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diff --git a/43309-0.txt b/43309-0.txt new file mode 100644 index 0000000..23a2c6e --- /dev/null +++ b/43309-0.txt @@ -0,0 +1,21210 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43309 *** + + HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET + + PAR PAUL THUREAU-DANGIN + + + OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE + GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886 + + + TOME CINQUIÈME + + + + + PARIS + LIBRAIRIE PLON + E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS + RUE GARANCIÈRE, 10 + + 1889 + + _Tous droits réservés_ + + + + +HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET + + + + +L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction +et de reproduction à l'étranger. + +Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la +librairie) en mars 1889. + + + + +DU MÊME AUTEUR: + + =Royalistes et Républicains.= Essais historiques sur des + questions de politique contemporaine: I. _La Question de + Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire_; + II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la + Restauration_; III. _Paris capitale sous la Révolution + française. 2e édition._ Un volume in-18. Prix 4 fr.» + + =Le Parti libéral sous la Restauration.= _2e édition._ Un + vol. in-18. Prix 4 fr.» + + =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet.= Un vol. + in-18. Prix 4 fr.» + + =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II, III et + IV. _2e édition._ Quatre vol. in-8º. Prix de chaque vol 8 fr.» + +(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885 +et 1886._) + + + + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +MONARCHIE DE JUILLET + + + + +LIVRE V + +LA POLITIQUE DE PAIX + +(1841-1845) + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842 + +(Juillet 1841-juillet 1842) + + I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le pays + avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse négative ne + pouvait suffire.--II. Les troubles du recensement. L'attentat de + Quénisset.--III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty. + Élection et procès de M. Ledru-Rollin.--IV. Ouverture de la + session de 1842. Débat sur la convention des Détroits.--V. + Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite. Agitation + imprévue contre cette convention. Discussion à la Chambre et vote + de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.--VI. M. Guizot est devenu + un habile diplomate. Ses rapports avec la princesse de Lieven. + Lord Aberdeen.--VII. Mécontentement des puissances à la suite du + vote de la Chambre française sur le droit de visite. La France ne + ratifie pas la convention. Les autres puissances la ratifient en + laissant le protocole ouvert.--VIII. Situation difficile de M. + Guizot en présence de l'agitation croissante de l'opinion + française contre le droit de visite, des irritations de + l'Angleterre et des mauvaises dispositions des cours + continentales. Comment il s'en tire.--IX. Débats sur la réforme + parlementaire et sur la réforme électorale. Victoire du cabinet. + Mort de M. Humann, remplacé au ministère des finances par M. + Lacave-Laplagne.--X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en + 1842. Projet d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et + vote. Importance de cette loi.--XI. Élections du 9 juillet 1842. + Leur résultat incertain. Joie de l'opposition et déception du + ministère. + + +I + +Lorsqu'il avait pris le pouvoir, le 29 octobre 1840, M. Guizot avait +dû, comme Casimir Périer en 1831, se donner pour première tâche de +raffermir la paix et l'ordre également ébranlés. En juillet 1841, +cette tâche semble à peu près accomplie. Au dehors, la convention des +Détroits a retiré la France d'un isolement périlleux pour elle, +menaçant pour les autres, et l'a fait rentrer dans le concert +européen. Au dedans, les partis de désordre paraissent découragés; le +ministère, qu'au début ses adversaires déclaraient n'être pas viable, +a duré, et l'on peut se croire sorti des crises incessantes où se +débattait le gouvernement parlementaire depuis cinq ans. Dès lors, que +va-t-il être fait des loisirs qu'assure cette paix, des forces dont +dispose ce ministère? En face d'un péril immédiat, visible, tangible, +comme celui de 1830 ou de 1840, une politique purement défensive +suffit à occuper, à diriger, à entraîner l'opinion. Gouverner alors +est ne pas périr. On s'estime heureux, dans la tempête, d'échapper à +la foudre, d'éviter les écueils, de tenir tête aux vents, ne fût-ce +qu'en louvoyant sans avancer; mais quand le calme paraît rétabli, les +passagers deviennent plus exigeants; ils veulent savoir où on les +mène; ils prétendent qu'on les fasse aborder à quelque terre nouvelle. +C'est leur cas avec M. Guizot, au milieu de 1841. Le ministre, du +reste, a personnellement trop le goût et le sens du pouvoir pour ne +pas désirer, tout le premier, d'en faire un noble usage; comme il l'a +écrit plus tard en évoquant les souvenirs de cette époque, il avait +«une autre ambition que celle de tirer son pays d'un mauvais pas[1]». + +[Note 1: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 4.] + +M. Jouffroy, qui n'était pourtant pas un esprit terre à terre, +écrivait à M. Guizot, le 20 décembre 1841: «Que le gouvernement libre +dure en France et la paix en Europe, c'est là, d'ici à bien des +années, tout ce qu'il nous faut[2].» En effet, ne semblait-il pas que +tels fussent l'intérêt bien entendu et le désir vrai du pays? À +l'intérieur, après tant de secousses et de changements, il était avant +tout nécessaire de consolider des institutions d'origine si récente, +de les laisser prendre racine, de faire l'éducation d'un esprit public +encore très inexpérimenté et de le guérir de l'agitation inquiète, de +la mobilité stérile, fruits naturels d'une suite de révolutions. À +l'extérieur, toute grande entreprise diplomatique nous était rendue +singulièrement difficile par les méfiances qu'avaient éveillées en +Europe les journées de Juillet: vainement, depuis lors, dix ans de +sagesse avaient-ils commencé à calmer ces méfiances; les témérités +étourdies du ministère du 1er mars venaient de les raviver, et le +refroidissement survenu entre nous et l'Angleterre semblait rendre +plus facile aux autres puissances de renouer, le cas échéant, la +coalition contre la France; notre gouvernement avait avantage à gagner +du temps, à attendre patiemment les effets d'une nouvelle période de +sagesse; il était encore réduit, comme M. Thiers le reconnaissait déjà +en 1836, à «faire du cardinal Fleury[3]». + +[Note 2: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 9.] + +[Note 3: «Nous sommes condamnés, écrivait M. de Barante, le 24 juillet +1841, à n'avoir que des avantages sans éclat, sans contentement pour +notre amour-propre.» (_Documents inédits._)] + +M. Guizot comprenait les nécessités de cette situation, et il voulait +y adapter sa politique. Estimant que le pays avait par-dessus tout +besoin de stabilité, il professait très haut qu'un gouvernement libre +n'était pas obligé, comme un despote, à distraire le pays pour lui +faire oublier le sacrifice de ses libertés. «Sa mission, ajoutait-il, +consiste à faire bien les affaires des peuples, celles que le temps +amène naturellement, et l'activité spontanée de la vie nationale le +dispense de chercher pour les esprits oisifs des satisfactions +factices ou malsaines.» Le ministre se disposait donc à combattre de +haut et avec un mépris sévère ce qu'il appellera bientôt «ce prurit +d'innovation»; il se refusait à troubler «la grande société saine et +tranquille», pour plaire un moment à «la petite société maladive» qui +s'agitait et prétendait agiter le pays. De même, nul ne sentait mieux +l'avantage pratique, la nécessité patriotique, la beauté morale de la +paix. Nul ne s'était moins ménagé pour la sauver quand elle était en +péril, et il entendait bien ne pas l'exposer à des risques nouveaux. +Ni le souci de sa popularité personnelle ni le désir de flatter +l'amour-propre national ne le faisaient sortir de la sagesse prudente +qui lui paraissait seule répondre aux besoins réels du pays. «Après ce +que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre, a-t-il +dit depuis, j'étais rentré dans les affaires bien résolu à ne jamais +asservir aux fantaisies et aux méprises du jour la politique +extérieure de la France.» Il écrivait, en 1841, à M. de Sainte-Aulaire +qui venait d'être nommé à l'ambassade de Londres: «C'est notre coutume +d'être confiants, avantageux;... nous aimons l'apparence presque plus +que la réalité... Partout et en toute occasion, je suis décidé à +sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier +moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus. +Et puis il n'y a de dignité que là[4].» Un peu plus tard, il +reprochera à M. Thiers «de traiter avec trop de ménagements l'opinion +quotidienne sur les affaires étrangères», et il ajoutera: «C'est, à +mon avis, un mauvais moyen de faire de la bonne politique +extérieure... Quand on attache tant d'importance aux impressions si +mobiles, si diverses, si légères, si irréfléchies qui constituent +cette opinion quotidienne, la politique s'en ressent profondément[5].» + +[Note 4: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 129.] + +[Note 5: Discours du 22 janvier 1844.] + +Une telle manière de voir était bien conforme à ce que, d'après M. +Jouffroy, le pays attendait du gouvernement. Seulement M. Jouffroy +avait-il tout dit en déclarant, dans la lettre citée plus haut, qu'il +ne fallait alors aux Français que la stabilité au dedans et la paix au +dehors? S'il mettait ainsi en relief leurs besoins les plus profonds, +tenait-il compte d'autres aspirations, d'autres velléités, qui, pour +mal concorder avec ce besoin, n'en étaient pas moins réelles et +devaient être prises en considération par le gouvernement? L'état de +l'esprit public était complexe, comme il arrive souvent en des époques +troublées. Par une contradiction que nous avons déjà eu l'occasion de +signaler, cette même opinion, lassée de tant de secousses et désabusée +par tant de déceptions, soupirant après la tranquillité et revenue des +généreuses chimères, avait cependant gardé, des événements du +commencement du siècle, un tempérament, dès habitudes qui lui +faisaient bientôt trouver fade la politique régulière et normale, +celle qui se borne à faire bien les affaires de chaque jour. Lors des +débats de la coalition, M. de Lamartine, qui cependant défendait alors +le gouvernement, avait dénoncé le péril auquel s'exposait la monarchie +de Juillet en n'ayant pas assez égard à cet état d'esprit, et il avait +prononcé à ce sujet des paroles remarquables que les hommes d'État +d'alors eussent eu intérêt à méditer avec plus d'attention qu'ils n'en +apportaient d'ordinaire aux discours du poète: «1830, disait-il, n'a +pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas +refaire de la légitimité, les ruines de la Restauration étaient sous +vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l'Empire +avait passé et ne vous avait laissé qu'une colonne de bronze sur une +place de Paris. Le passé vous était fermé: il vous fallait une idée +nouvelle... Il ne faut pas se figurer, messieurs, parce que nous +sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous, +que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre +mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas +lasses, elles; elles veulent agir et se fatiguer à leur tour. Quelle +action leur avez-vous donnée? La France est une nation qui s'ennuie.» +Depuis que M. de Lamartine les avait signalées en 1839, ces exigences +de l'opinion n'avaient été qu'en augmentant. M. de Barante écrivait, +le 27 octobre 1841, à M. Guizot: «Il y a, dans le gouvernement de ce +pays, une difficulté radicale. Il a besoin de repos, il aime le _statu +quo_, il tient à ses routines; le soin des intérêts n'a rien de +hasardeux ni de remuant. D'autre part, les esprits veulent être +occupés et amusés, les imaginations ne veulent pas être ennuyées; il +leur souvient de la Révolution et de l'Empire[6].» Cette difficulté, +si finement observée, était encore aggravée par le malaise que +venaient de produire les événements de 1840: ces événements, en même +temps qu'ils avaient créé en Europe une situation nous obligeant à +plus de prudence et de réserve, avaient laissé dans l'esprit français +une impression d'humiliation, un mécontentement des autres et de +soi-même qui le rendaient ombrageux et susceptible. Le public n'en +tirait pas sans doute, cette conclusion qu'il fallait poursuivre +ouvertement une revanche; il eût même pris bien vite peur si le +gouvernement fût entré dans cette voie; mais, une fois rassuré sur ce +point, il était disposé à reprocher à ce même gouvernement sa sagesse +comme un oubli trop prompt et trop facile de l'offense subie par la +nation. + +[Note 6: Cette lettre est citée dans la notice de M. Guizot sur M. de +Barante. C'est le même état d'esprit qui faisait écrire plus tard à M. +Doudan, avec son _humour_ habituel: «Ce que nous avons toujours +souhaité, c'est d'être bien nourris, bien vêtus, bien couchés et +couchés de bonne heure, et de marcher en même temps pieds nus et sans +pain à la conquête de l'Europe. C'est un problème que ni César ni +Bonaparte n'auraient pu résoudre apparemment.» (X. DOUDAN, _Mélanges +et Lettres_, t. III, p. 265.)] + +Tout homme d'État eût été singulièrement embarrassé de satisfaire en +même temps à des besoins si différents, si contradictoires. M. Guizot +devait l'être plus qu'un autre. Ne semble-t-il pas en effet que sa +nature ne le préparait pas à voir avec une égale netteté toutes les +faces de ce problème? Admirablement propre à comprendre le goût de +stabilité et de paix, il l'était moins à distraire des imaginations +blasées ou à caresser les ressentiments de l'amour-propre national. +Peut-être, entre tant de nobles qualités de gouvernement qu'il +possédait à un haut degré, lui manquait-il une aptitude d'ordre +inférieur, parfois bien nécessaire aux ministres, l'adresse +ingénieuse à inventer les expédients par lesquels on occupe et dirige +l'esprit public. Plus habile à creuser et à grandir les idées dont il +était possédé qu'à en trouver de nouvelles, il avait moins de +souplesse et d'abondance que d'élévation et de profondeur. D'ailleurs, +ne jugeant pas sensées les exigences de l'opinion, sa raison hautaine +dédaignait d'en tenir compte. Dans la région supérieure, mais un peu +fermée, où son esprit vivait de préférence presque sur lui-même, il ne +semblait pas parfois en communication avec le sentiment général, ne +vibrait pas et ne souffrait pas avec lui. Les conséquences s'en +faisaient sentir, au dedans comme au dehors. Au dedans, convaincu à +bon droit que le devoir du gouvernement et l'intérêt du pays étaient +de refuser les nouvelles concessions réclamées par la gauche, il ne se +demandait pas si cette sagesse négative suffirait toujours à l'opinion +même conservatrice; il ne comprenait pas assez la nécessité d'offrir +aux esprits l'occasion d'un mouvement qui fût bienfaisant, s'il était +possible, ou tout au moins inoffensif. Au dehors, il apportait un +parti pris pacifique et une résolution de le manifester toujours très +haut qui étaient plus conformes à l'intérêt vrai du pays que flatteurs +pour son amour-propre; l'espèce d'impartialité sereine avec laquelle +il s'apprêtait à traiter ces questions, soit à la tribune, soit dans +les chancelleries, son dédain légitime de ce qu'il appelait «les +impressions mobiles et irréfléchies de l'opinion quotidienne», +risquaient parfois de le faire paraître étranger et indifférent aux +susceptibilités nationales; suspicion dangereuse entre toutes, que +l'opposition ne devait avoir que trop tôt l'occasion d'exploiter. + + +II + +Au mois de juillet 1841, au moment même où l'on se flattait d'avoir +pleinement raffermi l'ordre ébranlé par la crise de l'année +précédente, des troubles graves éclatèrent à l'improviste dans +certains départements. Une mesure financière en fut l'occasion. Le +législateur, frappé des inégalités qui se produisaient entre les +départements, dans la charge des impôts dits de répartition +(contribution personnelle et mobilière et contribution des portes et +fenêtres), avait décidé qu'en 1842 et ensuite de dix ans en dix ans, +une nouvelle répartition serait proposée aux Chambres, et que, pour la +préparer, un recensement serait fait des personnes et des matières +imposables. En conséquence, par une circulaire du 25 février 1841, M. +Humann, ministre des finances, avait ordonné aux agents des +contributions directes de procéder à ce recensement. Il ne s'attendait +à aucune difficulté. Mais fort ombrageuse en matière fiscale, +l'opinion s'émut. Bien que le seul résultat légal et immédiat du +recensement dût être une répartition plus égale des taxes, on crut y +voir une arrière-pensée d'en augmenter le montant. La rédaction peu +habile de la circulaire ministérielle aidait à ce soupçon. +L'opposition, toujours aux aguets, s'empara de l'émotion ainsi +produite. Soutenant, sans raison aucune, que le recensement eût dû +être fait par les municipalités, elle s'appliqua à éveiller leurs +susceptibilités. Sur plus d'un point, les autorités communales +entrèrent en conflit ouvert avec les représentants du fisc. De là une +agitation de jour en jour croissante, si bien qu'à Toulouse, en +juillet 1841, elle tourna en sédition. Fait plus grave encore que +cette sédition ou même que l'appui qui lui fut donné par la garde +nationale, le préfet, le général, le chef du parquet, comme pris de +vertige, se montrèrent tous au-dessous de leur tâche et, à des degrés +divers, capitulèrent devant l'émeute. Aussitôt informé, le +gouvernement central révoqua les fonctionnaires défaillants, désarma +la garde nationale et rétablit avec éclat son pouvoir. Toujours pour +la même cause, des désordres se produisirent en août à Lille, en +septembre à Clermont, là plus bénins, ici plus meurtriers; ils furent +promptement réprimés, mais non sans laisser dans l'opinion une +impression d'étonnement inquiet. La gauche faisait grand bruit de ces +accidents: elle les présentait comme un signe du mécontentement du +pays, du discrédit du gouvernement et de l'impuissance de la politique +conservatrice. + +Fallait-il croire d'ailleurs, comme l'écrivait mélancoliquement un ami +du cabinet, que «le vent de la révolte était déchaîné sur toute la +France[7]»? Par une singulière coïncidence, d'autres troubles +éclataient, sous des prétextes divers, à Caen, à Limoges. Une querelle +d'ouvriers amenait à Mâcon, les 8 et 9 septembre, un conflit sanglant +avec la troupe. Quelques jours après, à Paris, sans autre cause +appréciable que la contagion des agitations de province, des +perturbateurs s'essayaient à une sorte d'émeute, avec rassemblement +sur la place du Châtelet, promenade tumultueuse à travers la ville, +cris séditieux et déploiement du drapeau rouge. + +[Note 7: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +Il y eut pis encore. Le 13 septembre, le jeune duc d'Aumale, qui +venait de se distinguer en Afrique, faisait sa rentrée à Paris, par le +faubourg Saint-Antoine, à la tête du 17e léger dont il était le +colonel. Il était accompagné du duc d'Orléans, du duc de Nemours et de +plusieurs officiers généraux, venus à sa rencontre jusqu'à la barrière +du Trône. Derrière ce brillant état-major, le régiment s'avançait, +sérieux et fier. Les visages hâlés, les habits usés, le drapeau +déchiré et noirci rappelaient les faits d'armes, les fatigues, les +souffrances de ces soldats qui, depuis sept ans, combattaient sans +relâche sur la terre algérienne. Le peuple ému saluait. Le cortège +était arrivé dans la rue Saint-Antoine, au coin de la rue Traversière, +quand une détonation se fit entendre: un coup de pistolet venait +d'être tiré presque à bout portant contre le groupe des princes. Le +cheval du lieutenant-colonel du régiment, ayant relevé la tête à ce +moment précis, avait reçu la balle et était tombé mort devant le duc +d'Aumale. La foule indignée s'empara de l'assassin, qui criait +vainement: «À moi, les amis!» C'était un ouvrier scieur de long, +appelé Quénisset. On eut peine à empêcher qu'il ne fût fait de lui +sommaire justice. Cependant les princes et le régiment continuèrent +leur marche, devancés partout par la nouvelle de l'attentat. Les +acclamations éclataient de plus en plus vives sur leur passage, comme +si la population sentait le besoin de leur faire réparation et de +venger son propre honneur. Dans la cour des Tuileries, à la vue du Roi +descendu à la rencontre de son fils et l'embrassant devant le régiment +qui se rangea sur deux lignes par un mouvement rapide et silencieux, +l'émotion fut à son comble. + +Ce sinistre couronnement des désordres qui venaient de se produire sur +tant de points du royaume, causa dans l'opinion une impression de +grande tristesse. Était-on donc revenu aux jours troublés de 1832 et +de 1834? «Le nombre et la coïncidence des faits qu'on a eu à déplorer, +écrivait M. Rossi, ont jeté dans les esprits de vives alarmes... On se +demande avec anxiété si toutes ces atteintes à la paix publique, ces +luttes qui ont ensanglanté plus d'une ville et l'attentat du 13 +septembre ne sont pas des manifestations de la même cause, des scènes +du même drame, s'il ne faut pas y reconnaître une pensée unique, une +vaste organisation, l'annonce des combats qu'on veut à tout prix +livrer à la monarchie, à la propriété, à l'ordre social[8].» Au même +moment, un observateur, que nous avons souvent eu l'occasion de citer, +notait sur son journal intime: «Il y a beaucoup d'inquiétude dans les +esprits. Sans craindre un danger immédiat pour la chose publique, on +est attristé et découragé de cet état d'anarchie morale qui ne permet +pas d'espérer, au moins de bien longtemps, une situation calme, forte +et régulière. On s'effraye surtout des dispositions de la classe +ouvrière qui, travaillée par les sociétés secrètes et espérant trouver +dans un nouveau bouleversement politique les moyens de réaliser les +rêves de réorganisation sociale dont on berce adroitement son envieuse +misère et son avidité, forme en quelque sorte une armée toujours prête +au service des conspirateurs[9].» + +[Note 8: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 1er +octobre 1841.] + +[Note 9: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + + +III + +Surpris de cette recrudescence inattendue du mal révolutionnaire, le +gouvernement comprenait qu'il ne suffisait pas de réprimer les émeutes +ou d'arrêter après coup les assassins. Pour faire plus, quelles armes +avait-il entre les mains? Des procès de presse? Sans doute ils étaient +bien justifiés par la violence des journaux, par l'audace factieuse +avec laquelle le Roi était personnellement pris à partie. Mais grâce +au jury, ils n'aboutissaient trop souvent qu'à de scandaleux +acquittements. Le _National_ s'était écrié, en s'adressant à M. Thiers +et à M. Guizot: «Que nous importent, à nous, vos vaines querelles? +Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous savons bien +quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la postérité +le dira.» Le parquet releva dans cet article une offense au Roi. Me +Marie, avocat du prévenu, ne nia pas que le journal eût visé +Louis-Philippe; il soutint seulement que l'inviolabilité royale avait +pour condition _sine qua non_ l'inaction absolue de la royauté, et, +s'emparant des discours prononcés pendant la coalition par M. Thiers +ou même par M. Guizot, il en concluait que cette condition avait été +violée. Le jury, persuadé sans doute par cette étrange argumentation, +prononça, le 25 septembre 1841, un verdict d'acquittement. Le +lendemain, le _National_, encouragé par ce succès, publiait un article +qui aggravait encore la première offense: nouvelle poursuite et nouvel +acquittement. On ne pouvait pas compter davantage sur les jurés de +province. La cour d'assises de Metz, par exemple, acquittait le +_Courrier de la Moselle_, qui montrait dans l'attentat de Quénisset +les représailles naturelles des répressions sanglantes exercées par le +pouvoir à Mâcon, à Clermont et en d'autres lieux. Celle de Pau +refusait de frapper les fauteurs des désordres de Toulouse. Chaque +fois, l'opposition triomphait et présentait le verdict comme la +condamnation du gouvernement. + +C'était à se demander si les poursuites ne faisaient pas plus de mal +que de bien. Le ministère cependant ne se décourageait pas de les +ordonner. Le garde des sceaux, M. Martin du Nord, s'exprimait ainsi, +le 22 septembre 1841, dans une circulaire aux procureurs généraux: «Ne +vous laissez pas détourner de poursuites qui vous paraîtraient +d'ailleurs justes et opportunes, par la crainte de ne pas obtenir une +répression suffisante. Faites votre devoir: l'exemple de votre +fidélité éclairera les esprits et affermira les consciences.» À la +même époque, M. Guizot écrivait au Roi: «Je persiste à penser que +toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement doit +poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en +faisant lui-même le sien.» Le ministre comptait beaucoup sur l'effet +de cet exemple de fermeté donné par le pouvoir: «Ce pays-ci est bon, +disait-il encore au prince; mais, dans les meilleures parties du pays, +il faut que le bon sens et le courage du gouvernement marchent devant; +à cette condition, le bon sens et le courage du public se lèvent et +suivent.» Sous l'empire de cette idée, M. Guizot se préoccupait de +placer à la tête des parquets des hommes de décision et d'énergie: +telle fut la raison qui lui fit appeler, le 12 octobre 1841, au poste +de procureur général près la cour de Paris, un de ses amis politiques, +M. Hébert, alors député et avocat général à la cour de cassation. +Jurisconsulte plein de ressources, discuteur puissant et acéré, +logicien inexorable, M. Hébert, loin de répugner à la lutte, s'y +plaisait: il apportait une volonté de vaincre qui en imposait à +beaucoup; on eût pu douter parfois de son esprit de mesure, jamais de +sa fermeté et de son courage. + +Avec le temps, cette énergie du pouvoir ne devait pas être sans effet +sur les cours d'assises. On s'en apercevra, dès les premiers mois de +1842, au nombre plus grand des condamnations. Toutefois, le plus sûr +moyen d'obtenir une répression était encore de soustraire les accusés +au jury. C'est pour ce motif que l'attentat contre le duc d'Aumale +fut déféré à la cour des pairs. L'instruction avait révélé que le +crime était le résultat d'un complot tramé dans les bas-fonds de la +démagogie communiste et jetait un jour sinistre sur ces régions où la +bourgeoisie régnante n'avait pas l'habitude de porter ses regards. Par +plus d'un côté le spectacle était effrayant, et les observateurs +sceptiques eux-mêmes, comme Henri Heine, en concluaient que «le jour +n'était pas éloigné où toute la comédie bourgeoise en France, avec ses +héros et comparses de la scène parlementaire, prendrait une fin +terrible au milieu des sifflements et des huées, et qu'on jouerait +ensuite un épilogue intitulé _le Règne des communistes_[10]»! +Quénisset, tête faible et exaltée, s'était laissé affilier avec un +cérémonial terrifiant à la société secrète des _Égalitaires_. +Échauffé, perverti, dominé par les meneurs de cette société, il avait +reçu d'eux, au dernier moment, l'ordre de faire le coup. Tous ces +meneurs furent compris dans la poursuite. À ces criminels d'origine +grossière, l'accusation accola un complice d'un ordre différent, M. +Dupoty, rédacteur du _Journal du peuple_. Ce bon vivant, rasé de +frais, bien ganté, portant manchettes, breloques et bijoux avec la +recherche un peu ridicule d'un dameret suranné, prêchait dans ses +articles, sous des apparences de bonhomie triviale, les plus +détestables doctrines, fomentait les plus dangereuses passions. +C'était le _Journal du peuple_ qu'on lisait de préférence dans les +réunions des Égalitaires, et Quénisset déclarait lui-même qu'il avait +été «perdu» par cette lecture. Il y avait là les éléments d'une +responsabilité morale évidente. Le parquet alla plus loin. Dans les +articles, en effet fort suspects, que Dupoty avait publiés la veille +et le lendemain de l'attentat, dans la lettre que lui avait écrite de +la prison l'un des accusés, on crut trouver la preuve d'une complicité +légale. Les journaux opposants, stupéfaits et furieux de voir ainsi +mettre en question l'impunité de leurs habituelles excitations, +prirent à grand bruit fait et cause pour Dupoty et déclarèrent +solennellement la liberté de la presse en danger. Pour se poser en +défenseurs du droit, ils affectèrent de croire que l'accusation +inventait une nouvelle complicité, la «complicité morale», et ces +mots, une fois jetés dans la polémique, fournirent texte à des +déclamations sans fin. M. Hébert, qui faisait en cette affaire ses +débuts de procureur général, ne se laissa pas troubler par ce tapage. +Les pairs, convaincus par sa pressante dialectique, reconnurent, le 23 +décembre 1841, par 133 voix contre 22, non la complicité morale, mais +la complicité réelle de Dupoty, et lui infligèrent cinq années de +détention. Quénisset et deux de ses compagnons furent condamnés à +mort: leur peine devait être commuée peu après par la clémence du Roi. +Les autres furent frappés de châtiments variant de la déportation +perpétuelle à la détention temporaire. Les cent bouches de la presse +dénoncèrent aussitôt la condamnation de Dupoty comme un scandale +juridique! Une protestation fut rédigée et publiée à laquelle +adhérèrent seize journaux de nuances diverses, radicaux, légitimistes +et appartenant à la gauche dynastique[11]. + +[Note 10: Lettre du 11 décembre 1841. (_Lutèce_, p. 209.)] + +[Note 11: «À aucune époque, disait cette protestation, la presse n'a +montré plus de respect pour l'ordre légal; à aucune époque, elle n'a +été l'objet d'une persécution plus acharnée... Il nous sera permis de +signaler un résultat qui s'élève aux proportions d'un malheur +public... L'arrêt de la cour des pairs ne se borne pas à frapper un +écrivain politique, il pèse sur la liberté même de discussion... et +l'arbitraire n'avait jamais été introduit aussi formellement dans la +discussion... La presse ne peut accepter cette situation; elle +résistera.» Les journaux signataires étaient: pour les radicaux, le +_National_, le _Journal du peuple_, la _Revue indépendante_, la _Revue +du progrès_ et le _Charivari_; pour les légitimistes, la _Gazette de +France_, la _Quotidienne_, la _France_, la _Mode_ et l'_Écho +français_; pour la gauche dynastique, le _Courrier français_, le +_Siècle_, le _Temps_, le _Commerce_, la _Patrie_ et le _Corsaire_.] + +Cet empressement de tous les opposants à prendre sous leur protection +les pires révolutionnaires, du moment où ceux-ci se trouvaient aux +prises avec la justice, apparut avec non moins d'éclat dans un autre +procès qui fit alors assez grand bruit. L'extrême gauche venait de +perdre son chef parlementaire et son principal orateur: M. +Garnier-Pagès avait succombé à une maladie de poitrine, le 23 juin +1841[12]. Bien que n'ayant pas plus de quarante ans au moment de sa +mort, il s'était fait une place à part dans les Chambres. Rien chez +lui du type banal des orateurs démocratiques: sa physionomie était +douce, délicate et souffreteuse; sa parole froide, correcte, souple, +exprimait avec modération les opinions les plus extrêmes; répugnant +aux discussions générales, aux lieux communs, il était plus à son aise +dans les débats précis, notamment dans les questions financières qu'il +étudiait avec un soin et traitait avec une compétence rares dans son +parti. Populaire auprès de ses coreligionnaires politiques, il était +pris au sérieux par ses adversaires. C'était dès lors pour les +radicaux une affaire importante de désigner celui qui lui succéderait +comme député du deuxième collège du Mans. Leur choix se porta sur un +jeune avocat à la cour de cassation, de famille bourgeoise et aisée, +qui devait jouer, sinon tout de suite, du moins quelques années plus +tard, un des rôles retentissants du parti révolutionnaire: il +s'appelait Ledru-Rollin. En presque tout, c'était l'opposé de M. +Garnier-Pagès. De tempérament sanguin et de haute stature, les épaules +larges, la tête renversée, la voix forte, il rêvait d'être un tribun +dans le goût de la Convention: pas une idée originale, personnelle, +mais une teinte superficielle des lieux communs de 1792 et de 1793, le +goût et la recherche du théâtral, une faconde facile, abondante, +souvent vulgaire et pâteuse, parfois éloquente à force de véhémence +passionnée. Son idéal était de paraître un nouveau Danton. Il est vrai +qu'en soulevant le masque du tribun, on eût vite entrevu la figure +molle, grasse et sensuelle d'un épicurien nonchalant, ne comprenant +l'audace qu'en paroles, bien aise de faire peur, mais ayant soi-même +plus peur encore, assez faible pour suivre partout son parti, mais +incapable de le commander[13]. C'est là du moins le personnage tel +qu'il devait se manifester plus tard. En 1841, lorsque son nom fut mis +en avant pour la succession de M. Garnier-Pagès, il n'était pas encore +bien connu; à peine s'était-il fait remarquer dans quelques procès +politiques. Les rédacteurs du _National_, qui se souvenaient de +l'avoir vu, en 1837, briguer une candidature sous le patronage de M. +Odilon Barrot, le suspectaient de modérantisme. Ce fut sans doute pour +dissiper ces soupçons que, la veille de l'élection du Mans, le 23 +juillet, dans une réunion préparatoire des électeurs, le candidat fit +un discours d'une extrême violence où il s'attaquait à toutes les +institutions politiques et sociales. Le scandale fut grand. La cour +d'Angers ordonna des poursuites contre l'orateur et contre le journal +qui avait reproduit son discours. Aussitôt, grande clameur dans tous +les rangs de l'opposition: tout à l'heure, dans l'affaire Dupoty, on +déclarait la liberté de la presse menacée par le pouvoir; cette fois, +la liberté électorale était en péril; on soutenait que les discours +prononcés par un candidat devant les électeurs avaient droit aux mêmes +immunités que les discours du député à la tribune de la Chambre. Pour +venger avec plus d'éclat la liberté qu'on prétendait être ainsi +violée, quatre députés, représentant les diverses nuances de +l'opposition, MM. Arago, Marie, Odilon Barrot et Berryer, vinrent +solennellement assister M. Ledru-Rollin devant la cour d'assises de +Maine-et-Loire, saisie de l'affaire par décision spéciale de la cour +de cassation. Les débats s'ouvrirent le 23 novembre 1841. Par une +étrange distinction, le jury vit un délit, non dans le fait d'avoir +prononcé le discours, mais dans sa publication, et, de ce chef, M. +Ledru-Rollin fut condamné à quatre mois de prison et 3,000 francs +d'amende, le gérant du _Courrier de la Sarthe_ à trois mois et 2,000 +francs. Cette condamnation ne fut même pas maintenue; un vice de +procédure fit casser l'arrêt, et M. Ledru-Rollin, renvoyé devant la +cour d'assises de la Mayenne, fut acquitté. Ainsi fit son entrée sur +la scène politique le futur membre du Gouvernement provisoire de 1848, +le futur révolté du 13 juin 1849. Plus tard, quand il eut donné sa +mesure, M. Berryer et M. Odilon Barrot, ou même M. Arago et M. Marie, +se sont-ils sentis bien fiers d'avoir fait cortège à ses débuts? + +[Note 12: Le Garnier-Pagès qui fut membre du gouvernement provisoire +en 1848 était le frère cadet de celui qui mourut en 1841. Il dut toute +sa notoriété au souvenir de son frère aîné, mais était loin d'avoir sa +valeur. Dans la séance du 24 février 1848, quand on proclama à la +tribune les noms des membres du gouvernement provisoire, le nom de +Garnier-Pagès souleva des protestations, et une voix s'écria dans la +foule: «Il est mort, le bon!»] + +[Note 13: C'est M. Ledru-Rollin qui dira à M. Léon de Malleville, au +moment de l'émeute de juin 1849: «Je suis leur chef, il faut bien que +je les suive.» M. Doudan ne pensait-il pas à lui quand il écrivait: +«Un chef de parti dans le radicalisme est un homme qui fait ce qui +plaît aux autres, et qui le fait avec le geste du commandement.»] + + +IV + +Cependant l'année 1841 touchait à son terme, et l'on approchait du +jour fixé pour la rentrée du parlement. La session de 1842 se +présentait avec une importance particulière: chacun s'attendait +qu'elle fût la dernière de la Chambre élue en 1839; les débats qui +allaient s'ouvrir devaient décider quel cabinet présiderait aux +élections générales. En dépit des fanfaronnades de ses journaux, +l'opposition ne se flattait guère de venir à bout du ministère, au +moins de haute lutte et par ses seules forces. L'horreur et l'effroi +produits par l'attentat de Quénisset et par les révélations du procès +qui avait suivi venaient de redonner du crédit à la politique de +résistance. Ce n'était pourtant pas qu'à regarder du côté de la +majorité, la situation personnelle de M. Guizot parût bien solide. Des +anciens 221, beaucoup ne lui avaient pas encore pardonné la coalition. +Les timides s'effarouchaient de son impopularité qui paraissait plus +grande que jamais[14]. Les sceptiques et les frivoles lui reprochaient +de prendre trop au tragique le péril révolutionnaire[15]. Les +médiocres lui en voulaient de sa supériorité. En somme, parmi les +conservateurs, plusieurs le subissaient plus qu'ils ne le goûtaient; +ils le croyaient nécessaire, mais le trouvaient compromettant et +déplaisant; c'était moins par dévouement pour lui que par crainte de +ses successeurs possibles qu'ils le soutenaient. M. de Barante, alors +à Paris, écrivait au comte Bresson, le 16 décembre 1841: «Jamais +ministre ne fut entouré de moins de bienveillance. Beaucoup de gens +sages, d'amis de l'ordre, souhaitent son maintien, mais en disant que +ce n'est pas à cause de lui. En même temps, vous savez la haine que +lui portent les hommes de la gauche. En général, on ne croit pas qu'il +puisse se soutenir. On peut se tromper, car personne ne se soucie de +ses successeurs présomptifs[16].» + +[Note 14: On lit dans le _Journal intime du baron de Viel-Castel_, à +la date du 5 décembre 1841: «Jamais l'impopularité proverbiale de M. +Guizot n'a été plus grande qu'aujourd'hui.» (_Documents inédits._)] + +[Note 15: Henri Heine écrivait, le 11 décembre 1841: «Personne ne veut +se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l'idée lui gâterait la +douce jouissance du présent. C'est pourquoi tout le monde est +mécontent de l'homme dont la parole sévère réveille, parfois peut-être +à contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux +banquet, la pensée des périls imminents suspendus sur nos têtes. Ils +en veulent tous au maître d'école Guizot. Même la plupart des +soi-disant conservateurs sentent de l'éloignement pour lui, et, +frappés de cécité comme ils sont, ils s'imaginent pouvoir remplacer +Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont +bien moins de nature à les tourmenter et à les terrifier. Ô fous +conservateurs, qui n'êtes capables de rien conserver, hors votre +propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos +yeux...» (_Lutèce_, p. 209.)] + +[Note 16: _Documents inédits._--Quelques semaines auparavant, le même +observateur s'exprimait ainsi, dans une lettre adressée à un de ses +parents: «Je ne sais comment sera la prochaine session. À en juger par +ce que je vois de l'opinion, il y a peu ou point de bienveillance pour +le ministère, mais on n'a de confiance ni de propension pour aucun +autre.»] + +La session s'ouvrit, le 27 décembre 1841, par un discours du trône, à +dessein sobre et réservé. Les premiers votes furent plus favorables +encore au gouvernement qu'on ne s'y attendait. M. Sauzet fut réélu +président à une grande majorité, malgré la tentative faite pour lui +opposer M. de Lamartine. La commission de l'adresse se trouva +exclusivement composée de ministériels: pour trouver pareil fait, il +eût fallu remonter jusqu'au ministère Villèle. Les adversaires du +cabinet ne renoncèrent pas cependant à une lutte qui, à défaut de +résultat immédiat, pouvait du moins préparer les élections. + +L'opposition, M. Thiers en tête, dirigea tout d'abord son principal +effort contre la convention des Détroits, dont il lui paraissait +facile d'établir tout au moins l'insignifiance. Mais on s'aperçut +bientôt que la majorité, désireuse de clore une affaire pénible, ne +prenait pas goût à ces récriminations rétrospectives. M. Guizot +d'ailleurs se défendit habilement: il ne chanta pas victoire, ne +prétendit pas que «la convention du 13 juillet 1841 eût réparé, effacé +tout ce qui s'était passé en 1840», reconnut que «la politique de la +France avait essuyé un échec», mais compara l'état où il avait amené +les choses en Égypte, sur le Bosphore, en Europe, avec celui où il les +avait reçues, dix-huit mois auparavant, des mains de M. Thiers. Le +ministre ne se contenta pas de justifier ou d'expliquer le passé; il +indiqua l'attitude à prendre désormais par la France en face des +autres puissances et particulièrement de l'Angleterre; c'est même la +partie de ses discours la plus intéressante à noter: elle marque la +transition entre l'isolement boudeur où il ne voulait plus laisser son +pays et l'entente cordiale qu'il ne pouvait encore ni pratiquer ni +proclamer. À son avis, il ne saurait être maintenant question d'une +alliance. «Je ne dis pas cela, ajoutait-il, pour méconnaître les +services qu'une alliance réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous +a rendus, lorsqu'en 1830, nous avons fondé notre gouvernement. Pour +mon compte, quels que soient les événements qui sont survenus depuis, +j'ai un profond sentiment de bienveillance pour le peuple généreux +qui, le premier en Europe, a manifesté de vives sympathies pour ce qui +s'était passé en France... Je suis bien aise de lui en exprimer ma +reconnaissance. Mais les événements suivent leur cours... Des +difficultés sont survenues, la diversité des politiques des deux pays +s'est manifestée sur plusieurs points, l'alliance intime n'existe +plus.--_Une voix à gauche_: Dieu merci!--Est-ce à dire que la +politique de l'isolement doive être la nôtre et remplacer celle des +alliances? Ce serait une folie. Messieurs, ne vous y trompez pas, la +politique d'isolement est une politique transitoire qui tient +nécessairement à une situation plus ou moins critique et +révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut l'accepter à certain +jour, il ne faut jamais travailler à la faire durer, il faut, au +contraire, saisir les occasions d'y mettre un terme, dès qu'on peut le +faire sensément et honorablement. Quelle politique avons-nous donc +aujourd'hui? Nous sommes sortis de l'isolement; nous ne sommes entrés +dans aucune alliance spéciale étroite; nous avons la politique de +l'indépendance, en bonne intelligence avec tout le monde... L'alliance +intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient qu'elle resserre +l'alliance des trois grandes puissances continentales. L'isolement a +pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer l'alliance des +quatre grandes puissances. Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne. +Que chaque puissance agisse librement suivant sa politique, mais dans +un esprit de paix, de bonne intelligence générale: voilà le véritable +sens du concert européen tel que nous le pratiquons; voilà la +situation dans laquelle nous sommes entrés par la convention du 13 +juillet.» + +Peut-être, dans la majorité, quelques esprits trouvaient-ils M. Guizot +un peu prompt à parler de «bonne intelligence» avec les auteurs de +l'offense du 15 juillet 1840. Mais M. Thiers se chargea aussitôt de +leur faire comprendre le péril d'une politique de ressentiment. En +effet, il voulut, lui aussi, indiquer quelle devait être la situation +de la France envers l'Europe. Passant en revue les diverses +puissances, il les montra toutes hostiles. La Russie, disait-il, est +notre adversaire depuis 1830. En Allemagne, «il n'y a pas un +gouvernement qui ne regarde la France comme un ennemi tôt ou tard +redoutable;... ils savent parfaitement qu'il y a entre eux et nous une +question de territoire redoutable pour eux et une question de principe +plus redoutable encore»; la question de territoire, c'est la rive +gauche du Rhin; la question de principe, c'est la propagande des idées +libérales françaises. Quant à l'Angleterre, M. Thiers estimait que, +surtout depuis l'avènement des tories, on devait s'attendre à la voir +le plus souvent se joindre à nos adversaires. Il résumait donc ainsi +la situation: «Quand on a l'avantage de pouvoir se trouver tous réunis +contre nous, on en saisit l'occasion avec empressement.» L'orateur en +concluait-il qu'il fallait tâcher de désarmer ces défiances, +manoeuvrer habilement pour dissoudre cette coalition? Non, il +engageait son pays à affronter seul, fût-ce les armes à la main, +cette Europe malveillante et menaçante. «Faites donc voir, +s'écriait-il, que la France est forte par elle-même; ne faites pas +consister sa force dans ses alliés.» Et il disait encore: «Si une fois +la France ne montre pas, par une grande résolution, qu'elle est prête +à braver toutes les conséquences, plutôt que de laisser s'accomplir le +projet de l'annuler, son influence est sérieusement compromise. Si +l'on ne croit pas que vous serez prêts à vous lever le jour où l'on +vous bravera, vous serez bientôt la dernière nation. Non, je le dis +franchement, toutes mes opinions (et les gens qui me connaissent le +savent bien) ne me portent pas à l'opposition, mais je suis convaincu +que si vous n'avez pas un jour la force d'une grande résolution, le +gouvernement que j'aime, le gouvernement auquel je suis dévoué, aura +la honte ineffaçable d'être venu au monde pour amoindrir la France. +«Une politique d'isolement défiant et menaçant, qui aboutirait +fatalement à la guerre et à la guerre d'un contre tous, telle était +donc la perspective offerte par M. Thiers. Ce langage pouvait flatter +la gauche; mais il n'était pas fait pour rassurer les conservateurs et +les réconcilier avec le ministre du 1er mars. + +On le vit bien lors du vote: M. Thiers ne put obtenir aucune +manifestation contre la politique suivie par M. Guizot dans l'affaire +d'Orient. Il se trouva une grande majorité pour adopter sur ce point +le paragraphe de l'adresse, tel que l'avait rédigé la commission. Il +est vrai que ce paragraphe se bornait à prendre acte de la convention +du 13 juillet et à constater la clôture de la question sans un mot de +satisfaction ou même d'approbation. Bien qu'exclusivement +ministérielle, la commission n'avait pas osé demander davantage. La +majorité se résignait au fait accompli; sa raison l'y obligeait; mais +son amour-propre ne trouvait pas là de quoi panser ses blessures et +satisfaire ses ressentiments. Elle comprenait qu'il n'y avait pas eu +moyen de faire autre chose, et que nul autre ne se fût tiré plus +convenablement d'une passe dangereuse; mais ce n'en était pas moins +une déconvenue. La conviction était complète; mais c'était une +conviction attristée. État d'esprit complexe et curieux qui méritait +d'être noté. Si l'on s'en fût alors mieux rendu compte, on aurait été +moins surpris de l'explosion qui allait se produire à propos de la +question, devenue tout de suite si fameuse et si brûlante, du droit de +visite. + + +V + +Peu de jours avant l'ouverture de la session, les journaux avaient +annoncé--sans que le public y fît grande attention--que notre +ambassadeur à Londres venait de signer, le 20 décembre 1841, avec le +gouvernement britannique et les représentants des autres grandes +puissances, une convention relative à la visite des navires soupçonnés +de faire la traite des nègres. Pour comprendre la portée de cet acte +et les suites qu'il devait avoir, il convient de remonter un peu en +arrière. On sait avec quelle ardeur, avec quelle passion l'Angleterre +avait pris en main, depuis le commencement du siècle, la cause de +l'abolition de la traite. Des motifs divers l'y avaient poussée: un +sentiment religieux, profond et vrai, l'amour-propre national, et +aussi, dans une large mesure, l'intérêt de sa suprématie maritime et +commerciale. Ayant obtenu du congrès de Vienne qu'il fît entrer cette +abolition dans le droit public européen, le cabinet de Londres demanda +aussitôt après, comme conséquence de ce principe, que les puissances +se concédassent réciproquement le droit de visite sur les bâtiments de +leurs nationalités respectives: c'était, disait-il, le seul moyen +d'atteindre efficacement les négriers, qui avaient toujours à bord +plusieurs pavillons différents et s'en couvraient successivement pour +échapper aux croiseurs. L'argument était sérieux, sincère, mais +était-il entièrement désintéressé? Les autres États ne le jugeaient +pas tel; ils se disaient qu'avec sa supériorité numérique, la flotte +britannique aurait en fait, une fois le droit de visite établi, la +police de toutes les autres marines: c'était, à leurs yeux, une +manifestation nouvelle de l'ancienne prétention de l'Angleterre à la +domination des mers. La résistance à cette suprématie était +particulièrement dans les traditions de la politique française: aussi +le gouvernement de la Restauration, plusieurs fois sollicité, +s'était-il refusé constamment à rien concéder sur le droit de visite. +Au lendemain de la révolution de Juillet, la monarchie nouvelle se +montra plus facile; elle se faisait un point d'honneur libéral de +servir la cause abolitionniste, et surtout, en face de l'Europe +inquiète et malveillante, elle avait besoin de l'alliance anglaise. +Par une convention du 30 novembre 1831 que compléta un second traité +du 22 mars 1833, les deux puissances s'accordèrent réciproquement le +droit de visite dans de certaines régions; il était stipulé que le +nombre des croiseurs de l'une ne pourrait dépasser de moitié celui des +croiseurs de l'autre. Le public français, jusqu'alors fort ombrageux +en ces matières, laissa faire sans élever aucune protestation: à vrai +dire, son attention était ailleurs. Ce ne fut pas tout. La convention +ne pouvait avoir toute son efficacité que si les autres États y +adhéraient et enlevaient par là aux négriers la chance d'échapper à la +visite en arborant tel ou tel pavillon: le gouvernement français se +joignit à celui d'Angleterre pour solliciter ces adhésions. Ainsi +furent obtenues successivement celles du Danemark, de la Sardaigne, de +la Suède, de Naples, de la Toscane, des Villes hanséatiques. La +Russie, l'Autriche et la Prusse résistèrent plus longtemps; ce ne fut +qu'en 1838 et sur les instances renouvelées des deux États maritimes, +qu'elles se montrèrent disposées à accepter ce droit de visite; +seulement, ne trouvant pas que leur dignité de grandes puissances leur +permît d'accéder à des traités faits sans elles, elles demandèrent +qu'une nouvelle convention fût conclue dans laquelle elles +figureraient comme parties principales sur le même pied que la France +et l'Angleterre. Notre ambassadeur à Londres fut autorisé à négocier +sur ces bases. Après diverses péripéties, on était tombé d'accord, en +1840, pour rédiger un projet de convention qui reproduisait à peu près +les clauses de 1831 et de 1833; seulement ce projet étendait les zones +où la visite pouvait être exercée, et ne limitait pas la proportion +des croiseurs de chaque puissance; ce dernier changement était rendu +nécessaire par l'accession de la Prusse, dont la marine de guerre +était comparativement peu nombreuse. Le 25 juillet 1840, c'est-à-dire +dix jours après avoir conclu sans nous le fameux traité réglant les +mesures à prendre contre le pacha d'Égypte, lord Palmerston, comme si +rien ne s'était fait, nous avait invités à procéder aux signatures de +la nouvelle convention sur le droit de visite. M. Thiers ne faisait +aucune objection sur le fond, mais le moment lui parut mal choisi; il +lui déplaisait de «faire un traité avec des gens qui venaient d'être +si mal pour nous». La négociation, sans être rompue, se trouva dès +lors suspendue de fait pendant un an. En 1841, le jour même où la +convention des Détroits vint clore le différend né du traité du 15 +juillet 1840, lord Palmerston remit sur le tapis la convention du +droit de visite. Il avait ses raisons pour être pressé. Le cabinet +dont il faisait partie, loin d'avoir trouvé des forces dans le succès +de sa campagne orientale, succombait sous le poids des embarras +financiers dont cette campagne était en partie la cause; chaque jour +plus délaissé par l'opinion, il avait à peine encore quelques semaines +à vivre. Lord Palmerston désirait vivement ne pas se retirer sans +avoir mené à fin une affaire que la nation anglaise avait tant à +coeur. Mais M. Guizot n'avait aucune raison d'être agréable au +promoteur du traité du 15 juillet. Il refusa donc formellement, et +sans cacher pourquoi, de montrer l'empressement qu'on lui demandait. +Sur ces entrefaites, le 30 août 1841, le cabinet whig, mis en minorité +dans le pays d'abord, dans le parlement ensuite, dut définitivement +céder la place aux tories: sir Robert Peel succéda à lord Melbourne en +qualité de «premier», et le _Foreign office_ passa aux mains de lord +Aberdeen. Les nouveaux ministres témoignaient d'intentions +bienveillantes à notre égard; quand ils critiquaient leurs +prédécesseurs, l'atteinte portée à l'alliance française n'était pas le +grief sur lequel ils insistaient le moins. M. Guizot leur savait gré +de ces bonnes dispositions et croyait de sage politique d'y répondre. +Aussi, dès que lord Aberdeen, en octobre 1841, lui reparla du droit +de visite, il lui fit un accueil tout autre qu'à lord Palmerston et se +montra prêt à terminer l'affaire. La convention fut signée, à Londres, +le 20 décembre 1841; l'échange des ratifications était fixé au 19 +février 1842. + +M. Guizot avait agi sans aucune hésitation. Dans cette convention +nouvelle, il ne voyait que la confirmation d'un régime accepté depuis +dix ans par l'opinion française et pratiqué sans avoir donné lieu à de +sérieux abus[17]. Quant à se demander si, pour être accepté sans +ombrage et exercé sans conflit, le droit de visite ne supposait pas, +entre les puissances contractantes, un état de confiance et de bon +vouloir réciproques qui n'existait plus depuis 1840, notre ministre ne +paraît pas y avoir songé[18]. En ne reculant pas davantage la +conclusion de cette affaire commencée et préparée par ses +prédécesseurs, il croyait faire un acte tout naturel et ne s'attendait +de ce chef à aucune difficulté sérieuse et durable. Les faits +semblèrent d'abord lui donner raison. L'incident fut jugé si +insignifiant que, dans la conférence où ils fixèrent les points sur +lesquels porterait l'attaque dans la discussion de l'adresse, les +chefs de la gauche et du centre gauche commencèrent par l'écarter. Ce +fut M. Billault qui réclama: il était député de Nantes; or les +armateurs et les négociants de nos ports étaient fort prévenus contre +le droit de visite, les uns parce qu'ils croyaient avoir à redouter de +mauvais procédés de la part de la marine anglaise; quelques autres par +des motifs peut-être moins avouables: ils passaient pour ne pas être +grands ennemis de la traite; sans la faire eux-mêmes, ils expédiaient +sur la côte d'Afrique les marchandises que les négriers employaient +comme matière d'échange dans leur trafic. Sur l'insistance de M. +Billault, il fut décidé «qu'à tout hasard un mot serait dit de la +nouvelle convention[19]», mais on n'en espérait aucun résultat +important. + +[Note 17: L'examen des archives n'avait fait relever, de 1831 à 1842, +que dix-sept réclamations du commerce français contre l'usage fait du +droit de visite: cinq ou six avaient obtenu satisfaction; les autres +avaient été écartées comme sans fondement ou délaissées par les +réclamants eux-mêmes.] + +[Note 18: Le prince de Metternich disait avec raison, à propos du +droit de visite: «Le vice de ce mode d'action, c'est qu'il n'est +praticable qu'entre, je ne dis pas seulement des gouvernements, mais +des pays vivant dans la plus grande intimité, étrangers à toute +susceptibilité, à toute méfiance réciproque, et animés du même +sentiment, au point de passer l'éponge sur des abus.» (Cité par M. +GUIZOT dans son étude sur _Robert Peel_.)] + +[Note 19: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +À peine l'annonce du débat eut-elle forcé l'attention du public à se +porter sur cette convention, que commença à se manifester une +opposition d'une vivacité à laquelle personne ne s'était attendu. +Quelque fait nouveau avait-il donc subitement révélé, dans l'exercice +du droit de visite, des inconvénients jusqu'alors inaperçus? Non; le +seul fait nouveau, c'était le traité du 15 juillet 1840 qui avait +réveillé contre «l'Anglais» la vieille animosité, plus ou moins +assoupie depuis 1830[20], et qui, par suite, faisait regarder comme +insupportable le régime naguère si facilement accepté[21]. Le +mouvement se dessina tout de suite avec tant de force que M. Guizot, +malgré son optimisme habituel, fut troublé dans sa sécurité. La veille +même du jour où la question devait être débattue à la Chambre, il +écrivait à M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Londres: «Sachez +bien que le droit de visite est, dans la Chambre des députés, une +grosse affaire. Je la discuterai probablement demain et sans rien +céder du tout; je suis très décidé au fond; mais la question est +tombée bien mal à propos au milieu de nos susceptibilités nationales; +j'aurai besoin de peser de tout mon poids et de ménager beaucoup mon +poids en l'employant. Je ne sais s'il me sera possible de ratifier +aussitôt que le désirerait lord Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les +questions particulières ne se ressentent pas de la situation générale, +et que, même lord Palmerston tombé, toutes choses soient, entre les +deux pays, aussi faciles et aussi gracieuses que dans nos temps +d'intimité.» Rien de plus fondé que cette dernière réflexion; mais M. +Guizot ne la faisait-il pas un peu tard? + +[Note 20: M. Léon Faucher, qui était cependant ami de l'Angleterre, +écrivait à M. Reeve, le 14 août 1841: «Je suis effrayé des progrès que +fait chez nous la haine de l'Angleterre.» Et, le 24 août, il écrivait +encore à un autre Anglais, en parlant de lord Palmerston: «Croyez-moi, +cet écervelé a fait plus de mal à l'Europe que des années de guerre. +Il a rendu le nom anglais suspect et odieux à la France. Il a éveillé +ici des passions que nous avions combattues pendant quinze ans.» +(_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 110 et 113.)] + +[Note 21: M. Guizot devait le reconnaître un an plus tard, et il dira, +à la tribune, le 23 janvier 1843: «C'est le traité du 15 juillet 1840 +qui a donné tout à coup aux traités de 1831 et de 1833 le caractère +qu'ils ont maintenant. C'est le traité du 15 juillet qui a créé le +sentiment public qui existe aujourd'hui et dont on ne s'était pas +douté pendant dix ans.»] + +La discussion s'engagea à la Chambre des députés, le 22 janvier 1842. +M. Billault ouvrit le feu contre le droit de visite, montrant la +tradition de la politique française méconnue, la liberté des mers +livrée à la prépotence anglaise, le droit international mutilé, notre +marine découragée, nos intérêts commerciaux compromis. Habile, +incisif, spécieux, il eut du succès; ce genre de questions convenait +mieux à son talent d'avocat que les débats plus généraux. M. Dupin +l'appuya avec sa verve familière qui agissait toujours sur une +certaine fraction de la majorité. Puis, ce fut M. Thiers qui, devant +l'importance inattendue prise par la question, se déclara adversaire +du droit de visite, au risque de se faire rappeler qu'il était +ministre lors de la convention de 1833; l'homme d'État eût dû se +demander s'il était avantageux à la France de la jeter dans un nouveau +conflit; mais l'opposant avait entrevu une chance de faire échec au +ministère, cela lui faisait oublier tout le reste. Le second jour, +l'attaque fut continuée par MM. Berryer, Odilon Barrot et l'amiral +Lalande. M. Guizot, presque seul, tint tête aux assaillants avec +courage et talent; il prit plusieurs fois la parole; mais vainement +rappelait-il les précédents; vainement démontrait-il que, si des abus +se produisaient, le gouvernement serait armé contre eux; vainement +essayait-il d'intéresser les sentiments libéraux et généreux de ses +auditeurs à la répression d'un trafic infâme,--il sentait lui-même, +non sans surprise, que sa parole ne portait pas, qu'elle se heurtait à +des préventions plus fortes. «J'ai souvent combattu des impressions +populaires, écrivait-il au sortir de ce débat, jamais une impression +plus générale et plus vive que celle qui s'est manifestée contre le +droit de visite, auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il +s'exerçait.» Le fait le plus grave était que l'opposition ne se +manifestait pas seulement sur les bancs de la gauche et du centre +gauche: elle gagnait visiblement la majorité. Dans cette dernière +partie de l'Assemblée, l'appel aux ressentiments contre l'Angleterre +rencontrait de l'écho, et l'on croyait utile de montrer à tous que le +pays n'avait pas le pardon aussi facile que ses gouvernants. +D'ailleurs, les mêmes députés qui eussent été le plus épouvantés de +voir la France jetée dans le moindre conflit, étaient bien aises, une +fois rassurés sur ce danger par la sagesse des ministres, de ne pas +laisser à la gauche seule l'avantage de paraître partager les +susceptibilités nationales. Les préventions populaires, avec +lesquelles ils devaient être prochainement aux prises dans les +élections générales, les préoccupaient plus que les embarras +diplomatiques dont leur manifestation pourrait être la cause: ce +serait affaire au cabinet de se tirer de ces embarras, et, si par +crainte de ses successeurs on ne voulait pas renverser M. Guizot, on +s'inquiétait peu de lui rendre la vie désagréable. + +Malgré tout, le ministre n'aurait-il pas pu enlever d'autorité le vote +de la Chambre et écarter ainsi, dès le début, une difficulté qui +devait devenir si grosse? Quelques-uns l'ont cru, même parmi ses +adversaires les plus ardents. À leur avis, si le ministère avait +résolument posé la question de confiance, en déclarant qu'après avoir +fait signer une convention il ne pouvait lui-même la déchirer, la +majorité eût suivi, bon gré, mal gré, et l'amendement de M. Billault +eût été rejeté[22]. C'est ce qu'aurait peut-être tenté Casimir Périer. +M. Guizot n'osa pas. Il ne se sentait pas l'autorité que donnait à +Périer le péril de 1831, et il ne voulait pas risquer, sur une +question après tout secondaire, l'existence d'un cabinet dont la chute +eût compromis tant de grandes causes. D'ailleurs, il n'était pas, dans +ses rapports avec ses partisans, le ministre impérieux et dominateur +dont l'accent de sa parole donnait parfois l'idée. Bien plus disposé à +ménager leurs préjugés qu'à les brusquer, combien de fois, au cours de +son administration, il devait sacrifier ses vues personnelles, +souvent les plus hautes et les meilleures, à la crainte de voir se +disloquer par quelque côté cette majorité qu'il savait lui être +nécessaire et dont il connaissait l'inconsistance! «M. Guizot, disait +un jour sir Robert Peel, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi, +je n'en fais qu'à mes adversaires.» + +[Note 22: Telle est l'affirmation très nette de M. Duvergier de +Hauranne. (_Notes inédites._)] + +Dès que le ministère ne posait pas la question de confiance, il +n'était pas douteux que le vote serait une manifestation contre le +droit de visite. Ne pouvant empêcher cette manifestation, les amis de +M. Guizot se flattèrent qu'elle aurait moins le caractère d'un succès +de l'opposition et d'un blâme contre le cabinet, si la rédaction +adoptée par la Chambre émanait d'un membre de la majorité. En +conséquence, un ministériel notoire, M. Jacques Lefebvre, proposa, +avec l'assentiment unanime de la commission de l'adresse, un +amendement proclamant, comme celui de M. Billault, «la nécessité de +préserver de toute atteinte les intérêts du commerce et l'indépendance +du pavillon»; la seule différence était qu'on y avait inséré le mot de +«confiance». Cette démarche ne se fit évidemment pas à l'insu et +contre la volonté du ministère: mais nous doutons que M. Guizot ait +connu à l'avance et approuvé le commentaire apporté à la tribune par +M. Jacques Lefebvre. Celui-ci fit valoir que sa rédaction était celle +qui condamnait le plus absolument tout droit de visite, et il exprima +le voeu, non seulement que la convention de 1841 ne fût pas ratifiée, +mais aussi «que celles de 1831 et de 1833 cessassent, le plus tôt +possible, d'être mises à exécution». Il détermina ainsi les membres de +la gauche à abandonner leur amendement et à se rallier au sien; +c'était évidemment son but; mais pensait-il à la situation où un tel +commentaire mettait M. Guizot? + +Si le ministre déclarait repousser l'amendement, il désavouait ses +amis; s'il l'acceptait, il se désavouait lui-même. En cet embarras, il +sut du moins garder la dignité et la fierté de son attitude oratoire. +Il ne combattit pas l'amendement, mais ne promit pas de s'y soumettre. +«Quelle que soit la difficulté que j'éprouve, dit-il, un double devoir +m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une +grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne +déserterai pas aujourd'hui; le second, envers la couronne que j'ai +l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne livrerai pas les +droits.» Pour remplir le premier de ces devoirs, il défendit, une fois +de plus, le principe du droit de visite, sans reculer devant le flot +grossissant des préventions contraires; il soutint avec force que la +convention signée par lui ne portait pas atteinte à la liberté des +mers. «Les mers, dit-il, restent libres comme auparavant; il y a +seulement un crime de plus inscrit dans le code des nations, et il y a +des nations qui s'engagent à réprimer en commun ce crime réprouvé par +toutes. Le jour où toutes les nations auront contracté ce même +engagement, le crime de la traite disparaîtra. Et ce jour-là, les +hommes qui auront poursuivi ce noble but à travers les orages +politiques et les luttes des partis, à travers les jalousies des +cabinets et les rivalités des personnes, les hommes, dis-je, qui +auront persévéré dans leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents +et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le monde, et +j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les leurs.» +Puis, abordant un autre ordre d'idées, le ministre ajoutait: «J'ai +aussi à défendre la cause des prérogatives de la couronne. Quand je +parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs, car +je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon pays. +C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole.» Il rappela alors +comment, en 1838, la France, «après y avoir bien pensé sans doute», +avait, de concert avec l'Angleterre, proposé aux autres puissances de +faire une nouvelle convention pour l'extension du droit de visite, +comment cette convention avait été conclue. «À la vérité, disait-il, +le traité n'est pas encore ratifié, et je ne suis pas de ceux qui +regardent la ratification comme une pure formalité à laquelle on ne +peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été +donnée; la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le +premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette affaire +un incident nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion, +apporter un grave embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras +à la ratification. Mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne +et de ses conseillers reste entière, la liberté de ratifier ou de ne +pas ratifier le nouveau traité, quelle qu'ait été l'expression de +l'opinion de la Chambre. Sans doute, cette opinion est une +considération grave et qui doit peser dans la balance; elle n'est pas +décisive, ni la seule dont il y ait à tenir compte. À côté de cette +considération, il y en a d'autres, bien graves aussi; car il y a peu +de choses plus graves pour un gouvernement que de venir dire à +d'autres puissances avec lesquelles il est en rapport régulier et +amical: «Ce que je vous ai proposé, il y a trois ans, je ne le ratifie +pas aujourd'hui; vous l'avez accepté à ma demande; vous avez fait +certaines objections; vous avez demandé certains changements; ces +objections ont été accueillies, ces changements ont été faits, nous +étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.»... Je le +répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la liberté +du gouvernement du Roi, quant à la ratification du nouveau traité, +reste entière; lorsqu'il aura à se prononcer définitivement, il pèsera +toutes les considérations que je viens de vous rappeler, et il se +décidera sous sa responsabilité.» + +La Chambre ne contesta pas cette réserve si hautement formulée au nom +du gouvernement, mais elle n'en persista pas moins, de son côté, à se +prononcer contre le nouveau traité, et telle était la force du +mouvement, que l'amendement de M. Jacques Lefebvre fut adopté à la +presque unanimité. Le _Journal des Débats_ chercha tout de suite à +atténuer la portée politique de ce vote: «La Chambre, dit-il, a voulu +seulement donner au ministère un avertissement amical et bienveillant; +c'est pour cela qu'elle a écarté ceux qui voulaient non pas avertir le +ministère, mais le blâmer. Le vote n'a donc en définitive ni avancé ni +reculé les affaires de l'opposition.» Naturellement, ce n'était pas +l'avis des journaux de gauche, qui célébrèrent bruyamment ce qu'ils +appelaient la défaite du cabinet, affectèrent de croire que M. Guizot +ne pouvait pas rester un jour de plus au pouvoir et lui rappelèrent +l'exemple du duc de Broglie, donnant sa démission, en 1834, aussitôt +après que la majorité s'était prononcée contre le traité des 25 +millions. À juger les choses de sang-froid et sans parti pris, on ne +pouvait contester que le vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre +ne fût un échec pour le cabinet: celui-ci en sortait affaibli. +Toutefois, dans les conditions où ce vote avait été émis, il +n'impliquait pas de la part de la Chambre la volonté de renverser le +ministère, et n'obligeait pas ce dernier à céder la place à ses +adversaires. + + +VI + +Si l'opposition n'avait eu d'autre but que de mettre le ministère dans +l'embarras, sans s'inquiéter de savoir si, du même coup, elle ne +mettait pas le pays en péril, elle pouvait se féliciter des premiers +résultats de sa campagne. Quelle situation, en effet, pour le cabinet! +Refuser de ratifier à la date fixée une convention que notre +gouvernement avait non seulement acceptée, mais proposée, c'était +exposer la France à un conflit avec l'Europe justement blessée d'un +tel manque de parole. Ratifier une convention contre laquelle la +presque unanimité de la Chambre venait de se prononcer, c'était +exposer le cabinet à un conflit parlementaire où il eût sûrement +succombé. Le problème paraissait insoluble. Autour de M. Thiers, on +disait, en se frottant les mains: «M. Guizot ne s'en tirera pas.» + +Il devait cependant s'en tirer, non pas tout de suite, mais après une +longue négociation qui mérite d'être citée comme un chef-d'oeuvre de +patiente et prudente habileté. M. Guizot, qui, en 1840, lors de son +ambassade à Londres, ne savait qu'imparfaitement la diplomatie, +l'avait apprise depuis par la pratique même de ces affaires étrangères +qu'il dirigeait depuis plus d'une année, au milieu des circonstances +les plus difficiles. Il convient aussi de noter, dans cette sorte +d'éducation complémentaire de l'homme d'État, l'influence d'une femme +dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de prononcer le nom: +madame de Lieven. Son mari, titulaire de l'ambassade de Russie à +Londres de 1812 à 1834, y avait tenu peu de place; la princesse, au +contraire, avait été tout de suite fort en vue. C'était une grande +dame et une femme d'esprit, peu jolie, mais pleine d'aisance et de +bonne grâce, causeuse habile et charmante, très recherchée dans les +salons et ayant su s'en créer un. Toujours en quête d'informations +que, de Londres, elle adressait directement au Czar et à la Czarine, +elle témoignait pour les grandes et les petites affaires de la +politique une curiosité passionnée qui la faisait parfois soupçonner +de cabale et d'intrigue. Quand son mari fut rappelé, en 1834, elle +trouva grand accueil à Saint-Pétersbourg; l'empereur Nicolas se +plaisait à l'entretenir. Cette faveur ne suffit pas cependant à lui +rendre supportable le séjour en Russie; elle avait la nostalgie de +l'Occident et obtint la permission d'y retourner. Après un court +passage en Italie, où elle perdit son mari, elle vint s'établir à +Paris. À peine arrivée, on la voit, au commencement de 1836, occupée, +avec madame de Dino qu'elle avait connue à Londres, à renverser le duc +de Broglie et à pousser M. Thiers à sa place. Ce dernier la fréquenta +pendant sa courte administration, du 22 février au 6 septembre 1836. +Peu après, M. Guizot devenait le familier de ce salon où l'on +cherchait à attirer tous les hommes politiques considérables; bientôt +même, l'affection qu'il témoignait et qui lui était rendue lui fit une +situation à part entre tous les amis de la maison: on eût dit un autre +Chateaubriand auprès d'une autre madame Récamier. Quel attrait avait +donc pu rapprocher de l'habile et remuante mondaine l'austère et grave +doctrinaire? En tout cas, l'âge de l'une[23], à défaut du caractère de +l'autre, écartait toute interprétation malicieuse. Après la formation +du ministère du 29 octobre 1840, la liaison, loin de se relâcher, fut +encore plus étroite et plus affichée; le ministre allait d'ordinaire +chez la princesse trois fois par jour, avant la séance de la Chambre, +en en revenant et dans la soirée. Il y donnait des rendez-vous et s'y +faisait apporter les pièces à signer. Étrange spectacle que celui de +cette intimité notoire entre le principal dépositaire de tous nos +secrets d'État et une étrangère qui, naguère encore, jouait un des +premiers rôles dans la diplomatie d'un souverain hostile à la France! +Disons tout de suite que les inconvénients qui semblaient à craindre +ne se produisirent pas; madame de Lieven fut une amie fidèle et sûre. +Ajoutons que si elle trouva dans ce commerce une occasion de +satisfaire la curiosité politique qui avait été la passion de toute sa +vie, elle apporta à son ami quelque chose en échange. Au milieu d'un +salon où passaient tous les représentants de cette haute diplomatie +européenne, jusqu'alors peu accessible aux hommes de Juillet, dans +cette compagnie d'une ancienne ambassadrice qui avait vu de près, +depuis 1812, tant d'hommes et d'événements, sous l'influence d'une +femme supérieure qui possédait au plus haut degré ce je ne sais quoi +que l'habitude du grand monde et aussi la délicatesse féminine +ajoutent si heureusement à l'habileté politique, M. Guizot, ministre, +trouvait ce que, jeune homme de souche bourgeoise et huguenote, il +n'avait pas reçu de sa famille, ce que, professeur et écrivain, il +n'avait pas rencontré dans les livres, ce que, chef de parti, il +n'avait pu acquérir dans les luttes du parlement. Aussi n'est-il pas +téméraire de supposer que les qualités toutes nouvelles de souplesse +adroite, de mesure, de nuance, qui firent, à cette époque, du puissant +orateur un négociateur éminent, un incomparable rédacteur de dépêches +et de lettres diplomatiques, sont dues, en grande partie, à ses +rapports avec madame de Lieven. + +[Note 23: La princesse de Lieven était née en 1784.] + +Tout habile que fût devenu M. Guizot, il n'eût probablement pas réussi +à éviter un éclat, s'il eût été en face de lord Palmerston[24]. Mais, +grâce à Dieu, ce dernier était, depuis le mois d'août 1841, remplacé +par lord Aberdeen. Sans en être encore à l'«entente cordiale», le +nouveau secrétaire d'État désirait vivre en bons termes avec la +France. Chose singulière! Nous eussions eu tout à craindre du ministre +appartenant à ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit +l'alliance française sur son programme, et nous avions beaucoup à +espérer du ministre tory qui, par les principes de son parti et même +par les souvenirs de sa propre existence, semblait préparé à être +notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractère des deux hommes. +On connaît celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui, +presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit très mesuré, +très libre; fidèle aux traditions de son pays, supérieur à ses +routines et à ses préjugés; possédant cette qualité rare chez tous, +particulièrement chez un Anglais, de se mettre à la place de ceux avec +qui il traitait, de comprendre leurs idées, leur situation, et d'en +tenir compte; sachant écouter la contradiction, sans éprouver le +besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans +aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalité; +aimant mieux dénouer les difficultés que de prouver qu'il avait +raison; répugnant aux procédés tranchants, aux partis extrêmes, et +préférant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture +suprême qui inspirait tout de suite confiance à ceux avec lesquels il +traitait[26]; portant dans la politique, à un degré vraiment +inaccoutumé, le sentiment, le scrupule de l'équité; réservé, grave, un +peu triste au premier abord, tendre dans l'intimité; sincèrement +modeste, sans recherche de son succès particulier; moins en vue que +d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le +conseil; peu populaire, mais très considéré. Ce fut une bonne fortune, +pour M. Guizot et pour la France, que la présence d'un tel homme, en +un pareil moment, à la tête du _Foreign office_. + +[Note 24: Dans les premiers mois de 1842, on disait couramment à +Londres que si lord Palmerston avait été encore au pouvoir, on +n'aurait pas échappé à la guerre avec la France. (_The Greville +Memoirs_, second part, vol. II, p. 82.)] + +[Note 25: Dès 1813, lord Aberdeen avait joué l'un des premiers rôles +diplomatiques dans la coalition contre la France. Tel était ce passé, +que M. Greville se croyait fondé à écrire, le 13 janvier 1842: «Toutes +les prédilections de lord Aberdeen sont antifrançaises, et il n'oublie +jamais ses anciennes attaches avec les Alliés.» (_The Greville +Memoirs_, second part, vol. II, p. 74.)] + +[Note 26: «Nous sommes destinés à nous revoir souvent, disait lord +Aberdeen au chargé d'affaires de France: croyez tout ce que je vous +affirmerai, jusqu'au moment où je vous aurai trompé en quoi que ce +soit; dès lors, ne me croyez plus du tout.»] + + +VII + +Au sortir de la séance où avait été voté l'amendement de M. Jacques +Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-être pas compte à quel point le +droit de visite était définitivement condamné; toutefois, comprenant +l'impossibilité de ratifier au jour fixé la convention signée le 20 +décembre 1841, il écrivit aussitôt à son ambassadeur à Londres[27]: +«Tenez pour certain que, dans l'état des esprits, nous ne pourrions +donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer +au plus imminent danger. J'ai établi la pleine liberté du droit de +ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que +j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre +des intérêts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer +aujourd'hui.» + +[Note 27: Pour la négociation qui va suivre, je me suis principalement +servi des documents cités par M. Guizot dans ses _Mémoires_, t. VI, p. +157 et suiv.] + +Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On était +dépité de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie +et à laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non +sans inquiétude, s'il n'y avait pas là un coup monté avec les +États-Unis, depuis longtemps réfractaires au droit de visite; à ce +moment même, le gouvernement britannique négociait sur ce point avec +le cabinet de Washington, et il avait compté, pour vaincre sa +résistance, sur l'exemple de l'Europe adhérant tout entière à la +convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blessés d'être +l'objet de tant de méfiances et de ressentiments. «Les symptômes de la +société sont graves ici, écrivait de Londres M. de Sainte-Aulaire; +l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre +l'Angleterre se développe et provoque la réciprocité.» Si porté que +fût lord Aberdeen vers la conciliation, il déclara tout d'abord à +notre ambassadeur «que ce qui se passait dans les Chambres françaises +ne le regardait pas, qu'il tenait le traité pour ratifié, parce que ni +délai ni refus n'était supposable», et il ajouta que «la Reine +parlerait dans ce sens à l'ouverture de son parlement». En effet, le 3 +février 1842, le discours de la couronne annonça la conclusion du +traité, sans paraître prévoir qu'aucune difficulté pût être soulevée +pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme +le ministre français, à compter avec l'opinion de son pays. Les whigs +étaient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros +embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le +gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui «jeter le gant de la +défiance[28]»; dès le 8 février, il souleva la question à la Chambre +des communes; pour cette fois, le ministère se déroba en faisant +observer que le terme fixé pour les ratifications n'était pas arrivé: +mais une telle réponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord +Aberdeen ne se sentait pas seulement surveillé par l'opposition: dans +le sein même du cabinet tory, plusieurs ministres témoignaient envers +notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au «premier», +sir Robert Peel, il était sans doute d'accord avec le secrétaire +d'État des affaires étrangères pour vouloir sincèrement la paix et la +justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnête +était facilement inquiet et soupçonneux; tout occupé de la politique +intérieure qu'il menait supérieurement, il n'apportait pas dans les +questions étrangères d'idées arrêtées et personnelles; par suite, il +ne se défendait pas toujours assez, en ces matières, contre les +impressions passagères du public, surtout contre ses susceptibilités +et ses préventions. + +[Note 28: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 87.] + +Dans les cours du continent, l'impression ne fut pas aussi vive qu'à +Londres; on y était beaucoup moins chaud pour le droit de visite. +Toutefois, notre conduite provoquait des réflexions désobligeantes. M. +de Metternich déclarait que notre refus de ratifier «présentait un +côté vraiment ridicule»: «On a vu, ajoutait-il, des cours se refuser à +ratifier un arrangement qui leur avait été imposé par des +circonstances indépendantes de leur volonté; mais le cas présent est, +sans exception, le premier dans lequel un gouvernement recule devant +l'accomplissement d'un arrangement que non seulement il a sollicité +lui-même, mais au concours duquel il a invité d'autres cours; une +situation pareille ne peut être que la suite d'une légèreté +compromettante et qui écarte la confiance[29].» + +[Note 29: Lettre au comte Apponyi, 4 mars 1842. (_Mémoires de +Metternich_, t. VI, p. 613.)] + +M. Guizot ne se laissa pas intimider par ces mécontentements, tout en +faisant son possible pour les apaiser. Il maintint très nettement, en +droit, la faculté de refuser la ratification, et fit valoir, en fait, +pour expliquer un ajournement, les manifestations qui s'étaient +produites en France. Ce dernier argument était à la vérité délicat à +employer. «Prenez garde, lui faisait dire le cabinet britannique, ce +sont là des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur +déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à apprécier, car ils +sont très injurieux pour nous. On est parvenu à persuader en France +que nous sommes d'abominables hypocrites, que nous cachons des +combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un intérêt d'humanité. +Vous vous trouvez dans la nécessité de tenir grand compte de cette +clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en ne +nous montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de l'Europe, +nous présenter officiellement ces inculpations comme le motif +déterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les +repousser.» Il fallait donc user de grandes précautions pour que les +pourparlers ne dégénérassent pas en récriminations. M. Guizot s'y +appliqua et y réussit; il ne lui était pas inutile de pouvoir rappeler +qu'il ne partageait pas et qu'il avait combattu jusqu'à la dernière +heure les préventions dont il était obligé de tenir compte. Du reste, +voyant bien que l'état des esprits des deux côtés rendait pour le +moment toute solution impossible, il évitait soigneusement de +précipiter les choses. «Ne demandez rien, ne pressez rien, écrivait-il +à son ambassadeur à Londres. Le temps est ce qui nous convient le +mieux: c'est du temps qu'il nous faut, le plus de temps possible. +Prenez ceci pour boussole.» + +Cependant, le 20 février 1842, jour fixé par la convention pour +l'échange des ratifications, approchait. Si désireux qu'il fût d'user +de ménagements, M. Guizot ne voulut laisser aucun doute sur ses +intentions: «Voici nos points fixes, mandait-il, le 17 février, à M. +de Sainte-Aulaire: 1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre +ratification; 2º nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous +pourrons la donner. Certaines modifications, réserves et clauses +additionnelles sont indispensables pour que nous puissions la donner.» +Ceci nettement indiqué, notre ministre se hâtait d'ajouter: «Cherchez +avec lord Aberdeen les formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je +vous ai indiqué nos points fixes. Tout ce que nous pourrons faire, +dans ces limites, pour atténuer les embarras de situation et de +discussion que ceci attire au cabinet anglais, nous le ferons, et nous +comptons, de sa part, sur la même disposition.» + +M. Guizot n'avait pas tort d'y compter. Revenu de sa première +surprise, le chef du _Foreign office_ montrait son habituel esprit de +modération. Au jour fixé, le 20 février, les plénipotentiaires de +l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche échangèrent les +ratifications de leurs cours; on se borna à constater que notre +plénipotentiaire n'avait pas apporté celle de son gouvernement, et +l'on stipula que le «protocole resterait ouvert pour la France». Le +tout dit, du reste, très brièvement, avec le souci d'éviter, de part +et d'autre, toute parole blessante. Même préoccupation dans la +communication faite, le 21 février, par lord Aberdeen à la Chambre des +lords: «Je regrette, dit-il, de ne pas pouvoir annoncer à la Chambre +que la France ait ratifié le traité; je ne saurais même dire à quelle +époque on peut espérer cette ratification. Vos Seigneuries +connaissent la nature des motifs qui ont engagé le gouvernement +français à suspendre cette ratification; je crois de mon devoir de ne +rien dire et de ne rien faire de nature à soulever la moindre +difficulté... J'espère que le temps viendra bientôt où les causes, +auxquelles je ne fais pas aujourd'hui plus ample allusion, cesseront +d'exister, et alors le traité recevra la conclusion que vous désirez.» +Sir Robert Peel s'exprima avec les mêmes ménagements, à la Chambre des +communes. M. Guizot se déclara satisfait: «La rédaction du protocole, +écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, le 27 février, est bonne, et la +situation aussi bonne que le permettent les embarras qu'on nous a +faits... Je compte sur le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous +n'avons qu'à nous louer du langage tenu à Londres dans le parlement; +il a été plein de mesure et de tact. Je craignais une discussion qui +vînt aggraver ici l'irritation et mes embarras. Je puis, au contraire, +me prévaloir d'un bon exemple. J'en suis charmé.» On était, sans +doute, encore loin du but; mais on venait de franchir, sans accident, +un premier défilé. + + +VIII + +En ajournant la ratification à une date indéterminée, M. Guizot +s'était flatté que l'opinion, bientôt apaisée ou distraite, se +montrerait moins rebelle à accepter la convention tant soit peu +mitigée. Mais les semaines s'écoulaient, et rien ne venait réaliser +cet espoir: tout au contraire, un observateur clairvoyant et de +sang-froid écrivait, en avril 1842: «Les esprits se montent de plus en +plus sur la question du droit de visite... On a rarement vu un +entraînement aussi unanime et qui, dans son exagération, ait autant +l'apparence d'un mouvement national[30].» Dans tous les journaux de la +gauche et de la droite légitimiste, ce n'était qu'un cri contre +l'Angleterre et contre le cabinet qui livrait à cette dernière les +intérêts et l'honneur de la France. Certaines feuilles conservatrices, +comme la _Presse_, ne se montraient pas moins véhémentes contre la +convention. Le _Journal des Débats_, à peu près seul, se mettait en +travers de ce mouvement; encore n'osait-il pas défendre trop +ouvertement une cause si impopulaire. On racontait au public, avec +indignation, les prétendus outrages commis par les croiseurs +britanniques contre nos bâtiments de commerce. Le plus souvent, les +faits étaient faux ou ridiculement exagérés; mais l'état de l'opinion +ne permettait guère de faire accueillir une rectification. Dans les +deux Chambres, l'opposition, secondée quelquefois par M. Molé et par +ses amis, saisissait toutes les occasions de recommencer le débat et +de remettre M. Guizot sur la sellette[31]. Le ministre faisait tête, +avec un talent admiré de ceux mêmes qu'il ne parvenait pas à +convaincre. Sans retirer ce qu'il avait dit du fond même de la +question, il s'exprimait sur la ratification en termes qui lui +paraissaient devoir satisfaire la Chambre: «Quand le moment de la +ratification est arrivé, disait-il le 28 février, la couronne, d'après +les conseils de son cabinet, et du ministre des affaires étrangères en +particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne +croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus +qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait +pouvoir le ratifier: enfin, elle a fait des réserves et proposé des +modifications au traité.» Si nettes que fussent ces paroles, +l'opposition ne s'en contentait pas: affectant d'y soupçonner une +équivoque et de redouter une collusion avec l'Angleterre, elle +harcelait le ministre, le pressait d'interrogations malveillantes, le +contraignait à renouveler ses déclarations, à les préciser, à +s'engager plus avant dans le sens d'un refus de ratification, à +atténuer la réserve qu'à l'origine il avait faite du droit de la +couronne[32]. + +[Note 30: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +[Note 31: Discussion du 28 février, des 12 et 20 mai 1842, à la +Chambre des députés; du 11 avril et du 18 mai, à la Chambre des +pairs.] + +[Note 32: Le 11 avril 1842, à la Chambre des pairs, M. Guizot +insistait sur ce qu'il avait déclaré à l'Angleterre «ne prendre aucun +engagement, ni direct ni indirect, de ratifier purement et simplement +le traité à aucune époque quelconque». Le 17 mai, dans la même +assemblée, après avoir rappelé que «la ratification actuelle avait été +positivement refusée», il ajoutait: «Maintenant on a dit, non pas dans +cette enceinte, mais ailleurs: C'est la présence des Chambres qui a +empêché; qui empêche encore la ratification du traité; quand les +Chambres seront éloignées, le traité sera ratifié. Messieurs, je +serais tenté de prendre ces paroles pour une injure à mon bon sens... +Ce n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est +votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement +et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.» Le +20 mai, à la Chambre des députés, le ministre reconnaissait qu'il +s'agissait non seulement de modifier la convention de 1841, mais de +revenir sur le principe du droit de visite: «Ne croyez pas, disait-il, +quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi l'opinion des +Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai bien vu qu'il +y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que les +conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en question.» +Toutefois, il veillait à ne pas se laisser entraîner trop loin; il +disait dans le même discours: «On m'a demandé: Avez-vous l'intention +de ratifier le traité tel qu'il est? J'ai répondu catégoriquement: +Non, et je renouvelle ma réponse. Maintenant on me dit: +Ratifierez-vous jamais un traité quelconque, quelle que soit la +situation, quelles que soient les modifications qu'on pourrait y +apporter? Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument +impossible... Il y a là une multitude d'éléments que le temps peut +féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose de +raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et en +même temps quelque chose de favorable à l'abolition, à la répression +de la traite. Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons +attendre, ce qu'il est de notre devoir d'attendre.»] + +Telle était la singulière difficulté de la tâche du ministre qu'en +s'occupant de contenter son parlement, il risquait de blesser les +puissances avec lesquelles il négociait. Il lui fallait toutes les +qualités de souplesse, de sûreté et de mesure, qu'avait acquises sa +parole, pour se mouvoir en équilibre entre ces exigences +contradictoires. Son langage n'était pas moins surveillé à Londres +qu'à Paris: seulement, c'était à un point de vue absolument opposé. On +venait d'en avoir la preuve dans un incident étranger au droit de +visite. Le 19 janvier 1842, au cours de la discussion de l'adresse, M. +Guizot, répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir «abaissé» la +politique française, avait rappelé l'énergie victorieuse avec +laquelle, à ce moment même, était conduite la guerre d'Afrique; il +ajoutait qu'en Europe personne n'avait plus la pensée de contester +notre établissement algérien, et il citait à l'appui une dépêche de M. +de Sainte-Aulaire, en date du 4 octobre 1841. D'après cette dépêche, +notre ambassadeur à Londres ayant eu occasion de déclarer à lord +Aberdeen que «la sûreté de nos possessions d'Afrique était pour nous +un intérêt de premier ordre», le secrétaire d'État lui avait dit: «Je +suis bien aise de m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet; +j'étais ministre en 1830, et, si je me reportais à cette époque, je +trouverais beaucoup de choses à dire; mais je prends les affaires en +1841 et telles que me les a laissées le précédent ministère: je +regarde donc votre position à Alger comme un fait accompli contre +lequel je n'ai plus à élever aucune objection.» Un tel langage était +d'autant plus remarquable de la part de lord Aberdeen, que, dans +l'opposition, il avait pris l'habitude de faire, chaque année, une +motion pour protester contre notre conquête africaine. Aussi, après +avoir lu à la Chambre la dépêche de M. de Sainte-Aulaire, M. Guizot +s'écriait-il fièrement: «Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre +abaissement?» L'opposition n'avait rien à répondre. Mais à peine le +discours fut-il connu outre-Manche qu'il y souleva une tempête. Les +journaux de lord Palmerston provoquèrent l'indignation nationale +contre le ministre britannique qui osait sanctionner l'usurpation +française en Afrique. Interpellé à ce sujet, le 4 mars 1842, sir +Robert Peel contesta, non la loyauté, mais l'exactitude du rapport +fait par M. de Sainte-Aulaire; et lord Aberdeen lui-même fit, le 7 +mars, à la Chambre des lords, la déclaration suivante: «Je n'ai jamais +dit que je n'avais pas d'_objection_ à faire contre l'établissement +des Français à Alger, mais que je n'avais pas d'_observation_ à +présenter à ce propos, et que mon intention était de garder le +silence. J'ai compris qu'après dix années toute objection serait +aujourd'hui déplacée. De ce que je n'exprime aucune objection, il ne +s'ensuit pas que je n'aie l'idée d'aucune.» La distinction était un +peu subtile et trahissait quelque embarras; mais, en France, les +journaux d'opposition y virent surtout la gêne qui pouvait en résulter +pour le gouvernement français; ils firent grand bruit de ce qu'ils +appelaient un démenti outrageant, et proclamèrent que nos ministres +étaient trop humbles pour oser le relever. Si délicat que fût le +sujet, M. Guizot jugea nécessaire de s'en expliquer sans retard à la +tribune, et il saisit l'occasion du débat sur les fonds secrets, le 10 +mars 1842. Avec un heureux mélange de fermeté et d'adresse, il sut à +la fois donner satisfaction au sentiment français et cependant ne pas +prolonger de tribune à tribune une controverse internationale qui se +fût vite envenimée. «Que lord Aberdeen, dit-il tout d'abord, ait +déclaré qu'il n'avait pas d'_objections_ ou d'_observations_ à faire, +j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.» Puis il +ajouta: «Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai +dit à cette tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa +conquête. Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète +aujourd'hui; tout le monde les répète ou est bien près de les répéter. +Mais vous ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en +venir là; vous ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de +temps... Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du Roi +n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction +progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie; +paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne +intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre, au bout +de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en +1830, avaient été si vives. Ce sont ces explications spontanément +données qui m'ont été loyalement transmises par l'ambassadeur du Roi à +Londres. Qu'il y ait dans les termes telle ou telle variante, peu +importe. Entre hommes sérieux et sensés, c'est du fond des choses +qu'il s'agit. Je ne viens pas élever ici une discussion de mots; je +constate un grand fait, c'est que la France a conquis Alger, et que +déjà douze ans de possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé +contre cette occupation les objections les plus graves, les +réclamations les plus vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une +attitude toute différente et à garder sur cette question le même +silence qu'avait aussi gardé son prédécesseur. Quand un temps encore +plus long se sera écoulé,... vous verrez le cabinet anglais, comme les +autres cabinets, comme la Porte elle-même, faire des pas nouveaux, et +la sanction la plus complète, l'aveu de tout le monde viendra +consommer notre établissement d'Afrique... C'est l'histoire de toutes +les grandes mutations de territoire; le temps seul les consacre +irrévocablement.» En France, les opposants durent confesser qu'on ne +pouvait cette fois reprocher à M. Guizot d'avoir été timide; ils se +consolèrent par la pensée qu'une nouvelle contradiction viendrait +d'Angleterre. Leur peu patriotique espoir fut déçu: le langage de +notre ministre avait été assez habilement mesuré pour que lord +Aberdeen n'y trouvât rien à relever. + +D'ailleurs, si M. Guizot savait ainsi, le cas échéant, dire ce +qu'exigeait la dignité nationale, il ne perdait pas de vue l'autre +partie de son rôle et ne manquait pas une occasion de prononcer des +paroles propres à calmer les susceptibilités britanniques. Chez lui, +l'orateur veillait toujours à ne pas desservir le négociateur, au +contraire. Ainsi, dans les nombreux débats auxquels donnait lieu +l'affaire du droit de visite, avait-il soin de se séparer avec éclat +de ceux qui «fomentaient des sentiments d'animosité» entre les deux +nations occidentales, et, rappelant la façon dont, lors de l'adresse, +il avait caractérisé leurs relations, il ajoutait: «Nous prenons au +sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que nous entendons +entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec les autres +puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci les +sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère estime +à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec elle dans +une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et nous ne +souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces rapports, que +cette bonne intelligence soient troublés par la contagion de +l'animosité et de la crédulité populaire[33].» + +[Note 33: Discours du 11 avril 1842, à la Chambre des pairs.] + +Sans nul doute, M. Guizot se fût fait plus facilement applaudir en +évoquant les ressentiments, vieux ou récents, contre l'Angleterre. +Mais c'eût été mal servir l'intérêt de son pays. Il suffisait de +regarder au delà de nos frontières pour comprendre qu'une rupture +avec nos voisins d'outre-Manche eût rejeté la France dans le dangereux +isolement de 1840. Avec la Russie, nous étions en moins bons termes +que jamais. Au mois de novembre 1841, le représentant de cette +puissance à Paris était subitement parti en congé: le motif non avoué, +mais notoire, de ce départ était que le comte Pahlen, se trouvant +cette année le doyen des ambassadeurs, devait, en cette qualité, +présenter au Roi, le 1er janvier 1842, les hommages du corps +diplomatique, et que le Czar n'avait pas voulu lui voir jouer ce rôle. +Depuis 1830, le gouvernement français avait souvent laissé passer, +sans paraître s'en apercevoir, les mauvais procédés, les offensantes +boutades de Nicolas. Cette fois, il estima que le temps était enfin +venu de se montrer moins débonnaire et d'exiger plus de politesse[34]. +Aussi ordonna-t-il tout de suite à M. Casimir Périer qui, en l'absence +de M. de Barante, faisait fonction de chargé d'affaires à +Saint-Pétersbourg, de se tenir renfermé dans son hôtel le jour de la +Saint-Nicolas, en alléguant simplement une indisposition. La leçon fut +sentie et parut fort déplaisante au Czar, qui, par voie de +représailles, prescrivit à la société de Saint-Pétersbourg de +suspendre toute relation mondaine avec le personnel de l'ambassade +française. On ne poussa pas les choses jusqu'à une rupture ouverte, +mais les ambassadeurs des deux cours ne retournèrent pas à leur poste, +et il n'y eut plus désormais, à Paris comme à Saint-Pétersbourg, qu'un +simple chargé d'affaires[35]. Le Czar ne se bornait pas à ces +manifestations mesquines. Sa diplomatie s'agitait pour transformer en +une quadruple alliance permanente, naturellement dirigée contre la +France, le lien temporaire noué entre les signataires du traité du 15 +juillet 1840; sa thèse était que ce traité avait implicitement fait +revivre celui de Chaumont[36]. En Autriche, la prudence de M. de +Metternich se refusa à des démonstrations aussi provocantes; mais le +chancelier affirmait qu'au besoin les quatre puissances se +trouveraient unies contre la France de Juillet; le concours de +l'Angleterre à une telle oeuvre lui paraissait certain depuis +l'avènement du ministère tory. Quant à ce qu'il appelait la «prétendue +alliance entre les cours maritimes», il se félicitait de n'avoir plus +à compter avec elle et notait avec plaisir comment la première +difficulté sérieuse «avait mis un terme à une fantasmagorie qui, pour +n'avoir point de consistance, n'en avait pas moins pesé d'un grand +poids sur l'Europe[37]». À Berlin, dispositions plus malveillantes +encore. Déjà nous avons eu occasion de signaler l'animosité de +Frédéric-Guillaume IV contre notre pays et notre gouvernement[38]. Ce +prince éprouvait, au contraire, pour son beau-frère, l'empereur +Nicolas, une tendresse dévouée et presque mystique. Il aimait aussi +l'Angleterre, oubliait qu'elle était libérale, pour voir en elle «la +grande puissance évangélique». Il souffrait quand il la trouvait +engagée avec la France dans une alliance qui lui paraissait un +scandale et que, plus tard, il n'hésitera pas à qualifier +d'_incestueuse_[39]. Servir de lien entre les cours de Londres et de +Saint-Pétersbourg pour les unir dans une campagne contre la France +révolutionnaire, tel était son rêve le plus cher. Ce fut certainement +avec le dessein caché de travailler à le réaliser qu'il débarqua en +Angleterre, au mois de janvier 1842, c'est-à-dire au moment même où +éclatait en France l'opposition contre le droit de visite. Le prétexte +de son voyage était le baptême du jeune prince de Galles dont la reine +Victoria, sous l'influence allemande du prince Albert, lui avait +demandé d'être le parrain. Sollicité par notre ministre à Berlin de +passer par notre territoire et d'avoir, sur quelque point de la route, +une entrevue avec Louis-Philippe, Frédéric-Guillaume s'y était refusé, +par le motif que son déplacement n'avait aucun caractère politique. +Cette dernière considération ne l'empêcha pas, à Londres, dans ses +conversations avec les personnages influents, entre autres avec le +baron de Stockmar, confident de la Reine et du prince consort, de +prêcher la haine et le mépris de la France, «nation pourrie où il n'y +avait plus ni religion ni morale». Il entreprit notamment de démontrer +à M. de Stockmar, qui était en même temps le correspondant du roi +Léopold, l'avantage qu'aurait la Belgique à rompre avec la France pour +entrer dans la Confédération germanique; cette ouverture n'eut aucun +succès; elle n'en marque pas moins, chez le roi de Prusse, une +préoccupation de nous faire partout échec[40]. Telles étaient les +dispositions des trois grandes puissances continentales: c'est parce +que M. Guizot les connaissait qu'il ne voulait pas procurer à ces +puissances le plaisir d'une rupture entre la France et l'Angleterre. + +[Note 34: Peu après, dans une lettre à M. de Flahault, alors notre +ambassadeur à Vienne, M. Guizot expliquait ainsi sa conduite: «Nous +nous sommes montrés, pendant dix ans, bien patients et faciles; mais, +en 1840, la passion de l'Empereur a évidemment pénétré dans sa +politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la +France avec l'Angleterre nous a fait voir ses sentiments et ses +procédés personnels sous un jour plus sérieux. Nous avons dû dès lors +en tenir grand compte. À ne pas ressentir ce qui pouvait avoir de tels +résultats, il y eût eu peu de dignité et quelque duperie. Une occasion +s'est présentée: je l'ai saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni +pour commencer un ridicule échange de petites taquineries. Nous avons +voulu prendre une position qui depuis longtemps eût été fort naturelle +et que les événements récents rendaient parfaitement convenable.»] + +[Note 35: M. Guizot a raconté cet incident diplomatique en détail dans +la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1861.] + +[Note 36: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 558, 577 et 578, +582 à 586.] + +[Note 37: _Ibid._] + +[Note 38: Voy. ce que j'ai dit plus haut, t. IV, ch. IV, § X.--Ces +sentiments devaient persister, et, en 1853, M. de Moustier, ministre +de France à Berlin, écrivait: «Je ne puis m'ôter de l'esprit que le +roi Frédéric-Guillaume ne soit un des souverains de l'Europe qui +aiment le moins la France.» (Cité dans les _Souvenirs diplomatiques_ +de M. Rothan.)] + +[Note 39: Lettre adressée à M. de Bunsen, au début de la guerre de +Crimée.] + +[Note 40: Cf. les études de M. Saint-René Taillandier sur le baron de +Stockmar et sur M. de Bunsen.] + +Toutefois, notre ministre réussirait-il toujours à écarter cette +rupture? Les membres du cabinet britannique étaient surpris et blessés +de voir que l'opinion française, loin de s'apaiser avec le temps, +s'échauffait de plus en plus. Ils se demandaient s'il ne leur faudrait +pas se fâcher tout haut, pour ne pas s'aliéner le public anglais. M. +Désages écrivait à un de nos agents diplomatiques, le 30 juin 1842: +«L... me dit qu'on est très mécontent de nous à Londres; les Anglais +qui sont à Paris parlent de guerre et l'appellent à grands cris[41].» +Lord Aberdeen lui-même, malgré sa courtoisie et son esprit de +conciliation, manifestait, dans ses conversations avec le comte de +Jarnac qui remplaçait alors notre ambassadeur en congé, des +dispositions inquiétantes. Sir Robert Peel laissait voir plus +d'irritation encore. «La politique récente de la France, disait-il à +notre chargé d'affaires, vous a entièrement aliéné le parti qui me +soutient. Personne n'a plus souvent que moi témoigné son respect et sa +confiance pour le gouvernement actuel de la France... Mais jamais je +n'avais pu prévoir que nos relations dussent en venir à la situation +que je trouve aujourd'hui. Ne me rendez pas responsable d'un état de +choses que je ne saurais me reprocher et que je ne puis m'expliquer.» +M. de Jarnac signalait à M. Guizot la gravité de ces symptômes. «Il me +paraît bon, lui écrivait-il en lui rendant compte de ces +conversations, que vous puissiez prouver dans l'occasion à quel point +la politique de la paix hostile compromet les relations de la France.» +Le clairvoyant diplomate notait aussi le parti que les autres +puissances cherchaient à tirer de ce refroidissement; il montrait +leurs représentants «exploitant avec une grande persévérance» le +mécontentement du cabinet anglais et «se félicitant sans cesse de +l'entente parfaite établie entre leurs cours et le nouveau +cabinet[42]». + +[Note 41: Notice sur lord Aberdeen, par le comte de Jarnac.] + +[Note 42: Correspondance de M. de Jarnac avec M. Guizot pendant le +mois de juillet et le commencement d'août 1842. (_Ibid._)] + +Toutefois, si blessés qu'ils fussent de ce qui se passait en France, +lord Aberdeen et même sir Robert Peel avaient l'esprit trop loyal et +trop équitable pour ne pas s'avouer que l'Angleterre en était pour +partie responsable et qu'elle récoltait en cette circonstance ce +qu'avait semé lord Palmerston. Aussi, ce dernier ayant, à la fin de la +session[43], soulevé un débat général sur la situation extérieure, le +premier ministre répondit par une très éloquente récrimination contre +la politique de son contradicteur. Il rappela, entre autres faits, que +lord Palmerston, en arrivant au _Foreign office_, avait trouvé «les +relations établies sur un pied amical avec le gouvernement français». +«Eh bien, je vous le demande, s'écria-t-il en se tournant vers +l'auteur du traité du 15 juillet 1840, dans quel état avez-vous laissé +nos relations avec la France? Vous parlez de non-ratification d'un +traité. Les difficultés sont toutes venues des sentiments qui avaient +été produits par vous ou qui peut-être s'étaient fait jour malgré vos +efforts dans les esprits des Français. Est-ce vrai, oui ou non?» +Ensuite, le ministre, loin d'élever des plaintes contre la France, +déclara avec insistance que l'Angleterre n'éprouvait à son égard aucun +sentiment d'hostilité ni de rivalité, et il exprima l'espoir «qu'on +pourrait, par les voies de conciliation, arriver à l'établissement de +relations amicales entre les deux pays». Ce langage était remarquable: +en dépit de toutes les poussées du dehors et même de ses tentations +propres, le cabinet anglais persistait sincèrement dans les voies de +la conciliation. + +[Note 43: Séance du 10 août 1842 à la Chambre des communes.] + +Curieux et noble spectacle que celui de ces deux gouvernements +résistant l'un et l'autre aux ressentiments qui les entouraient, +risquant leur popularité pour sauvegarder l'intérêt vrai de leur pays +et maintenant, par leur seule sagesse, une paix qui, avec le moindre +laisser-aller de leur part, eût été bien vite compromise. Jusqu'à ce +jour, tout éclat a été évité: c'est beaucoup; mais on n'a pu faire +davantage. Depuis six mois que la question du droit de visite est +soulevée, on n'a pas fait un pas vers la solution, on s'en est plutôt +éloigné, et moins que jamais on entrevoit sur quel terrain pourra se +faire une transaction. + + +IX + +En France, si l'opposition faisait porter son principal effort sur les +affaires étrangères, elle ne négligeait pas cependant les questions de +politique intérieure. Sa tactique était de tout agiter en vue des +élections. Ainsi avait-elle provoqué, lors de l'adresse, de violents +débats sur l'affaire du recensement et sur les prétendues atteintes +portées à la juridiction du jury: mais ce n'étaient que des +escarmouches préliminaires. Le grand effort était réservé pour deux +propositions dont le dépôt avait été décidé, dès le début de la +session, dans les conciliabules des chefs de la gauche et du centre +gauche; l'une, de M. Ganneron, portait sur la réforme parlementaire, +l'autre, de M. Ducos, sur la réforme électorale; la première +interdisait à un grand nombre de fonctionnaires publics l'entrée de la +Chambre basse et stipulait que, sauf quelques exceptions, aucun député +ne pourrait recevoir une fonction salariée pendant la durée de son +mandat et une année après; la seconde étendait l'électorat à tous les +citoyens inscrits sur la liste du jury. Bien souvent déjà, depuis +1830, des tentatives de ce genre avaient été faites; seulement, +jusqu'alors, elles avaient été l'oeuvre de la gauche; le centre gauche +y avait été hostile ou tout au moins étranger. M. Thiers entre autres +s'y était toujours montré peu favorable; on n'a pas oublié comment, en +1840, pendant son ministère, il avait repoussé ouvertement la réforme +électorale et manoeuvré sous main pour faire «enterrer» la réforme +parlementaire. En 1842, au contraire, le centre gauche prend à son +compte le vieux programme de la gauche. M. Thiers n'a pas sans doute +plus de goût au fond pour ces mesures; mais, engagé dans une +opposition à outrance, il ne lui déplaît plus de les voir proposer, du +moment où c'est un moyen d'embarrasser la marche du cabinet. À ce +point de vue, la question de la réforme entrait dans une phase toute +nouvelle; on sait quel en devait être le dénouement. + +Approuvé, poussé même par le Roi, M. Guizot résolut, dès le premier +jour et sans un instant d'hésitation, d'opposer à ces propositions la +résistance absolue dans laquelle il devait se renfermer jusqu'à la +dernière heure de la monarchie. Il ne voulut même pas les laisser +prendre en considération. À son avis, le gouvernement se trouvait en +face d'une manoeuvre d'opposition qu'il devait déjouer par son +attitude décidée, non d'un mouvement sérieux d'opinion dont il fût +obligé de tenir compte. En effet, dans le pays même, aucun symptôme ne +révélait une volonté réelle de réforme; naguère, en 1840, quand on +avait essayé des banquets réformistes, l'agitation était demeurée +étroitement concentrée dans le parti radical. «Je n'avais, à ces deux +propositions, a écrit plus tard M. Guizot, aucune objection de +principe ni de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités +parlementaires étaient déjà légalement établies, et, en vertu de la +loi rendue en 1830 sur ma propre demande comme ministre de +l'intérieur, tout député promu à des fonctions publiques, était soumis +à l'épreuve de la réélection. Je ne pensais pas non plus que +l'introduction de toute la liste départementale du jury dans le corps +électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le droit électoral ne +dût pas s'étendre progressivement à un plus grand nombre d'électeurs. +Mais, dans les circonstances du temps, je regardais les deux +propositions comme tout à fait inopportunes, nullement provoquées par +des faits graves ou pressants, et beaucoup plus nuisibles qu'utiles à +la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt +national[44].» + +[Note 44: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 369, 370.] + +Le ministère était-il donc assuré, pour une résistance aussi nette, du +concours de toute sa majorité? Celle-ci, on le sait, était loin d'être +une et compacte. Elle comprenait, entre autres éléments, les +vingt-cinq ou trente membres du centre gauche qui suivaient MM. +Dufaure et Passy. Nous avons déjà eu occasion de parler du caractère +de M. Dufaure, de son indépendance un peu hérissée et maussade, de ses +évolutions toutes personnelles, de sa répugnance pour les attaches et +la discipline, de sa crainte des compromissions[45]. Il disait peu +auparavant, à la tribune: «Je n'appartiens, quant à moi, à aucune des +politiques qui croient se distinguer dans ce débat; je ne connais +aucun parti dans la Chambre qui puisse m'imposer son opinion.» Sans +doute, depuis le 29 octobre 1840, tout en ayant soin de ne pas se +laisser absorber par le parti ministériel, il ne l'avait abandonné +dans aucun des votes où l'existence du cabinet avait été mise en jeu. +L'effroi que lui inspirait la politique aventureuse de M. Thiers, le +ressentiment personnel qu'il gardait contre ce dernier à raison de +certains incidents des anciennes crises ministérielles, l'avaient +jusqu'à présent emporté, dans son esprit, sur son peu de goût pour M. +Guizot et sur sa vieille habitude de contredire le système de la +résistance. Toutefois, plus d'un symptôme faisait douter de la +persistance de son concours. Il rêvait visiblement un rôle +intermédiaire, une sorte de tiers parti prenant position entre les +ministériels et les opposants, ne se compromettant définitivement ni +avec les uns ni avec les autres, volontiers désagréable à tous les +deux, mais comptant pour s'imposer sur le besoin que chacun aurait de +son appui. La gauche n'avait pas été la dernière à deviner ces +dispositions; tantôt menaçants, tantôt caressants, ses journaux +s'étaient beaucoup occupés d'intimider ou de séduire ce qu'ils +appelaient le groupe Passy-Dufaure. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas +réussi; mais il leur semblait que la question des deux réformes était +une de celles où il y avait le plus de chance de séparer le nouveau +tiers parti de la majorité conservatrice. + +[Note 45: Cf. plus haut, t. IV, ch. I, § III.] + +La réforme parlementaire vint la première en discussion, le 10 février +1842. Des deux, c'était celle qui effarouchait le moins. Certains +conservateurs avaient contribué à y habituer les esprits, en lançant +étourdiment, sous le ministère du 1er mars, cette proposition Remilly +qui avait fait un moment tant de bruit[46]. Les orateurs de +l'opposition, entre autres M. de Rémusat, qui remporta en cette +circonstance un brillant succès de tribune, eurent soin de donner au +nouveau projet de réforme parlementaire la figure la plus modeste et +la plus inoffensive; ils firent remarquer qu'il s'agissait seulement +d'une prise en considération, c'est-à-dire de décider si la question +méritait d'être examinée. M. Guizot ne crut pas nécessaire +d'intervenir. Deux de ses collègues, M. Villemain et M. Duchâtel, +soutenus avec éclat par M. de Lamartine, firent valoir la place +occupée par les fonctionnaires dans la société française et le besoin +que la Chambre avait de leur expérience. M. Duchâtel, en particulier, +ne se borna pas à ces considérations théoriques; il avertit les +conservateurs qu'il s'agissait, avant tout, pour l'opposition, de +changer la direction de la politique générale en mutilant la majorité. +Malgré ces efforts, la prise en considération ne fut rejetée que par +198 voix contre 190. Évidemment, la plus grande partie du groupe +Dufaure avait voté avec la gauche. Si le ministère était vainqueur, il +l'était bien petitement. Les journaux firent remarquer que, sur les +198 voix de la majorité, il y avait plus de cent trente +fonctionnaires. Un tel résultat, succédant de près au vote sur le +droit de visite, laissait le cabinet debout, mais affaibli et ébranlé. + +[Note 46: Cf. plus haut, t. IV, ch. II, § VI.--J'ai exposé en cet +endroit les arguments invoqués pour et contre cette réforme.] + +C'était un préliminaire inquiétant pour la discussion de la réforme +électorale. Cette discussion s'engagea le 14 février. L'opposition, +encouragée par le demi-succès de sa première campagne, paraissait +pleine de confiance. Ne dut-elle pas, d'ailleurs, se sentir affermie +dans cette confiance et regarder la dislocation de la majorité comme +faite, quand elle vit sa proposition soutenue à la tribune par le chef +du centre gauche dissident, M. Dufaure, et par l'ancien orateur des +221, celui-là même qui venait de combattre la réforme parlementaire, +M. de Lamartine? M. Dufaure, mettant en relief le caractère très +modeste, presque insignifiant, de l'innovation proposée, y montra +l'application d'un système d'améliorations successives qui lui +paraissait rentrer dans l'esprit de la Charte, et il termina en +rappelant cette parole écrite par M. Guizot, en 1820: «Sachez +satisfaire ce qui est légitime, et vous aurez le plus fort point +d'appui pour réprimer ce qui est déréglé.» M. de Lamartine fut plus +véhément: «Mon Dieu, s'écria-t-il, il y a eu de tout temps et partout +des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles, +dans les corps politiques, dans les majorités; ce sont ceux qui se +refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres et +préparées. (_Murmures au centre._) C'est en vain que les pouvoirs +s'altèrent, se décomposent, se dénaturent, que les forces morales +mêmes du pays se corrompent, se démoralisent, s'abdiquent sous leurs +yeux; ils ne veulent pourvoir à rien; ils se cramponnent, immobiles et +toujours tremblants, à quoi que ce soit; ils saisiraient même le fer +chaud d'un despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils +ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger +pour les institutions, le mouvement. On a beau avoir loyalement servi +ces hommes intimidés dans tous leurs intérêts légitimes; on a beau +s'associer à eux dans tous les jours de combats;... du jour où vous +leur proposerez une mesure d'innovation la plus prudente,... de ce +jour-là, vous êtes leur ennemi. (_Longs applaudissements à gauche._) +Eh! mon Dieu! il y en a eu de ces hommes à toutes les époques: en 89, +en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte: ce +n'est pas de la personnalité que je fais. (_Bravos aux extrémités._) +S'il y avait de pareils hommes ici,--et plût à Dieu qu'il ne s'en +retrouvât jamais, de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque +chiffre sinistre à cause de leurs fautes! (_À gauche: très bien, très +bien!_)--s'il y avait de ces hommes, c'est à eux que je dirais: +Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux années de périls et +de combats passées ensemble pour les mêmes causes; ne vous refusez pas +aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou +plutôt offrez-la vous-mêmes! On dirait, à les entendre, que le génie +des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là +sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite et à y +rester immobiles, inertes, implacables.... (_Vive approbation à +gauche._) Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en +effet, tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un +gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État, une borne +y suffirait. (_Mouvement général et prolongé._)» Quand un orateur, +venu de la majorité, s'exprimait ainsi, la gauche pouvait se taire; +elle n'eût pu dire plus; elle n'avait qu'à applaudir. Les journaux +firent écho à ses bravos; ce mot de «borne» devait longtemps servir à +leurs polémiques. + +Les ministres se défendirent avec éclat. M. Guizot, qui attribuait +peut-être à son abstention l'issue incertaine de la discussion sur la +réforme parlementaire, s'engagea à fond. «J'ai beau regarder, dit-il, +j'ai beau chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans +l'état de la société, à la réforme électorale qu'on vous propose, +aucun motif réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et +sensé... Le mouvement qui a produit la question dont nous nous +occupons, est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité +par les journaux et les comités! (_Interruptions aux extrémités._)» À +l'origine de ce mouvement, le ministre dénonçait les factions hostiles +à la monarchie de Juillet; à son terme, il montrait le suffrage +universel. «Je suis pour mon compte, déclara-t-il, ennemi décidé du +suffrage universel. Je le regarde comme la ruine de la démocratie et +de la liberté!» S'élevant ensuite, suivant son habitude, pour +considérer de haut la situation: «Nous avons, messieurs, une tâche +plus rude qu'il n'en a été imposé à aucune époque; nous avons trois +grandes choses à fonder: une société nouvelle, la grande démocratie +moderne jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde; des institutions +nouvelles, le gouvernement représentatif jusqu'ici étranger à notre +pays; enfin une dynastie nouvelle... Eh bien, pour réussir dans ce qui +est la véritable tâche de notre temps, nous n'avons besoin que de deux +choses: de stabilité d'abord, puis de bonne conduite dans les affaires +journalières et naturelles du gouvernement... Vous faites précisément +le contraire... Vous altérez la stabilité des lois et des pouvoirs. +Vous semez l'incertitude partout. Et pourquoi? Est-ce en présence d'un +grand mouvement? Non, c'est pour satisfaire à un besoin faux, factice +ou pour le moins bien douteux et bien faible... Messieurs, ne vous +chargez pas si facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de +mettre sur vos épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement +est d'un si grand poids. Résolvez les questions obligées et repoussez +celles qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans +nécessité! (_Vive adhésion au centre._)» On ne pouvait exposer plus +éloquemment, plus noblement les raisons de ne rien faire, donner à +l'immobilité une plus fière tournure. Le ministre ne se contenta pas +de ces hautes considérations. En présence de ce qui s'était passé pour +la réforme parlementaire et des manoeuvres dissolvantes que faisaient +supposer l'attitude de M. Dufaure et de M. de Lamartine, il jugea à +propos de rappeler la majorité au sentiment de sa propre +responsabilité: «Vous nous avez engagés et soutenus dans une tâche +pesante, lui dit-il en terminant; je suis convaincu que vous êtes +décidés à nous y soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la +cause qui est la vôtre comme la nôtre. (_Oui! oui!