverains. -- Délivrance du prince de la + Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les princes de la maison + d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à Charles IV. -- Il le + traite en roi. -- Ferdinand ramené à la situation de prince des + Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles IV pour assurer à + celui-ci une riche retraite en France, moyennant l'abandon de la + couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. -- Napoléon + est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, lorsque les + événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. -- + Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique + répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. -- + Émotion de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène + violente entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et + résignation de Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la + couronne d'Espagne à Napoléon. -- Départ de Charles IV pour + Compiègne, et de Ferdinand VII pour Valençay. -- Napoléon destine + la couronne d'Espagne à Joseph, et celle de Naples à Murat. -- + Douleur et dépit de Murat en apprenant les résolutions de + Napoléon. -- Il n'en travaille pas moins à obtenir des autorités + espagnoles l'expression d'un voeu en faveur de Joseph. -- + Déclaration équivoque de la junte et du conseil de Castille, + exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- Mécontentement de + Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la réponse de + Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, Napoléon + essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à l'égard + de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. -- + Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de + manière à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de + résistance. -- Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à + Bayonne. -- Il est proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à + Bayonne. -- Délibération de cette junte. -- Constitution + espagnole. -- Acceptation de cette constitution, et + reconnaissance de Joseph par la junte. -- Conclusion des + événements de Bayonne, et départ de Joseph pour Madrid, de + Napoléon pour Paris. + + +[En marge: Désordres à Madrid à la suite de la révolution d'Aranjuez.] + +[En marge: Confiance des Espagnols à l'égard des Français.] + +La chute du prince de la Paix avait déjà produit chez le peuple de +Madrid une sorte de joie féroce. La nouvelle de l'abdication de +Charles IV, et de l'avénement de Ferdinand VII, y mit le comble. Il +n'y a pas pour la multitude de joie complète sans un ravage. On +savait le prince de la Paix arrêté à Aranjuez; on courut se précipiter +sur sa famille et sur les personnages qui jouissaient de sa confiance. +On dévasta leurs maisons, on poursuivit leurs personnes, dont aucune +heureusement ne tomba au pouvoir de la multitude, grâce au courage de +M. de Beauharnais. Celui-ci, après l'abdication de Charles IV, revenu +immédiatement à Madrid, eut le temps de donner asile à la famille +Godoy. La mère, le frère d'Emmanuel, ses soeurs, mariées aux plus +grands seigneurs d'Espagne, avaient passé une affreuse nuit, sous le +toit de leurs palais. M. de Beauharnais leur offrit un abri dans +l'hôtel de l'ambassade, où ils devaient être protégés par la terreur +des armes françaises, car Murat n'était plus en ce moment qu'à une +marche de Madrid. Le sac, l'incendie durèrent toute la journée du 20, +qui était un dimanche, et ne furent empêchés par aucune force +publique. Il y avait à Madrid deux régiments suisses (les régiments de +Preux et de Reding); mais ces soldats étrangers, plus mal placés que +d'autres au milieu des agitations populaires, n'osèrent pas se +montrer, et ne firent rien pour arrêter le désordre. Une espèce de +fatigue, le concours de quelques bourgeois armés spontanément, une +proclamation de Ferdinand, qui ne voulait pas déshonorer son nouveau +règne par d'odieux excès, mirent fin à ces abominables ravages. +D'ailleurs Madrid était tout entier à la joie de voir finir un règne +détesté, et commencer un règne ardemment désiré. C'est à peine si dans +les âmes satisfaites il restait quelque place à l'inquiétude en +apprenant que les Français s'approchaient de la capitale. Après avoir +espéré qu'ils renverseraient le favori, le peuple espagnol se flattait +maintenant de l'idée qu'ils allaient reconnaître Ferdinand VII; et en +tout cas, ce peuple, enorgueilli de ce qu'il venait de faire, tout +fier d'avoir à lui seul vaincu le redoutable favori, avait pris en +lui-même une immense confiance, et semblait ne plus craindre personne. +Au surplus, dans sa naïve joie, il ne croyait que ce qui lui plaisait, +et les Français n'étaient à ses yeux que des auxiliaires, venus pour +inaugurer le règne de Ferdinand VII. Avec une pareille disposition des +esprits, nos troupes étaient assurées d'être bien reçues. + +[En marge: Arrivée des troupes françaises aux portes de Madrid.] + +Elles avaient déjà en grande partie passé le Guadarrama. Les deux +premières divisions du corps du maréchal Moncey étaient le 20 entre +Cavanillas et Buitrago, la troisième à Somosierra. La première +division du général Dupont était le même jour à Guadarrama, prête à +descendre sur l'Escurial; la seconde du même corps à Ségovie, la +troisième à Valladolid. Murat pouvait donc entrer en vingt-quatre +heures dans Madrid, avec deux divisions du maréchal Moncey, une du +général Dupont, toute sa cavalerie et la garde, c'est-à-dire avec +trente mille hommes. Or, il ne restait dans cette capitale que deux +régiments suisses déconcertés, et un peuple sans armes. Murat n'avait +par conséquent aucune résistance à redouter. + +[En marge: Douleur de Murat en apprenant les désordres de Madrid.] + +Les désordres de la capitale l'avaient profondément affligé, et il +craignait qu'en Europe on n'accusât les Français d'avoir voulu +bouleverser l'Espagne, afin de s'en emparer plus facilement. Il ne +savait pas non plus si cette solution imprévue était bien celle que +Napoléon désirait, et celle surtout qui pourrait amener plus sûrement +la vacance du trône d'Espagne. L'humanité, l'obéissance, l'ambition +produisaient ainsi dans son âme un pénible conflit. Dans cet état, il +écrivit à Napoléon pour lui faire part de ce qu'il venait d'apprendre, +pour se plaindre de nouveau de n'avoir pas son secret, pour lui +exprimer la peine que lui causaient les événements de Madrid, et lui +annoncer qu'il allait entrer immédiatement dans cette capitale, afin +de réprimer à tout prix les excès d'une populace barbare. En même +temps il ébranla ses colonnes, et marcha en avant pour porter à +San-Agostino les troupes du maréchal Moncey, et à l'Escurial celles du +général Dupont. + +[En marge: Message secret de la reine d'Étrurie à Murat.] + +Le lendemain 21, étant en personne à El-Molar, il reçut un courrier +déguisé qui lui portait une lettre de la reine d'Étrurie. Cette +princesse, qu'il avait connue en Italie, et avec laquelle il était lié +d'amitié, faisait appel à son coeur, au nom d'une famille auguste et +profondément malheureuse. Elle lui disait que ses vieux parents +étaient menacés du plus grand danger, et que pour s'en garantir ils +avaient recours à sa généreuse protection. Elle le suppliait de venir +lui-même et secrètement à Aranjuez, pour être témoin de leur situation +déplorable, et convenir des moyens de les en tirer. + +[En marge: Réponse de Murat à la reine d'Étrurie, et mission de M. de +Monthyon auprès des vieux souverains.] + +Cette jeune femme éperdue, peu versée dans la connaissance des +affaires, bien qu'elle eût plus d'esprit que son mari défunt, +imaginait qu'un général en chef, représentant Napoléon, conduisant +une armée française à la porte de l'une des grandes capitales de +l'Europe, pourrait se dérober nuitamment pour un jour ou deux à son +quartier-général, comme il l'avait fait peut-être à Florence, en +pleine paix, plus occupé alors de plaisirs que de guerre ou de +négociations. Murat lui répondit avec beaucoup de courtoisie qu'il +était très-sensible aux malheurs de la famille royale d'Espagne, mais +qu'il lui était impossible de quitter son quartier-général, où le +retenaient des devoirs impérieux, et qu'il lui envoyait à sa place +l'un de ses officiers, M. de Monthyon, homme sûr, auquel elle pourrait +dire tout ce qu'elle lui aurait confié à lui-même[35]. + +[Note 35: Je ne suppose rien ici. J'écris d'après les pièces +originales déposées au Louvre, dont quelques-unes furent publiées dans +le _Moniteur_, mais en très-petite partie, et après de notables +altérations. La correspondance de Murat avec Napoléon, la plus +importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives +aux affaires d'Espagne, n'a jamais été publiée. Quelques fragments de +celle de M. de Monthyon ont été insérés au _Moniteur_, mais fort +altérés. C'est d'après des originaux autographes et exacts que je fais +ce récit.] + +[En marge: État de désolation dans lequel M. de Monthyon trouve les +vieux souverains.] + +M. de Monthyon partit d'El-Molar le 21, arriva le 22 à Aranjuez, et +trouva la famille des vieux souverains désolée. Dans un accès +d'effroi, Charles IV et son épouse avaient été amenés à se dépouiller +de l'autorité suprême. La reine, principal auteur des déterminations +de cette cour, avait été conduite à cette abdication par le désir de +sauver la vie du prince de la Paix, et de se soustraire elle-même et +son époux à des périls qu'elle s'était exagérés. Mais le premier +moment passé, le silence et l'abandon succédant au tumulte populaire, +de nouveaux dangers menaçant le prince de la Paix, dont le procès +avait été ordonné par Ferdinand VII, elle était saisie de la double +douleur de se voir déchue, et de ne pas savoir en sûreté l'objet de +ses criminelles affections. Et comme les mouvements de son âme se +reproduisaient à l'instant dans l'âme de son faible époux, elle +l'avait rempli des mêmes regrets et du même chagrin. Par surcroît de +malheur, on venait de leur signifier au nom de Ferdinand VII qu'il +fallait se rendre à Badajoz, au fond de l'Estramadure, loin de la +protection des Français, pour y vivre dans l'isolement, la misère +peut-être, tandis qu'un fils détesté régnerait, se vengerait, +immolerait probablement le malheureux Godoy! En face d'une telle +perspective, la déchéance était devenue plus cruelle. La jeune reine +d'Étrurie, que cet exil désolait en proportion de son âge, ajoutait à +toutes les douleurs de cette royale famille son propre désespoir. Liée +avec Murat, apportant le secours de ses relations avec lui, elle avait +été chargée d'invoquer la protection de l'armée française. + +[En marge: Instances et prières des vieux souverains pour qu'on vienne +à leur secours.] + +Telle était la situation dans laquelle M. de Monthyon trouva cette +famille infortunée. Il fut entouré, assailli des prières et des +instances les plus vives, par le vieux roi, la vieille reine, la jeune +reine d'Étrurie. On lui raconta les angoisses des dernières journées, +les violences qu'on avait subies, celles qu'on allait peut-être subir +encore, les injonctions qu'on avait reçues de partir pour Badajoz, et +surtout les périls qui menaçaient Emmanuel Godoy. On parla de celui-ci +beaucoup plus que de la famille royale elle-même; on demanda pour lui, +à mains jointes, la protection de la France, en offrant de s'en +rapporter à la décision de Murat relativement à tout ce qui était +arrivé, de le faire l'arbitre des destinées de l'Espagne, de se +soumettre enfin à tout ce qu'il ordonnerait. + +[En marge: Murat, en apprenant les regrets exprimés par Charles IV, +imagine de le faire protester contre son abdication, et de refuser de +reconnaître Ferdinand VII.] + +M. de Monthyon repartit à l'instant afin de rejoindre Murat, qui s'était +rapproché de Madrid, dans la journée du 22, pour y entrer le 23, jour +presque indiqué d'avance dans les instructions de Napoléon. Il lui fit +part de ce qu'il avait vu et entendu dans son entretien avec les vieux +souverains, de leurs regrets amers, et de leur désir d'en appeler à +Napoléon des derniers événements d'Espagne. Murat en écoutant ce récit +fut saisi d'une sorte d'illumination subite. Il n'avait pas le secret de +la politique dont il était l'instrument, mais il avait quelquefois +supposé que Napoléon voulait en effrayant Charles IV le porter à +s'enfuir, et se procurer la couronne d'Espagne comme celle du Portugal, +par le délaissement des possesseurs. Ce plan se trouvant déjoué par la +révolution d'Aranjuez, Murat crut qu'il fallait en faire sortir un tout +nouveau des circonstances elles-mêmes. En conséquence il eut l'idée de +convertir en une protestation formelle contre l'abdication du 19 les +regrets que les vieux souverains manifestaient de leur déchéance, et, +après avoir obtenu la rédaction, la signature, la remise en ses mains de +cette protestation, de refuser la reconnaissance de Ferdinand VII; ce +qui se pouvait très-naturellement, car il était impossible que Ferdinand +VII, après une telle manière d'arriver au trône, fut reconnu avant qu'on +en eût référé à l'autorité de Napoléon. Le résultat de cette combinaison +allait être de laisser l'Espagne sans souverain; car le vieux roi, +déchu par le fait, ne reprendrait pas le trône en protestant, et la +royauté de Ferdinand VII, grâce à cette protestation, resterait en +suspens. Entre un roi qui n'était plus roi, qui ne pouvait plus l'être, +et un roi qui ne l'était pas encore, qui ne le serait jamais si on ne +voulait pas qu'il le fût, l'Espagne allait se trouver sans autre maître +que le général commandant l'armée française. La fortune rendait ainsi le +moyen qu'elle avait enlevé en empêchant le départ de Charles IV. + +[En marge: M. de Monthyon retourne auprès des vieux souverains pour +les amener à consigner leurs regrets dans une protestation formelle.] + +L'esprit de Murat, aiguisé par l'ambition, venait d'inventer tout ce +que le génie de Napoléon, dans son astuce la plus profonde, imagina +quelques jours plus tard, à la nouvelle des derniers événements. Sans +perdre un moment, et avec toute la vivacité de ses désirs, Murat fit +repartir M. de Monthyon pour Aranjuez, lui donnant l'ordre de revoir +sur-le-champ la famille royale, et de lui proposer, puisqu'elle +déclarait avoir été contrainte, de protester contre l'abdication du +19, de protester secrètement si elle n'osait le faire publiquement, de +renfermer cette protestation dans une lettre à l'Empereur, qui ne +pouvait manquer d'arriver sous peu de jours en Espagne, et qui serait +ainsi constitué l'arbitre de l'usurpation odieuse commise par le fils +au détriment du père. Murat promettait de gagner auprès de Napoléon la +cause des vieux souverains, et en attendant de protéger non-seulement +eux, mais le malheureux Godoy, devenu le prisonnier de Ferdinand VII. + +[En marge: Résultat de la mission du duc del Parque, envoyé par +Ferdinand VII à Murat.] + +M. de Monthyon repartit pour Aranjuez, et Murat se hâta d'écrire à +l'Empereur pour l'informer de ce qui s'était passé, et lui mander la +combinaison qu'il avait imaginée. Parvenu le 22 au soir à Chamartin, +sur les hauteurs mêmes qui dominent Madrid, il s'apprêta à y faire son +entrée le lendemain. Il venait de recevoir l'envoyé de Ferdinand VII, +le duc del Parque, chargé de le complimenter au nom du nouveau roi +d'Espagne, de lui offrir l'entrée dans Madrid, des vivres, des +logements pour l'armée, et l'assurance des intentions amicales de la +jeune cour envers la France. Murat fit au duc del Parque un accueil +gracieux, où perçait cependant un peu de cette présomption qui lui +était propre, et, en acceptant les assurances qu'il avait mission de +lui apporter, lui exprima assez clairement que l'Empereur seul pouvait +reconnaître Ferdinand VII, et légaliser au nom du droit des gens la +révolution d'Aranjuez. Il lui déclara qu'il ne pouvait, quant à lui, +en attendant la décision impériale, voir dans le nouveau gouvernement +qu'un gouvernement de fait, et donner à Ferdinand VII d'autre titre +que celui de prince des Asturies. Ce genre de relations fut accepté, +puisque le lieutenant de Napoléon n'en admettait pas d'autre, et tout +fut disposé pour l'entrée des Français dans Madrid le lendemain 23 +mars 1808. + +Les meneurs de la nouvelle cour, quoique très-peu sages, avaient senti +néanmoins la nécessité de prévenir une collision avec les Français; +car leur royauté, sortie d'une révolution de palais, aurait pu être +enlevée par un régiment de cavalerie. En conséquence ils avaient fort +recommandé à Madrid de bien accueillir les troupes françaises, et, +pour être assurés qu'il en serait ainsi, ils avaient fait afficher à +tous les coins de la capitale une proclamation, dans laquelle +Ferdinand VII en appelait aux sentiments de bienveillance qui devaient +animer l'une à l'égard de l'autre deux nations anciennement alliées. +Les Espagnols comprenant cette politique aussi bien que leur jeune +roi, et entraînés de plus par la curiosité, étaient donc parfaitement +disposés à courir au-devant de Murat, et à lui prodiguer leurs +acclamations. + +[En marge: Entrée des Français à Madrid le 23 mars 1808.] + +Le 23 au matin, Murat réunit sur les hauteurs situées en arrière de +Madrid, lesquelles ne sont que les dernières pentes du Guadarrama, une +partie de son armée, qui consistait en ce moment dans les deux +premières divisions du maréchal Moncey, dans la cavalerie de tous les +corps, et dans les détachements de la garde impériale envoyés de Paris +pour former l'escorte de Napoléon. Il fit son entrée au milieu du +jour, à la tête d'un brillant état-major, et charma tous les Espagnols +par sa bonne mine, et son sourire confiant et gracieux. La garde +impériale frappa singulièrement les Espagnols; les cuirassiers, par +leur grande taille, leur armure et leur discipline, ne les frappèrent +pas moins. Mais l'infanterie du maréchal Moncey, composée en majeure +partie d'enfants mal vêtus et harassés de fatigue, inspira plus de +commisération que de crainte; ce qui était fâcheux chez un peuple dont +il fallait toucher les sens plutôt que la raison. Toutefois l'ensemble +de ce spectacle militaire produisit un certain effet sur l'imagination +des Espagnols. Ils applaudirent beaucoup les Français et leurs chefs. + +Par une négligence involontaire, bien plus que par un défaut d'égards +qui n'était dans l'intention de personne, on avait omis de préparer +le logement du général en chef de l'armée française. Murat descendit +aux portes de Madrid dans le palais abandonné du Buen-Retiro, et +s'arrêta dans l'appartement qu'avaient habité les demoiselles Tudo +avant leur départ. Il fut blessé de ce manque de soins. Mais on lui +offrit immédiatement l'ancienne demeure du prince de la Paix, située +près du magnifique palais que la royauté espagnole occupe à Madrid. +Les autorités civiles et militaires, le clergé, le corps diplomatique, +vinrent le visiter. Il les reçut avec grâce et hauteur, et presque en +souverain, quoiqu'il n'eût d'autre titre que celui de général en chef +de l'armée française. + +[En marge: Murat empêche la translation à Madrid du prince de la Paix, +qu'on allait y conduire pour commencer son procès.] + +Tandis qu'il entrait dans Madrid, on lui apprit qu'on allait y amener +prisonnier, chargé de chaînes, sous la conduite des gardes du corps, +le malheureux Godoy, dont on voulait avoir le plaisir de commencer le +procès tout de suite. Murat, par générosité et par calcul, pour +ménager l'ancienne cour, appelée à devenir l'instrument des nouvelles +combinaisons, était résolu à ne pas tolérer un acte de cruauté envers +le favori déchu. Craignant que la présence de ce personnage, objet de +toutes les haines de la multitude, ne provoquât un tumulte populaire, +surtout au moment de l'entrée des troupes françaises, il envoya un de +ses officiers, avec l'ordre pur et simple d'ajourner la translation du +prisonnier, et de le retenir dans un village voisin de Madrid. Cet +ordre trouva et fixa le prince de la Paix au village de Pinto, où il +fut détenu quelques jours. Murat dirigea sur-le-champ un détachement +de cavalerie sur Aranjuez, pour y protéger les vieux souverains, +s'opposer à ce qu'on les acheminât vers Badajoz, et leur rendre le +courage de suivre ses conseils, en leur rendant la sécurité. Il +annonça en même temps que ni lui ni son maître ne souffriraient les +rigueurs qu'on préparait contre Emmanuel Godoy. + +[En marge: Les vieux souverains accueillent avec empressement l'idée +de protester contre leur abdication.] + +M. de Monthyon avait trouvé la famille des vieux souverains encore +plus désolée qu'à son premier voyage, encore plus alarmée du sort du +prince de la Paix, encore plus navrée de l'abandon dans lequel on la +laissait, encore plus irritée du triomphe de Ferdinand VII, et bien +plus disposée par conséquent à se jeter dans les bras de la France. +L'idée d'une protestation propre à leur faire recouvrer le pouvoir ou +à les venger, conforme d'ailleurs à la vérité des faits, ne pouvait +qu'être accueillie avec transport. Elle le fut, et tout aussitôt +Charles IV se montra prêt à la signer. Mais la rédaction proposée par +Murat n'était pas exactement celle qui convenait aux vieux souverains, +bien qu'ils fussent peu difficiles et mauvais juges en fait de +convenances de langage. Ils craignaient qu'une telle démarche, si elle +venait à être connue, ne compromît leur vie et celle du favori, et ils +demandèrent quelques heures pour réfléchir à la forme qui semblerait +la meilleure, s'engageant du reste à se conduire en tout comme on le +voudrait, et à dater la protestation du jour qui ferait le mieux +ressortir la spontanéité de leur recours à la justice de Napoléon. M. +de Monthyon fut renvoyé à Murat avec toutes ces assurances, et un +nouvel appel à la protection de l'armée française. + +[En marge: Murat songe à faire concourir Ferdinand VII à ses projets.] + +Murat, certain de disposer des vieux souverains comme il l'entendrait +pour le succès de la combinaison dont il était l'auteur, résolut +d'agir également sur Ferdinand VII, pour l'engager à ne pas prendre +encore la couronne, à faire acte de roi le plus tard qu'il pourrait, +et surtout à différer son entrée solennelle dans Madrid. Murat pensait +que moins Ferdinand VII serait roi, Charles IV ne l'étant plus, mieux +iraient les choses dans le sens de ses espérances. Il désirait en +outre obtenir de Ferdinand VII une autre détermination qui lui +semblait urgente. Le prince de la Paix, lorsqu'il était question du +voyage en Andalousie, avait ordonné aux troupes espagnoles de repasser +la frontière du Portugal, pour rentrer, la division Taranco en +Castille-Vieille, la division Solano en Estramadure. Celle-ci, déjà +revenue aux environs de Talavera, s'approchait de Madrid, et pouvait +occasionner une collision contraire aux vues de Murat, qui comprenait +très-bien qu'il fallait mener par adresse et non par force les +affaires d'Espagne. Mais pour que l'ordre de rétrograder fût donné aux +troupes espagnoles, il fallait recourir à Ferdinand lui-même. + +[En marge: M. de Beauharnais chargé de se rendre auprès de Ferdinand +VII pour l'amener aux vues de Murat.] + +Murat manda auprès de lui M. de Beauharnais, dont il se défiait fort, +parce qu'il le savait attaché à Ferdinand VII, et auquel il supposait +plus de finesse que cet honnête et maladroit ambassadeur n'était +capable d'en mettre dans une trame politique. Il lui persuada de se +rendre sur-le-champ à Aranjuez, et d'user de son ascendant sur +Ferdinand VII pour lui arracher les résolutions que réclamait la +circonstance. Afin de décider M. de Beauharnais, Murat commença par +l'effrayer sur la fausse manière dont il avait entendu les intentions +de Napoléon, en contribuant à empêcher le voyage d'Andalousie (ce qu'à +tort ou à raison l'on imputait en effet à M. de Beauharnais). Murat, +pour l'inquiéter davantage, lui affirma, ce qu'il ne savait pas, que +Napoléon aurait voulu le renouvellement de la scène de Lisbonne; puis +il lui suggéra, comme un moyen certain de réparer sa faute, l'idée de +se transporter immédiatement à Aranjuez pour obtenir de Ferdinand VII +qu'il fît rétrograder les troupes espagnoles, qu'il ne vînt pas à +Madrid, et qu'il laissât sa nouvelle royauté en suspens, jusqu'à la +décision de Napoléon. M. de Beauharnais, cédant à ces conseils, partit +à l'instant même pour Aranjuez, afin de faire, sinon tout, au moins +une partie de ce que désirait Murat. + +[En marge: M. de Beauharnais obtient le renvoi des troupes espagnoles, +et encourage Ferdinand VII à se porter à la rencontre de Napoléon.] + +Arrivé auprès de Ferdinand, il lui demanda d'abord avec son +opiniâtreté ordinaire le renvoi des troupes espagnoles dans leurs +premières positions. Ferdinand n'avait pas encore à côté de lui ses +deux confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de +l'Infantado, exilés trop loin de Madrid pour avoir eu le temps de +revenir. Il avait gardé quelques-uns des ministres de son père, +notamment MM. de Cevallos et de Caballero, et, après les avoir +consultés, il fit envoyer au général Taranco et au marquis de Solano +l'ordre de rentrer en Portugal, ou du moins de s'arrêter sur la +frontière de ce royaume, pour y attendre de nouvelles instructions. +Les troupes du marquis de Solano en particulier durent retourner, par +Tolède et Talavera, à Badajoz. Cette première partie de sa commission +remplie, M. de Beauharnais, soit qu'il n'eût pas compris l'intention +de Murat quant à la seconde, soit que l'ayant comprise il ne voulut +pas s'y conformer, s'attacha à persuader à Ferdinand qu'il fallait +acquérir à tout prix la bienveillance de Napoléon, et pour cela courir +à sa rencontre, se jeter dans ses bras, en lui demandant son amitié, +sa protection, et une épouse; que plus tôt il ferait une pareille +démarche, plus tôt il serait assuré de régner; que le mieux serait de +partir à l'instant même d'Aranjuez pour un tel voyage; qu'il n'aurait +pas à faire beaucoup de chemin, car il trouverait Napoléon en route; +qu'enfin il ne fallait venir à Madrid que pour le traverser, et se +transporter le plus promptement possible à Burgos ou à Vittoria. + +C'était de très-bonne foi, et sans se douter qu'il contribuait de son +côté, comme Murat du sien, à l'invention de l'intrigue à laquelle +Ferdinand succomberait bientôt, que M. de Beauharnais donnait un +semblable conseil. Ferdinand VII ne le repoussa point, mais il remit +sa décision à l'arrivée des deux confidents, sans lesquels il ne +voulait rien entreprendre de grave. Il adopta du conseil de M. de +Beauharnais ce qui lui convenait actuellement, c'était de quitter +Aranjuez pour se rendre tout de suite à Madrid, et il annonça son +entrée solennelle dans la capitale pour le lendemain 24. + +M. de Beauharnais, revenu à Madrid, raconta naïvement à Murat tout ce +qu'il avait dit et fait. Murat crut y voir un calcul perfide pour +amener Ferdinand à entrer immédiatement à Madrid, et à prendre un peu +plus tôt possession de la couronne. Il le dénonça sans perdre de +temps à l'Empereur, comme un secret complice de Ferdinand VII comme un +agent actif de la révolution qui avait précipité le vieux roi du +trône, comme un ambassadeur dangereux, qui favorisait la nouvelle +royauté, la seule qui fût à craindre. Ces reproches, dictés par +l'ombrageuse ambition de Murat, étaient cependant injustes, ou du +moins fort exagérés. M. de Beauharnais s'était dès l'origine +sincèrement attaché à Ferdinand VII, parce qu'il lui semblait le seul +personnage de la cour qui méritât quelque intérêt; peut-être cet +attachement était-il devenu plus vif depuis qu'il s'agissait de lui +faire épouser une demoiselle de Beauharnais; mais il croyait en +conscience que s'unir fortement à Ferdinand VII était pour la France +la meilleure des solutions; et, en poussant ce prince sur la route de +France, il voulait l'amener, non pas à Madrid, mais aux pieds de +Napoléon, afin d'assurer le résultat qu'il estimait le meilleur. Du +reste il n'était ni assez actif ni assez habile pour avoir pris une +part quelconque à la dernière révolution, où il n'avait figuré qu'en +apportant au vieux roi, à l'instant du danger, le secours de sa +maladresse et de son courage. + +[En marge: Entrée de Ferdinand VII dans Madrid le 24 mars.] + +Ceux qui dirigeaient les affaires de la nouvelle royauté avaient tout +disposé pour l'entrée de Ferdinand VII dans Madrid. Bien qu'ils +ignorassent les desseins de Napoléon, ils se disaient que la royauté +de Ferdinand, étant la plus jeune, la plus vigoureuse, devait être la +moins agréable aux Français, s'ils avaient quelque mauvaise intention +relativement à la couronne d'Espagne. Aussi regardaient-ils comme +urgent d'entrer dans Madrid, et de recevoir du peuple de cette +capitale des acclamations qui seraient une espèce de consécration +nationale. Murat étant entré le 23, c'était trop, à leur avis, que +d'être sur lui en retard d'un jour. En conséquence on fit annoncer la +translation de la jeune cour d'Aranjuez à Madrid pour le lendemain 24, +sans autre appareil que quelques gardes et l'enthousiasme populaire. + +Le lendemain 24, en effet, parti d'Aranjuez de bonne heure, Ferdinand +descendit de voiture à l'une des portes de la ville, celle d'Atocha, +monta à cheval, entouré des officiers de sa cour, traversa la belle +promenade du Prado, et pénétra par la large rue d'Alcala dans +l'intérieur de Madrid, au milieu d'une foule immense, qui, après avoir +long-temps désiré la fin du dernier règne et le commencement du +nouveau, voyait enfin ses espérances réalisées, et cherchait en +quelque sorte à s'étourdir à force de cris sur les dangers qui +menaçaient l'Espagne. Toute la population, ivre de joie, était aux +fenêtres ou dans les rues. Les femmes jetaient des fleurs du haut des +maisons. Les hommes, se précipitant au-devant du jeune roi, étendaient +leurs manteaux sous les pieds de son cheval. D'autres brandissant +leurs poignards juraient de mourir pour lui, car le danger se faisait +confusément sentir à ces âmes ardentes. Ce prince, fourbe, haineux, si +peu digne d'être aimé, était en ce moment entouré d'autant d'amour que +Titus en obtint des Romains, et Henri IV des Français. Il faisait les +délices de l'Espagne, qui ne se doutait guère de son avenir, à lui et +à elle! + +[En marge: Empressement du corps diplomatique pour Ferdinand VII, et +refus de Murat de le reconnaître.] + +Ferdinand VII, parvenu au palais, y reçut les autorités publiques. +Dans la journée le corps diplomatique vint lui rendre hommage, comme +au roi incontesté, quoique non reconnu, de toutes les Espagnes. M. de +Beauharnais, retenu par Murat, n'y parut point; son absence alarma +beaucoup la nouvelle cour, et embarrassa les membres eux-mêmes du +corps diplomatique, qui avaient cédé à leurs secrets sentiments en +adhérant si vite à la royauté des Bourbons. Les ministres des cours +faibles et dépendantes s'excusèrent. Le ministre de Russie s'excusa +aussi, mais moins humblement; il allégua les usages diplomatiques qui +sont invariables, et en vertu desquels on salue tout nouveau roi, sans +préjuger la question de sa reconnaissance définitive. + +[En marge: Rapports de Murat à Napoléon, et sa manière de présenter +les événements d'Espagne.] + +Murat accueillit avec un mécontentement peu dissimulé ces explications +d'une conduite qui lui avait déplu, parce que déjà il regardait +Ferdinand comme un rival à la couronne d'Espagne; et quand on vint lui +proposer à lui-même d'aller le visiter, il s'y refusa nettement, en +déclarant que pour lui Charles IV était toujours roi d'Espagne, et +Ferdinand prince des Asturies, jusqu'à ce que Napoléon eût prononcé +sur ce grand et triste conflit. Le 24 au soir, comme nous l'avons dit, +il avait écrit d'El-Molar à Napoléon tout ce qui s'était passé; il lui +avait communiqué son plan, consistant à faire protester Charles IV et +à ne pas reconnaître Ferdinand VII, pour que l'Espagne se trouvât +entre un roi qui ne l'était plus et un prince qui ne l'était pas +encore. Le 22, le 23, occupé de sa marche et de son entrée à Madrid, +il ne put pas écrire. Le 24 il écrivit ce qui avait eu lieu pendant +ces deux jours, et, continuant à être inspiré par les événements, il +ajouta à son plan une nouvelle idée, celle que M. de Beauharnais lui +avait innocemment fournie, et dont on allait faire un usage perfide: +celle, disons-nous, d'envoyer Ferdinand au-devant de Napoléon, pour +que celui-ci s'emparât de sa personne, et en fît ensuite ce qu'il +voudrait. On n'aurait plus affaire alors qu'à Charles IV, auquel il +serait aisé d'arracher le sceptre, incapable qu'il était de le tenir +dans ses débiles mains, et l'Espagne elle-même n'étant pas disposée à +l'y laisser. + +[En marge: Napoléon, en apprenant la révolution d'Aranjuez, conçoit à +Paris le même plan que Murat avait conçu à Madrid.] + +Tandis que ces événements se passaient en Espagne, Napoléon les avait +successivement appris six ou sept jours après leur accomplissement, +car c'était le temps qu'il fallait alors pour les communications entre +Madrid et Paris. C'est du 23 au 27 qu'il avait connu le soulèvement +d'Aranjuez, puis le renversement du favori, et enfin l'abdication +forcée de Charles IV. Cette solution, la moins prévue de toutes, +quoiqu'elle ne fût pas la moins naturelle, le surprit sans le +déconcerter. Le départ désiré de la famille régnante, qui aurait rendu +vacant le trône d'Espagne, ne s'étant pas effectué, le premier plan +n'était plus qu'une combinaison avortée. Cependant Napoléon vit dans +ces événements mêmes un nouveau moyen d'arriver à son but, et ce moyen +se rencontra exactement avec celui que les circonstances avaient +suggéré à Murat. Bien avant que les lettres dans lesquelles celui-ci +proposait ses idées fussent arrivées à Paris, Napoléon imagina de ne +pas reconnaître Ferdinand VII, dont la royauté jeune, désirée des +Espagnols, serait difficile à détruire, et de considérer Charles IV +comme étant toujours roi, parce que sa royauté vieille, usée, odieuse +aux Espagnols, serait facile à renverser. On pouvait d'ailleurs, sous +la forme d'un arbitrage entre le père et le fils, donner gain de cause +au père, qui bientôt après ne manquerait pas de céder à Napoléon la +couronne d'Espagne, dirigé dans sa conduite par le prince de la Paix +et la reine, lesquels avant tout voudraient se venger de Ferdinand +VII. Si de plus, sous le prétexte de cet arbitrage, on réussissait à +amener Ferdinand VII à la rencontre de Napoléon, il deviendrait dès +lors aisé de s'emparer de sa personne, et la difficulté se trouverait +ainsi très-simplifiée, car on n'aurait plus devant soi que les vieux +souverains détrônés, instruments commodes dans la main qui pourrait +leur assurer le repos dont leurs vieux jours avaient besoin, et la +vengeance dont leur coeur ulcéré était avide. On pouvait leur laisser +quelque temps le sceptre, et se le faire céder ensuite au prix d'une +retraite opulente et douce, ou bien le leur enlever à l'instant même, +en profitant de la peur que leur causait une révolution naissante, et +de l'aversion que ressentait pour eux un peuple dégoûté de leurs +vices. + +C'est ainsi qu'entraîné dans cette voie de conquête d'un trône +étranger, sans y employer la guerre, moyen légitime quand on ne l'a +pas provoquée, Napoléon d'astuce en astuce devenait à chaque instant +plus coupable. Les uns ont tout jeté sur ce qu'ils appellent sa +perfidie naturelle, les autres sur l'imprudence de Murat, qui l'avait +engagé malgré lui. La vérité est telle que nous la présentons ici. +L'un et l'autre inspirés par l'ambition, et conduits par les +circonstances, concoururent selon leur position à cette oeuvre +ténébreuse; et quant au projet de ne pas reconnaître le fils, et de se +servir du père irrité contre le fils rebelle, il naquit en même temps +à Madrid et à Paris, dans la tête de Murat et de Napoléon, de la vue +des événements eux-mêmes. Cela devait être; car la situation, une fois +qu'on s'y était placé, ne comportait pas une autre manière d'agir[36]. + +[Note 36: Ce que j'avance ici est prouvé par les lettres de Murat et +de Napoléon, par leur contenu et par leur date.] + +[En marge: Mission donnée au général Savary pour l'exécution des +projets de Napoléon sur l'Espagne.] + +Sur-le-champ Napoléon fit appeler auprès de lui le général Savary, +employé déjà dans les missions les plus redoutables, et qui dans le +moment revenait de Saint-Pétersbourg, où il avait, comme on l'a vu, +fait preuve de souplesse autant que d'aplomb. Napoléon lui révéla +toutes ses pensées à l'égard de l'Espagne, son désir de la régénérer +et de la rattacher à la France en changeant sa dynastie, les embarras +qui résultaient de cette entreprise, alternativement contrariée ou +secondée par les événements, la phase nouvelle qu'elle présentait +depuis la révolution d'Aranjuez, la possibilité enfin de la conduire à +la fin désirée, en se servant de Charles IV contre Ferdinand VII. +Napoléon exprima au général Savary l'intention de ne pas reconnaître +le fils, d'affecter pour l'autorité du père un respect religieux, de +maintenir cette autorité le temps nécessaire pour s'emparer de la +couronne, en se la faisant transmettre tout de suite ou plus tard, +selon les circonstances; de tirer Ferdinand VII de Madrid pour +l'amener à Burgos ou à Bayonne, afin de s'assurer de sa personne, et +d'en obtenir la cession de ses droits moyennant une indemnité en +Italie, telle que l'Étrurie par exemple. Napoléon ordonna au général +Savary de s'y prendre avec ménagement, d'attirer Ferdinand à Bayonne +par l'espérance de voir le litige vidé en sa faveur; mais, s'il +s'obstinait, de publier brusquement la protestation de Charles IV, de +déclarer que lui seul régnait en Espagne, et de traiter Ferdinand VII +en fils et en sujet rebelle. Les moyens les moins violents devaient +toujours être préférés[37]. Napoléon voulut que le général Savary se +rendit à l'instant même à Madrid, pour aller enfin y dire à Murat un +secret qu'on lui avait caché jusqu'ici, qu'il avait bien entrevu, mais +qu'il fallait lui faire connaître par un homme sûr, qui fût capable de +le diriger dans cette voie tortueuse, où les moindres faux pas +pouvaient devenir funestes. Le général Savary partit immédiatement +pour exécuter tout entière et sans réserve la volonté de Napoléon. + +[Note 37: On a nié que le général Savary eût reçu cette mission, et +que Napoléon l'eût donnée. On a voulu que la déplorable scène de +Bayonne soit sortie du hasard des événements; que la famille royale +d'Espagne, père, mère, fils, frère, oncles, soient tous venus par une +sorte d'entraînement involontaire se jeter dans les mains de Napoléon, +qui, les tenant une fois réunis, n'aurait pas résisté à la tentation +de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napoléon serait +beaucoup plus excusable dans cette hypothèse que dans l'autre. Quoi +qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun +doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napoléon, je +dirai ici la vérité comme je l'ai dite dans l'affaire du duc +d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter, +quand on écrit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passés. J'ai +donné précédemment la succession des pensées de Napoléon à l'égard de +l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'après des +documents irréfragables, c'est-à-dire d'après les correspondances +autographes contenues au Louvre, la succession de ses idées à l'égard +de la réunion de Bayonne. D'après ces correspondances, il ne saurait +être douteux que le général Savary reçut la mission que je lui +attribue. Dès qu'il arrive, en effet, il écrit à l'Empereur: _J'ai +rapporté vos intentions au prince Murat_. Le prince Murat répond à +l'Empereur: _Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout +marchera suivant vos désirs_. Ensuite, jour par jour, Murat raconte +tout ce qu'il fait pour conduire à Bayonne le fils, puis le père, les +frères et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de +Napoléon, transmises par le général Savary et d'autres agents envoyés +depuis. Les lettres de Napoléon contiennent en outre une approbation +de tous ces actes, d'abord à mots couverts, puis à mots découverts, +découverts jusqu'à ordonner au