_) Mais prenez +garde; prenez garde de ne pas affaiblir légèrement, par des motifs +insuffisants, ce pouvoir que vous voulez soutenir; prenez garde de ne +pas diminuer la force, quand vous ne diminuez pas le fardeau. +(_Profonde sensation._) Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir; +vous êtes partie du gouvernement; vous avez votre part de +responsabilité dans les affaires et devant le pays. Ne l'oubliez +jamais. Ne vous déchargez pas facilement de ce qui vous revient dans +le fardeau et dans la responsabilité.... Si jamais la force nous +manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop +faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité, +soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez +aperçus.» + +L'avertissement fut entendu et produisit son effet. En dépit de M. +Dufaure et de M. de Lamartine, 234 voix contre 193 repoussèrent la +prise en considération. Ce fut une nouvelle surprise en sens inverse. +Le vote précédent avait été plus mauvais qu'on ne s'y attendait; +celui-ci était meilleur; en tout cas il effaçait l'autre. M. de +Barante écrivait au comte Bresson, le 18 février 1842, au sortir de ce +débat: «La majorité qui a repoussé la proposition de réforme +électorale est un fait de haute importance: il était peu prévu. À +peine espérait-on le petit succès déjà obtenu contre la première +proposition. C'est que les centres sont bien plus conservateurs que +ministériels. Ils sont facilement irritables sur tout ce qui rapproche +des doctrines de la gauche ou de la politique aventureuse de M. +Thiers. J'ai assisté aux séances où M. Dufaure et M. de Lamartine ont +été si rudement accueillis et interrompus sans cesse, et j'ai pu juger +de la vivacité de ces excellents conservateurs. Maintenant la session +est jugée. Le ministère la traversera et en sortira avec un peu plus +d'autorité.» Cette victoire était bien la victoire personnelle de M. +Guizot dont l'éloquente intervention avait décidé les suffrages; et +cependant, M. de Barante, confirmant une observation qu'il avait déjà +faite avant la session, ajoutait: «Confiance et affection pour les +personnes ne sont pas choses à espérer en ce temps-ci. Les succès de +M. Guizot à la tribune sont très grands et presque incontestés, sans +que pour cela une opinion bienveillante vienne l'entourer et le +fortifier[47].» Le ministre, pour le moment, ne paraissait pas s'en +inquiéter. Optimiste de sa nature, il était entièrement à la joie et à +la confiance. «M. Guizot, écrivait M. Doudan le 24 février, très en +train d'esprit, ayant toutes les vertus des coeurs heureux, est tout +semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles +dans une rapide campagne[48].» L'opposition était la première à se +rendre compte que, sur la politique intérieure, elle était +définitivement battue: on le vit bien à son attitude lors de la loi +des fonds secrets qu'elle n'osa pas contester sérieusement. Quant à M. +Thiers, dégoûté de tenter une autre campagne parlementaire, il se +donnait à ses travaux historiques et tâchait d'oublier ses propres +défaites en reprenant le récit des victoires du premier Consul. + +[Note 47: _Documents inédits._] + +[Note 48: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 94.] + +Si favorables que fussent ces symptômes, M. Guizot ne se rendait pas +moins compte que les dispositions incertaines du «groupe +Passy-Dufaure» demeuraient un danger et que, pour avoir pleine +sécurité, il fallait trouver un moyen de rattacher plus étroitement ce +groupe au ministère. Le 25 avril 1842, le ministre des finances, M. +Humann, fut trouvé sans vie, la tête appuyée sur son bureau, la main +encore posée sur des papiers. Deux jours auparavant, il disait à un de +ses employés: «Je sens que je m'en vais, la vie que je mène m'épuise, +je n'en ai pas pour longtemps.» Cette mort faisait un vide sensible +dans le cabinet. Ombrageux, personnel, la main un peu lourde, mais +laborieux, d'une grande autorité financière dans la Chambre et dans le +monde des affaires, M. Humann était un ministre à la fois incommode et +considérable. Tout en sentant l'affaiblissement causé par cette perte, +M. Guizot y vit l'occasion de faire une avance à la fraction +incertaine du centre gauche. Dès le lendemain de la mort de M. Humann, +il proposa le portefeuille des finances à M. Passy. Celui-ci refusa +poliment, mais nettement: le nouveau tiers parti voulait garder son +indépendance. Ainsi rebuté, M. Guizot se tourna d'un tout autre côté +et donna un gage aux anciens 221; là aussi, il y avait des préventions +à dissiper, des défections à prévenir, des intrigues à déjouer: la +succession de M. Humann fut donc offerte à l'un des anciens collègues +de M. Molé, M. Lacave-Laplagne, qui l'accepta avec empressement. + + +X + +À l'intérieur, opposer un _veto_ immobile aux innovations politiques; +à l'extérieur, gagner du temps pour attendre l'occasion de sortir d'un +gros embarras diplomatique, c'était peut-être, de la part du cabinet, +une conduite sage, bienfaisante, nécessaire; ce n'était pas une +politique éclatante qui pût suffire à occuper et à dominer l'esprit +public. De là le désir de trouver quelque diversion. N'y avait-il rien +à tenter dans une direction différente, dans celle du progrès +matériel? On se trouvait précisément à l'époque d'une grande +transformation économique. Le fait le plus considérable de cette +transformation était, sans contredit, l'invention des chemins de fer. +À entendre même les saint-simoniens qui, pour ne plus exister à l'état +de petite église, n'en inoculaient pas moins leur esprit à une partie +de la bourgeoisie régnante, ce nouveau système de communications +constituait à peu près toute la civilisation moderne; et les disciples +d'Enfantin y montraient, avec un mélange bizarre de spéculation +financière et d'exaltation mystique, comme la propagation d'un nouvel +évangile destiné à remplacer l'ancien. Il y avait là une tendance +dangereuse et malsaine. Sans y céder, en maintenant au côté moral de +la civilisation la primauté qui lui appartient, on devait cependant +reconnaître que les rails et la locomotive inauguraient, non seulement +dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre intellectuel, en un mot dans +la vie sociale tout entière, une révolution aussi considérable que +celle dont quatre cents ans auparavant, l'invention de l'imprimerie +avait donné le signal. Établir et organiser les chemins de fer en +France, résoudre les problèmes nouveaux et difficiles qui s'y +rattachaient, décider par exemple les conditions législatives et +économiques de leur construction et de leur exploitation, trouver les +moyens financiers de mener rapidement à fin un tel travail, n'était-ce +pas une entreprise digne de tenter l'ambition du cabinet du 29 +octobre, l'occasion cherchée par lui de servir avec éclat les vrais +intérêts du pays, d'agir sur son imagination et de lui faire oublier +son malaise politique? Dès le 16 octobre 1841, le _Journal des Débats_ +avait mis en avant, non sans quelque solennité, l'idée de cette +diversion. «Qu'on y songe bien, disait-il, il est d'urgence dans +l'état présent des esprits, de saisir l'opinion d'une grande pensée, +de la frapper par un grand acte. Pour lutter contre le génie de la +guerre, le génie de la paix a besoin de faire quelque chose +d'éclatant. À l'oeuvre donc, et que la question soit promptement +résolue! Du moment où, grâce à Dieu, il n'y a pas un bon citoyen qui +veuille la guerre, on ne voit pas quel but d'activité on peut donner +au pays, sinon des entreprises productives. L'opinion travaillée est +inquiète, facile à égarer. Il est nécessaire de frapper un grand coup, +de ces coups que peut porter un gouvernement sincèrement dévoué à la +cause de l'ordre. Or quel autre grand acte a-t-on tout prêt?» + +La question n'était pas neuve, mais elle était à peu près entière: on +l'avait déjà beaucoup discutée, sans être parvenu à la résoudre. Ces +tâtonnements sont utiles à connaître pour apprécier l'oeuvre du +ministère du 29 octobre. Les premiers chemins de fer établis à la fin +de la Restauration, notamment celui de Saint-Étienne à la Loire, +n'étaient que des chemins de faible parcours, créés par des +industriels pour relier des centres de production houillers ou +métallurgiques avec des rivières et des canaux. Ce fut seulement en +1833, que les pouvoirs publics, envisageant l'établissement possible +d'un réseau de voies ferrées pour le transport des voyageurs et des +marchandises, ouvrirent un crédit de 500,000 francs destiné à faire +face aux premières études. Avec ces faibles ressources, le corps des +ponts et chaussées trouva moyen, en moins de deux ans, de faire le +projet de cinq grandes lignes partant de Paris et se dirigeant sur +Lille, le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux; ces lignes avaient une +longueur de 3,600 kilomètres, et la dépense était évaluée à un +milliard. L'énormité de ces chiffres n'était pas faite pour hâter la +solution; elle effarouchait les esprits timides et les disposait à +regarder une telle entreprise comme une chimère saint-simonienne. +Tandis que l'administration, avec sa méthode accoutumée, préparait des +plans gigantesques dont les ministres n'osaient pas demander +l'application, un homme d'initiative, ancien disciple d'Enfantin, M. +Émile Pereire, passant hardiment à l'exécution, se faisait accorder, +en 1835, la concession de la ligne de Paris à Saint-Germain et la +menait à fin en deux ans. Son exemple était suivi, et des lois +diverses concédaient, en 1836, les deux lignes de Paris à Versailles +et celle de Montpellier à Cette. Ces chemins de fer locaux, sans +influence possible sur le mouvement général du commerce, n'étaient en +quelque sorte que des spécimens. À ce point de vue, ils ne furent pas +sans effet sur l'opinion. La ligne de Saint-Germain surtout, inaugurée +en août 1837, au milieu d'une très vive curiosité, contribua à faire +mûrir l'idée des chemins de fer dans l'esprit du public parisien. + +Cependant, on était loin d'avoir un parti arrêté sur les conditions +dans lesquelles serait créé le grand réseau. Une question s'était +posée d'abord qui dominait toutes les autres: la construction +serait-elle faite par l'État ou par des compagnies? L'étranger +fournissait des exemples opposés: l'Angleterre et les États-Unis +avaient hardiment tout abandonné à l'initiative privée; en Belgique, +au contraire, et dans plusieurs parties de l'Allemagne tout était fait +par l'État. Chez nous, les deux systèmes eurent aussitôt leurs +partisans. En faveur de l'État, on faisait valoir que les chemins de +fer devaient être dans la main de l'administration comme toutes les +autres grandes voies de communication, qu'on ne pouvait abandonner à +des compagnies la fixation de tarifs intéressant si gravement la +fortune publique, qu'avec nos moeurs économiques les associations +n'étaient pas préparées à entreprendre cette oeuvre colossale, que nos +capitaux, peu aventureux d'habitude, ne se porteraient pas dans des +entreprises aussi nouvelles et aussi aléatoires, que dès lors la +spéculation serait seule à s'y jeter avec les abus et les désordres +dont, à ce moment même, elle donnait trop souvent le répugnant +spectacle. En faveur des compagnies, on répondait qu'il convenait +d'encourager l'initiative privée et l'esprit d'association, que la +puissance publique ne devait se substituer à eux qu'après +démonstration préalable de leur impuissance, que l'État construisait +très chèrement, que le charger de cette entreprise ce serait écraser +absolument ses finances, que le gouvernement n'avait d'ailleurs pas +intérêt à augmenter encore sa responsabilité et à s'aliéner les +nombreux intérêts nécessairement froissés par une telle +transformation. L'administration des ponts et chaussées, naturellement +portée à regarder avec dédain ou défiance l'initiative privée, était +fort ardente pour l'exécution par l'État; les économistes, les gens +d'affaires, ceux qui se piquaient d'idées libérales et, à leur suite, +la plupart des journaux, tenaient pour les compagnies. + +Ce fut le 6 mai 1837 que le gouvernement proposa pour la première fois +aux Chambres d'entreprendre la construction des grandes voies ferrées: +il les saisit, le même jour, de plusieurs projets de loi fixant les +conditions d'établissement des lignes de Paris à la Manche, de Paris à +Bordeaux et Bayonne, de Paris à la frontière de Belgique, et de Lyon à +Marseille. Les deux dernières devaient seules être construites tout de +suite en entier; les deux premières ne seraient poussées pour le +moment que jusqu'à Rouen et jusqu'à Orléans. Quant au mode +d'exécution, le ministère,--c'était alors celui de M. Molé,--avait été +fort embarrassé de trancher le débat existant entre les partisans de +l'État et ceux des compagnies. Au fond, il eût préféré l'État, mais sa +tactique étant de beaucoup ménager l'opinion, il se décida en faveur +des compagnies et proposa de leur concéder les lignes en question, +soit par adjudication, soit par traités directs, à charge pour l'État +de leur accorder des subventions sous des formes diverses. Tout en +faisant ces propositions, le ministère laissa voir que seule, la +crainte de ne pas obtenir les crédits nécessaires l'avait fait +renoncer à la construction par l'État. Une telle attitude n'était pas +le moyen d'en imposer à des esprits que la nouveauté et la gravité du +problème rendaient déjà fort perplexes. Ajoutez que le cabinet, qui +venait de se reconstituer, le 15 avril, en dehors de tous les grands +chefs parlementaires, rencontrait une opposition très vive et n'avait +guère d'autorité sur ceux-là mêmes qui paraissaient constituer sa +majorité. Après une discussion de trois jours, assez ardente, mais peu +décisive, l'impression dominante fut que la question n'était pas +suffisamment étudiée et que la Chambre ne pouvait se faire un avis. +Tous les projets furent ajournés. + +Le cabinet se persuada, ou se laissa persuader par l'administration +des travaux publics, que la Chambre, en ajournant ces premiers +projets, avait marqué son éloignement pour le système des compagnies. +Il constitua une commission extra-parlementaire dont M. Legrand, +l'habile directeur des ponts et chaussées, fut l'âme. Un vaste projet +d'ensemble en sortit, très étudié, très complet, très fortement conçu, +mais très systématique: neuf lignes principales y étaient prévues, +dont sept, partant de Paris, aboutissaient à la frontière belge, au +Havre, à Nantes, à Bayonne, à Toulouse, à Marseille, à Strasbourg; +deux autres allaient de Bordeaux à Marseille et de Marseille à Bâle; +soit 4,400 kilomètres de voies ferrées et une dépense d'un milliard; +pour le moment, on n'entreprenait que 1,488 kilomètres. Ces grandes +lignes devaient être établies par l'État; on ne réservait à +l'industrie privée, officiellement proclamée incapable de toute +entreprise considérable, que les embranchements et les chemins +secondaires. Apporté à la Chambre des députés, le 15 février 1838, le +projet rencontra tout de suite un accueil peu favorable; les uns le +combattaient par conviction économique; beaucoup d'autres saisissaient +l'occasion de faire échec au ministère. Nommée sous cette double +impression, la commission fut nettement hostile. Symptôme +significatif, elle renfermait les personnages les plus en vue de +l'opposition, MM. Arago, Odilon Barrot, de Rémusat, Duvergier de +Hauranne, Billault, Berryer, et enfin M. Thiers. Celui-ci s'était +montré, dès l'origine, peu favorable aux chemins de fer; il haussait +dédaigneusement les épaules quand on parlait de leur immense avenir: +obstination routinière qui surprend dans cet esprit, par d'autres +côtés, si ouvert et si rapide. Sans doute, en 1835, un voyage à +Liverpool et la vue des locomotives en marche l'obligèrent à +reconnaître, de plus ou moins bonne grâce, que «les chemins de fer +présentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs», mais +il se hâta d'ajouter que «l'usage en était limité au service de +quelques lignes fort courtes et aboutissant à de grandes villes comme +Paris.» L'année suivante, alors qu'il était ministre, voulant établir +dans une discussion sur les droits de douane qu'on n'aurait jamais +besoin de grandes quantités de rails, il avait dit à la tribune: «Si +l'on venait m'assurer qu'on fera, en France, cinq lieues de chemin de +fer par année, je me tiendrais pour fort heureux.» On comprend dès +lors que M. Thiers, dans la commission de 1838, n'eût pas scrupule de +faire échouer le projet du ministère. Le rapport fut confié à M. Arago +chez qui, en cette circonstance, le parti pris de l'opposant altéra +singulièrement la clairvoyance du savant. Il ne se contenta pas, en +effet, de marquer pour l'industrie privée une préférence qui pouvait +se défendre et de contester les moyens financiers indiqués dans le +projet; il parut vouloir s'en prendre aux chemins de fer eux-mêmes de +l'intérêt que leur portait le gouvernement. À l'entendre, le moment +n'était pas encore venu de se lancer dans un travail d'ensemble et +d'engager simultanément plusieurs grandes lignes; mieux valait +attendre, pour profiter des découvertes que feraient les nations plus +pressées. Il contestait l'importance que l'exposé des motifs +attribuait aux chemins de fer sous le rapport du transit; il exprimait +aussi des doutes sur leur valeur stratégique, et annonçait que le +transport en wagons efféminerait les soldats, en leur faisant perdre +l'habitude des grandes marches[49]. En fin de compte, le rapport +concluait au rejet pur et simple de tout le projet. La discussion +publique porta presque exclusivement sur la question de savoir s'il +fallait réserver l'exécution à l'État ou la confier aux compagnies. +Elle fut, de part et d'autre, fort remarquable, et servit beaucoup à +éclairer l'esprit public sur ces questions nouvelles et difficiles. Il +fut tout de suite visible que les adversaires économiques de l'État +joints aux adversaires politiques de M. Molé, auraient la majorité. +Vainement le ministère, corrigeant après coup ce que l'influence de +l'administration des ponts et chaussées avait donné de trop absolu à +son projet, offrit de transiger, en le réduisant à quatre lignes et en +se déclarant prêt à accepter l'intervention de l'industrie privée pour +deux d'entre elles; vainement finit-il par ne demander qu'une seule +ligne, celle de la frontière de Belgique; vainement insista-t-il sur +la nécessité de commencer, ne fût-ce que par un bout, ces chemins de +fer tant demandés, et chercha-t-il à effrayer les adversaires de la +loi, en leur montrant quelle responsabilité ils assumeraient par un +refus absolu[50], rien ne put agir sur le parti pris de l'opposition. +Le projet fut rejeté à l'énorme majorité de 196 voix contre 69. + +[Note 49: Déjà, en 1836, à propos du chemin de fer de Versailles, M. +Arago avait combattu l'idée de creuser un tunnel à Saint-Cloud; il +déclarait qu'il faudrait au moins cinq ou six ans pour le mener à +terme, et que les voyageurs qui se risqueraient dans ce dangereux +passage en sortiraient avec des fluxions de poitrine.] + +[Note 50: M. Martin du Nord, ministre des travaux publics, s'exprima +ainsi: «Ce serait par un refus pur et simple que vous répondriez à nos +propositions, à nos efforts?... Prenez-y garde! Songez à votre +responsabilité, après ce qui s'est passé dans la dernière session. +Tout le monde dit: il faut des chemins de fer...»] + +Le ministère, fort docile de sa nature, vit dans ce vote une +invitation à reprendre le système des compagnies que lui-même avait +proposé sans succès, en 1837. Il s'y conforma sans retard. Dès les 6 +et 7 juillet 1838, deux lois concédèrent à des sociétés particulières +les chemins de Paris à Rouen et de Paris à Orléans: si ce n'était plus +un vaste plan d'ensemble, c'était du moins le commencement des grandes +lignes. On recourut au même système pour la concession de quelques +chemins secondaires, comme ceux de Strasbourg à Bâle et de Lille à +Dunkerque. Mais bientôt les compagnies concessionnaires, trop +faiblement constituées, se trouvèrent aux prises avec des embarras +qu'aggravèrent encore d'une part les excès d'une spéculation affolée, +d'autre part, les crises intérieures et extérieures des années 1839 et +1840. Elles se déclarèrent incapables de remplir leurs obligations; +les unes, comme celle du chemin de fer de Rouen, renoncèrent à +poursuivre leur entreprise; d'autres, comme celle d'Orléans, +essayèrent de tenir bon, en implorant les secours de l'État. Plusieurs +lois furent votées, en 1840, pour venir en aide, sous des formes +variées, aux sociétés en détresse. Cette expérience semblait donner +raison à ceux qui, dès le début, avaient mis en doute la puissance de +l'initiative privée. En tous cas, elle n'était pas faite pour donner +plus de hardiesse aux capitaux français. + +Telle était la situation, à l'avènement du ministère du 29 octobre. +Par l'effet de tous ces avortements législatifs et pratiques, il n'y +avait, au 31 décembre 1840, que 433 kilomètres de chemins de fer en +exploitation[51]. Rien n'était même commencé ou seulement décidé pour +la plupart des lignes principales, celles de Paris à la Belgique, de +Paris à Lyon et à Marseille, de Paris à Strasbourg, d'Orléans à Nantes +et à Bordeaux. La France s'était laissé devancer de beaucoup par les +nations étrangères, non seulement par les États-Unis, l'Angleterre et +la Belgique, mais par l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche. «En fait +de chemins de fer, nous sommes maintenant à la queue de l'Europe», +disait le _Journal des Débats_, en octobre 1841[52]. Aussi la feuille +ministérielle déclarait-elle le moment venu d'en finir avec «ces +indécisions, ces pompeux manifestes aboutissant à des actes mesquins +ou à des négations pures». «Il le faut, ajoutait-elle, pour que +l'honneur national reste sauf et pour que la dynastie s'affermisse; il +le faut pour le renom et la durée de nos institutions; il le faut pour +l'ordre des rues et pour celui des intelligences.» + +[Note 51: Voici la progression des longueurs exploitées: au 31 +décembre 1830, 37 kilomètres; 1836, 147 kilomètres; 1837, 166 +kilomètres; 1838, 181 kilomètres; 1839, 246 kilomètres; 1840, 433 +kilomètres; 1841, 571 kilomètres. Quarante ans plus tard, il y avait +plus de 24,000 kilomètres en exploitation.] + +[Note 52: En effet, à cette date,--fin de 1841,--la France n'avait que +877 kilomètres décidés, dont 541 exploités. Les États-Unis avaient +15,000 kilomètres décidés, dont 5,800 exploités; l'Angleterre, 3,617 +kilomètres décidés, dont 2,521 exploités; la Belgique, 621 kilomètres +décidés, dont 378 exploités; la Prusse et l'Allemagne, 2,811 +kilomètres décidés, dont 627 exploités; l'Autriche, 877 kilomètres +décidés, dont 747 exploités.] + +En abordant cette tâche où venaient d'échouer tous ses prédécesseurs, +le ministère du 29 octobre avait sur eux ce double avantage que tant +de discussions avaient fini par élucider les problèmes, et surtout que +tant de retards avaient fait sentir à tous la nécessité d'en finir. +Néanmoins, à un autre point de vue, la situation était plus difficile +qu'en 1837 ou en 1838. On sait en effet quelles étaient, pour nos +finances naguère si prospères, les conséquences de la crise de 1840: +les armements avaient produit, dans les budgets de 1840 à 1843, des +déficits constatés ou prévus de près de 500 millions; de plus, les +travaux extraordinaires, civils ou militaires, définitivement votés +par la loi du 25 juin 1841, s'élevaient à une somme égale: c'est ce +que les adversaires de M. Thiers appelaient le milliard du 1er +mars[53]. Trouver dans un budget à ce point engagé les ressources +nécessaires à la construction des chemins de fer, était une tâche +malaisée. Toutefois, le ministère ne se laissa pas arrêter par des +considérations de prudence financière qui lui eussent paru décisives +en d'autres circonstances: il estima, non sans raison, que +l'entreprise ne pouvait être plus longtemps retardée, et que, +d'ailleurs, elle constituait au plus haut degré un de ces travaux +productifs pour lesquels on pouvait sans scrupule engager l'avenir. + +[Note 53: Voy. plus haut, t. IV, ch. V, § XII.] + +Un projet de loi fut donc présenté, le 7 février 1842, comprenant la +construction des six grandes lignes de Paris à la frontière de +Belgique, au littoral de la Manche, à Strasbourg, à Marseille et à +Cette, à Nantes, à Bordeaux: vaste ensemble que la commission devait +encore étendre, en y ajoutant les lignes de Bordeaux à Marseille, de +la Méditerranée au Rhin, d'Orléans sur le centre de la France par +Bourges, et de Bordeaux à Bayonne. Quant au mode d'exécution, il ne +pouvait être question de tout remettre aux compagnies qui venaient de +se montrer impuissantes, ni de tout réserver à l'État contre le +monopole duquel la Chambre s'était prononcée en 1838. Estimant que de +semblables conflits doivent presque toujours finir par une +transaction, le ministère imagina un système mixte où il était fait +appel aux deux forces. L'État prenait à sa charge les acquisitions de +terrain[54], les terrassements, les ouvrages d'art et les stations; à +ces conditions, il était propriétaire de la ligne. Quant aux +compagnies, elles étaient admises à prendre à bail l'exploitation, +sous la charge pour elles de poser la voie de fer, de fournir le +matériel et d'entretenir l'un et l'autre. Les baux, soumis à +l'approbation du législateur, détermineraient la durée et les +conditions de l'exploitation, ainsi que les tarifs des transports. À +l'expiration des baux, la valeur de la voie de fer et du matériel, +établie à dire d'experts, serait remboursée à la compagnie fermière +par la compagnie qui lui succéderait ou par l'État. La part de l'État +dans la construction des lignes était, on le voit, plus considérable +que celle des compagnies: c'était la conséquence naturelle du +discrédit alors jeté sur ces dernières par la récente crise. La +dépense totale à la charge de l'État était évaluée approximativement à +475 millions, chiffre--soit dit en passant--très au-dessous de la +réalité. Il n'était question d'ouvrir immédiatement que 126 millions +de crédits, dont 13 millions sur la fin de l'exercice 1842 et 29 +millions sur l'exercice 1843. Pour faire face à cette dépense, il ne +fallait pas compter sur les emprunts autorisés, l'année précédente, +jusqu'à concurrence de 450 millions, car ils étaient destinés à payer +les travaux militaires et civils prévus par la loi du 25 juin 1841; ni +sur les disponibilités de la caisse d'amortissement, car elles +allaient être, pendant plusieurs années, absorbées par les découverts +des budgets. On avait donc l'intention de mettre la dépense des +chemins de fer provisoirement à la charge de la dette flottante, +jusqu'à ce que l'extinction des découverts des budgets permît de +consolider cette dette avec les réserves de l'amortissement, ou, si +cette ressource manquait, jusqu'à ce qu'il fût fait un autre emprunt. +À ce moment, la réserve de l'amortissement, composée des sommes votées +au budget pour le rachat des rentes et demeurées sans emploi parce que +ces rentes se trouvaient au-dessus du pair, était évaluée à environ 75 +millions par an; de plus, la progression annuelle du revenu public +n'était pas moindre de 19 à 20 millions, et la construction même des +chemins de fer devait accroître cette progression. Si lourde donc que +fût l'opération, elle ne paraissait pas au-dessus des forces +financières de la France: à une condition toutefois, c'était que la +paix ne serait pas troublée d'ici à plusieurs années; il eût été en +effet très grave d'être surpris par la guerre, avec toutes les +ressources ainsi engagées. + +[Note 54: Il était stipulé que l'État devait se faire rembourser les +deux tiers de cette dépense d'acquisition par les départements et par +les communes intéressés. Mais cette disposition souleva dans la +pratique tant de réclamations, qu'on dut l'abroger en 1845.] + +Le projet fut assez bien accueilli. La solution proposée semblait +indiquée par les circonstances, et surtout on sentait qu'il fallait à +tout prix éviter un nouvel avortement. Ces sentiments prévalurent +aussitôt dans la commission nommée par la Chambre des députés. «Votre +commission, disait le rapport, pense que ce projet est, en ce moment, +le plus raisonnable qu'on puisse adopter.» Puis, après avoir indiqué +quelques modifications secondaires, il se terminait ainsi: «La +commission a été fermement et constamment unanime pour désirer que le +projet de loi ait un utile résultat, que toutes les opinions de +détail, après avoir cherché à obtenir par la discussion un légitime +triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre, et que la +création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous +comme une grande oeuvre nationale.» Ce langage avait d'autant plus +d'action que le rapporteur, loin d'être un ministériel docile, se +piquait d'indépendance: c'était M. Dufaure. Sa puissance de travail, +la netteté vigoureuse de son esprit, son entente des questions +d'affaires, aidèrent beaucoup au succès du projet. Il paraissait mieux +à sa place que le président de la commission, M. de Lamartine: c'était +le temps, il est vrai, où le chantre d'Elvire se défendait presque +d'être un poète et mettait une étrange coquetterie à faire croire +qu'il était un homme de chiffres[55]. + +[Note 55: M. Duvergier de Hauranne, qui faisait partie de la +commission des chemins de fer, disait plaisamment, à propos des +travaux de cette commission: «Pendant les cinquante ou soixante +séances que M. de Lamartine présida, il ne lui arriva pas une seule +fois de comprendre que deux et deux font quatre.» (_Notes inédites de +M. Duvergier de Hauranne._)] + +La discussion commença, le 26 avril 1842, à la Chambre des députés, et +se prolongea pendant quinze jours. On ne contesta pas sérieusement le +principe même de la loi, le concours des deux forces de l'État et de +l'industrie privée. Les partisans de cette dernière estimaient sans +doute qu'on avait fait la part bien large à l'État; mais après l'échec +récent des compagnies, ils se sentaient empêchés de demander davantage +pour elles. Ils se préoccupèrent seulement de réserver l'avenir, et +l'un d'eux, M. Duvergier de Hauranne, proposa un amendement en vertu +duquel les lignes comprises dans le projet, mais non immédiatement +exécutées, «pourraient être concédées à l'industrie privée en vertu de +lois spéciales et aux conditions qui seraient alors déterminées». +«Comme je ne veux pas l'ajournement du projet, dit M. Duvergier de +Hauranne en développant sa proposition, je suis disposé à accepter le +système du gouvernement quant aux fragments de ligne que nous allons +entreprendre... L'État veut essayer: qu'il essaye, j'y consens +volontiers; mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'on décrète comme +système général et absolu un système si peu éprouvé.» Tout en ne +contestant pas au fond la réserve faite pour les lois futures, en +affirmant même qu'elle allait de soi, les ministres eussent préféré ne +pas la voir formulée si expressément; ils craignaient que le système +de leur projet n'en fût affaibli. Mais M. Duvergier de Hauranne +insista avec sa ténacité, avec son énergie habituelle, et la majorité +lui donna raison. C'était une porte ouverte aux compagnies; celles-ci +ne devaient pas tarder à en profiter pour prendre, dans la +construction des grandes lignes, une part beaucoup plus considérable +qu'on ne songeait à la leur accorder en 1842. + +À défaut des objections de principe qu'elle ne croyait pas pouvoir +faire contre le projet, l'opposition, conduite par M. Thiers, porta +l'attaque sur un autre point. Elle demanda qu'au lieu de partager, dès +le commencement des travaux, les efforts entre les diverses lignes, on +les concentrât sur une ligne unique, celle de la frontière de Belgique +à Paris et de Paris à Marseille. C'était rétrécir, mutiler le projet, +retomber dans les mesures incomplètes et isolées des années +précédentes. M. Thiers argua de l'état budgétaire qu'il peignit fort +en noir, bien qu'il en fût le premier responsable. «Vous bravez +financièrement, s'écria-t-il, une situation beaucoup plus inquiétante +qu'aucune des situations politiques que vous avez traversées.» Chez +lui, ce n'était pas seulement désir de faire échec au cabinet; en +dépit des démentis que les événements lui avaient déjà donnés, il +avait gardé quelque chose de son scepticisme originaire à l'égard des +voies ferrées. Protestant contre «l'engouement» dont elles étaient +l'objet, il se risqua encore à faire d'étranges prédictions; il +affirmait, par exemple, que si les ouvriers venaient jamais, ce dont +il doutait, à se servir des chemins de fer, les paysans n'en feraient, +en tout cas, aucun usage. M. Duchâtel, bien que fort occupé, en sa +qualité de ministre de l'intérieur, de l'administration politique, +n'oubliait pas qu'il avait été un économiste et un homme d'affaires +fort distingué; ainsi fut-il amené à prendre l'un des premiers rôles +dans cette discussion. Ayant discerné nettement, dès le premier jour, +cet avenir des chemins de fer que M. Thiers ne savait pas voir, il se +fit le champion décidé du réseau complet et simultané, et combattit +vivement ceux qui prétendaient se borner à un essai timide et partiel. +Sa parole, comme toujours, précise et claire, fit une grande +impression sur la Chambre. M. Thiers, d'ailleurs, ne fut pas suivi en +cette circonstance par tous ses amis politiques: M. Billault, entre +autres, parla en faveur du projet ministériel. Le scrutin donna raison +à ceux qui voulaient que la France, confiante en sa force, entrât +résolument dans la nouvelle carrière: l'amendement en faveur de la +ligne unique fut repoussé par 222 voix contre 152. + +Le ministère n'eut pas seulement à déjouer la manoeuvre de +l'opposition, il lui fallut aussi, d'un bout à l'autre du débat, +résister à ce qu'on put appeler alors «le débordement de l'esprit de +localité». Pas un député qui ne prétendît faire passer le chemin de +fer par son arrondissement: témoin ce M. Durand de Romorantin, ainsi +désigné du nom de la ville qu'il représentait, qui, lors du vote de la +ligne de Bourges, proposait gravement et naïvement d'ajouter ces mots: +«par Romorantin». L'approche des élections rendait les exigences plus +âpres. Ce fut à croire, par moments, qu'on ne s'en tirerait pas. On y +parvint cependant, grâce aux efforts unis du gouvernement et de la +commission, grâce aussi à l'espèce d'association mutuelle contractée +entre les députés des régions qui profitaient des tracés proposés; ces +députés s'étaient concertés pour repousser toute modification. + +Ces divers incidents ne furent pas les seules difficultés que le +projet de loi dut surmonter. Par une coïncidence fatale, au cours même +de la discussion, le 8 mai 1842, survint l'effroyable accident du +chemin de fer de Versailles. C'était un dimanche: les grandes eaux +avaient attiré les promeneurs en foule. Au retour, un train direct +composé de quinze wagons et de deux locomotives avait à peine dépassé +la station de Bellevue, que la locomotive de tête s'arrêta, par suite +d'une rupture d'essieu. L'autre machine et le train se précipitèrent +alors sur cet obstacle. Ce ne fut plus bientôt qu'un monceau informe +où l'incendie éclata. Les portières, fermées à clef suivant l'usage du +temps, empêchaient les voyageurs de s'échapper. Plus de cinquante +personnes, dont l'amiral Dumont d'Urville, périrent en quelques +minutes sur cet épouvantable bûcher. La consternation et la colère +furent immenses dans Paris. On s'en prenait à la compagnie +concessionnaire et même aux chemins de fer en général. Peu s'en fallut +que le populaire ne mît le feu à la gare Montparnasse. Ce n'était pas +fait pour faciliter la tâche de ceux qui demandaient alors au pays et +aux pouvoirs publics un effort puissant et hardi en vue de multiplier +les voies ferrées. On put craindre un moment que tout ne se trouvât +arrêté ou au moins retardé. «Quelle effroyable calamité au point de +vue de l'intérêt public! écrivait alors M. Léon Faucher à un de ses +correspondants d'Angleterre. Dans un pays comme le nôtre, où +l'industrie des chemins de fer est récente et ne faisait que des +progrès très lents, cette catastrophe devait porter l'épouvante dans +les esprits. L'accident, survenant au milieu de la discussion du +projet de loi sur les grandes lignes de chemin de fer, a reculé notre +avenir d'un ou deux ans sous ce rapport. Le public, se livrant à +l'emportement des premières impressions, s'est mis à hurler contre les +compagnies... Les capitalistes, qui semblaient le plus disposés à se +jeter dans ces entreprises, reculent devant la responsabilité qui peut +en résulter pour eux. C'est ainsi que MM. de Rotchschild renoncent à +exécuter le chemin de Paris à la frontière belge... etc., etc. J'ai +tenté de me mettre en travers de ce torrent... Mais vous savez qu'on +n'arrête pas une déroute. J'attendrai désormais que le calme renaisse +dans les esprits[56].» + +[Note 56: Lettre du 15 mai 1842. (Léon FAUCHER, _Biographie et +Correspondance_, t. I, p. 119.)] + +En fin de compte et malgré toutes ces difficultés, le projet de loi +fut adopté, sans avoir été altéré dans aucune de ses dispositions +principales. Au vote sur l'ensemble, il réunit 255 voix contre 83. À +la Chambre des pairs, le succès fut plus complet encore: la minorité +ne compta que 6 voix. Le vote de cette loi marquait une époque dans +l'histoire des chemins de fer en France. Il mettait fin à une trop +longue période d'inertie, de tâtonnements, et donnait l'impulsion +décisive au grand oeuvre. Notre réseau ferré date de là. La +construction devait dès lors en être continuée sans interruption, +quoique avec des vicissitudes et des crises dont nous aurons à +reparler. Quant aux principes adoptés en 1842, ils pourront, dans +l'avenir, recevoir quelques tempéraments: lorsque les capitaux seront +devenus, avec l'expérience, plus puissants, plus confiants, mieux +accoutumés à s'associer, on sera amené à augmenter la part des +compagnies; mais, alors même, on demeurera fidèle ou du moins on +reviendra toujours à ce régime mixte, à ce concours des deux forces de +l'État et de l'initiative privée que le ministère du 29 octobre avait +pour la première fois organisé et qui devait être, en matière de +chemins de fer le vrai système français. + + +XI + +Le parlement avait fini ses travaux. Dans la session de 1842 comme +dans celle de 1841, la majorité n'avait manqué aux ministres dans +aucun des votes qui mettaient en jeu leur existence. C'était beaucoup +après les crises qu'on venait de traverser. Toutefois, M. Guizot +souffrait de n'être pas mieux le maître de cette majorité. Que de fois +il avait dû renoncer à braver ses préventions ou à brusquer ses +faiblesses! Jamais il ne s'était senti pleinement assuré du lendemain. +C'est que la Chambre qui s'était cru nommée, trois ans auparavant, +pour faire prévaloir une tout autre politique, ne le suivait qu'en +forçant chaque jour sa nature. Issue de la trop fameuse coalition, +«enfant chétif et revêche d'une mère malheureuse[57]», elle n'avait su +ni faire triompher les idées de cette coalition ni s'en dégager +pleinement. Si, en dépit de son origine, elle avait donné +successivement des majorités nombreuses à tous les ministères, ces +majorités semblaient toujours près de se décomposer. C'était là un mal +de naissance, et M. Guizot n'y voyait de remède que dans des élections +nouvelles. Le moment lui sembla favorable pour y procéder. Il se +flattait que rien ne restait des conditions troublées et équivoques +dans lesquelles s'étaient faites les élections de 1839, des mélanges +de partis, des confusions de programmes qui avaient alors jeté le +désarroi dans les esprits. Cette fois, tout ne se présentait-il pas +simple et clair? La politique conservatrice et celle de gauche se +trouvaient seules en présence, l'une et l'autre soutenues par tous +leurs partisans. À une question nettement posée, on devait s'attendre +que le pays ferait une réponse nette. Le 13 juin 1842, une ordonnance +prononça la dissolution de la Chambre et convoqua les électeurs pour +le 9 juillet. + +[Note 57: C'est ainsi que la qualifiait alors M. Rossi, dans la +Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1842.] + +Au premier abord, il ne parut pas qu'aucun grand vent d'opinion +s'élevât dans le pays, soit d'un côté, soit de l'autre. Partout le +calme plat. «Il n'y a point de véritable agitation électorale, +écrivait M. Mossi le 15 juin. Ôtez les journaux, les candidats et +quelques faiseurs officiels ou non officiels, tout est paisible, +froid, indifférent. Il n'y a pas une question, pas un intérêt qui +remue profondément le pays... Chacun est bien résolu à ne s'occuper +que de ses affaires, jusqu'à ce qu'un événement majeur vienne l'en +arracher.» Et le même observateur ajoutait, un peu plus tard: «On +n'aperçoit pas la moindre agitation politique dans le pays; il s'élève +par-ci par-là des débats personnels; il n'y a pas de combat sérieux, +spontané, populaire, entre deux principes et deux politiques[58].» Au +point de vue des moeurs publiques, il n'y avait pas lieu de se +féliciter d'un pareil état de choses. Mais, en fait et pour le moment, +l'impression générale était que cette indifférence profiterait à un +ministère qui garantissait précisément, à ce pays dégoûté de la +politique, le repos à l'intérieur et la paix au dehors. M. Guizot y +comptait; quelques-uns de ses amis n'avaient qu'une crainte, c'était +que les conservateurs, arrivant en trop grand nombre dans la Chambre +future, ne crussent pouvoir s'y passer toutes leurs fantaisies. À +gauche même, on ne doutait pas que le gouvernement n'obtînt une forte +majorité[59]. + +[Note 58: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin +et 1er juillet 1842.--M. Léon Faucher, dans une lettre à M. Grote, en +date du 15 mai 1842, se plaignait de l'énervement général. «La passion +politique n'existe plus», disait-il. (Léon FAUCHER, _Biographie et +Correspondance_, t. I, p. 120.)] + +[Note 59: «Un mois avant l'élection, écrivait peu après M. Duvergier +de Hauranne, nous étions bien convaincus que le ministère obtiendrait +une grande majorité.» (_Notes inédites._)] + +Ni cette confiance ni cette désespérance n'étaient fondées. Le +ministère et l'opposition, qui déjà au mois de janvier n'avaient pas +prévu l'effet considérable que devait produire l'affaire du droit de +visite dans le parlement, ne pressentaient pas mieux, au mois de juin, +son contre-coup électoral. En effet, tandis que tous les autres griefs +de la gauche laissaient froid le public, il se trouva que ce droit de +visite éveillait, chez les électeurs, les mêmes susceptibilités, les +mêmes ressentiments que naguère chez les députés. Alors, de l'horizon +tout à l'heure si calme, s'éleva une brise qui enfla les voiles +jusque-là inertes des candidatures opposantes, et qui, tournant même +bientôt en bourrasque, menaça de faire chavirer plus d'une barque +ministérielle. Les meneurs de gauche donnèrent aussitôt pour mot +d'ordre de faire porter exclusivement sur ce point toute la polémique. +Vainement le _Journal des Débats_ répondait-il que la question n'en +était plus une, puisque le ministère avait promis de ne pas ratifier +la convention de 1841, les électeurs paraissaient croire qu'on les +appelait à voter pour ou contre le droit de visite. Les conservateurs +étaient embarrassés, intimidés, et le laissaient voir; quelques-uns ne +trouvaient pas d'autre moyen de sauver leur candidature personnelle +que de faire, sur cette question, chorus avec la gauche. + +Les premières élections connues furent celles de Paris: sur douze +députés élus, l'opposition en avait dix, dont deux républicains +avoués. Les journaux de gauche poussèrent un cri de joie; le +_National_ proclama que le pouvoir venait d'être condamné par «la +ville qui était en possession de juger et d'exécuter les +gouvernements». Quand arrivèrent les résultats des départements, +l'opposition ne cessa pas de triompher. Était-ce donc qu'elle y avait +la majorité? Non, il s'en fallait. Mais le ministère, lui aussi, était +loin d'avoir obtenu le succès sur lequel il comptait. À vrai dire, +bien qu'il y eût quatre-vingt-douze députés nouveaux, la Chambre ne +différait pas de la précédente: même proportion des partis, même +tempérament des individus. Le cabinet, en s'attribuant toutes les voix +conservatrices, pouvait encore annoncer dans ses journaux qu'il avait +une majorité d'environ 70 voix, mais c'était une majorité composite, +précaire, à la merci de la première bouderie de tel petit groupe, de +la première intrigue de tel ambitieux. Et la bouderie comme l'intrigue +étaient à prévoir. Le gouvernement n'avait donc pas fait un pas: il se +retrouvait en face des anciennes difficultés, des anciens périls, +aggravés par le fait même d'une déception si notoire. + +Tout en protestant contre les affectations de victoire de +l'opposition, la presse ministérielle ne pouvait s'empêcher de laisser +voir son désappointement. «Nous ne le cachons pas, disait le _Journal +des Débats_ du 12 juillet, nous espérions que la majorité gagnerait en +nombre.» Dans l'intimité, les conservateurs avouaient plus +complètement encore leur échec. «Les élections nous ont été moralement +peu favorables, écrivait M. Désages à M. de Jarnac; ce serait se faire +illusion que de penser le contraire. La session d'hiver sera +évidemment très laborieuse[60].» M. de Barante s'exprimait ainsi, dans +une lettre à son beau-frère: «En somme, le ministère et nous autres, +amis du bon ordre, nous avons été trompés dans nos espérances. Il y +aura majorité, mais pas plus grande qu'auparavant. Les passions +seront plus animées, la session orageuse et le gouvernement moins +fort... En ce moment, malgré l'apparence, ce n'est pas tel ou tel nom +propre contre lequel il y a tant de déchaînement. C'est une crainte de +voir le pouvoir s'établir. Le cabinet du 29 octobre rencontre pour +adversaires les passions qui ont renversé le ministère du 15 avril en +1839 et qui, depuis lors, ont été enhardies et en continuelle +excitation[61].» Quant à M. Guizot, il ressentait le coup d'autant +plus rudement qu'il avait espéré davantage; il se raidissait pour ne +pas se laisser aller au découragement, mais il était triste. Ouvrant à +l'un de ses correspondants le fond de son âme, il lui écrivait: «Vous +m'avez quelquefois reproché de n'avoir pas assez bonne opinion de la +sagesse du pays. J'en ai eu trop bonne opinion. Ce n'est pas +l'opposition qui a gagné les élections, c'est le parti conservateur +qui les a perdues par son défaut d'intelligence et de courage. Je vous +parle là comme je ne parle à personne. Je ménage fort, dans mon +langage, le parti qui, après tout, est le mien. Je ne conviens point +que les élections soient perdues; et, en effet, elles ne le sont +point, puisque nous avons, je l'espère, assez de force pour regagner +dans les Chambres ce que nous aurions dû gagner dans les collèges +électoraux. J'y ferai de mon mieux; j'irai jusqu'au bout de la +persévérance possible; mais c'est difficile. Si je pouvais leur faire +honte de ce qu'ils ont cru et fait, de ce qu'ils croient et font +encore! Mais il faut en même temps leur dire la vérité et ménager leur +amour-propre. Je ne désespère pas du tout de la victoire, mais je suis +las de la lutte. Pourtant soyez tranquille, je ferai comme si je +n'étais pas las[62].» + +[Note 60: _Documents inédits._] + +[Note 61: _Documents inédits._] + +[Note 62: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.] + + + + +CHAPITRE II + +LA MORT DU DUC D'ORLÉANS + +(Juillet-septembre 1842) + + I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du prince + royal. La duchesse d'Orléans.--II. Douleur générale. Le duc + d'Orléans était très aimé et méritait de l'être. Inquiétude en + France et au dehors.--III. Nécessité d'une loi de régence. + Attitude de l'opposition. Projet préparé par le gouvernement. M. + Thiers presse l'opposition de l'accepter.--IV. Ouverture de la + session. Discussion de la loi de régence. M. de Lamartine et M. + Guizot. M. Odilon Barrot attaque la loi. M. Thiers lui répond et + se sépare de lui avec éclat. Vote de la loi.--V. Scission du + centre gauche et de la gauche. Le pays est calme et rassuré. + + +I + +Les élections du 9 juillet 1842 étaient à peine connues dans leur +ensemble, et l'on commençait à discuter leurs résultats, à supputer +leurs conséquences, quand un coup de foudre, éclatant soudainement sur +les marches du trône, vint faire aux espérances des opposants et à la +déception des ministériels une lugubre et tragique diversion. Le 13 +juillet, à onze heures du matin, le duc d'Orléans montait en voiture +dans la cour des Tuileries, afin de se rendre à Neuilly: il allait +faire ses adieux au Roi, avant de partir pour Saint-Omer, où il devait +inspecter plusieurs régiments. Il était seul dans un cabriolet à +quatre roues, attelé à la Daumont. Près de la porte Maillot, dans +l'avenue appelée chemin de la Révolte, les deux chevaux, qui depuis +quelques instants donnaient des signes d'agitation, s'emportèrent. «Tu +n'es plus maître de tes chevaux?» cria le duc d'Orléans au postillon. +«Non, monseigneur, répondit celui-ci, mais je les dirige encore.» Et +en effet, dressé sur ses étriers, il tenait vigoureusement les rênes. +«Mais tu ne peux donc pas les retenir?» cria de nouveau le duc, debout +dans la voiture. «Non, monseigneur.» Alors le prince royal, se plaçant +sur le marchepied qui était très bas, sauta à pieds joints sur la +route. Ses deux talons portèrent avec violence; il retomba lourdement +sur le pavé et resta étendu sans mouvement en travers du chemin. On +accourut du voisinage. Le blessé, qui ne donnait aucun signe de +connaissance, fut relevé et transporté, à quelques pas de là, dans la +maison d'un épicier; on l'étendit tout habillé sur un lit. Pendant ce +temps, le postillon, qui s'était rendu maître des chevaux, ramenait la +voiture. + +Aussitôt informés, le Roi, la Reine, Madame Adélaïde accoururent de +Neuilly, peu après suivis du duc d'Aumale, du duc de Montpensier, de +la duchesse de Nemours, des ministres, du chancelier, du maréchal +Gérard, des officiers de la maison royale. La pauvre chambre ne +pouvait les contenir tous. La plupart se tenaient dehors, devant la +boutique, dans un espace maintenu libre par un cordon de +factionnaires. Au delà, la foule se pressait, silencieuse, émue d'une +respectueuse compassion, étonnée et saisie d'être proche témoin d'un +drame qui, dans un cadre vulgaire, mettait en scène de si grands +personnages et pouvait avoir de si graves conséquences, plus étonnée +et plus saisie encore de rencontrer de telles douleurs chez ceux +qu'elle s'imagine d'ordinaire être les heureux de la vie. Chacun +sentait d'ailleurs la mystérieuse présence de quelqu'un de plus +puissant, de plus imposant, de plus redoutable que les ministres, que +les princes, que le Roi: c'était la mort, la mort implacable et +niveleuse, que l'on devinait là, dans ce galetas d'épicier de +banlieue, face à face avec ce que le monde pouvait offrir de plus +brillant par l'éclat du rang, de la fortune et de la jeunesse. Les +médecins, appelés dès le premier moment, essayaient de lutter contre +le mal que leur science discernait, mais qu'elle était impuissante +même à retarder. Penchés sur le mourant, ils évitaient de lever les +yeux, de peur de rencontrer les interrogations muettes des augustes +affligés. Le prince était toujours sans mouvement; il ne donna aucun +signe de connaissance, quand le curé de Neuilly lui administra +l'extrême-onction. Chacun faisait silence pour entendre la respiration +qui révélait seule un reste de vie. Un moment pourtant, on perçut +confusément quelques mots en allemand; une dernière pensée, peut-être, +qu'il adressait à la duchesse d'Orléans. Le Roi, debout, suivait avec +angoisse le progrès de l'agonie sur le visage de son fils; si déchiré, +si accablé qu'il fût, il donnait tous les ordres. Les jeunes princes +et les princesses pleuraient. Quant à la Reine, elle restait à genoux +au pied du lit et priait, souvent à haute voix: pieusement héroïque +dans sa maternelle sollicitude, ce qu'elle demandait à Dieu, ce +n'était pas de lui rendre son fils, c'était d'accorder au mourant un +instant de connaissance qui lui permît de penser au salut de son âme, +et, en échange de cette grâce suprême, elle offrait sa propre vie. +Pendant plusieurs heures, cette scène se prolongea, sans qu'aucun +indice vînt ramener un peu d'espoir. Enfin, à quatre heures et demie, +un dernier mouvement convulsif secoua le prince, puis l'immobilité: la +mort avait eu raison des dernières résistances de la jeunesse. Les +sanglots éclatèrent dans l'assistance. Le Roi et la Reine se +penchèrent pour embrasser leur premier-né. «Encore, si c'était moi!» +dit le souverain qui pensait à la France et à la monarchie. Quant à la +mère, toujours occupée de l'âme de son fils, sa première réponse aux +paroles de condoléance fut ce cri: «Ah! dites-moi du moins qu'il est +au ciel[63].» Le clergé, de nouveau introduit, dit les prières +accoutumées; puis le funèbre cortège se forma pour retourner au +château de Neuilly. Quatre sous-officiers portaient le corps, placé +sur un brancard. Derrière, suivaient à pied le Roi et la Reine qui +n'avaient pas voulu monter en voiture, les princes et princesses, les +ministres, les officiers. Une compagnie d'élite, mandée à la hâte, +faisait la haie. Au moment où l'on se mit en marche, un long cri de: +Vive le Roi! partit de la foule, expression spontanée de la compassion +et de l'émotion générale: beaucoup, du reste, croyaient que le prince +n'était pas encore mort et qu'on l'emportait à Neuilly pour le mieux +soigner. La marche dura plus d'une demi-heure. On arriva ainsi jusqu'à +la chapelle du château. Après s'être agenouillés une dernière fois, le +Roi et la Reine, le premier toujours maître de soi, la seconde +toujours pieusement soumise, mais l'un et l'autre brisés de fatigue et +de douleur, se retirèrent dans leurs appartements. + +[Note 63: Cette pieuse préoccupation devait persister. L'année +suivante, la Reine eut à ce sujet des relations avec le Père de +Ravignan, lui demanda et reçut de lui de hautes consolations. (Cf. la +_Vie du Père de Ravignan_, par le Père DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 243 à +248.)] + +Dans cette scène douloureuse, on n'a vu paraître ni la duchesse +d'Orléans ni ses enfants. La duchesse suivait un traitement à +Plombières, où son mari l'avait conduite et installée lui-même +quelques jours auparavant. Les jeunes princes étaient à Eu. La +nouvelle n'arriva à Plombières que le 14 juillet au soir[64]. Afin de +ménager la princesse, on ne lui parla d'abord que d'une maladie grave. +Elle voulut partir immédiatement pour Paris. Dans sa voiture, elle +priait et pleurait en silence, sans que personne osât lui adresser la +parole. Peu après avoir dépassé Épinal,--il était une heure du +matin,--le courrier annonça une voiture venant de Paris. «Ouvrez, +ouvrez!» s'écria la duchesse d'Orléans. On la retint. Mais, à ce +moment, deux hommes s'avancèrent vers elle; l'un des deux était M. +Chomel, le médecin de la famille royale. À sa vue, elle poussa un cri +perçant. «M. Chomel! Ah! mon Dieu! le prince?...--Madame, le prince +n'existe plus.--Que dites-vous?» M. Chomel donna quelques détails +interrompus par les exclamations et les sanglots de la princesse. Puis +celle-ci, se retournant vers une dame de sa suite: «Mais cette maladie +dont vous m'aviez parlé?--C'était pour préparer Madame.--Comment, +vous saviez la mort!... Ah! quel courage vous avez eu!» Elle demeura +ainsi près d'une heure sur la grande route, dans l'obscurité de la +nuit, sanglotant au fond de sa voiture, tandis que les autres +personnes, assises sur les marchepieds, les portières ouvertes, ne +pouvaient elles-mêmes contenir leur douleur. «Oh! j'ai tout perdu! +s'écriait par moments la veuve désolée; et la France aussi, elle a +perdu celui qui l'idolâtrait, celui qui la comprenait si bien. Mais +vous ne saviez pas comme moi combien il était bon; quelle patience, +quelle douceur, que de bons conseils il me donnait! Non, non, je ne +puis vivre sans lui!» On voulut lui parler de ses enfants! «Mes +pauvres enfants! reprit-elle. Dans le premier moment de ma douleur, je +ne sens rien que pour lui; c'est lui qui avait tout mon coeur.» Vers +deux heures du matin, on se remit en route. La princesse n'avait plus +qu'une pensée, brûler les étapes pour pouvoir contempler une dernière +fois les traits de son époux bien-aimé. Après deux cruelles nuits, +elle arriva à Neuilly, le 16 juillet au matin. Le Roi l'attendait, +entouré de la famille royale et des deux jeunes orphelins qu'on avait +ramenés d'Eu. «Oh! ma chère Hélène, s'écria Louis-Philippe, le plus +grand des malheurs accable ma vieillesse.»--«Ma fille chérie, vivez +pour nous, pour vos enfants», reprit la Reine avec sa douce autorité. +Au bout de peu d'instants, soutenue par le Roi et par le duc de +Nemours, suivie de ses parents en pleurs, la duchesse alla +s'agenouiller dans la chapelle, devant le cercueil, hélas! déjà +refermé. Pâle, immobile, sous le coup d'une sorte de stupeur, il +semblait que d'elle aussi la vie allait se retirer; mais la foi +religieuse la soutenait[65]. Après une courte prière, elle se releva +et se rendit dans son appartement, pour revêtir les habits de veuve +que, depuis lors, elle n'a plus quittés. + +[Note 64: Pour le récit qui va suivre, je me suis servi du charmant et +touchant volume publié, peu après la mort de la princesse, sous ce +titre: _Madame la duchesse d'Orléans_.] + +[Note 65: «Oui, écrivait la duchesse d'Orléans cinq mois plus tard, le +Seigneur qui nous frappe est un père miséricordieux: j'en ai la +conviction inébranlable, lors même que je n'éprouve pas ses douceurs +et ses consolations. Je suis au milieu de l'épreuve qui exige une foi +aveugle; par instants, je la sens bien forte, et alors l'amour et +l'espérance me sont accordés comme un rayon d'en haut; mais, parfois +aussi, je sens toute la misère de la nature, et il m'est impossible de +m'élever vers Dieu. Que de patience Dieu doit avoir avec nous! comment +n'en aurions-nous pas pour supporter le fardeau qu'il nous impose!» +(_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 99.)] + +Le corps devait rester plus de deux semaines dans la chapelle du +château, en attendant le service solennel que l'on préparait à +Notre-Dame: présence à la fois douloureuse et consolante pour les +affligés qui ne pouvaient s'empêcher de retourner vingt fois par jour +auprès du cercueil. Le deuil planait sur cette royale demeure, où tout +le monde parlait bas, où aucune voiture ne pénétrait plus, et où l'on +n'entendait que le bruit des chants religieux qui se continuaient +presque sans interruption dans la chapelle. Successivement tous les +princes ou princesses, absents au moment de la catastrophe, étaient +revenus. Pour les membres d'une famille si unie, c'était du moins un +soulagement de pouvoir pleurer ensemble. M. Guizot, témoin respectueux +et ému, dépeignait ainsi cet intérieur désolé, dans une lettre +adressée à une de ses amies: «Le Roi, à travers des alternatives de +larmes et d'abattement, est admirable de force d'esprit et de corps. +La Reine est soumise à Dieu. Madame est dévouée à son frère. Madame la +duchesse d'Orléans est haute, simple et pénétrée. Les quatre princes +sont charmants d'affection réciproque, de bonté et de droiture[66].» +De son côté, la reine des Belges, accourue dès le premier jour auprès +de ses parents, écrivait qu'elle avait trouvé son père et sa mère +«tous deux vieillis et les cheveux entièrement blanchis»; elle +ajoutait, en parlant d'elle-même et de ses frères et soeurs: +«Chartres[67] était plus qu'un frère pour nous tous; c'était la tête, +le coeur et l'âme de toute la famille. Nous le respections tous. Je ne +m'attendais pas à lui survivre, ainsi qu'à ma bien-aimée Marie. Mais, +encore une fois, que la volonté de Dieu soit faite[68]!» + +[Note 66: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.] + +[Note 67: La reine des Belges appelait ainsi son frère du nom qu'elle +était habituée à lui donner avant 1830, quand Louis-Philippe était duc +d'Orléans et que son fils aîné portait le titre de duc de Chartres.] + +[Note 68: Cette lettre, adressée à la reine Victoria, est citée par +sir Théodore MARTIN, dans sa _Vie du prince consort_.] + + +II + +Le coup n'avait pas seulement frappé la famille royale, il était senti +par la nation elle-même. La douleur fut universelle et profonde. +«Jamais, écrivait alors Henri Heine, la mort d'un homme n'a causé un +deuil aussi général. C'est une chose remarquable qu'en France, où la +révolution n'a pas encore discontinué de fermenter, l'amour d'un +prince ait pu jeter de si profondes racines et se manifester d'une +façon aussi touchante. Non seulement la bourgeoisie, qui plaçait +toutes ses espérances dans le jeune prince, mais aussi les classes +inférieures du peuple regrettent sa perte. Lorsqu'on ajourna les fêtes +de Juillet et qu'on démonta, sur la place de la Concorde, les grands +échafaudages qui devaient servir à l'illumination, ce fut un spectacle +déchirant que de voir assis, sur les poutres et les planches +renversées, le peuple qui déplorait la mort du jeune prince. Une morne +tristesse était empreinte sur tous les visages, et la douleur de ceux +qui ne prononçaient aucune parole était la plus éloquente. Là +coulaient les larmes les plus sincères, et, parmi les braves gens qui +pleuraient, il y avait sans doute plus d'une tête chaude qui, à +l'estaminet, se vante de son républicanisme.» Ce que l'on voyait et ce +que l'on savait de la douleur du vieux roi éveillait une pitié +sympathique. «Ses ennemis les plus acharnés dans le peuple, écrivait +encore le même observateur, prouvent, d'une manière touchante, combien +ils prennent part à son malheur domestique. J'oserais soutenir que le +Roi est présentement redevenu populaire. Lorsque je regardais hier, à +Notre-Dame, les préparatifs des funérailles et que j'écoutais les +conversations des bourgerons qui y étaient rassemblés, j'entendis +entre autres cette expression naïve: Le Roi peut maintenant se +promener dans Paris sans crainte; personne ne tirera sur lui.» Il est +vrai que Henri Heine ajoutait aussitôt, avec un scepticisme +mélancolique: «Combien durera cette noire lune de miel[69]?» En tout +cas, il y avait pour le moment comme un retour de la vieille +sensibilité royaliste que l'on ne connaissait plus depuis 1830. M. de +Barante le constatait avec surprise. «C'est, écrivait-il au comte +Bresson, tout à fait au delà de ce que nous pouvions soupçonner. Outre +les regrets donnés au prince, la justice rendue à son mérite, outre +cette popularité d'estime qui s'est trouvée être universelle, outre le +caractère grave et presque religieux de la douleur publique, il s'est +manifesté une opinion monarchique et un attachement à la dynastie +vraiment très remarquables[70].» L'émotion ne se renfermait pas dans +Paris; à mesure que la nouvelle gagnait la province, les mêmes +impressions s'y produisaient. L'armée surtout comprit quelle perte +elle faisait. «Ce malheur est irréparable, écrivait le général de +Castellane au général Changarnier, de la nature de ceux dont on sent +chaque jour davantage l'étendue. L'armée est consternée. Mgr le duc +d'Orléans était un intermédiaire entre elle et la couronne, chose +précieuse sous notre forme de gouvernement où les ministres de la +guerre changent souvent... Il avait sur l'armée une influence immense. +Les regrets ont été unanimes[71].» À Alger, le général Bugeaud disait +du prince: «Il aimait notre métier et s'était donné la peine de +l'apprendre à fond[72].» De la petite ville de Miliana où il +commandait, le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère, le 22 +juillet: «En faisant paraître l'ordre du jour qui annonce à la +garnison la perte irréparable qu'elle vient de faire, j'ai vu des +larmes dans tous les yeux[73].» + +[Note 69: Lettres des 15, 19 et 29 juillet 1842. (_Lutèce_, p. 262 à +275.)] + +[Note 70: Lettre du 28 août 1842. (_Documents inédits._)] + +[Note 71: _Les dernières campagnes du général Changarnier en Afrique_, +par le comte D'ANTIOCHE. (_Correspondant_ du 25 janvier 1888.)] + +[Note 72: _Ibid._] + +[Note 73: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._] + +C'est qu'en effet le duc d'Orléans était généralement aimé, «adoré +même», suivant le mot dont se servait alors Henri Heine. Deux ans +auparavant, celui-ci avait écrit: «Le prince royal a gagné tous les +coeurs, et sa perte serait plus que pernicieuse pour la dynastie +actuelle. La popularité du prince est peut-être la seule garantie de +cette dernière. Mais le prince, héritier de la couronne, est aussi une +des plus nobles et des plus magnifiques fleurs humaines qui se soient +épanouies sur le sol de ce beau jardin qu'on nomme la France[74].» +J'ai déjà eu l'occasion, en racontant le voyage fait par le duc +d'Orléans, en 1836, à Berlin et à Vienne, d'esquisser les qualités +toutes françaises, à la fois charmantes et brillantes, qui lui +valaient cette popularité[75]. Depuis lors, il avait gagné en +maturité, sans perdre rien de sa grâce et de son éclat. Le dandysme un +peu maniéré de l'adolescent avait fait place à une élégance plus +virile, plus imposante, plus royale. Le cavalier à bonnes fortunes +était devenu le plus tendre et le plus attentif des époux. Sans doute, +dans l'ordre politique, il n'avait pas encore tout à fait répudié les +velléités belliqueuses qui étaient chez lui l'entraînement d'un +patriotisme passionné et comme la chaleur d'un sang jeune et +généreux[76]; il n'avait pas non plus entièrement renoncé à des +affectations libérales, même parfois un peu révolutionnaires, qui +venaient de 1830[77]; et ces tendances, si elles contribuaient à sa +faveur auprès de la foule, ne laissaient pas que d'inquiéter certains +esprits prudents. Mais, même sur ces points, il s'était assagi, et +l'on sentait qu'il deviendrait plus sage encore avec les années, avec +l'expérience plus complète des hommes ou des choses, et surtout avec +le sentiment de la responsabilité. La transformation ainsi en voie de +s'accomplir n'échappait pas au Roi et à M. Guizot qui s'en +félicitaient[78]. Ajoutons que, si l'origine de la monarchie nouvelle +avait faussé quelques-unes des idées du duc d'Orléans, elle lui avait +donné, d'autre part, un sentiment singulièrement élevé et fécond de +son métier de prince: il se croyait tenu de mériter par lui-même, par +ses efforts, par ses services, par ses sacrifices, le rang que lui +apportait sa naissance, estimant ne pouvoir rester le premier que s'il +justifiait être le plus digne. Dès 1837, dans une lettre intime[79], +il se déclarait «obligé, dans un temps où le travail est la loi +commune, de faire sa carrière à la sueur de son front». «Il n'y a +aujourd'hui, ajoutait-il, qu'une manière de se faire pardonner d'être +prince, c'est de faire en tout plus que les autres... Pour fonder une +dynastie, il faut que chacun y contribue, depuis mon frère d'Aumale, +qui apporte pour son écot un prix d'écolier[80], jusqu'à l'héritier du +trône qui doit, dans les rangs de l'armée, se faire lui-même la +première position après celle du Roi.» Cette tâche si virilement et si +noblement tracée, il était résolu à s'y donner, sans épargner sa peine +et, au besoin, son sang. À en juger d'ailleurs par certains +pressentiments qu'il laissait quelquefois percer, par le fond de +mélancolie qui se trahissait sous la grâce de son sourire, il n'avait +pas dans l'avenir, et notamment dans la durée de sa propre vie, la +confiance où se complaît d'ordinaire la jeunesse heureuse. Il parlait +souvent de sa mort; non qu'il ait jamais prévu l'accident vulgaire qui +devait l'emporter; mais il se voyait tombant sur un champ de bataille +ou devant une émeute[81]. Et alors il se demandait, dans une +incertitude anxieuse, ce que deviendrait son jeune fils: serait-il «un +de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi», ou bien «l'un des +ouvriers de cette régénération sociale qu'on n'entrevoit qu'à travers +de grands obstacles et peut-être des flots de sang»? Il n'osait se +répondre à lui-même, tant l'horizon lui paraissait obscur[82]. + +[Note 74: _Lutèce_, p. 22.] + +[Note 75: Cf. plus haut, t. III, chap. II, § V.] + +[Note 76: Quelques mois avant la mort du prince, M. Quinet avait été +invité à une soirée de musique chez la duchesse d'Orléans. Poète et +érudit, peu connu de la foule, il n'était jusqu'alors descendu sur la +place publique que pour pousser le cri de la guerre, pour demander, en +1840, comme en 1830, la revanche de Waterloo et la conquête des +frontières du Rhin. Par sympathie et par calcul, le duc d'Orléans +voulut se montrer fort aimable pour l'auteur de la brochure intitulée: +_1815 et 1840_. Voici comment M. Quinet a rapporté sur le moment, dans +une lettre à sa mère, les paroles que lui adressa le prince: «Vous +avez foi en la France. J'ai été frappé du profond sentiment national +qui vit dans tout ce que vous avez écrit. Mais les cosmopolites nous +perdent. Ils émoussent, ils énervent tout. Malheureusement le pays +leur prête souvent la main... Vous avez bien raison, la grande +question pour nous, c'est celle des frontières, c'est le besoin de se +relever. Au lieu de tant parler des victoires de l'Empire, je voudrais +que l'on instituât des fêtes funèbres, commémoratives de Waterloo, +pour obliger le pays à s'en souvenir et à tout réparer. Au lieu de +cela, on parle, on perd le sentiment de l'action... Tout le monde veut +jouir. Personne ne veut faire crédit à la patrie. Si je me suis occupé +de l'armée, ce n'est pas que je veuille jouer au soldat; je crois être +au-dessus de cela. Mais c'est que je pense que là encore se trouve la +tradition de l'honneur du pays. Il ne faut pas tomber; il ne faut pas +ruiner, comme Samson, nos ennemis, en périssant nous-mêmes. Il faut +les détruire et vivre. Quand nous serions acculés à Bayonne, il faut +être décidé à reprendre tout le reste. Pendant que les autres +amollissent tout, vous êtes le clairon. Ne désespérons pas.» +(_Correspondance d'Edgar Quinet_, t. II, p. 371.)] + +[Note 77: Voir, par exemple, dans le fragment du testament que nous +reproduisons plus bas, la recommandation faite par le duc d'Orléans à +son fils, de rester fidèle à la «révolution».] + +[Note 78: Causant, au lendemain de la catastrophe, avec M. de +Flahault, ambassadeur de France à Vienne, M. de Metternich lui disait: +«C'était une grande tâche pour votre roi que de former son successeur. +Il y avait mis tous ses soins, et je sais que, depuis un an surtout, +il était parfaitement content du résultat qu'il avait obtenu; il +éprouvait une grande tranquillité et une extrême satisfaction, en +voyant que son fils était entré dans ses idées et qu'il pourrait +s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de paix +qu'il a établi ne serait point abandonné après lui.» M. Guizot, de son +côté, a constaté que le prince se montrait «capable de s'arrêter sur +sa pente, d'apprécier la juste mesure des choses, la vraie valeur des +hommes, et d'apporter dans le gouvernement plus de sagacité froide et +de prudence que son attitude et son langage ne l'auraient fait +conjecturer». Le ministre a même ajouté ce témoignage plus précis: +«Depuis 1840, le prince avait fait dans ce sens de notables progrès, +et, quoiqu'il ménageât avec soin l'opposition, son appui sérieux en +même temps que réservé ne manqua point au cabinet.»] + +[Note 79: Il s'agit d'une lettre par laquelle le duc d'Orléans raconte +au général Damrémont comment il a obtenu du Roi et ensuite +généreusement sacrifié à son frère l'honneur de prendre part à la +seconde expédition de Constantine. J'ai cité, dans la seconde édition +du tome III, ch. X, § XIII, d'autres fragments de cette admirable +lettre. On en peut trouver le texte complet dans _L'Algérie de 1830 à +1840_, par M. Camille ROUSSET, t. II, p. 230 et suiv.] + +[Note 80: En 1837, époque où le duc d'Orléans écrivait ces lignes, le +jeune duc d'Aumale, âgé de quinze ans, venait d'obtenir un prix au +concours général.] + +[Note 81: Sur ces pressentiments, voir ce qu'en écrivait Henri Heine +en 1840 et en 1842. (_Lutèce_, p. 21 et 269.) Voir aussi un petit +incident du voyage que le duc d'Orléans avait fait, quelques jours +avant sa mort, pour conduire la duchesse à Plombières. (_Madame la +duchesse d'Orléans_, p. 83.)] + +[Note 82: Je fais ici allusion à ce passage, souvent cité, du +testament du duc d'Orléans, testament écrit en 1839, au moment de +partir pour l'expédition des Portes de Fer, en Algérie: «C'est une +grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la +destinée qui l'attend; car personne ne peut savoir dès à présent ce +que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur de +nouvelles bases une société qui ne repose que sur les débris mutilés +et mal assortis de ses organisations précédentes. Mais, que le comte +de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi, +ou qu'il devienne l'un des ouvriers de cette régénération sociale +qu'on n'entrevoit qu'à travers de grands obstacles et peut-être des +flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur inconnu et +obscur d'une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu'il +soit avant tout un homme de son temps et de sa nation, qu'il soit +catholique et défenseur passionné, exclusif, de la France et de la +révolution.»] + +Sans doute la foule n'avait pas pénétré dans l'âme du prince aussi +avant que ces publications posthumes nous permettent de le faire +aujourd'hui. Mais d'instinct elle comptait beaucoup sur lui. Elle +était persuadée qu'en lui reposait l'espoir de la monarchie. Si +l'habileté prudente et flexible, la sagesse un peu sceptique, +l'expérience consommée du vieux roi avaient pu seules constituer un +gouvernement pacifique et régulier au lendemain d'une révolution, si +seules elles avaient pu, après 1830, rassurer l'Europe et déjouer +l'anarchie, les qualités plus brillantes et plus généreuses du duc +d'Orléans, sa confiante hardiesse, sa communion étroite avec toutes +les vibrations du sentiment national, la séduction et l'élan de sa +jeunesse paraissaient nécessaires pour assurer l'avenir de la royauté +bourgeoise, en y intéressant les coeurs et les imaginations. La +catastrophe du 13 juillet bouleversa brusquement toutes ces +prévisions, et, à la place de la grande espérance qui s'évanouissait, +se dressa une perspective singulièrement inquiétante, celle d'une +régence, devenue à peu près inévitable du moment où il n'y avait plus +aucun intermédiaire entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de +quatre ans. Cette épreuve de la régence, toujours dangereuse, ne +serait-elle pas mortelle pour une dynastie récente, contestée, et dans +un pays infesté de révolution? On eût dit qu'un voile se déchirait, +laissant voir la fragilité, jusqu'ici inaperçue, du régime sorti des +journées de Juillet. «Cet accident funeste remet en question tout +l'ordre des choses existantes», écrivait, dès le premier jour, Henri +Heine; et un autre contemporain, précisant davantage, proclamait que +«Dieu venait de supprimer le seul obstacle qui existait entre la +monarchie et la république». Ainsi, à la compassion éveillée par une +grande douleur se joignait aussitôt un sentiment peut-être plus vif +encore, parce qu'il était intéressé, celui du danger auquel la chose +publique et, par suite, chaque situation particulière se trouvaient +désormais exposées. «Tout le monde est inquiet pour son propre +compte», disait M. Guizot, et telle était la violence subite de cette +inquiétude qu'un spectateur la qualifiait «d'effroi et de +consternation impossibles à dépeindre». Cette impression s'étendait +au delà de nos frontières. Un homme politique espagnol, M. Donozo +Cortès, écrivait: «Cette mort a été un événement de la plus haute +importance pour la majeure partie des puissances en Europe; tandis que +la nation française porte le deuil, de l'autre côté de la Manche et du +Rhin on découvre des symptômes de douleur et d'effroi[83].» Lord +Palmerston déclarait voir là «une calamité pour la France et pour +l'Europe[84]». M. de Metternich disait de son côté: «L'événement est +l'un des plus graves auxquels puisse atteindre l'imagination: je lui +reconnais toute la valeur d'une catastrophe[85].» + +[Note 83: Lettre au journal _El Heraldo_ du 24 juillet 1842. (_Oeuvres +de Donozo Cortès_, t. I.)] + +[Note 84: Lettre à son frère, en date du 18 juillet 1842. (BULWER, +_Life of Palmerston_, t. III, p. 96.)] + +[Note 85: Lettre au comte Apponyi, en date du 18 juillet 1842. +(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 616.)] + + +III + +Impuissant à remédier complètement au mal d'une telle perte, le +législateur sentit cependant qu'il avait quelque chose à faire pour le +limiter et l'atténuer. On s'était aperçu, en effet, que rien n'avait +été prévu et réglé pour cette éventualité de la régence, devenue tout +à coup si probable et peut-être si prochaine. La Charte n'en disait +mot. Impossible de laisser subsister une incertitude absolument +contraire à l'esprit même du gouvernement monarchique. En effet, +suivant la parole du feu duc de Broglie, «c'est l'excellence de ce +gouvernement que l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption, +que le rang suprême n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y +puisse surprendre, entre deux règnes, le moindre intervalle d'attente +ou d'hésitation; c'est par là surtout qu'il domine les esprits et +contient les ambitions[86]». Il fallait donc faire une loi déterminant +à qui appartiendrait et comment serait exercée la régence, et la +faire tout de suite. Tel était le voeu du public impatient d'être +rassuré. Le gouvernement n'était pas moins pressé: il comprenait +l'avantage de profiter de l'émotion générale, de cette nécessité de +bonne conduite qui s'imposait à tous[87], pour enlever rapidement la +solution d'un de ces problèmes constitutionnels qu'il est toujours +délicat de livrer aux discussions des peuples. Il résolut même de ne +pas attendre jusqu'au 3 août, jour indiqué pour l'ouverture de la +nouvelle législature, et convoqua le parlement pour le 26 juillet. + +[Note 86: Rapport sur la loi de régence, présenté à la Chambre des +pairs, le 17 août 1842.] + +[Note 87: M. Guizot écrivait, le 14 juillet 1842: «La bonne conduite +est indispensable, et tout le monde le sent.»] + +Qu'allaient faire les partis? Rien à espérer des radicaux et des +légitimistes: ennemis jurés de la monarchie de Juillet, ils ne se +prêtaient pas à réparer le mal qu'un accident venait de lui faire; les +légitimistes surtout étaient impitoyables; ils n'avaient même pas +désarmé un instant devant ce grand deuil, et, à lire leurs journaux, +il n'y avait rien chez eux du sentiment sous l'empire duquel le duc de +Bordeaux, plus noblement inspiré que ses partisans, faisait célébrer à +Toeplitz une messe pour l'âme de son infortuné cousin[88]. Mais +quelles étaient les dispositions de ces opposants dynastiques qui, +tout échauffés du résultat des élections, s'apprêtaient naguère à +pousser plus vivement que jamais l'attaque contre le cabinet? Sous le +coup de l'émotion inquiète qui les saisit à la nouvelle de la +catastrophe et sous la pression de l'opinion générale, leur premier +mouvement parut être de ne voir que la monarchie en deuil et en +péril, et de reléguer au second plan la question ministérielle. M. +Thiers et même M. Odilon Barrot s'empressèrent autour du Roi, +protestant de leurs respectueuses et douloureuses sympathies, offrant +leur concours pour les discussions qui allaient s'ouvrir, et exprimant +le désir de voir tous les amis de la royauté de 1830 unanimes sur la +constitution de la régence. Les journaux du centre gauche et de la +gauche tinrent le même langage. «Il s'agit pour le moment, y +lisait-on, non plus de discuter la politique du ministère, mais de +donner à la monarchie de Juillet et à nos institutions les garanties +d'existence et le complément constitutionnel qu'un affreux événement a +rendus nécessaires.» Ces journaux demandaient seulement que «le +cabinet n'essayât pas de se prévaloir d'une manifestation toute +dynastique[89]». Le _Journal des Débats_ se félicitait de cette +attitude. «Les passions, disait-il, ont fait silence. Depuis douze +ans, on n'avait pas vu peut-être un pareil accord dans la presse +constitutionnelle, et l'opposition,--c'est une justice qu'il faut lui +rendre,--s'est montrée vraiment dynastique[90].» + +[Note 88: On lit, à ce propos, dans une lettre de M. de Metternich au +comte Apponyi, en date du 12 août 1842: «M. de Flahault m'a lu une +lettre particulière de M. Guizot en réponse à ce que j'avais appris au +premier sur la manière dont l'affreux événement du 13 juillet a été +accueilli à Kirchberg. (C'était l'endroit où résidait alors la famille +de Charles X.) Veuillez dire à M. Guizot et, si vous en trouvez +l'occasion, également au Roi, que je ferai connaître là-bas +l'impression que Sa Majesté a reçue de la communication. M. de +Flahault mandera probablement, par le courrier de ce jour, que M. le +duc de Bordeaux, qui a appris la nouvelle peu après son arrivée à +Toeplitz, a fait dire le lendemain une messe à la paroisse de cette +ville, à laquelle il a assisté avec tout ce qui compose sa suite. Il +n'y a rien mis qui ressemblât à de l'ostentation, et toute la ville +lui en a su gré.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 619.)] + +[Note 89: _Constitutionnel_ du 19 juillet 1842.] + +[Note 90: 16 juillet 1842.] + +Ce désintéressement de l'opposition était trop beau pour durer. +Quelques jours à peine s'étaient écoulés, que les mêmes journaux, sans +rien rabattre, il est vrai, de leur zèle pour la monarchie, de leurs +protestations d'union, et au contraire sous prétexte de diminuer les +dangers de cette monarchie et de faciliter cette union, réclamaient +ardemment la retraite de M. Guizot et prétendaient lui faire honte de +«s'abriter derrière le cercueil du duc d'Orléans». Ils ne demandaient +que ce seul holocauste, sachant bien que le ministère ainsi mutilé ne +serait plus en état de se défendre. À ce prix, ils promettaient au Roi +leur concours pour la loi de régence. M. Molé appuyait cette +manoeuvre, insistant sur ce que l'impopularité de M. Guizot rendait +impossible l'accord prêt à se faire. Mais on ne parvint ni à ébranler +le Roi, ni à diviser le cabinet. «Les intrigues font feu croisé, +écrivait M. Guizot à un de ses amis; intrigues du 15 avril, du 12 +mai, du 1er mars, chacune pour son compte et toutes ensemble contre +moi. On a offert au Roi la loi de régence et la dotation qu'il +voudrait, s'il consentait à me sacrifier. Il a répondu royalement et, +je crois, très sensément. Il n'a jamais été mieux pour moi. Le cabinet +tiendra bien ensemble[91].» Dès le 22 juillet, en effet, un article du +_Moniteur_, faisant allusion aux attaques dirigées particulièrement +contre un des ministres, les dénonçait comme une manoeuvre et +affirmait la solidarité étroite de tous les membres du cabinet. Le +même jour, le _Journal des Débats_ déclarait très haut que le +ministère ne se retirerait pas et qu'il ne sacrifierait pas M. Guizot. +«Nous regrettons seulement, ajoutait-il, qu'après avoir pris une si +noble part à la douleur publique, l'opposition, au bout de huit jours +à peine, se soit lassée de sa modération.» + +[Note 91: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +Tout en résistant à cette poussée, le gouvernement n'avait pas perdu +un instant pour préparer la loi de régence. Il était dirigé dans cette +oeuvre par Louis-Philippe, qui dominait sa douleur de père pour +remplir son devoir de roi. Les précédents n'étaient pas de grand +secours. Sous l'ancienne monarchie, le roi, en raison de son pouvoir +absolu, disposait de la régence comme de tout le reste; il fixait par +son testament les conditions dans lesquelles elle s'exercerait; avec +quelle efficacité, l'histoire troublée et souvent sanglante des +minorités est là pour le dire. Dans ce passé donc, rien à imiter ni à +regretter. À défaut de traditions, il fallait consulter les principes. +Une première question se posa: convenait-il de faire une loi générale +établissant d'avance un système de régence pour toutes les minorités, +ou d'organiser la régence seulement pour le cas actuel, étant entendu +qu'une loi spéciale serait faite pour chaque minorité nouvelle? En un +mot, il y avait à choisir entre la régence de droit et la régence +élective. Le gouvernement, partant de cette idée que la régence était +une royauté temporaire et devait être constituée à l'image de la +royauté véritable, se prononça pour la régence de droit. Il se dit +qu'avec la régence élective on verrait, aux approches des minorités, +les partis se former pour pousser tel ou tel candidat, les prétendants +descendre dans la lice, les membres de la famille royale peut-être se +diviser ou, en tout cas, être mis sur la sellette et violemment +discutés. Quoi de plus contraire au principe monarchique, qui est +précisément de ne pas livrer périodiquement l'autorité suprême aux +luttes des partis et aux brigues des ambitieux! Mieux valait donc +établir d'avance une règle permanente qui ne laissait plus place à +aucune compétition. Sans doute on se privait ainsi de choisir le +régent d'après son mérite personnel; mais, comme le disait le feu duc +de Broglie, «hasard pour hasard, c'est la nature du gouvernement +monarchique de préférer les chances paisibles de la naissance aux +chances turbulentes de l'élection[92]». + +[Note 92: Rapport fait à la Chambre des pairs.] + +Du principe que la royauté temporaire devait être assimilée à la +royauté définitive, le gouvernement tira cette autre conséquence que +la régence serait déférée au prince le plus proche du trône dans +l'ordre de succession établi par la Charte. C'était étendre la loi +salique à la régence, en exclure les femmes et particulièrement la +mère du roi mineur. Il y avait sans doute dans notre histoire de +nombreux précédents en sens contraire. Mais on estima que, de notre +temps, dans une société démocratique où la royauté est tant discutée, +souvent même tant outragée, il ne convenait pas de mettre le pouvoir +aux mains d'une femme, qu'elle y trouverait trop de souffrances et n'y +apporterait pas assez d'autorité. Du reste, le projet attribuait à la +mère une autre tâche que l'on jugeait utile de séparer du gouvernement +de l'État, afin de la soustraire aux vicissitudes de la politique et +aux exigences des partis: c'était la garde, la tutelle et par suite +l'éducation du jeune roi. Si graves que fussent ces considérations +théoriques, elles ne pesèrent pas seules dans la décision. Derrière la +question de principe, chacun avait vu tout de suite la question de +personne: la régence masculine, c'était le duc de Nemours; la régence +féminine, la duchesse d'Orléans. Tous deux sans doute étaient, à des +titres divers, très dignes de cette haute mission. Nul ne pouvait +contester la rare probité du duc de Nemours, l'élévation de ses +sentiments, son désintéressement absolu: «Nemours est le devoir +personnifié, disait souvent son frère aîné; je ne prends jamais une +décision importante sans le consulter.» Quant à la duchesse d'Orléans, +c'était une âme généreuse et une intelligence supérieure. Toutefois, +entre les deux, le Roi avait une préférence très décidée. De la part +de la duchesse, il croyait avoir à craindre une certaine recherche de +popularité libérale; à la suite de son mari, le devançant même au +besoin, elle avait été vue souvent en coquetterie avec les hommes de +gauche. Aucune inquiétude de ce genre au sujet du duc de Nemours, qui +avait toujours été fort docile aux inspirations de son père et qui, +par ses tendances personnelles, passait pour être plutôt en sympathie +avec les hommes de la résistance; avec lui, Louis-Philippe était mieux +assuré de voir continuer, après sa mort, au dedans et au dehors, ce +qu'il appelait «son système». Du reste, le candidat ainsi préféré par +le Roi était celui qu'avait désigné le duc d'Orléans lui-même; dans +son testament, après avoir rendu hommage «au noble caractère, à +l'esprit élevé et aux facultés de dévouement» de sa femme, après avoir +exprimé le désir «qu'elle demeurât, sans contestation, exclusivement +chargée de l'éducation de ses enfants», le prince royal ajoutait: «Si +par malheur l'autorité du Roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné +jusqu'à sa majorité, Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé +pour la régence et désavouer hautement toute tentative qui se +couvrirait de ce dangereux prétexte pour enlever la régence à mon +frère Nemours, ou, à son défaut, à l'aîné de mes frères.» Fidèle à son +mari jusqu'après la mort, la duchesse d'Orléans fut la première à +faire connaître la volonté qu'il avait exprimée, et elle ne permettait +pas qu'on parut douter de la résolution où elle était de s'y +conformer[93]. + +[Note 93: Ainsi fit-elle avec M. Dupin, la première fois qu'elle le +vit après la catastrophe. (_Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 178.) +Quelques jours plus tard, lorsque M. de Lamartine soutint, à la +Chambre, la thèse de la régence féminine, elle en fut fort mécontente. +«Il n'a pas parlé pour moi, dit-elle, il a parlé contre le +gouvernement du Roi.» (_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 135.)] + +Les autres points présentèrent moins de difficultés. Toujours par +application du même principe, le ministère décida de proposer que le +régent serait inviolable comme le Roi et aurait le plein et entier +exercice de l'autorité royale. Si nous ajoutons que l'âge de la +majorité était fixé à dix-huit ans, nous aurons fait connaître toutes +les dispositions du projet qu'on avait fait à dessein court et simple, +pour en rendre l'adoption plus facile et plus prompte. «Ce projet, +écrivait alors M. Guizot, n'a point la prétention de prévoir et de +régler toutes les hypothèses imaginables, toutes les chances +possibles; il résout les questions et pourvoit aux nécessités que les +circonstances nous imposent.» + +Les motifs qui avaient déterminé le Roi et son conseil à écarter la +régence élective et maternelle étaient précisément ceux qui la +faisaient préférer par les opposants. Ceux-ci, très prononcés pour la +duchesse d'Orléans qu'ils imaginaient être en sympathie avec eux, +prenaient prétexte de ce que le duc de Nemours se tenait, avec une +dignité un peu froide, plus à l'écart de la foule que les autres +membres de sa famille, pour soutenir qu'il était impopulaire[94]. +Toutefois, dans le sein même de cette opposition, le projet +ministériel rencontra un avocat inattendu et puissant: ce fut M. +Thiers. Il ne voulait pas sans doute plus de bien que par le passé à +M. Guizot et à ses collègues, mais une préoccupation supérieure +dominait alors chez lui toutes les autres: effrayé de la brèche faite +à la monarchie de 1830 par la catastrophe du 13 juillet, il estimait +nécessaire de faire du vote unanime de la loi de régence une grande +manifestation dynastique. Il jouait ce rôle nouveau, avec sa vivacité +accoutumée: «On ne peut se faire une idée, a raconté l'un de ceux +qu'il s'appliquait alors à convertir, de tout ce que M. Thiers dépensa +d'esprit, d'habileté, d'activité, pour ramener à son opinion le centre +gauche et la gauche dynastique. Pendant quinze jours, son salon, son +cabinet furent des clubs où il pérorait du matin au soir, sans jamais +se lasser, sans jamais se décourager[95].» Le centre gauche dut se +ranger à l'avis de son chef. Mais la gauche se croyait tenue à moins +de soumission: si, de guerre lasse, au bout de quelque temps, elle +parut se résigner à ne pas faire campagne en faveur de la régence +féminine, elle n'abandonna pas la régence élective. + +[Note 94: «Au début, écrit M. Duvergier de Hauranne, nous étions tous, +presque tous du moins, pour la régence de madame la duchesse +d'Orléans.» (_Notes inédites._)] + +[Note 95: Henri Heine écrivait, dès le 19 juillet 1842: «Le duc de +Nemours jouit-il en effet de la très haute disgrâce du peuple +souverain, comme on le soutient avec un zèle excessif? Je n'en veux +pas juger. Encore moins suis-je tenté d'approfondir les raisons de sa +disgrâce. L'air distingué, élégant, réservé et patricien du prince est +peut-être le principal grief contre lui.» (_Lutèce_, p. 266.)] + +Cette question de la régence n'était pas la seule à propos de laquelle +M. Thiers prêchait alors la modération à l'opposition. Les meneurs de +la gauche et les plus ardents du centre gauche, notamment M. Duvergier +de Hauranne et M. de Rémusat, eussent voulu que, soit avant, soit +après la loi de régence, on livrât bataille au cabinet. Il fallait, +selon eux, profiter sans retard de l'avantage obtenu dans les +élections et ne pas laisser aux esprits le temps de se refroidir. On +faisait d'ailleurs remarquer à M. Thiers que le zèle dynastique dont +il aurait fait preuve dans l'affaire de la régence, lui donnerait plus +d'autorité pour exposer les griefs de l'opinion contre la politique de +M. Guizot. M. Thiers ne se laissa pas convaincre; il soutint très +vivement que le danger de la monarchie, l'état de l'opinion et aussi +l'habileté commandaient de ne se préoccuper pour le moment que de la +question dynastique et d'ajourner la question ministérielle à la +session de janvier. «Nous n'y perdrons rien, disait-il; le ministère +est comme ces animaux qui ont reçu une charge de plomb dans le corps +et qui courent encore, mais que tout à coup on voit s'affaisser et +tomber. Il est blessé à mort, et il est fort douteux qu'il aille +jusqu'à l'ouverture des Chambres. Dans tous les cas, il suffira de +deux ou trois coups pour l'achever.» Puis le chef du centre gauche +énumérait les députés qui ne croyaient pas devoir, en août, voter +contre le cabinet, mais dont il avait la parole pour le mois de +janvier prochain[96]. + +[Note 96: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +Le gouvernement, au courant de ces efforts de M. Thiers, en désirait +le succès, sans beaucoup y compter. M. Guizot écrivait, la veille de +l'ouverture de la session, à ses agents diplomatiques: «Les chefs de +l'opposition souhaiteraient, je crois, qu'il n'y eût en ce moment +qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais +les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque +débat que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons +point. Non pas, certes, pour l'intérêt du cabinet, mais pour la +dignité du pays, du gouvernement, de tout le monde, toute lutte +devrait être ajournée à l'hiver prochain. J'en doute fort[97].» + +[Note 97: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 14.] + + +IV + +Le 26 juillet 1842, les deux Chambres étaient réunies pour entendre le +discours royal: tous les assistants en deuil; sur les visages, une +émotion vraie et profonde. Des acclamations très vives et plusieurs +fois répétées éclatèrent à l'entrée du Roi. Celui-ci, troublé, la voix +pleine de larmes, eut peine d'abord à parler. Il se remit cependant à +la troisième phrase. Son discours, grave, simple et bref, ne traitait +que du malheur qui venait de le frapper et des mesures à prendre pour +qu'en cas de minorité la France ne fût pas exposée à «l'immense +danger» d'une «interruption dans l'exercice de l'autorité royale». +Toutes les autres questions étaient renvoyées à la session suivante. +«Assurons aujourd'hui le repos et la sécurité de la patrie, disait le +Roi en finissant; plus tard, je vous appellerai à reprendre, sur les +affaires de l'État, le cours de vos travaux.» + +La Chambre, nouvellement élue, dut d'abord vérifier les pouvoirs de +ses membres; l'opération fut menée lestement. La gauche tenta bien +quelques escarmouches, mais l'opinion, préoccupée d'autres questions, +ne lui permettait pas de s'arrêter longtemps à ces chicanes. Pendant +ce temps, le corps du duc d'Orléans était transporté à Notre-Dame, où +les obsèques furent célébrées en grande pompe. Le concours fut +immense; ce n'était pas seulement curiosité banale du spectacle: un +sentiment de regret sympathique, de tristesse inquiète, planait sur +cette foule. Cinq jours après, en présence de la famille royale, la +dépouille du prince fut inhumée dans la chapelle que la duchesse +d'Orléans, mère du Roi, avait fait élever à Dreux sur les ruines du +château. Louis-Philippe, chez lequel l'horrible souvenir des +profanations de 1793 était demeuré très vif, avait préféré pour les +siens une sépulture moins en vue et moins accessible que la basilique +de Saint-Denis. Assez sceptique sur l'avenir, l'un de ses constants +soucis était de prendre des précautions contre les révolutions +futures. Faut-il ajouter qu'il ne lui déplaisait pas de se séparer de +la branche aînée jusque dans la mort? Revenu à Paris, après ce dernier +adieu au corps de son fils, il reçut, le 11 août, l'adresse de la +Chambre des députés en réponse au discours du trône. Cette adresse, +sur laquelle l'opposition avait eu le bon goût de n'élever aucune +contestation et qui avait été adoptée sans débat par 347 voix sur 361 +votants, ne parlait, comme le discours, que de la douleur commune et +des «mesures nécessaires à la continuité et à l'exercice régulier de +l'autorité royale pendant la minorité de l'héritier du trône». + +Restait à prendre ces mesures, c'est-à-dire à voter la loi sur la +régence, où chacun s'accordait, en effet, à voir l'affaire principale, +unique de la session. Le gouvernement avait déposé son projet le 9 +août. Le 16, la commission, par l'organe de M. Dupin, présenta son +rapport, qui concluait à l'adoption. Quel accueil la Chambre +allait-elle y faire? Retrouverait-on l'unanimité patriotique qui +s'était manifestée lors de l'adresse? M. Thiers y travaillait de son +mieux. Le jour où la loi devait être examinée dans les bureaux, il +réunit chez lui quinze ou seize des meneurs de l'opposition: +c'étaient, entre autres, pour la gauche, MM. Barrot, Abattucci, Havin, +Chambolle, de Tocqueville et de Beaumont; pour le centre gauche, MM. +de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Ducos, Léon de Malleville, etc. Il +leur exposa longuement et vivement les raisons d'adopter la loi. +Personne ne combattit de front son avis. M. Barrot fit seulement +observer que M. de Sade devait présenter un amendement en faveur de la +régence élective. «Je ne puis, ajouta le chef de la gauche, me +dispenser de me lever pour cet amendement; mais je ne parlerai point, +ou, si je parle, j'aurai soin de déclarer que, l'amendement fût-il +rejeté, je n'en voterais pas moins pour la loi.» M. Thiers répondit +qu'il vaudrait mieux rejeter tout de suite l'amendement, mais que le +point important était de voter la loi elle-même à une grande majorité; +du moment qu'il avait sur ce point la promesse de M. Barrot, il se +tenait pour satisfait. MM. de Beaumont et de Tocqueville parlèrent +dans le même sens que le chef de la gauche[98]. + +[Note 98: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +La discussion publique s'ouvrit le 18 août. Il apparut tout de suite +qu'elle serait vive et ample. L'événement de la première journée fut +le discours de M. de Lamartine. Le poète était-il encore du centre où +déjà de la gauche? On eût été embarrassé de répondre. À vrai dire, +c'était un isolé et un fantaisiste. Il se prononça hautement contre le +projet, y opposant la régence élective et féminine. À l'appui de sa +thèse, il ne se contenta pas d'arranger l'histoire ou d'imaginer +l'avenir: excité par les applaudissements de la gauche, irrité par les +murmures du centre, il ne craignit pas d'employer des arguments faits +pour étonner dans la bouche de l'orateur qui, lors de la coalition, +avait défendu si éloquemment la prérogative royale contre la +prépotence parlementaire. «Quand par un événement fatal, dit-il, le +pouvoir parlementaire est appelé à l'héritage, à l'exercice, à la +possession d'un de ces droits que la nation ne peut remettre à +personne sans se déposséder, je dis qu'il y a honte et faiblesse à +abdiquer la nouvelle et souveraine attribution qu'il impose. Je dis +que se réfugier timidement et à la hâte, en pareil cas, dans le seul +pouvoir dynastique, c'est déclarer, à la face de la France et du +monde, qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner +soi-même.» (_Bravos à gauche._) Non content d'avoir laissé ainsi voir +que, dans sa pensée, les Chambres devaient, en cas de régence, +s'emparer du pouvoir exécutif et constituer une république temporaire, +M. de Lamartine répondait en ces termes à ceux qui arguaient de la +nécessité de fortifier la dynastie: «Nous ne voulons pas glisser du +gouvernement national au gouvernement dynastique, exclusivement +dynastique. La dynastie doit être nationale et non la nation +dynastique... Et que faites-vous, en exagérant les concessions à ce +principe dynastique? Vous faites dire aux ennemis du pouvoir que le +gouvernement, que les amis de la dynastie lui sacrifient tout, qu'ils +profitent de l'émotion, des crises, de la douleur même de ce généreux +pays pour enlever, pour surprendre un peuple. (_Vives réclamations au +centre.--À gauche: Oui, c'est vrai! c'est vrai!_)... Oui, je le dis +avec douleur, il y a une fatale, une aveugle tendance à empiéter, à +prendre toujours plus de force, jusqu'à ce que la nation se demande: +Mais y a-t-il eu des révolutions? (_Violents murmures au centre.--À +gauche: Très bien!_)... Donnons à la dynastie notre respectueuse +sympathie, donnons-lui notre douleur, nos larmes, celles de ce peuple +entier;... mais nous ne lui donnerons pas, ou plutôt nous ne donnerons +pas à ses conseillers les garanties, les droits, les libertés de notre +temps et de nos enfants. (_Très bien! à gauche._) Et surtout, +messieurs, ne faisons pas dire à la France, à l'Europe, à l'histoire, +qui nous regardent dans ce grand acte constitutif de notre monarchie +nouvelle,... que pour l'affermir, pour la perpétuer, il a fallu +chasser la mère et toutes les mères, sinon du berceau, au moins des +marches du trône de leur fils, et chasser les derniers vestiges du +droit électif de nos institutions.» (_Nouvelle et vive approbation à +gauche._) + +Le discours de M. de Lamartine avait eu assez d'éclat et produit assez +d'effet pour que M. Guizot jugeât nécessaire d'y répondre. Tout d'abord, +il écarta ce qu'il appelait «ces perspectives de parti, ces +pressentiments sinistres qui s'étaient élevés dans beaucoup d'esprits +au moment où le malheur nous avait frappés». «À Dieu ne plaise, dit-il, +que je prononce un mot, un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du +vide immense que laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons +perdu! (_Très bien! très bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront +pas. (_Marques prolongées et très vives d'assentiment._) Mais, en +gardant toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine +confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous +assistons depuis un mois... La dynastie de Juillet a essuyé un affreux +malheur; mais de son malheur même est sorti à l'instant la plus évidente +démonstration de sa force (_mouvement_), la plus évidente consécration +de son avenir... (_Très bien!_) Elle a reçu partout, chez nous, hors de +chez nous, le baptême des larmes royales et populaires. (_Nouvelles +marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été ravi a appris +au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds et assurés les +fondements de ce trône qu'il semblait destiné à affermir. (_Mouvement._) +Il y a là une joie digne encore de sa grande âme et de l'amour qu'il +portait à sa patrie.» (_Sensation._) Paroles habiles, bien éloquentes +surtout, dont le Roi remerciait son ministre le lendemain[99], mais qui +renfermaient, hélas! plus d'une illusion. Le ministre ajoutait, en +réponse aux dernières paroles de M. de Lamartine: «Nous nous sentons +parfaitement libres de faire une loi dégagée de toute préoccupation +extraordinaire... Que la Chambre soit libre comme nous. Nous ne +demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons la +Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que toute +autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances, aux +exigences du moment; nous n'en avons pas besoin.» (_Très bien!_) +Avons-nous le droit de faire cette loi? telle était la première question +que se posait ensuite M. Guizot. Réfutant la théorie radicale du +pouvoir constituant que M. Ledru-Rollin avait exposée au début de la +discussion, il concluait en ces termes: «Tout ce dont vous avez parlé, +ces votes, ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts, +tout cela, c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques +très vives d'approbation au centre._--_Murmures aux extrémités._) Soyez +tranquilles, messieurs, nous, les trois pouvoirs constitutionnels, nous +sommes les seuls organes légitimes et réguliers de la souveraineté +nationale.» Le terrain ainsi déblayé de cette objection préjudicielle, +le ministre aborda les deux points traités par M. de Lamartine, la +régence élective et la régence féminine. Pour montrer la portée et, par +suite, le danger de la régence élective, il s'empara habilement des +paroles,--il eût dit volontiers des aveux,--de l'orateur auquel il +répondait. «Trouve-t-on, demanda-t-il, que nos institutions aient fait +la royauté si forte, qu'il soit à propos de l'affaiblir encore et de +fortifier le principe mobile aux dépens du principe stable? Ce qu'on +vous demande de faire, au milieu de la plus grande société démocratique +moderne, c'est d'introduire dans l'élément monarchique, dans sa +représentation temporaire, le principe électif, c'est-à-dire de donner +aux défauts de la démocratie une grande facilité pour pénétrer jusque +dans cette partie du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer +et à les combattre.» Quant à la régence féminine, le ministre montra que +le pouvoir politique n'était pas, surtout de notre temps, dans la +destinée et dans les aptitudes de la femme. «Il y a, dit-il, des +exemples de ce pouvoir entre les mains des femmes, dans les monarchies +absolues, dans les sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les +sociétés démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie +sont trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.» D'un bout à +l'autre de son discours, M. Guizot s'attacha à ne discuter que la loi en +elle-même et ne fit aucune allusion à la situation du cabinet ou des +partis. Il dit même expressément, en terminant: «On a parlé, à cette +occasion, de l'union de toutes les opinions dynastiques, de l'oubli +momentané de toutes les luttes ministérielles. On a eu raison. +Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune pensée d'intérêt +ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La loi n'est pas plus +favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été faite pour elle-même, +dans la seule vue du bien de l'État, abstraction faite de tout parti, de +tout ministère, de toute lutte, de toute prévention, de toute rivalité; +nous ne demandons rien de plus.» (_Vives et nombreuses marques +d'approbation._) + +[Note 99: Louis-Philippe écrivit à M. Guizot: «Nous avons lu ce matin, +en famille, votre admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à +l'exorde, et tous m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions +touchés.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 36.)] + +En s'exprimant ainsi, M. Guizot avait évidemment voulu permettre à la +gauche de se montrer dynastique sans crainte de paraître +ministérielle. C'était sa façon de seconder le travail qu'il savait +être fait dans le sein de l'opposition pour amener le vote presque +unanime du projet. Cependant, aussitôt après le ministre, l'un des +députés qui avaient pris part à la conférence chez M. Thiers, M. de +Tocqueville, se leva pour combattre l'application du principe +héréditaire à la régence. À son avis, le système monarchique, +excellent en général, était faible en un point: c'est que la royauté +pouvait tomber aux mains d'un enfant; à côté de ce hasard qui donnait +un roi incapable de régner, l'orateur se refusait à placer un autre +hasard qui pouvait donner un régent incapable de le suppléer. Ce +discours était-il le signe que la gauche renonçait à tenir +l'engagement pris envers M. Thiers? On se rassurait par la pensée que +M. de Tocqueville était un indépendant, se décidant par soi-même, +entraînant peu de voix avec lui et systématiquement rebelle à +l'influence, selon lui néfaste, de l'ancien ministre du 1er mars. Un +seul homme avait vraiment qualité pour parler au nom de la gauche, +c'était M. Odilon Barrot; or il se taisait. + +Le 19 août, la discussion continua. Plusieurs orateurs furent d'abord +entendus, entre autres M. Passy, M. Berryer, M. Villemain, qui +ajoutèrent à l'éclat du débat, sans y apporter rien de bien nouveau. +Cette seconde journée touchait à son terme, quand M. Odilon Barrot +parut à la tribune. M. Thiers en ressentit quelque déplaisir; il eût +préféré que l'orateur de la gauche persistât dans son silence; +toutefois, il ne s'inquiéta pas autrement, comptant, suivant la +promesse faite, que, si le discours commençait par appuyer la régence +élective, il finirait du moins par conclure au vote de la loi. Aussi, +à M. Duvergier de Hauranne qui lui demandait s'il userait de son tour +de parole pour y répondre: «Non, dit-il, j'aime mieux qu'un autre s'en +charge; je ne veux pas me trouver en contradiction avec Barrot[100].» +Ce dernier, après quelques protestations de fidélité à la «dynastie +nationale», prit vivement à partie le principe même du projet, cette +régence de droit «fondée sur le hasard aveugle de la naissance», cette +«nouvelle légitimité» qu'on prétendait «ajouter à la Charte». «Vous +voulez faire aujourd'hui, dit-il, ce que vous n'avez pas voulu faire +en 1830, alors que vous étiez investi d'un pouvoir constituant que +vous n'avez plus. Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les limites +de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit +d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de +dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités +du temps.» M. Thiers, attentif sur son banc, s'étonnait de voir +l'orateur s'engager ainsi à fond; il s'en étonnait sans douter de +l'exécution de l'engagement pris: «Barrot, disait-il à M. Duvergier de +Hauranne, qui était venu s'asseoir à côté de lui, Barrot s'avance +beaucoup. Il a tort. Je ne sais pas comment, après tout cela, il va +revenir à voter pour la loi[101].» Cependant l'orateur, soutenu, +poussé par les applaudissements de la gauche, poursuivait son +discours, développant, avec une énergie croissante et non sans talent, +les arguments déjà présentés en faveur de la régence élective par M. +de Lamartine et M. de Tocqueville. Enfin, à la stupéfaction de M. +Thiers, il termina par cette déclaration: «Certes, notre opinion +personnelle sur les avantages qu'il y aurait à déférer la régence à la +mère du roi mineur est bien arrêtée... Il serait plus facile de +traverser les mauvais jours, alors que la faiblesse d'un enfant et +d'une femme aurait pour appui la générosité de la nation, qu'avec ce +que l'un de vous appelait une régence à cheval. Cette conviction est +profonde chez moi. Eh bien! j'en aurais fait le sacrifice; j'aurais +voté avec vous pour telle ou telle désignation personnelle et actuelle +que du moins nous avions pu préalablement juger et apprécier. Mais +vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente... Vous +voulez créer un droit pour l'inconnu... Vous voulez faire ce qui n'a +jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles comme le hasard! +Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un +danger que vous créez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous +accorder.» (_Vive approbation à gauche._) + +[Note 100: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +[Note 101: _Ibid._] + +Que s'était-il donc passé, pour que M. Odilon Barrot fît ainsi le +contraire de ce qu'il avait promis à M. Thiers? La veille, la gauche +avait été vivement agitée par le discours de M. de Lamartine, d'autant +que celui-ci avait habilement flatté ses préventions, éveillé ses +jalousies, en faisant deux parts de l'opposition: d'un côté, les +intrigants et les ambitieux, c'est-à-dire M. Thiers; de l'autre, les +honnêtes gens et les hommes de principes, c'est-à-dire M. Odilon +Barrot. Dans la nuit, quelques députés de ce parti, M. de Tocqueville +en tête, étaient venus trouver M. Barrot pour lui signifier qu'il eût +à changer d'allure et à se séparer de M. Thiers en défendant +l'amendement à outrance. Après une courte résistance, M. Barrot avait +fini par céder. Seulement, embarrassé de sa situation, il n'avait pas +osé prévenir M. Thiers. Celui-ci sortit de la séance d'autant plus +irrité qu'il était plus surpris. «Ce que vient de faire Barrot est +indigne, disait-il à M. Duvergier de Hauranne et à M. de Rémusat. Je +sais combien il est faible et je ne lui en veux pas. Mais j'en veux à +ceux qui l'ont poussé et qui l'ont ainsi conduit à rompre, même sans +m'en avertir, une convention faite entre nous. Croyez-moi, mes amis, +nous nous sommes trompés; il n'y a rien à faire avec ces gens-là.» +Vainement M. Duvergier de Hauranne, effrayé de la portée de cette +dernière phrase, faisait-il observer «qu'un mauvais procédé ne devait +pas faire légèrement abandonner un plan de conduite adopté depuis +deux ans»; son chef, tout entier à son ressentiment, ne l'écoutait +pas[102]. + +[Note 102: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +Sans connaître ces détails, les divers partis attendaient avec +curiosité la troisième journée du débat, se demandant ce qu'allait +faire M. Thiers. Le discours de M. Barrot n'avait pas mis sérieusement +en péril l'adoption de la loi; mais ce qui demeurait douteux et ce qui +pouvait dépendre de l'attitude du chef du centre gauche, c'était le +chiffre plus ou moins élevé de la majorité. Et puis, chacun sentait +que les conséquences de cet incident pouvaient dépasser la loi en +discussion et modifier la situation des partis. Aussi, dans la soirée, +tandis qu'à gauche on envoyait une ambassade à M. Thiers pour +connaître ses intentions[103], le Roi, qui suivait attentivement +toutes les phases du débat, écrivait à M. Guizot: «Dieu veuille que +Thiers parle demain et parle bien!» Louis-Philippe insistait +d'ailleurs sur la nécessité d'en finir. «Ce qui me paraît essentiel, +disait-il, c'est que vous tâchiez de tout enlever rapidement... La +séance commençant à midi, si vous êtes en nombre dès le début, vous +devez pouvoir prendre le pas accéléré. La Chambre est pressée; elle +est française et s'animera si on lui sonne la charge; mais les troupes +sont molles, quand les généraux sont timides. Grâces à Dieu, vous ne +l'êtes pas, et j'attendrai la victoire avec bonne confiance[104].» + +[Note 103: _Ibid._] + +[Note 104: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 35.] + +Le lendemain, 20 août, au début de la séance, M. Thiers paraît à la +tribune. Il est pâle, nerveux, agité des suites d'une nuit d'insomnie. +La Chambre entière est muette d'attention. Les premiers mots de +l'orateur sont pour déclarer «qu'il ne s'est jamais senti dans une +situation plus pénible, plus délicate». «La Chambre, dit-il, sait que, +depuis deux années, je siège sur les bancs de l'opposition. Je suis +l'adversaire du cabinet; des souvenirs pénibles m'en séparent, et je +crois qu'il y a même mieux que des souvenirs pour m'en séparer; il y a +des intérêts du pays, peut-être mal compris par moi, mais des +intérêts vivement sentis. Je suis donc l'adversaire du cabinet... +Malgré cela, malgré cet intérêt très grave de ma position, je viens +appuyer aujourd'hui le gouvernement; je viens combattre +l'opposition... Je suis profondément monarchique. Rappelez-vous ce que +certains hommes m'ont reproché, ce que je ne me reprocherai jamais, +d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie... Cela doit vous dire à +quel point je suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet +intérêt de la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoi +qu'il arrive; fussé-je seul, entendez-vous?» Il rappelle ensuite +qu'avec ses amis il avait décidé, dès le premier jour, de «voter la +loi sans modification», considérant que «le principal devoir était non +de renverser les ministres, mais de consolider la monarchie». «Quoi! +s'écrie-t-il, parce qu'un instant, sous la parole d'un homme que j'ai +appelé, que j'appelle encore mon ami, parole éloquente, sincère, +certaines convictions ont flotté hier, certaines conduites ont changé, +j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite sage, politique, +honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition... Non, +fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi telle qu'elle est, +sans modification, sans amendement.» + +Après ce préliminaire, M. Thiers aborde la discussion du projet, +déclarant «qu'il ne veut pas faire un discours, mais un acte». Tout +d'abord, il rencontre sur son chemin la thèse du pouvoir constituant, +développée par M. Ledru-Rollin et à laquelle M. Odilon Barrot avait à +demi sacrifié: il ne la ménage pas. «J'en ai parlé dans mon bureau, +dit-il, avec peu de respect, et je m'en excuse. Mais savez-vous +pourquoi j'ai montré pour le pouvoir constituant si peu de respect? +C'est qu'en effet, je ne le respecte pas du tout. Le pouvoir +constituant a existé, je le sais; il a existé à plusieurs époques de +notre histoire; il a joué un triste rôle. Il a été, dans les +assemblées primaires, à la suite des factions. Sous le Consulat et +sous l'Empire, il a été au service d'un grand homme. Sous la +Restauration, il s'est caché sous l'article 14 de la Charte. Ne dites +pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires de +Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces +misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le +pouvoir constituant.» L'orateur combat ensuite la thèse de la régence +élective et de la régence féminine, avec sa verve abondante et rapide, +ingénieuse et lucide. Et surtout, s'élevant au-dessus de la loi, non +sans laisser voir son impatience et son dédain, il adresse de haut à +l'opposition une leçon de conduite monarchique et gouvernementale. «Je +ne veux calomnier personne, dit-il; j'ai été de l'opposition; j'ai été +calomnié, comme on l'est souvent quand on contrarie le pouvoir établi, +et je ne donnerai pas l'exemple de calomnier l'esprit des autres. Mais +il faut s'expliquer. Il y a deux manières d'adhérer à la Charte: les +gens soumis aux lois y adhèrent parce qu'elle est écrite; il y a une +seconde manière d'y adhérer, c'est d'y adhérer de conviction, parce +qu'on la croit excellente. Je suis de ceux qui y adhèrent ainsi. Pour +moi, quand la Charte a institué la royauté comme nous l'avons, en lui +donnant une masse de pouvoirs énorme, l'unité du pouvoir exécutif, le +droit de paix et de guerre, le commandement des armées, le droit +d'administrer, tout ce qui compose le gouvernement, tous les pouvoirs +enfin; quand elle lui a donné l'inviolabilité, quand elle lui a donné +l'hérédité, l'hérédité du prince capable au prince incapable, ce n'est +pas un présent qu'elle a fait à la royauté... Ce n'est pas pour elle +que ces pouvoirs lui ont été donnés, c'est pour vous, pour la grandeur +du pays, pour sa force. Il n'y a dans tout cela rien pour la royauté, +rien que la majesté, que l'amour du pays et ses hommages quand elle +les a mérités.» (_Marques d'approbation au centre._) M. Thiers n'est +pas dès lors effrayé de donner à un régent, nécessairement plus +faible, les pouvoirs qu'il a donnés à un roi. Il s'indigne d'ailleurs, +comme partisan du gouvernement parlementaire, contre ceux qui, pour +faire prévaloir ce gouvernement, veulent faire le régent faible. +«Savez-vous, dit-il, pourquoi en Angleterre le gouvernement +représentatif a tant de réalité? C'est parce que la royauté est forte +et respectée... Chez nous, savez-vous ce qui fait qu'on résiste au +gouvernement parlementaire? C'est qu'on nous dit que la royauté est +faible... Eh bien, je fais appel aux vrais amis du gouvernement +parlementaire; je leur donne rendez-vous; savez-vous où? à la défense +de la royauté.» (_Très bien! très bien!_) + +Le centre, surpris et charmé, applaudit pour remercier M. Thiers et +aussi pour le compromettre. La gauche frémit; heurtée dans ses +préjugés, blessée dans son amour-propre, sentant derrière ces paroles +l'amertume du blâme ou la pointe de l'épigramme, elle éclate parfois +en murmures et en interruptions. Mais l'orateur est lancé; loin de se +laisser intimider, il riposte durement: «Messieurs, permettez-moi +d'exprimer ma conviction. Je n'ai donné mes convictions à qui que ce +soit, entendez-le bien! Je n'ai humilié ma pensée devant personne, +entendez-vous? Je ne veux irriter personne, mais quelle est donc cette +prétention de vouloir soumettre la conviction d'un homme auquel on ne +refuse pas quelques lumières, de vouloir la soumettre à tout ce qu'on +pense, à tout ce qu'on préfère?» Reprenant ensuite ses leçons: +«L'opposition bien conduite, dit-il, savez-vous ce qu'elle doit faire? +Au lieu de faire ce qu'ont fait toutes les oppositions depuis +cinquante ans, au lieu de se détacher vite et vite des gouvernements +qui ne réalisaient pas leurs espérances, pour courir à de nouveaux +gouvernements qui ne les réalisaient pas davantage, savez-vous ce que +doit faire une opposition sage? Au lieu de se décourager, de se +retirer, elle doit s'appliquer davantage à corriger le gouvernement +existant... On améliore, on redresse, on ne déserte pas un +gouvernement, et le seul moyen de l'améliorer, c'est de lui prouver +que les conseils qu'on lui adresse sont des conseils, non pas d'amis +douteux, mais d'amis certains.» M. Thiers se pique d'être de ces «amis +certains» du gouvernement de 1830, et voici la preuve qu'il en donne: +«C'est que, malgré quelques divergences d'opinions, quelques +mécontentements personnels, je n'ai pas cessé, entendez-vous? de +repousser les autres gouvernements qui pouvaient s'élever à sa place; +c'est que, pour moi, derrière le gouvernement de Juillet, il y a la +contre-révolution, et que, devant, il y a l'anarchie.» Puis, après +avoir parlé de la contre-révolution: «Voilà pour ce qui est derrière. +Quant à ce qui est en avant, c'est-à-dire la prétendue république, je +croyais, en 1830, et je crois encore aujourd'hui, que ce qui est en +avant est incapable de se gouverner soi-même et de gouverner le pays. +(_Murmures à gauche._) J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y +avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie: des hommes +incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir +l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait +il y a quarante ans, peut-être avec la gloire de moins. (_Sensation._) +Voilà ce que je croyais en 1830, et, permettez-moi de le dire, ce qui +s'est passé depuis n'a pas contribué à me faire changer d'opinion.» +Enfin, l'orateur, se résumant, termine ainsi: «Je ne vois que la +contre-révolution derrière notre gouvernement; en avant, je vois un +abîme; je reste sur le terrain où la Charte nous a placés. Je conjure +mes amis de venir faire sur ce terrain un travail d'hommes qui savent +édifier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que démolir. Les +paroles que je viens de dire m'ont coûté; elles m'ont coûté beaucoup; +elles me coûteront encore en descendant de cette tribune. Mais je me +suis promis, à toutes les époques de ma vie, et j'espère que je +tiendrai parole, de ne jamais humilier ma raison devant aucun pouvoir, +quel qu'il fût, quelle que fût son origine, et de marcher toujours, le +front haut, comme doit faire un homme qui a eu le courage jusqu'au +bout de dire à tout le monde sa pensée, quelque désagréable qu'elle +pût être.» + +Sur ces paroles, M. Thiers descend de la tribune, fort ému lui-même et +laissant l'assemblée dans une extrême agitation. Rarement discours a +produit une impression aussi vive[105]. Les partisans de la loi n'ont +plus qu'à hâter le scrutin. Il leur faut cependant laisser le +rapporteur, M. Dupin, résumer la discussion et faire, avec une +précision vigoureuse, une dernière réponse aux objections. Enfin, +voici l'heure de mettre aux voix les deux amendements établissant la +régence élective et la régence féminine. À ce moment, M. Dufaure se +précipite à la tribune, et, se tournant vers M. Barrot, il adjure la +gauche, en quelques paroles chaleureuses, de se joindre à la majorité, +une fois les amendements repoussés, et de voter avec elle la loi. M. +Barrot refuse avec une obstination solennelle. On procède au vote: les +deux amendements sont rejetés par assis et levé, et l'ensemble de la +loi est adopté par 310 voix contre 94. Ce n'est pas l'unanimité qu'on +avait un moment rêvée, mais le succès en est presque plus complet. La +minorité est trop faible pour avoir en rien diminué l'autorité de la +loi, et la gauche n'a fait de tort qu'à elle-même. + +[Note 105: M. de Viel-Castel, en sortant de la Chambre, écrivait sur +son journal intime: «La séance d'aujourd'hui est certainement la plus +dramatique qu'il y ait eu depuis longtemps.» (_Documents inédits._)] + +Le surlendemain, le projet était porté à la Chambre des pairs. Le +rapport y fut fait par le duc de Broglie, vrai chef-d'oeuvre du genre, +substantiel et rapide, donnant de la loi le commentaire le plus élevé +et la justification la plus décisive. La discussion, qui s'engagea et +se termina le 29 août, n'eut ni l'éclat ni l'ampleur de celle du +Palais-Bourbon. On se hâta de passer au vote, et la loi fut adoptée +par 163 voix contre 14. Les Chambres se séparèrent aussitôt, et la +session fut prorogée au 9 janvier 1843. + + +V + +Le gouvernement pouvait se féliciter de la session d'août 1842. Sans +doute, pour qui réfléchissait, la blessure profonde faite le 13 +juillet à la monarchie n'était pas guérie; le grand vide laissé par la +mort du duc d'Orléans était de ceux que l'on ne comble point par des +mesures législatives. Mais enfin, tout ce qui pouvait être fait +l'avait été. La loi de régence venait d'être votée, telle que le Roi +la désirait, à une immense majorité et après une belle discussion. +Dans le pays comme dans la Chambre, le sentiment monarchique s'était +manifesté avec une vivacité et une étendue qui avaient surpris les +amis du régime eux-mêmes. Sous le coup d'un affreux malheur, aux +prises avec une crise redoutable, la royauté de Juillet était apparue +plus forte et la France plus sage qu'on n'eût pu s'y attendre. Les +gouvernements étrangers, qui avaient douté de cette force et de cette +sagesse, étaient amenés à les reconnaître[106]. + +[Note 106: Cf. les lettres de M. de Metternich au comte Apponyi, en +date des 18 juillet, 13 et 26 août 1842. (_Mémoires_, t. VI, p. 617 à +621.)] + +Bien que la question ministérielle eût été, d'un commun accord, +systématiquement écartée des débats et renvoyée à plus tard, le succès +de la session profitait au cabinet et semblait raffermir son crédit +que le résultat équivoque des élections avait ébranlé. On en était +frappé même au loin: M. de Metternich trouvait que «la situation +générale se prononçait d'une manière favorable à M. Guizot», et que +celui-ci avait «de bien grandes chances de fonder ce ministère de +durée» dont la France avait un «véritable besoin[107]». D'ailleurs, on +ne pouvait contester que l'opposition, sortie si confiante, si +arrogante, du scrutin du 9 juillet, ne fût singulièrement affaiblie +par la rupture entre M. Thiers et M. Odilon Barrot. Depuis la scène de +tribune où cette scission s'était produite avec tant d'éclat, la +presse s'en était emparée et l'avait rendue plus profonde encore, en +en faisant la querelle non plus de deux hommes, mais de deux groupes. +Entre les journaux de la gauche et ceux du centre gauche, ce n'étaient +que récriminations amères. Vainement l'un d'eux, le _Courrier +français_, éclairé par la satisfaction ironique avec laquelle le +_Journal des Débats_ faisait écho à ces polémiques et signalait le +désarroi dont elles étaient la preuve, rappelait-il à l'opposition que +«les partis doivent laver leur linge sale en famille», les +ressentiments l'emportaient sur ces conseils, et ce même _Courrier +français_ était réduit à s'écrier tristement: «Hier encore, +l'opposition touchait au but,... le programme était arrêté, les hommes +étaient d'accord, les postes assignés, et il ne restait plus qu'à +laisser couler nos opinions dans le lit qu'on leur avait creusé. +Faut-il renoncer à ces plans de campagne? Le vote qui a constitué la +régence a-t-il détruit et dispersé en même temps l'armée parlementaire +qui devait faire la puissance du nouveau règne?» + +[Note 107: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621, 622.] + +C'est que derrière l'incident de tribune, origine de tout ce bruit, il +y avait plus qu'une dissidence sur une loi particulière. On avait pu +s'en rendre compte à la vivacité et surtout à la généralité des +remontrances adressées en cette occasion par M. Thiers à la gauche. +Ces remontrances n'avaient-elles pas tout de suite dépassé le point +spécial en discussion, pour porter sur la conduite entière du parti, +sur sa façon de comprendre l'opposition et le gouvernement? Au fond, +M. Thiers et la gauche avaient des idées et des habitudes absolument +différentes. La gauche, doctrinaire à sa façon, faisait grand étalage +de ses principes et se croyait tenue de poursuivre l'application de +toutes les théories de l'école libérale, dût-elle pour cela +désorganiser le gouvernement. M. Thiers, homme de tactique plus que de +principes, ne croyant qu'aux faits, fort ingénieux à imaginer les +expédients et habile à s'en servir, se moquait des théories et des +théoriciens; imbu de la tradition napoléonienne, ses préférences +naturelles étaient pour un gouvernement fort, avec une armée très +nombreuse et une administration très centralisée; il disait de +lui-même, en un jour de franchise, qu'il «n'était pas libéral»; homme +de pouvoir sinon d'autorité, il ne s'intéressait guère, en fait de +libertés, qu'à ces libertés de la tribune ou de la presse qui +pouvaient lui servir à s'emparer du ministère ou à se venger de ceux +qui l'y avaient remplacé. Les députés de la gauche ne se maintenaient +dans la faveur de leurs partisans et n'empêchaient les plus avancés de +les supplanter qu'en professant des opinions violentes et +déraisonnables; M. Thiers, au contraire, avait souci de demeurer un +ministre possible. À gauche, si l'on sentait de quel avantage était le +concours d'un si merveilleux orateur, les ambitieux jalousaient sa +prépotence, et les «purs» le soupçonnaient d'intrigue; M. Thiers, de +son côté, tout en usant de la gauche, s'inquiétait souvent de ses +doctrines et surtout était agacé de ce qu'il appelait sa sottise. Ce +sont toutes ces divergences, toutes ces antipathies qui, longtemps +contenues et dominées par une passion plus forte, venaient enfin de +faire explosion. Et quand, dans la soirée du 19 août, s'épanchant avec +M. Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, M. Thiers laissait échapper +cette parole significative que nous avons déjà citée: «Croyez-moi, mes +amis, nous nous sommes trompés, il n'y a rien à faire avec ces +gens-là», il faisait allusion, non pas seulement à l'incident de la +loi de régence, mais à des griefs qui, pendant deux ans, s'étaient +accumulés et aigris dans son esprit. + +Cette division semblait délivrer le ministère du risque d'être mis en +minorité par la coalition de la gauche et du centre gauche. Était-ce +pour l'exposer à un danger plus proche? Plusieurs le pensaient. Au +premier moment, le sentiment général fut même que cette évolution de +l'ancien ministre du 1er mars cachait une manoeuvre pour se rapprocher +personnellement du pouvoir, et l'on se demandait si M. Guizot ne +courait pas plus de risque d'être supplanté par M. Thiers, rentré dans +les bonnes grâces du Roi, que d'être renversé par M. Thiers, chef de +l'opposition. «M. Thiers, écrivait M. Rossi dans la chronique +politique de la _Revue des Deux Mondes_, n'est plus le candidat de la +coalition, c'est un ministre du 11 octobre qui se trouve en +disponibilité; le ministère peut en redouter le secours plus qu'il +n'en redoutait les attaques.» À gauche, le _Siècle_ disait avec une +méfiance non déguisée: «M. Thiers ne souffrira pas qu'on le soupçonne +un seul jour de s'être baissé pour recevoir l'héritage souillé du +ministre des défections.» Du bord opposé, le _Journal des Débats_, +tout en rendant hommage au discours du 20 août, déclarait, d'un ton +gêné, qu'il ne voulait pas examiner si ce discours couvrait quelque +manoeuvre[108]. M. Thiers se défendait, il est vrai, de toute +arrière-pensée de ce genre, et, dès le 22 août, il faisait dire par +le _Constitutionnel_: «On prétend que M. Thiers a agi en vue du +pouvoir... Nous répondrons qu'il ne songe pas à prendre le pouvoir... +Il s'est déterminé par des raisons plus hautes et plus profondes; il a +vu l'intérêt de la dynastie, l'intérêt du pays; il s'est souvenu de +1830.» D'ailleurs, pour que la manoeuvre pût réussir, il eût fallu la +complicité du Roi: or rien ne permettait à l'ancien ministre du 1er +mars de compter sur cette complicité. On racontait alors, chez le duc +de Broglie, que M. Thiers, après son discours, s'était rendu aux +Tuileries pour y recevoir les compliments auxquels il avait droit; le +Roi les fit très chauds, très abondants; seulement il ajouta: +«Maintenant, il faut soutenir mon cabinet[109].» Ce n'était +probablement pas ce qu'attendait son visiteur. + +[Note 108: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, le soir +même du discours de M. Thiers: «Ce discours, l'attitude nouvelle que +M. Thiers vient de prendre, l'accueil que lui a fait la majorité, les +chances qui en résultent pour lui et dont beaucoup de personnes +s'exagèrent l'imminence, tel est, ce soir, l'objet de toutes les +conversations. Les ministres font d'ailleurs bonne contenance et se +donnent pour fort satisfaits. Leurs amis les plus intimes disent avec +affectation que M. Thiers n'a pas au fond rompu avec la gauche; que ce +n'est qu'une querelle d'amants, qu'il faudrait être bien sot pour s'y +laisser prendre.» (_Documents inédits._)] + +[Note 109: _Documents inédits._] + +Si le ministère avait lieu d'être satisfait de la session d'août, le +public, de son côté, en était sorti plus rassuré. Trop peu réfléchi +pour se demander si le péril, apparu comme à la lueur d'un coup de +foudre dans la journée du 13 juillet, était écarté définitivement ou +s'il n'était que provisoirement masqué, il constatait que les +difficultés immédiates avaient été surmontées sans crise et sans +désordre. La rue notamment avait été d'une tranquillité remarquable. +Sans doute, en pénétrant alors dans les dessous du parti républicain, +on eût découvert qu'aussitôt après la mort du duc d'Orléans, quelques +meneurs révolutionnaires, M. Flocon en tête, s'étaient réunis; prenant +en considération que «la transmission du trône, jusqu'alors rendue +facile par certaines qualités du prince héritier, était désormais +soumise aux difficultés d'une régence», ils avaient décidé de prendre +les armes à la mort du Roi; ils avaient même tenté de s'organiser dans +cette vue; mais cette organisation n'était pas bien sérieuse, et, en +tout cas, pour le moment, rien ne bougea[110]. Cette immobilité +suffisait pour que le public, sans s'inquiéter autrement des +éventualités lointaines, ne pensât plus qu'à ses affaires. Celles-ci +étaient alors très prospères. Commerce, industrie, chemins de fer, +spéculations de tout genre, partout une activité qui souvent même +dégénérait en fièvre. Les tableaux des revenus indirects, les états +des douanes et de la navigation, toutes les statistiques témoignaient +de ce grand développement économique. Le pays en jouissait et +paraissait s'en occuper beaucoup plus que de la politique, dont il se +montrait assez las. M. Rossi écrivait à ce propos: «Toujours dominé +par ses préoccupations matérielles, ne songeant qu'à ses spéculations, +à ses affaires, le public n'a pas de goût en ce moment pour la +politique; il n'a pas de temps à lui donner; disons mieux, il ne +l'aime guère, il s'en défie[111].» «L'époque est au calme, disait le +_Journal des Débats_ le 29 septembre 1842; le pays jouit d'une +tranquillité parfaite. On souffre de la peine que se donnent les +journaux de l'opposition pour ranimer une discussion haletante et +épuisée.» Le même jour, M. de Barante écrivait au comte Bresson: «Les +factions sont étonnées de la manière dont cette crise s'est passée. À +aucun moment je ne les ai vues en si petite espérance. Il y a une +volonté de repos et de durée si universelle et si ardente que chacun +paraît craindre de se compromettre et de se nuire en témoignant +quelque vivacité d'opinion... Le parti conservateur est en situation +bonne et croissante[112].» À la date du 9 octobre, nous trouvons +encore dans une lettre adressée par le même M. de Barante à M. Guizot: +«Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractère +naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens guère d'avoir vu un +moment où il y eût tant de repos dans les esprits, je dirais presque +de sécurité pour le lendemain[113].» + +[Note 110: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti +républicain, de 1830 à 1848_, p. 313 à 319.] + +[Note 111: Chronique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier +1843.] + +[Note 112: _Documents inédits._] + +[Note 113: Cité par M. Guizot dans sa _Notice sur M. de Barante_.] + + + + +CHAPITRE III + +LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT + +(Septembre 1842-septembre 1843.) + + I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il obtient à + Londres la clôture du protocole relatif à la ratification de la + convention du 20 décembre 1841.--II. Négociations pour l'union + douanière avec la Belgique. Résistances des industriels français. + Opposition des puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces + difficultés, le gouvernement renonce à ce projet.--III. Ouverture + de la session de 1843. Silence de M. Thiers. M. de Lamartine + passe à l'opposition. Son rôle politique depuis 1830, et comment + il a été amené à se déclarer l'adversaire du gouvernement.--IV. + Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur les + affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des pairs. À + la Chambre des députés, le projet d'adresse demande la revision + des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot n'ose le combattre, + mais se réserve de choisir le moment d'ouvrir les négociations. + Vote dont chaque parti prétend s'attribuer l'avantage.--V. La loi + des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. Succès du + ministère.--VI. La difficulté diplomatique de la question du + droit de visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M. + de Metternich.--VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent. + L'Angleterre n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de + M. de Salvandy.--VIII. La question du mariage de la reine + Isabelle. Le gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute + candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La + candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait + connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur est + fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude du + gouvernement anglais.--IX. La reine Victoria se décide à venir à + Eu. Le débarquement et le séjour. Conversations politiques sur le + droit de visite et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la + reine Victoria et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à + l'étranger. Bonne situation du ministère du 29 octobre. + + +I + +Le calme, l'espèce d'immobilité politique qui, dans les derniers mois +de 1842, avaient succédé aux grandes émotions de la session d'août, ne +pouvaient faire oublier à M. Guizot qu'il se retrouverait, le 9 +janvier 1843, en face de la nouvelle Chambre, et que, cette fois, la +question de confiance, jusqu'alors ajournée, serait nettement posée. +Sans doute, le temps profitait au cabinet, et, comme l'écrivait M. de +Barante, «chaque journée passée tranquillement lui donnait des chances +meilleures»; sans doute aussi, l'opposition était moins menaçante +depuis qu'elle était divisée: c'étaient les bonnes chances. Les +mauvaises venaient de la majorité elle-même. Celle-ci ne paraissait +guère solide; on devait craindre qu'elle ne fût pas en état de +résister aux surprises, aux entraînements, aux intrigues. Une +défection d'ailleurs s'était déjà produite dans ses rangs: dès le +lendemain des élections et après une délibération aussitôt rendue +publique, M. Dufaure et ses amis avaient décidé de ne plus accorder +leur appui au ministère; sans eux, aurait-on encore une majorité? Il y +avait là des périls, tout au moins des difficultés, dont M. Guizot +avait sujet de se préoccuper et contre lesquelles il devait travailler +à se prémunir. + +Son premier soin fut de chercher à combler le vide fait par la +défection du groupe Dufaure, au moyen de ce qu'on appelait «les +conquêtes individuelles». Ce n'était certes pas le plus beau côté du +régime parlementaire. Des politesses, des caresses aux amours-propres, +au besoin des places, des faveurs administratives ou même des +avantages plus matériels encore, telles étaient les séductions +employées. Par nature, M. Guizot avait peu de goût et peu d'aptitude +pour une telle besogne, mais, l'ayant vu accomplir par ses +prédécesseurs, il la jugeait un mal nécessaire, et il la laissait +faire au-dessous de lui par son chef de cabinet, M. Génie, et à côté +de lui par son collègue, M. Duchâtel. On racontait un peu plus tard, +dans les salons de l'opposition, que l'un des fonctionnaires du +ministère de l'intérieur, parlant du travail fait entre la session +d'août 1842 et celle de janvier 1843, avait dit: «Nous avions besoin +de gagner une vingtaine de voix, et nous les avons gagnées; mais elles +nous ont coûté cher[114].» + +[Note 114: Quelquefois le ministère n'avait qu'à panser des +amours-propres blessés par ses adversaires. Parmi les députés sur +lesquels comptait l'opposition et qui passèrent alors au gouvernement, +il en était un, beau parleur de province, qui, à son premier discours, +eut si peu de succès qu'on n'entendit bientôt plus que le +bourdonnement des conversations. Étonné, point déconcerté, notre +député rencontre M. Thiers en descendant de la tribune et lui demande: +«Eh bien, que dites-vous de mon début?»--À cette question, M. Thiers +se gratte la tête, essuie ses lunettes, et, après quelques moments +d'hésitation: «Vous auriez tort de vous décourager, lui dit-il, votre +voix est excellente.»--«J'en dis autant à mes chiens de chasse», +riposte brusquement le député. De ce jour, le ministère n'eut pas +d'ami plus fidèle.] + +En même temps qu'il s'efforçait de compléter sa majorité, le ministère +veillait à écarter d'avance ce qui aurait pu, au cours de la session, +devenir une pierre d'achoppement. On se rappelle comment, le 19 +février 1842, devant la déclaration faite par le gouvernement français +qu'il n'était pas en mesure de ratifier la convention du 20 décembre +précédent sur le droit de visite, les autres puissances, tout en +échangeant leurs ratifications, avaient laissé le protocole ouvert +pour la France. Cette mesure impliquait qu'elles ne désespéraient pas +de notre ratification ultérieure. Ainsi l'avaient compris non +seulement les cabinets étrangers, mais aussi le nôtre qui se flattait +alors de ramener, un jour ou l'autre, l'opinion, à la convention plus +ou moins modifiée. Les élections de juillet 1842, en révélant à quel +point le pays était prévenu contre le droit de visite, avaient fait +évanouir cet espoir. Dès lors, plus de motif pour laisser le protocole +ouvert. Il importait au contraire de le fermer, ne fût-ce que pour +ôter tout sujet aux malveillants de dire et aux badauds de croire que +le gouvernement songeait toujours à donner sa ratification, et qu'il +fallait prendre des mesures pour l'en empêcher. M. Guizot décida donc +de requérir la clôture du protocole. + +Cette clôture, fort raisonnable au point de vue français, ne pouvait +être agréable aux autres puissances, ainsi averties qu'elles devaient +renoncer définitivement à notre adhésion. Lord Aberdeen n'entra dans +cette idée que fort à contre-coeur et après avoir vainement essayé de +nous faire accepter quelque autre expédient. Les pourparlers portèrent +ensuite sur les formes de la clôture. Plusieurs des ministres +britanniques eussent voulu que, tout en prenant acte de notre refus +de ratifier, on nous répliquât et qu'on le fit vivement. Lord Aberdeen +leur résista. «Au fait, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, c'est moi et +non pas eux qui serais responsable des suites; je ne me laisserai pas +pousser[115].» Il fit donc prévaloir «la clôture sans phrases» que M. +de Metternich avait proposée pour nous rendre service[116]; mais ce ne +fut pas sans difficulté. «M. Guizot ni vous, disait-il à notre +ambassadeur, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette +malheureuse affaire m'a données.» De son côté, le ministre français +procéda avec autant de tact que de fermeté; s'il était résolu à +déclarer «sans compliments» son refus de ratifier, il tenait à éviter +tout ce qui eût pu éveiller inutilement les susceptibilités anglaises; +il se borna à motiver vaguement ce refus sur «les faits graves et +notoires survenus à ce sujet, en France, depuis la signature de la +convention». Ainsi finit-on par tomber d'accord. Le 9 novembre 1842, +les plénipotentiaires d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de +Russie déclarèrent que «le protocole, jusqu'alors resté ouvert pour la +France, était clos»; et, le 15, le _Moniteur_ annonça officiellement +cette clôture au public français. «Voilà un gros embarras derrière +nous, écrivait M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. Mais je ne veux pas +que de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le +moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui, +une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire, +conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une +loyauté irréprochables... Dans la forme, j'ai voulu que notre +résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien admis +qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement: c'était +mon devoir. Mais, en même temps, je n'ai rien dit, accueilli, ni paru +accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord Aberdeen, de son +côté, a mis dans toute l'affaire beaucoup de bon vouloir et de +modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre, dans une +situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne politique. +Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.» + +[Note 115: Cette citation et celles qui suivront sans indication +spéciale d'origine sont empruntées aux _Mémoires de M. Guizot_.] + +[Note 116: M. Guizot avait tout de suite réclamé les bons offices de +M. de Metternich. Celui-ci était alors en disposition favorable au +ministère français. «De tous les ministres depuis 1830, écrivait-il au +comte Apponyi, et je n'ai aucune difficulté à étendre mon jugement +également à ceux de la Restauration, aucun n'a possédé les qualités de +M. Guizot.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621.)] + +M. Guizot venait de faire une concession nouvelle aux adversaires du +droit de visite, un pas de plus dans cette sorte de retraite commencée +lors de l'adresse de 1842 et continuée dans la session qui avait +suivi. Il comptait bien ne pas reculer davantage. De quoi pouvait-on +encore se plaindre, du moment où il ne restait absolument plus rien de +la convention du 20 décembre 1841, origine malencontreuse de tout ce +tapage? Le ministre, cependant, n'ignorait pas que l'opinion s'était +attaquée aussi aux traités qui, en 1831 et 1833, avaient organisé pour +la première fois le droit de visite; mais, sur ce point, il se +montrait résolu à résister. C'était même afin d'être plus fort dans +cette résistance qu'il demandait aux autres puissances de le +débarrasser complètement de la convention de 1841. «Pour que nous +puissions nous retrancher fermement dans les anciens traités, écrivait +M. Guizot à ses ambassadeurs, il faut que les Chambres et le pays +n'aient plus à s'inquiéter du nouveau.» M. de Sainte-Aulaire avait +prévenu notre gouvernement qu'à Londres «le parti était pris de ne +rien céder sur les traités de 1831 et de 1833». «Toute tentative de +les modifier, ajoutait-il, aurait pour conséquence nécessaire et +immédiate une rupture diplomatique. Ma conviction à cet égard ne +s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais sur le jugement que je +porte de l'ensemble de la situation.» M. Guizot répondit en affirmant +de nouveau sa résolution de maintenir ces traités. «C'est la volonté +bien arrêtée du cabinet, écrivait son principal confident, M. Désages, +et nous en faisons une question d'honneur national[117].» Le ministre +sans doute s'attendait à une lutte sur ce sujet, dans la session +prochaine, mais il se flattait de l'emporter. «Plus ou moins +ouvertement, écrivait-il à notre ambassadeur à Londres, on me +demandera deux choses: l'une d'éluder, par des moyens indirects, +l'exécution de ces conventions; l'autre d'ouvrir une négociation pour +en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au nom de la +loyauté, la seconde au nom de la politique... J'exécuterai honnêtement +ce qui a été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour +l'abolition des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus +entraînerait de mauvaises relations, peut-être la rupture des +relations diplomatiques entre les deux pays. Une telle faute ne se +commettra pas par mes mains... Voilà mon plan de conduite. J'y +rencontrerai bien des combats, bien des obstacles. Pourtant, je +persévérerai, et je crois au succès.» M. Guizot se faisait illusion. +Quelques semaines ne s'écouleront pas avant qu'il abandonne ces +conventions que, très sincèrement, il promettait aux autres et se +promettait à lui-même de défendre. + +[Note 117: Lettre à M. de Jarnac du 8 novembre 1842. (_Documents +inédits._)] + + +II + +En travaillant ainsi à écarter les difficultés, M. Guizot ne pouvait +obtenir qu'un résultat négatif. Pour l'honneur et l'affermissement du +cabinet, il fallait quelque chose de plus, un acte positif, une +initiative éclatante qui en imposât au public. Plus l'opinion se +sentait tranquille, plus elle paraissait attendre du gouvernement la +distraction de quelque nouvelle entreprise. Le _Journal des Débats_ +constatait, non sans impatience, cette disposition d'esprit et +résumait ainsi le langage que l'on tenait au gouvernement: «Le pays +est calme, nous l'avouons, très calme, assurément; il a conquis le +repos, le bon ordre; il jouit de ce sentiment de confiance et de +bien-être qu'il avait perdu depuis un demi-siècle... Eh bien, +ingéniez-vous; inventez quelque chose! Ce quelque chose, nous ne vous +l'indiquerons pas, par exemple... Mais prenez garde que le pays ne se +fatigue du repos, qu'il ne s'ennuie. Amusez-le.» À ceux qui parlaient +ainsi, la feuille ministérielle répondait que le ministère était déjà +bien assez occupé avec toutes les affaires qu'il avait sur les bras: +«Dieu nous garde, disait-il, des gouvernements inventeurs... Le pays +est tranquille, respectons sa tranquillité[118].» Cette réponse +n'était pas décisive. M. Guizot lui-même ne s'en contentait pas, et il +écrivait alors à l'un de ses collaborateurs diplomatiques: «Je n'ai +guère réussi jusqu'à présent qu'à empêcher le mal: succès obscur et +ingrat. Le moment viendra, je l'espère, où nous pourrons ensemble +faire du bien[119].» Mais quel bien? Toujours cette même question qui +se représentait aussi embarrassante. Ce fut sans aucun doute dans +l'espoir d'y trouver enfin réponse, qu'à cette époque, durant les +derniers mois de 1842, le gouvernement poussa vivement une importante +négociation commerciale. Il s'agissait d'établir entre la France et la +Belgique une union douanière, imitation et revanche du _Zollverein_ +prusso-allemand. Les conséquences économiques d'une telle mesure +pouvaient être diversement appréciées; mais l'effet politique en +aurait certainement été considérable. L'amour-propre national eût +trouvé, dans cette sorte d'annexion morale, une éclatante compensation +de ses récentes déconvenues, et du coup M. Guizot eût fermé la bouche +à ceux qui déclamaient contre les abaissements et la stérilité de sa +politique extérieure. + +[Note 118: 29 septembre et 6 octobre 1842.] + +[Note 119: Lettre du 16 août 1842, adressée au comte de Jarnac et +citée par ce dernier dans sa Notice sur lord Aberdeen.] + +La question n'était pas neuve. Posée par la Belgique qui, à raison de +sa grande production et de sa consommation restreinte, ressentait +l'impérieux besoin de s'assurer un marché plus étendu que le sien +propre, elle avait été souvent discutée dans la presse des deux pays +et avait même été, à diverses époques, en 1837, en 1840, en 1841, +l'objet de pourparlers entre les gouvernements. Diverses difficultés +avaient empêché jusqu'alors ces pourparlers d'aboutir. Mais, en +attendant et à défaut d'un accord plus général, il avait été conclu, +le 16 juillet 1842, une convention par laquelle nous abaissions nos +droits de douane sur les fils et tissus de lin belges, tandis que la +Belgique adoptait, sur ses frontières autres que celles de la France, +notre tarif sur les fils et tissus étrangers. Les choses en étaient +là, quand, à l'issue de la session d'août, le ministère renoua les +négociations relatives à une union douanière. Le problème fut serré de +plus près qu'il ne l'avait encore été. De part et d'autre, on semblait +désireux et pressé de conclure. Louis-Philippe et M. Guizot avaient +pris l'affaire à coeur. Léopold était venu à Paris, pour la traiter +directement avec son beau-père. Un projet de traité fut proposé par la +France et discuté sous trois formes de rédaction successives, sans +cependant qu'on arrivât à un accord. De ces délibérations, de ces +démarches, il transpira nécessairement quelque chose dans le public; +les journaux s'emparèrent de la question, et ce fut bientôt le sujet +principal de leurs polémiques. + +L'union douanière, qui flattait en France le sentiment national, y +menaçait des intérêts matériels, politiquement fort influents, surtout +sous le régime du suffrage restreint: c'étaient ceux de nombreux +industriels, notamment des maîtres de forges et des extracteurs de +houille, qui se déclaraient hors d'état de soutenir la concurrence des +produits belges. Déjà, en janvier 1842, sur le seul soupçon que le +gouvernement songeait à cette union, une phrase avait été insérée dans +l'adresse sur «la protection due à la production nationale». À la fin +de l'année, quand les négociations furent reprises et qu'on put les +croire sur le point d'aboutir, ces intérêts s'alarmèrent davantage +encore. Le 26 octobre, dans une réunion de députés, généralement +conservateurs, convoquée chez M. Fulchiron, il fut décidé que «chacun +des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses +doléances auprès du trône, et lui ferait connaître les perturbations +que causerait la réalisation des projets ministériels»; en outre, +chaque député «devait se mettre en rapport avec les délégués de +l'industrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à +Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations +qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvernement». Beaucoup de +chambres de commerce répondirent à cet appel, rédigèrent des +protestations et des adresses. Bien plus, leurs délégués se +rassemblèrent à Paris en une sorte de congrès et, après délibération, +se prononcèrent hautement contre toute union douanière. Sans doute, +dans certaines villes où les idées protectionnistes n'avaient pas le +dessus, des manifestations en sens contraire se produisirent; mais +elles n'avaient pas autant d'éclat. Cette agitation eut son +contre-coup dans le sein du ministère; deux de ses membres, M. +Cunin-Gridaine et M. Martin du Nord, s'y firent les avocats des +fabricants français. Il devenait évident qu'en poursuivant cette +mesure, M. Guizot serait abandonné dans le cabinet par plusieurs de +ses collègues, et dans le parlement par une bonne part des +conservateurs. Pour ne pas être en minorité, il lui faudrait chercher +à gauche, où l'on paraissait favorable à l'union, les voix qui lui +échappaient au centre. C'était à peu près ce qu'à ce moment même sir +Robert Peel faisait en Angleterre pour la réforme de la législation +sur les grains. Mais M. Guizot avait-il le même tempérament que le +ministre anglais? Nous avons déjà eu occasion de le montrer plus +disposé à céder à ses amis qu'à les violenter. Robert Peel lui-même +n'eût peut-être pas été aussi hardi de ce côté-ci de la Manche. Une +opération de ce genre, toujours scabreuse pour le ministre qui +l'entreprend, l'eût été tout particulièrement dans l'état de nos +partis. La gauche, qui détestait beaucoup plus M. Guizot qu'elle ne +désirait l'union douanière, n'aurait-elle pas saisi cette occasion de +mettre le ministère en minorité? Et puis, était-ce bien au +gouvernement de provoquer lui-même une scission dans cette majorité +déjà trop inconsistante? Enfin, ne pouvait-on pas se demander si le +cabinet serait seul mis en péril par cette dislocation du parti +conservateur, et si la monarchie, qui n'était pas hors de cause comme +en Angleterre, n'y courrait pas elle-même de grands risques? + +Entre la situation de M. Guizot et celle de Robert Peel, il y avait +une autre différence plus décisive encore. Le premier n'avait pas +seulement affaire, comme le second, à l'opposition du dedans: il en +rencontrait une au dehors, celle des grandes puissances. En +Angleterre, le projet d'union douanière, aussitôt connu, avait +réveillé les mêmes méfiances qui, au lendemain de 1830, s'étaient +produites toutes les fois qu'on nous avait soupçonnés de la moindre +velléité d'annexer tout ou partie de la Belgique. Dès le 21 octobre +1842, lord Aberdeen, dans une lettre pressante adressée à Léopold, le +détournait d'une mesure qu'il déclarait être «pleine de dangers pour +les intérêts du roi des Belges et pour la tranquillité de l'Europe». +Le 28, il adressait à Berlin, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, une +dépêche où il soutenait que l'union douanière serait contraire à la +neutralité de la Belgique, et qu'en vertu du protocole du 20 janvier +1831, qui avait constitué cette neutralité, les autres cabinets +auraient le droit de s'opposer à une combinaison périlleuse pour +l'équilibre européen. En même temps, tout en évitant des démarches +directes qui eussent irrité les Français et leur eussent rendu plus +difficile de s'arrêter, il veillait à les bien instruire de ses +dispositions. «Vous concevez, disait-il le 19 novembre à M. de +Sainte-Aulaire, que l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les +douaniers français à Anvers. Vous auriez à combattre aussi du côté de +l'Allemagne, et, cette fois, vous nous trouveriez plus unis que pour +le droit de visite.» Le 6 décembre, il revenait sur le même sujet et +déclarait hautement à notre ambassadeur que l'union douanière lui +paraissait «une atteinte à l'indépendance belge et conséquemment aux +traités qui l'avaient fondée». «Je me suis abstenu jusqu'à présent de +vous parler avec détail sur ce sujet, ajoutait lord Aberdeen, et je +m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux plaintes +du commerce français, sans que sa résolution paraisse influencée par +des considérations diplomatiques; mais, aujourd'hui, j'ai dû vous +parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence[120].» + +[Note 120: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 281 à 284.] + +Le cabinet anglais avait trouvé, à Berlin, les esprits très disposés +à soutenir et même à provoquer la résistance au projet d'union +douanière. La Prusse, depuis 1830, s'était montrée fort ombrageuse +pour tout ce qui regardait la Belgique. Elle l'était plus encore +depuis qu'elle avait à sa tête un roi personnellement ennemi de la +France. Frédéric-Guillaume IV, qui, lors de son récent voyage à +Londres, en janvier 1842, avait fait à M. de Stockmar des ouvertures +pour l'entrée de la Belgique dans la Confédération germanique, était +moins que personne disposé à prendre son parti de la constitution d'un +_Zollverein_ franco-belge. Son gouvernement témoigna donc, à ce sujet, +une alarme et un mécontentement qui trouvèrent écho dans les petits +États d'outre-Rhin. Notre ministre à Berlin, le comte Bresson, +écrivait à M. Guizot: «Les esprits commencent à s'animer en Allemagne. +Notre presse n'a que trop contribué à exagérer la portée politique de +la négociation; elle a éveillé la jalousie, la susceptibilité et +l'inquiétude des États limitrophes, et elle a fourni elle-même les +arguments qu'on nous oppose aujourd'hui. L'Angleterre a donc trouvé le +terrain admirablement préparé pour l'embarras qu'elle veut nous +susciter. M. de Bulow m'a dit que sa table était chargée de lettres +qui lui arrivaient de toutes parts, pour le rappeler à ses devoirs et +lui reprocher d'avoir négligé de nous avertir que la neutralité de la +Belgique ne lui permettait pas de livrer ses intérêts matériels, son +commerce, son industrie, ses finances à la France... J'ai même entendu +prononcer, par un envoyé de cour secondaire d'Allemagne, le mot de +_cas de guerre_[121].» + +[Note 121: Lettre confidentielle du 4 décembre 1842. (_Documents +inédits._)] + +Même hostilité dans le cabinet de Saint-Pétersbourg. L'éloignement eût +dû le rendre moins sensible à ce qui se passait en Belgique; mais on +n'ignore pas avec quel empressement le Czar saisissait toute occasion +d'être désagréable à la France de Juillet, et surtout de refaire +contre elle une coalition européenne. + +En Autriche, il y avait moins de passion. M. de Metternich, alors en +veine de politesse avec le cabinet français, s'employa même à +prévenir les démarches collectives et comminatoires désirées à Berlin +et dans plusieurs petites cours allemandes[122]. Mais, au fond, il +n'était pas moins opposé à l'union douanière, et, le moment venu, il +nous signifia très nettement son sentiment[123]. Dans une lettre +adressée, le 8 décembre 1842, au comte Apponyi et destinée à être +communiquée à M. Guizot, il s'exprimait ainsi: «L'union douanière +entre la France et la Belgique est impossible, parce que ni l'un ni +l'autre de ces pays ne voudra provoquer une opposition qui finirait ou +par l'abandon du projet ou par la rupture de la paix politique en +Europe... L'Angleterre n'admettrait pas l'union douanière... Quant aux +trois cours continentales qui, avec l'Angleterre et la France, ont +consacré la séparation de la Belgique et de la Hollande, elles ne +pourraient que soutenir les conditions sur lesquelles repose cette +séparation; cette attitude les réunirait à l'Angleterre sur le terrain +de la résistance que cette puissance opposerait à l'union +douanière...» Puis, après avoir développé ces idées, le chancelier +terminait ainsi: «Veuillez donner connaissance de la présente lettre à +M. Guizot; je prie ce ministre de vouloir bien la prendre pour ce +qu'elle est, c'est-à-dire pour la franche expression de notre +conviction quant à ce qui ne se peut pas.» Le même jour, dans une +autre lettre confidentielle à son ambassadeur, M. de Metternich +expliquait sa démarche par la conviction où il était «de l'existence +d'un danger sérieux[124]». + +[Note 122: Lettre du comte Bresson à M. Guizot, du 19 décembre 1842. +(_Documents inédits._)] + +[Note 123: D'après M. Guizot (_Mémoires_, t. VI, p. 293 et 294), M. de +Metternich aurait témoigné ne pas attacher d'importance à cette +affaire. Telle avait pu être son attitude au début, parce qu'alors il +croyait à l'insuccès de la négociation. Mais aussitôt que celle-ci lui +parut avoir chance d'aboutir, il prit position très nettement, ainsi +qu'il résulte des documents publiés dans les _Mémoires de M. de +Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.] + +[Note 124: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.--M. de +Metternich, avec le sentiment souvent un peu exagéré qu'il avait de +son importance, se flatta même plus tard d'avoir, par cette +intervention, empêché l'union douanière. Il écrivit, le 2 janvier +1843, au comte Voyna, à Saint-Pétersbourg: «Je me reconnais quelque +mérite relativement au genre d'action que j'ai regardé comme le seul +qu'avec une chance d'utilité, il me serait possible d'exercer sur cet +intermède. Il y a des questions qui de leur nature sont tellement +malignes, qu'il n'y faut point toucher, ou les empoigner pour les +étrangler de prime abord. La question en instance a dû passer par le +second de ces remèdes, et je me suis décidé à l'employer +immédiatement. L'événement ayant justifié l'entreprise, il ne me reste +plus qu'à m'en féliciter.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. +627.)] + +Notre gouvernement était donc prévenu: au cas où il conclurait l'union +douanière, les quatre puissances seraient d'accord pour protester +contre ce qu'elles prétendaient être une atteinte à la neutralité et à +l'indépendance de la Belgique. Dans quelle mesure appuieraient-elles +cette protestation par des démarches plus effectives? Il était +difficile de le prévoir. Mais tout au moins la France serait ainsi +replacée, en face de l'Europe unie, mécontente et menaçante, dans +l'isolement périlleux où elle s'était trouvée en 1840, et dont elle +venait à peine de sortir. + +Aux difficultés provenant des intérêts français ou des défiances +étrangères, il faut ajouter celles que faisaient naître les +prétentions du gouvernement belge. C'était lui sans doute qui, sous la +pression de son industrie en souffrance, avait proposé, sollicité +l'union douanière; mais, quand on en venait à discuter avec lui les +moyens d'exécution, on se heurtait aux mille exigences d'une +nationalité et d'une indépendance d'autant plus susceptibles qu'elles +étaient d'origine plus récente. Ainsi, dès le début, en même temps que +la Belgique offrait d'abolir toute ligne de douane entre les deux pays +et d'établir un tarif unique sur les autres frontières, elle se +refusait à admettre nos douaniers sur son territoire. Le gouvernement +français, de son côté, déclarait ne pouvoir confier à des Belges la +garde de ses intérêts industriels et financiers. À chaque pas, se +produisaient des objections du même genre. M. de Metternich était même +disposé à en conclure qu'au fond Léopold ne désirait pas l'union +autant qu'il voulait en avoir l'air[125], et, après coup, M. Guizot a +reconnu que le chancelier autrichien pouvait bien avoir eu raison: «Je +suis fort tenté de croire, a-t-il dit, que le roi des Belges n'a +jamais sérieusement poursuivi le projet d'union douanière ni compté +sur son succès[126].» + +[Note 125: Je me demande, disait un jour M. de Metternich à notre +ambassadeur, si le roi Léopold a jamais eu bien sérieusement +l'intention de conclure un pareil traité, et s'il n'est pas plus +probable qu'il a mis en avant ce projet, qu'il doit savoir +inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout en paraissant disposé à +tout faire pour plaire au roi son beau-père, à la nation française, au +parti français en Belgique et au sentiment national qui cherche un +débouché pour l'excédent des produits belges.» (_Mémoires de M. +Guizot_, t. VI, p. 294.)] + +[Note 126: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 294.] + +Était-il prudent au gouvernement français de braver tant +d'oppositions? Lui était-il possible de surmonter tant d'obstacles? Il +ne le crut pas et finit par renoncer, non sans regret, à une mesure où +il avait espéré d'abord trouver un moyen de se grandir et de grandir +son pays. À défaut de l'union douanière, il dut se contenter de +négocier des traités plus modestes, plus restreints, facilitant les +relations des deux pays par l'abaissement mutuel des tarifs. C'était +la voie où il avait déjà fait un premier pas par la convention du 16 +juillet 1842, relative aux fils et tissus de lin; sur ce terrain même, +les difficultés ne devaient pas faire défaut, et ce ne sera que le 13 +décembre 1845 que l'on parviendra à conclure un traité de commerce +plus général. + +Tout en prenant à part soi la résolution d'abandonner le projet +d'union douanière, notre gouvernement jugea plus digne et plus prudent +de ne pas battre trop ouvertement et trop brusquement en retraite. À +la fin de novembre et au commencement de décembre 1842, M. Guizot +adressa à ses représentants près les cours de Berlin, de Londres, de +Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, de la Haye, des dépêches à +peu près identiques où apparaît bien la façon dont il entendait +masquer cette retraite. Tout d'abord, il revendiquait le droit de la +France et contestait absolument le bien fondé des objections faites +par les autres puissances. Selon lui, l'union douanière ne portait +aucune atteinte à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique, du +moment où celle-ci conservait sa souveraineté politique et où elle +avait la faculté de rompre l'union dans un délai déterminé. Mais cette +dissertation théorique une fois faite, il laissait voir peu de +dispositions à user en fait du droit si hautement revendiqué. «Nous ne +sommes point allés, dit-il, nous n'irons point au-devant de l'union +douanière. Sans doute elle aurait pour nous des avantages, mais elle +nous susciterait aussi, et pour nos plus importants intérêts, des +difficultés énormes... L'état actuel des choses convient et suffit à +la France qui ne fera, de son libre choix et de son propre mouvement, +rien pour le changer.» M. Guizot rappelait comment la Belgique était +venue nous demander l'union, pour échapper à des dangers menaçant sa +sécurité intérieure et même son existence nationale, puis il ajoutait: +«Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas +sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y +soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point +nous qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de +cette soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours. +Nous croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur, aussi +bien que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité... +Mais ce que nous ne pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas, +c'est que la stabilité du royaume fondé à nos portes soit altérée à +nos dépens, ou compromise par je ne sais quelle absurde jalousie du +progrès de notre influence.» En somme, M. Guizot résumait ainsi sa +politique: «Garder toute notre indépendance; ne reconnaître à personne +le droit de s'y opposer aux termes des traités et des principes de +droit public»; mais aussi «bien donner la persuasion que nous ne +recherchons pas l'union douanière[127]». En même temps qu'il prenait +cette attitude en face des puissances, le cabinet français, sans +rompre ouvertement les négociations avec la Belgique, les laissait peu +à peu tomber. + +[Note 127: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 285 à 293.] + +Des diverses difficultés que notre gouvernement avait rencontrées dans +cette affaire, quelle fut celle qui le détermina à abandonner son +projet? Par crainte de fournir des armes à ceux qui l'accusaient de +faiblesse envers l'étranger, il s'est défendu vivement d'avoir cédé +aux représentations des puissances[128], préférant de beaucoup +laisser croire qu'il avait reculé devant l'espèce d'insurrection de +l'industrie française. Et même, comme ce dernier motif fournissait +prétexte à l'opposition pour déclamer contre la prédominance des +intérêts matériels, contre la féodalité financière, et lui servait +d'argument en faveur de la réforme électorale, M. Guizot a fini par +soutenir que la difficulté principale était venue des Belges +eux-mêmes[129]. L'histoire n'est pas obligée de prendre à la lettre +ces explications données en vue de l'opinion du moment. Sans prétendre +que les difficultés extérieures aient été le motif unique de la +détermination prise, on peut affirmer qu'elles ont eu plus d'influence +que M. Guizot n'en convenait alors[130]. Ce n'est pas nous qui lui en +ferons un reproche. Cette prudence, nous l'avons dit souvent, était la +conséquence de la situation faite à la France en Europe par la +révolution de 1830. Le moyen de modifier une telle situation n'était +pas de s'abandonner à des bravades irréfléchies qui n'eussent fait, +comme en 1840, que la confirmer et même l'aggraver à notre détriment: +c'était de dissiper, par une sagesse prolongée, les méfiances des +autres États et aussi de dissoudre peu à peu cette coalition latente +qui réapparaissait chaque fois que la France laissait voir le désir +d'étendre ses frontières ou seulement son influence. + +[Note 128: _Journal des Débats_ du 3 décembre 1842.] + +[Note 129: Discours du 11 mai 1846, à la Chambre des pairs.] + +[Note 130: M. de Metternich, comme on l'a vu plus haut, s'imaginait +volontiers que son intervention avait été la raison décisive de +l'abandon du projet d'union douanière, et affectait de croire que le +motif tiré du mécontentement des industriels français n'était qu'une +feinte de M. Guizot. (_Mémoires_, t. VI, p. 628.) Le chancelier +d'Autriche exagérait son rôle. La dépêche dans laquelle il avait +notifié son sentiment au gouvernement français était du 8 décembre +1842. Le 11 novembre, M. Désages écrivait à M. de Jarnac: «Les +journaux ont déjà parlé d'une circulaire de lord Aberdeen relative au +projet d'union franco-belge... _Comme ici, il y a ajournement obligé à +raison de l'état d'esprit de nos industriels_, je ne pense pas que +cette bombe, chargée par lord Aberdeen, éclate pour le moment.» +(_Documents inédits._)] + +Si désireux qu'eût été le gouvernement de laisser tomber sans bruit +les négociations douanières, le public n'avait pas tardé à +s'apercevoir de l'évolution qui s'opérait, et, dès la fin de novembre +1842, les journaux parlaient ouvertement de l'abandon du projet +d'union. La presse opposante ne négligeait pas une si belle occasion +d'attaquer le cabinet. Elle s'appliquait à mettre en relief +l'impuissance où il était de mener à fin ce que lui-même avait jugé +utile à la grandeur de la France. Elle lui faisait honte de reculer +devant les clameurs de quelques fabricants, ou mieux l'accusait +d'avoir suscité ces clameurs pour se créer le prétexte d'une retraite +motivée en réalité par la peur de l'étranger, et l'on sait que, sur ce +dernier thème, les polémistes de gauche n'étaient jamais à court. Les +journaux ministériels répondaient de leur mieux, mais ils n'avaient +pas l'avantage du terrain. En somme, cette affaire, où M. Guizot avait +un moment espéré trouver une force pour les luttes de la session qui +allait s'ouvrir, le laissait, au contraire, avec l'embarras et la +faiblesse qui résultent toujours d'une entreprise tentée et +abandonnée. Aussi ses amis ne voyaient-ils pas venir sans inquiétude +le retour des Chambres. M. de Barante écrivait mélancoliquement, le 3 +décembre 1842, à un de ses parents: «L'état des esprits est encore +fort inerte en apparence, mais les ennemis du ministère seront vifs, +ses amis très tièdes, et l'atmosphère composée d'éléments +d'indifférence assez malveillante. Mettez tout autre nom propre au +pouvoir, il en sera absolument de même. La conviction à une opinion, +la confiance à tout homme gouvernant ne sont pas de ce moment[131].» + +[Note 131: _Documents inédits._] + + +III + +La session s'ouvrit le 9 janvier 1843. Le discours du trône, simple et +bref, ne souleva aucune question irritante. Sans fuir la lutte, le +gouvernement ne la provoquait pas. Qu'allait faire l'opposition, et +tout d'abord quelle serait l'attitude de M. Thiers? Maintenant qu'il +s'agissait non plus de la monarchie, mais du ministère, reprendrait-il +sa place de combat à la tête des groupes de gauche? Plusieurs de ses +amis l'y poussaient, entre autres M. de Rémusat et M. Duvergier de +Hauranne. Il s'y refusa absolument. Sans doute, à qui voulait +l'entendre, il déclarait «qu'il était toujours, plus que jamais même, +de l'opposition, qu'on pouvait compter sur son vote»; mais il ne +promettait qu'un vote muet, triste, boudeur; il se montrait résolu à +demeurer à l'écart, immobile et silencieux, retiré en quelque sorte +sous sa tente. Avec la mobilité habituelle de sa nature, il se disait +las et dégoûté de ces manoeuvres de parti qui, à d'autres époques, +l'avaient tant passionné[132]. Pour le moment, l'intérêt de sa vie +était ailleurs: il se donnait entièrement à cette histoire du Consulat +et de l'Empire, dont nous l'avons déjà vu commencer les travaux +préparatoires au milieu même de ses luttes parlementaires[133]. Vivant +ainsi dans la compagnie de Napoléon, il se prenait pour sa personne, +pour son oeuvre, d'une admiration qui ne le disposait pas à +l'indulgence envers les idées et les hommes de la gauche. + +[Note 132: Ce sentiment se manifestait déjà en juillet 1841. M. Thiers +écrivait alors à M. Buloz: «Je vous dirai qu'avec un goût tous les +jours plus vif pour la grande politique, j'en ai toujours un moindre +pour la petite, et j'appelle petite politique celle qu'on fait chaque +jour pour la circonstance. Ce pain quotidien dont on vit à Paris +m'inspire un dégoût presque insurmontable. Je suis fort partisan de +nos institutions, car je n'en sais pas d'autres possibles, mais elles +organisent le gouvernement en un vrai bavardage. L'opposition ne parle +que pour embarrasser le gouvernement cette semaine, et le gouvernement +n'agit que pour parer à ce que l'on dira la semaine prochaine... C'est +pour moi un vrai sacrifice que de rentrer dans ce présent si étroit et +si agité... Je suis heureux où je suis, en faisant ce que je fais.» M. +Thiers venait de Hollande et allait en Allemagne pour étudier les +champs de bataille de Napoléon. (Notice sur M. Buloz, par M. DE +MAZADE, _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1877.)] + +[Note 133: M. Léon Faucher écrivait à un de ses amis, le 15 novembre +1842: «Notre politique est toujours à l'état de langueur; Thiers se +préoccupe de son Histoire de l'Empire...» Il ajoutait, dans une autre +lettre du 22 mars 1843: «Thiers reste à Paris tout l'été, dans +l'espoir d'achever son histoire cette année: il est à peu près perdu +pour la politique jusque-là...» (Léon FAUCHER, _Biographie et +Correspondance_, t. I, p. 135 et 140.) Les trois premiers volumes de +l'ouvrage de M. Thiers devaient être publiés au commencement de 1845.] + +Cette abstention de M. Thiers affaiblissait beaucoup les adversaires +du cabinet. Un homme se présenta aussitôt pour remplir, à la tête de +l'opposition, le rôle oratoire laissé vacant par l'ancien ministre du +1er mars: c'était M. de Lamartine. En 1843, il avait cinquante-trois +ans et faisait partie depuis dix années de la Chambre des députés. +Déjà plusieurs fois, nous avons eu occasion de noter son intervention +dans les débats parlementaires, mais à des intervalles plus ou moins +éloignés, sans qu'il y eût de lien visible entre ces manifestations +diverses et souvent peu concordantes. Nous n'avons pas cherché à +suivre sa marche, à découvrir quelle impulsion le mettait en +mouvement, vers quel but il se dirigeait. Le moment paraît venu de +tenter cette étude, fallût-il pour cela suspendre quelques instants le +récit des événements. Le personnage qui, en janvier 1843, passe avec +éclat à la gauche, doit, dans ce rôle nouveau, exercer une action trop +considérable et trop néfaste, pour que ce problème de psychologie +individuelle n'intéresse pas l'histoire générale. + +En traitant des effets de la révolution de Juillet sur la +littérature[134], nous avons dit ce que cette révolution a été pour le +poète royaliste et chrétien des _Méditations_ et des _Harmonies_; +comment elle l'a en quelque sorte déraciné du sol religieux et social où +il avait jusque-là si heureusement fleuri, pour le livrer sans défense +aux vents de tempête qui soufflaient de toutes parts; comment surtout il +a été alors tenté par la politique et lui a sacrifié la poésie, +désormais dédaignée comme l'amusement frivole de sa jeunesse. En effet, +dès 1831, l'amant d'Elvire et de Graziella, le rêveur du lac du Bourget +ou du golfe de Baïa, brigue les suffrages prosaïques des électeurs de +Dunkerque. Il ne réussit pas du premier coup et n'est élu qu'en 1833, +pendant ce fastueux voyage d'Orient qu'il a entrepris pour «mettre une +page blanche entre son passé et son avenir». Où va-t-il s'asseoir dans +la Chambre? «Au plafond, dit-il, car je ne vois de place pour moi dans +aucun groupe.» Il a des raisons de s'éloigner ou au moins de se +distinguer de chacun des partis. Ancien serviteur des Bourbons, c'est +pour lui un point d'honneur de garder, à l'égard de la monarchie +nouvelle, «les rancunes décentes d'un royaliste tombé». Il ne veut pas +se confondre avec les légitimistes dont la conduite le choque. Ce qu'il +appelle la «boue républicaine» lui inspire effroi et dégoût. À la +différence des autres poètes, il a résisté à la fascination +napoléonienne et sent vivement le péril du pseudo-libéralisme belliqueux +et révolutionnaire. Pour être d'un parti, il en imagine un, le «parti +social», dont il est le chef, mais auquel ne manquent que des adhérents +connus et un programme défini. En réalité, c'est un isolé, agissant au +gré des inspirations du moment, inspirations changeantes et +capricieuses. Un jour, il attaque avec la gauche les lois de septembre; +un autre jour, il défend contre cette même gauche une loi plus +impopulaire encore, la loi de disjonction. Avec des traditions +conservatrices et religieuses, il a des tentations d'opinions +«avancées»; à la fois aristocrate d'éducation, de tempérament, de +relations sociales, et révolutionnaire d'imagination[135]; par-dessus +tout, demeuré poète alors même qu'il se défend de l'être, obéissant à +des impressions plus qu'à des convictions, improvisateur en politique +comme il l'a été et le sera toujours en littérature. Rien chez lui de ce +qu'on appelle une ligne, un programme: jamais hésitant, car il ne +réfléchit pas assez pour voir les raisons de douter; toujours sincère, +d'une sincérité d'artiste qui chante tout ce qui résonne, peint tout ce +qui brille, vibre à tout ce qui l'émeut, mais oubliant, le lendemain, +avec une sérénité parfaite, ce qu'il a senti ou cru la veille[136]. De +nature généreuse, il se sent attiré vers les sujets qui ont un côté +sentimental, comme la suppression de la peine de mort, l'abolition de +l'esclavage, l'assistance des enfants trouvés, ou certaines questions de +politique étrangère. Mais, en même temps, il affecte de se poser en +homme d'affaires, de discuter la conversion des rentes, la législation +des sucres, la construction des chemins de fer. Il s'amuse de la +facilité avec laquelle il croit s'assimiler ces connaissances +spéciales[137]. Et puis, c'est sa façon de se dégager de «cette +malheureuse prévention de poésie qu'il traîne après lui, comme un +lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne, en descendant de la +scène, dans la foule ébahie d'une place publique[138]». Ainsi +traite-t-il les sujets les plus variés, y apportant beaucoup d'aperçus +superficiels ou de chimères nuageuses, mais ayant aussi parfois des vues +supérieures ou même quelqu'une de ces intuitions singulièrement +prévoyantes, quelqu'un de ces «coups d'aile vers l'avenir[139]», qui +semblent, à certaines heures, rapprocher le poète du prophète et +expliquer comment la langue latine les appelait tous deux du même nom: +_vates_. + +[Note 134: Cf. liv. II, ch. X, § II.] + +[Note 135: Lamartine écrivait à un ami, le 1er octobre 1835: «Il se +fait, depuis mon voyage et mon incursion dans l'histoire, un grand +travail de renouvellement en moi... Je deviens de jour en jour plus +intimement et plus consciencieusement révolutionnaire.»] + +[Note 136: «Il est mobile et sincère, disait madame de Girardin. La +seconde page de ses lettres dément la première et n'en est pas moins +pour cela l'expression d'un sentiment vrai, je veux dire qu'il +l'éprouve véritablement au moment où il l'exprime. Seulement on peut +dire de lui (M. de Humboldt faisait le même reproche à l'abbé de +Lamennais) qu'il change trop souvent d'idée fixe.»--M. Sainte-Beuve a +écrit dans ses _Notes et pensées:_ «Lamartine est, sur tous les +points, convaincu chaque jour de contradiction et d'incohérence. Il +parle à Marseille pour le libre-échange, et on lui rappelle qu'il a +précédemment prêché la doctrine contraire. Un jour, causant chez +madame Récamier de l'impôt sur le sel, il dit toutes sortes de raisons +en faveur de cet impôt: «Je suis charmé, dit M. de Chateaubriand, de +vous entendre soutenir ces choses, car on m'avait dit que vous +parleriez contre.--Ah! c'est vrai, répliqua Lamartine, ils sont venus +me trouver, et j'ai promis d'appuyer l'abolition de l'impôt; mais je +suis convaincu qu'au fond il est moins onéreux qu'utile.»--Ainsi de +tout.»] + +[Note 137: M. de Lamartine disait à M. Sainte-Beuve: «Avez-vous jamais +lu de l'économie politique?» et sans attendre sa réponse: «Avez-vous +jamais mis le nez dans ce grimoire? Rien n'est plus facile, rien n'est +plus amusant.» (_Portraits contemporains_, nouvelle édition, t. I, p. +381.)] + +[Note 138: C'est M. de Lamartine lui-même qui s'exprime en ces termes, +dans sa critique de l'_Histoire des Girondins_. Il disait, un jour, à +M. Duvergier de Hauranne: «Et vous aussi, vous croyez que la poésie +est ma vocation. Sachez que, pour moi, la poésie est une simple +distraction à laquelle je n'attache aucune importance. Le matin, avant +déjeuner, je fais des vers que j'écris au crayon sur quelques morceaux +de papier. Puis, sans y songer davantage, je jette tous ces morceaux +de papier dans un sac où madame de Lamartine va les chercher pour les +classer à son gré. Ma véritable vocation, c'est la politique, ce sont +les affaires, ce sont les chiffres.» M. de Lamartine, à qui les années +ne coûtaient rien, ajoutait qu'il avait pâli dix ans sur la question +du libre-échange, dix ans sur la question des prisons, dix ans sur la +question du budget, etc., etc. (_Notes inédites de M. Duvergier de +Hauranne._)] + +[Note 139: Expression de M. Émile Ollivier, dans l'éloquent discours +qu'il avait préparé pour sa réception à l'Académie française. +(_Lamartine, précédé d'une préface sur les incidents qui ont empêché +son éloge en séance publique de l'Académie française_, par Émile +OLLIVIER.)] + +Les discours ne coûtent pas plus à M. de Lamartine que les vers, et il +les laisse couler avec une sorte de prodigalité d'éloquence, sans +trace d'effort ni crainte d'épuisement. Après quelques tâtonnements et +grâce à cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succès les +plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare +encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans +doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque +jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin général +est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de +plus nerveux, de plus viril et même de plus heurté. Mais quelle belle +abondance! Quel éclat de forme et de couleur! Avec quelle aisance +souveraine se déroulent ces longues périodes imagées et cadencées! Ce +n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie: +on dirait plutôt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grâce +majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'à +l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'élégance de son allure, son +profil sculptural, son front inspiré, l'élégante dignité de son geste, +son timbre sonore et mélodieux qui ne paraissent faits pour augmenter +son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de +Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est +fort surpris[140]. La curiosité, l'admiration même avec lesquelles on +accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient +les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient +cependant,--en 1839, dans les débats de la coalition,--où il acquiert +subitement une importance politique qu'on lui a jusque-là refusée. +C'est que, pour la première fois, il sort de ses nuages flottants et +prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il +donc se fixer dans l'armée conservatrice? On le croit un moment, mais +pas longtemps. Dès 1842, en février à propos de la réforme électorale, +en août avec plus d'éclat encore dans la discussion de la loi de +régence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne +voit d'abord là autre chose qu'un retour à son ancienne mobilité, le +caprice passager d'un indépendant, le goût de caresser tour à tour +chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la réforme +électorale, n'en a-t-il pas fait un contre la réforme parlementaire? +On se refuse donc à croire que sa rupture avec le parti conservateur +soit définitivement consommée[141]. + +[Note 140: M. de Lamartine écrivait à un ami, le 14 janvier 1836: +«Avant-hier, j'ai improvisé une demi-heure admirablement, éloquemment +et politiquement selon moi. Il n'y a que moi qui m'en sois aperçu.» Et +le 13 janvier 1838: «J'ai beau travailler, comprendre, me former à une +parole qui intérieurement me semble au niveau et fort au-dessus même +de beaucoup d'autres, je ne suis pas encore entendu ni compris par la +masse et je n'exerce pas l'ascendant naturel et proportionné à mon +effort.»--Madame de Girardin écrivait peu après: «N'a-t-on pas abreuvé +de ridicule et d'ironie l'orateur, sublime amant d'Elvire? Ne lui +a-t-on pas crié comme une injure son beau titre de poète, chaque fois +qu'il montait à la tribune? N'a-t-on pas traité ses plus nobles +sentiments de fictions et de chimères? On lui a dit qu'il plantait des +betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas +sa conversion de Jocelyn, et mille autres niaiseries semblables...» +(_Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, t. II, p. 160.).] + +[Note 141: Cf. plus haut, ch. I, § IX, et ch. II, § IV.] + +Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de +1843. Dès le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un +grand retentissement, M. de Lamartine prend position de façon à ne +plus laisser place à aucune illusion. Sans doute, il se dit encore +monarchiste, mais cette réserve faite, il va aussi loin que possible: +il s'attaque à tout le système du gouvernement, à la «pensée du règne» +telle qu'elle s'est manifestée depuis huit ans, et fait amende +honorable de l'avoir jusque-là trop ménagée. Il sait bien que, sur ce +nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. «Mais, s'écrie-t-il, +était-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commençant, cette +opposition des quinze ans, objet des mêmes dédains?... Non, il ne sera +pas donné de prévaloir longtemps contre l'organisation et le +développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe +légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le +pays, pièce à pièce, de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix +ans et de cinquante ans. (_Murmures au centre._) Non! ce n'est pas +pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social, +religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait +croulé ou tremblé (_Bravo!_), pas une fibre humaine dans tout +l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie, +par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (_Applaudissements +aux extrémités._) Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui +a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le +sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du +temps qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop +étroitement assis, devant quelques intérêts groupés autour d'une +monarchie récemment fondée. Vous osez nier la force invincible de +l'idée démocratique, un pied sur ses débris!... Derrière cette France +qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble +se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer +en silence, sans vous résister, mais sans confiance, il y a une autre +France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées +qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent, +qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas +avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout +entière avec nous. C'est pour cela que je m'éloigne, de jour en jour +davantage, du gouvernement, et que je me rapproche complètement des +oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours!» +(_Rires et bruyants murmures au centre. À gauche: Très bien, très +bien!_) + +La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221 +rejoindre et presque dépasser la gauche. Quel était donc le secret de +cette évolution? M. de Lamartine avait apporté dans la politique une +ambition immense: ambition d'un caractère assez singulier, sans âpreté +envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'éprouvait, +ne se croyant pas de semblable essence ni appelé aux mêmes destinées +que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pût leur être +comparé[142]; ambition dédaigneuse des avancements hiérarchiques, ne +visant aucun but déterminé, sans limites précisément parce qu'elle est +indéfinie; ambition d'imagination plus que d'intérêt, qui rêvait moins +l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'éclat d'un rôle +extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau poème +ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a raconté lui-même que, tout +jeune encore, il avait ainsi conçu et communiqué à ses amis le +programme de sa vie: ses premières années à la poésie; ensuite un +livre d'histoire; puis il ajoutait: «Quand j'aurai écrit ce livre +d'histoire, complément de ma célébrité littéraire de jeunesse, +j'entrerai résolument dans l'action, je consacrerai les années de ma +maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature qui aime à +jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties où les vaincus +sont des victimes, où les vainqueurs sont des héros... Et si la guerre +me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de +l'esprit humain, je tâcherai de me munir, quoique tardivement, +d'éloquence, cette action parlée qui confond, dans Démosthène, dans +Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature +et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux +immortalités en une[144].» Qu'on ne dise pas que ce programme a été +tracé après coup, pour mettre une sorte d'unité dans cette vie si +disparate. Le poète laissait déjà entrevoir ses rêves d'ambition +politique, sous la Restauration, dans son discours de réception à +l'Académie française[145]. La révolution de Juillet, en brisant +autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les +barrières, lui paraît rendre plus facile la réalisation de ces rêves. +En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prédire qu'il sera le +Mirabeau d'une nouvelle révolution[146]. L'année suivante, en Orient, +rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, où elle prend les +attitudes d'une sorte de prophétesse, il se fait saluer par elle comme +«l'instrument des oeuvres merveilleuses que Dieu va bientôt accomplir +parmi les hommes». Élu député, son ambition tourne plus décidément +encore vers la politique, sans cesser cependant d'être flottante. Il +n'est à la Chambre que depuis un an, quand il prédit à ses amis que +bientôt «le pays sera dans ses mains[147]». Comment, «sous quel +drapeau», il l'ignore; il est aux ordres de son «idée», et fera ce +qu'elle aura commandé[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et +admire ses progrès dans l'art oratoire[149], la facilité avec laquelle +il se figure que «tous les partis viennent à lui, comme à une idée, +qui se lève[150]», l'aident d'abord à attendre assez patiemment +l'accomplissement de sa prophétie. Au bout de quelque temps, il +commence à se lasser de cette attente: «Ma destinée était l'action, +écrit-il le 13 janvier 1838; les événements me la refusent, et j'en +sèche.» Après la coalition, il croit, un moment, être sur le point de +jouer le rôle auquel il se sent appelé. «Ma petite puissance, +écrit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les +partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et, +dans le pays honnête, j'ai une faveur qui va jusqu'à l'adoration.» +Aussi son dépit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la +constitution du cabinet destiné à raffermir l'ordre et la paix en +péril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est +venu l'année précédente, s'adresser à l'un des fauteurs de la +coalition, repentant il est vrai, à M. Guizot. On s'est cru quitte +envers le poète avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le +refuse, déclarant ne pouvoir accepter que le ministère de l'intérieur +ou celui des affaires étrangères, que personne n'a envie de lui +confier. Il repousse également la proposition qui lui est faite d'une +ambassade à son choix. En somme, il sort de là avec le sentiment +d'avoir été victime d'une grande ingratitude. + +[Note 142: M. Royer-Collard disait un jour, en décembre 1841: «On +n'est jamais sûr que, lorsqu'on vient d'entendre de M. de Lamartine un +magnifique discours à la tribune, si on le rencontre dans les couloirs +de la Chambre et qu'on le félicite, il ne vous réponde à l'oreille: +«Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car, entre nous, je suis le Père +éternel!» (_Cahiers de M. Sainte-Beuve_, p. 15.)] + +[Note 143: M. de Lamartine a écrit, dans un de ses _Entretiens de +littérature:_ «Les révolutions de 1814 et de 1815 auxquelles +j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique auxquelles je me +consacrai, m'apparurent, comme les passions de l'adolescence m'étaient +apparues, par leur côté littéraire... Tout devint littéraire à mes +yeux, même ma propre vie. L'existence était un poème pour moi.»] + +[Note 144: Cité par M. DE MAZADE, dans son intéressante étude sur M. +de Lamartine. (_Revue des Deux Mondes_, 1er août et 15 octobre 1870.)] + +[Note 145: Dans ce discours, M. de Lamartine opposait, avec +complaisance, aux temps calmes où chacun est classé, suit sa voie, les +temps d'orage, «ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à +la chute ou à la régénération des empires, dans ces sublimes et +affreux interrègnes de la raison et du droit». Alors «le même homme, +soulevé par l'instabilité du flot populaire, aborde tour à tour les +situations les plus diverses, les emplois les plus opposés... Il faut +des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des +hymnes pour le triomphe... On cherche un homme; son mérite le +désigne... On lui impose au hasard les fardeaux les plus +disproportionnés à ses forces... L'esprit de cet homme s'élargit, ses +talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau lui +crée une force, chaque emploi, un mérite.»] + +[Note 146: M. de Lamartine a rapporté plus tard cette conversation, +dans ses _Entretiens de littérature_. Le langage prêté à Talleyrand +est peu conforme à ses habitudes d'esprit, mais il montre au moins ce +que M. de Lamartine désirait entendre.] + +[Note 147: Lettre du 10 décembre 1834.] + +[Note 148: Lettre du 12 avril 1838.] + +[Note 149: La correspondance de M. de Lamartine est remplie des +épanchements de l'admiration qu'il ressent pour sa propre éloquence. +Il l'exprime avec une sorte de candeur et aussi peu de gêne que s'il +s'agissait d'un autre: «J'ai eu un grandissime succès (juin 1836).--Tu +n'as pas l'idée de l'effet de ma dernière séance à la tribune (mars +1837).--Depuis les beaux discours de la Restauration, il n'y a pas eu +d'effet de tribune si merveilleux (25 avril 1838).--Je viens d'avoir +un tel succès que je n'en ai jamais vu de semblable depuis 1830 +(1839).»] + +[Note 150: Lettres du 27 décembre 1834 et du 25 avril 1838.] + +Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a péri pour n'avoir +pas ménagé une de ces vanités de lettrés, si terribles parfois dans +leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme naguère M. de +Chateaubriand, est passé à l'opposition par l'effet d'un ressentiment +personnel? Avec notre poète, on risquerait de se tromper si l'on +faisait une trop large part à un semblable mobile; malgré ses +préoccupations si naïvement personnelles, il se défendait, non sans +sincérité, d'être rancuneux; il n'eût pas écrit de soi, comme M. de +Chateaubriand: «Je suis malheureusement né; les blessures qu'on me +fait ne se ferment jamais.» Le déplaisir de n'avoir pas été ministre +ne saurait donc être l'unique ni même la principale cause de son +changement. Lui eût-on proposé, en 1840, ceux des portefeuilles qui +lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas été longtemps +satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement régulier ne +pouvait lui suffire. Son idéal n'était pas si modeste, si banal, et il +fallait autre chose pour intéresser son imagination. S'il a rêvé un +moment de trouver son rôle au service des idées conservatrices, c'est +qu'il pressentait des événements extraordinaires, par exemple, une +catastrophe au milieu de laquelle il eût apparu comme le sauveur de +la société et de la monarchie; il se voyait «jeté au timon brisé par +un grand flot de terreur»; et il ajoutait ces mots bien significatifs: +«Une tempête ou rien[151].» Du moment où la politique conservatrice ne +lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dégoûte. +«Toute réalité le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui +faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de +tout supposer, de tout rêver. Que peut lui offrir de séduisant le +parti conservateur, avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un +horizon dont les limites sont à dix pas de nous? Que peut lui offrir +un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu'il est +aujourd'hui, de faire demain à peu près ce qu'il fait aujourd'hui, un +parti qui n'admet qu'un progrès lent, sans bruit, sans éclat, sans +dangers? Évidemment ce n'est pas là le parti de M. de Lamartine. Il +peut l'être aux jours du péril; mais, dans les temps de calme et de +repos, il ne s'y sent pas à l'aise[152].» Un mot qui revient alors à +chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique régnante, +résume assez bien l'état d'esprit auquel il est arrivé, c'est le mot +d'ennui. «J'en suis prodigieusement ennuyé, écrit-il... je ferai +l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des +choses et du pays[153].» Ce «nouveau», où le trouver? L'opinion +conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient à se +demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans +celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui «l'ennuie» tout +autant que la politique ministérielle[154], mais au delà, dans une +région plus lointaine et plus indéterminée. Ainsi que l'observe encore +M. Rossi, «l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir +couvert de nuages, percé par des éclairs; si ce n'est l'infini, c'est +du moins l'indéfini; l'imagination peut tout y placer». + +[Note 151: Lettre du 10 octobre 1841.] + +[Note 152: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 +septembre 1842.] + +[Note 153: Lettres du 5 novembre 1841 et du 23 novembre 1842.] + +[Note 154: «Guizot, Molé, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manières de +dire le même mot. Ils m'ennuient sous toutes les désinences. Que le +diable les conjugue comme il voudra!» (Lettre du 5 octobre 1842.)] + +Un dernier mécompte avait précipité son évolution. Trompé dans ses +prétentions ministérielles, M. de Lamartine s'était mis en tête, au +début de la session de 1842, de briguer la présidence de la Chambre. +N'eût-il pas été sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette +satisfaction? Qu'on redoutât sa présence dans un ministère, cela se +comprend. Mais en quoi était-il dangereux au fauteuil de la +présidence? Le ministère ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui +serait un président plus commode, et il combattit vivement la +candidature rivale, en affectant de croire qu'elle était une intrigue +conçue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce +dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait voté +pour lui. Il en fut plus mortifié encore que de n'avoir pas été appelé +au pouvoir, le 29 octobre 1840. Dès lors, son parti fut pris de passer +à gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 février 1842, il +s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il +venait de prononcer contre la réforme parlementaire, dernier service +rendu par lui à la cause conservatrice: «Ce sont mes adieux. La +semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande +opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir à +la vieille majorité; je n'en veux plus.» Le 17 février, au lendemain +de son discours pour la réforme électorale, il écrivait: «Je viens de +sauter un grand fossé, au milieu d'un orage inouï dans la Chambre... +Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.» Il ajoutait, le +6 septembre de la même année, à la suite du débat sur la loi de +régence: «J'ai profité hardiment de l'occasion, pour débarrasser le +terrain des principes démocratiques, de la présence et de la tactique +de M. Thiers qui m'empêchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y +voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrière politique. Je vais +faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830.» +Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore; +il se plaisait à cette «vie infernale». «Je veux attaquer le règne +tout entier», écrivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 décembre: «Je +crois l'opposition nécessaire à grandes doses à une situation +léthargique.» C'est cette «attaque contre le règne tout entier», cette +«opposition à grandes doses» qui éclatent dans le fameux discours du +27 janvier 1843. Après ce que nous venons de voir de l'état d'âme et +d'imagination de ce poète si malheureusement égaré dans la politique, +sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public? +Ne possédons-nous pas ce que nous avons appelé le secret de cette +évolution? + +On sait aujourd'hui quel devait être le dénouement de l'opposition où +s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien +qu'attristés de voir s'éloigner d'eux un homme dont la parole avait +été souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne +croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui répondit +sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne +poussant rien à fond, avec plus d'ironie que d'émotion, sans prendre +l'événement au tragique, ni même presque au sérieux. «L'opinion +conservatrice, disait le lendemain le _Journal des Débats_, ne perd +qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en +quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il +pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance +politique.» Cette sécurité semblait justifiée par l'accueil assez +froid que l'opposition faisait à celui qui venait à elle d'une allure +si altière et si conquérante. «M. de Lamartine, disaient +dédaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son +bagage de poète orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en +être le chef, mais la place est prise.» À ne voir donc que le +parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit +ne semblait pas être considérable. En était-il de même dans le pays? +M. de Lamartine écrivait, le 3 février 1843, à un ami: «L'étincelle +tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un +incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne +croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. À ce coup +de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec +fanatisme.» On ne saurait prendre à la lettre un témoignage où il +entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse à laquelle +notre poète était plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas +imaginaire. À la même époque, deux autres témoins non suspects, M. +Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du +nouvel opposant était à peu près nulle à la Chambre, elle grandissait +au dehors. Par ses défauts comme par ses qualités, M. de Lamartine +répondait à certains besoins de l'esprit public. Il était en communion +avec cette imagination et cette sensibilité populaires dont aucun +gouvernement, en France, ne peut impunément négliger de tenir compte, +et auxquelles la politique un peu sèche et terre à terre de la +bourgeoisie régnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu +auparavant, ne se vantait-il pas d'être «le point de mire de tout ce +qui rêvait en France une idée, une chimère, un noble sentiment[157]»? +Et, plus tard, comme on lui énumérait tous ceux qu'il rebutait ou +effrayait: «Que m'importe! répondait-il; j'ai pour moi les femmes et +les jeunes gens; je puis me passer du reste[158].» En somme, par sa +nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et +une espérance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une +distraction et une émotion à ceux dont il avait dit à la tribune, en +1839: «La France est une nation qui s'ennuie.» À ce point de vue, le +passage de M. de Lamartine à l'opposition n'était pas un incident +aussi négligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans +doute, ne pouvait indiquer avec précision et lui-même ignorait où il +allait. Mais il y avait là un inconnu inquiétant. «C'est une comète +dont on n'a pas encore calculé l'orbite», disait M. de Humboldt, au +sortir de la séance du 27 janvier 1843. + +[Note 155: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er +avril 1843.] + +[Note 156: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 17.] + +[Note 157: Lettre du 6 février 1841.] + +[Note 158: _Notes et pensées_ de M. SAINTE-BEUVE, t. XI des +_Causeries du lundi_, p. 462.] + + +IV + +Le discours de M. de Lamartine n'était qu'un épisode, épisode imprévu +pour les adversaires du ministère eux-mêmes et ne rentrant pas dans +leur plan d'attaque. D'après ce plan, arrêté à l'ouverture de la +session, l'opposition devait, comme les deux années précédentes, +porter son principal effort sur la politique étrangère. Elle savait +que là était, depuis la mortification de 1840, le point sensible et +douloureux de l'esprit public; là existaient un malaise et des +ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette +tactique persistera jusqu'à la révolution de 1848. On dirait que, pour +être sorti d'une crise de politique extérieure, le ministère du 29 +octobre était condamné à batailler indéfiniment sur ce même terrain. + +Que les Chambres exercent leur contrôle sur la direction donnée à la +diplomatie, que même, à de certaines heures, dans la préoccupation +universelle d'un grand péril national, comme en 1831 ou en 1840, ce +soit le sujet premier de leurs débats, rien de plus naturel et de plus +légitime. Mais qu'à des époques ordinaires, paisibles par calcul +parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition +s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux +affaires étrangères; qu'elle y livre toutes les batailles +ministérielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et même dans le monde +entier, elle cherche des incidents à grossir, des difficultés à +envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de +renverser un cabinet détesté; qu'elle élève ainsi, à tort et à +travers, des critiques qui trouvent écho dans les préjugés du moment, +mais dont, plus tard, l'histoire, à la lumière des événements, +reconnaît presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non +seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les +débats politiques--fonds secrets, crédits supplémentaires, budget, +interpellations spéciales,--voilà ce qui ne s'était jamais vu à +d'autres époques. Il y avait là un fait anormal, un véritable +désordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait +ainsi d'être compromise et entravée. C'est par des abus de ce genre +que le régime parlementaire s'est attiré le reproche de sacrifier +l'intérêt national aux calculs de parti. Dès 1837, le duc de Broglie +disait à la tribune de la Chambre des pairs: «J'ai peu de goût aux +discussions sur les affaires étrangères. L'expérience démontre qu'en +thèse générale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par +contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficultés +dont on ne saurait d'avance ni prévoir la nature ni mesurer la +portée[159].» M. de Tocqueville, qui était pourtant adversaire du +ministère du 29 octobre, a reconnu plus tard, après avoir fait à son +tour l'expérience du pouvoir, combien il était fâcheux que «la +politique extérieure devînt l'élément principal de l'activité +parlementaire»; et il ajoutait: «Je regarde un tel état de choses +comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires +étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par +un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matière, les +assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que +possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui +arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ +principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent[160].» Ce +sont là des considérations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire +grand compte. De 1840 à 1848, elle ne paraît avoir vu qu'une chose, +l'intérêt qu'elle avait à se placer sur un terrain favorable pour +attaquer le ministère. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la +politique intérieure où les partis étaient classés avec des frontières +à peu près fixes; ce n'était pas son programme de réforme +parlementaire ou électorale qui pouvait lui servir à dissoudre la +majorité. La politique extérieure, au contraire, lui paraissait se +prêter à toutes les manoeuvres, à toutes les combinaisons, voire même +aux coalitions les plus hétérogènes. Là, elle ne jugeait pas +impossible d'amener à voter avec elle des conservateurs que, sur les +autres questions, ses principes eussent effarouchés[161]. Et puis, +dans les débats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle +attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de +choisir les arguments les plus propres à remuer l'assemblée et à +blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entravé +dans sa défense, par la préoccupation des conséquences diplomatiques +que pouvait avoir telle ou telle parole? Grâce à son irresponsabilité +même, l'opposition se donnait licence de développer des thèses +flatteuses à l'amour-propre national, alors à la fois surexcité et +souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tâche +particulièrement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et +parfois un peu immobile à laquelle l'obligeait, pour quelque temps +encore, la situation faite à la France en Europe par la révolution de +Juillet et aussi par la crise de 1840. + +[Note 159: Discours du 9 janvier 1837.] + +[Note 160: Lettre du 1er octobre 1858, adressée à M. W. R. Greg, esq. +(_Oeuvres et correspondance inédites_ d'Alexis DE TOCQUEVILLE, t. II, +p. 456.)] + +[Note 161: C'est encore ce que M. de Tocqueville exprimait ainsi, dans +la lettre déjà citée: «Ce terrain de la politique étrangère est +essentiellement mobile, il se prête à toutes sortes de manoeuvres +parlementaires; on y rencontre sans cesse de grandes questions +capables de passionner la nation, et à propos desquelles les hommes +politiques peuvent se séparer, se rapprocher, se combattre, s'unir, +suivant que l'intérêt ou la passion du moment les y porte.»] + +M. Guizot sentait ces désavantages: il ne s'en troublait pas. Il +aimait même à aller au-devant de la principale des objections qui lui +étaient faites et à exposer de haut, suivant son procédé oratoire, les +raisons de la réserve expectante dans laquelle il maintenait notre +politique extérieure. Ainsi fit-il précisément, au début de la session +de 1843, dans la discussion de l'adresse des pairs qui devançait de +quelques jours celle des députés. «On se laisse diriger, dit-il, par +des habitudes, des maximes, aujourd'hui hors de saison. La France a +vécu longtemps en Europe à l'état de météore, de météore enflammé, +cherchant sa place dans le système général des États européens. Je le +comprends; c'était naturel, elle y était obligée. La France avait à +faire triompher un état social nouveau, un état politique nouveau; +elle ne trouvait pas de place faite; il fallait bien qu'elle se la +fît. On la lui contestait souvent avec injustice et inhabileté. Elle a +fait sa place, elle a conquis son ordre social, son ordre politique. +L'Europe les a acceptés l'un et l'autre. Je prie la Chambre de bien +arrêter son attention sur ce fait, car il est la clef de la politique +du gouvernement du Roi. La France nouvelle, son nouvel ordre social et +son nouvel ordre politique sont acceptés sincèrement par l'Europe: +acceptés avec tel ou tel regret, telle ou telle nuance de goût ou +d'humeur; peu nous importe. En politique, on ne prétend pas à tout ce +qui plaît; on se contente de ce qui suffit. Eh bien, messieurs, les +faits étant tels, que doit faire la France? Adopter une politique +tranquille, prendre sa place d'astre fixe, à cours régulier et prévu, +dans le système européen. À cette condition, à cette condition seule, +la France recueillera les fruits de l'ordre social et politique +qu'elle a conquis. Quand nous aurons ainsi clos l'ère de la politique +révolutionnaire, quand nous serons ainsi décidément entrés dans l'ère +de la politique normale et permanente, quand cette question, qui est +la question générale en Europe, sera bien évidemment et effectivement +résolue, alors vous verrez la France reprendre, dans les questions +spéciales, toute son indépendance, toute son influence, toute son +action. Elle a déjà commencé; cela est déjà fait en partie, pas encore +complètement. Il faudra encore bien des années et bien des efforts +pour atteindre un tel but; mais nous sommes sur la voie de la bonne +politique. Il s'agit maintenant d'y marcher, d'y marcher tous les +jours.» Et un peu plus loin, l'orateur concluait ainsi: «Nous avions, +en 1830, un grand choix à faire: il y avait devant nous une politique +violente, turbulente, agitée, qu'on pouvait continuer, en paroles, +sinon en réalité, un peu puérilement; il y avait une autre politique +tranquille, mais forte au fond, efficace, qu'on pouvait comprendre et +pratiquer virilement. Entre ces deux politiques, le cabinet actuel a +fait son choix, il ne s'en dédira pas[162].» + +[Note 162: Discours du 21 janvier 1843.] + +M. Guizot avait jugé important de commencer par relever sa politique, +en en marquant le principe et la portée, en démontrant qu'elle était +le résultat d'un calcul et non d'une défaillance. Mais il savait bien +que, surtout à la Chambre des députés, le débat ne resterait pas dans +ces hautes généralités. En effet, les diverses questions dont avait +alors à s'occuper notre diplomatie furent successivement abordées par +l'opposition. Celles d'Espagne et de Syrie, sur lesquelles nous aurons +à revenir, ne donnèrent lieu qu'à des escarmouches. Ce fut sur le +droit de visite que, cette fois encore, les adversaires du cabinet +livrèrent la principale bataille. + +On se rappelle où en était cette malheureuse affaire, à la fin de +1842. Reculant à regret devant le soulèvement de l'esprit public et +désirant ôter tout prétexte à de nouvelles attaques, le ministère +avait complètement abandonné la convention du 20 décembre 1841 et +avait fait clore le protocole, laissé d'abord ouvert à Londres pour +attendre la ratification de la France[163]. À ce prix, il s'était +flatté d'en finir avec cette agitation et de sauver les traités de +1831 et de 1833. Le discours par lequel le Roi ouvrit la session de +1843 garda sur ce sujet un silence significatif: le gouvernement +indiquait ainsi qu'il regardait l'affaire comme terminée et ne +fournissant plus matière à un débat. Tout autre fut l'avis de +l'opposition. La satisfaction obtenue au sujet de la convention de +1841, loin de lui paraître une raison de désarmer, l'encourageait à +poursuivre la campagne; elle prétendait, en invoquant les mêmes +raisons et en usant des mêmes procédés, faire disparaître entièrement +le droit de visite. Un fait s'était produit, d'ailleurs, depuis la +session précédente, qui lui fournissait un argument de nature à faire +effet sur l'opinion: le 9 août 1842, l'Angleterre avait conclu avec +les États-Unis un traité pour régler diverses contestations qui +menaçaient de dégénérer en querelle ouverte; d'après ce traité, la +république américaine, de longue date opposée à tout droit de visite, +s'engageait sans doute à armer des croiseurs pour réprimer la traite; +mais il était convenu que les croiseurs de chacun des deux +contractants feraient séparément la police de leurs nationaux, sans +que les Anglais eussent le droit de visiter les navires américains, ni +que les Américains pussent visiter les navires anglais. Pourquoi donc, +disait-on, la France serait-elle moins soucieuse que les États-Unis de +l'indépendance de son pavillon? + +[Note 163: Cf. plus haut, § I.] + +Telle était sur ce sujet l'animation des esprits, qu'elle se manifesta +tout d'abord dans l'enceinte ordinairement paisible de la Chambre +haute. M. Turgot proposa d'ajouter à l'adresse une phrase demandant la +revision des traités de 1831 et de 1833. Vivement soutenu par +plusieurs orateurs, cet amendement répondait au sentiment de beaucoup +de pairs. M. Guizot le combattit. Il déclara que, dans l'état des +relations entre la France et l'Angleterre, toute tentative de revision +des traités échouerait, «qu'elle aboutirait à une faiblesse ou à une +folie». «Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne me prêterai ni à l'une ni +à l'autre... Ne sacrifions pas la grande politique à la petite. Les +bons rapports avec la Grande-Bretagne valent mieux, politiquement et +moralement, que la modification des traités sur le droit de visite... +C'est par cette raison que, sans sacrifier l'indépendance nationale, +sans engager l'avenir, le gouvernement du Roi persiste dans +l'exécution complète et loyale des traités et ne croit pas, quant à +présent, qu'il soit sage ni opportun de tenter d'ouvrir, à leur sujet, +une négociation qui n'atteindrait pas le but qu'on se propose.» Le duc +de Broglie vint à la rescousse du ministre, avec l'autorité de sa +parole et de son caractère. Un amendement ainsi combattu ne pouvait +être adopté par la Chambre des pairs: toutefois, il réunit 67 voix +contre 118: c'était, en un tel lieu, une minorité considérable. + +Bien que M. Guizot fût arrivé à ses fins, qu'il n'eût rien cédé et eût +maintenu intactes les conventions de 1831 et de 1833, cette première +épreuve n'était pas rassurante. Si l'opposition avait été telle au +Luxembourg, à quoi ne devait-on pas s'attendre au Palais-Bourbon? Les +dispositions des députés se manifestèrent dès la nomination de la +commission de l'adresse. Cette commission, quoique en majorité +ministérielle, ne crut pas pouvoir garder sur le droit de visite le +même silence que le discours du trône et l'adresse des pairs. Elle +inséra dans son projet un paragraphe où, après avoir félicité le +gouvernement de n'avoir pas ratifié la convention de 1841, on +ajoutait: «Pour l'exécution stricte et loyale des conventions +existantes, tant qu'il n'y sera point dérogé, nous nous reposons sur +la fermeté et la vigilance de votre gouvernement. Mais, frappés des +inconvénients que l'expérience révèle, et dans l'intérêt même de la +bonne intelligence si nécessaire à l'accomplissement de l'oeuvre +commune, nous appelons, de tous nos voeux, le moment où notre commerce +sera replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon.» +Impossible de demander plus nettement l'abolition des conventions de +1831 et de 1833. La presse de gauche triompha: «C'est un échec au +ministère!» s'écria-t-elle. «Non, répondait le _Journal des Débats_; +ce ne peut être un acte d'hostilité contre le cabinet, puisque la +commission est composée en majorité de ses partisans, et que le +rapporteur est M. Dumon, l'un des plus chauds amis de M. Guizot.» Même +équivoque, on le voit, que celle qui s'était produite dans l'adresse +de 1842, lors de l'amendement de M. Jacques Lefebvre. + +Au cours de la discussion générale, de nombreux orateurs se +prononcèrent contre le droit de visite, entre autres M. Saint-Marc +Girardin qui votait ordinairement avec les amis du cabinet. Seul, M. +de Gasparin osa le défendre. Aussitôt que s'ouvrit le débat sur le +paragraphe proposé par la commission, M. Guizot parut à la +tribune[164]. Sa situation n'était pas facile. Repousser ouvertement +ce paragraphe, c'était se mettre en lutte avec ses propres amis. +L'accepter et promettre de satisfaire au voeu qui y était exprimé, +c'était se mettre en contradiction avec l'attitude qu'il avait gardée +jusqu'alors, soit dans les négociations avec les autres puissances, +soit dans la discussion de la Chambre des pairs. «Quelques personnes, +dit-il en commençant, se promettent de presser, de pousser vivement le +cabinet et moi en particulier, dans cette discussion. Elles espèrent +en faire sortir pour nous quelque embarras. Je leur épargnerai tant de +peine. J'irai au-devant de toutes les questions, de tous les doutes.» +Après quelques mots sur la convention de 1841, le ministre aborda de +front le sujet vraiment délicat, celui des conventions de 1831 et de +1833. «Les traités conclus, ratifiés, exécutés, dit-il, se dénouent +d'un commun accord ou se tranchent par l'épée. Il n'y a pas une +troisième manière. Le commun consentement, le commun accord, est-ce le +moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de l'obtenir? Le +cabinet ne l'a pas pensé. Le cabinet n'a pas cru devoir entamer à ce +sujet des négociations.» Par cette première déclaration, le ministre +se maintenait en harmonie avec ce qu'il avait dit au palais du +Luxembourg. Allait-il donc repousser le paragraphe de la commission, +comme il avait repoussé l'amendement de M. Turgot? Non, il ne l'osa +pas, et voici comment il tâcha de contenter la Chambre sans +compromettre la dignité du gouvernement, d'ajouter à son langage +précédent sans se démentir, de faire une concession nouvelle en +évitant les apparences d'une capitulation: «On demande si le cabinet +prendra réellement le sentiment public au sérieux. Je serais bien +tenté de regarder cette question comme une injure... Le cabinet prend +très au sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la +Chambre. Quand le cabinet croira avec une parfaite sincérité, avec une +conviction profonde, qu'une telle négociation peut réussir, que les +traités peuvent se dénouer d'un commun accord, le cabinet +l'entreprendra: pas auparavant; alors, certainement. Si quelqu'un +pense que la Chambre doive ordonner au gouvernement du Roi une +négociation immédiate, actuelle, si quelqu'un le pense, qu'il le dise; +nous ne saurions accepter cette injonction; nous entendons garder +toute notre liberté, toute notre responsabilité. Nous n'élèverons +point de discussion sur des mots ou des phrases incidentes; mais nous +demanderons à tout le monde de s'expliquer nettement, à fond, sur le +sens des paroles qu'il adresse, des recommandations qu'il porte à la +couronne.» Le ministre ajoutait d'éloquentes considérations sur la +nécessité «de rétablir, de développer les bons rapports, la bonne +intelligence avec l'Angleterre». «Je reconnais, disait-il, le +mouvement d'opinion en France; je reconnais le chagrin, la colère qui, +à l'occasion du traité du 15 juillet, se sont réveillés et ont +réveillé des souvenirs, des préventions, des sentiments qui semblaient +endormis. Je reconnais ce fait; mais, messieurs, ce fait n'est pas +inabordable à l'influence de la raison, de la justice, de la vérité; +mon pays n'a pas à cet égard un parti pris, une volonté arrêtée, un de +ces sentiments qui résistent à toute la force du temps, de la vérité, +et aux intérêts réels du pays. Non, il y a dans ce mouvement de +l'opinion, à mon avis, quelque chose de plus superficiel, de plus +factice et de plus passager qu'on ne le croit communément; et je suis +bien aise de le dire à cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre +côté de la Manche, pour que, là aussi, on sache bien que les +sentiments justes, équitables, raisonnables, qui doivent présider aux +rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas étrangers, et +que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la +surface en est pour le moment voilée.» En février 1843, un tel langage +était dur aux oreilles françaises[165]. Sans doute, le ministre avait +politiquement raison, quand il insistait sur l'avantage, sur la +nécessité de la bonne entente des deux puissances libérales. Mais, en +tenant une balance si impartiale entre les griefs respectifs des deux +nations, M. Guizot ne risquait-il pas, comme nous l'avons déjà +indiqué, de paraître trop étranger, trop indifférent aux ressentiments +de l'amour-propre national? Ses adversaires croyaient trouver là une +bonne occasion de tourner et d'ameuter contre lui les susceptibilités +patriotiques, et M. Garnier-Pagès l'interrompait pour lui crier: +«C'est un discours anglais!» + +[Note 164: 1er février 1843.] + +[Note 165: Vers cette époque, le 13 mars 1843, M. Désages écrivait au +comte de Jarnac: «L'anglophobie existe encore à un degré vraiment +incroyable dans une foule de têtes qui, à cette infirmité près, sont +d'ailleurs assez saines.» (_Documents inédits._)] + +On voit bien la tactique de M. Guizot. Elle consistait à mettre les +opposants en demeure de proposer quelque amendement allant plus loin +que le paragraphe de la commission; s'ils le faisaient, la portée de +ce paragraphe était singulièrement atténuée, et le ministère n'avait +qu'à faire rejeter l'amendement, ce qui était facile, pour sortir +pleinement vainqueur du débat. On put croire d'abord que la gauche, +entraînée par sa passion, s'engageait sur le terrain, dangereux pour +elle, où l'attirait le ministre, et qu'elle poursuivait un vote +exprimant ouvertement la défiance envers le cabinet. Mais alors +intervint M. Dupin, non moins animé au fond contre M. Guizot, mais +plus habile et obligé, par situation, à plus de modération extérieure. +Il invita la Chambre à écarter toute préoccupation autre que celle de +l'«honneur national», à s'en tenir au paragraphe de l'adresse et à le +voter avec la même unanimité qui s'était produite lors de l'amendement +présenté par M. Jacques Lefebvre. Après avoir ainsi rassuré les +conservateurs, en affectant d'écarter la question ministérielle, le +malicieux et sarcastique orateur s'appliqua à donner au paragraphe le +sens le plus mortifiant pour le cabinet. Il rappela comment, l'année +précédente, M. Guizot avait essayé de faire accepter la convention de +1841, en arguant des difficultés et des périls d'un refus de +ratification; comment il avait suffi à la Chambre de ne pas avoir +égard à ces arguments ministériels, pour arriver à ses fins; et +l'orateur, au milieu des rires de la gauche, félicitait le ministère +de s'être soumis et de «n'avoir pas ratifié». «Plus il a dû en coûter +aux individus, ajoutait-il ironiquement, plus le sacrifice était +grand, et plus il faut vous en savoir gré.» À l'entendre, il n'était +pas plus difficile d'obtenir la revision des traités de 1831 et de +1833. Sans doute, le ministère venait «d'accumuler d'avance et +d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionné aurait pu +accumuler lui-même dans l'intérêt de la non-revision». Mais M. Dupin +soutenait que la France avait des moyens puissants à faire valoir en +sens contraire, et il concluait ainsi: «Que la Chambre exprime donc sa +volonté sans crainte; qu'elle l'exprime à l'unanimité. Cette volonté +sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu.» + +À gauche, on applaudit vivement le discours de M. Dupin, moitié par +reconnaissance, moitié par calcul. Ceux qui avaient voulu d'abord +provoquer un vote de défiance y renoncèrent, se déclarant satisfaits +du paragraphe de l'adresse ainsi commenté. Invité à s'expliquer sur ce +commentaire, M. Guizot se borna à renouveler ses déclarations +précédentes. «Si l'on veut nous imposer davantage, ajouta-t-il, qu'on +le dise nettement, et nous nous y refuserons.» Comme M. Barrot +pressait avec véhémence le cabinet, l'accusant de se dérober derrière +une équivoque: «L'équivoque n'est pas de notre côté», riposta M. +Duchâtel, et il somma l'opposition de proposer l'addition «d'une +phrase disant en termes formels que la Chambre avait défiance du +cabinet quant à la négociation à intervenir». La gauche ne releva pas +le défi, mais continua ses invectives. Enfin, après un débat de plus +en plus tumultueux, le paragraphe de l'adresse fut voté à la presque +unanimité; seuls, quelques députés d'extrême gauche votèrent contre; +il y eut une dizaine d'abstenants, dont M. Guizot. + +Dès le lendemain, chaque parti prétendit s'attribuer la victoire. En +réalité, personne n'était vainqueur. L'opposition ne pouvait nier que, +mise en demeure, elle n'avait osé présenter aucun des amendements de +défiance préparés par elle, qu'elle s'était ralliée à une rédaction +proposée par les amis du ministère, et qu'elle avait ainsi déclaré «se +reposer sur la vigilance et la fermeté du gouvernement». De son côté, +le ministère avait, sous les yeux de tous, abandonné une partie du +terrain qu'il était résolu à défendre; il avait suivi ceux qu'il eût +été de son rôle de conduire. Subissant au Palais-Bourbon ce qu'il +venait de combattre et de faire écarter au Luxembourg, il avait laissé +mettre en question les conventions de 1831 et de 1833 qu'il voulait +maintenir; il avait consenti éventuellement à en poursuivre la +revision, ne se réservant que le choix du moment. Aussi comprend-on +que la gauche se félicitât d'avoir affaibli le cabinet, et l'un des +amis de M. Guizot pouvait écrire sur son journal intime, à la date du +11 février 1843: «La discussion de l'adresse est loin d'avoir fortifié +le ministère... Le pouvoir ne peut pourtant pas vivre à la condition +d'annuler son action pour échapper à des échecs qui autrement seraient +inévitables[166].» + +[Note 166: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + + +V + +La question ministérielle, volontairement ajournée dans la session +d'août, lors de la loi de régence, n'avait donc pas été résolue par le +vote sur le droit de visite. On ne pouvait cependant laisser plus +longtemps dans le doute le point de savoir si le cabinet avait ou non +perdu la majorité, dans les élections de juillet 1842. La loi des +fonds secrets fournissait une occasion de sortir de cette incertitude. +De part et d'autre, on s'y prépara comme à une bataille que l'on +pressentait devoir être décisive. + +L'opposition, que l'accession de M. de Lamartine n'avait pas consolée +de l'éloignement de M. Thiers, pressa ce dernier de prendre la tête de +l'attaque. Ce fut en vain; le chef du centre gauche persista à se +tenir à l'écart, mécontent et silencieux. Cette abstention fit croire +au tiers parti que son heure était venue et qu'il lui appartenait de +briguer la succession du cabinet. Des pourparlers eurent lieu, et +bientôt le bruit se répandit qu'il y avait partie liée entre MM. +Dufaure et Passy, d'une part, et M. Molé, de l'autre, pour former +ensemble le cabinet qui devait remplacer celui du 29 octobre; on +ajoutait que M. Thiers, consulté par M. Molé, lui avait promis son +appui au moins pour une session, et que la gauche elle-même se +montrait disposée à quelque bienveillance[167]. Les choses +étaient-elles à ce point préparées et concertées? On peut en douter. +M. Molé, il est vrai, dans l'ardeur de son ressentiment contre M. +Guizot, semblait tenté de former à son tour une seconde coalition +pour se venger de celle dont il avait été la victime; mais, répugnant +à se découvrir par des démarches trop précises et trop patentes, il +s'en tenait à des conversations de salons ou de couloirs. M. Dufaure, +avec une nature fort différente, n'aimait pas davantage à se +compromettre; bien que devenu très âpre contre le cabinet, il était +plus grondeur que décidé; par moments, paraissant accueillir les +ouvertures de M. Molé; l'instant d'après, se reprenant, ombrageux et +hérissé. Malgré tout, les meneurs de l'opposition affectaient de +croire et faisaient répéter dans leurs journaux que l'accord était +conclu. On racontait d'ailleurs, jusque dans des milieux +conservateurs, que le Roi était d'avance résigné à un changement de +ministres, et qu'il avait dit, en faisant allusion à l'éventualité +d'un vote hostile à M. Guizot: «Mon relais est prêt[168].» La +conclusion était que la Chambre pouvait provoquer une crise, sans +avoir à en redouter les suites. + +[Note 167: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +[Note 168: Lettre de la duchesse de Dino à M. de Barante. (_Documents +inédits._)] + +Le cabinet ne laissait pas que d'être alarmé. Certains indices lui +faisaient croire que la nouvelle coalition, afin d'éviter des +explications gênantes, songeait à voter sans discussion, comme on +avait fait, en février 1840, pour renverser le ministère du 12 mai. Il +estima que le meilleur moyen de parer à ce danger était de marcher +droit sur ses adversaires, de les forcer à se montrer au grand jour et +à parler tout haut. Sans attendre la discussion dans la Chambre, le +_Journal des Débats_ ouvrit le feu avec une extrême vivacité, et +dénonça cette «conjuration de muets», cette «intrigue honteuse qui +n'osait s'avouer elle-même[169]». La vigueur de cette polémique +donnait bonne attitude au cabinet, rendait courage à ses amis et +embarrassait ses adversaires. Toutefois, la situation demeurait +critique, et plus on approchait du débat, plus le résultat en +paraissait incertain. + +[Note 169: Le _Journal des Débats_ disait, le 20 février 1843: «Nous +demandons et nous avons le droit de demander une discussion franche et +complète, et, si nous ne l'obtenions pas, si le cabinet était renversé +clandestinement par des adversaires honteux d'eux-mêmes et de leurs +rôles, le ministère qui viendrait à la place est baptisé d'avance; il +ne pourrait s'appeler que le ministère de l'intrigue.» Il ajoutait, le +lendemain: «Nous n'aimons pas, on le sait, les coalitions; mais nous +aimons encore moins, s'il est possible, l'intrigue honteuse, qui n'ose +s'avouer elle-même... Que voyons-nous?... Une conjuration de muets, +apostés auprès du pouvoir, et qui s'apprêtent à le saisir, si, après +le combat auquel ils sont décidés à ne prendre aucune part, leur +appoint mystérieux et furtif donne la majorité à l'opposition... Il +faut donc que le pays, la Chambre et le ministère le sachent bien: une +comédie d'ambition se prépare. Méfions-nous des personnages muets qui +veulent y jouer un rôle.»] + +Ce débat s'ouvrit le 1er mars 1842. Il tourna tout de suite à +l'avantage du cabinet. Vivement mis en demeure de s'expliquer[170], +les chefs du tiers parti contrarièrent complètement la tactique des +opposants qui, afin de détacher du cabinet les conservateurs +hésitants, leur avaient affirmé que tout était prévu et concerté pour +sa succession. M. Passy déclara qu'étant en désaccord avec la Chambre +et avec M. Dufaure sur le droit de visite, il ne «devait pas être tenu +pour candidat au ministère». Quant à M. Dufaure, presque aussi +empressé à se dérober, il démentit tout ce qui avait été dit sur la +préparation de la future administration, et nia avec insistance +qu'aucun concert préalable eût été établi. M. Guizot, mis en train par +cette maladresse, prit la parole à deux reprises, d'abord pour +exploiter avec habileté l'embarras de M. Dufaure, ensuite pour +accabler superbement M. de Lamartine, qui avait voulu refaire une +seconde édition de son discours de l'adresse contre «la pensée de tout +le règne». Qu'est-ce donc que cette pensée? demandait le ministre. +«C'est, répondait-il, la pensée du pays. J'ai vu et vous avez vu comme +moi le gouvernement de Juillet se lever au milieu de la France; je +l'ai vu se lever comme l'homme entre dans le monde, nu et dépourvu de +tout (_mouvements divers_); oui, nu et dépourvu de tout. J'ai vu +l'émeute monter sans obstacle jusqu'au haut des escaliers de son +palais. Toutes les forces qu'il possède aujourd'hui, tous les moyens +d'action qu'il a entre les mains, il les a conquis par la publicité et +la discussion; tout ce qu'il a fait, il l'a fait de l'aveu et avec le +concours du pays, du pays libre et convaincu (_mouvements divers_); +il l'a fait, au milieu de vos discussions, sous le feu de vos +objections, en votre présence, à vous, minorité, opposition, aussi +bien qu'en présence de la majorité qui le soutenait. (_Vive +approbation au centre._) Sachez donc quelle est la pensée que vous +poursuivez! C'est la pensée de la France, de la France libre et +convaincue.» (_Approbation au centre._) Cette fois, M. de Lamartine +avait surtout parlé de la politique extérieure. Le ministre passa en +revue toutes ses objections, et y répondit de haut, non sans laisser +voir le dédain que lui inspiraient tant d'inexpérience, d'irréflexion, +de déclamation vide. Aux réponses de fait et de détail, il se plaisait +à mêler d'éloquentes généralités: «Comment, s'écriait-il, on s'étonne +d'une politique qui demande qu'on patiente, qu'on temporise, qu'on +sache attendre! Est-ce que cela est nouveau en politique, messieurs? +Est-ce qu'il n'est pas arrivé à tous les gouvernements, aux plus +hardis, aux plus forts, aux plus ambitieux, aux plus conquérants, +d'attendre, de temporiser, de patienter? Vous parlez d'un an, de deux +ans, comme de quelque chose qui doit lasser la patience d'un +gouvernement, d'une assemblée; mais d'où venez-vous donc? (_On rit._) +Vous n'avez donc jamais assisté au spectacle du monde? Vous ne savez +donc pas comment les choses se passent et se sont passées de tout +temps? De tout temps, il y a eu des moments,--et des moments dans +l'histoire, ce sont des années,--de tout temps, il y a eu des moments +où il a fallu savoir accepter les difficultés d'une situation, +attendre des époques plus favorables, s'accommoder avec des faits +qu'on ne pouvait écarter de son chemin comme un caillou que vous +rencontrez sur le boulevard. (_Mouvements divers._) Eh bien! quand +nous sommes arrivés aux affaires, nous avons trouvé une situation de +ce genre, nous nous sommes vus en présence d'une nécessité de ce +genre.» Et plus loin: «Situation vraiment étrange que celle à laquelle +on prétend nous réduire aujourd'hui, quand on nous oblige à venir sans +cesse justifier la politique de la paix! Mais vous n'y pensez pas; +c'est la guerre qui est obligée de se justifier. (_Très bien!_) La +guerre est une exception déplorable, une exception qui doit être de +plus en plus rare. Nous ne consentons pas à cette accusation +continuelle, tantôt patente, tantôt déguisée, contre la politique de +la paix. Je dis déguisée, je le dis pour vous, pour le discours que +vous venez de prononcer à cette tribune; que m'importe que vous +parliez de la paix, que le mot de paix sorte sans cesse de vos lèvres, +si de vos paroles, si des actes qui correspondraient à vos paroles, la +guerre doit nécessairement sortir!» (_Très bien, très bien!_) M. +Guizot termina par cette magnifique péroraison: «Dans un discours +précédent, M. de Lamartine a parlé de dévouement et de la nécessité du +dévouement pour faire de grandes choses au nom des peuples. Il a eu +parfaitement raison. Il n'y a rien de beau dans ce monde, sans +dévouement; mais il y a place partout pour le dévouement. La vie a des +fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur à laquelle on les +porte n'en allège nullement le poids. Vous aimez, dites-vous, à porter +vos regards en haut; portez-les donc au-dessus de vous. Êtes-vous, +depuis douze ans, le point de mire des balles et des poignards des +assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos fils sans cesse dispersés +sur la face du globe, pour soutenir partout l'honneur et les intérêts +de la France? Voilà du dévouement, du vrai, du pratique dévouement. +(_Bravos prolongés au centre._) Messieurs, souffrez que nous le +reconnaissions, que nous lui rendions hommage, et que nous ne soyons +pas ingrats même envers tout un règne.» (_Aux centres: Très bien, très +bien!_) La majorité était dans l'enthousiasme. L'opposition elle-même +ne pouvait s'empêcher d'admirer. Rarement la parole de M. Guizot avait +eu autant d'effet; rarement il avait remporté une victoire de tribune +aussi complète, aussi éclatante. Le parti conservateur se sentait +vengé de la défection de M. de Lamartine; il lui semblait que d'un +adversaire ainsi flagellé, défait, écrasé, rien n'était désormais à +craindre, qu'un tel vaincu ne comptait plus politiquement. L'éloquence +produit parfois de ces illusions. Le soir de cette séance, M. Guizot +reçut du Roi cette lettre: + + «Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage, + +disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai +bien maudit celle qui m'empêchait d'aller, ce soir, vous serrer la +main, et vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et +reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du +magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et +d'éclat.» À la lettre du Roi, était joint ce billet de la Reine: +«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier +l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les +intérêts du Roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout +ce que j'ai de plus cher au monde[171].» Quelques jours après, M. +Doudan écrivait à une de ses amies: «Comment avez-vous trouvé la façon +dont M. Guizot a traité M. de Lamartine? Je m'en suis fort réjoui dans +mon coeur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère +ce bel oiseau des tropiques. On dit que celui-ci avait l'air tout mal +à son aise après avoir été ainsi plumé; mais les ailes de +l'amour-propre repoussent très vite; elles repoussent un peu moins +brillantes, et voilà tout. J'espère que le chantre d'Elvire ne prendra +plus de quelques mois des airs de dictateur[172].» + +[Note 170: Dans un discours fort mordant, l'un des amis du cabinet, M. +Desmousseaux de Givré, avait interpellé M. Dufaure et M. Passy: «Quand +on a vécu sous le même toit pendant trois ans, avait-il dit, il n'est +pas permis de déménager la nuit, sans dire adieu à ses hôtes.»] + +[Note 171: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 82.] + +[Note 172: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 112.] + +Le vote n'eut, cette fois, rien d'équivoque. À la question de +confiance très nettement posée, la Chambre répondit en donnant au +ministère une majorité de quarante-cinq voix. Victoire considérable et +dépassant toute attente. Le cabinet en jouissait d'autant plus qu'il +avait été plus inquiet. «Il est tout triomphant», écrivait un +spectateur. «Honneur à la majorité! disait le _Journal des Débats_; +honneur aussi au ministère!» Chacun reconnaissait que ce résultat +était dû en grande partie au talent supérieur dont avait fait preuve +M. Guizot. Il était dû aussi à l'indécision malhabile de M. Dufaure et +de M. Passy, et au défaut de crédit de M. Molé, qui n'avait pas pu +déplacer plus de quatre ou cinq voix dans la Chambre. Les journaux de +gauche étaient les premiers à railler et à malmener ceux dont +l'alliance leur avait été si peu profitable. Dès lors, le ministère +pouvait envisager sans crainte la fin de la session. «M. Guizot a +brillamment et vigoureusement franchi le défilé, écrivait M. Désages à +l'un de nos agents diplomatiques. Nous n'aurons plus à lutter, je +crois, que contre des taquineries. Il n'y a plus de question obligée +de cabinet. Nos oppositions ont l'oreille assez basse[173].» En effet, +peu après, la réforme parlementaire fut repoussée sans contestation +sérieuse et à une majorité plus forte que l'année précédente[174]; il +ne se trouva personne pour soulever la question de la réforme +électorale, et une proposition de M. Odilon Barrot, en vue de définir +l'attentat soustrait par les lois de septembre à la juridiction du +jury, ne fut même pas prise en considération. Battus sur le terrain +politique, les opposants cherchèrent à se consoler, en entravant les +lois d'affaires présentées par le gouvernement. Plus d'une fois ils y +réussirent, grâce à l'étrange état d'esprit d'une majorité qui, +n'osant pas donner le coup mortel au ministère, se plaisait à lui +donner des coups d'épingle, grâce aussi à l'indifférence de M. Guizot +pour ce qu'il appelait les petits débats. Toutefois, cela n'allait +jamais bien loin, et il suffisait que la question politique parût +engagée, pour que la majorité se retrouvât. Force était donc aux +meneurs de l'opposition de reconnaître qu'il ne leur restait plus rien +des avantages dont ils avaient cru être en possession, au lendemain +des élections de juillet 1842. «Nous avons laissé échapper l'occasion, +écrivait mélancoliquement l'un des plus ardents adversaires du +cabinet, et il faudrait des circonstances extraordinaires pour qu'elle +se retrouvât[175].» + +[Note 173: Lettre à M. de Jarnac, du 6 mars 1843. (_Documents +inédits._)] + +[Note 174: En 1842, il n'y avait eu que 8 voix de majorité: 198 contre +190. En 1843, il y en eut 26: 207 contre 181. Il est à remarquer que +le chiffre total des votants était le même dans les deux cas.] + +[Note 175: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + + +VI + +Le succès de M. Guizot, dans la discussion des fonds secrets, avait +fait pleinement disparaître l'équivoque parlementaire née du vote sur +le droit de visite. Mais restait entière la difficulté diplomatique +que ce vote avait condamné le cabinet à résoudre. Les opposants +comptaient bien que M. Guizot ne pourrait pas s'en tirer. Au lendemain +du jour où il avait eu tant de peine à faire accepter par l'Angleterre +le refus de ratifier la convention de 1841, comment obtenir de cette +puissance l'abandon des traités de 1831 et de 1833? Outre-Manche, les +esprits étaient plus animés que jamais, et l'on s'y montrait fort +irrité du tour pris par les débats de notre Chambre des députés; la +question fut soulevée au parlement britannique, dès sa réunion en +février, et lord Palmerston ne manqua pas cette occasion d'exciter +l'opinion contre la France. + +À côté de ce fauteur de discorde, se trouvèrent heureusement, à +Londres, des hommes pour tenter, non sans éclat, la même oeuvre +d'apaisement et de réconciliation que M. Guizot poursuivait à Paris. +Dans la Chambre des lords, l'événement fut le discours d'un illustre +libéral, lord Brougham, qui venait d'assister chez nous aux débats de +l'adresse. Il en rapportait cette conviction que les véritables causes +de l'irritation existant entre les deux pays n'étaient pas dans les +questions actuellement soulevées, entre autres dans le droit de +visite, mais dans les fautes d'une politique antérieure. «Vous pouvez +m'en croire, disait l'orateur, je connais les Français et je sais +aujourd'hui quel est l'état de l'opinion en France. Eh bien, je vous +le dirai en bon Anglais, la signification des six ou sept phrases qui +agitent aujourd'hui la France se résume en ces mots: 15 _juillet_ +1840; _négociation de lord Palmerston_.» Puis il continuait par ces +éloquentes paroles: «Je n'hésiterai pas à le déclarer, mylords, mon +opinion bien arrêtée est que les importants intérêts de l'Angleterre, +que ses sentiments les plus chers et ses sympathies sont +inséparablement liés avec la paix et l'alliance de la France. Je +regarde la paix de l'Europe comme pouvant se résumer en un seul mot: +_Paix avec la France_... Tout en admirant la bravoure de nos troupes, +en payant un juste tribut d'hommages au succès qui a couronné la +direction des affaires civiles et militaires en Angleterre, je +regarde avec une égale admiration cette nation fameuse qui habite de +l'autre côté de la Manche, et, avec un grand nombre de mes +compatriotes, je la considère comme non moins riche que l'Angleterre +en braves soldats, en grands capitaines, en hommes d'État profonds et +en illustres philosophes... Je tiens la branche d'olivier suspendue +entre les deux pays, les admirant, les aimant tous deux presque +également, et je ne me laisserai pas arracher cette branche +d'espérance et de paix, dussé-je n'en conserver entre les mains qu'une +feuille, une fibre. Je suis convaincu qu'il ne faut qu'un peu d'esprit +conciliant, de modération, de loyauté de la part des ministres des +deux pays pour ramener les deux peuples, qui ne demandent qu'à revenir +à de meilleurs sentiments. Quelques instants de paix suffiront pour +produire ce résultat. (_Écoutez!_) Mylords, j'espère avoir exprimé, en +parlant de l'alliance entre l'Angleterre et la France, l'opinion du +parlement et du pays, et j'ai la satisfaction bien douce à mon coeur +de savoir que les mots que j'ai dits ne seront pas sans utilité[176].» +(_Bruyants applaudissements._) + +[Note 176: Février 1843.] + +Peu de jours après, dans la Chambre des communes, un tory, le chef +même du cabinet, sir Robert Peel, exprimait la même pensée. Il +renvoyait à lord Palmerston la responsabilité de l'hostilité qui se +manifestait en France. Puis, faisant allusion à la présence, dans les +deux cabinets de France et d'Angleterre, du maréchal Soult et de lord +Wellington, il ajoutait en un magnifique langage: «C'est chose +remarquable de voir deux hommes qui occupent les postes les plus +éminents dans le gouvernement de leurs pays respectifs, les plus +distingués par leurs exploits et par leur renom militaire, deux hommes +qui ont connu l'art et les misères de la guerre, qui se sont combattus +l'un l'autre sur les champs de bataille de Toulouse et de Waterloo, + + _Stetimus tela aspera contra, + Contulimusque manus;_ + +c'est, dis-je, une chose remarquable de voir ces deux vaillants +hommes, les meilleurs juges des sacrifices imposés par la guerre, +employer, l'un en France et l'autre en Angleterre, toute leur +influence à inculquer les leçons de la paix; et c'est là, certes, pour +leurs vieux jours, une glorieuse occupation! La vie de chacun d'eux +s'est déjà prolongée au delà de la durée ordinaire de l'existence +accordée à l'homme, et j'espère que tous deux vivront longtemps +encore, que longtemps ils pourront exhorter leurs compatriotes à +déposer leurs jalousies nationales et à rivaliser honorablement de +zèle pour l'augmentation du bonheur de l'humanité. (_On applaudit._) +Quand je compare la position, l'exemple et les efforts de ces hommes +qui ont vu le soleil éclairer à son lever des masses vivantes de +guerriers descendus dans la tombe avant que ce même soleil se couchât; +lorsque je les entends répandre autour d'eux les leçons de la paix et +user de leur autorité pour détourner leurs compatriotes de la guerre, +j'espère que, de chaque côté du canal, les journalistes anonymes et +irresponsables qui font tout ce qu'ils peuvent pour exaspérer l'esprit +public (_applaudissements_), pour représenter sous un mauvais jour +tout ce qui se passe entre les deux gouvernements désireux de cultiver +la paix, disant à la France que le ministère français est l'instrument +de l'Angleterre, et à l'Angleterre que le ministère anglais sacrifie +l'honneur national par peur de la France, j'espère, dis-je, que ces +écrivains profiteront de l'exemple de ces deux illustres guerriers, et +je compte que ce noble exemple neutralisera l'influence des efforts +dont je viens de parler, efforts qui ne sont pas dictés par le +dévouement et l'honneur national, mais par le vif désir d'exciter les +animosités entre les peuples ou de servir quelque intérêt de parti ou +de personne[177].» (_Tonnerre d'applaudissements._) + +[Note 177: 17 février 1843.] + +C'était beaucoup sans doute que le premier ministre, par l'ascendant +de son caractère et de son éloquence, fît applaudir un tel langage au +palais de Westminster; il n'en fallait pas cependant conclure que le +gouvernement britannique fût sur le point d'entrer en négociation pour +la revision des traités de 1831 et de 1833. Lord Aberdeen y eût-il +été disposé par habitude conciliante, qu'il eût dû y renoncer par +égard pour l'état de l'opinion. De Londres, M. de Sainte-Aulaire avait +bien soin de ne laisser aucune illusion à son ministre; il lui +«déclarait, sans la moindre hésitation, qu'aujourd'hui toute ouverture +faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à une retraite de +fort mauvaise grâce pour nous[178]». Ainsi informé de la résistance +qu'il devait s'attendre à rencontrer à Londres, M. Guizot tâcha de +s'assurer, d'un autre côté, un concours qui déjà, quelques mois +auparavant, lui avait servi à faire agréer son refus de ratifier la +convention de 1841; il écrivit à M. de Flahault, ambassadeur de France +à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur +l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps; mais il faudra +arriver à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité +en soit partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de +Metternich. Il sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le +moment venu, il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se +perpétuer indéfiniment, car elle amènerait, chaque année, au retour +des Chambres, et, dans le cours de l'année, à chaque incident de mer, +un accès de fièvre très périlleux[179].» M. de Metternich était alors +d'humeur à écouter un pareil langage. Il s'intéressait vivement au +maintien de M. Guizot[180], et venait précisément de le «féliciter de +la manière dont il s'était tiré, dans les Chambres, de l'affaire du +droit de visite[181]». Il se montra donc disposé à ne pas refuser, au +jour où elle serait nécessaire, l'assistance qu'on lui demandait. + +[Note 178: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 187.] + +[Note 179: _Ibid._, p. 186.] + +[Note 180: Lettre du comte Apponyi, en date du 5 mars 1843. (_Mémoires +de M. de Metternich_, t. VI, p. 677.)] + +[Note 181: Lettre du 13 février 1843 (_ibid._, p. 675).--M. de +Metternich ajoutait cette réflexion: «Il n'y a pas de question dans +laquelle un cabinet puisse se trouver plus singulièrement placé que le +nôtre dans celle-ci. Nous avons combattu les propositions anglaises, +pendant plus de vingt ans. De guerre lasse, et restés seuls de notre +bord, nous avons fini par céder à l'invitation pressante des deux +puissances maritimes, et cela pour nous trouver engagés dans un +système que nous avions combattu avec les raisons,--fort bonnes +d'ailleurs,--que nous devons récuser aujourd'hui, parce qu'elles sont +incomplètement soutenues par l'une des puissances originairement +contractantes! Tout bien considéré, il me paraît prouvé que certaines +idées philanthropiques ne nous conviennent pas.»] + +La démarche faite par M. Guizot auprès de M. de Metternich était une +précaution prise en vue d'une négociation que le vote de la Chambre +l'obligeait à ouvrir un jour ou l'autre; elle n'indiquait pas, de la +part du ministre français, l'intention de commencer aussitôt les +pourparlers. Toujours convaincu, comme il l'avait dit à la tribune des +deux Chambres, que, dans l'état de l'opinion anglaise, il n'y avait +rien d'utile à tenter, et usant de la liberté qu'il s'était réservée +de choisir le moment favorable, il recommanda à son ambassadeur auprès +du gouvernement britannique «de se tenir, quant à présent, bien +tranquille sur cette question-là». Il veillait seulement à ce que ses +agents eussent toujours présente à l'esprit la tâche difficile qu'il +leur faudrait entreprendre plus tard, et son vigilant collaborateur, +M. Désages, écrivait à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres +pendant les absences de M. de Sainte-Aulaire: «Travaillez-vous +toujours, _in your closet_, à cette terrible question du droit de +visite? À tout événement, rendez-vous tout à fait maître de la +matière.» Et encore: «Étudiez-vous toujours, à part vous, la grande, +la bien autrement grande question du droit de visite? N'y renoncez +pas[182].» + +[Note 182: Lettres du 13 avril et du 13 juin 1843. (Notice sur lord +Aberdeen, par le comte DE JARNAC.)] + + +VII + +Cette question du droit de visite n'était pas la seule qui soulevât +alors des difficultés entre la France et l'Angleterre. Ces deux +nations avaient de nombreux points de contact; et telle était +l'influence d'une tradition séculaire d'antagonisme, de la divergence +des intérêts et de l'antipathie des caractères, que ces contacts +risquaient toujours d'amener des chocs ou au moins des froissements. +Déjà nous avons eu sujet de faire cette observation à l'époque où les +deux puissances se proclamaient alliées. À plus forte raison devait-il +en être de même après le refroidissement qui s'était produit depuis +1836 et le conflit qui avait éclaté en 1840. Aussi, au commencement de +1843, malgré les intentions conciliantes des hommes qui dirigeaient +les affaires de chaque côté du détroit, les heurts étaient-ils, pour +ainsi dire, de tous les instants. Des deux parts, on croyait avoir +droit à se plaindre: tandis que sir Robert Peel exprimait rudement ses +défiances, et que lord Aberdeen lui-même reprochait au gouvernement +français de «témoigner, sous toutes les formes, son hostilité envers +l'Angleterre[183]», M. Guizot constatait ce qu'il appelait «le vice +anglais, l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée +de soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part +et sa place la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et +de qui»; et le roi Louis-Philippe, attristé et offensé des soupçons +dont il se voyait constamment l'objet, écrivait à son ministre: «La +difficulté de détruire chez les Anglais ces illusions, ces défiances, +ces _misconceptions_ de nos intérêts, après quarante ans de contact +avec eux, aussi bien, j'ose le dire, qu'après mes treize années de +règne, me cause un grand ébranlement dans la confiance que j'avais eue +de parvenir à établir, entre Paris et Londres, cet accord cordial et +sincère qui est, à la fois, selon moi, l'intérêt réel des deux pays et +le véritable _alcazar_ de la paix de l'Europe[184].» + +[Note 183: Même notice.] + +[Note 184: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 309, et t. VIII, p. +108.] + +Cet antagonisme, visible alors sur tous les théâtres où les deux +politiques, française et anglaise, avaient accoutumé de rivaliser +d'influence,--en Syrie, en Grèce, dans les vastes régions ouvertes à +l'extension coloniale,--était particulièrement aigu et menaçant en +Espagne. Il y avait près de dix ans que le déplorable état de la +Péninsule était l'une des plus graves et des plus ennuyeuses +préoccupations de notre diplomatie[185]. Le danger avait d'abord +semblé venir des carlistes, danger tel qu'en 1835 et 1836, il avait +été question d'une intervention militaire française. Depuis lors, la +situation avait changé, sans devenir meilleure. L'insurrection +carliste avait subitement pris fin, dans les derniers mois de 1839, +par la trahison de Maroto; et don Carlos, réduit à se réfugier en +France, avait été interné à Bourges, par ordre du gouvernement du roi +Louis-Philippe. Mais à peine avait-on eu le temps de se féliciter, à +Paris, d'événements qui semblaient un grand succès pour notre +politique[186], qu'au mois de septembre 1840, une révolution chassait +en Espagne les modérés du pouvoir, obligeait la reine mère Christine à +fuir en France après avoir abdiqué la régence, et lui donnait pour +successeur le chef militaire de la faction progressiste, le général +Espartero. C'était la défaite du parti français et le triomphe du +parti anglais. Lord Palmerston, alors encore au _Foreign office_, +s'empressa de prendre sous sa protection le nouveau régent, tandis que +l'ambassadeur de France à Madrid quittait l'Espagne, ne laissant +derrière lui qu'un chargé d'affaires. + +[Note 185: Voy. ce qui a été déjà dit des affaires d'Espagne, liv. II, +ch. XIV, § V; liv. III, ch. II, §§ IV et VI; ch. III, § III, et ch. +VI, § I.] + +[Note 186: Le maréchal Soult écrivait au duc d'Orléans, le 15 octobre +1839: «En Espagne, tout marche à notre satisfaction, et le mérite des +événements qui s'y sont passés depuis deux mois appartient +incontestablement à la sagesse des conseils et des manifestations qui, +avec l'approbation de Sa Majesté, ont eu lieu de notre part pour +imprimer une impulsion nouvelle aux opérations.» (_Documents +inédits._)] + +Telle était la situation assez fâcheuse dans laquelle M. Guizot +trouvait les affaires espagnoles, en prenant le pouvoir à la fin de +1840. Trop occupé de la question d'Orient pour songer à jouer un rôle +actif dans les dissensions de la Péninsule, il ne prit pas une +attitude offensive contre la nouvelle régence et se renferma dans une +réserve froide, mécontente plutôt que malveillante. S'il accordait à +la reine Christine une hospitalité ouvertement amicale, il évitait de +se compromettre officiellement dans les menées de ses partisans. Sans +se laisser troubler par ceux qui lui reprochaient de livrer l'Espagne +à l'Angleterre, il attendait du temps, des fautes des progressistes, +des intérêts en souffrance, de la mobilité de l'opinion, que l'Espagne +sentît elle-même le besoin de se rapprocher de la France. Il estimait +d'ailleurs que la lutte d'influence des deux puissances occidentales, +au delà des Pyrénées, était «une lutte de routine, d'habitude, de +tradition, plutôt que d'intérêts actuels et puissants». Aussi, à peine +le cabinet tory eut-il pris le pouvoir, que le ministre français lui +proposa une sorte de désarmement réciproque dans les affaires +espagnoles. «Des trois partis qui s'agitent là, écrivait-il le 11 +octobre 1841[187], les absolutistes et don Carlos, les modérés et la +reine Christine, les exaltés et le régent Espartero, aucun n'est assez +fort ni assez sage pour vaincre ses adversaires, les contenir et +rétablir dans le pays l'ordre et le gouvernement régulier. L'Espagne +n'arrivera à ce résultat que par une transaction entre ces partis. À +son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et +l'Angleterre n'y travailleront pas de concert... La bonne intelligence +et l'action commune de la France et de l'Angleterre sont +indispensables à la pacification de l'Espagne... Sur toutes les +questions, on nous trouvera modérés, conciliants, sans arrière-pensée +et sans prétention exclusive. Nous ne pouvons souffrir qu'une +influence hostile s'établisse là aux dépens de la nôtre; mais +j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement +gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes +intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec +tout le monde et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer à +personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe, +aucune juste inquiétude.» + +[Note 187: Lettre adressée à M. de Sainte-Aulaire, mais destinée en +réalité à lord Aberdeen. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 305 et +suiv.)] + +Cette ouverture n'eut pas tout d'abord grand succès auprès des membres +du nouveau cabinet anglais. Il y avait longtemps que M. de Metternich +disait et répétait à nos ambassadeurs: «Vous ne vous mettrez jamais +d'accord avec l'Angleterre sur l'Espagne[188].» Tous les souvenirs +lointains ou proches,--guerre de la Succession et traité d'Utrecht +sous Louis XIV, pacte de famille sous Louis XV, part prise par le +cabinet de Madrid de concert avec celui de Louis XVI à l'émancipation +des colonies américaines, guerre d'Espagne sous Napoléon, intervention +armée du gouvernement de Louis XVIII en faveur de Ferdinand +VII,--avaient fait de la crainte de la prépondérance française au delà +des Pyrénées et de la nécessité de lutter contre cette prépondérance, +une des traditions indiscutées de la diplomatie anglaise. Celle-ci s'y +obstinait, sans tenir compte des changements accomplis en Espagne, en +France, en Europe. Aussi, au premier moment, le chef du cabinet tory, +sir Robert Peel, ne parut-il pas avoir sur cette question une autre +politique que lord Palmerston. «Résister à l'établissement de +l'influence française en Espagne, disait-il, tel doit être notre +principal et constant effort.» Pour atteindre ce but, il n'hésitait +pas à rechercher contre nous l'appui des puissances continentales, qui +n'avaient cependant pas reconnu la reine Isabelle. Lord Aberdeen, avec +plus de douceur dans les formes, n'avait pas à l'origine un autre +sentiment, et il maintenait, comme représentant de l'Angleterre à +Madrid, M. Aston, qui y avait été l'agent passionné de la politique de +lord Palmerston[189]. + +[Note 188: _Documents inédits._] + +[Note 189: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 298, 299. _Mémoires de +M. de Metternich_, t. VI, p. 590, 591.] + +Le gouvernement français n'en persista pas moins dans sa modération +conciliante, et, pour en donner une nouvelle preuve, il se décida, +vers la fin de 1841, à renvoyer un ambassadeur à Madrid. Son choix se +porta sur un membre de la Chambre, naguère collègue de M. Molé dans le +ministère du 15 avril, M. de Salvandy. Mais à peine celui-ci fut-il +arrivé à Madrid, le 22 décembre 1841, qu'une contestation éclata entre +lui et Espartero, au sujet des lettres de créance. Le régent +prétendait qu'elles devaient lui être remises, comme au dépositaire de +l'autorité royale. L'ambassadeur voulait les remettre à la jeune reine +personnellement, sauf à traiter ensuite de toutes les affaires avec le +régent. La malveillante obstination du premier, la solennité un peu +importante du second donnèrent tout de suite beaucoup d'éclat au +conflit. Le gouvernement français soutint son représentant et, pour +témoigner de son mécontentement, le rappela immédiatement en France. +M. de Salvandy eût voulu que son rappel fût suivi de l'envoi d'une +armée française en Espagne, ou tout au moins de l'interruption absolue +des relations diplomatiques; le gouvernement, n'estimant pas que +l'incident autorisât des mesures aussi extrêmes, se borna à faire +signifier à Madrid que le roi des Français ne recevrait aucun agent +espagnol, accrédité à Paris, avec un titre supérieur à celui de chargé +d'affaires[190]. + +[Note 190: Dépêche du 5 janvier 1842.] + +Dans cette querelle d'étiquette, Espartero avait été soutenu, et même, +s'il fallait en croire M. de Salvandy, poussé par le ministre +d'Angleterre, M. Aston. On s'aperçut que lord Palmerston n'était plus +au _Foreign office_. En dépit des objurgations de la presse whig, lord +Aberdeen n'approuva pas la conduite de son agent. «Personne, +écrivit-il à M. Aston le 7 janvier 1842, ne peut être plus disposé que +moi à soutenir le gouvernement espagnol quand il a raison, +spécialement contre la France. Mais, dans cette circonstance, je crois +qu'il a décidément tort, et je regrette beaucoup que votre jugement, +ordinairement si sain, soit arrivé à une autre conclusion.» Il +terminait en prescrivant au ministre d'Angleterre de travailler, s'il +en était temps encore, à «quelque accommodement». Lord Aberdeen +s'était décidé par cette considération que la prétention du régent +portait atteinte à l'intégrité du pouvoir monarchique. Mais il n'était +pas pour cela converti à la politique d'entente que proposait M. +Guizot pour les affaires d'Espagne. On le vit bien, à cette même +époque, quand, pour la première fois, le gouvernement français jugea à +propos d'aborder nettement cette question du mariage de la reine +Isabelle, qui devait, quelques années plus tard, amener un conflit si +grave entre les deux puissances occidentales. + + +VIII + +Du jour où, bien à contre-coeur, le roi Louis-Philippe s'était vu +obligé de reconnaître l'admission des femmes à la succession de +Ferdinand VII, il avait pressenti les risques que le mariage de la +reine Isabelle ferait un jour courir à l'oeuvre de Louis XIV au delà +des Pyrénées[191]. Sans doute, l'Espagne, affaiblie par le despotisme +et les révolutions, ne pouvait être une ennemie aussi redoutable qu'au +temps de Philippe II; elle ne pouvait même plus être une alliée aussi +utile qu'au dix-huitième siècle. D'ailleurs, le temps était passé où +la parenté des souverains emportait l'alliance des nations. Mais, sans +rêver aucun nouveau «pacte de famille», on ne devait pas oublier à +Paris ce que l'histoire ou seulement la géographie enseigne si +clairement, à savoir que la France est singulièrement amoindrie dans +sa force et dans sa liberté d'action, si elle n'a pas l'entière +sécurité de sa frontière méridionale. Il fallait donc veiller avec une +particulière sollicitude à ce que, dans cette péninsule où existait +déjà un parti antifrançais, ne vînt pas s'établir une influence +disposée à faire le jeu de nos adversaires. N'eût-ce pas été le cas si +un mariage avait appelé à s'asseoir sur le trône de Philippe V quelque +prince appartenant à une famille rivale ou peut-être ennemie de la +France? On ne saurait donc s'étonner de l'importance alors attachée +par notre gouvernement à cette affaire du mariage[192]. Quant à ceux +qui reprochaient, en cette circonstance, au roi Louis-Philippe de +transformer en question nationale une préoccupation dynastique, ils +oubliaient cette loi vraiment providentielle de la monarchie qui +réunit et confond presque toujours l'intérêt dynastique et l'intérêt +national. + +[Note 191: Rappelons ici ce passage, déjà cité par nous, d'une lettre +écrite, le 25 octobre 1833, par le duc de Broglie à lord Brougham: +«Nous eussions fort préféré que don Carlos eût succédé naturellement à +son frère, selon la loi de 1713. Cela était infiniment plus dans +l'intérêt de la France. La succession féminine, qui menace de nous +donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est au fond +défavorable.» (_Documents inédits._)] + +[Note 192: En commençant dans ses _Mémoires_ le récit des négociations +relatives à ce mariage, M. Guizot l'appelle «l'événement le plus +considérable de son ministère». (T. VIII, p. 101.)] + +En Espagne, aussi bien à la cour que dans le peuple, le mari le plus +désiré pour la jeune reine eût été l'un des princes français, entre +tous le duc d'Aumale, mis alors fort en vue par ses exploits +africains. Mais les autres puissances, particulièrement l'Angleterre, +n'étaient pas d'humeur à accepter cette réédition de l'entreprise de +Louis XIV[193], et Louis-Philippe était encore moins disposé à +risquer, pour la leur imposer, une nouvelle guerre de la succession +d'Espagne. Prévoyant sur ce point une résistance analogue à celle qui +s'était naguère élevée contre l'appel d'un prince français au trône de +Belgique, le Roi se montra, dès le premier jour, aussi décidé à +refuser le duc d'Aumale à l'Espagne, qu'il l'avait été, en 1831, à +refuser le duc de Nemours à la Belgique. Les lettres confidentielles +qu'il adressait à M. Guizot témoignent de sa résolution. Loin de +désirer que l'idée d'une telle union se répandît en Espagne, sa +préoccupation constante était de prévenir une demande qui n'eût été +pour lui qu'un embarras. «Il faut instruire nos agents, disait-il, +pour écarter et faire avorter, autant qu'ils pourront, toute +proposition relative à mon fils[194].» La considération de l'Europe +n'était pas le seul motif de sa conduite. Assez pessimiste de sa +nature, il n'avait aucune foi dans l'avenir de l'Espagne. «Croyez +bien, mon cher ministre, écrivait-il à M. Guizot, que nous ne pouvons +jamais trouver en Espagne qu'un seul motif d'étonnement: ce serait +qu'elle ne fût pas en proie successivement à toute sorte de gâchis et +de déchirements politiques. Nous devons nous tenir soigneusement en +dehors de tout cela; car, dans ma manière de voir, il n'y a pour nous +d'autre danger que celui d'y être entraînés, comme ceux qui dans les +usines approchent leurs doigts des cylindres mouvants qui broient tout +ce qui s'y introduit[195].» C'était cette préoccupation qui naguère +l'avait rendu si hostile à toute intervention militaire en Espagne: +elle le détournait maintenant d'un mariage qui lui eût fait assumer en +quelque sorte la responsabilité du relèvement de ce pays. + +[Note 193: Dès le 1er novembre 1836, lord Palmerston, dont la méfiance +jalouse était si facilement en éveil, écrivait à son frère: +«Louis-Philippe est aussi ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de +ses fils sur le trône d'Espagne, comme mari de la jeune reine.» +(BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 24.)] + +[Note 194: Des écrivains anglais ont prétendu que Louis-Philippe avait +commencé par désirer marier la Reine à un de ses fils. Cette assertion +ne peut un moment se soutenir, en face des preuves données par M. +Guizot. (_Mémoires_, t. VIII, p. 107, 108.)] + +[Note 195: Lettre du 9 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, +p. 107.)] + +Mais si, dans cette affaire du mariage, Louis-Philippe n'hésitait pas à +sacrifier au maintien de la paix générale toute ambition de famille, il +n'était pas moins résolu à défendre contre des prétentions jalouses +notre situation au delà des Pyrénées. Ne cherchant pas d'agrandissement, +il ne voulait pas souffrir de diminution. Plus il donnait la preuve de +son désintéressement et de sa modération, plus il se croyait le droit +d'exiger que les autres puissances eussent égard aux droits historiques +et aux légitimes intérêts de la France. Or il lui paraissait que ces +intérêts seraient atteints, si un prince n'appartenant pas à la famille +de Bourbon prenait place sur le trône d'Espagne. Entre les divers maris +que cette famille pouvait alors offrir,--princes de Naples, de Lucques, +princes espagnols fils de l'infant don Francisco ou même fils de don +Carlos,--notre gouvernement n'imposait ni n'excluait personne; mais il +n'admettait pas que le choix sortît de ce cercle. + +Le danger contre lequel le cabinet de Paris se prémunissait, en +arrêtant cette ligne de conduite, n'était pas imaginaire. Depuis 1841, +une candidature étrangère à la maison de Bourbon avait été mise en +avant, non sans chance de succès: celle du prince Léopold de Cobourg, +cousin germain du mari de la reine Victoria et neveu du roi des +Belges. Son frère aîné, le prince Ferdinand, avait été, en 1836, porté +au trône de Portugal par son mariage avec la reine Dona Maria. Un +autre de ses frères devait épouser, en 1843, la princesse Clémentine, +fille de Louis-Philippe, et sa soeur était, depuis 1840, duchesse de +Nemours[196]. Qui avait pris l'initiative de cette candidature? Un +certain mystère régnait sur ce point. Toutefois, en y regardant d'un +peu près, il est facile d'entrevoir l'action du prince Albert, déjà +fort influent sur la jeune reine Victoria qui l'aimait tendrement, et +de son confident, si hostile à la France, l'Allemand Stockmar. Sans +doute le prince consort veillait à ne point se découvrir; sa situation +l'y obligeait; il ne proposait rien ouvertement; encore moins avait-il +l'air de prétendre rien imposer; non résolu à emporter la place de +vive force, mais s'apprêtant à profiter de toute occasion qui se +présenterait d'y entrer par surprise, il désirait le succès, sans trop +y compter. Pour le moment, il se bornait à faire en sorte que l'idée +fût lancée en Espagne comme en Angleterre, et qu'elle y fît peu à peu +son chemin. Il était secondé sous main, avec beaucoup de réserve et de +circonspection, par son oncle, le roi des Belges, conseiller fort +écouté à Windsor[197]. Quant aux ministres anglais, ils n'eussent +peut-être pas eu, d'eux-mêmes, l'idée de ce mariage; ils pressentaient +des difficultés et n'avaient pas envie d'y engager à la légère la +politique de leur gouvernement; toutefois, ils voyaient bien qu'ils +seraient agréables à leur cour, en secondant ou tout au moins en ne +contrariant pas ce projet; aussi, sans le prendre à leur compte, en +affectant même une sorte d'indifférence entre les divers candidats, +réclamaient-ils, pour le choix de la reine Isabelle, une liberté qui +leur paraissait un moyen de réserver les chances du prince de Cobourg. +C'était la tactique même que leur avait suggérée le prince +Albert[198]. En tout cas, aux yeux de tous, de ses partisans comme de +ses adversaires, cette candidature avait une couleur nettement +anglaise. On rappelait les liens déjà anciens et si étroits de la +maison de Cobourg et de la cour d'Angleterre; on rappelait aussi que +c'était lord Palmerston qui, en 1836, avait poussé Ferdinand de +Cobourg sur le trône de Portugal, et l'union du frère cadet de +Ferdinand avec Isabelle semblait devoir étendre sur la cour de Madrid +l'influence que l'Angleterre exerçait sur la cour de Lisbonne. + +[Note 196: La maison de Saxe-Cobourg-Gotha, cette maison «si +rapidement ascendante», comme a dit M. Guizot, se divisait en +plusieurs branches. Le duc régnant, Ernest Ier, avait deux fils: +Ernest, qui devait lui succéder, et Albert, l'époux de la reine +Victoria. Le frère cadet d'Ernest Ier, Ferdinand, avait quatre +enfants: Ferdinand, mari de la reine de Portugal; Auguste, qui devait +épouser la princesse Clémentine d'Orléans; Léopold, le prétendant à la +main d'Isabelle, et une fille mariée au duc de Nemours. Un autre frère +d'Ernest Ier était Léopold, le roi de Belgique. Enfin ces trois frères +avaient eu deux soeurs, l'une mariée en Russie, l'autre, Victoria, +duchesse de Kent, et mère de la reine Victoria.] + +[Note 197: Un peu plus tard, M. de Sainte-Aulaire, qui avait vainement +cherché à faire expliquer le roi Léopold sur cette question, résumait +ainsi son impression: «Le roi Léopold ne veut pas mécontenter notre +roi; il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre. +Mais, après tout, il est beaucoup plus Cobourg que Bourbon, et il fera +pour son neveu tout ce qu'il jugera possible.» (Dépêche de M. de +Sainte-Aulaire, en date du 14 juillet 1843. _Mémoires de M. Guizot_, +t. VIII, p. 132.)] + +[Note 198: Par un calcul facile à comprendre, le baron de Stockmar, +dans ses _Mémoires_, et sir Théodore Martin, dans sa Vie du prince +consort, ont cherché à diminuer ou à supprimer complètement la +responsabilité du gouvernement et de la cour d'Angleterre dans cette +candidature du prince de Cobourg. Je ne leur opposerai pas les +renseignements contraires recueillis alors par la diplomatie +française. Je me bornerai aux aveux mêmes du baron de Stockmar, tels +qu'on les trouve dans ses _Mémoires_. Le confident du prince Albert, +examinant, à la date du 14 mai 1842, la question du mariage espagnol, +et parlant évidemment pour le prince autant que pour lui, commençait +par dire que «les Bourbons offraient prise à beaucoup d'objections». +Puis il ajoutait ces paroles significatives: «_Notre_ candidat est +plus acceptable.» Non qu'il fût sûr des aptitudes personnelles du +jeune Léopold: «Mais, ajoutait-il, en de telles circonstances, c'est +faire assez, c'est même tout faire que de permettre au destin de le +trouver, si le destin, dans sa capricieuse envie de réaliser des +choses invraisemblables, persistait à le chercher en dépit de tous les +empêchements et de tous les obstacles. _C'est ce qui a eu lieu_, +autant du moins que la chose était en notre pouvoir. _Nous avons +dirigé sur ce candidat l'attention de l'Espagne et de l'Angleterre_ +avec la prudence que conseillait un examen attentif de toutes les +convenances.» Puis, après avoir parlé des dispositions d'Espartero, il +terminait ainsi: «_Nous avons déjà obtenu que notre ministère, d'abord +favorable à un Bourbon_, parce qu'un Bourbon susciterait le moins de +difficultés extérieures, _devienne tout à fait impartial et soutienne +loyalement tout choix conforme aux vrais intérêts de l'Espagne_. Ainsi +_la semence est déjà confiée à la terre_, à une terre, il est vrai, +où, selon toute vraisemblance, elle ne lèvera pas. Qu'importe? _Notre +part du travail est accomplie_, la seule part qui fût possible, la +seule que conseillât la raison; nous n'avons plus qu'à attendre le +résultat.»] + +Le cabinet de Paris avait vu naître avec déplaisir la candidature du +prince Léopold et était très décidé à la combattre. La présence +d'Espartero à la tête du gouvernement espagnol, sa dépendance de +l'Angleterre et son hostilité contre la France paraissaient augmenter +le danger. Le régent ne dissimulait pas son opposition à tout mariage +avec un Bourbon[199], et, sans se prononcer nettement au sujet du +Cobourg, il en parlait en termes qui paraissaient encourageants aux +partisans de ce prince[200]. N'était-il pas dès lors possible qu'en +dépit de la jeunesse d'Isabelle à peine âgée de douze ans, Espartero +voulût profiter de son pouvoir pour brusquer le mariage à notre +détriment? Dans ces conditions, le gouvernement français crut +nécessaire de saisir ouvertement l'Europe elle-même de la question, +et, en mars 1842, il lui fit savoir, avec une netteté loyale, comment +il avait résolu de se conduire dans cette affaire. «Notre politique +est simple, déclarait M. Guizot. À Londres et probablement aussi +ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes régner à Madrid. +Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons dans l'intérêt de la +paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le même intérêt, +nous la rendons: nous n'admettons point, sur le trône de Madrid, de +prince étranger à la maison de Bourbon.» + +[Note 199: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 130.] + +[Note 200: Dans l'écrit du 14 mai 1842, déjà cité plus haut, le baron de +Stockmar, après avoir rapporté comment le prince Albert et lui avaient +«dirigé» sur leur candidat «l'attention de l'Espagne», ajoutait: +«Espartero ne s'est déclaré ni pour ni contre; il a dit très sagement +qu'une telle affaire ne pouvait être décidée que par le gouvernement +espagnol, en vue des véritables intérêts de la nation espagnole, _sous +le patronage et avec l'assentiment de l'Angleterre_.»] + +Au premier mot que lui dit sur ce sujet l'ambassadeur de France, lord +Aberdeen se récria: «En vérité, dit-il, je ne comprends pas une +pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel droit vous +intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre +de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention exorbitante, +j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel ou tel +choix.--Nous ne faisons, objecta notre représentant, que rendre +exclusion pour exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord +Aberdeen; c'est une affaire purement domestique dont nous ne voulons +pas nous mêler.--Dans ce cas, je pourrai dire au gouvernement du Roi +que si la reine Isabelle désire épouser son cousin le duc d'Aumale, +vous ne vous y opposerez pas?--Ah! je ne dis pas; il s'agirait alors +de l'équilibre de l'Europe; ce serait différent.» C'était bien le +langage désiré par le prince Albert, dans l'intérêt de son cousin de +Cobourg. Les pourparlers se prolongèrent, sans pouvoir faire sortir le +cabinet anglais de cette attitude. À la fin, cependant, tout en +persistant à nous contester un droit d'exclusion, il se montra prêt «à +faire entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le +gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à +satisfaire tous les intérêts[201]». Bien que ces déclarations fussent +très vagues, on voulut y voir, à Paris, une tendance à s'entendre avec +la France, sinon sur les principes, du moins sur les personnes et sur +les faits. + +[Note 201: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 110 à 118.] + +Notre gouvernement avait également communiqué ses résolutions aux +cabinets de Vienne et de Berlin. M. de Metternich, tout en nous +contestant, comme lord Aberdeen, le droit d'exclure tel ou tel prince, +nous reconnut celui «d'examiner jusqu'à quel point il pouvait nous +convenir de nous opposer à un acte considéré comme hostile à nos +intérêts ou menaçant pour notre sûreté». «C'est le droit de paix et de +guerre, ajoutait le chancelier, que je n'ai pas plus le pouvoir de +vous contester que je n'ai celui de vous reconnaître le droit +d'imposer votre volonté à l'Espagne.» Cette distinction théorique une +fois faite, M. de Metternich proposa ce qu'il appelait «son idée»: +c'était le mariage d'Isabelle avec le fils de don Carlos. Le +gouvernement français n'avait pas d'objection _à priori_ contre cette +«idée», qui ne faisait pas sortir le trône de la maison de Bourbon; +mais, malgré les instances de M. de Metternich, il ne voulut pas s'en +faire le patron. Il n'estimait pas cette solution possible, en +présence des répugnances libérales et des exigences carlistes. À +Berlin, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, on se +bornait à emboîter le pas derrière la cour de Vienne[202]. + +[Note 202: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 598, 620, 658, +682 à 702. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 118 à 122.] + +L'année 1842 s'acheva sans qu'aucun incident fît avancer l'affaire du +mariage. Toutefois la candidature du prince de Cobourg restait +toujours à l'horizon. Il nous revint même, dans les premiers mois de +1843, que ses partisans se remuaient, que le chargé d'affaires de +Belgique à Madrid manoeuvrait sans bruit, mais activement, pour cette +combinaison, que le régent Espartero, dans ses conversations avec le +ministre d'Angleterre, M. Aston, se montrait disposé à la favoriser, +et que le prince Léopold songeait à faire une visite à Madrid[203]. +Devant cette agitation, le cabinet de Londres demeurait inerte et +embarrassé, ne se prononçant pas pour cette candidature, mais n'osant +s'y montrer contraire. M. Guizot en fut péniblement affecté: comme +nous l'avons dit, il avait tâché d'interpréter les explications +échangées au mois de mars 1842, en ce sens que lord Aberdeen aurait +promis d'agir à Madrid pour donner à l'affaire du mariage une solution +qui nous convînt, et il s'étonnait de ne lui voir rien faire pour +acquitter sa promesse. Son étonnement fut plus grand encore quand il +connut les déclarations faites, le 5 mai 1843, à la Chambre des +communes, par sir Robert Peel. «L'Espagne, avait dit ce dernier, +investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un État +indépendant, a, par ses organes dûment constitués, le droit exclusif +et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu'elle jugera +convenables.» Faite dans ces termes absolus et comme «exprimant +l'opinion bien arrêtée du gouvernement anglais», une telle déclaration +paraissait avoir pour objet de contredire les prétentions françaises +et d'en séparer complètement la politique britannique. M. Guizot crut +devoir s'en plaindre. Il n'eut pas de peine à faire ressortir combien +un tel langage était peu sérieux de la part d'un gouvernement qui +interdisait à la nation espagnole de porter son choix sur un des fils +du roi Louis-Philippe, et il déplora que l'Angleterre «persistât à +marcher, en Espagne, dans la vieille ornière de rivalité et de lutte +contre la France, alors que l'accord des deux puissances mettrait +promptement un terme à toutes les questions soulevées, et que «ni +l'Angleterre ni la France n'avaient réellement, dans l'état actuel des +faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en désaccord[204]». +Les informations que notre gouvernement recevait, au même moment, sur +les dispositions des cours continentales, n'étaient pas pour le +consoler du désappointement que lui causait l'attitude du cabinet +britannique. De Berlin, le comte Bresson écrivait à M. Guizot: +«Mesurons bien l'étendue des embarras et des dangers qui peuvent +surgir pour nous de l'état de l'Espagne, et ne nous en rapportons qu'à +nous-mêmes pour en sortir: non seulement, quelque juste que soit notre +cause, on ne nous aidera pas; mais même, si l'on peut, sans trop se +dévoiler, sans trop se compromettre, nous entraver et nous nuire, on +ne se refusera pas ce plaisir. Cette disposition sera uniforme à +Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin[205].» + +[Note 203: Lettres du duc de Glücksberg, chargé d'affaires de France, +à M. Désages, en date du 18 mars et du 5 avril 1843. (_Mémoires de M. +Guizot_, t. VIII, p. 131.)] + +[Note 204: Dépêche de M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. (_Mémoires de +M. Guizot_, t. VIII, p. 134 à 138.)] + +[Note 205: Lettre du 15 février 1843. (_Documents inédits._)] + +Les affaires d'Espagne semblaient donc mal tourner pour nous, quand, +en juillet 1843, une nouvelle révolution changea complètement la face +des choses. Depuis quelque temps déjà, l'étoile d'Espartero était +visiblement en déclin. Son gouvernement avait été à la fois malhabile +et vexatoire, faible et violent, blessant les consciences et +inquiétant les intérêts. Sa dépendance de l'Angleterre irritait le +sentiment national et était devenue l'un des principaux griefs de +l'opposition[206]. Pris entre deux feux, il lui fallait faire tête +tantôt aux soulèvements des christinos, tantôt à ceux des radicaux +qu'il s'était aussi aliénés. Vainement bombardait-il les villes +révoltées, dissolvait-il les Cortès, le mécontentement allait toujours +grandissant. Enfin ses ennemis de tous bords s'unirent contre lui +dans une vaste insurrection; la lutte dura quelques semaines; mais +partout vaincu, honni, pourchassé jusqu'à Cadix, le régent fut réduit, +le 29 juillet, à se réfugier sur un navire anglais. + +[Note 206: Dès septembre 1842, l'un des hommes politiques du parti +radical, M. Olozaga, de passage à Paris, disait à M. Guizot: +«L'influence anglaise est fort diminuée; elle pèse à tout le monde.» +(_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 124.)