maréchal Bessières l'arrestation de +Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre à Bayonne. Ainsi la +résolution de faire venir les princes espagnols à Bayonne ne saurait +être niée pour Napoléon, pas plus que la mission de les y amener pour +le général Savary.] + +[En marge: Révolution momentanée dans les volontés de Napoléon à +l'égard de l'Espagne.] + +Cependant il se produisit tout à coup dans l'esprit de Napoléon l'un +de ces retours soudains qui étonnent quand on ne connaît pas la nature +humaine, et qu'on se hâte d'appeler des inconséquences, lorsqu'on les +rencontre chez des hommes d'une supériorité moins reconnue que celui +dont nous écrivons ici l'histoire. Bien qu'une sorte de penchant fatal +l'entraînât vers l'usurpation de la couronne d'Espagne, il ne se +dissimulait aucun des inconvénients attachés à cette déplorable +entreprise. Il pressentait le blâme de la conscience publique, +l'indignation des Espagnols, leur résistance opiniâtre, le parti +avantageux que l'Angleterre pourrait tirer de cette résistance; il +pressentait tous ces inconvénients avec une étonnante clairvoyance; et +néanmoins aveuglé, non sur les difficultés, mais sur son immense force +pour les vaincre, entraîné par la passion de fonder un ordre nouveau +en Europe, il marchait à son but, troublé toutefois de temps en temps +par l'apparition subite et passagère des plus sinistres images. Un +incident, mal compris jusqu'aujourd'hui, fit donc naître tout à coup +chez lui l'un de ces retours accidentels, et le porta un instant à +donner des ordres tout contraires à ceux qu'il avait expédiés +antérieurement, ordres que certains historiens mal informés ont +présentés comme la preuve que Napoléon dans l'affaire d'Espagne +n'avait pas voulu ce qui s'était fait, et qu'il avait été engagé plus +vite, plus loin qu'il n'aurait souhaité, par l'imprudente ambition de +Murat. + +[En marge: Nature des rapports adressés par M. de Tournon à Napoléon +sur les affaires d'Espagne.] + +Parmi les agents de Napoléon voyageant en Espagne s'en trouvait un +dans lequel il avait une juste confiance: c'était son chambellan de +Tournon, esprit froid, peu enclin aux illusions, et assez dévoué pour +dire la vérité. C'était l'un de ces hommes que Napoléon envoyait +volontiers remplir une mission indifférente en apparence, comme de +remettre une lettre de félicitations ou de condoléance, parce que +chemin faisant il observait beaucoup, observait bien, et rapportait +fidèlement ce qu'il avait observé. M. de Tournon depuis les six +derniers mois avait fait plusieurs voyages en Espagne, pour porter à +Charles IV des lettres de Napoléon. Il avait jugé la Péninsule et ce +qui allait s'y passer avec une sagacité que les événements n'ont que +trop justifiée. Ainsi, par exemple, il avait parfaitement discerné que +la vieille cour était au terme de sa domination; qu'une nouvelle cour +se préparait, adorée déjà des Espagnols; qu'il fallait chercher à se +l'attacher par le besoin qu'elle aurait de la protection française, se +bien garder de prendre la couronne d'Espagne, par force ou par ruse, +car on trouverait dans un peuple fanatique une résistance désespérée, +et que les avantages qu'on pourrait recueillir d'une telle conquête +ne vaudraient pas les efforts qu'il en coûterait pour l'accomplir. M. +de Tournon avait très-distinctement aperçu tout cela, et n'avait pas +craint de le dire dans ses nombreux voyages, tant en présence de Murat +que de ses officiers, tous épris d'entreprises aventureuses, méprisant +profondément la populace espagnole, et ne croyant pas qu'elle pût nous +résister quand les meilleurs soldats de l'Europe avaient fléchi devant +nous. M. de Tournon, après avoir vu pendant son dernier séjour à +Madrid les préludes de la révolution d'Aranjuez et l'enthousiasme du +peuple pour le jeune roi, était demeuré convaincu qu'il y aurait folie +à vouloir s'emparer de l'Espagne, soit par des moyens détournés, soit +par des moyens ouverts, et qu'il valait cent fois mieux faire de +Ferdinand VII un allié, qui serait plus soumis encore que Charles IV, +parce que le prince de la Paix et la vieille reine ne seraient plus à +ses côtés pour apporter à sa soumission l'intermittence de leurs +caprices ou de leurs rancunes. Napoléon avait ordonné à M. de Tournon +d'être le 15 mars à Burgos, se proposant d'y arriver lui-même à la +même époque, et voulant recueillir de la bouche d'un homme sûr le +détail de tout ce qui se serait passé. M. de Tournon traversa donc +pour aller à Burgos le quartier-général de Murat, ne dissimula ni à +lui ni à ses officiers l'effroi que lui inspirait l'entreprise dans +laquelle on s'engageait, s'exposa à toutes leurs railleries (Murat en +particulier ne s'en fit faute), et se rendit à Burgos le 15, comme il +en avait l'ordre. De Burgos il écrivit à Napoléon pour le supplier +humblement, mais avec l'insistance d'un honnête homme, de ne prendre +encore aucun parti définitif avant d'avoir vu l'Espagne de ses propres +yeux, surtout de ne point se décider d'après ce que lui manderaient +des militaires braves mais étourdis, ne rêvant que batailles et +couronnes; qu'on éprouverait en Espagne de cruels mécomptes, et +peut-être d'affreux malheurs. Il attendit à Burgos jusqu'au 24; et, ne +voyant point arriver Napoléon, il partit pour Paris, où il ne put être +rendu que le 29, en se hâtant le plus possible, vu l'état des routes +et des relais, ruinés alors par l'excessif usage qu'on venait d'en +faire. + +[En marge: Influence momentanée des rapports de M. de Tournon sur les +volontés de Napoléon.] + +[En marge: Lettre extraordinaire de Napoléon à Murat, en contradiction +avec tout ce qu'il lui avait écrit auparavant.] + +Murat n'ayant point écrit le 22 et le 23, occupé qu'il avait été de +son entrée à Madrid, Napoléon se trouva le 28 et le 29 sans nouvelles. +Il fut fort inquiet de ce qui avait pu survenir en Espagne, et dans +cet état d'extrême inquiétude il fut porté un instant à voir les +choses par leur côté le moins favorable. L'arrivée imprévue d'un +témoin oculaire, sage, bien informé, contredisant avec conviction et +désintéressement les rapports intéressés des militaires, l'arrivée +d'un pareil témoin produisit chez Napoléon un changement de résolution +soudain, et malheureusement trop court, car il dura à peine +vingt-quatre heures. Napoléon partagea toutes les anxiétés de M. de +Tournon à l'idée des Français pénétrant dans Madrid au moment d'une +révolution politique, se mêlant avec leur pétulance naturelle aux +factions qui divisaient l'Espagne, entrant en collision avec les +Espagnols, et l'engageant dans d'immenses difficultés, peut-être dans +une guerre d'extermination avec un peuple féroce, passionné pour son +indépendance. Sur-le-champ il écrivit à Murat pour lui dire que M. de +Tournon allait repartir et lui porter de nouveaux ordres, qu'il +marchait trop vite et se hâtait trop de paraître sous les murs de +Madrid (Murat cependant était plutôt en retard qu'en avance sur +l'époque désignée par Napoléon pour l'entrée dans la capitale): que +non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d'armée sur +Madrid, mais qu'il portait trop tôt le général Dupont au delà du +Guadarrama; qu'il n'aurait pas dû, en apprenant le retour des troupes +espagnoles du général Taranco vers la Vieille-Castille, dégarnir +Ségovie et Valladolid; qu'il fallait se garder de se mêler aux +Espagnols, de prendre part à leurs divisions, d'entrer surtout en +collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu'on +se tromperait si on croyait que les Espagnols étaient peu à craindre +parce qu'ils étaient désarmés; qu'indépendamment de leur férocité +naturelle ils auraient toute l'énergie d'un _peuple neuf, que les +passions politiques n'avaient point usé_; que l'armée, quoiqu'elle fût +à peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de résister à la +plus faible troupe française, se dissoudrait pour aller dans chaque +province _servir de noyau à une insurrection éternelle_; que les +prêtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Français ne +pouvaient venir que pour réformer le vieil état social de l'Espagne, +useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple +fanatique; que l'Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion +pour nous susciter de nouveaux embarras et nous créer d'immenses +difficultés; qu'il fallait donc ne rien hâter, et garder entre le père +et le fils une extrême réserve; que, relativement au père, il était +impossible de le faire régner plus long-temps, car le gouvernement de +la reine et du favori était devenu insupportable aux Espagnols; que, +relativement au fils, c'était au fond un ennemi de la France, car il +partageait au plus haut point tous les préjugés espagnols, et que +l'aversion qu'on lui supposait pour la politique de son père +(politique de concessions envers la France) était pour quelque chose +dans la popularité dont il jouissait; que l'expérience avait prouvé +combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la +politique des princes; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi +déclaré des Français; que cependant il ne fallait pas rompre avec lui, +car, tout médiocre qu'il était, pour nous l'opposer _on en ferait un +héros_; qu'entre l'impossibilité de faire régner le père et le danger +de se confier au fils, il ne fallait pas se hâter de choisir, ne pas +surtout laisser deviner le parti qu'on prendrait, ce qui était +d'autant plus facile que lui, Napoléon, _ne le savait pas encore_; +qu'il fallait donner à espérer la possibilité d'un arbitrage +bienveillant et désintéressé, et, quant à une entrevue avec Ferdinand +VII, ne s'y engager que dans le cas où la France serait décidément +obligée à le reconnaître; qu'en un mot la prudence conseillait de ne +rien brusquer, de ne rien précipiter; que le prince Murat devait en +particulier se garder des suggestions de son intérêt personnel; que +Napoléon songerait à lui, pourvu qu'il n'y songeât pas lui-même; que +la couronne de Portugal serait toujours à sa disposition pour +récompenser les services du plus fidèle de ses lieutenants, de celui +qui à tous ses mérites joignait l'avantage d'être l'époux de sa soeur. + +[En marge: Avril 1808.] + +[En marge: Napoléon, en apprenant la facile entrée des Français à +Madrid, revient à ses résolutions sur l'Espagne, et confirme les +premiers ordres donnés à Murat.] + +[En marge: Départ de Napoléon pour Bordeaux le 2 avril.] + +Tels étaient les sages conseils que Napoléon, sous l'influence et par +l'intermédiaire de M. de Tournon, allait adresser à son lieutenant, +lorsque, après avoir passé deux jours sans nouvelles, il reçut les +lettres de Murat datées du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son +entrée paisible à Madrid, l'accueil excellent qu'on lui avait fait, le +penchant des vieux souverains à se jeter dans ses bras, leur +empressement à protester contre l'abdication du 19, la facilité enfin +de rendre le trône vacant en refusant de reconnaître Ferdinand VII, et +en plaçant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqué et un roi +qui n'était pas reconnu. Napoléon, retrouvant sous sa main tous les +moyens auxquels il avait cessé de croire un moment, revint au plan que +la révolution d'Aranjuez avait suggéré à Murat et à lui-même, et +confirma les ordres dont le général Savary venait d'être, un peu avant +l'arrivée de M. de Tournon, constitué le dépositaire et l'exécuteur. +En conséquence, dans une nouvelle lettre datée du 30, Napoléon écrivit +à Murat qu'il approuvait toute sa conduite, qu'il avait bien fait +d'entrer dans Madrid; qu'il fallait cependant continuer d'éviter toute +collision, empêcher surtout qu'on ne fit aucun mal au prince de la +Paix, l'envoyer même à Bayonne, s'il se pouvait, protéger avec soin +les vieux souverains, les faire venir d'Aranjuez à l'Escurial, où ils +seraient au milieu de l'armée française, se garder de reconnaître +Ferdinand VII, et attendre enfin l'arrivée de la cour de France à +Bayonne, où elle allait se transporter immédiatement. Napoléon fit +partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si +prévoyante dont nous venons de donner l'analyse[38], mais sans avoir +pu lui cacher non plus ni la désapprobation passagère dont il avait +frappé la conduite de Murat, ni les appréhensions que lui causaient +quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya +sans lettre, avec la mission de continuer à tout observer, et de +préparer ses logements à Madrid. Napoléon partit lui-même le 2 avril +pour Bordeaux, où il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de +nouvelles lettres de Murat, et donner à tous ceux qu'on devait +conduire à Bayonne, de gré ou de force, le temps d'y être attirés et +rendus. Il laissa à Paris M. de Talleyrand, pour y occuper et y +entretenir les représentants de la diplomatie européenne, qui auraient +besoin d'être rassurés ou contenus à chaque courrier qui leur +parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre réclamait ce +genre de soins. Napoléon emmena le docile et fidèle M. de Champagny, +duquel il n'avait pas grande objection à craindre, et devança même sa +maison, tant il était pressé de se rapprocher du théâtre des +événements. S'attendant à demeurer long-temps sur la frontière +d'Espagne, et à y recevoir beaucoup de princes et de princesses, il +ordonna à l'impératrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il +arriva à Bordeaux le 4 avril, très-impatient d'apprendre des nouvelles +de Murat. + +[Note 38: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapportée +textuellement et discutée, quant à son authenticité, dans une note +spéciale que j'ai cru devoir rejeter à la fin de ce volume, pour ne +pas interrompre mon récit. Dans cette note j'ai voulu discuter les +points principaux de l'affaire d'Espagne et établir les fondements sur +lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit +méritait par son importance une attention toute particulière, et je +crois être parvenu à prouver et à expliquer son existence, que j'avais +été d'abord disposé à contester.] + +[En marge: Suite des événements à Madrid.] + +[En marge: Arrivée du général Savary à Madrid.] + +[En marge: Murat et Savary se servent de M. de Beauharnais pour +décider Ferdinand VII à se rendre au-devant de Napoléon.] + +Mais les événements à Madrid, ralentis un moment, parce que Murat +attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux +confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de l'Infantado, +les événements avaient bientôt repris leur cours. Tout en s'engageant +avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas que d'avoir +quelquefois des inquiétudes sur sa conduite, et de se demander s'il +avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur. Il fut donc +enchanté en recevant la lettre du 30, et, malgré le blâme momentané +dont M. de Tournon avait divulgué le secret à Madrid, il n'en +persévéra qu'avec plus de zèle et d'astuce dans le plan, si peu digne +de sa loyauté, qu'il avait inventé aussi vite que son maître. Le +général Savary venait d'arriver porteur des volontés secrètes de +Napoléon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de +Murat, et il n'y avait plus à hésiter sur la marche à suivre. Ne pas +reconnaître Ferdinand VII, l'induire à se rendre au-devant de +l'Empereur, s'il résistait se servir de la protestation de Charles IV +pour déclarer celui-ci seul roi d'Espagne, et Ferdinand VII un fils +rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix à ses bourreaux, +par humanité et par calcul, car il allait devenir dans les +circonstances un utile instrument, parut à Murat le plan indiqué par +les événements, et commandé d'ailleurs par Napoléon, qui était en +route alors vers Bayonne. Murat et le général Savary s'entendirent +pour mener à bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un +commode auxiliaire, c'était M. de Beauharnais, d'autant plus commode +qu'il était convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII +n'avait rien de mieux à faire que de courir au-devant de Napoléon, +pour se jeter dans ses bras ou à ses pieds, et obtenir de lui la +reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qui s'était +passé à Aranjuez, et la main d'une princesse française. Tous les jours +M. de Beauharnais conseillait cette conduite à Ferdinand, et celui-ci, +qui avait grande impatience de recevoir de Napoléon la permission de +régner, mais n'osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses +favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l'ambassadeur +de France dès qu'il aurait réuni à Madrid les hommes revêtus de sa +confiance. Il avait déjà écarté de son ministère les personnages qui +passaient pour être les plus dévoués au prince de la Paix, ou qui lui +inspiraient peu de goût. Il avait appelé à l'administration de la +guerre M. O'Farrill, militaire honorable, chargé autrefois de +commander les troupes espagnoles en Toscane; à l'administration des +finances, un ancien ministre fort respecté, M. d'Azanza; à +l'administration de la justice, don Sébastien Pinuela, employé +très-estimé de ce même département. Il avait écarté M. de Caballero, +qui seul avait tenu tête dans les derniers jours au prince de la +Paix, mais auquel on imputait dans la poursuite du procès de +l'Escurial un rôle peu favorable aux accusés, et il avait gardé aux +affaires étrangères M. de Cevallos, l'humble serviteur du prince de la +Paix en toute occasion, notamment dans la grande question du voyage +d'Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidèle +à la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un précieux titre, +c'était de détester les Français, que du reste il était prêt à servir +si leurs armes venaient à triompher. + +[En marge: Arrivée à Madrid du duc de l'Infantado et du chanoine +Escoïquiz.] + +Enfin, le duc de l'Infantado étant arrivé, Ferdinand VII le créa, +comme nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et +commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de +revoir et d'embrasser son précepteur, qu'il avait indignement livré +dans le procès de l'Escurial, mais qu'il aimait d'habitude, et avec +lequel il avait la coutume d'ouvrir son coeur, qu'il ouvrait à bien +peu de gens. Il voulut le combler de dignités, et le faire +grand-inquisiteur; ce que le chanoine Escoïquiz repoussa avec un feint +désintéressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne désirant +être que précepteur de son royal élève, mais, sous ce titre, aspirant +à gouverner l'Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de +conseiller d'État et le cordon de Charles III, comme pour accorder à +son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C'est avec ces divers +personnages, et en formant cependant avec le duc de l'Infantado et le +chanoine Escoïquiz un conseil plus intime, où se prenaient les +décisions les plus importantes, qu'il devait résoudre les grandes +questions desquelles dépendaient son sort et celui de la monarchie. + +[En marge: Importante question de savoir si Ferdinand VII doit aller à +la rencontre de Napoléon.] + +Les questions que Ferdinand avait à décider se résumaient en une +seule: irait-il au-devant de Napoléon pour s'acquérir sa +bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la +main d'une princesse française; ou bien attendrait-il fièrement à +Madrid, entouré de la fidélité et de l'enthousiasme de la nation, ce +que les Français oseraient entreprendre contre la dynastie? Même avant +de résoudre cette grave question, on avait multiplié les démarches +obséquieuses auprès de Napoléon. Après avoir envoyé au-devant de lui +trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nuñez, le duc +de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dépêché +l'infant don Carlos, pour aller jusqu'à Burgos, Vittoria, Irun, +Bayonne même, s'il fallait pousser jusque-là pour le joindre. Cette +première marque de respect donnée à Napoléon, restait à savoir quelles +concessions on ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas où il +prétendrait se constituer arbitre entre le père et le fils. On employa +plusieurs jours à délibérer sur ce sujet difficile. + +[En marge: Ignorance dans laquelle étaient les conseillers de +Ferdinand de l'état des négociations avec la France.] + +D'abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napoléon à l'égard de +l'Espagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoyés à +Lisbonne une autre armée qu'on n'estimait pas à moins de quatre-vingt +mille, et dont la marche, par Bayonne et Perpignan, par la Castille et +la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les +conseillers de Ferdinand, tant ceux qu'il venait d'introduire +nouvellement dans le ministère que ceux qui en faisaient partie du +temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des +relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des +affaires étrangères, n'avait été initié à aucune des négociations +conduites à Paris par M. Yzquierdo. Le prince de la Paix et la reine +en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n'en savait que +ce qu'on voulait bien lui en apprendre. D'ailleurs ces négociations +elles-mêmes, comme l'affirmait avec sagacité M. Yzquierdo, n'étaient +peut-être qu'un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les +desseins secrets de Napoléon. + +Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens, +ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince +de la Paix lui-même ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutôt +deviné que connu d'une manière certaine. Tandis qu'on délibérait, il +arriva à Madrid une dépêche de M. Yzquierdo adressée au prince de la +Paix, et écrite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la +révolution d'Aranjuez. Dans, cette dépêche, M. Yzquierdo rapportait +les détails de la négociation simulée existant entre les cabinets de +Madrid et de Paris. Il semblait, d'après cette négociation, que +Napoléon exigeait un traité perpétuel d'alliance entre les deux États, +l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, enfin, pour +s'épargner les difficultés du passage des troupes destinées à la garde +du Portugal, l'échange de ce royaume contre les provinces de l'Èbre +situées au pied des Pyrénées, telles que la Navarre, l'Aragon, la +Catalogne. À ces conditions, écrivait M. Yzquierdo, l'empereur +Napoléon donnerait au roi des Espagnes le titre d'empereur des +Amériques, accepterait Ferdinand VII comme héritier présomptif de la +couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse +française. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout +celle qui consistait dans l'abandon des provinces de l'Èbre, mais sans +succès. Il n'ajoutait pas, parce qu'il l'avait déjà dit de vive voix +dans son court passage à Madrid, que Napoléon voulait tout autre +chose, et aspirait à s'emparer de la couronne elle-même. Du reste, le +contenu de cette dépêche était rigoureusement exact, car M. de +Talleyrand, de son côté, avait fait un semblable rapport à l'Empereur, +lui offrant, s'il le désirait, d'en finir à ces conditions avec la +cour d'Espagne. + +[En marge: Fausse idée que les conseillers de Ferdinand se faisaient +du différend existant entre la France et l'Espagne.] + +Les conseillers de Ferdinand en recevant la dépêche de M. Yzquierdo, +qui ne leur était pas destinée, se crurent, dans leur ignorance des +hommes et des affaires, tout à fait initiés au secret de la politique +de Napoléon. Ils supposaient de bonne foi qu'entre les deux +gouvernements de France et d'Espagne, il ne s'agissait pas d'autre +chose que des questions mentionnées dans la dépêche de M. Yzquierdo, +et que Napoléon ne songeait nullement à se saisir de la couronne +d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Napoléon osât +braver la puissance de l'Espagne jusqu'à vouloir s'emparer de la +couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l'admettre. Qu'il +en eût le désir, ils l'admettaient moins encore. N'avait-il pas après +Austerlitz, après Iéna, laissé les souverains d'Autriche et de Prusse +sur leur trône? Il n'avait jusqu'ici détrôné que les Bourbons de +Naples, qui s'étaient attiré ce traitement sévère par une trahison +impardonnable. Or la cour d'Espagne n'avait en rien mérité un pareil +sort, puisqu'elle avait au contraire prodigué toutes ses ressources au +service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers +de Ferdinand, que de savoir si on échangerait quelques provinces +contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux +Français, si on consentirait à une alliance qui existait déjà de droit +et de fait, et qui après tout était dans les vrais intérêts des deux +pays. Le seul point délicat, c'était le sacrifice des provinces de +l'Èbre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui +pourrait nuire beaucoup à la popularité du jeune roi. Toutefois, sur +ce point même, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d'absolu. +C'était pour ainsi dire en échange de la route militaire vers le +Portugal que le cabinet français paraissait désirer les provinces de +l'Èbre. Mais si on préférait supporter la servitude de cette route +militaire, on serait dispensé d'abandonner les provinces demandées, on +en serait quitte pour un passage de troupes françaises, incommode mais +temporaire; car dès que Napoléon (ce qui ne pouvait manquer d'arriver) +aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forcé d'évacuer le +Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi délivrée de la présence de ses +troupes. + +[En marge: Principales raisons qui décident Ferdinand VII et ses +conseillers à aller à la rencontre de Napoléon.] + +Telle était la manière d'interpréter la dépêche de M. Yzquierdo. Les +conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pût arriver d'une +négociation directe avec Napoléon, ce serait d'être obligé à quelques +sacrifices relativement aux colonies, à la nouvelle stipulation d'une +alliance qui n'avait pas cessé d'exister, à la concession d'une route +militaire vers le Portugal, et qu'en retour on obtiendrait +certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Cette dernière +considération était celle qui exerçait le plus d'influence sur +l'esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant maître, et qui +à elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il ne leur vînt +pas à l'esprit qu'on pût refuser la reconnaissance de Ferdinand VII, +cependant certains symptômes leur avaient donné de l'inquiétude à ce +sujet. Les égards manifestés par Murat pour les vieux souverains, +l'empressement à les protéger par un détachement de cavalerie +française, la déclaration qu'on ne souffrirait aucun acte de rigueur +contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjuez, où la +vieille cour se consolait en se vantant de la protection de son +puissant ami Napoléon, tous ces signes faisaient appréhender à +Ferdinand et à sa petite cour quelque brusque revirement politique en +faveur de Charles IV, revirement amené par l'intervention de la +France. Bien que M. de Beauharnais leur eût laissé espérer, sans la +leur promettre, la bienveillance de Napoléon, ils n'obtenaient plus +depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le +conseil réitéré d'aller se jeter dans les bras de Napoléon, pour se +concilier sa faveur, qui n'était donc point acquise, puisqu'il fallait +aller la conquérir si loin. Murat, tenant à l'Empereur des Français +d'une manière bien plus directe, était encore moins rassurant. Il ne +montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et +n'accordait au jeune roi que le seul titre de prince des Asturies. +D'après d'autres propos toujours venus d'Aranjuez, on craignait que +les vieux souverains n'eussent l'idée d'aller eux-mêmes au-devant de +Napoléon lui raconter à leur manière la révolution d'Aranjuez, +surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs. +On craignait que le pouvoir ne revînt ainsi à Charles IV, et, sinon au +prince de la Paix, du moins à la reine, qui remettrait Ferdinand dans +sa triste situation de fils opprimé, le duc de l'Infantado, le +chanoine Escoïquiz dans des châteaux-forts, et se vengerait ainsi sur +les uns et les autres des quelques jours d'abaissement qu'elle venait +de subir, et surtout de la chute du favori, dont elle serait à jamais +inconsolable. + +Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que +l'ignorance des affaires ou les suggestions étrangères, amena +Ferdinand VII et ses ineptes conseillers à l'idée de se porter tous +ensemble à la rencontre de Napoléon. Le danger de compromettre dans +une négociation imprudente des provinces, des priviléges coloniaux, ou +quelque autre grand intérêt de la monarchie espagnole, ne se présenta +pas même à leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que +Charles IV n'allât lui-même plaider, et peut-être gagner sa cause +auprès de Napoléon. Ils auraient cent fois mieux aimé voir Napoléon +régner en Espagne que de voir la reine y ressaisir l'autorité royale; +sentiment que les vieux souverains éprouvaient à leur tour, et qui fit +tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de +Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte. + +[En marge: Efforts de Murat et du général Savary pour résoudre les +doutes de Ferdinand VII au sujet du voyage à Bayonne.] + +Dès que cette crainte eut pénétré dans l'esprit de la nouvelle cour, +la question du voyage pour aller à la rencontre de Napoléon se trouva +décidée, et les délibérations dont ce voyage put encore être l'objet +ne furent que les hésitations d'esprits faibles qui ne savent pas même +vouloir résolument ce qu'ils désirent. Du reste, pour terminer ces +hésitations, les efforts ne manquèrent ni de la part du prince Murat, +ni de la part du général Savary. Murat se servait tous les jours de M. +de Beauharnais pour faire parvenir à Ferdinand le conseil de partir, +en répétant à ce malheureux ambassadeur que c'était le seul moyen de +réparer la faute qu'il avait commise en empêchant le voyage en +Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoïquiz. Celui-ci, se +croyant bien rusé, beaucoup plus surtout que ne pouvait l'être un +militaire qui avait passé sa vie sur le champ de bataille, s'était +flatté de pénétrer facilement le secret de la cour de France, en +s'abouchant quelques instants avec celui qui la représentait à la tête +de l'armée française. Murat le vit, se garda bien de promettre à +l'avance la reconnaissance de Ferdinand VII, mais déclara plusieurs +fois que Napoléon n'avait que des intentions parfaitement amicales, +qu'il ne voulait en rien se mêler des affaires intérieures de +l'Espagne, que si ses troupes se trouvaient aux portes de Madrid au +moment de la dernière révolution, c'était un pur hasard; mais que, +l'Europe pouvant le rendre responsable de cette révolution, il était +obligé de s'assurer, avant de reconnaître le nouveau roi, que tout +s'était passé à Aranjuez légitimement et naturellement; que personne +mieux que Ferdinand VII ne saurait l'édifier complétement à ce sujet, +et que la présence de ce prince, les explications qui sortiraient de +sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l'esprit de Napoléon un +effet décisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s'était flatté +de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amènerait +infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi +d'Espagne. + +[En marge: Le voyage à Bayonne définitivement résolu.] + +On savait le général Savary arrivé à Madrid, et on le regardait, +quoiqu'il fût dans une position bien inférieure à celle de Murat, +comme plus initié peut-être à la vraie pensée de Napoléon. On désirait +donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoïquiz, le duc de +l'Infantado voulurent l'entretenir eux-mêmes, et le mettre ensuite en +présence de Ferdinand VII. Après avoir recueilli de sa bouche des +paroles plus explicites encore que celles qu'avait dites Murat, parce +que le général Savary était tenu à moins de réserve, ils le +présentèrent au prince des Asturies. Celui-ci interrogea le général +Savary sur l'utilité du voyage qu'on lui conseillait, et sur les +conséquences d'une entrevue avec Napoléon. Il n'était pas question +encore d'aller à Bayonne, mais seulement à Burgos ou à Vittoria; car +l'Empereur, assurait-on, était sur le point d'arriver, et il +s'agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprès de lui +les vieux souverains, d'être les premiers à parler, pour lui expliquer +de manière à le convaincre cette inexplicable révolution d'Aranjuez. +Le général Savary, sans engager la parole de l'Empereur, dont il +ignorait, disait-il, les intentions sur des événements qui étaient +inconnus lorsqu'il avait quitté Paris, n'eut pas de peine à abuser des +gens qui se seraient trompés à eux seuls, si on ne les avait trompés +soi-même. Affectant de ne parler que pour son propre compte, il +affirma cependant que, lorsque Napoléon aurait vu le prince espagnol, +entendu de sa bouche le récit des derniers événements, et surtout +acquis la conviction que la France aurait en lui un allié fidèle, il +le reconnaîtrait pour roi d'Espagne. Il arriva là ce qui arrive dans +les entretiens de ce genre: le général Savary crut n'avoir rien promis +en faisant beaucoup espérer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu'on +lui avait donné à espérer, on le lui avait promis. Le général n'avait +pas plutôt quitté le prince, que la résolution, déjà prise à peu près, +de se rendre au-devant de Napoléon fut définitivement arrêtée. +Toutefois un incident faillit compromettre le résultat que Murat et +Savary venaient d'obtenir. + +L'Empereur avait prescrit d'arracher le prince de la Paix à la fureur +des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un +crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilité de +l'armée française, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument +à l'aide duquel il comptait bien faire mouvoir à son gré les vieux +souverains. D'autre part la vieille reine, fort secondée par +l'imbécile bonté de Charles IV, demandait comme une grâce, qui pour +elle passait avant le trône, et presque avant la vie, de sauver celui +qu'elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul ami, +victime, disait-elle, de sa trop grande amitié pour les Français. +Ainsi sauver le favori était non-seulement un acte d'humanité, mais +le moyen le plus sûr de remplir de gratitude et de joie la vieille +cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec +toute l'arrogance de la force qu'on lui remît le prince de la Paix, +lequel, détenu d'abord au village de Pinto, avait été transporté +ensuite à Villa-Viciosa, espèce de château royal où il était plus en +sûreté. On l'avait mis là sous une escorte de gardes du corps, résolus +à l'égorger plutôt que de le rendre. Après l'avoir chargé de fers, on +lui faisait son procès avec un barbare acharnement, inspiré à la fois +par la haine, par le désir de déshonorer la vieille cour, et de se +mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de +fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prêtaient à ces +indignités autant pour leur propre compte que pour celui de la vile +multitude qu'ils voulaient flatter. + +[En marge: Efforts de Murat pour faire délivrer le prince de la Paix.] + +Murat leur déclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait +sabrer par ses dragons les gardes du corps qui le détenaient, et +résoudrait ainsi la difficulté de vive force. Il faut dire, pour +l'honneur de ce vaillant homme, qu'en cette occasion une généreuse +indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et +plus les confidents de Ferdinand, peu capables de comprendre un noble +sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince +de la Paix contre Ferdinand VII, et on assure que l'idée d'assassiner +le prisonnier traversa un instant certaines têtes exaltées, on ne sait +lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour. + +[En marge: L'extradition du prince de la Paix ajournée dans l'intérêt +du voyage à Bayonne.] + +Le général Savary, plus avisé que Murat, crut s'apercevoir que la +chaleur qu'on mettait à réclamer le prince de la Paix excitait une +défiance qui nuisait à l'objet principal, c'est-à-dire au départ de +Ferdinand VII, et il prit sur lui de renoncer momentanément à +l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire à régler +ultérieurement, comme toutes les autres, dans la conférence qui allait +avoir lieu entre le nouveau roi d'Espagne et l'empereur des Français. + +Cette concession accordée, le départ de Ferdinand fut résolu. Ce +prince voulut d'abord aller à Aranjuez visiter son père, qu'il avait +laissé depuis le 19 mars (on était au 7 ou au 8 avril) dans l'abandon, +presque le dénûment, sans daigner le voir une seule fois. Il désirait +obtenir de lui une lettre pour Napoléon, afin de lier en quelque sorte +son vieux père par un témoignage de bienveillance donné en sa faveur. +Mais Charles IV reçut fort mal ce mauvais fils. La reine le reçut plus +mal encore, et on lui refusa tout témoignage dont il pût s'armer pour +établir sa bonne conduite dans les événements d'Aranjuez. + +[En marge: Ferdinand, prêt à quitter Madrid, organise une régence +chargée de gouverner en son absence.] + +Quoique un peu déconcerté par ce refus, il fit néanmoins ses +préparatifs pour partir le 10 avril. Il laissa une régence composée de +son oncle, l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill, +du ministre des finances d'Azanza, du ministre de la justice don +Sébastien de Pinuela, avec mission de donner en son absence les ordres +urgents, d'en référer à lui pour les affaires qui n'exigeraient pas +une décision immédiate, et de se concerter en toute chose avec le +conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents +les plus intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, le +ministre d'État Cevallos, et deux négociateurs expérimentés, MM. de +Musquiz et de Labrador. Il était en outre accompagné du duc de +San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de +Cevallos était chargé de correspondre avec la régence laissée à +Madrid. + +[En marge: Défiances du peuple espagnol relativement au voyage de +Bayonne.] + +Toutefois, ce ne fut pas chose facile que de faire agréer cette +résolution au peuple de Madrid. Les uns, par un orgueil tout espagnol, +pensaient que c'était assez que d'avoir envoyé au-devant de Napoléon +un frère du roi, l'infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi +que le souverain de l'Espagne dégénérée valait au moins l'empereur des +Français, vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les +autres, et c'était le plus grand nombre, commençant à entrevoir le +motif qui avait amené tant de Français dans la Péninsule, à +interpréter d'une manière sinistre le refus de reconnaître Ferdinand +VII, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de +Napoléon, car c'était se remettre soi-même dans ses puissantes mains. +Ils étaient loin de supposer qu'on pût pousser l'ineptie jusqu'à se +rendre à Bayonne sur le territoire français, mais ils jugeaient que, +plus on se rapprochait des Pyrénées, plus on se mettait à portée de +Napoléon et de ses armées. Il y eut à la nouvelle de ce voyage une +émotion inexprimable dans Madrid, et il se serait élevé un tumulte si +une proclamation de Ferdinand VII n'était venue apaiser les esprits, +en disant que Napoléon se rendait de sa personne à Madrid pour y +nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur +des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d'aller à la rencontre +d'un hôte aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d'Austerlitz et +de Friedland. + +[En marge: Départ de Ferdinand VII le 10 avril.] + +Cette proclamation prévint le tumulte, sans dissiper entièrement les +soupçons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir. +Ferdinand partit le 10 avril, entouré d'une foule immense, qui le +saluait avec un intérêt douloureux, avec des protestations d'un +dévouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait +apercevoir une sorte de compassion dédaigneuse pour la sotte crédulité +du jeune roi. + +[En marge: Le général Savary accompagne Ferdinand VII.] + +Il avait été convenu avec Murat que le général Savary, dans la crainte +de quelque retour de volonté de la part de Ferdinand et de ceux qui +l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraîner de +Burgos à Vittoria, de Vittoria à Bayonne, où il était présumable que +l'Empereur se serait arrêté. Il fut convenu en outre qu'on différerait +la demande de délivrer le prince de la Paix jusqu'à ce que Ferdinand +VII eût franchi la frontière, et que jusque-là on s'abstiendrait tant +de cette démarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages. + +Napoléon, par les généraux Savary et Reille envoyés successivement à +Madrid, avait annoncé à Murat la résolution de s'emparer de Ferdinand +VII en l'attirant à Bayonne, de faire régner Charles IV quelques jours +encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire +céder la couronne. Il avait même enjoint à Murat, si on ne décidait +pas Ferdinand VII à partir, de publier la protestation de Charles IV, +de déclarer que lui seul régnait, et que Ferdinand VII n'était qu'un +fils rebelle. Mais la facilité de Ferdinand VII à se porter à la +rencontre de Napoléon dispensait de recourir à ce moyen violent, et de +replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque +faibles que fussent ces mains, quelque facile qu'il pût paraître de +leur arracher le sceptre qu'on leur aurait rendu pour un moment, Murat +aima mieux ne pas repasser par ce chemin allongé, qui l'éloignait du +but auquel tendaient tous ses voeux. Il comprit donc qu'il fallait se +contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre à +Charles IV. Ferdinand VII, que les Espagnols désiraient avec passion, +une fois au pouvoir de Napoléon, il ne restait plus que Charles IV, +dont les Espagnols ne voulaient à aucun prix, et il se pouvait même +que celui-ci consentît également à se transporter à Bayonne. Alors +tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires, +seraient à la disposition de Napoléon, et le trône d'Espagne se +trouverait véritablement vacant. + +[En marge: Les vieux souverains, en apprenant que Ferdinand VII se +rend à Bayonne, veulent y aller aussi pour plaider eux-mêmes leur +cause.] + +Ce que Murat avait prévu ne manqua pas en effet d'arriver. À peine le +départ de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains +voulurent aussi être du voyage. Il leur avait été impossible depuis le +17 mars de se rassurer un seul instant. L'Espagne leur était devenue +odieuse. Ils parlaient sans cesse de la quitter, et d'aller habiter ne +fût-ce qu'une simple ferme en France, pays que leur puissant ami +Napoléon avait rendu si calme, si paisible, et si sûr. Mais ce fut +bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait +s'aboucher avec Napoléon. Quoiqu'ils n'eussent ni une grande espérance +ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de +dépit à l'idée que Ferdinand aurait gain de cause auprès de l'arbitre +de leurs destinées; que, roi reconnu et consolidé par la +reconnaissance de la France, il deviendrait leur maître, celui de +l'infortuné Godoy, et qu'il pourrait décider de leur sort et de celui +de toutes leurs créatures. Ne se contenant plus à cette idée, ils +conçurent le désir ardent d'aller eux-mêmes plaider leur cause contre +un fils dénaturé devant le souverain tout-puissant qui s'approchait +des Pyrénées. La reine d'Étrurie, qui haïssait son frère Ferdinand +dont elle était haïe, avait, elle aussi, à défendre les droits de son +jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait +que ces droits ne périssent au milieu du bouleversement général de la +Péninsule, et elle voulait aller avec son père et sa mère se jeter +dans les bras de Napoléon afin d'en obtenir justice et protection. +Elle contribua pour sa part à rendre plus vif le désir de ses vieux +parents, et à les précipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces +malheureux Bourbons étaient saisis d'une sorte d'émulation pour se +livrer eux-mêmes au conquérant redoutable, qui les attirait comme on +dit que le serpent attire les oiseaux dominés par une attraction +irrésistible et mystérieuse. + +Sur-le-champ ce désir fut transmis à Murat, qui en accueillit +l'expression avec une indicible joie. S'il n'eût obéi qu'à son +premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la +faire partir immédiatement à la suite de la jeune. Mais il craignait +de donner trop d'ombrages en faisant partir tous les membres de la +famille à la fois, de provoquer dans l'esprit de Ferdinand et de ses +conseillers des réflexions qui les détourneraient peut-être de leur +voyage, et surtout de prendre une pareille détermination sans avoir +l'agrément de l'Empereur. Il se borna donc à lui mander sur l'heure +cette nouvelle importante, ne doutant pas de la réponse, et voyant +avec bonheur tous les princes qui avaient droit à la couronne +d'Espagne courir d'eux-mêmes vers le gouffre ouvert à Bayonne. Il en +conçut des espérances folles, et se persuada que tout serait possible +en Espagne avec la force mêlée d'un peu d'adresse. + +[En marge: Voyage de Ferdinand VII jusqu'à Vittoria.] + +Pendant ce temps, Ferdinand VII et sa cour se dirigeaient vers Burgos +avec la lenteur ordinaire à ces Princes fainéants de l'Espagne +dégénérée. D'ailleurs les hommages empressés des populations ne +contribuaient pas peu à ralentir leur marche. Partout on brisait en ce +moment les bustes d'Emmanuel Godoy, et on promenait couronné de fleurs +celui de Ferdinand VII. Les villes que ce prince traversait lui +pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais, +pénétrées de crainte sur son sort, juraient de se dévouer pour lui +s'il en avait besoin. Elles rendaient ces témoignages plus expressifs +quand les Français pouvaient les remarquer, comme si elles avaient +voulu les avertir et de leur défiance et du dévouement qu'elles +étaient prêtes à déployer. + +[En marge: Séjour à Burgos, et désir de s'y arrêter.] + +[En marge: Le général Savary décide Ferdinand VII à poursuivre sa +route.] + +Arrivés à Burgos, Ferdinand VII et ses compagnons de voyage +éprouvèrent une surprise qui fit naître chez eux un commencement de +regret. Le général Savary leur avait toujours dit qu'il s'agissait +uniquement d'aller à la rencontre de Napoléon, qu'on le trouverait sur +la route de la Vieille-Castille, peut-être même à Burgos. Le désir +ardent d'être les premiers à le voir, de prévenir auprès de lui les +vieux souverains, leur avait ôté toute clairvoyance, jusqu'à ne pas +apercevoir un piége aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrénées, +en s'enfonçant au milieu des armées françaises, une sorte de +frémissement les avait saisis, et ils étaient presque tentés de +s'arrêter, d'autant plus qu'on n'entendait rien dire ni de Napoléon, +ni de sa prochaine arrivée. (Il était alors à Bordeaux.) Le général +Savary, qui ne les quittait pas, survint à l'instant, raffermit leur +confiance chancelante, leur affirma qu'ils allaient enfin rencontrer +Napoléon; que plus ils feraient de chemin vers lui, plus ils le +disposeraient en leur faveur, et que d'ailleurs ils seraient ainsi +rassurés deux jours plus tôt sur le sort qui les attendait. C'est un +moyen sûr d'entraîner les coeurs agités que de leur promettre un plus +prompt éclaircissement du doute qui les agite. On se décida donc à se +rendre à Vittoria. On y arriva le 13 avril au soir. + +[En marge: Arrivée de Ferdinand VII à Vittoria.] + +[En marge: Vive altercation du général Savary avec les conseillers de +Ferdinand VII.] + +À Vittoria, les hésitations de Ferdinand VII se convertirent en une +résistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au delà. +D'une part, il avait appris que, loin d'avoir franchi la frontière +espagnole, Napoléon n'était encore qu'à Bordeaux, et la susceptibilité +espagnole se sentait blessée de faire autant de pas à la rencontre +d'un hôte qui en faisait si peu. De l'autre, en approchant de la +frontière de France, la vérité commençait à luire. À Madrid, au milieu +de factions ennemies cherchant à se devancer l'une l'autre auprès de +Napoléon, au milieu d'un peuple infatué de lui-même, qui n'imaginait +pas qu'une main étrangère osât toucher à la couronne de Charles-Quint, +on avait pu croire que Napoléon avait remué ses armées uniquement pour +l'intérêt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de +la France, où tout le monde entrevoyait le but de Napoléon, où les +armées françaises, accumulées depuis long-temps, avaient dit +indiscrètement ce qu'elles supposaient de l'objet de leur mission, il +était plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait à +Bayonne et dans les environs que Napoléon venait tout simplement +achever son système politique, et remplacer sur le trône d'Espagne la +famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette +conduite naturelle de la part d'un conquérant, fondateur de dynastie, +si toutefois le succès couronnait l'entreprise, et surtout si les +colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir +l'empire britannique au delà des mers. Ces propos avaient passé des +provinces basques françaises dans les provinces basques espagnoles, et +ils produisirent sur l'esprit de Ferdinand VII et du chanoine +Escoïquiz une telle sensation que la résolution de s'arrêter à +Vittoria fut immédiatement prise. On donna pour motif la raison +d'étiquette, qui avait bien sa valeur; car aller à la rencontre de +Napoléon, au delà même de la frontière espagnole, n'était pas un acte +fort digne. Le général Savary, pour amener les Espagnols jusqu'à +Vittoria, avait toujours fait valoir auprès d'eux l'espérance et la +presque certitude de rencontrer Napoléon au relais suivant. Mais la +nouvelle certaine de la présence de Napoléon à Bordeaux ne permettait +plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu'on était +venu pour voir Napoléon, pour solliciter de lui la reconnaissance de +la nouvelle royauté, il fallait mettre les petites considérations de +côté, et marcher au but qu'on s'était proposé d'atteindre; qu'après +tout, ceux qui venaient à la rencontre de Napoléon avaient besoin de +lui, tandis qu'il n'avait pas besoin d'eux, et il était naturel dès +lors qu'ils fissent le chemin que d'autres affaires, toutes fort +graves, l'avaient jusqu'ici empêché de faire; qu'il fallait donc +cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une +démarche qu'on avait entreprise pour des motifs d'un grand intérêt. +Puis le général, chez lequel une sorte de vivacité militaire déjouait +souvent la prudence, voyant qu'il n'était pas écouté, changea tout à +coup de manière d'être, de caressant et de cauteleux devint arrogant +et dur, et, montant à cheval, leur dit qu'il en serait comme ils +voudraient, mais que quant à lui il retournait à Bayonne pour y +joindre l'Empereur, et qu'ils auraient probablement à se repentir de +leur changement de détermination. Il les laissa effrayés, mais pour le +moment obstinés dans leur résistance. + +[En marge: Le général Savary ne pouvant décider Ferdinand VII à +pousser au delà de Vittoria, part pour Bayonne afin de demander de +nouveaux ordres à Napoléon.] + +[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne le 14 avril.] + +Le général Savary partit aussitôt pour Bayonne, où il arriva le 14 +avril, peu d'heures avant l'Empereur, qui n'y fut rendu que le 14 au +soir. Celui-ci s'était arrêté quelques jours à Bordeaux, pour donner +aux princes espagnols le temps de s'approcher de la frontière, et être +dispensé de se porter à leur rencontre, ce qu'il aurait été contraint +de faire s'il avait été à Bayonne. À Bordeaux il avait occupé ses +loisirs, comme il avait coutume de le faire partout, à s'instruire de +ce qui intéressait le pays, à prendre des informations sur le commerce +de cette grande cité, et sur les moyens d'entretenir les relations de +la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses propres yeux combien +la ville de Bordeaux souffrait de l'état de guerre, il avait ordonné +qu'il lui fût accordé un prêt de plusieurs millions par le trésor +extraordinaire, et il avait prescrit un achat considérable de vins +pour le compte de la liste civile. Arrivé à Bayonne le 14, il apprit +avec grande satisfaction tout ce qui avait été fait à Madrid dans le +sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en +assurer l'exécution définitive. + +[En marge: Napoléon renvoie le général Savary à Vittoria, porteur +d'une lettre pour Ferdinand VII.] + +Après s'être concerté avec le général Savary, il convint de le +renvoyer à Vittoria, porteur d'une réponse à la lettre que Ferdinand +lui avait déjà adressée, et conçue dans des termes qui pussent attirer +ce prince à Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel. +Dans cette réponse Napoléon lui disait que les papiers de Charles IV +avaient dû le convaincre de sa bienveillance impériale (allusion aux +conseils d'indulgence donnés à Charles IV lors du procès de +l'Escurial); que par conséquent ses dispositions personnelles ne +pouvaient pas être douteuses; qu'en dirigeant les armées françaises +vers les points du littoral européen les plus propres à seconder ses +desseins contre l'Angleterre, il avait eu le projet de se rendre à +Madrid pour décider en passant son auguste ami Charles IV à quelques +réformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix; +qu'il avait souvent conseillé ce renvoi, mais que s'il n'avait pas +insisté davantage, c'était par ménagement pour d'augustes faiblesses, +faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n'étaient, comme les +autres hommes, que _faiblesse et erreur_; qu'au milieu de ces projets +il avait été surpris par les événements d'Aranjuez; qu'il n'entendait +aucunement s'en constituer le juge, mais que, ses armées s'étant +trouvées sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l'Europe +paraître le promoteur ou le complice d'une révolution qui avait +renversé du trône un allié et un ami; qu'il ne prétendait point +s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Espagne, mais que s'il +lui était démontré que l'abdication de Charles IV avait été +volontaire, il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître, lui +prince des Asturies, comme légitime souverain d'Espagne; que pour cela +un entretien de quelques heures paraissait désirable, et qu'enfin, à +la réserve observée depuis un mois de la part de la France, on ne +devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Français un juge +défavorablement prévenu. Puis venaient quelques conseils exprimés dans +le langage le plus élevé sur le procès intenté au prince de la Paix, +sur l'inconvénient qu'il y aurait à déshonorer non-seulement le +prince, mais le roi et la reine, à initier au secret des affaires de +l'État une multitude jalouse et malveillante, à lui donner la funeste +habitude de porter la main sur ceux qui l'avaient long-temps +gouvernée; car, ajoutait Napoléon, les _peuples se vengent volontiers +des hommages qu'ils nous rendent_. Il se montrait en finissant disposé +encore à l'idée d'un mariage, si les explications qui allaient lui +être données à Bayonne étaient de nature à le satisfaire. + +[En marge: Le général Savary chargé de porter à Vittoria la lettre de +Napoléon, et d'employer la force si Ferdinand VII résiste à +l'invitation de se rendre à Bayonne.] + +Cette lettre, adroit mélange d'indulgence, de hauteur, de raison, eût +été une belle pièce d'éloquence si elle n'avait caché une perfidie. Le +général Savary devait la porter à Vittoria, y joindre les +développements nécessaires, et au besoin ajouter de ces paroles +captieuses dont il était prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient +décider Ferdinand VII sans cependant engager Napoléon. Mais il fallait +prévoir le cas où Ferdinand VII et ses conseillers résisteraient à +toutes ces embûches. Ce cas survenant, Napoléon n'entendait pas +s'arrêter à mi-chemin. Il décida donc que la force serait employée. Il +avait fait passer en Espagne, outre la division d'observation des +Pyrénées occidentales, la réserve d'infanterie provisoire du général +Verdier, la division de cavalerie provisoire du général Lasalle, et de +nouveaux détachements de la garde impériale à cheval. Ces troupes, +réunies sous le maréchal Bessières, devaient, en occupant la +Vieille-Castille, assurer les derrières de l'armée. Il ordonna +sur-le-champ à Murat ainsi qu'au maréchal Bessières de ne pas hésiter, +et, sur un simple avis du général Savary, de faire arrêter le prince +des Asturies, en publiant du même coup la protestation de Charles IV, +en déclarant que celui-ci régnait seul, et que son fils n'était qu'un +usurpateur qui avait provoqué la révolution d'Aranjuez pour s'emparer +du trône. Néanmoins, si Ferdinand VII consentait à passer la frontière +et à venir à Bayonne, Napoléon agréait fort l'avis de Murat de ne pas +rendre à Charles IV le sceptre qu'on serait bientôt obligé de lui +reprendre, et d'acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux +souverains, puisqu'ils en avaient eux-mêmes exprimé le désir. Il lui +recommandait toujours, aussitôt que Ferdinand VII aurait passé la +frontière, de se faire livrer le prince de la Paix de gré ou de force, +et de l'envoyer à Bayonne. Telles furent les dispositions, qui +devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s'achevait par +la ruse, cette trame ténébreuse ourdie contre la couronne +d'Espagne[39]. + +[Note 39: C'est d'après la minute des ordres existant au Louvre que je +trace ce récit.] + +[En marge: Établissement de Napoléon au château de Marac.] + +Après avoir donné ces ordres et renvoyé le général Savary à Vittoria, +Napoléon s'occupa de faire à Bayonne un établissement qui lui permît +d'y séjourner quelques mois. Il s'attendait à y recevoir, +indépendamment de l'impératrice Joséphine, grand nombre de princes et +princesses, et par ce motif il tenait à laisser disponibles les +logements qu'il occupait dans l'intérieur de la ville. Dans ce pays, +l'un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napoléon a +malheureusement attaché un souvenir moins beau que ceux dont il a +rempli l'Égypte, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne, dans ce pays +composé de jolis coteaux, que baigne l'Adour, que les Pyrénées +couronnent, que la mer termine à l'horizon, il y avait à une lieue de +Bayonne un petit château, d'architecture régulière, d'origine +incertaine, construit, dit-on, pour l'une de ces princesses que la +France et l'Espagne se donnaient autrefois en mariage, placé au milieu +d'un agréable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un +soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napoléon voulut le posséder +sur-le-champ. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel désir +ni les ruses ni les violences que coûtait en ce moment la couronne +d'Espagne. On fut charmé de le lui vendre pour une centaine de mille +francs. On le décora fort à la hâte avec les ressources qu'offrait le +pays. Le jardin fut changé en un camp pour les troupes de la garde +impériale. Napoléon alla s'y établir le 17, et laissa libres les +appartements qu'il occupait à Bayonne, afin de loger la famille royale +d'Espagne, qu'on espérait bientôt y réunir tout entière. + +[En marge: Retour du général Savary à Vittoria.] + +[En marge: Grands personnages accourus auprès de Ferdinand.] + +[En marge: Conseils prévoyants de M. d'Urquijo.] + +Le général Savary, parti en toute hâte pour Vittoria, y trouva +Ferdinand entouré non-seulement des conseillers qui l'avaient suivi, +mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir +leurs services et leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un +fort considérable: c'était l'ancien premier ministre d'Urquijo, +disgracié si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la +Paix avait définitivement prévalu, et retiré depuis dans la Biscaye, +sa patrie. Esprit ferme, pénétrant, mais chagrin, M. d'Urquijo tint à +Ferdinand, devant ses autres conseillers, le langage d'un homme +d'État, sage et expérimenté. Il dit à lui et à eux que rien n'était +plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au delà des +frontières; que, sous le rapport des égards, on avait fait tout ce que +pouvait désirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en +venant le recevoir aux extrémités du royaume; qu'aller au delà c'était +manquer à la dignité de la couronne espagnole, et commettre surtout un +acte d'insigne duperie; que si on avait lu avec attention le récit de +la révolution d'Aranjuez, inséré dans le journal officiel de l'Empire +(le _Moniteur_), on y aurait vu percer l'intention de discréditer le +nouveau roi, de lui contester son titre, d'inspirer de l'intérêt pour +le vieux souverain, ce qui décelait le parti pris de repousser l'un +comme usurpateur, l'autre comme incapable de régner; que si on avait +bien observé depuis quelque temps la politique de Napoléon à l'égard +de l'Espagne, on y aurait découvert le projet de se débarrasser de la +maison de Bourbon, et de faire rentrer la Péninsule dans le système de +l'Empire français; que l'indifférence affectée pour la proclamation du +prince de la Paix, accompagnée du soin de disperser les flottes et les +armées espagnoles en appelant les unes dans les ports de France, les +autres dans le Nord, révélait jusqu'à l'évidence le projet de se +venger à la première occasion, et que la réunion de tant de forces au +Midi après la conclusion des affaires du Nord ne pouvait plus laisser +de doute sur un tel sujet. + +[En marge: Altercation entre M. d'Urquijo et les conseillers de +Ferdinand.] + +À ces réflexions fort sages, MM. de Musquiz et de Labrador, qui +avaient appris dans les diverses cours de l'Europe à se former +quelques idées justes de la politique générale, donnèrent des marques +d'assentiment; mais on ne tint pas compte de leur avis. Les +conseillers en crédit étaient le médiocre et versatile Cevallos, +cachant la duplicité sous la violence, ne pardonnant pas à M. +d'Urquijo les torts qu'il avait eus autrefois à l'égard de cet homme +éminent, car il avait été l'instrument subalterne de sa disgrâce, et +peu disposé par conséquent à accueillir ses idées, puis les deux +confidents intimes du prince, le duc de l'Infantado et le chanoine +Escoïquiz, aimant l'un et l'autre à rêver un heureux règne sous leur +bienfaisante influence, et repoussant tout ce qui contrariait ce rêve +de leur vanité. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre qu'ils +eussent commencé et déjà poussé fort avant la plus fatale des +imprudences. Il leur en coûtait aussi de croire qu'ils étaient à +l'origine d'une longue suite d'infortunes, au lieu d'être à l'origine +d'une longue suite de prospérités. Aussi repoussèrent-ils les +sinistres prophéties de M. d'Urquijo comme les vues d'un esprit +morose, aigri par la disgrâce.--Quoi donc! s'écria le duc de +l'Infantado avec la plus étrange assurance, quoi! un héros entouré de +tant de gloire descendrait à la plus basse des perfidies!--Vous ne +connaissez pas les héros, répondit avec amertume et dédain M. +d'Urquijo; vous n'avez pas lu Plutarque! Lisez-le, et vous verrez que +les plus grands de tous ont élevé leur grandeur sur des monceaux de +cadavres. Les fondateurs de dynasties surtout n'ont le plus souvent +édifié leur ouvrage que sur la perfidie, la violence, le larcin! Notre +Charles-Quint, que n'a-t-il pas fait en Allemagne, en Italie, même en +Espagne! et je ne remonte pas aux plus mauvais de vos princes. La +postérité ne tient compte que du résultat. Si les auteurs de tant +d'actes coupables ont fondé de grands empires, rendu les peuples +puissants et heureux, elle ne se soucie guère des princes qu'ils ont +dépouillés, des armées qu'ils ont sacrifiées.--Le duc de l'Infantado, +le chanoine Escoïquiz, insistant sur la réprobation à laquelle +s'exposerait Napoléon en usurpant la couronne, sur le soulèvement +qu'il produirait soit en Espagne, soit en Europe, sur la guerre +éternelle qu'il s'attirerait, M. d'Urquijo leur répondit que l'Europe +jusqu'ici n'avait su que se faire battre par les Français; que les +coalitions, mal conduites, travaillées de divisions intestines, +n'avaient aucune chance de succès; qu'une seule puissance, l'Autriche, +était encore en mesure de livrer une bataille, mais que même avec +l'appui de l'Angleterre elle serait écrasée, et payerait sa résistance +de nouvelles pertes de territoire; que l'Espagne pourrait bien faire +une guerre de partisans, mais qu'au fond son rôle se bornerait à +servir de champ de bataille aux Anglais et aux Français, qu'elle +serait horriblement ravagée, que ses colonies profiteraient de +l'occasion pour secouer le joug de la métropole; que si Napoléon +savait se borner dans ses vues d'agrandissement, donner de bonnes +institutions aux pays soumis à son système, il établirait d'une +manière durable lui et sa dynastie; que les peuples de la Péninsule, +liés à ceux de France par des intérêts de tout genre, quand ils +verraient qu'ils se battaient pour la cause d'une famille beaucoup +plus que pour celle de la nation, finiraient par se rattacher à un +gouvernement civilisateur; qu'après tout les dynasties qui avaient +régénéré l'Espagne étaient toujours venues du dehors; qu'il suffisait +que Napoléon ajoutât à son génie un peu de prudence pour que les +Bourbons perdissent définitivement leur cause; qu'en tout cas +l'Espagne serait accablée d'un déluge de maux, et frappée certainement +de la perte de ses colonies; qu'il fallait donc ne pas se jeter dans +les filets de Napoléon, mais rebrousser chemin au plus tôt; que, si on +ne le pouvait pas, il fallait dérober le roi sous un déguisement, le +ramener à Madrid ou dans le midi de l'Espagne, et que là, placé à la +tête de la nation, il aurait de bien meilleures chances de traiter +avec Napoléon à des conditions acceptables. + +Il est rare qu'un homme d'État pénètre dans l'avenir aussi +profondément que le fit M. d'Urquijo en cette occasion. Il n'obtint +cependant que le sourire dédaigneux de l'ignorance aveuglée, et dans +son dépit il partit sur-le-champ, sans vouloir accompagner le roi, +pour lequel on lui demandait la continuation de ses conseils, tout en +refusant de les suivre.--Si vous désirez, dit-il, que j'aille seul à +Bayonne, discuter, négocier, tenir tête à l'ennemi commun, tandis que +vous vous retirerez dans les profondeurs de la Péninsule, soit; mais +autrement je ne veux pas, en vous accompagnant, ternir ma réputation, +seul bien qui me reste dans ma disgrâce, et au milieu des malheurs de +notre commune patrie.-- + +[En marge: Départ de M. d'Urquijo, et remise de la lettre de Napoléon +à Ferdinand VII.] + +[En marge: Sur les vagues assurances contenues dans la lettre de +Napoléon, Ferdinand se décide à partir pour Bayonne.] + +M. d'Urquijo non écouté se retira à l'instant, et livra à eux-mêmes +les conseillers de Ferdinand, toujours fort entêtés, mais quelque peu +troublés néanmoins des sinistres prédictions d'un homme clairvoyant +et ferme. Le général Savary étant survenu, avec la lettre de Napoléon +à la main, ils reprirent toute leur confiance en leurs propres +lumières, et dans la destinée. Cette lettre, dans laquelle ils +auraient dû apercevoir à toutes les lignes une intention cachée et +menaçante, car l'étrange prétention de juger le litige survenu entre +le père et le fils ne pouvait révéler que la volonté de condamner l'un +des deux, et celui des deux évidemment qui était le plus capable de +régner, cette lettre, loin de leur dessiller les yeux, ne fit que les +abuser davantage. Ils ne furent sensibles qu'au passage dans lequel +Napoléon disait qu'il avait besoin d'être édifié sur les événements +d'Aranjuez, qu'il espérait l'être à la suite de son entretien avec +Ferdinand VII, et qu'immédiatement après il ne ferait aucune +difficulté de le reconnaître pour roi d'Espagne. Cette vague promesse +leur rendit toutes leurs illusions. Ils y virent la certitude d'être +reconnus le lendemain de leur arrivée à Bayonne, et ils eurent la +simplicité de demander au général Savary si ce n'était pas ainsi qu'il +fallait interpréter la lettre de Napoléon; à quoi le général répondit +qu'ils avaient bien raison de l'interpréter de la sorte, et qu'elle ne +voulait pas dire autre chose. Ainsi rassurés, ils résolurent de partir +le 19 au matin de Vittoria, pour aller coucher le soir à Irun, en se +faisant précéder d'un envoyé qui annoncerait leur arrivée à Bayonne. +Il faut ajouter aussi que les troupes du général Verdier réunies à +Vittoria, et les entourant de toutes parts, ne leur auraient guère +laissé la liberté du choix, s'ils avaient voulu agir autrement. Du +reste ils ne s'aperçurent même pas de cette contrainte, tant ils +étaient aveuglés sur leur péril. + +[En marge: Au moment du départ de Ferdinand, le peuple se précipite +sur les voitures pour l'empêcher de partir.] + +[En marge: La foule s'étant apaisée, Ferdinand part le 19 pour +Bayonne.] + +Mais le peuple des provinces environnantes, accouru pour voir +Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses +conseillers. M. d'Urquijo avait répété à tout venant ce qu'il avait +dit à la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouvé de l'écho, +et une multitude de sujets fidèles s'étaient réunis pour s'opposer au +départ de leur jeune roi. Le 19 au matin, moment assigné pour se +mettre en route, et les voitures royales étant attelées, il s'éleva +soudainement un tumulte populaire. Une foule de paysans armés, qui, +depuis plusieurs jours, couchaient à terre, soit devant la porte, soit +dans l'intérieur de la demeure royale, manifestèrent l'intention de +s'opposer au voyage. L'un d'eux, armé d'une faucille, coupa les traits +des voitures et détela les mules, qui furent ramenées aux écuries. Une +collision pouvait s'ensuivre avec les troupes françaises chargées +d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonné à l'infanterie de +rester dans les casernes les armes chargées, la mèche des canons +allumée. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place où +étaient les voitures, mais à une certaine distance des rassemblements, +le sabre au poing, dans une immobilité menaçante. Les conseillers de +Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuisît à leur cause, +envoyèrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le +duc, qui jouissait d'une grande considération, se jeta au milieu de la +foule, réussit à la calmer, en invoquant le respect dû aux volontés +royales, et affirma que si on allait à Bayonne, c'est qu'on avait la +certitude d'en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de +Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance française. Le peuple +s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent +attelées de nouveau sans obstacle, et Ferdinand VII monta en voiture +en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations à +travers lesquelles perçaient quelques cris de colère et de pitié. Les +superbes escadrons de la garde impériale, s'ébranlant au galop, +entourèrent aussitôt les voitures royales, comme pour rendre hommage à +celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte, +trompé par ses propres désirs encore plus que par l'habileté de son +adversaire, trompé comme s'il avait été le plus naïf, le plus loyal +des princes de son temps, tandis qu'il était l'un des plus dissimulés +et des moins sincères. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur, +avec mépris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientôt +l'étranger appuyé sur des armées formidables. + +[En marge: Arrivée de Ferdinand à Irun.] + +Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun, avec le projet de +passer la frontière française le lendemain. Le 20 au matin, il +traversa en effet la Bidassoa, fut fort surpris de ne trouver pour le +recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprès +de Napoléon, et n'apportant après l'avoir vu que les plus tristes +pressentiments. Mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas; le +pont de la Bidassoa était franchi, et il fallait s'enfoncer dans +l'abîme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d'y être englouti. En +approchant de Bayonne le prince rencontra les maréchaux Duroc et +Berthier envoyés pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du +titre de prince des Asturies. Il n'y avait là rien de très-inquiétant +encore, car Napoléon avait pris pour thème de sa politique de ne +reconnaître ce qui s'était passé à Aranjuez qu'après explication. On +pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s'alarmer. + +[En marge: Arrivée de Ferdinand à Bayonne.] + +[En marge: Première entrevue de Napoléon avec Ferdinand.] + +Parvenu à Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes, +et une population peu nombreuse, car personne n'était averti de son +arrivée. Il fut conduit dans une résidence fort différente des +magnifiques palais de la royauté espagnole, mais la seule dont on pût +disposer dans la ville. À peine était-il descendu de voiture, que +Napoléon, accouru à cheval du château de Marac, lui fit la première +visite. L'empereur des Français embrassa le prince espagnol avec tous +les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre +de prince des Asturies, ce qui n'était que la continuation d'un +traitement convenu, et le quitta après quelques minutes, sous prétexte +de lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui +pût donner lieu à une interprétation quelconque. Une heure après, des +chambellans vinrent engager le prince et sa suite à dîner au château +de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet à la fin du jour, suivi de sa +petite cour, et fut reçu de la même façon, c'est-à-dire avec une +politesse recherchée, mais avec une extrême réserve quant à ce qui +touchait à la politique. Après le dîner, l'Empereur s'entretint d'une +manière générale avec Ferdinand et ses conseillers, et eut bientôt +démêlé sous l'immobilité de visage habituelle au jeune roi, sous le +silence qu'il gardait ordinairement, une médiocrité qui n'était pas +exempte de fourberie; à travers les discours plus abondants du +précepteur Escoïquiz, un esprit cultivé, mais étranger à la politique; +enfin, sous la gravité du duc d'Infantado, un honnête homme, se +respectant beaucoup plus qu'il ne fallait, car une grande ambition +sans talent formait tout son mérite. Napoléon, après avoir aperçu d'un +coup d'oeil à quelles gens il avait affaire, les congédia tous, sous +le prétexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine +Escoïquiz, en exprimant le désir, qui était un ordre, d'avoir un +entretien avec lui. Il laissa au général Savary le soin d'aller dire +au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-même au +précepteur, avec lequel il préférait s'aboucher, parce qu'il lui +supposait plus d'esprit. + +[En marge: Long entretien de Napoléon avec le chanoine Escoïquiz, dans +lequel il lui dévoile toute sa politique.] + +Son secret lui pesait doublement, car il y avait long-temps qu'il le +gardait, et ce secret était une perfidie, genre de forfait étranger à +son coeur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des +conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la +franchise qu'il apporterait dans l'exposé de ses desseins, et par +l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient +agir. Il commença d'abord par flatter le chanoine, et par lui dire +qu'il le savait homme d'esprit, et qu'avec lui il pouvait parler +franchement. Puis, sans autre préambule, et comme pressé de se +décharger le coeur, il lui déclara qu'il avait fait venir les princes +d'Espagne pour leur ôter à tous, père et fils, la couronne de leurs +aïeux; que depuis plusieurs années il s'apercevait des trahisons de la +cour de Madrid; qu'il n'en avait rien témoigné, mais que, débarrassé +maintenant des affaires du Nord, il voulait régler celles du Midi; que +l'Espagne était nécessaire à ses desseins contre l'Angleterre, qu'il +était nécessaire à l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui +elle croupirait éternellement sous une dynastie incapable et +dégénérée; que le vieux Charles IV était un roi imbécile, que son +fils, quoique plus jeune, était tout aussi médiocre, et moins loyal: +témoin la révolution d'Aranjuez, dont on savait le secret à Paris, +sans être obligé de venir à Madrid pour l'apprendre; que l'Espagne +n'obtiendrait jamais sous de tels maîtres la régénération morale, +administrative, politique, dont elle avait besoin pour reprendre son +rang parmi les nations; que lui Napoléon ne trouverait jamais que +perfidie, fausse amitié, chez des Bourbons; qu'il était trop +expérimenté pour croire à l'efficacité des mariages; qu'une princesse +supérieure d'ailleurs n'était pas un trésor qu'on eût toujours à sa +disposition; qu'en eût-il une, il ne savait pas si elle aurait action +sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en +avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il était conquérant +après tout, fondateur de dynastie, obligé de fouler aux pieds une +quantité de considérations secondaires, pour arriver à son but placé à +une immense hauteur; qu'il n'avait pas le goût du mal, qu'il lui +coûtait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas +se trouver sous ses roues; que son parti enfin était pris, qu'il +allait enlever à Ferdinand VII la couronne d'Espagne, mais qu'il +voulait adoucir le coup en lui offrant un dédommagement; qu'il lui en +préparait un, fort bien choisi dans l'intérêt de son repos: c'était +la belle et paisible Étrurie, où ce prince irait régner à l'abri des +révolutions européennes, et où il serait plus heureux qu'au milieu de +ses Espagnes, qui étaient travaillées par l'esprit agitateur du temps, +et qu'un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et +rendre prospères. + +[En marge: Surprise du chanoine Escoïquiz en entendant l'exposé des +desseins de Napoléon.] + +En tenant cet audacieux discours, Napoléon avait été tour à tour doux, +caressant, impérieux, et avait poussé au dernier terme le cynisme de +l'ambition. Le pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'être +flatté, lui simple chanoine de Tolède, par le plus grand des hommes, +combattait en son coeur le chagrin d'entendre de telles déclarations. +Il était saisi, stupéfait; et cependant il ne perdit pas son talent de +disserter, et il en usa avec Napoléon, qui voulut en l'écoutant le +dédommager de ses peines. + +[En marge: Réponse d'Escoïquiz aux ouvertures de Napoléon.] + +[En marge: L'Étrurie offerte à Ferdinand pour le dédommager de la +perte de l'Espagne.] + +L'infortuné précepteur s'attacha à justifier la famille de Bourbon +auprès du chef de la famille Bonaparte. Il lui rappela qu'au moment +des plus grandes horreurs de la révolution française, la cour +d'Espagne n'avait déclaré la guerre qu'après la mort de Louis XVI; +qu'elle avait même saisi la première occasion de revenir au système de +paix, et du système de paix à celui de l'alliance entre les deux +États; que depuis elle avait prodigué à la France ses flottes, ses +armées, ses trésors; que si elle n'avait pas mieux servi, c'était non +pas défaut de bonne volonté, mais défaut de savoir; qu'il ne fallait +s'en prendre qu'au prince de la Paix, que lui seul était l'auteur de +tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme +alliée; que du reste ce détestable favori était pour jamais éloigné +du trône, que sous un jeune prince dévoué à Napoléon, attaché à lui +par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parenté, dirigé par +ses conseils, l'Espagne, bientôt régénérée, reprendrait le rang +qu'elle aurait toujours dû conserver, rendrait à la France tous les +services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu'il lui en coûtât +aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on +rencontrerait de la part de l'Espagne une résistance désespérée, +secondée par les Anglais, et peut-être par une partie de l'Europe; on +perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la +France que pour l'Espagne, et on imprimerait enfin une tache à la +gloire si éclatante du règne.