--Peu d'années après, le +duc de Broglie, rappelant, à la tribune de la Chambre des pairs, la +chute d'Espartero, s'exprimait ainsi: «C'est la nation espagnole +elle-même qui s'est chargée de renverser le parti antifrançais, le +parti soi-disant national; c'est la rupture de ce parti, de son chef +avec la France, qui a préparé et précipité sa ruine.» (Discours du 19 +janvier 1847.)] + +Le gouvernement du roi Louis-Philippe accueillit avec une satisfaction +facile à comprendre la nouvelle de cette révolution. Il y trouvait la +justification de la politique de réserve patiente suivie par lui +depuis trois ans en Espagne. On lui avait reproché d'y laisser ruiner +l'influence française au profit de l'influence anglaise. Or il se +trouvait, en fin de compte, que le résultat contraire se produisait. +Les «modérés», nos clients naturels, n'avaient sans doute pas été les +seuls auteurs de la révolte victorieuse; mais ils y avaient joué un +rôle considérable, et il était évident qu'avant peu, ils en +recueilleraient le profit; c'était Narvaez, le chef militaire des +christinos, accouru de Paris au premier bruit du soulèvement, qui +avait commandé la principale armée de l'insurrection et avait porté le +coup mortel au régent en s'emparant de Madrid; quant à la reine +Christine elle-même, chacun prévoyait qu'elle ne tarderait pas à être +rappelée. La révolution de juillet 1843 était si évidemment favorable +à la France, qu'en dépit des dénégations de M. Guizot, on fut partout +persuadé, en Autriche aussi bien qu'en Angleterre, qu'elle avait été +secrètement préparée par les machinations du cabinet de Paris ou tout +au moins par celles du roi Louis-Philippe[207]. + +[Note 207: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 50.--BULWER, +_Life of Palmerston_, t. III, p. 179.--_Mémoires de M. de Metternich_, +t. VI, p. 684.] + +À Londres, le coup fut vivement ressenti. «J'ai dîné hier auprès de +lord Aberdeen, écrivait M. de Sainte-Aulaire, le 27 juillet 1843; il +est visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois, +car c'est un rude échec pour la politique Whig, que le cabinet tory a +eu la faiblesse de faire sienne[208].» Le premier mouvement du +ministre anglais fut de s'en prendre à nous de son désappointement et +de récriminer sur le prétendu concours que nous aurions donné aux +révoltés. Mais, dans cet esprit sensé, la mauvaise humeur ne pouvait +être longtemps maîtresse, et il apparut bientôt que cette nouvelle +preuve de l'instabilité des choses en Espagne lui faisait faire au +contraire de salutaires réflexions sur les périls de la lutte +d'influence où s'était obstinée la politique anglaise et sur les +avantages de l'accord que M. Guizot lui avait proposé jusqu'alors avec +si peu de succès. Sa conversion fut prompte et complète[209]. Dès le +24 juillet 1843, quand Espartero n'avait pas encore quitté le sol +espagnol, mais que l'on ne pouvait plus se faire illusion sur sa +défaite, lord Cowley vint communiquer à M. Guizot une longue dépêche, +datée du 21, dans laquelle, après quelques observations sur l'appui +que les insurgés avaient, dit-on, trouvé en France, lord Aberdeen +ajoutait: «On ne peut espérer que les passions qui ont si longtemps +fait rage en Espagne se calment immédiatement; mais, si les +gouvernements liés à l'Espagne par leur position, par des intérêts +communs et d'anciennes alliances, spécialement les gouvernements de la +Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient sérieusement et +consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à maintenir un +gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de temps la +tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays. Le gouvernement de Sa +Majesté propose donc que les gouvernements anglais et français +unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes civiles +qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils +prescrivent, l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid, +d'agir dans un amical et permanent accord, pour faire prévaloir les +bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard[210].» +Le secrétaire d'État restait dans ces généralités et n'abordait pas +la question du mariage, mais au même moment, ayant eu une explication +sur ce sujet avec le prince Albert, il lui fit comprendre «qu'avec la +chute du régent les prétentions du prince de Cobourg perdaient leur +meilleur appui», et que cette candidature devait par suite être +écartée[211]. M. Guizot retrouvait avec satisfaction, dans la dépêche +anglaise, les idées qu'il avait lui-même exprimées si souvent. Il +demeurait fidèle à ces idées, bien que le vent eût tourné en Espagne à +notre avantage; dans sa pensée, d'ailleurs, cet accord avec le cabinet +de Londres faisait partie d'un plan d'ensemble. Il se hâta donc de +répondre, le 10 août 1843, que «le gouvernement du Roi accueillait +avec grand plaisir la proposition de concert et d'action commune dans +les affaires d'Espagne, que lui adressait le gouvernement anglais». Il +ne se priva pas toutefois du plaisir de rappeler que «lui-même, à +diverses reprises et notamment avant les derniers événements, il avait +proposé au cabinet anglais cette action commune». Enfin, ne voulant +laisser place à aucune équivoque, il traita aussitôt le sujet du +mariage. «Pour que le concert soit efficace, dit-il, il importe de se +rendre bien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer: la +plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine +Isabelle.» Tout en protestant de son respect pour l'indépendance de la +Reine, il exposa que «les puissances voisines, la France surtout, +étaient grandement intéressées en cette affaire», et que «c'était un +acte de loyauté de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet +intérêt évident et sur la conduite qu'on se propose de tenir en +conséquence». Puis il continua en ces termes: «C'est ce que nous avons +fait lorsque, soit publiquement, soit dans les communications +officieuses que nous avons eues à ce sujet avec le cabinet britannique +et avec les principaux cabinets européens, nous avons déclaré que +l'intérêt français commandait au gouvernement du Roi de faire tous ses +efforts pour que la couronne d'Espagne demeurât dans la maison royale +qui la porte. En exprimant ainsi la pensée que les descendants de +Philippe V doivent continuer à occuper le trône d'Espagne, le +gouvernement du Roi n'a témoigné, à coup sûr, aucune vue ambitieuse ou +personnelle, car il a simplement demandé le maintien du _statu quo_ et +des maximes qui président, depuis l'ouverture du dernier siècle, à +l'équilibre européen. Le gouvernement du Roi sera empressé de se +concerter avec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies +d'une influence légitime et en gardant à l'indépendance de l'Espagne +et de sa reine le plus scrupuleux respect, un résultat si juste en +lui-même et si important au repos de l'Europe[212].» M. Guizot +acceptait donc l'accord proposé, mais il en précisait les conditions, +en ce qui concernait le mariage. Lord Aberdeen ne marqua en aucune +façon que ces conditions ne lui convinssent pas. Bien au contraire, +quelques jours plus tard, une démarche spontanée et imprévue de la +reine d'Angleterre vint confirmer, avec éclat, le rapprochement des +deux cours occidentales, et même lui donner un caractère plus solennel +et plus général. + +[Note 208: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 141.] + +[Note 209: Cette idée d'un accord avec la France sur les affaires +espagnoles s'était, du reste, déjà manifestée dans l'entourage de lord +Aberdeen. En mars 1842, lord Wellington avait dit à un envoyé de M. +Guizot: «Ils ont détruit, dans ce pays-là, tous les vieux moyens de +gouvernement, et ils ne les ont remplacés par aucun autre; il faudrait +que les deux grandes puissances, l'Angleterre et la France, se +concertassent pour la pacification de l'Espagne.» (_Mémoires de M. +Guizot_, t. VIII, p. 117.)] + +[Note 210: _Ibid._, p. 143.] + +[Note 211: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 144.] + +[Note 212: Dépêche à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres, citée +par M. Guizot, à la tribune de la Chambre des pairs, dans son discours +du 20 janvier 1847.] + + +IX + +Vers la fin d'août, en pleines vacances parlementaires, alors que +Louis-Philippe avait pris, à Eu, ses quartiers d'été, que les princes +ses fils étaient dispersés, que M. Guizot se reposait au Val-Richer, +la nouvelle se répandit tout à coup, sans que rien y eût préparé les +esprits, que la reine d'Angleterre se disposait à faire visite au roi +des Français. La première impression fut une surprise mêlée +d'incrédulité. Les adversaires du gouvernement voulaient se persuader +que c'était un faux bruit; ses amis se taisaient, par crainte d'une +déception. Pas un souverain n'avait jusqu'ici consenti à être l'hôte +du «roi des barricades»: les journaux en avaient plus d'une fois fait +la remarque. Personne n'avait rendu les visites faites à Berlin et à +Vienne par le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Quand le roi de +Prusse était allé à Londres en 1842, il avait refusé, malgré les +ouvertures de notre ministre à Berlin, de traverser le sol français. +Or voici que cette sorte d'interdit allait être levé. Et par qui? Par +la souveraine de cette Angleterre si longtemps notre ennemie, dont +aucun roi n'avait mis le pied sur notre sol depuis l'entrevue de Henri +VIII et de François Ier, et qui, naguère, semblait conduire contre la +France la coalition de l'Europe. Pour mieux marquer qu'il s'agissait +surtout d'une politesse faite au Roi, n'ajoutait-on pas que la visite +se ferait à Eu, et que la Reine n'irait pas à Paris[213]? Si +invraisemblable que parût tout d'abord la nouvelle, on n'en put +longtemps douter. Car on apprit presque aussitôt que la Reine s'était +embarquée, le 28 août, à Southampton, accompagnée du prince Albert et +de lord Aberdeen, et qu'après avoir visité quelques ports anglais de +la Manche, elle se dirigeait vers le Tréport. + +[Note 213: À Eu, lord Aberdeen dit à M. Guizot: «La Reine n'ira point +à Paris; elle veut être venue pour voir le Roi et la famille royale, +non pour s'amuser.» (_Mémoires du M. Guizot_, t. VI, p. 193.)] + +Ce voyage était le résultat de l'initiative propre,--les mécontents +disaient du caprice,--de la jeune souveraine, alors âgée de +vingt-quatre ans. Grâce aux mariages contractés entre les d'Orléans et +les Cobourg qui lui tenaient à elle-même de si près[214], la reine +Victoria était devenue l'alliée et l'amie de plusieurs membres de la +famille royale de France. Professant depuis longtemps grande tendresse +et estime pour la sainte reine des Belges, fille aînée de +Louis-Philippe, elle s'était prise récemment d'un goût très vif pour +sa soeur plus jeune, la brillante princesse Clémentine, qui venait +d'épouser, le 21 avril 1843, le prince Auguste de Cobourg. Elle +connaissait aussi et avait fort apprécié les fils du Roi, qui tous, +sauf le plus jeune, étaient venus à des époques diverses en +Angleterre. De là, chez elle, une grande curiosité de visiter cette +famille à son foyer, d'approcher une reine qu'elle savait si +universellement vénérée, de causer avec un roi qu'on disait si habile, +si spirituel, si plein d'expérience, et qui avait été autrefois l'ami +de son propre père, le duc de Kent. «Je médite d'aller voir vos +parents à Eu, avait-elle dit un jour à la princesse Clémentine; +laissez-moi arranger cela et gardez-moi le secret.» Ce fut en juin +1843 qu'elle parla pour la première fois de son projet à sir Robert +Peel et à lord Aberdeen. Ceux-ci furent fort surpris; mais cette +fantaisie royale concordait précisément avec l'évolution que faisaient +faire à leur politique le déclin et la chute dès lors probable +d'Espartero. Aussi ne présentèrent-ils aucune objection. «Nous +laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette +voie-là», dit lord Aberdeen. Il fut seulement convenu, pour éviter les +questions et peut-être les critiques de l'opposition, que le plus +grand secret serait gardé. Le duc de Wellington lui-même ne fut +informé du projet que trois jours avant son exécution[215]. + +[Note 214: Rappelons que la duchesse de Kent, mère de la Reine, et le +prince Albert, son mari, étaient des Cobourg. D'autre part, trois +enfants de Louis-Philippe, les princesses Louise et Clémentine et le +duc de Nemours, avaient épousé des Cobourg.] + +[Note 215: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 196, 197.] + +À la cour de France, la satisfaction fut vive, quand on reçut avis de +la visite projetée. Il ne restait que quelques jours pour s'y +préparer. Le Roi veilla à tout avec entrain. «Je suis fort malheureux +avec quatre invalides pour servir six pièces, écrivait-il le 26 août à +M. Guizot; le maréchal en avait ordonné trente l'année dernière; j'ai +dit au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela +pour faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il +n'y a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre +embarras; heureusement, il y a chez Peckam une douzaine de baraques en +bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de +l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits +de Neuilly et chercher à Dieppe de la toile à voiles qu'on va +goudronner pour les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc +d'Aumale donnera l'exemple de coucher, comme il a donné celui de +charger la _smala_ d'Abd el-Kader. Je fais commander un spectacle... +Je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que nous +puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée; _but you +will have to excuse the accommodation which will be very indifferent. +Never mind_, tout ira très bien[216].» + +[Note 216: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 188, 189.] + +Le 2 septembre 1843, à cinq heures un quart du soir, le canon annonça +que le yacht de la Reine était en vue. Le Roi et sa suite +s'embarquèrent dans un canot pour aller au-devant d'elle. La mer était +belle, le ciel pur, la côte couverte de toute la population des +environs. Six bâtiments français, gaiement pavoisés aux couleurs des +deux nations, saluaient avec toutes leurs pièces d'artillerie. Les +matelots sur les vergues poussaient des hourras. De son bord, la jeune +reine regardait venir le canot du Roi. «À mesure qu'il approchait, +dit-elle dans son journal[217], je me sentais de plus en plus agitée. +Enfin il accosta. Le bon roi était debout et tellement impatient +d'aborder, qu'on eut de la peine à l'en empêcher et à le faire +attendre jusqu'à ce qu'il fût assez près. Il monta aussi vite que +possible et m'embrassa tendrement. C'était un spectacle vraiment +attendrissant, et je n'oublierai jamais l'émotion que cela m'a causée. +Le Roi exprima, à plusieurs reprises, la joie qu'il éprouvait de me +voir. On ne perdit pas de temps pour quitter le yacht, et bientôt on +vit le spectacle nouveau des étendards de France et d'Angleterre +flottant côte à côte, au-dessus des souverains des deux pays, tandis +qu'on les conduisait à terre sur le canot royal français. Le +débarquement était magnifique à voir, embelli par une soirée +délicieuse et éclairé du soleil couchant. Une foule de gens, tous si +différents des nôtres, des troupes, différentes aussi de nos troupes, +toute la cour et toutes les autorités étaient rassemblés sur le +rivage. Le Roi me conduisit par un escalier assez raide, où la Reine, +accompagnée de ma chère Louise (la reine des Belges), me fit le plus +tendre accueil; Hélène (la duchesse d'Orléans) en grand deuil, +Françoise (la princesse de Joinville) et Madame Adélaïde étaient aussi +là. Tout cela, les acclamations du peuple et de la troupe, criant: +_Vive la Reine! Vive le Roi!_ me fit presque défaillir. Le Roi répéta +de nouveau combien cette visite le rendait heureux et combien il était +attaché à mon père et à l'Angleterre[218].» + +[Note 217: Les extraits de ce journal, auquel je ferai plusieurs +autres emprunts, ont été publiés par sir Théodore MARTIN, dans son +ouvrage _The Life of H. R. H. the Prince Consort_. M. Craven a donné +une traduction abrégée de cet ouvrage, sous ce titre: _Le Prince +Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore Martin_.] + +[Note 218: À propos des acclamations des populations, M. Guizot +faisait, dans une lettre écrite le lendemain, les réflexions +suivantes: «Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et +maritime. Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé +deux ou trois fois et pillé je ne sais combien de fois. Mais on a dit, +on a répété: La reine d'Angleterre fait une politesse à notre roi; il +faut être bien poli avec elle. Cette idée s'est emparée du peuple et a +surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont crié et ils +crieront: _Vive la Reine!_ et ils applaudissent le _God save the +Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur +demander trop longtemps.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 191.)] + +Débarquée un samedi, la Reine resta à Eu jusqu'au jeudi suivant, ravie +de l'hospitalité qu'elle y recevait, s'amusant de tant de choses +nouvelles pour sa jeune curiosité[219], jouissant de tous les +divertissements si agréablement ordonnés qui remplissaient les +journées ou les soirées. Son journal est plein des témoignages presque +naïfs de sa joie. Dès le lendemain de son arrivée, elle écrit: «Il me +semblait que c'était un rêve que je fusse à Eu et que mon château en +Espagne favori fut réalisé; mais ce n'est pas un rêve; c'est une +charmante réalité.» Le lundi, après une promenade et un divertissement +champêtre: «C'était une délicieuse fête; je m'amuse beaucoup.» Le +mercredi, à l'occasion d'un déjeuner improvisé en forêt: «C'était si +joli, si gai, si champêtre, et la rapidité avec laquelle tout avait +été arrangé était merveilleuse.» Dans les concerts qu'on lui donne, +elle trouve que les artistes jouent «à merveille»; les comédies la +font «mourir de rire». Ce qui lui plaît plus encore, c'est l'intimité +où elle vit avec la famille royale. «Le Roi est gai, écrit-elle, sa +conversation riche d'anecdotes»: et elle ajoute, le lendemain: «La +gaieté et la vivacité du Roi me charment et m'amusent.» Elle ne tarit +pas sur la «chère et excellente reine qu'on ne peut que vénérer et +aimer»; elle se sent pour elle «une tendresse filiale». Ce n'est pas +sans une respectueuse émotion qu'elle est admise à entrevoir les fonds +douloureux de cette âme royale qui ne se console pas de la mort +soudaine de son premier-né. «J'ai montré à la Reine, écrit-elle, les +miniatures de Puss et de son frère (ses enfants) qu'elle a beaucoup +admirés, et elle nous a dit si tendrement: _Que Dieu les bénisse et +qu'ils puissent ne vous donner jamais de chagrin!_ Alors j'ai dit que +je voudrais qu'ils devinssent comme ses enfants à elle. À quoi elle a +répondu: _Oui, en une chose, dans leur attachement pour leurs parents: +mais souvent aussi ils donnent du chagrin._ En disant cela, elle +baissa les yeux qui se remplirent de larmes, et elle ajouta: _Enfin ce +que Dieu veut..._» Le lendemain, la reine Victoria notait encore ce +trait qui l'avait frappée: «La chère reine m'a dit en me faisant sa +visite hier et en me parlant de ses enfants: _Je vous les recommande, +Madame, ainsi qu'au prince Albert, quand nous ne serons plus. +Protégez-les, ce sont des amis de coeur._» Le «profond deuil» de la +duchesse d'Orléans touche aussi beaucoup la noble visiteuse: «La chère +Hélène, dit-elle, a beaucoup d'esprit et de sens; elle montre beaucoup +de courage et de force de caractère. Elle m'a parlé, les larmes aux +yeux, de ma sympathie pour elle dans son bonheur et dans son malheur. +Pauvre excellente Hélène!» Puis, c'est la reine des Belges: «Chère +angélique Louise! elle est si bonne pour nous, sans cesse nous +demandant ce que nous désirons, ce que nous aimons.» Les princes ne +lui plaisent pas moins: «Ces jeunes gens sont si gais», dit-elle, +particulièrement «Joinville, si aimable et notre grand favori». «Ils +sont tous si empressés et si agréables, écrit-elle encore; cela +réjouit le coeur: je suis à l'aise avec eux comme si j'étais de la +famille.» Et elle répète, le lendemain: «Je me sens si gaie et si +heureuse avec ces chères gens!» + +[Note 219: À propos de la visite faite à la chapelle du château, la +Reine écrit sur son journal: «C'est la première chapelle catholique +que j'aie vue.»] + +Au milieu de ces fêtes et de ces épanchements de royale amitié, la +politique se faisait sa part[220]. Il fut tout de suite visible que +les ministres britanniques, loin de vouloir diminuer la portée de la +démarche faite par leur souveraine, entendaient s'y associer et en +faire sortir le rapprochement des deux gouvernements. À peine +débarqué, lord Aberdeen dit à M. Guizot ces paroles très +significatives: «Prenez ceci, je vous prie, comme un indice assuré de +notre politique et sur la question d'Espagne et sur toutes les +questions; nous causerons à fond de toutes.» Dès le lendemain, il +avait avec le roi Louis-Philippe un long tête-à-tête. S'en expliquant +aussitôt après avec M. Guizot, il se déclara «content des vues et des +intentions politiques que le Roi lui avait développées, spécialement +sur la question d'Espagne, frappé de l'abondance de ses idées et de +ses souvenirs, de la rectitude et de la liberté de son jugement, de la +vivacité naturelle et gaie de son langage». Mais c'était surtout entre +les ministres que les questions devaient être serrées de près. Ils ne +se contentèrent pas des entretiens un peu à bâtons rompus qu'ils +pouvaient placer au milieu des excursions ou des réunions générales. +Un jour, ils demandèrent la permission de ne pas prendre part à la +promenade royale et passèrent deux heures à arpenter seuls le parc, +s'entretenant de toutes choses. «Entretien singulièrement libre et +franc des deux parts, a rapporté M. Guizot, et auquel nous prenions +visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à +l'amitié.» Pas un sujet qui ne fût abordé. On parla du traité de +commerce, de la Russie, de l'Orient, de la Grèce, surtout du droit de +visite et du mariage de la reine d'Espagne, qui, aux yeux de lord +Aberdeen, étaient l'un «le plus gros embarras», l'autre «la plus +grande affaire» du moment. + +[Note 220: Pour l'exposé des conversations politiques qui ont eu lieu +à Eu, pendant la visite de la reine d'Angleterre, je me suis +principalement attaché au témoignage de l'un des interlocuteurs, aux +_Mémoires de M. Guizot_ (t. VI, p. 191 et suiv., et t. VIII, p. 144). +Les citations qui seront faites sans indication de source spéciale +sont empruntées à ces Mémoires.] + +En ce qui touchait le droit de visite, M. Guizot ne jugeait pas encore +le moment venu de faire aucune proposition, mais il s'attacha à faire +comprendre comment les votes de la Chambre l'obligeaient à ouvrir +prochainement une négociation pour la revision des conventions de +1831. De son côté, lord Aberdeen ne laissa pas ignorer au ministre +français à quel point les préventions étaient excitées en Angleterre. +«Il y a deux choses, lui dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas +traitable et moi pas aussi libre que je le souhaiterais, l'abolition +de la traite et la propagande protestante. Sur tout le reste, ne nous +inquiétons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon; je me charge de +le faire approuver. Sur ces deux choses-là, il y a de l'impossible en +Angleterre et beaucoup de ménagements à garder. «Et comme M. Guizot +lui demandait quelle était, dans la Chambre des communes, la force du +parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur ces questions-là», +répondit-il. Toutefois il n'opposa pas de fin de non-recevoir absolue +à la négociation qu'on lui annonçait. C'était précisément la qualité +propre de cet esprit équitable, qualité plus rare qu'on ne le croit, +de tenir compte des difficultés sous l'empire desquelles se trouvaient +ceux avec qui il traitait. Il sortit de cet entretien, ayant compris +que les Chambres françaises ne désarmeraient pas avant d'avoir obtenu +l'abolition du droit de visite, et «qu'il y avait là, entre les deux +pays, une question à laquelle il fallait trouver une solution, un +péril qu'il fallait faire cesser». + +Sur le mariage espagnol, lord Aberdeen, demeuré jusque-là soupçonneux +en dépit de nos déclarations antérieures, fut tout d'abord frappé et +charmé de l'insistance et de la netteté avec lesquelles, dans +l'intimité du tête-à-tête, le Roi et son ministre affirmèrent leur +résolution de ne pas aspirer et même de se refuser à l'union d'un +prince français avec Isabelle. Mais, on le sait, dans la pensée de +notre gouvernement, cette renonciation devait avoir une contre-partie +qui était l'exclusion de tout candidat étranger à la famille de +Bourbon. Obtint-on, à Eu, que le cabinet britannique adhérât enfin à +cette exclusion? La question est délicate et importante: elle est un +des éléments du grave procès qui se plaidera, quelques années plus +tard, entre les deux gouvernements, chacun reprochant à l'autre +d'avoir manqué à sa parole[221]. La vérité est que, non par +arrière-pensée de se duper mutuellement, mais par crainte de rendre +plus difficile un accord très désiré des deux parts, les +interlocuteurs évitèrent de pousser les choses trop à fond, et qu'à +bonne intention, on laissa, dès l'origine de cette affaire, régner un +certain vague qui n'était pas sans danger pour l'avenir. Du côté de la +France, on n'osa pas mettre l'Angleterre en demeure de reconnaître le +droit d'exclusion qu'elle nous avait jusqu'ici dénié, et de répudier +nommément la candidature du prince de Cobourg. Du côté de +l'Angleterre, la réserve une fois faite du principe et le ménagement +gardé sur la personne, on ne refusa pas de s'engager, ou l'on nous +laissa croire qu'on s'engageait à seconder en fait nos efforts en +faveur des prétendants de la maison de Bourbon et à décourager tous +autres candidats. Ce fut ainsi que M. Guizot comprit les conditions de +l'accord conclu[222], et la conduite ultérieure de lord Aberdeen +indique qu'il se regardait en effet comme ayant pris ces +engagements[223]. Seulement, tout en étant personnellement résolu à +les tenir avec sa loyauté ordinaire, le secrétaire d'État, par souci +des préventions du public anglais et par égard pour les préférences de +sa cour, paraît avoir hésité à les faire connaître clairement et +complètement autour de lui, mettant volontiers en lumière la réserve +qu'il avait faite, en principe, du libre choix de la reine d'Espagne, +et laissant un peu plus dans l'ombre le concours pratique qu'il avait +promis aux candidats désirés par la France[224]. Du reste, fallût-il +admettre un doute sur la mesure de l'engagement pris par le +gouvernement anglais, un fait du moins n'est pas contestable,--et ce +fait paraît décisif,--c'est que la renonciation du gouvernement du roi +Louis-Philippe au mariage français était conditionnelle; elle +supposait que les Bourbons seraient les seuls candidats admis à la +main de la Reine. Lord Aberdeen en était formellement averti. +«L'apparition du prince de Cobourg, lui avait dit M. Guizot, serait la +résurrection du duc d'Aumale[225].» + +[Note 221: Les historiens anglais ont naturellement cherché à établir +que leur gouvernement ne s'était nullement engagé à repousser la +candidature du prince de Cobourg. Telle est notamment la thèse de M. +BULWER (_Life of Palmerston_) et de sir Théodore MARTIN (_Life of H. +R. H. the Prince Consort_). Le baron de Stockmar présente les faits de +même dans ses _Mémoires_.] + +[Note 222: M. Guizot, revenant sur ces événements, le 20 janvier 1847, +à la tribune de la Chambre des pairs, a raconté ainsi, sans être +contredit par lord Aberdeen, ce qui s'était passé à Eu, en 1843, au +sujet du mariage espagnol: «Cette question devint, entre lord Aberdeen +et moi, l'objet de plusieurs conversations: il fut convenu, non pas +que lord Aberdeen accepterait et proclamerait notre principe sur les +descendants de Philippe V qui seuls nous convenaient pour le trône +d'Espagne, mais qu'en fait, en pratique, les conseils de l'Angleterre +seraient donnés dans ce sens, que tout autre candidat serait +découragé, par voie d'influence seulement, mais qu'il le serait.» Et +l'orateur citait, à l'appui de son récit, la dépêche par laquelle, le +21 septembre 1843, il mandait à M. de Flahault, son ambassadeur à +Vienne, le résultat des conversations qui venaient d'avoir lieu, +quelques semaines auparavant: «...Lord Aberdeen accepte les +descendants de Philippe V comme les seuls candidats convenables au +trône de la reine Isabelle. Il ne proclamera pas le principe hautement +et absolument comme nous. Il l'adopte en fait, et se conduira en +conséquence. Aucune exclusion n'est formellement prononcée. Nous +n'excluons pas formellement les Cobourg. L'Angleterre n'exclut pas +formellement les fils du Roi. Mais il est entendu que nous ne voulons +ni l'une ni l'autre de ces combinaisons, que nous ne poursuivions ni +l'une ni l'autre, que nous travaillerons, au contraire, à empêcher que +l'une ou l'autre soit proposée par l'Espagne, et que si l'une des deux +propositions était faite, l'autre reprendrait à l'instant sa +liberté... Cela convenu, lord Aberdeen s'engage à appuyer, de concert +avec nous, celui des descendants de Philippe V qui aura en Espagne le +plus de chance de succès, sous ces deux réserves, qui sont +parfaitement notre avis aussi à nous: 1º que l'indépendance de +l'Espagne et de la Reine sera respectée; 2º que l'Angleterre ne +prendra aucune initiative et se bornera à marcher avec nous, en +appuyant de son influence notre résolution commune.»] + +[Note 223: Notre assertion n'est nullement contredite par ce fait que +lord Aberdeen a affirmé plus tard avoir «toujours protesté contre la +prétention d'imposer comme mari à la Reine et à son peuple un prince +pris expressément dans telle ou telle famille». (Lettre à M. Guizot, +du 14 septembre 1846, publiée dans la _Revue rétrospective_.) C'était +là la réserve de principe. Mais dans cette même lettre, lord Aberdeen +se faisait honneur de n'avoir jamais rien fait pour la candidature +Cobourg, d'en avoir, au contraire, détourné la Reine et le prince +Albert, d'avoir désavoué ceux de ses agents qui s'étaient laissé +compromettre dans ce sens, et d'avoir exprimé l'avis que le mariage +avec un Bourbon était le plus convenable. Voilà l'exécution de +l'engagement de fait.] + +[Note 224: C'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment le +prince Albert écrivait, le 10 septembre 1843, en revenant d'Eu, à son +confident, le baron de Stockmar: «Il ne s'est rien passé de politique, +excepté la déclaration de Louis-Philippe à Aberdeen qu'il ne donnerait +pas son fils à l'Espagne, même si on le lui demandait, et la réponse +d'Aberdeen qu'excepté un de ses fils, tout aspirant que l'Espagne +choisirait serait accepté par l'Angleterre.» (_Le Prince Albert_, t. +I, p. 98.)--Évidemment, si le mari de la reine Victoria avait été tenu +au courant des longues conversations échangées entre les deux +ministres anglais et français, il n'eût pu écrire qu'il «ne s'était +rien passé de politique», et il n'eût pas tout réduit à un abandon de +la candidature française sans aucune contre-partie. Il est donc +probable que lord Aberdeen, qui n'aimait pas à contredire et à +contrister les gens, n'avait pas été empressé de faire savoir au +prince consort à quel point il avait sacrifié, en fait, les chances +matrimoniales de son cousin.] + +[Note 225: Ce propos si significatif était rapporté, quelques jours +après avoir été tenu, dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de +Flahault. (Discours précité du 20 janvier 1847.)] + +Tel fut, autant qu'on peut aujourd'hui le préciser, le résultat de ces +longs entretiens sur les principales questions pendantes. M. Guizot +s'en félicitait, et c'est ce qui lui faisait écrire un peu plus tard à +M. de Barante: «La surface du voyage d'Eu a été très bonne. Le fond +est encore meilleur[226].» Du reste, ce qui valait peut-être mieux que +l'accord conclu sur tel ou tel point particulier, c'était le caractère +tout nouveau que prenaient les rapports des deux hommes appelés à +diriger la politique étrangère de la France et de l'Angleterre. Tandis +que l'intimité s'établissait entre leurs cours, ils devenaient +personnellement amis. Ce que toutes les assurances et les +protestations de leurs dépêches n'eussent jamais parvenu à faire, la +liberté et la cordialité de leur tête-à-tête sous les ombrages du parc +d'Eu l'ont accompli en quelques heures. Ainsi ont été, sinon +entièrement dissipés, du moins fort atténués, les méfiances et les +ombrages dont une rivalité séculaire avait fait en quelque sorte la +tradition politique de leurs deux gouvernements. Chacun des +interlocuteurs a été à la fois surpris et touché de rencontrer chez +l'autre tant de sincère bon vouloir, de modération impartiale et +conciliante, de largeur et d'équité d'esprit. Cette amitié n'était pas +un caprice superficiel et passager. Elle devait subsister jusqu'à la +fin, résistant aux plus délicates complications, permettant de les +résoudre et, par là même, aidant singulièrement à la paix du monde. Il +faudra la chute de lord Aberdeen et le retour de lord Palmerston, pour +perdre le fruit du rapprochement inauguré ainsi en 1843, et pour voir +renaître, entre les deux puissances occidentales, les vieilles +suspicions et les vieilles animosités. + +[Note 226: Lettre du 2 novembre 1843. (_Documents inédits._)] + +Après cinq jours de réunion, il fallut bien se séparer. «À six heures +moins un quart,--écrit la reine Victoria sur son journal, à la date du +jeudi 7 septembre,--nous nous sommes levés, le coeur gros, en pensant +que nous devions quitter cette chère et aimable famille... J'étais si +triste de m'en aller!» Puis, après avoir raconté son embarquement: +«Enfin le mauvais moment est arrivé, et nous avons été obligés de +prendre congé les uns des autres avec le plus grand regret... Nous +nous sommes placés de manière à les voir passer sur un petit bateau à +vapeur à bord duquel ils sont tous montés. Le Roi a agité sa main et +nous a crié encore: Adieu! Adieu[227]!» Le prince Albert, d'un +tempérament plus froid, moins disposé à s'attendrir, surtout quand il +s'agissait de la France, n'en rapportait pas moins une impression +favorable de sa visite à Eu, et, à peine de retour en Angleterre, le +10 septembre, il écrivait à son confident Stockmar: «Notre expédition +s'est passée à merveille. Le ciel nous a favorisés d'un temps +magnifique, et rien n'est arrivé qui pût nous causer le moindre +désagrément... Le vieux roi était dans l'enchantement, et toute la +famille nous a reçus avec une cordialité, je puis même dire avec une +affection vraiment touchante. Victoria a été frappée de la nouveauté +de la scène, et elle est tout à fait triste que ce soit fini. +Joinville nous a accompagnés à notre retour et est resté ici deux +nuits. J'ai rarement vu un jeune homme qui m'ait plu autant. Ses vues +sont particulièrement saines. Il est droit, honorable, bien doué et +aimable, mais très sourd. Tous les Français se sont montrés satisfaits +et infatigables dans leur courtoisie avec nous. L'effet produit par +l'excursion est excellent. Ici le public en est aussi parfaitement +satisfait... Lord Brougham m'a écrit hier pour féliciter Victoria et +moi sur les bons effets produits en France par notre voyage et sur ce +qu'il peut y avoir, dans cette sage démarche, de propre à faire naître +de bons sentiments entre les deux nations. Je crois même qu'il en sera +ainsi. Aberdeen a été parfaitement satisfait de tous et s'est fait +aimer... La famille de Louis-Philippe n'oublie pas que, depuis treize +ans, elle a été mise au ban de l'Europe; aussi apprécie-t-elle +vivement cette royale visite. Le Roi m'a répété cela à plusieurs +reprises...[228].» + +[Note 227: _Le Prince Albert_, t. I, p. 96 et 97.] + +[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 97 et 98.] + +Louis-Philippe, en effet, était pleinement heureux. Il n'avait pas eu +d'aussi bons jours depuis les fêtes du mariage du duc d'Orléans. «Tout +ce que je vous dirai, écrivait-il au maréchal Soult après le départ de +la reine Victoria, ne pourra pas vous donner une idée exacte de sa +grâce, de son aménité et de l'affection qu'elle nous a témoignée, à la +Reine, à ma soeur, à moi et à tous les miens[229].» Les intérêts de +son pays et ceux de sa dynastie lui paraissaient avoir été également +bien servis. Cet éclatant témoignage des dispositions du gouvernement +anglais facilitait et affermissait la politique de paix, en même temps +qu'elle donnait à cette politique meilleure figure, lui ôtait ce je ne +sais quoi d'un peu modeste et humilié que prétendait lui reprocher +l'opposition. La courtoisie déférente avec laquelle avait été traitée +la royauté de Juillet augmentait son prestige aussi bien aux yeux du +public français que des cours étrangères. Le Roi constatait ces +résultats, et il y voyait, non sans quelque orgueil, le fruit et la +récompense de son habile et patiente politique. M. Guizot partageait +la joie et le triomphe de son souverain. Avant même que les hôtes +royaux eussent quitté le château d'Eu, il écrivait à un de ses amis: +«Je pense beaucoup à ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon +intérêt, l'intérêt de mon nom et de mon avenir, je désirerais, je +saisirais un prétexte pour me retirer des affaires et me tenir à +l'écart. J'y suis entré, il y a trois ans, pour empêcher la guerre +entre les deux plus grands pays du monde. J'ai empêché la guerre. J'ai +fait plus: au bout de trois ans, à travers des incidents et des +obstacles de tout genre, j'ai rétabli, entre les deux pays, la bonne +intelligence et l'accord. La plus brillante démonstration de ce +résultat est donnée en ce moment à l'Europe. Je ne ressemble pas à +Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais de France; j'ai assuré la paix +entre la France et les Anglais. Mais vraiment ce jour-ci est, pour +moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le sacre du roi à Reims. Je +devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, me retirer. Je ne le +ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme elle[230].» + +[Note 229: Lettre du 10 septembre 1843. (_Documents inédits._)] + +[Note 230: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 195, 196.] + +Le public en France n'était sans doute pas monté au même diapason que +M. Guizot, et l'entrevue de Victoria avec Louis-Philippe ne lui +faisait pas l'effet du sacre de Charles VII. Toutefois son impression +était vive; elle s'était traduite d'abord en surprise, ensuite en +curiosité très occupée de tous les détails de la réception. Vainement +les journaux de gauche tâchaient-ils de réveiller les ressentiments +contre l'Angleterre et de faire croire que le Roi payait en abandon +des droits de la France l'honneur qui lui était fait; le sentiment +dominant était la satisfaction. «L'effet sera immense, mandait de +Paris M. Duchâtel le 3 septembre, plus grand qu'on ne pouvait le +croire au premier abord.» On s'était demandé un moment si la Reine ne +viendrait pas à Paris. «La réception y aurait été très belle, écrivait +encore M. Duchâtel. J'étais d'abord un peu dans le doute. Mais toutes +mes informations sont très favorables. Le général Jacqueminot trouve +la garde nationale très animée dans le bon sens[231].» En somme, la +nation était flattée, dans son amour-propre, de la politesse qui +venait d'être faite à son souverain et dont elle prenait justement sa +part. + +[Note 231: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 196.] + +À l'étranger, au contraire, partout où l'on n'aimait pas la France de +Juillet, le dépit fut grand. Dès la première nouvelle des intentions +de la reine d'Angleterre, les ambassadeurs des puissances +continentales à Paris et à Londres avaient laissé voir leur mauvaise +humeur[232]. «Un roi n'eût pas fait cela, disait tel d'entre eux; +c'est une fantaisie de petite fille.» En même temps, le comte Bresson +écrivait de Berlin à M. Guizot: «Il y a longtemps que je n'ai reçu une +aussi agréable nouvelle... Que nous importe maintenant que tel ou tel +prince, de grande, moyenne ou petite cour, juge que ses principes ne +lui permettent pas de toucher la terre de France? La manifestation +essentielle est accomplie. Il faut avoir, comme moi, habité, respiré, +pendant longues années, au milieu de tant d'étroites préventions, de +passions mesquines et cependant ardentes, pour bien apprécier le +service que vous avez rendu et pour savoir combien vous déjouez de +calculs, combien de triomphes vous changez en mécomptes, et tout ce +que gagne le pays aux hommages qui sont rendus au Roi[233].» Quelques +jours plus tard, la visite faite, le même comte Bresson, qui avait pu +saisir sur le vif les impressions, non seulement de la cour de Prusse, +mais aussi de l'empereur de Russie, alors de passage à Berlin, mandait +encore à M. Guizot: «C'est un immense mécompte pour le Czar et pour +tous ceux qui partagent ses sentiments. Avec un ministère tory, cet +événement n'était pas même entré dans les prévisions: on se croyait +assuré du concert à quatre en toutes circonstances analogues à celles +du 15 juillet. On voit qu'à l'instar de l'Angleterre, il faudra +compter et l'on comptera beaucoup plus avec nous. Le roi de Prusse n'a +guère été plus charmé que son beau-frère... Indubitablement il est +froissé que la Reine l'ait relégué dans l'arrière-plan, lui, le +parrain du prince de Galles et qui avait droit à la première des +visites[234].» Ce dernier grief était un des plus vivement ressentis +en Allemagne; les journaux d'outre-Rhin rappelaient comment +Frédéric-Guillaume IV s'était rendu, l'année précédente, à Londres, +pour le baptême du prince de Galles, et ils se plaignaient de le voir +si mal récompensé de son empressement. À Vienne, la mortification +n'était pas aussi vive, mais M. de Metternich n'en considérait pas +moins avec déplaisir l'intimité des deux puissances occidentales[235]. +L'événement lui paraissait surtout avantageux pour la France: «Ce qui +est évident, écrivait-il au comte Apponyi, c'est que, à Eu, lord +Aberdeen s'est laissé enjôler. Dans une rencontre avec Louis-Philippe +et M. Guizot, il tirera toujours la courte paille[236].» + +[Note 232: «Les ambassadeurs du Nord ont montré de la mauvaise humeur, +écrivait le prince Albert à Stockmar, ce qui est peu judicieux... +L'empereur de Russie en sera impatienté, mais cela nous est égal.» +(_Le Prince Albert_, t. I, p. 98.)] + +[Note 233: Lettre du 31 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. +196, 197.)] + +[Note 234: Lettre du 22 septembre 1843. (_Documents inédits._)--À la +même époque, la duchesse de Dino écrivait à M. de Barante: «On ne dit +pas Nicolas de trop belle humeur, et ce qui se passe à Eu lui déplaît +mortellement. Je pense que tous nos petits princes allemands, qui +craignent de se crotter en passant le Rhin, vont peu à peu le sauter à +pieds joints.» (_Documents inédits._)] + +[Note 235: Dépêches de M. de Flahault du 11 et du 20 septembre 1843. +(_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 197, 198.)] + +[Note 236: Lettre du 12 octobre 1843. (_Mémoires de M. de +Metternich_, t. VI, p. 690.)] + +Ainsi, qu'on regardât au delà ou en deçà des frontières, qu'on +s'attachât à l'apparence ou à la réalité, l'entrevue d'Eu était un +fait heureux pour la politique française. Ce succès diplomatique, +s'ajoutant au succès parlementaire qui avait marqué la fin de la +session de 1843, particulièrement au vote des fonds secrets, faisait +une bonne situation au ministère du 29 octobre. Il ne restait plus +rien de l'ébranlement produit par le résultat équivoque des élections +de juillet 1842. La partie qui, pendant quelque temps, avait paru +douteuse, était gagnée, et le cabinet terminait, dans une sécurité +qu'il n'avait pas encore connue, sa troisième année d'existence. Une +durée de trois ans! Cela seul n'était-il pas un progrès inespéré? Les +esprits réfléchis en étaient frappés. «Je vois avec plaisir, écrivait +alors la duchesse de Dino à un de ses amis, que votre opinion est très +favorable à la situation du ministère Guizot. Tout ce qui assure de la +durée à quelque chose ou à quelqu'un est inappréciable en France... Il +semble que la mauvaise veine soit épuisée et que la mort de ce pauvre +duc d'Orléans ait été la clôture des mauvais jours[237].» Cette +stabilité si nouvelle avait son heureux contre-coup sur le +développement des affaires; la prospérité était grande. Il ne faudrait +pas croire cependant qu'en devenant ainsi plus solide, le ministère +eût acquis une vraie popularité, et que l'opinion fût disposée à lui +témoigner beaucoup de gratitude pour les services qu'il rendait. Dans +une lettre qu'il adressait à M. Guizot, le 7 novembre 1843, M. de +Barante notait assez exactement l'état des esprits: «Vous devez être +content, disait-il au ministre, car il me paraît que le pays l'est +aussi. Sans doute son bien-être ne lui donne ni conviction, ni +affection, ni reconnaissance; il est même en garde contre de tels +sentiments; mais il est sciemment calme et s'applaudit de son +repos[238].» + +[Note 237: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)] + +[Note 238: _Documents inédits._] + + + + +CHAPITRE IV + +L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE + +(Septembre 1843-février 1844.) + + I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. Les + voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du + gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas recevoir + le prétendant. Les démonstrations de Belgrave square. Leur effet + sur le roi Louis-Philippe. Cet incident manifeste les bons + rapports des deux cabinets.--II. Le discours du trône en France + proclame l'entente cordiale. Discussion sur ce sujet dans la + Chambre des députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait + depuis dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la + Chambre.--III. Débats du parlement anglais. Discours de sir + Robert Peel.--IV. La dotation du duc de Nemours. Une + manifestation des bureaux empêche la présentation du projet + désiré par le Roi. Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais + effet produit.--V. L'incident de Belgrave square devant les + Chambres. Le projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes. + Premier débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le + mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage de + M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence inouïe. + Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits par le Roi à + M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que devait avoir pour la + monarchie de Juillet l'affaire de la «flétrissure». + + +I + +Aussitôt après la visite faite à Eu, en septembre 1843, par la reine +Victoria, les cabinets de Londres et de Paris s'appliquèrent, avec une +bonne volonté et une bonne foi égales, à pratiquer leur nouvelle +politique d'entente. Au mois d'octobre, lord Aberdeen, s'étant rendu +dans sa terre de Haddo, en Écosse, pour y prendre un peu de repos, +invita à l'y suivre notre chargé d'affaires qui était en ce moment le +comte de Jarnac. Le ministre et le diplomate vécurent à Haddo sur un +pied d'intimité confiante et affectueuse. «Le repas du matin terminé, +a raconté M. de Jarnac[239], lord Aberdeen m'emmenait dans son +cabinet. Les courriers de l'ambassade comme ceux du _Foreign office_ +nous arrivaient sans cesse. Nous nous communiquions tout, autant que +les intérêts du service le permettaient; nous causions de tout à coeur +ouvert.» Puis, à d'autres moments, le soir principalement, c'étaient +de longues conversations où le secrétaire d'État devisait librement +des choses et des hommes de la politique. Tantôt, il réveillait ses +souvenirs sur les luttes du commencement du siècle, sur Napoléon, sur +Talleyrand qu'il jugeait sévèrement, sur les autres personnages de +cette tragique époque. Tantôt, revenant au temps présent, «il parlait +volontiers, rapporte son interlocuteur, de l'inflexible intégrité du +duc de Broglie; de la reine Marie-Amélie, _that angel on earth_, à +laquelle il avait voué un culte tout particulier, _la seule personne +de notre siècle_, disait-il, _contre laquelle le souffle de la +calomnie n'a jamais osé s'élever_; de la noble lutte que soutenaient +le roi Louis-Philippe et M. Guizot pour les intérêts les plus chers de +l'humanité»; toutefois, il laissait voir des doutes sur l'issue de +cette lutte: les destinées futures de notre pays l'inquiétaient. Le +sujet le plus fréquent des entretiens était naturellement la situation +respective de la France et de l'Angleterre. C'est même en cette +circonstance que leurs nouveaux rapports paraissent avoir reçu, pour +la première fois, le nom qu'ils devaient conserver dans l'histoire +diplomatique. Un jour, en effet, le ministre fut amené à communiquer à +notre chargé d'affaires une longue lettre confidentielle qu'il +adressait à son frère sir Robert Gordon, ambassadeur à Vienne; dans +cette lettre, pour caractériser les relations qu'il désirait désormais +entretenir avec le gouvernement français, il se servait de cette +expression: «_A cordial good understanding_, une cordiale bonne +entente.» + +[Note 239: Notice de M. le comte de Jarnac sur lord Aberdeen.] + +Bien que dégagé des préjugés surannés et supérieur aux mesquines +jalousies, lord Aberdeen restait non seulement très anglais, mais aussi +très tory. Cette disposition d'esprit influait sur sa façon de concevoir +l'entente des deux puissances occidentales. Au lendemain de 1830, alors +que les whigs étaient au pouvoir, cette entente avait été plus ou moins +une alliance libérale destinée à tenir tête, en Europe, aux cabinets +réactionnaires. En 1843, dans l'esprit du ministre tory, elle devait +avoir un caractère conservateur et surtout pacifique. C'était parce que +le gouvernement du roi Louis-Philippe résistait, en France, à l'esprit +révolutionnaire et belliqueux, c'était pour le seconder dans cette +résistance, que lord Aberdeen estimait utile et juste de se rapprocher +de lui. Tout en effectuant très loyalement ce rapprochement, il +n'oubliait pas que l'alliance avec les puissances continentales avait +été la tradition de son parti et qu'elle pourrait redevenir nécessaire, +au cas, nullement impossible, où la France tenterait de détruire +l'oeuvre de 1815. Il demeurait très attaché à cette oeuvre à laquelle il +avait pris personnellement une grande part; l'état européen, créé à +cette date, lui paraissait la condition de la sécurité de la +Grande-Bretagne qui se trouvait sans armée en face de la France toujours +occupée à développer ses forces militaires. «L'alternative pour nous, +disait-il à M. de Jarnac, c'est une Europe fortement constituée dans +notre intérêt, ou des armements extraordinaires et excessifs; notre +grandeur, notre indépendance, notre sécurité même sont à ce prix.» Aussi +ne cachait-il pas au chargé d'affaires français qu'il ferait cause +commune avec les autres cours, si nous voulions toucher aux traités de +1815: «Souvenez-vous,--lui disait-il un jour où la conversation avait +porté sur l'Autriche,--souvenez-vous, quelle que soit d'ailleurs +l'intimité de notre union, qu'en Italie, je ne suis pas Français, je +suis Autrichien.» Sous l'empire du même sentiment, il s'appliquait à +calmer les mécontentements que l'entrevue d'Eu avait provoqués à Vienne +et à Berlin. «Dans ce rapprochement, disait-il à M. de Bunsen, ministre +de Prusse à Londres, il n'y a rien d'exclusif; d'ailleurs, la paix et la +bonne harmonie ne peuvent que gagner à ce que les relations des grandes +cours avec celle de France redeviennent entièrement ce qu'elles étaient +de 1815 à 1830[240].» Il ne manquait pas une occasion de rappeler au +diplomate prussien que son dessein principal, en se rapprochant de la +France, était d'y contenir le parti de la guerre[241]. Ces explications +ne suffisaient pas, il est vrai, à dissiper la mauvaise humeur des +cabinets de Berlin et de Vienne. M. de Metternich, entre autres, ne +parlait pas sans colère de la «monstrueuse jonction» de la France et de +l'Angleterre, et de la «stupidité» avec laquelle le cabinet de Londres +se laissait jouer par celui de Paris[242]. + +[Note 240: Cité dans une lettre du comte Bresson à M. Guizot, en date +du 29 septembre 1843. (_Documents inédits._)] + +[Note 241: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. +583.] + +[Note 242: La seule consolation que M. de Metternich trouvait au +spectacle de cette «monstrueuse jonction», était l'espoir qu'elle ne +durerait pas. «On a pris à Paris et à Londres, écrivait-il au comte +Apponyi le 26 janvier 1844, l'habitude d'une politique de +sous-entendus; à Paris, c'est la finesse qui doit remplacer le fond +qui manque en toutes choses; à Londres, on est franchement stupide. +Or, comme la stupidité a aussi son réveil, c'est de Londres que +viendront les premières causes de tension. La finesse, étant toujours +éveillée, n'est pas soumise aux mêmes lois; elle va aussi longtemps +que le permet la force des choses.» (_Mémoires de M. de Metternich_, +t. VII, p. 19 et 20.)] + +Le soin avec lequel lord Aberdeen tâchait de prévenir tout +refroidissement entre la Grande-Bretagne et les cours du continent, +n'impliquait pas de sa part double jeu. C'était seulement une +précaution qui lui paraissait imposée par les incertitudes de +l'avenir. Pour le moment et tant qu'à Paris on demeurait conservateur +et pacifique, il s'appliquait, «sans briser les autres alliances qui +lui tenaient lieu d'armements», à entretenir avec notre gouvernement +des relations vraiment intimes. «Pour la France, a rapporté M. de +Jarnac, étaient au fond la grande considération, les grands égards, +les grandes prévenances. En tout, depuis l'action commune sur les plus +importantes questions jusqu'au plus intime détail de l'étiquette et du +cérémonial, pour elle était le pas, pour elle le premier rang[243].» +En Grèce et en Espagne, sur les deux théâtres où l'antagonisme était +naguère le plus aigu, des efforts sincères étaient tentés pour faire +entrer la cordiale entente dans la pratique; sans doute, les +instructions conciliantes envoyées de Londres n'avaient pas, du +premier coup, raison des habitudes contraires prises par les agents +anglais résidant à Madrid et à Athènes. Mais du moins, la direction +était loyalement donnée. Cela suffisait pour que M. Guizot pût écrire, +le 2 novembre 1843: «L'Espagne et la Grèce sont en bon train[244].» +Et, quelques semaines plus tard, le 9 décembre, notre ambassadeur à +Londres, M. de Sainte-Aulaire, formulait ainsi son appréciation: +«Quant à la politique générale, la situation me paraît bonne. En +Grèce, nous irons avec l'Angleterre. En Espagne, les vieilles +méfiances sont amorties[245].» + +[Note 243: _Notice sur lord Aberdeen._] + +[Note 244: _Documents inédits._] + +[Note 245: _Ibid._--J'aurai occasion d'exposer plus tard les affaires +de Grèce et de continuer le récit de celles d'Espagne. Voir plus loin +dans ce même volume le ch. VII.] + +Ce n'était pas seulement dans ces affaires en quelque sorte normales +et permanentes, c'était aussi dans les incidents imprévus et passagers +que les bonnes dispositions du cabinet britannique avaient occasion de +se manifester. Précisément à cette époque, le voyage du duc de +Bordeaux à Londres fit naître un de ces incidents. Tant que Charles X +avait vécu, conservant, en dépit de l'abdication de Rambouillet, le +gouvernement de sa famille, sa préoccupation avait été d'empêcher que +son petit-fils ne tombât aux mains des agités du parti royaliste[246]. +Après sa mort (6 novembre 1836), le duc d'Angoulême, devenu Louis XIX +pour son entourage et le comte de Marnes pour le dehors, n'était +porté, ni par son âge ni surtout par son caractère, à rien changer aux +traditions établies par son père, et la petite cour exilée de Goritz +demeura à la fois aussi respectable et aussi morte que par le passé. +Pendant ce temps, le duc de Bordeaux grandissait; l'enfant devenait +jeune homme, et, bien que son éducation eût été entièrement dirigée +selon les vues de Charles X, il sentait le besoin de sortir de cette +retraite immobile et muette; il aspirait à voir la terre des vivants +et à s'y montrer. De là, son voyage à Rome, accompli en octobre 1839, +comme une sorte de coup de tête, à l'insu de ses parents, avec la +seule complicité du duc de Lévis et en trompant par un déguisement la +surveillance de la police autrichienne. Il avait alors dix-neuf ans. +Le Pape, surpris, gêné, ne put pas cependant ne pas lui faire bon +accueil, et le jeune prince passa tout l'hiver à Rome, fort répandu +dans les salons de l'aristocratie. Mis en goût par ce premier acte +d'émancipation, il songeait dès lors à visiter Berlin et Londres; mais +la crise de 1840 l'empêcha de donner immédiatement suite à son projet: +plus tard, survinrent d'autres obstacles, notamment la longue +immobilité à laquelle le condamna une grave chute de cheval, faite en +juillet 1841. Ce fut seulement à la fin de 1842 qu'il recommença ses +pérégrinations, en se rendant à Dresde. Le voyage en Prusse et en +Angleterre était annoncé pour l'année suivante. + +[Note 246: Voir plus haut, t. III, ch. III, § V.] + +Ces déplacements ne laissaient pas que de causer quelque émoi aux +Tuileries. Ce que Louis-Philippe savait des sentiments de la plupart +des cours européennes lui faisait craindre que la présence du duc de +Bordeaux auprès de ces cours n'amenât quelque incident déplaisant pour +la monarchie de 1830. Il ne se sentait plus d'humeur à supporter +patiemment les mortifications qu'au début, nouveau venu au milieu des +vieilles royautés, il avait cru plus sage de ne pas remarquer; d'autre +part, il désirait vivement ne pas se créer d'affaires, surtout pour un +tel sujet; il comprenait qu'une surveillance trop tracassière ne +serait pas digne, et il ne voulait pas se faire accuser d'ajouter de +petits déplaisirs à une si grande infortune. Les instructions envoyées +à nos agents, sur ce sujet délicat, furent donc pondérées avec +soin[247]. Que le duc de Bordeaux se rendît dans les diverses +capitales, qu'il y fût reçu par les souverains, le gouvernement +français n'y trouvait pas à redire, pourvu que ce fût à titre privé, +sans caractère politique, et que le séjour ne dépassât pas la durée +d'une visite de passage. Mais il avertissait les autres cours que ses +représentants diplomatiques ne pourraient continuer à résider là où +ces conditions n'auraient pas été observées. À Dresde, en décembre +1842, et l'année suivante en Prusse, bien que, dans ce dernier pays, +le prince fût l'hôte du roi Frédéric-Guillaume à Sans-Souci, notre +cabinet ne jugea pas que les limites fixées par lui eussent été +dépassées; il se montra même fort satisfait de la déclaration +spontanément faite par le gouvernement de Berlin, que «la visite +aurait été déclinée, si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre, +et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été +regardé comme un prétendant[248]». + +[Note 247: Instructions envoyées à Vienne, à Dresde, à Berlin, +décembre 1842 à septembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. +46 à 53.)] + +[Note 248: Cette déclaration se trouvait dans une lettre que le roi de +Prusse avait fait écrire par M. de Humboldt à M. Guizot, le 23 +septembre 1843, pour le rassurer sur les conditions dans lesquelles +s'était accomplie la visite. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII.)] + +Le voyage à Londres, qui devait suivre celui de Berlin et qui était +annoncé pour le mois de novembre 1843, inquiétait davantage le cabinet +de Paris. Le théâtre était plus proche, plus en vue, et l'on savait +que les légitimistes allaient saisir cette occasion pour faire une +grande manifestation de parti. Ajoutons qu'après l'entrevue d'Eu, la +cour de France croyait pouvoir obtenir de celle d'Angleterre ce +qu'elle eût peut-être hésité à demander aux cours d'outre-Rhin. Lord +Aberdeen prit les devants avec une cordialité parfaite: «La Reine, +dit-il à notre chargé d'affaires, désire ne point voir le prince, et, +quant à moi, je prendrais la responsabilité de lui conseiller de +refuser sa visite, si, par un motif quelconque, vous m'en exprimiez le +désir au nom du gouvernement français. La question est entre vos +mains, et vous connaissez assez ce que sont les dispositions de cette +cour, pour n'éprouver aucun scrupule à faire connaître vos voeux. +Maintenant, je vous dirai que, livré à moi-même, et si l'on était +indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la Reine reçût +le jeune prince. Cette réception serait évidemment tout à fait +particulière (_strictly private_), une simple présentation sans dîner, +etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je +déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour[249].» +Évidemment, le secrétaire d'État était préoccupé du mauvais effet que +ferait, dans l'aristocratie tory, le refus de recevoir la visite; et +cependant, pour témoigner de son désir d'être agréable au gouvernement +français, il se montrait prêt à affronter ces mécontentements de +salons, qui ne sont pourtant pas d'ordinaire les moins redoutés. M. +Guizot eût volontiers montré l'«indifférence» désirée et conseillée +par lord Aberdeen; mais, à ce moment même, il voyait les légitimistes +se donner, avec grand apparat et grand bruit, rendez-vous à Londres, +autour de celui qui devenait ainsi un «prétendant». «Il y a là autre +chose que du respect pour le malheur, disait notre ministre, et le +respect est dû à autre chose encore que le malheur[250].» Dans ces +conditions, le gouvernement français estima, après en avoir délibéré, +qu'il y avait lieu de demander à la reine d'Angleterre de ne pas +recevoir le prince. «Si M. le duc de Bordeaux, écrivit à Londres, le 6 +novembre, M. Guizot, était simplement un prince exilé et malheureux, +voyageant sans but ni effet politique, nous trouverions très naturel +et convenable qu'on donnât à son malheur et à son rang toutes les +marques de respect. Mais les choses ne sont pas telles, bien s'en +faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne le veuille pas,... il +est bien réellement un prétendant qui fait de la politique de faction +ou qui se prépare à en faire.» M. Guizot exposait ensuite que les +légitimistes chercheraient à tirer parti d'une visite même reçue +_privately_, et qu'au contraire, un refus déjouerait leurs +manoeuvres[251]. Louis-Philippe, qui personnellement prenait très +vivement cette affaire, avait déjà écrit, le 4 novembre, avant même la +délibération de son conseil, au roi des Belges, son intermédiaire +ordinaire avec la cour de Windsor: «Le duc de Bordeaux va en +Angleterre, pas comme _visitor abandoned and interesting_, mais comme +_pretender_, cela est certain. Dès lors, il faut qu'il ne soit pas +reçu par la Reine... Qu'on mette le plus de formes qu'on voudra dans +cette décision, cela, on le pourra, pourvu qu'on ne cède pas sur le +fait[252].» Le gouvernement anglais s'exécuta immédiatement. En +revenant de Windsor, le 10 novembre, lord Aberdeen dit à notre +représentant: «Tout est arrangé à l'égard du duc de Bordeaux; la Reine +se conformera exactement au voeu du gouvernement français; il lui a +suffi d'en être avertie.» Personnellement, sans doute, lord Aberdeen +était contrarié. «Dites de ma part à M. Guizot, déclara-t-il à M. de +Jarnac, que je ne le reconnais pas là; c'est de la politique de +Metternich[253].» Le duc de Wellington ressentit plus vivement encore +le déplaisir des exigences françaises. Ni l'un ni l'autre n'eurent +cependant un instant d'hésitation. Quant à sir Robert Peel, il fit +plus; il approuva la conduite de notre gouvernement et insista pour +que la reine d'Angleterre «ne laissât attribuer sa décision à aucune +instigation venant de Paris», et pour qu'elle «parût ne suivre en cela +que sa propre volonté et son sentiment spontané[254]». + +[Note 249: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 31 octobre 1843. +(_Ibid._, p. 54 et suiv.)] + +[Note 250: Lettre de M. Guizot à M. de Jarnac, du 4 novembre 1843. +(_Mémoires de M. Guizot_, p. 56.)] + +[Note 251: _Ibid._, p. 57 et suiv.] + +[Note 252: _Revue rétrospective._] + +[Note 253: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 10 novembre +1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 61.)] + +[Note 254: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 8 novembre 1843. +(_Ibid._, p. 60, 61.)] + +Le duc de Bordeaux arriva à Londres vers la fin de novembre 1843, et +s'installa dans l'hôtel qu'on lui avait loué, à Belgrave square. +Informé des résolutions de la Reine, il évita de solliciter une +entrevue qui eût été déclinée. L'aristocratie anglaise, d'habitude +fort empressée à fêter les visiteurs extraordinaires, garda cette fois +une certaine réserve, par déférence pour l'exemple donné par sa +souveraine[255]. Par contre, les légitimistes français, accourus en +foule à Londres, se donnèrent beaucoup de mouvement et firent grand +bruit. La presse du parti portait leur nombre à deux mille, chiffre +certainement exagéré: dans une lettre postérieure, le prince ne parla +que de mille. Parmi eux, on remarquait plus d'un grand nom de la +noblesse, deux pairs: le duc de Richelieu et le marquis de Vérac, et +cinq députés: MM. Berryer, de Larcy, de Valmy, Blin de Bourdon et de +la Rochejaquelein[256]. Aucun doute sur le caractère de la démarche. +Ce n'était pas seulement un prince malheureux qu'on venait honorer et +consoler; c'était le souverain légitime qu'on acclamait, pour +l'opposer à l'usurpateur. Le 29 novembre, le duc de Fitz-James lisait, +à la tête de trois cents de ses amis politiques, une adresse à celui +qu'il appelait «_son roi_», et des cris de: _Vive Henri V!_ suivaient +ce discours. Chaque jour, c'était une manifestation nouvelle, dont les +journaux s'appliquaient ensuite à prolonger en France le +retentissement. + +[Note 255: Revenant peu après sur ces événements, notre ambassadeur à +Londres, M. de Sainte-Aulaire, écrivait, le 6 février 1844, à M. de +Barante: «Bien que le parti légitimiste ne rencontre aucune sympathie +en Angleterre, le pays est trop aristocratique pour n'être pas un peu +ébloui par beaucoup de noms historiques, et, abstraction faite de +l'intention du pèlerinage, on aurait voulu fêter les pèlerins. Je +crois en vérité que la Reine et le gouvernement anglais nous ont rendu +un fort grand service, en entravant cette tendance. Si M. le duc de +Bordeaux eût été reçu à Windsor, des ovations eussent été données à +lui et à ses leudes dans toutes les demeures hospitalières de +l'Angleterre. Il retournait sur le continent, tout autre personnage +qu'il n'en était venu. Les invitations de toutes les cours d'Allemagne +arrivaient, les ministres de France ne pouvaient tenir à leurs postes, +et l'isolement nous devenait non moins coûteux qu'en 1840.» +(_Documents inédits._)] + +[Note 256: Un autre député, le marquis de Preigne, se rendit aussi à +Londres: mais il déclara plus tard que son voyage avait eu pour motif +des affaires personnelles, et que sa visite au prince n'avait été +dictée que par un sentiment de convenance et de politesse.] + +Au nombre des visiteurs était M. de Chateaubriand. On avait vu, non +sans quelque étonnement, ce grand désenchanté, qui proclamait «ne plus +croire à la politique», sortir de sa retraite chagrine et +dédaigneuse[257], pour prendre part à cet acte de piété et de foi +monarchiques. Il en fut largement payé. Après le prince, tous les +honneurs furent pour lui. Les royalistes présents à Londres lui +apportèrent solennellement le témoignage de leur reconnaissance. +«Après avoir rendu hommage au roi de France,--disaient-ils, toujours +par l'organe du duc de Fitz-James,--il nous restait encore un autre +devoir à remplir, et nous nous sommes présentés auprès de vous, pour +rendre hommage à la royauté de l'intelligence.» Le duc de Bordeaux +lui-même s'associa à cet hommage, et il déclara que, s'il aspirait au +trône de ses ancêtres, c'était pour servir la France «avec les +sentiments et les principes de M. de Chateaubriand». Ce dernier, à la +fois flatté et ému, écrivait à ses amis de Paris: «Je viens de +recevoir la récompense de toute ma vie... Je suis là à pleurer comme +une bête.» Il ajoutait, à la vérité, pour ne pas paraître dupe de sa +propre émotion: «Hélas! tout cela, ce sont des paroles; c'est du +roman qui n'empêche pas le monde de marcher.» Doit-on chercher dans le +langage tenu en cette circonstance par M. le duc de Bordeaux +l'expression de ses idées personnelles à cette époque? Il faudrait +alors savoir ce qu'étaient «les sentiments et les principes de M. de +Chateaubriand»; on eût pu être embarrassé de les définir. Toutefois, +le prince laissait voir par là une certaine préoccupation de se donner +une physionomie libérale. Sur un autre point, il marqua, sinon ce +qu'il voulait, du moins ce qu'il ne voulait pas: ce fut en accueillant +très froidement le marquis de la Rochejaquelein, représentant de ce +royalisme démocratique qui, à la suite de la _Gazette de France_, +prônait le suffrage universel, l'appel au peuple et l'alliance avec la +gauche. Le prince voulait-il ainsi venger M. Berryer qui, peu +auparavant, avait été violemment attaqué par la _Gazette_? Il ne parut +pas cependant témoigner de faveur particulière au grand orateur qui, à +Londres, fut laissé dans une situation un peu effacée, nullement en +rapport avec son importance en France; l'action parlementaire n'était +probablement pas celle qui intéressait le plus le petit-fils de +Charles X. Du reste, il ne faudrait pas se figurer qu'aucun programme +politique un peu précis se dégageât des manifestations de Belgrave +square. Les pèlerins n'étaient venus chercher rien de semblable; ils +avaient voulu surtout satisfaire un sentiment: c'était le propre, +l'originalité et parfois aussi la force de l'opinion légitimiste +d'agir beaucoup par sentiment; ainsi se trouvait-elle plus capable +qu'une autre de fidélité et de sacrifices. Si le prince ne formula pas +de programme, il saisit du moins cette occasion de poser les bases +d'une organisation de ses partisans dans la France entière, +organisation émanant de lui et aboutissant à lui. Du vivant même du +comte de Marnes, qui demeurait immobile à Goritz[258], celui qui dès +lors s'appelait le comte de Chambord prenait en main le gouvernement +du parti royaliste. À cette date, commence ce règne de l'exil qui +devait se prolonger pendant près de quarante ans. + +[Note 257: Sur cette retraite de M. de Chateaubriand après 1832, cf. +liv. II, ch. IX, § X.] + +[Note 258: Le comte de Marnes n'avait plus, du reste, que quelques +mois à vivre. Il mourut le 3 juin 1844.] + +Aux Tuileries, on prêtait grande attention aux scènes de Belgrave +square. Louis-Philippe se faisait remettre chaque jour la liste des +pèlerins, et toutes les fois qu'il y trouvait un nom considérable, il +ne dissimulait pas son déplaisir. La participation des députés qui lui +avaient prêté serment de fidélité lui parut surtout un scandale +intolérable. «Le Roi, écrivait sur son journal intime un ami de la +monarchie de Juillet, est très blessé et très préoccupé du concours +croissant des légitimistes qui vont voir en Angleterre M. le duc de +Bordeaux. Il en parle beaucoup trop[259].» Son désir eût été de faire +réprimer des manifestations qu'il jugeait factieuses; mais les moyens +légaux manquaient, et il n'en connaissait pas d'autres. Tout au plus +put-on révoquer les maires qui s'étaient rendus à Londres et +poursuivre une feuille royaliste, la _France_, que le jury, suivant +son habitude, se hâta d'acquitter. + +[Note 259: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27 +novembre 1843.] + +Si notre gouvernement ne pouvait rien en France pour réprimer des +faits se passant en Angleterre, avait-il du moins chance d'obtenir +quelque nouvelle assistance du cabinet britannique? Il n'hésita pas à +la lui demander. Lord Aberdeen répondit en exprimant son regret d'être +sans armes légales pour empêcher ce qu'il qualifiait de «scandale +insensé et coupable»; mais il fit aussitôt notifier au duc de Lévis, +conseiller du duc de Bordeaux, «que la Reine et son gouvernement +avaient été péniblement affectés des scènes de Belgrave square, et +qu'ils les verraient avec peine se renouveler». Le duc de Lévis +protesta du désir qu'avait son prince d'éviter tout ce qui pourrait +déplaire à la reine d'Angleterre; le comte de Chambord, ajouta-t-il, +était le premier à regretter qu'on lui eût donné le titre de roi; il +n'avait pu, sur le moment, contrister ses amis par une réprimande +sévère, mais son intention n'était point de prendre ni d'encourager +personne à lui donner un autre titre que celui de comte de +Chambord[260]. En fait, cette démarche du gouvernement anglais +produisit son effet. Pendant les quelques semaines que le jeune prince +resta encore en Angleterre, il eut soin de ne plus faire acte de +prétendant. + +[Note 260: Lettres de M. de Sainte-Aulaire, en date des 30 novembre, +1er et 8 décembre 1843, et note de lord Aberdeen, en date du 9 +décembre. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 63 à 66.)] + +Ainsi, du commencement à la fin de cet incident, le cabinet +britannique avait déféré avec empressement à tous les désirs du +cabinet des Tuileries. Celui-ci y était d'autant plus sensible que +l'affaire lui tenait plus à coeur. M. Guizot ne manqua pas de +remercier lord Aberdeen de «ses excellents procédés[261]». En même +temps Louis-Philippe écrivait, le 12 novembre 1843, à son «très cher +frère et excellent ami» le roi des Belges: «Veuillez faire parvenir à +la reine Victoria combien je suis touché, ainsi que toute ma famille, +des sentiments qu'elle nous a manifestés sur ce point et de la +ténacité qu'elle y a mise. Veuillez aussi, si vous en avez l'occasion, +faire savoir à lord Aberdeen combien j'apprécie, ainsi que mon +gouvernement, ses procédés envers nous en cette circonstance[262].» +Les deux cabinets tenaient d'ailleurs à bien marquer qu'il ne +s'agissait pas seulement d'un bon office accidentel et passager. Ils +se plaisaient à voir là l'une des premières manifestations de +l'entente qu'ils désiraient établir entre eux. C'est sous ce jour que +la chose était présentée aussi bien à Paris qu'à Londres. Dès les +premières communications, le 6 novembre, M. Guizot, exposant les +conséquences qu'aurait le refus par la Reine de recevoir le duc de +Bordeaux, disait: «Ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera +excellent aussi pour les relations de nos deux pays. On y verra une +preuve éclatante de la cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour +notre famille royale, de son gouvernement pour le nôtre, de +l'Angleterre pour la France. Ce sera le complément de la visite au +château d'Eu. Nous puiserons dans ces deux faits la réponse la plus +frappante, la plus populaire aux déclamations et aux méfiances les +plus aveugles[263].» De l'autre côté, ce n'était pas seulement lord +Aberdeen qui entrait pleinement dans l'idée exprimée par M. Guizot; +sir Robert Peel lui-même disait à notre chargé d'affaires: «Je veux +qu'il résulte de cet incident un nouveau motif de rapprochement et de +confiance mutuelle entre les deux cours[264].» + +[Note 261: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 62.] + +[Note 262: _Revue rétrospective._--Le _Times_ avait publié, pendant le +séjour du duc de Bordeaux à Londres, un article tout à fait conforme +aux vues du gouvernement français. L'auteur de cet article était M. +Reeve, alors à Paris. Peu de jours après, comme il était présenté au +Roi, celui-ci lui dit: «Je regrette, monsieur Reeve, de ne pouvoir +vous exprimer plus complètement, en cette circonstance, combien je +vous ai d'obligations pour le service que vous nous avez rendu.» (_The +Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 216.)] + +[Note 263: Lettre de M. Guizot au comte de Jarnac, en date du 6 +novembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 58.)] + +[Note 264: Lettre du comte de Jarnac, en date du 8 novembre 1843. +(_Ibid._, p. 61.)] + + +II + +Fort satisfait des avantages qu'il retirait de sa bonne entente avec +le cabinet anglais, le gouvernement français estima que cette entente +devait être non seulement fidèlement pratiquée, mais hautement +proclamée. Au début de la monarchie de Juillet, il avait été longtemps +d'usage d'insérer dans les discours de la couronne, en France et en +Angleterre, une mention spéciale de l'union existant entre ces États. +Notre gouvernement jugea le moment venu de reprendre cette tradition, +interrompue depuis 1836. En ouvrant, le 27 décembre 1843, la session +de 1844, le Roi témoigna solennellement de «la sincère amitié qui +l'unissait à la reine de la Grande Bretagne» et de «la cordiale +entente» établie entre les deux cabinets. Il avait, on le voit, +traduit l'expression même dont s'était servi lord Aberdeen, dans la +dépêche communiquée à M. de Jarnac: _cordial understanding_. La +progression des formules employées à ce sujet, depuis 1840, était +curieuse à observer. En 1841, avant la convention des Détroits, M. +Guizot proclamait, à la tribune, «l'isolement et la paix armée»; en +1842, c'était «l'indépendance au sein de la bonne intelligence»; en +1843, il se hasardait à parler «d'accord sans intimité». Cette fois, +on faisait un pas nouveau et considérable: on annonçait «l'amitié» et +«l'entente cordiale», et on le faisait dans le discours même de la +couronne. Ainsi se manifestait la marche de cette politique qui, ayant +pris la France brouillée avec l'Angleterre, avait constamment +travaillé à l'en rapprocher. Elle était fondée sur cette double +conviction, fort enracinée dans l'esprit de Louis-Philippe et de son +ministre: d'abord que, dans les conditions créées par la révolution de +1830, et jusqu'à ce que le temps et la sagesse persévérante de la +monarchie nouvelle eussent changé ces conditions, toute rupture avec +l'Angleterre amènerait aussitôt la coalition de l'Europe contre la +France; en second lieu, qu'étant donnés les rapports si étroits et si +multiples des deux nations occidentales, la paix ne pouvait longtemps +subsister entre elles avec un état de froideur, de bouderie, de +méfiance, et que, par suite, du moment où l'on ne voulait pas de +rupture, il fallait tendre franchement au rétablissement des rapports +amicaux[265]. L'entente cordiale semblait ainsi justifiée. Toutefois, +le gouvernement, qui avait raison de la pratiquer, était-il prudent en +la proclamant avec tant d'éclat? Tenait-il un compte suffisant des +irritations encore si vives, en France, contre la puissance promotrice +du traité du 15 juillet 1840? Si l'opinion avait vu avec plaisir +l'entrevue d'Eu, si même, dans ses parties réfléchies et raisonnables, +elle comprenait les avantages d'une bonne intelligence et surtout +redoutait les dangers d'un conflit, elle était encore loin de l'amitié +attendrie qui avait marqué les rapports de la famille royale avec la +reine Victoria, ou de l'intimité confiante qui s'était établie entre +M. Guizot et lord Aberdeen. Moins obligée que les chefs d'État de +veiller au présent et de prévoir l'avenir, elle était plus sous le +coup du passé et en gardait rancune. Sans doute, en semblable matière, +il appartenait aux gouvernants de précéder et de guider la nation. +Oui: mais en réglant leur marche de façon à pouvoir être suivis. Il ne +leur fallait pas fournir prétexte au reproche qui leur avait déjà été +fait, de n'être pas suffisamment en communion avec les susceptibilités +nationales. En décembre 1841, pour s'être montré trop empressé à +signer la convention relative au droit de visite, le ministère du 29 +octobre avait créé lui-même des obstacles au rapprochement qu'il +désirait opérer. Cette fois encore, n'était-il pas à craindre qu'une +manifestation trop solennelle et surtout trop sentimentale d'amitié +pour l'Angleterre n'inquiétât l'opinion sur les dispositions du +cabinet? Cette opinion ne serait-elle pas ainsi portée à chercher la +première occasion de montrer qu'elle avait gardé plus fidèle mémoire +de l'injure subie et non vengée[266]? + +[Note 265: Le duc de Broglie a développé cette idée, le 16 janvier +1845, à la tribune de la Chambre des pairs: «Il y a deux manières, +a-t-il dit, d'être en paix avec les autres puissances. On peut être en +paix, et puis aussi en bonne intelligence, en amitié, en confiance; ou +bien on peut être en paix, et puis être dans un état de hauteur, de +froideur, dans un état de défiance et de bravade. On peut avoir des +relations pacifiques qui soient amicales, et on peut avoir des +relations pacifiques qui ne soient pas amicales. Ces deux situations +sont également compatibles avec la paix; il ne faut pas s'y tromper +cependant: elles ne sont pas compatibles avec la paix également dans +tous les cas et pour tous les pays.» L'orateur montrait par exemple +qu'entre la France et la Russie «l'état de paix et un état de froideur +et de méfiance pouvaient durer assez longtemps, sans inconvénients +graves». Mais en pouvait-il être de même entre la France et +l'Angleterre? Il montrait ces puissances à peu près limitrophes, ayant +«des relations commerciales ou autres immenses, de toutes les natures, +de tous les jours et de tous les instants, se rencontrant partout», en +Europe et dans le reste du monde. «Croyez-vous que, dans un tel état +de choses, une situation de froideur, de réserve et de mésintelligence +soit longtemps compatible avec la paix? Si les deux nations se placent +dans une telle situation, l'une vis-à-vis de l'autre, que, des deux +tribunes, on s'envoie à tous les instants des défis; dans une telle +situation que, toutes les fois que leurs marins se rencontrent quelque +part, ils enfoncent leurs chapeaux et se regardent entre les deux +yeux; que lorsque l'une dise blanc, l'autre dise noir; que leurs +agents diplomatiques, lorsqu'ils ont à traiter des affaires ensemble, +en Espagne, en Grèce, à Constantinople, partout, car ils se +rencontrent partout, si l'un prend un parti, l'autre prenne +nécessairement un parti opposé, je ne crois pas, pour ma part, qu'un +tel état de choses puisse être durable.»] + +[Note 266: M. de Metternich a critiqué assez finement M. Guizot +d'avoir choisi pour qualifier ses relations avec l'Angleterre «un mot +exprimant un _sentiment_». «Il eût bien mieux fait, ajoutait le +chancelier, de prendre position sur le terrain de _l'intérêt_ +réciproque qu'ont ces États de vivre en paix et dès lors en bonne +harmonie... Les mots d'_entente cordiale_ ne marquent qu'une +_disposition morale_, et ce sont justement les _dispositions_ qui +prêtent le plus à la critique passionnée et haineuse... En exprimant +un sentiment, M. Guizot a fait appel aux sentiments opposés.» (Lettre +au comte Apponyi, du 29 août 1844. _Mémoires de M. de Metternich_, t. +VII, p. 27 et 28.)] + +Pour le moment, toutefois, les deux Chambres consentirent à +s'associer par leurs adresses à la déclaration contenue dans le +discours du trône. Au Palais-Bourbon, ce ne fut pas sans un débat +assez vif. La commission avait proposé à la Chambre de se dire +«heureuse d'apprendre la sincère amitié qui unissait les deux +souverains et l'accord de sentiments établi entre leurs gouvernements +sur les événements de l'Espagne et de la Grèce». Bien que ces derniers +mots semblassent limiter l'accord que le discours du trône avait +proclamé d'une façon plus générale, le projet d'adresse n'en était pas +moins, avec une simple variation dans les formules, une adhésion +expresse et satisfaite à la politique de l'entente cordiale. +L'opposition le comprit ainsi, et M. Billault, qui, depuis les +discussions sur le droit de visite, s'était fait une spécialité de +servir et d'exciter les préventions contre l'Angleterre, se hâta de +proposer une autre rédaction. Pour y gagner le plus de suffrages +possible, il se bornait, dans son amendement, à prendre acte des +déclarations royales sur l'entente cordiale, sans l'approuver ni +l'improuver: l'appréciation de cette politique était remise à plus +tard et après l'épreuve des faits. Néanmoins, pour son compte +personnel, dans le discours qu'il prononça le 19 janvier 1844, le +député de Nantes ne s'en tint pas à cette réserve expectante. Il +critiqua ouvertement l'entente cordiale: à son avis, il était malséant +de la proclamer, alors même qu'elle eût été réelle; mais elle ne +l'était pas; et, passant en revue toutes les questions grandes ou +petites, il y dénonça l'animosité jalouse de l'Angleterre. Ces +récriminations, il faut bien le reconnaître, flattaient alors les +sentiments de beaucoup d'esprits. M. Guizot cependant n'hésita pas à +prendre ouvertement le contrepied de M. Billault. «Depuis la formation +du cabinet, dit-il, un des buts essentiels que nous nous sommes +proposés a été de rétablir les bons rapports, la bonne intelligence, +l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Nous avons +constamment poursuivi ce but, sous la condition qu'aucune atteinte ne +serait portée à l'indépendance, à la dignité, aux intérêts de notre +pays. Nous croyons avoir presque atteint ce but.» Et pour justifier +cette politique, pour en montrer les profits, il prenait, l'une après +l'autre, toutes les questions traitées par M. Billault, notamment +celles d'Espagne, d'Orient, de Grèce, comparait l'état de 1840 à celui +de 1844, et faisait partout ressortir une réelle amélioration. + +Ce fut M. Thiers lui-même qui répondit. Pendant la session de 1843, +toutes les sollicitations de ses anciens alliés n'avaient pu le faire +sortir de son silence: on eût dit qu'il était résolu à ne jamais +pardonner à l'opposition son attitude dans la discussion de la loi de +régence. Mais depuis, le temps avait émoussé peu à peu ses griefs +contre la gauche, tandis qu'au contraire son animosité jalouse contre +M. Guizot s'était ravivée, en voyant le cabinet durer et s'affermir. +Il n'avait pas d'ailleurs tiré de sa retraite le profit qu'il en +attendait. Son dessein avait été d'amener à lui une partie des +conservateurs et de constituer, en les réunissant au centre gauche, un +parti intermédiaire qui eût été plus en harmonie avec ses opinions +personnelles que la vieille gauche; ce nouveau parti lui eût permis +d'abord de jouer, à l'égard du ministère, le rôle d'un protecteur +craint et ménagé, ensuite, à l'heure favorable, de le supplanter. Or, +dix-huit mois s'étaient écoulés, sans qu'aucune de ces espérances se +fût réalisée. Telles furent les raisons diverses qui le décidèrent, en +1844, à écouter plus favorablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors +les instances de ses amis, particulièrement de M. Duvergier de +Hauranne[267], et à reprendre son ancienne place à la tête de +l'opposition: rentrée absolument inattendue pour le public, et qui fut +une sorte de coup de théâtre. En critiquant l'entente cordiale, M. +Thiers ne pouvait oublier qu'à d'autres époques, il s'était posé en +champion de l'alliance anglaise; voici comment se résumait sa thèse: +L'alliance anglaise était légitime et efficace après 1830, et son +affaiblissement après 1836, par suite de notre refus d'intervenir en +Espagne, a été, pour notre politique, la cause d'échecs successifs qui +ont abouti au grand mécompte de 1840; mais aujourd'hui, les +circonstances sont absolument changées; l'alliance anglaise n'est plus +nécessaire, parce que les dispositions des puissances continentales +sont différentes de ce qu'elles étaient au lendemain de la révolution +de Juillet, et que la paix n'est pas en péril; cette alliance ne +serait plus efficace, parce que les tories ont remplacé les whigs au +pouvoir et qu'ils sont en désaccord avec nous sur la plupart des +questions; jusqu'à ce que les suites de 1840 soient complètement +effacées, la France doit garder sa liberté d'action, et se renfermer +dans la politique que le cabinet lui-même formulait ainsi en 1842: +l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec tous les +cabinets; en abandonnant cette politique, en se montrant impatient de +renouer et de proclamer l'alliance anglaise, le cabinet a méconnu les +sentiments du pays et a compromis les relations mêmes qu'il voulait +rétablir. M. Thiers concluait en ces termes: «Je suis donc fondé à +dire que non seulement cette politique engage à un certain degré la +liberté qui fait la force morale de la France, mais que, dans son +imprudent désir, si je puis parler ainsi, de couvrir de spécieuses +apparences la nullité de la situation, elle va contre le but même que +vous voulez atteindre. C'est là seulement ce que je voulais lui +reprocher, et c'est seulement à ce titre que je conseillerais à la +Chambre, si je pouvais me permettre de lui donner un conseil, +d'employer dans son langage la plus grande réserve possible. Ce n'est +pas l'alliance que je suis venu attaquer; ce n'est pas le passé que je +suis venu remettre en question; c'est un conseil de réserve que je me +suis permis de venir donner à la Chambre.» + +[Note 267: Cette intervention de M. Duvergier de Hauranne fut connue +alors dans le monde parlementaire. M. Thiers lui-même s'amusait de ce +qu'on racontait à ce sujet: «Que voulez-vous? disait-il, puisqu'il +faut absolument un gouvernement personnel, j'ai choisi Duvergier.» Il +écrivait à ce dernier: «Au roi de mon choix.» Des quatre anciens +doctrinaires qui s'étaient séparés de M. Guizot en 1840, deux, M. +Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, étaient restés dans +l'opposition et même s'y étaient enfoncés plus avant; deux, M. +Piscatory et le comte Jaubert, étaient au contraire revenus aux +conservateurs: le premier avait été nommé, en juin 1843, ministre de +France à Athènes; le second devait être élevé à la pairie, à la fin de +1844.] + +Ce discours habile, à raison de son apparente modération, obligea M. +Guizot à remonter à la tribune. Avec une ironie sûre d'elle-même, il +lança d'abord quelques traits acérés contre M. Thiers, contre sa +politique de bascule, contre ses trop grands ménagements pour les +fluctuations de l'opinion dans les questions étrangères, contre ses +témérités de 1840. Ce fut seulement après avoir affaibli par cette +offensive l'autorité de son contradicteur, qu'il en vint à justifier +sa propre politique. Il se défendit tout d'abord d'avoir aliéné, dans +une mesure quelconque, la liberté du pays. Il exposa comment la bonne +intelligence, l'entente cordiale, n'étaient pas une alliance. Une +alliance, c'est un engagement formel sur des questions déterminées et +dans un dessein spécial. La convention pour aller prendre Anvers et +vider, à cette époque, les affaires de Belgique, le traité de la +quadruple alliance pour les affaires d'Espagne, voilà des alliances, +des alliances véritables. Rien de pareil aujourd'hui. Les mots dont +s'était servi le discours de la couronne exprimaient seulement que, +«sur certaines questions, les deux pays avaient compris qu'ils +pouvaient tenir d'accord une certaine conduite, qu'ils pouvaient +s'entendre et agir en commun, sans engagement formel, sans aucune +aliénation d'aucune partie de leur liberté». Passant ensuite à un +reproche plus délicat encore, celui d'avoir blessé le sentiment +national: «Je n'ai point oublié, disait M. Guizot, les événements de +1840 et l'offense que le pays a reçue à cette époque. Mais enfin, le +cabinet, je pourrais dire le ministre, de qui cette offense provenait, +est tombé. Ses successeurs ont témoigné, avant leur avènement, depuis +leur avènement, les sentiments les plus bienveillants, non seulement +pour la France, mais pour le gouvernement sorti de notre révolution de +Juillet. Qu'y avait-il à dire? Fallait-il reporter sur eux les torts +de leurs prédécesseurs et nos éternelles rancunes? Les peuples ne +vivent pas de fiel.» Le ministre terminait ainsi: «Il ne faut pas +hésiter à parler de la bonne intelligence, quand la bonne intelligence +est réelle. C'est en rendant justice à ce fait, c'est en le proclamant +vous-mêmes que vous le maintiendrez, que vous le développerez. La +paix, veut être soignée et cultivée... Votre dignité n'est pas +intéressée à ne pas rendre justice à la vérité, à vous montrer +rancuniers, pleins d'humeur, quand aucun motif réel et sérieux n'en +existe.» + +Après cette éloquente passe d'armes des deux grands orateurs, la +discussion se prolongea encore. M. Guizot remonta une troisième fois à +la tribune; ce fut moins pour apporter de nouveaux arguments--il avait +tout dit--que pour poser hautement la question de confiance. Le vote +eut lieu le 22 janvier 1844. Il se présentait sans aucune des +équivoques qui s'étaient produites à propos du droit de visite, lors +des adresses de 1842 et de 1843. L'amendement de M. Billault fut +repoussé à mains levées: on évalua la majorité à une soixantaine de +voix. Pour le moment du moins, la politique de l'entente cordiale +triomphait à la Chambre. + + +III + +La session du Parlement anglais devait s'ouvrir le 1er février. Notre +gouvernement se préoccupait vivement du langage qui y serait tenu. +Dans l'état de susceptibilité où était l'opinion française, un mot +prononcé à Londres pouvait faire perdre tout le terrain qu'on venait +de gagner à Paris. Or, le cabinet tory, tout comme le ministère du 29 +octobre, se trouvait aux prises avec une opposition qui lui reprochait +d'avoir une politique extérieure sans énergie, sans dignité, et de +sacrifier les intérêts nationaux à «l'entente cordiale». Lord +Palmerston était l'organe singulièrement passionné et parfois +redoutable de cette opposition. Déjà, à la fin de la session +précédente, le 28 juillet 1843, lors de la chute d'Espartero, il avait +fait, sur cet abaissement de la politique de son pays, un discours +bien fait pour piquer au vif le vieil orgueil anglais. Les ministres +tories ne pouvaient-ils pas être amenés, pour prévenir de telles +attaques, à tenir, dans leur parlement, un langage qui nuirait, dans +le nôtre, à la cause de l'entente cordiale? C'était là ce qui +inquiétait M. Guizot, d'autant qu'il savait sir Robert Peel plus +soucieux de ménager les préjugés nationaux qu'expert à observer les +nuances diplomatiques[268]. + +[Note 268: Quarante-huit heures avant l'ouverture de la session +britannique, le collaborateur de M. Guizot, M. Désages, écrivait à +notre chargé d'affaires à Londres: «Je vois avec peine que sir Robert +Peel a plus peur que lord Aberdeen et même qu'il nous rend moins +justice. J'espère toutefois qu'il ne fera pas à ses adversaires de +concessions qui se traduiraient ici en démenti donné à la cordiale +entente et nous vaudraient de nouveaux débats où nous serions +conduits, à notre tour, à affaiblir la valeur de notre expression.» +(_Documents inédits._)] + +L'événement prouva que ces inquiétudes étaient sans fondement. La +Reine, dans son discours à peu près modelé sur celui du roi des +Français, se félicita des «relations amicales» existant entre les deux +souverains, et de «la bonne entente heureusement établie» (_the good +understanding happily established_) entre les deux gouvernements. Dans +les débats de l'adresse qui suivirent immédiatement, lord Brougham et +lord Aberdeen ne furent pas les seuls à parler en termes excellents de +l'entente avec la France. Sir Robert Peel prononça ces paroles qui +faisaient noblement écho à celles que M. Guizot venait de faire +entendre à la tribune française: «Il importe non seulement aux +intérêts de l'Angleterre, mais encore aux intérêts de la paix et au +bien-être de tous les peuples civilisés, que nous maintenions une +entente amicale (_friendly understanding_) avec la France.» Puis, +venant aux reproches de dépendance et de trahison adressés aux +ministres, des deux côtés du détroit: «Je suis parfaitement certain, +dit-il, que cette bonne intelligence avec la France ne serait ni +cordiale ni permanente, si elle devait être achetée par un des deux +pays, au prix de la concession d'un seul point d'honneur ou du +sacrifice de quelque grand principe... Au nom de l'Angleterre, je +déclare qu'aucune concession de cette nature n'a été faite par la +France, et que le gouvernement français ne s'est soumis à l'abandon +d'aucun droit. Je fais la même déclaration pour l'Angleterre: il n'y a +pas eu de concession de notre part; il n'y a eu aucune espèce +d'abandon d'un principe quelconque. Mais jetez les yeux sur la +position des deux pays. Nous sommes à l'extrémité occidentale de +l'Europe; notre accord ou notre désaccord doit nécessairement exercer +de l'influence sur la politique de tous les pays de cette partie de +l'univers, et l'on en ressentira les effets dans les régions situées +au delà de l'Atlantique. S'il doit toujours y avoir, en quelque lieu +que ce soit, un parti français et un parti anglais, il est évident que +nous serons assez forts pour entraver, mais que nous serons +impuissants à améliorer la politique intérieure d'un peuple. Il est +donc de la plus haute importance de maintenir la bonne intelligence +entre la France et l'Angleterre. Je crois que telle est aussi +l'opinion de la grande masse du peuple anglais. Les sentiments +d'antipathie nationale, produits par le voisinage, ont été remplacés, +à cause de ce même voisinage, par des sentiments de mutuel bon +vouloir. Les conflits passés ne nous empêchent pas de reconnaître la +gloire de la France, sa renommée militaire. Aucun pays au monde n'a +atteint une plus haute réputation dans la guerre, grâce à l'habileté +de ses grands capitaines et à l'intrépide valeur de ses soldats; mais +j'espère que le peuple français, ce peuple grand et puissant, sera +satisfait de cet honneur et de ce renom, qu'il ne croira pas +nécessaire de continuer ses anciennes hostilités et d'entreprendre de +nouvelles opérations militaires en vue d'assurer à la France une +gloire dont elle n'a pas besoin.» Ces paroles furent couvertes par les +applaudissements de la Chambre des communes. Tel était d'ailleurs le +sentiment général que les chefs des whigs, lord John Russell et même, +dans une certaine mesure, lord Palmerston, crurent devoir se féliciter +du rétablissement de la bonne intelligence entre les deux nations. + +Le gouvernement français ne pouvait qu'être satisfait de ce langage, +et M. Guizot se hâta de le faire savoir à Londres[269]. Le mécompte +était pour ceux des journaux français qui s'étaient fait une habitude +de montrer la France maltraitée et méprisée par l'Angleterre. Avec +cette promptitude à se retourner qui est le propre de l'opposition, +ils déclarèrent «qu'on voulait nous endormir en flattant notre +vanité», et ils dénoncèrent les éloges donnés à M. Guizot comme une +preuve de la dépendance où il était du cabinet de Londres, comme le +prix dont on payait sa trahison. Bien que, étant donnée la sottise +d'une partie du public, ce genre de polémique ne fût pas sans danger, +notre ministre ne s'en inquiéta pas; il était tout à la joie de voir +son but atteint. Ne semblait-il pas, en effet, que l'entente cordiale, +inaugurée sous les ombrages d'Eu, dans le mystère d'un tête-à-tête, +venait d'être scellée, à la face des deux nations, par le dialogue +public et éclatant qui s'était établi, à travers la Manche, d'une +tribune à l'autre? + +[Note 269: M. Désages mandait à M. de Jarnac, le 9 février 1844: «M. +Guizot a écrit à votre chef (M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à +Londres) que nous étions contents de lord Aberdeen, de sir Robert Peel +et de lord Brougham.» (_Documents inédits._)] + + +IV + +La question de l'entente cordiale n'était pas la seule dont le +Parlement français se fût occupé, à l'ouverture de la session de 1844. +Et tout d'abord, avant de voir quels autres sujets furent traités dans +les débats de l'adresse, il convient de parler d'un incident qui, pour +n'avoir pas amené de discussion publique, n'en causa pas moins, à +cette époque, une certaine agitation dans le monde parlementaire. On +n'a pas oublié les préventions aussi invincibles que mesquines +auxquelles s'était heurté, en 1837 et en 1839, le projet tendant à +accorder une dotation au duc de Nemours: deux ministères y avaient +succombé, celui du 6 septembre et celui du 12 mai[270]. Louis-Philippe +cependant ne se tenait pas pour battu. Ne voyant que l'intérêt de ses +enfants, l'évidente justice de sa demande et la sottise méchante des +objections qui y étaient faites, il ne se rendait pas compte du péril +de ces questions d'argent, surtout pour une monarchie dont l'origine +révolutionnaire avait déjà diminué le prestige; il oubliait qu'en +semblable matière, si fondé que fût son droit, un souverain ne devait +jamais se laisser mettre dans la posture d'un solliciteur éconduit. +Une première fois déjà, au commencement de 1842, il avait pressé le +ministère du 29 octobre de reprendre le projet de dotation, et de +prouver ainsi son zèle monarchique. M. Guizot, qui pressentait le +péril d'une pareille entreprise, avait gagné du temps, en alléguant +les élections générales qui allaient avoir lieu. Plus tard, le +résultat incertain de ces élections et la mort du duc d'Orléans +donnèrent, pendant quelque temps, une autre direction aux +préoccupations du gouvernement. Cette crise surmontée, Louis-Philippe +revint à la charge, en mai 1843. La position faite au duc de Nemours +par la loi de régence lui paraissait un argument de plus en faveur de +la dotation. Nul moyen, cette fois, pour le ministère, de se dérober; +il dut promettre au Roi que le projet serait déposé au début de la +session de 1844. + +[Note 270: Voy. t. III, ch. III, § X, et t. IV, ch. I, § XI.] + +L'heure était arrivée de tenir cet engagement. À la première nouvelle +qu'une dotation allait être demandée, les anciennes polémiques de 1837 +et de 1839 reprirent, plus violentes et plus âpres que jamais. +L'opposition se réjouissait, tandis que la majorité ne cachait pas son +ennui et sa tristesse. M. Thiers, dont aux Tuileries on avait espéré +le concours ou tout au moins la neutralité, signifia assez rudement +qu'on n'eût pas à compter sur lui[271]. Inquiet de ces symptômes, le +cabinet avait peu de goût à se faire briser sur une telle question. +Mais comment se dégager de sa promesse? Deux députés de la majorité, +MM. Delessert et d'Haussonville, vinrent à son secours. Non sans doute +contre l'aveu des ministres, ils organisèrent dans les bureaux de la +Chambre, alors réunis pour nommer la commission de l'adresse, une +démonstration à huis clos, destinée à prévenir la demande de dotation +et la périlleuse discussion publique qui en eût été la suite. Sur leur +initiative, la question fut soulevée dans chaque bureau, et partout +avis amical, mais très net, fut donné au gouvernement que le dépôt de +la proposition n'était pas regardé comme opportun. Impossible de +passer outre à cet avertissement venant des conservateurs; le Roi +lui-même le reconnut. + +[Note 271: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +L'affaire devait avoir, six mois plus tard, un épilogue dont il +convient de parler tout de suite. Fort désappointé d'avoir à reculer +devant la manifestation des bureaux, le Roi voulait en appeler des +préjugés des députés à l'équité et au bon sens du pays. Il attribuait +volontiers les échecs subis jusqu'alors à la mollesse de ses +ministres, et désirait plaider lui-même sa cause. «Si on eût tout dit +à la France, répétait-il souvent, si j'avais pu, sans intermédiaire, +lui tout expliquer, jamais elle n'eût ainsi traité son vieux roi; tout +le mal vient de ce que le Roi n'a pas la parole.» L'idée d'écrire une +lettre publique au président du conseil lui avait un moment traversé +l'esprit. Les ministres l'amenèrent, sous forme de transaction, à se +contenter d'un article qui serait inséré au _Moniteur_ et dont ils +tâchèrent ensuite de reculer indéfiniment la publication[272]. Mais +arrivés aux dernières semaines de la session, l'insistance du Roi les +obligea à s'exécuter, et l'article parut le 30 juin 1844. Cet article, +véritable plaidoyer en faveur de la dotation, posait d'abord le +principe de droit qu'un établissement était dû par la nation aux +enfants du Roi. Sans doute, d'après la loi de la liste civile, cette +charge ne pesait sur l'État qu'en cas d'insuffisance du domaine privé; +mais l'insuffisance existait, et, à l'appui de cette assertion, on +donnait une espèce de décompte de l'actif et des charges de ce +domaine. L'article se terminait ainsi: «Pour que cette grave question +puisse être convenablement soumise à l'examen des Chambres, il faut +d'abord que les bons citoyens, les hommes justes et sensés soient +éclairés sur la vérité des choses et concourent eux-mêmes à dissiper +ce nuage d'erreurs grossières et de mensonges perfides, amassés avec +tant de soin pour obscurcir, aux yeux du pays, les droits et les +faits.» Cette publication inattendue et insolite causa une vive +agitation. Tandis que le _Journal des Débats_ reproduisait l'article +comme un «appel à l'impartialité de la France», les feuilles de +gauche, nullement touchées de la confiance ainsi témoignée par la +couronne elle-même dans les libres discussions de la presse, +s'attachèrent à présenter cette démarche comme une nouvelle preuve de +l'avidité sans vergogne et sans scrupule qu'elles imputaient à +Louis-Philippe. Ce dernier ne se troubla pas d'abord de la violence de +cette explosion; tout au contraire, il recommandait à M. Guizot de ne +pas laisser tomber la polémique, se flattant que le résultat dernier +lui en serait favorable[273]. Mais le ministre était loin d'avoir la +même ardeur et le même espoir. Il lui fallait bien reconnaître que +l'article du _Moniteur_ faisait généralement très mauvais effet, et +que cette insistance paraissait un manque de dignité. Ceux qui en +jugeaient ainsi oubliaient, il est vrai, que ce reproche était plus +encore mérité par l'obstination mesquine de la Chambre à refuser ce +qui était réellement dû à la famille royale. Les conservateurs ne se +montraient pas les moins mécontents; ils en voulaient au gouvernement +de les remettre en face d'un embarras qu'ils croyaient avoir +indéfiniment ajourné. Interpellé à la Chambre, M. Guizot répondit en +homme qui désirait éteindre le feu plutôt que l'entretenir; un ordre +du jour pur et simple termina le débat[274]. La polémique se prolongea +un peu plus longtemps dans la presse; non soutenue par les journaux +conservateurs, elle finit aussi par s'apaiser. Le silence se refit sur +la dotation, mais on ne pouvait se dissimuler que ce dernier incident +était loin d'avoir rendu la solution plus facile et plus proche. + +[Note 272: _Papiers inédits du duc de Broglie_ et _Notes inédites de +M. Duvergier de Hauranne_.] + +[Note 273: «La fureur que l'article excite, écrivait le Roi à M. +Guizot, le 1er juillet 1844, ne m'étonne pas et ne me paraît pas un +mauvais symptôme... Mais à présent que la polémique est engagée, il +faut la soutenir vigoureusement. Il est clair qu'on veut faire, comme +les autres fois, tomber la question, en arrêtant le débat par +intimidation, et, cela étant, il faut au contraire leur montrer qu'ils +ne font pas peur et qu'ils n'étoufferont pas les justes cris de ma +famille et de moi-même. Je vous recommande cela bien vivement, mon +cher ministre, et je vous prie de mettre les fers au feu dans ce +sens-là.» (_Revue rétrospective._)] + +[Note 274: Séance du 1er juillet 1844.] + + +V + +Pour suivre jusqu'à son terme l'épisode de la dotation, il a fallu un +peu anticiper sur les événements. Revenons maintenant aux débats de +l'adresse. Aussi bien n'avons-nous pas encore parlé de la partie de +ces débats qui occupa alors le plus le public, c'est-à-dire de la +discussion qui s'engagea sur les démonstrations légitimistes de +Belgrave square. Les scènes de violence qui s'y sont produites en ont +fait l'un des épisodes fameux de nos annales parlementaires. + +Ce fut le cabinet lui-même qui provoqua cette discussion. Ni M. Guizot +ni Louis-Philippe ne comprenaient qu'une indifférence dédaigneuse eût +été, en cette circonstance, l'attitude la plus habile. Le Roi surtout +semblait avoir perdu le sang-froid patient et un peu sceptique dont il +avait donné tant de preuves aux heures difficiles. Plusieurs semaines +après que les manifestants avaient repassé la Manche, le gouvernement +français était encore occupé d'eux. Il ne se contentait pas d'agir +diplomatiquement sur les autres cabinets, pour prévenir une +récidive[275]; il cherchait un moyen de sévir parlementairement, en +France, contre les députés et les pairs qui, au mépris de leur +serment, s'étaient associés à une démarche jugée factieuse. Après +consultation des hommes importants du parti conservateur, l'idée qui +prévalut fut celle d'une sorte de réprobation morale prononcée par les +deux Chambres dans leurs adresses. + +[Note 275: Circulaire aux agents diplomatiques, en date du 2 janvier +1844.] + +À la Chambre des pairs, le programme arrêté à l'avance s'exécuta sans +aucune difficulté. L'adresse porta que «les pouvoirs de l'État, en +dédaignant les vaines démonstrations des factions vaincues, avaient +l'oeil sur leurs manoeuvres criminelles». Elle ajouta: «Le Roi a tenu +ses serments. Quel Français pourrait oublier ou trahir les siens?» On ne +pouvait se flatter que les choses se passassent aussi tranquillement au +Palais-Bourbon. Tout d'abord la commission, qui comptait sept +ministériels et deux opposants, eut, en rédigeant le projet d'adresse, +la main plus lourde que la commission de la Chambre des pairs. Elle +proposa la phrase suivante: «_La conscience publique flétrit de +coupables manifestations._» Quand, le 12 janvier 1844, le projet fut lu +à la Chambre, les expressions employées parurent choquantes et +exagérées. M. Guizot l'a reconnu lui-même plus tard, «le mot _flétrit_ +convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il +leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait +point au fait qu'on voulait ainsi qualifier;... c'était une de ces +expressions excessives et brutales par lesquelles les partis s'efforcent +quelquefois de décrier leurs adversaires et qui dépassent les sentiments +même hostiles qu'ils leur portent». Comment donc la commission +avait-elle été amenée à proposer une rédaction ainsi jugée par le +principal ministre? Le duc de Broglie va nous révéler le secret de la +coulisse, dans une lettre intime adressée, sur le moment, à son fils: +«La phrase de l'adresse, lui écrivait-il, dépasse toute mesure et va +plus loin que ses auteurs n'ont voulu. Le fait est que la commission a +d'abord été embarrassée de trouver un rapporteur; elle a hésité entre +Hébert et Saint-Marc Girardin. Tout compte fait, il a paru ridicule de +faire louer le gouvernement par son procureur général. Saint-Marc +Girardin n'a accepté qu'à son corps défendant; il a rédigé tellement +quellement la phrase, comme forcé et contraint; on en a été mécontent, +et l'un des représentants de la gauche dans la commission, M. Ducos, a +rédigé la phrase telle que tu la verras dans le journal, plutôt par goût +pour la déclamation que par une véritable intelligence de ce qu'il +faisait. Les conservateurs, qui craignaient avec raison de se voir +abandonnés par les autres, s'en sont emparés, et elle a passé à +l'unanimité[276].» + +[Note 276: Lettre du 13 janvier 1844. (_Documents inédits._)] + +Aussitôt la discussion générale de l'adresse ouverte, le 15 janvier +1844, M. Berryer demande la parole pour un fait personnel. On s'attend +que le lion va rugir, que le puissant orateur va répondre à la +«flétrissure», en foudroyant de son éloquence irritée les hommes et +les principes de la monarchie de Juillet. Son talent ne semble-t-il +pas particulièrement approprié à cette tâche? Il ne fait rien de +pareil. Au lieu de braver ses adversaires, on dirait qu'il cherche à +les désarmer. Renonçant à se porter accusateur, acceptant le rôle +d'accusé, il se renferme dans une défensive timide et embarrassée, +subtilise péniblement sur le serment, proteste de sa loyauté, se fait +honneur de ses efforts pour détourner son parti des moyens violents et +pour le convertir à l'opposition légale, affirme que, s'il est allé à +Londres, c'est «pour dire la vérité sur l'état du pays, la vérité sur +la ruine entière de tout ce qui, dans le passé, n'est que poussière et +qui ne peut pas se ranimer, la vérité sur la nécessité de ne rien +entreprendre désormais en France que par la volonté nationale». La +malveillance visible d'une grande partie de la Chambre, les murmures, +les interruptions, loin de lui être un coup de fouet, semblent le +déconcerter, et, un moment, on peut croire qu'il renoncera à continuer +son discours. Ce n'est pas le Berryer qu'on attendait. M. Guizot, au +contraire, se surpasse. Bref, nerveux, frappant de haut, dédaigneux +avec ironie ou avec une sorte de commisération plus mortifiante +encore, quelques instants lui suffisent pour l'exécution. Une fois +admis le point de vue auquel devait se placer un champion de la +monarchie de 1830 pour combattre celui de la légitimité, et ce point +de vue était naturellement celui de la Chambre, chaque coup portait. +Le succès du ministre est tel, que tous le reconnaissent, spectateurs +sans parti pris[277] ou même adversaires[278]. Quant aux amis du +cabinet, ils triomphent. «Je comptais t'envoyer un grand récit de la +défense héroïque des légitimistes à la tribune, écrit M. Doudan au +prince Albert de Broglie; mais comme il n'y a pas eu de défense, c'est +à peine si l'on peut en faire un magnifique récit. Pour M. Guizot, en +cette affaire, il a paru à tous ceux qui l'ont entendu, au comble de +la perfection, pour la gravité, la mesure, la hauteur et un certain +dédain superbe qui n'était pourtant pas blessant pour les +personnes[279].» + +[Note 277: M. Sainte-Beuve écrivait sur le moment: «M. Guizot a montré +la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété, +quelque chose de démosthénique et d'accompli.» (_Chroniques +parisiennes_, p. 177.)] + +[Note 278: Un historien démocratique, écho fidèle de l'opposition du +temps, M. Elias Regnault, dit à ce sujet: «Il faut l'avouer, M. Guizot +fit preuve d'une vigueur et d'une éloquence dignes du sujet et put, à +bon droit, s'enorgueillir d'une éclatante victoire.» (_Histoire de +huit ans_, t. II, p. 364.)] + +[Note 279: Lettre du 19 janvier 1844. (X. DOUDAN, _Mélanges et +Lettres_, t. II, p. 1.)] + +Si le vote pouvait suivre immédiatement, le ministère l'emporterait +haut la main. Mais on n'en est qu'à la discussion générale, et la +commission, maladroite en tout, a placé à la fin de l'adresse le +paragraphe sur la manifestation légitimiste; avant de l'aborder, il +faut donc débattre toutes les autres questions, notamment celle de +l'entente cordiale: plus de dix jours sont ainsi employés. Pendant ce +temps, un travail se fait dans les esprits. Plus on raisonne sur ce +mot _flétrit_, plus il paraît déplacé et excessif. La gauche, par +haine des «blancs», s'est montrée d'abord fort aise de les voir +durement traiter; d'ailleurs, la phrase en question a été imaginée par +l'un des siens, M. Ducos. Mais M. Thiers a discerné bientôt qu'en +venant au secours des légitimistes, l'opposition aurait chance de +faire échec au cabinet. Il le fait comprendre à M. Odilon Barrot, et, +sous leur impulsion, la gauche se retourne. Les mêmes gens qui, si la +rédaction de M. Ducos n'avait pas été agréée par le ministère, eussent +accusé celui-ci de connivence avec les carlistes, se mettent à lui +reprocher le projet de «flétrissure» comme un abus de pouvoir +parlementaire. Cette campagne n'est pas sans danger pour le cabinet, +d'autant que, parmi les conservateurs, plusieurs sont troublés. «Je +vois un grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot +_flétrir_, écrit M. Duchâtel à M. Guizot; Bignon est très inquiet et +hésite beaucoup; il m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres +membres qui repoussaient le mot.» Faut-il donc, du côté du +gouvernement, s'obstiner à une formule qui, après tout, vient de la +gauche et que les ministres ont, dès le début, jugée malheureuse? +Pourquoi ne pas la remplacer par une expression moins brutale, celle +de _réprouver_, par exemple? La commission s'y montre disposée et +prend même, par six voix contre trois, une délibération dans ce sens. +Mais d'autres conservateurs, sans défendre en soi le mot critiqué, +parfois même en le regrettant, soutiennent qu'il est trop tard pour +changer de front, qu'au point où l'on est, toute modification paraîtra +une faiblesse dont triompheront les légitimistes et leurs alliés de +gauche; que mieux vaut donc, comme ils disent, «livrer combat +carrément». Tel est l'avis du Roi, toujours fort animé contre les +pèlerins de Belgrave square. Il y amène ses ministres et, par eux, +pèse sur la commission. Celle-ci renonce à corriger le mot _flétrir_, +et il est convenu que le cabinet s'engagera à fond pour le faire voter +par la Chambre. + +Ces tâtonnements, qui sont connus du public, sont un fâcheux préambule +à la discussion du paragraphe; ils ne sont pas de nature à affaiblir +les objections faites au projet d'adresse, ni à décourager les +adversaires. La gauche compte d'ailleurs que, cette fois, M. Berryer +jouera mieux sa partie. Elle ne lui épargne pas ses conseils. Depuis +plusieurs semaines, ses journaux ne se lassent pas de lui répéter: +«Surtout n'oubliez pas le voyage à Gand!» On sait à quel incident il +est ainsi fait allusion. Vers la fin des Cent-Jours, les royalistes +constitutionnels, groupés autour de M. Royer-Collard, jugeant la chute +de Napoléon inévitable, mais inquiets des efforts faits pour ramener +Louis XVIII aux idées d'ancien régime, avaient chargé M. Guizot de se +rendre à Gand auprès du Roi et de lui faire connaître sans réserve +leur pensée sur l'état des affaires, sur la nécessité de maintenir le +gouvernement constitutionnel, d'accepter la société moderne et +particulièrement d'éloigner M. de Blacas. Parti de Paris le 23 mai +1815, M. Guizot était demeuré à Gand jusqu'après Waterloo, et n'était +rentré en France qu'avec la royauté. Bien des fois, depuis 1830, ses +adversaires politiques lui ont jeté à la tête ce voyage. Quand, par ce +moyen, la gauche cherchait à envelopper le chef des doctrinaires dans +l'impopularité alors attachée au parti légitimiste, quand elle tâchait +de faire de lui une sorte d'émigré trahissant la France pour servir le +Roi, elle était dans son rôle. Mais il était interdit à un partisan de +la branche aînée des Bourbons d'user d'une pareille arme. M. Berryer +ne pouvait l'ignorer, et c'est sans doute par l'effet de ce scrupule, +de cette pudeur, que, dans son premier discours, il n'a pas fait le +rappel conseillé, attendu par la gauche[280]. Celle-ci en a été +désappointée, et elle l'a fait sentir à l'orateur, en ne le soutenant +pas contre la malveillance et les murmures de la majorité. Le +trouvera-t-elle, dans le second débat, plus docile à ses incitations? + +[Note 280: M. Duvergier de Hauranne, ordinairement bien au courant de +ce qui se passait dans les coulisses parlementaires, donne, dans ses +_Notes inédites_, une explication assez étrange du silence de M. +Berryer. À l'entendre, M. Guizot avait fait avertir M. Berryer qu'il +avait entre les mains une lettre fort compromettante, écrite par lui +en 1831 ou 1832 et saisie dans les papiers d'un conspirateur vendéen. +Si M. Berryer prononçait le mot de Gand, cette lettre serait lue. +C'est devant cette menace qu'il s'était arrêté. Mais alors, pourquoi +la lettre n'a-t-elle pas été lue lors du second débat, quand M. +Berryer s'est décidé à parler de Gand? M. Duvergier de Hauranne +suppose qu'au milieu du tumulte, M. Guizot, troublé, ne pensa plus à +la lettre. Ce récit paraît peu vraisemblable.] + +Commencée le 26 janvier 1844, la délibération sur le paragraphe +relatif à la flétrissure se traîne d'abord assez languissante. +Plusieurs orateurs légitimistes prennent la parole, entre autres M. +Berryer qui refait, sans plus de succès, une dissertation embarrassée +sur le serment, mais qui ne souffle pas mot du voyage à Gand. M. +Duchâtel et M. Guizot leur répondent. On pouvait croire tout fini, +quand M. Berryer, irrité des duretés dites à son parti, et peut-être +dépité de n'avoir pas fait jusqu'alors meilleure figure, reparaît à la +tribune. «Je ne reporterai pas mes souvenirs sur d'autres temps, +dit-il; je ne me demande pas ce qu'ont fait les hommes qui viennent +aujourd'hui dire qu'on a perdu la moralité politique.» La gauche, tout +heureuse de voir M. Berryer venir enfin là où elle l'attendait depuis +le premier jour, sort de la réserve froide où elle s'est renfermée +jusqu'alors: elle applaudit l'orateur, l'encourage, le pousse: «C'est +cela, lui crie-t-elle; très bien! très bien!» Et, de sa voix tonnante, +M. de la Rochejaquelein l'excite à «dire tout». M. Berryer y est +décidé; ses scrupules ont disparu devant le désir de vengeance qui +l'anime. Après avoir soutenu que la moralité politique n'est pas +violée quand, «en pleine paix», on va saluer en exil un prince +malheureux et lui dire: «Laissez la France en paix», il ajoute: «Et +c'est nous qu'on vient accuser d'avoir trahi les devoirs de citoyen! +Je le demande, si nous étions allés aux portes de la France, devant +l'Europe assemblée en armes, porter, quoi? des conseils politiques, +aurions-nous manqué à la moralité politique? Vous ne le pensez pas. +Vous vous en êtes glorifié... Ma conscience proteste, elle proteste +par le parallèle. Attendais-je donc des désastres pour faire triompher +mes conseils par leur lien douloureux?...» + +Au premier mot rappelant le voyage de Gand, M. Guizot a demandé la +parole. Une tactique semble s'imposer à lui, celle qu'il suit toutes +les fois qu'on lui oppose les souvenirs de la coalition: il doit se +refuser hautement à une diversion arrangée d'avance pour déplacer le +débat et pour renverser les rôles. Il y est d'autant plus fondé que, +déjà plusieurs fois et notamment au début du ministère, dans la séance +du 25 novembre 1840, il s'est expliqué sur sa conduite en 1815 et l'a +fait à la satisfaction de la Chambre. Tel est le conseil que lui ont +donné très résolument ses collègues, aussitôt qu'ils ont eu vent de ce +qui se préparait. Mais le ministre des affaires étrangères répugnait à +ce qui lui paraissait une lâcheté: confiant dans ses forces et se +flattant d'en finir, une fois pour toutes, avec une accusation sans +cesse renouvelée, il est arrivé à la Chambre, résolu à accepter le +débat si ses adversaires le soulèvent[281]. + +[Note 281: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._ Ce dernier +dit tenir ces détails de M. Vitet, ami du ministre.] + +Aussitôt donc que M. Berryer a cessé de parler, M. Guizot quitte son +banc et se dirige lentement vers la tribune. Tous les yeux sont fixés +sur lui. Dans l'attente d'une scène prévue, chacun garde un silence +profond. L'exorde indique bien que le ministre ne se dérobe pas. +«Messieurs, dit-il, je commencerai par vider un incident tout +personnel (_sensation_), qui ne regarde ni le gouvernement du Roi, ni +le cabinet actuel, ni le ministre des affaires étrangères, qui regarde +M. Guizot personnellement.» Mais à peine, pour commencer ses +explications, prononce-t-il ces mots: «Vous le savez, je suis allé à +Gand...» qu'une clameur effroyable s'élève. La gauche feint de ne +pouvoir entendre un homme avouer une telle infamie. M. Guizot ne se +trouble pas. S'appuyant sur son coude et regardant fixement ses +adversaires, il reprend d'une voix assurée qui scande chaque syllabe: +«Je suis allé à Gand.» Les interrupteurs, furieux de se voir bravés, +reviennent à la charge, plus bruyants encore. Et la même scène se +répète plusieurs fois de suite, sans qu'on fasse reculer le ministre, +mais aussi sans qu'il puisse avancer d'un pas. Parle-t-il de liberté, +de justice? essaye-t-il de faire honte à l'assemblée de son +intolérance et de son désordre? C'est en vain. Dès qu'il reprend sa +phrase: «Je suis allé à Gand», il se heurte au parti pris de clameur: +clameur confuse, brutale, grossière, mêlée d'insultes et d'invectives, +où dominent les mots de «traître» et de «trahison». Presque tous les +membres de la gauche, debout, le poing tendu, l'injure aux lèvres, +ivres de tapage et de violence, font leur partie dans ce hideux +concert. Des légitimistes se joignent à eux, comme s'ils ne voulaient +pas laisser oublier que c'est un des leurs qui a provoqué ce tumulte: +du haut de son royalisme d'alors, M. de la Rochejaquelein est l'un des +plus ardents à s'indigner contre le mauvais Français qui avait osé, en +1815, se mettre du côté du Roi contre Napoléon, et il ajoute à ce +reproche, si étrange dans sa bouche, une calomnie, sortie on ne sait +d'où, sur la part qu'aurait prise M. Guizot «à la sanglante réaction +et aux atrocités de 1815». Le public des tribunes se mêle au tumulte. +On se croirait revenu à quelque séance de la Convention, et c'est à se +demander si la proscription et l'échafaud ne sont pas la conclusion +logique de telles violences de paroles et de gestes. Mais non,--et ce +n'est pas ce qu'il y a de moins répugnant et de moins méprisable,--on +n'est pas en face d'une véritable colère, d'une explosion spontanée et +imprévue: c'est une colère à froid, une explosion volontaire, une +comédie arrangée à l'avance. «Si nous ne pouvons vaincre M. Guizot, +dit l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» À côté des acteurs de +la gauche, les spectateurs du centre gauche: M. Thiers et ses amis +assistent à cette scène, muets, immobiles, sans rien faire pour +l'arrêter, espérant en recueillir le profit, toutefois ne laissant pas +que d'être gênés et un peu honteux du tour qu'elle prend. Sur les +bancs de la majorité, on est sans doute indigné et dégoûté; mais, au +premier moment, on est peut-être encore plus abasourdi et intimidé: il +semble qu'on hésite à prendre trop ouvertement parti pour un homme en +butte à de telles imprécations. Quant au président de la Chambre, +l'énergie et la présence d'esprit lui ont manqué dès le début; il est +visiblement débordé et impuissant. M. Guizot est donc à peu près seul +en face de cette émeute d'une nouvelle sorte, pâle, les lèvres +contractées, brisé de fatigue, mais la tête haute, tenant ses +insulteurs sous la flamme d'un regard que rien ne peut faire baisser. +«Ces interruptions me ralentiront, dit-il, mais ne m'empêcheront pas +de dire ce que je pense.» Ou encore: «Je suis obligé de répéter +qu'aucune interruption, aucun murmure ne m'empêchera d'aller jusqu'au +bout.» Et plus loin: «Messieurs, on peut épuiser mes forces, mais j'ai +l'honneur de vous assurer qu'on n'épuisera pas mon courage.» À un +député de l'opposition modérée, M. Dubois, qui lui dit avec une +émotion compatissante: «Reposez-vous, reprenez haleine», il répond: +«Quand je défends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable.» + +Qui donc va l'emporter dans cet étrange duel d'un contre cent? Voilà +déjà une heure et demie que l'orateur est aux prises avec cette meute +de hurleurs[282]. C'est la meute qui se lasse la première. La ténacité +intrépide finit par avoir raison de la violence tumultueuse. M. Guizot +contraint la gauche à entendre, phrase par phrase, l'explication de sa +conduite en 1815. Il est d'ailleurs maintenant mieux soutenu; les +députés du centre, rassurés par son énergie, ne craignent plus de lui +témoigner ouvertement leur sympathie. Aussi l'accusé de tout à l'heure +ne se contente-t-il plus de se justifier; il prend à son tour +l'offensive et porte à ceux qui l'assaillent des coups qui les font +reculer avec des cris de douleur et de rage. «Ne croyez pas, leur +dit-il, que lorsque j'ai été porter à Louis XVIII les conseils de la +monarchie constitutionnelle, ne croyez pas que je n'aie pas pressenti +vos paroles, vos murmures, vos colères. Je les ai pressentis, je les +ai acceptés d'avance et je les surmonterai, car j'ai mon pays avec +moi. (_Bruyantes réclamations à gauche. Vive adhésion au centre._) +J'ai mon pays avec moi. (_Oui! oui! Non! non!--Se tournant vers la +gauche:_) Avez-vous jamais eu, vous qui poussez de pareilles clameurs, +avez-vous jamais eu l'assentiment du pays, vous, vos opinions, vos +pratiques? (_Exclamations à gauche. Au centre: Jamais! jamais!_) +N'êtes-vous pas armés, depuis vingt-cinq ans, de toutes les forces de +ce gouvernement dont je parle? N'êtes-vous pas en possession de toutes +ces libertés? Comment avez-vous su vous en servir? (_Violentes +réclamations à gauche._) Les avez-vous fait tourner à la gloire et au +repos du pays? Est-ce par vous que le pays a vu son gouvernement +fondé? Est-ce par vous que le pays a vu ses libertés mises en +pratique? (_Approbation au centre._)... Vous n'avez jamais su fonder +ni un pouvoir ni une liberté. (_Vives réclamations à gauche._) Vous +avez toujours perdu... (_nouvelles réclamations_), vous avez toujours +perdu et les libertés et les pouvoirs.» Puis, quand il a dit tout ce +qu'il voulait dire, sur le point de descendre de la tribune, le +ministre rassemble ce qui lui reste, après en avoir tant dépensé, +d'énergie, de fierté, de mépris, et il jette à ses adversaires cette +phrase célèbre et terrible: «Quant aux injures, aux calomnies, aux +colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on +voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.» + +[Note 282: M. Doudan écrivait le surlendemain: «Ceux qui ont assisté à +ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait à une meute de chiens +de bouchers comme l'élite de l'opposition hurlant contre M. Guizot.» +(_Mélanges et Lettres_, t. II, p. 3.)] + +Après une telle scène, la suite du débat ne pouvait beaucoup fixer +l'attention: on entend successivement M. Odilon Barrot qui, pour +récompenser M. Berryer d'avoir enfin parlé du voyage de Gand, combat +la «flétrissure», et le ministre des affaires étrangères, qui trouve +la force de remonter une troisième fois à la tribune pour «adjurer» la +majorité d'adopter le paragraphe proposé par la commission. +L'assemblée, encore tout agitée du long orage qu'elle vient de +traverser, se sépare, en renvoyant le vote au lendemain. + +M. Guizot quitte la Chambre, le corps épuisé[283], mais l'âme +satisfaite. Le Roi lui écrit: «Je veux vous témoigner combien j'ai +souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui s'est passé et +combien j'ai admiré l'attitude que vous avez si noblement maintenue... +Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout cela ne pourrait +qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de votre ministère +et à la confiance que vous m'inspirez[284].» Dans le public, beaucoup +de gens partagent le sentiment du Roi; des personnes étrangères à la +Chambre, la plupart inconnues de M. Guizot, se réuniront et feront +frapper une médaille où le ministre est représenté à la tribune, +tenant tête au tumulte. La gauche est loin d'avoir les mêmes raisons +de fierté que le ministre. Vainement cherche-t-elle à présenter ce +tumulte comme un sublime mouvement de justice nationale, et, affectant +une joie féroce, montre-t-elle M. Guizot écrasé sous l'indignation +publique et sous ses propres remords, elle ne peut se dissimuler que +sa conduite inspire un dégoût presque universel; elle s'est +déshonorée, elle a discrédité le régime parlementaire dont elle se +prétendait le champion, et cela en pure perte, sans avoir retiré le +profit misérable qu'elle attendait de sa violence, sans avoir pu +briser le courage ni seulement étouffer la parole de son adversaire. +Quant aux légitimistes et à M. Berryer entre autres, ont-ils lieu +d'être plus contents de soi? Ont-ils conscience de s'être défendus par +des moyens dignes de leur cause? Ils se sont trouvés hors d'état de +rien répondre, lorsque M. Guizot a montré, avec une ironie +dédaigneuse, «ces hommes de la Restauration se faisant une arme contre +lui de ce qu'il avait été s'entretenir avec Louis XVIII». En ameutant +l'opinion contre le royalisme de 1815, pour faire diversion à leurs +embarras du moment, n'ont-ils pas travaillé contre leur propre parti? + +[Note 283: En rentrant chez lui, M. Guizot se coucha et dormit douze +heures de suite. (_Journal inédit du baron de Viel-Castel._)] + +[Note 284: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 73.] + +Il semble donc, au soir de cette chaude bataille, que l'avantage soit +au ministère. Et cependant, celui-ci n'attend pas sans inquiétude le +vote du lendemain. Le courage déployé par M. Guizot ne fait pas que +l'adresse ait raison de _flétrir_ les pèlerins de Belgrave square. +Parmi les députés de la majorité, plusieurs demeurent troublés, non +seulement par scrupule de conscience, mais par préoccupation d'intérêt +personnel; ils désirent ménager le parti légitimiste, soit parce +qu'ils ont besoin, dans leurs circonscriptions électorales, de +l'appoint des voix de droite, soit parce qu'ils ont de ce côté leurs +relations de famille ou de société. Bien que le ministre ait fini par +avoir le dessus, la violence même du tumulte a laissé un certain émoi +parmi les conservateurs; ceux qui se piquent d'être des «bleus» +demeurent, en dépit de toutes les explications, gênés par cette +histoire du voyage à Gand[285]; les timides hésitent à braver des +passions aussi échauffées. On en est donc à se demander si le cabinet +ne va pas perdre, dans cette affaire secondaire, le fruit de toutes +les victoires qu'il vient de remporter dans les grandes questions +politiques. + +[Note 285: «La scène faite à M. Guizot, lisons-nous dans une lettre du +duc de Broglie, a augmenté, auprès des connaisseurs, sa réputation +d'intrépidité et de talent; mais pour le gros même de la majorité, il +reste quelque chose de pénible, des imputations, des vociférations, +des menaces. Le souvenir de Gand n'est bon à remuer auprès de +personne, et, malgré l'éclat de la résistance, j'aurais préféré, tout +compte fait, qu'au lieu de faire avaler goutte à goutte toute cette +histoire à la minorité furieuse, M. Guizot se fût borné à dénoncer la +scène comme une scène préparée et arrangée, et qu'il eût refusé d'y +jouer un rôle.» (_Documents inédits._)] + +À la séance suivante, le 27 janvier, la Chambre se trouve en face +d'un amendement présenté par la gauche pour substituer le mot: +_réprouve_ au mot: _flétrit_. Bien que les légitimistes s'abstiennent +et que le groupe Dufaure vote contre, cet amendement n'est rejeté +qu'après deux épreuves douteuses. L'ensemble de l'adresse, mis +aussitôt après aux voix, est adopté par 220 voix contre 190. Il semble +donc que, par ce dernier vote, la majorité ait un peu repris de son +assiette. Toutefois, il reste du malaise. «La victoire a été +remportée, écrit le duc de Broglie à son fils, mais elle a coûté cher; +on a laissé du monde sur le champ de bataille; il a fallu emprunter le +secours de quelques auxiliaires ennemis ou douteux. Tous ceux qui ont +bien voté sont sortis tristes et mécontents, convenant que, dans la +situation, il n'y avait rien de mieux à faire, mais soucieux et avec +de l'humeur[286].» + +[Note 286: _Documents inédits._] + +Le gouvernement a-t-il du moins atteint son but? Cette «flétrissure», +si chèrement achetée, produit-elle l'effet moral qu'il en attendait? À +la suite du vote de la Chambre, les cinq députés «flétris» envoient +leur démission, comme «une protestation, disent-ils, non contre un +langage injurieux qui ne saurait les atteindre, mais contre la +violence qui leur est faite au mépris de leurs droits». Quelques +semaines plus tard, ils sont tous réélus, grâce à l'appui qui leur est +ouvertement donné par la gauche, et ils rentrent à la Chambre, +acclamés triomphalement par les journaux de leur parti. + +Ce n'est pas le seul épilogue désagréable de cette affaire. Parmi les +députés conservateurs qui n'avaient pas voté la flétrissure, était M. +de Salvandy, alors vice-président de la Chambre et ambassadeur à +Turin. Royaliste libéral sous la Restauration, il s'était très +nettement rallié à la monarchie de Juillet, mais avait eu soin de +demeurer en bons rapports personnels avec la société légitimiste. Son +vote causa une grande irritation aux Tuileries. Quand il y accompagna, +en sa qualité de vice-président, la députation chargée de porter +l'adresse, le Roi, qui ne savait pas toujours se contenir, ne +répondit pas à son salut et, l'entraînant dans un salon voisin, lui +exprima vivement son mécontentement; les éclats de sa voix arrivaient +jusqu'aux députés qui, tout interloqués de cette scène, attendaient +qu'on leur rendît leur vice-président. L'incident fit du bruit dans le +monde parlementaire. M. de Salvandy donna sa démission d'ambassadeur, +et le comité directeur de l'opposition[287], ne reculant pas devant le +scandale d'une mise en cause du Roi, le cherchant au contraire, décida +de porter l'incident à la tribune. M. Thiers offrit de s'en charger +lui-même, à la grande surprise, mais aussi à la grande joie de ses +alliés. Voulait-il ainsi se faire pardonner par la gauche son zèle +monarchique dans l'affaire de la régence, et sa bouderie de dix-huit +mois? Ce fut le 22 février 1844, au cours du débat engagé sur une +nouvelle proposition de réforme parlementaire, qu'il souleva la +question. Il ne garda aucun ménagement. Faisant allusion aux paroles +de blâme qui avaient déterminé M. de Salvandy à donner sa démission +d'ambassadeur, il demanda de qui elles émanaient. «Dans ma conviction, +répondit-il, ce n'est pas un ministre qui a dit ces paroles. Toute la +question est là.» Il concluait que «sous l'administration actuelle, se +passaient des actes non rigoureusement conformes aux règles +constitutionnelles», et ce désordre lui paraissait assez fréquent pour +qu'il jugeât nécessaire «d'en prendre acte devant la Chambre et le +pays». «On se demandera, ajoutait-il, comment nous, qui nous piquons +d'appartenir à l'opposition modérée, nous venons nous mêler à la +discussion d'un tel incident... Notre conduite est le résultat de deux +résolutions invariables... Nous sommes résolus à maintenir le +gouvernement... mais aussi à le contenir dans la rigueur des règles +constitutionnelles. Il n'y a pas un esprit élevé parmi nous qui +voulût se prêter à une vaine comédie constitutionnelle qui ne +cacherait en réalité que la domination d'un pouvoir sur les autres. La +France a eu beaucoup de gouvernements. Elle a eu, sous l'Empire, le +gouvernement du génie; elle a eu, sous la Restauration, le +gouvernement des traditions. L'un et l'autre ont fini dans les abîmes; +mais l'un et l'autre avaient leur prestige. Nous avons aujourd'hui un +gouvernement nouveau; ce gouvernement ne peut avoir qu'un prestige, +c'est de réaliser dans sa vérité le gouvernement représentatif que la +France poursuit depuis cinquante ans.» M. Guizot, évidemment gêné par +le tort que s'était donné le Roi, répondit brièvement; il protesta +contre des attaques inconstitutionnelles qui visaient plus haut que le +cabinet, assuma la pleine responsabilité de ce qui avait été fait, et +indiqua que les moyens ne manquaient pas à la Chambre, si elle le +jugeait à propos, de mettre en action cette responsabilité. +L'opposition ne releva pas ce défi; l'incident fut clos, et la +proposition de réforme écartée à une assez forte majorité. L'effet de +ce débat n'en fut pas moins fâcheux. Il n'avait pu être indifférent de +voir un ancien président du conseil, l'un des hommes les plus +considérables du régime, dénoncer le Roi au pays, porter contre lui +cette accusation de pouvoir personnel, sous laquelle avait déjà +succombé Charles X, et au moyen de laquelle les révolutionnaires +cherchaient depuis longtemps à renverser Louis-Philippe. La monarchie +ne sortait pas de là sans quelque atteinte. + +[Note 287: Ce comité, qui venait d'être constitué sous le nom de +conseil des Dix, se composait, pour la gauche, de MM. Odilon Barrot, +de Beaumont, de Tocqueville, Abbatucci, Havin; pour le centre gauche, +de MM. Thiers, de Rémusat, Vivien, Billault, Duvergier de Hauranne. Il +se concertait, au besoin, avec les deux délégués de l'extrême gauche, +MM. Garnier-Pagès et Carnot. (_Notes inédites de M. Duvergier de +Hauranne._)] + +Il était donc écrit que jusqu'à la fin, dans cette affaire, tout +tournerait mal pour le gouvernement. L'impression que l'entrevue d'Eu +et l'établissement de l'entente cordiale avaient donnée de l'adresse +et du bonheur du cabinet, s'en trouvait un peu altérée. Au lendemain +du jour où elle avait été conviée à se féliciter de l'affermissement +de la paix au dehors, l'opinion éprouvait quelque ennui et quelque +trouble de voir qu'à l'intérieur, au contraire, la guerre sévissait +plus violente que jamais entre les partis. Les amis de M. Guizot ne +pouvaient se dissimuler ce malaise des esprits. «Ces incidents, +écrivait l'un deux, ont rendu la situation générale non pas +précisément grave, mais pénible, embarrassée, fausse à plusieurs +égards, tandis qu'il y a quelques semaines, elle paraissait forte et +brillante. Le ministère, le gouvernement même ont été évidemment +affaiblis par le peu d'habileté ou de puissance qu'ils ont montré pour +diriger la marche de cette question, par l'irritation qu'elle a +ranimée entre les partis[288].» + +[Note 288: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +Heureux encore si l'on en eût été quitte pour un malaise momentané. +Mais les conséquences devaient être plus graves et plus durables. Si +impuissants et impopulaires que parussent les légitimistes quand ils +se trouvaient, comme après 1830, séparés des libéraux du centre droit, +ils n'en étaient pas moins, suivant une parole déjà citée de M. Renan, +«l'assise indispensable de toute fondation politique en France». Privé +de cet élément, le parti conservateur était incomplet, affaibli, +rabaissé, découronné. Aussi avons-nous dû plusieurs fois signaler, +dans l'hostilité originelle des hommes de droite, l'une des faiblesses +du gouvernement de Juillet[289]. Le temps seul,--et un long +temps,--était capable d'éteindre cette hostilité. On pouvait aider, +accélérer cette oeuvre du temps. S'il y avait, parmi les anciens +royalistes, des irréconciliables, il en était d'autres d'un caractère +moins absolu; et puis, là même où les pères étaient difficiles à +ramener, ne restait-il pas une chance de s'entendre avec les fils? En +fait, à mesure que s'éloignaient les souvenirs irritants de 1830, que +le gouvernement se montrait adversaire plus décidé de la révolution, +et que l'intérêt conservateur apparaissait plus évidemment lié au +maintien de la monarchie nouvelle, celle-ci gagnait, sinon chez les +royalistes militants, du moins autour d'eux. Ce rapprochement, déjà +visible sous le ministère de M. Molé, qui y avait personnellement +travaillé, était devenu plus marqué encore depuis le 29 octobre 1840. +Or, voici qu'un mot dans une adresse, mot facile à éviter et au fond +blâmé par le gouvernement, venait arrêter ce précieux mouvement et +faisait perdre en quelques jours une partie du terrain gagné en +plusieurs années. Aussitôt toutes les vieilles blessures, qui +commençaient à se cicatriser, furent rouvertes. Au lendemain même de +ces scènes parlementaires, un ami de la monarchie de Juillet notait +sur son journal intime: «Cette discussion a jeté entre les partis une +irritation telle, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis plusieurs +années, et elle menace de nous ramener aux époques où les rapports +mêmes de société étaient devenus impossibles entre les personnes +d'opinions diverses. Non seulement les légitimistes modérés, mais +beaucoup d'hommes qui, ayant jadis appartenu à ce parti, s'étaient peu +à peu rapprochés du gouvernement, montrent une véritable exaspération +et semblent croire de leur honneur de ressentir fortement l'outrage +adressé à leurs parents ou amis[290].» Quelques jours plus tard, un de +nos ambassadeurs, M. de Sainte-Aulaire, écrivait à M. de Barante: «Je +ne pense pas que vous soyez retenu par le charme de nos salons. On +m'écrit que tous les fauteuils y sont rembourrés d'épines. Tout cela +m'afflige fort; je n'y vois plus d'issue. Le bail des haines +politiques est renouvelé pour trente ans[291].» Entre tous les hommes +d'État du gouvernement de 1830, M. Guizot était le dernier dont on eût +attendu une telle faute. Il semblait mieux préparé et plus intéressé +que tout autre à l'éviter. S'étant donné pour tâche de corriger +l'origine révolutionnaire du gouvernement, il était conduit, par la +direction habituelle de ses idées, à comprendre la force sociale du +parti légitimiste et l'avantage de son concours. Attaqué avec +acharnement par la coalition de tous les partis de gauche, il sentait +la nécessité d'y opposer la coalition de tous les conservateurs. +N'était-ce donc pas une étrange inconséquence que celle qui lui +faisait, dans ce cas particulier, aller au rebours de sa politique +générale? Il cherchera plus tard à en effacer les traces, par des +avances publiques aux royalistes[292]; mais, en semblable matière, le +mal se fait plus vite qu'il ne se guérit; les ressentiments +subsistèrent, et si, le 24 février 1848, la haine des légitimistes +contre la monarchie de Juillet est apparue encore si vivace, c'est +qu'en janvier 1844, elle avait été rajeunie et ranimée par l'incident, +nous allions dire par l'accident de la «flétrissure». + +[Note 289: Voy. entre autres liv. II, ch. VIII, § V.] + +[Note 290: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +[Note 291: Lettre du 6 février 1844. (_Documents inédits._)] + +[Note 292: Ainsi M. Guizot dira, deux ans plus tard, le 28 mai 1846, +en pleine Chambre des députés: «Nous avons beaucoup d'estime pour la +plupart des hommes qui composent le parti légitimiste; nous faisons +grand cas de leur position sociale, des idées et des sentiments qui +les animent... C'est notre désir que l'ensemble de notre politique, +l'état de notre pays, l'empire de nos institutions rallient +successivement tout ce qu'il y a d'éclairé, d'honorable et de +considérable dans cette portion de la société française.»] + + + + +CHAPITRE V + +BUGEAUD ET ABD EL-KADER. + +(1840-1844.) + + I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le + maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses + médiocres résultats.