--Mauvaise politique que la vôtre, +monsieur le chanoine! mauvaise politique! répliqua Napoléon avec un +sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre +savoir de me condamner si je laissais échapper l'occasion unique que +m'offrent la soumission du continent et la détresse de l'Angleterre +pour achever l'exécution de mon système. Vos Bourbons ne m'ont servi +qu'à contre-coeur, toujours prêts à me trahir. Un frère me vaudra +mieux, quoi que vous en disiez. La régénération de l'Espagne est +impossible par des princes d'une antique maison qui sera toujours, +malgré elle, l'appui des vieux abus. Mon parti est arrêté, il faut que +cette révolution s'accomplisse. L'Espagne ne perdra pas un village, +elle conservera toutes ses possessions. J'ai pris mes précautions pour +lui conserver ses colonies. Quant à votre prince, il sera dédommagé +s'il se soumet de bonne grâce à la force des choses. C'est à vous à +user de votre influence pour le disposer à accepter les dédommagements +que je lui réserve. Vous êtes assez instruit pour comprendre que je ne +fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses +exigences et ses rigueurs inévitables. + +[En marge: Vains efforts du chanoine Escoïquiz pour toucher le coeur +de Napoléon.] + +En disant ces choses et d'autres, dans un langage où perçait le regret +plutôt que le remords d'une pareille spoliation, Napoléon était devenu +doux, amical, et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus +familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille très-élevée +formait avec la sienne un singulier contraste. Effrayé de cette +inflexible résolution, le chanoine Escoïquiz, les larmes aux yeux, +s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier +Ferdinand VII de la révolution d'Aranjuez, s'attacha à prouver que +Charles IV avait abdiqué volontairement, que l'autorité de Ferdinand +VII était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant +avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu'il savait tout, que la +révolution d'Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui +persuader; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable, +mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession +qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner +trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine, ne réussissant pas +à toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya +de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux +conseillers, de leur rôle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la +postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru à la parole de +Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il +allait reconnaître le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou +de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire +à la parole d'un grand homme.--Vous êtes d'honnêtes gens, reprit +Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur, +qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que +vous avez cédé à une force supérieure. Aussi bien, ni vous ni +l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur +le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que +moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le à devenir roi +d'Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui +affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.-- + +[En marge: Tandis que Napoléon déclare ses intentions au chanoine +d'Escoïquiz, le général Savary est chargé de les signifier au prince +Ferdinand.] + +[En marge: Ferdinand et ses conseillers se décident à refuser toutes +les propositions de Napoléon.] + +L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné, et trouva +son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l'entretien qu'il +venait d'avoir avec le général Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune +forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui, dans la +bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait +signifié à Ferdinand VII qu'il fallait renoncer à la couronne +d'Espagne, et accepter l'Étrurie comme dédommagement du patrimoine de +Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette +cour, jusqu'ici complétement aveuglée sur son sort. On se réunit +autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la +disposition où l'on était par ne pas croire à son malheur, par +imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon, qu'il n'était +pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que +celle de Ferdinand VII, à une chose aussi inviolable que la couronne +d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de +territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait +planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il +voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de +ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par +conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de +Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny +sur la base d'un refus absolu. + +[En marge: Négociation avec M. de Champagny, rompue par suite des +emportements de M. de Cevallos.] + +Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir +un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse +n'empêchait pas l'emportement, parla à M. de Champagny avec une +violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici +que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes. +Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit:--Que parlez-vous +de fidélité aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez dû servir +fidèlement son père, dont vous étiez le ministre, qui l'avez abandonné +pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais joué que le +rôle d'un traître!--M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été +justement adressées par quiconque n'aurait eu rien à se reprocher, se +retira auprès de son nouveau maître, pour lui raconter ce qui s'était +passé. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel négociateur n'avait ni +assez d'autorité morale ni assez d'art pour défendre les droits de +son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui +avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de +la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations +resta la même: ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VII à +la couronne d'Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul +roi légitime si Ferdinand VII ne l'était pas. + +[En marge: Napoléon ordonne à Murat d'envoyer les vieux souverains et +le prince de la paix à Bayonne.] + +[En marge: Instruction de Napoléon à Murat, relativement à la manière +de se conduire avec les Espagnols.] + +Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait +que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant +Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux +motivées que celles de Ferdinand VII; car, si l'idée de protester +contre son abdication lui avait été suggérée par Murat, il n'en était +pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d'une +violence morale exercée sur son faible caractère, et qu'il était +très-fondé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si, en +la retirant à Ferdinand VII, on l'avait rendue à Charles IV. Napoléon, +regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer +au droit du fils le droit du père, ce qui ne créait pas le droit des +Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de +confusion dont il espérait profiter, pressa vivement Murat de faire +partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la +Paix, toujours prisonnier à Villa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat +d'employer la force, s'il le fallait, non pour le départ de la vieille +cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne +songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que +les Espagnols ne voulaient relâcher à aucun prix. Il recommanda en +même temps, pour préparer les esprits, de communiquer à la junte de +gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV, +ce qui réduisait à néant la royauté de Ferdinand VII, sans rétablir +celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour +l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il tâcha de faire bien +comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès +d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des +Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner +ensuite l'adhésion des hommes sensés, par l'évidence des biens dont +une royauté française serait la source, par la certitude qu'au prix +d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une +colonie, avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement, et +puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement +d'une force irrésistible. Napoléon prescrivit à Murat de bien se tenir +sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels +que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser +coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés +avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme à la veille d'une +insurrection qu'il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient +probablement tâter les Français; qu'il fallait dans ce cas les +recevoir énergiquement, de manière à leur ôter tout espoir de +résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre +de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas +s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tête des rues +principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du +canon, et, partout où la foule oserait se montrer à découvert, la +faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon +était conduit à la violence, par cette usurpation de la couronne +espagnole! + +[En marge: Murat dispose tout pour le départ de la vieille cour et du +prince de la Paix.] + +Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon: +c'était relativement au départ des vieux souverains, et à la +délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé à Charles IV et à la +reine, en réponse à l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les +verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient +qu'à préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince +de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle +qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis +les fatales journées d'Aranjuez. + +[En marge: Résistance des Espagnols à la délivrance du prince de la +Paix.] + +[En marge: Murat prend sur lui d'ordonner la délivrance du prince de +la Paix.] + +Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin passé la frontière, Murat +n'avait plus de ménagements à garder; et d'ailleurs les Espagnols, +irrités d'une telle faiblesse, humiliés d'avoir de tels princes, +semblaient pour un moment prêts à se détacher d'une famille si peu +digne du dévouement de la nation. On devait donc pour quelques jours +les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de délivrer le +prince de la Paix, il y eut chez eux une sorte de soulèvement. La +multitude avide de vengeance voyait avec désespoir sa victime lui +échapper. Les hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'étaient +compromis dans la révolution d'Aranjuez, craignaient qu'au milieu de +tous ces revirements politiques, le prince de la Paix ne ressaisît un +jour le pouvoir, et ne les punît de leur conduite. On se refusait donc +pour ces divers motifs à lui rendre la liberté. La junte de +gouvernement, composée des ministres et de l'infant don Antonio, +éprouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait dès +l'origine opposé aux instances de Murat une forte résistance, et +prétendu qu'étant sans autorité pour décider une semblable question, +elle devait en référer à Ferdinand VII. Elle s'était en effet adressée +à lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand, très-embarrassé de +répondre à ce message, avait déclaré que cette question serait traitée +et résolue à Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux +souverains de France et d'Espagne. La réponse de Ferdinand ayant été +immédiatement transmise à Murat, celui-ci considéra la question comme +tranchée par les ordres de Napoléon, et il exigea qu'on fît sortir de +prison le prince de la Paix pour l'envoyer à Bayonne. Il annonça du +reste qu'Emmanuel Godoy serait à jamais exilé d'Espagne, et qu'il ne +serait transporté en France que pour y recevoir la vie, seule chose +qu'on voulût sauver en lui. Murat, après avoir adressé cette +communication à la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur +Villa-Viciosa avec ordre d'enlever le prisonnier de gré ou de force. +Le marquis de Chasteler, qui était préposé à sa garde, mettant son +honneur à servir la haine nationale, se refusait à le rendre, quand la +junte, pour prévenir une collision, lui fit dire de le livrer. + +[En marge: Triste état dans lequel Emmanuel Godoy est livré à Murat.] + +[En marge: Son départ pour Bayonne.] + +[En marge: Départ de Charles IV et de la vieille reine pour Bayonne.] + +L'infortuné dominateur de l'Espagne, qui naguère encore était entouré +de toutes les superfluités du luxe, qui surpassait la royauté +elle-même en somptuosité, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au +camp de Murat presque sans vêtements, avec une longue barbe, des +blessures à peine fermées, et les marques des chaînes qu'il avait +portées. C'est dans ce triste état qu'il vit pour la première fois +l'ami qu'il s'était choisi au sein de la cour impériale, dans de bien +autres vues que celles qui se réalisaient aujourd'hui. Murat, chez qui +la générosité ne se démentait jamais, combla d'égards Emmanuel Godoy, +lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Bayonne +sous l'escorte de l'un de ses aides-de-camp, et de quelques cavaliers. +Cette partie des ordres de Napoléon exécutée, il s'occupa du départ +des vieux souverains, qui dans leur malheur ne se sentaient pas de +joie à l'idée de savoir que leur ami était sauvé, et qu'ils allaient +être prochainement en présence du tout-puissant empereur qui pouvait +les venger de leurs ennemis. Leurs préparatifs de voyage achevés, +préparatifs dont le principal consista à s'emparer des plus beaux +diamants de la couronne, ils demandèrent à Murat d'ordonner leur +départ. Ils vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au +milieu des troupes françaises, où ils virent et embrassèrent Murat +avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de là pour +se rendre à Buitrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la +lenteur qui convenait à leur âge et à leur mollesse. Ils rencontrèrent +sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie. +Il aurait suffi pour les étouffer toutes de la présence de la vieille +reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mépris de la nation. + +[En marge: Murat demeuré seul maître du gouvernement à Madrid.] + +[En marge: Publication de la protestation de Charles IV, et +suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement.] + +[En marge: Dispositions de la nation espagnole depuis le départ de +tous ses princes.] + +[En marge: Précautions militaires de Murat.] + +Murat cette fois était bien seul maître de l'Espagne, et pouvait se +croire roi. Il venait, par ordre de Napoléon, de communiquer à la +junte la protestation de Charles IV, rédigée en quelque sorte sous sa +dictée, et de réclamer avec la publication de cette pièce la +suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La +junte embarrassée avait voulu faire partager la responsabilité au +conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait +renvoyée tout entière en refusant de s'expliquer. Murat avait terminé +le différend par une transaction, et on était convenu que les actes du +gouvernement seraient publiés au nom du roi, sans dire lequel. Le +trône devenait ainsi tout à fait vacant, et les Espagnols commençaient +à s'en apercevoir avec une profonde douleur. Tantôt ils s'indignaient +contre l'ineptie et la lâcheté de leurs princes, qui s'étaient laissé +tromper, et précipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus +sortir; tantôt ils se sentaient pleins de pitié pour eux, et de fureur +contre les étrangers qui s'étaient introduits sur leur territoire par +la ruse et la violence. Les hommes éclairés, comprenant bien +maintenant pourquoi les Français avaient envahi Espagne, flottaient +entre leur haine de l'étranger et le désir de voir l'Espagne +réorganisée comme l'avait été la France par la main de Napoléon. +Attirés avec leurs femmes aux fêtes que donnait Murat, ils étaient +quelquefois entraînés, à demi séduits, mais jamais conquis +entièrement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manière +cette espèce d'entraînement. Quelquefois à la vue de la garde +impériale et de notre cavalerie il était saisi, il admirait même +Murat; mais notre infanterie, surtout composée de soldats jeunes, à +peine instruits, malades de la gale, et achevant leur éducation sous +ses yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait même la +confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs étaient +accourus à Madrid, armés de leurs fusils et de leurs coutelas, et +s'habituaient à nous braver des yeux avant de nous combattre avec +leurs armes. Quelques-uns, fanatisés par les moines, commettaient +d'horribles assassinats. Un homme du peuple avait tué à coups de +couteau deux de nos soldats, et blessé un troisième, sous +l'inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. Le curé de Caramanchel, +village aux portes de Madrid, avait assassiné l'un de nos officiers. +Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais +sans apaiser la haine qui commençait à naître. Une émotion +indéfinissable remplissait déjà les âmes, à tel point qu'un cheval +s'étant échappé sur la belle promenade du Prado, tout le monde s'était +enfui à l'idée qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et +les Français. Murat se faisant toujours illusion sur les dispositions +des Espagnols, mais stimulé par les avis réitérés de Napoléon, prenait +quelques précautions. Il avait logé en ville la garde et les +cuirassiers, et placé le reste des troupes sur les hauteurs qui +dominent Madrid. Il avait, aux trois divisions du maréchal Moncey, +ajouté la première division du général Dupont, et tenait ainsi Madrid +avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La +seconde division du général Dupont avait été portée à l'Escurial, la +troisième à Ségovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de +Madrid. Approvisionnées avec difficulté à cause de l'insuffisance des +transports, elles l'étaient néanmoins avec assez d'abondance. Le +traitement contre la gale, appliqué à nos jeunes soldats, les avait +presque tous remis en santé. Ils s'exerçaient tous les jours, et +commençaient à acquérir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter dès +leur entrée en Espagne. Murat leur avait donné des officiers pris dans +les sous-officiers de la garde, et apportait un soin infini à +l'organisation d'une armée qu'il regardait comme le soutien de sa +future couronne. La division du général Dupont surtout était fort +belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le répétons, montrer cela +tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat +se consacrant à une oeuvre qui lui plaisait fort, quelquefois encore +applaudi de la populace espagnole qui se laissait éblouir par sa +présence et par les beaux escadrons de la garde impériale, maître de +la junte, qui, placée entre deux rois absents, ne sachant auquel +obéir, obéissait à la force présente, Murat se croyait déjà roi +d'Espagne. Ses aides-de-camp, se croyant à leur tour grands seigneurs +de la nouvelle cour, le flattaient à qui mieux mieux, et lui, +renvoyant à Paris ces flatteries, écrivait à Napoléon: Je suis ici le +maître en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous +voudrez; elle remettra la couronne à celui des princes français que +vous aurez désigné.--Napoléon ne répondait à ces folles assurances +qu'en réitérant l'ordre de fortifier les principaux palais de Madrid, +et de tenir les officiers logés avec leurs troupes, mesures que Murat +exécutait plutôt par obéissance que par conviction de leur utilité. + +[En marge: Accueil que Napoléon fait au prince de la Paix.] + +Le prince de la Paix, acheminé en toute hâte vers Bayonne pour ne pas +donner le temps à la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva +bien avant ses vieux souverains. Napoléon était fort impatient de voir +cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en +servir. Après un instant d'entretien ce favori lui parut aussi +médiocre qu'on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques +avantages physiques qui l'avaient rendu cher à la reine des Espagnes, +par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des +affaires d'État, mais calomnié quand on voulait faire de lui un +monstre. Napoléon s'abstint toutefois, par égard pour le malheur, de +témoigner le mépris que lui inspirait un tel chef d'empire, et il se +hâta de le rassurer complétement sur son avenir et celui de ses vieux +maîtres, avenir qu'il promit de rendre sûr, paisible, opulent, digne +des anciens possesseurs de l'Espagne et des Indes. À cette promesse +Napoléon en ajouta une non moins douce, celle de les venger +promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre +du trône, et il demanda à être secondé dans ses projets auprès de la +reine et de Charles IV; ce qui lui fut promis, et ce qui devait être +facile à tenir, car le père et la mère étaient irrités contre leur +fils au point de lui préférer sur le trône de leurs ancêtres un +étranger, même un ennemi. + +[En marge: Arrivée de Charles IV à Bayonne, et accueil que lui fait +Napoléon.] + +[En marge: Accueil que Charles IV fait à Ferdinand.] + +On annonçait l'arrivée de Charles IV et de la reine pour le 30 avril. +La politique de Napoléon voulait que les vieux souverains fussent +seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les +recevoir comme s'ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si +la révolution d'Aranjuez ne s'était point accomplie. Il fit ranger les +troupes sous les armes, envoya sa cour à leur rencontre, ordonna de +tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui +étaient dans les eaux de l'Adour, et lui-même se prépara à mettre par +sa présence le comble aux honneurs qu'il leur ménageait. À midi ils +firent leur entrée à Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent +reçus aux portes de la ville par les autorités civiles et militaires, +trouvèrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l'infant +don Carlos, qu'ils accueillirent avec une indignation visible quoique +contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur était +destiné, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu'à se +croire en possession du pouvoir suprême: dernière et vaine apparence +dont Napoléon amusait leur vieillesse, avant de les précipiter tous, +père et enfants, dans le néant, où il voulait plonger les Bourbons. Un +moment après il arriva lui-même au galop, accompagné de ses +lieutenants, pour apporter l'hommage de sa toute-puissance au +vieillard, victime de ses calculs ambitieux. À peine arrivé en +présence de Charles IV, qu'il n'avait jamais vu, il lui ouvrit les +bras, et l'infortuné descendant de Louis XIV s'y jeta en pleurant, +comme il aurait fait avec un ami duquel il eût espéré la consolation +de ses chagrins. La reine déploya pour plaire tout l'art d'une femme +de cour, surtout avec l'impératrice Joséphine, arrivée depuis quelques +jours à Bayonne, et accourue auprès des souverains de l'Espagne. Après +un court entretien, Napoléon laissa Charles IV entouré des Espagnols +réunis à Bayonne, et des officiers et chambellans français, destinés à +composer son service d'honneur. D'après les intentions de Napoléon, +qui désirait qu'aucun des usages de la cour d'Espagne ne fût négligé +en cette occasion, il y eut un baise-main général. Chacun des +Espagnols présents vint, en s'agenouillant, baiser la main du vieux +roi et de la reine son épouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et +de prince des Asturies, vint à son tour s'incliner devant ses augustes +parents. On put facilement discerner à leur visage les sentiments +qu'ils éprouvaient. Quand cette cérémonie fut achevée, le roi et la +reine fatigués songèrent à s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son +frère ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne +pouvant plus se contenir, arrêta son fils aîné en lui disant: +Malheureux! n'as-tu pas assez déshonoré mes cheveux blancs?... +respecte au moins mon repos... Et il refusa ainsi de le voir autrement +qu'en public. Ferdinand VII, ramené en quelques heures par la seule +étiquette à la qualité de prince des Asturies, se sentit perdu: il +était puni, et Charles IV vengé! Mais celui-ci allait être bientôt +obligé d'acquitter dans les mains de Napoléon le prix de la vengeance +obtenue. + +[En marge: Mai 1808.] + +[En marge: Facilité avec laquelle les vieux souverains adhèrent aux +projets de Napoléon.] + +Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience, +c'était d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas +revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras, +et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de +s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il +leur préparait à Marac, ils eurent toute la journée pour s'entretenir +de leur situation et de leur sort futur. Le prince de la Paix leur eut +promptement fait connaître ce dont il s'agissait à Bayonne; ce qui ne +pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la +prétention de régner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que +Napoléon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France +une retraite sûre, magnifique, des revenus égaux à ceux des princes +régnants les mieux dotés de l'Europe, et pour toute privation la perte +d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis long-temps la fin prochaine. +Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon, +auxquels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne +connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait. + +Le lendemain Napoléon les fit inviter à dîner au château de Marac, où +il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands +honneurs. Charles IV et son épouse s'y rendirent dans les voitures +impériales, si différentes des antiques voitures de la cour d'Espagne, +qui étaient construites sur le même modèle que celles de Louis XIV. Il +avait la plus grande peine à y monter et à en descendre; et il +laissait voir jusque dans les moindres détails combien il était +étranger aux usages comme aux idées du temps présent. Arrivé au +château de Marac, il s'appuya pour mettre pied à terre sur le bras de +Napoléon, qui était venu le recevoir à la portière.--Appuyez-vous sur +moi, lui dit Napoléon, j'aurai de la force pour nous deux.--J'y compte +bien, répondit le vieux roi; et il lui témoigna une véritable +gratitude, tant il était heureux de trouver en France le repos, la +sécurité et l'opulence pour le reste de ses jours. Napoléon avait +oublié d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles +IV, ne l'apercevant pas, s'écria avec une vivacité embarrassante pour +tous les assistants: Où est donc Emmanuel?--On alla chercher le prince +de la Paix par ordre de l'Empereur, et on rendit à Charles IV cet ami, +sans lequel il ne savait plus exister. + +Tandis que Napoléon s'occupait d'adoucir le sort de ce vieil enfant +découronné, l'impératrice Joséphine veillait avec sa grâce accoutumée +sur la reine d'Espagne, et lui procurait les futiles distractions qui +étaient à sa portée, en lui offrant toutes les parures de Paris les +plus nouvelles et les plus recherchées. Mais l'épouse de Charles IV +était plus difficile à consoler que lui, en raison même de son +intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur +deux consolations certaines, la sûreté d'Emmanuel Godoy et le +détrônement de Ferdinand. + +[En marge: Napoléon, après les égards prodigués à Charles IV, songe à +se servir de lui pour en finir avec Ferdinand VII.] + +[En marge: Correspondance entre Charles IV et Ferdinand VII, dictée +par Napoléon.] + +[En marge: Réponse assez adroite de Ferdinand VII à Charles IV, dictée +par les meneurs de la jeune cour.] + +Après avoir ainsi comblé d'égards des hôtes augustes et malheureux, +Napoléon, impatient d'en finir, fit mouvoir les instruments qu'il +avait à sa disposition. D'après sa volonté, une lettre fut adressée à +Ferdinand par Charles IV, pour lui rappeler sa coupable conduite dans +les scènes d'Aranjuez, son imprudente ambition, son impuissance de +régner sur un pays livré par sa faute aux agitations révolutionnaires, +et lui demander de résigner la couronne. Cette sommation révélait +clairement aux conseillers détrompés de Ferdinand comment allait être +conduite la négociation depuis l'arrivée de l'ancienne cour. Il était +évident qu'on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser +un certain nombre de jours ou d'heures sur la tête du père, et la +faire passer ensuite de cette tête vieillie sur celle d'un prince de +la famille Bonaparte. Les meneurs de la jeune cour opposèrent à cette +sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdinand VII, +parlant à son père en fils soumis et respectueux, se déclarait prêt à +restituer la couronne, bien qu'il l'eût reçue par suite d'une +abdication volontaire, prêt toutefois à deux conditions: la première, +que Charles IV voudrait régner lui-même; la seconde, que la +restitution se ferait librement, à Madrid, en présence de la nation +espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de +restituer la couronne à son père; car si celui-ci ne voulait pas +régner, Ferdinand se considérait comme seul roi légitime, d'après les +lois de la monarchie espagnole; et si la rétrocession se faisait +ailleurs qu'à Madrid, au sein même de la nation assemblée, elle ne +serait ni libre, ni digne, ni sûre. + +[En marge: Réplique de Charles IV, également dictée par Napoléon.] + +La réponse était habile et convenable. On fit répliquer par Charles +IV, en s'appuyant toujours sur l'irrégularité de l'abdication, sur les +violences qui l'avaient amenée, sur l'impossibilité où se trouvait +Ferdinand de gouverner l'Espagne sortie d'un long sommeil et prête à +entrer dans la carrière des révolutions, sur la nécessité de remettre +à Napoléon le soin d'assurer le bonheur des peuples de la Péninsule. +On finissait en laissant voir des intentions menaçantes si cette +obstination ne cessait pas. À cette réplique la jeune cour opposa une +contre-réplique semblable au premier dire de Ferdinand VII. + +[En marge: Charles IV se déclare seul roi d'Espagne, et nomme Murat +son lieutenant.] + +La négociation n'avançait pas, car on avait employé du 1er au 4 mai à +échanger cette vaine correspondance. Napoléon commençait à éprouver +l'impatience la plus vive, et il était résolu à faire déclarer +Ferdinand VII rebelle, à rendre la couronne à Charles IV, qui la lui +transmettrait ensuite, après un délai plus ou moins long. Il fit +d'abord, par l'intermédiaire du prince de la Paix, rédiger un acte en +vertu duquel Charles IV se déclarait seul légitime roi des Espagnes, +et, dans l'impuissance où il était d'exercer lui-même son autorité, +nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses +pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes. +Napoléon regardait cette transition comme nécessaire pour passer de la +royauté des Bourbons à celle des Bonaparte. Il s'empressa d'expédier +ce décret, avec l'ordre, déjà donné depuis plusieurs jours et réitéré +en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui +s'y trouvaient encore: le plus jeune des infants, don Francisco de +Paula; l'oncle de Ferdinand, don Antonio, président de la junte, et la +reine d'Étrurie, qu'une indisposition avait empêchée de suivre ses +parents. Après avoir pris ces mesures, il se disposait à mettre un +terme aux scènes de Bayonne par une solution qu'il imposerait +lui-même, lorsque les événements de Madrid vinrent rendre facile le +dénoûment qu'il désirait, en le dispensant d'y employer la force. + +[En marge: Événements à Madrid, et tentatives secrètes de Ferdinand +VII pour soulever les Espagnols en sa faveur.] + +[En marge: Situation de Madrid pendant les événements de Bayonne.] + +Tandis que Napoléon correspondait avec Madrid, Ferdinand VII, de son +côté, ne négligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui +excitassent l'intérêt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout +corriger le mauvais effet qu'avait produit son inepte conduite. Il +n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de pitié, presque +de dégoût pour sa personne que pour celle de son vieux père, en le +voyant donner dans le piége tendu par Napoléon. Il avait donc, par des +courriers qui partaient déguisés de Bayonne, et traversaient les +montagnes de l'Aragon pour gagner Madrid, fait répandre les nouvelles +qu'il croyait les plus propres à lui ramener l'opinion publique. Il +avait fait savoir qu'on voulait le violenter à Bayonne pour lui +arracher le sacrifice de ses droits, mais qu'il résistait, et +résisterait à toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient +plutôt sa mort que sa soumission aux volontés de l'étranger. Il se +peignait comme la plus noble, la plus intéressante des victimes, et de +manière à exalter pour lui tous les coeurs généreux. Ces courriers, +voulant éviter les routes directes, couvertes de troupes françaises, +perdaient un jour ou deux pour arriver à Madrid, mais y arrivaient +sûrement, et les nouvelles qu'ils portaient, propagées rapidement, +avaient ramené à Ferdinand VII l'opinion un moment aliénée. Le bruit +universellement accrédité que Ferdinand VII était à Bayonne l'objet de +violences brutales, et qu'il y opposait une résistance héroïque, avait +ranimé en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s'était +accrue, comme nous l'avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne +pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveillées par +les agents de Murat, on se servait de bulletins écrits à la main, et +ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable +rapidité, excitaient au plus haut point les passions du peuple. Quant +à la junte de gouvernement, elle dissimulait profondément ses +sentiments secrets, affectait une grande déférence pour les désirs de +Murat; mais, dévouée comme de juste à Ferdinand VII, elle était +l'agent des communications avec Bayonne, et des publications qui en +étaient la suite. Elle avait dépêché des émissaires à Ferdinand pour +savoir s'il voulait qu'elle se dérobât aux Français, qu'elle allât +elle-même proclamer quelque part la royauté légitime, provoquer le +soulèvement de la nation, et déclarer la guerre à l'usurpateur. En +attendant une réponse à ces propositions, elle ne cédait qu'après +d'interminables retards à toutes les demandes de Murat qui étaient de +nature à servir les desseins de Napoléon. + +[En marge: Ordre de faire partir pour Bayonne tout ce qui restait à +Madrid de membres de la famille royale.] + +[En marge: Résistance de la junte au départ de l'infant don +Francisco.] + +[En marge: Premiers symptômes d'insurrection à Madrid, dans la journée +du 1er mai.] + +Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agitée, +c'était celle qui consistait à exiger l'envoi à Bayonne de tous les +membres de la famille royale restant encore à Madrid. D'une part, la +vieille reine d'Espagne désirait qu'on lui envoyât le jeune infant don +Francisco, laissé en arrière à cause de l'état de sa santé; de +l'autre, la reine d'Étrurie, demeurée par un pareil motif à Madrid, +demandait elle-même à partir, effrayée qu'elle était de l'agitation +chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat, à qui l'Empereur +avait recommandé d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de +la famille royale, exigeait impérieusement ce double départ. Quant à +la reine d'Étrurie, il ne pouvait y avoir de difficulté, puisqu'elle +était princesse indépendante, et désirait partir. Quant au jeune +infant don Francisco, placé à cause de son âge sous l'autorité royale, +il dépendait actuellement de la junte de gouvernement, exerçant cette +autorité en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de +ces départs successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1er +mai, pour délibérer sur la demande de Murat. Elle était accrue en +nombre par l'adjonction des divers présidents des conseils de Castille +et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La séance fut +fort agitée. Quelques-uns des membres de cette réunion voulaient qu'on +se refusât à une proposition qui avait pour but évident d'enlever les +derniers représentants de la royauté espagnole, et que, plutôt que de +céder, on essayât la résistance à force ouverte. Le ministre de la +guerre, M. O'Farrill, exposa la situation de l'armée, dont les corps +désorganisés, dispersés les uns dans le Nord, les autres dans le +Portugal et sur les côtes, ne présentaient pas à Madrid une force +réunie de plus de trois mille hommes. Les esprits ardents voulaient +qu'on y suppléât avec la populace armée de couteaux et de fusils de +chasse, et qu'on cherchât son salut dans un grand acte de désespoir +national. La majorité opina pour qu'on répondit à Murat par un refus +dissimulé, en se gardant toutefois de provoquer une collision. À côté +de la junte, une réunion de patriotes, mécontents de ce qu'ils +appelaient sa faiblesse, voulaient qu'on empêchât le départ des +infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions +au peuple, qui n'avait du reste pas besoin d'être excité. Le 1er mai, +qui était un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la +campagne, et l'on vit des figures agrestes et énergiques se mêler aux +groupes nombreux qui stationnaient sur les différentes places de +Madrid. À la _Puerto del Sol_, grande place située au centre de +Madrid, et où viennent aboutir les principales rues de cette capitale, +telles que les rues _Mayor_, d'_Alcala_, de _Montera_, de _las +Carretas_, il y avait une foule épaisse et menaçante. Murat y envoya +quelques centaines de dragons, qui par leur aspect dissipèrent la +multitude et l'obligèrent à se tenir tranquille. + +[En marge: Insurrection générale du peuple de Madrid dans la journée +du 2 mai.] + +[En marge: Le tumulte commence autour du palais au moment où allaient +monter en voiture l'infant don Francisco et la reine d'Étrurie.] + +Murat, auquel la junte avait communiqué son refus fort adouci, +répondit qu'il n'en tiendrait compte, et que le lendemain lundi, 2 +mai, il ferait partir la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco, +déclaration à laquelle on n'opposa pas de réplique. Le lendemain en +effet, dès huit heures du matin, les voitures de la cour avaient été +amenées devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La +reine d'Étrurie se prêtait très-volontiers à ce départ. L'infant don +Francisco, du moins à ce qu'on disait aux portes du palais, versait +des larmes. Ces détails, répandus de bouche en bouche dans les rangs +de la multitude qui était nombreuse, y avaient produit une vive +agitation. Tout à coup survint un aide-de-camp de Murat, que celui-ci +envoyait pour complimenter la reine au moment de son départ. À +l'aspect de l'uniforme français, le peuple poussa des cris, lança des +pierres à l'aide-de-camp du prince, et se préparait à l'égorger, +lorsqu'une douzaine de grenadiers de la garde impériale, qui étaient +de service au palais occupé par Murat, et d'où on pouvait apercevoir +ce tumulte, se jetèrent baïonnette en avant au plus épais de la foule, +et dégagèrent l'aide-de-camp qu'on était sur le point de massacrer. +Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le +signal d'un soulèvement universel. De toutes parts la fusillade +commença à se faire entendre. Une populace furieuse, composée surtout +de paysans venus des environs, se précipita sur les officiers +français, dispersés dans les maisons de Madrid malgré les +recommandations de Napoléon, et sur les soldats détachés qui allaient +par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent +égorgés avec une horrible férocité. Quelques autres durent la vie à +l'humanité de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons. + +[En marge: Dispositions militaires de Murat aux premiers symptômes +d'insurrection.] + +Au premier bruit, Murat était monté à cheval et avait donné ses ordres +avec la résolution d'un général habitué à toutes les occurrences de la +guerre. Il avait ordonné aux troupes des camps de s'ébranler pour +entrer dans Madrid par toutes les portes à la fois. Les plus +rapprochées, celles du général Grouchy, établies près du _Buen +Retiro_, devaient entrer par les grandes rues de _San Geronimo_ et +d'_Alcala_ pour se diriger sur la _Puerto del Sol_, tandis que le +colonel Frederichs, partant avec les fusiliers de la garde du palais +qui est situé à l'extrémité opposée, devait se porter, par la rue +_Mayor_, à la rencontre du général Grouchy, vers cette même _Puerto +del Sol_, où allaient aboutir tous les mouvements. Le général Lefranc, +établi au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement +de la porte de _Fuencarral_. Au même instant les cuirassiers et la +cavalerie arrivant par la route de Caravanchel avaient reçu ordre de +s'avancer par la porte de Tolède. Murat, à la tête de la cavalerie de +la garde, était derrière le palais, au pied de la hauteur de +Saint-Vincent, près de la porte par laquelle devaient pénétrer les +troupes établies à la maison royale del Campo. Placé ainsi en dehors +des quartiers populeux, et sur une position dominante, il était libre +de se porter partout où besoin serait. + +[Illustration: Insurrection de Madrid. + +(2 Mai 1808)] + +[En marge: Action prompte et vigoureuse devant le palais, à la Puerta +del Sol et à l'arsenal.] + +L'action commença sur la place du Palais, où Murat avait dirigé un +bataillon d'infanterie de la garde, précédé d'une batterie. Un feu de +peloton, suivi de quelques coups de mitraille, eut bientôt fait +évacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive +toujours en pareil cas, empêcha que le nombre des victimes ne fût +grand. Le palais et les entours dégagés, le colonel Frederichs marcha +avec ses fusiliers, par les rues _Plateria_ et _Mayor_, sur la _Puerta +del Sol_, vers laquelle marchaient aussi les troupes du général +Grouchy, par les rues d'_Alcala_ et de _San Geronimo_. Nos soldats, +vieux et jeunes, s'avançaient avec l'aplomb qu'ils devaient à des +chefs aguerris et inébranlables. La populace, soutenue par des paysans +plus braves qu'elle, ne tenait pas, mais s'arrêtait à tous les coins +des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons +pour faire feu des fenêtres. On l'y suivait, et on tuait à coups de +baïonnette, on jetait par les fenêtres les fanatiques pris les armes à +la main. Les deux colonnes françaises, marchant à la rencontre l'une +de l'autre, avaient refoulé au centre, c'est-à-dire à la _Puerta del +Sol_, la multitude furieuse, présentant l'obstacle de son épaisseur, +et n'ayant plus même la liberté de fuir. Du milieu de cette foule les +plus obstinés tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des +chasseurs et des mamelucks de la garde, lancés à propos, pénétrèrent +en la sabrant dans cette masse de peuple, et l'obligèrent à se +disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les +mamelucks surtout, se servant de leurs sabres recourbés avec une +grande dextérité, firent tomber quelques têtes, et causèrent ainsi une +épouvante qui a laissé un long souvenir dans la population de Madrid. +La foule repoussée n'en eut que plus d'empressement à se réfugier dans +les maisons pour tirer des fenêtres. Les troupes du général Grouchy +eurent plusieurs exécutions sanglantes à faire dans la rue de _San +Geronimo_, surtout à l'hôtel du duc de Hijar, d'où étaient partis des +feux meurtriers. Celles du général Lefranc eurent à soutenir un combat +plus opiniâtre à l'arsenal, où était renfermée une partie de la +garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y +étant portés firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs +espagnols se trouva malgré lui engagé dans la lutte. La nécessité +d'enlever à découvert un édifice fermé, et d'où partait un feu +très-vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes. Mais nos +soldats, conduits vivement à l'assaut, débusquèrent les défenseurs, et +leur firent payer cher cet engagement. L'arsenal fut pris avant que le +peuple eût pu s'emparer des armes et des munitions. + +[En marge: Madrid pacifié en deux heures de combat.] + +Deux ou trois heures avaient suffi pour réprimer cette sédition, et on +n'entendait plus, après la prise de l'arsenal, que quelques coups de +feu isolés. Murat avait fait former à l'hôtel des Postes une +commission militaire, qui ordonnait l'exécution immédiate des paysans +saisis les armes à la main. Quelques-uns furent pour l'exemple +fusillés sur-le-champ au Prado même. Les autres, cherchant à s'enfuir +vers la campagne, furent poursuivis et sabrés par les cuirassiers. Les +troupes du camp arrivant à l'instant ne trouvèrent plus à se servir de +leurs armes. Tout était pacifié par la terreur d'une prompte +répression, et par la présence des ministres O'Farrill et Azanza, qui, +accompagnés du général Harispe, chef d'état-major de Murat, faisaient +cesser le combat partout où il en restait quelque trace. Ils +demandèrent aussi, et on leur accorda sans difficulté, la fin des +exécutions qu'ordonnait la commission militaire établie à l'hôtel des +Postes. + +[En marge: Murat profite de l'abattement du peuple de Madrid pour +faire partir tous les membres de la famille royale qui restaient +encore en Espagne.] + +[En marge: Murat reconnu lieutenant-général du royaume.] + +Cette journée fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un +retentissement terrible, eut pour effet immédiat de contenir la +populace de Madrid, en lui ôtant toute illusion sur ses forces, et en +lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers, +étaient invincibles pour les féroces paysans de l'Espagne, comme ils +le furent bientôt à Essling et à Wagram pour les soldats les plus +disciplinés de l'Europe. L'infant don Antonio, qui la veille n'avait +pas été au nombre des fauteurs de la révolte, et qui paraissait même +obsédé de la jactance des partisans de l'insurrection, dit le soir +même à Murat, comme un homme qui respirait après une longue fatigue: +Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux +peuvent venir à bout de troupes régulières!--L'impression était +profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son +exagération, il débitait et croyait qu'il y avait eu plusieurs +milliers de morts ou de blessés. Il n'en était rien cependant, car les +insurgés avaient à peine perdu quatre cents hommes, et les Français +une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme +de coutume, donnait à cette journée une importance morale +très-supérieure à son importance matérielle. Dès cet instant Murat +pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain non-seulement l'infant +don Francisco, mais la reine d'Étrurie, son fils, et le vieil infant +don Antonio lui-même, qui avait tous les sentiments des insurgés, +moins leur énergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver +à Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le +repos et la déchéance. L'infant don Antonio consentit à partir +immédiatement, et abandonna la présidence de la junte de gouvernement, +sans même en donner avis à cette junte. Murat venait de recevoir le +décret de Charles IV, qui lui conférait la lieutenance-générale du +royaume. Il appela la junte, se fit accepter comme son président à la +place de l'infant don Antonio, et fut investi dès lors de tous les +pouvoirs de la royauté. Il alla s'établir au palais, où il occupa les +appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa +correspondance avec Napoléon son langage habituel, il lui écrivit que +toute la force de résistance des Espagnols s'était épuisée dans la +journée du 2 mai, qu'on n'avait qu'à désigner le roi destiné à +l'Espagne, et que ce roi régnerait sans obstacle. Dans plus d'une +lettre il avait déjà dit, comme un fait qu'il citait sans y ajouter +aucune réflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs +longues et pénibles anxiétés, s'écriaient souvent: Courons chez le +grand-duc de Berg, et proclamons-le roi.--Dans ces folles illusions, +il y avait quelque chose de vrai cependant. À prendre un roi français, +Murat était celui que sa renommée militaire, sa bonne grâce, sa +jactance méridionale, sa présence à Madrid, auraient fait accepter le +plus facilement par le peuple espagnol. + +[En marge: Effet produit à Bayonne par la journée du 2 mai.] + +[En marge: Scène entre Charles IV et Ferdinand VII en présence de +Napoléon.] + +Les nouvelles de Madrid arrivèrent le 5 mai à Bayonne, à quatre heures +de l'après-midi. En les recevant, Napoléon y vit sur-le-champ le moyen +de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette +espèce de négociation entamée avec les princes d'Espagne. Il se rendit +auprès de Charles IV, la dépêche de Murat à la main, et montra plus +d'irritation qu'il n'en éprouvait de ces Vêpres siciliennes dont on +avait voulu faire l'essai à Madrid. Il aimait fort ses soldats; mais, +quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journée, il n'était +pas homme à en regretter une centaine pour un aussi grand intérêt que +la conquête du trône d'Espagne. Néanmoins il simula l'irritation +devant ces vieux souverains, qui furent fort effrayés de voir en +colère celui dont ils dépendaient. On fit appeler les infants, et à +leur tête Ferdinand VII. Aussitôt entrés dans l'appartement de leurs +parents, ils furent apostrophés par le père, par la mère avec une +extrême violence.--Voilà donc ton ouvrage! dit Charles IV à Ferdinand +VII... le sang de mes sujets a coulé; celui des soldats de mon allié, +de mon ami, le grand Napoléon, a coulé aussi. À quels ravages +n'aurais-tu pas exposé l'Espagne si nous avions affaire à un vainqueur +moins généreux! Voilà les conséquences de ce que toi et les tiens avez +fait pour jouir quelques jours plus tôt d'une couronne que j'étais +aussi pressé que toi de placer sur ta tête. Tu as déchaîné le peuple, +et personne n'en est plus maître aujourd'hui. Rends, rends cette +couronne trop pesante pour toi, et donne-la à celui qui seul est +capable de la porter.--En proférant ces paroles, le vieux roi, +condamné à une si affligeante comédie, agitait une canne à pomme d'or, +sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités, et +il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaçait son +fils.--Le père avait à peine achevé que la vieille reine, celle-ci +avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand, +l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir +voulu détrôner son père, d'avoir désiré le meurtre de sa mère, d'être +faux, perfide, lâche, sans entrailles... En essuyant toutes ces +apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixés à terre, avec une +sorte d'insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien, +et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère l'interpellant, +s'approchant de lui, le menaçant de la main, lui dit: Te voilà bien, +tel que tu as toujours été! Lorsque ton père et moi voulions +t'adresser quelques exhortations dans ton intérêt même, tu te taisais, +en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais +réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami, à notre protecteur, +le grand Napoléon.--Et le prince, toujours insensible, se taisait, +affirmant seulement qu'il n'était pour rien dans les désordres du 2 +mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d'une scène pareille, +quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d'un ton +froid, mais impérieux, que si, le soir même, il n'avait pas résigné la +couronne à son père, on le traiterait en fils rebelle, auteur ou +complice d'une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 19 +mars, avait abouti à priver de la couronne le souverain légitime. Il +se retira ensuite pour attendre à Marac le prince de la Paix, afin de +conclure avec lui un arrangement définitif, sous l'impression des +événements de Madrid. + +--Quelle mère! quel fils! s'écria-t-il en rentrant à Marac, et en +s'adressant à ceux qui l'entouraient. Le prince de la Paix est +certainement très-médiocre; eh bien! il était pourtant encore le +personnage le moins incapable de cette cour dégénérée. Il leur avait +proposé la seule idée raisonnable, idée qui aurait pu amener de grands +résultats si elle avait été exécutée avec courage et résolution: +c'était d'aller fonder un empire espagnol en Amérique, d'aller y +sauver et la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de +Charles-Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d'élevé. +Les vieux parents par inertie, le fils par trahison, ont ruiné ce +dessein, et les voilà se dénonçant les uns les autres à la puissance +de laquelle ils dépendent!--Puis Napoléon parla long-temps, +grandement, avec une rare éloquence, sur ce vaste sujet de l'Amérique, +de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l'empire des Indes. +Après avoir jugé les autres il se jugea lui-même, car il ajouta ces +paroles: Ce que je fais ici, d'un certain point de vue, n'est pas +bien, je le sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes +derrières, si près de Paris, une dynastie ennemie de la mienne.-- + +[En marge: Arrangement définitif conclu par l'intermédiaire du prince +de la Paix.] + +Le soir le prince de la Paix vint à Marac, et les résultats que +Napoléon poursuivait par des moyens si regrettables furent consignés +dans le traité suivant, signé du prince de la Paix lui-même et du +grand-maréchal Duroc. + +Charles IV, reconnaissant l'impossibilité où il était, lui et sa +famille, d'assurer le repos de l'Espagne, cédait la couronne, dont il +se déclarait seul possesseur légitime, à Napoléon, pour en disposer +comme il conviendrait à celui-ci. Il la cédait aux conditions +suivantes: + +1º Intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait +distrait aucune partie; + +2º Conservation de la religion catholique comme culte dominant, à +l'exclusion de tout autre; + +3º Abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compiègne pour sa +vie, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de +30 millions de réaux (7,500,000 francs) payés par le Trésor de +France; + +4º Traitement proportionné à tous les princes de la famille royale. + +Ferdinand VII était rentré chez lui, éclairé enfin sur sa situation et +sur la ferme volonté de Napoléon, non pas de l'intimider seulement, +mais de le détrôner. Ses conseillers étaient détrompés aussi. Parmi +eux, un seul, le chanoine Escoïquiz, quoiqu'il ne fût pas le moins +honnête, donna pourtant à son jeune maître un conseil peu digne: +c'était d'accepter la couronne d'Étrurie, pour que Ferdinand restât +roi quelque part, et lui, Escoïquiz, directeur de quelque roi que ce +fût. Les autres, avec plus de raison, pensèrent que ce serait déclarer +à l'Espagne qu'il n'y avait plus à s'occuper de Ferdinand, puisqu'il +acceptait une couronne étrangère en dédommagement de celle qui lui +était arrachée. Ne rien accepter qu'une pension alimentaire leur +semblait indiquer à l'Espagne qu'il avait été violenté, qu'il +protestait contre la violence, qu'enfin il pensait toujours à +l'Espagne, que par conséquent elle devait toujours penser à lui. + +[En marge: Traité par lequel Ferdinand VII cède ses droits à la +famille Bonaparte.] + +Ferdinand VII signa donc à son tour un traité par lequel Napoléon lui +assurait le château de Navarre en toute propriété, un million de +revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants, +moyennant leur renonciation commune à la couronne d'Espagne. + +[En marge: Départ de Charles IV pour Fontainebleau, et de Ferdinand +VII pour Valençay.] + +Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait +être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne +d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait +ajouter un terrible complément, alors inaperçu: six ans d'une guerre +abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la +division funeste des forces de l'Empire, et une tache à la gloire du +conquérant! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les +conséquences de ce funeste marché, se hâta d'en exécuter les +conditions. Le succès lui rendant sa générosité naturelle, il donna +des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui +venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres +tombaient sous les coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès +du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on eût +achevé à Compiègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils +allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l'hospitalité +française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à +Charles IV. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux +archichancelier, comme plus conforme à leur humeur. C'était du reste +la première nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne à ce grave +personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient +supporter les regards d'un politique aussi sage que dévoué. Quant aux +jeunes princes, il leur assigna le château de Valençay pour résidence, +en attendant que celui de Navarre fût prêt, et pour compagnie celle +d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Talleyrand, devenu +depuis peu propriétaire de ce même château de Valençay par un acte de +la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car +Napoléon exécutait avec la douceur des moeurs du dix-neuvième siècle +une politique digne de la fourberie du quinzième. + +[En marge: Lettre à M. de Talleyrand sur la manière de traiter les +princes d'Espagne.] + +«AU PRINCE DE BÉNÉVENT. + + »Bayonne, le 9 mai 1808. + +»Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don +Carlos, son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi +à Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au +soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout +préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge +de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou +dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je +donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur +de la gendarmerie, à Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service +de surveillance. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat +extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout +ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un +théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas +de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou +cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie +femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. +J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette +aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La +farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque +château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis +de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je +le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en +l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de +mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une +tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai. + +»Quant à vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous +trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le +caractère de la nation et dans celui de votre rang.» + +[En marge: Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et +Ferdinand VII quittent l'Espagne.] + +Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de +coeur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à des +habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il +était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il +avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troublé, +les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant +d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en +France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices +religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse, +désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement: la +vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches +revenus. Ferdinand VII, qui avait passé d'un stupide aveuglement à une +véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas +quel en était l'objet! il regrettait d'avoir envoyé à la junte de +gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de +convoquer les cortès, de soulever la nation, et de faire aux Français +une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre, +irritant Napoléon, ne mît en péril sa propre personne, sa dotation et +la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à +la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte +qui pût indisposer les Français. Il ne s'en tint pas même à cette +précaution. À peine était-il sur la route de Valençay qu'il écrivit à +Napoléon pour lui demander l'une de ses nièces en mariage, et, +n'oubliant pas son précepteur Escoïquiz, il réclama pour lui la +confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en +succédant à son père, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon +de Charles III, l'autre dans la qualité de conseiller d'État. On voit +que les victimes de l'ambition de Napoléon se chargeaient elles-mêmes +de détruire chez lui tout remords, et chez le public tout intérêt. + +[En marge: Napoléon donne à son frère Joseph la couronne d'Espagne, et +à son beau-frère Murat la couronne de Naples.] + +Napoléon, maître de la couronne d'Espagne, se hâta de la donner. Cette +couronne, la plus grande, après la couronne de France, de toutes +celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son +frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du +royaume de Naples. Napoléon était conduit dans ce choix par +l'affection d'abord, car il préférait Joseph à ses autres frères; puis +par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'aîné +d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que +dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis +honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles +domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des +déterminations les plus fâcheuses. Quant à Joseph, tout en lui +reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé, +doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait confier qu'à lui +l'important royaume placé si près de France. Ce choix ne fut pas la +moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne. +Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à Madrid, et ces deux +mois allaient décider de la soumission ou de l'insurrection de +l'Espagne. Il était faible, inactif, peu militaire, hors d'état de +commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui était à Madrid, +qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses +résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître; +qui, par l'habitude de commander l'armée en l'absence de Napoléon, +savait se faire obéir des généraux français: c'est Murat qu'il aurait +fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napoléon +n'avait confiance qu'en ses frères: il voyait dans Murat un simple +allié; il se défiait de sa légèreté et de l'ambition de sa femme, +quoiqu'elle fût sa propre soeur; et il ne voulut lui accorder que le +royaume de Naples. + +[En marge: Lettre par laquelle Napoléon offre à Joseph la couronne +d'Espagne.] + +Il écrivit donc à Joseph: «Le roi Charles, par le traité que j'ai fait +avec lui, me cède tous ses droits à la couronne d'Espagne... C'est à +vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce +qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent +cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les +Amériques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place à Madrid, à +trois journées de la France, et qui couvre entièrement une de ses +frontières. À Madrid vous êtes en France; Naples est le bout du monde. +Je désire donc qu'immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous +laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au +maréchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne par +le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du +reste le secret; on ne s'en doutera que trop...» etc. + +Telle était la manière simple et expéditive avec laquelle se donnaient +alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II. + +[En marge: De quelle manière Napoléon offre à Murat la couronne de +Naples.] + +Napoléon écrivit à Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer +à Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour +régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée +à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau +disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trônes +vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l'un ou +l'autre à son gré, en l'engageant néanmoins à préférer celui de +Naples, car les projets maritimes qu'il méditait devant lui assurer la +Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants. +Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute +l'autorité, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part +à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des +renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces +divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi +d'Espagne. + +[En marge: Douloureuse impression de Murat en voyant passer à un autre +la couronne d'Espagne.] + +On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur +de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon +venait de s'arrêter. Le commandement des armées françaises dans la +Péninsule, converti bientôt en lieutenance-générale du royaume, lui +avait paru un présage certain de son élévation au trône d'Espagne. Le +renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla +profondément son âme et même sa forte constitution, comme on en verra +bientôt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napoléon faisait +briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu'une +amère disgrâce. Il s'abstint néanmoins, tant il était soumis à son +tout-puissant beau-frère, de lui en témoigner aucun mécontentement; +mais en lui répondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait +assez ce qu'il sentait, et il laissa voir à M. de Laforêt, qui avait +conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était +plein. M. de Laforêt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être +envoyé en remplacement de M. de Beauharnais, frappé d'une révocation +imméritée pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui étaient +inévitables dans la position où il se trouvait, eût-il été plus +habile. + +[En marge: Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols +éclairés, après les événements de Bayonne.] + +[En marge: Résignation de la junte de gouvernement aux résolutions de +Bayonne, et aux recommandations secrètes de Ferdinand VII.] + +Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptât +pas la couronne d'Espagne, ou que les difficultés mêmes de la +transmission à un prince placé loin de Madrid, et n'ayant pas dans les +mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à +changer d'avis. Il se remit donc de sa pénible émotion, conçut un +reste d'espérance, et travailla sincèrement à l'exécution des ordres +qu'il avait reçus. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don +Antonio, et qui s'était accrue, comme on l'a vu, de quelques membres +du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à +Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de +coeur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre +dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coûtait fort +de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur +l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle +était descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet +attachement chez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du +peuple, qui, excité par la haine de l'étranger, par celle du favori +Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre, +tendait partout à s'insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte +qu'éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux +Français, l'Espagne servir de champ de bataille aux armées +européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand +dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la +métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le +conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le +coeur de tout Espagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays. +Quand l'âme est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec +elle les classes éclairées, devaient donc, dans ces graves +occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les +renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les déclarations +par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de +fidélité, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait +arraché ces renonciations, furent disposés à fléchir devant une +destinée supérieure. Les récentes recommandations de Ferdinand VII, +qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de +les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment +de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de +la junte, demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid, +convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur +parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à +traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été +affirmative, comme on s'en souvient, et datée du 5 mai au matin, un +peu avant la scène qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et +qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres +de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père +et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand +VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-même la prudence, +crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annulés par des +résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à +fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le +roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou +intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de +Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la +nouvelle royauté, surtout si c'était Murat, qu'ils connaissaient, qui +devait en être investi. + +[En marge: Difficultés que rencontre Murat pour faire demander, par +les autorités espagnoles, Joseph Bonaparte comme roi.] + +Murat cependant avait autre chose qu'un concours passif à réclamer de +leur part. Il avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des +conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph +Bonaparte comme roi d'Espagne. C'était trop pour la faiblesse des uns, +pour les calculs intéressés des autres. Laisser tomber les droits de +la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilité du changement de +dynastie, était tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Se compromettre +pour un prince nouveau, à la condition de le faire sous ses yeux, et +d'acquérir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux; +mais il ne leur convenait pas de se compromettre pour un prince +absent, inconnu, qui n'était pas témoin de l'ardeur qu'on mettait à le +servir. + +Murat trouva donc tous les courages glacés, quand il proposa à la +junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour +appeler Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Les uns ne cachèrent pas +leurs craintes, les autres leur peu de zèle pour les intérêts d'un roi +absent. Il y avait là de quoi flatter les secrets penchants de Murat, +car il était évident que l'initiative des autorités espagnoles eût été +plus facile à obtenir s'il se fut agi de lui, soit parce qu'il +plaisait, soit parce qu'il était sur les lieux. Il n'en insista pas +moins beaucoup, et vivement, auprès des autorités espagnoles, pour +leur arracher ce qu'il avait mission d'en obtenir. + +[En marge: Déclaration équivoque obtenue des conseils de Castille et +des Indes.] + +Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports +répondaient, comme nous l'avons dit, à ce qu'étaient autrefois en +France les parlements, avaient toujours recherché les occasions +d'étendre leur compétence. Cette fois, loin de viser à l'étendre, ils +en firent valoir au contraire les étroites limites, en se récriant +contre la prétention qu'on voulait leur suggérer de toucher aux droits +du trône, et de décider si une dynastie avait mérité d'en descendre, +et une autre d'y monter. Cependant, après de nombreuses et actives +négociations, dont le marquis de Caballero fut l'intermédiaire, les +conseils de Castille et des Indes aboutirent à une déclaration portant +que, dans le cas où Charles IV et Ferdinand VII auraient +définitivement renoncé à leurs droits, le souverain qu'ils croyaient +le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince +Joseph Bonaparte, qui régnait avec tant de sagesse dans une partie de +l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Naples. Ainsi les +conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de +Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaient, en cas de vacance +bien reconnue du trône, à témoigner une préférence, qui n'était après +tout qu'une marque de haute considération pour l'un des princes les +plus estimés de la famille Bonaparte. + +Murat manda ce résultat à Napoléon, sans lui dissimuler les peines +qu'il avait eues à l'obtenir, et les difficultés particulières que +rencontrait un candidat absent. Il était facile d'apercevoir qu'il +éprouvait une sorte de satisfaction en voyant s'élever contre la +candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire +renaître la sienne. Napoléon, qui n'avait pas coutume de le ménager, +ne voulut pas toutefois l'irriter dans un moment où il avait tant +besoin de son zèle, et se contenta d'adresser à M. de Laforêt la plus +violente et la moins juste des réprimandes, lui disant qu'on l'avait +placé auprès du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis, +non pour flatter ses penchants; que les hésitations qu'on rencontrait +à Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi +auprès des autorités espagnoles; que le grand-duc de Berg se berçait +de l'espoir de régner sur l'Espagne, et que sa conduite s'en +ressentait; que c'était là une illusion qu'il fallait détruire chez +lui; car personne en Espagne ne songeait à le prendre pour roi; qu'on +n'oublierait jamais qu'il avait été l'auteur de toute la trame qui +venait d'aboutir à la dépossession de la famille déchue, et le général +qui avait commandé la mitraillade du 2 mai; qu'un prince étranger à +tous ces actes, sur lequel ne pèserait aucun souvenir d'intrigue ou de +rigueur, serait bien mieux reçu, et que la récompense des services +rendus par le prince Murat serait dans le royaume de Naples, destiné à +devenir vacant par le succès même de ce qu'on faisait à Madrid. Cette +réprimande, adressée à M. de Laforêt afin qu'il en arrivât quelque +chose à Murat, était pour ce dernier un triste prix de la complaisance +qu'il avait mise à seconder une odieuse machination: triste prix, +disons-nous, mais très-mérité, car c'est ainsi que doivent être +traités tous ceux qui prêtent leur concours à de coupables desseins. + +[En marge: Napoléon cherche à racheter l'usurpation de la couronne +d'Espagne par une habile réorganisation de ce royaume.] + +Après avoir fait parvenir son mécontentement à Murat par cette voie +indirecte, Napoléon pensa qu'en attendant la proclamation définitive +de la dynastie nouvelle, il fallait employer les quelques semaines +qui allaient s'écouler à préparer la réorganisation administrative de +l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous +les pays de l'acte qu'il venait de commettre, par un emploi +merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le +reconnaître, n'était plus capable que lui de racheter, par la manière +de régner, un forfait commis pour régner. Les projets qu'il forma, et +que l'Espagne déjoua par une résistance fanatique et généreuse, furent +des plus vastes, des mieux combinés qu'il eût jamais conçus de sa vie. + +Il commença d'abord par se faire envoyer à Bayonne tous les documents +dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, à +l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous +l'avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des +finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l'armée et +de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins, +restaient des faits locaux, que l'on connaissait à peine dans +l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour +l'Empereur un état de la marine, on lui présenta un annuaire imprimé. +Mais Napoléon n'était pas homme à se contenter de pareils documents. +Il fit adresser à MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza, +ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques +d'estime, et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire +espérer une grande faveur sous le nouveau règne, et leur demanda +immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service. +Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports, +des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes, pour +avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les +Espagnols n'étaient pas habitués à une telle activité, à une précision +si rigoureuse; mais ils s'émurent enfin sous l'impulsion de cette +puissante volonté, dont Murat leur transmettait à chaque courrier la +nouvelle expression, et ils envoyèrent à Napoléon un tableau de l'état +de la monarchie, tableau que nous avons déjà fait connaître. Chose +singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat: Il me +les faut d'abord pour les mesures que j'ai à ordonner; il me les faut +ensuite pour apprendre un jour à la postérité dans quelle situation +j'ai trouvé la monarchie espagnole.