--II. Débats à la Chambre des députés. Idées + exprimées par le général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer + gouverneur de l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est + faite par le ministère du 29 octobre.--III. Antécédents et + portrait du général Bugeaud.--IV. Système de guerre que le + nouveau gouverneur veut appliquer en Afrique et qu'il a proclamé + à l'avance.--V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie. + Changarnier. La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la + division d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud.--VI. Le + gouverneur entre tout de suite en campagne, au printemps de 1841. + Occupation de Mascara et destruction des établissements d'Abd + el-Kader.--VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de + l'automne de 1841.--VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa + campagne d'hiver autour de cette ville. Les résultats obtenus. + Bugeaud défend La Moricière contre les bureaux du ministère de la + guerre. Bedeau à Tlemcen.--IX. Le sergent Blandan. Expédition du + Chélif au printemps de 1842 et soumission des montagnes entourant + la Métidja. La Moricière continue ses opérations autour de + Mascara.--X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et + l'Oued-Fodda. Grands résultats de l'année 1842.--XI. Retour + offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au commencement de + 1843. Fondation d'Orléansville.--XII. La smala. Le duc d'Aumale. + Surprise et dispersion de la smala. Effet produit.--XIII. Bugeaud + est nommé maréchal. Ses difficultés avec le général + Changarnier.--XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du + Maroc.--XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux + arabes. La colonisation.--XVI. L'Algérie et le parlement. + Rapports du gouverneur avec M. Guizot et avec le maréchal Soult. + Bugeaud et la presse.--XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la + conquête. Ses lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie + a-t-elle été profitable à notre éducation militaire? + + +I + +Un jour, en janvier 1842, comme les orateurs de l'opposition +dénonçaient l'«abaissement», la «pusillanimité» de la politique +extérieure, et reprochaient au gouvernement de Juillet de n'avoir fait +aucune conquête: «Cela est faux, s'écria M. Guizot; vous êtes engagés, +depuis dix ans, dans la conquête d'un grand territoire. La guerre +d'Afrique est une conquête à laquelle vous travaillez tous les +jours... Consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de +conquête et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils +diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France +comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup, un +jour, son influence et son poids en Europe.» En effet, de même que la +prise d'Alger avait été l'oeuvre de la Restauration, la soumission de +l'Algérie fut celle de la monarchie de 1830 et spécialement de ce +ministère du 29 octobre, si facilement accusé de manquer de toute +énergie belliqueuse. Guerre d'un caractère particulier, qu'on peut +bien qualifier de grande guerre, si l'on considère l'importance des +armées mises en campagne, le nombre des morts et le chiffre des +dépenses[293]; mais, en même temps, guerre locale, sans contre-coup en +Europe, ne mettant pas en péril la paix du monde, bien plus, +impliquant l'existence et le maintien de cette paix, car le +gouvernement qui n'en eût pas été assuré, aurait été étrangement +téméraire de se lancer dans une pareille entreprise et, suivant +l'expression du maréchal Bugeaud, de «grever, pour tant d'années, +d'une aussi lourde hypothèque, son armée et ses finances[294]». «Je +suis frappé, écrivait M. Guizot le 18 octobre 1842, de la nécessité +d'agir en Afrique, pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est +l'affaire de nos temps de loisir[295].» + +[Note 293: Un milliard de 1830 à 1848: soit 323 millions de 1830 à +1841, et, de 1841 à 1848, environ 100 millions par an.] + +[Note 294: Lettre du maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, en date du 28 +septembre 1845. (_Documents inédits._)] + +[Note 295: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 141.] + +Pour comprendre ce que fut l'oeuvre du ministère du 29 octobre en +Algérie, il faut remonter un peu en arrière et reprendre l'exposé des +affaires de cette région à la fin de 1839, au moment où allait +recommencer avec Abd el-Kader la guerre un moment suspendue par le +traité de la Tafna[296]. Dès le milieu de cette année, tous les +indices révélaient une crise imminente, et il était manifeste que la +paix boiteuse, subsistant depuis deux ans, ne durerait plus longtemps. +L'émir avait son parti arrêté. Le 3 juillet 1839, il avait fait +décider en principe la guerre sainte par l'assemblée des grands, se +réservant de la déclarer au moment qu'il jugerait convenable; puis il +avait employé août et septembre à parcourir les tribus, excitant les +esprits et amassant de l'argent. Soucieux de ne pas paraître provoquer +la rupture, il attendait un prétexte. Le maréchal Valée le lui fournit +à la fin d'octobre, par l'expédition des Portes de Fer. + +[Note 296: Sur les événements d'Algérie de 1830 à 1839, voir tome III, +ch. X.] + +Depuis longtemps, le gouverneur désirait établir une communication par +terre entre la province de Constantine et Alger. Impossible de suivre +l'ancienne voie romaine qui passait au sud, dans les États de l'émir; +il fallait donc chercher un chemin plus au nord, au milieu des tribus +kabyles, dans le pâté montagneux du Djurdjura. Là, une seule fissure +se présentait, celle du Biban ou des Portes de Fer, de tel renom, que +les Turcs ne s'y étaient jamais aventurés. Le maréchal Valée n'hésita +pas à y lancer une colonne légère de 2,500 hommes d'élite, sous les +ordres du duc d'Orléans. Elle devait se diriger à vol d'oiseau de +Sétif à Alger, à travers un pays absolument inconnu et affreusement +tourmenté, en passant à gué plusieurs rivières qu'une seule nuit de +pluie pouvait rendre infranchissables. Grâce au secret gardé, à la +rapidité de la marche, à la vigueur des troupes, à l'audace heureuse +du commandement, la colonne, partie, le 18 octobre 1839, de Mila près +de Constantine, arriva saine et sauve à Alger, quinze jours après. +Elle en avait été quitte pour quelques escarmouches avec Ben-Salem, +lieutenant d'Abd el-Kader. Mais on avait eu plus de bonheur que de +prudence. Les Portes de Fer avaient été trouvées plus dangereuses +encore qu'on ne s'y attendait: c'était une gorge de quinze à vingt +mètres de largeur, entre deux murailles à pic, hautes de cent à deux +cents mètres, en quelque sorte crénelées pour la fusillade; et ce +défilé se prolongeait pendant 6 kilomètres. Il fallut sept heures pour +le franchir. Chacun se rendait compte qu'une poignée d'hommes eût pu +tout arrêter. Un orage éclata quelques heures après le passage; s'il +fût arrivé plus tôt, l'armée était noyée entre les rochers. Aussi, +l'un des résultats les plus clairs de cette hasardeuse expédition +fut-il de nous convaincre qu'il fallait chercher ailleurs la +communication militaire entre les deux provinces. + +«Louanges à Dieu, s'écria Abd el-Kader en apprenant les nouvelles du +Biban, l'infidèle s'est chargé de rompre la paix; à nous de lui +montrer que nous ne craignons pas la guerre.» Aussitôt il envoya +partout l'ordre de prendre les armes. Le 20 novembre 1839, au jour +fixé par lui, Arabes et Kabyles se précipitaient comme une trombe +dévastatrice sur la plaine de la Métidja. En un moment, les fermes +européennes qui commençaient à s'y établir étaient détruites, les +colons mis en fuite ou massacrés, les tribus alliées de la France +razziées et décimées. Malgré tant d'indices qui eussent dû le mettre +en éveil, le gouverneur général fut absolument surpris et se trouva +hors d'état de chasser les envahisseurs. Ses troupes étaient +dispersées et immobilisées dans les postes qu'il avait partout +multipliés et qui n'avaient servi à rien contre l'invasion. Les +premiers détachements, trop faibles en nombre, qui se hasardèrent à en +sortir, furent fort maltraités, tel un bataillon du 24e qui, en une +seule affaire, eut cent cinq morts et quatre-vingt-sept blessés. Le +Sahel lui-même, massif montagneux auquel s'appuie Alger, paraissait +menacé; la panique gagna la ville où l'on arma les batteries de +l'enceinte; on pouvait se croire revenu aux plus mauvais jours de +1831. Cette épreuve jugeait le système défensif du maréchal Valée. Ce +fut seulement après plusieurs semaines, grâce surtout à l'énergie des +colonels Changarnier et de La Moricière, qui commandaient l'un le 2e +léger à Boufarik, l'autre les zouaves à Koléa, qu'on commença à faire +un peu moins mauvaise figure. Encore nos troupes n'en étaient-elles +pas à reprendre l'offensive: elles se bornèrent à débloquer les postes +conservés dans la Métidja; plusieurs avaient dû être évacués et +détruits. + +Le premier effort de l'ennemi s'était porté contre la province +d'Alger. Il ne s'attaqua qu'un peu plus tard à nos établissements, si +restreints d'ailleurs, de la province d'Oran. Là aussi, nos troupes se +trouvèrent réduites à une défensive qui ne fut pas toujours +heureuse[297]. Dans la province de Constantine, où Abd el-Kader +n'avait jamais pu établir sérieusement sa puissance, notre situation +était meilleure, grâce au concours de plusieurs grands chefs +indigènes; ceux-ci bataillaient pour notre cause et envoyaient, en +grand apparat, au général commandant la division, les oreilles coupées +sur les cadavres des partisans de l'émir. + +[Note 297: C'est alors, en février 1840, qu'eut lieu la défense de +Mazagran, autour de laquelle on fit tant de bruit. Le fait se réduisait +à ceci: 123 zéphyrs, soldats des compagnies de discipline, occupant un +ancien fortin turc en assez bon état, s'étaient vus assiéger par environ +1,500 Arabes. À l'abri de leurs remparts, ils tinrent bon pendant quatre +jours, et l'ennemi, qui n'avait ni canons pour faire brèche ni échelles +pour escalader les murailles, dut se retirer. La défense était +honorable, mais n'avait rien d'extraordinaire. On en pouvait juger aux +pertes de la garnison qui, pendant ces quatre jours, n'avait eu que +trois tués et seize blessés. La guerre d'Afrique offrait maints faits +d'armes bien autrement remarquables. Mais l'opinion, égarée par le +rapport exagéré du commandant, le capitaine Lelièvre, par les +amplifications fantastiques des journaux et aussi par l'étrange penchant +des honnêtes bourgeois à exalter le soldat vicieux aux dépens des +autres, s'engoua des «héros de Mazagran», qui furent comparés aux +défenseurs des Thermopyles. Le gouvernement lui-même, dupe de cette mise +en scène, leur prodigua les récompenses, jusqu'au jour--près de trois +ans plus tard--où, mieux informé, mais ne voulant pas confesser +publiquement son erreur, il se contentera de mettre silencieusement le +capitaine Lelièvre à la retraite. Le commandant de Montagnac, un vrai +brave, celui-là, écrira à ce propos, dans une lettre en date du 22 +novembre 1842: «Notre fameux _lapin_ de Mazagran a fini par être expulsé +de l'armée, à la suite de tous ses méfaits. Il y a longtemps qu'on +aurait dû lui rendre cette justice.» Beaucoup d'historiens en sont +encore restés à la légende de Mazagran.] + +Dès le commencement de l'attaque, le maréchal Valée avait fait +parvenir en France un cri d'alarme, demandant avec instance des +renforts immédiats. Sous l'influence du duc d'Orléans, le +ministère,--c'était alors celui du 12 mai 1839, présidé par le +maréchal Soult,--prit aussitôt des mesures pour porter l'effectif de +l'armée africaine de 40,000 hommes à près de 60,000. «Le Roi et son +conseil, écrivait le prince royal au maréchal Valée, ont accepté, sans +hésitation, sans récrimination, la situation actuelle de l'Algérie. +L'opinion publique, la presse ont suivi cet exemple; les Chambres +seront entraînées de même. Jamais général en chef n'aura été soutenu +et traité comme vous l'êtes: appui moral, récompenses pour vos +troupes, pouvoir d'agir, liberté de mouvements, renforts immédiats et +abondants, vous aurez tous les éléments du succès...» Puis, parlant de +lui-même, le prince ajoutait, avec cet accent de patriotisme qui +vibrait si souvent dans ses lettres: «Reprendre, pour une lutte +solennelle, une place encore chaude, si je puis m'exprimer ainsi, +parmi les troupes que je viens de commander dans une expédition +presque pacifique, répondre à l'appel que l'Afrique fait à ses +défenseurs, c'est plus qu'un droit pour moi, c'est, à mes yeux, un +devoir d'honneur qui fait taire toute autre considération et qui a été +apprécié par le Roi et son conseil. J'ai écarté l'offre d'un +commandement distinct du vôtre: le service en eût souffert. Je n'ai +d'autre ambition que le bien général. Je partirai d'ici avec mon frère +d'Aumale qui fera ses premières armes sous vos ordres. L'opinion +publique et la presse se préoccupent vivement de mon départ, et tant +que cela ne va pas jusqu'à des manifestations qui troubleraient ma +liberté, je ne puis qu'être touché d'une sollicitude qui me prouve que +mes efforts pour me tenir à la hauteur de ma position n'ont pas été +complètement perdus; mais ni les motifs qu'on allègue, ni aucune +considération d'intérêt, ni aucun calcul d'avenir ne pourront me +retenir ici, lorsque, dans mes inflexibles idées de point d'honneur, +je crois avoir un devoir à remplir. Le cri de ma conscience me +conduira en Afrique; Dieu réglera l'avenir[298].» À l'ouverture de la +session, le 23 décembre 1839, le Roi parla avec fermeté de la +nécessité de «punir l'agression» de l'émir et «d'en rendre le retour +impossible, afin que rien n'arrêtât le développement de prospérité que +la domination française garantissait à une terre qu'elle ne quitterait +plus». La Chambre, si longtemps incertaine dans ses vues sur +l'Algérie, s'associa à ces sentiments. Sa volonté fut même mise +particulièrement en lumière par le vote d'un amendement qui +corrigeait sur ce point la rédaction proposée par la commission; cette +rédaction, tout en insistant sur la «vigueur» avec laquelle la guerre +devait être poussée, laissait planer quelque doute sur l'usage qui +serait fait de la victoire; l'amendement, voté à une grande majorité, +sur la demande du ministère, substitua à cette rédaction un peu +équivoque une phrase où, reprenant les expressions mêmes du discours +royal, on parlait de «cette terre que la domination française ne +quitterait plus». + +[Note 298: Cité par M. Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t. +II, p. 389 à 391.] + +Les renforts arrivèrent en Algérie dans les premiers mois de 1840. Le +maréchal Valée se trouva ainsi en mesure de former un petit corps +expéditionnaire, bientôt porté à dix mille hommes, et dans lequel +étaient réunis les Africains les plus renommés, le général Duvivier, +les colonels de La Moricière, Changarnier et Bedeau. Le duc d'Orléans +commandait l'une des divisions, et son jeune frère le duc d'Aumale, +alors chef de bataillon, faisait partie de son état-major. D'après le +plan concerté avec le gouvernement, tout l'effort devait être porté +dans la province d'Alger où l'on voulait s'emparer de Cherchel à +l'ouest sur le bord de la mer, de Miliana au sud-ouest dans les +terres, et de Médéa au sud. On se flattait que ces villes, une fois +revenues en notre possession, serviraient de rempart à la plaine de la +Métidja. Le plan fut exécuté comme il avait été conçu. Le maréchal +occupa Cherchel le 15 mars, Médéa le 17 mai, Miliana le 8 juin. Aucune +de ces villes ne fut défendue: les deux premières furent trouvées +désertes, la troisième en flammes. Sur la route, à l'aller et au +retour, il fallut souvent en venir aux mains avec Abd el-Kader ou avec +ses lieutenants. Le plus rude et le plus brillant de ces combats eut +lieu avant d'arriver à Médéa, sur ce col de Mouzaia, tant de fois +arrosé de notre sang depuis la première expédition du général Clauzel: +Abd el-Kader occupait, avec ses réguliers et de nombreux auxiliaires, +les crêtes et le piton qui dominaient à gauche le passage; ainsi +défendue, cette forteresse naturelle paraissait inaccessible; rien ne +put arrêter l'élan de nos soldats entraînés par Changarnier et La +Moricière. Mais quel était le fruit de ces victoires? Vainement, à +chaque rencontre, l'emportait-on sur Abd el-Kader, celui-ci ne se +laissait pas envelopper ni même serrer de trop près. Toujours vaincu, +jamais mis hors de combat, il continuait à tenir la campagne, +harcelant toutes nos marches offensives et encore plus nos retraites. +Ainsi quelques jours après le combat de Mouzaia, comme l'armée +repassait le col pour revenir dans la Métidja, l'arrière-garde fut si +soudainement et si violemment attaquée, qu'on put craindre un moment +sa destruction. + +Malgré les efforts faits et le sang versé, cette campagne était donc +sans résultat décisif. L'armée en avait le sentiment et, chose +fâcheuse, s'en prenait à son chef. Plusieurs fois, il avait paru +qu'avec sa lenteur méthodique, encore augmentée par l'âge, le maréchal +laissait échapper les meilleures occasions. Artilleur éminent, il ne +possédait pas au même degré les qualités fort différentes du général +d'armée; de plus, nourri dans les traditions de la grande guerre +européenne, il n'avait pas l'intelligence de cette guerre d'Afrique +qui exigeait tant de prestesse dans les mouvements, tant de +promptitude dans le coup d'oeil. La Moricière traduisait le sentiment +général, quand il écrivait alors dans une lettre confidentielle: «On +n'a pas d'idée de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la +sorte; cela dépasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer[299].» +Cependant le gouverneur était satisfait. «Le plan de campagne est +exécuté, disait-il dans son rapport au ministre; la France est +fortement établie dans la vallée du Chélif; de grandes communications +relient à la Métidja Médéa et Miliana. Le moment approche où les +tribus se sépareront de l'émir.» Singulière illusion! Le maréchal +Valée avait laissé à Médéa et à Miliana, non des corps de troupes +assez forts pour rayonner aux environs, mais les garnisons +indispensables à la garde des villes: toujours le parti pris de +défensive. Aussi, à peine l'armée s'était-elle éloignée, que ces +garnisons étaient bloquées, sans communications régulières avec Alger, +constamment attaquées, souvent manquant de vivres, et surtout +exposées à la démoralisation, conséquence de leur attitude passive et +de leur isolement. «Horribles villes, écrivait alors un de nos plus +solides soldats, véritables prisons, dans lesquelles on a jeté trois +mille individus, et qui sont autant de gouffres où disparaissent ces +malheureux abandonnés[300].» Vivres et munitions, tout devait être +apporté de la côte, et chaque ravitaillement exigeait une nouvelle +armée, une nouvelle expédition, de nouveaux combats contre l'ennemi +qui tenait toujours la campagne. C'était recommencer purement et +simplement ce qu'avait fait le général Clauzel au lendemain de la +prise d'Alger, comme si le temps n'avait rien fait gagner ni +l'expérience rien appris. Ces expéditions répétées épuisaient l'armée, +d'autant que le chiffre des troupes mobilisables était singulièrement +restreint: presque tout l'effectif continuait à être absorbé par la +garde des nombreux postes que le maréchal avait établis autour du +Sahel et dans la Métidja. + +[Note 299: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. I, p. 231.] + +[Note 300: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de +Montagnac._] + +Ces postes nous donnaient-ils au moins quelque sécurité? Non; les +coureurs ennemis s'avançaient jusqu'aux portes d'Alger. À peu de +distance de la ville, des détachements de deux cents hommes étaient +surpris et massacrés. Un témoin[301] a tracé ce tableau de nos +possessions africaines après la campagne de 1840; il se suppose devant +une carte, marquant en noir ce qui nous appartient véritablement: +«Alger est à vous, disait-il, et même, pourvu que la nuit soit encore +éloignée, vous pouvez vous promener à une lieue aux environs. Trois ou +quatre points dans un rayon de trois ou quatre lieues; ce sont vos +postes ou camps de la Maison-Carrée, du Fondouk, de l'Habra, etc. Vous +possédez la surface qu'ils occupent et les alentours jusqu'à portée de +fusil, mais à condition de n'y rien semer, de n'y rien bâtir; à +condition d'avoir, derrière vos fossés, suffisamment de vivres et de +munitions pour attendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu'il n'y a +pas d'eau dans l'intérieur du camp, les soldats ne vont à la fontaine +qu'en force suffisante. Ils sont dévorés de vermine, excédés de +fatigue et d'ennui, décimés par la fièvre, par le soleil, par les +exhalaisons pestilentielles des marécages. Heureux ceux qui peuvent +lire quelques lambeaux d'un vieux journal! J'ai entendu des officiers, +enfermés dans ces prisons brûlantes, dire que l'esprit le mieux trempé +ne peut résister à trois ou quatre mois d'un pareil supplice. Beaucoup +s'adonnent aux liqueurs fortes, demandant à l'abrutissement de les +sauver de la folie. Mais poursuivons: un point à Douera, un point à +Boufarik, un autre à Blida, deux autres à Coléa et à Cherchel. Vous +entretenez dans chacun de ces endroits un certain nombre de troupes et +quelques cabaretiers qui empoisonnent ce que la fièvre et l'Arabe ont +laissé vivre. Voilà votre province d'Alger... J'oubliais vos villes de +Médéa et de Miliana, deux grands tombeaux, au bout d'un chemin sur +lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des +ossements de vos soldats.» L'auteur de ce tableau n'exagérait pas +l'insalubrité des postes occupés dans la province d'Alger. Tel +bataillon, qui en arrivant dans l'un d'eux comptait 700 hommes, se +trouvait, au bout de peu de temps, réduit à 210. «Ces malheureux, +écrivait un de leurs officiers, sont frappés de la fièvre comme de la +foudre; ils tombent, et l'on n'a que le temps de les porter à +l'hôpital[302].» C'est à l'occupation de ces retranchements bien plus +qu'aux combats, si meurtriers fussent-ils, qu'il faut attribuer le +chiffre très élevé des pertes de l'armée en 1840: 9,300 morts sur un +effectif de 60,000 hommes[303]. + +[Note 301: Ce témoin est M. Louis Veuillot, qui vint en Algérie avec +le général Bugeaud, au commencement de 1841, et qui, aussitôt après, +publia ses impressions de voyage, sous ce titre: _Les Français en +Algérie_.] + +[Note 302: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de +Montagnac._] + +[Note 303: Chiffre avoué par le gouvernement dans la séance du 14 +avril 1841.] + +En dépit des bulletins optimistes que le maréchal Valée lui adressait +de la meilleure foi du monde, le ministre de la guerre finissait +cependant par s'apercevoir du fâcheux état des choses: «La situation +générale, écrivait-il, ne s'est pas améliorée depuis le commencement +de la campagne. Nous occupons, il est vrai, Médéa et Miliana, mais +dans des conditions jusqu'ici peu favorables. Les partis arabes n'en +demeurent pas moins à peu près maîtres de la plaine, et les +communications entre nos postes sont difficiles et rares. Il est +urgent de remédier, par des opérations heureuses et décisives, à un +tel état de choses dont il y aurait bientôt à s'alarmer[304].» Comment +répondre au voeu du ministre? L'armée était dans un état de lassitude +physique et surtout morale qui ne semblait plus permettre de lui +imposer de nouveaux efforts. On en était à se demander si, avec des +soldats surmenés, des officiers découragés, il serait possible de +continuer les opérations indispensables au ravitaillement des villes +occupées. Heureusement Changarnier se trouvait là, toujours prêt à +agir et sachant entraîner les autres; il était la grande ressource du +maréchal dans ses embarras; simple colonel ou général de récente +promotion, il se voyait attribuer le commandement de presque toutes +les expéditions, qu'il menait à bien avec un rare mélange d'audace, +d'énergie et d'adresse. «Les généraux sont à Alger, écrivait le +capitaine de Montagnac, n'ayant pas d'emploi et n'en demandant pas. Il +y a ici un général qui est tous les généraux d'Afrique: c'est +Changarnier. Y a-t-il une expédition à organiser? vite on ramasse des +fractions de tous les corps et l'on prend mon Changarnier. Y a-t-il +une razzia à faire? Changarnier. S'agit-il d'établir un télégraphe +dans les nuages? encore Changarnier, toujours Changarnier... Du reste, +il répond à la confiance qu'on a en lui: il se bat bien. Sa réputation +va toujours grandissant, et bientôt la terre ne sera plus assez vaste +pour la contenir[305].» + +[Note 304: Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t. II, p. +473.] + +[Note 305: _Lettres d'un soldat._] + +Même avec un si énergique lieutenant, le maréchal Valée était loin de +faire tout le nécessaire. Miliana a été ravitaillée, le 23 juin 1840, +pour trois mois. Depuis lors, on n'a plus eu de communication avec la +ville, de nouveau bloquée. Les trois mois se sont écoulés sans que +l'on ait trouvé moyen d'envoyer un nouveau convoi. Dans la nuit du 27 +au 28 septembre, un homme vêtu en Arabe se présente au palais du +gouverneur: c'est un échappé de Miliana; les nouvelles qu'il apporte +sont telles, qu'en toute hâte une colonne est organisée par +Changarnier. Le 4 octobre, après avoir livré plusieurs petits combats, +elle arrive à Miliana. Quel spectacle! La moitié de la garnison est +dans le cimetière, un quart dans les hôpitaux; le reste se traîne sans +force et sans courage, incapable de défendre les remparts que +l'ennemi, mal informé, n'a heureusement pas attaqués[306]. Tel a été +le résultat des fatigues, des maladies et surtout de la nostalgie +causée par cet état de séquestration, d'isolement et d'abandon. Il +faut prendre dans le corps expéditionnaire les éléments d'une garnison +entièrement nouvelle. La colonne ainsi réduite ramène, non sans peine, +à Alger, les débris de l'ancienne garnison, contre lesquels la mort +devait s'acharner jusqu'au bout. Des 1,236 hommes laissés en juin 1840 +dans Miliana, 70 seulement survivaient au 31 décembre. Lamentable +incident, qui eut tout de suite un douloureux retentissement et qui +n'était pas fait pour relever le prestige du maréchal Valée, soit en +Afrique auprès de l'armée, soit en France auprès du public et du +gouvernement. + +[Note 306: Ce tableau de la garnison de Miliana a été tracé par le +général Changarnier lui-même, dans un passage que cite M. Camille +Rousset.] + + +II + +Pendant que la guerre se poursuivait avec ces fortunes diverses, +survenaient, en France, des débats parlementaires et des crises +ministérielles qui avaient leur contre-coup sur les affaires +algériennes. Avant même que le maréchal Valée eût reçu ses renforts et +commencé sérieusement ses opérations, son système avait rencontré, à +la tribune de la Chambre, un contradicteur autorisé, redoutable, qui +avait l'habitude de dire très haut ce qu'il pensait et de ne ménager +personne: c'était le général Bugeaud. Il y avait déjà plusieurs années +que ce personnage jouait, dans les affaires d'Afrique, un rôle +important dont les diverses phases semblaient, il est vrai, peu +concordantes. Le même homme qui, en 1836, par la victoire de la +Sickack, était apparu comme l'un des plus vigoureux adversaires d'Abd +el-Kader, avait négocié et signé, en 1837, le traité de la Tafna, qui +faisait la part si large à l'émir, si étroite à la France. À cette +époque, il professait très haut et à tout venant que l'entreprise +algérienne était une sottise, que la conquête serait pénible, la +colonisation impossible, et que le mieux était de s'en aller[307]. +Mais, depuis lors, une évolution s'était accomplie dans son esprit. +Sans désavouer sa première opposition, en persistant même à déclarer +l'entreprise peu heureuse, il avait fini par trouver que la France +était trop engagée pour reculer. Dès lors, il estimait que le pire +était de piétiner sur place, et qu'on devait aller de l'avant; +l'évacuation écartée, il ne voyait plus qu'une issue, la conquête +complète et rapide. Dans cette façon nouvelle de considérer les +choses, il apportait son habituelle impétuosité, exposant en toute +occasion ses idées avec une verve abondante et puissante. Ainsi, +avait-il pris la parole, le 15 janvier 1840, lors de la discussion de +l'adresse, mêlant assez étrangement, avec une égale vivacité, +l'apologie de sa conduite personnelle dans le traité de la Tafna et la +critique de l'occupation restreinte. «Je ne serai pas suspect, +disait-il, quand je déclarerai que l'occupation restreinte me paraît +une chimère. Cependant, c'est sur cette idée qu'avait été fait le +traité de la Tafna. Eh bien! c'est une chimère! Elle vient d'être +jugée par les faits. C'est à grands frais, avec un grand déploiement +de forces et de fortifications, que vous avez voulu garder la petite +zone réservée dans la province d'Alger. Vous avez vu ce qui est +arrivé! Au moment où la guerre a éclaté, nos points retranchés ont été +franchis; les Arabes se sont précipités dans la plaine de la Métidja, +y ont fait disparaître l'ombre de colonisation que nous y avions si +péniblement établie. Je dis que l'occupation restreinte est une +chimère, une chimère dangereuse. Tant que vous resterez dans votre +petite zone, vous n'attaquerez pas votre adversaire au coeur. Lors +même que vous étendriez un peu cette zone, l'ennemi aurait plus +d'espace qu'il ne lui en faut pour subsister... Il ne reste donc, +selon moi, que la domination absolue, la soumission du pays... Puisque +mon pays est en Afrique, je désire qu'on ne s'y débatte plus dans +l'impuissance. Nous nous agitons, depuis dix ans, pour faire les +choses du monde, je ne dirai pas les plus futiles, mais les plus +infructueuses. Je pense que les grandes nations, comme les grands +hommes, doivent faire les fautes avec grandeur. Oui, à mon avis, la +possession d'Alger est une faute; mais puisque vous voulez la faire, +il faut que vous la fassiez grandement, car c'est le seul moyen d'en +obtenir quelque fruit, il faut donc que le pays soit conquis et la +puissance d'Abd el-Kader détruite.» Le but ainsi nettement fixé, +l'orateur indiquait les moyens de l'atteindre: c'était de substituer +au système des postes fortifiés la création de six colonnes mobiles, +parcourant le pays dans tous les sens et atteignant les Arabes dans +leurs intérêts agricoles, les seuls saisissables en Afrique. + +[Note 307: Sur les antécédents algériens du général Bugeaud, voir t. +III, ch. X, § X et XII.] + +Le ministère, qui venait d'approuver le plan du gouverneur, n'était +pas disposé à suivre les conseils du général Bugeaud. Mais, quelques +semaines plus tard, il était renversé et cédait la place au cabinet du +1er mars 1840, formé par M. Thiers. Le nouveau président du conseil +arrivait au pouvoir, fort animé pour la conquête de l'Algérie et assez +prévenu contre le maréchal Valée. La position de ce dernier, au +premier moment fort menacée, ne fut raffermie que par l'influence du +duc d'Orléans qui s'apprêtait alors à rejoindre l'armée d'Afrique. Ce +ne fut pas pour bien longtemps. À peine les opérations militaires +étaient-elles commencées que, devant la médiocrité et l'incertitude +des résultats, M. Thiers sentit renaître ses premiers doutes sur +l'homme et sur son système. Quant au général Bugeaud, il trouvait dans +ces faits la confirmation de ses idées, et, le 14 mai 1840, il +saisissait l'occasion de la discussion des crédits, pour insister avec +plus de vivacité encore sur la critique du plan suivi par le maréchal +Valée. «Si l'on veut, disait-il, occuper Médéa, Miliana, Cherchel, on +aura tous les inconvénients de l'occupation restreinte multipliés sur +une plus grande échelle.» À l'entendre, ce n'est pas 2,400 hommes +qu'il faudrait mettre à Médéa, ce serait 8,000 hommes en état de +prendre l'offensive. «Il y a, ajoutait-il, un système qu'il faut +abandonner, c'est le système de la multiplication des postes +retranchés. Je n'en connais pas de plus déplorable. Il nous a fait un +mal affreux... Que diriez-vous d'un amiral qui, chargé de dominer la +Méditerranée, amarrerait ses vaisseaux en grand nombre sur quelques +points de la côte et ne bougerait de là? Vous avez fait la même +chose... C'est le système de la mobilité qui doit soumettre l'Afrique. +Il y a entre le système de l'occupation restreinte par les postes +retranchés et celui de la mobilité toute la différence qu'il y a entre +la portée du fusil et la portée des jambes. Les postes retranchés +commandent seulement à la portée du fusil, tandis que la mobilité +commande le pays à vingt ou trente lieues. Il faut donc être avare de +retranchements et n'établir un poste que quand la nécessité en est dix +fois démontrée... Vous voulez rester imperturbablement en Afrique! Eh +bien, il faut y rester pour y faire quelque chose. Jusqu'à présent, on +n'a rien fait, absolument rien. Voulez-vous recommencer ces dix ans de +sacrifices infructueux, ces expéditions qui n'aboutissent qu'à brûler +des maisons et à envoyer bon nombre de soldats à l'hôpital? Vous ne +pouvez continuer quelque chose d'aussi absurde, messieurs. Puisque +vous êtes condamnés à rester en Afrique, il faut une grande invasion +qui ressemble à celle que faisaient les Francs, à celles que faisaient +les Goths; sans cela, vous n'arriverez à rien.» Et l'orateur ne +cachait pas à la Chambre qu'une armée de 90,000 hommes était +nécessaire. Tout en trouvant le général Bugeaud trop absolu, M. Thiers +tomba d'accord avec lui qu'on avait eu tort d'éparpiller les troupes +et de multiplier les postes; la meilleure tactique, selon le président +du conseil, eût été de s'emparer de quelques points principaux et de +rayonner de là dans tous les sens. Lui aussi repoussait absolument «la +chimère de l'occupation restreinte». Enfin, aux adversaires de +l'entreprise algérienne qui tiraient argument des résultats incertains +de la campagne, il répondait en célébrant avec une vivacité éloquente +les profits que nous réservait cette conquête et aussi, d'une façon +plus générale, l'avantage qu'il y avait pour la France «à se battre +quelque part[308]». + +[Note 308: J'ai déjà eu occasion de citer un fragment de ce discours, +t. IV, ch. V, § IX.] + +Cette discussion n'avait pas raffermi le maréchal Valée. Le ministère +comprenait la nécessité de le changer; une seule chose l'arrêtait, la +difficulté que présentait le choix du successeur. Un candidat sans +doute était indiqué et paraissait s'offrir: le général Bugeaud. En une +question où tant de gens tâtonnaient, il avait un système, le +professait bien haut et se faisait fort de réussir là où les autres +avaient échoué. Dans beaucoup d'esprits, l'idée gagnait qu'il pourrait +bien être l'homme de la situation. Le général s'attendait à être +choisi. «Il est toujours fortement question de m'envoyer en Afrique, +écrivait-il à un de ses confidents, et je crois même que c'est arrêté, +mais qu'on ne veut pas le publier encore... Je n'ai fait aucun +mouvement. Sans être Achille, on vient me chercher sous ma +tente[309].» Cependant les jours s'écoulaient, et le ministère n'osait +avouer le choix qu'il avait peut-être décidé _in petto_: c'est qu'il +se croyait obligé de ménager la gauche et que celle-ci détestait le +général Bugeaud. Jusqu'à quand ces préventions de parti eussent-elles +ainsi retardé une mesure si évidemment commandée par l'intérêt de +l'Algérie? Quoi qu'il en soit, le cabinet du 1er mars tomba sans avoir +rien fait, et la question se trouva renvoyée au cabinet du 29 octobre, +avec beaucoup d'autres non moins graves, plus graves même, qui +composaient l'onéreux héritage laissé par M. Thiers à ses successeurs. + +[Note 309: Lettre du 17 octobre 1840. (_Le maréchal Bugeaud_, par le +comte D'IDEVILLE, t. II, p. 149.)] + +Les nouveaux ministres n'avaient aucune raison d'être effarouchés par +la couleur politique du général Bugeaud, mais ne pouvaient-ils pas +l'être par ses desseins militaires? Le nommer, c'était s'engager à +fond dans la guerre d'Afrique, renoncer à tout expédient d'occupation +restreinte, entreprendre la conquête de la régence entière, se +condamner à obtenir de la Chambre, jusqu'alors peu généreuse en cette +matière, beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et cela pendant de +longues années. Le général n'avait laissé sur ce point aucune +équivoque. Il ne s'était pas expliqué seulement à la tribune, dans des +circonstances où il pouvait être soupçonné de quelque entraînement de +discussion ou de quelque exagération oratoire: un jour que le Roi +était particulièrement préoccupé des affaires d'Algérie, des opinions +divergentes qui se manifestaient à ce sujet, de la stérilité des +efforts faits jusqu'alors, il avait appelé le général Bugeaud et, en +plein conseil des ministres, lui avait demandé son avis. «Sire, dit le +général, si le pays cultivé, le Tell algérien, se prolongeait +indéfiniment dans le sud, il faudrait évacuer demain matin; la +conquête serait impossible. Mais la fortune veut que l'épaisseur du +pays cultivé ne soit en moyenne que de trente lieues, et qu'au delà +soit le petit désert. Qu'est-ce qui fait que, depuis dix ans, vous +multipliez les efforts sans parvenir à soumettre les Arabes? C'est +qu'Abd el-Kader a toujours derrière lui une région où il peut lever +l'impôt et recruter des soldats. Toutes les fois que vous laissez à +l'ennemi l'impôt et le recrutement, la guerre est interminable. Il +faut prendre la totalité du Tell, et alors, l'émir, n'ayant plus ni +impôt ni recrutement, sera forcé de capituler.» Et comme le Roi, +frappé du bon sens de ce raisonnement, avait fait cette question: «Si +je vous chargeais de cette entreprise, accepteriez-vous, et à quelles +conditions?--J'accepterais, répondit le général, mais je demanderais +au Roi cent mille hommes de son armée et cent millions de son budget +pendant sept ans[310].» Pour peu que M. Guizot et ses collègues +eussent été les politiques timides et mesquins que la gauche dénonçait +et flétrissait si bruyamment, de telles perspectives eussent eu de +quoi les faire hésiter ou même reculer. Tout au contraire, avec une +pleine connaissance des suites de leur résolution, ils proposèrent au +Roi de nommer le général Bugeaud gouverneur général. Quant à +Louis-Philippe, il trouvait bien un peu lourde l'entreprise +algérienne. «Le duc de Broglie a raison, disait-il volontiers, +l'Algérie est une loge à l'Opéra qui coûte bien cher.» Mais dès qu'il +lui fut démontré que l'honneur et l'intérêt du pays étaient engagés, +il prit son parti des sacrifices à faire, si lourds fussent-ils: +réponse anticipée aux fausses lettres que la presse légitimiste allait +publier, quelques semaines plus tard, en vue de faire croire que le +Roi avait promis à l'Angleterre l'évacuation de l'Algérie[311]. +L'ordonnance qui appelait le général Bugeaud à remplacer le maréchal +Valée fut signée le 29 décembre 1840. Cette date est importante dans +l'histoire de la conquête de l'Algérie: elle marque la fin des +tâtonnements stériles et le commencement des opérations efficaces. + +[Note 310: Cette conversation m'a été rapportée par M. le général +Trochu, qui la tenait lui-même du maréchal Bugeaud. Il en avait +conservé un souvenir très vif, sans pouvoir en préciser la date. Aux +débuts de sa carrière, le capitaine Trochu avait été l'officier +d'ordonnance et l'homme de confiance du maréchal, qui faisait de lui +le plus grand cas. «Je ne connais dans l'armée aucun homme plus +distingué que lui», écrivait le maréchal à M. Guizot, le 2 juillet +1846.] + +[Note 311: Sur ces lettres, voir t. IV, ch. V, § IX.] + + +III + +Au moment où il prenait en main la direction des affaires algériennes, +le général Bugeaud avait cinquante-six ans. Forte stature, large +poitrine, visage coloré, voix mâle et rude, regard hardi, allure +décidée, tout en lui respirait le commandement. Les qualités de l'âme, +de l'intelligence et surtout du caractère étaient supérieures, mais +avec des inégalités et des contrastes qu'expliquent son origine et les +vicissitudes de sa vie. D'une famille noble du Périgord, Thomas +Bugeaud de la Piconnerie perdit sa mère quand il n'avait que dix ans. +Son père, ruiné par la révolution, d'un tempérament violent et dur, ne +s'intéressant qu'à son fils aîné, retira le jeune Thomas de l'école où +l'avait placé sa mère, et le laissa absolument à lui-même, sans lui +faire donner aucune éducation. L'enfant ainsi abandonné se réfugia à +la campagne, avec ses soeurs aînées dont la tendresse mettait seule un +peu de douceur dans sa vie, n'ayant en fait d'instruction que ce que +les pauvres filles, non moins délaissées elles-mêmes, pouvaient lui +apprendre, passant son temps à chasser, à pêcher, à vagabonder au +milieu des landes et des bois avec les petits paysans de son âge, dans +un tel dénuement que, faute de souliers, il se fabriquait lui-même des +espèces de sandales. Cette étrange existence se prolongea jusqu'en +1804, où Thomas, âgé de dix-neuf ans, s'engagea dans les vélites de la +garde impériale. Il prit ce parti par pauvreté, non par goût. +Longtemps ses lettres témoignèrent de ses regrets pour la vie +rustique, de son désir de «quitter le militaire». Toutefois, par +sentiment du devoir, par vaillance naturelle, plus encore que par +ambition, il écrivait à sa soeur aînée, lors de sa première entrée en +campagne: «Je t'assure que je mourrai ou que je me distinguerai.» +Caporal de la garde à Austerlitz en 1805, sous-lieutenant de la ligne +en 1806, blessé à la fin de la même année dans la campagne de Pologne, +il fut envoyé, en 1808, à l'armée d'Espagne, où il resta jusqu'en +1814, successivement capitaine, chef de bataillon, major. Sur ce +nouveau théâtre, dans une guerre de surprises et d'embuscades, il eut +occasion de faire oeuvre d'initiative et de commandement, bien +qu'encore dans un grade relativement peu élevé; de brillants faits +d'armes, de vigoureux coups de main attirèrent sur lui l'attention de +ses chefs, particulièrement du maréchal Suchet qui le prit en haute +estime. Ce fut la première Restauration, bien accueillie par lui, qui +lui donna ses épaulettes de colonel. Mais s'étant rallié à Napoléon +pendant les Cent-Jours, il fut mis en demi-solde après la seconde +Restauration. Il se retira alors en Périgord, dans le vieux domaine de +sa famille, et, portant sur l'agriculture son énergie accoutumée, il +transforma le pays qui l'entourait. Ainsi passa-t-il quinze années, +loin de tout bruit et de toute agitation, refusant de prendre part aux +conciliabules républicains et bonapartistes dans lesquels on cherchait +à l'attirer. + +Le gouvernement de Juillet lui rouvrit l'armée et le fit général. Élu +député en 1831, conservateur résolu, implacable, provocant, il n'était +pas d'humeur à jouer les rôles muets. C'était un orateur original, +prime-sautier, n'ayant pas toujours autant de mesure que de verve, +prompt, sur ce champ de bataille comme sur les autres, à prendre +l'offensive, particulièrement animé contre les journalistes qui, +naturellement, n'étaient pas en reste avec lui et le dépeignaient +comme un soudard brutal, ennemi du peuple et courtisan du prince. Il +n'était pas d'ailleurs jusqu'à son rôle militaire, son service de +général qui ne le mît en butte aux attaques des partis: en 1833, il +acceptait, par dévouement au Roi, la mission pénible de garder la +duchesse de Berry à Blaye, et s'attirait ainsi les ressentiments des +légitimistes; en 1834, placé à la tête d'une des brigades de l'armée +de Paris, il irritait les républicains par sa vigueur à réprimer +l'émeute du 13 et du 14 avril; c'est alors que se produisit le +douloureux incident si perfidement exploité par l'opposition sous le +nom de «massacre de la rue Transnonain»,--incident dont, en tout cas, +le général Bugeaud n'était aucunement responsable, car les soldats +incriminés appartenaient à la brigade du général de Lascours, non à la +sienne. Les journaux n'en prodiguèrent pas moins leurs invectives à +celui qu'ils se plaisaient à appeler le «geôlier de Blaye» et le +«bourreau de la rue Transnonain». Le général n'était pas homme à +prendre en patience de telles attaques. Il en coûta cher à un député +de la gauche, M. Dulong, pour avoir répété à la Chambre ce que +disaient les journaux: le mot de «geôlier», lancé par lui dans une +interruption, lui valut d'être tué en duel par l'ancien commandant du +château de Blaye. Le général Bugeaud n'était pas moins indigné, quand +on l'accusait de cruauté dans l'affaire de la rue Transnonain; rien ne +lui eût été plus facile que de dégager sa responsabilité; mais +longtemps il se refusa à le faire, pour n'avoir pas l'air de charger +son camarade, le général de Lascours; lorsque sa femme et ses soeurs +pleuraient sous la violence des outrages: «Mes amies, leur disait-il, +je vous en prie, soyez plus calmes; croyez-vous que je ne souffre +pas? Dieu a été méconnu, outragé, abreuvé d'ingratitude sur cette +terre. Ai-je le droit de me plaindre?» Ce fut seulement après la +révolution de Février, le 28 mars 1848, qu'il se décida à publier une +lettre pour prouver que le fait, prétexte de tant de calomnies, +n'était pas imputable à des soldats placés sous ses ordres. Les +attaques des journaux avaient du moins ce résultat que le général +Bugeaud, avant d'avoir pu conquérir son renom militaire, était déjà +très connu du public. Lui-même, un jour, constatait plaisamment à la +tribune la notoriété et l'importance dont il était ainsi redevable à +ses adversaires. «La presse ne m'a pas fait de mal, disait-il; au +contraire, elle m'a fait du bien; car, sans les outrages qu'elle s'est +efforcée de me faire subir, eh! mon Dieu, mon nom serait presque +inconnu en France. (_On rit._) On saurait à peine qu'il existe un +général Bugeaud, tandis qu'aujourd'hui, partout où je vais pour la +première fois, je suis un objet de curiosité. (_Nouveaux rires._) On +s'empresse sur mon passage; on veut voir cette espèce d'ogre +politique, cet orateur de corps de garde, dont l'éloquence sent la +poudre à canon, dit M. de Cormenin dans sa biographie des députés; et +je l'en remercie: c'est une très bonne odeur que celle de la poudre à +canon. Dernièrement, étant à Lille dans le salon du préfet,--ce +n'était pas jour de réception,--le salon se remplit tellement, qu'on +fut obligé d'en ouvrir un autre, tant on était curieux de me voir +(_hilarité générale_), et l'on fut tout étonné de voir que j'étais un +homme à peu près comme un autre, et que je parlais à peu près comme +tout le monde[312].» + +[Note 312: Discours du 8 avril 1839.] + +Si impétueusement qu'il se fût jeté dans les luttes politiques, le +général Bugeaud n'en tenait pas moins à rester avant tout un homme de +guerre. C'était comme tel qu'il se sentait capable de faire de grandes +choses et qu'il aspirait à donner sa mesure. L'expérience militaire +qu'il avait acquise dans la première partie de sa carrière se trouvait +avoir été très variée et très complète. Il avait vu la grande guerre +que les officiers plus jeunes, uniquement formés en Algérie, ne +connaissaient pas, et, en outre, il avait fait, pendant six ans, en +Espagne, une guerre de guérillas qui le préparait merveilleusement aux +campagnes d'Afrique. Judicieux et attentif, il avait ainsi amassé un +riche fonds d'observations qui lui servait non seulement à se guider +lui-même, mais à enseigner les autres: car c'était son habitude, son +goût, on dirait presque sa manie, si la chose n'avait été le plus +souvent fort profitable, d'être, avec tous ceux qui l'approchaient, +petits ou grands, «en état permanent de professorat militaire[313]». +Les souvenirs d'Espagne étaient ceux qu'il évoquait le plus +volontiers, pour en tirer des leçons sur la façon de combattre les +Arabes. À ces avantages de l'expérience s'ajoutaient ceux que le +général Bugeaud tenait de la nature. Il avait beaucoup des dons du +capitaine: la décision prompte et audacieuse, le coup d'oeil sûr et +étendu, l'énergie persévérante, obstinée, l'activité infatigable, le +sang-froid intrépide et l'entière liberté d'esprit dans le péril, la +hardiesse à assumer et l'aisance à porter les responsabilités, cette +autorité particulière du commandement qui fait non seulement que +l'armée obéit, mais qu'elle va au feu avec confiance et donne ses +efforts sans compter, enfin et surtout deux qualités se complétant +l'une l'autre et qui devaient apparaître dans son oeuvre à un degré +tel, qu'on peut y voir vraiment ses qualités maîtresses: un bon sens +que rien ne troublait et une volonté que rien n'arrêtait. + +[Note 313: Expression du général Trochu.] + +Cette forte et brillante figure n'était pas sans quelques ombres. +S'étant formé seul, le général Bugeaud manquait de ce je ne sais quoi +de réglé, de mesuré, que donne l'éducation. De là, chez lui, des +lacunes, des écarts subits, des saillies excessives. La puissance de +volonté, la fermeté de décision, l'ardeur de conviction, la confiance +en soi qui faisaient sa force, tournaient parfois en intolérance +impérieuse; entier, absolu, obstiné, il jugeait mal ceux qui le +contredisaient et avait parfois trop de goût pour les approbateurs +dociles. Il donnait ce spectacle singulier d'un homme qui aimait à +discuter et qui avait horreur d'être discuté, recherchant les +controverses où sa verve lui donnait de grands avantages, mais s'y +montrant susceptible, irritable, beaucoup moins maître de lui que dans +une vraie bataille. Son indépendance à l'égard de ses supérieurs était +ombrageuse, et le gouvernement qui l'employait trouvait en lui un +instrument plus efficace que commode. Bonhomme avec les petites gens, +il était parfois cassant, maladroit, blessant avec ceux d'un rang +supérieur. Non dépourvu de finesse, il manquait de tact. Les qualités +aussi bien que les défauts, tout chez lui était recouvert dune écorce +rugueuse que les frottements du monde ne parvinrent jamais à polir: +c'était comme la marque ineffaçable de son origine. Il semblait même +mettre sa coquetterie à montrer d'autant plus en lui le paysan et le +soldat que son rôle se trouvait être plus élevé. + +Et cependant qui se fût arrêté à cet extérieur eût mal connu le +général Bugeaud. Pénétrez plus avant, vous découvrirez une âme qui +n'était pas sans délicatesse et même un esprit qui n'était pas sans +culture. Rien de plus touchant et de plus charmant que la +correspondance du jeune vélite de vingt ans avec ses soeurs: beaucoup +de coeur, une droiture fière et un peu sauvage, une pureté naïve[314]. +Cet homme si rude fut le plus affectueux, le plus caressant des pères. +«Je ne me souviens pas, disait-il un jour à ses enfants, d'avoir reçu +de mon père un seul baiser; voilà pourquoi je vous accable de ces +tendresses qui ont tant manqué à mon coeur aimant.» À défaut +d'instruction première, il avait saisi, à peine entré au régiment, +toutes les occasions de travailler et d'apprendre; plus tard, il avait +profité de sa retraite, pendant la Restauration, pour faire des +lectures; en tout temps, il s'était développé par l'observation +personnelle. Ce qu'il avait ainsi acquis, il l'épanchait autour de lui +en conversations abondantes, d'un tour singulièrement vif et +pittoresque. Des choses de l'intelligence, c'étaient les côtés, +positifs et pratiques qu'il goûtait le plus; il affectait même de +dédaigner la poésie; pourtant il avait le coeur à la fois trop haut et +trop sincère pour ne pas en subir, parfois à son insu, l'empire et +l'attrait. Un jour, sur la frontière du Maroc, il apprend que ses +aides de camp sont réunis dans leur tente pour lire le poème de +_Jocelyn_. «Ah! ils lisent des poésies, ces messieurs!» s'écrie-t-il, +puis, entrant brusquement chez eux: «Belle occupation, ma foi! que la +vôtre, messieurs! Avez-vous donc tant d'heures à perdre pour lire des +rêveries de songe-creux? Ah! les poètes et les députés poètes qui font +de la politique! En vérité, je vous croyais plus sérieux.» Et le voilà +s'emportant contre les rimailleurs, gent inutile et nuisible. Le soir +cependant, après dîner, la conversation étant revenue sur le même +sujet, il consent à entendre un passage du poème. À peine lui a-t-on +lu une page: «Donnez-moi cela!» s'écrie-t-il, et, arrachant le volume +des mains du lecteur, il se met à relire, de sa voix puissante et bien +timbrée, le récit de la mère de Jocelyn mourante, puis, gagné par +l'émotion, il continue jusqu'au moment où les mots étranglés +s'arrêtent dans sa gorge; de grosses larmes coulent sur ses joues. +«Ah! c'en est trop, cette fois, dit-il en riant, voilà que je vais +pleurer comme vous.» Et il rejette le livre. + +[Note 314: Voir, _passim_, au tome Ier de l'ouvrage de M. d'Ideville +sur le maréchal Bugeaud.] + + +IV + +Le général Bugeaud débarqua à Alger, le 21 février 1841. Il avait été +précédé ou allait être suivi par de nombreux renforts. L'effectif +qui, de 17,900 hommes en 1831[315], avait été successivement élevé à +63,000 hommes, chiffre qu'il atteignait en 1840, se trouva porté à +près de 80,000 hommes; il devait encore être augmenté, les années +suivantes. Ce n'était pas tout: comme l'a très justement indiqué le +général Trochu, «le nouveau gouverneur apportait avec lui une force +qui devait faire autant pour la conquête que les soldats et l'argent, +force toute morale qui a été, dans les mains du général Bugeaud, +l'instrument de tous les succès de sa carrière: il ne doutait pas, et +il sut prouver qu'il ne fallait pas douter, à une armée qu'une +perpétuelle alternative de succès et de revers, dans une entreprise +dont le but était resté jusque-là mal défini, avait laissée dans +l'incertitude». Cet esprit de décision, cette assurance, d'un effet si +salutaire, s'étaient manifestés, avant tout commencement d'exécution, +dans la netteté avec laquelle le gouverneur avait arrêté son système +de guerre. Loin d'en faire mystère, il l'avait, pour ainsi dire, +proclamé sur les toits. On n'a donc, pour exposer ce système, qu'à +recueillir ce qu'il avait alors dit et écrit à plusieurs reprises. + +[Note 315: Voici le tableau de l'effectif progressif de l'armée +d'Afrique: + + 1831 17,900 hommes. + 1832 22,400 -- + 1833 27,000 -- + 1834 31,000 -- + 1835 30,800 -- + 1836 31,400 -- + 1837 42,600 -- + 1838 48,000 -- + 1839 54,000 -- + 1840 63,000 -- + 1841 78,989 -- + 1842 83,281 -- + 1843 85,664 -- + 1844 90,562 -- + 1845 89,099 -- + 1846 107,688 -- + 1847 101,520 --] + +Tout d'abord le général entendait répudier la défensive et y +substituer une offensive énergique. «La meilleure manière de défendre +et de protéger, disait-il, c'est d'attaquer et de faire redouter à +l'ennemi les maux dont il nous menace.» Mais quel genre d'offensive? +En Europe, il suffit ordinairement de gagner une ou deux batailles, de +s'emparer de la capitale ou de quelques autres points importants, pour +que l'adversaire soit obligé de s'avouer vaincu. En Algérie, rien de +pareil. Il était dans la tactique d'Abd el-Kader d'éviter les grandes +batailles, ou en tout cas de ne pas s'y engager trop à fond, de ne pas +s'y laisser étreindre de trop près. Et puis, fût-on parvenu à livrer +une telle bataille, les résultats n'en auraient été nullement +décisifs. On n'avait pas affaire à une armée régulière qui, une fois +dispersée, ne compte plus, mais à la population elle-même qui se +retrouvait toujours sur pied, population fanatisée et dominée par son +chef, courageuse, habituée à combattre, dont on a pu dire que «chacun +y naissait un fusil à la main et un cheval entre les jambes». C'est +après s'être rendu bien compte des conditions toutes spéciales de +cette guerre que le général Bugeaud avait arrêté sa tactique: en place +des grandes batailles impossibles ou inefficaces, une action multiple +et incessante; au lieu d'une armée concentrée, beaucoup de petites +colonnes toujours en mouvement. Atteindre Abd el-Kader, il savait que +c'était difficile; s'emparer de lui, il ne s'en flattait guère ou, en +tout cas, il voyait là une chance tellement incertaine, qu'on ne +pouvait faire de sa réalisation la base d'un plan de campagne; mais du +moins voulait-il le poursuivre sans trêve, le prévenir, le déjouer, +l'épuiser matériellement, ruiner son prestige en le montrant partout +traqué. Cette sorte de chasse personnelle ne suffisait pas: il fallait +aussi agir contre les tribus dévouées à notre ennemi ou dominées par +lui, les contraindre à lui refuser l'impôt et le recrutement. Là même +était le noeud principal de la guerre. Comme le général l'avait dit au +Roi dans une conversation déjà citée, tant qu'Abd el-Kader pourrait +lever des soldats et trouver de l'argent, la lutte ne serait pas +terminée. Sur les moyens d'obtenir cette soumission des tribus, le +gouverneur n'avait pas des idées moins arrêtées; il les avait exposées +ainsi à la tribune, dès le 15 janvier 1840: «En Europe, nous ne +faisons pas seulement la guerre aux armées, nous la faisons aux +intérêts; quand nous avons battu les armées belligérantes, nous +saisissons les centres de population, de commerce, d'industrie, les +douanes, les archives, et bientôt ces intérêts sont forcés de +capituler... Il n'y a à saisir, en Afrique, qu'un intérêt, l'intérêt +agricole: il y est plus difficile à saisir qu'ailleurs, car il n'y a +ni villages ni fermes. J'y ai réfléchi bien longtemps, en me levant, +en me couchant; eh bien! je n'ai pu découvrir d'autre moyen de +soumettre le pays que de saisir cet intérêt... Je dirais aux +commandants des colonnes: Votre mission n'est pas de courir après les +Arabes, ce qui est fort inutile; elle est de les empêcher de semer, de +récolter, de pâturer.» Et comme l'auditoire n'entendait pas sans +murmurer cette théorie des razzias: «Ces murmures, ajouta l'orateur, +semblent me dire que la Chambre trouve le moyen trop barbare. +Messieurs, on ne fait pas la guerre avec la philanthropie. Qui veut la +fin veut les moyens... J'ai la conviction que vous pouvez obtenir la +soumission des trois provinces par le système que je viens d'indiquer. +En effet, les Arabes ne peuvent vivre qu'en Algérie. Dans le désert, +point de grain; un pâturage rare... Les Arabes pourront fuir dans le +désert à l'aspect de vos colonnes, mais ils n'y pourront rester; il +leur faudra capituler. Lorsqu'ils viendront à vous, ce sera le moment +d'exiger des garanties, la remise de leurs chevaux, de leurs armes, +pour leur permettre de s'établir sur leur ancien territoire, derrière +vous.» + +L'exécution de ce plan, à travers un pays sans routes, sans ponts, +sans villages, enchevêtré de montagnes presque inaccessibles, de +ravins presque infranchissables, avec un climat brûlant pendant l'été, +glacé pendant l'hiver, exigeait avant tout des troupes très légères et +très mobiles, aussi mobiles que l'ennemi à atteindre. En 1836, quand +le général Bugeaud avait fait sa première apparition en Afrique, avec +mission de relever les affaires compromises de la division d'Oran, à +peine débarqué, il avait réuni les officiers et leur avait tenu ce +petit discours: «Messieurs, je suis nouveau en Afrique, mais, selon +moi, le mode employé jusqu'ici pour poursuivre les Arabes est +défectueux. J'ai fait de longues campagnes en Espagne; or, la guerre +que vous faites ici a une grande analogie avec celle que nous avions +entreprise, en 1812, contre les guérillas. Vous me permettrez +d'utiliser l'expérience que j'ai acquise à cette époque. Comment, +traînant avec vous tant de canons et tant de voitures, prendre +l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent, qui +est dégagé d'attirail et mobile à ce point que vous le déclarez +insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il faut vous +débarrasser de ces _impedimenta_ qui sont pour vous une cause +permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes liés à leur existence; +vous les suivez péniblement là où ils peuvent passer, quand ils +peuvent passer. Je vous déclare que j'ordonne l'embarquement de ce +matériel de campagne, de ces voitures et de ces canons. Nos soldats +porteront plus de vivres. Une petite réserve sera chargée sur des +chevaux et des mulets.» À cet ordre de renvoi des canons, les vieux +Africains s'étaient scandalisés, et ils avaient chargé le colonel +Combes de porter leurs remontrances à ce nouveau venu qui prétendait +tout changer. Le général Bugeaud maintint son ordre, et la victoire +lui donna raison. Depuis lors, tout avait confirmé la justesse de son +premier coup d'oeil. Aussi revenait-il en Afrique plus convaincu que +jamais des avantages de la mobilité et résolu à ne rien négliger pour +l'augmenter encore. L'idée, du reste, ne rencontrait plus de +résistance. Tous, au contraire, généraux, officiers, soldats, se +prêtaient à l'appliquer et aidaient à la développer. De ce concours, +devaient sortir beaucoup d'innovations heureuses dans la disposition +des colonnes, le chargement, le fourniment, le costume et la +nourriture des soldats, chacune tendant à accroître la rapidité des +mouvements. + +Si mobiles que fussent ces colonnes, on ne pouvait s'attendre qu'elles +allassent bien loin si elles partaient toujours de la mer et devaient +y revenir pour se ravitailler. Il fallait leur trouver des bases +d'opérations plus près de l'ennemi. Voilà pourquoi, tout en supprimant +les postes fortifiés, si inutilement multipliés par son prédécesseur, +le général Bugeaud avait le dessein d'occuper quelques points dans +l'intérieur des terres. Il ne s'agissait plus d'y enfermer de +malheureuses garnisons condamnées à la défensive, mais au contraire +d'en faire l'appui ou le point de départ des opérations offensives. Le +gouverneur expliquait ainsi lui-même la raison d'être de ces +occupations: «Je n'ai de postes que sur les lignes parallèles à la +mer, non pas pour garder ces lignes contre l'invasion de l'ennemi, ce +qui est impossible, mais pour rapprocher ma base d'opérations de la +zone sud du Tell et du désert. Ces postes, aux yeux des esprits +superficiels, pourront paraître une déviation de mes principes de +guerre en Afrique qui reposent sur la mobilité. Ce serait une grave +erreur, car ils ont pour objet au contraire d'accroître la mobilité, +et voici comment: si une colonne, partant de la mer pour opérer à +quarante lieues, était obligée de revenir à la mer afin de refaire +ses vivres et ses munitions, de déposer ses malades et ses blessés, +elle perdrait en action pour la guerre effective sept ou huit jours +pour revenir à la mer, sept ou huit jours pour revenir sur le théâtre +des opérations. Il lui faut donc quelques postes bien placés pour +pouvoir se ravitailler. On consacre ainsi une portion de son effectif +à rendre le reste mobile pour beaucoup plus longtemps[316].» Où +seraient fixés ces postes? Quel en serait le nombre? Au début, le +général Bugeaud, par réaction contre le système antérieur, n'en +voulait que très peu, trop peu. Chaque fois que ses lieutenants +proposaient une occupation, son premier mouvement était de la +repousser comme contraire au système de la mobilité. Mais ces idées +trop absolues devaient s'amender. Peu à peu, à mesure que notre +domination s'étendra, il arrivera à constituer trois lignes de postes, +parallèles entre elles: d'abord, celle du littoral, pied-à-terre +obligé des arrivages de la métropole; ensuite, la ligne centrale, +embrassant dans son rayonnement tout le Tell; enfin les postes +avancés, sur la frontière du désert. Le plan du nouveau gouverneur se +dessine donc nettement; il peut se résumer ainsi: offensive vigoureuse +au moyen de plusieurs petites colonnes très mobiles; poursuite +incessante de l'émir et razzia des tribus qui lui demeuraient fidèles; +occupation de postes peu nombreux, choisis non pour servir de barrière +à l'ennemi, mais pour rapprocher de lui la base des opérations. + +[Note 316: Lettre du 29 décembre 1843, à M. de Corcelle. (_Documents +inédits._)] + + +V + +Avec ce nouveau système de guerre et particulièrement avec la +multiplicité des colonnes, le gouverneur, ne pouvant être partout à la +fois, sera souvent obligé de s'en rapporter entièrement, pour +l'exécution, aux chefs de ces colonnes. Le général Bugeaud a cette +chance de trouver dans l'armée d'Afrique, au moment où il en prend la +direction, des officiers de rare valeur, déjà formés, qui faisaient +cette guerre depuis plusieurs années et qui même avaient, du pays et +de la population, une expérience plus longue que la sienne. Deux +d'entre eux sont alors particulièrement en vue: La Moricière et +Changarnier. Leurs faits d'armes viennent précisément de leur valoir à +tous deux, le même jour, le 21 juin 1840, les étoiles de maréchal de +camp. Le premier n'a que trente-quatre ans; six ans et huit mois +auparavant, il était simple capitaine. Le second, notablement plus +âgé, a quarante-sept ans, mais il a franchi plus rapidement encore, en +quatre ans et cinq mois, la distance du grade de capitaine à celui de +général. + +Changarnier a attendu longtemps avant de pouvoir montrer ce qu'il +vaut. Quand, en 1835, on l'envoie à l'armée d'Afrique, il est au +service depuis vingt ans et capitaine depuis douze; on ne sait guère +alors de lui qu'une chose, c'est qu'il est très brave, peu endurant, +et qu'il a eu plusieurs duels dont il est sorti à son avantage; +officier de la garde royale pendant toute la Restauration, cet +antécédent l'a fait passer pour légitimiste et a nui à son avancement. +Mais à peine l'Algérie lui fournit-elle l'occasion d'agir, qu'on le +distingue: au bout de quelques mois, il est chef de bataillon. L'année +suivante, en 1836, quand le maréchal Clauzel s'apprête à marcher +contre Constantine, il écrit au général Rapatel: «Envoyez-moi, par le +retour de la frégate, le bataillon du commandant Changarnier, cet +officier que j'ai remarqué dans l'expédition de Mascara.» On sait de +quelle gloire le commandant se couvre dans la retraite qui suit +l'échec subi devant Constantine: c'est lui qui sauve l'armée; aussi, +au soir de l'une de ces anxieuses journées, le maréchal Clauzel, +causant au bivouac avec plusieurs officiers, leur disait-il: «Si je +recevais une blessure, je me hâterais de mettre aux arrêts tous les +officiers supérieurs en grade à Changarnier ou plus anciens que lui. +Si je suis tué, ma foi, dépêchez-vous de vous insurger et de lui +décerner le commandement, sinon vous êtes tous... perdus!» Ce nom, +jusqu'alors inconnu, est désormais dans toutes les bouches, en Algérie +comme en France. Il est fait colonel après l'expédition des Portes de +Fer, et son régiment, le 2e léger, devenu, grâce à l'habileté du +commandement, à la vigueur de l'entraînement, célèbre dans l'armée +d'Afrique, balance la réputation des zouaves de La Moricière, et +partage avec eux l'honneur des tâches les plus difficiles et les plus +périlleuses. Comme naguère le maréchal Clauzel, le maréchal Valée a +discerné dans cet officier l'étoffe d'un chef d'armée, et il s'arrange +pour lui réserver, malgré son grade relativement inférieur, le +commandement de presque toutes les expéditions. On ne compte plus les +faits d'armes de Changarnier. Tout ce qu'il entreprend réussit. Son +énergie demeure intacte, alors que tant d'autres sont las et +découragés. Sa réputation s'est étendue jusque chez les Arabes, qui +connaissent la sonnerie de son régiment et qui ne prononcent qu'en +tremblant le nom de _Changarlo_. Il jouit de ce succès qu'il a si +longtemps attendu, mais il n'en est pas étonné. Il a en soi-même une +confiance dont l'expression presque naïve paraît parfois entachée +d'orgueil et d'infatuation; mais, après tout, elle est justifiée et +elle est une de ses forces; elle explique l'entrain avec lequel il +aborde toutes les difficultés, son incomparable sang-froid dans le +péril et aussi son ascendant sur les hommes qu'il commande. Sous ses +ordres, le soldat est capable d'efforts qu'il ne ferait pas avec un +autre: sa fermeté, sa ténacité, son audace sont contagieuses. Les +autres officiers ne laissent pas que de jalouser un peu une fortune +devenue tout à coup si rapide. D'autant que le caractère de +Changarnier, toujours digne, n'est pas toujours commode; il est plus +poli qu'aimable; avec une parfaite courtoisie, il a peu de cordialité; +avec une réelle élévation d'âme et certains côtés du désintéressement, +ceux qui viennent de la fierté, il est personnel, susceptible et +sévère; il ne sait ni pardonner une offense ni dissimuler le mépris +que lui inspire une vilenie. Toutefois ceux-là mêmes qui se croient +des raisons d'en vouloir à l'homme sont obligés de rendre hommage au +général; Saint-Arnaud, qui n'est pas de son bord, l'appelle le +Masséna africain. Ce soldat si vigoureux est en outre un esprit très +cultivé; M. Guizot devait dire de lui, plus tard: «Changarnier sait +écrire», et M. Sainte-Beuve le qualifiera de «véritable autorité +littéraire». + +La Moricière nous est connu; déjà j'ai eu occasion d'esquisser cette +physionomie si française[317]. Comme pour Changarnier, c'est +Constantine qui a rendu son nom partout célèbre; à un an de distance, +il a trouvé dans un assaut la gloire que son émule avait acquise dans +une retraite[318]. Héroïsmes de genre différent, mais de valeur égale. +Si nul n'est plus énergique et plus indomptable que Changarnier, nul +n'a la bravoure plus brillante et plus entraînante que La Moricière. +Le premier, plutôt frêle, la voix faible, toujours correct, recherché +même dans ses manières et sa mise, eût fait volontiers comme ces +soldats de la garde impériale qui allaient au feu en grande tenue et +en gants blancs. Chez le second, petit, mais vigoureux, l'allure et le +costume sont plus à la diable: une grande ceinture rouge s'enroulant +sur une tunique fanée et poussiéreuse; de longs cheveux s'échappant +d'une _chachia_, sorte de calotte arabe; les bottes en maroquin rouge +et la grande selle aussi à la mode indigène. Ce n'est pas seulement à +cause de ces détails extérieurs qu'on peut voir en lui «l'Africain» +par excellence. Si Changarnier a passé plusieurs années en Algérie, il +ne semble y avoir vu qu'un champ de bataille où la France attendait de +lui la victoire et où il pouvait honorer son nom; mais il lui eût été +indifférent de se battre ailleurs. Tout autre est le sentiment de La +Moricière, et là est vraiment l'originalité de sa figure. Venu en +Algérie dès 1830, il ne l'a pas quittée depuis, sauf des congés de +quelques mois pris à de rares intervalles; il s'indigne contre ces +trop nombreux officiers qui passent dans l'armée d'occupation, «n'y +cherchant qu'une occasion d'aventures et d'avancement, s'en retournant +ensuite bien vite en France, dès qu'ils ont obtenu ce qu'ils sont +venus chercher, et ne s'inquiétant nullement de ce qui se passera en +Afrique quand ils n'y seront plus[319]». Quant à lui, dès le début, il +s'est donné généreusement, corps et âme, à l'entreprise algérienne. Il +a deviné tout de suite que notre établissement sur une terre si peu +connue, à côté d'une race si différente de la nôtre, renfermait un +problème très complexe et absolument nouveau; le premier, il s'est +appliqué à l'éclaircir et à le résoudre. Dans ce dessein, il s'est +mêlé hardiment aux indigènes, étudiant leur langue, leurs moeurs, +leurs institutions, leurs conditions économiques, la topographie de +leur sol. Nul n'est arrivé à les connaître aussi bien; nul n'a trouvé +comme lui le secret d'agir sur eux. Son esprit ouvert, hardi, +inventif, est sans cesse en travail et en mouvement. Pendant une nuit +de bivouac, il écrira un mémoire sur quelque innovation administrative +ou sur quelque projet de colonisation. Il semble même parfois avoir +quelque chose d'un peu agité et hasardeux. C'est une machine à vapeur +toujours sous haute pression. Mais que de services rendus! On le +trouve à l'origine de presque toutes les mesures fécondes. C'est lui +qui a organisé les zouaves et formé le premier bureau arabe, créant +ainsi les deux instruments qui devaient servir à vaincre les indigènes +et à les gouverner. Tout jeune, il s'est fait une situation à part et +a acquis une importance bien supérieure à son grade. On conçoit dès +lors qu'il ne soit pas disposé à prendre patiemment les fausses +démarches, les défaillances du gouvernement central ou des autorités +militaires d'Alger. Pendant ces dix premières années de notre +conquête, il a eu de ce chef plus d'une occasion de se désoler ou de +s'irriter: jamais autant que pendant la dernière campagne du maréchal +Valée. «Je parle et j'écris rarement de l'impression que me font les +choses qui m'entourent, lisons-nous dans une de ses lettres en date du +16 février 1840. L'impuissance dont notre malheureux pays fait preuve +en Afrique est une des choses les plus tristes que puisse contempler +un homme qui a encore quelques sentiments de nationalité.» Puis, après +avoir continué sur ce ton, il terminait ainsi: «Adieu, mon cher oncle; +mes réflexions sont tristes, mais je les crois vraies. Je n'aime pas à +m'arrêter à ces idées; l'action de chaque jour m'évite la peine et +m'ôte le temps de penser. Cela vaut mieux. Agir, c'est vivre[320].» + +[Note 317: Voy. t. III, ch. X, § V.] + +[Note 318: Sur le rôle de La Moricière dans l'assaut de Constantine, +voir t. III, seconde édition, ch. X, § XIII.--L'impression fut très +vive en France, et M. de Tocqueville traduisait le sentiment général, +quand il écrivait, le 14 novembre 1837: «Je m'intéresse plus que je ne +puis me l'expliquer à La Moricière. Cet homme m'entraîne malgré moi, +et, quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé +que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche, et que toute +mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi pour la France, car +je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général sous ce +petit homme-là.»] + +[Note 319: Lettres de 1840 et de 1843 citées par M. KELLER dans sa +_Vie du général de La Moricière_.] + +[Note 320: _Le général de La Moricière_, par E. KELLER, t. I, p. 224 à +226.] + +Le jeune officier, qui, à la fin de l'hiver de 1840, était ainsi tenté +par le découragement, ne se doutait pas qu'un changement décisif +allait précisément se faire dans sa propre situation, et que son rôle +en Afrique en serait tout à coup singulièrement agrandi. C'était le +moment où M. Thiers, devenu premier ministre, éprouvait des doutes sur +l'efficacité du système suivi par le maréchal Valée. Il songea à +consulter le colonel de La Moricière qu'il avait rencontré les années +précédentes et qu'il avait fort goûté. Il lui envoya donc, vers la fin +de mai 1840, l'ordre de se rendre sans retard à Paris. Invité par le +président du conseil à exposer ses idées, le colonel le fit avec la +vivacité de sa nature et la chaleur de sa conviction. Partant de cette +idée qu'il ne suffisait pas de livrer quelques combats à Abd el-Kader, +mais qu'il fallait renverser sa puissance, il établit qu'on n'y +parviendrait pas tant qu'on ne porterait pas la guerre au siège même +de cette puissance, dans la province d'Oran, tant qu'on n'occuperait +pas la capitale de l'émir, Mascara. Il ne s'agissait pas d'y +recommencer une simple promenade militaire, du genre de celle qu'avait +faite autrefois le maréchal Clauzel, ou de ne laisser dans cette ville +qu'une petite garnison à peine suffisante pour défendre ses remparts, +ainsi que procédait alors le maréchal Valée pour Médéa et Miliana; il +fallait s'établir à Mascara avec une division entière qui, de là, +rayonnerait dans tous les sens; au lieu d'attendre sa nourriture de +convois péniblement amenés de la côte à coups d'expéditions, le corps +installé à Mascara devait trouver sa vie sur place, aux dépens des +tribus riches et belliqueuses qui entouraient cette ville et qui +étaient la principale force de l'émir; il poursuivrait sans relâche +ces tribus jusqu'à ce qu'elles fussent domptées; il s'attaquerait +surtout à celle des Hachem, de laquelle était sorti Abd el-Kader, et +qui lui fournissait ses principales ressources. Ce plan se +rapprochait, par plusieurs côtés, de celui qu'à la même époque le +général Bugeaud exposait à la tribune, mais il avait aussi ses parties +originales. Il plut fort à M. Thiers, qui, sans attendre le choix d'un +nouveau gouverneur, résolut de placer La Moricière sur le théâtre même +où il venait de demander qu'on portât l'action. Ce fut alors, en +juillet 1840, que le colonel de trente-quatre ans fut nommé maréchal +de camp, et peu après, par une mesure peut-être plus exceptionnelle +encore, le commandement de la division d'Oran lui était confié. Le +maréchal Valée n'avait pas été consulté: signe manifeste de sa +prochaine disgrâce. Dès le mois d'août, le jeune général prit +possession de son commandement. + +La Moricière était nommé pour préparer l'occupation de Mascara; mais +personne ne comptait qu'il pût aussitôt marcher sur cette ville; la +division d'Oran était trop faible. Il fallait auparavant qu'elle reçût +des renforts qui devaient arriver seulement dans quelques mois, et +aussi que les troupes de la province d'Alger fussent en mesure de lui +prêter un concours qu'on ne pouvait, à ce moment, espérer du maréchal +Valée. En attendant, le nouveau commandant ne resta pas inactif. Il +s'occupa tout d'abord de refaire matériellement et moralement sa +petite armée qu'il avait trouvée en piteux état, bloquée sur quelques +points de la côte, décimée par les maladies, démoralisée. Dans ce +dessein, il fit évacuer les postes insalubres, améliora le service +sanitaire, remit le soldat en haleine et en confiance par des +expéditions sagement graduées et heureusement conduites, élargit +progressivement le cercle qui nous enserrait et nous étouffait. En +même temps, il raffermit la fidélité des tribus alliées en leur +distribuant des vivres et en les mettant à l'abri des attaques. De +jour en jour, les opérations militaires devinrent plus importantes, +les razzias plus hardies, les coups furent frappés plus loin et plus +fort. Les tribus ennemies se virent forcées de reculer leurs +campements. Les soldats s'aguerrissaient et s'endurcissaient à la +fatigue. Toutes ces expéditions étaient en outre, pour l'inventif +général, l'occasion d'expérimenter d'heureuses innovations. Il modifia +l'équipement du soldat de façon à alléger sa marche, à assurer son +bien-être et à préserver sa santé. Il organisa très soigneusement le +service des renseignements et de la topographie. Il avait profité de +son expérience des Arabes pour nouer avec eux des relations et +recruter de nombreux espions; dès lors, au lieu d'être surpris par +l'ennemi, comme il nous était arrivé trop souvent en Afrique, ce fut +notre tour de le surprendre. Une grande difficulté de cette guerre +était de se guider dans un pays inconnu et sans routes: des cartes de +la région furent dressées, que l'on complétait au fur et à mesure des +informations recueillies et des constatations faites; chaque projet +d'expédition était rédigé à l'avance avec croquis à l'appui; puis, +quand il s'agissait de se mettre en marche, un officier choisi prenait +la tête de la colonne, à quarante pas en avant, entouré des guides +arabes et suivi d'un cavalier portant le fanion de direction, blanc +avec étoile rouge; l'_étoile polaire_,--ainsi l'avaient surnommée les +soldats,--devint bientôt fameuse en Algérie. Pour ces services +spéciaux, La Moricière était très utilement secondé par des officiers +d'une rare compétence, MM. de Martimprey et Daumas. Du reste, grâce à +sa connaissance des hommes et à l'attrait qu'il exerçait, le +commandant d'Oran se trouvait avoir autour de lui tout un groupe de +jeunes officiers d'élite: nommons MM. Pélissier, de Crény, Trochu, +Bosquet, Charras, Bentzmann, d'Illiers, de Montagnac, etc. «Vive La +Moricière! écrivait, le 1er février 1841, l'un de ces officiers[321]. +Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur! +Razzias coup sur coup, réussite complète, bataillons réguliers de +l'émir anéantis presque en totalité, tels sont les résultats prompts +et décisifs obtenus par ce jeune général qu'aucune difficulté +n'arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher +les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde... Je +vous réponds qu'au printemps, le général aura une petite division +solide, avec laquelle il pourra aller loin. Il ne laisse pas un moment +de repos aux soldats. Lorsqu'ils ne battent pas la campagne, ils +piochent la terre... C'est comme cela qu'il faut mener le soldat: il +n'a pas le temps de penser à son pays; son tempérament se forme; son +corps se durcit à la fatigue, et les maladies n'ont plus de prise sur +lui. Pourquoi n'avons-nous pas beaucoup de généraux comme La +Moricière?» + +[Note 321: M. de Montagnac. (_Lettres d'un soldat_, p. 141 et 142.)] + +Ainsi, dans la division d'Oran, naguère si lasse et si découragée, +tout était vie, entrain, confiance. Elle était prête pour les grandes +opérations que la nomination du nouveau gouverneur général et +l'arrivée des renforts allaient permettre d'entreprendre contre les +établissements d'Abd el-Kader. Une transformation si complète, opérée +en quelques mois, faisait honneur au commandant d'Oran dont elle était +bien l'oeuvre propre; elle avait en effet précédé l'arrivée du général +Bugeaud dont La Moricière se trouvait avoir été le précurseur. Le +jeune général méritait que M. de Tocqueville écrivit, à cette époque, +après l'avoir vu à l'oeuvre sur son terrain: «La Moricière est déjà +l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a l'art +d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en +satisfaisant la population civile.» + + +VI + +À peine arrivé en Algérie, le général Bugeaud commença l'exécution du +plan si nettement arrêté dans son esprit. Dès la fin de mars 1841, il +entrait en campagne. Au moment d'exposer ces opérations militaires, +l'historien éprouve un embarras. S'il veut suivre toutes les colonnes +qui agissent simultanément, s'il s'arrête à chacun des innombrables +petits combats qu'elles livrent aux Arabes, ne risque-t-il pas de ne +laisser au lecteur qu'une impression monotone et confuse? Le meilleur +système, surtout dans un livre comme celui-ci, paraît être de +s'attacher aux faits principaux ou caractéristiques, et de mettre en +lumière le dessein général de ces mouvements si complexes[322]. + +[Note 322: Ceux qui auraient intérêt à connaître le détail des +opérations peuvent se reporter aux ouvrages spéciaux. En ce moment +même, le premier de nos historiens militaires, M. Camille Rousset, +poursuit, avec le même éclat, jusqu'en 1857, le récit de la conquête +algérienne que, dans un premier livre, il avait conduit jusqu'en 1840. +Je me suis beaucoup servi de cet important ouvrage. Signalons aussi +_le Maréchal Bugeaud, d'après sa correspondance intime_, par M. +D'IDEVILLE; _le Général de La Moricière_, par M. KELLER; les +_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY; +les _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE +MONTAGNAC; les _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud_, les articles sur +les _Dernières Campagnes du général Changarnier en Afrique_, publiés, +dans le _Correspondant_, par le comte D'ANTIOCHE, etc., etc.] + +Les premières opérations qui occupèrent les mois d'avril et de mai +1841 eurent pour objet le ravitaillement de Médéa et de Miliana. Il +n'était plus seulement question d'apporter aux garnisons de quoi se +défendre; il fallait munir les deux villes assez largement pour que +les colonnes qui devaient agir dans le sud et à l'ouest de la province +pussent y trouver une base d'opérations. Au cours de ces +ravitaillements, le général Bugeaud livra plusieurs combats aux Arabes +et aux Kabyles. Le plus important eut lieu près de Miliana, contre Abd +el-Kader lui-même qui avait réuni là près de 20,000 hommes; le général +essaya, par une ruse habile, d'amener son adversaire à un engagement +plus serré et plus décisif que ceux auxquels se prêtait d'ordinaire la +stratégie arabe; mais son calcul fut dérangé par la trop grande ardeur +d'une partie de ses troupes et par la sagacité de l'émir. Ce n'en fut +pas moins une brillante victoire, et, dans la suite, le général aimait +à rappeler «sa bataille sous Miliana». Abd el-Kader sortit de ce +premier face-à-face avec le nouveau gouverneur, décidé à ne plus +l'affronter en bataille rangée. + +Ce début de campagne eut un effet décisif sur notre armée d'Afrique. +Il lui donna le sentiment qu'elle était bien conduite. La confiance +dans le chef, confiance nécessaire et malheureusement ébranlée sous le +maréchal Valée, fut pleinement rétablie. L'un des officiers de la +colonne, le commandant de Saint-Arnaud, écrivait à son frère, au +lendemain de ces expéditions: «Le général Bugeaud s'y est parfaitement +placé; il s'est montré capitaine expérimenté et habile. On voit, on +saisit ses pensées militaires. Il se bat quand il veut; il cherche, il +poursuit l'ennemi, l'inquiète et se fait craindre[323].» Ce n'était +pas une impression isolée. Au même moment, un autre officier d'avenir, +le lieutenant Ducrot, s'exprimait ainsi dans une lettre adressée à son +père: «Décidément le général Bugeaud est l'homme qui convient ici. Il +a trouvé moyen de faire trois fois plus de besogne que M. Valée, dans +le même temps; il fatigue beaucoup moins son monde, fait beaucoup plus +de mal à l'ennemi et n'a presque point de blessés[324].» Déjà même, le +simple soldat commençait à éprouver pour son général cette sorte +d'affection familière qui n'ôte rien au respect et que certains chefs +d'armée, non des derniers, ont eu le don d'inspirer. Ce don, nul ne le +posséda plus que «le père Bugeaud», dont les zouaves ont si longtemps +chanté la légendaire «casquette». Tout en lui contribuait à cette +popularité de bivouac, sa forte stature, sa physionomie martiale, sa +familiarité brusque et rustique, son allure de vieux grognard et +jusqu'à ce mouvement des épaules révélant aux connaisseurs l'ancienne +habitude du sac. Il portait et témoignait aux troupiers un intérêt +sincère, ménager de leur vie, de leur santé, en sollicitude constante, +méticuleuse et efficace de leur bien-être, s'inquiétant de leur +expliquer la raison des efforts qu'il leur demandait, saisissant +volontiers l'occasion de causer avec eux, d'un abord facile pour les +plus humbles[325]. On citait de lui mille traits qui faisaient sourire +ceux que Saint-Arnaud appelait, dans ses lettres, «les gros +officiers», mais qui lui gagnaient l'amour des soldats: un jour, par +exemple, il descendait de cheval pour aider un muletier qui ne +parvenait pas à redresser son bât. Outre que ces traits venaient d'un +bon coeur, ils étaient le calcul ou l'instinct d'un habile homme de +guerre; c'est parce que le général Bugeaud faisait beaucoup pour ses +hommes, qu'il obtenait beaucoup d'eux. + +[Note 323: Lettre du 9 mai 1841.] + +[Note 324: Lettre du 12 mai 1841.] + +[Note 325: Ce n'étaient pas seulement les soldats, c'étaient aussi les +colons pour lesquels le général était ainsi d'un facile abord. Un +jour, l'un de ces colons, pauvre diable, vient le trouver à Alger et +lui expose sa requête. «Mais, mon ami, lui dit le gouverneur après +l'avoir écouté, cela ne me regarde pas; allez trouver le comte Guyot, +le directeur civil.--Ah! reprit le colon en montrant son costume, +comment puis-je aller parler à M. Guyot dans la tenue misérable où +vous me voyez?»] + +Dans ses premières expéditions sur Médéa et Miliana, le gouverneur +n'avait guère fait autre chose que son prédécesseur, tout en le +faisant mieux. Le moment était venu d'entreprendre du nouveau. Que +serait-ce, et de quel côté? Des trois provinces de l'Algérie, il en +était une, celle de Constantine, où Abd el-Kader n'avait jamais eu +réellement de pouvoir et où par suite notre autorité était à peu près +reconnue; sans doute cette autorité était souvent plus nominale que +réelle, mais on ne voulait pas y regarder de trop près. Là donc, notre +action militaire devait se borner, pendant quelque temps, à des +courses de police sans grand intérêt pour l'histoire. C'était dans les +deux autres provinces que nous avions à combattre l'émir. On sait quel +était le plan de La Moricière: au lieu de continuer à concentrer tous +les efforts sur la province d'Alger, il voulait que l'on portât +l'attaque principale dans la province d'Oran, au coeur de la puissance +d'Abd el-Kader, et que l'on occupât fortement Mascara. Après quelques +hésitations venant de sa répugnance à augmenter le nombre des postes +permanents, le général Bugeaud avait adopté ce plan. Il y joignit une +autre idée non moins féconde. Depuis que Mascara et Tlemcen avaient +été une première fois atteints par le maréchal Clauzel, l'émir avait +jugé prudent de reculer plus au sud ses établissements militaires et +les avait très judicieusement installés sur la limite extrême du Tell, +à l'entrée des hauts plateaux; ainsi avait-il élevé, sur une ligne +courant du nord-est au sud-ouest, Boghar, Taza, Takdemt, Saïda, +Sebdou, qui dominaient au nord la région cultivable, au sud la région +pastorale: c'était sa base d'opération. Le gouverneur pensa qu'il +importait de la ruiner le plus tôt possible. Il décida donc de former +deux colonnes, destinées à agir simultanément; la plus importante, +sous ses ordres, devait partir de Mostaganem, aller détruire Takdemt, +au sud-est de la province d'Oran, et se rabattre ensuite sur Mascara; +l'autre, partant de Médéa, devait détruire Boghar et Taza, dans le sud +de la province d'Alger. + +Tout s'exécuta comme il avait été arrêté. En débarquant à Mostaganem, +le 15 mai 1841, le gouverneur trouva les choses si admirablement +préparées par La Moricière, qu'il put, dès le 18, mettre en mouvement +son armée. Bien que Takdemt fût situé dans une région où nos troupes +n'avaient jamais pénétré, la marche s'accomplit sans difficulté, grâce +à la sûreté des renseignements recueillis par le service topographique +de la division d'Oran; la carte dressée d'avance fut trouvée à +l'épreuve merveilleusement exacte[326]. Au bout de huit jours, l'armée +arriva devant Takdemt. On avait amené quelque artillerie pour battre +en brèche les murailles; il n'en fut pas besoin; l'émir avait fait +évacuer le fort et l'avait livré aux flammes. Les premiers officiers +qui y pénétrèrent n'y trouvèrent qu'un chien et un chat, pendus en +face l'un de l'autre, sous la première voûte: façon allégorique de +témoigner l'inimitié de l'Arabe et du chrétien. Le génie fit sauter +les magasins et les fortifications. Cette première partie de sa tâche +accomplie, le général Bugeaud revint sur Mascara, escarmouchant avec +Abd el-Kader que, comme toujours, il eut le regret de ne pouvoir +amener à un véritable corps-à-corps. Mascara fut trouvé également +désert. Après y avoir laissé une garnison et des vivres, l'armée +retourna à Mostaganem, où elle arriva le 3 juin, non sans que son +arrière-garde eût à soutenir quelques combats assez vifs: c'était la +coutume des Arabes d'inquiéter les retraites beaucoup plus que les +mouvements offensifs. + +[Note 326: «Nous n'avons trouvé, a dit le général Bugeaud dans son +rapport, aucun mécompte ni sur les distances, ni sur la configuration +des lieux, ni sur les eaux, ni sur les cultures.»] + +Pendant ce temps, le général Baraguey d'Hilliers se dirigeait sur +Boghar et Taza, qu'il détruisait. Cette opération, accomplie sans +aucune résistance, eut des conséquences importantes; de ce moment, le +sud de la province d'Alger fut à peu près perdu pour l'émir. + + +VII + +La campagne du printemps de 1841 avait été un bon début; mais ce +n'était qu'un début. Le gouverneur général, avec son habituel bon +sens, était le premier à s'en rendre compte. «Sans nul doute, +écrivait-il, le 5 juin 1841, au ministre de la guerre, en prenant et +détruisant Boghar, Taza et Takdemt, en occupant Mascara, nous venons +de frapper un coup moral et matériel qui peut devenir très funeste à +la puissance de l'émir; mais, il ne faut pas se le dissimuler, cette +puissance ébranlée n'est pas détruite. L'émir a évité, avec soin et +habileté, d'engager son armée régulière; avec elle et la cavalerie des +tribus les plus dévouées, il comprimerait longtemps encore peut-être +les dispositions qu'un certain nombre de tribus auraient à faire leur +soumission, si nous cessions d'agir, si nous rentrions sur la côte et +surtout si Mascara était évacué ou n'était occupé que par une faible +garnison privée de toute communication avec l'armée. L'occupation +permanente de Mascara par une force agissante me paraît donc, ainsi +qu'à tous les gens qui réfléchissent, le point capital.» Par quel +moyen assurer cette occupation que le général Bugeaud avait bien +raison de signaler comme le «point capital»? Il s'était posé la +question, sans d'abord voir clairement quelle réponse y faire. «Il +serait possible, disait le gouverneur, de loger dans Mascara six ou +sept mille hommes, et il serait avantageux de les y maintenir; la +difficulté ne consiste que dans les moyens de les y maintenir.» On +savait ce qu'il coûtait d'efforts pour ravitailler de petites +garnisons comme celles de Médéa ou de Miliana: que serait-ce s'il +fallait apporter, de la mer à Mascara, tout ce qu'exige +l'approvisionnement d'une armée de six mille hommes? La route était +loin d'être libre, et, au mois de juillet 1841, l'une des expéditions +de ravitaillement ne parvenait à se frayer passage au retour qu'en +livrant un rude combat et en faisant des pertes sensibles. + +À ce difficile problème, le général de La Moricière proposait une +solution neuve et hardie. «Les armées romaines, disait-il, trouvaient +le moyen de vivre sur le pays: il faut faire de même. Le corps +installé à Mascara doit se nourrir aux dépens des tribus +environnantes; il n'a qu'à moissonner leurs récoltes et à découvrir +leurs dépôts de grains. Dès lors, plus besoin de ravitaillement. Ce +procédé aura, en même temps, l'avantage de contraindre les tribus à se +soumettre, en les atteignant dans leur seul intérêt saisissable, +l'intérêt agricole.» C'était rentrer par ce dernier point dans les +idées du gouverneur. Mais celui-ci se montra d'abord peu disposé à +admettre qu'on pût ainsi faire vivre une armée. Il n'avait encore +qu'une très médiocre idée de la fertilité de l'Algérie, et ne +connaissait pas ses ressources aussi bien que les vieux Africains. +Déjà, peu auparavant, comme le général Duvivier lui annonçait qu'à +Médéa il saurait «s'arranger» pour vivre: «On ne se décide pas à des +actes aussi graves, avait répondu le gouverneur, sur des assurances de +cette nature.» Et puis, il était en méfiance des chimères auxquelles +il croyait, non parfois sans raison, l'esprit de La Moricière +facilement accessible. Faut-il ajouter que, par une faiblesse dont les +plus grands esprits ne savent pas toujours se garer, il ressentait un +peu de prévention jalouse à l'égard du jeune général qui l'avait +précédé en Algérie? Son premier mouvement fut donc d'écouter avec +impatience et même de rembarrer assez vivement ceux qui soutenaient +devant lui la thèse du commandant d'Oran[327]. Boutades passagères, il +est vrai, et qui ne devaient pas obscurcir longtemps son jugement +naturellement si sain. Peu après, tout en gardant un air sceptique et +maussade, il consentait à commencer, au moins partiellement, l'épreuve +du système, et il mettait en demeure l'un des jeunes officiers qui +l'avaient prôné, le capitaine de Martimprey, d'en prouver +l'efficacité, en faisant moissonner les récoltes autour de Mascara et +en assurant ainsi l'approvisionnement de la place. «Vous voyez, lui +disait-il, que je veux mettre vos idées à l'essai: vous serez +récompensé, si elles portent fruit; dans le cas contraire, vous aurez +à vous repentir de vos erreurs.» + +[Note 327: Voir notamment la scène assez curieuse que fit un jour le +gouverneur au capitaine de Martimprey. (_Souvenirs d'un officier +d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY, p. 101 à 105.)] + +On assiste donc, en juin et juillet 1841, autour de Mascara, à un +spectacle tout nouveau: les soldats, la faucille à la main, le fusil +en bandoulière, font la moisson, tandis que des bataillons de garde +surveillent l'horizon; l'ennemi se montre-t-il, quelques minutes +suffisent pour que l'ordre de travail se change en ordre de combat, et +les moissonneurs font le coup de feu. Les récoltes s'accumulent ainsi +peu à peu dans les magasins de la ville. Le gouverneur ne pouvait +longtemps bouder une opération qui flattait ses goûts agricoles et +dont sa bonne foi constatait les avantages. Aussi est-il bientôt le +plus attentif et le plus actif à la diriger. Étant revenu, vers la fin +de juin 1841, passer quelques jours à Mascara, il se plaît à visiter +les moissonneurs, à leur donner des leçons et des encouragements. +Voit-il, par exemple, une aire où le travail mollit, il s'en approche: +«Je suis sûr, s'écrie-t-il, que vous êtes tous ici des gens de +lettres. Quel est ton état à toi?--Mon général, je suis tailleur.--Il +n'y en a que trop pour faire les méchants habits étriqués que l'on +porte aujourd'hui: bats le grain, mon enfant, ce sera plus profitable +à la chose publique et à toi aussi. Et toi?--Moi, mon général, je +suis étudiant.--Étudiant pour ne rien étudier, c'est connu; prends le +fléau, mon ami.» Il secoue ainsi tous les paresseux, soutenu par le +rire des autres. «Allons, voyons, commençons à battre... Mais ce n'est +pas ça, vous n'y entendez rien... Donnez-moi un fléau... Tenez, on +commence comme cela, piano, tu, tu, pan, pan... Et l'on va petit à +petit _crescendo_, tu, tu, pan, pan, tu, tu, pan, pan...» Puis il +passait à d'autres groupes. Il ne se contente pas de tout surveiller, +de mettre tout en train; suivant sa coutume, il explique aux soldats +l'utilité de ce qu'on leur fait faire: «Je veux, disait-il dans un +ordre du jour du 30 juin 1841, vous louer du zèle actif que vous avez +mis dans les travaux des moissons. On voyait, à votre ardeur, que vous +compreniez, aussi bien que votre général, que ce métier était digne de +vous; car c'était la guerre elle-même. L'occupation permanente et +forte de Mascara dépend des travaux que vous avez faits et de ceux que +vous allez faire encore. Introduire dans cette place 4 à 5,000 +quintaux de froment et 6,000 quintaux de paille, c'est plus pour +obtenir la soumission du pays, soyez-en bien persuadés, que de gagner +dix combats et de revenir ensuite à la côte. Je vous suivrai dans ces +nouveaux travaux; je saurai ce que vous aurez fait, et vous pouvez +être assurés que la France et le Roi vous en tiendront compte comme +moi.» + +De ce principe que l'armée doit et peut vivre sur le pays, La +Moricière a tiré une autre conclusion qu'après expérience il fait +également accepter au gouverneur. Nos colonnes avaient l'habitude +d'emporter leurs vivres, et, ces vivres épuisés, elles étaient +obligées de revenir s'approvisionner aux places de dépôt. Le +commandant d'Oran a remarqué que les Arabes agissaient tout +différemment: sans aucun bagage, ils se nourrissaient avec les grains +enfouis dans les silos, greniers souterrains dont ils connaissaient +l'emplacement. Pourquoi ne pas faire comme eux? Sous son impulsion, +les soldats apprennent à découvrir ces silos. Voyez-les se former en +chaîne, sur un espace d'une ou deux lieues, et s'avancer en fouillant +la terre avec une baguette de fusil ou une pointe de sabre, jusqu'à ce +qu'ils rencontrent la pierre placée à fleur de sol qui recouvre les +silos. Les grains ainsi trouvés sont livrés à l'intendance qui en +tient compte aux capteurs, d'après un tarif fixé d'avance. La +Moricière fait, en outre, ajouter au fourniment de petits moulins à +bras, en usage parmi les Arabes: grâce à ces moulins, les soldats +peuvent, chaque soir au bivouac, moudre le grain et, avec la farine, +se faire de la bouillie ou des galettes qui, jointes au bétail fourni +par les razzias, assurent leur nourriture. Ces heureuses innovations +permettent de marcher plus vite et de rester plus longtemps en +expédition. Double avantage dont on comprend l'extrême importance. + +Le général de La Moricière était tellement convaincu de l'efficacité +de son système, que d'ores et déjà il demandait à s'installer à +Mascara avec une troupe considérable, se faisant fort de se suffire à +lui-même, sans ravitaillement. Mais le général Bugeaud, bien que +revenu de ses premières préventions, ne croyait pas que le moment fût +encore arrivé de tenter une expérience si hardie. Les choses ne lui +paraissaient pas suffisamment préparées. Il voulait qu'auparavant +Mascara fût plus complètement muni, que les tribus connussent mieux la +force et la portée de notre bras. Ce fut à obtenir ce double résultat +qu'il employa la campagne d'automne. Il était revenu à Oran pour la +diriger. Parties de cette ville le 14 septembre 1841, les troupes ne +rentrèrent que le 5 novembre à Mostaganem; jamais encore, en Afrique, +expédition n'avait duré si longtemps. Durant ces cinquante-trois +jours, la petite armée, tantôt divisée en plusieurs colonnes, tantôt +concentrée, fut sans cesse en mouvement, parcourant en tous sens la +province, faisant ainsi plus de deux cents lieues, apportant dans +Mascara d'immenses convois de vivres et de munitions, pénétrant dans +les montagnes les plus ardues pour y atteindre les tribus hostiles, +poussant une pointe jusqu'à la limite des hauts plateaux, afin de +détruire Saïda, l'un des établissements de l'émir. Dans ces courses, +beaucoup de coups de feu furent tirés, plusieurs combats furent +livrés, mais toujours sans pouvoir amener Abd el-Kader à une bataille +décisive. + +Pendant ce temps, on ne restait pas inactif dans la province d'Alger. +Les généraux Baraguey d'Hilliers et Changarnier, qui y exercèrent +successivement le commandement, dirigèrent de nombreux convois de +ravitaillement sur Médéa et Miliana. Il n'y en eut pas moins de seize, +pendant les neuf derniers mois de 1841. Les troupes souffrirent plus +de la fatigue et de la chaleur que de l'ennemi qui, occupé dans la +province d'Oran, ne leur opposait pas grande résistance. Changarnier +trouva cependant moyen, à la fin d'octobre, en revenant de Médéa, +d'attirer dans un piège Barkani, l'un des lieutenants de l'émir, et de +lui infliger un rude échec. + +La campagne de l'automne était loin d'avoir été stérile. «Nous avons +détruit presque tous les dépôts de guerre, écrivait le gouverneur à M. +Guizot, le 27 novembre 1841. Nous avons foulé les plus belles +contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous +possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans +un grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et +les retraites des tribus... Nous avons singulièrement affaibli le +prestige qu'exerçait Abd el-Kader sur les populations; il leur avait +persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la mer. +«Ils sont comme des poissons, disait-il, ils ne peuvent vivre qu'à la +mer; leur guerre n'a qu'une courte portée, et ils passent comme les +nuages; vous, avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.» +Nous les avons atteints, cette année, dans les lieux les plus reculés, +ce qui a frappé la population de stupeur.» Ajoutons, comme le disait +encore le général dans son ordre du jour du 7 novembre, que «l'armée +avait commencé à résoudre le problème, si difficile en Afrique, de +faire vivre la guerre par la guerre». Tout cela était vrai, et +cependant, à regarder les choses d'une autre face, il ne semblait pas +qu'on fût bien avancé. La plupart des tribus, si «foulées» qu'elles +eussent été, ne donnaient aucun signe de lassitude. «On nous a assuré, +faisaient-elles dire ironiquement au général Bugeaud vers la fin +d'octobre, que vous autres Français, vous aimez les chevaux à courte +queue: nous attendons que nos juments en produisent un pareil pour +vous le conduire en signe de soumission.» Abd el-Kader, bien que +toujours battu, continuait à tenir la campagne, apparaissant et +disparaissant à son heure. Son langage était loin d'avoir baissé de +ton; le gouverneur ayant fait répandre des proclamations pour inviter +les Arabes à se soumettre, l'émir lui envoya cette réponse hautaine: +«Tu demandes l'impossible... Nous te jurons, par Dieu, que tu ne +verras jamais aucun de nous, si ce n'est dans les combats... Vous +voulez gouverner les Arabes;... occupez-vous de mieux gouverner votre +pays. Les habitants du nôtre n'ont à vous donner que des coups de +fusil. Si, comme vous nous le dites, vous aviez de la puissance et de +l'influence, vous n'auriez pas causé la ruine de Méhémet-Ali. Vous lui +aviez promis de l'aider contre ses ennemis, et pourtant les Anglais +sont venus l'attaquer. Aussi votre nom est-il méprisé par tous les +peuples de votre religion. Ce continent est le pays des Arabes, vous +n'y êtes que des hôtes passagers... Votre influence ne s'étend que sur +le terrain que couvrent les pieds de vos soldats. Quelle haute +sagesse, quelle raison est la tienne! Tu vas te promener jusqu'au +désert, et les habitants d'Alger, d'Oran et de Mostaganem sont +dépouillés et tués aux portes de ces villes!» Ce dernier trait ne +portait que trop juste: dans la nuit du 21 au 22 octobre 1841, un +parti ennemi venait, jusque sous les murs d'Oran, saccager les +campements de nos alliés. + +Évidemment, le général Bugeaud s'était flatté d'obtenir des avantages +plus décisifs. «Ma campagne a été énergique et féconde en événements, +écrivait-il à un de ses amis le 20 novembre; cependant, les résultats +ne sont pas considérables.» Tout en affectant de n'en être pas +surpris, tout en rappelant qu'il avait souvent répété que la +soumission ne serait pas l'affaire d'une année, il sentait le besoin +de faire autre chose que de continuer ces expéditions de +ravitaillement où s'épuisait l'armée sans grand profit; il voulait +frapper plus fort et surtout plus au coeur de l'ennemi. Le meilleur +moyen n'était-il pas d'exécuter le plan hardi du commandant d'Oran? +D'ailleurs, tous les préparatifs que le gouverneur avait jugés +nécessaires étaient finis, et il ne voyait plus de raisons de contenir +l'impatiente ardeur de son lieutenant. Il annonça donc, le 7 novembre, +avant de retourner à Alger, que le général de La Moricière allait +transporter à Mascara le quartier général de sa division. + + +VIII + +C'est le 27 novembre 1841 que La Moricière quitte Mostaganem pour se +rendre à son nouveau poste. Il emmène une batterie de montagne, 150 +spahis d'élite commandés par Yusuf, et huit vieux bataillons, de ceux +que, depuis près de dix-huit mois, il a aguerris, entraînés, auxquels +il a, pour ainsi dire, communiqué son tempérament: ces troupes, +jointes à celles qui étaient déjà à Mascara, doivent former un corps +d'environ 8,000 hommes. Le départ est solennel et sérieux. La fanfare +des spahis, seule musique de la colonne, joue un air connu sur ces +paroles qui semblent de circonstance: «Pauvre soldat, en partant pour +la guerre.» Tous savent qu'ils ne s'éloignent pas pour quelques jours, +mais qu'ils vont s'installer, pour de longs mois, et des mois d'hiver, +en pleine région ennemie, à trente lieues de tout secours, tentative +sans précédent et que beaucoup de gens déclarent téméraire. Mais tous +aussi, des premiers rangs aux derniers, ont foi dans leur jeune chef, +comprennent l'importance capitale de l'oeuvre à laquelle ils +concourent, et sont résolus à ne rien épargner pour la faire réussir. +Quant au général, il n'ignore pas quelle grosse partie il joue. C'est +sur son insistance personnelle, malgré l'opposition des uns et les +doutes des autres, que l'entreprise se fait. En France et en Algérie, +dans les bureaux du ministère de la guerre et même autour du +gouverneur général, il sent des mauvaises volontés ouvertes ou cachées +qui guettent son insuccès pour l'en accabler. Il ne se fait aucune +illusion sur ce que serait pour lui un échec, et, causant un jour de +cette éventualité avec un de ses officiers: «Il y a dans ce cas, +dit-il, un remède certain, c'est de se faire tuer.» + +Le début n'est pas de bon augure. Arrivé à Mascara le 1er décembre +1841, La Moricière y apprend que la plus grande partie du troupeau de +la place, sur lequel il comptait pour l'alimentation de son armée, +vient d'être enlevé par les Arabes, avec l'officier qui veillait à sa +garde: il reste à peine cinq ou six jours de viande. Bien que ses +prévisions soient ainsi fort dérangées, le général ne s'en trouble +pas. Il donne trois jours à ses troupes pour s'installer tant bien que +mal dans la ville, et, dès le 4 décembre, il se met en campagne. +Soumettre les tribus belliqueuses du voisinage, entre autres les +redoutables Hachem, assurer l'approvisionnement de l'armée et des +habitants de Mascara, soit en tout environ douze mille bouches, tels +étaient les deux problèmes qui s'imposaient à lui. Dans sa pensée, un +seul et même moyen devait servir à les résoudre: la razzia à outrance; +le butin remplirait nos greniers, en même temps que les Arabes +dépouillés seraient, par détresse, obligés de capituler. À regarder, +en décembre, la grande plaine qui s'étendait au sud de Mascara et les +montagnes qui l'entouraient, il semblait que ce fût un désert aride. +Et cependant ce sol recélait des trésors abondants: c'étaient les +silos. Comment les découvrir? Sonder à tâtons serait bien long et bien +incertain. Avec son flair des Arabes, La Moricière a mis la main sur +un certain Djelloul, de la tribu des Hachem, qui, par vengeance et +cupidité, est prêt à trahir les siens et à livrer le secret de leurs +greniers souterrains. C'est le guide de toutes les expéditions. Avec +lui, on court sans hésiter aux bons endroits. Les silos, aussitôt +ouverts, livrent des quantités considérables de grains et +d'approvisionnements variés. Dans l'embarras de tout transporter, +l'armée en consomme, pendant quelques jours, une partie sur place, +puis elle vient verser le reste dans les magasins. À peine de retour, +elle repart dans une autre direction. Naturellement les Arabes ne se +laissent pas ainsi dépouiller sans tenter quelque résistance; chaque +levée de silos donne lieu à des engagements plus ou moins vifs; mais +nos opérations n'en sont pas arrêtées. + +Il y a mieux encore que de découvrir les provisions de la tribu, c'est +de surprendre la tribu elle-même. Le 20 décembre 1841, La Moricière +apprend que deux Arabes ont été assaillis en un certain endroit par +des chiens: c'est pour lui un indice suffisant. Le soir, à minuit, un +petit corps se met en route, sans tambours ni trompettes. À la pointe +du jour, il arrive près d'une tribu qui se croyait à l'abri dans des +ravins escarpés. «L'emplacement reconnu, raconte l'un des acteurs de +ce petit drame, chacun se lance, se disperse dans une direction +quelconque; on arrive sur les tentes, dont les habitants, réveillés +par l'approche des soldats, sortent pêle-mêle avec leurs troupeaux, +leurs femmes, leurs enfants. Tout le monde se sauve dans tous les +sens; les coups de fusil partent de tous côtés sur les misérables +surpris sans défense. Hommes, femmes, enfants, poursuivis, sont +bientôt enveloppés et réunis par quelques soldats qui les conduisent. +Les boeufs, les moutons, les chèvres, les chevaux, tous les bestiaux +enfin qui fuient sont vite ramassés. Celui-ci attrape un mouton, le +tue, le dépèce: c'est l'affaire d'une minute; celui-là poursuit un +veau avec lequel il roule, cul par-dessus tête, dans le fond d'un +ravin; les autres se jettent sous les tentes où ils se chargent de +butin; et chacun sort de là, affublé, couvert de tapis, de paquets de +laine, de pots de beurre, de poules, d'armes et d'une foule d'autres +choses que l'on trouve en très grande quantité dans ces douars souvent +très riches. Le feu est ensuite mis partout à ce que l'on ne peut +emporter, et bêtes et gens sont conduits au convoi; tout cela crie, +tout cela bêle, tout cela brait. C'est un tapage étourdissant. On +quitte enfin la position, fier de son succès. Alors commence la +fusillade: les cavaliers ennemis, qui d'abord avaient pris la fuite, +reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos; ils +harcèlent les arrière-gardes; on leur riposte, on les éloigne et l'on +rentre avec ses prises[328].» Voilà la razzia peinte sur le vif. Cette +fois, l'armée ramenait 614 boeufs, 634 moutons, 400 ânes, 60 chevaux +ou mulets et 180 prisonniers. + +[Note 328: _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE +MONTAGNAC, p. 192-193.] + +Le corps d'occupation n'avait pas affaire seulement aux Arabes. Depuis +le 19 décembre, il luttait contre un nouvel ennemi qui n'est pas le +moins redoutable de tous: c'est l'hiver, un hiver du Nord, avec +cortège de gelées, de pluies torrentielles, d'ouragans qui brisent +tout, de neige qui couvre le sol à un pied d'épaisseur. Les bâtiments +de Mascara, à demi ruinés et mal restaurés, s'effondrent. Les soldats +n'ont presque plus d'abris; les vivres mouillés se gâtent; les +bestiaux périssent de misère et de froid. Mais rien n'arrête La +Moricière. Les marches de nuit, les surprises, les razzias continuent, +s'étendant dans un rayon de plus en plus éloigné. C'est par milliers +qu'on compte les bestiaux enlevés, par centaines les prisonniers. Les +tribus ainsi pourchassées, battues, dépouillées, commencent à donner +quelques signes de lassitude et d'épuisement; dès la fin de janvier +1842, plusieurs se sont soumises. «Le temps se déchaîne contre nous, +écrit-on le 11 février; pluie, neige, grêle, gelée, pendant +cinquante-quatre jours, sans cesser... Malgré cela, même activité: +nous sillonnons la plaine et les montagnes dans tous les sens; le ciel +est la seule voûte qui nous couvre[329].» Dans les derniers jours de +février, parmi les tribus voisines de Mascara, il n'y a guère que +celle des Hachem qui, malgré d'effroyables souffrances, se refuse à +abandonner la cause de l'émir. Notre armée porte aux résistants des +coups de plus en plus rudes. «Partis le 26 février, nous rentrons le 8 +mars, écrit-on à cette dernière date, traînant après nous quatre cents +prisonniers et un troupeau immense; nous avons rayonné autour de +Mascara, dans un espace de vingt-cinq à trente lieues, rasant, +battant, frottant, pillant, brûlant, saccageant, bouleversant les +tribus qui ne se décidaient pas assez vite à virer de notre +côté[330].» Les Hachem semblent à bout de forces; cependant ils se +raidissent encore. Un moment, on a pu croire qu'ils allaient +capituler, mais un appel d'Abd el-Kader a suffi pour leur faire rompre +les pourparlers. La Moricière alors ne leur laisse, à eux comme aux +tribus plus éloignées qui tiennent pour l'émir, aucun répit. Les +troupes sont rentrées, le 8 mars, d'une expédition de dix jours: dès +le 10, départ d'une nouvelle colonne qui reste dehors vingt-deux +jours, vivant le plus souvent à l'arabe, sur ce qu'elle trouve et sur +ce qu'elle prend, poussant jusqu'à trente et quarante lieues de +Mascara, multipliant les hardis coups de main. Le 25, au milieu même +d'une razzia, elle est surprise par une épouvantable tempête de neige +qui dure quarante-huit heures. Français et Arabes, qui ne voient plus +à deux pas devant eux, errent à l'aventure, mêlés les uns aux autres. +La nuit surtout est atroce. «La neige augmente toujours, rapporte un +témoin; la pluie vient ensuite grossir le gâchis au milieu duquel +gisent hommes, chevaux, bagages. Je ne puis mieux vous mettre à même +de juger de ce coup d'oeil qu'en vous priant de vous reporter au +tableau de Gros, représentant le champ de bataille d'Eylau[331].» +Quand on bat la diane, les officiers sont obligés de frapper à coups +de pied et de bâton les hommes engourdis, pour les forcer à se lever. +Quelques soldats, plusieurs prisonniers sont morts de froid, ainsi que +beaucoup de chevaux, de mulets, de boeufs et de moutons. Enfin, le +soleil finit par reparaître, et la troupe rentre à Mascara, chargée de +butin, avec le sentiment qu'elle a porté à l'ennemi des coups +décisifs. Cette fois, en effet, les dernières résistances paraissent +vaincues: les Hachem ont été réduits à demander grâce et ont amené les +chevaux de soumission. + +[Note 329: _Lettres d'un soldat_, p. 204.] + +[Note 330: Lettre du 8 mars 1842. (_Ibid._, p. 206 et 207.)] + +[Note 331: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 217.)] + +Malgré cette vie rude, et grâce à la sollicitude intelligente du +général, la santé des troupes est excellente. Le soldat, admirablement +entraîné, se montre capable d'efforts extraordinaires. Les bataillons +d'élite, débarrassés de leurs sacs, suivent presque les spahis au pas +de course et méritent que La Moricière les appelle sa grosse +cavalerie. Plusieurs fois, ils font d'une seule traite des marches de +quinze et même dix-huit lieues. «Il y a longtemps qu'une armée n'a +trimé comme la nôtre, écrivait le commandant de l'un de ces +bataillons. Nos soldats ne sont plus couverts que de guenilles. Malgré +cela, ils se portent tous parfaitement, sont gais et acceptent sans +sourciller toutes les fatigues... Depuis l'Empire, jamais nous n'avons +eu de troupes comme celles-là, aussi aguerries, aussi faites à toutes +les privations... On peut aller partout avec ces lapins-là, et +traverser l'Afrique dans tous les sens[332].» Rien de plus étrange que +l'aspect de ces hommes qui, depuis leur arrivée à Mascara, n'ont reçu +aucun effet d'habillement, et qui, sur cent vingt jours d'hiver, en +ont passé quatre-vingts au bivouac. «Figurez-vous, dit le même +officier, une foule de grands diables, vêtus de haillons rafistolés +avec de la toile, des morceaux de laine de toutes les couleurs et des +morceaux de peaux de chèvre ou de mouton; couverts de poux; coiffés, +les uns de képis, les autres de fez, quelques-uns de chapeaux de +feutre, d'autres d'énormes sombreros de palmier, d'un pied et demi de +haut, finissant en pointe, et dont les bords ont un pied de rayon +(coiffures ramassées dans les razzias); l'extrémité inférieure du +personnage garnie de peau de mouton ou de peau de boeuf, avec leurs +poils, faute de souliers. Ajoutez à cela une face basanée, une longue +barbe pour ceux qui en ont; de véritables sauvages en un mot[333].» Si +la vie imposée au soldat développait singulièrement son énergie, ne +pouvait-on pas craindre qu'elle ne lui fit prendre des habitudes de +rapine et de cruauté? Pour être l'instrument obligé de la soumission, +la razzia n'en ressemblait pas moins au brigandage et pouvait devenir +une école fâcheuse. La Moricière veillait à ce danger, et, s'il faut +en croire un de ses plus honorables officiers, il serait parvenu à +l'écarter. «On ne vit jamais, affirme M. de Martimprey, de troupes +plus humaines ni mieux disciplinées: elles connaissaient le but élevé +auquel tendaient leurs efforts, et elles en étaient justement +fières[334].» Il est vrai qu'un autre officier rend un témoignage +moins absolument rassurant: «Nous menons ici, dit M. de Montagnac, une +véritable vie de brigands; aussi nos soldats sont-ils devenus d'une +sauvagerie à faire dresser les cheveux sur la tête d'un honnête +bourgeois. Il serait vraiment dangereux de faire rentrer maintenant +ces b.....