--Ainsi lui-même sentait qu'il +aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il +avait trouvé l'Espagne, et celui dans lequel il espérait la laisser. +La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de +cette justification. + +[En marge: Premier secours d'argent accordé à l'Espagne.] + +[En marge: Secours de 25 millions accordé à l'Espagne, en se cachant +derrière la banque de France.] + +Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui de +l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prêt aux troupes, ni de +quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre +quelques bâtiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer à son +avénement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit à la +caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait +arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie. +Il les avait employées à faire quelques largesses, et, ce qui valait +mieux, à payer aux rentiers de l'État un à-compte, dont ils avaient +grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet +emploi, il n'était rien resté. Murat aux abois, réduit à puiser pour +ses dépenses personnelles dans la caisse de l'armée française, avait +fait connaître à Napoléon cet état désespéré des finances, et demandé +instamment un secours pécuniaire, comptant sur les richesses que la +victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci, +craignant de dissiper un trésor qu'il destinait à récompenser l'armée +en cas de prospérité soutenue, ou à créer de grandes ressources +défensives en cas de revers, lui avait d'abord répondu qu'il n'avait +point d'argent, réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait à +lui, à moins qu'il ne s'agît d'oeuvres de bienfaisance. S'étant +bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu'il ne l'avait +supposé, il revint sur son refus, et se décida à la secourir, ce qui +était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il +ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait, +car il savait qu'on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait +n'avoir que lui pour créancier. Il imagina donc de faire prêter à +l'Espagne cent millions de réaux (25 millions de francs), par la +Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que +Charles IV, d'après ses engagements, avait dû laisser à Madrid. Les +principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de +l'enlèvement qu'en avait fait la vieille reine, Napoléon n'en conclut +pas moins cette opération financière, à des conditions raisonnables, +qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était +qu'un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé +avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds, +courrait toutes les chances du prêt, mais qu'elle agirait avec toute +la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin +de ne pas perdre de temps, Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs +millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques +qu'il avait réunies à Bayonne. Son active prévoyance abrégeait ainsi +les délais ordinairement attachés à toutes les transactions. + +Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il était en argent +et non en valès royaux (papier créé sous le prince de la Paix, et +perdant 50 pour cent), il donna un premier à-compte aux fonctionnaires +publics et à l'armée; mais il réserva la presque totalité des +ressources en métal pour le service des ports, service qu'il tenait +plus qu'aucun autre à ranimer. + +[En marge: Distribution prévoyante de l'armée espagnole.] + +[En marge: Mouvement sur Tolède et Cordoue ordonné au corps du général +Dupont.] + +Quoiqu'il ne prévît pas une insurrection générale de l'Espagne, +surtout d'après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Napoléon se défiait +pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à +temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on +écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu'on les dirigeât +sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer +une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en +Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être +plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des +Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du +général Dupont de l'Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix, +pour aller protéger la flotte de l'amiral Rosily, qui était devenue le +plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie +était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde +division du général Dupont à Tolède, pour qu'elle fût prête à soutenir +la première; la troisième, à l'Escurial, pour qu'elle fût prête à +soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin +de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une +forte artillerie, deux mille dragons et quatre régiments suisses +servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu'il les +prendrait à sa solde, et leur accorderait exactement les mêmes +conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas +d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand +VII. Mais il ajoutait, en écrivant à Murat, que si les Suisses étaient +dans un _courant d'opinion française_, ils se conduiraient bien, et +mal s'ils étaient dans un _courant d'opinion espagnole_. En +conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments de +Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de +Madrid, pour les placer sur la route du général Dupont, qui devait les +recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux +régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d'où ils +devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en +outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les +troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises, et de porter +deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida, +l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc +contenir l'Andalousie, avec dix mille Français de sa première +division, quatre ou cinq mille de la division envoyée par le général +Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de +Saint-Roch devaient se joindre à lui, et protéger en commun les +intérêts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les +mécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors +plus rien à craindre. + +[En marge: Envoi de troupes espagnoles dans les présides d'Afrique et +au Ferrol, pour une expédition aux colonies.] + +[En marge: Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses +directions.] + +Napoléon ordonna encore l'envoi aux Baléares, à Ceuta et à tous les +présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du +Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque +des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes +espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une +division vers le nord, c'est-à-dire vers le Ferrol, pour une +expédition aux colonies dont on va bientôt voir l'importance et +l'objet. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de +celles qui étaient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrénées, +pour les préparer peu à peu à passer en France, sous prétexte d'aller +partager la gloire de la division Romana, dans une expédition de +Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut +prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de haine +au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VII, et que par ce +motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord, à côté de +l'armée française, était l'appât qu'on avait à leur offrir, en leur +donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur +licenciement. Il était impossible assurément d'imaginer une +distribution plus habile; car les troupes espagnoles dispersées sur +les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de +l'Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française, +ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné +bientôt à l'élan unanime d'un grand peuple de déjouer les plus +profondes combinaisons du génie. + +[En marge: Importantes mesures relatives à la marine espagnole.] + +Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier +soin de Napoléon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies +espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le +coeur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le +plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes +projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avait +manqué jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche +coopération de l'Espagne. + +[En marge: Expédition de petits bâtiments aux colonies espagnoles et +françaises, pour leur porter les publications réclamées par les +circonstances.] + +Napoléon commença par ordonner des communications multipliées tant +avec les colonies françaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour +cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits +bâtiments portant des proclamations remplies des plus séduisantes +promesses, des écrits émanés de toutes les compagnies de commerce +confirmant ces proclamations, des commissaires chargés de les +répandre, enfin des secours en armes et munitions de guerre, dont les +derniers événements de Buenos-Ayres avaient révélé l'urgent besoin. +Tous les colons en effet avaient manifesté le plus grand zèle à +défendre la domination espagnole, et il ne leur avait manqué que des +armes pour rendre ce zèle efficace. Napoléon, qui non-seulement +ordonnait tout, mais se faisait lui-même l'exécuteur de ses ordres +dans les lieux où il se trouvait, avait déjà recherché à Bayonne, port +d'où l'on commerçait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les +moyens de communiquer avec l'Amérique. Il avait découvert une espèce +de bâtiment, très-petit, très-fin voilier, coûtant très-peu à +construire, presque imperceptible en mer, à cause de sa faible +voilure, et pouvant échapper à toutes les croisières ennemies. Il en +fit expédier un qui existait déjà, et en fit mettre six sur chantier, +sous le nom de _mouches_, pour les envoyer dans l'Amérique espagnole, +chargés d'armes et de communications pour les autorités. Un mois +suffisait à leur construction. Il avait donc la certitude d'en avoir +bientôt un assez grand nombre tout prêts à partir. + +Il avait constaté par des renseignements recueillis à Cadix, que ce +port était le meilleur pour les expéditions lointaines, parce que les +bâtiments en se jetant à la côte d'Afrique, et la descendant jusqu'à +la région des vents alisés, n'avaient plus à doubler aucun des caps +espagnols où se tenaient ordinairement les croisières ennemies. Il +voulut qu'on expédiât immédiatement de ce port une multitude de petits +bâtiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matériel +de guerre. + +[En marge: Expédition au Ferrol pour le Rio de la Plata.] + +Après ces soins pour rendre fréquentes les communications avec les +colonies, il s'occupa d'y envoyer des forces considérables. Il +commanda des armements au Ferrol, à Cadix, à Carthagène. Une partie de +l'emprunt accordé à l'Espagne devait être consacrée à cet objet, et +procurer le double résultat de réjouir les yeux des Espagnols par le +spectacle d'une grande activité maritime, et de préparer des +expéditions capables de sauver leurs possessions coloniales. Il y +avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frégates en état de prendre la +mer. Il ordonna de radouber immédiatement deux autres vaisseaux, +d'armer ces six bâtiments, de les charger d'armes et de munitions de +guerre, et de les tenir prêts à recevoir trois ou quatre mille soldats +espagnols acheminés en ce moment sur le Ferrol. Cette expédition était +destinée au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques +centaines d'hommes sous les ordres d'un officier français, M. de +Liniers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayres, et d'une centaine +de Français à Caracas pour déjouer les tentatives de l'insurgé +Miranda, il y avait lieu d'espérer que l'envoi d'un tel secours +suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amérique du Sud à +l'abri de toute tentative. + +[En marge: Organisation d'une flotte de dix-huit vaisseaux à Cadix.] + +À Cadix il existait depuis long-temps six vaisseaux armés. Napoléon +ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en +équipages, et d'ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de +ce port, si on avait de l'argent, permettaient de radouber, d'armer et +d'équiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux français et plusieurs +frégates sous l'amiral Rosily, restes glorieux, comme nous l'avons +dit, du désastre de Trafalgar, et aussi bien organisés que les +meilleurs vaisseaux anglais. Napoléon voulut renforcer cette division +de deux autres vaisseaux, au moyen d'une combinaison fort ingénieuse, +et fort avantageuse à l'Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trésor de +France, l'avance nécessaire pour la construction de deux vaisseaux +neufs, lesquels devaient être mis sur chantier à Carthagène, port où +l'on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix +on réservait les bois au radoub des flottes armées. En retour de cette +avance, l'Espagne devait prêter à la France le _Santa-Anna_ et le +_San-Carlos_, deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus +après l'achèvement des deux vaisseaux construits à Carthagène. +Napoléon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six à +sept cents hommes, qui avait suivi les détachements de la garde en +Espagne, de se rendre à Cadix à la suite du général Dupont. Outre ces +six ou sept cents marins excellents, l'amiral Rosily pouvait bien sans +affaiblir son escadre en détacher trois ou quatre cents, que le +général Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons, +et avec ces moyens il devenait facile d'équiper les deux nouveaux +vaisseaux empruntés à l'arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de +suite à Cadix sept vaisseaux français, cinq ou six espagnols, ce qui +faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l'armement +était ordonné, un total de dix-huit, employés, comme on le verra +bientôt, à l'exécution des plus grands desseins. + +[En marge: Armement d'une division à Carthagène, et ordre à l'escadre +qui en était sortie d'y rentrer ou de se rendre à Toulon.] + +À Carthagène, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le +compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les +ouvriers dispersés. Il était sorti de ce port une escadre de six +vaisseaux pour se rendre à Toulon. Il en restait deux capables de +naviguer. Napoléon ordonna de les armer immédiatement, et d'y ajouter +quelques frégates. Il enjoignit à la flotte de Carthagène, réfugiée à +Mahon, de se rendre à Toulon, ou de revenir à Carthagène. Revenue à +Carthagène, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y +présenter une division de huit vaisseaux.--Donnez-vous la gloire, +écrivait Napoléon à Murat, d'avoir, pendant votre courte +administration, ranimé la marine espagnole. C'est le meilleur moyen de +nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre +présence chez eux.-- + +Maintenant il faut voir comment ces préparatifs, propres à réveiller +l'activité dans les ports de l'Espagne, allaient concourir avec les +forces navales déjà créées dans toute l'étendue de l'empire français. +Nous avons dit que le projet de Napoléon était de disposer dans tous +les ports de l'Europe, depuis le Sund jusqu'à Cadix, depuis Cadix +jusqu'à Toulon, depuis Toulon jusqu'à Corfou et Venise, des flottes +complétement équipées, et à côté de ces flottes des camps, que le +retour de la grande armée permettrait de composer des plus belles +troupes, afin de ruiner, de désespérer l'Angleterre par la possibilité +toujours menaçante d'immenses expéditions pour tous les pays, la +Sicile, l'Égypte, Alger, les Indes, l'Irlande, l'Angleterre elle-même. +C'est le cas de montrer où en étaient ces projets, et ce qu'ils +allaient devenir par la réunion de l'Espagne et de la France sous une +même autorité. + +[En marge: Vicissitudes et résultats de l'expédition de Sicile.] + +L'expédition de Corfou, destinée principalement pour la Sicile, avait +eu bien des contre-temps à surmonter, mais avait dominé la +Méditerranée pendant deux mois, du 10 février au 10 avril. L'amiral +Ganteaume, parti, comme on l'a vu, de Toulon le 10 février, avec les +deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux +frégates, deux corvettes, une flûte, avait essuyé dans la nuit du 11 +une horrible tempête. Son escadre dispersée n'avait pu se rallier. +Avec le vaisseau à trois ponts le _Commerce de Paris_, et la division +de Rochefort, il avait tenu la mer, doublé la Sicile, et paru en vue +de Corfou, où il était entré le 23. De son côté, le contre-amiral +Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frégates et deux flûtes, avait +long-temps battu les mers de Sicile pour rejoindre l'amiral, avait +ensuite gagné le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui était assigné à +l'extrémité de la terre d'Otrante, et, au lieu d'entrer à Corfou, où +il aurait trouvé le reste de la flotte, s'était retiré dans le golfe +de Tarente, sur le faux bruit de l'approche d'une escadre anglaise. +L'amiral Ganteaume, sorti le 25 février de Corfou pour rallier la +division Cosmao, ballotté par une affreuse tourmente de dix-neuf +jours, avait enfin rencontré son lieutenant le 13 mars, et ramené ses +dix vaisseaux, ses deux frégates, ses deux corvettes, et l'une de ses +deux flûtes à Corfou. Il y avait versé des munitions et des vivres en +quantité considérable, et porté la garnison à six mille hommes. Il +s'apprêtait à pénétrer dans le détroit de Messine, pour opérer le +passage des troupes françaises en Sicile, lorsqu'un avis de Joseph +était venu l'informer que l'amiral anglais Stracham était à Palerme +avec dix-sept vaisseaux; il avait alors pris le parti de retourner à +Toulon, laissant à Corfou ses frégates fraîchement armées, et ramenant +la _Pomone_ et la _Pauline_, qui avaient épuisé leurs ressources et +usé leur armement par leur séjour prolongé dans cette île. Accueilli +par les mauvais temps de l'équinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le +10 avril. + +[En marge: Nouvelle organisation de la flotte de Toulon.] + +Cette expédition de deux mois, quoique fort contrariée par le temps, +avait néanmoins causé une vive satisfaction à Napoléon, et il avait +voulu qu'on prodiguât les plus pompeux éloges à l'amiral et à ses +officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu +qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient +tenter de grandes choses. Il ordonna sur-le-champ de radouber les dix +vaisseaux de l'amiral Ganteaume, qui étaient pourvus d'excellents +équipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et +Allemand, de mettre à la mer l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le +_Donauwerth_, et d'y adjoindre deux vaisseaux russes réfugiés à +Toulon, dont il avait stipulé le concours avec le gouvernement de +Russie. Il décréta une nouvelle levée de marins sur les côtes de +Provence, de Ligurie, de Toscane et de Corse, avec une adjonction de +conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs l'_Austerlitz_, le +_Breslaw_, le _Donauwerth_. Il ordonna d'équiper en flûte plusieurs +frégates et vieux bâtiments, de manière à pouvoir embarquer 20 mille +hommes et 800 chevaux. L'arrivée de la division espagnole de +Carthagène, si elle se rendait des Baléares à Toulon, devait y +augmenter d'un tiers ou d'un quart les moyens de transport. + +[En marge: Division navale russe et française préparée à Lisbonne.] + +Nous venons de parler des préparatifs commandés à Carthagène et à +Cadix. Le général Junot avait trouvé à Lisbonne deux vaisseaux en état +de prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d'être +lancé. Napoléon lui avait envoyé quelques officiers et quelques +marins, et lui avait prescrit d'enrôler les matelots danois, +portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi à Lisbonne, pour +équiper les trois vaisseaux portugais. Cette division française, +réunie à celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux, +devait ainsi s'élever à douze. + +[En marge: Division de Rochefort, Lorient et Brest.] + +À Rochefort, Napoléon avait remplacé la division Allemand au moyen de +trois vaisseaux mis à l'eau, et d'un quatrième lancé plus récemment. À +Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le +_Vétéran_ qui allait y rentrer, avec des frégates et des flûtes. Il +fit préparer dans ce port des moyens d'embarquement pour quatre à cinq +mille hommes. À Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux +en bon état. Il ordonna d'y joindre des frégates, des vaisseaux armés +en flûte, n'ayant qu'une batterie pourvue de ses canons, et pouvant, +sur un très-petit nombre de bâtiments, porter au loin douze mille +hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre. + +[En marge: Flotte d'Anvers.] + +Enfin il existait déjà huit vaisseaux neufs descendus d'Anvers à +Flessingue, sans compter une douzaine d'autres en construction, dont +quelques-uns prêts à être lancés. Napoléon ordonna de détacher de +Boulogne une partie des équipages de la flottille, organisés en +bataillons de marins, servant tour à tour à terre ou à la mer, et +très-capables de remonter sur des vaisseaux de haut bord. La +flottille, réduite à ce que la rade de Boulogne pouvait facilement +contenir, était encore assez considérable pour transporter 80 mille +hommes en deux ou trois traversées. Au Texel, le roi Louis avait huit +vaisseaux tout prêts, et des détachements de troupes hollandaises. + +[En marge: Force totale des expéditions maritimes préparées par +Napoléon.] + +Napoléon avait ainsi 42 vaisseaux français déjà armés et équipés, plus +20 espagnols déjà armés ou près de l'être, 10 hollandais, 11 russes +dans les ports de France, 12 russes dans l'Adriatique, plus un ou deux +appartenant au Danemark. Il se flattait d'avoir construit encore 35 +vaisseaux à la fin de l'année, dont 12 à Flessingue, 1 à Brest, 5 à +Lorient, 5 à Rochefort, 1 à Bordeaux, 1 à Lisbonne, 4 à Toulon, 1 à +Gênes, 1 à la Spezzia, 3 ou 4 à Venise. Ces 35 vaisseaux étaient +construits aux deux tiers. Toutes ces constructions terminées, il +devait posséder ainsi 131 vaisseaux de ligne, et son projet était de +placer 7 mille hommes au Texel, 25 mille à Anvers, 80 mille à +Boulogne, 30 mille à Brest, 10 mille entre Lorient et Rochefort, 6 +mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Français autour de Lisbonne, 30 +mille autour de Cadix, 20 mille autour de Carthagène, 25 mille à +Toulon, 15 mille à Reggio, 15 mille à Tarente. Avec 131 vaisseaux de +ligne et 300 mille hommes environ, toujours prêts à s'embarquer sur un +point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle +épouvante. + +[En marge: Effectif naval nécessaire aux Anglais pour faire face aux +moyens préparés par Napoléon.] + +En attendant que ce grand développement de forces fût achevé, +Napoléon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans +la Baltique pour veiller sur les Russes et les opérations de la +Finlande, 8 pour observer les flottes préparées au Texel et aux +bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessingue, aux 7 +de Brest, aux 4 de Lorient, aux 3 de Rochefort; 4 pour opposer à +l'expédition du Ferrol, 12 à l'armement de Lisbonne, 20 à l'armement +de Cadix, 22 ou 24 à l'armement de Toulon, ce qui exigeait un total de +102 vaisseaux, sans compter les forces nécessaires en Amérique, dans +les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'était un effort ruineux +pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait à le continuer pendant +deux ou trois années. + +[En marge: Nouveau projet d'une expédition en Égypte et dans l'Inde.] + +Napoléon cependant ne voulait pas se borner à une simple menace, +quelque inquiétante et coûteuse qu'elle pût être pour la +Grande-Bretagne, et il entendait tirer de ces immenses préparatifs +deux résultats immédiats: une expédition dans l'Inde et une en Égypte, +double projet qui attirait toute son attention dès qu'elle cessait +d'être fixée sur le détroit de Calais. Il avait, suivant sa coutume, +ordonné d'ajouter aux divisions armées en guerre des moyens de +transport consistant en vieux vaisseaux et en vieilles frégates armés +en flûte, et permettant de porter beaucoup de monde et de vivres sans +traîner après soi un trop grand nombre de voiles. Il avait ainsi de +quoi embarquer 12 mille hommes à Brest, 4 ou 5 mille à Lorient, 3 +mille à Rochefort, les uns et les autres pourvus de six mois de +vivres. Il existait à Toulon des moyens d'embarquement pour 20 mille +hommes avec trois mois de vivres. Il avait ordonné à Cadix de +semblables préparatifs pour 20 mille hommes, mais pour une époque +moins rapprochée. + +Profitant de l'incertitude dans laquelle se trouverait l'Angleterre +menacée sur tous les points à la fois, l'expédition de Lorient devait +partir la première, pour porter à l'île de France les 4 ou 5 mille +hommes qu'elle pouvait embarquer. Si elle arrivait, c'était un renfort +d'hommes, de munitions, de forces navales, qui allait faire de l'île +de France un poste formidable pour le commerce des Indes. L'expédition +de Brest devait partir la seconde. Si elle arrivait aussi à l'île de +France, le général Decaen, avec une force de 16 à 17 mille hommes, et +une escadre puissante, était en mesure de renverser ou d'ébranler au +moins l'empire britannique dans les Indes. Un peu après l'amiral +Ganteaume enfin devait porter 20 mille hommes ou en Sicile, ou en +Égypte, tandis que la flotte de Cadix serait en mesure de le suivre +dans l'une de ces directions. Le moins qu'il pût résulter de ces +tentatives combinées, ce serait dans l'Océan le ravitaillement de nos +colonies, dans la Méditerranée la conquête d'un point important, et +dans l'une et l'autre mer, un tel trouble pour l'amirauté anglaise +qu'elle ne pourrait rien tenter contre les colonies espagnoles. + +[En marge: Courses de Napoléon autour de Bayonne pour s'enquérir de +beaucoup de détails relatifs à la marine.] + +[En marge: Efforts pour rendre au port de Bayonne ses anciennes +conditions, et en faire un port de construction.] + +[En marge: Moyen nouveau de porter des vivres aux colonies, et d'en +rapporter des denrées coloniales.] + +Tandis qu'il discutait avec opiniâtreté ces divers plans, soit avec le +ministre Decrès, soit avec les amiraux chargés du commandement, et +qu'il en ordonnait l'ensemble ou en rectifiait les détails d'après +l'avis des hommes pratiques, Napoléon dans ses moments de loisir +montait lui-même à cheval, pour courir le long de la mer, visiter +l'embouchure de l'Adour, et recueillir de ses propres yeux beaucoup +d'informations relatives à la marine. Depuis qu'il était dans les +Landes, et qu'il avait vu gisant sur le sol de magnifiques bois de +pins et de chênes, qui pourrissaient faute de moyens de transport, il +s'était promis de vaincre la nature à force d'art. _Le coeur me +saigne_, écrivait-il à M. Decrès, en voyant périr inutilement des bois +si précieux et si rares. Il ordonna d'abord de transporter une partie +de ces bois à Mont-de-Marsan, par les eaux de l'Adour, puis de +préparer des attelages de boeufs pour les traîner jusqu'à Langon, et +les faire descendre ensuite par la Garonne jusqu'à Bordeaux et La +Rochelle. Ce mode de transport étant fort coûteux, il s'obstina à +faire construire à Bayonne même, pour employer le reste des bois du +pays. La barre qui obstrue le fleuve formait le seul obstacle. Elle ne +donnait que quatorze pieds d'eau à marée haute. Ce n'était pas assez +pour un vaisseau de soixante-quatorze, échantillon que Napoléon +voulait construire dans ce port. Il imagina des travaux qui devaient +reculer la barre de quelques centaines de toises, et procurer tout de +suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu'en s'éloignant la mer +devenait extrêmement profonde, et que la barre descendait en +proportion. Il fit venir des ingénieurs de Hollande, afin de discuter +et d'arrêter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieurs +projets pour envoyer aux colonies des recrues, des farines, dont +elles manquaient, et en rapporter des sucres, des cafés, dont elles +ne savaient que faire. Il commença par offrir aux armateurs du +commerce une certaine somme par tonneau pour le transport des +munitions et des hommes. Leur exigence s'étant élevée trop haut, il +décida le départ de corvettes et de frégates, qui devaient porter des +recrues, des farines, et rapporter des denrées coloniales pour le +compte de l'État. _À des circonstances extraordinaires il faut_, +disait-il, _des moyens extraordinaires_; le pire serait de ne rien +faire, car les colonies mourraient de faim à côté de leurs barriques +de sucre et de café, et nous manquerions de ces denrées si précieuses +à côté de nos farines ou de nos salaisons invendues. + +[En marge: Formation d'une junte à Bayonne.] + +[En marge: Tendance à l'insurrection dans quelques-unes des provinces +espagnoles.] + +En ce moment il venait d'arriver à Bayonne un certain nombre +d'Espagnols considérables, choisis par ordre de Napoléon dans les +diverses provinces de l'Espagne pour composer une junte. Ils avaient +répondu à son appel, les uns parce qu'ils étaient convaincus que, pour +le bonheur de leur patrie, pour lui épargner une guerre dévastatrice, +pour sauver ses colonies et assurer sa régénération, il fallait se +rattacher à la dynastie Bonaparte; les autres, parce qu'ils étaient +attirés par l'intérêt, par la curiosité, par la sympathie qu'inspire +un homme extraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel qui +avait éclaté à Madrid le 2 mai, s'était communiqué dans plusieurs +provinces à la fois, en Andalousie à cause de son éloignement des +troupes françaises, en Aragon à cause de l'esprit national de cette +province frontière, dans les Asturies à cause d'un vieux sentiment +d'indépendance propre à cette région inaccessible. Là le sentiment +des gens éclairés était vaincu par le sentiment du peuple, moins +touché par les considérations politiques que par l'attentat commis +contre une dynastie nationale. Dans ces provinces on n'avait ni pu ni +osé nommer des députés à la junte de Bayonne. Le gouvernement de +Madrid y avait suppléé en les nommant lui-même. Quelques-uns, bien que +portés à se rendre à Bayonne, craignaient toutefois d'y aller; car il +y avait une idée qui commençait à se répandre universellement, c'est +que quiconque faisait le voyage de Bayonne n'en revenait plus. Une +sorte de terreur populaire et superstitieuse s'était emparée des +esprits. Les troupes qu'on avait voulu diriger vers les Pyrénées, et +notamment les gardes du corps, avaient obstinément refusé d'obéir; ce +qui était fâcheux, car c'étaient autant de forces laissées à +l'insurrection. Napoléon, averti par Murat de cette disposition des +esprits, avait renvoyé pour quelques jours MM. de Frias, de +Medina-Celi et quelques autres personnages considérables, afin de +montrer qu'on pouvait revenir de Bayonne quand on y était allé. + +[En marge: Murat atteint d'une maladie grave qui le met dans +l'impossibilité de commander.] + +On touchait à la fin de mai, et l'esprit public s'altérait visiblement +en Espagne, surtout par le retard à proclamer le nouveau roi. Murat +demandait avec instance qu'on en finît, pour décider d'abord une +question qui n'avait pas cessé de le préoccuper beaucoup, et ensuite +pour prévenir une plus grande altération dans les sentiments des +Espagnols. Napoléon, qui devinait parfaitement les motifs personnels +de son beau-frère, et qui ne pouvait pas faire arriver plus tôt la +réponse qu'il attendait de Naples, lui avait écrit de la manière la +plus dure; et Murat agité de mille soucis, de mille espérances, tour à +tour conçues ou abandonnées, bourrelé par les reproches injustes de +Napoléon, avait fini par succomber tant au climat qu'à ses propres +émotions. Il avait été atteint d'une fièvre presque mortelle, qui +mettait ses jours en péril, et persuadait aux basses classes que le +lieutenant de Napoléon venait d'être frappé par la Providence. Ce +n'était pas un médiocre inconvénient que cette superstition populaire, +et cette subite disparition de l'autorité du lieutenant-général dans +les circonstances actuelles. + +[En marge: Juin 1808.] + +[En marge: Acceptation et arrivée de Joseph.] + +[En marge: Proclamation de Joseph comme roi d'Espagne et des Indes.] + +[En marge: Dispositions morales de Joseph en recevant la couronne +d'Espagne.] + +Enfin Napoléon apprit dans les premiers jours de juin, après trois +semaines d'attente, l'acceptation et l'arrivée de Joseph, qui n'avait +pu, à cause des distances, ni répondre ni arriver plus tôt. Le 6 juin, +veille de son arrivée, Napoléon se décida à le proclamer roi +d'Espagne, afin qu'il pût paraître à Bayonne en cette qualité, et y +recevoir immédiatement les hommages de la junte. En conséquence +Napoléon rendit un décret dans lequel, s'appuyant sur les déclarations +du conseil de Castille, il proclamait Joseph Bonaparte roi d'Espagne +et des Indes, et garantissait au nouveau souverain l'intégrité de ses +États d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Asie. Le 7 juin Napoléon +alla à sa rencontre, sur la route de Pau, et l'accabla de +démonstrations tout à la fois sincères et calculées, car il l'aimait, +et voulait en même temps lui donner crédit aux yeux de la junte. +Joseph était enivré de sa grandeur, et inquiet aussi des difficultés +qu'il entrevoyait, difficultés dont la révolte des Calabres pouvait +déjà lui faire présager une partie. Comme tous les parvenus il était +beaucoup moins heureux que ne le suppose la jalouse envie. Il recevait +presque avec effroi ce royaume d'Espagne, que Murat désirait jusqu'à +en mourir; et dans ces perplexités il se laissait aller à regretter le +doux royaume de Naples, qui ne suffisait pas à consoler la douleur de +Murat! Étrange scène, qui n'était pas la moins singulière de celles +que devait offrir cette famille, placée un moment par un grand homme +dans la région des fables, pour retomber ensuite dans la région des +réalités, de toute la hauteur des trônes les plus élevés de la terre. + +[En marge: Présentation à Joseph des Espagnols réunis à Bayonne.] + +[En marge: Favorable impression que produit Joseph sur les Espagnols +qu'on lui présente.] + +[En marge: Cérémonie solennelle pour la reconnaissance de Joseph par +les Espagnols présents à Bayonne.] + +Dès que Joseph fut arrivé, Napoléon lui présenta les personnages les +plus considérables d'Espagne qu'il avait successivement attirés à +Bayonne, ou à titre de membres de la junte, ou à titre d'hommes +importants, qu'il voulait connaître, et que sa désignation seule +flattait assez pour qu'ils y vinssent. Joseph avait dans le visage +quelque chose de la beauté de Napoléon, moins la parfaite régularité, +moins le regard, moins enfin ce qui accusait, dans le vainqueur de +Rivoli et d'Austerlitz, la présence de César ou d'Alexandre. Il y +suppléait par une extrême douceur, et par une certaine grâce mêlée +d'un peu de hauteur empruntée. Les frères de Napoléon avaient +contracté auprès de lui l'habitude de parler d'armées, de diplomatie, +d'administration, et le faisaient assez bien pour n'être pas trop +déplacés dans les rôles extraordinaires que l'auteur de leur fortune +les appelait à jouer. Aucun d'ailleurs n'était dépourvu d'esprit. +Devant ces grands d'Espagne, vains de leur grandeur, mais ignorants, +déjà séduits par la présence de Napoléon, Joseph, par beaucoup de +prévenances, et l'étalage de quelques connaissances acquises à Naples, +sut plaire et inspirer confiance dans sa capacité. Bientôt, comme la +servilité est contagieuse, la plupart des Espagnols appelés autour de +lui se mirent à vanter ses vertus, même à y croire. Les ducs de San +Carlos, de l'Infantado, del Parque, de Frias, de Hijar, de +Castel-Franco, les comtes de Fernand Nuñez, d'Orgaz, le fameux +Cevallos lui-même, si ennemi des Français, avaient déjà été conduits à +penser que l'intérêt bien entendu de l'Espagne voulait qu'on se soumît +à la nouvelle dynastie, ce qui était vrai assurément. MM. O'Farrill, +ministre de la guerre, d'Azanza, ministre des finances, appelés à +Bayonne, avaient été amenés à la même conviction; ce qui de leur part +était beaucoup plus naturel, car ils n'étaient pas hommes de cour, +mais hommes d'affaires, point astreints à la fidélité domestique, et +tenus seulement de chercher en politique le plus grand bien de leur +pays. Pour de tels hommes il ne pouvait pas y avoir de doute sur +l'avantage de remplacer l'ancienne dynastie par la nouvelle. Après +avoir approché Napoléon d'ailleurs, ils furent pénétrés d'admiration, +et oublièrent presque les procédés employés à l'égard de la famille +détrônée. Ils promirent de servir le nouveau roi. En attendant +l'arrivée de Joseph, Napoléon avait préparé avec les Espagnols +présents à Bayonne un projet de Constitution accommodé au temps et aux +moeurs de l'Espagne. Il fut convenu que dans un local, celui de +l'ancien évêché de Bayonne, disposé pour cet usage, on rassemblerait +la junte, reconnaîtrait le roi, discuterait la Constitution, pour lui +donner les apparences d'une adoption libre et volontaire. Ce qui avait +été convenu fut exécuté avec une précision toute militaire. Joseph +était arrivé le 7 juin. Le 15 la junte fut convoquée sous la +présidence de M. d'Azanza, ministre des finances de Ferdinand VII, +destiné à le devenir de Joseph Bonaparte, et digne de l'être de tout +roi éclairé. M. d'Urquijo remplissait les fonctions de secrétaire. +Après quelques discours d'apparat, répétant tous qu'il fallait +recevoir de la main de Napoléon un membre de cette dynastie +miraculeuse envoyée sur la terre pour régénérer les trônes, et que ce +membre était Joseph Bonaparte, on lut le décret impérial qui +proclamait Joseph roi d'Espagne et des Indes; puis on se rendit auprès +de lui pour lui offrir les hommages de la nation espagnole, dont +malheureusement on représentait les lumières, mais non les passions. +Après Joseph on alla visiter Napoléon, et remercier le puissant +bienfaiteur auquel on croyait devoir le plus bel avenir. + +[En marge: Constitution donnée à l'Espagne.] + +Les jours suivants on lut le projet de Constitution, et on présenta +sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il était +modelé sur la Constitution de France, sauf quelques modifications +appropriées aux moeurs de l'Espagne, et contenait les dispositions qui +suivent: + +Une royauté héréditaire, transmissible de mâle en mâle, par ordre de +primogéniture, reversible de la branche de Joseph à celles de Louis et +de Jérôme; ne pouvant jamais être réunie à la couronne de France, ce +qui assurait l'indépendance de l'Espagne; + +Un sénat, composé de vingt-quatre membres, chargé, comme celui de +France, de veiller à la Constitution, pourvu aussi de la faculté de +protéger la liberté de la presse et la liberté individuelle, au moyen +d'une commission déclarant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de +ces libertés avait pu être violée; + +Une assemblée des cortès, comprenant, sous le nom de _banc du clergé_, +vingt-cinq évêques désignés par le roi; sous le nom de _banc de la +noblesse_, vingt-cinq grands d'Espagne désignés par le roi, 62 députés +des provinces d'Espagne et des Indes, 30 députés des grandes villes, +15 commerçants notables, 15 lettrés ou savants représentant les +universités et les académies, tous élus par ceux qu'ils devaient +représenter, laquelle assemblée, réunie au moins tous les trois ans, +discutait les lois, et arrêtait pour trois ans la recette et la +dépense; + +Une magistrature inamovible, rendant la justice d'après les formes de +la législation moderne, sous la juridiction suprême d'une haute Cour, +qui n'était autre que le conseil de Castille, conservé sous le titre +de Cour de cassation; + +Enfin un conseil d'État, régulateur suprême de l'administration, à +l'exemple de celui de France. + +[En marge: Juillet 1808.] + +Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurément, était +appropriée et aux moeurs de l'Espagne et à l'état de son éducation +politique. On n'y avait parlé ni de l'inquisition, ni du clergé, ni +des droits de la noblesse, car il ne fallait éloigner aucune classe de +la nation. On laissait à la législation le soin de tirer plus tard +toutes les conséquences des principes posés dans cet acte, qui +contenait en germe la régénération de l'Espagne. + +La Constitution étant achevée, une séance royale eut lieu le 7 +juillet, dans le lieu consacré aux séances de la junte. Joseph, assis +sur le trône, lut un discours où il exprimait les sentiments de +dévouement avec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de +l'Espagne, et puis prêta serment à la nouvelle Constitution, la main +posée sur les Évangiles. La junte, à son tour, prêta serment au roi et +à la Constitution. De bruyantes acclamations accompagnèrent tous ces +actes. On se rendit ensuite à Marac pour complimenter l'auteur trop +obéi de toutes les choses du temps. + +Il était urgent que Joseph allât prendre possession de son royaume. +Déjà on disait que les Espagnols, animés par la vue du sang répandu le +2 mai à Madrid, indignés de la ruse avec laquelle la famille des +Bourbons avait été attirée et spoliée à Bayonne, s'insurgeaient en +Andalousie, en Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait +le nouveau roi serait à peine sûre. Il fallait partir pour aller +relever Murat malade, atteint d'un délire continu, demandant à quitter +un pays qui lui était devenu odieux, et où il ne pouvait rester sans +péril pour sa vie. + +[En marge: Forces préparées pour accompagner Joseph à Madrid.] + +Napoléon, dont les yeux commençaient à s'ouvrir, et qui ne voulait pas +envoyer son frère chez une nation étrangère sans le faire respecter, +avait préparé de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Déjà les +réserves d'infanterie qu'il avait organisées à Orléans, les réserves +de cavalerie qu'il avait réunies à Poitiers, étaient entrées sous les +généraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d'armée qui +occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux régiments tirés +de la grande armée, il avait recomposé les camps des côtes, et de ces +camps reformés il put tirer quatre beaux régiments, le 15e de ligne, +et les 2e, 4e, 12e d'infanterie légère. Il y joignit des lanciers +polonais, plus un superbe régiment de cavalerie levé par Murat dans le +pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de +vieilles troupes, au sein de laquelle Joseph dut s'avancer sur Madrid +à petits pas, afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux +Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les +grands d'Espagne devaient l'accompagner en marchant du même pas. + +[En marge: Entrée de Joseph en Espagne.] + +[En marge: Adieux de Napoléon à Joseph.] + +Joseph partit le 9 juillet, escorté de vieux soldats, et précédé et +suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la +junte. Napoléon le conduisit jusqu'à la frontière de France, +l'embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu'il +entrevoyait déjà dans sa profonde intelligence. Le faible coeur de +Joseph n'eût pas tenu à de pareilles révélations, bien que le génie de +Napoléon, à demi éclairé sur l'avenir, ne vît pas encore la moitié des +maux qui allaient découler de la grande faute commise à Bayonne. + +Tels furent les moyens par lesquels Napoléon, obéissant à une idée +systématique bien plus encore qu'aux affections de famille, car il +avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurper la couronne +d'Espagne, parvint à détrôner les derniers Bourbons régnant en +Europe. Comme il ne pouvait, à cause de leur faiblesse, y employer la +force, car il eut été ridicule de déclarer la guerre à Charles IV, il +voulut y employer la ruse, et les faire fuir en leur faisant peur. +L'indignation de l'Espagne ayant arrêté dans leur fuite ces malheureux +Bourbons, il profita de leurs divisions de famille pour les attirer à +Bayonne, par l'espérance d'une justice qu'il leur rendit comme le juge +de la fable qui donnait l'écaille de l'huître aux plaideurs. Il fut +entraîné ainsi de la ruse à la fourberie, et ajouta à son nom la +seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour +l'absoudre le bien à faire à l'Espagne, et par l'Espagne à la France. +La Providence ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une +perfidie indigne de son caractère. + +Mais ne devançons pas la justice des temps. Les récits qui vont suivre +montreront bientôt cette justice redoutable, sortant des événements +eux-mêmes, et punissant le génie, qui n'est pas plus dispensé que la +médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens. + +FIN DU LIVRE TRENTIÈME + +ET DU TOME HUITIÈME. + + + + +NOTE DU LIVRE XXIX. + +(VOIR PAGE 474.) + + +J'étonnerais beaucoup et le public et les historiens contemporains, +qui prennent en général très-vite leur parti sur les questions +douteuses, si je disais par quelles perplexités j'ai passé avant de me +fixer sur les vrais projets de Napoléon à l'égard de l'Espagne. Comme +il a fini par l'envahir et par la donner à son frère Joseph, on en a +conclu qu'il a toujours voulu ce qu'il a exécuté en définitive, de +même qu'il y a des gens qui croient de bonne foi que, parce qu'il +s'est fait Empereur, il y songeait à l'armée d'Italie. N'avons-nous +pas vu en effet des collecteurs de souvenirs chercher les premières +traces de ses projets à l'école de Brienne? Moreau a fini par trahir +la France en 1813; cela est certain. On ne se contente pas de faire +remonter ses mauvaises dispositions civiques à la conspiration de +Georges, à sa brouille avec le Premier Consul; on les fait remonter à +la conspiration de Pichegru, et, l'esprit d'investigation aidant, +jusqu'à l'école de Rennes, où il avait conçu, apparemment en étudiant +le droit, le projet de livrer les armées françaises aux Autrichiens. +Il n'y a pas de plus ridicule manière de juger les hommes. On se +trompe ainsi et sur les individus eux-mêmes, et sur la marche de +l'esprit humain, qui est lente et successive, et beaucoup plus souvent +déterminée par les événements qu'elle n'a l'honneur de les +déterminer.