-là en France, où l'on ne saurait fournir un aliment à leur +énergie et à leur activité. Il est temps que nous cessions cette +existence; nous commençons à devenir impossibles[335].» En tout cas, +le grand prestige de La Moricière aidait à corriger le tort qu'une +telle vie pouvait faire à la discipline. M. de Martimprey constate la +confiance, l'enthousiasme de tous, officiers et soldats, pour leur +jeune chef[336]. M. de Montagnac écrit, de son côté, avec sa vivacité +habituelle: «Tout ce que fait le général est admirable; il sort de +cette tête de soldat des idées plus brillantes, plus lumineuses tous +les jours. Jamais homme n'a eu plus de difficultés à vaincre, et +jamais homme ne s'est tiré d'un pareil dédale avec plus d'audace, plus +d'intelligence que lui.» Il ajoute, un autre jour, tout transporté: +«Vive Dieu et notre brave général! Gloire au général de La Moricière, +gloire à lui tout seul!» Et encore: «Je ne donnerais pas le temps que +j'ai passé à Mascara pour tout l'or du monde, tant sous le rapport des +opérations intéressantes que j'y ai vues se dérouler, que sous le +rapport de mon instruction militaire. Mes trente-deux années de soldat +ne m'auraient jamais appris ce que j'ai puisé auprès du général de La +Moricière, dans les deux mois et demi que je suis resté sous ses +ordres[337].» + +[Note 332: 28 janvier et 8 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 199, +209.)] + +[Note 333: 31 mars 1842. (_Ibid._, p. 222.)] + +[Note 334: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE +MARTIMPREY, p. 131.] + +[Note 335: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 222.)] + +[Note 336: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, p. 131.] + +[Note 337: Lettres du 9 janvier, des 2 et 11 février 1842. (_Lettres +d'un soldat_, p. 186, 191, 202 à 205.)] + +Le succès obtenu et visible à tous les yeux justifiait cette +admiration. Non sans doute que chaque soumission obtenue puisse être +considérée comme absolument définitive; il faut, au contraire, +s'attendre à ce que quelques-unes des tribus cherchent l'occasion de +secouer le joug subi par elles plutôt qu'accepté. Néanmoins, c'est +déjà beaucoup que les plus fiers et les plus belliqueux des Arabes +soient une première fois forcés de courber le front. Dès maintenant, +notre situation en est notablement changée. Autour de Mascara, et +surtout au nord dans la direction de la mer, s'étend une zone +relativement pacifiée où l'on peut circuler moyennant quelques +précautions. À la fin de janvier 1842, il avait fallu une petite armée +pour apporter des munitions de Mostaganem à Mascara: au mois de mars +suivant, ce sont les Arabes que l'on charge d'amener un nouveau +convoi; peu après, les communications sont assez libres pour que le +commerce s'approvisionne tout seul, et, en même temps, les tribus +soumises alimentent les marchés de la ville qui regorge de vivres. Les +faits donnent donc de tous points raison à La Moricière; ils prouvent +la justesse de coup d'oeil avec laquelle le plan a été dressé +d'avance, la vigueur et l'habileté de main avec lesquelles il a été +exécuté. Le contre-coup de ce succès se fait sentir au delà de la +région où il a été obtenu. «Le coeur de l'Afrique, écrit M. de +Montagnac, le 8 mars 1842, c'est Mascara: du moment où nous avons +frappé le coeur, le colosse est tombé.» En disant que «le colosse est +tombé», le bouillant officier se laisse aller à l'une de ses +exagérations habituelles; mais enfin, l'émir a reçu le coup le plus +rude qui lui ait encore été porté. Aussi M. de Martimprey, toujours si +mesuré et si exact, est-il fondé à dire: «Si l'histoire de la conquête +de l'Algérie est un jour écrite avec une impartialité éclairée, la +campagne d'hiver de Mascara, de 1841 à 1842, sera considérée comme la +cause la plus efficace de cette conquête; elle comptera dans les plus +belles pages des annales de l'armée française.» + +Sur le moment cependant, tout le monde ne rendit pas cette justice à +La Moricière. Les bureaux de la guerre étaient depuis longtemps assez +mal disposés pour lui; l'esprit de routine n'avait pu se faire à un +avancement si rapide et si anormal; les formalistes trouvaient que les +innovations du général, hardiment expérimentées sur le terrain, +n'étaient pas assez respectueuses des règlements et de la procédure +administrative, et ils lui cherchaient de méchantes chicanes, à +propos tantôt des modifications apportées au fourniment, tantôt de +l'emploi fait du produit des razzias. En avril 1842, La Moricière +apprit que, pour le récompenser de sa belle campagne d'hiver, il était +question, à Paris, de mettre au-dessus de lui, à la tête de la +division d'Oran, un lieutenant général; on avait jugé peu conforme aux +usages qu'un simple maréchal de camp, si jeune d'âge et de grade, eût +un si gros commandement. Le général Bugeaud, lui aussi, n'était pas +toujours en très bons termes avec La Moricière; tout en faisant grand +cas de ses qualités et de ses services, il se méfiait de son +imagination, le trouvait parleur et agité[338], était un peu offusqué +de l'importance qu'il avait depuis longtemps en Afrique, et le +soupçonnait d'être plutôt un rival qu'un subordonné, un successeur +éventuel qu'un collaborateur; peut-être aussi éprouvait-il, sans s'en +rendre bien compte, quelque jalousie de la faveur dont son lieutenant +jouissait auprès de ces journaux qui le maltraitaient lui-même si +volontiers[339]; de là sur le compte du commandant d'Oran plus d'une +boutade, d'une explosion d'humeur, qui malheureusement lui étaient +souvent rapportées. La Moricière, qui avait également la parole +prompte et vive, ne ménageait pas davantage, dans ses conversations de +bivouac, un supérieur qu'il croyait prévenu contre lui et contre sa +division. Les états-majors, naturellement empressés à épouser les +griefs de leurs chefs, semblaient s'appliquer à les grossir et à les +envenimer. Toutefois, chez les deux grands soldats, ces petites +misères n'allaient jamais jusqu'à faire sérieusement tort au service +de l'État; quand cet intérêt supérieur était en jeu, les préventions +personnelles disparaissaient. On le vit bien, lorsque fut connu, à +Alger, l'étrange projet de diminuer la situation du héros de Mascara. +Le général Bugeaud se mit aussitôt en travers. «Dans le cadre des +lieutenants généraux, répondit-il vivement au ministre, trouverait-on +un officier de plus de valeur? Pourquoi donc décourager un maréchal de +camp d'un très grand mérite, connaissant le pays, les hommes et les +choses, très capable de donner la direction générale et parfaitement +accepté comme supérieur par les maréchaux de camp Bedeau et +d'Arbouville?» Il concluait: «Si l'on veut un lieutenant général, il y +a un moyen, sans rien troubler, c'est de conférer ce grade à M. de La +Moricière[340].» Devant cette opposition si nette, les bureaux +reculèrent. D'ailleurs, leur malveillance n'était pas partagée par le +ministre de la guerre; l'année suivante, M. de Martimprey, étant allé +à Paris et ayant vu le maréchal Soult, lui exprimait sa satisfaction +d'être attaché à l'état-major du commandant d'Oran. «Vous avez raison, +répondit le maréchal, le général de La Moricière écrit, en Algérie, +les plus belles pages de sa vie[341].» + +[Note 338: «La Moricière, disait un jour le gouverneur au duc +d'Aumale, est vaillant, infatigable, débrouillard, sans doute, mais +doctrinaire; il discute sans cesse, ergote, hésite et n'aime pas les +responsabilités.»] + +[Note 339: Le général Bugeaud faisait allusion à La Moricière, quand, +dans une lettre à Changarnier, il se plaignait de voir «les journaux +préconiser les actions magnifiques de tel jeune et brillant général, +qualifier de fautes ses propres opérations, blâmer son système et +louer, chez les chefs de colonne, les mêmes faits qu'on venait +d'imputer à tort au gouverneur».] + +[Note 340: Cette lettre, qui fait tant d'honneur au général Bugeaud, a +été citée pour la première fois par M. Camille ROUSSET.] + +[Note 341: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE +MARTIMPREY, p. 177.] + +Pendant le dur et long hiver de 1842, La Moricière n'avait pas été le +seul en mouvement. En plein mois de janvier, sur quelques nouvelles +arrivées de l'Ouest, le gouverneur général s'était embarqué pour Oran, +afin de diriger une expédition contre Tlemcen. Cette ville, située à +une cinquantaine de kilomètres de la mer, près de la frontière du +Maroc qu'elle commande, avait, par sa position comme par son passé, +une réelle importance militaire et politique. Une première fois, en +janvier 1836, le maréchal Clauzel s'en était emparé, mais la France +l'avait abandonnée par le traité de la Tafna. Partie d'Oran le 24 +janvier 1842, la colonne du général Bugeaud ne rencontra pas d'autres +difficultés que celles de la saison, et, le 1er février, elle entra +sans combat dans Tlemcen évacué de la veille. De là, le gouverneur se +porta plus au sud et détruisit le fort de Sebdou, le dernier des +établissements de l'émir sur la limite des hauts plateaux: c'était +compléter l'oeuvre commencée par la ruine de Boghar, de Taza, de +Takdemt et de Saïda. Le général Bedeau fut appelé au commandement de +Tlemcen. Breton d'origine, en Afrique depuis 1836, il s'y était +distingué par de nombreux faits d'armes, notamment comme colonel du +17e léger; il joignait aux qualités du soldat et du capitaine celles +de l'administrateur, ayant moins d'invention et d'initiative que La +Moricière, mais exécutant admirablement les instructions qu'on lui +donnait[342], esprit très sage, âme élevée et loyale, étranger aux +coteries, supérieur aux jalousies qui sévissaient en Algérie, estimé +de tous, type de vertu et d'honneur militaires, l'une des plus pures +renommées de l'armée d'Afrique. Il fit merveille dans ce nouveau +commandement: bien que disposant seulement d'environ trois mille +hommes, il infligea de rudes échecs à Abd el-Kader, qui porta un +moment de ce côté tous ses efforts; puis, après avoir ainsi refoulé ce +redoutable adversaire, il réussit, par son habileté et sa prudence, à +pacifier la région environnante. + +[Note 342: «Bedeau fait très-bien, disait le général Bugeaud, mais on +a besoin de le pousser par les épaules.»] + +L'occupation de Tlemcen complétait heureusement, dans la province +d'Oran, l'oeuvre commencée par l'occupation de Mascara. Quel +changement depuis l'époque, pourtant bien récente, où, dans cette +province, les Français étaient bloqués dans quelques villes du +littoral! Maintenant, de ce côté, la conquête est amenée au même point +que dans la province d'Alger: le quadrilatère formé par Oran, +Mostaganem, Mascara et Tlemcen est, pour ainsi parler, le pendant de +celui que l'on pouvait tracer entre Alger, Cherchel, Miliana et Médéa. + + +IX + +Depuis un an, le général Bugeaud avait porté son effort principal sur +la province d'Oran; il allait maintenant s'occuper de celle d'Alger. +Précisément à cette époque, un incident, qui eut un douloureux et +glorieux retentissement, fit ressortir à quel point, en dépit des +progrès accomplis depuis le départ du maréchal Valée, la sécurité nous +manquait même dans la Métidja, à peu de distance de la capitale. Le 10 +avril 1842, en plein jour, un détachement de vingt et un hommes, sous +les ordres du sergent Blandan, portait des dépêches de Boufarik au +blockhaus voisin de Méred. À environ deux kilomètres de ce dernier +poste, il est subitement entouré par plus de trois cents Arabes. +«Rendez-vous!» crie en français un grand nègre qui paraît commander +les assaillants. «Voilà comme je me rends», répond Blandan, et +ajustant le nègre, il le tue raide d'un coup de fusil. À l'exemple de +leur chef, nos soldats font une décharge générale. Les Arabes +fléchissent un moment, mais bientôt, honteux de reculer devant une +poignée d'hommes, ils reviennent à la charge. Les vingt et un se sont +formés en cercle: sans abri, criblés de balles, ils tombent l'un après +l'autre. Cependant, pas une défaillance. Les blessés à terre chargent +les fusils de ceux qui peuvent encore combattre. Blandan, qui a reçu +deux balles, commande toujours. Une troisième balle l'atteint au +ventre. «Courage, mes amis, s'écrie-t-il, défendez-vous jusqu'à la +mort.» Et sentant les forces lui manquer: «Prends le commandement, +dit-il à un brigadier de chasseurs, car, pour moi, je n'en peux plus.» +Le combat durait depuis une demi-heure. Sur les vingt et un, cinq +hommes seulement restaient debout, quand, de Boufarik et de Méred, où +l'on a entendu la fusillade, des secours arrivent en toute hâte. Les +Arabes s'enfuient, sans avoir pu enlever aucun trophée à l'héroïque +détachement. Blandan, ramassé sans connaissance, expire dans la nuit: +un seul moment, il a donné quelque signe de vie, c'est quand le +colonel a détaché sa propre croix d'honneur pour la lui mettre dans la +main. Il avait vingt-trois ans et n'était sous-officier que depuis +trois mois. Son nom et celui de ses compagnons, mis solennellement à +l'ordre du jour de l'armée, ont été gravés sur le petit obélisque de +la fontaine de Méred. Depuis 1887, la statue de l'héroïque sergent +s'élève sur l'une des places de Boufarik. + +Pour prévenir le retour de pareilles surprises, le général Bugeaud +décida d'employer le printemps de 1842 à une grande opération contre +les tribus montagnardes qui entouraient, au sud et à l'ouest, la +Métidja. Les troupes disponibles de la province d'Oran devaient +concourir à cette oeuvre, avec celles de la province d'Alger. Par une +idée heureuse, le gouverneur imagina de se servir de cette +concentration même pour ouvrir, entre ces deux provinces, une +communication par terre qui n'existait pas encore pour notre armée. La +vaste région s'étendant de Cherchel à Mostaganem et de Miliana à +Mascara avait jusqu'alors complètement échappé à l'action des armes +françaises. Si l'on jette les yeux sur une carte, cette région +apparaît traversée, dans toute sa longueur, par une rivière: c'est le +Chélif, l'un des plus importants cours d'eau de l'Algérie; il prend sa +source au sud de la province d'Alger et coule d'abord vers le nord; +arrivé à peu près à la hauteur de Médéa et de Miliana, et à égale +distance de ces deux villes, il tourne brusquement à l'ouest et +continue dans cette direction, jusqu'à ce qu'il se jette dans la mer à +quelque distance de Mostaganem. La vallée profonde et fertile formée +par ce cours d'eau semblait la route naturelle pour aller de la +province d'Alger dans celle d'Oran; mais elle était dominée des deux +côtés, sur toute sa longueur, c'est-à-dire pendant plus de soixante +lieues, par des massifs montagneux, très ardus, absolument inexplorés +et où habitaient des tribus hostiles et belliqueuses. Le gouverneur +n'hésita pas à braver les risques de cette route; il décida qu'une +colonne, sous ses ordres, partirait de Mostaganem, tandis qu'une +autre, commandée par Changarnier, partirait de Blida: elles devaient, +l'une remonter, l'autre descendre la rivière, jusqu'à ce qu'elles se +rejoignissent. Ce programme, hardiment conçu, s'exécuta sans +difficulté sérieuse; le 30 mai 1842, après dix jours de marche, les +deux colonnes se rencontrèrent au milieu de la vallée du Chélif, près +de l'Oued-Fodda. Algériens et Oranais s'embrassèrent et festoyèrent +pendant deux jours, pour célébrer l'heureuse issue d'une entreprise +qui paraissait faire faire un grand pas à notre domination. Sans doute +le pays ne pouvait être considéré comme définitivement soumis; la +suite ne devait que trop le prouver; mais, pour la première fois, il +avait été traversé; c'était déjà un fait considérable. + +Restait à se servir des troupes ainsi concentrées dans la vallée du +Chélif, pour prendre à revers et dompter les tribus entourant la +Métidja. Dans ce dessein, les deux colonnes se séparèrent de nouveau +afin de gagner Blida par des directions différentes; Changarnier +s'éleva un peu au nord et pénétra au coeur des montagnes qui +s'étendent entre le Chélif et la mer; Bugeaud prit plus au sud par +Miliana et le col de Mouzaia. Le premier rencontra un pays fort +difficile: «La Suisse n'est rien auprès, écrivait l'un des officiers +de sa colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud; l'armée marche +un par un, bêtes, gens et bestiaux, chaque homme tirant son cheval par +la figure; l'avant-garde part à quatre heures du matin, et +l'arrière-garde arrive au bivouac à six heures du soir, tout cela pour +faire deux ou trois lieues.» Mais aucun obstacle n'arrêtait la tenace +énergie du général que le gouverneur appelait familièrement «son +montagnard»; il passa partout, recevant la soumission spontanée ou +contrainte des Arabes qui se trouvaient sur son chemin. Le général +Bugeaud rencontra une route plus facile et obtint le même succès. Les +tribus les plus redoutables vinrent lui apporter leur hommage, même +celle des Hadjout, ces hardis pillards qui étaient, depuis douze ans, +la terreur des environs d'Alger. Elles avaient été absolument +déconcertées de se voir attaquées par une armée venant de la province +d'Oran. Un autre fait les avait frappées plus encore, c'était la +présence, dans les rangs français, sous le drapeau français, de deux +ou trois mille de leurs coreligionnaires, cavaliers des tribus alliées +de l'Ouest, que le gouverneur avait appelés à lui pour cette +expédition. Telle fut même l'impulsion ainsi donnée au mouvement de +soumission qu'il gagna les environs de Médéa où les colonnes +n'avaient pas pénétré. Aussi, au sortir de cette expédition, le 13 +juin 1842, le gouverneur pouvait écrire au ministre de la guerre: «Le +cercle de granit qui entoure la Métidja est brisé.» + +S'il y avait encore quelques coups à frapper pour compléter la +destruction de ce «cercle de granit», le général Bugeaud avait sous la +main le marteau qui convenait, c'était Changarnier. Celui-ci, arrivé à +Blida le 10 juin 1842, se remit en campagne le 17, cette fois dans la +région du haut Chélif. Il couronna des opérations habiles et +vigoureuses par la plus prodigieuse razzia qui eût encore été faite: +le 1er juillet, avec quelques centaines de cavaliers, hardiment +lancés, il ramassait 3,000 prisonniers, 1,500 chameaux, 300 chevaux ou +mulets et 50,000 têtes de bétail. «Je suis transporté de joie, lui +écrivit le gouverneur; c'est admirable!... Les résultats politiques +doivent dépasser encore les résultats matériels.» + +Grâce à ces succès, la colonisation reprenait un peu confiance aux +environs d'Alger, et plusieurs villages étaient fondés dans le Sahel. +La sécurité ainsi reconquise s'étendait même plus loin: désormais les +communications étaient libres avec Médéa et Miliana, et leur +ravitaillement s'opérait par le commerce, presque en dehors de +l'administration militaire, à ce point que, le 24 juillet 1842, le +gouverneur crut devoir publier une note officielle pour rappeler à la +prudence les _mercantis_ qui se rendaient dans ces deux villes, seuls +et sans armes; recommandation leur était faite de se réunir par +caravanes de huit ou dix personnes. Il n'y avait pourtant pas +longtemps que, pour le moindre convoi, force était de réunir une armée +et de livrer de véritables batailles! Du reste, la vieille route de +Médéa, ce col de Mouzaia tant de fois arrosé de sang français, +n'allait plus être qu'un souvenir. Le général Bugeaud faisait en effet +construire, à travers les gorges jusque-là inaccessibles de la Chiffa, +une route plus directe qui fut praticable au mois de septembre 1842. + +Pendant que ces importants progrès s'accomplissent dans la province +d'Alger, nos affaires gardent bonne tournure dans celle d'Oran. À +Tlemcen, l'habile administration du général Bedeau maintient une +pacification relative. Autour de Mascara, les choses sont moins au +calme: Abd el-Kader est revenu sur cet ancien théâtre de sa puissance, +usant de son prestige encore grand pour ramener à lui les tribus +soumises, menaçant celles qui nous demeurent fidèles. Plus prodigieux +que jamais de mobilité et d'ubiquité, il apparaît soudainement au point +opposé à celui où nos troupes croient le rencontrer. C'est l'occasion +pour La Moricière de donner de nouvelles preuves de son active énergie. +Vainement les forces à sa disposition ont-elles été diminuées pour +former la colonne qui remonte le Chélif; fort habile à employer les +Arabes soumis, il supplée par leur concours à ce qui lui manque de +troupes françaises. Ainsi mène-t-il plus vivement que jamais la campagne +permanente qu'il a ouverte au mois de décembre précédent. S'il ne peut +atteindre l'émir lui-même qui lui glisse toujours entre les mains, il +atteint les tribus qui pourraient le soutenir. À la fin de mai 1842, +c'est dans l'est qu'il se dirige: il frappe la puissante tribu des +Flitta, puis détruit, pour la seconde fois, Takdemt qu'on a commencé à +reconstruire et où Abd el-Kader a établi sa famille avec un détachement +de ses réguliers. Au commencement de juin, il se porte au sud-ouest +contre les Djaffra et les Hachem que l'émir a décidés à émigrer, les +poursuit à outrance jusqu'au désert, et, après les avoir acculés à un +chott sans eau potable, les force à demander grâce. Du 15 juin au 25 +juillet, nouvelle expédition, cette fois au sud-est, plus longue et plus +lointaine que les autres; il s'agit de poursuivre la smala, +agglomération errante, qui comprend la famille de l'émir, son trésor, le +noyau de son armée régulière, les populations encore attachées de gré ou +de force à sa fortune. La Moricière n'a avec lui que deux mille soldats +français; mais il a su s'assurer le concours des Harrar, véritables +flibustiers des hauts plateaux. Guidé par eux, trouvant, grâce à eux, +les sources pour boire et les silos pour manger, il ose, en plein +juillet, se lancer dans le désert. «Le soleil nous plombe à +quarante-cinq degrés de chaleur, écrit l'un des officiers de la +colonne. La terre est brûlée, et, aussi loin que l'oeil peut s'étendre, +ne présente qu'une teinte grisâtre. Les flammes semblent en sortir et +produisent les ondulations du mirage: ce sont des armées de géants qui +se plient, se replient, tournoient, voltigent; ce sont des figures, plus +monstrueuses les unes que les autres, qui se déroulent, s'élèvent, +grandissent, subissent les transformations les plus extraordinaires; et, +à travers tous ces êtres imaginaires ou réels, nos petits bataillons, +chargés jusque par-dessus les oreilles, cheminent gaiement, au milieu +d'un pays où deux armées turques ont été complètement détruites.» À côté +de notre colonne, s'avance la bande des Harrar, deux mille cavaliers et +six mille chameaux portant les femmes et les enfants. «C'est, continue +notre témoin, le coup d'oeil le plus pittoresque, le plus +fantastique[343].» Ainsi escortée, l'armée arrive, le 14 juillet, au +pied d'un rocher à pic sur lequel est Goudjila: dans ce nid d'aigle, Abd +el-Kader a transporté les restes de ses arsenaux. La Moricière fait tout +détruire. Les silos du voisinage, où ont été accumulées les provisions, +sont vidés. L'émir n'a décidément plus aucun établissement fixe. Quant à +la smala elle-même, elle fuit au loin, s'enfonçant dans les sables +arides. Le retour de la colonne se fait sans difficulté. Les soldats, +qui, au coeur de l'été, viennent de battre la montagne et le désert +pendant trente-six jours, et qui ont décrit un cercle de cent vingt à +cent trente lieues, rentrent à Mascara, déguenillés, sans souliers, les +pieds enveloppés dans les peaux des boeufs qu'ils ont mangés, mais bien +portants, «flambants comme le soleil qui leur chauffait les reins», et +n'ayant à leur ambulance que treize malades. Ce sont, il est vrai, de +rudes soldats: les bataillons d'élite surtout. «Figurez-vous, écrivait +alors un de leurs officiers, des carcasses d'hommes qui, depuis dix +mois, n'ont cessé de supporter toutes les privations, toutes les +intempéries imaginables, recouvertes d'un cuir basané comme des tiges de +bottes et sous lequel se meuvent des muscles, devenus ficelles, que le +diable ne briserait pas; toujours gais, obéissant comme par enchantement +à tout ce qu'on leur ordonne, pleins d'amour-propre, se tirant d'affaire +partout, dans les positions les plus embarrassantes, sans que les +officiers et les sous-officiers s'en mêlent; en un mot, les types les +plus remarquables que j'aie encore vus depuis que je roule dans le monde +militaire[344].» L'effet de cette expédition fut considérable dans tout +le cercle de Mascara. Une troupe de deux mille hommes avait pénétré là +où, un an auparavant, une armée de vingt mille n'eût pas osé +s'aventurer. Les Arabes, surpris, intimidés, épuisés, s'inclinaient +devant une supériorité si manifeste. Parmi les Hachem eux-mêmes, qui +avaient été les premiers à retourner à l'émir, on apercevait plus d'un +symptôme de découragement, et l'un de leurs chefs disait à Abd el-Kader: +«Marabout, je ne te suivrai plus; ma parole est donnée aux Français... +Va, laisse-nous, nous avons assez souffert, et que Dieu te conduise!» + +[Note 343: Lettre de M. de Montagnac, en date du 27 juillet 1842. +(_Lettres d'un soldat_, p. 259 à 261.)] + +[Note 344: Lettre de M. de Montagnac, en date du 18 juin 1842. +(_Lettres d'un soldat_, p. 255.)] + + +X + +L'automne de 1842 n'est pas moins activement employé que ne l'ont été +l'hiver, le printemps et l'été. Autour de Mascara, La Moricière +continue ses incessantes expéditions. La plus importante, qui a lieu +en septembre et octobre, ne dure pas moins de quarante jours. À la +poursuite de la smala, qui, cette fois encore, nous échappe, notre +petite armée s'engage de nouveau dans le désert où elle fait des +marches de dix heures sans eau, et s'avance plus loin qu'en juillet, +jusqu'à Taguine, à soixante lieues au sud-est de Mascara: c'est +l'endroit même où, un an plus tard, la smala tombera aux mains du duc +d'Aumale. La colonne française ramasse un butin énorme qui, habilement +distribué aux tribus alliées du sud, les fixe à notre cause. Dans une +escarmouche, au retour, nos cavaliers sont sur le point de s'emparer +d'Abd el-Kader; celui-ci ne se sauve qu'à grand'peine, en laissant sur +le terrain ses plus braves compagnons et en perdant son cheval, son +cachet et sa montre. D'autres opérations suivent, dans le détail +desquelles il serait fastidieux d'entrer. En somme, sur trois cent +quatre-vingt-quinze jours qui, au 31 décembre 1842, se sont écoulés +depuis que La Moricière est installé à Mascara, sa division en a passé +trois cent dix en campagne. + +Dans la province d'Alger, Changarnier est à l'oeuvre. En septembre, il +descend une partie de la vallée du Chélif, affermissant la fidélité +des tribus soumises, frappant rudement celles qui sont douteuses ou +hostiles. Puis, pour revenir vers le sud, il s'engage dans le massif +montagneux de l'Ouarensenis par la vallée de l'Oued-Fodda: de faux +renseignements lui ont présenté cette route comme facile. Au bout de +quelques heures de marche, il se trouve engagé dans un étroit défilé +dont 6,000 Kabyles, commandés par un lieutenant de l'émir, occupent +les hauteurs et ferment les débouchés en avant et en arrière. Il faut +passer ou périr. C'est dans ces situations critiques qu'éclatent les +qualités de Changarnier, énergie indomptable, sang-froid, volonté de +vaincre. Il n'a avec lui que 1,200 fantassins, 200 chasseurs à cheval, +500 Arabes: peu de fond à faire sur ces derniers qui se croient +perdus; mais les Français sont d'une solidité admirable, surtout les +zouaves commandés par Cavaignac. Pendant plus de deux jours, le combat +se poursuit, acharné. Notre petite colonne avance peu à peu, prenant +d'assaut chaque rocher, brisant l'un après l'autre tous les obstacles +qu'on lui oppose, se tirant de tous les périls où il semblait qu'elle +dût vingt fois succomber. Enfin, le défilé est franchi. Arrivé en pays +découvert, le général fait une razzia sur le territoire des tribus qui +venaient de l'attaquer, et, par cet audacieux châtiment, terrifie pour +longtemps ceux qui naguère se croyaient assurés de l'écraser. Un bon +juge, le duc d'Aumale, regarde ce combat de l'Oued-Fodda comme «l'une +des luttes les plus longues et les plus difficiles qu'aient +enregistrées nos annales d'Afrique», et il ajoute: «Le général +Changarnier sut la terminer par un brillant succès, tandis que bien +d'autres eussent peut-être été heureux d'en ramener les débris de leur +colonne. Il y a eu des actions plus importantes en Afrique, il n'y a +pas eu de journée où chefs et soldats aient montré plus d'audace, de +sang-froid et d'intelligence[345].» + +[Note 345: _Les zouaves et les chasseurs à pied_, par M. le duc +D'AUMALE.] + +Ce qui venait de se passer à l'Oued-Fodda et plusieurs indices +recueillis d'un autre côté par La Moricière, révélaient l'action et +l'autorité d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis. Repoussé de toutes les +autres parties de la régence, l'émir s'était fait en quelque sorte une +dernière citadelle du grand pâté montagneux qui s'élève au sud du +Chélif: là, il venait chercher des recrues et des vivres; de là, il +menaçait soit la province d'Alger, soit celle d'Oran. Le gouverneur +général résolut donc de porter sur ce point le principal effort de la +fin de l'année. Huit mille hommes furent mis en mouvement. Trois +colonnes, commandées, la première par le général Bugeaud, la seconde par +le général Changarnier, la troisième par le général Korte, pénétrèrent +au coeur des montagnes et les parcoururent en tous sens. Sauf un assez +rude combat soutenu par le général Korte, nos troupes ne rencontrèrent +que peu de résistance. Les habitants, si belliqueux qu'ils fussent, +étaient encore sous l'impression de la vigueur déployée naguère par +Changarnier. À la fin, une manoeuvre habile refoula au centre du massif +et accula à des précipices infranchissables la masse effarée des tribus +fugitives, guerriers, femmes, enfants, vieillards. Une journée entière +se passa, pour ces malheureux, en délibérations pleines d'angoisses; on +voyait de loin les principaux personnages se démener au milieu d'une +multitude épouvantée; on entendait les cris gutturaux des femmes, les +bêlements des troupeaux. Enfin, le lendemain matin, le plus important +des chefs de la montagne, le vieux Mohammed-ben-Hadj, s'avança vers le +gouverneur et lui demanda grâce. «Pour moi, dit-il, j'avais huit fils; +six sont morts en te combattant. J'ai servi le sultan avec zèle, mais +il ne peut plus nous protéger, et, si tu es humain, je suis à toi pour +toujours.» Le gouverneur fut touché de ce langage et jugea habile de se +montrer généreux. À Mohammed qui lui offrait son plus jeune fils en +otage, il répondit: «Ma clémence sera complète. Je n'ai que faire d'un +otage. Ton visage m'inspire la confiance. D'ailleurs, j'ai mieux que des +otages: j'ai la force, la mobilité, la connaissance de tes montagnes, la +certitude de reprendre tous nos avantages si tu manques à ta parole.» Le +30 décembre, après une campagne de quarante-sept jours, le gouverneur +rentrait à Alger, pouvant croire que l'Ouarensenis était dompté et que +l'émir avait perdu la seule base d'opération qui lui restait en deçà des +hauts plateaux. + +Ainsi se terminaient les opérations de 1842, l'année la plus +laborieuse et la plus féconde de la conquête. D'immenses résultats +avaient été obtenus dans les deux provinces d'Oran et d'Alger. Le +général Bugeaud en était justement fier. «Abd el-Kader, écrivait-il au +ministre de la guerre, a perdu les cinq sixièmes de ses États, tous +ses forts ou dépôts, son armée permanente, et, qui pis est, le +prestige qui l'entourait encore en 1840. S'il n'a pu nous résister, +lorsqu'il disposait de l'impôt et du recrutement sur tout le pays, +lorsqu'il avait une armée permanente et des provisions de guerre, +lorsque toutes les tribus marchaient à sa voix partout où il +l'ordonnait, comment lutterait-il aujourd'hui avec quelque succès, +lorsqu'il ne s'appuie que sur une poignée de tribus déjà ruinées en +partie? Il peut prolonger quelque temps le malheur de quelques +populations par des entreprises de partisan; il ne peut reconquérir sa +puissance.» Le gouverneur était loin cependant de dédaigner +l'adversaire auquel il avait affaire; il était le premier à +reconnaître ses qualités supérieures, son indomptable énergie, ses +étonnantes ressources, son action sur les populations arabes. «Abd +el-Kader est réellement un maître homme», écrivait-il le 12 novembre +1842. + + +XI + +1843 commença moins bien que n'avait fini 1842. À peine le général +Bugeaud avait-il quitté l'Ouarensenis, qu'Abd el-Kader y faisait +irruption, soulevant les tribus, châtiant impitoyablement tous ceux qui +s'étaient ralliés aux Français. En quelques jours, il avait réuni des +forces considérables et était maître de toutes les montagnes situées au +sud du Chélif; il franchissait même cette rivière et propageait le feu +de la révolte, au nord, dans le Dahra. À cette nouvelle inattendue qui +faisait douter à beaucoup, en Algérie et en France, de la réalité des +succès obtenus jusqu'alors par nos armes, le gouverneur, ému, mais non +troublé, fit partir des colonnes de tous les points, de Cherchel, de +Miliana, de Médéa, de Mascara, de Mostaganem. En faisant du mal à +l'ennemi, ces colonnes souffrirent beaucoup elles-mêmes. L'hiver rendait +les opérations singulièrement difficiles au milieu de ces montagnes sans +chemins. «C'est une retraite de Russie au petit pied», écrivait l'un des +chefs de colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, officier +énergique, qui avait vu son avancement longtemps retardé par des +désordres de jeunesse, mais qui, fort apprécié du général Bugeaud, +commençait à être en vue. Dès l'approche de nos troupes, Abd el-Kader +avait disparu: était-on garanti qu'il ne reviendrait pas une fois +qu'elles seraient parties? Les tribus apportaient leur soumission: le +passé permettait-il d'y avoir pleine confiance? Aussi l'idée se +faisait-elle jour que, pour se rendre maître de cette région, il fallait +autre chose que des expéditions passagères. + +Dès la fin de 1842, le 5 décembre, La Moricière, dont l'esprit était +toujours en mouvement, avait écrit au gouverneur: «L'occupation de +Mascara et, plus tard, celle de Tlemcen par des divisions actives ont, +en quelques mois, avancé nos affaires plus qu'on n'avait pu le faire +en dix ans d'expéditions et de combats meurtriers... Si maintenant +nous examinons sur la carte l'est de la province compris entre le +Chélif et la Mina, cette étude nous expliquera tout de suite la +différence des résultats obtenus. Là, nos colonnes ne peuvent plus se +donner la main en trois jours. Il y a cinquante-six lieues de +Mostaganem à Miliana, et soixante-douze de Mascara à Médéa. De là +l'inefficacité de nos efforts. Notre action sur les tribus réfugiées +dans l'Ouarensenis est réduite par dix jours au moins perdus en allées +et venues, et ne peut plus être continuée assez longtemps pour amener +l'ennemi à merci. Le problème peut donc être posé en ces termes: +trouver, entre les quatre places de Mostaganem, Mascara, Miliana et +Médéa, un point tel que l'action des troupes qui en partiront puisse +se combiner, en trois jours de marche, avec celle des colonnes sortant +de ces quatre places.» Les événements survenus depuis cette lettre +n'avaient pu que convaincre le général Bugeaud de la justesse des vues +qui y étaient exposées. Aussi n'est-on pas surpris de le voir +s'appliquer, dès que le printemps est arrivé, à réaliser une fondation +si nécessaire. À la fin d'avril 1843, il se rend avec une colonne à +El-Esnam, dans la vallée du Chélif, et y jette les bases d'une ville +qu'en l'honneur du prince pleuré par la France, il appelle +Orléansville. De là, il se dirige vers la mer, à travers les +montagnes, ébauchant une route avec la pioche et la mine, tout en +faisant le coup de feu, et, en sept jours de travail acharné, atteint +Tenès. Ce petit port, que déjà plusieurs fois on avait sans succès +cherché à occuper, doit être la place de ravitaillement +d'Orléansville, dont il est éloigné seulement de onze lieues. +Transformés en terrassiers, maçons, charpentiers, forgerons, +serruriers, les soldats déploient la plus grande activité pour faire +sortir de terre les constructions des deux villes, pour améliorer la +route improvisée qui conduit de l'une à l'autre, et sur laquelle +circulent aussitôt des convois. L'un de nos plus fermes officiers, +depuis longtemps dévoué à l'oeuvre algérienne, le colonel Cavaignac, +est appelé au commandement de la nouvelle subdivision d'Orléansville. +Ainsi se complétaient, suivant le plan déjà indiqué, les deux +premières lignes d'occupation: celle de la côte qui, sans parler de la +province de Constantine, comprenait Alger, Cherchel, Tenès, +Mostaganem, Oran; celle de l'intérieur, avec Médéa, Miliana, +Orléansville, Mascara et Tlemcen. Le gouverneur ne s'en tint pas là; +il autorisa ses lieutenants à commencer la troisième ligne, sur la +limite extrême du Tell: dans les derniers jours d'avril, La Moricière +établit le poste de Tiaret au sud d'Orléansville, et Changarnier celui +de Teniet el-Had au sud de Miliana. + +En même temps que s'accomplissaient ces travaux, plusieurs colonnes +continuaient à fouler en tous sens le massif de l'Ouarensenis et celui +du Dahra, forçant les tribus les plus farouches à se soumettre; comme +d'habitude, Changarnier est un de ceux qui font le plus de besogne. +Autour de Tlemcen, le général Bedeau a affaire à Abd el-Kader; l'émir, +en effet, repoussé des montagnes où, en janvier, il avait reparu en +maître, s'est jeté dans l'ouest de la province d'Oran, razziant +certaines tribus nos alliées, en soulevant d'autres, notamment les +Hachem qu'il incorpore dans sa smala; le général Bedeau l'oblige à se +retirer. Le général Gentil à l'est et au sud de Mostaganem, le général +de La Moricière autour de Tiaret, le colonel Géry autour de Mascara, +sont aussi sans cesse en mouvement. On ne saurait suivre dans le +détail des opérations qui deviennent si complexes. L'émir étant +désormais hors d'état de réunir comme autrefois des armées de dix, +quinze ou vingt mille hommes, le général Bugeaud en a profité pour +subdiviser davantage encore ses forces et multiplier ses colonnes. La +guerre africaine est plus que jamais une affaire de vitesse et de +mobilité. Il ne s'y fait pas moins une grande dépense d'énergie et de +courage. Les faits d'armes sont nombreux. Le 16 mai 1843, cinquante +chasseurs à cheval de la colonne du général Gentil, lancés à la +poursuite d'une tribu, tombent au milieu de quinze cents cavaliers +ennemis. Le capitaine Daumas, qui les commande, fait mettre à ses +hommes pied à terre, les forme en carré derrière leurs chevaux et +engage le feu. Le général Gentil, inquiet de ne pas voir revenir le +détachement, envoie à son secours le capitaine Favas avec soixante +chasseurs, la seule cavalerie qui lui reste, et lui-même se met en +route avec son infanterie au pas de course. Guidé par la fusillade, le +capitaine Favas arrive sur le lieu du combat. Sans se laisser un +moment effrayer par le nombre des ennemis, il charge au galop, fait +une trouée dans la ligne profonde des assaillants et va se placer à +côté de ses camarades. Les Arabes, un moment bousculés, se rendent +compte du petit nombre des Français et reviennent à la charge. La +poignée des défenseurs, d'instant en instant plus réduite par le feu +de l'ennemi, tient bon sans se laisser entamer. C'est seulement au +bout de deux longues heures qu'elle est dégagée par l'arrivée de +l'infanterie. Sur les cent dix chasseurs, il n'y en avait plus que +cinquante-huit debout. Vingt-deux étaient tués, trente blessés; des +sept officiers, un seul n'avait pas été atteint. + +Si honorables que de tels incidents fussent pour nos armes, si +sérieusement utiles que fussent, pour la soumission du pays, les +mouvements incessants de ces nombreuses colonnes et les divers +établissements créés par elles, l'opinion n'en trouvait pas moins nos +progrès lents et incertains; elle restait sous l'impression de doute +que lui avait donnée, au mois de janvier, le retour offensif d'Abd +el-Kader. Après avoir cru décisifs les succès obtenus en 1842, elle +s'étonnait de ne pas trouver les choses plus avancées en 1843. Le +général Bugeaud s'apercevait de cet état des esprits et s'en +préoccupait. Il avait le sentiment que, pour y mettre fin, un coup +d'éclat était nécessaire. + + +XII + +Au printemps de 1843, Abd el-Kader, repoussé partout du Tell et rejeté +dans la région des hauts plateaux, n'avait plus d'autre base +d'opérations que sa smala. Cette smala, encore grossie depuis l'année +précédente, comprenait maintenant au moins quarante mille âmes[346] et +avait de plus en plus le caractère d'une capitale errante. Là étaient +la famille de l'émir, le siège de son gouvernement, ses richesses, ses +approvisionnements, les ouvriers armuriers, selliers, tailleurs, +nécessaires à l'entretien de son matériel. La population ainsi +agglomérée était composée de plusieurs tribus au complet, et en outre +d'émigrés isolés, venus des tribus qui s'étaient soumises aux +Français. Ajoutez ceux qui se trouvaient là malgré eux, les +prisonniers, les otages et certains douars entraînés de force. La +fuite était impossible; de temps à autre, Abd el-Kader faisait crier +cette sentence: «De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les +biens, à moi la tête.» La police était faite par les réguliers et par +les Hachem. L'ordre d'installation était toujours le même, malgré des +déplacements incessants. L'émir, de sa personne, restait ordinairement +hors de la smala, mais c'était lui qui dirigeait sa marche. Faire +vivre une telle multitude au milieu du désert n'était pas chose aisée; +dans le camp, se tenait un grand marché, alimenté par les Arabes des +oasis et de la lisière du Tell, qui y apportaient des grains et des +fruits. Le plus difficile était de trouver l'eau; un service était +organisé pour reconnaître les sources et en empêcher le gaspillage; +toutefois, elles étaient vite épuisées, et il arrivait assez +fréquemment de voir des individus mourir de soif. + +[Note 346: En 1848, Abd el-Kader, causant à Toulon avec le général +Daumas, a parlé de soixante mille âmes. C'était probablement une +exagération.] + +Le général Bugeaud comprenait qu'il ne suffisait pas d'avoir ruiné +tous les établissements fixes de l'émir, et que son oeuvre serait +incomplète tant que subsisterait cette capitale mobile. Résolu à +chercher de ce côté le succès éclatant qu'il jugeait nécessaire pour +rétablir la confiance un peu ébranlée de l'opinion, il s'en ouvrit à +La Moricière. Celui-ci, qui savait la difficulté de l'entreprise, pour +l'avoir tentée plusieurs fois l'année précédente, se déclara prêt à +donner son concours, mais sans garantir le succès. «Sauf des chances +imprévues, ne l'espérez pas trop», écrivait-il au gouverneur, et il +ajoutait: «Une seule journée ne verra pas s'accomplir la ruine de +notre ennemi. Il n'y a plus de grands coups à frapper; nous nous +avancerons pied à pied; nos combats auront peu de retentissement; ce +sera l'oeuvre de la patience. Mais, en définitive, si, comme j'en ai +le ferme espoir, nous réussissons à asseoir l'autorité de la France +dans toute cette belle région qui s'étend de la mer au désert, nous +aurons accompli, comme vous le demandez, quelque chose de grand. Un +peu de temps encore, et vous aurez raison des clameurs de tous ces +hommes qui jugent sans étudier, sans savoir et sans comprendre. J'ai +traversé en Afrique, depuis treize ans, des périodes de découragement +plus affligeantes que celle dont vous paraissez alarmé. Les yeux fixés +sur le but, fort de mes convictions consciencieuses, je n'ai jamais +désespéré du succès final ni de la justice de l'avenir envers ceux qui +s'y seront dévoués.» Le gouverneur général sentait, comme La +Moricière, tout ce qu'avait d'incertain et de chanceux la poursuite de +la smala. Toutefois, il lui semblait qu'elle pouvait être tentée dans +de meilleures conditions que l'année précédente, où la colonne de +Mascara y avait été seule employée. Cette fois, par une habile +combinaison, le général Bugeaud entendait faire traquer l'ennemi de +plusieurs côtés en même temps: «Il faudra bien, disait-il à un de ses +confidents, qu'ayant enfermé Abd el-Kader dans un cercle, dans un +triangle, le choc arrive. Napoléon donnait au hasard le tiers, je lui +donne la moitié. Abd el-Kader nous tient en alerte par ses ruses, par +son incomparable stratégie, par son insaisissabilité. Nous aussi, nous +devons lutter de ruses avec lui.» Dans la pensée du gouverneur, trois +colonnes devaient concourir à cette chasse: celle de Bedeau, à +l'extrême ouest; celle de La Moricière, au centre, devant Tiaret; +enfin celle de Médéa, à l'est. Cette dernière avait à sa tête un +général de vingt et un ans, ardent à cueillir sa gerbe dans la moisson +de gloire offerte par la guerre d'Afrique à notre armée: c'était le +duc d'Aumale; il allait prouver que La Moricière se trompait quand il +croyait le moment passé de «frapper de grands coups» en Algérie. + +Il était, on le sait, dans la tradition des fils de France de partager +les travaux, les fatigues et les périls de l'armée d'Afrique. Le duc +d'Aumale s'y était conformé avec joie. En 1840, âgé de dix-huit ans, +il faisait ses premières armes à la sanglante expédition de Médéa, +comme aide de camp du duc d'Orléans. En 1841, devenu colonel, il +revint prendre part, avec le duc de Nemours, aux premières expéditions +du général Bugeaud: «Je vous prierai, écrivait-il à ce dernier, de ne +m'épargner ni fatigues ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste, +et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne +vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc +d'Aumale, quand il y aura des coups à recevoir et à donner.»--«Vous ne +voulez pas être ménagé, mon prince, répondit le gouverneur; je n'en +eus jamais la pensée. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de +dangers; vous saurez vous-même vous faire votre part de gloire.» Le +jeune colonel se conduisit en effet, pendant cette rude campagne, non +en prince, mais en soldat. «Il est brave autant qu'un Français peut +l'être, écrivait un des lieutenants de son régiment[347], et désireux +de prouver à l'armée et à la France qu'un prince peut faire autre +chose que parader; en expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec +nos officiers supérieurs.» Et voici qui n'est pas peu remarquable, +quand on songe à l'âge du duc: «Comme lieutenant-colonel, il est +parfait; administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de +tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu.» À la +fin de 1842, le prince, nommé maréchal de camp, retourna encore en +Afrique; cette fois, il était seul de la famille royale; depuis la +mort du duc d'Orléans, le duc de Nemours se trouvait retenu auprès du +Roi. Le gouverneur appela le jeune général au commandement d'une +colonne sans cesse agissante, celle de Médéa; il savait que cette +désignation serait approuvée de toute l'armée. «Ce n'est pas tant le +prince, lui écrivait-il le 19 septembre 1842, qu'on accueillera avec +une vive satisfaction; c'est l'officier général qu'on a vu, oubliant +son rang, vouloir partager les fatigues et les dangers, comme s'il eût +été un soldat parvenu.» Dès les premiers mois de 1843, le nouveau +commandant de Médéa justifia, par d'heureux et vifs coups de main, au +sud, du côté de Boghar, à l'est, sur l'Isser, le choix qu'on avait +fait de lui; il s'empara notamment de la _khasna_, c'est-à-dire du +trésor militaire de Ben-Allal, l'un des principaux lieutenants d'Abd +el-Kader. «Vous avez dépassé nos espérances, lui écrivit le général +Bugeaud; la jeunesse est heureuse quand elle est sage et habile.» Ce +n'était qu'un prélude. + +[Note 347: C'était le futur Général Ducrot. M. d'Ideville a reçu +communication de cette lettre et l'a publiée dans son ouvrage sur le +maréchal Bugeaud, t. II, p. 281.] + +À la fin d'avril 1843, divers indices signalèrent la présence de la +smala au sud de Tiaret et de Boghar. La Moricière et le duc d'Aumale +reçurent l'ordre de se lancer à sa poursuite. Le prince n'avait qu'une +cavalerie insuffisante; mais son supérieur immédiat, le général +Changarnier, qui prit une part importante à la préparation de cette +expédition, s'était inquiété de cette insuffisance et l'avait signalée +au général Bugeaud; au dernier moment, ayant reçu pour ses propres +opérations un escadron de renfort, il s'en dépouilla aussitôt au +profit du duc d'Aumale. En transmettant à ce dernier ses instructions, +le général Changarnier lui témoignait la plus flatteuse confiance: «Je +suis heureux de la belle mission que vous avez à remplir, lui +écrivait-il, et plein de l'espoir que vous ferez tout ce qu'il peut y +avoir de brillant dans la guerre actuelle.» Il le mettait seulement en +garde contre sa trop grande ardeur, et, au nom du gouverneur, lui +prescrivait, dans le cas où il enverrait en avant sa cavalerie, de +demeurer de sa personne avec l'infanterie; recommandation dont, +heureusement pour sa gloire et pour la France, le duc ne devait pas +tenir compte. + +Dans les premiers jours de mai, les deux colonnes, celle de La +Moricière et celle du prince, se mettent en branle, chacune de son +côté. La Moricière se dirige au sud, vers Ousenghr. Il ne s'arrête que +parvenu dans une région aride où ses chevaux ne trouvent plus un brin +d'herbe. Abd el-Kader guette, d'ailleurs, tous ses mouvements, et +avertit la smala, qui se dérobe en fuyant vers l'est. Les Arabes se +jetaient ainsi, sans le savoir, sous la main du duc d'Aumale que +l'émir, par une inadvertance fort étrange de sa part, ne songea pas à +surveiller. Le prince, parti de Boghar, avec 1,300 hommes +d'infanterie, 560 de cavalerie et un goum de 300 Arabes, a marché +d'abord, dans la direction du sud-ouest, vers Goudjila[348]. Il a fait +là quelques prisonniers qui lui apprennent la fuite de la smala +effrayée par La Moricière; elle se trouve, lui disent-ils, à environ +quinze lieues au sud-est, cherchant à gagner la source de Taguine. +Seulement, ils ne peuvent croire qu'on prétende la poursuivre avec une +troupe si faible. «Vous voulez prendre la smala, et vous n'êtes pas +plus de monde, dit l'un d'eux; oh! vous pouvez vous en aller!» S'en +aller, le prince n'y songe guère: il décide au contraire de pousser +droit vers Taguine, pour y atteindre la smala, si elle y est encore, +ou tout au moins pour la rejeter à l'ouest sur la colonne de La +Moricière. C'est une marche de plus de vingt lieues, sans une goutte +d'eau. Il divise sa colonne en deux parties: l'une, sous son +commandement direct, essentiellement mobile, composée de la cavalerie +et des zouaves; l'autre, formée de deux bataillons d'infanterie et de +soixante chevaux, avec le convoi: le rendez-vous est à Taguine. On +marche toute la nuit, malgré le simoun qui fait rage. Le 16 mai au +matin, le duc d'Aumale, averti du voisinage de la smala, devance les +zouaves, avec la cavalerie, pour faire une reconnaissance; mais, +trompé par des renseignements inexacts, il ne découvre rien. Il croit +alors l'ennemi décampé et ne songe plus qu'à atteindre les sources +afin d'y reposer ses hommes. Ses forces se trouvaient, à ce moment, +séparées en trois tronçons: en tête, la cavalerie et le goum; à deux +heures de là environ, les zouaves; et beaucoup plus en arrière, le +reste de l'infanterie. Disposition singulièrement audacieuse, en +présence d'un ennemi aussi rapide et aussi bien informé que l'était +d'ordinaire Abd el-Kader. Quant au prince lui-même, il est avec +l'avant-garde, bien résolu à ne pas se souvenir des recommandations +prudentes que lui a transmises le général Changarnier. + +[Note 348: Pour les faits qui vont suivre, je me suis attaché au +rapport du duc d'Aumale, à un récit du général Fleury, alors +lieutenant et attaché à la colonne, récit publié par M. d'Ideville, +enfin au tableau très vivant et très exact tracé par M. Camille +Rousset. J'ai trouvé aussi quelques renseignements dans les articles +du comte d'Antioche, qui a eu à sa disposition les papiers du général +Changarnier.] + +Vers onze heures du matin, cette avant-garde, qui vient de se remettre +en route, après une courte halte, aperçoit un nuage de poussière qui +s'élève au loin. On se demande ce que cela peut bien être, quand, tout +à coup, quelques-uns des cavaliers qui galopaient en tête pour +éclairer la marche, s'arrêtent court derrière la crête d'un petit +monticule. L'un d'eux, un Arabe, revient à fond de train vers le +colonel Yusuf et lui crie, tout troublé: «Fuyez, quand vous le pouvez +encore. Ils sont là tout près, derrière ce mamelon. S'ils vous voient, +vous êtes perdus! Ils sont soixante mille, et, rien qu'avec des +bâtons, ils vous tueront comme des lièvres qu'on chasse.» Yusuf le +calme. «Allons voir de nos yeux», dit-il au lieutenant Fleury; tous +deux, suivis du coureur arabe et s'espaçant pour faire moins de +poussière, ils gagnent rapidement le mamelon. L'Arabe a dit vrai: +contraste saisissant avec la solitude du désert, l'immense smala est +là, à environ un kilomètre. Elle vient d'arriver, et le campement +s'installe sous la direction des réguliers dont on voit briller les +armes. Quelques tentes seulement sont déjà dressées. Combattants, +muletiers, femmes, enfants, chameaux, bestiaux de toute sorte +s'agitent. On dirait d'une colossale fourmilière. D'où il est, Yusuf +entend les cris des hommes et des animaux. «Venez, dit-il à ses +compagnons, il n'y a pas un moment à perdre.» Il redescend le mamelon +au grand galop et se dirige vers le duc d'Aumale. Celui-ci, depuis +quelques minutes, considérait, fort intrigué, ces allées et venues qui +ont pris d'ailleurs presque moins de temps qu'il n'en faut pour les +raconter. Yusuf, qui pourtant n'est pas un timide, est ému. «Toute la +smala est là, à quelques pas de nous, dit-il précipitamment; c'est un +monde! Nous ne sommes pas en mesure de l'attaquer; il faut tâcher de +rejoindre l'infanterie.» L'agha du goum, très brave aussi, se jette à +bas de cheval, et, tenant embrassé le genou du prince: «Par la tête de +ton père, ne fais pas de folie!» dit-il. Le colonel Morris, au +contraire, est d'avis d'attaquer. Le prince n'hésite pas. «On ne +recule pas dans ma race!» s'écrie-t-il vivement[349]. Intervient alors +le commandant Jamin, auquel le Roi a donné spécialement mission de +veiller sur son fils; il fait valoir sa responsabilité et insiste pour +attendre l'infanterie. Mais l'attente n'est-elle pas le parti le plus +périlleux? Que la présence des Français soit connue,--et elle ne peut +manquer de l'être dans quelques instants,--aussitôt la smala +s'éloignera, tandis que les réguliers de l'émir et leurs auxiliaires +se jetteront sur la colonne pour l'envelopper et l'écraser. En tout +cas, le duc d'Aumale a pris son parti; il impose silence à tous, +envoie des émissaires pour hâter la marche des zouaves, met ses +cavaliers en ordre de combat, puis commande la charge. + +[Note 349: Sur ce qui s'est passé après que Yusuf eut rejoint le duc +d'Aumale, j'ai suivi la version de M. Camille Rousset, qui diffère, en +quelques points, du récit du général Fleury. J'ai des raisons de +croire la version de M. Rousset plus exacte.] + +La petite troupe s'élance au galop. Au moment où les irréguliers du +goum arrivent sur la hauteur et aperçoivent cette immense ville de +tentes, ils prennent peur et se débandent. Les spahis eux-mêmes +hésitent un moment; mais ils sont bientôt raffermis par l'exemple des +chasseurs qu'enlèvent impétueusement le colonel Morris et le prince +lui-même. Yusuf aussi est admirable. Tous se précipitent comme un +ouragan sur les Arabes encore occupés à s'installer. Ceux-ci +s'attendaient si peu à être attaqués, qu'au premier moment ils ont +pris les spahis pour les cavaliers d'Abd el-Kader; ils ne sont +désabusés qu'à la vue des chasseurs. Dans cette masse confuse, la +surprise produit un trouble et un désordre inouïs. Les réguliers +veulent se défendre; ils sont cinq mille contre cinq cents; mais la +panique de la foule les entrave, les ahurit, et finit par les gagner +eux-mêmes. Nos cavaliers culbutent et sabrent tout ce qui tente de +résister. Au bout d'une heure, la victoire est complète. Trois cents +cadavres arabes gisent sur le sol; on n'a frappé que les combattants. +Les Français ont eu seulement neuf tués et douze blessés. Quelques-uns +des prisonniers, ayant demandé à voir leurs vainqueurs, ne peuvent +croire qu'ils soient si peu nombreux, et, comme l'a rapporté l'un +d'eux, le rouge leur monte au visage d'avoir été battus par une telle +poignée d'hommes. Tout est bien fini, quand arrivent les fantassins: +les zouaves d'abord, vers une heure; les bataillons de ligne, à quatre +heures. Eux aussi ont fait merveille: trente lieues en trente-six +heures, par le vent du désert, sans autre eau à boire que celle qui a +été emportée dans quelques outres; marche si dure, que le sang +colorait les guêtres blanches. Ils sont fatigués, mais en bon ordre, +et n'ont laissé en arrière ni un homme ni un mulet. Les zouaves, à +leur arrivée, défilent devant le bivouac des chasseurs d'Afrique, en +sifflant les fanfares de la cavalerie, «comme pour railler les chevaux +fatigués et se venger de ce que leurs rivaux de gloire ont chargé et +battu l'ennemi sans eux[350]». + +[Note 350: Le duc D'AUMALE, _les Zouaves et les chasseurs à pied_.] + +La soirée du 16 mai et la journée du lendemain ne sont pas de trop +pour reposer nos troupes et mettre un peu d'ordre dans tout ce qui est +tombé en leurs mains. Les prisonniers, parmi lesquels beaucoup de +personnages considérables, se comptent par milliers. Ils seraient plus +nombreux encore si le duc d'Aumale eût disposé d'une troupe moins +restreinte. Hors d'état d'envelopper toute la smala, le prince avait +dû prendre le parti de pénétrer au milieu et d'y faire une coupure. +Beaucoup des Arabes ont donc pu s'enfuir, mais en désordre; une +partie, après avoir erré dans le désert, en proie à la plus grande +détresse, devait être ramassée par La Moricière. La dispersion était +définitive, et ce sera en vain qu'on cherchera dans l'avenir à +reformer une smala. La mère et la femme d'Abd el-Kader ont été un +moment parmi les captives; le dévouement d'un esclave les a fait +échapper avant qu'elles eussent été reconnues. Le butin est immense: +quatre drapeaux, un canon, deux affûts, d'abondantes munitions, une +grande quantité d'armes, la tente de l'émir, ses effets précieux, des +manuscrits, beaucoup de bijoux et d'argent, plus de trente mille têtes +de bétail, des troupes de chameaux, de chevaux, de mulets et d'ânes. +Force est de brûler ce qu'on ne peut emporter. + +Tout n'est pas fini: il faut rentrer sur le territoire français et y +ramener l'immense convoi des prisonniers et du butin. Ce n'est pas la +partie la plus facile ni la moins dangereuse de la tâche à accomplir. +À l'aller, on a eu cette fortune qu'Abd el-Kader, tout occupé à +guetter La Moricière, n'a rien su de l'autre colonne. Maintenant, il +est prévenu; il doit avoir hâte de prendre sa revanche d'un tel +désastre; et puis, n'est-il pas dans l'habitude des Arabes d'attaquer +au moment des retraites? Le duc d'Aumale voit le péril, il le mesure, +mais ne s'en trouble pas; il se fie jusqu'au bout à son heureuse +audace et compte sur la démoralisation qu'un tel coup a dû jeter chez +les ennemis. Ne reçoit-il pas déjà les soumissions empressées des +tribus voisines qui, la veille, étaient dans le camp de l'émir? Partie +de Taguine, le 18 mai, la colonne, entravée par son convoi, chemine +lentement. Son jeune chef, avec un sang-froid qui ne laisse rien voir +de sa préoccupation intime, est, nuit et jour, sur le qui-vive, prêt à +faire face à toute attaque. Sept longues journées se passent ainsi. +Enfin, on arrive à Médéa, sans avoir eu à livrer de véritable combat; +une nuit seulement, il a fallu échanger quelques coups de feu. Quatre +ans plus tard, le prince, causant avec Abd el-Kader devenu son +prisonnier, l'interrogea sur cette fusillade nocturne. «J'étais là en +personne, lui répondit l'émir; je t'ai guetté, tâté, pendant +vingt-quatre heures.» Et il lui fit compliment de la façon dont il +s'était gardé. Dans la prudente et ferme vigilance de ce retour, ce +général de vingt et un ans ne s'était pas montré moins habile +capitaine que, naguère, dans la hardiesse de sa marche en avant. + +La nouvelle d'un si beau fait d armes fut accueillie avec joie, en +Algérie et en France. Elle dissipa entièrement les inquiétudes et le +découragement que le retour offensif de l'émir avait jetés, au mois +de janvier précédent, dans beaucoup d'esprits. Ce fut comme un +brillant rayon de soleil qui perçait victorieusement tous les nuages. +Le duc d'Aumale recevait, de toutes parts, les plus chaleureuses +félicitations. «Votre rapport, répandu dans le camp, lui écrivait le +général Bugeaud, y a produit des transports que je n'essayerai pas de +vous décrire. Vous devez la victoire à votre résolution, à la +détermination de vos sous-ordres, à l'impétuosité de l'attaque. Oui, +vous avez bien fait de ne pas attendre l'infanterie; il fallait +brusquer l'affaire comme vous l'avez fait. Cette occasion presque +inespérée, il fallait la saisir aux cheveux.» Le maréchal Soult, le +général de La Moricière, pensaient et parlaient de même[351]. L'éloge +n'était pas seulement sous la plume de ceux qui, s'adressant au duc +d'Aumale, pouvaient être suspects de vouloir lui faire leur cour. Le +lieutenant-colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère: «Le prince +vient de faire un coup de maître, exécuté avec autant de vigueur que +d'habileté. C'est bien, c'est intrépide, c'est habile!» Et, un an plus +tard, se trouvant sur le lieu même où la smala avait été prise, il +ajoutait: «J'examine le terrain, je me fais expliquer la position de +la smala et celle du prince, et je persiste à dire que c'est un coup +d'une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c'est le fait +saillant de la guerre d'Afrique. Il fallait un prince jeune et ne +doutant de rien, s'appuyant sur deux hommes comme Morris et Yusuf, +pour avoir le courage de l'accomplir. À mon sens, la meilleure raison +pour attaquer, c'est que, la retraite étant impossible, il fallait +vaincre ou périr.» Faut-il ajouter à tous ces témoignages celui d'un +républicain ardent, le colonel Charras? «Pour entrer, disait-il, avec +cinq cents hommes au milieu d'une pareille population, il fallait +avoir vingt-trois ans[352], ne pas savoir ce que c'est que le danger, +ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n'avaient +qu'à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les +culbuter, et qu'à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour +les exterminer tous depuis le premier jusqu'au dernier.» À +l'admiration des hommes de guerre se joignait l'applaudissement +unanime et enthousiaste du grand public, dont l'imagination était +particulièrement séduite par le caractère aventureux de l'entreprise +et par la jeunesse du commandant. Quant à celui qui recevait ainsi les +premières caresses de la gloire, caresses si douces, si enivrantes, +surtout à l'aurore de la vie, il n'en avait pas la tête tournée; son +rapport, sobrement écrit, évitait soigneusement toute mise en scène; +le moi y était absent; la belle conduite des autres s'y trouvait seule +mise en lumière. Ce qui faisait dire à la reine Marie-Amélie: «Je +jouis plus encore de son humanité et de sa modestie que de son courage +et de sa résolution, qui pourtant ont été jolis à vingt et un ans!» La +réserve délicate et rare qui touchait le coeur de la pieuse mère +charmait aussi le public et lui faisait prendre encore plus en gré +l'heureux vainqueur. Beaucoup d'esprits, d'ailleurs, frappés de la +promesse d'un pareil début, regardaient au delà du petit champ de +bataille de Taguine. Leur patriotisme comprenait de quel intérêt il +était pour la France qu'un si brillant capitaine se fut révélé, et à +un tel âge, sur les marches du trône. Le lieutenant-colonel de +Saint-Arnaud traduisait cette impression, quand il écrivait alors: «Il +y a de l'avenir dans ce trait-là.» Malheureuse France! qu'a-t-elle +fait de cet avenir? + +[Note 351: Le maréchal Soult félicitait le prince sur «la parfaite +combinaison de ses mouvements, sa hardiesse d'exécution et son coup +d'oeil exercé».--«J'ai appris presque sur les lieux, lui mandait La +Moricière, le brillant succès que vous venez d'obtenir; j'ai pu juger +mieux que personne la hardiesse de l'entreprise et l'importance du +résultat. Vous avez porté à la puissance de l'émir le coup le plus +rude qu'elle pût recevoir.»] + +[Note 352: M. Charras se trompait sur l'âge du prince; celui-ci +n'avait que vingt et un ans.] + + +XIII + +Le général Bugeaud triomphait. «Nous venons de faire une campagne des +plus heureuses», disait-il, le 27 juillet 1843, dans une lettre +adressée à M. de Corcelle. Quelques jours auparavant, le 18, il +écrivait au maréchal Soult: «Oui, la grosse guerre est finie, la +conquête est assurée, le pays est dompté sur presque toute sa +surface... Matériellement, Abd el-Kader est presque anéanti.» À Paris, +on reconnaissait le progrès accompli, et le ministre de la guerre +félicitait les commandants de l'armée d'Afrique du «pas immense» fait, +grâce à leurs succès, «vers la pacification générale de l'Algérie». +Aussi des récompenses bien méritées furent-elles distribuées aux +principaux artisans de ces succès. Le gouverneur général recevait, le +31 juillet, le bâton de maréchal. Auparavant, Changarnier, La +Moricière et le duc d'Aumale avaient été promus au grade de lieutenant +général, les deux premiers par ordonnances du 9 avril, le dernier à la +date du 3 juillet. + +Au moment même où la France recueillait avec bonheur le fruit de tant +de glorieux efforts et se plaisait à en honorer les auteurs, l'un de +ceux-ci, et non le moindre, le général Changarnier, allait, à la suite +de regrettables incidents, s'éloigner de l'Algérie pour plusieurs +années. Dès l'origine, les rapports entre lui et le général Bugeaud +avaient été assez difficiles. Avec des qualités supérieures, +Changarnier était, nous l'avons dit, de caractère peu commode et d'une +confiance en soi qui ne le disposait pas à la déférence envers ses +supérieurs hiérarchiques; ayant été tout sous le maréchal Valée, il +n'avait pu dissimuler son déplaisir de voir arriver un chef sous +lequel il redevenait un subordonné; justement fier de ses hauts faits, +il s'était offusqué qu'un nouveau débarqué se donnât l'air de venir +enseigner à tous la façon de combattre en Afrique. Le gouverneur, de +son côté, rustique, brusque, impérieux, irascible, n'avait rien de ce +qu'il fallait pour amadouer les natures ombrageuses; de plus, très +jaloux de sa propre gloire, il était malheureusement trop disposé à +croire qu'on voulait l'en frustrer au profit de ses lieutenants. Lors +des premières présentations à Alger, en février 1841, des paroles +aigres-douces avaient été échangées. Quelques mois après, le soir de +«la bataille sous Miliana», Bugeaud avait appelé les chefs de corps +dans sa tente, pour leur faire, suivant son usage, la critique des +opérations du jour: au cours de ses observations, il fut amené à +blâmer l'offensive trop précipitée de l'aile gauche, dont étaient le +duc de Nemours et Changarnier. Le prince accueillit le blâme en +silence, mais Changarnier se défendit avec aigreur. «Il y a des années +que je fais la guerre, dit-il, et, pour mon métier, je crois bien le +savoir.»--«Eh, monsieur, répondit le gouverneur, prompt aux coups de +boutoir, le mulet du maréchal de Saxe a fait vingt campagnes, et il +est toujours resté mulet.» Les relations, si mal commencées, parurent +cependant s'améliorer en 1842. Le général Bugeaud, fort heureux des +belles opérations de son lieutenant dans la région du Chélif, ne lui +marchandait pas les éloges. «Je suis on ne peut plus satisfait, lui +écrivait-il en juin, c'est comme cela que j'aime la guerre.» Quelques +jours après: «On n'a réellement pas le temps d'apprendre le nom de +toutes les tribus qui viennent à vous. Poursuivez cette belle volage +qu'on nomme la fortune; vous savez, mieux que qui que ce soit, que, +pour la fixer, il faut la bien caresser. Modifiez comme vous +l'entendrez les instructions que je vous ai données.» Au lendemain de +la grande razzia du 1er juillet: «Je suis transporté de joie, c'est +admirable!» Nouvelles félicitations en octobre. Le gouverneur ne +cachait pas aux autres le cas qu'il faisait des qualités militaires de +Changarnier, de ce qu'il appelait «sa merveilleuse intelligence de la +guerre». Dans ses conversations avec le duc d'Aumale, il se plaisait +parfois à classer ses lieutenants: il mettait Changarnier en tête, +Bedeau ensuite, et enfin La Moricière qu'il ne prisait pas à sa vraie +valeur. «Le premier, disait-il, c'est ce j... f... de Changarnier, +méchant caractère, mauvais coucheur, mais rude soldat, le plus fort, +le meilleur de tous mes généraux. Nous avons eu souvent maille à +partir; mais, si je le chéris médiocrement, je l'estime très haut; je +l'appelle le Montagnard; il est le seul qui aborde la montagne de +front comme moi, qui l'aime et qui y pénètre sans faire des détours. +Les autres sont braves, sans doute, mais préfèrent la plaine, et +multiplient les circuits.» La bonne harmonie de 1842 ne dura +malheureusement pas entre le gouverneur et Changarnier. Dès les +premiers mois de 1843, les rapports étaient de nouveau très tendus. +Changarnier croyait voir chez Bugeaud «la volonté de plus en plus +caractérisée de lui enlever le mérite de ses services», et il en +ressentait une irritation qu'il ne prenait pas la peine de cacher. Le +gouverneur trouvait son lieutenant irrespectueux et insubordonné. Les +choses en vinrent au point que ce dernier demanda, en août, à quitter +l'Algérie. Le maréchal appuya cette demande auprès du ministre, en +exposant longuement tous ses griefs contre le général. «Sa conduite +depuis qu'il est lieutenant général, écrivait-il, m'a prouvé que +l'armée n'avait plus de bons services à attendre de lui, et que toute +son ambition était d'aller se reposer en France... Pour mon compte, je +suis heureux de me séparer de lui, et je pense qu'il ne laissera pas +de regret dans l'armée.» De son côté, Changarnier se plaignait +amèrement au maréchal Soult de «la haine violente» que lui témoignait +le gouverneur. «Retirez-moi de ce pays, monsieur le maréchal, +ajoutait-il, de ce pays qui m'a si bien traité, où j'ai passé de +longues années laborieusement occupées, mais que les procédés de M. le +gouverneur général me rendent odieux désormais. Mon excellente santé y +succomberait infailliblement, moins à des fatigues incessantes qu'à +des peines morales que je ne puis supporter.» Des deux parts, on le +voit, le jugement était troublé. Changarnier fut rappelé. À son +arrivée à Paris, le Roi et le ministre le reçurent très froidement; on +jugeait qu'en tout cas il avait manqué à la discipline[353], et, sur +la demande expresse qu'en avait faite le maréchal Bugeaud, aucun +emploi ne lui fut donné. Cette disgrâce ne devait pas durer moins de +quatre ans. Changarnier la supporta avec une fierté silencieuse, ne +pardonnant pas, ne se repentant pas, mais dédaignant de récriminer. +Triste épisode en vérité que ce conflit qui aboutissait à priver, +pour un temps, la France de l'épée d'un de ses plus vaillants +capitaines. Qu'on ne nous demande pas de prolonger après coup cette +querelle, en y appuyant et en y prenant parti. Un tel exemple n'était +pas nécessaire pour nous rappeler que la petitesse humaine se fait +souvent sa part chez les plus grandes âmes et au milieu des plus +grandes actions. La conclusion à en tirer nous paraît être cette +réflexion que l'on rencontre précisément dans une lettre adressée par +Bugeaud à Changarnier, et dont il est fâcheux que tous deux ne se +soient pas mieux inspirés: «Trouvons-nous souvent, écrivait le +gouverneur, des hommes complets? Servons-nous donc de leurs qualités, +quand elles l'emportent sur leurs défauts, et atténuons ceux-ci autant +que nous le pouvons.» + +[Note 353: Le Roi écrivait au maréchal Soult, le 30 septembre 1843: +«Il me paraît bien désirable de fortifier la hiérarchie et la +subordination dans notre armée d'Afrique, et d'y décourager cet esprit +d'opposition envers leurs supérieurs, de jalousie et de mauvais +coucheurs, dont la correspondance que vous me communiquez ne cesse de +donner de tristes exemples.» (_Documents inédits._)] + + +XIV + +Dans cette lettre du 18 juillet 1843, où il déclarait Abd el-Kader +matériellement «presque anéanti», le gouverneur général avait eu soin +d'ajouter: «Il lui reste encore son ascendant moral, et certainement il +en usera souvent. Il ne peut plus rien faire de sérieux, mais il nous +tracassera, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Il n'abandonnera +la partie que quand il ne lui restera ni un soldat, ni un écu, ni une +mesure d'orge.» La prévision était juste. Pendant la seconde moitié de +1843, l'émir nous tint sans cesse en alerte, dans le sud et le sud-ouest +de la province d'Oran. Hors d'état désormais de réunir des forces +considérables, il ne s'attaquait pas aux troupes françaises, mais, se +glissant entre elles, il fondait à l'improviste sur les tribus soumises, +pour les soulever ou les piller. Nos colonnes accouraient partout où +l'ennemi était signalé, et parfois parvenaient à le joindre; dans ce +cas, elles le maltraitaient fort, sans pouvoir mettre la main sur +l'insaisissable émir qui trouvait toujours, au dernier moment, le moyen +de leur échapper. À Paris, on s'étonnait que tant de soldats en +mouvement ne pussent prendre un homme. «Comment imaginez-vous, répondait +le maréchal Bugeaud, que, par des manoeuvres sur un théâtre sans bornes, +on puisse entourer un ennemi qui fuit toujours? Et, fût-il même +stratégiquement entouré, comment espérer prendre dans ses filets un +cavalier agile qui peut, en quelques heures, franchir de très grandes +distances et se dérober à nos colonnes, quelque multipliées qu'elles +soient? Abd el-Kader peut être pris ou tué dans un combat; mais cela est +du ressort des éventualités très incertaines de la guerre, et ce serait +une grande folie que d'y compter... Suivant toute probabilité, il se +réfugiera dans le Maroc, et c'est une extrémité à laquelle il faut +s'attendre[354].» Le gouverneur ne négligeait cependant rien pour +augmenter encore la rapidité de ses troupes; il organisait des +bataillons d'infanterie montée sur des mulets ou des chameaux, afin +d'atteindre plus facilement les nomades du désert, dernière réserve +d'Abd el-Kader; en outre, pour être mieux à portée d'agir sur cette +région du sud oranais où se débattait l'émir, La Moricière fondait de +nouveaux postes: c'étaient, sur la ligne centrale, Sidi-bel-Abbès, à +moitié chemin entre Mascara et Tlemcen; et, sur la troisième ligne, à +l'entrée des hauts plateaux, entre Tiaret et la frontière du Maroc, +Sidi-Djelali-ben-Amar, Ouizert, Saïda et Sebdou. + +[Note 354: Lettre à M. de Corcelle, en date du 29 décembre 1843. +(_Documents inédits._)] + +Si indomptable que fût ce «Jugurtha renforcé», comme l'appelait le +maréchal Bugeaud, chaque échec que nous lui infligions le laissait un +peu plus faible et plus dénué. Enfin, le 11 novembre 1843, le général +Tempoure, parti de Mascara, surprit et détruisit complètement, près de +Sidi-Yaya, à l'ouest de Saïda, ce qui restait des réguliers arabes. +Ben-Allal, le principal lieutenant et le conseiller le plus intime de +l'émir, fut tué dans ce combat. Cette fois, le coup était décisif. Abd +el-Kader, à bout de forces, fut obligé de se réfugier, avec sa deïra +(on appelait de ce nom les débris de son ancienne smala), dans des +territoires incertains entre l'ancienne régence et le Maroc; il +n'avait plus qu'un espoir, c'était d'obtenir ouvertement ou +secrètement l'appui de cet empire. Le gouverneur général faisait donc +un tableau exact de la «situation militaire», quand il écrivait, le 29 +décembre 1843: «Des frontières de Tunis à celles du Maroc, partout où +la puissance d'Abd el-Kader s'était établie, nous y avons substitué la +nôtre, et cela s'applique non seulement au Tell, mais au petit désert. +Nous avons chassé notre ennemi de tous les points de cet immense +territoire où nous régnons en maîtres. Nous lui avons enlevé toute +espèce d'impôt et de recrutement, d'un bout de son empire à l'autre. +Nous avons détruit à peu près les seules forces organisées avec +lesquelles il s'efforçait encore de soutenir la lutte. Nous l'avons +enfin rejeté jusque sur la frontière du Maroc[355].» + +[Note 355: Lettre à M. de Corcelle.] + +Si bas que fût la fortune d'Abd el-Kader, il n'en continuait pas moins à +tenir la tête très haute. En janvier 1844, l'interprète Roches, qui +connaissait l'émir pour avoir séjourné auprès de lui, à Mascara, après +le traité de la Tafna, lui fit offrir secrètement, par ordre du +gouverneur, de se retirer en terre sainte, à la Mecque, avec des +honneurs et une large pension servie par la France. L'émir refusa +fièrement. «Comment, répondit-il à M. Roches, toi qui es comme mon fils +et qui, dans cette démarche, te dis guidé par une amitié sincère, +comment as-tu pu penser que j'accepterais, comme une grâce, un refuge +qu'il est à ma disposition d'atteindre avec mes propres forces et avec +le secours des fidèles qui restent encore autour de moi? Que le Français +ne méprise pas ma faiblesse, car le moucheron peut aveugler le lion. +Qu'il ne s'enorgueillisse pas de sa force car, après les succès, on doit +redouter les plus grands échecs. Je connais parfaitement ma religion, et +je sais très bien qu'une heure passée à combattre l'infidèle est +préférable pour mon salut à soixante-dix ans passés à la Mecque. Tu me +prédis qu'il pourrait bien m'arriver une fin semblable à celle de mon +frère et de mon ami Sidi-Mohammed-ben-Allal. Mais, loin de redouter +cette fin, je la demande à Dieu, tôt ou tard, pour moi et pour tous les +musulmans.» + + +XV + +À mesure que la conquête avançait, d'autres tâches s'imposaient au +gouverneur général. Lui-même ennuierait ainsi, dans ce qu'il appelait +«leur ordre naturel», les trois problèmes à résoudre en Algérie: «1º +vaincre les Arabes; 2º organiser et administrer le peuple conquis; 3º +procéder à l'utilisation de la conquête par l'implantation sur le sol +d'une force colonisatrice vigoureusement constituée[356].» Il s'était +d'abord à peu près exclusivement attaché à résoudre le premier de ces +problèmes. Sa conviction très arrêtée et très réfléchie avait toujours +été qu'il fallait, avant tout, en finir avec la conquête, et en finir +très vite, de peur d'être surpris, au milieu de cette entreprise, par +quelque crise européenne du genre de celle qu'on venait de traverser +en 1840. «Vous me conseillez de laisser faire la guerre et de +gouverner, écrivait-il à M. de Corcelle, le 11 décembre 1841. Je vous +réponds à tous que je vais au plus pressé, au plus important, et que, +quand le feu sera à mon grenier, je ne resterai pas à la cuisine pour +voir si la volaille est bien embrochée[357].» À la fin de 1843 et au +commencement de 1844, il n'avait plus les mêmes raisons de ne pas +s'occuper de «gouverner», puisqu'il proclamait la conquête accomplie. +Aussi le voyons-nous alors employer les loisirs que lui laissait +l'accalmie militaire à régler tout ce qui regardait l'administration +des indigènes; c'était le second des trois problèmes. + +[Note 356: Lettre du 29 décembre 1843 à M. de Corcelle. (_Documents +inédits._)] + +[Note 357: _Documents inédits._] + +Tant qu'il avait eu à combattre les Arabes, le gouverneur avait +employé contre eux tous les moyens qui lui paraissaient nécessaires, +si rigoureux fussent-ils, et sans se laisser arrêter par aucune +sensiblerie philanthropique. Mais ces Arabes une fois vaincus, il fut +le plus résolu à empêcher qu'on ne les maltraitât, ce que presque tous +les colons étaient fort disposés à faire. «Après la conquête, +écrivait-il dans une circulaire justement célèbre[358], le premier +devoir comme le premier intérêt du conquérant est de bien gouverner le +peuple vaincu; la politique et l'humanité le lui commandent +également... Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux +tribus de l'Algérie; il faut leur faire connaître notre bonté et notre +justice, leur faire préférer notre gouvernement à celui du Turc et à +celui d'Abd el-Kader.» Comment obtenir ce résultat si noblement +défini? On se trouvait en face d'une population trop nombreuse pour +être absorbée; trop séparée de nous par son état religieux, social, +économique, pour qu'on espérât une assimilation complète et prompte; +trop hostile et trop redoutable, pour qu'on la laissât absolument à +elle-même. Le gouverneur s'arrêta à ce double parti: d'une part, +conserver les cadres traditionnels de la société arabe, la +constitution intérieure de la tribu, son administration autonome, la +hiérarchie de ses chefs, sauf à moraliser ceux-ci par notre exemple et +par notre surveillance, ou à changer les personnes si l'on ne pouvait +compter sur leur fidélité; d'autre part, réserver à la France, +au-dessus de cette organisation indigène, comme signe toujours présent +de la conquête, les prérogatives de la souveraineté politique, le +droit de guerre, le droit d'impôt, certains droits de justice, la +désignation des chefs, et, en même temps, créer auprès des tribus une +influence française, non en vue de supplanter les influences +indigènes, mais afin de les contrôler et de les diriger. Ce fut pour +assurer l'exercice de ces droits et de cette influence que le +gouverneur jugea nécessaire de développer les bureaux arabes, de +régler leur organisation et leurs attributions. + +[Note 358: Circulaire du 17 septembre 1844.] + +Déjà nous avons signalé, en 1833, la création du premier de ces +bureaux[359]; nous avons mis en lumière par quel expédient ingénieux, +pour corriger l'arbitraire instable du commandement militaire, sans +établir une administration civile qui eût été impuissante et méprisée, +on imagina de demander à certains officiers de se faire +administrateurs. Le germe ainsi semé subit, depuis lors, dans son +développement, plus d'une vicissitude, tantôt soigneusement cultivé, +tantôt systématiquement contrarié, conséquences des changements et des +incertitudes de direction dont l'entreprise algérienne avait si +longtemps souffert. Supprimée complètement, en 1839, par le maréchal +Valée, la direction des affaires arabes fut rétablie, en 1841, par le +général Bugeaud, et, les années suivantes, en 1842 et 1843, le général +de La Moricière, comme presque toujours initiateur habile, organisa +fort bien, dans sa province d'Oran, avec le concours d'officiers très +compétents, MM. Daumas, de Martimprey, Bosquet, de Barral, Charras, +tout le service des affaires arabes. Ce fut en s'aidant de cette +expérience que le maréchal Bugeaud prépara l'ordonnance royale du 1er +février 1844, véritable charte constitutive des bureaux arabes. Elle +instituait, sous l'autorité des commandants militaires, une direction +des affaires arabes dans chacune des trois provinces et un bureau +arabe dans chaque subdivision ou cercle. La direction d'Alger avait le +titre de direction centrale. En exécution de cette ordonnance, un +arrêté du gouverneur général établit huit bureaux dans la province +d'Alger et quatre dans chacune des deux autres provinces. Des +instructions, marquées au coin du bon sens élevé et pratique qui +distinguait le gouverneur, furent adressées aux officiers chargés de +ces services. De plus, le lieutenant-colonel Daumas, premier directeur +central, rédigea un code succinct, contenant les principales mesures +administratives et judiciaires, applicables aux tribus suivant les +lieux et les circonstances. + +[Note 359: Cf. plus haut, t. III, ch. X, § V.] + +Cette institution des bureaux arabes, bien appropriée à l'époque de +transition où se trouvait l'Algérie, devait se développer encore dans +les années qui suivirent. Son influence a été considérable et, en +dépit de quelques abus, bienfaisante. De nombreux officiers se sont +donnés et adaptés à cette tâche ardue et souvent ingrate, avec +beaucoup de zèle et de persévérance, d'intelligence et de souplesse, +apprenant à manier les indigènes, acquérant sur eux un véritable +prestige, se familiarisant avec leur langue, leurs moeurs et leurs +lois. C'est par eux que la France est parvenue à voir clair dans cette +société arabe qui lui était d'abord si fermée. Par eux s'est établie, +dans le gouvernement et l'administration des tribus, en dépit de la +mobilité inévitable du commandement militaire, une tradition fixe et +persistante. Par eux, en un mot, la conquête a été définitivement +affermie, et le peuple vaincu est devenu un peuple soumis. + +Il resterait maintenant, ce semble, à parler du problème que le +maréchal Bugeaud classait le troisième, par ordre chronologique, non +par rang d'importance, du problème de la colonisation. Mais pour faire +l'exposé des systèmes essayés ou proposés et l'examen des résultats +obtenus, nous préférons attendre: en 1845, et surtout en 1846 et 1847, +ces questions occuperont davantage le gouvernement et l'opinion. De +1841 à 1844, on avait peu fait pour l'introduction d'une population +européenne en Algérie. Le gouverneur général, tout en se proclamant +«colonisateur ardent», n'avait guère de goût pour les colons civils; +et surtout il s'était montré fort résolu à ne pas embarrasser son +action militaire, en laissant ces colons s'introduire prématurément +dans un pays encore peu sûr, où il eût fallu immobiliser des troupes +pour les protéger. Cependant, à mesure qu'une région était pacifiée, +il ne se refusait pas à y appeler les émigrés de la métropole et à +leur offrir des concessions. Aussi, à la fin de 1843, comptait-on +vingt-deux villages, établis principalement autour d'Alger, dans le +Sahel; seize autres se trouvaient en préparation. C'était encore bien +modeste, et que de mécomptes nous réservaient ces créations tout +administratives! Dans les villes, les progrès étaient moins lents. +Alger prenait de plus en plus l'aspect d'une cité européenne avec le +mouvement d'une capitale. Les autres villes, occupées ou créées par +nous sur la côte ou dans l'intérieur, voyaient accourir, à la suite +des soldats, toute une population, composée en grande partie, il est +vrai, de cabaretiers et de _mercanti_ dont la moralité n'était pas +faite pour dissiper les préventions du gouverneur contre l'élément +civil. Ainsi le chiffre des Européens, qui était de 23,000 à la fin de +1840, s'était élevé à 65,000 vers la fin de 1843; il sera de 95,000 à +la fin de 1845. Progression rapide, trop rapide même aux yeux du +maréchal Bugeaud. Toute cette population était en mouvement et même +circulait librement d'une ville à l'autre. Dans un intérêt +stratégique, l'armée avait créé, en deux ans, plus de trois cent +cinquante lieues de routes dont le commerce profitait. Des services de +voitures publiques étaient organisés d'Alger à Médéa, de Mostaganem à +Oran, à Mascara, à Tlemcen, de Mascara à Tiaret. + +Rien mieux que cette sécurité, et l'activité pacifique qui en était la +suite et la preuve, ne permettait de mesurer le progrès accompli. Le +maréchal Bugeaud ne manquait pas une occasion de mettre en lumière une +si complète transformation. Il écrivait, le 27 octobre 1843, à M. +Guizot: «Vous me direz peut-être que je vous parle presque uniquement +de la guerre. Ah! c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa +suite. Vous seriez de cet avis, si vous pouviez voir la fourmilière +d'Européens qui s'agite en tous sens, d'Alger à Miliana et Médéa, de +Ténez à Orléansville, de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le +premier agent de la colonisation et de tous les progrès, c'est la +domination et la sécurité qu'elle produit. Que pouvait-on faire, quand +on ne pouvait aller à une lieue de nos places de la côte sans une +puissante escorte? On ne voyageait, on ne transportait que deux ou +trois fois par mois. Aujourd'hui, c'est à toute heure de jour et de +nuit, isolément et sans armes. Aussi le mouvement correspond à la +confiance; les hommes et les capitaux ont cessé d'être timides, les +constructions pullulent; le commerce prospère; nos revenus +grandissent. La charrue ne peut aller, comme le voudraient les +journalistes, de front avec l'épée; celle-ci doit marcher vite, et la +colonisation est lente de sa nature. Elle va, je crois, aussi vite +qu'elle peut aller, avec les moyens dont nous disposons jusqu'à ce +jour; elle pourra accélérer le pas à présent.» + + +XVI + +Depuis que le général Bugeaud a mis le pied sur la terre d'Afrique, au +mois de février 1841, nous l'y avons vu déployer une telle activité, +que, tout occupés à le suivre, nous n'avons pas, un seul moment, +détourné notre attention de ce théâtre. Avons-nous donc oublié que le +sort de l'Algérie ne se décidait pas seulement sur place, qu'il +dépendait aussi d'une lutte engagée sur un tout autre terrain, en +France, dans le parlement, et que là notre colonie naissante était +habituée à rencontrer des adversaires non moins redoutables que les +Arabes? Nous ne l'avons pas oublié: mais le gouverneur général avait +si bien pris possession de toute l'initiative, il avait tellement tout +attiré à soi et tout fait partir de soi, qu'à vrai dire, dans cette +entreprise, le parlement ne dirigeait plus, il suivait. Pour s'en +rendre compte, il suffit de jeter un rapide regard sur les débats +auxquels les affaires algériennes donnaient lieu, chaque année, dans +la Chambre des députés, à l'occasion des crédits supplémentaires, et +particulièrement sur les rapports que faisaient les commissions +chargées d'examiner ces crédits[360]. + +[Note 360: Cf. séances des 14 et 15 avril 1841, des 4 et 5 avril 1842, +des 23, 24 et 25 mai 1843, des 5 et 6 juin 1844.] + +Au commencement de 1841, avant que le général Bugeaud eût encore pu +agir, les adversaires de l'Algérie avaient le verbe haut à la tribune +et ne craignaient pas d'y parler d'évacuation; si la commission des +crédits, dans son rapport, n'était pas allée jusque-là, elle se +refusait du moins à tout ce qui eût impliqué un projet d'occupation +permanente dans l'intérieur des terres; quant au ministère, il ne +croyait pas pouvoir lutter de front contre cette commission, et il +n'obtenait le vote des crédits contestés qu'en déclarant la question +de l'étendue et du caractère de l'occupation absolument réservée. Mais +les années suivantes, à mesure qu'en Afrique la conquête se développe +et s'affermit, un changement se produit à Paris, par contre-coup, dans +l'attitude du ministère et dans celle de la commission des crédits. Le +ministère ose dire ce qu'il veut; en 1842, il parle d'occuper certains +postes; en 1843, il allonge la liste de ces postes, sans dépasser +encore la seconde ligne, celle de l'intérieur du Tell; en 1844, il +fait un pas de plus, avoue et défend les établissements fondés sur la +limite du petit désert. Les commissions, de leur côté, si peu +favorables qu'elles soient par tradition à l'Algérie, sont obligées de +rendre hommage au gouverneur général et à ses succès, hommage +visiblement contraint et maussade en 1842, plus chaleureux en 1843 et +en 1844; forcées également d'accepter le fait accompli des +occupations, elles voudraient sans doute le limiter; chaque fois, +elles tâchent d'obtenir qu'on s'arrête où l'on est, ou tout au moins +qu'on aille moins vite; mais elles ne sont pas de force à lutter +contre l'impulsion victorieuse partie de l'Algérie, et lorsqu'elles +proposent une réduction de crédits, en 1842 comme en 1844, la Chambre, +visiblement pressée par l'opinion, leur donne tort. + +Tout occupé qu'il fût de ce qui se passait sous ses yeux en Afrique, +le général Bugeaud suivait de loin, avec une attention passionnée, les +péripéties de la question algérienne en France. Il ne se contentait +pas d'y exercer une action indirecte, mais décisive, par ses succès +mêmes, qui enhardissaient les partisans de la colonie, décidaient les +hésitants, désarmaient ou discréditaient les adversaires. Il +prétendait y intervenir d'une façon plus directe; comme l'a dit M. +Guizot, «il se croyait engagé, à la fois, sur deux champs de bataille, +sur celui de la discussion publique à la tribune ou dans la presse, en +France, aussi bien que sur celui de la guerre, en Afrique, et il +voulait, en toute occasion, faire acte de présence et de vaillance +sur les deux». + +Tout d'abord, il se préoccupe d'éclairer le ministère, de le stimuler, +au besoin même de le redresser. C'est avec M. Guizot qu'il est le plus +en confiance et s'épanche le plus volontiers. C'est sur lui qu'il +compte pour être son avocat dans le conseil des ministres et auprès du +Roi[361]. Dès la fin de 1841, il échangeait avec lui de longues +lettres où les diverses faces du problème algérien étaient examinées. +Ayant cru remarquer chez le ministre quelques doutes sur la +possibilité d'obtenir «la soumission complète des Arabes», il les +relève aussitôt. «Je suis assuré de cette soumission, dit-il, pourvu +que nous sachions persévérer.» La correspondance continue les années +suivantes. M. Guizot était tout disposé à seconder l'homme qu'il avait +fait appeler à la tête de l'Algérie. «J'ai joui de vos succès auxquels +j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous, lui écrit-il +le 20 septembre 1842. Je vous ai soutenu dans le conseil et ailleurs, +toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Tenez pour certain +que mon amitié vous est acquise, que je vous la garderai fidèlement et +que je serai toujours charmé de vous la prouver.» Et le général +Bugeaud lui répond, le 18 octobre: «Oui, je compte sur vous, de loin +comme de près, et je m'honore de l'amitié dont vous me donnez +l'assurance.» + +[Note 361: Sur la correspondance du général Bugeaud avec M. Guizot, +voyez les _Mémoires_ de ce dernier, t. VI, p. 387 et suiv., et t. VII, +p. 135 et suiv.] + +Avec d'autres membres du cabinet, particulièrement avec le ministre de +la guerre, le gouverneur général était loin d'entretenir des relations +aussi cordiales. Il croyait le maréchal Soult hostile à sa personne et +froid pour l'Algérie, mettait à sa charge les mauvaises volontés, +souvent trop réelles, des bureaux de la guerre, se plaignait qu'il le +défendît mollement devant la Chambre et ne lui accordât pas les +récompenses auxquelles avaient droit ses officiers ou ses soldats, se +figurait même parfois qu'il voulait le dégoûter de son poste et qu'il +lui avait, sous main, préparé quelque successeur. L'imagination +facilement inquiète du gouverneur l'égarait. Si le maréchal Soult, +comme beaucoup d'autres, n'avait que tardivement pris goût à notre +entreprise en Afrique, il s'en occupait maintenant avec intérêt et +était sérieusement décidé à la faire réussir, en poussant la conquête +avec vigueur[362]; seulement, il redoutait les difficultés +parlementaires dont il se tirait mal, et, sans rien abandonner du +fond, il n'était pas disposé à braver les préjugés de la Chambre et à +brusquer ses hésitations, autant que l'eût désiré le général Bugeaud. +Loin de vouloir écarter ce dernier, il appréciait sa façon de mener la +guerre et se félicitait de ses succès; seulement, il eût aimé à y +avoir plus de part; il eût désiré que sa direction supérieure fût à la +fois plus réelle et plus visible; il était offusqué de l'indépendance +ombrageuse, de l'humeur absolue, de l'importance gênante de ce +prétendu subordonné qui se conduisait à peu près comme s'il avait reçu +d'avance une sorte de blanc-seing, et qui ne paraissait reconnaître à +son supérieur hiérarchique d'autre rôle que de lui fournir les moyens +d'action nécessaires ou de le couvrir devant le parlement. Depuis si +longtemps habitué à être un personnage considérable et illustre, +maréchal de France dès 1804, il avait peine à se laisser ainsi effacer +par celui qui, à cette date, n'était encore qu'un obscur vélite de la +garde impériale. + +[Note 362: Lors de l'envoi du général Bugeaud en Algérie, il lui avait +donné les instructions suivantes: «Prendre une offensive hardie; faire +une guerre énergique, poussée à fond, en vue d'amener l'entière +soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation qui, +seule, après la conquête, peut nous maintenir en possession du +territoire soumis par nos armes.»] + +Ces dispositions réciproques amenèrent plus d'un froissement entre +deux hommes également susceptibles, et dont aucun n'avait reçu, de son +éducation première, ce tact, ce savoir-vivre qui apprend à ménager les +susceptibilités d'autrui. En 1842, divers indices donnèrent à penser +au gouverneur général qu'il était question de réduire l'effectif de +l'armée d'Afrique: cet effectif, notablement supérieur au chiffre +autorisé par la loi de finances, avait fourni prétexte à beaucoup de +critiques, de la part des députés comme des journaux, et le ministre +de la guerre, ennuyé de ces critiques, avait invité le gouverneur à +se restreindre au strict nécessaire. Fort ému, le général Bugeaud ne +se contenta pas d'adresser confidentiellement au gouvernement des +observations du reste très fortes et très fondées; il en appela à +l'opinion, par une brochure signée de son nom, où il combattait +vivement toute idée de réduction. Le maréchal Soult, choqué de cette +opposition publique faite par son subordonné à un dessein que celui-ci +lui supposait, manifesta son mécontentement. Le général Bugeaud, à son +tour, surpris et blessé de ce blâme, ne parut pas comprendre +l'incorrection de sa conduite. Dans cet incident, c'était le général +Bugeaud qui avait manqué de déférence envers le maréchal Soult; +d'autres fois, c'était le maréchal qui manquait d'égards envers le +général; témoin ce qui se passa lors de l'élévation de ce dernier au +maréchalat, en 1843. Contrairement aux promesses faites, cette +élévation subit des retards qui irritèrent le gouverneur à ce point +qu'il menaça de donner sa démission; de plus, lorsque la nomination +fut faite, le ministre de la guerre, par maladresse ou par rudesse +hautaine, annonça au nouveau dignitaire qu'une «condition» y était +mise, c'était qu'il exerçât encore ses fonctions en Algérie pendant un +an. Le mot de «condition» fit bondir Bugeaud, qui répondit au ministre +en termes pleins d'amertume. Dans ces regrettables conflits, M. Guizot +intervenait généralement comme pacificateur, pansant les blessures +respectives, mais sans pouvoir corriger les caractères. + +Le gouverneur général ne se préoccupait pas seulement des dispositions +des ministres; il s'inquiétait aussi de vaincre ou de prévenir les +résistances et les hésitations de la Chambre. Tous les moyens d'action +que les circonstances lui offraient pour atteindre ce but, il les +saisissait avec empressement. Au printemps de 1841, un député de la +gauche, d'esprit droit et éclairé, M. de Corcelle, avait entrepris, +avec deux de ses amis, M. de Tocqueville et M. de Beaumont, un voyage +d'étude en Algérie. M. de Tocqueville étant tombé malade et M. de +Beaumont étant resté avec lui pour le soigner, M. de Corcelle se +trouva seul accompagner le général Bugeaud, dans sa première +expédition contre Mascara, assistant à ses combats et campant à ses +côtés. Un rapprochement s'opéra ainsi entre deux hommes que la +politique avait jusqu'alors séparés; le député se prit d'admiration +pour le général; le général donna son estime au député[363]. On ne +s'en tint pas là. Une correspondance assidue fit suite aux +conversations du bivouac. Le gouverneur trouvait en M. de Corcelle, +qui avait, à défaut d'influence, une grande considération dans son +parti, un utile intermédiaire auprès de ce monde de la gauche où il +avait personnellement peu d'accès. Il recevait par lui d'utiles +informations sur les dispositions des députés. En outre, toutes les +fois qu'il avait quelque vérité à mettre en lumière, quelque +prévention à dissiper, quelque erreur à redresser, il lui écrivait +longuement, prenant au besoin pour cela sur ses nuits; il savait que +sa lettre serait fidèlement communiquée et commentée; c'était sa façon +de prendre part à ces conversations de couloirs qui ont parfois autant +d'action sur les votes que les discussions en séance publique. + +[Note 363: Quelque temps après, le général Bugeaud écrivait à M. de +Corcelle: «Votre lettre m'a renforcé dans l'opinion que vous êtes bien +l'homme le plus loyal et le plus généreux qu'il y ait au monde.» +(_Documents inédits._)] + +Telle cependant que nous connaissons la nature du général Bugeaud, il +ne pouvait pas se contenter de ces moyens discrets, de cette +propagande à voix basse. À défaut de la tribune, où sa présence +obligatoire en Algérie ne lui permettait plus de monter, il usait +fréquemment, impétueusement, de la presse, non par l'entremise +d'écrivains officieux, mais par lui-même, montrant ainsi qu'il avait +le tempérament d'un de ces journalistes dont il disait volontiers tant +de mal. Que de fois les feuilles d'Alger publiaient des notes ou même +de longs articles de polémique qu'il avait écrits ou dictés dans son +cabinet ou sous sa tente, et dont non seulement les idées, mais le +tour trahissait l'auteur[364]! Parfois même, il ne prenait pas la +peine de se masquer pour descendre dans cette arène où les personnages +de son importance hésitent d'ordinaire à se commettre; il s'y jetait à +visage découvert, tout entier aux entraînements, aux emportements de +sa nature batailleuse. Ce genre de lutte ne lui était pas sain; il n'y +gardait pas le sang-froid qui faisait sa force sur les vrais champs de +bataille. Trouve-t-il, dans le _Siècle_, la lettre d'un député qui +critique la façon dont sont dirigées les affaires algériennes; +aussitôt il prend feu et envoie au journal une réplique véhémente, +trop véhémente, il devait le reconnaître lui-même. «Je le +confesse,--écrit-il à ce propos à M. de Corcelle qui lui avait adressé +d'amicales représentations,--je n'ai pas été assez modéré. Que +voulez-vous? j'ai les défauts de mes qualités; j'ai l'âme trop +vive[365].» Plus d'une fois, il aura à faire une confession semblable, +et toujours il donnera la même explication, invoquera la même excuse: +«J'avoue, écrira-t-il plus tard, que je suis très impressionnable aux +injustices. Mon humeur militante me fait riposter à l'instant même. +Quand j'ai le sentiment d'avoir bien fait et que je me vois jugé +faussement, à de grandes distances, je ne suis pas toujours maître de +mes mouvements... C'est cette ardeur de caractère et de tempérament +qui m'a fait triompher des Arabes. Je ne leur ai jamais permis de +mordre impunément ma queue et mes flancs. Mais je conviens que, dans +les relations sociales et parlementaires, il ne faut pas agir toujours +ainsi[366].» Il en convenait, mais ne s'amendait pas. + +[Note 364: Lisez, par exemple, dans le _Moniteur algérien_ du 25 +décembre 1843, un article de trois colonnes, signé: _Un touriste_. +C'est la prétendue conversation du «touriste» avec un officier qui lui +démontre comment la guerre était nécessaire et comment elle n'avait pu +se faire qu'avec des razzias. Le touriste était arrivé plein de +préventions contre «ces barbares razzias, condamnées par tous les +philanthropes et par toutes les âmes sensibles en France». L'officier +lui répond: «Qu'est-ce que la guerre en Europe et partout? N'est-ce +que la destruction des armées belligérantes? Non, c'est aussi une +attaque aux intérêts des peuples... On s'empare des grandes villes, +des centres de population et de commerce, de la navigation des fleuves +et des grandes routes; à la première guerre, on s'emparera des chemins +de fer. C'est en mettant la main sur tous ces grands intérêts que l'on +fait capituler les nations et qu'on fait la guerre. Avions-nous des +intérêts semblables à saisir en Afrique? Les villes, fort clairsemées, +ne sont que de misérables bourgades dont les habitants sont étrangers +au peuple arabe, qui les méprise; point de routes, point de +navigation, point de capitale, point de centre enfin... L'intérêt +agricole, que l'on néglige en Europe, est le seul vraiment que l'on +puisse blesser en Afrique. Il y est plus difficile à saisir que +partout ailleurs; car on ne trouve, chez les Arabes du moins, ni +villages ni fermes; ce peuple vit sous la tente, et toutes ses +richesses mobilières peuvent être transportées par les bêtes de somme +dont il dispose... Dès que nos colonnes se mettaient en mouvement, le +vide s'opérait devant nous: les villages se chargeaient sur les +chameaux, les mulets, les boeufs, et fuyaient avec les femmes et les +enfants... Il nous a fallu longtemps pour agir de manière à atteindre +les populations fugitives. Nous l'avons pu enfin, et, de ce moment, +vous avez vu commencer et progresser la pacification. C'est donc à la +razzia, qui vous faisait horreur, que nous devons tous nos progrès, +particulièrement cette sécurité qui vous a permis de visiter si +paisiblement une grande partie de l'Algérie.» Suivait une comparaison +entre la razzia algérienne et le bombardement européen, tout à +l'avantage de la première, présentée comme beaucoup moins cruelle. +Naturellement, le touriste finit par se déclarer convaincu et un peu +honteux des critiques qu'il avait faites. «Je fis des excuses à +l'officier, dit-il, et lui promis que la loyauté et l'humanité de +l'armée d'Afrique n'auraient pas de plus ardent défenseur que +moi.»--Peu après, le 28 avril 1844, le maréchal Bugeaud écrivait à M. +de Corcelle: «Je ne puis pas me résoudre à ménager la sottise de nos +philanthropes; je leur ai prouvé, dans le _Moniteur algérien_ du 25 +décembre, que la razzia était un moyen de guerre indispensable... +S'ils ne veulent pas me comprendre, tant pis pour eux, car cela prouve +qu'ils sont des sots.» (_Documents inédits._)] + +[Note 365: Lettre du 27 juillet 1843. (_Documents inédits._)] + +[Note 366: Lettres du 8 juillet et du 28 septembre 1845. (_Documents +inédits._)] + +À la vérité, la presse, qui depuis longtemps était en mauvais termes +avec lui, semblait avoir pris à tâche de piquer sans cesse ce taureau +si facile à exciter. Elle affectait de ne pas croire aux succès +obtenus, se scandalisait des procédés employés, et, toutes les fois +qu'il y avait un léger échec, un retour offensif de l'émir, elle +semblait se plaire à les grossir, à en tirer argument pour inquiéter +et décourager l'opinion. Quant au gouverneur, oubliant qu'un grand +esprit, dans une grande situation, doit savoir distinguer les choses +importantes des secondaires, ne s'attacher qu'aux premières et ne pas +s'embarrasser des autres, il ne pouvait prendre sur lui de dédaigner +ces attaques, si misérables qu'elles fussent. Il y ripostait souvent, +en souffrait toujours. Singulier état d'esprit: nul homme n'a plus +méprisé la presse, et nul ne s'est plus inquiété d'elle. Un soir, +causant avec quelques intimes: «Vous tous, mes amis, leur dit-il, vous +me croyez très heureux. Je devrais l'être en effet, et, cependant, je +ne le suis pas. Ces maudits journaux empoisonnent mon existence; ils +me calomnient, dénaturent mes actes, changent le bien en mal. Je sais +bien que l'on me dira que j'ai grand tort de me chagriner de +pareilles criailleries: mais empêcheriez-vous le lion piqué par un +moucheron de rugir? On ne commencera à me connaître, à m'apprécier, +que lorsque je ne serai plus[367].» Tel était le trouble douloureux où +il était ainsi jeté que, par moments, des tentations de découragement +lui traversaient l'esprit. Au printemps de 1844, à l'heure de son plus +grand succès et de son plus grand prestige, il se figure, sur on ne +sait quel bruit de presse ou de coulisses parlementaires, qu'il se +forme contre lui toute une conspiration d'injustice et d'ingratitude. +À quoi bon rester plus longtemps en Afrique? se demande-t-il en +écrivant à son confident M. de Corcelle; et il continue en ces termes: +«N'ayant plus à redouter le feu des Arabes, j'y serai sous les feux +croisés de toutes les idées fausses, de tous les préjugés, de toutes +les critiques de France. Il en serait de ceci comme il en a été de la +majorité à la Chambre des députés. Tant que l'émeute a grondé, on +s'est rallié autour de Casimir Périer et du ministère du 11 octobre; +dès que la situation a été plus calme, on s'est divisé et on a +attaqué. Je puis quitter à présent, avec la plus grande somme de +gloire qu'il soit possible d'obtenir en ce siècle. J'ai vaincu et +soumis les Arabes; j'ai refoulé Abd el-Kader dans un petit coin +montagneux sur la frontière du Maroc; j'ai mis en mouvement la +colonisation; j'ai inspiré une confiance qui a fait arriver de la +population et des capitaux; j'ai triplé le revenu en trois ans; j'ai +fondé le système de guerre et d'occupation qui est aujourd'hui dans la +conviction de toute l'armée; j'ai organisé l'administration des Arabes +qui se laissent gouverner aujourd'hui mieux que les Européens. Que me +resterait-il donc à faire qui valût cela! Vous voyez que je dois +quitter sans regret aucun. Je ne me plaindrai même pas que l'on garde +certaines ordonnances pour le joyeux avènement d'un jeune prince que +j'aime et que j'estime. Rentré en France, j'y servirai mieux peut-être +la cause d'Afrique qu'en restant ici. On me croira un peu mieux, +parce que je ne serai plus orfèvre, et je pourrai, j'espère, faire +adopter quelques idées justes, ce qui jusqu'ici a été fort +difficile[368].» + +[Note 367: Cette conversation a été rapportée par M. Lapasset, qui y +assistait. (_Le Maréchal Bugeaud_, par M. D'IDEVILLE, t. III, p. 46 et +47.)] + +[Note 368: Lettre du 14 mars 1844. (_Documents inédits._)] + + +XVII + +Est-ce donc sur cette doléance amère et découragée qu'il nous faut +quitter le maréchal, en 1844, au terme de la première phase de son +commandement? Ce serait, à notre tour, donner à des incidents +secondaires une importance exagérée et commettre ainsi la faute que +nous reprochions tout à l'heure au gouverneur. Si vives qu'elles +fussent, ces bouffées de tristesse ou de colère étaient passagères et +traversaient son imagination, plutôt qu'elles ne pénétraient au fond +de son âme. Il eût été fort désagréablement surpris, si on l'avait +pris au mot et si on lui avait désigné un successeur. Le sentiment qui +dominait alors chez lui et qui se trahissait au milieu même de ses +plaintes, c'était la satisfaction de l'oeuvre accomplie, la conscience +de la gloire acquise. Rien de plus légitime que ce sentiment. En +effet, les résultats obtenus, dont on pouvait mesurer l'importance en +comparant l'Algérie de 1844 et celle de 1840, ces résultats étaient +vraiment son oeuvre. Partout apparaissaient sa pensée, sa volonté, sa +main. Sans doute il a été secondé. Son armée a été à la hauteur de sa +tâche; mais c'est lui qui lui a donné confiance, a exalté son énergie +et l'a rendue capable d'efforts que d'autres n'auraient pas obtenus. +Certaines idées heureuses lui ont été suggérées par ses lieutenants; +beaucoup des victoires ont été remportées par eux; mais c'est lui qui, +de toutes les idées,--soit qu'elles fussent tirées de son fonds, soit +qu'elles fussent empruntées à d'autres après avoir été passées au +crible de son imperturbable bon sens,--a fait un plan d'ensemble; +c'est lui qui a présidé à l'exécution, donnant l'impulsion générale, +ayant l'oeil à tout, presque constamment en campagne, gardant à sa +disposition un bâtiment sous vapeur qui pouvait le transporter en +vingt-quatre heures d'une province à l'autre, inspirant, surveillant +ce qu'il était empêché de faire lui-même; c'est lui qui a assuré +l'unité d'efforts si multiples et les a fait tous concourir à +l'accomplissement du dessein qu'il avait d'abord conçu et dont il ne +s'est pas écarté un moment; c'est lui, en un mot, qui a eu le premier +rôle. Ses lieutenants d'ailleurs l'ont reconnu. En 1850, plusieurs des +généraux africains, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, étaient réunis +dans un dîner avec des hommes politiques, MM. de Tocqueville, de +Beaumont, de Corcelle, Dufaure. Ce dernier profita d'une telle +rencontre pour demander à ces généraux quel était, à leur avis, +l'homme qui avait le plus fait pour l'établissement de la France en +Algérie et que l'on pouvait considérer comme le fondateur de cette +colonie. Cavaignac répondit: «Je prends la parole au nom de tous mes +camarades, sans crainte d'être contredit par eux. C'est au maréchal +Bugeaud qu'on doit la réussite de cette grande entreprise. Nous avons +tous été formés à son école, et nos services se recommandaient des +siens.» Les autres généraux confirmèrent ce témoignage, si honorable +et pour celui à qui il était rendu et pour ceux qui le rendaient[369]. + +[Note 369: Ce fait m'a été rapporté par M. de Corcelle, qui était l'un +des convives.] + +Cette primauté du gouverneur une fois constatée, il convient de faire +et de faire large la part de ses lieutenants. Ils furent pour beaucoup +dans le succès. Entre plusieurs qui méritent cet éloge, quelques-uns +ont été plus particulièrement en lumière; leurs noms ressortent de +l'ensemble même de notre récit. La campagne audacieuse et décisive de +La Moricière autour de Mascara, les vigoureuses expéditions de +Changarnier dans la région du Chélif et son admirable combat de +l'Oued-Fodda, les sages et habiles manoeuvres de Bedeau autour de +Tlemcen, l'éclatant fait d'armes du duc d'Aumale dans la poursuite de +la smala assurent à ces généraux une gloire propre qui n'est pas +seulement le reflet de celle de leur chef. L'histoire se plaît à les +placer à côté de lui et à proclamer que tous furent de grands +serviteurs de la France. Elle efface ainsi, par cette communauté +d'hommages, toute trace des petites querelles qui ont pu diviser +quelques-uns d'entre eux. + +Dans cette énumération de ceux auxquels la France doit l'Algérie, +n'oublions pas non plus la foule des héros anonymes qui donnaient leur +peine, leur santé, leur vie, sans espoir d'occuper d'eux leur pays et +encore moins la postérité. Le soldat a été admirable en Afrique. +C'était une rude vie que la sienne. Il y a eu sans doute des guerres +plus sanglantes; il n'y en a pas eu qui exigeât de chaque homme une +plus grande dépense d'énergie morale et physique. Le danger n'existait +pas seulement le jour des batailles; il était de toutes les minutes; +pas un rocher, pas une broussaille qui ne pût recéler une embuscade. +Et ce danger était, si je puis ainsi parler, moins collectif, plus +personnel que dans les grandes guerres. «Il faut à nos hommes, +écrivait un officier, une bravoure, un courage individuel, un +sentiment de leur force, qui ne sont pas nécessaires en Europe, où, +groupés par masses, ils sont encadrés dans d'autres masses. Ici, +quinze ou vingt soldats déployés dans un bois, parmi des rochers, sur +un terrain quelconque, sont appelés souvent à tenir en échec quatre ou +cinq cents Arabes; s'ils ne possédaient, à un suprême degré, le +sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur, +pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses +mouvements, sa fusillade, essaye de les épouvanter[370]?» Le champ de +bataille était moins meurtrier qu'en Europe, mais l'hôpital l'était +davantage, surtout au début, avant que l'expérience de tous et +l'énergique sollicitude du gouverneur général eussent appris aux +hommes à se mieux préserver des maladies. Enfin, ce qui était +peut-être plus difficile pour le soldat que d'affronter le péril dans +l'excitation d'une heure de combat, c'était de supporter la fatigue +des longues marches, à travers un pays sans routes, sans villes, sans +villages, au milieu de montagnes effroyablement tourmentées ou sur le +sable aride du désert, tantôt sous un soleil torride, tantôt dans la +boue et la neige, portant une charge énorme sur le dos, déguenillé, +sans souliers, n'ayant souvent pour nourriture que les grains des +silos, pour abri que la voûte du ciel, sans cesse harcelé par un +ennemi invisible, et cela pendant des semaines et des mois. «Si +l'armée d'Afrique n'a pas versé autant de sang que sous l'Empire, +disait à la tribune le maréchal Bugeaud, en revanche elle a répandu +beaucoup plus de sueurs, car je ne crois pas qu'aucune armée se soit +fatiguée autant que celle-ci[371].» Les jeunes recrues, arrivant de +France, avaient de la peine à supporter un tel régime, et elles +passaient quelquefois par des crises de démoralisation[372]. Mais les +régiments faits à cette vie, bien entraînés, endurcis, ayant évacué +sur l'hôpital ou renvoyé au dépôt les éléments physiquement ou +moralement trop faibles, ne comptant plus guère que des soldats de +vingt-deux à vingt-sept ans, avec une proportion considérable de +remplaçants, formaient des troupes hors ligne. On ne saurait notamment +se faire une idée du savoir-faire pour le bivouac ou le combat, de la +résistance à la fatigue, de l'audace et de la fermeté dans le péril, +qu'avaient acquis les escadrons des chasseurs d'Afrique, le régiment +des zouaves, ou certains bataillons d'élite organisés par La Moricière +dans sa division. C'est d'un de ces bataillons qu'écrivait M. de +Montagnac: «J'aurai, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre +ne pourra effacer: c'est d'avoir commandé, une fois, des soldats comme +je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprécier la dose +d'énergie, de courage, de résignation qu'on peut trouver chez de +pareils hommes, lorsqu'ils ont été faits au danger, trempés au feu et +rompus à toutes les privations[373].» + +[Note 370: _Lettres d'un soldat_, p. 316.] + +[Note 371: Discours du 24 janvier 1845.--Déjà, en novembre 1841, le +gouverneur avait écrit à M. Guizot: «On devrait savoir que nous ne +pouvons pas avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le +plus grand mérite, dans cette guerre, ne consiste pas à gagner des +victoires, mais à supporter, avec patience et fermeté, les fatigues, +les intempéries et les privations. Sous ce rapport, nous avons +dépassé, je crois, tout ce qui a eu lieu jusqu'ici.»] + +[Note 372: Le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud fut employé avec ses +zouaves, en juillet 1841, à une expédition de ravitaillement dirigée +de Mostaganem sur Mascara. La colonne se composait principalement de +jeunes troupes de ligne arrivées récemment de France. La chaleur était +effroyable; les Arabes suivaient la petite armée et massacraient les +traînards. Saint-Arnaud dépeint ainsi à son frère le spectacle dont il +a été témoin: «J'ai vu là, frère, tout ce que la faiblesse et la +démoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter +leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort +certaine, infâme. À force d'exhortations, ils se levaient, marchaient +cent pas, et, accablés de chaleur, de fatigue, affaiblis par la +dyssenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper à +mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous +les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les débarrassais de +leurs fusils, de leurs sacs, je les faisais traîner par mes zouaves; +j'en ai fait monter sur mon cheval, jusqu'à ce que j'eusse sous la +main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que +nous ayons eus à l'arrière-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en +pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes; j'en +ai vu presser, avec une volupté frénétique, le canon de leur fusil, en +cherchant à le placer dans leur bouche. Eh bien, frère, pas un n'est +resté en arrière, pas un ne s'est tué; beaucoup sont morts asphyxiés, +mais ce n'est pas ma faute.» Et Saint-Arnaud ajoutait: «Non, pour les +épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai +faite, dix heures de suite, le 2 juillet.»] + +[Note 373: _Lettres d'un soldat_, p. 277.] + +N'était-ce donc pas une rare fortune pour la France de pouvoir se +faire une telle armée? Le 17 avril 1842, la division de Mascara +arrivait à Oran, pour se reposer, pendant quelques jours, des fatigues +de sa fameuse campagne d'hiver. Avant d'entrer dans la ville, La +Moricière la fit défiler devant lui. Les hommes barbus, noircis par le +hâle, vêtus à la diable, mais d'une allure superbe sous leurs +haillons, marchaient d'un pas alerte, en dépit de la longueur de la +route qu'ils avaient faite et du gros butin qu'ils portaient, presque +tous, étrangement échafaudé sur leurs sacs. En les contemplant, leur +jeune chef, qui les avait formés, ne pouvait retenir un sourire +d'orgueil. Le soir, au milieu de son état-major, en étant venu à +parler de l'émotion de ce spectacle: «Quel malheur, s'écria-t-il, de +ne pouvoir montrer de tels soldats sur un champ de bataille +d'Europe!»--«Peut-être n'est-ce pas un malheur», osa dire un jeune +aide de camp que le général goûtait fort et auquel il laissait son +franc parler. C'était le capitaine Trochu, et, à l'appui de son +interruption, il exposa les raisons pour lesquelles il ne croyait pas +notre armée bien préparée, par la vie d'Afrique, à l'éventualité +qu'appelait son chef. La Moricière, surpris, scandalisé même, riposta +avec véhémence, et la discussion continua assez vive. Le capitaine +Trochu n'était pas alors seul de son avis; vers le même temps, le +général de Castellane écrivait de France au général Changarnier: +«L'Algérie n'est plus une bonne école de guerre.» Toutefois, en 1842, +cette opinion avait un air de paradoxe. Le sentiment général était +plutôt celui de La Moricière. On rapportait ce mot du duc d'Orléans: +«Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde des +régiments tirés d'Afrique.» Autant les profits économiques de la +colonie paraissaient encore douteux, autant chacun se croyait assuré +des avantages qu'y trouvait notre éducation militaire; on disait +couramment que l'armée d'Afrique était le meilleur produit, +quelques-uns ajoutaient: le seul produit que la France pouvait espérer +retirer du sol africain. Depuis cette époque, la controverse ébauchée +dans le salon du commandant d'Oran s'est continuée et développée. +Seulement, un revirement semble s'être fait dans les esprits: personne +aujourd'hui ne prétend plus que l'Algérie ait été une conquête +stérile, et beaucoup en sont venus à croire que notre armée y a plus +perdu que gagné. Cette dernière thèse est soutenue notamment, dans des +écrits d'un grand éclat, par l'ancien capitaine Trochu, devenu l'un de +nos généraux les plus en vue. Il n'appartient pas à un profane de +juger un tel débat: toutefois, il lui sera peut-être permis +d'indiquer, avec grande réserve, quelques conclusions qui sortent des +faits mêmes. + +D'abord, après ce qui a été dit tout à l'heure, une vérité semble +incontestable: c'est que, par la vie qu'il menait, par les qualités +que cette vie exigeait et développait, le soldat acquérait en Algérie +une singulière trempe physique et morale; le général Trochu a été le +premier à reconnaître «qu'à un certain débraillé près, la guerre +d'Afrique nous faisait d'excellents soldats». N'en peut-on pas dire +autant des officiers? Plus que dans toute autre campagne, ils +prenaient une très large part des fatigues et des périls. Cette guerre +avait pour eux un autre avantage. L'avancement étant très lent dans +les armées modernes, les officiers d'ordinaire arrivent trop tard à +l'exercice du commandement, et, longtemps encadrés dans de grandes +masses à mouvements uniformes, ils s'habituent personnellement à un +rôle un peu passif. L'Afrique, au contraire, leur fournissait mille +occasions d'acquérir et de développer cette qualité d'initiative si +précieuse dans la guerre et si conforme au génie de notre race. Avec +des troupes dispersées, morcelées, sans communications promptes et +faciles entre les différentes colonnes ou même entre les petits +détachements, en face d'un ennemi partout présent et attaquant +toujours à l'improviste, le gouverneur ou ses principaux lieutenants +ne pouvaient tout prévoir à l'avance, tout ordonner de loin, tout +diriger sur place; dès lors, il n'était pas de colonels, de +capitaines, parfois même de simples sergents qui ne pussent être +amenés à assumer toutes les responsabilités, à prendre toutes les +décisions d'un commandant en chef. Ainsi s'exerçaient-ils, sur un +théâtre petit, mais difficile, en face d'un adversaire barbare, mais +rusé et brave, à faire oeuvre de tactique, à tirer parti du terrain, à +remuer les hommes, à veiller à leurs besoins physiques, à soutenir +leur moral, à montrer de la présence d'esprit, du sang-froid et de la +prévoyance. Toutefois, s'il faut en croire le général Trochu, cette +vie qui semblait si profitable à nos officiers, leur était, à un autre +point de vue, souvent nuisible. «Le commandement fut conduit, a-t-il +écrit, à l'invention et à l'application journalière de la fameuse et +traditionnelle formule du _débrouillez-vous_, qui était à l'armée +d'Afrique sans danger notable pour l'ensemble des affaires militaires, +mais qui devait être plus tard si fatale à nos généraux dans la +préparation et dans la conduite de la grande guerre en Europe.» On +perdit de vue la nécessité des prévisions exactes, des préparations +méticuleuses, des ordres détaillés et précis. Le germe de ce défaut +était déjà et depuis longtemps dans la nature française; ne le +retrouverait-on pas chez les brillants vaincus de Crécy, de Poitiers +et d'Azincourt? La guerre d'Afrique ne l'a donc pas créé: seulement, +elle a pu contribuer à le développer. Dans le même ordre d'idées, le +général Trochu a signalé un autre inconvénient: les généraux sortaient +d'Algérie sans avoir aucune notion du maniement des immenses armées +modernes et de toutes les opérations si compliquées qui s'y +rattachent; or, bien que n'ayant pu ainsi apprendre qu'une partie de +la guerre, ils s'imaginaient l'avoir apprise tout entière, et, pour +avoir razzié quelques tribus ou culbuté les réguliers d'Abd el-Kader, +ils se voyaient devenus d'ores et déjà des capitaines complets; ils se +le disaient même si haut entre eux, que le public finissait par le +croire, et là, ajoute-t-on, aurait été l'origine des illusions qui +devaient aboutir, en 1870, à de si terribles mécomptes. Peut-être +est-ce pousser les conséquences bien loin: à chercher les causes de +nos récents désastres, on en trouverait facilement ailleurs de plus +proches, de plus directes et de plus agissantes. En tout cas, si +l'infatuation dont on parle a été le fait de quelques officiers à vue +courte et présomptueuse, rien n'indique qu'elle ait existé chez les +hommes vraiment supérieurs, les seuls en passe de devenir de vrais +chefs d'armée: ceux-ci se rendaient compte, sans nul doute, que la +guerre européenne différait de la guerre d'Afrique, et l'on se demande +en quoi le fait d'avoir heureusement pratiqué l'une, les aurait +empêchés de se préparer et de se former à l'autre. + +On le voit, ma conclusion n'est pas absolue. Je suis le premier à +déclarer que la guerre d'Afrique était, pour notre armée, une école +incomplète; j'admets que, mal comprise, elle pouvait, sur certains +points, devenir une école dangereuse; mais je crois que, par d'autres +côtés, elle a été une école bienfaisante. La part du bien l'a-t-elle +emporté sur le mal? Question toujours délicate à laquelle on voudrait +laisser les faits répondre. Qu'a valu l'armée formée en Afrique, +quand, quelques années plus tard, elle a été mise à l'épreuve d'une +grande guerre? C'est elle que nous retrouvons en Crimée; elle n'a pas +encore eu le temps de subir les influences qui devaient, peu après, la +modifier si gravement. Eh bien, de l'aveu des Anglais qui l'ont vue de +près et qui ne sont pas d'ordinaire pour nous des juges bienveillants, +jamais la France n'avait eu une plus belle armée. Et encore faut-il +faire observer qu'elle ne se présentait pas avec tous ses avantages, +puisque les plus illustres des Africains, ceux qui semblaient le mieux +préparés aux commandements supérieurs, avaient été enlevés à leurs +soldats, le maréchal Bugeaud par la mort, le duc d'Aumale, les +généraux de La Moricière, Changarnier et Bedeau par l'exil politique, +en cette circonstance aussi néfaste que la mort. Voilà, semble-t-il, +la réponse des faits. N'oublions pas, d'ailleurs, comment se pose la +question. On n'a pas à se demander si l'armée eût trouvé une école +plus complète dans une grande guerre; la paix régnait, pour longtemps +encore, dans l'Europe fatiguée des secousses du commencement du +siècle, et personne ne saurait le regretter. Il s'agit de savoir ce +qui valait mieux pour notre éducation militaire: se battre en Algérie +ou ne pas se battre du tout. Ainsi posée, la question ne semble même +plus fournir matière à la discussion. Nos officiers, tels qu'on les +connaissait alors, n'eussent pas appris théoriquement à la caserne ce +qu'on reproche à la guerre d'Afrique de ne leur avoir pas pratiquement +enseigné. Et ils auraient perdu l'occasion que ce champ de bataille +permanent leur offrait de se former aux vertus militaires, par +l'effort accompli, par la fatigue supportée, par le péril affronté, +par le sang répandu; occasion d'autant plus précieuse que l'air +ambiant était alors plus amollissant et que notre société bourgeoise, +industrielle, financière et matérialiste était plus occupée de +bien-être, plus réfractaire à l'idée même du sacrifice. + + + + +CHAPITRE VI + +TAÏTI ET LE MAROC. + +(Février-septembre 1844.) + + I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société. Le + protectorat est changé en prise de possession. Le gouvernement + français ne ratifie pas cette prise de possession. Il est + violemment critiqué dans la Chambre et dans la presse.--II. + Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à + Londres.--III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaques + des Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de + Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal + Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et + réserve du prince.--IV. Incident Pritchard. Grande émotion en + Angleterre et en France. Négociations entre les deux cabinets. + Excitation croissante de l'opinion des deux côtés du détroit.--V. + Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de Mogador + et occupation de l'île qui ferme le port de cette ville.--VI. + Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un conflit + avec la France paraît menaçant. Attitude de l'Europe.--VII. Le + gouvernement français comprend la nécessité d'en finir. + Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le Maroc. + Attaques des oppositions en France et en Angleterre. Injustice de + ces attaques. + + +I + +À peine l'entente cordiale venait-elle, en janvier et février 1844, +d'être solennellement proclamée et ratifiée dans les parlements de +France et d'Angleterre, qu'avant même la fin de ce mois de février, la +nouvelle d'un incident survenu aux antipodes menaçait de ranimer, de +chaque côté du détroit, les méfiances et les irritations mal éteintes +de 1840. C'était, semblait-il, la loi rigoureuse imposée à M. Guizot +et comme le prix dont la Providence lui faisait payer sa longue vie +ministérielle, de ne pouvoir jamais se reposer sur un succès: +aussitôt qu'il se flattait d'être sorti d'une difficulté, une autre +surgissait, remettant tout en question et l'obligeant à recommencer la +même lutte. + +Pour comprendre quel était l'incident qui arrivait à la traverse de +l'entente cordiale, il convient de reprendre les faits d'un peu plus +haut. Le gouvernement du roi Louis-Philippe s'était rendu compte que +la question de l'équilibre entre les puissances, autrefois +circonscrite sur un coin du globe, se posait maintenant dans toutes +les parties du monde, et que, dès lors, la France devait penser à se +faire sa place jusque dans les régions les plus éloignées. Non sans +doute qu'il voulût se lancer à la légère dans une politique de guerres +et de conquêtes coloniales; il estimait qu'en ce genre c'était bien +assez de l'Algérie, et il avait récemment décliné des invitations +pressantes de tenter une entreprise sur Madagascar. Mais, à défaut de +vastes établissements territoriaux, il cherchait à créer, près des +grandes terres ou au milieu des grandes mers qui s'ouvraient à +l'action européenne, des stations où notre commerce pût trouver un +appui et notre marine un refuge. L'Afrique attira tout d'abord son +attention: nous y avions déjà pied par l'Algérie, le Sénégal et l'île +Bourbon. De 1841 à 1844, non sans exciter la mauvaise humeur de +l'Angleterre, des établissements fortifiés furent créés à l'embouchure +des principaux fleuves du golfe de Guinée, et possession fut prise, au +nord du canal de Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi Bé. Il y +avait aussi quelque chose à faire dans cette Océanie que, depuis un +siècle, nos navigateurs avaient tant de fois explorée. Dès la fin de +1839, on avait songé à s'installer dans la Nouvelle-Zélande; il fallut +y renoncer; les Anglais, prévenus de notre dessein, nous avaient +devancés. En 1841, l'amiral Dupetit-Thouars reçut mission d'occuper +les îles Marquises, ce qu'il fit en 1842. S'il s'en fût tenu là, +aucune difficulté ne se serait produite, et l'opinion publique en +Europe eût à peu près ignoré cet incident lointain. Mais l'amiral, +homme d'initiative hardie, voulut faire davantage. À peu de distance +des Marquises, se trouvait un autre archipel plus considérable et plus +connu; c'étaient les îles de la Société et, parmi elles, la charmante +Taïti, qu'on appelait «la reine des mers du Sud». De longue date, +l'influence anglaise y était prépondérante. Des missionnaires +méthodistes, à la fois prédicants et trafiquants, soutenus par la +puissante «société des missions de Londres», s'étaient emparés de +l'esprit de la reine Pomaré et gouvernaient sous son nom, fort jaloux +de leur autorité et ne se gênant pas pour maltraiter les prêtres ou +les marins français qui s'aventuraient dans ces régions. Le plus +important d'entre eux, investi par lord Palmerston des fonctions de +consul d'Angleterre, était un nommé Pritchard, personnage remuant, +retors, sournois, opiniâtre, avide de domination, pénétré jusqu'à la +moelle de tout ce que l'orgueil anglais et le fanatisme protestant +peuvent contenir d'animosité contre la France et contre le +catholicisme. À Londres, dans le monde religieux et dans celui des +affaires, on s'était habitué à considérer les îles de la Société comme +dépendant moralement de l'Angleterre. Aucun lien officiel cependant ne +les y rattachait. Deux fois, le gouvernement britannique avait refusé +le protectorat qui lui était offert. Estimait-il que l'état de choses +existant lui donnait autant d'influence, avec moins de charges et de +responsabilité? Ce fut vers cet archipel que l'amiral Dupetit-Thouars, +agissant absolument en dehors de ses instructions, se dirigea, après +avoir pris possession des îles Marquises; déjà, quelques années +auparavant, il y avait paru pour soutenir les réclamations de nos +nationaux; ayant appris que de nouvelles vexations avaient été, depuis +lors, infligées à des Français, il voulut profiter de ce qu'il était +en force dans ces parages, pour les réprimer. Il le prit sur un ton +assez haut avec la reine Pomaré, et lui demanda un compte sévère de +ces vexations. La reine, fort gênée d'avoir à rendre ce compte et fort +effrayée de ce qu'il pourrait lui en coûter, privée d'ailleurs des +conseils de M. Pritchard, alors absent, trouva que le meilleur moyen +de sortir d'embarras était d'offrir de se placer sous le protectorat +de la France. L'amiral, qui avait lui-même fait suggérer cette offre, +l'accepta aussitôt, sous la seule réserve de la ratification du Roi, +et un traité fut passé à la date du 9 septembre 1842. + +Le cabinet de Paris n'apprit pas sans déplaisir une entreprise qu'il +n'avait ni ordonnée ni prévue. Il n'entrait pas dans sa politique +d'ajouter aux difficultés qui venaient de surgir au sujet du droit de +visite, une nouvelle cause de froissement avec l'Angleterre. +Volontiers il eût refusé ce protectorat. Mais l'influence française ne +serait-elle pas gravement compromise dans l'océan Pacifique, si elle y +débutait par une reculade? Et de plus, ne serait-ce pas fournir une +nouvelle arme à cette opposition, déjà si empressée à dénoncer les +prétendues faiblesses du Roi et de M. Guizot envers l'Angleterre? Le +17 avril 1843, le cabinet se décida donc, assez à contre-coeur, à +accepter le protectorat. L'émotion fut vive à Londres: des meetings +furent provoqués par le parti des Saints, des démarches faites auprès +des ministres. Mais, après tout, l'Angleterre s'était refusée à +acquérir aucun droit sur Taïti, et la reine Pomaré avait usé de son +indépendance. Lord Aberdeen ne put le contester et se borna à +demander, en faveur des missionnaires anglais, certaines assurances +que notre cabinet s'empressa de lui donner très complètes. Cette +satisfaction obtenue, le secrétaire d'État, sans «reconnaître» +expressément notre protectorat, déclara «ne pas le mettre en +question», et enjoignit à ses agents de ne «soulever» à ce sujet +aucune «difficulté». En France, le public s'occupa peu de cette +affaire et s'y intéressa encore moins. «Je vous assure, écrivait alors +M. Désages à M. de Jarnac, qu'on n'est pas fort engoué, à Paris, de +toutes ces occupations polynésiennes. Parce que les Anglais mangeaient +du sauvage, nos gens étaient jaloux et voulaient en manger. Ils s'en +dégoûteront bientôt, pour peu qu'on leur en serve encore. C'est un +très drôle de pays que le nôtre[374].» Quant à l'opposition, ne +trouvant pas moyen d'accuser le ministère de couardise, elle lui +reprocha sa témérité, contesta l'opportunité des établissements +océaniens et chercha à les restreindre: il fallut, pour obtenir le +vote des crédits nécessaires, qu'un long discours de M. Guizot +expliquât et justifiât l'entreprise[375]. + +[Note 374: Lettre du 30 mais 1843. (_Document inédits._)] + +[Note 375: Séances des 10-12 juin 1843.] + +Telle était la situation, et personne ne pensait plus à cette affaire, +quand, vers le 17 février 1844, arriva la nouvelle que l'amiral +Dupetit-Thouars, revenu à Taïti, en novembre 1843, après quatorze mois +d'absence, avait soulevé une question de pavillon au moins douteuse, +et saisi le prétexte du refus opposé à ses exigences par la reine +Pomaré, pour prononcer sa déchéance et substituer au protectorat une +prise de possession directe des îles de la Société. Que s'était-il +donc passé qui pût expliquer cet acte violent? L'amiral arguait des +intrigues contre le protectorat, fomentées par les missionnaires +protestants et appuyées par certains officiers de la marine anglaise; +il se plaignait que la reine, surtout depuis le retour de M. +Pritchard, fût retombée sous des influences hostiles à la France. Cela +était vrai. Mais, malgré tout, le protectorat subsistait et n'avait +rencontré aucune résistance matérielle; la reine protestait de sa +volonté de s'y soumettre; quant aux agents anglais, les instructions +envoyées de Londres leur enjoignaient de prendre une attitude plus +correcte. Ces difficultés et ces mauvaises volontés ne dépassaient +donc pas ce qu'on devait prévoir dans une entreprise de ce genre et ce +qu'on pouvait surmonter avec un peu de patience et d'adroite fermeté. +L'amiral n'en avait pas jugé ainsi. Ne considérant que le théâtre +particulier où il agissait, il avait cru un acte de force nécessaire +pour grandir le prestige de la France au regard des indigènes et pour +rabattre l'orgueil anglais. Il savait bien que, cette fois encore, il +agissait sans instruction: mais il jugeait bon de forcer un peu la +main à un gouvernement que les journaux disaient si timide, et il +s'imaginait ainsi répondre au sentiment national[376]. + +[Note 376: À ce propos, le chancelier Pasquier écrivait à M. de +Barante, le 14 septembre 1844: «Nos marins, à présent, ont toujours en +vue ces malheureux journaux dont ils prennent les excitations pour la +voix de la France entière, et, grâce à cette grossière erreur, ils +croiraient volontiers que le premier coup de canon tiré par eux serait +la résurrection de toutes les gloires qui se sont ensevelies dans +celles de l'Empire. Le défunt amiral Lalande a donné un bien funeste +exemple, par la correspondance que, pendant sa station dans les mers +de Grèce, il a entretenue avec un ou deux journalistes; il en a été +payé par des salves d'éloges auxquelles tous ses semblables, en grade +et en position, aspirent maintenant, comme moyen de monter plus haut +encore.» (_Documents inédits._)] + +«C'est une tuile qui tombe sur la tête du cabinet», écrivit le duc de +Broglie, à la nouvelle de ce qui s'était passé à Taïti[377]. À quelque +parti que s'arrêtât le gouvernement, les difficultés étaient grandes. +S'il ratifiait l'annexion, il ne pouvait se faire illusion sur la +façon dont elle serait prise par l'Angleterre qui, l'année précédente, +avait eu tant de peine à laisser passer le simple protectorat; +l'émotion s'y manifestait tout de suite si vive, que lord Aberdeen +n'obtenait pas sans peine de ses collègues qu'ils attendissent la +décision du gouvernement français, avant de prononcer quelque parole +irritante. La possession de Taïti valait-elle pour nous le sacrifice +de cette entente cordiale, proclamée naguère un si heureux événement? +D'autre part, il n'y avait pas plus à se faire illusion sur l'effet +que produirait en France le désaveu de l'amiral; sans doute +l'opposition s'était montrée, en 1843, très froide pour nos +établissements océaniens; mais du moment où elle trouverait un +prétexte à accuser le ministère d'avoir peur de l'Angleterre, elle ne +manquerait certainement pas de le saisir: le langage de ses journaux +le faisait déjà pressentir[378]. Le ministère pesa toutes ces +difficultés, et, après délibération, se conformant à l'avis très +arrêté du Roi, il décida de ne pas ratifier l'acte de l'amiral +Dupetit-Thouars. Le 26 février 1844, le _Moniteur_ publia une note qui +se terminait ainsi: «Le Roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant +pas, dans les faits rapportés, des motifs suffisants pour déroger au +traité du 9 septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de +ce traité et l'établissement du protectorat français dans l'île de +Taïti.» + +[Note 377: _Documents inédits._] + +[Note 378: Le duc de Broglie écrivait, le 24 février 1844: «Les +journaux de l'opposition ont hésité quelque temps pour voir de quel +côté pencherait le ministère. Ne pouvant rester aussi longtemps +incertains que lui, ils ont pris leur parti pour la gloire, et vont +lui faire une obligation de poursuivre sa marche triomphante dans +l'océan Pacifique.» (_Documents inédits._)] + +L'explosion de la presse de gauche dépassa en violence ce qu'on +pouvait attendre. Phénomène plus grave encore et qui s'était déjà +produit lors de l'affaire du droit de visite, l'émotion gagna le grand +public, et le parti conservateur lui-même parut troublé. Le reproche +de reculer devant l'Angleterre se trouvait faire un effet terrible. +C'est que la blessure du 15 juillet 1840 était toujours à vif. Et +même, comme nous l'avons pressenti, l'éclat avec lequel le +rapprochement des deux cabinets avait été proclamé, portait la nation +à se montrer d'autant plus susceptible que son gouvernement lui +paraissait suspect de ne pas l'être assez. Les adversaires de M. +Guizot estimèrent qu'un tel état des esprits leur offrait l'occasion +de prendre la revanche de leurs échecs. Ils convinrent donc aussitôt +d'une attaque dans laquelle devaient se réunir toutes les nuances de +l'opposition. M. Molé réclama pour un de ses amis de la Chambre des +députés, M. de Carné, l'honneur de déposer l'interpellation et de +porter les premiers coups. La bataille s'annonçait très vive. Du côté +du ministère, on n'était pas sans inquiétude, et le duc de Broglie +écrivait à son fils: «La majorité est mécontente, hargneuse et +intimidée[379].» + +[Note 379: Lettre du 29 février 1844. (_Documents inédits._)] + +La discussion s'ouvrit le 29 février 1844. Elle ne sembla pas d'abord +bien tourner pour le gouvernement. Vainement M. Guizot déployait-il +toute son éloquence, exposait-il les faits en détail pour prouver +«l'erreur» de l'amiral Dupetit-Thouars, et repoussait-il avec émotion +le reproche de pusillanimité; ses adversaires touchaient des cordes +faciles à faire vibrer, en dénonçant les intrigues de l'Angleterre et +en s'indignant de voir frapper un marin coupable d'avoir «porté haut +la susceptibilité pour l'honneur national», tandis que le ministre +qui, dans l'affaire du droit de visite, avait «méconnu la dignité du +pavillon français», restait à sa place. À la fin du second jour, +l'opposition se croyait assurée du succès. M. Guizot, effrayé, +demanda le renvoi au lendemain. Dans la soirée, de grands efforts +furent faits pour éclairer les députés sur les conséquences du vote +qu'ils allaient émettre. Chez la duchesse d'Albufera, où il y avait +réception, M. de Rothschild allait de l'un à l'autre, disant: «Vous +voulez la guerre; eh bien, vous l'aurez... Dans peu de jours, on se +tirera des coups de canon[380].» L'avertissement fit réfléchir, et le +lendemain, à la reprise des débats, la majorité parut raffermie. Au +vote, malgré le scrutin secret réclamé par les amis de M. Molé, +l'ordre du jour de blâme fut repoussé par 233 voix contre 187: 46 voix +de majorité! les plus optimistes n'en espéraient pas tant. Il est vrai +que M. Guizot, en repoussant hautement tout blâme direct ou indirect, +et en posant sur ce point la question de cabinet, avait jugé prudent +de déclarer qu'il ne sollicitait pas une approbation formelle de sa +conduite. «C'est un acte qui commence, ajoutait-il; l'avenir montrera +si nous avons eu pleinement raison de l'accomplir; nous restons dans +notre responsabilité, la Chambre reste dans son droit de critique; +nous ne demandons rien de plus.» + +[Note 380: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +Battue au Parlement, l'opposition ne baissa pas de ton dans la presse. +Les journaux semblaient chercher, chaque jour, une épithète plus +flétrissante à accoler au nom des ministres. Le _National_ ouvrit une +souscription pour offrir une épée d'honneur à l'amiral Dupetit-Thouars; +deux cents élèves de l'École polytechnique étant venus souscrire dans +les bureaux du journal, l'école fut consignée pendant quinze jours. Le +prince de Joinville, alors âgé de vingt-six ans, déjà contre-amiral, +avait conquis dans la marine un prestige semblable à celui de son jeune +frère le duc d'Aumale dans l'armée de terre; esprit brillant, vif, de +feu pour tout ce qui lui paraissait intéresser la grandeur de la France, +il crut devoir choisir ce moment pour publier sur l'_État des forces +navales de la France_ une note non signée, mais dont tout le monde +savait qu'il était l'auteur; supposant une guerre avec l'Angleterre, +tout en se défendant de la vouloir, il établissait l'insuffisance de +notre flotte et dénonçait la négligence de l'administration de la marine +qu'il accusait de s'être endormie et d'avoir endormi le pays. Il est +d'usage, en France, et encore plus en Angleterre, de pousser de temps à +autre de pareils cris d'alarme[381]: mais, dans le cas présent, les +circonstances générales et la qualité de l'auteur donnaient à l'incident +une gravité particulière. Les adversaires du cabinet s'emparèrent +aussitôt de cette publication, à ce point que le gouvernement jugea +nécessaire de faire adresser au jeune amiral une remontrance par le +_Journal des Débats_[382]. + +[Note 381: Quelques mois plus tard, lord Palmerston jetait, au delà de +la Manche, un cri d'alarme tout semblable, et il écrivait, le 10 +novembre 1844, à son frère: «Si la rupture avait éclaté, les Français +auraient pu frapper quelque coup dangereux, avant que nous eussions +été en mesure de nous défendre contre eux.» (BULWER, _Life of +Palmerston_, t. III, p. 142.)] + +[Note 382: Dans son article, le _Journal des Débats_ dénonçait la +manoeuvre par laquelle on prétendait exploiter «contre le gouvernement +du Roi» un «entraînement naturel à l'âge du prince et particulier, +dit-on, à son caractère»; il parlait de «popularité trompeuse», de +«triomphe suspect»; puis, montrant ce qu'avait d'incorrect cet appel à +la publicité fait par un officier général et par un prince: «On ne +peut pas, disait-il, être à la fois sur les marches d'un trône et sur +la brèche de la polémique quotidienne.»] + +Pendant ce temps, dans les deux Chambres, l'opposition saisissait, +inventait tous les prétextes de rouvrir des discussions sur la +malheureuse affaire de Taïti, plutôt pour fatiguer le cabinet et +entretenir l'agitation, que dans l'espoir de faire revenir la majorité +sur son vote. «Vous dites, lui répondait M. Guizot, que vous ne vous +laisserez pas décourager. Ne croyez pas que nous nous laissions +décourager davantage[383].» Les violences auxquelles le ministre se +heurtait ne le troublaient pas: c'était seulement pour lui une +occasion d'exprimer, une fois de plus, ce mépris hautain qui n'était +pas la forme la moins saisissante de son éloquence. «J'aime mieux, +disait-il, subir, en passant, certains dégoûts, que les ramasser de ma +propre main pour les renvoyer à ceux qui me les jettent[384].» Loin, +du reste, d'abaisser le drapeau de l'entente cordiale, il le tenait +plus droit et plus haut que jamais. «Nous donnons, s'écriait-il en +finissant l'un de ses discours, le spectacle de la paix sincère et +sérieuse entre deux grandes nations fières et jalouses. C'est là un +spectacle qui fait l'orgueil de notre temps et l'orgueil du cabinet +qui n'a fait à ce grand résultat aucun sacrifice qui puisse être +regardé comme une atteinte réelle aux intérêts du pays. Messieurs, si, +pour obtenir de tels résultats, il fallait savoir être patient et +attendre longtemps la justice du pays, nous saurions nous y résigner +et attendre; mais la justice du pays ne nous a pas un moment manqué; +c'est elle qui nous a encouragés et soutenus dans cette difficile +carrière; nous attendrons avec désir, mais avec patience, la justice +de l'opposition[385].» + +[Note 383: Discours du 13 avril 1844.] + +[Note 384: Discours du 19 avril 1844.] + +[Note 385: Discours du 28 mai 1844.] + + +II + +Le désaveu si nettement et si promptement prononcé par le gouvernement +français avait dissipé les humeurs et les méfiances du cabinet de +Londres. Tandis que sir Robert Peel s'empressait de rendre hommage à +notre loyale modération, lord Aberdeen ne rencontrait plus chez ses +collègues d'objection aux mesures qu'il voulait prendre pour retirer +de Taïti les agents compromettants: M. Pritchard, entre autres, fut +nommé à un consulat fort éloigné de là, dans les îles des Amis. En +même temps, le secrétaire d'État mesurait son langage public de façon +à ne pas aggraver les embarras parlementaires de M. Guizot. Dès le 1er +mars 1844, il disait, en réponse à une question de lord Brougham: «Je +crois devoir déclarer que ce désaveu a été absolument un acte +volontaire et spontané du cabinet français. Je n'ai pas écrit au +représentant du gouvernement de Sa Majesté à Paris, et pas un mot de +remontrance n'a été prononcé par l'ambassadeur lui-même... Je fais +cette déclaration de la manière la plus explicite, mais je m'attends à +voir les ministres du roi des Français attaqués par le parti de la +guerre et accusés d'avoir fléchi devant l'Angleterre. Le parti de la +guerre ne manquera pas de profiter de cette occasion, de même que je +sais parfaitement que tout ce que j'aurai fait, comme ce que je +n'aurai pas fait, sera interprété, en Angleterre, par les amis du +parti de la guerre français, comme un acte de soumission basse et +lâche à la France. Mais le parti de la guerre mérite aussi peu +d'attention en France qu'il en obtient heureusement peu en +Angleterre.» + +Toutefois, si le cabinet britannique ne pouvait qu'être satisfait de +la conduite de notre gouvernement, il se demandait, en présence de +l'excitation des esprits en France et de divers symptômes dont la +«note» du prince de Joinville ne lui paraissait pas le moins +inquiétant, si le pouvoir ne risquait pas de tomber, d'un jour à +l'autre, aux mains du parti que lord Aberdeen appelait «le parti de la +guerre», et il prenait ses précautions en conséquence. Il était bien +résolu, dans ce cas, à refaire contre la France la coalition de 1840. +Lord Wellington, entre autres, ne s'en cachait pas dans ses +conversations avec les diplomates étrangers. De là, dans la pratique +de l'entente cordiale, une certaine réserve; plus que jamais, le +cabinet britannique se préoccupait de ne pas sacrifier à cette entente +les bons rapports avec les puissances continentales, notamment avec la +Prusse qu'il comblait de témoignages d'amitié et qu'il appelait +«l'alliée naturelle» de l'Angleterre[386]. + +[Note 386: Dépêches de M. de Bunsen, citées par HILLEBRAND, +_Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 583, 584.] + +Les ennemis de la France en Europe voyaient cette situation et +tâchaient d'en profiter. Ainsi s'explique la visite retentissante, +soudaine, impétueuse, que le Czar vint faire alors à la reine +Victoria. Depuis quelques mois déjà, il laissait pressentir ce voyage, +mais pour un avenir plus ou moins éloigné, quand, à la fin de mai +1844, évidemment déterminé par ce qui lui revenait des rapports de +l'Angleterre et de la France, il se décida si brusquement que la cour +de Windsor n'eut que quarante-huit heures pour se préparer à le +recevoir. Du reste, comme l'écrivait M. Guizot, Nicolas «aimait les +surprises et les effets de ce genre». Courtiser l'Angleterre pour la +détacher de la France, tel était son dessein. Il reprenait avec plus +d'éclat l'effort tenté, deux ans auparavant, par Frédéric-Guillaume +IV. Aussi, à Berlin, s'intéressait-on tout particulièrement à la +démarche du Czar. De cette ville où il était alors en congé, +l'ambassadeur de Prusse à Londres, M. de Bunsen, écrivait à sa femme: +«Ce voyage aura des résultats immenses. Tout est dans la main de +Dieu... Que veut l'Empereur? Premièrement, être désagréable au roi +Louis-Philippe. Deuxièmement, imiter le roi Frédéric-Guillaume IV dans +sa galanterie princière envers la souveraine des îles. Troisièmement, +disposer favorablement la reine Victoria, Peel, Wellington, et les +éloigner de la France... Pourquoi? Pour nulle autre chose que +celle-ci: pour des plans qui intéressent un prochain avenir et au +sujet desquels il ne voudrait pas voir l'Angleterre et la France sur +une même ligne[387].» À Paris, sans être aussi bien informé, on +pressentait ces mauvais desseins. «Ce voyage a donné ici fort à +penser, écrivait à une de ses amies d'outre-Manche un homme politique +de la gauche, M. Léon Faucher. Quand nous voyons apparaître les +corbeaux, nous croyons qu'ils accourent à la curée... Pour l'empereur +Nicolas du moins, _there is some plot in it..._ Pour séduire +Palmerston, l'on avait envoyé M. de Brunnow; pour séduire Peel, ce +n'est pas trop de l'Empereur lui-même[388].» M. Guizot affectait une +indifférence dédaigneuse, mais, évidemment, il était préoccupé. «Soyez +réservé, avec une nuance de froideur, écrivait-il à son ambassadeur à +Londres. Les malveillants ou seulement les malicieux voudraient bien +ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage ou du moins +quelque humeur. Il n'en sera rien... L'Empereur vient à Londres, parce +que la Reine est venue à Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait +de revanche[389]...» + +[Note 387: _Mémoires de Bunsen_, cités par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER +dans son étude sur le _Conseiller de la reine Victoria_.] + +[Note 388: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. +150.] + +[Note 389: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 208.] + +Arrivé en Angleterre, le 1er juin, Nicolas n'épargna rien pour gagner +l'affection de la Reine, pour inspirer confiance aux ministres, pour +séduire la nation, aussi bien la foule que l'aristocratie. Une fois +dans sa vie, l'autocrate superbe se faisait courtisan, gardant dans ce +rôle nouveau sa grande mine, y obtenant de véritables succès, succès, +il est vrai, plus de curiosité et d'étonnement que de sympathie +profonde, mais parfois gâtant ses effets par un certain manque de +mesure: tel le jour où il disait à la Reine: «Je prie Votre Majesté de +considérer toutes mes troupes comme lui appartenant.» Propos dont il +faisait ressortir encore plus l'énormité asiatique, en le rapportant +lui-même à plusieurs officiers anglais. Est-ce parce qu'il devinait le +sourire un peu incrédule que ses interlocuteurs avaient parfois peine +à retenir, qu'il répétait à tout venant: «Je sais qu'on me prend pour +un comédien, mais rien n'est plus faux; je suis sincère, je dis ce que +je pense, et je tiens parole[390].» Ces caresses à l'Angleterre se +doublaient toujours d'un coup de griffe contre la France. Dans ses +conversations avec sir Robert Peel et lord Aberdeen, le Czar, tout +entier à sa passion, parlait parfois si haut, criait si fort, qu'on le +priait de s'éloigner des fenêtres ouvertes et de se retirer en un +endroit où il ne pût être entendu du dehors. En venait-il à parler de +Louis-Philippe: «Personnellement, disait-il, je ne serai jamais son +ami.» Sur M. Guizot: «Je ne l'aime pas du tout. Je l'aime moins encore +que Thiers; celui-ci est un fanfaron, mais il est franc; il est bien +moins nuisible, bien moins dangereux que Guizot.» Sur les Français en +général: «Je fais grand cas de l'opinion des Anglais; mais ce que les +Français disent de moi, je n'en prends nul souci, je crache dessus.» +Les ministres britanniques écoutaient ces violences, sans y adhérer, +mais aussi sans les contredire; il n'entrait pas dans leur jeu de +détruire des préventions qui empêchaient cette alliance franco-russe, +toujours fort redoutée à Londres. Néanmoins, sir Robert Peel ne laisse +pas ignorer au Czar «qu'un des principaux désirs de sa politique était +de voir le trône de France, après la mort de Louis-Philippe, passer +sans convulsion au plus proche héritier légitime de la dynastie +d'Orléans». Nicolas ne combattit pas directement cette idée, mais il +exposait les raisons pour lesquelles on ne pouvait compter ni sur la +tranquillité intérieure de la France ni sur la durée de son entente +avec l'Angleterre. «La première bourrasque dans les Chambres +françaises emportera cette entente, dit-il. Louis-Philippe essayera de +résister, et, s'il ne se sent pas assez fort, il se mettra à la tête +du mouvement, pour sauver sa popularité.» + +[Note 390: C'est principalement aux Mémoires du baron de Stockmar que +nous empruntons ces détails et ceux qui vont suivre sur les +conversations du Czar.] + +Malgré ses protestations répétées «qu'il n'était pas venu avec des +vues politiques», le Czar mettait volontiers la conversation sur la +question d'Orient, préoccupation dominante de la diplomatie russe. «La +Turquie est en train de mourir, disait-il. Nous pouvons chercher les +moyens de lui sauver la vie: nous n'y réussirons pas. Elle mourra... +Ce sera un moment critique.» Il affirmait «ne pas vouloir un pouce de +son territoire», et croire aussi au désintéressement de l'Angleterre. +Alors revenait son idée fixe. «Dans cette crise, déclarait-il, je ne +redouterai que la France. Que voudra-t-elle? Je la redoute sur bien +des points: en Afrique, dans la Méditerranée, en Orient même. Vous +souvenez-vous de l'expédition d'Ancône? Pourquoi n'en ferait-elle pas +une semblable à Candie, à Smyrne?» Et il montrait alors cette +intervention de la France mettant le feu aux poudres, amenant une +conflagration générale. «On ne peut, ajoutait-il, stipuler maintenant +sur ce qu'on fera de la Turquie après sa mort...; mais il est +nécessaire de considérer, honnêtement, raisonnablement, le cas +possible de cette chute; il est nécessaire de s'entendre sur des idées +justes, d'établir un accord loyal en toute sincérité.» En réalité, son +dernier mot, son arrière-pensée persistante était un nouveau traité du +15 juillet 1840, une entente à quatre, en dehors de la France, sur le +partage de l'empire ottoman. Il tâtait le terrain; ne pouvant encore +poser les bases d'une telle convention, il en lançait au moins l'idée +et tâchait de la faire accepter. Y réussit-il? Dans les explications +que lord Aberdeen donna tout de suite à M. Guizot sur la visite +impériale, il lui affirma que le Czar, tout en causant longuement de +l'Orient, n'avait rien obtenu du cabinet anglais, mieux encore, qu'il +ne lui avait rien proposé[391]. La sincérité habituelle du secrétaire +d'État donne confiance dans sa parole: celle-ci paraît d'ailleurs +confirmée par une lettre intime de la reine Victoria au roi des +Belges, où nous lisons: «L'Empereur n'a absolument rien demandé[392].» +Et cependant ces assertions sont difficiles à concilier avec un +document, demeuré longtemps secret et publié, en 1854, lors de la +guerre de Crimée. Il s'agit d'un _memorandum_ qui fut envoyé à +Londres, à la fin de juin 1844, par M. de Nesselrode, et dans lequel +le chancelier russe résumait les conversations de son souverain avec +le cabinet anglais. Outre les déclarations déjà connues du Czar sur le +maintien désirable du _statu quo_ en Orient, sur la probabilité d'une +catastrophe, sur l'utilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie +pour parer aux dangers de cette catastrophe, ce document contenait +l'affirmation précise et réitérée, non que les conditions de cette +entente fussent d'ores et déjà fixées, mais que le «principe» en était +«arrêté» et qu'il y avait, entre les deux gouvernements, «engagement +éventuel de se concerter s'il arrivait quelque chose d'imprévu en +Turquie»; le _memorandum_ ne dissimulait pas que ce concert se ferait +en dehors de la France; il indiquait même expressément que la Russie +et l'Autriche étant déjà d'accord, l'adhésion de l'Angleterre +suffirait pour que la France «fût dans la nécessité de suivre». Ce +n'était pas absolument ce que lord Aberdeen communiquait à M. Guizot. +Y avait-il donc, de la part du ministre anglais, en 1844, +dissimulation à notre égard? Ou bien le gouvernement russe, en croyant +avoir obtenu cet «engagement éventuel», était-il sous l'empire d'une +illusion volontaire ou non? En tout cas, s'il y avait illusion, on ne +jugea pas utile, à Londres, de la dissiper; on y reçut le +_memorandum_, sans faire aucune objection[393]. Nicolas se crut donc +autorisé à compter qu'en cas de crise orientale, il s'entendrait +facilement avec l'Angleterre contre nous ou du moins en dehors de +nous. Cette impression persistait chez lui à la veille de la guerre de +Crimée et ne fut pas pour peu dans la témérité provocante avec +laquelle le Czar se conduisit alors envers la France, dans le +sans-gêne avec lequel, au commencement de 1853, il proposa à l'envoyé +de la reine Victoria une entente pour le partage de l'empire ottoman, +laissant voir que, ce marché fait, il se moquerait de ce qu'on +pourrait penser à Paris. Aussi sa déception fut-elle terrible, quand +il vit, au contraire, les deux puissances occidentales unies et armées +contre la Russie. + +[Note 391: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 212.] + +[Note 392: Cité dans _The Life of the Prince Consort_, par sir +Théodore MARTIN.] + +[Note 393: S'il faut en croire une assertion formelle de lord +Malmesbury dans ses _Mémoires_ (vol. I, p. 402), il y aurait eu plus +encore. Cet homme d'État a consigné en effet sur son journal, à la +date du 3 juin 1853, qu'en 1844, un _memorandum_ secret avait été +signé, à Londres, par le Czar d'une part, par Robert Peel, Wellington +et Aberdeen d'autre part; il avait pour objet d'assurer à la Russie, +sans consulter la France, son protectorat sur les Lieux saints et sur +la religion grecque en Turquie. L'existence de cette pièce, connue +seulement de la Reine, était révélée à chaque nouveau ministre des +affaires étrangères lors de son entrée en fonction. C'était ainsi que +lord Malmesbury l'avait connue, lorsqu'il avait été chargé du _foreign +office_, peu avant de raconter ces faits dans son journal. L'assertion +est précise et paraît fort autorisée. Je sais cependant qu'en +Angleterre des personnes bien placées pour connaître les faits, et +particulièrement pour avoir été informées de tous les actes de lord +Aberdeen, ne croient pas à l'existence d'un _memorandum_ signé par les +ministres anglais. À leur avis, lord Malmesbury avait dû faire une +confusion avec le _memorandum_ de M. de Nesselrode. Les éléments nous +manquent, en France, pour éclaircir cet incident. C'est aux historiens +anglais qu'il appartient de le faire.] + +Nicolas ne devait donc pas retirer, dans l'avenir, le fruit qu'il +espérait de sa démarche. Avait-il du moins réussi, dans le présent, à +détruire ou seulement à ébranler l'entente cordiale des deux +puissances occidentales? Sans doute les ministres anglais ne cachaient +pas la satisfaction que leur causaient la visite et les avances du +Czar: il leur était agréable d'être ainsi courtisés, et les +dispositions de la Russie leur paraissaient un en-cas fort utile pour +le jour où un revirement parlementaire changerait la politique +française. Mais ils n'en désiraient pas moins, pour le moment, +continuer l'entente cordiale; ils se sentaient même d'autant mieux à +l'aise pour l'afficher que, désormais, on ne pouvait plus, autour +d'eux, les accuser d'y sacrifier les bons rapports avec les autres +puissances continentales. Quant à la reine Victoria, nous connaissons +ses impressions, par ses lettres au roi des Belges et par son +journal[394]: d'abord assez prévenue contre le Czar et ayant appris sa +visite avec ennui, tant d'efforts pour lui plaire ne l'avaient pas +trouvée insensible. «Certainement, écrivait-elle, cette visite est un +grand événement et un grand compliment: le peuple ici en est très +flatté.» Elle croyait découvrir en Nicolas, à défaut de l'étendue et +de la culture d'esprit qui l'avaient tant intéressée chez +Louis-Philippe, certaines qualités de coeur, une sincérité, une +chaleur dans les affections de famille, qu'elle «ne pouvait s'empêcher +d'aimer». Et puis, elle se prenait de compassion pour le fond de +tristesse qu'elle apercevait derrière ce masque superbe[395]. Mais, si +séduite ou touchée qu'elle pût être, la Reine, comme ses ministres, +souhaitait vivement que cet incident ne changeât rien aux relations +amicales nouées avec la cour de France. Elle était fort préoccupée de +la pensée que le bruit fait autour du voyage impérial pouvait +détourner Louis-Philippe de lui rendre à Windsor, comme il en avait +annoncé l'intention, la visite qu'elle lui avait faite à Eu. Aussi, +dans la lettre même où elle racontait au roi des Belges ses +impressions sur son hôte, elle ajoutait: «J'espère que vous +persuaderez au Roi (Louis-Philippe) de venir tout de même au mois de +septembre. Notre intention et notre politique n'ont rien d'exclusif; +nous tenons à être en bons termes avec tous. Et pourquoi pas? nous +n'en faisons pas mystère.» Louis-Philippe était sans doute fort +désireux de répondre au voeu de la Reine. Mais avant qu'il pût le +faire, d'autres difficultés plus graves encore allaient mettre en +péril l'entente cordiale. Cette fois, ce n'est plus en Océanie, c'est +en Afrique qu'il faut porter nos regards. + +[Note 394: _The Life of H. R. H. the Prince Consort_, par sir Théodore +MARTIN.] + +[Note 395: La Reine écrivait le 4 juin 1844: «L'Empereur fait à Albert +et à moi l'impression d'un homme qui n'est pas heureux et sur lequel +son immense puissance et sa position pèsent lourdement et +péniblement.» Elle ajoutait un peu plus tard: «Il n'est pas heureux, +et ce fond de tristesse qui se lit sur ses traits nous faisait parfois +de la peine. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas m'empêcher +de le plaindre.»] + + +III + +On se rappelle comment Abd el-Kader, partout vaincu et pourchassé, +avait été contraint, au commencement de 1844, de se réfugier sur la +frontière du Maroc. Pour continuer la lutte, il ne lui restait plus +qu'une ressource, obtenir le concours de cet empire. Le terrain lui +était favorable, aussi bien à cause du fanatisme de la population que +de l'état anarchique du gouvernement, l'une facile à entraîner, +l'autre à dominer. Depuis longtemps, nous avions de ce côté des +difficultés de frontière: il avait fallu nous défendre contre des +incursions et contre des chicanes. Sous l'influence d'Abd el-Kader, +ces incursions devinrent plus menaçantes, ces chicanes plus +insolentes. Il nous revenait que l'on commençait à prêcher la guerre +sainte chez les tribus marocaines, et que des rassemblements armés se +formaient autour d'Oudjda, la ville la plus proche de notre +territoire. La Moricière, qui commandait dans la province d'Oran, +voyait le danger grossir. Tout en restant sur la défensive et en +évitant soigneusement ce qui eût pu provoquer la guerre ouverte +désirée par l'émir, il prenait ses précautions; ainsi, vers la fin +d'avril 1844, pour surveiller et protéger la frontière, il établissait +un poste fortifié à Lalla-Maghnia, à l'ouest de Tlemcen, entre cette +ville et Oudjda. Les autorités marocaines réclamèrent contre cet +établissement; réclamation sans fondement aucun et qui trahissait un +parti pris de querelle, car le territoire de Lalla-Maghnia, du temps +des Turcs, avait toujours fait partie de la régence. La Moricière +répondit avec autant de fermeté que de calme et continua +l'installation du nouveau poste. Chaque jour, la situation devenait +plus tendue. Enfin, le 30 mai 1844, sans autre avis préalable, un +corps nombreux de cavaliers marocains, conduit, disait-on, par un +personnage de la famille impériale, vint attaquer La Moricière dans +son camp. Le général était sur ses gardes. Après un vif combat, il +repoussa les assaillants, leur infligea des pertes sérieuses, mais se +borna à les poursuivre jusqu'à la frontière. Cette attaque ouverte +créait une situation nouvelle. Averti et appelé par La Moricière, le +maréchal Bugeaud se dirigea aussitôt, avec quelques renforts, vers +Lalla-Maghnia. En chemin, il manda au ministre de la guerre que son +intention était de mettre fin à un état «équivoque», dangereux pour +l'Algérie, et d'obliger les autorités marocaines à choisir entre une +paix sérieuse ou une guerre ouverte. «J'aime mieux la guerre ouverte +sur la frontière, disait-il, que la guerre des conspirations et des +insurrections derrière moi. S'il faut faire la guerre, nous la ferons +avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la première affaire, les +Marocains me verront sur leur territoire. Je vous avoue que si j'eusse +été à la place de M. le général de La Moricière, je n'aurais pas été +si modéré.» + +La nouvelle du combat du 30 mai, arrivée à Paris au moment où le +gouvernement se félicitait d'être sorti des ennuis de Taïti, lui causa +une vive contrariété. Comme le maréchal Bugeaud, le ministère +comprenait l'impossibilité de garder plus longtemps une attitude +purement passive en présence de telles agressions. Mais, mieux que +lui, il se rendait compte des embarras que cette affaire pouvait nous +attirer en Europe. Le voisinage de Gibraltar, d'anciens traités, des +relations commerciales assez actives, rendaient le cabinet de Londres +fort attentif à ce qui touchait le Maroc; il prenait facilement +ombrage de toute intervention des autres États en ces parages, et ses +inquiétudes augmentaient encore quand il s'agissait de la puissance +qu'il avait vue déjà, avec tant de déplaisir, s'établir en Algérie. Il +nous fallait donc, d'une part, parler et au besoin frapper assez fort +pour mettre les Marocains à la raison; d'autre part, ménager les +susceptibilités anglaises, afin que l'entente cordiale, à peine sauvée +des périls que lui avaient fait courir les incidents du Pacifique, ne +succombât pas dans cette nouvelle épreuve. Par la manière dont il prit +tout de suite position, le gouvernement montra qu'il ne perdait de vue +aucune des faces du problème. Dès le 12 juin, M. Guizot donna ordre à +notre consul général à Tanger d'adresser «les plus vives +représentations» au gouvernement marocain. «Est-ce la paix ou la +guerre que veut ce gouvernement? demandait notre ministre. Si c'est la +guerre, nous en aurions un sincère regret, mais nous ne la craignons +pas. Si c'est la paix, qu'il le prouve en nous accordant les +satisfactions qui nous sont dues.» Suivait l'énumération de ces +satisfactions: elles sont intéressantes à noter, car l'_ultimatum_, +ainsi formulé dès le premier jour, devait être maintenu à peu près +sans changement jusqu'au dernier; c'était la dispersion des troupes +réunies sur la frontière, le châtiment des chefs coupables, le renvoi +d'Abd el-Kader, enfin la délimitation des territoires conformément à +l'état de choses existant du temps des Turcs. M. Guizot protestait +d'ailleurs que la France «n'avait absolument aucune intention de +prendre un pouce de territoire marocain, et ne désirait que vivre en +paix avec l'Empereur»; mais il se disait résolu à «ne pas souffrir que +le Maroc devînt, pour Abd el-Kader, un repaire inviolable d'où +partiraient des agressions semblables à celle qui venait d'avoir +lieu». En vue d'appuyer cette démarche diplomatique, des renforts +furent envoyés au maréchal Bugeaud, et, mesure plus grave au point de +vue de l'effet européen, une division navale, commandée par le prince +de Joinville, reçut ordre de se rendre sur les côtes du Maroc. Le +choix d'un tel commandant, au lendemain de la publication de la note +sur l'_État des forces navales de la France_, avait quelque chose +d'assez hardi; mais M. Guizot avait causé à fond avec le prince et +s'était assuré de la façon dont il comprendrait sa mission. «Quand il +y a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables, +écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, il faut la leur donner; c'est +quand ils ne font rien qu'ils ont des fantaisies[396].» Les +instructions remises aux commandants de mer et de terre rappelaient +avec insistance que, pour le moment, il s'agissait d'intimider plutôt +que de frapper; c'était seulement au cas de nouvelle attaque ou de +rejet de notre _ultimatum_, que la guerre devait commencer. + +[Note 396: Cette pièce et presque toutes celles que nous citerons ou +auxquelles nous ferons allusion dans la suite de ce paragraphe, ont +été publiées alors par le gouvernement, pour être distribuées aux +Chambres. Nous les compléterons avec d'autres documents cités par M. +Guizot dans ses _Mémoires_. + +Quelques mois plus tard, à la tribune de la Chambre, M. Guizot, +parlant du choix du prince de Joinville, disait: «Il n'y a aucun de +vous, messieurs, qui ne se rappelle le bruit, je dirai l'abus qu'on a +fait de la note de M. le prince de Joinville sur les forces navales de +la France. On a voulu y voir, y faire voir un acte, une velléité du +moins, de malveillance pour le cabinet, d'hostilité pour l'Angleterre. +On avait fait ainsi au noble prince une situation délicate. Nous avons +pensé qu'il était de notre devoir de lui fournir la première occasion +de montrer à la fois son dévouement au pays, à l'honneur et à la +dignité du pays, et en même temps son intelligence de la politique qui +convient au pays.» (Discours du 21 janvier 1845.)] + +Outre-Manche, les mesures prises par le gouvernement français, surtout +la démonstration navale et le choix du prince de Joinville causèrent +une vive émotion. Les Anglais s'imaginèrent aussitôt,--et le chef du +cabinet, sir Robert Peel, ne fut pas le moins prompt à concevoir ce +soupçon,--que les choses tourneraient comme lors de la querelle avec +le dey d'Alger, et que, partis sous prétexte de venger une injure, +nous finirions par entreprendre une conquête. Inquiétude assez +naturelle, mais en fait bien mal fondée. Depuis longtemps, par la +seule considération des intérêts français, le gouvernement du roi +Louis-Philippe était fort décidé à se tenir en garde contre cette +tentation des agrandissements successifs qu'éprouve toute nation +civilisée établie en pays barbare; c'était à son corps défendant qu'il +avait été amené peu à peu à conquérir toute l'Algérie; il trouvait que +c'était bien assez et entendait ne pas se laisser entraîner au delà +des limites de l'ancienne régence; au Maroc comme à Tunis, il ne +désirait que le maintien du _statu quo_[397]. + +[Note 397: Le 30 septembre 1843, à propos de difficultés qui s'étaient +produites avec quelques tribus tunisiennes de la frontière, le roi +Louis-Philippe écrivait au maréchal Soult: «En vérité, nous avons déjà +assez de territoires et de tribus à soumettre, sans chercher à en +augmenter l'étendue et le nombre.» (_Documents inédits._)] + +M. Guizot s'efforça de dissiper les soupçons de l'Angleterre, en +faisant connaître à notre ambassadeur à Londres nos intentions en +cette affaire et les instructions envoyées à nos agents. «Vous voilà +bien au courant, disait-il en terminant à M. de Sainte-Aulaire: que +lord Aberdeen le soit comme vous... En présence de tant de méfiances +aveugles, ce que nous avons de mieux à faire, je crois, c'est de nous +tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai jamais, et j'espère que +lord Aberdeen en fera toujours autant.» Ce langage sensé et loyal fit +effet sur le chef du _Foreign Office_, qui reconnut la justice de +notre cause, la droiture de nos vues, et amena ses collègues plus +soupçonneux à les reconnaître également. Sir Robert Peel lui-même +déclara, le 25 juin, à la Chambre des communes, que le cabinet de +Paris avait donné au gouvernement de la Reine des «explications +complètes» sur les faits du passé comme sur ses intentions d'avenir, +et que ces explications étaient «satisfaisantes». Efficace contre +l'opposition anglaise, cette réponse fournit à l'opposition française +le prétexte d'une assez méchante chicane: les orateurs et les journaux +de la gauche et de l'extrême droite affectèrent d'en conclure qu'il +avait été donné connaissance au cabinet de Londres des instructions +militaires envoyées au prince de Joinville et au maréchal Bugeaud, et +ils s'en indignèrent comme d'un manque de convenance patriotique[398]. +M. Guizot n'eut pas de peine à établir qu'on abusait des paroles de +sir Robert Peel, que celui-ci avait reçu communication, non des +instructions militaires, mais de la substance des instructions +politiques. N'était-il donc pas naturel et conforme à l'usage, au +début d'une guerre, d'éclairer et de rassurer les autres puissances, +et particulièrement les puissances amies, sur les intentions qu'on y +apportait? Pour prouver d'ailleurs qu'il n'y avait eu là aucune +confidence déplacée, le ministre répéta, à la tribune, ce qu'il avait +dit dans le huis clos des chancelleries, saisissant volontiers cette +occasion de donner à tous, par une déclaration solennelle et publique, +une nouvelle garantie de la modération et du désintéressement de la +France. + +[Note 398: Débats du 5 juillet 1844 à la Chambre des députés, et du 10 +juillet à la Chambre des pairs.] + +En réponse à la communication qui lui avait été donnée, lord +Aberdeen, rendant confiance pour confiance, nous fit connaître les +instructions qu'il adressait à ses propres agents; elles contenaient +ordre au consul d'Angleterre à Tanger d'aller trouver l'empereur du +Maroc et de le presser de nous donner satisfaction. Sans le demander +formellement, le ministre britannique eût été bien aise de transformer +cette intervention toute spontanée de sa part en une médiation +acceptée des deux parties; mais notre gouvernement ne s'y prêta pas: +il ne suffisait pas à la France d'obtenir justice; il lui fallait +montrer qu'elle avait la volonté et la force de se faire justice +elle-même[399]. Lord Aberdeen n'en témoigna pas d'humeur et persista +dans son attitude conciliante. Se méfiant de l'esprit de rivalité +jalouse qui animait la marine anglaise, il rappela aux commandants des +navires en croisière sur la côte marocaine «qu'en envoyant ces +navires, le gouvernement de la Reine n'avait pas l'intention de prêter +appui au Maroc dans sa résistance aux demandes justes de la France», +et il invita ces officiers à user au contraire de leur influence pour +appuyer ces demandes. Il prescrivit en outre que le nombre des +bâtiments anglais dans les eaux du Maroc ne fût jamais supérieur ni +même égal à celui des bâtiments français. + +[Note 399: M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 8 juillet 1844: +«L'opinion repousse de bien loin toute idée de médiation réelle ou +apparente. Nous désirons sincèrement que l'influence anglaise au Maroc +s'emploie à faire entendre raison aux Marocains: nous serons heureux +qu'elle atteigne ce but; mais nous devons et voulons laisser au +cabinet de Londres la libre et entière appréciation des moyens propres +à y conduire. Aucun concert, aucune discussion ne doit s'établir entre +Paris et Londres à cet égard.»] + +Pendant ce temps, que se passait-il en Afrique? Que faisaient le +maréchal Bugeaud et le prince de Joinville? Le premier, arrivé à +Lalla-Maghnia le 12 juin, essaya d'abord des négociations, et, le 15, +le général Bedeau s'aboucha avec le caïd d'Oudjda; cette entrevue ne +fit que mettre en lumière les mauvais desseins de ceux auxquels nous +témoignions des dispositions si conciliantes, et se termina par des +coups de fusil. Le gouverneur cependant ne commença pas la guerre; il +se borna à saisir toutes les occasions que lui fournissaient les +agressions des Marocains, pour les frapper rudement, ne se refusant +pas parfois de pousser une pointe hors du territoire français pour +rabattre un peu tant d'insolence, mais rentrant aussitôt après dans +ses lignes. Si le maréchal se contenait ainsi par obéissance aux +ordres réitérés qui lui venaient de Paris, ce n'était qu'en frémissant +et en maugréant. À la vue des camps qui se formaient et grossissaient +de l'autre côté de la frontière, au bruit des cris de guerre sainte +qui arrivaient jusqu'à lui, il aspirait impatiemment à prendre +l'offensive et rêvait même d'une expédition à Fez[400]. Par un +contraste inattendu, le jeune amiral, dont la nomination à la tête de +la flotte française avait paru à plusieurs une imprudence, entrait +plus complètement que le maréchal dans la politique réservée du +cabinet. Après s'être montré une première fois devant Tanger, le +prince de Joinville s'était retiré à Cadix, pour laisser aux +influences pacifiques le temps d'agir au Maroc, et particulièrement +pour attendre le résultat des démarches du consul anglais. «Tout ce +qu'on fera de démonstrations et de menaces, écrivait-il le 10 juillet +au ministre de la marine, ne pourra que servir les projets de nos +ennemis... Pour moi, à moins que le maréchal Bugeaud, poussé à bout, +ne déclare la guerre, ou à moins d'ordres contraires du gouvernement, +je suis bien décidé à ne pas paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai +en sorte que l'on me sache dans le voisinage, prêt à agir si la +démence des habitants du Maroc nous y forçait; mais j'éviterai de +donner par ma présence un nouvel aliment à l'excitation des esprits.» +Cette prudence ne lui faisait pas oublier le soin de notre influence +et de notre dignité, et il ajoutait: «Un seul cas me ferait passer +par-dessus toutes ces considérations, c'est celui où une escadre +anglaise viendrait sur les côtes du Maroc... Il est essentiel que +cette affaire ne soit pas traitée sous le canon d'une escadre +étrangère.» Quelques jours plus tard, en effet, au bruit que les +vaisseaux de la Reine arrivaient devant Tanger, il appareillait +aussitôt; mais les Anglais n'ayant fait que passer, il reprit son +poste d'observation. «J'étais sûr, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac, +que M. le prince de Joinville jugerait avec beaucoup de sagacité et +agirait avec beaucoup de prudence; je ne me suis pas trompé.» Par +contre, le maréchal Bugeaud trouvait cette prudence excessive, et il +l'écrivait sans ménagement au prince, qui était peu habitué à recevoir +de tels reproches et nullement disposé à les mériter. + +[Note 400: Le Roi était fort préoccupé des idées qui traversaient à ce +sujet l'esprit du maréchal Bugeaud. (Lettres du roi Louis-Philippe au +maréchal Soult, en juillet 1844. _Documents inédits._)] + +Ainsi vers la fin de juillet de 1844, grâce à la patience de la +France, la guerre n'était pas encore ouvertement déclarée; mais il +était visible que cette patience touchait à son terme, et que si +l'obstination fanatique du Maroc persistait, force nous serait de +recourir aux grands moyens. On s'en rendait bien compte outre-Manche, +et la préoccupation y devenait chaque jour plus vive. À la Chambre des +communes, l'opposition dénonçait, avec une véhémence croissante, la +faiblesse du cabinet tory envers la France, et ces attaques trouvaient +écho dans l'opinion. Le cabinet en était troublé et sentait renaître à +notre endroit ses méfiances de la première heure. Certains ministres +commençaient à parler des armements à faire en vue d'un conflit +possible. Lord Aberdeen, tout en tâchant de calmer ses collègues, ne +manquait pas une occasion de répéter à notre représentant que «c'était +la plus grosse question qui se fût élevée entre les deux puissances, +depuis 1830». Et il ajoutait: «Je veux éviter le plus possible de +susciter des difficultés extérieures à M. Guizot, ou de prévoir les +extrémités, même les plus inévitables; mais de vous à moi, soyez sûr +que l'occupation définitive d'un point quelconque de l'empire marocain +par la France serait forcément un _casus belli_, et que, dans la +mesure même où vous paraîtriez prendre pied définitivement, nous +serions contraints de faire des démonstrations de guerre +proportionnelles[401].» + +[Note 401: Dépêche de M. de Jarnac, en date du 29 juillet 1844. +(Notice sur lord Aberdeen, par M. DE JARNAC.)] + + +IV + +La question du Maroc fût-elle demeurée la seule pendante entre la +France et l'Angleterre, qu'elle eût suffi à rendre leurs relations +fort délicates. Mais vers la fin de juillet, au moment même où cette +question éveillait tant d'inquiétudes et de susceptibilités +outre-Manche, une nouvelle y tomba, un peu comme un charbon ardent sur +un baril de poudre; il s'agissait, cette fois encore, d'un incident +survenu dans cette région du Pacifique d'où nous étaient déjà arrivés +tant de contretemps. Étranges complications que celles qui obligent +ainsi l'historien à se transporter si brusquement d'Océanie en +Afrique, puis d'Afrique en Océanie. Naguère, à peine le gouvernement +français s'était-il cru débarrassé de l'affaire de Taïti, que +surgissait celle du Maroc. Cette fois, c'est l'imbroglio océanien qui +renaît et vient non pas succéder, mais s'ajouter au conflit africain: +les deux difficultés se mêlent et s'aggravent l'une l'autre. + +Que s'était-il donc passé à Taïti? Lorsque l'amiral Dupetit-Thouars +avait, en novembre 1843, par une mesure que son gouvernement ne devait +pas sanctionner, substitué au protectorat la souveraineté directe de +la France, plusieurs des missionnaires méthodistes avaient pris une +attitude hostile. M. Pritchard, le plus animé et le plus remuant de +tous, amena aussitôt son pavillon de consul et annonça qu'il cessait +ses fonctions. En même temps, il disait aux indigènes et à la reine +Pomaré, toujours dominée et conduite par lui, que l'Angleterre ne +reconnaîtrait pas le nouveau régime, et que ses vaisseaux allaient +venir y mettre fin. Par leurs démarches et leur langage, certains +officiers de la marine britannique semblaient s'associer à ces menées. +Elles eurent le résultat qui était à prévoir: sur plusieurs points, la +fermentation naturelle, produite par notre prise de possession, +tourna bientôt en révolte ouverte. Dans cette situation difficile, le +capitaine de vaisseau Bruat, qui venait de prendre le commandement des +établissements français dans l'Océanie, se montra énergique et habile, +frappant fort au besoin pour maintenir notre autorité, mais sans +provoquer d'incidents qui compliquassent nos relations avec +l'Angleterre. Tous ses sous-ordres n'eurent pas malheureusement la +même prudence. Au commencement de mars 1844, pendant que le commandant +bataillait à l'une des extrémités de l'île, le capitaine de corvette +d'Aubigny, qui le remplaçait dans la capitale, prit occasion d'une +attaque dirigée contre un matelot, pour établir le plus rigoureux état +de siège et faire arrêter, sans éclaircissements préalables, M. +Pritchard qu'il désigna, dans une proclamation pleine de menaces +irritées, comme le seul instigateur de la révolte; l'ancien consul fut +enfermé dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus; privé +de toute communication, même avec sa famille, il ne recevait sa +nourriture que par une trappe du plafond, et, malade, il ne pouvait +consulter son médecin que par le même orifice. M. Bruat, revenu quatre +jours après, jugea que son subordonné avait été trop vite et trop +loin; il se hâta de faire retirer le prisonnier de son cachot et de le +transférer à bord d'une frégate, en recommandant de le traiter avec +beaucoup d'égards. Quelques jours après, il le remit au capitaine d'un +navire anglais, sous la condition qu'il quitterait aussitôt les eaux +de Taïti. + +Ce fut ce navire qui, arrivé en Angleterre le 26 juillet 1844, y jeta +brusquement la nouvelle que, dans cette île de Taïti où l'on pensait +déjà avoir eu tant à se plaindre de la France, un ministre de +l'Évangile, un consul d'Angleterre (on ne savait pas que M. Pritchard +avait amené son pavillon), venait d'être brutalement arrêté par les +autorités françaises, enfermé dans un cachot malsain sans aucune forme +de procès, puis expulsé. La victime était là en personne, donnant aux +faits, par son récit, l'aspect le plus révoltant, réclamant de son +gouvernement et de ses compatriotes protection et vengeance. L'effet +fut immense sur des esprits que tant d'incidents avaient déjà rendus +singulièrement nerveux. Toute la presse poussa un cri d'indignation et +demanda la réparation immédiate de l'atteinte portée à l'honneur +britannique. Les journaux whigs, impuissants cette fois à dépasser en +véhémence les journaux tories, accusaient les ministres _guizotés_, +comme ils appelaient Robert Peel et ses collègues, d'avoir provoqué +cette «indignité» par leur patience excessive envers la France. La +colère la moins terrible n'était peut-être pas celle des sociétés +bibliques, des _saints_, qui partout se démenaient et manifestaient en +l'honneur de leur martyr. «Jamais, depuis mon arrivée à Londres, +écrivait notre chargé d'affaires, je n'ai vu un incident de la +politique extérieure faire une telle impression.» Sous le coup de +cette excitation générale, sir Robert Peel perdit tout sang-froid, et, +le 31 juillet, avant d'avoir pu recevoir ni même demander aucune +explication du gouvernement français, il s'exprima ainsi, dans la +Chambre des communes, en réponse à une question de sir Charles Napier: +«Présumant que les rapports reçus sont exacts, je n'hésite pas à dire +qu'un outrage grossier, accompagné d'une grossière indignité (_a gross +outrage accompanied with gross indignity_), a été commis contre +l'Angleterre, dans la personne de son agent.» Il terminait en +exprimant l'espoir que «le gouvernement français prendrait des mesures +immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il avait droit +de demander». + +Dès qu'il avait appris les événements de Taïti, M. Guizot avait écrit +à M. de Jarnac qui, en l'absence de M. de Sainte-Aulaire, était alors +notre chargé d'affaires à Londres: «Voici de bien désagréables +nouvelles: tout cela me contrarie vivement.» Le cabinet de Paris +estimait le procédé du capitaine d'Aubigny violent et excessif. Tel +était d'ailleurs le jugement porté, sur les lieux mêmes, par le +commandant Bruat, qui avait pourtant bien sujet d'être irrité contre +M. Pritchard, et qui devait désirer de ne pas charger un camarade: +dans son rapport au ministre, après avoir déclaré que, «dans +l'agitation où se trouvait le pays», l'état de siège et l'arrestation +étaient «nécessaires», il avait ajouté: «Je n'ai dû approuver ni la +forme ni le motif de cette arrestation.» Les autorités françaises +s'étaient donc mises dans leur tort. Mais c'est toujours chose +délicate, de puissance à puissance, que de reconnaître un tort. Ce +l'était plus encore dans l'état de l'esprit public en France. La +précipitation violente avec laquelle le premier ministre anglais +s'était exprimé à la Chambre des communes, ne nous rendait pas les +explications plus aisées. «Vous n'avez pas d'idée, écrivait M. Guizot +à M. de Jarnac, de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir +Robert Peel et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une +situation bien difficile; le fond de l'affaire a presque disparu +devant un tel langage.» La presse, qui eût été, dans tous les cas, +portée à prendre parti pour des officiers français contre des +prédicants anglais, y apporta dès lors encore plus de passion. Le +_Journal des Débats_ essayait-il timidement d'insinuer qu'il fallait +attendre des renseignements plus complets pour apprécier certains +détails de forme, les autres journaux s'indignaient comme si on leur +proposait de sacrifier l'honneur national. La plupart d'entre eux ne +cachaient pas que ce qui leur plaisait dans la conduite de nos marins, +c'était la mortification qu'en ressentaient nos voisins +d'outre-Manche. Au théâtre, le public battait des mains à tout ce qui +pouvait paraître une allusion contre la Grande-Bretagne; il demandait +l'air de l'opéra de _Charles VI_: «Jamais en France, jamais l'Anglais +ne régnera», et il l'accueillait avec des transports frénétiques. Si +M. Guizot n'eût pas mieux résisté que sir Robert Peel à l'émotion qui +l'entourait, et si, du haut de la tribune française, il eût parlé sur +le même ton, que ne serait-il pas arrivé? Mais plus maître de lui, +plus soucieux des périls extérieurs du pays, et plus dédaigneux de ses +propres embarras intérieurs, il résolut de ne répondre à aucune +interpellation. «Il y a un moment, dit-il, où la discussion porte la +lumière dans les questions de politique étrangère; il y en a d'autres +où elle y mettrait le feu... Convaincu, comme je le suis, que, pour +celle dont il s'agit, il y aurait un inconvénient réel à la débattre +en ce moment, je m'y refuse absolument.» Il renvoya toute explication +à l'époque «où les faits et les droits dont il s'agissait auraient été +éclaircis». Vainement fut-il pressé, à la Chambre des pairs, le 3 +août, par le prince de la Moskowa et M. de Montalembert, à la Chambre +des députés, le 5 août, par M. Billault et M. Berryer, il maintint +fermement son droit de se taire. «Si je disais ici ce que je dois +faire ailleurs, déclara-t-il, j'échaufferais les ressentiments que je +veux apaiser.» La session fut close sur ce refus, et le gouvernement +français put dès lors entamer une négociation déjà assez malaisée en +elle-même, sans être encore embarrassé par des discussions +parlementaires[402]. + +[Note 402: Pour l'histoire des négociations qui vont suivre, j'ai +consulté les documents qui ont été distribués aux Chambres à la fin de +1844, ceux qui ont été cités par M. GUIZOT dans ses _Mémoires_, par M. +de Jarnac dans sa notice sur lord Aberdeen, et aussi quelques +documents inédits, entre autres la correspondance de M. Désages avec +M. de Jarnac.] + +«Tenez pour certain, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac, qu'ici comme à +Londres, il faut mener cette affaire doucement, et que, si elle +continuait comme elle a commencé, elle nous mènerait nous-mêmes fort +loin.» Lord Aberdeen le comprenait aussi et n'avait aucune envie de +négocier comme sir Robert Peel avait parlé. Sa première démarche fut +même pour nous déclarer, en forme de semi-désaveu, que le premier +ministre «ne reconnaissait la complète exactitude d'aucune des +versions données de ses paroles par les journaux». De plus, il +s'abstint de nous adresser la demande formelle de réparation qu'avait +fait prévoir le langage du premier ministre, et attendit ce que le +gouvernement français offrirait spontanément, voulant lui éviter toute +apparence de céder à une injonction étrangère. Comme, de son côté, M. +Guizot jugeait utile de gagner du temps, dans l'espoir que ce temps +amortirait un peu la vivacité des impressions en France et en +Angleterre, il n'y eut pas d'abord à proprement parler de +communications officielles entre les deux ministres. Ce fut par un +échange d'idées tout officieux qu'ils s'appliquèrent à préparer une +solution amiable. M. Guizot commença par établir un point important, +à savoir que M. Pritchard, par son fait même, n'était plus consul à +Taïti au moment où il avait été arrêté. Lord Aberdeen le reconnut; +mais il ne s'en plaignait pas moins qu'un citoyen anglais, encore +officier de la Reine, puisqu'il avait un brevet de consul dans un +autre archipel, eût été emprisonné et expulsé arbitrairement; il +prétendait qu'une réparation était due de ce chef; il donnait même à +entendre qu'elle devait consister dans le retour momentané de M. +Pritchard à Taïti, et dans l'éloignement de MM. Bruat et d'Aubigny. M. +Guizot maintint, en principe, notre droit d'expulser un étranger, et +affirma, en fait, qu'il y avait eu des raisons d'user de ce droit +contre M. Pritchard; il admit seulement, s'attachant à ne pas dépasser +sur ce point les appréciations de M. Bruat, que les procédés employés +avaient eu quelque chose d'excessif; il se montra disposé à en +témoigner son regret et, dans une certaine mesure, son improbation, +mais rien de plus; quant au retour de M. Pritchard et au rappel de nos +officiers, il déclara qu'il s'y refuserait absolument. L'attitude de +notre ministre témoignait à la fois d'un grand désir d'accord et d'une +volonté très nette de ne rien abandonner de ce qui intéressait la +dignité de son pays. «Tournez et retournez en tous sens cette idée, +écrivait-il le 15 août à M. de Jarnac, qu'il est impossible que la +paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et d'Aubigny, sans +aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour les deux +cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des deux +côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là. Pour +moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos +agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai +qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi +qui le subirai.» Il ajoutait, le 18 août: «Je compte pleinement sur le +bon esprit de lord Aberdeen. Nous avons, entre lui et moi, étouffé, +depuis trois ans, bien des germes funestes. J'espère que nous +étoufferons encore celui-ci... Pour mon compte, je ferai, sans hésiter +et quoi qu'il m'en puisse arriver, ce qui me paraîtra juste et +honorable; mais s'il devait y avoir au bout de tout ceci une +faiblesse ou une folie, bien certainement je ne m'en chargerais pas.» +Le chef du _Foreign Office_ n'était pas insensible à de tels appels. +Toutefois, l'excitation des esprits, autour de lui et jusque dans le +sein du cabinet, entravait sa bonne volonté. Impatient de voir arriver +l'offre de réparation dont il nous avait laissé l'initiative, il +écrivait à son ambassadeur à Paris que si la France tardait davantage, +il se verrait à regret dans la nécessité d'exposer officiellement les +motifs pour lesquels l'Angleterre avait droit à cette réparation. Un +autre jour, il racontait à M. de Jarnac comment il avait dû, pour +contenter ses collègues, rédiger une note annonçant à la France que M. +Pritchard allait être ramené à Taïti par un navire anglais. «Elle est +là sur mon bureau, ajoutait-il, mettez-moi en mesure de l'y laisser.» +Il était seul dans le cabinet à se prononcer contre une augmentation +considérable et immédiate des forces maritimes[403], et, s'il +parvenait à faire écarter les mesures d'un apparat provocant, ordre +n'en était pas moins donné aux arsenaux de pousser les armements avec +une grande activité[404]. Aussi ne dissimulait-il pas son anxiété. «Je +ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, disait-il à M. de Jarnac, pour +aplanir les voies au Roi et à M. Guizot; mais je suis préparé au +pire.» + +[Note 403: Ces armements étaient réclamés notamment par le duc de +Wellington, qui disait «que la disposition des Français était +d'insulter l'Angleterre partout où ils pourraient le faire impunément, +et que le seul moyen de rester en paix avec eux était d'être plus +forts qu'eux sur tous les points du globe». (_The Greville Memoirs, +second part_, t. II, p. 254.)] + +[Note 404: Cela résulte d'une conversation du duc de Wellington avec +M. Greville (_ibid._), et est confirmé par le journal intime de lord +Malmesbury, à la date du 2 septembre 1844. (_Mémoires de lord +Malmesbury._)] + +Faut-il ajouter que, des deux côtés du détroit, les oppositions, +uniquement occupées d'augmenter les embarras des cabinets, semblaient +s'être donné pour tâche d'échauffer les esprits et de rendre toute +conciliation plus difficile? En France, les journaux accusaient chaque +matin M. Guizot de méditer quelque lâcheté, et ameutaient d'avance +contre cette lâcheté toutes les colères patriotiques. En Angleterre, +ils faisaient une campagne semblable contre lord Aberdeen; le parti +des saints excitait par ses meetings le fanatisme protestant; en +outre, dans le Parlement, qui était encore en session, lord Palmerston +reprochait à son successeur de s'être plus préoccupé de maintenir M. +Guizot au pouvoir que de défendre les grands intérêts de son pays, et, +parcourant le globe entier, il montrait partout «la diminution de +l'influence et de la considération de l'Angleterre[405]». Pour se +défendre, les ministres tories croyaient nécessaire de s'exprimer, sur +la réparation due à leur gouvernement, en des termes qui, pour être +moins brutaux que les premières phrases échappées à sir Robert Peel, +n'en fournissaient pas moins à l'opposition française une arme +aussitôt employée. + +[Note 405: Voir notamment le discours de lord Palmerston dans la +séance du 7 août 1844.] + + +V + +Pendant ce temps, sur l'autre théâtre qu'il ne nous faut pas perdre de +vue, le conflit avec le Maroc, loin de s'apaiser, prenait un tour qui +augmentait encore l'agitation de l'opinion anglaise. Par une malheureuse +coïncidence, les deux questions arrivaient au même moment à leur phase +la plus aiguë. Nous avons déjà indiqué que l'attitude expectante où +s'étaient d'abord renfermés le maréchal Bugeaud et le prince de +Joinville était de celles qui ne pouvaient se prolonger beaucoup. Les +jours s'écoulaient, et le gouvernement du Maroc ne faisait aucune +réponse satisfaisante à l'_ultimatum_ de la France. Les démarches du +consul anglais n'obtenaient rien de l'Empereur, soit que celui-ci +partageât le fanatisme de ses sujets, soit qu'il fût impuissant à le +contenir. Les rares communications auxquelles les agents marocains +feignaient de se prêter, n'avaient visiblement d'autre but que de +traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que la mauvaise saison +empêchât notre action militaire et surtout maritime; elles se +terminaient d'ailleurs presque toujours par quelque insolence, telle que +la sommation d'évacuer Lalla-Maghnia ou de punir le maréchal Bugeaud. +Cependant, autour d'Oudjda, l'armée marocaine grossissait chaque jour; +le fils de l'Empereur venait en grand appareil se mettre à sa tête, et +l'on se préparait plus ouvertement que jamais à la guerre sainte. De +l'autre côté de la frontière, le maréchal avait assez d'une attente qui +lui paraissait «funeste» et «intolérable». Il s'en exprimait avec une +amertume extrême dans ses lettres au ministre de la guerre. Le prince de +Joinville eût été personnellement plus disposé à continuer encore +quelque temps les moyens dilatoires; mais il était piqué des reproches +du maréchal qui lui écrivait «que la guerre, pour n'être pas déclarée +diplomatiquement, n'en existait pas moins de fait», et qui se plaignait +que, dans de telles circonstances, la flotte demeurât inactive. Aussi, +le 25 juillet, le prince annonça-t-il au ministre de la marine que, se +rangeant par déférence à l'avis du gouverneur général, et voulant +maintenir l'unité de vue et d'action entre les deux commandements, il se +décidait à sortir de sa réserve. En prenant ce grave parti, le jeune +amiral n'était pas en désaccord avec son gouvernement; en effet, le 27 +juillet, le ministre, avant même d'avoir reçu la lettre du prince, lui +écrivait «de commencer les hostilités, si la réponse à l'_ultimatum_ +n'était pas satisfaisante». + +Une fois résolu à agir, le prince de Joinville ne laissa pas les +choses languir. Le 1er août, il était devant Tanger, avec toute son +escadre, composée de 3 vaisseaux, 3 frégates, 4 corvettes et plusieurs +bâtiments de moindre rang, en tout 28 navires de guerre. Il attendit +encore quelques jours, pour être assuré que le consul anglais avait +quitté l'intérieur des terres et était en sûreté. Enfin, le 6 août, en +présence des escadres étrangères, spectatrices du combat, il ouvrit le +feu contre les fortifications. Après deux heures et demie de +canonnade, toutes les batteries étaient éteintes et démantelées. La +ville avait été épargnée, à cause de son caractère semi-européen. Nos +pertes se réduisaient à 16 blessés et 3 morts; l'ennemi avouait 150 +morts et 400 blessés. + +En apprenant, le 11 août, le bombardement de Tanger, le maréchal +Bugeaud ne put retenir un cri de joie. «Le 14 au plus tard, écrivit-il +au prince de Joinville, j'ai la confiance que nous aurons acquitté la +lettre de change que la flotte vient de tirer sur nous.» Son plan fut +aussitôt arrêté avec une telle précision qu'il l'envoya d'avance au +ministre de la guerre et au commandant de la flotte. L'armée ennemie +était massée au delà d'un petit cours d'eau dont le nom allait devenir +fameux, l'Isly; elle se composait presque entièrement de cavaliers; en +quel nombre? au moins 45,000, ont dit les uns; d'après les autres, +plus de 60,000. Les Français n'étaient que 10,000, mais solides et +avec l'élite des officiers d'Afrique, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, +Pélissier, Tartas, Morris, Yusuf, etc. Le maréchal ne s'inquiétait pas +de cette disproportion numérique; il avait des idées très arrêtées sur +l'impuissance des multitudes sans organisation et sans tactique, et, +depuis quelque temps, il ne manquait pas une occasion de développer +cette thèse devant les officiers, les sous-officiers et même les +simples soldats; on sait que ce professorat militaire était dans ses +habitudes et ses goûts. «Ne comptez donc pas les ennemis, disait-il en +terminant ses démonstrations; il est absolument indifférent d'en +combattre 40,000 ou 10,000, pourvu que vous ne les jugiez pas par vos +yeux, mais bien par votre raisonnement qui vous fait comprendre leur +faiblesse. Pénétrez au milieu de cette multitude, vous la fendrez +comme un vaisseau fend les ondes; frappez et marchez, sans regarder +derrière vous: c'est la forêt enchantée; tout disparaîtra avec une +facilité qui vous étonnera vous-mêmes.» + +Le 12 août, les troupes furent prévenues qu'elles allaient prendre +l'offensive. Dans la soirée, eut lieu une scène dont le souvenir est +resté profondément gravé chez tous ceux qui y assistèrent[406]. Les +officiers s'étaient réunis, afin d'offrir un punch à ceux de leurs +camarades qui venaient d'arriver de France pour prendre part à la +campagne. La fête se donnait au milieu du camp, dans une sorte +d'enceinte pittoresquement encadrée de lauriers-roses. On causait, +avec une gaieté émue, des événements qui se préparaient. Une seule +chose manquait, la présence du grand chef: celui-ci, très fatigué de +sa journée, était déjà couché. L'interprète, M. Roches, fut dépêché +vers lui. Fort bourré d'abord par celui qu'il réveillait, il le +détermina cependant à venir. Les acclamations qui accueillirent le +maréchal à son arrivée chassèrent toute sa mauvaise humeur. On fit +cercle; de sa haute taille, Bugeaud dominait les quatre cents +officiers qui l'entouraient. «Après-demain, mes amis, s'écria-t-il +d'une voix mâle qui portait au loin, sera une grande journée, je vous +en donne ma parole. Avec ma petite armée, je vais attaquer l'armée du +prince marocain qui s'élève à soixante mille cavaliers. Je voudrais +que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur +désordre et leur désastre seront grands. Moi, j'ai une armée, lui n'a +qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d'abord je +veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la +forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien? La défense de +gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Pélissier, et moi, je suis +entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de +pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l'armée marocaine, +comme un couteau dans du beurre.» Il accompagnait ses explications de +violents gestes des coudes, très expressifs, qui excitaient la gaieté +de l'auditoire. Puis il continua à exposer «l'invincible supériorité +des petits groupes organisés sur les grandes masses dépourvues +d'organisation, à la condition d'une ferme attitude inspirée par la +conscience même de cette supériorité». Spectacle singulier que celui +de ce général démontrant par avance à son armée la victoire qu'il +allait lui faire remporter. Bugeaud apparaissait vraiment grand en de +pareils moments. L'auditoire était transporté d'enthousiasme, aussi +bien les officiers serrés autour du gouverneur, que les soldats +groupés hors de l'enceinte, sur les escarpements de la vallée, tous +fantastiquement éclairés par la lueur des torches, des lanternes en +papier, de couleur et par les flammes des cinquante gamelles de punch. + +[Note 406: Voir le récit du général TROCHU dans son livre sur l'_Armée +française en 1867_, celui de M. Léon ROCHES, inséré dans l'ouvrage de +M. D'IDEVILLE sur le _Maréchal Bugeaud_, celui du capitaine BLANC, +dans les _Souvenirs d'un vieux zouave_, et aussi quelques lignes des +_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY.] + +Le lendemain, 13 août, l'armée, feignant d'aller au fourrage, se +rapprocha de l'ennemi. Le 14, elle se remit en route à deux heures du +matin. La confiance et l'entrain régnaient dans tous les rangs, et les +fantassins saluaient au passage leur chef par de gais propos. Vers six +heures, en débouchant sur une hauteur, on aperçut tout d'un coup les +innombrables tentes des camps marocains qui s'étalaient dans un +périmètre plus vaste que celui de Paris. À cette vue, un hourra +immense sortit de toutes les poitrines. L'armée, formant la fameuse +hure, traversa à gué l'Isly. Cependant, les Marocains étaient montés à +cheval et se précipitaient sur notre phalange, qui fut littéralement +enveloppée d'une nuée de cavaliers. «C'est un lion attaqué par cent +mille chacals», disait un Arabe. Nulle part, notre infanterie ne se +laissa troubler ni entamer; elle attendait les cavaliers à petite +portée, et les arrêtait net par une décharge meurtrière; on les voyait +alors tourbillonner sur eux-mêmes et se rejeter en désordre sur ceux +qui les suivaient. Pendant deux heures, ainsi entourés et assaillis, +les Français avancèrent toujours, conservant leur même ordre; ils +finirent par atteindre la hauteur sur laquelle était le camp. Le +maréchal, se rendant compte que les bandes marocaines étaient +fatiguées et brisées par leurs efforts infructueux, fit sortir ses +escadrons de chasseurs et de spahis qu'il avait gardés jusqu'ici entre +les oreilles de la hure; il en lança une partie contre le camp, tandis +que l'autre précipitait la déroute des cavaliers ennemis. Dès midi, la +victoire était complète. Tout s'était passé comme l'avait prévu le +maréchal. Nous n'avions eu que vingt-sept morts et une centaine de +blessés. Nos adversaires laissaient huit cents cadavres sur le champ +de bataille. Un butin immense, la tente, le parasol et la +correspondance du fils de l'Empereur, dix-huit drapeaux, onze pièces +de canon et jusqu'aux chaînes de fer destinées aux prisonniers +français étaient tombés entre nos mains. Les jours suivants, le +maréchal eût volontiers poursuivi plus avant les restes de l'armée +marocaine; mais ses troupes, épuisées par une chaleur torride, +décimées par les maladies, étaient, pour le moment, incapables d'un +nouvel effort. + +Pendant ce temps, la flotte continuait ses opérations. En quittant +Tanger, elle se dirigea au sud, vers Mogador. Cette ville, principal +centre commercial de l'empire, était la propriété particulière du +souverain qui en louait les maisons et trouvait là l'une des sources +les plus claires de son revenu. Arrivée, le 11 août, devant Mogador, +par une mauvaise mer, l'escadre fut, pendant plusieurs jours, empêchée +d'agir. Enfin, le 15, le lendemain de la bataille d'Isly, le +bombardement commença. La résistance fut plus sérieuse qu'à Tanger. +Après un vif combat, les compagnies de débarquement s'emparèrent de la +petite île fortifiée qui fermait l'entrée du port. Le lendemain, +nouvelle descente à terre, pour détruire les défenses de la ville. En +se retirant, le prince laissa 500 hommes solidement établis dans l'île +et quelques-uns de ses bâtiments dans le port. + +Neuf jours avaient suffi pour frapper des coups décisifs sur terre et +sur mer. Autant nos chefs militaires s'étaient montrés patients et +prudents avant que fût venue l'heure d'agir, autant ils avaient été +prompts et résolus dans l'action. Des deux façons, ils avaient répondu +aux vues du gouvernement. C'était bien ce qui convenait, d'une part +pour rassurer l'Europe sur nos desseins, de l'autre pour «prouver au +Maroc, suivant le mot du prince de Joinville, qu'il ne fallait pas +jouer avec nous». + + +VI + +Les nouvelles de ces heureux faits d'armes, arrivant coup sur coup, +firent grand effet en France. Le public fut flatté dans son +amour-propre national; on lui avait tant répété que le gouvernement +n'oserait rien faire! Les journaux de l'opposition eux-mêmes durent +reconnaître que la campagne avait été bien menée; mais ils +prétendirent que le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud avaient +agi contre leurs instructions et violenté la lâcheté du ministère. + +En Angleterre, au contraire, où l'opinion était déjà si troublée des +événements de Taïti, le canon de notre flotte eut un douloureux +retentissement. Le bombardement de Tanger fut connu vers le 16 août. +L'alarme se manifesta aussitôt très vive[407], et alla grossissant les +jours suivants, bien que les événements plus graves d'Isly et de +Mogador fussent encore ignorés. «On répète, écrivait de Londres M. de +Jarnac, le 22 août, que la paix du monde entier est maintenant à la +merci de chaque incident d'une guerre qui semble placer en conflit +inévitable les intérêts majeurs de la France et de l'Angleterre... Je +ne vois personne qui ne me parle de la situation actuelle avec une +vive appréhension[408].» Sir Robert Peel sentait renaître ses +premières défiances. Se reportant toujours à l'expédition d'Alger en +1830, il exprimait la crainte que les événements du Maroc n'eussent la +même issue. Tous les faux bruits qu'on lui apportait sur nos armements +maritimes trouvaient créance chez lui; voyant un conflit probable et +prochain, il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre +s'y préparât sans retard. M. Guizot, surpris et blessé de ces +inquiétudes, rappela comment la France avait été forcée à une guerre +qu'elle eût désiré éviter, et, tout en revendiquant fermement le droit +de ne négliger aucun des moyens qui pouvaient rendre cette guerre +efficace et assurer la sécurité de notre territoire algérien, il +ajouta, pour dissiper les ombrages de sir Robert Peel: «Pas plus +aujourd'hui qu'avant l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun +projet, aucune idée d'occupation permanente sur aucune partie du +territoire marocain. Nos succès ne changeront rien à nos intentions, +n'ajouteront rien à nos prétentions.» Lord Aberdeen, demeuré fidèle à +l'entente cordiale, se servait de ces déclarations pour rassurer ses +collègues, mais pas toujours avec succès. + +[Note 407: «Voilà le canon de Tanger parti, écrivait M. Désages à M. +de Jarnac, le 15 août 1844. À en juger par la consternation du pauvre +lord Cowley (ambassadeur d'Angleterre à Paris), cela aura grand +retentissement à Londres.» (_Documents inédits._)] + +[Note 408: Un fait de presse qui fit alors beaucoup de bruit montre +bien ce qu'il y avait d'animosité contre la France dans certaines +parties de l'opinion anglaise. Le principal journal de Londres, le +_Times_, publia quelques lettres qu'il prétendait avoir été écrites +par des officiers de la flotte britannique, témoins du bombardement de +Tanger, lettres où nos marins et leur chef, «Joinville et sa bande», +comme on disait, étaient accusés d'avoir déshonoré le pavillon +français par leur incapacité et par leur couardise. L'indignation fut +extrême en France. Les plus sages, tels que le _Journal des Débats_, +déclarèrent que de tels procédés risquaient de rendre vains les +efforts faits pour maintenir la paix. Il est vrai qu'en Angleterre +même, on eut honte de ce genre d'attaques; des protestations +s'élevèrent contre la publication du _Times_. Les autorités navales +s'émurent; une enquête ayant révélé que l'auteur des lettres était le +chapelain du vaisseau le _Warspite_, ce chapelain fut révoqué, et le +commandant de la flotte britannique dans la Méditerranée flétrit sa +conduite par un ordre du jour.] + +Ce fut bien pis quand, dans les derniers jours d'août, on apprit, à +Londres, la bataille d'Isly, et surtout l'occupation de Mogador, qui +apparut comme le début d'un établissement sur la terre marocaine. Les +journaux whigs, prompts à exploiter cette alarme jalouse, n'avaient +pas assez d'invectives contre ce ministère qui, depuis trois ans, +suivant l'expression de lord Palmerston, «baisait presque la terre +devant l'allié français». L'une des conséquences de cette émotion fut +de rendre beaucoup plus aiguë, entre les deux cabinets, la question +soulevée par l'arrestation de M. Pritchard. Cela se conçoit. Si les +événements d'Afrique fournissaient aux whigs un prétexte pour attaquer +la politique de lord Aberdeen, il était difficile que le gouvernement +britannique y trouvât un sujet sérieux de réclamation à adresser au +gouvernement français, surtout en présence des assurances formelles +que celui-ci donnait de son absolu désintéressement; de ce côté, +l'Angleterre avait à la fois beaucoup de déplaisir et pas de grief. +Mais ce grief qui lui échappait dans l'affaire du Maroc, ne +croyait-elle pas le posséder dans celle de Taïti, où M. Guizot n'avait +encore offert aucune réparation? On se montra donc, à Londres, +d'autant plus porté à mal prendre ce retard, qu'on était plus mortifié +de ce qui venait de se passer en Afrique. L'attitude fut telle, qu'un +conflit armé semblait possible, quelques-uns même disaient: probable. + +Notre chargé d'affaires, le comte de Jarnac, vit le danger et +s'empressa de le signaler à M. Guizot. Dans une dépêche en date du 28 +août, il montrait «l'idée s'accréditant, en Angleterre, que, malgré le +désir des deux souverains et des deux cabinets, une rupture était à la +veille d'éclater». Puis il ajoutait: «Il est de mon devoir de le dire +à Votre Excellence, et assurément je ne suis pas le seul à l'en +informer; la guerre, ses conséquences probables, les forces, les +ressources, les alliances respectives des deux pays sont devenues ici +le thème général de la conversation, et les classes qui, par leurs +habitudes et leurs intérêts, seraient le moins portées à admettre ces +formidables éventualités, se prêtent aujourd'hui à les prévoir et à +les discuter... Votre Excellence aura remarqué que le rappel de lord +Cowley a été formellement indiqué, sinon réclamé, ces jours-ci, par le +principal organe de l'opinion publique. Je sais d'ailleurs à ne +pouvoir en douter, que les membres les plus influents du conseil des +ministres se sont vivement émus de cette situation, qu'un changement +complet dans la politique extérieure de la Grande-Bretagne est discuté +chaque jour, que les partis les plus extrêmes, ceux qui rendraient +peut-être impossible le maintien des relations diplomatiques entre les +cours, sont sans cesse passés en revue. J'ai tout lieu de craindre +que, si aucun arrangement des différends actuels ne pouvait être +arrêté, une politique au plus haut point compromettante pour les +relations des deux cours ne saurait longtemps encore tarder à +prévaloir dans le conseil.» + +L'opposition française a soutenu après coup que, dans cette +circonstance, notre jeune chargé d'affaires avait manqué de sang-froid +et de clairvoyance, qu'il avait été la dupe de lord Aberdeen, en +prenant au vrai des alarmes systématiquement exagérées, et qu'il avait +cru trop facilement au danger de la guerre. Les témoignages +contemporains anglais, témoignages d'autant moins suspects qu'ils +ressortent de documents intimes, nullement destinés à une publicité +immédiate, justifient M. de Jarnac. Lord Palmerston écrivait à son +frère, le 29 août 1884: «Les esprits les plus tranquilles commencent à +regarder une guerre avec la France comme un événement que toute notre +prudence ne peut pas longtemps empêcher et auquel nous devons nous +préparer sans délai. Dans une telle guerre, le gouvernement recevra +l'appui unanime de la nation entière, et toutes les nouvelles charges +qui pourront devenir nécessaires pour cet objet seront volontiers +supportées[409].» Dira-t-on que lord Palmerston est suspect à cause de +son animosité contre la France? Voici lady Holland, grande amie de +notre pays, fort opposée pour son compte à la guerre, qui constate +avec chagrin, dans une lettre à lady Palmerston, «que tout le monde, +en Angleterre, est résigné à la guerre et est préparé à la supporter, +fût-ce au prix de 10 pour 100 d'_income tax_[410]». Lord Malmesbury, +après avoir rapporté dans son journal intime, toujours à la même +époque, que «l'on faisait des préparatifs militaires dans tous les +arsenaux», ajoutait: «Lord Canning, sous-secrétaire d'État au _Foreign +Office_, m'avait écrit après le bombardement de Tanger que, pendant +plusieurs jours, la guerre avec la France avait été imminente; +l'occupation de Mogador va encore compliquer la situation[411].» Même +impression recueillie dans le journal de M. Charles Greville[412]. +Enfin, la reine Victoria écrivait à son cher oncle, le roi des Belges, +combien elle était «affligée et effrayée du nuage menaçant qui planait +sur les relations de l'Angleterre avec la France»; et plus tard, quand +les affaires seront arrangées, elle écrira: «Il est nécessaire que +vous et ceux qui sont à Paris sachiez combien le danger était +imminent[413].» + +[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 129.] + +[Note 410: Cité par lord Palmerston, à la date du 21 août 1844. +(_Ibid._, p. 132.)] + +[Note 411: _Mémoires de lord Malmesbury_, à la date du 2 septembre +1844.] + +[Note 412: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253.] + +[Note 413: Lettres de la fin d'août et du commencement de septembre +1844, citées dans la _Vie du Prince consort_.] + +Pendant qu'à Londres les choses menaçaient de tourner à une rupture, +en France, on était à la fois inquiet et excité. La Bourse baissait +sur les bruits de guerre, et un observateur de sang-froid notait que +«jamais, sans en excepter peut-être 1840, l'opinion, même celle des +hommes d'ordinaire sages et pacifiques, n'avait été plus montée contré +les Anglais[414]». Les journaux de la gauche faisaient tout pour +augmenter cette excitation. Le moindre ménagement envers la +Grande-Bretagne était dénoncé par eux comme une lâcheté et une +trahison. À voir la façon dont ils donnaient à entendre que le vrai +vaincu n'était pas le Maroc, mais l'Angleterre, on eût dit qu'ils +s'étaient donné mission de fournir aliment aux méfiances de cette +dernière. S'ils voulaient bien assurer les puissances continentales +que, pour le moment, nous ne visions pas la rive gauche du Rhin, ils +avertissaient nos voisins d'outre-Manche que notre ambition se portait +désormais sur le domaine colonial et maritime. Bien plus, le +_National_ discutait ouvertement les chances d'un débarquement sur les +côtes de la Grande-Bretagne, et il soutenait que l'entreprise était +d'un succès facile. Ces articles, aussitôt reproduits et commentés au +delà du détroit, ne contribuaient pas à y calmer les esprits. + +[Note 414: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27 +août 1844.] + +Les chancelleries européennes apercevaient le péril de la situation et +s'en préoccupaient. À Vienne, M. de Metternich, tout en se félicitant +de voir «crouler» l'entente cordiale, contre laquelle il s'était +toujours plu à dogmatiser, se demandait, non sans angoisse, «si la +banqueroute de cette entente cordiale n'entraînerait pas celle de la +paix politique»; en dépit des intentions pacifiques des deux +gouvernements, il trouvait «les choses fort dangereusement +placées[415]». Ce que devaient être les espérances du Czar à +l'approche d'un tel conflit et ses dispositions empressées à soutenir +l'Angleterre contre nous, on peut en avoir idée en se rappelant ce +qu'il était venu faire naguère à Londres. Mêmes sentiments, avec un +peu moins d'impétuosité, à Berlin. Par une coïncidence qui n'était pas +indifférente, le frère du roi de Prusse, celui qui sera plus tard +l'empereur Guillaume Ier et le redoutable ennemi de la France, était +alors l'hôte de la cour de Windsor et nouait avec elle des relations +très intimes. Aussi le _Times_, dans un article menaçant, nous +avertissait-il qu'en cas de guerre, les puissances du Nord seraient +avec l'Angleterre contre la France isolée. M. Bresson, qui était à +cette époque ambassadeur à Madrid, mais qui connaissait bien l'Europe +centrale pour avoir été pendant longtemps ministre à Berlin, écrivait +à M. Guizot, le 2 septembre: «Finissez cette affaire; rentrons dans +des termes convenables avec l'Angleterre. Le reste de l'Europe épie +nos dissentiments, pour se ranger aveuglément et en forcené contre +nous. Je connais bien les puissances allemandes; ne nous faisons pas +d'illusions[416].» + +[Note 415: Lettres au comte Apponyi, du 29 et du 30 août 1844. +(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 29 à 31.)] + +[Note 416: _Documents inédits._] + + +VII + +Il ne fallait pas, en effet, laisser se prolonger davantage un tel +état de choses. Nos ministres le comprenaient. Il leur paraissait +d'ailleurs que les succès obtenus en Afrique permettaient d'être +conciliant, et que la victoire rendait la modération plus facile. Le +Roi les poussait fort dans ce sens; depuis longtemps, il aspirait à en +finir avec ce qu'il appelait «les tristes bêtises de Taïti», à sortir +«du guêpier du Maroc», et à «mettre au _requiem_ ces malheureux +incidents[417]». + +[Note 417: Expressions employées par le Roi dans une lettre au +maréchal Soult, en date du 14 août 1844 (_Documents inédits_), et dans +une lettre au roi des Belges, non datée, mais qui doit être du 1er ou +du 2 septembre. (_Revue rétrospective._)] + +Tout d'abord, résolution fut prise de ne pas retarder davantage, dans +l'affaire Pritchard, la communication officielle que le cabinet +anglais attendait depuis plus d'un mois. Seulement, quelle +satisfaction le cabinet français allait-il offrir pour les torts de +forme que, d'accord avec M. Bruat, il avait reconnus et regrettés dès +le premier jour? Malgré son esprit de conciliation, il persistait à +ne pas vouloir entendre parler des mesures suggérées par lord +Aberdeen, c'est-à-dire du retour de M. Pritchard et de l'éloignement +des officiers français. Il lui fallait trouver quelque autre solution +dont se contentât l'Angleterre et qui fût plus acceptable pour la +France. Ainsi fut-il amené à reprendre une idée qui s'était fait jour, +un moment, à Londres, dans les premiers pourparlers, mais qui avait +été aussitôt rejetée dans l'ombre, celle d'une indemnité allouée à M. +Pritchard. Il jugeait, non sans raison, beaucoup moins coûteux de +payer les torts commis, avec quelques écus qu'avec la disgrâce de nos +officiers. Un dédommagement accordé de ce chef laissait entiers le +droit de la France et l'honneur de ses agents. Comme M. Guizot l'a +écrit lui-même plus tard, on ne pouvait refuser davantage et accorder +moins. On devait même craindre que l'Angleterre ne jugeât pas +suffisante une satisfaction si inférieure à celle qu'elle avait +désirée. Sa décision prise, le cabinet français ne perdit pas un +instant. M. Guizot adressa à M. de Jarnac deux dépêches, destinées à +être communiquées à lord Aberdeen. Dans la première, datée du 29 août +1844, il commençait par affirmer très nettement que les autorités +françaises avaient eu le droit de renvoyer M. Pritchard, et que +celui-ci, par sa conduite, avait mérité ce renvoi; seulement, il +exprimait son «regret» et son «improbation» au sujet de «certaines +circonstances qui avaient précédé l'expulsion». Il protestait de sa +volonté d'assurer à tous les missionnaires la liberté dont ils avaient +besoin, mais ne se déclarait pas moins résolu à «maintenir et à faire +respecter les droits de la France». Il terminait en témoignant la +«confiance que, pleins l'un pour l'autre d'une juste estime, les deux +gouvernements avaient le même désir d'inspirer à leurs agents les +sentiments qui les animaient eux-mêmes, et de leur interdire tous les +actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États». Dans +la seconde dépêche, datée du 2 septembre, M. Guizot, rappelant «son +regret et son improbation de certaines circonstances qui avaient +précédé le renvoi de M. Pritchard», se disait «disposé à lui accorder, +à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances +avaient pu lui faire éprouver, une équitable indemnité». Quant à la +fixation du chiffre, le ministre proposait d'en remettre le soin aux +commandants des stations française et anglaise dans l'océan Pacifique. +On le voit, de ces deux pièces il ressortait très clairement que +l'indemnité était offerte, non pour l'expulsion dont on maintenait au +contraire la légitimité, mais pour quelques «circonstances» fâcheuses +qui l'avaient précédée. + +Aussitôt nos propositions arrivées à Londres, le cabinet anglais se +réunit pour en délibérer. Il trouvait sans doute la satisfaction +«mince» (_slender_); mais divers motifs le déterminèrent à n'y pas +regarder de trop près: lui aussi sentait le besoin d'en finir; il +souhaitait vivement annoncer l'arrangement, dans le discours de +clôture de la session qui allait être prononcé le 5 septembre; il se +rendait compte combien serait déraisonnable une guerre pour un si +petit sujet; enfin, à ce moment même, les affaires d'Irlande prenaient +une tournure qui lui faisait désirer de ne pas se mettre un autre +embarras sur les bras[418]. Ajoutons que l'influence de lord Aberdeen +s'exerçait, comme toujours, dans le sens de la conciliation; M. Guizot +lui avait fait savoir d'avance qu'en cas de refus, se trouvant placé +entre des concessions qu'il ne voudrait pas faire et la guerre, il ne +resterait pas au pouvoir. «Alors, avait répondu le secrétaire d'État, +je n'aurais point à choisir; nous nous retirerions ensemble, et notre +politique succomberait avec nous[419].» Le cabinet tory se prononça +donc pour l'acceptation pure et simple des offres françaises. +Interrogé dans la dernière séance de la Chambre des communes, le 5 +septembre, sir Robert Peel déclara que l'affaire de Taïti venait de se +terminer «de la manière la plus amicale et la plus satisfaisante». Il +refusa néanmoins d'en dire plus long et de faire connaître les +conditions de l'arrangement; il craignait évidemment que l'opposition +ne profitât de ce que la clôture de la session n'était pas encore +prononcée, pour exploiter contre le cabinet le désappointement que ces +conditions devaient causer au public. Quelques heures après, le +discours de la Reine, prononçant la prorogation du Parlement, se borna +également à faire connaître que les difficultés élevées entre les deux +gouvernements avaient été «heureusement écartées, grâce à leur esprit +de justice et de modération». Le lendemain, 6 septembre, par une +dépêche adressée à son ambassadeur à Paris, lord Aberdeen annonça +officiellement au gouvernement français l'acceptation de ses offres; +il se déclarait entièrement satisfait et n'élevait aucune objection +sur la façon dont M. Guizot avait posé la question et revendiqué les +droits des autorités françaises; tout au plus faisait-il observer que +M. Pritchard «niait la vérité des allégations portées contre lui», +mais en se gardant bien de prendre cette négation à son compte. Tout +révélait chez le ministre anglais la volonté de ne laisser aucune +trace du conflit. «Ma conviction, écrivait-il, est que le désir +sincère des deux gouvernements de cultiver l'entente la meilleure et +la plus cordiale, rend presque impossible que des incidents de cette +nature, s'ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de +justice et de modération, puissent jamais aboutir autrement qu'à une +issue amicale et heureuse.» + +[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253, 254.] + +[Note 419: Lettre de M. de Jarnac à M. Guizot, en date du 29 août +1844.] + +Le gouvernement français ne s'était pas montré moins pressé de mettre +fin à la guerre avec le Maroc. En même temps qu'il proposait à Londres +une solution de l'affaire Pritchard, il écrivait, le 30 août, aux agents +diplomatiques qui assistaient le prince de Joinville,--c'étaient M. de +Nion, consul à Tanger, et le duc de Glücksberg, fils du duc Decazes, +alors secrétaire d'ambassade à Madrid,--de se transporter immédiatement +devant Tanger et de faire savoir à l'empereur du Maroc que nous étions +prêts à traiter avec lui sur les bases de l'_ultimatum_ signifié avant +l'ouverture des hostilités; on n'en a pas oublié les quatre conditions: +dispersion des troupes rassemblées sur la frontière; châtiment des +auteurs des agressions commises sur notre territoire; expulsion d'Abd +el-Kader; délimitation de la frontière telle qu'elle existait du temps +des Turcs. M. Guizot eut soin d'aviser aussitôt le gouvernement anglais +de cette démarche. Ainsi les succès de nos armes ne faisaient rien +ajouter aux premières demandes. Il ne manquait pas de gens pour +conseiller de se montrer plus exigeant, de réclamer, par exemple, une +indemnité pour les frais de la guerre, la remise d'Abd el-Kader entre +nos mains, et l'occupation, jusqu'à complète exécution du traité, de +quelque partie du territoire ennemi. Rien sans doute n'eût été plus +justifié; mais il fallait songer aux conséquences. Il était à prévoir +que l'Empereur repousserait ces conditions[420]. En admettant même qu'il +les acceptât, il ne trouverait le moyen ni de réunir l'argent ni de +s'emparer de l'émir; force nous serait d'aller prendre nous-mêmes la +rançon et l'otage qu'on ne voudrait ou qu'on ne pourrait pas nous +livrer. C'était donc, dans tous les cas, prolonger indéfiniment la +guerre, ce que notre gouvernement désirait éviter, non seulement par +préoccupation de ses relations avec l'Angleterre, mais parce qu'en +elle-même cette guerre présentait des difficultés nullement en rapport +avec les avantages qu'on prétendait en tirer. Il ne fallait pas oublier +qu'au lendemain de la bataille d'Isly, notre armée était épuisée par la +chaleur et incapable d'un effort de plus. Les obstacles venant du climat +et du sol n'étaient pas les seuls à prévoir. En frappant de nouveaux +coups, nous risquions de faire crouler le pouvoir déjà peu solide de +l'empereur Abd er-Raman, et alors, dans l'anarchie qui suivrait, aux +prises avec des populations insaisissables, comment en finirions-nous? +Ne serions-nous pas attirés dans l'engrenage d'une nouvelle conquête +dont nous ne voulions pas? Ou bien, si cette crise portait Abd el-Kader +à la place d'Abd er-Raman, substitution dont on commençait à parler chez +les plus fanatiques de nos adversaires, y gagnerions-nous? Si l'on avait +jugé nécessaire de donner une leçon à l'empereur, on ne voulait pas +l'abattre; bien au contraire, la leçon donnée, on avait intérêt à le +rassurer, à le raffermir, à lui prouver qu'il pouvait et devait vivre +avec nous en ami. Tels furent les motifs, très réfléchis et après tout +fort raisonnables, pour lesquels, en posant les conditions du traité à +conclure, le cabinet français résolut de se montrer très peu exigeant, +de se contenter du possible et de l'indispensable. Même à ces +conditions, était-il assuré d'en finir tout de suite? Obtiendrait-il de +Fez une réponse nette et prompte? Trouverait-il seulement des +négociateurs ayant pouvoir et volonté de traiter? Ne devait-il pas +s'attendre aux lenteurs cauteleuses qui sont l'habitude de ces sortes de +gouvernements et qui, dans le cas particulier, pouvaient être un calcul? + +[Note 420: «J'ai la conviction, écrivait le maréchal Bugeaud au prince +de Joinville, que l'empereur s'exposerait plutôt à continuer une +mauvaise guerre que de donner un seul million. Je sais qu'il est +sordidement intéressé. Quant à Abd el-Kader, il ne pourrait pas le +livrer, sans se faire honnir par tout son peuple.»] + +Les choses marchèrent avec une rapidité inespérée. Dès le 3 septembre, +avant l'arrivée des instructions de M. Guizot, le prince de Joinville +fut avisé que l'empereur demandait la paix et se déclarait prêt à nous +donner satisfaction. S'étant assuré des pouvoirs de ceux qui lui +transmettaient cette demande, le prince, assisté de M. de Nion et du +duc de Glücksberg, se rendit devant Tanger, le 10 septembre, et fit +signifier aux plénipotentiaires marocains un traité tout rédigé et +conforme à notre _ultimatum_[421]; ce traité devait être accepté +immédiatement, sans discussion, sinon la guerre continuerait. En deux +heures tout fut signé. Le prince prit alors sur lui d'ordonner +l'évacuation immédiate de l'île de Mogador. Dans sa façon de faire la +paix, il montrait le même mélange de prudence et de décision, dont il +avait fait preuve dans l'action. «Guerre forte, paix généreuse et +douce», c'est par ces mots que, quelques jours après, le roi +Louis-Philippe résumait la conduite de son gouvernement. + +[Note 421: Ce traité différait cependant de l'_ultimatum_ en un point, +c'est qu'il stipulait la mise hors la loi d'Abd el-Kader, au lieu de +son expulsion. En conséquence de cette mise hors la loi, sorte +d'excommunication religieuse autant que politique, les Marocains +s'engageaient à poursuivre à main armée l'émir sur leur territoire, +jusqu'à ce qu'il fût expulsé ou tombé entre leurs mains; dans ce +dernier cas, il serait transporté dans une ville du littoral de +l'Ouest, et les deux gouvernements se concerteraient sur les mesures à +prendre. Rien de mieux, si l'on eût pu compter sur l'exécution +sérieuse de ces engagements.] + +Les deux questions étaient donc résolues à quelques jours de distance, +et, par suite, tous les dangers qu'elles avaient paru un moment +soulever, se trouvaient dissipés. Le gouvernement français s'en +félicitait vivement. «Nous voilà hors de deux grosses affaires, +mandait M. Guizot au maréchal Soult; le 18 septembre. J'espère que +vous aurez été content de la manière dont elles se sont terminées. Le +cabinet reste, je crois, en bonne position. On se fortifie par les +difficultés qu'on a vaincues[422].» La satisfaction du gouvernement +anglais n'était pas moins vive. «L'heureuse fin de nos difficultés +avec la France est une bénédiction», écrivait, le 14 septembre, la +reine Victoria au roi des Belges[423]. Mais pendant que tel était le +sentiment des pouvoirs responsables, les oppositions irresponsables, +des deux côtés du détroit, affectaient de se plaindre d'autant plus +haut qu'elles se savaient maintenant garanties contre tout danger de +guerre par la sagesse des cabinets. À Londres, les journaux de lord +Palmerston dénonçaient, avec colère, «la poltronnerie qui régnait au +_Foreign Office_». «La France, disaient-ils, sait maintenant qu'elle +peut nous braver.» Ils se complaisaient à faire ressortir que, dans +l'affaire de Taïti, lord Aberdeen «s'était humblement contenté de +l'ombre d'une excuse», et que le capitaine d'Aubigny sortait de là +sans le moindre désagrément. «Nous avalons une insulte, +concluaient-ils, et reculons devant une querelle.» À Paris, M. Guizot +n'était pas mieux traité. Sans doute la presse de gauche, qui avait +jusqu'au dernier moment soutenu que notre ministre n'oserait pas +refuser le rappel de M. d'Aubigny, fut d'abord un peu déconcertée +quand elle sut les conditions toutes différentes de l'arrangement +conclu dans l'affaire Pritchard; elle se laissa même aller à railler +la mesquinerie de la satisfaction dont avait dû se contenter le +cabinet anglais; mais cela ne dura pas, et elle eut bientôt découvert +que l'octroi d'une indemnité était plus déshonorant encore que ne +l'aurait été le rappel des officiers. «On comprend, disait-elle aux +ministres, que lord Aberdeen ait été facile sur le reste, du moment où +il vous imprimait cette honte sur le front.» De même, pour le Maroc, +ces journaux, un moment surpris par l'heureuse promptitude des +négociations, ne tardèrent pas à dénoncer la précipitation avec +laquelle le gouvernement avait «offert humblement la paix» et «bâclé» +un traité digne, selon eux, d'être comparé à celui de la Tafna. À les +entendre, au lieu d'obtenir le prix de nos victoires, le dédommagement +de nos sacrifices, on s'était contenté de belles paroles, de vaines +promesses, sans prendre aucune garantie de leur exécution, bien plus, +en renonçant, par l'évacuation hâtive de Mogador, au moyen de +contrainte que nous possédions déjà, et tout cela par obéissance +craintive aux ordres et aux menaces de l'étranger. En France comme en +Angleterre, ce langage de la presse n'était pas sans action sur le +public dont il caressait certains ressentiments, et l'on devait dès +lors prévoir que les oppositions parlementaires trouveraient là, pour +la prochaine session, un de leurs meilleurs terrains d'attaque. Au +fond, cependant, les deux nations étaient satisfaites. En dépit des +bravades auxquelles elles s'étaient plus ou moins associées, elles +avaient eu très peur de la guerre[424] et se sentaient fort soulagées +de la voir écartée. En France notamment, ceux-là mêmes qui ne +semblaient pas fâchés d'entendre reprocher à M. Guizot son manque de +fierté, eussent été implacables pour le ministère qui aurait laissé +rompre la paix. M. de Barante, après avoir analysé cet état d'esprit +avec sa perspicacité habituelle, concluait ainsi: «La solution de nos +difficultés avec l'Angleterre est un grand sujet de contentement non +seulement dans la région de la cour et du ministère, mais dans +l'opinion générale[425].» + +[Note 422: _Documents inédits._] + +[Note 423: Cité dans la _Vie du Prince consort_.] + +[Note 424: Le duc de Broglie écrivait le 5 septembre 1844: «De ce +côté-ci de la Manche, tout le monde meurt de peur, au milieu des +bravades et des cris de victoire, et le parti conservateur tout entier +supplie M. Guizot de se montrer complaisant, tandis que le parti +Thiers le pousse dans le même sens, en lui disant que c'est sa faute.» +(_Documents inédits._)] + +[Note 425: Lettre du 25 septembre 1844, adressée à M. d'Houdetot. Voir +aussi une lettre du 5 septembre. (_Documents inédits._)] + +En tout cas, à regarder aujourd'hui les choses de haut et de loin, +l'histoire n'hésite pas. Entre ces oppositions qui, par calcul de +parti, ont grossi et envenimé des accidents secondaires, parfois même +insignifiants, de la politique extérieure, au point d'en faire des +questions dangereuses, qui ont risqué de jeter leur pays dans la +guerre afin de renverser ou seulement d'embarrasser un cabinet,--et +ces gouvernements qui, dédaigneux de la popularité, plus soucieux du +péril public que du leur propre, se sont mis en travers des +irritations passagères, des entraînements irréfléchis de l'opinion, +pour sauvegarder les intérêts supérieurs et permanents de leurs +nations,--la postérité donne hautement raison aux gouvernements. Et, +pour ne parler que de la France qui nous occupe particulièrement, nous +ne parvenons pas à trouver coupable de faiblesse le cabinet qui, dans +l'affaire du Maroc, a écarté toute médiation étrangère, s'est fait +justice à main armée, a bombardé Tanger et Mogador devant la flotte +anglaise, et a dicté seul la paix à l'empereur vaincu; le cabinet qui, +dans l'affaire de Taïti, a refusé toutes les satisfactions de principe +et de personnes désirées à Londres et s'est borné à offrir, pour des +torts incontestables, un léger dédommagement pécuniaire[426]. Sans +doute, en traitant ces affaires, nos ministres se sont préoccupés de +ménager l'Angleterre avec laquelle ils tenaient à bien vivre, et de ne +pas compromettre la paix européenne qui leur paraissait importer plus +à la France que tels petits avantages en Afrique ou en Océanie. Qui +peut s'en étonner et leur en faire un reproche? Au contraire, quelle +condamnation paraîtrait assez sévère contre les hommes d'État qui +eussent laissé sortir une grande guerre, d'accidents aussi secondaires +que les incursions des fanatiques marocains, aussi misérables que la +querelle avec le révérend Pritchard? Au plus aigu de la crise, le roi +Louis-Philippe, qui était pour beaucoup dans la politique suivie par +son gouvernement, écrivait au roi des Belges: «Je n'ai pas de patience +pour la manière dont on magnifie si souvent des bagatelles en _casus +belli_. Ah! malheureux que vous êtes! Si vous saviez comme moi ce que +c'est que _bellum_, vous vous garderiez bien d'étendre, comme vous le +faites, le triste catalogue des _casus belli_ que vous ne trouvez +jamais assez nombreux pour satisfaire les passions populaires et votre +coupable soif de popularité[427].» Cette lettre n'a été connue +qu'après la révolution de Février. Si quelque indiscrétion l'avait +fait publier au moment où elle a été écrite, il est probable que +l'opposition eût feint d'y trouver un patriotisme trop timide. +Aujourd'hui, il n'est pas à craindre que ce langage ne soit pas +compris; les générations nouvelles n'ignorent plus «ce que c'est que +_bellum_». + +[Note 426: En fait, l'indemnité n'a jamais été payée à M. Pritchard.] + +[Note 427: _Revue rétrospective._] + +Le 18 décembre 1849, Louis-Philippe, réfugié en Angleterre, faisait à +l'homme d'État qui avait présidé le cabinet anglais en 1844, l'honneur +de visiter son manoir. Au moment où il se retirait, sir Robert Peel, +alors guéri par l'expérience des velléités de méfiance qui lui avaient +parfois traversé l'esprit pendant son ministère, lui adressa ces +nobles paroles: «Sire, nous vous avons dû la paix du monde; chef d'une +nation justement susceptible, justement fière de sa gloire militaire, +vous avez su atteindre ce grand but de la paix, sans jamais sacrifier +aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte +à son honneur dont vous étiez plus jaloux que personne. C'est surtout +aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique +qu'il appartient de le proclamer[428].» Au milieu des tristesses de +l'exil et en face de la mort prochaine, le vieux roi déchu a dû +trouver, dans cet hommage d'un étranger, la consolation de tant +d'injustices françaises. Il pressentait que l'histoire s'approprierait +les paroles de sir Robert Peel. + +[Note 428: _Sir Robert Peel_, par M. GUIZOT.] + + + + +CHAPITRE VII + +L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD. + +(Septembre 1844-septembre 1845.) + + I. La visite de Louis-Philippe à Windsor.--II. Ouverture de la + session de 1845. Les menées de l'opposition. M. Molé et M. Guizot + à la Chambre des pairs. Le débat de l'adresse à la Chambre des + députés. Le paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté + qu'à huit voix de majorité.--III. Le ministère doit-il se + retirer? Il se décide à rester. Polémiques de la presse de + gauche. La loi des fonds secrets au Palais-Bourbon et au + Luxembourg. Le ministère est vainqueur. Rencontre de M. Guizot et + de M. Thiers. Maladie de M. Guizot.--IV. Les premiers pourparlers + sur l'affaire du droit de visite. Nomination de deux + commissaires, le duc de Broglie et le docteur Lushington. + L'opposition prédit l'insuccès. Le duc de Broglie à Londres. Les + négociations. Le traité du 29 mai 1845.--V. Effet du traité à + Paris et à Londres. Seconde visite de la reine Victoria à Eu. + Succès du cabinet. Discours prononcé par M. Guizot devant ses + électeurs. + + +I + +L'arrangement de l'affaire Pritchard et le traité avec le Maroc +avaient écarté le danger, un moment imminent, d'une rupture entre la +France et l'Angleterre. Mais n'était-il rien resté de tant de soupçons +et d'aigreurs réciproques? Beaucoup d'esprits ne croyaient pas qu'il +pût encore être question d'entente cordiale entre deux gouvernements +qui, tout à l'heure, semblaient sur le point d'en venir aux mains. +C'était la thèse des journaux opposants, de chaque côté du détroit. M. +de Metternich, spectateur éloigné, mais attentif, des choses +d'Occident, se flattait d'être à jamais débarrassé de ce qu'il +appelait «_feu l'entente cordiale_, cette vague formule, morte de sa +mort naturelle[429]». Une visite de Louis-Philippe à Windsor allait +donner tout de suite un démenti à ces appréciations. Vainement +certaines personnes avaient-elles tenté d'inquiéter le Roi sur le +danger de témoigner personnellement à l'Angleterre une amitié peu en +harmonie avec les sentiments qui venaient d'éclater chez son peuple, +il ne voulut pas retarder une démarche annoncée depuis longtemps et +très désirée par la reine Victoria. Il estimait que se refuser à +rendre la visite faite à Eu, serait une offense, et, quelques mois +après le voyage du Czar à Londres, il n'eût pas jugé prudent de +fournir un tel grief à la cour britannique. + +[Note 429: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 31.] + +Le 8 octobre 1844, Louis-Philippe, accompagné du duc de Montpensier et +de M. Guizot, débarqua à Portsmouth et de là se rendit à Windsor. Un +souverain français sur le sol d'Angleterre, cela ne s'était pas vu +depuis que Jean II y avait été amené prisonnier après la bataille de +Poitiers. Dans le château même de Windsor, tout parlait de la rivalité +séculaire des deux nations; dans les salles s'étalaient les trophées +de Marlborough, de Nelson et de Wellington. De tels souvenirs, un tel +cadre faisaient ressortir davantage encore et l'empressement du royal +visiteur et l'accueil affectueux qui lui était fait[430]. Le vainqueur +de Waterloo avait été envoyé au-devant de lui, avec le prince Albert, +pour lui souhaiter la bienvenue à son débarquement. La Reine, toujours +sous le charme de l'esprit du vieux roi, lui prodigua les marques de +son attachement: entre elle et son hôte, on eût dit une intimité de +famille. Elle voulut lui conférer solennellement cet ordre de la +Jarretière que chacun se rappelait avoir été institué après la +bataille de Crécy. La cour, entraînée par l'exemple de sa souveraine +et séduite aussi par les qualités du Roi, s'associait à ces actes +d'amicale courtoisie. Le peuple anglais lui-même témoignait avec éclat +sa sympathie pour un prince auquel il savait gré d'être libéral et +pacifique. Louis-Philippe se promenait-il un jour dans les environs de +Windsor, partout, sur son passage, il était chaleureusement acclamé, +«beaucoup plus que ne l'avait été l'empereur de Russie», notait la +Reine sur son journal; curieux rapprochement, cette promenade le +conduisait à Twickenham, où il avait séjourné pendant un premier exil, +et à Claremont, où il devait bientôt trouver un nouveau refuge. Les +municipalités saisissaient, avec un empressement fort remarqué, les +occasions de lui rendre leurs hommages. Louis-Philippe, calquant sa +visite sur celle qu'il avait reçue l'année précédente, s'était +appliqué à demeurer exclusivement l'hôte de la Reine, et avait, pour +cette raison, décliné les invitations de la Cité de Londres; alors, on +vit un fait sans précédent dans les annales de cette fière +corporation: tous ses représentants, lord-maire, aldermen, shérifs, +conseillers, se déplacèrent et vinrent apporter en grand appareil, +jusque dans le château de Windsor, une adresse à celui qu'ils +regrettaient de ne pouvoir fêter à Mansion-House. Dans les speeches +qu'il prononçait en pareille circonstance, comme dans ses +conversations de tous les instants, le Roi proclamait avec insistance, +à la vive satisfaction de ses auditeurs, son amour de la paix, son +désir de maintenir l'union entre les deux nations[431]. Le 14 octobre, +quand vint le moment de se séparer, la Reine voulut reconduire son +hôte jusqu'à Portsmouth, où il devait retrouver la frégate le _Gomer_ +qui l'avait amené. À mi-route, une forte tempête obligea +Louis-Philippe à modifier son itinéraire et à aller s'embarquer à +Douvres. Par une gracieuse inspiration, la reine Victoria n'en +poursuivit pas moins jusqu'à Portsmouth et se rendit à bord du +_Gomer_; elle daigna même y accepter le déjeuner offert par l'amiral +français, et porta un toast en l'honneur du Roi absent. Nos marins, +qui gardaient cependant plus vives encore que toute autre partie de la +nation les vieilles préventions contre «l'Anglais», témoignèrent, par +la chaleur de leur accueil, combien ils étaient, touchés d'une si +aimable démarche. + +[Note 430: Sur les détails de cette visite, voir _The life of the +Prince Consort_, par sir Théodore MARTIN, notamment les fragments du +Journal de la Reine qui y sont cités.] + +[Note 431: Nous lisons, à propos d'un de ces entretiens, dans le +Journal de la Reine: «Le Roi est un homme extraordinaire. Il a +beaucoup parlé de nos récentes difficultés et de l'émotion excessive +de la nation anglaise. Il a dit que la nation française ne désirait +pas la guerre, mais que les Français aiment à faire claquer leur fouet +comme les postillons, sans songer aux conséquences. Puis il a dit que +les Français ne savaient pas être de bons négociants comme les +Anglais, et qu'ils ne comprenaient pas la nécessité de la bonne foi +qui donne tant de stabilité à ce pays-ci. «La France, a-t-il ajouté, +ne peut pas faire la guerre à l'Angleterre, «qui est le Triton des +mers; l'Angleterre a le plus grand empire du monde.» Puis, parlant de +l'affaire de Taïti: «Je la voudrais au fond de la mer, dit-il, et +«désirerais beaucoup en être entièrement débarrassé.»--Bien que +Louis-Philippe fût alors très soucieux de plaire à la Reine, je doute +que celle-ci ait bien entendu et exactement rapporté ce qui lui avait +été dit. Elle a dû exagérer et mal comprendre certaines phrases de +politesse. Le Roi n'a pu, en causant avec une souveraine étrangère, +tenir, sur son propre pays, certains des propos qui lui sont ici +attribués.] + +Le Roi et M. Guizot revinrent en France, enchantés de leur voyage et +avec le sentiment d'avoir fait quelque chose d'utile à leur politique. +«Je m'applaudis, écrivait Louis-Philippe au roi des Belges, d'avoir +secoué toutes les timidités qui s'inquiétaient de ma résolution de +faire le voyage d'Angleterre... Tout le monde ici s'accorde à trouver +non seulement que l'effet est immense, mais qu'il s'accroît encore +chaque jour. C'est le traitement le plus efficace contre les préjugés +heureusement si battus en Angleterre et si funestes pour le bien-être +des deux pays et la prospérité du monde. J'espère et je crois que nous +sommes ici en bon progrès à cet égard, et j'ai tout lieu de me flatter +que si notre excellente petite reine Victoria, son sage et bon Albert +et ses sages ministres continuent ce qui est en si bon train, nous +viendrons à bout de gagner les convictions des deux nations et de +consolider tout à fait cette précieuse entente cordiale qui est dans +l'intérêt bien entendu de tous[432].» M. Guizot, de son côté, +déclarait, dans une lettre à M. de Barante, «l'effet du voyage +excellent» des deux côtés du détroit. «En Angleterre, ajoutait-il, +nous n'avons, quant à présent, rien à désirer. La disposition est +parfaite et la satisfaction grande. La popularité du Roi dans le +public anglais a réagi sur le cabinet qui était bienveillant, mais +inquiet et timide. Aujourd'hui, il est bien décidé à laisser petites +toutes les petites questions et à maintenir toujours, au-dessus des +incidents, des conflits locaux, des embarras momentanés, la grande +politique de la paix et de la bonne intelligence avec nous.» En France +aussi, M. Guizot croyait «le public content». «J'ai vu moi-même, +disait-il, l'impression à Calais, Boulogne, Montreuil, sur toute notre +route. Vif plaisir de ravoir le Roi en France. Vif et joyeux orgueil +de l'accueil qu'il venait de recevoir en Angleterre et du spectacle +donné en Europe. Vive satisfaction de la consolidation de la paix. +Tout cela était dans tous les discours, dans toutes les conversations, +sur toutes les physionomies[433].» + +[Note 432: _Revue rétrospective._] + +[Note 433: Lettre du 21 octobre 1844. (_Lettres de M. Guizot à sa +famille et à ses amis_, p. 226 à 228.)] + +Quoique en partie exactes, ces observations étaient, en ce qui +concernait la France, un peu optimistes. Le public éprouvait tous les +sentiments notés par M. Guizot, mais, en même temps, par une +contradiction que nous avons plusieurs fois signalée, il prêtait +volontiers l'oreille aux journalistes de gauche qui montraient, dans +cette visite faite au lendemain de l'affaire Pritchard, «le coup de +grâce de la dignité nationale», et qui s'efforçaient de tourner contre +le Roi les hommages reçus par lui en Angleterre. À les entendre, en +effet, ces hommages s'adressaient non à la France, toujours jalousée +et détestée, mais à la personne de Louis-Philippe, et l'on avait soin +d'insinuer que, si celui-ci était populaire outre-Manche, c'était +parce que, dans son royaume, il se mettait en travers du sentiment +national. Plus on approchait de la rentrée des Chambres, plus la +presse travaillait à éveiller ces ombrages. Il était visible que +l'opposition, loin de désarmer, s'apprêtait à exploiter, dans le +Parlement, les derniers incidents de la politique extérieure, et +qu'une partie du public était disposée à lui prêter l'oreille. + + +II + +La session s'ouvrit le 26 décembre 1844. Le discours du trône aborda +hardiment les questions brûlantes. Sur l'affaire du Maroc, il célébra +«la paix aussi prompte que la victoire», et montra l'Algérie +profitant de ce que nous avions ainsi «prouvé à la fois notre +puissance et notre modération». Sur l'affaire Pritchard, le Roi +s'exprimait ainsi: «Mon gouvernement était engagé avec celui de la +reine de la Grande-Bretagne dans des discussions qui pouvaient faire +craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés. Un +mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France +et l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.» +Venait ensuite un paragraphe où Louis-Philippe s'étendait avec +complaisance sur son voyage à Windsor, et témoignait du «prix qu'il +attachait à l'intimité» des deux cours. Comme on le voit, la politique +de l'entente cordiale ne se dissimulait pas. Certains journaux lui +reprochaient même de se montrer provocante. + +De son côté, l'opposition était fort animée. Divers symptômes lui +faisaient croire qu'elle tenait enfin l'occasion, vainement cherchée +par elle depuis plus de quatre ans, de jeter bas M. Guizot. Lors de la +nomination du bureau de la Chambre des députés, les candidats +ministériels ne l'emportèrent que péniblement. Non seulement M. Molé, +mais aussi M. Dupin et même M. de Montalivet se prononçaient hautement +contre le cabinet, et ne devait-on pas supposer que de tels +personnages entraîneraient avec eux une partie des conservateurs[434]? +Pour ébranler ces derniers, les meneurs exploitaient surtout +l'attitude de M. de Montalivet. Ils insinuaient que l'intendant de la +liste civile, que «l'homme du Roi» ne se fût pas ainsi déclaré, s'il +n'eût été autorisé d'en haut expressément ou tacitement; ils +ajoutaient qu'aux Tuileries on était fatigué de M. Guizot et qu'on y +sentait la nécessité d'un nouveau relais. Les journaux racontaient +tout haut que, mécontent de l'accueil assez froid fait à son discours, +Louis-Philippe avait dit, au sortir de la séance d'ouverture: «J'aime +bien mon ministère, mais je voudrais cependant avoir des ministres +dont la présence à mes côtés n'empêchât pas de crier: Vive le Roi!» Y +avait-il quelque chose de vrai dans ces récits et de fondé dans ces +insinuations? Qu'en prévision d'un vote qui eût mis M. Guizot et ses +collègues en minorité, le souverain se préoccupât d'empêcher que sa +politique intérieure et extérieure n'en fût trop altérée, le fait +n'aurait rien d'étonnant. Sous ce rapport, il pouvait ne pas lui +déplaire que M. de Montalivet se conduisit de façon à être le ministre +de l'intérieur de la future administration, tandis que M. Molé y +dirigerait la politique étrangère. Mais s'il croyait devoir prendre +des précautions en vue d'une crise possible, il était loin de la +désirer ou seulement d'y être résigné d'avance. Aussi voulut-il +démentir lui-même les bruits que les ennemis du cabinet cherchaient à +répandre: le jour où le bureau nouvellement élu de la Chambre lui fut +présenté, il dit à l'un des vice-présidents, M. Debelleyme, qui avait +failli être battu par M. Billault: «Monsieur, je suis enchanté que +vous ayez été nommé; j'aurais désiré que ce fût à une plus grande +majorité, et ceux qui ont cru le contraire ont joué le rôle de dupes.» +Le propos, aussitôt répété, produisit son effet. Est-ce pour cela que, +peu de jours après, lors de la nomination de la commission de +l'adresse, la majorité parut raffermie, et que les commissaires élus +par les bureaux furent tous, sauf un, des ministériels? + +[Note 434: «À chaque instant, raconte l'un des chefs du centre gauche, +nous rencontrions à la salle des conférences, à la buvette, des +députés flottants qui, après s'être assurés d'un regard circulaire +qu'on ne les voyait pas, venaient à nous et nous serraient la main +avec une parole ou un geste fort significatif.» (_Notes inédites de M. +Duvergier de Hauranne._)] + +Cette élection remonta le courage un peu ébranlé des amis de M. +Guizot[435], mais sans abattre la confiance de ses adversaires. +Ceux-ci paraissaient même considérer la succession du cabinet comme +déjà ouverte et s'inquiétaient de la partager. M. Thiers, ne se +croyant pas actuellement possible, déclara laisser la place à M. Molé, +auquel il promettait, pour un an, sinon l'appui, du moins la +neutralité bienveillante de l'opposition; il lui demanda seulement de +ne pas s'en tenir, comme les années précédentes, à des manoeuvres de +couloirs, mais de se compromettre en prononçant, à la Chambre des +pairs, un discours d'opposition. M. Molé entrait vivement dans ce +rôle de président du conseil en expectative; s'occupant dès lors de +choisir ses futurs collègues, il proposait des portefeuilles à divers +personnages, à M. de Rémusat qui refusait, à M. Billault qui acceptait +d'abord avec empressement, mais ensuite élevait des objections dès +qu'apparaissait l'intention de réserver le ministère de l'intérieur à +M. de Montalivet. Se heurtait-il à ces résistances, l'ancien ministre +du 15 avril allait aussitôt implorer le secours de M. Thiers, qui, +moitié sérieux, moitié goguenard, invitait ses amis à faciliter cette +nouvelle coalition[436]. Quelque chose de ces démarches transpira dans +le public, et ce fut une occasion pour le _Journal des Débats_ de +dénoncer, avec colère et non sans quelque alarme, ce qu'il appelait +«l'intrigue». + +[Note 435: «La majorité conservatrice est ralliée, disait à ce propos +le _Journal des Débats_; la situation est rétablie.» (2 janvier +1845.)] + +[Note 436: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs s'ouvrit le 13 +janvier 1845. M. Molé prit le premier la parole. Tout,--l'importance +du personnage, le silence qu'il avait gardé depuis quatre ans, ce que +l'on entrevoyait des combinaisons ébauchées dans la coulisse,--faisait +de ce discours un événement. La tâche de l'orateur n'était pas aussi +simple que l'eût été celle d'un homme de gauche. Il avait trop le +respect de soi et le souci de demeurer, aux yeux du Roi et de +l'Europe, le ministre possible du lendemain, pour prendre à son compte +les déclamations des journaux contre l'entente cordiale. Aussi +reprocha-t-il à M. Guizot moins d'avoir eu une mauvaise politique que +de l'avoir maladroitement appliquée. «Si j'essayais, dit-il, de +caractériser par un seul mot la politique de M. le ministre des +affaires étrangères, je dirais qu'elle est _partout_ et _toujours_ une +politique _à outrance_, à outrance même dans ses faiblesses.... Ainsi +M. le ministre des affaires étrangères veut la paix, et toute la +France, toutes les opinions la veulent avec lui, autant que lui; et +cependant il en parle de telle manière, il montre tant d'ardeur, +d'entraînement à la maintenir, il donne à croire qu'il ferait dans ce +dessein de tels sacrifices, que les plus pacifiques ne croiraient pas +pouvoir se dire aussi pacifiques que lui. Il veut l'alliance anglaise, +et je ne pense pas qu'il y ait en France un ami de son pays, un homme +sensé, surtout un esprit politique, qui ne la veuille, n'en sente +l'importance autant que lui; mais, sans le vouloir et sans le savoir, +il en exagère les conséquences, et il en parle de façon à la +compromettre, à susciter contre elle la susceptibilité nationale, à +donner aux Français contre cette alliance, dont, en 1830, je crois +avoir jeté les fondements, des préventions qui, si elles ne cessaient, +pourraient devenir un sérieux embarras dans l'avenir.» M. Molé +justifiait ce reproche général, en invoquant l'affaire du droit de +visite et celle de Taïti: à l'entendre, dans la première. M. Guizot +avait provoqué lui-même, par la signature de la convention de 1841, +une réaction qu'il ne savait plus comment apaiser, et il se trouvait +acculé à une impasse; dans la seconde, les désagréments et les périls +de l'incident Pritchard étaient venus de ce que le gouvernement avait +ordonné étourdiment ces occupations océaniennes, qu'il se trouvait +maintenant aussi embarrassé de maintenir que d'abandonner. La +conclusion était que le ministre avait accumulé autour de lui des +difficultés dont il n'était pas en état de sortir. + +Dans sa réponse, M. Guizot prit tout de suite avantage de ce que M. +Molé «admettait au fond toute la politique du cabinet», de ce qu'il +«n'indiquait même pas, pour les questions à traiter, de solutions +différentes», et de ce qu'il se bornait à critiquer certaines erreurs +de conduite. Ces erreurs auraient-elles été en effet commises, disait +le ministre, y avait-il là de quoi justifier un acte d'opposition +aussi grave? Puis, déchirant vivement les voiles dont le préopinant +avait enveloppé ses prétentions ministérielles, il lui demanda sans +ménagement ce qu'il serait au pouvoir. Aurait-il cette situation si +nette, si simple et si forte de l'administration actuelle, appelée aux +affaires pour raffermir la paix et soutenue par une majorité animée +des mêmes sentiments? «Il entrerait au pouvoir, continuait M. Guizot, +pour pratiquer, pour maintenir la bonne politique, en la dégageant de +ce qu'il appelle nos fautes; mais il y entrerait par l'impulsion et +avec l'appui de tous les hommes qui n'ont pas cessé de combattre cette +politique... Il ne faut pas beaucoup de réflexion ni beaucoup +d'expérience pour comprendre que c'est là une situation radicalement +fausse et impuissante... Vous vous trouveriez entre une portion +considérable, importante, du parti conservateur, mécontente, méfiante, +irritée, et des oppositions exigeantes qui auraient bien le droit de +vous demander quelque chose pour l'appui qu'elles auraient prêté à +votre avènement... Vous auriez beau faire, beau vouloir, à l'instant +même, la bonne politique serait, entre vos mains, énervée, abaissée, +compromise.» Le ministre terminait en se défendant d'avoir mis en +péril l'alliance anglaise. Ceux qui la mettent en péril, disait-il, ce +sont d'abord les opposants qui travaillent à grossir et à envenimer +toutes les difficultés; ce sont ensuite ceux qui «accueillent à moitié +ou ne repoussent qu'à moitié» ces opposants. «Nous les combattons les +uns et les autres, ajoutait M. Guizot. + + Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, + Et les autres, pour être aux méchants complaisants + Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses + Que le vice fait naître aux âmes vertueuses.» + +M. Molé, fort sensible à la rudesse de cette riposte, répliqua avec +amertume. «Cessez, dit-il au ministre, de parler des ambitions +personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici +l'idée que dans vos propres souvenirs. Si vous pouviez juger du fond +des coeurs autrement que par le vôtre, vous sauriez mieux les +intentions qui m'animent et les motifs qui m'ont décidé à signaler au +pays les embarras que vous lui avez donnés... Vous avez cru que je ne +vous dirais pas ce que je pensais de votre politique. Eh bien, je vous +l'ai dit en toute conscience... Les questions si graves que vous +croyez ou que vous dites terminées sont encore toutes vives... Elles +vous donneront de mauvais moments. Surmontez-les, c'est ce que je +demande, et permettez-moi de dire les gros mots: Ce n'est pas votre +place que j'ambitionne; ce que je voudrais, c'est que vous pussiez +tirer la France des difficultés qu'elle vous doit.» + +Commencée par cette sorte de duel, la discussion devint, les jours +suivants, une mêlée plus générale. Divers orateurs insistèrent sur les +questions que M. Molé avait marquées comme les principaux points +d'attaque; ils y ajoutèrent celle du Maroc, dont l'ancien ministre du +15 avril n'avait presque rien dit, n'approuvant pas sans doute sur ce +point les critiques de l'opposition. Le ministère se défendit +habilement et fortement. Plusieurs orateurs lui vinrent au secours, +entre autres le duc de Broglie qui justifia le traité de Tanger dans +un très remarquable discours; rarement la raison politique avait parlé +un langage aussi net, aussi lumineux, aussi élevé, aussi convaincant. +D'ailleurs, bien que cette discussion eût une vivacité et une étendue +inaccoutumées dans la Chambre des pairs, l'issue n'en faisait doute +pour personne: au vote, la minorité opposante fut de 39 voix, la +majorité de 114. + +C'était maintenant le tour de la Chambre des députés. Le projet +d'adresse, préparé par la commission, contenait une approbation très +nette de la politique ministérielle. Sur la tactique à suivre pour y +faire échec, une divergence se produisit entre les meneurs de +l'ancienne opposition et les amis de M. Molé. Les premiers désiraient +procéder, comme lors de la fameuse coalition de 1839, par une suite +d'amendements portant sur chacun des paragraphes de l'adresse. Les +seconds, afin de moins effaroucher les timides, demandaient au +contraire qu'on se bornât à exprimer un regret sur l'ensemble de la +politique suivie. On transigea: il fut convenu que M. de Carné +présenterait d'abord un amendement général qui serait appuyé par la +gauche; mais celle-ci se réserva de présenter ensuite, s'il y avait +lieu, des amendements successifs que les amis de M. Molé s'engageaient +aussi à soutenir[437]. + +[Note 437: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +À peine la discussion fut-elle ouverte, le 20 janvier 1845, qu'on vit +se précipiter à l'attaque les nouveaux coalisés, MM. Thiers, Billault, +de Tocqueville, de Beaumont, Marie, à côté de MM. Dupin, Saint-Marc +Girardin, de Carné. Le Maroc, Taïti et le droit de visite, tels +étaient d'ordinaire les trois points traités. Le cabinet était accusé +d'imprévoyance et de faiblesse, imprévoyance à laisser ou même à faire +naître les questions périlleuses entre la France et l'Angleterre, +faiblesse au milieu des complications qui en sortaient. Non cependant +que ces divers opposants fussent d'accord sur la politique à suivre. +Les uns attaquaient tout le «système» appliqué jusqu'alors, et c'était +pour y mettre fin qu'ils cherchaient à jeter bas le ministère; les +autres prétendaient ne vouloir changer ce ministère que pour sauver le +«système» compromis par lui. Les premiers se défendaient d'être les +adversaires de l'alliance britannique et se plaignaient qu'on l'eût +mise en péril; les seconds, dénonçant dans l'Angleterre l'ennemie +perfide et obstinée de la France, s'indignaient qu'on se fût rapproché +d'elle. Tous ne s'en trouvaient pas moins réunis pour irriter +l'amour-propre national et pour dénoncer avec véhémence le +gouvernement qui sacrifiait honteusement à l'étranger les droits, les +intérêts, la dignité du pays. + +Secondé par plusieurs députés de la majorité, notamment MM. de +Peyramont et Hébert, et par deux de ses collègues du cabinet, MM. +Duchâtel et Dumon, M. Guizot fit tête avec vigueur à cette redoutable +attaque. Sa défense consista surtout à exposer les faits et les +négociations tels que nous les connaissons. Il se fit honneur de +l'entente cordiale: à elle seule, disait-il, on devait que les +incidents les plus délicats, les plus graves, n'eussent pas «abouti à +la rupture ni même au refroidissement des relations des deux pays». +Puis, après avoir rappelé comment la France, si inquiète au moment de +la crise, avait été satisfaite de la voir terminée et avait salué avec +joie les résultats du voyage du Roi en Angleterre: «Messieurs, +s'écria-t-il, il y a loin de cette région haute et vraie à l'arène +inférieure et confuse des prétentions, des agitations, des luttes de +partis, de coteries, de personnes, à travers lesquelles on nous traîne +depuis un mois. Dans laquelle de ces deux régions se placera la +Chambre?... Donnera-t-elle raison au premier jugement public qui a +éclaté, qui régnait il y a deux mois? Ou bien laissera-t-elle +obscurcir sa vue et fausser son jugement par les nuages que les +partis, les coteries, les intérêts personnels essayent d'élever autour +de nous? C'est la question que le débat actuel va décider.» + +Dans cette première phase de la discussion, la Chambre se trouvait en +présence de l'amendement de M. de Carné, qui exprimait, d'une façon +générale, le regret qu'une «conduite prévoyante et ferme» n'eût pas +«prévenu ou terminé, d'une façon plus satisfaisante», les +complications récemment survenues dans la politique étrangère. Sur le +désir exprimé par les amis de M. Molé qui promettaient, à ce prix, des +défections nombreuses dans la majorité, le scrutin secret fut demandé. +L'amendement n'en fut pas moins repoussé, le 23 janvier, par 225 voix +contre 197; la majorité pour le cabinet était de 28 voix. Grand +désappointement parmi les adversaires de M. Guizot qui se +reprochaient, une fois de plus, d'avoir fait quelque fond sur +l'influence de M. Molé. Parmi les ministériels, joie d'autant plus +vive qu'on avait été plus inquiet. Toutefois la bataille n'était pas +finie. En dépit du préjugé défavorable résultant de ce premier vote, +la gauche et le centre gauche résolurent de recommencer la campagne +pour leur compte et de présenter les amendements qu'ils avaient +préparés sur chaque paragraphe de l'adresse. + +Le 24 janvier, à l'appui du premier de ces amendements, relatif au +Maroc, divers orateurs renouvelèrent contre le gouvernement +l'accusation d'avoir conclu précipitamment un traité dérisoire, et de +l'avoir fait par faiblesse envers l'Angleterre. M. Guizot, estimant, +non sans raison, que justice avait été déjà faite de ces critiques par +ses discours antérieurs et par celui du duc de Broglie, ne remonta pas +à la tribune. Il y fut d'ailleurs suppléé par le maréchal Bugeaud. +L'intervention de ce dernier fit d'autant plus d'effet que, dans ses +conversations, il n'avait pas toujours bien parlé des négociations de +Tanger[438]. On rapportait de lui quelques boutades que les opposants +invoquaient à l'appui de leurs critiques. Mais, une fois à la tribune, +en face de ces opposants, le maréchal se retrouva homme de +gouvernement. Il confessa que, tout d'abord, plus préoccupé de +l'Algérie que des affaires générales, il n'avait pas été entièrement +satisfait du traité; mais il ajouta que, depuis, les événements et ses +propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression, +et porté à approuver la modération du gouvernement. Il semblait qu'un +tel témoignage dût être décisif. Néanmoins, l'amendement ne fut rejeté +par assis et levé qu'après une épreuve douteuse. + +[Note 438: Le maréchal avait eu, sur ce sujet, un langage au moins +assez variable et assez incertain. Avant le traité, le 3 septembre +1844, il reprochait au prince de Joinville d'exiger trop du Maroc. +«Dans notre situation vis-à-vis de la jalouse Angleterre, écrivait-il, +nous devons nous montrer faciles.» (D'IDEVILLE, _le Maréchal Bugeaud_, +t. II, p. 543.) Le traité fait, il se plaint qu'on n'ait pas assez +obtenu. «Applaudissez, vous tout seul, écrit-il au général de La +Moricière, car moi, je n'applaudis pas le moins du monde.» (KELLER, +_le Général de La Moricière_, t. I, p. 365.) Il écrit dans le même +sens à M. Guizot. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 176.) Mais, le +29 décembre 1844, il mande du Périgord à M. de Corcelle: «Je me +contente de vous dire que les résultats généraux sont bons, et que +s'il eût été possible d'obtenir davantage, ce n'eût été qu'aux dépens +d'un retard dans la conclusion. Ce retard aurait pu compliquer en +Europe certaines questions.» (_Documents inédits._)] + +À gauche, ce résultat parut de bon augure pour l'amendement suivant +qui portait sur l'affaire Pritchard. C'était le point où l'on croyait +avoir le plus de chance de faire brèche, les journaux étant parvenus à +faire un je ne sais quoi d'énorme et de scandaleux de l'indemnité +accordée au turbulent missionnaire. L'attaque fut soutenue à la +tribune, le 25 janvier, par M. Odilon Barrot, dont la véhémence +oratoire était particulièrement à l'aise au milieu de ces généralités +sur l'indépendance et la dignité nationales, et par M. Dufaure, tout +armé de sa puissante dialectique. «Vous avez dit, répétaient à l'envi +les orateurs en s'adressant au ministère, que M. Pritchard voulait +détruire notre établissement; il a fait massacrer nos soldats; et +vous, à la face de l'Europe, vous donnez une indemnité à M. +Pritchard!» M. Guizot ne crut pas pouvoir se taire, comme lors de +l'amendement précédent. Reprenant l'exposé des faits, il montra que, +s'il avait fait des concessions, l'Angleterre en avait fait également, +et que la transaction à laquelle on était ainsi arrivé était +préférable à la rupture qui n'eût pu sans cela être évitée. Sa +conclusion fut nette et fière: «Nous n'avons, dit-il, aucun regret de +ce que nous avons fait; nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterions +pas davantage aujourd'hui... Nous sommes convaincus que nous faisons, +depuis quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête, +utile au pays et moralement grande... Mais cette politique est +difficile, très difficile; elle a bien des préventions, bien des +passions à surmonter sur ces bancs, hors de ces bancs. Elle a besoin, +pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de l'État. +Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complètement, mais s'il +n'était pas suffisamment ferme pour que cette politique pût être +continuée avec succès, nous ne consentirions pas à nous en charger.» +Au vote par assis et levé, cette fois encore, la première épreuve fut +douteuse; à la seconde, malgré les réclamations de la gauche, le +bureau déclara l'amendement rejeté. + +L'opposition ne se tint pas pour battue. Elle n'avait pu obtenir le +blâme de l'arrangement conclu dans l'affaire Pritchard. Ne +pouvait-elle pas du moins empêcher l'approbation «satisfaite» contenue +dans le paragraphe de l'adresse? Ce fut ce qu'elle tenta dans la +séance du 27 janvier. D'un ton impérieux, menaçant, M. Billault montra +aux députés l'impopularité électorale qu'ils encourraient, en +s'associant à un tel acte par un éloge aussi précis. «Je supplie la +Chambre, s'écria-t-il, de prendre la seule attitude qui me semble +digne dans cette affaire, le silence et, puisque malheureusement elle +ne peut faire mieux, la résignation.»--«Savez-vous, répondit vivement +un des ministres, M. Dumon, ce que l'on propose à la Chambre? c'est de +n'avoir point de politique, point d'avis sur les grandes affaires du +pays, d'abdiquer... Je l'adjure solennellement de dire son avis avec +netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance et sans +s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je lui +demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.» Le +vote eut lieu au milieu d'une grande agitation. 205 voix repoussèrent +le paragraphe, 213 l'adoptèrent: s'il y avait encore une majorité pour +le ministère, elle était singulièrement réduite; cela tenait à ce que +douze ou quinze membres du centre s'étaient abstenus. À la +proclamation du résultat, l'opposition éclata en applaudissements, en +cris de triomphe, en trépignements de joie. Feignant de croire qu'elle +avait entièrement gagné la bataille, elle retira aussitôt tous les +amendements présentés par elle sur les paragraphes suivants. Enfin, au +vote sur l'ensemble, elle s'abstint, dans l'espoir que l'on ne +réunirait pas les 230 votants nécessaires à la validité du scrutin; +cette tactique avait été conseillée par M. Thiers; mais toute la +gauche n'obéit pas à la consigne: 249 députés prirent part au vote, et +l'adresse se trouva adoptée par 216 voix contre 33. + + +III + +Quand elle se prétendait victorieuse, l'opposition cherchait à en +imposer au public; après tout, elle n'avait pu faire passer un seul +amendement. Le ministère, cependant, ne pouvait se dissimuler qu'une +majorité aussi réduite était pour lui un échec: le _Journal des +Débats_ n'hésitait pas à prononcer ce mot. Dès lors, se posait une +question délicate: si le cabinet ne devait pas à l'opposition de lui +céder la place, ne se devait-il pas à lui-même de ne pas garder un +pouvoir affaibli? Plusieurs de ses amis, non des moins dévoués, la +princesse de Lieven entre autres[439], lui conseillaient de se +retirer. Leurs motifs étaient sans doute ceux que, peu auparavant, à +la veille de l'ouverture des Chambres, le duc de Broglie exposait dans +une lettre adressée à M. Guizot. «La session prochaine sera rude et +difficile, lui écrivait-il. La majorité de la Chambre veut bien haïr +vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais elle s'amuse à +ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la charge, fût-ce +pour la dixième fois, non seulement elle les laisse faire, mais elle +s'y prête de très bonne grâce, comme on va au spectacle de la foire. +C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre, en lui en laissant, si +cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi, vous y +perdrez votre santé et votre réputation. Tout s'use à la longue, et +les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement. +Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez réussi au delà +de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux; le moment est +venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le +pouvoir. Pour vous, il vaudrait mieux quelque temps d'interruption;... +vous rentreriez promptement, avec des forces nouvelles et une +situation renouvelée. Pour le pays, s'il doit faire encore quelque +sottise et manger un peu de vache enragée, il vaut mieux que ce soit +du vivant du Roi[440].» Cette idée des avantages d'une retraite +momentanée avait gagné jusqu'à certains membres du cabinet. À l'époque +où le duc de Broglie écrivait sa lettre, M. Duchâtel s'exprimait de +même dans une conversation intime avec son ami M. Vitet. «Remarquez +bien, lui disait-il, que si, chaque fois qu'on nous livre bataille, +nous la gagnons, le lendemain c'est à recommencer. Tantôt l'un, tantôt +l'autre attache le grelot; mais, pour le détacher, c'est toujours +notre tour. Ils ont des relais, nous n'en avons pas. Je reconnais que +la fortune nous a presque gâtés depuis quatre ans, à la condition +toutefois de ne jamais nous délivrer d'une difficulté sans nous en +mettre une autre aussitôt sur les bras... C'est un métier de Sisyphe +que nous faisons là. La vie publique n'est pas autre chose, je le +sais; seulement, il y faut du repos. Plus nous durons, plus la corde +se tend. Nos amis ne sont plus ce qu'ils étaient il y a trois ans. Ils +ont perdu ces craintes salutaires, ces souvenirs de 1840, qui les +rendaient vigilants et dociles. Sans un peu de crainte, point de +sagesse. Ils se passent leurs fantaisies, se donnent à nos dépens des +airs d'indépendance, convaincus, quoi qu'ils fassent, que nous devons +durer toujours... Ce que les amis perdent en discipline, les +adversaires le gagnent en hostilité. Plus nous durons, plus ils +s'irritent, ceux-là surtout qui, avant le 1er mars, étaient nos +meilleurs amis; ils nous avaient prédit que nous en avions à peine +pour six mois; je comprends leur mécompte, et qui sait où il peut les +conduire?» Aussi M. Duchâtel en venait-il à se demander s'il ne +vaudrait pas mieux «saisir la première occasion d'un vote un peu +douteux et s'en faire honorablement une porte de sortie». Sa +conclusion était qu'il fallait «en finir, interrompre une lutte +irritante qui lasse le pays, se donner à soi-même un repos bien gagné, +amasser des forces nouvelles, détendre, rajeunir, renouveler la +situation[441]». + +[Note 439: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 270.] + +[Note 440: Lettre du 30 octobre 1844, publiée par la _Revue +rétrospective_.] + +[Note 441: _Le Comte Duchâtel_, par M. VITET.] + +Nul doute qu'en présence du vote du 27 janvier, les considérations +exposées par le duc de Broglie ne fussent revenues à l'esprit de M. +Guizot; quant à M. Duchâtel, il avait dû reconnaître là «l'occasion» +appelée par lui quelques semaines auparavant. Et cependant, le +premier, après quarante-huit heures d'incertitude, renonça à donner sa +démission; quant au second, il fut, dit-on, dès le premier jour, +d'avis de rester[442]. Ne sourions pas et ne songeons pas au bûcheron +de la fable qui invoque la mort et n'en veut plus dès qu'elle se +montre. Sans nier la part qu'a pu avoir, dans la décision prise, cet +attachement au pouvoir, aussi naturel à l'homme, paraît-il, que +l'attachement à la vie, il est facile d'y discerner des motifs d'un +ordre plus élevé. Au dehors, les ministres se croyaient sur le point +de recueillir, dans d'importantes questions, celles du droit de visite +et du mariage de la reine d'Espagne, les fruits de cette entente +cordiale jusque-là si méconnue; il leur en coûtait d'y renoncer, pour +eux et pour leur pays. À l'intérieur, ils s'inquiétaient sincèrement +des aventures où un ministère, obligé de s'appuyer sur la gauche et +de faire procéder à des élections générales, pouvait jeter la +monarchie. Ils croyaient que le meilleur moyen de servir les vrais +intérêts de la nation était, non d'avoir égard à l'ennui que lui +causait la longue durée de leur administration, mais de lui assurer un +peu de cette stabilité dont au fond elle avait surtout besoin. Enfin, +ils connaissaient assez le tempérament de la majorité conservatrice, +formée et maintenue par eux avec tant de peine, pour douter qu'elle +fût en état de résister aux manoeuvres dissolvantes d'un cabinet +centre gauche, et qu'une fois décomposée et dispersée, il y eût chance +de la reformer; ils savaient bien qu'elle n'avait rien de pareil à ces +partis anglais aussi compacts dans l'opposition qu'au pouvoir. L'idée +médiocre qu'ils se faisaient ainsi de la solidité de leurs propres +troupes les rendait assez incrédules à l'espoir de rentrée prochaine +dont les flattaient les partisans de la démission, et ils écoutaient +plus volontiers les esprits «positifs» qui qualifiaient un tel espoir +de «rêverie» et qui conseillaient de garder la position tant qu'on +avait chance de s'y maintenir[443]. + +[Note 442: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +[Note 443: Ceux qui conseillaient de rester étaient appelés, dans +certains milieux ministériels, les amis _sérieux_, par opposition aux +amis _romanesques_ qui poussaient à la démission. (_Journal inédit du +baron de Viel-Castel._)] + +Au premier rang de ces esprits positifs était le Roi. Une démission +lui eût presque fait l'effet d'une désertion. «On verra ce que c'est +qu'un ministre qui ne veut pas s'en aller», avait-il dit en appelant +M. Guizot à remplacer M. Thiers. Jusqu'alors, sa prévision n'avait pas +reçu de démenti; il s'en félicitait et comptait bien sur la même +ténacité dans l'avenir. Ses sentiments, en pareille matière, +apparaissent dans une lettre que, l'année suivante, il écrivait à son +gendre le roi des Belges, aux prises avec une crise ministérielle. «Ce +qui gâte toutes nos affaires, lui disait-il, c'est qu'en général nos +hommes politiques ont une surabondance de courage et d'audace quand +ils sont dans l'opposition, tandis que, dans le ministère, ils sont +_feigherzig_ et toujours prêts à tout lâcher, en disant au Roi: +Tire-t'en, Pierre, mon ami, comme dans la chanson. Il faut trouver un +Guizot pour obvier à ces maux, un homme qui sache tenir tête à ses +adversaires, et qui sache aussi secouer ses amis, lorsqu'ils +s'effrayent et qu'ils viennent le tirer par les basques de son habit +pour le faire tomber à la renverse, quand les adversaires n'ont pas +réussi à le faire tomber sur le nez; et c'est parce que Guizot a eu le +nerf de résister à tous ces ébranlements, qu'il a déjà six ans de +ministère passés et une jolie perspective d'avenir. Je conviens que la +denrée est rare[444].» + +[Note 444: _Revue rétrospective._] + +Le Roi n'était pas le seul à peser sur les ministres pour les +détourner d'abandonner la partie. La majorité même qui avait amené la +crise par son défaut de consistance, n'eut pas plutôt entendu parler +de démission, qu'elle en fut toute troublée. Dès le surlendemain du +fameux vote, les conservateurs les plus considérables, MM. Hartmann, +Delessert, de Salvandy, Bignon, Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani +et Bugeaud provoquèrent une réunion à laquelle assistèrent ou +adhérèrent 217 députés, et qui, par suite, comprenait plusieurs des +défectionnaires du 27 janvier. Il y fut décidé à l'unanimité qu'une +démarche serait faite auprès du cabinet pour lui demander de rester +aux affaires et de maintenir sa politique. En conséquence, une +députation se rendit chez le maréchal Soult et chez M. Guizot. Les +ministres, dont le parti était déjà pris, ne firent pas difficulté de +se rendre au voeu de la majorité. Seulement, il fut entendu que la loi +des fonds secrets serait immédiatement présentée, et qu'à cette +occasion, la Chambre serait mise en demeure d'émettre un vote de +confiance qui ne laissât plus place à aucune équivoque. + +Furieux de voir que le ministère, déclaré par eux bel et bien mort, +prétendait être encore vivant, les journaux de gauche redoublèrent de +violence. Ce n'est pas sans une sorte de stupéfaction qu'on relit +après coup les déclamations alors courantes sur cette affaire +Pritchard qui paraît aujourd'hui si insignifiante, et qu'on mesure +ainsi le grossissement de ce que M. Guizot a appelé justement le +microscope parlementaire. Dans cette violence, tout n'était pas +entraînement de passion; il y avait beaucoup de calcul; on se flattait +d'intimider par là une partie de la majorité. Dès le 29 janvier, les +journaux de gauche publièrent, sous ce titre: _Députés du parti +Pritchard_, la liste des 213 conservateurs qui avaient voté le +paragraphe de l'adresse; ils avaient reconstitué cette liste en dépit +du caractère secret du scrutin, et annonçaient l'intention de la +reproduire à des époques déterminées. «Notre but n'est pas un mystère, +disaient-ils; c'est une table de proscription que nous dressons en vue +des élections prochaines.» Peut-être était-ce dépasser le but. Ces +menaces, habilement soulignées et commentées par le _Journal des +Débats_, montraient aux 213 «proscrits» qu'ils n'avaient plus à +attendre aucun ménagement de la part de la gauche, et que leur sort +était irrévocablement lié à celui du ministère. La colère ou tout au +moins la peur redonna du courage à ceux qu'on s'était flatté de +terroriser. «L'irritation est grande entre les partis, notait un +observateur bien placé pour savoir ce qui se passait chez les +ministériels, plus grande qu'on ne l'avait vue depuis bien longtemps. +Les conservateurs, loin d'être effrayés par les menaces, en sont +devenus plus animés, je dirai presque plus violents[445].» Le +ministère d'ailleurs ne s'abandonnait pas, et, pour en imposer à ses +partisans, il révoquait deux fonctionnaires considérables, M. Drouyn +de Lhuys, directeur au ministère des affaires étrangères, et le comte +Alexis de Saint-Priest, ministre de France à Copenhague, qui avaient, +l'un comme député, l'autre comme pair, hautement pris parti pour +l'opposition. + +[Note 445: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +Ce fut le 20 février 1845 que commença à la Chambre des députés le +débat attendu sur les fonds secrets. Bien que la question de confiance +y fût nettement et solennellement posée, il n'eut pas grande ampleur; +il ne prit que deux séances, encore la première fut-elle presque +entièrement occupée par des récriminations sur la révocation de MM. +Drouyn de Lhuys et de Saint-Priest. Évidemment chacun avait le +sentiment que, sur les grands sujets, tout avait été dit lors de +l'adresse. Entre M. Billault, le seul orateur important de +l'opposition qui prit la parole, et M. Guizot, la contestation porta +principalement sur la question parlementaire. Le premier soutint que +le cabinet n'avait plus une majorité suffisante pour gouverner. Le +ministre répondit que c'était, au contraire, l'opposition qui n'avait +pas de majorité du tout, et il en donna pour preuve que ses véritables +chefs, M. Odilon Barrot et M. Thiers, déclinaient, en ce moment, toute +prétention ministérielle. «Savez-vous, demandait-il, ce qui arrivera +si le cabinet succombe? C'est que vous n'aurez pas, à sa place, sur +ces bancs, un pouvoir vainqueur. Vous aurez deux pouvoirs, un pouvoir +protecteur et un pouvoir protégé. Vous aurez un pouvoir protégé, +cherchant sa force, mendiant son pain, tantôt à droite, tantôt à +gauche... Est-ce de là qu'on attend de la force et de la dignité pour +le pouvoir et pour la Chambre?» Il termina par ces paroles: «Quel que +soit le vote de la Chambre, nous garderons notre opinion. Seulement, +si ce vote nous est contraire, nous dirons: Qu'une nouvelle expérience +se fasse; que la France voie encore une fois ce que peut lui valoir, +pour sa dignité comme pour sa sécurité, pour son influence au dehors +comme pour sa prospérité au dedans, une politique incertaine, protégée +par l'opposition.» Le vote était attendu avec anxiété. En dehors des +discours prononcés à la tribune et des polémiques de presse, de grands +efforts avaient été faits, des deux côtés, pour travailler +individuellement chacun des cinquante ou soixante députés supposés +douteux. M. Molé, fort habile en ce genre de propagande, et M. de +Montalivet, qui s'affichait de plus en plus ouvertement contre M. +Guizot, s'y étaient employés activement. Ils se flattaient d'avoir +réussi, et, dans leur entourage, on annonçait que le cabinet serait en +minorité de 10 voix. Ce fut au contraire l'opposition qui se trouva en +minorité de 24 voix: elle ne réunit que 205 suffrages contre 229. + +La loi des fonds secrets fut aussitôt portée à la Chambre des pairs, +où elle vint en discussion dans les premiers jours de mars. M. Molé +ne pouvait se flatter de trouver au Luxembourg la revanche de l'échec +subi par ses alliés au Palais-Bourbon. Toutefois, il intervint à +plusieurs reprises dans le débat, se posant plus ouvertement encore +que lors de l'adresse en compétiteur de M. Guizot. Rassurer le centre +tout en donnant des gages à la gauche, telle fut la double tâche à +laquelle il employa d'abord l'habileté de sa parole. Pour rassurer le +centre, il protesta n'avoir pas changé de principes, être toujours +conservateur, et se défendit même de faire en cette circonstance acte +d'opposition. Pour donner des gages à la gauche, il se proclama homme +de progrès, sans préciser, il est vrai, quel progrès il se chargerait +d'accomplir; il se défendit d'être de ces ministres qui cherchent leur +salut dans l'immobilité et s'imaginent que «durer, c'est gouverner»; +il déclara ne pas admettre qu'on divisât le pays et le Parlement en +deux partis absolus et tranchés, à la façon des whigs et des tories; +suivant lui, une telle division n'était pas conforme à l'état des +esprits, dans un siècle de tolérance et d'indifférence. Cela dit pour +justifier la situation qu'il avait prise, il passa à l'offensive +contre le cabinet en fonction. Il le montra «protégé, depuis quatre +ans, par une majorité qu'il ne conservait qu'à force de lui céder, ne +faisant autre chose que de courir après le nombre qui lui échappait, +réduit à n'avoir pas d'avis toutes les fois qu'il n'avait pas son +existence à défendre, laissant affaiblir, amoindrir de plus en plus +entre ses mains ce pouvoir qu'il mettait tant d'efforts à conserver». +Contre M. Guizot personnellement, les traits étaient nombreux et +parfois assez aiguisés; l'orateur se plaisait surtout à évoquer les +souvenirs de la coalition. Le ministre n'était pas homme à laisser une +telle attaque sans réponse. Au reproche de stérilité, il opposa la +comparaison de la situation extérieure et intérieure de 1840 avec +celle de 1845. Sur les dispositions du parti conservateur, il argua +contre son contradicteur de la démarche solennelle faite par ce parti +pour demander au cabinet de ne pas se retirer. Puis, revenant à sa +thèse favorite, il exposa comment M. Molé, au pouvoir, serait obligé +de gagner beaucoup de terrain à gauche pour compenser celui qu'il +perdrait au centre, et comment il ne pourrait le faire qu'au prix d'un +changement de politique: il en conclut que seul le cabinet actuel +était en état de maintenir l'intégrité de la politique conservatrice +et du parti conservateur. Lui aussi, il fit un retour sur la +coalition. «Plusieurs, dit-il, trouvaient que l'honorable préopinant +avait eu, en 1839, la bonne fortune d'une chute heureuse et honorable; +ils trouvent aujourd'hui qu'il gâte, qu'il perd cette bonne fortune; +ils s'en étonnent et s'en affligent.» Commencée par ce dialogue +singulièrement aigre entre les deux principaux adversaires, la +discussion se prolongea pendant trois jours, un jour de plus qu'à la +Chambre des députés. Plus elle avançait, plus le ton en devenait +irrité. D'autres ministres intervinrent, notamment M. de Salvandy qui +venait de remplacer M. Villemain au ministère de l'instruction +publique. M. Molé, fort piqué de se voir combattu par un de ses +anciens collègues du 15 avril, se laissa aller à prononcer sur lui ces +paroles blessantes: «Après la ligne de conduite que je lui ai vu +suivre depuis deux ans, après le langage que je lui ai entendu tenir, +je suis bien plus tenté de le plaindre que de le blâmer.» Le vote ne +faisait aucun doute: toutefois on remarqua que l'opposition réunit 44 +voix, cinq de plus que lors de l'adresse; à la Chambre des pairs, ce +chiffre était relativement assez élevé. + +Pour n'être pas considérable et éclatante, la victoire du ministère +n'en était pas moins réelle. Vainement les journaux opposants +affectaient-ils de le traiter toujours de moribond et déclaraient-ils +que «la majorité obtenue par lui sur les fonds secrets pouvait lui +servir de prétexte pour garder le pouvoir, mais ne lui donnait pas la +force suffisante pour l'exercer[446]»; vainement avaient-ils trop +souvent occasion de le montrer sans autorité efficace sur la Chambre, +réduit à laisser mutiler les lois d'affaires qu'il avait présentées, +il n'en était pas moins certain que cette même Chambre avait manifesté +la volonté très nette de lui conserver la direction des affaires, et +surtout de ne pas la laisser prendre à ses compétiteurs. M. Guizot +écrivait au duc de Broglie, le 18 mars 1845: «La situation devient non +pas plus facile, mais plus ferme. Le parti conservateur est de plus en +plus décidé, ce qui ne l'empêchera pas de faire encore je ne sais +quelles bévues; mais le fond est bon et restera bon. Quelle oeuvre +nous avons entreprise! Et pourtant il le faut, et j'espère toujours +que nous réussirons. Mais le fardeau est bien lourd. Plus je vais, +plus je sens le sacrifice que j'ai fait, en ne me retirant pas au +premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et beaucoup de cet +honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix. Mais j'aurais, +sans raison suffisante, livré ma cause à de très mauvaises chances et +mon parti à une désorganisation infaillible. Quoi qu'il m'en coûte, +j'ai encore assez de force et de vertu pour ne pas regretter d'être +resté sur la brèche.» Le ministre ajoutait, le 31 mars, dans une +lettre adressée au même correspondant: «Je crois toujours que j'irai +jusqu'au bout, tantôt laissant aller les petites choses, tantôt +livrant bataille sur les grandes[447].» + +[Note 446: Veut-on un spécimen des déclamations de la presse de gauche +sur ce sujet? Le _Siècle_ disait du ministère, le 26 février 1845: +«C'est un gladiateur épuisé qui perd du sang à chaque pas, et dont la +main défaillante, cherchant à maintenir l'appareil qui couvre la plaie +sans la guérir, ajuste les plis de son manteau, souillé dans l'arène. +Il demande en vain la vie ou la mort; son imperceptible et +inconcevable majorité, qu'il salue tristement, le condamne à une lente +agonie.»] + +[Note 447: _Documents inédits._] + +Quant à M. Molé, il n'avait retiré de sa campagne ni réel profit, car +le ministère était toujours debout, ni grand honneur, car ses anciens +amis eux-mêmes étaient étonnés, attristés, scandalisés presque, de le +voir engagé dans une opposition si acharnée et si personnelle, avec +des alliances si suspectes. «Les conservateurs, écrivait un témoin, +sont maintenant presque aussi irrités contre lui qu'ils l'étaient +contre M. Guizot du temps de la coalition[448].» Le Roi ne cachait pas +son mécontentement[449]. La bonne impression que les cabinets +européens avaient gardée du ministère du 15 avril en était altérée, et +M. de Metternich entre autres s'exprimait très sévèrement[450]. +Ajoutons que la façon dont M. Molé s'était mis en avant et avait fait +de la lutte politique du moment une sorte de duel entre lui et le +ministre des affaires étrangères, avait pour curieuse conséquence, +sinon de rapprocher M. Guizot de M. Thiers, du moins de détendre un +peu leurs rapports personnels. Peu après la discussion des fonds +secrets à la Chambre des pairs, M. Thiers, se trouvant en visite chez +madame de Lieven, qui avait désiré l'entretenir sur un passage de son +histoire, remarqua qu'après son entrée, la princesse donnait ordre de +tenir la porte fermée pour tout le monde. Il réclama aussitôt et +déclara avec insistance n'avoir aucune objection à rencontrer M. +Guizot. Juste à ce moment, le ministre arriva. À la vue de M. Thiers, +il fut d'abord stupéfait. Madame de Lieven se mit à rire. M. Thiers, +puis M. Guizot en firent autant. L'hilarité finie, la princesse +expliqua la cause de la visite, et la conversation porta, pendant +quelque temps, sur l'_Histoire du Consulat_. Après une pause, la +maîtresse de la maison s'adressa à M. Thiers: «J'avais, lui dit-elle, +un message à vous faire de la part de M. Guizot: c'était de vous faire +observer qu'il s'est mieux comporté avec vous que vous ne l'avez fait +avec lui. Vous lui aviez jeté Molé dans les jambes, et lui vous a +débarrassé de Molé. Maintenant, il n'y a plus que deux possibilités +politiques: vous et lui.»