--Napoléon en 1808 a détrôné les Bourbons d'Espagne: quand +l'a-t-il voulu? par quels moyens? Voilà des questions historiques de +la plus grande difficulté, même lorsqu'on a eu tous les documents +historiques sous les yeux. Je suis le seul historien qui les ait +possédés tous, grâce aux communications que ma situation politique +m'avait values, et j'ai été long-temps dans de grands doutes, qui +n'ont cessé que par suite de découvertes, fruit de beaucoup de +recherches, d'application et de bonheur. Je tiens à les raconter, pour +l'édification du public et des hommes qui se font un devoir des +recherches consciencieuses. + +D'abord un mot sur les documents eux-mêmes. De tous les écrivains qui +ont traité ces époques, pas un seul n'a possédé les vrais documents +historiques. Tous ont composé des livres avec d'autres livres. Cela +frappe à la simple lecture pour quelqu'un qui connaît les faits. M. de +Toreno lui-même, dont l'ouvrage sur la révolution d'Espagne est +remarquable par un véritable talent, et, ce qui vaut mieux encore, +par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a composé +son ouvrage sur les publications espagnoles et françaises, et sur +beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays, +lesquelles rendent son récit précieux sous quelques rapports. Parmi +les auteurs français, un seul, M. Armand Lefèvre, a eu l'avantage +d'être introduit aux affaires étrangères. Il a touché à quelques +documents certains. A-t-il pu, grâce à cette initiation, connaître la +vérité? Une seule remarque suffira pour répondre à cette question. La +correspondance des affaires étrangères consiste en quelques dépêches +fort rares de M. de Champagny, et en dépêches très-nombreuses de M. de +Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid. Or, M. de Champagny, +très-honnête homme, très-dévoué à l'Empereur, ne sut pas un mot de +l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, très-honnête homme, +très-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un +ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompât mieux la cour auprès +de laquelle il était accrédité. _Ne dites rien à Beauharnais.... Je +n'ai rien dit à Beauharnais...._ sont les paroles qui se trouvent sans +cesse dans la correspondance de Napoléon et de ses agents en Espagne. +Enfin, au moment de la catastrophe, Napoléon envoya M. de Laforêt pour +seconder Murat, n'estimant pas qu'on pût se servir de M. de +Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir même l'entendre, +ce qui était de toute injustice. La correspondance des affaires +étrangères, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc +elle-même qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais +alors, dira-t-on, où sont ces documents? Dans la correspondance de +Napoléon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces +agents furent, à Paris, MM. de Talleyrand et Duroc; à Madrid, Murat +d'abord, puis le général Savary, le maréchal Bessières, le général +comte de Lobau, M. de Tournon, M. le général Grouchy, M. de Monthyon, +dont les rapports imprimés plus tard furent publiés autrement qu'ils +n'avaient été écrits, enfin l'amiral Decrès, fort employé dans cette +affaire à cause des colonies espagnoles. Ce furent là les vrais agents +de l'Empereur, les seuls informés, et toujours partiellement, car +chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le +reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous +ces personnages avec Napoléon, et de Napoléon avec eux, correspondance +considérable et très-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue, +qui semblerait devoir tout éclaircir, et qui cependant ne m'a +complétement édifié moi-même qu'après des efforts opiniâtres, tels que +ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquité +pour arriver à découvrir telle ou telle vérité historique. En général, +quand j'ai lu la correspondance de Napoléon avec ses agents, elle est +si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les +événements. Eh bien, après avoir lu celle qui est relative à +l'Espagne, je suis demeuré long-temps dans les perplexités les plus +embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napoléon flotta +long-temps entre divers projets; et quand il fut fixé, il ne dit à +personne ce qu'il voulait. Peut-être le dit-il au général Savary, mais +au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forcé de Ferdinand +à Bayonne. Le 20 février, il avait vu Murat dans la journée sans lui +rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre +de partir, lettre reçue, pour Bayonne. Il lui traça la marche de +l'armée sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif à la politique, +et lui défendit même de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon, +envoyés comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et +enfin, quand la révolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se +trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqué, et Ferdinand VII +n'était pas reconnu, Napoléon envoya le général Savary avec une partie +du secret, celle qui consistait à amener à Bayonne le père et le fils, +de gré ou de force. Encore le même jour M. de Tournon partait-il de +Paris avec une instruction toute contraire, publiée depuis à +Sainte-Hélène, nullement apocryphe, bien réelle, et qui contredisait +tout ce que Murat et le général Savary avaient ordre de faire, tout ce +qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficulté ce +doit être de découvrir, à travers toutes ces contradictions, à travers +toutes ces dissimulations calculées, la vérité historique, et combien +cette découverte, déjà si difficile quand on a eu les vrais documents, +devient impossible quand on ne les a pas eus tous? + +Je vais dire maintenant comment je suis arrivé à la vérité. En +comparant entre eux tous les ordres donnés, non pas seulement aux +agents de confiance, mais aux agents qui n'étaient que des +instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres +militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les +ordres financiers même, en comparant ceux qui ont été donnés avec ceux +qui ont été exécutés, et avec quelques demi-confidences faites au +moment décisif, où il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour être +obéi, je suis parvenu avec beaucoup de patience à démêler la vérité, +mais après des années de réflexions: et je dis des années, car il y a +un point sur lequel je n'ai été fixé qu'après trois ans de recherches. + +À présent que j'ai fait connaître la difficulté, je vais dire à +quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu. + +Que Napoléon ait de bonne heure conçu l'idée systématique de renverser +les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette +idée elle-même n'a commencé à naître dans son esprit qu'en 1806, après +la trahison de la cour de Naples, et après le détrônement de cette +cour prononcé au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacité, +l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses +trahisons secrètes qu'on entrevoyait sans les connaître tout à fait, +enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix +appelait, la veille de la bataille d'Iéna, toute la nation espagnole +aux armes, confirmèrent Napoléon dans l'idée qu'il fallait faire subir +aux Bourbons d'Espagne le même traitement qu'aux Bourbons de Naples. +Mais à quel moment cette idée, d'abord générale et vague, devint-elle +un projet arrêté? Voilà la première question. Par quels moyens cette +idée, devenue un projet arrêté, dut-elle s'exécuter, car la cour +d'Espagne n'était pas assez hardie pour fournir par une levée de +boucliers le grief très-légitime qu'avait fourni la cour de Naples; +par quels moyens, dis-je, l'idée une fois arrêtée, dut-elle +s'exécuter, là est la seconde question et la plus difficile. + +On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix, +Napoléon conçut à Berlin même le projet de détrônement. La +correspondance de Napoléon, qui révèle à chaque instant ses moindres +impressions, fait foi du contraire. Après Iéna, il ne songea qu'à une +immense guerre au Nord. L'idée générale de se débarrasser plus tard +des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet +d'exécution ne prit pas même naissance. On a dit qu'à Tilsit Napoléon +fut décidé à signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir à +ses yeux la nécessité d'en finir au Nord pour reporter son attention +au Midi, c'est-à-dire en Espagne; qu'il fut même question avec +l'empereur Alexandre du détrônement des Bourbons d'Espagne, et que ce +détrônement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en +Orient. Tout cela est faux. Napoléon fut décidé à traiter à Tilsit, +par le sentiment de la difficulté; car 1807 ne fut autre chose qu'un +1812 heureux, heureux grâce à la qualité de l'armée à cette époque; +mais de l'Espagne, il n'en fut pas même question. La correspondance +secrète de M. de Caulaincourt est là pour l'attester, tout en effet +fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les événements de Madrid. +On a donc calomnié la mémoire de ce prince en avançant cela. Napoléon +voulut signer la paix continentale à Tilsit, parce qu'il trouvait le +Niémen bien loin du Rhin; et il ne songea là qu'à une chose, à +contraindre l'Angleterre à la paix maritime par l'union de tout le +continent contre elle. + +Revenu à Paris en juillet 1807, Napoléon ne s'occupa d'abord que +d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et +ensuite de tirer les conséquences de la politique de Tilsit. En effet, +tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg, chargé de la médiation, +adressait à l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la +guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napoléon disposait +toute chose pour forcer les États restés neutres à se déclarer contre +l'Angleterre, dans le cas où elle se déciderait à continuer les +hostilités. Ces États restés neutres étaient le Danemark, l'Autriche +et le Portugal. Napoléon prépara une armée pour contraindre le +Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent +qu'il ne songeait, à l'égard du Portugal, qu'à faire cesser la +neutralité de celui-ci. Lorsqu'en août et septembre 1807 l'Angleterre, +pour toute réponse à la question pressante de la Russie, répondit en +brûlant Copenhague, le cri de guerre fut général contre elle, et alors +seulement Napoléon songea à tirer parti de deux choses, la +prolongation forcée de l'état de guerre, et l'indignation universelle +excitée contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de +tenter de son côté ce qu'il n'aurait jamais osé se permettre en +d'autres temps. + +Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientôt voir sa complicité +secrète avec l'Angleterre, et il résolut de s'en emparer. Ne pouvant +pas le posséder directement, il eut l'idée de le partager avec +l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment +(octobre 1807) où la question de la Péninsule tout entière fut +visiblement soulevée dans son esprit, par la question du Portugal. Des +mots échappés dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pensée +naissante, et naissante par suite des événements de Copenhague. C'est +à ce même moment que les indignes scènes de l'Escurial aboutirent au +projet insensé d'intenter un procès criminel au prince des Asturies, +pour le faire déclarer déchu de ses droits à la couronne, et les +transmettre on ne sait à qui, au prince de la Paix probablement, sous +le titre de régent. Alors il ressort des ordres de Napoléon que les +indignités de la cour d'Espagne furent une provocation pour son +ambition; car, en calculant la marche des courriers d'après les +vitesses de cette époque, on voit que c'est à la nouvelle même du +procès de l'Escurial que commencèrent les mouvements de troupes, +puisqu'un instant il alla jusqu'à prescrire de les faire partir en +poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reçut à Paris la nouvelle du +pardon royal accordé au prince des Asturies. + +Amené par l'événement de Copenhague et l'obligation de continuer la +guerre à prendre le Portugal, Napoléon eut ainsi l'esprit attiré vers +les affaires de la Péninsule, et par le procès de l'Escurial sa +volonté fut provoquée jusqu'à vouloir s'en mêler par la force. Un +répit ayant été la suite du pardon accordé à Ferdinand, il partit pour +l'Italie en novembre 1807. + +Il est évident par ce qui se passa à Mantoue avec Lucien Bonaparte que +Napoléon songeait alors à un mariage de l'une de ses nièces avec +Ferdinand, et qu'il n'était pas fixé sur le détrônement des Bourbons. +Cependant il donna en Italie même des ordres pour la marche des +troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'étaient pas de +simples renforts envoyés à l'armée de Portugal (comme seraient portés +à le croire ceux qui prétendent qu'avant la révolution d'Aranjuez +Napoléon ne pensait à rien), mais des troupes destinées à résoudre +l'affaire d'Espagne elle-même, puisque c'est en Italie qu'il organisa +la division Duhesme, chargée d'envahir la Catalogne. + +Arrivé à Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplièrent, et +prouvent par leur succession rapide que la résolution mûrissait, et +qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne. + +Il avait deux manières, ou trois, si l'on veut, de résoudre la +question: + +1º Donner une princesse française à Ferdinand, en n'exigeant aucun +sacrifice de la part de l'Espagne. + +2º Donner une princesse française, en exigeant les provinces de l'Èbre +et l'ouverture des colonies espagnoles. + +3º Détrôner les Bourbons. + +Quant au premier projet, le plus sage à mon avis, Napoléon ne dut pas +y songer long-temps, car il renvoya un peu après sa nièce en Italie. +Cette scène, attestée par des témoins oculaires, parmi lesquels un +frère de l'Empereur, ne peut laisser de doute. + +Quant au second projet, il a existé certainement, ou du moins il en a +été question; car une dépêche de M. Yzquierdo, reçue à Madrid par +Ferdinand au moment où son père abdiquait, et publiée par les +Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M. +de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au +dépôt du Louvre, dans laquelle il expose à Napoléon ce même projet, +tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son côté à la cour d'Espagne, et +à la même date. Le second projet a donc existé. Fut-il sérieux? Oui, à +un certain degré; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dépêche +à l'Empereur: «Mon opinion est que si cela convenait à Votre Majesté, +on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine, à signer; +toutefois en éloignant les troupes du séjour du roi.» Le projet d'en +finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de +l'Èbre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine réalité, +du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui était ici le confident +intime de l'Empereur. Mais ce projet était-il tout à fait sérieux? +Était-il autre chose qu'une éventualité que Napoléon se réservait, en +tendant véritablement à un autre but? Oui, et je crois en effet que +c'est là la vérité. Napoléon laissait discuter, dans le courant de +février et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes +avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'Èbre et +l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en même +temps et plus sérieusement il tendait au détrônement. + +Voici les raisons qui déterminent ma conviction à ce sujet: + +1º Les expressions mêmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet +n'était qu'à moitié sérieux, car si Napoléon n'avait eu que ce but, +l'avait eu sérieusement, on ne se serait pas borné à lui dire: _si +cela convenait à Votre Majesté_. Quand il tendait à un but déterminé, +son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa résolution, +prenaient un ton passionné, positif, et jamais le ton du doute. + +2º S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'Èbre, se +faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu +besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de +donner des ordres mystérieux, de faire marcher sur Madrid par toutes +les routes à la fois; il n'aurait eu qu'une volonté à exprimer, et la +cour d'Espagne, après avoir peut-être résisté un moment, aurait cédé +infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement à Murat ce qu'il +voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel +était destinée l'armée française. + +3º Enfin Napoléon, qui ne se décidait qu'à la dernière extrémité à +faire à la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire +turc, ce qui était un pas vers le partage lui-même, n'aurait pas, vers +le milieu de février, moment de ses ordres définitifs, envoyé à la +Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses idées sur +un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le +détrônement des Bourbons qui pût le décider à acheter par un tel +sacrifice le concours ou le silence de la Russie. + +Ainsi, en février et mars 1808, tout prouve que les premier et second +projets, de marier Ferdinand avec une princesse française, en exigeant +ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux, +n'étaient plus sérieux, s'ils l'avaient jamais été, car les +expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas été aussi dubitatives, +Napoléon n'eût pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystère, +et fait de si grandes concessions à la Russie pour un projet qui était +secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques +projets du temps. + +Dès le mois de février et de mars il voulut donc détrôner les +Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prétendent qu'il n'y fut amené +qu'à Bayonne même, après avoir vu le père et le fils, après avoir été +témoin de leur incapacité et de leur décadence morale. + +Mais une fois fixé sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile +de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point +que j'ai long-temps hésité, et je ne me suis fixé qu'après plusieurs +années de recherches et de réflexions. + +Napoléon ne dit à personne avant la révolution d'Aranjuez, +c'est-à-dire avant le détrônement du père par le fils, ce qu'il +voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu, +l'ignorait absolument. + +L'idée m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire +partir en les effrayant, à l'exemple de la maison de Bragance. Cette +idée m'est venue la première, et elle est restée la dernière dans mon +esprit, après beaucoup de vicissitudes. + +En lisant jusqu'à cinq et six fois la correspondance de Napoléon, +surtout avec Murat, j'ai vu tour à tour cette conviction se former en +moi, et puis se détruire. D'abord j'ai été frappé d'une remarque. +Napoléon ne cesse de dire à Murat: Observez le plus grand ordre, +ménagez la population, évitez toute collision (ce qui signifie qu'il +voulait faire vider le trône sans coup férir, pour ne pas avoir une +guerre avec la nation); mais il ajoute: _Soyez rassurant pour la cour +d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles_. + +Le 14 mars il écrit à Murat: «J'ai ordonné que le 17 on demande le +passage par Madrid de 50 mille hommes destinés à se rendre à Cadix. +Vous vous conduirez selon la réponse qui sera faite. _Mais tâchez +d'être le plus rassurant possible._» + +--Le 16 mars il écrit: «Continuez à tenir de bons propos. _Rassurez le +roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine._» + +--Le 19 il écrit: «Je suppose que vous recevrez cette lettre à Madrid, +_où j'ai fort à coeur d'apprendre que vos troupes sont entrées +paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement_. +J'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de Tournon et d'Yzquierdo, +pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires. Annoncez +mon arrivée à Madrid. Tenez une sévère discipline parmi les troupes. +Ayez soin que leur solde soit payée, afin qu'elles puissent répandre +de l'argent.» + +--Le 25 il écrit: «Je reçois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec +peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du +monde. Je suppose que vous êtes arrivé à Madrid depuis avant-hier. Je +vous ai déjà fait connaître que votre première affaire était de +reposer et approvisionner vos troupes, _de vivre dans la meilleure +intelligence avec le roi et la cour, si elle restait à Aranjuez_, de +déclarer que l'expédition de Suède et les affaires du Nord me +retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder à +venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement +que vos ordres sont de rafraîchir à Madrid et d'attendre l'Empereur, +et que vous êtes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majesté ne +soit arrivée. + +»Ne prenez aucune part aux différentes factions qui partagent le pays. +Traitez bien tout le monde, et ne préjugez rien du parti que je dois +prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionnés les magasins +de Buitrago et d'Aranda.» + +Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la +cour d'Espagne, et après les avoir lus j'ai écarté l'idée que Napoléon +eût voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai +reconnu que Napoléon n'était rassurant que pour entrer dans Madrid, et +pour éviter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du +14 mars, citée la première, j'ai remarqué ces mots: «Quelles que +soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que +ce qui est surtout utile, c'est d'_arriver à Madrid sans hostilités_, +d'y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus +nombreux, pour faire reposer mes troupes et les réapprovisionner de +vivres. Pendant ce temps mes différends s'arrangeront avec la cour +d'Espagne. _J'espère que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort à +coeur._ Si je prends tant de précautions, c'est que mon habitude est +de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position +serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrières une force +plus que suffisante pour les protéger, et sur votre flanc gauche la +division Duhesme, forte de 14 mille hommes.» + +Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouvé ces mots: «Continuez à +tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince +des Asturies, la reine. _Le principal est d'arriver à Madrid_, d'y +reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais +arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires. + +»_Surtout ne commettez aucune hostilité, à moins d'y être obligé._ +J'espère que tout peut s'arranger, et _il serait dangereux +d'effaroucher ces gens-là._» + +L'intention était donc évidente, Napoléon voulait entrer sans +collision, et être rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour +éviter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers +passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je +suis enfin revenu à l'idée que s'il voulait éviter une collision avec +la population, il voulait cependant faire partir la cour. + +En effet tout lui annonçait le projet de départ. On le lui mandait +tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de +Talleyrand, avait avoué le projet. Dans cet état de choses, instruit +comme il l'était, Napoléon savait qu'il suffisait de laisser faire +pour que la fuite eût lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul +acte de sa volonté pour l'empêcher, car les troupes françaises étaient +arrivées le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur +Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrêter. +Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'eût été en +prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui +pouvait passer pour un renfort à Junot, d'entourer Aranjuez et +d'empêcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance +plus décisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes à ce +sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter, à la +nouvelle partout répandue que la cour allait fuir, adresse à Napoléon +cette question: Si la cour veut partir pour Séville, dois-je la +laisser partir?--Napoléon répond le 23 mars: + +«Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez +demain à Madrid. Vous tiendrez là une bonne discipline. _Si la cour +est à Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez +de bons sentiments d'amitié. Si elle s'est retirée à Séville, vous l'y +laisserez également tranquille._ Vous enverrez des aides-de-camp au +prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'éviter les troupes +françaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi +d'Espagne n'a rien à craindre de nos troupes.» + +Maintenant, si on songe que Napoléon fit partir M. Yzquierdo de Paris +(une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de +suite), qu'il le fit partir rempli d'épouvante, et qu'en portant 80 +mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule +explication, il est évident que tout fut calculé pour amener le +départ, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dépendit de +la cour d'Espagne. + +On pourrait dire, il est vrai, que Napoléon voulait les envelopper, +s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la déchéance. D'abord il aurait +pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'eût été un acte de +violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie était bien +mieux son fait, puisqu'elle laissait le trône vacant, et fournissait +la solution cherchée. + +Arrivé à ce point, j'aurais été convaincu que le projet de Napoléon +était de forcer la cour d'Espagne à s'enfuir, sans une objection +grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hésiter plusieurs fois, et +abandonner l'opinion que j'avais conçue. Cette objection est celle-ci: +Le départ des Bourbons et leur fuite entraînait la perte des colonies. +Or l'Espagne sans ses colonies était, de l'avis de tout le monde, une +charge des plus onéreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de +répéter à Bayonne: Surtout qu'on ne nous ménage pas le même résultat +qu'en Portugal.-- + +Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce +résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la +royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais, +ce qu'il fallait avant tout éviter. + +Devant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai long-temps +cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour +d'Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée, +l'ordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de +Paris par le départ de M. Yzquierdo, étaient aussi des faits +concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées, +j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait à Cadix une flotte +française, maîtresse de la rade, et que peut-être Napoléon songeait à +s'en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus +par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un côté +poussés à vider le trône pour s'en emparer, il les aurait de l'autre +arrêtés au moment de leur embarquement pour l'Amérique. Cette +réflexion a été pour moi un trait de lumière, car elle expliquait et +résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu'une +conjecture. Je me suis mis à relire toute la correspondance de M. +Decrès, et j'y ai trouvé la circonstance suivante: c'est qu'un ordre +chiffré, envoyé à l'amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le +chiffre du consulat était perdu, et que l'amiral Rosily dépêchait à +Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée +impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été +pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que +pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée? L'ordre de sortir +de Cadix pour aller à Toulon? Mais cet ordre avait été donné trois ou +quatre fois en lettres en clair, c'est-à-dire sans employer la +précaution du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et +quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce +devait être l'ordre d'arrêter la famille fugitive. Je me suis livré +aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches, mais la dépêche ne +s'y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la +Marine, où les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne +contiennent presque rien. Néanmoins j'ai fait une tentative, et, +contre mon attente, j'ai trouvé à la Section historique la dépêché +chiffrée, heureusement accompagnée du chiffre, et conçue en ces +termes: «Je (c'est M. Decrès qui parle) ne cherche point à pénétrer +l'objet de l'entrée des troupes françaises en Espagne. La seule chose +qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez à répondre à Sa Majesté +de son escadre. Prenez donc une position qui vous éloigne autant que +possible des plus fortes batteries, et qui en même temps puisse +défendre la rade contre une attaque intérieure ou extérieure. Vous +avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez +bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en +garde contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement +comme mesure résultant des ordres que vous avez de partir. Placez le +vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Français. + +»_Si la cour d'Espagne, par des événements ou une folie qu'on ne peut +guère prévoir, voulait renouveler la scène de Lisbonne, opposez-vous à +son départ._ Laissez courir l'état actuel des choses autant qu'il sera +possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage +avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n'avoir aucune espèce de +méfiance; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'escadre et à ce +qu'exige de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa +Majesté.» (21 février 1808.) + +J'ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité +découverte, et en même temps un vrai chagrin de trouver une vérité +aussi fâcheuse, qui du reste était la conséquence du projet de +détrôner les Bourbons. + +Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi. +D'abord il faut remarquer la date du 21, époque des ordres contenant +le plan tout entier: départ de Murat, instructions à ce lieutenant, +composition de toute l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de +Tournon... ordres à Junot...--On remarquera secondement la combinaison +de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle +voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se +combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Madrid, pour que le +trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies +ne fussent point insurgées. + +On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il +m'a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en +saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a +laissé que sa correspondance; le général Savary a laissé des Mémoires +inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Laforêt m'a +écrit à moi-même qu'il n'avait rien su; le prince Cambacérès dit dans +ses Mémoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont +laissé que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laissé +que quelques lettres que j'ai lues au dépôt du Louvre. Je conclus donc +qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vérité est la +suivante: + +Napoléon ne songea à l'invasion de l'Espagne comme à un projet arrêté +qu'après Tilsit, et point avant. + +Après Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu'à fermer les ports du +Portugal à la Grande-Bretagne. + +Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut +profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de +l'Europe. + +Il désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les +événements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout à coup se mêler +des affaires d'Espagne de vive force. + +Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses +projets. + +En Italie et à Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un +démembrement de territoire avec partage des colonies, un détrônement. + +Peu à peu il se décida, en janvier et février, pour ce dernier projet, +celui du détrônement. + +Ce qui le prouve, c'est le mystère des ordres, l'accumulation +extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de +l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin +pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou +deux provinces. + +Enfin, une fois fixé sur le détrônement, il voulut amener sans +collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les +colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de +Cadix. + +Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et +telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la +postérité puisse espérer. + +Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de +Sainte-Hélène, portant la date du 29 mars, adressée à Murat, et +blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter +et l'éclaircir dans la note suivante. + + + + +NOTE DU LIVRE XXX. + +(VOIR PAGE 547.) + + +La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le _Mémorial de +Sainte-Hélène_, pour la première fois, si je ne me trompe, reproduite +depuis dans une multitude d'ouvrages, a été, de ma part, le sujet de +nombreuses recherches pour en constater l'authenticité, sur laquelle +j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont été mes motifs de +contester d'abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y +croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire +à ce sujet une conviction entière. + +Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement: + + «29 mars 1808. + +»Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur +la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. +L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements: je +reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une +nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour +soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de +l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a +tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre +chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques. + +»L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils +craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront +contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai +des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus. + +»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré +l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de +Ferdinand; le parti populaire est le plus faible. + +»Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires +au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, +on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers +les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre +odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille +hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec +avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils +peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie. + +»Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en +est d'autres que vous sentirez. + +»L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier +nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle +tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des +enrôlements de Siciliens et de Portugais. + +»La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir +aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce +pays: c'est peut-être le pays de l'Europe qui y est le moins préparé. +Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et +l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus +petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette +anarchie. + +»Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à +l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre? + +»Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en +prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire +régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement +dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois. + +»Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait +roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis +vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de +famille serait un faible lien: la reine Élisabeth et d'autres +princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les +immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien +précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont +suivre..... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur +les frontières du Portugal et attendre..... + +»Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi +précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la +capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la +magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le +prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; +il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait +produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les +Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary +d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera +avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; +en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous +ne m'engagerez à une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous +jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme +roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et +le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes +honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne +puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera +pas difficile, je n'en sais rien moi-même. + +»Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit +intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs +immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le +perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la +mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la +soustraire au régime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux +bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de +recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui +garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la +féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et +les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont +jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée, la +splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que +j'ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils +peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans +l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit +être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune +démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, +me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté. + +»Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... +Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne +vous occupe et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous +nuirait encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos +instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont +est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des +changements à faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous +recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères. +J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus +sévère: point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour +l'habitant les plus grands égards; l'on respectera principalement les +églises et les couvents. + +»L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée +espagnole, soit avec des détachements; il ne faut pas que d'aucun côté +il soit brûlé une amorce. + +»Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même +l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une +distance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre +s'allumait, tout serait perdu. + +»C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider +des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des +explications avec Solano, comme avec les autres généraux et les +gouverneurs espagnols. + +»Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événements +majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me +renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette +dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc. + +»Signé NAPOLÉON.» + +Avant de parler de l'authenticité de cette lettre, je dois dire un mot +de la portée qu'on cherche à lui donner. On veut y voir la preuve que +Napoléon n'approuva rien de ce qui fut fait en Espagne, que tout fut +fait à son insu, malgré lui, par l'imprudente légèreté de Murat, par +son impatiente ambition. C'est une très-fausse induction, car la +veille du jour où cette lettre fut écrite, le lendemain, et pendant +tout le temps qui suivit, Napoléon écrivit une longue suite de lettres +ordonnant point par point, à Murat, tout ce qui fut exécuté; et quand +celui-ci, inspiré par les événements, prit quelque chose sur lui, il +se trouva que Napoléon lui ordonnait les mêmes choses de Paris ou de +Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Madrid le 23, il avait +l'ordre formel d'y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de +cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour +exonérer Napoléon de la responsabilité des événements d'Espagne et +rejeter cette responsabilité sur Murat. Elle n'est et ne peut être +qu'une inconséquence d'un moment, placée au milieu de la conduite la +plus soutenue, la plus obstinément persévérante: inconséquence, il est +vrai, pleine de génie, car on ne peut pas prévoir d'une manière plus +extraordinaire ce qui arriva depuis; mais inconséquence enfin, car +pour un moment Napoléon cessa de vouloir ce qu'il voulait la veille, +ce qu'il voulut encore le lendemain, et put paraître éclairé par une +lumière surnaturelle qui lui révélait l'avenir tout entier. Cette +inconséquence, d'abord invraisemblable, ne présente donc aucun intérêt +pour la justification de Napoléon. Mais elle en présente beaucoup pour +l'histoire de l'esprit humain; car on se demande avec curiosité +comment il se fait qu'un des génies les plus fermes, les plus résolus +qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps +voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout +autre résultat que celui qu'il voulait dans l'instant d'auparavant, et +que celui qu'il voulut dans l'instant d'après. Pourtant, quand on +connaît le coeur humain, quand on a surtout appris à le connaître dans +les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes +volontés sont sujettes à ce va-et-vient des événements, et que les +plus grandes résolutions ont souvent failli n'être pas prises. Il y a +telle victoire restée immortelle qui a failli n'être pas remportée, +parce qu'il a tenu à la plus légère circonstance que la bataille ne +fut pas livrée. L'inconséquence est donc très-ordinaire; car il arrive +aux plus grands esprits, aux plus grands caractères, de varier avant +de se résoudre. La lettre en question notamment prouve d'une manière +bien frappante à quel point Napoléon savait voir le côté contraire +des résolutions qu'il prenait, et de quelle extraordinaire prévoyance +il était doué, mais de combien peu de poids était cette prévoyance +quand ses passions l'entraînaient. J'ai donc mis un intérêt +philosophique en quelque sorte à rechercher ce qu'il fallait penser de +l'authenticité de cette lettre, et voici par quelles opinions diverses +j'ai passé avant de me fixer définitivement pour l'affirmative. + +Au premier aspect, la lettre est si admirable de pensée et de langage +qu'on ne doute pas qu'elle ne soit de Napoléon lui-même. Lui seul en +effet a écrit de ce ton sur les grandes affaires politiques et +militaires. Elle a produit ce même effet sur tous les écrivains qui se +sont occupés jusqu'ici de Napoléon. Mais ces écrivains, ne connaissant +rien ou presque rien des vrais documents, n'ont pu comme moi être +frappés des contradictions qu'elle présente avec d'autres données +historiques tout à fait certaines, et n'ont pas même pris la peine de +mettre en question son authenticité. Pour moi cependant il y a eu des +raisons de douter de cette authenticité tellement graves, que je ne +sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai à les +détruire. + +Ainsi d'abord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce +qui précède et tout ce qui suit. Les uns l'ont datée du 27, les autres +du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut être que du 29). +Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napoléon qui +disent exactement le contraire, c'est-à-dire qui approuvent Murat en +tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent l'entrée dans +Madrid, qui prescrivent le plan au moyen duquel on s'empara de toute +la famille d'Espagne. C'est enfin la seule lettre de ce genre, dans +une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite +suivie par Murat et ordonnée par Napoléon. + +Secondement, tandis que toutes les lettres de Napoléon se trouvent au +dépôt du Louvre, celle-là ne s'y trouve pas. Il est vrai que cette +preuve n'est pas absolue, car sur 40 mille lettres de l'Empereur, il y +en a çà et là quelques-unes qui n'y sont pas, et la lettre dont il +s'agit pourrait bien être du nombre, infiniment petit, de celles dont +la minute n'a pas été conservée. Il n'y en a peut-être pas 100 sur +40,000 dans ce cas. Il y a plus encore: une lettre de l'Empereur, dont +voici un extrait, énumère toutes les lettres qu'il a écrites dans ces +journées, et ne mentionne point celle dont il s'agit. Arrivé à +Bordeaux, et rappelant l'une après l'autre les lettres qu'il a +successivement adressées à Murat, il lui dit: «_Je reçois votre lettre +du 3 à minuit, par laquelle je vois que vous avez reçu ma lettre du 27 +mars. Celle du 30 et Savary qui doit vous être arrivé, vous auront +fait connaître encore mieux mes intentions. Le général Reille part à +l'instant pour se rendre près de vous..._» Ainsi pas un mot de la +lettre du 29. Comment imaginer qu'il ne l'eût pas énumérée si elle +avait été écrite, surtout cette lettre contredisant tout ce qu'il +avait ordonné le 27 et le 30? Il aurait dû au moins la mentionner en +déclarant qu'il fallait la considérer comme non avenue. + +Mais la non-existence de cette minute au Louvre acquiert une +signification plus grande par une autre circonstance, qui est la +suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat, sans laquelle +on ne peut pas connaître et raconter les événements d'Espagne, est +tout entière au Louvre. Elle contient la réponse la plus exacte, la +plus minutieuse, aux moindres lettres de l'Empereur. On peut dire +qu'avec cette correspondance on a sur tous les points la demande et la +réponse. Or il n'y a pas une seule lettre de Murat en réponse à cette +lettre si importante, si grave, si différente de ce qui lui avait été +prescrit. Murat, dans cette correspondance, paraît sentir avec une +vivacité extrême les moindres reproches de l'Empereur, et il n'aurait +pas dit un mot d'une lettre si gravement improbative, si différente +surtout de ce qui avait précédé et suivi! Cela est évidemment +impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu'à la +date du 4 avril, onze heures du soir, Murat dit: _M. de Tournon est +arrivé ce soir; il aura trouvé le logement de Votre Majesté tout +fait_. Murat n'ajoute pas: Il m'a remis votre lettre... etc. Il est +évident que M. de Tournon ne lui avait rien remis, et surtout rien +d'aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre +ne fut pas remise; ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'eût pas +été écrite, comme je vais le démontrer tout à l'heure. + +Ainsi la contradiction qu'implique cette lettre avec tout ce qui +précède et suit, sa non-existence au dépôt du Louvre, le silence de +Napoléon, le silence de Murat à son sujet, m'ont fait douter de son +authenticité, et m'ont démontré au moins qu'elle n'avait pas été +remise. + +Maintenant voici comment son authenticité a été rétablie à mes yeux, +et comment je suis arrivé à croire qu'elle avait été écrite sans avoir +été remise. Qu'elle soit de Napoléon, je n'en saurais douter; et +chaque fois que je l'ai relue, et je l'ai lue vingt fois peut-être, +j'en ai été persuadé davantage. Les falsificateurs peuvent jouer le +style, ils ne savent pas jouer la pensée; et surtout il aurait fallu +qu'ils fussent au milieu des événements pour pouvoir, avec autant de +précision, parler du départ du général Savary, de la commission donnée +à M. de Tournon, et de quantité d'autres particularités de la même +nature dont cette lettre est remplie. Il y a notamment un détail qui +lui donne à mes yeux son authenticité complète, et ce détail est le +suivant: Napoléon dit à Murat: _Vous allez trop vite dans vos +instructions du 14 au général Dupont_. Or, il y a, en effet, des +instructions du 14 au général Dupont, qui méritent bien le reproche +que leur adresse Napoléon en se plaçant au point de vue où il se +plaçait dans le moment; car, en portant trop vite le général Dupont en +avant, Murat laissait les derrières de l'armée en prise aux +tentatives du général espagnol Taranco, rappelé du Portugal par les +ordres du prince de la Paix. Les falsificateurs ne pouvaient pas +savoir ce détail, qui ne peut être connu que lorsqu'on a lu +minutieusement les ordres militaires de Napoléon. J'ajoute que ce +détail prouve encore que le falsificateur ne pourrait pas être +Napoléon lui-même, essayant à Sainte-Hélène de fabriquer une lettre +après coup pour se justifier de la plus grave faute de son règne; car, +indépendamment de ce qu'il avait trop d'orgueil pour agir ainsi, +n'ayant pas même voulu se justifier par le mensonge de la mort du duc +d'Enghien, il était impossible qu'il inventât cette circonstance des +ordres du 14, attendu qu'il n'avait pas à Sainte-Hélène les pièces du +Louvre; et j'ai la preuve par ce qu'il a écrit à Sainte-Hélène que, +sans vouloir mentir, il se trompait sur les dates et sur les faits +quand il n'avait pas les pièces sous les yeux. Les meilleures mémoires +sont exposées à ces erreurs, et je l'ai souvent éprouvé en comparant +les écrits contemporains avec les correspondances de leurs auteurs. + +La lettre, outre son style, porte donc avec elle la preuve de son +authenticité. Mais comment alors expliquer la contradiction de cette +lettre avec ce qui précède et ce qui suit, et surtout le silence de +Murat, qui n'en accuse pas même réception? Voici de quelle manière +j'ai essayé d'y parvenir. + +J'ai trouvé au Louvre la correspondance de M. de Tournon. J'y ai vu +que seul de tous les agents français il avait blâmé l'entreprise +d'Espagne, et avait supplié Napoléon de suspendre toute résolution à +ce sujet avant d'avoir vu lui-même le pays de ses propres yeux. J'ai +lu en outre dans la correspondance de Murat, que lui Murat, le général +Grouchy et autres avaient beaucoup ri à Somosierra des sombres +terreurs de M. de Tournon; j'y ai lu de vives instances pour que +Napoléon ne prît aucune décision d'après ce que lui dirait M. de +Tournon. Il était donc le contradicteur, et le seul, de Murat et de +son état-major. J'ai encore trouvé la preuve, dans la correspondance +de M. de Tournon, qu'il resta jusqu'au 24 au soir à Burgos, attendant +l'Empereur avec impatience. Il est authentiquement prouvé qu'il arriva +à Paris quelques jours après. Il ne put en marchant fort vite arriver +avant le 29; ce qui place la lettre en question au plus tôt à la date +du 29, puisqu'il y est dit que M. de Tournon devait la remettre. +Arrivé le 29, il trouva l'Empereur sans nouvelles; car, Murat n'ayant +écrit ni le 22 ni le 23, Napoléon dut passer deux jours sans dépêches +d'Espagne, et ce durent être le 28, le 29 ou le 30, répondant aux 22 +et 23, à cause du temps qu'il fallait alors pour le trajet de Madrid à +Paris. Aussi n'y a-t-il aucune lettre de l'Empereur, ni le 28 ni le 29 +(si ce n'est celle en question). M. de Tournon, trouvant l'Empereur +inquiet comme on l'est toujours lorsqu'on manque de nouvelles dans de +graves événements, et les événements étaient graves en effet, car en +ce moment il savait Murat aux portes de Madrid et prêt à y entrer, M. +de Tournon dut exercer une grande influence sur son esprit, et +provoquer la lettre dont nous parlons. Napoléon le chargea +naturellement de la remettre, car elle était son ouvrage en quelque +sorte. Cette phrase: _M. de Tournon vous remettra cette lettre_, la +rattache à M. de Tournon, et les opinions personnelles de celui-ci +rendent ce lien plus évident encore. Puis les dates concordent pour +placer justement cette inconséquence momentanée de Napoléon avec +lui-même dans les deux jours où il fut sans nouvelles, après en être +resté à celle du mouvement de Murat sur Madrid. Enfin, recevant le 30 +la lettre du 24, dans laquelle Murat lui apprenait combien tout +s'était heureusement passé, il revint à ses idées accoutumées, +approuva tout, et probablement reprit sa lettre, ou défendit à M. de +Tournon de la remettre, ou fit courir après lui pour lui dire de ne +pas la remettre, les choses étant changées. Quoi qu'il en soit, il est +certain qu'elle ne fut pas remise, car Murat n'en parle pas plus que +si elle n'avait pas été écrite, bien qu'il sût par les propos de M. de +Tournon que l'Empereur avait éprouvé contre lui un mécontentement +passager. + +Ce qui est certain, c'est qu'entre le 24 mars au soir et le 4 avril au +soir, M. de Tournon alla de Burgos à Paris, de Paris à Madrid; ce qui +suppose qu'il ne s'arrêta pas un moment, et ce qui le place à Paris le +29, jour même où il fit varier l'Empereur et écrire la lettre dont il +s'agit. Tout s'explique alors comme on le voit, et c'est la phrase où +il est dit que M. de Tournon remettra la lettre en question qui, la +rattachant à lui, m'a permis, en recherchant ses opinions personnelles +et en conférant les dates, de tout éclaircir. + +Maintenant comment cette lettre, qui n'est pas au Louvre, est-elle +parvenue à la publicité? Je l'ignore. M. de Tournon est mort. M. de +Las Cases, qui l'a imprimée le premier, est mort. Il est possible que +M. de Las Cases l'ait reçue de Napoléon, en preuve de ce qu'il ne +s'était pas complétement abusé sur les événements d'Espagne. Il est +possible aussi qu'elle soit arrivée par quelque dépositaire inconnu, +et qu'aujourd'hui on ne peut plus retrouver. Mais le style et certains +détails prouvent d'une manière irréfragable que la lettre n'a pas été +inventée; d'autres détails également authentiques prouvent qu'elle n'a +pas été remise; les opinions constatées de M. de Tournon, le soin de +l'en charger, la rattachent à lui; les dates la placent à un moment +qui dut être pour Napoléon celui de grandes inquiétudes, et la +contradiction si apparente se trouve ainsi expliquée. Napoléon fut un +instant ébranlé, dicta les contre-ordres contenus dans cette lettre; +puis, rassuré par la nouvelle de l'heureuse entrée à Madrid, revint à +ses premiers projets, et ne donna pas cours à une lettre qui s'est +retrouvée plus tard, et dont on a voulu faire une justification. Elle +ne prouve qu'une chose, c'est que l'esprit de Napoléon l'éclairait +toujours, tandis que ses passions l'entraînaient souvent, et qu'il +aurait mieux fait d'écouter l'un que les autres. J'ai cru ce point +d'histoire important à constater pour l'étude du coeur humain, et +j'espère que le public consciencieux reconnaîtra que je me suis donné +pour arriver à la vérité des peines que les historiens ne prennent pas +communément, outre que j'avais des documents qu'ils ont moins +communément encore. + +FIN DES NOTES. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES + +DANS LE TOME HUITIÈME. + + +LIVRE VINGT-HUITIÈME. + +FONTAINEBLEAU. + + Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de Tilsit. + -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. -- Envoi du + général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle distribution des + troupes françaises dans le Nord. -- Le corps d'armée du maréchal + Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise et d'exécuter le siége + de Stralsund, dans le cas d'une reprise d'hostilités contre la + Suède. -- Instances auprès du Danemark pour le décider à entrer dans + la nouvelle coalition continentale. -- Saisie des marchandises + anglaises sur tout le continent. -- Premières explications de + Napoléon avec l'Espagne après le rétablissement de la paix. -- + Sommation adressée au Portugal pour le contraindre à expulser les + Anglais de Lisbonne et d'Oporto. -- Réunion d'une armée française à + Bayonne. -- Mesures semblables à l'égard de l'Italie. -- Occupation + de Corfou. -- Dispositions relatives à la marine. -- Événements + accomplis sur mer, du mois d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. + -- Système des croisières. -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur + la côte d'Afrique, du contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux + Amériques, du capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de + secours aux colonies françaises et situation de ces colonies. -- + Nouvelle ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre + maritime auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. -- + Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de + Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier + vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires + étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke + ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son + remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive du + Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des finances. -- + Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre les recettes et + les dépenses sans recourir à l'emprunt. -- Création de la caisse de + service. -- Institution de la Cour des comptes. -- Travaux publics. + -- Emprunts faits pour ces travaux au trésor de l'armée. -- + Dotations accordées aux maréchaux, généraux, officiers et soldats. + -- Institution des titres de noblesse. -- État des moeurs et de la + société française. -- Caractère de la littérature, des sciences et + des arts sous Napoléon. -- Session législative de 1807. -- Adoption + du Code de commerce. -- Mariage du prince Jérôme. -- Clôture de la + courte session de 1807, et translation de la cour impériale à + Fontainebleau. -- Événements en Europe pendant les trois mois + consacrés par Napoléon aux affaires intérieures de l'Empire. -- État + de la cour de Saint-Pétersbourg depuis Tilsit. -- Efforts de + l'empereur Alexandre pour réconcilier la Russie avec la France. -- + Ce prince offre sa médiation au cabinet britannique. -- Situation + des partis en Angleterre. -- Remplacement du ministère Fox-Grenville + par le ministère de MM. Canning et Castlereagh. -- Dissolution du + Parlement. -- Formation d'une majorité favorable au nouveau + ministère. -- Réponse évasive à l'offre de la médiation russe, et + envoi d'une flotte à Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. + -- Débarquement des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, + et préparatifs de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre + leur flotte. -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois + jours et trois nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- + Indignation générale en Europe, et redoublement d'hostilités contre + l'Angleterre. -- Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne + et à Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. -- + Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers + événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à + Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la + Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. -- + Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il + encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses + espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un arrangement + avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de l'Italie vers le + midi, afin de préparer l'expédition de Sicile, réorganise la + flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du Portugal. -- + Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la marche du + général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième corps + d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait naître + celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à l'égard + de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les Bourbons de tous + les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans son esprit. -- Le + défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner Charles IV le fait + hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du prince Cambacérès en + cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à l'idée d'un partage + provisoire du Portugal avec la cour de Madrid, et signe le 27 + octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il est disposé à un + ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves événements survenus à + l'Escurial appellent toute son attention. -- État de la cour de + Madrid. -- Administration du prince de la Paix. -- La marine, + l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en 1807. -- Partis + qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du prince de la Paix. + -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. -- Une maladie de + Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire à la reine et au + prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du trône. -- Moyens + imaginés par celui-ci pour se défendre contre les projets de ses + ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir la main d'une + princesse française. -- Quelques imprudences de sa part éveillent le + soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent une saisie de ses + papiers. -- Arrestation de ce prince, et commencement d'un procès + criminel contre lui et ses amis. -- Charles IV révèle à Napoléon ce + qui se passe dans sa famille. -- Napoléon, provoqué à se mêler des + affaires d'Espagne, forme un troisième corps d'armée du côté des + Pyrénées, et ordonne le départ de ses troupes en poste. -- Tandis + qu'il se prépare à intervenir, le prince de la Paix, effrayé de + l'effet produit par l'arrestation du prince des Asturies, se décide + à lui faire accorder son pardon, moyennant une soumission + déshonorante. -- Pardon et humiliation de Ferdinand. -- Calme + momentané dans les affaires d'Espagne. -- Napoléon en profite pour + se rendre en Italie. -- Il part de Fontainebleau pour Milan vers le + milieu de novembre 1807. 1 à 322 + + +LIVRE VINGT-NEUVIÈME. + +ARANJUEZ. + + Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à cette + expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. -- Marche de + Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances. -- Le général + Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite du Tage par le + revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de l'armée française à + Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le général Junot se décide + à marcher sur Lisbonne avec les compagnies d'élite. -- En apprenant + l'arrivée des Français, le prince régent de Portugal prend le parti + de s'enfuir au Brésil. -- Embarquement précipité de la cour et des + principales familles portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le + général Junot. -- Suite des événements de l'Escurial. -- Situation + de la cour d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et + le pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des + poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui + commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique, à + l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de la + reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à ce + projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on cherche à + se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi la demande que + Ferdinand avait faite d'une princesse française. -- On ajoute à + cette demande de vives instances pour la publication du traité de + Fontainebleau. -- Ces propositions ne peuvent rejoindre Napoléon + qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à Milan. -- Travaux d'utilité + publique ordonnés partout où il passe. -- Voyage à Venise. -- + Réunion de princes et de souverains dans cette Ville. -- Projets de + Napoléon pour rendre à Venise son antique prospérité commerciale. -- + Course à Udine, à Palma-Nova, à Osoppo. -- Retour à Milan par + Legnago et Mantoue. -- Entrevue à Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- + Séjour à Milan. -- Nouveaux ordres militaires relativement à + l'Espagne, et ajournement des réponses à faire à Charles IV. -- + Affaires politiques du royaume d'Italie. -- Adoption d'Eugène + Beauharnais, et transmission assurée à sa descendance de la couronne + d'Italie. -- Décrets de Milan opposés aux nouvelles ordonnances + maritimes de l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- + Travaux ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. + -- Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas + différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption + d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois partis + se présentent: un mariage, un démembrement de territoire, un + changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de Napoléon + vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but, Napoléon ne + l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute au nombre des + troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond d'une manière + évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription de 1809. -- Forces + colossales de la France à cette époque. -- Système d'organisation + militaire suggéré à Napoléon par la dislocation de ses régiments, + qui ont des bataillons en Allemagne, en Italie, en Espagne. -- + Napoléon veut terminer cette fois toutes les affaires du midi de + l'Europe. -- Aggravation de ses démêlés avec le Pape. -- Le général + Miollis chargé d'occuper les États romains. -- Le mouvement des + troupes anglaises vers la Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit + l'occasion, depuis long-temps attendue, d'une expédition contre + cette île. -- Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. + -- Tentative pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense + approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. -- + Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant les + réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle lettre + pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une explication + sur l'accumulation des troupes françaises vers les Pyrénées. -- + Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en finir. -- Il + arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose, en effrayant la + cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la maison de Bragance. -- + Cette grave entreprise lui rend l'alliance russe plus nécessaire que + jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à Paris. -- Ses rapports + inquiétants à la cour de Russie. -- Explications d'Alexandre avec M. + de Caulaincourt. -- Averti par celui-ci du danger qui menace + l'alliance, Napoléon écrit à Alexandre, et consent à mettre en + discussion le partage de l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et + de M. de Romanzoff. -- Divers plans de partage. -- Première pensée + d'une entrevue à Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction + à Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe, fait + ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le courant + du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25 février dans le + but d'intimider la cour d'Espagne et de la disposer à la fuite. -- + Choix de Murat pour commander l'armée française. -- Ignorance dans + laquelle Napoléon le laisse relativement à ses projets politiques. + -- Instruction sur la marche des troupes. -- Ordre de surprendre + Saint-Sébastien, Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant + en danger les colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un + ordre extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat + en Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la + Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et à + Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur + dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de + l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. -- + Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. -- + Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes + conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. -- + Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du + ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet de + départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage. -- + Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et d'Aranjuez. + -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio, contraires à toute + idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour fixé au 15 ou 16 mars. + -- La population d'Aranjuez et des environs, attirée par la + curiosité, la colère et de sourdes menées, s'accumule autour de la + résidence royale, et devient effrayante par ses manifestations. -- + La cour est obligée de publier le 16 une proclamation pour démentir + les bruits de voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses + préparatifs. -- Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. + -- Le peuple envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de + fond en comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le + roi est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités. + -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir été + caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est découvert au + moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques gardes du corps + parviennent à l'arracher à la fureur du peuple, et le conduisent à + leur caserne, atteint de plusieurs blessures. -- Le prince des + Asturies réussit à dissiper la multitude en promettant la mise en + jugement du prince de la Paix. -- Le roi et la reine, effrayés de + trois jours de soulèvement, et croyant sauver leur vie et celle du + favori en abdiquant, signent leur abdication dans la journée du 19 + mars. -- Caractère de la révolution d'Aranjuez. 323 à 516 + + +LIVRE TRENTIÈME. + +BAYONNE. + + Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. -- Murat + hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un message + de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon. -- Celui-ci + trouve la famille royale désolée, et pleine du regret d'avoir + abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à Charles IV + l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas été libre, et + diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des Français dans + Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de Charles IV. -- + Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour prendre + possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir entrer + Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand VII + d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet des + nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. -- Nouveau + parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez. -- Il + conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de ne pas + reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la couronne par + Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid. -- Retour de M. + de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui s'élève dans l'esprit de + Napoléon. -- Singulière dépêche du 29, qui contredit tout ce qu'il + avait pensé et voulu. -- Les nouvelles de Madrid, arrivées le 30, + ramènent Napoléon à ses premiers projets. -- Il approuve la conduite + de Murat, et l'envoi à Bayonne de toute la famille royale d'Espagne. + -- Il se met en route pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par + Napoléon, travaille avec le général Savary à l'exécution du plan + convenu. -- Ferdinand VII, après avoir réuni à Madrid ses confidents + intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère + sur la conduite à tenir envers les Français. -- Motifs qui + l'engagent à partir pour aller à la rencontre de Napoléon. -- Une + entrevue avec le général Savary achève de l'y décider. -- Il résout + son départ, et laisse à Madrid une régence présidée par son oncle, + don Antonio, pour le représenter. -- Sentiments des Espagnols en le + voyant partir. -- Les vieux souverains, en apprenant qu'il va + au-devant de Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en + personne leur propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en + voyant les princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du + peuple espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite + et attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid + à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses + motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour + aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. -- + Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à + Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII se + décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville. -- + Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce qu'on + désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour l'intention de + s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre en dédommagement la + couronne d'Étrurie. -- Résistance et illusions de Ferdinand VII. -- + Napoléon, pour tout terminer, attend l'arrivée de Charles IV, qui a + demandé à venir à Bayonne. -- Départ des vieux souverains. -- + Délivrance du prince de la Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les + princes de la maison d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à + Charles IV. -- Il le traite en roi. -- Ferdinand ramené à la + situation de prince des Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles + IV pour assurer à celui-ci une riche retraite en France, moyennant + l'abandon de la couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. + -- Napoléon est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, + lorsque les événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. + -- Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique + répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. -- Émotion + de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène violente + entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et résignation de + Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la couronne d'Espagne à + Napoléon. -- Départ de Charles IV pour Compiègne, et de Ferdinand + VII pour Valençay. -- Napoléon destine la couronne d'Espagne à + Joseph, et celle de Naples à Murat. -- Douleur et dépit de Murat en + apprenant les résolutions de Napoléon. -- Il n'en travaille pas + moins à obtenir des autorités espagnoles l'expression d'un voeu en + faveur de Joseph. -- Déclaration équivoque de la junte et du conseil + de Castille, exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- + Mécontentement de Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la + réponse de Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, + Napoléon essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à + l'égard de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. -- + Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de manière + à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de résistance. -- + Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à Bayonne. -- Il est + proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à Bayonne. -- + Délibération de cette junte. -- Constitution espagnole. -- + Acceptation de cette constitution, et reconnaissance de Joseph par + la junte. -- Conclusion des événements de Bayonne, et départ de + Joseph pour Madrid, de Napoléon pour Paris. 517 à 658 + + +NOTES. + + Note du livre XXIX. 659 + Note du livre XXX. 671 + + +FIN DE LA TABLE DU HUITIÈME VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, +Vol. (8 / 20), by Adolphe Thiers + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43312 *** |