--«C'est vrai, confirma M. Guizot, je l'avais +chargée de vous dire cela.» M. Thiers répondit sur le même ton, et +alors s'engagea, entre les deux adversaires, sur toutes les questions +politiques, une conversation fort intéressante pour celle qui en était +l'unique témoin, conversation pleine de liberté, de franchise et de +bonne grâce; les interlocuteurs s'accordèrent sur tous les points, +sauf sur celui de la paix et de la guerre, M. Guizot maintenant que la +paix pouvait être conservée, M. Thiers insistant sur ce qu'un jour ou +l'autre elle serait nécessairement rompue. On se quitta en termes fort +courtois[451]. + +[Note 448: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +[Note 449: _Ibid._] + +[Note 450: Lettre au comte Apponyi, du 15 mars 1845. (_Mémoires de M. +de Metternich_, t. VII, p. 91, 92.)] + +[Note 451: Cet épisode est raconté par M. Greville, qui en tenait le +récit de la princesse de Lieven elle-même. (_The Greville Memoirs, +second part_, vol. II, p. 278 et p. 287, 288.)] + +La vie si rude que M. Guizot menait depuis plus de quatre ans, sans +un moment de répit, épuisait ses forces. Déjà, l'été précédent, il +avait souffert de crises hépathiques assez violentes. Le voyage à +Windsor lui avait été une distraction salutaire. «C'est un bon cordial +que le succès», écrivait-il à ce propos, le 21 octobre 1844. Mais, +vers la fin d'avril 1845, à la suite des fatigues de la session, sous +le coup d'irritations et d'anxiétés que son sang-froid apparent ne +l'avait pas empêché de ressentir, la maladie revint si forte, qu'il +fut, cette fois, obligé de prendre un congé et de se retirer au +Val-Richer. L'intérim de son ministère fut confié à M. Duchâtel. +Beaucoup se flattaient que M. Guizot était définitivement hors de +combat, ou qu'en tout cas on allait s'habituer à marcher sans lui. Ce +dernier sentiment n'était pas étranger à certains conservateurs et +même peut-être à tel ou tel membre du cabinet qui s'imaginait grandir +personnellement par la disparition d'un collègue si éclatant et si +absorbant. L'épreuve, au contraire, se trouva tourner à la confusion +de ceux qui croyaient pouvoir se passer facilement de M. Guizot. +Celui-ci n'était pas éloigné depuis quelques jours que M. de +Viel-Castel notait, le 1er mai, sur son journal intime: «Les dernières +séances de la Chambre des députés ont déjà suffi pour démontrer tout +ce que le ministère perd de force et de dignité par le fait de +l'absence de M. Guizot. Les journaux de l'opposition en triomphent. +Ils accablent M. Duchâtel de sarcasmes méprisants, et, pour rabaisser +plus complètement les ministres restants, ils ne craignent pas +d'exalter déjà celui qui s'est retiré momentanément. Le +_Constitutionnel_ dit qu'on va voir ce que c'est qu'une plate +politique platement défendue. Le _National_ prétend que M. Duchâtel +reproduit les idées de M. Guizot, comme Scarron reproduit Virgile. Le +_Courrier_, ce mortel ennemi de M. Guizot, dit qu'il n'a jamais paru +plus grand que depuis qu'on voit à l'oeuvre ceux qui essayent de +prendre sa place[452].» Le jeune prince Albert de Broglie écrivait au +duc son père, alors en mission à Londres: «La Chambre est fort +désorganisée en ce moment. L'amiral de Mackau (ministre de la marine) +a été très malheureux hier dans une réponse à M. Barrot... Le vaisseau +du ministère a l'air tout désemparé; mais les batteries de +l'opposition ne sont pas bien servies non plus.» Il ajoutait dans une +autre lettre, peu de temps après: «Vous voyez la situation trop en +noir. M. Guizot se remet très rapidement. Cette retraite, d'où il +conduit tout, comme le dieu dans les nuages, et qui fait sentir son +absence à la Chambre, le grandit plutôt dans l'opinion.» Quand donc, +après environ cinq semaines de congé, dans les premiers jours de juin, +le ministre des affaires étrangères revint à son poste, son prestige +parut en quelque sorte renouvelé et rajeuni. Au dehors, d'ailleurs, +des événements heureux lui venaient au secours, apportant enfin la +justification de l'entente cordiale et en faisant recueillir les +profits. Par un juste retour, cette politique étrangère, dont les +accidents avaient tant de fois ébranlé la situation du ministre, +servait maintenant à la raffermir. Nous ne faisons pas seulement +allusion à ce qui se passait en Espagne et en Grèce, où, comme nous le +verrons plus tard, notre influence se trouvait, depuis quelque temps, +avoir repris le dessus et où le pouvoir était passé aux chefs des +«partis français[453]». Mais à ce moment précis, notre diplomatie +remportait à Londres un succès plus remarquable et plus décisif +encore; elle résolvait, d'une façon pleinement satisfaisante, ce +problème du droit de visite, dont l'opposition avait tant de fois +annoncé que M. Guizot ne pourrait jamais se tirer. + +[Note 452: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] + +[Note 453: Je remets à plus tard l'exposé de ces affaires d'Espagne et +de Grèce, afin de ne pas le morceler.] + + +IV + +On se rappelle les faits qui avaient donné naissance à la question du +droit de visite: le soulèvement inattendu d'opinion provoqué par la +signature de la convention du 20 décembre 1841; le ministère surpris, +reculant peu à peu devant ce soulèvement, ajournant d'abord la +ratification de la convention, puis y renonçant définitivement et +faisant agréer ce refus à l'Angleterre et aux autres puissances; +l'opposition non désarmée, mais, au contraire, encouragée par cette +satisfaction, et, dans la session de 1843, une nouvelle poussée +dirigée, non plus contre le traité de 1841, qui avait disparu, mais +contre ceux de 1831 et de 1833, c'est-à-dire contre le principe même +du droit de visite tel qu'il était appliqué depuis plus de dix ans; le +gouvernement essayant d'abord de résister, déclarant toute revision +des anciens traités dangereuse à demander, impossible à obtenir, +ensuite contraint de céder et acceptant le mandat de poursuivre cette +revision, sous la condition toutefois, expressément stipulée par lui +devant la Chambre, qu'il choisirait son heure et attendrait pour +ouvrir les négociations qu'elles fussent sans péril et eussent chance +de réussir. Cette position prise ou subie, M. Guizot avait usé du +droit qu'il s'était réservé, d'attendre; il s'était gardé de faire à +l'Angleterre des propositions prématurées, mais, en même temps, +n'avait pas perdu de vue l'oeuvre à accomplir, ne manquant pas une +occasion d'en appeler au bon sens et à la bonne foi de lord Aberdeen, +de lui faire comprendre la force des préventions éveillées en France +et la nécessité d'en tenir compte. Tel avait été notamment l'esprit +des conversations que, lors de la visite de la Reine à Eu, il avait +eues avec le chef du _Foreign Office_; il l'avait amené, non sans +doute à accepter telle ou telle solution, mais à reconnaître plus ou +moins explicitement qu'il fallait en chercher une[454]. + +[Note 454: Voir plus haut, ch. I, § V à VIII, et ch. II, § I, IV, VI +et IX.] + +Le terrain ainsi préparé, M. Guizot se hasarda à y faire un pas de +plus; le 6 décembre 1843, il invita son ambassadeur à Londres à +reprendre avec le ministre anglais la conversation commencée à Eu, et +à lui faire savoir notre désir de ne pas tarder davantage à ouvrir +les négociations sur la revision des traités de 1831 et de 1833[455]. +Lord Aberdeen, s'inspirant de l'entente cordiale qui venait d'être +inaugurée, répondit: «Vous pouvez écrire à M. Guizot que, plein de +confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la +suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui viendra +de lui avec beaucoup de... _prévenance_, et que je l'examinerai avec +la plus grande attention... Mais prenez bien garde de rien ajouter qui +implique une adhésion de ma part à telle ou telle mesure; il s'est +agi, à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer une négociation, non +d'en préjuger l'issue. Je comprends la situation de votre ministère +devant ses Chambres; il doit aussi comprendre la mienne.» Le +secrétaire d'État avait en effet à compter non seulement avec +l'opposition, mais avec ses propres collègues. Le premier mouvement de +sir Robert Peel avait été de refuser tous pourparlers sur ce sujet. +«M. Guizot, disait-il avec humeur, pose des principes très justes, +pour en faire ensuite une application partiale; il parle de +l'amour-propre et de la susceptibilité des assemblées; il sait bien +que l'Angleterre aussi n'est pas un pouvoir absolu, et que son +gouvernement ne peut pas ne pas tenir compte de la fierté et des +passions nationales. Jamais la Chambre des communes ne consentira à +faire des concessions aux exigences de la Chambre des députés.» Lord +Aberdeen parvint cependant à l'amadouer; il lui fit comprendre +l'impossibilité de repousser _à priori_ des propositions qui n'étaient +pas connues, et obtint qu'on ne se refuserait pas à la négociation. + +[Note 455: Pour le récit des négociations qui vont suivre, je me suis +principalement servi des documents cités par M. Guizot au tome VI de +ses _Mémoires_, p. 198 et suiv.] + +M. Guizot, fidèle à sa tactique expectante, ne se hâta pas de faire +des propositions. «Nous ne sommes pas autrement pressés de pousser +l'affaire, écrivait M. Désages à M. de Jarnac, le 29 janvier 1844. Il +vaut mieux attendre, je crois, pour le cabinet anglais et pour nous, +que le premier feu des parlements respectifs soit épuisé sur la +question des ouvertures générales, et que les préoccupations +parlementaires se dirigent vers d'autres voies[456].» Les difficultés +qui éclatèrent bientôt après sur les affaires de Taïti et du Maroc +furent une raison de plus de retarder l'ouverture de la négociation. +En attendant, notre gouvernement s'occupait de former son dossier; il +faisait faire une enquête par la marine sur les moyens nouveaux qui +pourraient être proposés pour la répression de la traite. À l'automne +de 1844, après l'arrangement de l'incident Pritchard et le traité de +Tanger, les circonstances parurent plus favorables. M. Guizot profita +donc de son voyage à Windsor, au mois d'octobre, pour causer du droit +de visite, non seulement avec lord Aberdeen, mais aussi, sur le +conseil de ce dernier, avec les autres ministres et même avec les +chefs de l'opposition. «Il se peut, leur disait-il, qu'en soi le droit +de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le moyen le plus +efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace, il faut +qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France, Chambres +et pays, il n'est plus praticable, car, s'il est sérieusement +pratiqué, il suscitera infailliblement des incidents qui amèneront la +rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question +particulière notre politique générale? Nous croyons, nous, qu'il y a, +pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens que le droit +de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle, seront plus +efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les examiner +avec nous et de les adopter, si, après examen, ils paraissent plus +efficaces que le droit de visite, qui aujourd'hui ne peut plus +l'être?» Habilement développées, ces considérations avaient une +autorité particulière dans la bouche du ministre qui avait commencé +par risquer sa popularité pour défendre le droit de visite en France. +Aussi firent-elles généralement une sérieuse impression, et M. Guizot +quitta Windsor, convaincu que le moment était enfin venu d'engager +officiellement la négociation préparée avec une si habile patience. + +[Note 456: _Documents inédits._] + +Le 26 décembre 1844, notre ministre adressa à M. de Sainte-Aulaire +une dépêche qui devait être communiquée au cabinet de Londres; +toujours préoccupé d'amener l'autre partie à la négociation sans lui +faire voir trop tôt quelle en devait être l'issue, il n'entrait pas +dans le détail des moyens de répression à substituer au droit de +visite réciproque; il indiquait seulement, en termes généraux, le but +à atteindre, et proposait que les deux gouvernements nommassent des +commissaires qui se réuniraient à Londres pour rechercher les moyens. +Lord Aberdeen, toujours notre auxiliaire, fit agréer la proposition à +ses collègues. Le résultat dépendait pour beaucoup de la désignation +des commissaires. M. Guizot eut une idée fort heureuse, il s'adressa +au duc de Broglie, et obtint de lui qu'il acceptât cette mission. La +haute considération du personnage, la notoriété de ses convictions +abolitionnistes lui assuraient un crédit particulier auprès du +gouvernement et du public anglais; lord Aberdeen, sir Robert Peel, la +Reine, le prince Albert témoignèrent aussitôt leur satisfaction d'un +tel choix et l'espoir qu'ils en concevaient[457]. De son côté, le +gouvernement britannique nomma pour son commissaire le docteur +Lushington, membre du conseil privé et juge de la Haute Cour +d'amirauté, fort estimé pour sa science et son caractère, à la fois +whig et abolitionniste ardent, et dont l'opinion devait avoir, par +suite, une importance particulière aux yeux des adversaires de la +traite. + +[Note 457: M. de Sainte-Aulaire écrivait de Londres à M. de Barante, +le 14 février 1845: «Nous attendons Broglie. L'accueil qui a été fait +ici à son nom est une des plus flatteuses récompenses que puisse +recevoir un homme public.» (Documents inédits.)] + +Au moment même où ces désignations préliminaires s'accomplissaient +heureusement dans le huis clos des chancelleries, la session +parlementaire de 1845 s'ouvrait à Paris et à Londres. Les oppositions, +ayant eu vent qu'il se préparait quelque chose, portèrent la question +du droit de visite aux deux tribunes. En France, les ennemis de M. +Guizot partaient toujours de cette idée qu'il ne se tirerait pas de la +négociation où on l'avait forcé à s'engager. À la Chambre des pairs, +M. Molé se complut à montrer le ministre acculé dans une impasse, +aussi incapable de faire céder l'Angleterre que de faire reculer la +Chambre des députés; il se refusa à prendre au sérieux l'expédient des +commissaires, déclara ne rien attendre de leur intervention, et +invoqua «son habitude des affaires», pour prédire leur insuccès. À la +Chambre des députés, M. Thiers le prit sur le même ton, et affecta de +ne voir dans ce qui se faisait qu'une apparence destinée à amuser le +public. «Quand on est embarrassé, disait-il ironiquement, on choisit +des commissaires.» La meilleure défense pour M. Guizot eût été de +révéler l'état exact de la négociation. Mais il eût risqué ainsi d'en +compromettre le résultat; dès le premier jour, lord Aberdeen, +préoccupé des susceptibilités anglaises, l'avait averti d'être très +réservé dans ses explications devant les Chambres. Plus soucieux donc +d'assurer son succès final que de se procurer sur le moment un +avantage de tribune, il se borna à répondre par quelques généralités +et à affirmer qu'un «grand pas» avait été fait en «décidant le +gouvernement anglais à chercher, de concert avec nous, de nouveaux +moyens de réprimer la traite». «On dit, ajouta-t-il, que nous +poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et +que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque et +fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont +entreprise en commun, réussiront, en tout cas, à l'accomplir.» Pendant +ce temps, au Parlement anglais, lord Palmerston cherchait, sans +beaucoup de succès, il est vrai, à ameuter les esprits contre toute +idée de toucher aux traités de 1831 et de 1833, déclarant que ce +serait sacrifier l'honneur britannique à M. Guizot. «Instituer une +commission, disait-il, en vue d'examiner si le droit de visite est +essentiel pour la suppression de la traite, est juste aussi +raisonnable que si l'on instituait une commission pour rechercher si +deux et deux font quatre ou s'ils font quelque chose autre.» + +Arrivé en Angleterre le 15 mars 1845, le duc de Broglie y fut très +bien accueilli par la cour, les ministres, et même par plusieurs des +principaux whigs, depuis longtemps ses amis[458]. Cette faveur +personnelle pouvait l'aider à surmonter les obstacles; mais elle ne +les supprimait pas. Dans la première audience qu'elle avait donnée à +notre commissaire, la Reine lui avait dit, en faisant allusion à +l'affaire qu'il venait traiter: «Ce sera bien difficile.» Lord +Aberdeen se montra, dès le début, plein de bonne volonté, «plutôt +notre complice que notre adversaire», écrivait le duc de Broglie à M. +Guizot. Mais il était visible que le secrétaire d'État, suspect d'être +trop favorable à la France, ne se croyait pas en mesure, soit +vis-à-vis de l'opposition, soit même vis-à-vis des autres membres du +cabinet, de prendre seul la responsabilité d'une solution. Était-il +pressé par nous, il se retranchait derrière le docteur Lushington. «Je +m'en remets à lui, disait-il, du soin de chercher les expédients, et +j'accepterai tout de lui avec confiance.» C'était donc le docteur +qu'il fallait convaincre. Tant qu'il ne le serait pas, les plus +conciliants n'oseraient pas se dire de notre avis. Lui gagné, les plus +revêches seraient sinon convertis, du moins désarmés. Le duc de +Broglie le comprit, et manoeuvra en conséquence, avec une adresse +souple qu'on ne lui connaissait pas. Il avait affaire, en la personne +du commissaire anglais, à un esprit droit, probe, sensible aux bonnes +raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre sens +et de son succès personnel. Il ne négligea rien pour ménager ses +préventions, gagner sa confiance et aussi flatter son amour-propre, +car l'honnête docteur n'était pas invulnérable sur ce dernier point. +Ce ne devait pas être sans succès, et le duc pourra bientôt écrire à +M. Guizot: «Le docteur et moi vivons comme deux frères; comme on +l'invite partout à dîner avec moi, il se trouve tout à coup être du +grand monde et fêté dans des salons où il n'avait pas eu jusqu'ici un +accès habituel.» + +[Note 458: J'ai eu sous les yeux tous les papiers relatifs à cette +mission du duc de Broglie, dépêches officielles et correspondance +confidentielle. C'est sur ces documents, dont du reste M. Guizot avait +déjà cité plusieurs extraits dans ses _Mémoires_, que j'ai rédigé le +récit qui va suivre.] + +La première semaine fut employée à entendre les dépositions de +plusieurs officiers de marine anglais et français sur la traite et sur +les moyens de la réprimer autrement que par le droit de visite. Après +cette enquête, vint le moment vraiment critique, celui où les deux +commissaires se communiquèrent leurs vues. Ces vues parurent d'abord +assez divergentes. Le système proposé par le duc de Broglie consistait +à supprimer définitivement tout droit de visite et à y substituer +l'envoi, sur la côte occidentale d'Afrique, de deux escadres française +et anglaise, composées d'un nombre déterminé de croiseurs et +manoeuvrant de concert; de plus, des traités devaient être conclus +avec les chefs indigènes, afin de pouvoir au besoin agir sur terre. Le +docteur Lushington acceptait l'idée des deux escadres; seulement, il y +mettait une double condition: 1º au lieu d'abolir les conventions de +1831 et de 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq ans, pour +permettre l'essai du nouveau système; au terme du délai, ces +conventions devaient rentrer en vigueur _ipso facto_, si elles +n'étaient pas expressément abrogées du consentement des deux +gouvernements; 2º il établissait formellement le droit de vérifier la +nationalité des bâtiments soupçonnés d'arborer un pavillon qui n'était +pas le leur, droit réclamé depuis longtemps par l'Angleterre, mais +contesté par d'autres puissances, notamment par les États-Unis. Notre +gouvernement jugea ces deux conditions inacceptables. Sur le premier +point, il avait le sentiment que nos Chambres ne seraient satisfaites +que par une abolition définitive du droit de visite. Sur le second +point, sans prétendre poser en principe qu'un négrier ou un pirate +pouvait échapper à toute surveillance en arborant un drapeau autre que +le sien, il ne voulait pas reconnaître expressément à des navires de +guerre étrangers le droit d'arrêter et de visiter, en temps de paix, +nos bâtiments de commerce, sous prétexte de vérifier leur nationalité; +il se rendait compte que ce genre de visite ne paraîtrait pas moins +insupportable que l'autre à l'opinion française, et ne donnerait pas +lieu, dans l'exécution, à de moindres difficultés. Un mois entier +s'écoula en conférences sur ces deux questions, entre le duc de +Broglie d'une part, le docteur Lushington et lord Aberdeen d'autre +part. Inutile de raconter les péripéties diverses par lesquelles on +passa. Il semblait, à certains moments, que la préoccupation où était +forcément chaque partie des préventions de l'esprit public dans son +pays, rendrait l'accord impossible. Mais la bonne foi et la bonne +volonté apportées par les négociateurs finirent par triompher de +toutes les difficultés. On aboutit à une transaction qui était en +réalité tout à notre avantage. Le traité, qui fut signé, le 29 mai +1845, par les plénipotentiaires, organisait d'abord le système des +deux escadres de croiseurs et prévoyait les traités à conclure avec +les chefs indigènes, conformément aux propositions de notre +commissaire; sur les conventions de 1831 et de 1833, il stipulait +qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à la durée +du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient, non pas +remises en vigueur si elles n'étaient abrogées d'un commun accord, +mais, au contraire, considérées comme définitivement abrogées si elles +n'étaient pas, d'un commun accord, remises en vigueur; quant au droit +de vérification de la nationalité des bâtiments, aucune maxime +générale et absolue n'était établie; on s'en référait aux instructions +«fondées sur les principes du droit des gens et sur la pratique +constante des nations maritimes», qui seraient adressées aux +commandants des escadres et dont le texte serait annexé au nouveau +traité. + +«La convention est excellente, écrivit aussitôt M. Guizot au duc de +Broglie. On n'est jamais mieux arrivé à son but et de plus loin.» Et +il ajoutait avec une légitime fierté: «À coup sûr, sans lord Aberdeen, +vous et moi, si l'un des trois avait manqué, rien ne se serait fait.» +Il avait raison. Peu d'oeuvres diplomatiques ont été plus sagement +conduites, plus heureuses pour le pays et plus honorables pour ceux +qui y ont pris part. Est-ce à dire que le système imaginé fût +parfaitement efficace contre la traite? À l'épreuve, il ne devait pas +donner grand résultat, d'autant que les stipulations dont on attendait +le plus d'effet, celles qui prévoyaient les traités à faire avec les +chefs indigènes pour atteindre sur terre le commerce des esclaves, +n'ont pu être sérieusement appliquées, par suite du mauvais vouloir du +commandant de la station anglaise. Mais, à vrai dire, ce n'était pas +là le côté principal du problème. Ce qu'on avait voulu résoudre, +c'était moins une question africaine qu'une question européenne. Il +s'agissait avant tout d'écarter la grosse difficulté qui, depuis +plusieurs années, pesait si lourdement sur les rapports de la France +et de l'Angleterre, embarrassait notre politique générale, et pouvait +même un jour mettre la paix en péril. À ce point de vue du moins, le +succès était complet, et la difficulté se trouvait supprimée. + + +V + +Le traité du 29 mai fut connu à Paris dans les premiers jours de juin +1845, au moment même où M. Guizot, relevant de maladie, faisait sa +rentrée dans les Chambres. L'effet parlementaire fut considérable, +d'autant plus considérable que l'opposition avait proclamé à l'avance +ce succès impossible. Tout ce qu'elle avait dit à ce sujet se +retournait maintenant contre elle et faisait davantage ressortir +l'heureuse habileté du cabinet. À gauche et au centre gauche, où, +depuis le commencement de la session, on avait eu le verbe si haut, on +portait maintenant la tête basse et l'on ne savait plus que dire. +Lorsqu'il fallut nommer, dans les bureaux, la commission chargée +d'examiner les crédits demandés pour l'exécution du traité, aucune +contradiction sérieuse n'osa se produire, et les ministériels +l'emportèrent à de grandes majorités. Même embarras et même silence +lors du débat en séance, le 27 juin; le projet fut voté par 243 voix +contre une; les adversaires de parti pris avaient été réduits à +s'abstenir. «Je suis content, écrivait peu après M. Guizot. La session +de nos Chambres finit bien; mes amis sont confiants, mes adversaires +sont découragés[459].» Et M. de Barante confirmait ainsi ce jugement: +«Jamais session ne s'est terminée dans des circonstances plus +heureuses pour un ministère, plus défavorables à l'opposition[460].» + +[Note 459: Lettre du 22 juillet 1845. (_Lettres de M. Guizot à sa +famille et à ses amis_, p. 230.)] + +[Note 460: Lettre du 1er août 1845. (_Documents inédits._)] + +Il fallait s'attendre que le traité ne fît pas une moindre impression +à Londres; seulement cette impression serait-elle aussi favorable au +cabinet anglais qu'elle l'avait été au cabinet français? Ne pouvait-on +pas craindre que les concessions faites à la France ne fournissent aux +adversaires de lord Aberdeen des armes pour attaquer sa politique de +loyale conciliation? En effet, dès le 2 juin, à la première nouvelle +du traité, le _Morning Chronicle_ disait: «M. Guizot ne pouvait +remporter un plus grand triomphe, et quelque amertume que nous inspire +la pusillanimité avec laquelle les ministres anglais se sont laissé +duper, nous sommes forcés de complimenter les Français sur l'habileté +avec laquelle ils ont satisfait les désirs de leurs partis extrêmes.» +Peu de semaines après, le 8 juillet, lord Palmerston soulevait la +question à la Chambre des communes; il constatait avec douleur qu'il +ne restait plus rien du droit de visite, et déplorait la timidité avec +laquelle le gouvernement s'était soumis aux exigences du cabinet de +Paris. Ces attaques cependant n'eurent pas grand écho dans le public +et même parmi les whigs. Le temps, dont M. Guizot s'était fait +habilement un auxiliaire, avait amorti les préventions de l'opinion +anglaise; on y sentait la nécessité d'une solution, dans l'intérêt +même de la répression de la traite, et, quant au choix de cette +solution, on s'en rapportait volontiers à un abolitionniste aussi +notoire que le docteur Lushington. Aussi sir Robert Peel eut-il +facilement raison des critiques de lord Palmerston. Il renvoya à ce +dernier et à sa politique de 1840 la responsabilité du soulèvement qui +s'était produit en France contre le droit de visite, et s'attacha à +démontrer l'efficacité de la nouvelle convention, s'abritant du reste, +sur ce point, derrière les commissaires dont il fit un magnifique +éloge. Il n'y eut pas de vote. Lord Palmerston, reconnaissant +lui-même que le ministère était assuré d'une forte majorité, avait +renoncé à proposer aucune résolution. + +La politique de l'entente cordiale qui triomphait ainsi à Paris et à +Londres allait trouver une confirmation nouvelle dans une démarche +personnelle de la reine Victoria. Louis-Philippe, enchanté de ses deux +premières entrevues avec la Reine, en 1843 à Eu, en 1844 à Windsor, +eût vivement désiré qu'une telle rencontre se renouvelât tous les ans, +tantôt d'un côté du canal, tantôt de l'autre[461]. Il n'avait pas +semblé d'abord que ce désir eût chance d'être réalisé en 1845. La +Reine avait résolu d'employer le mois d'août à faire une sorte de +pèlerinage de famille en Saxe, dans le pays de son cher Albert; sur la +route, elle devait rendre au roi de Prusse la visite que celui-ci lui +avait faite à Londres, en janvier 1842. À ces déplacements, on ne +jugeait pas possible d'ajouter un voyage en France qui eût d'ailleurs +témoigné trop clairement la volonté d'ôter toute portée politique aux +politesses faites en Allemagne. Louis-Philippe avait été informé de +cette impossibilité et s'y était résigné, non sans regret. «Je vois +bien, écrivait-il à la reine des Belges, le 12 mai, que, pour cette +année, _we are completely out of the question_[462].» La reine +Victoria se mit en route le 8 août. Après être passée par la Belgique, +et avoir accepté, à Brühl, près de Cologne, l'hospitalité de +Frédéric-Guillaume, qui profita de la circonstance pour évoquer dans +un toast le souvenir de Waterloo[463], elle séjourna quelques +semaines en Saxe, se prenant d'une vive affection pour cette «chère +petite Allemagne[464]» sur laquelle rejaillissait quelque chose de sa +tendresse conjugale. Durant ce temps, l'adroite insistance de la reine +des Belges qui avait accompagné, pendant plusieurs jours, la royale +voyageuse, et aussi le désir de plaire à la France, d'y +contre-balancer l'effet que pouvaient y produire des incidents tels +que le toast à Waterloo, déterminèrent la reine Victoria à modifier +ses projets et à terminer sa tournée par une courte visite au château +d'Eu. Elle y arriva en effet le 8 septembre. Suivant son désir, la +réception garda un caractère absolument intime[465]. Tout s'y passa à +merveille. La Reine fut charmée. Louis-Philippe était radieux. Après +vingt-quatre heures, les deux familles royales se séparèrent plus +attachées que jamais l'une à l'autre. Cette visite, à laquelle on ne +s'attendait pas en Europe, y fut fort remarquée. Au delà du Rhin, on +en ressentit une vive mortification dont la trace se trouve dans la +correspondance de M. de Metternich[466]. En France, au contraire, la +satisfaction fut générale. Venant au lendemain d'un succès de notre +diplomatie, cette démarche ne pouvait avoir, même pour les esprits les +moins bien disposés, qu'une interprétation flatteuse à l'amour-propre +national. + +[Note 461: Le Roi s'en était souvent expliqué avec le roi et la reine +des Belges, qui étaient ses intermédiaires habituels avec la cour +d'Angleterre. Il écrivait notamment à la reine des Belges, le 12 mai +1845: «Ce que je désire, c'est que tout s'arrange de manière que nous +puissions nous donner des _cals_ réciproques, _on both sides of the +channel_.» (_Revue rétrospective._)--Lord Palmerston écrivait à son +frère, le 16 mars de la même année: «Louis-Philippe désire que la +Reine vienne le voir à Paris, l'été prochain, et offre de lui rendre +sa visite l'année d'après. Il dit que, dans l'état présent des +relations entre les deux pays, les souverains devraient se rencontrer +tous les ans.» (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 151.)] + +[Note 462: _Revue rétrospective._] + +[Note 463: Voici ce toast, qui ne manquait pas d'une certaine +éloquence: «Messieurs, remplissez vos verres! Il y a un mot d'une +inexprimable douceur pour les coeurs britanniques et allemands. Il y a +trente ans, on l'entendit proférer sur les hauteurs de Waterloo par +des voix anglaises et allemandes, après des jours de combat terribles, +pour marquer le glorieux triomphe de nos frères d'armes. Aujourd'hui, +il résonne sur les rives de notre Rhin bien-aimé, au milieu des +bénédictions de la paix qui est le fruit sacré du grand combat: ce +mot, c'est «_Victoria!_» Messieurs, buvez à la santé de S. M. la reine +Victoria et à celle de son auguste consort.»] + +[Note 464: Journal de la Reine, cité par sir Théodore MARTIN. (_The +Life of the Prince Consort._)] + +[Note 465: Ce fut au cours de cette visite que furent échangées, au +sujet du mariage du duc de Montpensier avec l'infante, soeur de la +reine d'Espagne, des explications importantes sur lesquelles j'aurai à +revenir quand je raconterai les négociations relatives aux mariages +espagnols.] + +[Note 466: «Le voyage de la reine d'Angleterre en Allemagne, écrivait +M. de Metternich au comte Apponyi, n'a point eu de succès. Des +circonstances peu dignes d'égards dans d'autres temps que les nôtres +ont contribué à ce fait. Ce qui a fini par effacer les bonnes +impressions,--car, parmi de regrettables, il y en a eu aussi de +bonnes,--c'est la visite à Eu. Cette visite, qui de tout temps avait +été méditée par le roi Louis-Philippe, a été habilement amenée par +l'intermédiaire de la reine des Belges... Sous l'influence de la +famille de Cobourg, les raisons contraires au projet du roi des +Français ont été étouffées..... La visite à Eu n'a été qu'une scène de +la pièce qui se joue et dans laquelle tout le monde, auteur, acteurs +et spectateurs, est mystifié ou mystificateur.» (_Mémoires de M. de +Metternich_, t. VII, p. 102.)--M. de Metternich s'était rencontré avec +la reine Victoria au château de Stolzenfels, sur le Rhin. «J'ai trouvé +le prince, écrit la Reine dans son Journal, notablement plus âgé que +je ne m'y attendais, _dogmatisant beaucoup_, parlant lentement, mais +du reste très aimable.»] + +Tous ces événements profitaient au cabinet, dont ils justifiaient la +politique. Sa situation, naguère ébranlée, était maintenant tout à +fait raffermie. Aucune menace à l'intérieur, aucune difficulté +pressante au dehors. Depuis longtemps, M. Guizot n'avait pas connu +semblable tranquillité et sécurité. Après la vie si rude qu'il venait +de mener, après tant de contretemps accumulés, de luttes continues, de +fatigues sans répit, d'angoisses sans cesse renouvelées, le ministre, +qui, aussitôt la session finie, était parti pour sa chère résidence du +Val-Richer, jouissait de ce repos dans le succès. Parfois, cependant, +il consentait à sortir de sa retraite. Ainsi avait-il eu, peu avant la +visite de la reine d'Angleterre, l'occasion de prononcer, à un banquet +offert par ses électeurs normands, un discours qui, dans le silence +relatif des vacances parlementaires, eut un grand retentissement. Ce +qui distinguait ce discours, c'était l'accent particulier de sérénité +victorieuse avec lequel l'orateur parlait des luttes qu'il venait de +soutenir: «Ces luttes si vives, disait-il, quelquefois si rudes, je ne +m'en suis jamais plaint, je ne m'en plaindrai jamais. C'est la +condition de la vie publique dans un pays libre. Des hommes que le +monde honore et à côté desquels je tiendrais à grand honneur que mon +nom fût un jour placé, ont été tout aussi attaqués, tout aussi +injuriés, tout aussi calomniés que moi. Ils n'en ont pas moins +continué à servir leur pays; ils n'en sont pas moins restés entourés +de son regret... Le dirai-je, messieurs? je trouve qu'on est envers +l'opposition, envers les journaux, à la fois trop exigeant et trop +timide. On leur demande une impartialité, une modération, une justice +que ne comportent guère nos situations réciproques et la nature de +notre gouvernement. Ils ont leurs passions, nous avons les nôtres. +Acceptons, tolérons notre liberté mutuelle, au lieu de nous en +plaindre... C'est là une part du mouvement, de l'activité de la vie +politique, et il en résulte, à tout prendre, beaucoup plus de bien que +de mal. Mais, en même temps que j'accepte franchement et sans me +plaindre la liberté de la presse politique, ses écarts, ses +injustices, ses rigueurs, je regarde comme une nécessité et comme un +devoir de conserver avec elle la plus complète indépendance, de ne me +laisser conduire ni par ses avis, ni par le besoin de ses éloges, ni +par la crainte de ses attaques. Je m'applique, en toute occasion, à ne +tenir compte que des choses mêmes, des vrais intérêts de mon pays... +Permettez-moi, messieurs, de vous engager à en faire autant. Vous, mes +amis politiques, lisez les journaux, sans vous irriter ni vous +plaindre de leur rudesse, de leur violence; mais gardez avec eux la +pleine indépendance de votre pensée; jugez les hommes politiques non +d'après ce que ces journaux en disent, mais d'après la connaissance +personnelle que vous en avez.» Pour «faire un essai de cette méthode», +M. Guizot invitait ses auditeurs à considérer ce qu'il appelait «les +résultats généraux, acquis, évidents» de la politique conservatrice. +Il montrait, au dedans, «le régime constitutionnel se déployant tous +les jours librement et grandement»; au dehors, le gouvernement de la +France non seulement «parfaitement indépendant en Europe», mais +recevant partout les témoignages d'une «grande considération», et +voyant des États constitutionnels se former à son image et sous son +influence, en Belgique, en Espagne, en Grèce. «Tout cela, +s'écriait-il, s'est accompli, tout cela s'accomplit chaque jour, sans +violence, sans guerre. Nous avons réussi à consommer une révolution, à +fonder un gouvernement nouveau, au dedans par la légalité, au dehors +par la paix.» Et alors, se redressant, pour ainsi dire, en face de +cette opinion par laquelle il avait été naguère méconnu, mais à +laquelle, en ce moment, il en imposait par son succès: «Je n'hésite +pas à le dire, messieurs, et je le dis avec un orgueil juste et +permis, car c'est de notre pays lui-même et de notre gouvernement tout +entier que je parle, il y a là de quoi être satisfait et fier.» + + + + +CHAPITRE VIII + +LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. + + I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au + commencement du ministère du 29 octobre.--II. Le projet déposé en + 1841 sur la liberté d'enseignement. Les évêques, menacés dans + leurs petits séminaires, élèvent la voix. C'est la lutte qui + commence.--III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la + philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette + philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement + universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Parmi les catholiques, + certains blâment les excès de la polémique.--IV. M. Cousin et ses + disciples en face de ces attaques. Renaissance du + voltairianisme.--V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il + ne veut agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses + idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert secoue la + torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de mesure. L'armée + catholique fait bonne figure au commencement de 1844.--VI. + L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté. Diversions + tentées par les partisans du monopole. Les «Cas de conscience». + Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de M. Michelet au Collège + de France. Le livre du P. de Ravignan, _De l'existence et de + l'Institut des Jésuites_.--VII. Dispositions du gouvernement. M. + Guizot, M. Martin du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi. + Ses relations avec Mgr Affre.--VIII. Les bons rapports du + gouvernement avec le clergé sont altérés. Difficultés avec les + évêques. Mécontentement des universitaires. Attitude effacée du + ministère dans les débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M. + de Montalembert.--IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur + l'enseignement secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La + discussion. Échecs infligés aux universitaires et aux + catholiques.--X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé + par M. de Salvandy.--XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin. + Nouvelles attaques contre les Jésuites.--XII. M. Thiers s'apprête + à interpeller le ministère sur les Jésuites. Le gouvernement + embarrassé recourt à Rome. Mission de M. Rossi. La discussion de + l'interpellation. Les catholiques se préparent à la résistance. + Note du _Moniteur_ annonçant le succès de M. Rossi.--XIII. M. + Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de faire des + concessions. Équivoque et malentendu.--XIV. Effet produit en + France. Les mesures d'exécution. Tristesse des catholiques. + Était-elle fondée? Apaisement à la fin de 1845. Un discours de M. + Guizot. Les catholiques et la monarchie de Juillet. + + +I + +Tandis que dans la région plus particulièrement politique et +parlementaire se succédaient les événements divers que nous venons de +raconter, des faits graves s'étaient produits dans une autre sphère +qui, depuis 1830, a plus d'une fois déjà attiré notre attention, celle +des questions religieuses. Ces faits peuvent d'autant moins être +négligés qu'à raison même de leur importance, ils finirent par envahir +la scène politique et par devenir l'une des principales préoccupations +de l'opinion, des Chambres et du gouvernement. J'ai dit comment, après +l'explosion antichrétienne qui avait accompagné et suivi la révolution +de 1830, la paix religieuse s'était peu à peu rétablie, et comment, +malgré quelques incertitudes, quelques fausses démarches, quelques +restes de prévention, les relations de l'État avec l'Église s'étaient +rétablies sur un bon pied et tendaient chaque jour à s'améliorer[467]. +On eût pu craindre que l'avènement du ministère du 1er mars 1840 ne +marquât un arrêt dans ce progrès si honorable pour la monarchie de +Juillet. Ce ministère n'était-il pas en coquetterie avec la gauche? +L'une des thèses de la coalition dont il prétendait consommer le +triomphe, n'avait-elle pas été de reprocher à M. Molé et à la royauté +leurs faiblesses envers le clergé, et n'était-ce pas l'un des +collègues de M. Thiers, M. Cousin, qui, le 26 décembre 1838, à la +Chambre des pairs, avait dénoncé, avec une solennité tragique, la +«renaissance de la domination ecclésiastique»[468]? Cependant, du 1er +mars au 29 octobre 1840, aucun acte du cabinet ne témoigna d'une +hostilité contre le clergé[469]. Le prélat d'esprit très fin et très +modéré qui représentait la cour de Rome à Paris, Mgr Garibaldi, +écrivait alors à l'un des membres de l'épiscopat français: «Le nouveau +cabinet est assez bien disposé envers la religion. M. Thiers, en qui +se résume tout le ministère, laisse sans doute à désirer sous le +rapport pratique, tout le monde le sait, et, dans le temps où nous +vivons, la plupart des hommes publics sont dans le même cas. Mais M. +Thiers est en admiration devant la religion catholique, considérée +même philosophiquement. Il ne veut pas entendre parler du +protestantisme; il l'appelle une absurdité et une religion bâtarde, et +il ne connaît d'autre christianisme que celui qu'enseigne le +catéchisme. Il professe une grande vénération pour le pape Grégoire +XVI, par qui il a été reçu deux fois avec bienveillance et dont il +parle dans les termes les plus respectueux, disant que, dans sa vie, +il n'a rien éprouvé de pareil, rien de plus saisissant que +l'impression qu'il a reçue en paraissant devant le Pape et en +s'entretenant avec lui.» Ce n'est pas que le diplomate romain fût +pleinement rassuré par ces déclarations. «Il y a dans M. Thiers, +ajoutait-il, beaucoup de talent et une étonnante promptitude +d'intelligence; mais il y a aussi de la témérité, et son esprit est +fort mobile. Il y a de l'élévation et du bon sens; mais l'ambition +gâte tout. Il y a le catholicisme en théorie, mais je ne sais trop +quoi en pratique. Enfin, à un grand sentiment du pouvoir, il joint +beaucoup d'idées révolutionnaires.» Mgr Garibaldi passait ensuite en +revue les autres membres du cabinet, et il concluait en ces termes: +«Je n'ai donc pas d'inquiétude pour les personnes qui composent le +ministère. En les voyant souvent et en cherchant à gagner leur +confiance, on peut continuer, je crois, avec elles, le peu de bien +qu'on a fait jusqu'ici.[470]» + +[Note 467: Cf. t. I, liv. I, ch. VII; t. II, ch. VI, § III; ch. XIII; +t. III, ch. IX.] + +[Note 468: Cf. t. III, ch. IX, § VI.] + +[Note 469: Tout au plus la presse religieuse eut-elle à relever la +décision par laquelle M. Cousin avait mis les _Provinciales_ de Pascal +sur le programme du baccalauréat.] + +[Note 470: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 244 à +247.] + +Le changement de ministère qui s'opéra le 29 octobre 1840 n'était pas +de nature à détruire les espérances de l'internonce. Le principal +ministre, M. Guizot, était, entre tous les hommes d'État de cette +époque, celui qui comprenait le mieux l'importance sociale du +christianisme et en parlait avec le plus d'élévation. C'était lui qui +naguère, au nom de la société en péril, de la philosophie désorientée, +de la politique impuissante, avait jeté à la religion un appel d'une +éloquence désespérée[471]. Il semblait d'ailleurs n'avoir qu'à laisser +faire. Le mouvement de retour vers le catholicisme, qui n'avait pas +été l'une des conséquences les moins inattendues de la révolution de +Juillet, continuait, comme par sa propre impulsion, dans les âmes et +dans la société. En 1841, le succès des conférences du carême, à +Notre-Dame, encourageait le Père de Ravignan à y ajouter une retraite +pendant la semaine sainte, et, l'année suivante, il couronnait ces +exercices en instituant la grande communion des hommes. Dans ce même +temps, le premier fondateur de ces prédications, Lacordaire, menait à +fin une autre oeuvre non moins extraordinaire, la rentrée des moines +sur la terre de France[472]. Dans les premières semaines de 1841, il +put, sous le costume de Dominicain, traverser la France étonnée, mais +généralement sympathique et respectueuse, intéressée par ce que cette +hardiesse avait de vaillant, flattée de la confiance témoignée en sa +tolérance et en sa justice. Arrivé à Paris, il fit plus encore pour +prendre solennellement possession de la liberté qu'il venait de +reconquérir: violentant quelques timidités amies, il parut dans la +chaire de Notre-Dame, avec sa robe blanche et sa tête rasée, ayant +devant lui dix mille hommes, parmi lesquels tous les chefs du +gouvernement et de l'opinion; et alors, sous ce froc du moyen âge, il +prononça, par un contraste voulu, le plus moderne de ses discours, +celui sur «la vocation de la nation française». Après cela, n'était-il +pas fondé à dire, en montrant sa robe: «Je suis une liberté»? Il +venait en effet, par ce coup d'éclat, d'arracher au pays lui-même ce +que les pouvoirs publics n'eussent voulu ni osé accorder du premier +coup; il avait gagné devant l'opinion le procès, non seulement des +Dominicains, mais de tous les Ordres religieux. Les Jésuites, qui +jusqu'alors ne s'étaient établis en France que d'une façon équivoque +et en se prêtant à une sorte de dissimulation convenue, ne furent pas +les derniers à profiter de ce changement: dès l'année suivante, pour +la première fois, en annonçant les conférences du carême, on dit «le +Père de Ravignan» et non plus «l'abbé de Ravignan». Lacordaire, +invité à dîner chez le ministre des cultes, y vint en froc; l'un des +convives, ancien ministre de Charles X, M. Bourdeau, se penchant vers +son voisin, lui dit: «Quel étrange retour des choses de ce monde! Si, +quand j'étais garde des sceaux, j'avais invité un Dominicain à ma +table, le lendemain, la chancellerie eût été brûlée.» M. Isambert +ayant cherché à faire tapage, à la Chambre, de la présence de M. +Martin du Nord, ministre des cultes, au discours du nouveau moine, le +ministre put se borner à répondre en souriant: «Je suis catholique, et +il m'arrive, autant que je le puis, d'en remplir les devoirs; oui, je +l'avoue, je vais à la messe, je vais au sermon; si c'est un crime, +j'en suis coupable.» + +[Note 471: Cf. t. III, ch. IX, § VI.] + +[Note 472: Sur les débuts de cette oeuvre, voy. t. III, ch. IX, § II.] + +En même temps, les bonnes relations du gouvernement et des évêques +apparaissaient à plus d'un signe. À Paris, notamment, Mgr Affre, +appelé en 1840 à la succession de Mgr de Quélen, rétablissait +aussitôt, entre l'archevêché et les Tuileries, les rapports à peu près +interrompus depuis dix ans, et, le 1er janvier 1841, le Roi, tout +heureux de recevoir enfin les félicitations d'un archevêque de Paris, +lui répondait: «Plus la tâche de mon gouvernement est difficile, plus +il a besoin de l'appui moral et du concours de tous ceux qui veulent +le maintien de l'ordre et le règne des lois... C'est cet appui moral +et ce concours de tous les gens de bien qui donneront à mon +gouvernement la force nécessaire à l'accomplissement des devoirs qu'il +est appelé à remplir. Et je mets au premier rang de ces devoirs celui +de faire chérir la religion, de combattre l'immoralité et de montrer +au monde, quoi qu'en aient dit les détracteurs de la France, que le +respect de la religion, de la morale et de la vertu est encore parmi +nous le sentiment de l'immense majorité.» Que de chemin fait depuis ce +lendemain de 1830, où le souverain n'osait même plus prononcer le mot +de «Providence»! Mêmes bons rapports entre le gouvernement de Juillet +et le Pape. Grégoire XVI ne manquait pas une occasion de blâmer ceux +des membres du clergé français qui gardaient encore, à l'égard de la +monarchie nouvelle, une attitude hostile ou boudeuse[473]. Au +commencement de 1842, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, qui +s'était retiré à Rome depuis 1830, avait chez lui, pour quelques +semaines, un de ses parents, M. le marquis de Raigecourt. Un jour, +celui-ci trouva l'évêque très troublé, se promenant de long en large +dans son salon et agitant les bras.--«Qu'avez-vous, monseigneur?--Ah! +si vous saviez, mon ami, ce que le Pape vient de me dire!--Comment +donc?--Il m'a dit, d'un ton très sévère, que j'avais grand tort de ne +pas aller voir Louis-Philippe, et il a ajouté: _È un'ingiuria per la +Santa Sede!_ Son gouvernement a pour nous les meilleurs procédés, et +les évêques de France doivent lui en savoir gré[474].» + +[Note 473: Nous avons déjà noté, en 1836 et 1837, le blâme porté par +le Souverain Pontife sur l'attitude de Mgr de Quélen. (Cf. t. III, ch. +IX, § VII.)] + +[Note 474: Je tiens le récit de cette anecdote de M. le marquis de +Raigecourt.] + + +II + +À l'heure où la paix religieuse semblait ainsi définitivement acquise, +où des deux côtés on en voulait sincèrement le maintien, un conflit +s'éleva tout à coup, conflit grave qui devait, pendant plusieurs +années, mettre aux prises les catholiques et le gouvernement de +Juillet. La liberté de l'enseignement en fut l'occasion[475]. Promise +par la Charte, elle avait été établie en 1833 pour l'instruction +primaire. Une tentative avait été faite, en 1836, pour l'instruction +secondaire, tentative loyale, mais qui n'avait malheureusement pas +réussi[476]. Cet échec, bien qu'imputable uniquement aux adversaires +du clergé, n'avait pas cependant fait sortir ce dernier de son +attitude pacifique. À cette époque, d'ailleurs, l'idée de la liberté +d'enseignement n'était encore dans le monde religieux qu'une thèse +d'avant-garde, suspecte à plusieurs pour avoir figuré sur le programme +du journal _l'Avenir_. Pendant les deux ou trois années qui suivirent, +les ministères, absorbés par des crises parlementaires incessantes, ne +songèrent guère à exécuter la promesse de la Charte. Ce fut seulement +en 1839 que l'on commença, du côté des catholiques, à parler un peu de +cette liberté, si longtemps ajournée. Encore ceux d'entre eux qui s'en +occupaient le plus ne pensaient-ils pas à entreprendre une campagne +d'opposition; ils tâchaient d'arriver, par des négociations +pacifiques, à une transaction entre le clergé et l'Université. M. de +Montalembert fut mêlé assez activement aux pourparlers engagés, en +1839 et en 1840, avec MM. Villemain et Cousin qui s'étaient succédé au +ministère de l'instruction publique. L'esprit de conciliation, qui +paraissait régner de part et d'autre, avait fait un moment espérer le +succès; mais, chaque fois, les ministres tombèrent avant que rien fût +conclu. Ces négociations furent reprises lorsque le cabinet du 29 +octobre 1840 fut constitué et sorti de ses premières difficultés. Les +réclamations des catholiques, sans avoir pris encore de caractère +hostile, devenaient plus pressantes. Enfin, en 1841, un nouveau projet +de loi fut déposé. + +[Note 475: En 1880, certains incidents de la politique contemporaine +m'avaient amené à détacher par avance, des notes réunies pour +l'histoire de la monarchie de Juillet, une étude particulière sur les +luttes de la liberté d'enseignement de 1841 à 1848. (Cf. _L'Église et +l'État sous la monarchie de Juillet_, 1 vol. in-12, Librairie Plon.) +Je ne puis aujourd'hui, sous le prétexte que je l'ai déjà traitée +ailleurs, omettre une question aussi importante. On ne s'étonnera donc +pas de retrouver ici une partie de ce qu'on a pu déjà lire dans cette +première étude: on le retrouvera, d'ailleurs, concentré, complété et +surtout mis au point d'une histoire générale.] + +[Note 476: Cf. t. III, ch. IX, § IV.] + +Ne fallait-il pas s'attendre à quelque chose d'aussi satisfaisant pour +le moins que le projet de 1836? N'était-on pas plus loin encore des +préjugés et des passions de 1830? L'auteur de ce projet de 1836, M. +Guizot, n'était-il pas le principal membre du cabinet du 29 octobre? +Et cependant ces espérances, qui semblaient si fondées, furent +trompées. L'exposé des motifs contestait jusqu'au principe de la +liberté promise par la Charte. Quant à la loi elle-même, par les +exigences de grades et par les autres conditions compliquées, +gênantes, parfois blessantes, imposées aux concurrents de +l'Université, elle rendait à peu près illusoire la liberté +nominalement concédée. Il semblait que ce projet fût marqué du vice le +plus propre à détruire l'effet d'une réforme libérale, le manque de +sincérité. Comment expliquer une pareille déception? M. Guizot, +absorbé par la direction des affaires extérieures alors si graves, +avait eu le tort de laisser tout faire par le ministre de +l'instruction publique, M. Villemain. Celui-ci, moins homme d'État que +professeur, d'un esprit plus vif que large, partageait les préventions +de l'Université contre l'enseignement libre, et c'était sous +l'influence d'un esprit de corps fort étroit qu'il avait rédigé son +projet; non qu'il songeât à ouvrir les hostilités contre le clergé; +mais, connaissant imparfaitement les choses et les hommes du monde +ecclésiastique, il ne s'était pas rendu compte à l'avance de l'effet +qu'il allait produire. Dans cet acte qui devait avoir de fâcheuses et +lointaines conséquences, qui commençait la guerre là où la paix était +si désirable et semblait si désirée, il y eut, non seulement chez M. +Guizot, mais même chez M. Villemain, plus d'inadvertance que de +malveillance. + +Et encore, si le projet n'avait fait que soumettre l'enseignement +libre à des conditions trop rigoureuses, l'opposition n'eût peut-être +pas été bien bruyante, tant on était alors, du côté des catholiques, +peu disposé à livrer bataille. Mais le ministre avait commis la faute +de toucher aux petits séminaires, dont j'ai déjà eu occasion +d'indiquer la situation particulière[477]: son projet leur enlevait +l'espèce de privilège, chèrement acheté, qui les avait laissés +jusqu'ici sous la direction exclusive de l'épiscopat; il les +soumettait au droit commun fort peu libéral de la loi nouvelle et les +plaçait sous la juridiction de l'Université. Les évêques estimèrent, +non sans raison, que ce régime compromettait l'existence des écoles +ecclésiastiques et leur rendait notamment à peu près impossible de +trouver des professeurs. Ils se voyaient ainsi attaqués sur le +terrain étroit, modeste, strictement enclos, qu'on leur avait réservé +en dehors du large domaine de l'Université. Jusqu'alors ils s'étaient +tenus à l'écart des polémiques relatives à la liberté d'enseignement; +d'ailleurs, par un reste de cette intimidation qui, au lendemain de +1830, avait empêché qu'aucune soutane se montrât dans les rues, ils +répugnaient à toute démarche qui les eût fait sortir du sanctuaire. +Mais, cette fois, se voyant menacés dans ce sanctuaire même, ils ne +purent se contenir. Spontanément, sans y être poussés par aucun homme +politique, par aucun journal, la plupart laissèrent échapper un cri +public d'alarme et de protestation. Les feuilles religieuses se +trouvèrent remplies, pendant plusieurs mois, des lettres que plus de +cinquante prélats adressèrent, l'un après l'autre, au gouvernement, +presque toutes d'un ton grave et triste, quelques-unes d'un accent +plus vif et presque comminatoire. Ébranlé par cette plainte générale +de l'épiscopat, mal accueilli d'ailleurs par la commission de la +Chambre plus libérale que le ministre, non soutenu par le gouvernement +qu'un tel orage surprenait et désappointait, le projet fut retiré, +avant d'avoir été même l'objet d'un rapport. + +[Note 477: Cf. t. III, ch. IX, § IV.] + +Les conséquences de cette tentative maladroite et malheureuse devaient +survivre au retrait de la loi; sans le vouloir et sans s'en douter, on +avait fait sortir l'Église de France de l'expectative muette, +patiente, presque confiante, où, malgré le rejet du projet de 1836, +elle s'était renfermée depuis dix ans; on avait fait naître +l'agitation dans une région naguère calme et silencieuse. Qui peut +dire où elle s'arrêtera? Pour apprendre à combattre en faveur des +intérêts généraux, il faut, d'ordinaire, avoir été frappé dans ses +intérêts particuliers. C'est un peu ce qui est arrivé aux évêques. +Pour le moment, leurs protestations contre le projet de 1841 portent +presque exclusivement sur les dispositions relatives à leurs petits +séminaires; à peine, sous forme de prétérition timide, indiquent-elles +les défauts du projet en ce qui concerne les établissements libres; +quelques prélats même déclarent, comme l'archevêque de Tours, que +cette dernière question n'est pas de leur ressort. Mais attendez: le +champ de bataille ne tardera pas à s'élargir. + + +III + +Ceux des évêques qui, subissant l'entraînement d'une polémique une +fois engagée, se hasardèrent bientôt à regarder au delà de leurs +petits séminaires, furent tout d'abord amenés à examiner la valeur +morale et religieuse de cette éducation universitaire à laquelle on +paraissait ne vouloir permettre aucune concurrence, et surtout aucune +concurrence ecclésiastique. Telle fut la première forme du débat: ce +n'était pas la moins délicate ni la moins irritante. Mais fallait-il +s'étonner que des prélats, préoccupés par état du soin des âmes, +envisageassent la question à ce point de vue? On ne peut nier que plus +d'un fait ne fût de nature à émouvoir leur sollicitude. «L'éducation +religieuse n'existe réellement pas dans les collèges, écrivait alors +un protestant. Je me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir +de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous +ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations... Nous +n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi et de la +vie évangélique[478].» M. Sainte-Beuve s'exprimait ainsi, en 1843: «En +masse, les professeurs de l'Université, sans être hostiles à la +religion, ne sont pas religieux. Les élèves le sentent, et de toute +cette atmosphère ils sortent, non pas nourris d'irréligion, mais +indifférents... Quoi qu'on puisse dire pour ou contre, en louant ou en +blâmant, on ne sort guère chrétien des écoles de l'Université[479].» + +[Note 478: A. DE GASPARIN, _les Intérêts généraux du protestantisme en +France_.] + +[Note 479: _Chroniques parisiennes_, p. 100 et 122.] + +Sans doute c'était le mal du temps, plus encore que la faute de tels +ou tels hommes et surtout de tel ou tel gouvernement. L'Université +était l'image de la société, telle que l'avaient faite le dix-huitième +siècle et la Révolution. L'état des collèges n'avait pas été meilleur +sous la Restauration, au temps de Mgr Frayssinous; peut-être même +avait-il été pire, et la religion s'y était-elle trouvée plus +impopulaire, à raison même des efforts tentés par les Bourbons pour la +protéger[480]. Mais, en dehors de ce mal général du temps sur lequel +il était plus naturel de gémir qu'il n'était aisé d'y remédier, un +fait nouveau, survenu depuis 1830, donnait particulièrement prise aux +critiques de l'épiscopat. L'enseignement philosophique de +l'Université, par lequel devaient passer tous les aspirants au +baccalauréat, s'était émancipé de la religion, à laquelle il avait été +jusque-là plus ou moins subordonné, et était passé sous l'autorité +d'une école, ou pour mieux dire d'un homme: cet homme était M. Cousin. +À défaut de la religion d'État supprimée par la Charte de 1830, on +avait une philosophie d'État. Un régime politique ne vit pas seulement +de lois constitutionnelles, administratives ou économiques; il lui +faut une doctrine. Le choix de cette doctrine est chose grave pour +lui, pour sa force morale, pour l'action qu'il exercera sur les +esprits, pour la trace qu'il laissera dans la vie de la nation. Si la +monarchie de Juillet apparaît liée à la philosophie «éclectique», +c'est moins par une préférence voulue et réfléchie de sa part, que par +l'effet des circonstances. Bien que M. Cousin n'eût été +personnellement pour rien dans le soulèvement de juillet 1830, +l'importance acquise par lui dans le mouvement libéral de la +Restauration, l'habitude où l'on était, depuis quinze ans, de le voir +marcher à la tête des générations nouvelles[481], l'avaient placé +naturellement au premier rang des vainqueurs, de ceux qui devaient +avoir part aux dépouilles. Avide de «paraître» et de «faire du +bruit», de nature absorbante, encombrante et dominante, d'une +personnalité presque naïve, il n'était pas homme à se laisser oublier +et eût plutôt joué des coudes pour se pousser en avant et se faire une +place plus large. Il n'imita pas tant d'autres professeurs ou +écrivains qui cherchèrent alors fortune dans la région banale de la +politique proprement dite; loin de songer à quitter la philosophie, il +persista plus que jamais à en faire «sa carrière[482]»; seulement, il +voulut y jouer un rôle nouveau. Ce n'est plus le professeur éloquent, +hardi, parfois téméraire, «promoteur et agitateur dans l'ordre des +idées». Maintenant, la conquête est accomplie; M. Cousin prétend +l'organiser et s'y établir en maître. Dans ce dessein, il s'installe à +tous les hauts postes lui donnant pouvoir sur les hommes et les +choses: il est à la fois l'un des huit du conseil royal de +l'instruction publique où il représente seul la philosophie, directeur +de l'École normale, président perpétuel du jury d'agrégation de +philosophie, membre très agissant de l'Académie française et de +l'Académie des sciences morales, pair de France. De ces postes, il +rédige, entièrement à sa guise, les programmes de l'enseignement +philosophique auxquels il fait subir une sorte de laïcisation[483], et +surtout il règne sur les maîtres qui sont sous sa main, à sa merci, +dans toutes les phases de leur carrière, comme élèves de l'École +normale, candidats à l'agrégation, professeurs, aspirants aux +distinctions académiques. Les ministres passent, M. Cousin reste, +exerçant ce gouvernement doctrinal, cette dictature spirituelle, dont +on eût cherché vainement l'analogue sous un autre régime. Il avait +fini par se considérer comme le chef d'une sorte de «religion +philosophique officielle», d'une «église laïque» ayant reçu du +gouvernement et de la société de 1830, pour former les jeunes âmes, +une autorité et une mission semblables à celles qui étaient contenues +dans la parole du Christ aux apôtres: _Ite et docete_. Naturelle de la +part d'une Église qui se croit en possession de la vérité absolue, +cette prétention se comprend plus difficilement de la part d'un homme +qui, après avoir remué beaucoup d'idées, était loin d'être arrivé, sur +tous les points, à quelque chose de fixe[484]. Mais s'il y avait +hésitation dans la doctrine, il n'y en avait pas dans le commandement. +Ces professeurs que M. Cousin dirigeait, il les appelait son +«régiment». Il les surveillait tous dans leurs moindres actes, +connaissait le dossier de chacun. Admirable pour secouer, soutenir, +pousser ceux qui avaient du talent, mais à condition qu'ils fussent +dociles et se laissassent tyranniser, il était impitoyable jusqu'à la +cruauté pour les médiocres, les maladroits ou les indépendants[485]. +Il ne comprenait pas qu'on se plaignît. La philosophie n'était-elle +pas libre, puisqu'il l'avait émancipée de l'Église? Il fallait, à la +vérité, obéir à M. Cousin. Mais celui-ci n'était-il pas un philosophe? +ou, pour mieux dire, n'était-il pas la philosophie elle-même? + +[Note 480: On peut voir, dans un mémoire rédigé, peu avant la +révolution de Juillet, par les aumôniers des collèges de Paris, des +détails navrants sur ce sujet et, pour ainsi dire, la statistique des +naufrages dans lesquels périssaient les âmes des jeunes collégiens. M. +Foisset a donné des extraits de ce mémoire, dans la _Vie du P. +Lacordaire_ (t. I, p. 86 à 91).] + +[Note 481: Sur M. Cousin avant 1830, voir ce que j'en ai dit dans le +_Parti libéral sous la Restauration_, p. 233.] + +[Note 482: Dès 1828, à l'époque où l'avènement du ministère Martignac +eût pu lui donner l'occasion d'un rôle politique, il avait écrit à M. +Hegel: «J'ai pris mon parti. Non, je ne veux pas entrer dans les +affaires: ma carrière est la philosophie, l'enseignement, +l'instruction publique. Je l'ai déclaré une fois pour toutes à mes +amis, et je soutiendrai ma résolution. J'ai commencé, dans mon pays, +un mouvement philosophique qui n'est pas sans importance; j'y veux, +avec le temps, attacher mon nom; voilà toute mon ambition; j'ai +celle-là, je n'en ai pas d'autre. Je désire, avec le temps, affermir, +élargir, améliorer ma situation dans l'instruction publique, mais +seulement dans l'instruction publique.»] + +[Note 483: Voir l'étude curieuse où M. Janet fait honneur à M. Cousin +d'avoir été, en cette circonstance, le précurseur des laïcisateurs de +nos jours, et où il compare son oeuvre à celle qui a fait établir dans +les écoles primaires un enseignement moral indépendant de toute +doctrine religieuse.] + +[Note 484: M. Cousin avait conscience de la mobilité de son esprit. +Plus tard, quand on donna son nom à une rue: «J'accepte, dit-il +spirituellement, parce que c'est une rue et non une place.»] + +[Note 485: Pour se faire une idée de ce régime, il n'est même pas +besoin d'écouter les plaintes des victimes; il suffit de prêter +l'oreille aux confidences de ceux qui passaient pour être les +protégés. Voir, à ce sujet, le très piquant volume de M. Jules Simon +sur _Victor Cousin_.] + +Cette domination, si rude pour ceux qui y étaient soumis, était-elle +du moins rassurante pour les catholiques? Sans doute c'est l'honneur +de M. Cousin d'avoir été le promoteur d'une réaction contre le +sensualisme du dix-huitième siècle et d'avoir répudié l'impiété +haineuse ou ricanante du voltairianisme. Aussi exigeait-il de ses +professeurs qu'ils enseignassent, sur l'immortalité de l'âme, sur la +liberté humaine, sur la morale, sur la création, les doctrines +spiritualistes; il leur recommandait d'être respectueux pour la +religion, de ne pas se «faire d'affaires» avec le clergé, et leur +donnait volontiers des leçons de diplomatie pratique sur la façon de +se conduire avec les évêques et les aumôniers, de leur échapper sans +les offusquer. Mais, si étroitement surveillés qu'ils fussent, ces +jeunes maîtres, presque tous incroyants et sachant que leur chef ne +l'était pas moins qu'eux, laissaient parfois percer dans leur +enseignement ou en tout cas ne cachaient pas dans leurs travaux +personnels l'irréligion qui était le fond de leur âme. Les livres +mêmes de M. Cousin contenaient, à côté de ce spiritualisme que le +christianisme pouvait reconnaître comme un allié, plus d'une doctrine +inquiétante. Il était facile d'y discerner des velléités de panthéisme +et surtout un rationalisme qui n'acceptait ni le surnaturel ni la +révélation divine. Si le catholicisme n'y était plus raillé ou +insulté, la politesse qu'on lui témoignait était assez dédaigneuse. On +affectait de voir en lui «la plus belle», mais «la dernière des +religions», une institution utile pour la partie de l'humanité qui ne +sait pas encore réfléchir, mais inférieure à la philosophie et +destinée à être remplacée par elle à mesure que les intelligences se +développeraient: idée que trahissait cette phrase souvent citée de M. +Cousin: «La philosophie est patiente... Heureuse de voir les masses, +le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre humain tout entier, entre +les bras du christianisme, elle se contente de leur tendre doucement +la main et de les aider à s'élever plus haut encore.» + +Il eût fallu n'avoir aucune notion de ce qu'est une Église convaincue +de la divinité de son institution et de l'infaillibilité de sa +doctrine, pour croire qu'elle pouvait reconnaître à la philosophie la +suprématie que celle-ci réclamait, et se contenter, à côté d'elle, +au-dessous d'elle, du domaine abaissé et rétréci où on la tolérait +avec une bienveillance hautaine et transitoire. Du moment donc où l'on +avait provoqué les évêques à la lutte, rien de surprenant de les voir +s'en prendre surtout à cette philosophie d'État, lui demander compte +de son enseignement dans les collèges, et imputer à ses lacunes ou à +ses erreurs l'irréligion des jeunes générations élevées par elle. +L'évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, prélat de la vieille +école, gallican et royaliste, dont l'âge n'avait pas attiédi l'ardeur, +fut l'un des premiers à élever ces plaintes; il multiplia les lettres +et les réponses, les accusations et les apologies, s'attaquant, avec +une véhémence croissante, à MM. Cousin, Jouffroy, Damiron ou autres +chefs de l'école éclectique. La discussion ainsi engagée, beaucoup +d'autres prélats y intervinrent: pour ne citer que les principaux, +c'étaient l'archevêque de Paris, Mgr Affre, qui combattait le +rationalisme universitaire d'un ton posé, faisant largement la part de +la raison, et parlant des personnes avec une courtoisie parfaite; +l'évêque de Belley, Mgr Devie, qui, indigné de faits graves signalés +dans plusieurs collèges, employait le langage singulièrement énergique +des Écritures, pour détourner «les fidèles d'envoyer leurs enfants +dans ces _écoles de pestilence_»; l'archevêque de Toulouse, Mgr +d'Astros, qui dénonçait et réfutait, dans un mandement, les doctrines +manifestement antichrétiennes d'un professeur à la faculté de cette +ville, M. Gatien Arnould; le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, +qui en venait à menacer publiquement de retirer les aumôniers des +collèges, et les évêques de Châlons, de Langres et de Perpignan, qui +s'associaient à cette démarche. + +En dénonçant d'aussi haut les dangers de l'enseignement universitaire au +point de vue religieux, les évêques donnaient à la polémique catholique +une direction qui ne pouvait manquer d'être suivie. Prêtres et laïques +se jetèrent avec ardeur dans cette controverse, qui devint chaque jour +plus passionnée. Pour quelques ouvrages de doctrine, écrits avec une +convenance parfaite, tels que l'_Essai sur le panthéisme_, de l'abbé +Maret, il y en eut beaucoup d'autres qui tenaient davantage du pamphlet. +Tel fut _le Monopole universitaire, destructeur de la religion et des +lois_, livre d'abord anonyme, très violent de forme et de fond, et qui +fit alors grand tapage; plus tard, l'abbé des Garets y apposa son nom; +mais il n'en était pas le véritable, ou tout au moins l'unique auteur. +Quelques écrits du même goût suivirent, entre autres le _Simple coup +d'oeil_ de l'abbé Védrine et le _Miroir des collèges_. On ne saurait +mettre tout à fait sur le même rang le _Mémoire à consulter_ de l'abbé +Combalot, bien qu'il ressemblât plus à l'imprécation d'un prophète de +l'ancienne loi, qu'à la discussion d'un prêtre de la nouvelle. Beaucoup +de catholiques considérables n'étaient pas les derniers à déplorer le +ton que prenait ainsi la polémique; de ce nombre était le P. de +Ravignan, approuvé en ce point par le général de son Ordre, le P. +Roothaan[486]. Mgr Affre estima même nécessaire de blâmer publiquement +plusieurs de ces écrits, notamment le _Monopole universitaire_; il se +plaignit que l'auteur «eût confondu des hommes dont il aurait dû séparer +la cause, fait des citations dont l'exactitude matérielle ne +garantissait pas toujours l'exactitude quant au sens, et pris un ton +injurieux, ce qui était une manière fort peu chrétienne de défendre le +christianisme[487]». Mais, peu de jours après, un journal qui, quoique +encore contesté, commençait à prendre une réelle importance dans le +monde religieux, l'_Univers_, publiait deux documents: le premier était +une protestation dans laquelle l'abbé des Garets déclarait «ne pouvoir +accepter le blâme» de l'archevêque de Paris; le second, une lettre par +laquelle l'évêque de Chartres louait le pamphlet en question, critiquait +la démarche de son métropolitain et croyait devoir informer le public +que ce titre de métropolitain n'était qu'une «prééminence honorifique, +n'entraînant point de supériorité quant à l'enseignement». Mgr Affre fut +fort ému de cet incident: il en demeura, dit un de ses biographes, «pâle +et défait pendant plusieurs jours». + +[Note 486: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. II, p. +272 à 274.] + +[Note 487: _Observations sur la controverse élevée au sujet de la +liberté d'enseignement_, par Mgr AFFRE (1843).] + +Nous venons de nommer l'_Univers_. Ce journal jouait en effet un rôle +considérable dans l'attaque dirigée contre l'enseignement +universitaire; nul n'a porté à cet enseignement des coups plus rudes; +nul aussi n'a plus contribué à donner à la polémique un tour violent, +amer et personnel. Fondé, peu après 1830, par l'abbé Migne, il avait +eu successivement plusieurs rédacteurs en chef, sans obtenir grand +succès; mais, au moment même où la lutte s'échauffait contre +l'Université, il lui arriva un collaborateur, ancien journaliste +ministériel, converti de la veille au catholicisme; ce nouveau venu, +malgré la résistance de certains patrons du journal, en devint +aussitôt le maître par le droit d'un talent supérieur: désormais on +put dire que l'_Univers_ était M. Louis Veuillot. Son entrée en scène +donnait aux catholiques ce qu'ils n'avaient plus dans la presse +quotidienne, depuis l'_Avenir_: un polémiste, alerte, vigoureux, tel +qu'aucun autre journal n'en possédait à cette époque; un écrivain-né, +dont la langue pleine de trait et de nerf et dont la verve de franc +jet avaient, on l'a remarqué avec raison, quelque chose du parler des +servantes de Molière; un satirique habile, implacable à saisir et, au +besoin, à créer les ridicules, se servant, au nom de la religion, de +cette ironie dont elle avait eu si souvent à souffrir; un batailleur +courageux, hardi à prendre l'offensive, se faisant détester, mais +écouter et craindre, donnant à un parti jusqu'alors humilié le plaisir +de tenir à son tour le verbe haut, d'avoir le dernier mot, et +quelquefois le meilleur, dans les altercations de la presse. +L'avantage était grand, et nous ne prétendons certes pas en rabaisser +le prix. Mais, si brillante qu'elle fût, la médaille n'avait-elle pas +un revers? + +Déjà sous la Restauration, Lamennais avait introduit dans la polémique +religieuse des habitudes de violence, de sarcasme et d'outrage[488]. +M. Veuillot fut, sous ce rapport, son héritier direct. La nature même +de son talent le portait à cette violence. Ces esprits de race +gauloise, chez lesquels déborde si naturellement la sève des écrivains +du seizième siècle et en qui l'on croit reconnaître parfois la +descendance littéraire de Rabelais, ont peine à sacrifier aux +convenances mondaines ou même à la charité chrétienne la tentation et +le plaisir d'un mot bien trouvé, d'une mordante raillerie, d'une +caricature amusante et meurtrière, d'une invective vivement troussée. +Plus la lutte s'anime, plus on risque de voir le tempérament +l'emporter: chez eux, ce n'est pas tant la colère qu'une sorte +d'enivrement d'artiste; ils en veulent moins à la victime qu'ils ne se +complaisent dans l'art avec lequel elle est exécutée. M. Veuillot +était ainsi conduit, un peu aux dépens du prochain, à se reprendre aux +jouissances batailleuses dont il avait acquis naguère l'habitude dans +le journalisme profane, trouvant dans l'ardeur très sincère de sa foi +nouvelle, non une leçon de douceur, mais une raison de se livrer à ces +polémiques avec une conscience plus tranquille et plus satisfaite. Ne +connaissait-on pas déjà, aux siècles de foi profonde et rude, de ces +convertis qui s'imaginaient donner la mesure de leur dévouement à +l'Église par le degré de vigueur avec lequel ils maltraitaient les +infidèles, ou même parfois ceux qui n'étaient pas fidèles à leur +guise? Lacordaire était d'un sentiment différent quand il déclarait +que le premier devoir de «l'homme converti» était «d'avoir pitié»; +autrement, ajoutait-il, «ce serait comme si le centurion du Calvaire, +en reconnaissant Jésus-Christ, se fût fait bourreau, au lieu de se +frapper la poitrine». + +[Note 488: Voir, sur l'influence de Lamennais à ce point de vue, ce +que j'en ai dit dans mon étude sur l'Extrême droite sous la +Restauration (_Royalistes et Républicains_).] + +Ce genre de polémique n'était pas sans éveiller plus d'une alarme et +d'une répugnance dans les parties élevées du public religieux, +principalement chez les évêques. Mgr Affre surtout en était fort +mécontent; conseils, menaces de désaveu, essais de comité de +direction, il avait recours à tout pour tâcher d'obtenir de +l'_Univers_ un peu plus de modération[489]. Le nonce, dans ses +conversations avec M. Guizot, exprimait aussi ses regrets et sa +désapprobation[490]. Mais rien de tout cela n'arrêtait M. Veuillot; +qui parlait avec une impatience dédaigneuse de ceux qui +«s'accrochaient à ses vêtements pour le retenir[491]». Il avait +compris d'ailleurs que, derrière cette élite de délicats, était une +foule au goût moins fin et à la passion plus violente, qu'au-dessous +de l'aristocratie épiscopale, il y avait la grande démocratie +cléricale, ces fils de paysans qui, en si grand nombre, occupent et +honorent aujourd'hui les presbytères de nos campagnes ou même de nos +villes. Cette race forte, saine et féconde, dans laquelle on est +heureux de voir l'Église se recruter, n'est raffinée ni par nature ni +par éducation; elle préférait la verve agressive du nouveau journal à +la sagesse somnolente du vieil et respectable _Ami de la religion_ ou +à l'impartialité un peu terne du _Journal des villes et campagnes_, et +trouvait, avec plaisir, dans ces rudes représailles de la plume, la +revanche d'humiliations injustement subies, la consolation de +déchéances douloureusement senties. C'est à ces masses profondes du +clergé populaire que M. Veuillot s'adressait directement, en quelque +sorte par-dessus la tête des évêques; c'est sur elles qu'il +s'appuyait. Entre elles et lui, s'établit bientôt une étroite +communication et comme une action réciproque. Ce rôle joué par la +presse religieuse était un fait grave dans l'histoire de l'Église de +France; on assistait à l'avènement d'une puissance nouvelle dont on ne +voyait pas bien la place dans la hiérarchie de la société catholique, +et dont le danger n'échappait pas aux intéressés clairvoyants, surtout +aux évêques[492]. + +[Note 489: FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 95 et suiv.] + +[Note 490: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] + +[Note 491: _Univers_, 25 mai 1843.] + +[Note 492: Telle a été, pendant plusieurs années, la préoccupation des +prélats les plus éclairés. Le désordre qui pouvait en résulter a été +signalé, quelques années plus tard, en 1853, dans un écrit fameux de +Mgr Guibert, depuis archevêque de Paris. (_Oeuvres pastorales_, t. I, +p. 356 et suiv.)] + +C'était ce qu'on serait presque tenté d'appeler le côté +révolutionnaire de l'homme qui a, toute sa vie, avec autant de passion +que de sincérité, combattu et maudit la révolution. Cette +contradiction apparente ne tenait-elle pas en partie à l'origine même +de l'écrivain? Question plus personnelle, plus intime, mais que M. +Veuillot nous a, en quelque sorte, invités à aborder, en publiant sur +soi un livre dont l'accent rappelle parfois les confessions des +grands convertis[493]. Il nous a raconté, avec une franchise qui ne +lui coûtait ni ne le rabaissait, la douloureuse et émouvante histoire +de ses premières années. Il nous a fait connaître comment, fils +d'ouvriers honorables, mais sans instruction et sans religion, il +avait reçu ses premières impressions, enfant, dans les pauvres leçons +et les exemples détestables de l'école mutuelle, «l'infâme école +mutuelle», a-t-il écrit, puis au milieu des propos cyniques d'une +étude d'avoué où il était petit clerc; jeune homme, dans les +polémiques violentes du journalisme, où il avait été jeté presque sans +préparation, et où chacun, disait-il, n'avait guère d'autre «foi» que +celle de ses «besoins» et de ses «intérêts». Il n'avait pas gardé de +ce qu'il appelait ces «mauvais chemins» un seul souvenir pur, tendre +et consolant, fût-ce celui de sa première communion, et n'en avait +remporté, au contraire, que des sentiments de mépris amer pour les +hommes, de révolte irritée contre la société: sentiments d'autant plus +profonds et douloureux qu'ils s'étaient gravés dans une âme d'enfant. +On en peut juger au seul accent avec lequel il rappelait l'effet +produit sur lui par cette «société sans entrailles et sans +intelligence» à laquelle «il ne devait rien», par le spectacle «des +oppressions, des distances iniques et injurieuses du hasard de la +naissance, heureux pour d'autres, insupportable pour lui». Si radicale +qu'eût été sa conversion, si renversant qu'eût été le coup de la grâce +sur ce nouveau chemin de Damas, si entier que fût son dévouement à sa +foi nouvelle et son désir d'y conformer désormais sa conduite, tout le +vieil homme avait-il été détruit chez lui? Le pli imprimé à cette +intelligence, dès le jeune âge, avait-il été complètement effacé? Qui +sait s'il ne faudrait pas remonter jusque-là pour trouver l'origine de +certaines notes qui rendaient, par exemple, les âpretés de M. Veuillot +fort différentes des vivacités de M. de Montalembert? Quand le +rédacteur de l'_Univers_ maltraitait si fort les hommes de 1830 et les +lettrés de l'Université, on était parfois tenté de se demander si, à +côté du chrétien néophyte qui se faisait un pieux devoir d'immoler +les voltairiens sur ses nouveaux autels, il n'y avait pas aussi, à son +insu, quelque chose du démocrate d'origine, de l'ancien +révolutionnaire par éducation et par souffrance, qui se plaisait à +frapper sur les bourgeois. Il était équitable, croyons-nous, +d'indiquer cette explication: elle est, dans une certaine mesure, une +excuse pour M. Veuillot, innocent après tout du malheur de son premier +âge, et les souvenirs douloureux qu'il a été le premier à faire +connaître, en inspirant compassion pour l'enfant, ne peuvent +qu'adoucir le jugement porté sur l'homme. + +[Note 493: _Rome et Lorette._ Voir notamment l'Introduction.] + + +IV + +En présence de l'accusation, parfois grave, souvent violente, portée +contre eux au nom de la religion, quelle fut l'attitude des +représentants de l'enseignement officiel? Ils témoignèrent une grande +surprise et se posèrent presque en persécutés, tout au moins en +pacifiques que des voisins contraignaient à la lutte par leur esprit +d'empiétement et de querelle. Ils oubliaient que le conflit était +principalement imputable à ceux qui avaient, depuis dix ans, +obstinément entravé l'exécution de la promesse de la Charte. M. Cousin +surtout affecta des airs d'innocence méconnue et indignée. On +l'entendit affirmer, à la tribune du Luxembourg, avec la solennité +émue de sa parole, qu'il «ne s'enseignait aucune proposition qui pût +directement ou indirectement porter atteinte à la religion +catholique». En même temps, sentant bien quelles armes ses anciens +écrits fournissaient à ses adversaires, il commença à leur faire subir +une sorte de revision et multiplia les éditions nouvelles, les +préfaces, pour effacer, voiler ou expliquer d'une façon anodine ce +qu'il avait pu dire de compromettant, notamment sur le panthéisme. +Peut-être, dans ce travail, obéissait-il non seulement à une +préoccupation de tactique, aux nécessités de sa situation officielle, +mais aussi à cet attrait qui devait, dans la dernière partie de sa +vie, le rapprocher de la vérité religieuse, sans, il est vrai, l'y +faire jamais entrer complètement. Mais, sur le moment, les spectateurs +les moins suspects de partialité catholique ne considéraient pas sans +sourire cette évolution qui leur paraissait plus prudente que sérieuse +et sincère. M. Sainte-Beuve déclarait «un peu impatientantes» ces +pieuses «inclinaisons de tête» du philosophe, et voyait là du +«charlatanisme[494]»; Henri Heine lui reprochait son «hypocrisie» et +son «jésuitisme[495]»; quant à Proudhon, plus brutal, il trouvait +cette conduite «indigne» et «ignoble[496]». M. Cousin d'ailleurs avait +du malheur: tandis qu'il tâchait de convaincre les autres et peut-être +lui-même de l'orthodoxie de sa doctrine, ses plus chers disciples, +soit dans leur enseignement, soit dans leurs écrits et jusque dans +leurs réponses aux critiques des écrivains religieux, laissaient voir +le scepticisme qui était au fond et surtout au terme de cette +doctrine, et trahissaient leur hostilité dédaigneuse à l'égard de +cette Église si savamment caressée par leur maître. Chaque jour, les +catholiques aux aguets pouvaient relever quelque fait de ce genre. + +[Note 494: _Chroniques parisiennes_, p. 53.] + +[Note 495: Lettre du 8 juillet 1843, adressée à la _Gazette +d'Augsbourg_. (_Lutèce_, p. 386.)] + +[Note 496: Lettre du 9 mai 1842. (_Correspondance de Proudhon._)] + +Si la tactique de M. Cousin était ainsi dérangée par ses disciples, +qu'était-ce quand la parole était prise par les indépendants de +l'Université! M. Génin, professeur de faculté, polémiste dur et +passionné,--des écrits duquel M. Sainte-Beuve disait alors: «C'est +âcre, violent et du pur dix-huitième siècle»,--raillait «les hommages +d'une sincérité suspecte» rendus par l'éclectisme à la religion, et +avouait, proclamait l'antinomie de la philosophie et du catholicisme. +M. Quinet, professeur au Collège de France, parlait de même et +«félicitait l'Église de s'être lassée la première de la trêve menteuse +qu'on avait achetée si chèrement de part et d'autre». M. Libri, +réfugié italien, de vive intelligence et de petite moralité, alors en +grande faveur dans le monde universitaire, et devenu, presque coup sur +coup, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des sciences et +au Collège de France, membre du conseil académique de Paris, officier +de la Légion d'honneur, publiait des lettres sur le _Clergé et la +liberté d'enseignement_, qui étaient le plus perfide et le plus +haineux des pamphlets contre le catholicisme. Dans toutes ces +publications, c'était le vieux voltairianisme qui relevait la tête. À +tort ou à raison, on prêtait à M. Thiers ce mot: «Il est temps de +mettre la main de Voltaire sur ces gens-là.» Il n'était pas jusqu'à +l'Académie française qu'on ne mêlât aussi, un peu par surprise, à +cette mise en scène voltairienne. En juin 1842, sur la proposition de +M. Dupaty, elle mettait, au concours «l'éloge» de Voltaire; cette +résolution, combattue par M. Molé et M. de Salvandy, avait été appuyée +par M. Mignet et même par M. Cousin, oublieux, en cette circonstance, +des prudences de sa tactique. L'émotion fut vive, et chacun y vit une +manifestation. Pour en atténuer le caractère, l'Académie substitua +après coup, dans le programme du concours, le mot de «discours» à +celui d'«éloge». + +Le plus grand nombre des journaux, dont les rédacteurs étaient souvent +d'anciens professeurs ou même des professeurs en fonction, prenaient +la défense de l'Université, et ils le faisaient en partant en guerre +contre le catholicisme. Ce n'était pas seulement le langage de la +presse de gauche ou du centre gauche, du _National_, où écrivait M. +Génin, du _Courrier français_, qui déclarait que «le clergé était un +ennemi devant lequel il ne fallait jamais poser les armes», du +_Constitutionnel_, rédigé encore à cette époque par les survivants du +dix-huitième siècle; c'était aussi celui de la principale feuille +conservatrice, de l'organe attitré du ministère et de la cour: +obéissant moins aux inspirations de ses patrons politiques qu'aux +ressentiments propres de plusieurs de ses rédacteurs, universitaires +personnellement atteints par les plaintes des catholiques, le _Journal +des Débats_ faisait chorus sur ce sujet avec les feuilles contre +lesquelles il défendait chaque jour la monarchie; il se distinguait +même, entre toutes, par la vivacité de sa polémique antireligieuse, +notamment par une sorte d'aptitude à reproduire le vieil accent +voltairien. «Voltaire, s'écriait-il, désormais, c'est notre épée, +c'est notre bouclier!» Seul de toute la presse, il obtint cet honneur +qu'un évêque crut devoir ordonner des prières en réparation d'un de +ses articles[497]. + +[Note 497: Un observateur qui n'était pas favorable aux réclamations +du clergé, M. de Viel-Castel, notait alors sur son journal intime: «Le +_Journal des Débats_ se distingue par l'ardeur, la passion +voltairienne avec laquelle il attaque le clergé. C'est tout au plus +s'il a la précaution de mêler à ses arguments et à ses épigrammes +quelques protestations banales et vagues en faveur de la religion. Il +ramasse avec soin tout ce qui lui paraît propre à discréditer, à +ridiculiser le catholicisme.» (_Documents inédits._) Aussi M. de +Tocqueville, après avoir constaté que tous les journaux étaient «dans +un paroxysme de vraie fureur contre le clergé et contre la religion +elle-même», ajoutait que, sur ce point, «les journaux du gouvernement +étaient peut-être pires que ceux de l'opposition». (Lettre du 6 +décembre 1843.)] + +Nous voilà bien au delà des limites prudentes dans lesquelles M. +Cousin aurait voulu d'abord renfermer la justification de +l'Université. Aussi l'un de ses disciples les plus autorisés, M. +Saisset, finissait-il par pousser un cri d'alarme sur ce qu'il +appelait la _Renaissance du voltairianisme_[498]. Il prenait sans +doute beaucoup de précautions oratoires, déclarait absoudre pleinement +le voltairianisme dans le passé et «ne sentir pour lui qu'une juste +reconnaissance»; il «n'admettait aucune vérité surnaturelle» et ne +reconnaissait «d'autre source de vérité, parmi les hommes, que la +raison»; mais il s'effrayait de voir que des alliés plus logiques et +plus impatients concluaient à la destruction immédiate des +institutions religieuses; il confessait, d'une façon assez naïve, la +terreur ressentie par la philosophie officielle, à la vue des +responsabilités qui, dans ce cas, pèseraient sur elle, et il finissait +par proclamer qu'elle serait «incapable de se charger à elle seule du +ministère spirituel dans les sociétés modernes». Les indépendants +avaient beau jeu contre M. Saisset. Après l'avoir traité de «jésuite», +M. Génin montrait comment, au fond, le défenseur de l'éclectisme +n'était pas plus chrétien que ceux qu'il blâmait; comment il voyait, +ainsi qu'eux, dans le christianisme, une religion fausse; comment +enfin sa thèse aboutissait à «écraser la vérité dangereuse, pour +prêter la main à une imposture utile». Une telle polémique n'était pas +faite pour déplaire aux catholiques: ceux-ci y trouvaient la +confirmation de ce qu'ils avaient toujours dit sur la négation +religieuse qui faisait le fond de la philosophie officielle. Et +n'étaient-ils pas fondés à demander de quel droit cette philosophie, +si épouvantée à la pensée de recueillir la succession de la religion +détruite, prétendait, après un tel aveu d'impuissance, former seule +les jeunes intelligences et refuser aux ministres de cette religion la +liberté de prendre part à l'enseignement? Entre leurs adversaires de +droite et leurs alliés de gauche, la situation des doctrinaires de +l'Université devenait de moins en moins tenable. + +[Note 498: _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1845.] + + +V + +Jusqu'à présent, nous n'avons vu dans la polémique provoquée par le +projet de 1841 que le procès fait par l'Église de France à +l'enseignement universitaire. Peut-être, pour réveiller les +consciences de leur torpeur, était-il nécessaire que la lutte +commençât ainsi. Des dissertations d'un caractère plus politique ou +plus savant sur la liberté pour tous ou sur les vertus de la +concurrence, n'eussent probablement pas produit, à ce moment, les +mêmes résultats. Toutefois, ce genre de débat n'était pas sans +inconvénient: il semblait conclure à une accusation d'indignité, +portée par le clergé contre l'Université. On blessait et l'on +soulevait ainsi un redoutable esprit de corps. La lutte courait risque +de s'irriter et de se rapetisser dans des querelles de personnes qui +ont d'ordinaire assez mauvaise apparence et sont peu propres à gagner +la sympathie des spectateurs. Il importait donc que la discussion ne +demeurât pas renfermée sur ce terrain un peu étroit et dangereux. + +Ici apparaît l'action du jeune pair qui avait, dès 1830, à vingt ans, +prononcé le serment d'Annibal contre le monopole universitaire, et +qui, depuis 1835, attendait l'occasion de faire reprendre aux +catholiques position dans la vie publique: on a nommé M. de +Montalembert[499]. Il n'a été pour rien dans l'émotion ressentie par +les évêques, à la vue des dispositions du projet de 1841, relatives +aux petits séminaires; mais il s'en empare aussitôt, afin d'amener le +clergé et les fidèles sur le terrain, nouveau pour eux, où il veut les +voir se placer. Quelle conclusion doit-on tirer de l'insuffisance +religieuse de l'enseignement universitaire? Faut-il s'attacher à +modifier et à améliorer cet enseignement? M. de Montalembert met les +catholiques en garde contre une telle illusion. Il ne croit pas que +l'Université puisse «représenter autre chose que l'indifférence en +matière de religion»: il «ne lui en fait pas crime; c'est le résultat +de l'état social». Seulement, il n'admet pas qu'une telle éducation +soit imposée à ceux qui se préoccupent de conserver la foi de leurs +enfants. Sa conclusion, c'est la liberté d'enseignement, la même, +déclare-t-il, dont on jouit pour l'instruction primaire, la liberté +pour tous; il désavoue hautement, devant ses adversaires, la moindre +arrière-pensée de monopole pour le clergé, et il montre à ses amis +combien il serait «impossible» de «vouloir refaire de la France un +État catholique, telle qu'elle l'a été depuis Clovis jusqu'à Louis +XIV[500]». S'il parle donc, lui aussi, du caractère antichrétien de +l'enseignement universitaire, ce n'est pas pour se perdre en +controverses sur les doctrines philosophiques, ni en récriminations +irritées ou plaintives contre les personnes, c'est uniquement pour y +trouver la raison qui doit pousser les catholiques à invoquer la +liberté. + +[Note 499: Sur les débuts de M. de Montalembert, cf. liv. I, ch. IX, +et liv. III, ch. IX, § III et VII.] + +[Note 500: Voir les discours prononcés par M. de Montalembert à la +Chambre des pairs, le 1er mars et le 6 juin 1842.] + +Cette liberté d'enseignement, si nécessaire, M. de Montalembert estime +qu'il ne faut pas l'attendre humblement de la bienveillance du +gouvernement. «Depuis trop longtemps, dit-il, les catholiques +français ont l'habitude de compter sur tout, excepté sur eux-mêmes... +La liberté ne se reçoit pas, elle se conquiert.» Il sait quelles +ressources on peut trouver dans les institutions dont la France est en +possession; il connaît la vertu de cette atmosphère dans laquelle un +monopole et une injustice ne peuvent longtemps se maintenir, la +sonorité qu'ont à cette époque toute protestation et toute plainte +publiques, cette logique qui s'impose aux plus réfractaires et par +laquelle la liberté appelle nécessairement la liberté. Aussi +engage-t-il ses coreligionnaires à se servir de ces institutions, au +lieu de conserver à leur égard «une défiance absurde ou une +indifférence coupable». Avec la presse, la tribune et le +pétitionnement, que ne peuvent-ils pas faire? Les catholiques +d'Irlande et de Belgique, voilà l'exemple qu'il ne se lasse pas de +leur proposer. Il leur rappelle comment, par les seules armes de la +liberté, O'Connell et Félix de Mérode ont donné à la cause religieuse +des succès et une popularité jusque-là inconnus. Ou bien il leur offre +encore comme modèle la ligue formidable qui vient d'être fondée par +Cobden, contre les _corn laws_, et qui, à ce moment même, remue toute +l'Angleterre. Lui aussi, il veut créer une «ligue» et soulever une +«agitation». Trop souvent, dit-il, les catholiques français ont été «à +la queue d'autres partis»; qu'ils constituent eux-mêmes un parti; +qu'au lieu de continuer à être «catholiques _après tout_», ils soient +«catholiques _avant tout_», ayant pour programme exclusif auquel tout +serait subordonné, la liberté de l'enseignement. Si, à eux seuls, ils +ne sont qu'une minorité, ils forment du moins presque partout +l'appoint d'où dépend la majorité; qu'ils se portent du côté où l'on +donnera un gage à leur cause. C'est sans doute se séparer du +gouvernement et des partis existants; mais, ajoute M. de Montalembert, +on ne comptera avec les catholiques que du jour où ils seront pour +tous «ce qu'on appelle, en style parlementaire, un embarras +sérieux[501]». + +[Note 501: Voir notamment la brochure sur le _Devoir des catholiques +dans la question de la liberté d'enseignement_. 1843.] + +Cette idée d'un «parti catholique» était nouvelle en France, et il +eût fallu remonter jusqu'à la Ligue pour trouver un précédent. Elle a +été fort discutée depuis lors, surtout quand on a pu craindre qu'elle +n'eût des applications de nature à lui faire quelque tort. +Interprétée, en effet, comme certains semblaient disposés à le faire, +elle n'eût tendu à rien moins qu'à fausser complètement le rôle des +catholiques dans la vie publique, en les réduisant à un état permanent +de minorité étroite, exclusive, étrangère en quelque sorte aux +préoccupations du reste du pays, et elle eût produit ainsi un résultat +diamétralement opposé à celui-là même qu'avait poursuivi M. de +Montalembert. Dans la pensée de son fondateur, l'existence de ce parti +était un fait accidentel, passager, anormal, qui tenait aux conditions +de la société politique de 1830, et particulièrement à cette +circonstance qu'aucun des deux grands partis qui se disputaient le +pouvoir et l'influence, ne paraissait alors disposé à appuyer, ou +seulement à écouter les revendications des croyants; on se trouvait en +face de conservateurs qui se méfiaient de la religion, au lieu d'y +chercher le fondement de toute politique conservatrice; de libéraux +qui ne comprenaient pas que la liberté religieuse était la plus sacrée +de toutes les libertés. Les catholiques se croyaient autorisés à +profiter de l'isolement où on les laissait, pour s'organiser à part, +avec une sorte d'égoïsme que justifiait l'indifférence ou l'hostilité +des autres. Mais n'était-il pas évident que cette conduite ne devait +point survivre aux conditions exceptionnelles qui l'avaient motivée? +M. de Montalembert l'a compris lui-même, quand, après 1848, il s'est +trouvé en face d'un parti conservateur que des désenchantements et des +terreurs salutaires avaient guéri de ses préventions antireligieuses, +et quand il a vu engager sous ses yeux une bataille où était en jeu +l'existence de la société. Il ne s'est plus posé alors en chef d'un +parti distinct et isolé, presque indifférent à ce qui n'était pas son +programme particulier: il s'est mêlé à ceux-là mêmes qu'il combattait +la veille, pour former avec eux «le grand parti de l'ordre», ne +réclamant que l'honneur de combattre à l'avant-garde, de donner et de +recevoir les premiers coups. En faisant ainsi largement son devoir de +citoyen, il a rencontré d'ailleurs, comme par surcroît, le succès de +sa cause spéciale. En effet, si l'existence du parti catholique avait +été nécessaire pour poser la question de la liberté d'enseignement, +l'attitude différente prise après la révolution de Février a permis +seule de la résoudre, en rapprochant ceux qui pouvaient former une +majorité, et en les amenant à ces transactions qui doivent, à leur +heure, remplacer les revendications exclusives et les aveugles +résistances. + +Lorsqu'il appelait les catholiques à combattre par la liberté et pour +la liberté, M. de Montalembert reprenait une des idées de l'_Avenir_. +Seulement, l'_Avenir_ avait procédé comme les entreprises +révolutionnaires, agitant toutes les questions à la fois, proposant +des solutions extrêmes, prodiguant, comme à plaisir, les formules +inquiétantes ou irritantes, faisant table rase du passé, pour +réorganiser, d'un seul coup et sur des bases absolument nouvelles, les +rapports de l'Église et de l'État. Cette fois, M. de Montalembert s'en +tient à une question précise, soulevée par les événements eux-mêmes, +admirablement choisie pour intéresser toutes les consciences et faire +faire aux catholiques, sans trop d'alarme, l'expérience d'une tactique +libérale; il ne touche au problème plus large de la situation de +l'Église en face de la société moderne, que dans la mesure où les +faits l'imposent, sans l'étendre témérairement et sans sortir des +conclusions pratiques, simples et limitées. + +Il était un point surtout par lequel la nouvelle campagne entendait se +distinguer de celle de Lamennais: ce dernier avait échoué, pour avoir +agi en dehors des évêques; M. de Montalembert était résolu à ne rien +tenter qu'avec leur concours. L'obtenir n'était pas une petite +affaire; il ne s'agissait de rien moins que d'opérer une véritable +révolution dans les idées et les habitudes du haut clergé. Nous avons +déjà eu occasion de noter à quel point le principe même de la liberté +de l'enseignement était d'abord étranger aux chefs de l'Église de +France. En 1841, bien que leurs idées commençassent dès lors à +s'élargir, bien peu nombreux avaient été ceux qui, en protestant +contre le projet de M. Villemain, étaient sortis de la question +particulière des petits séminaires, pour exprimer le voeu d'une +liberté générale, et encore ne l'avaient-ils fait que d'une façon +accessoire et en laissant voir qu'ils seraient prêts à transiger si +l'on améliorait la situation de leurs écoles ecclésiastiques. De +l'autre camp, on était tout disposé à leur offrir quelque marché de ce +genre. M. de Montalembert devait donc les mettre en garde contre ce +piège, intéresser leur conscience et leur honneur à ne pas accepter le +partage humiliant et funeste par lequel, pour assurer tant bien que +mal l'éducation des prêtres, ils sacrifieraient celle des laïques. Le +jeune fondateur du parti catholique demandait plus encore aux évêques: +il les poussait à en appeler directement, ouvertement à l'opinion, des +hésitations ou des résistances du gouvernement, à prendre part à +l'agitation légale qu'il voulait provoquer. C'était un rôle auquel +l'épiscopat ne semblait guère préparé par ses antécédents. Sous +l'Empire, l'Église de France, encore meurtrie de la persécution +révolutionnaire, éblouie par les bienfaits du Concordat, «n'avait eu +que juste le courage nécessaire pour ne pas sacrifier à la +toute-puissance du maître du monde la majesté et la liberté du +Souverain Pontife[502]». Sous la Restauration, elle n'avait pas songé +à s'adresser à d'autres qu'aux princes qu'elle aimait et dans lesquels +seuls elle espérait. Après 1830, l'embarras de son impopularité, +l'instinct des périls auxquels l'aurait exposée, en un pareil moment, +la moindre apparence d'intrusion dans la politique, lui avaient +inspiré une sorte de timidité patiente, attristée plus souvent +qu'irritée. Ces habitudes gênaient l'ardeur de M. de Montalembert, qui +parfois était disposé à les qualifier sévèrement. Il y avait bien là +quelque faiblesse, tout au moins un défaut d'éducation: il faudrait se +garder cependant de trop blâmer l'hésitation des évêques avant de se +jeter ouvertement dans des agitations qui, pour avoir un motif +religieux, n'en risquaient pas moins de devenir ou de paraître des +luttes de parti; elle était après tout conforme à l'esprit de +l'Église, et il valait mieux, en pareil cas, pécher par excès, que par +défaut de prudence. Tel était notamment le sentiment très prononcé de +Mgr Affre. Si le nouvel archevêque de Paris était dégagé des attaches +politiques du vieux clergé, il partageait ses répugnances pour les +éclats de la vie publique moderne; il avait gardé, de Saint-Sulpice, +cette maxime que «le bien ne fait pas de bruit, et que le bruit ne +fait pas de bien». Son esprit plus solide et plus sensé que brillant, +sa nature froide, tout, jusqu'à son défaut d'extérieur et sa gaucherie +de manières, semblait peu fait pour lui donner le goût d'agir à la +façon du P. Lacordaire ou de M. de Montalembert. Aussi le voit-on, au +début des luttes pour la liberté d'enseignement, recommander à ses +collègues non l'abstention, mais le secret. «On ne pense +pas,--écrivait-il en 1843, dans une note confidentielle, communiquée à +tous les évêques de France,--qu'il soit à propos de publier aucune +critique de l'Université par la voie des mandements ou même de la +presse. On croit que des lettres, dans le sens de ces observations, +seraient le seul moyen à employer, du moins en commençant, peut-être +toujours[503].» Détail piquant, bien fait pour montrer ce qu'avait +d'un peu puéril une telle recherche du secret sous un régime de presse +libre, cette note «confidentielle» tombait, peu de temps après, aux +mains des adversaires de la cause religieuse et était imprimée dans +les pamphlets de MM. Libri et Génin. Une autre fois, l'archevêque, +mettant en pratique ses propres conseils, adressait, de concert avec +ses suffragants, un mémoire secret au Roi[504]; quelques jours ne +s'étaient pas écoulés, qu'à son grand déplaisir il retrouvait le +mémoire en tête des colonnes de l'_Univers_. Une autre nouveauté, non +moins que la publicité, troublait les habitudes, inquiétait la +prudence de plusieurs évêques et de Mgr Affre en particulier: pour la +première fois, il était question que des laïques partageassent en +quelque sorte avec l'épiscopat la direction de la défense religieuse, +et y eussent même le rôle le plus en vue, l'initiative prépondérante; +c'étaient eux notamment qui devaient composer le comité, aux mains +duquel serait concentrée toute l'action. Certains prélats étaient +tentés de voir là une atteinte à l'organisation de l'Église, et l'un +des plus respectés, l'archevêque de Rouen, Mgr Blanquart de Bailleul, +allait jusqu'à écrire que «les laïques n'avaient pas mission de +défendre la religion». Du côté du gouvernement, on n'ignorait pas ces +répugnances d'une partie du clergé pour la campagne publique et laïque +entreprise par M. de Montalembert. Le ministre des cultes, dans sa +correspondance avec les évêques, touchait volontiers cette corde: il +leur donnait à entendre que les choses iraient bien mieux, que les +solutions satisfaisantes seraient plus vite trouvées, si l'on n'avait +affaire qu'à la «sagesse» et à la «prudence» de l'épiscopat; tout +était compromis, ajoutait-il, par l'action tapageuse, irritante, du +«parti religieux». + +[Note 502: _Testament_ du P. LACORDAIRE.] + +[Note 503: Voir le texte complet de cette note, dans la _Vie de Mgr +Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 405 et suiv.] + +[Note 504: _Actes épiscopaux_, t. I, p. 9 et suiv.] + +M. de Montalembert n'avait donc pas peu à faire pour amener les +évêques à ses idées et à ses procédés. Il s'y employa, avec une ardeur +extrême, par ses démarches et ses écrits. À lui seul, toutefois, +serait-il parvenu à opérer cette conversion? Il eut la fortune de +rencontrer dans les rangs mêmes de l'épiscopat un très utile et très +puissant allié. Rien n'avait fait pressentir le rôle qu'allait jouer +Mgr Parisis. Nommé évêque de Langres à quarante ans, en 1834, il +s'était d'abord renfermé dans son ministère pastoral; il passait +plutôt pour être peu favorable aux idées nouvelles, et, lors des +premières prédications de Lacordaire, il s'était montré «l'un de ses +plus chauds adversaires[505]». Mais, en 1843, un voyage en Belgique, +où il entre en rapport avec l'évêque de Liège[506], lui fait +comprendre, par une sorte de révélation, le rôle qui convient à +l'Église dans la société moderne. À peine de retour en France, il +commence la publication de brochures qui vont se succéder sans +interruption et avec un retentissement croissant, à chaque incident, à +chaque phase de la lutte. L'attitude qu'il y prend est, sur tous les +points, celle que conseillait M. de Montalembert. Tout d'abord, il +s'attache à enlever au débat ce caractère de querelle entre le clergé +et l'Université, que les premières protestations des évêques tendaient +trop à lui donner. «On s'obstine, dit-il dès son premier écrit, à +répéter que nous ne défendons que la cause du clergé; il faut bien +faire voir que nous défendons la cause de tous, même la cause de ceux +contre qui nous réclamons.» Il n'invoque pas le droit divin des +successeurs des apôtres, mais la liberté promise à tous les Français: +c'est comme citoyen qu'il réclame ce qu'on a refusé à ceux qui se +présentaient comme prêtres. Conduit à examiner l'attitude du clergé +dans la France nouvelle, il désavoue toute arrière-pensée légitimiste. +La société telle que les siècles l'ont faite, il l'accepte, la mettant +seulement en demeure d'appliquer les principes qu'elle a posés en +dehors de l'Église et quelquefois contre elle, cherchant et trouvant +dans les libertés qu'elle a établies le moyen de défendre la cause +religieuse. Il estime que, dans les circonstances actuelles, «tout +bien pesé, nos institutions libérales, malgré leurs abus, sont les +meilleures et pour l'État et pour l'Église», que «la publicité et la +liberté sont plus favorables à la vérité et à la vertu que le régime +contraire», et que, dès lors, «les catholiques doivent accepter, bénir +et soutenir, chacun pour sa part, les institutions libérales qui +règnent aujourd'hui sur la France[507]». Bien loin d'hésiter à prendre +part à l'agitation légale que recommande M. de Montalembert, l'évêque +de Langres répond, avec force, dans son _Second Examen_, à ceux qui, +du dedans ou du dehors, blâment une telle conduite comme inconvenante +et téméraire: c'est dans le même dessein qu'il publiera plus tard une +brochure spéciale, sous ce titre: _Du silence et de la publicité_. Il +se charge aussi de rassurer ceux des évêques qui s'effarouchent de +l'intervention des laïques; en 1844, il écrit, sur ce sujet, deux +lettres publiques à M. de Montalembert[508]; il l'engage +solennellement à «persévérer dans la voie où il est courageusement +entré», et lui déclare qu'il est «tout ensemble le centre et l'âme de +l'action catholique dans toute la France». + +[Note 505: _Correspondance du P. Lacordaire avec Mme Swetchine_, p. +392.] + +[Note 506: Ce prélat avait publié, en 1840, sous ce titre: _Exposé des +vrais principes sur l'instruction publique_, un livre qui avait exercé +une influence considérable en Belgique.] + +[Note 507: C'est la thèse que Mgr Parisis devait développer _ex +professo_, dans un livre paru en 1847 et intitulé: _Cas de conscience +à propos des libertés exercées ou réclamées par les catholiques, ou +accord de la doctrine catholique avec la forme des gouvernements +modernes_. Ce livre a été depuis retiré du commerce.] + +[Note 508: Lettres du 25 mai et du 15 août 1844.] + +À si peu de distance de la Restauration, presque au lendemain de la +condamnation de l'_Avenir_, une telle attitude et un tel langage sont, +de la part d'un évêque français, choses singulièrement nouvelles. +L'effet est considérable. Au début des controverses, en 1841 et 1842, +le vieil évêque de Chartres, par l'ardeur et la fréquence de ses +écrits sur la question philosophique, avait paru être à la tête du +clergé militant. Mais on sent bientôt que la note si différente de +l'évêque de Langres est la vraie, la mieux appropriée à l'état des +esprits et des institutions; que sa parole plus froide, aussi ferme, +mais moins désolée, plus politique et pour ainsi dire moins cléricale, +est bien autrement efficace. À sa suite, les autres prélats n'hésitent +plus à s'engager sur le terrain où les appelle M. de Montalembert. +Leurs manifestations publiques sont chaque année plus nombreuses, plus +résolues, plus hardiment libérales[509]. Quel changement dans leur +langage, depuis les protestations contre le projet de 1841! «Nous ne +parlerons même pas, Sire, de nos petits séminaires,--lisons-nous dans +un mémoire adressé au Roi, en 1844, par les évêques de la province de +Paris,--parce que la question n'est plus là aujourd'hui. Elle y était +encore il y a trois ans; elle n'était même presque que là pour nous. +Moins éclairés sur le véritable état des choses, nous ne pensions +guère qu'à stipuler les intérêts de nos écoles cléricales. Maintenant, +nous demandons davantage, parce que l'expérience s'est accrue, parce +que la lumière s'est faite[510].» + +[Note 509: Voir, à la fin du tome II des _Actes épiscopaux relatifs au +projet de loi sur l'instruction secondaire_, la liste des écrits +d'évêques publiés de la fin de 1841 au commencement de 1844. Or, +tandis qu'en 1842 il y en avait 8, dont 5 de l'évêque de Chartres, on +en compte 24 en 1843, et 5 dans le seul mois de janvier 1844. Ce sera +bien autre chose quand le projet de 1844 aura été déposé.] + +[Note 510: _Recueil des actes épiscopaux relatifs au projet sur +l'instruction secondaire_, t. I, p. 29 (1845).] + +Il est d'autant plus précieux à M. de Montalembert d'avoir gagné le +plein concours des évêques, qu'il lui faut d'autre part lutter contre +la mollesse des catholiques laïques. Eux non plus n'ont pas pris dans +le passé l'habitude des résistances publiques. Un esprit de +conservation mal comprise les a plutôt accoutumés à une sorte de +docilité, ou, tout au moins, de résignation silencieuse. Par une +humilité bizarre, que l'Évangile ne commandait pas, ils semblent avoir +accepté que l'activité, la parole bruyante, l'influence, le pouvoir +soient généralement du côté de leurs adversaires. Combien d'entre eux, +d'ailleurs, sont empêchés par le respect humain de se poser +ouvertement en chrétiens! «Les catholiques en France, écrit alors M. +de Montalembert, sont nombreux, riches, estimés; il ne leur manque +qu'une seule chose, c'est le courage.» Et ailleurs: «Jusqu'à présent, +dans la vie sociale et politique, _être catholique_ a voulu dire +rester en dehors de tout, se donner le moins de peine possible et se +confier à Dieu pour le reste.» Pour secouer cette torpeur des laïques, +comme tout à l'heure pour écarter les scrupules des évêques, M. de +Montalembert déploie une activité et une énergie passionnées. Ses +colères contre les pusillanimes sont terribles. Il a de ces cris, on +dirait presque de ces gestes comme en trouvent les capitaines-nés pour +enlever en pleine bataille les soldats hésitants. Pas un instant il ne +laisse languir le combat. À la fin de 1842, une maladie de madame de +Montalembert l'oblige à quitter la France et même l'Europe, pendant +deux années. Ni la préoccupation d'une santé si chère ni la distance +ne refroidissent un moment son zèle. Il stimule, dirige de loin ses +amis. De Madère, il lance, vers la fin de 1843, cette fameuse +brochure sur le _Devoir des catholiques dans la question de la liberté +d'enseignement_, qui est vraiment le manifeste et contient tout le +programme du nouveau parti. + +M. de Montalembert était un incomparable agitateur. Mais, dans son +horreur des tièdes et des timides, prenait-il toujours garde de ne pas +aller trop vite et trop loin? En donnant aux catholiques militants une +vie propre, une organisation à part, l'habitude de se sentir les +coudes et de ne plus être mêlés aux indifférents ou aux ennemis, ne +risquait-il pas de les séparer trop du reste de la société et de leur +donner un peu l'apparence d'une secte excentrique et batailleuse? Ce +qui lui paraissait nécessaire pour entraîner ses troupes, ne +pouvait-il pas quelquefois irriter ses adversaires, ou, ce qui était +plus fâcheux, effaroucher les spectateurs des régions moyennes? Pour +relever ses coreligionnaires de leur attitude trop humiliée, +n'était-il pas tenté de pousser la fierté jusqu'à la provocation, le +mépris du respect humain jusqu'à la bravade? S'il avait répudié les +erreurs de l'_Avenir_, n'en conservait-il pas certaines habitudes +d'esprit, un goût de véhémence dans la forme et des exigences trop +absolues dans le fond? «Je ne suis qu'un soldat, écrivait-il, tout au +plus un chef d'avant-garde[511].» Lui-même pressentait qu'un jour +viendrait où il faudrait d'autres qualités. «Dans toutes les grandes +affaires de ce bas monde, disait-il, il y a deux espèces d'hommes: les +hommes de bataille et les hommes de transaction, les soldats qui +gagnent les victoires et les diplomates qui concluent les traités, qui +reviennent chargés de décorations et d'honneurs, pour voir passer les +soldats aux Invalides[512].» Les meilleurs amis de M. de Montalembert +avaient parfois le sentiment qu'il manquait un peu de mesure. +Lacordaire, par exemple, ne lui cachait pas dans ses lettres qu'il +trouvait la guerre contre l'Université conduite d'une façon «un peu +âpre et égoïste»; il se préoccupait beaucoup «des tièdes, des +indifférents, des politiques et de la masse flottante». N'allait-on +pas les effrayer, les aliéner? Ne faudrait-il pas leur montrer +davantage «le désir de la paix et l'esprit de conciliation»? Il +craignait aussi qu'on ne prît une attitude trop hostile envers le +pouvoir, et il souhaitait qu'à cet égard on «rentrât dans la voie de +conciliation suivie depuis 1830[513]». M. Ozanam, dont la position +était assez délicate entre l'Université, à laquelle il appartenait, et +les amis dont il partageait la foi et les aspirations, était également +disposé à trouver qu'on avait commencé la bataille un peu vite et +qu'on la menait un peu rudement. Seulement, hâtons-nous d'ajouter que, +jusque dans ses exagérations, la polémique de M. de Montalembert +conservait un caractère particulier de dignité aristocratique, de +sincérité vaillante, pure et désintéressée. Les coups qu'il portait, +si violents fussent-ils, étaient comme les coups de lance que les +chevaliers se donnaient dans les tournois: pour coûter parfois la vie +à l'adversaire, ils ne révélaient aucune passion basse chez les +champions. Aussi, ceux-là mêmes qu'il attaquait, pour peu qu'ils +eussent l'âme haute, ne se défendaient pas d'éprouver à son égard +estime et sympathie. Tel était notamment M. Guizot. En pleine +bataille, il remerciait l'orateur catholique de ce que «son opposition +était une opposition qui avait le sentiment de l'honneur et pour ses +adversaires et pour elle-même»; il ajoutait, non sans mélancolie: +«Nous n'y sommes pas accoutumés, depuis quelque temps.» + +[Note 511: Lettre du 7 juillet 1844.] + +[Note 512: _Du devoir des catholiques dans les élections_ (1846).--M. +Thiers, causant un jour avec Mgr Dupanloup, lui disait: «M. de +Montalembert est un grand guerrier; M. de Falloux est un grand homme +d'État.»] + +[Note 513: Lettres diverses, citées par M. de Montalembert et par M. +Foisset, dans leurs ouvrages sur le P. Lacordaire.] + +Quoi qu'il en soit d'ailleurs des défauts qui pouvaient se mêler à de +si belles et si grandes qualités, les résultats obtenus étaient +considérables. À voir le nouveau parti catholique tel qu'il se +présentait au commencement de 1844, force est de reconnaître que, +depuis 1841, il y a eu transformation complète. L'armée réunie et mise +en mouvement par M. de Montalembert faisait vraiment bonne figure. +Les spectateurs peu bienveillants, M. Sainte-Beuve par exemple, en +étaient frappés[514]. Presque tout l'épiscopat combattait décidément à +côté du leader laïque, sur son terrain et avec ses armes. Le clergé +paroissial protestait publiquement contre ceux qui cherchaient à le +séparer des évêques. De nombreuses brochures, des écrits de divers +genres révélaient l'activité et l'élan des esprits: tous, grâce à +Dieu, ne ressemblaient pas à ceux qu'il nous a fallu blâmer; bientôt +même les publications du P. de Ravignan et de l'abbé Dupanloup +allaient donner à la polémique catholique un accent dont la dignité +s'imposerait aux adversaires eux-mêmes. Les journaux religieux étaient +tous d'accord, à commencer par l'_Univers_, pour servir, suivant la +parole de Lacordaire, «la liberté religieuse sous les drapeaux de la +liberté civile». On commençait à faire circuler et signer des +pétitions. Un conseil de jurisconsultes était constitué. La direction +du mouvement se concentrait aux mains d'un comité composé de laïques +et présidé par le comte de Montalembert. Derrière ce comité se +groupaient tous les catholiques agissants. Les légitimistes, qui +avaient été d'abord en méfiance à l'égard de la nouvelle école +religieuse, venaient presque tous, avec un intelligent et généreux +oubli des ressentiments passés, prendre rang dans l'armée catholique, +et l'un des signataires des ordonnances de 1828, M. de Vatimesnil, +acceptait noblement, à côté et au-dessous de M. de Montalembert, la +vice-présidence du «comité pour la liberté religieuse». Au même +moment, comme pour augmenter encore l'éclat et la popularité de la +cause catholique, les prédications de Notre-Dame, qui avaient été le +point de départ du mouvement, recevaient un nouveau développement: +vers la fin de 1843, le P. Lacordaire remontait, à côté du P. de +Ravignan, dans cette chaire qu'il avait quittée en 1836 et où, cinq +ans après, il n'avait paru qu'en passant; les hommes de ce temps +avaient ainsi cette fortune d'entendre le Dominicain pendant l'Avent +et le Jésuite pendant le Carême, tous deux attirant des foules chaque +jour plus nombreuses, plus émues, plus conquises. Les stations de +Paris ne suffisaient pas au zèle des deux apôtres; ils allaient +remuer, par leur parole, les grandes villes de province, et +l'enthousiasme public y prenait parfois des proportions et un +caractère plus extraordinaires encore. N'y avait-il pas de quoi +frapper ceux qui se rappelaient quelles étaient en France, peu +d'années auparavant, les humiliations du catholicisme? Aussi +comprend-on que l'un des hommes qui avaient le plus contribué à ce +changement, Lacordaire, s'écriât alors avec une émotion +reconnaissante: «Quelle différence entre 1834 et 1844!... Ce que nous +avons gagné, dans cette dernière campagne, en vérité, en force, en +avenir, est à peine croyable... Je ne crois pas que l'histoire +ecclésiastique présente nulle part une aussi surprenante péripétie. Où +allons-nous donc, et qu'est-ce que Dieu prépare[515]?» Les catholiques +se sentaient à l'une de ces heures de grands espoirs, pendant +lesquelles on est heureux d'avoir vécu, dussent-elles être suivies +plus tard de douloureuses déceptions. + +[Note 514: _Chroniques parisiennes_, p. 117, 118.] + +[Note 515: Lettres de mai et juin 1844.] + + +VI + +Que l'Université se soit défendue et ait tâché de rendre coup sur +coup, quand on a d'abord semblé poursuivre sa déchéance pour cause +d'indignité morale et religieuse, rien là qui doive surprendre. Mais +voici qu'elle se trouve en présence d'une campagne beaucoup moins +blessante pour elle; les catholiques demandent la liberté pour tous. +Ne prendrait-elle pas le beau rôle et ne servirait-elle pas ses vrais +intérêts, en déclarant qu'elle ne combat ni ne craint cette liberté? +Elle n'en fait rien; les nuits du 4 août sont rares dans l'histoire +des privilégiés. Bien au contraire, elle paraît se cramponner à son +monopole avec un égoïsme craintif, à ce point que M. Sainte-Beuve ne +peut s'empêcher de relever le caractère «mesquin» de ce qu'il appelle +ces «anxiétés de pot-au-feu[516]». Une attitude moins justifiable +encore est celle des «libéraux». Ils ne doivent pas ignorer que ce +sont eux qui, sous la Restauration, ont lancé l'idée de la liberté +d'enseignement et qui en ont ensuite inscrit le principe dans la +Charte de 1830. Et cependant, il leur suffit de l'entendre réclamer +par des catholiques, pour la renier. Tous les journaux de gauche ou de +centre gauche, sauf le _Commerce_, organe peu répandu du petit groupe +Tocqueville, et, par intermittence, une feuille radicale, la +_Réforme_, se font, par haine du clergé, les champions du monopole +universitaire dont naguère encore ils se plaisaient à dire du mal. +Quant au _Journal des Débats_, qui persiste en cette question à +marcher avec ses adversaires politiques, il répond allègrement à ceux +qui lui opposent la promesse de la Charte, que les catholiques n'ont +pas qualité pour invoquer cette Charte, faite «non pour eux et par +eux, mais contre eux». + +[Note 516: _Chroniques parisiennes_, p. 148, 149.] + +Si résolus que fussent les avocats du monopole à braver toute pudeur +libérale, la défensive leur paraissait embarrassante sur ce terrain +constitutionnel. Aussi les voyons-nous tout de suite tâcher d'en +sortir et chercher à prendre l'offensive sur quelque autre sujet. Dans +les séminaires, quand les jeunes clercs sont sur le point de recevoir +le sacerdoce, pour les mettre à même d'exercer le ministère de la +confession, on leur fait étudier une certaine partie de la théologie +morale, celle qui traite des cas de conscience les plus délicats. Là, +comme dans les thèses de droit criminel, il faut, pour définir les +degrés de culpabilité et la gravité des peines, recourir à des +distinctions que l'ignorant superficiel peut être tenté de regarder +comme subtiles. Là, surtout quand il s'agit des péchés contre le +sixième et le neuvième commandement, on est réduit à approfondir les +plaies les plus honteuses de l'âme, ainsi qu'il est fait, dans les +livres de médecine, pour celles du corps: répugnante, mais nécessaire +dissection, qui n'est pas plus immorale dans un cas que dans l'autre. +Les règles de cette science, s'appliquant non à des faits créés par +une imagination dépravée, mais à ceux que fournit l'expérience des +confesseurs, sont exposées dans des ouvrages spéciaux, écrits en latin +pour les mieux soustraire aux mauvaises curiosités. L'un de ces +ouvrages tomba, en 1843, sous les yeux d'un protestant de Strasbourg, +qui y vit prétexte à un petit pamphlet, publié sous ce titre: +_Découvertes d'un bibliophile_. Accusant les professeurs des +séminaires d'excuser le vol, le parjure, l'adultère et jusqu'aux +débauches contre nature, de pervertir la conscience et de corrompre +l'imagination de leurs élèves, il affectait l'effroi d'une pudeur +indignée, à la vue des ignominies où se complaisait l'enseignement +ecclésiastique. Il était facile de se rendre compte que cette +accusation s'appuyait sur des citations audacieusement tronquées et +dénaturées, ou sur des contresens comme on en commet toujours, quand +on veut traiter au pied levé d'une science quelconque dont on ignore +l'ensemble, les principes, la méthode et même la langue. Mais les +champions du monopole universitaire n'y regardaient pas de si près: +voyant là une arme, ils s'en saisirent avec empressement et s'en +servirent avec une passion sans scrupule. Le _Journal des Débats_ ne +fut pas des derniers à exprimer le dégoût que lui inspiraient «les +honteux écarts de l'enseignement ecclésiastique» et la «boue de la +casuistique». Notons en passant que l'un des plus âpres à flétrir ces +distinctions où il prétendait découvrir l'excuse de tous les crimes, +et en particulier du vol, était M. Libri; probablement avait-il déjà +commencé dans nos bibliothèques les soustractions qui devaient lui +attirer peu après une condamnation infamante. Le tapage fut un moment +si fort, qu'on put se demander si la vérité parviendrait jamais à se +faire entendre. Au bout de quelques mois cependant, devant la réaction +du bon sens et du dégoût, nul n'osa plus prolonger cette calomnie. M. +Isambert ayant tenté d'en porter l'écho à la tribune de la Chambre, il +suffit de quelques mots émus du garde des sceaux pour en faire +justice. + +La diversion des «cas de conscience» avait donc échoué, et les +adversaires de la liberté d'enseignement eussent risqué de se trouver +à court, sans la ressource d'une autre manoeuvre, moins nouvelle, mais +d'un effet plus sûr. Benjamin Constant disait un jour à M. de +Corcelle: «On a vraiment bien tort de s'embarrasser pour l'opposition; +quand on n'a rien,... eh bien, il reste les Jésuites; je les sonne +comme un valet de chambre, ils arrivent toujours.» Après avoir tenu +tant de place dans les polémiques de la Restauration, ces religieux +avaient fait peu parler d'eux depuis 1830. S'ils continuaient et même +développaient leurs oeuvres de confession et de prédication, c'était +sans bruit. Ils n'enseignaient plus en France, depuis 1828, et leurs +collèges de Brugelette, de Fribourg et du Passage étaient hors +frontières. Ils se défendaient de tout lien avec les partis politiques +et de toute hostilité contre la monarchie de Juillet[517]. Un moment, +en 1838 et 1839, quelques-uns des fauteurs de la coalition essayèrent +de réveiller contre eux les vieilles préventions; la tentative échoua, +et le _Journal des Débats_ railla ceux qui avaient «peur des +Jésuites[518]». Plus tard, quand, à la suite du projet de 1841, la +question de la liberté d'enseignement se trouva soulevée, la Compagnie +de Jésus ne sortit pas de sa prudente réserve, et ne se mêla pas, au +moins ostensiblement, aux polémiques engagées à ce sujet. Et +cependant, voici que, tout à coup, vers 1842, on se remettait, dans la +presse «libérale», à crier: Au Jésuite! comme sous M. de Villèle. Le +_Journal des Débats_ n'était pas le moins ardent à agiter le fantôme +dont il se moquait naguère avec tant de verve. Le pamphlet principal +de M. Génin avait pour titre: _les Jésuites et l'Université_, et, dans +ses _Lettres_, M. Libri se posait cette question: _Y a-t-il encore des +Jésuites?_ Il n'était pas jusqu'aux écoliers qu'on n'eût +l'inconvenance de mêler à ces querelles; dans plusieurs collèges de +Paris, en 1842, on donnait pour sujet de discours français, Arnauld +demandant, devant le Parlement, l'expulsion des Jésuites, les +accablant des accusations les plus violentes et les plus injurieuses, +et faisant, par contre, un éloge enthousiaste de l'Université. Il +semblait que toute la controverse ne portât plus que sur la Compagnie +de Jésus; ce qui faisait dire spirituellement à M. Rossi: «Je ne sais +si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette congrégation, +mais elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de +l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée dans nos +débats.» La polémique, du reste, n'est pas plus sérieuse que sous la +Restauration: même façon de transformer les actes les plus simples de +dévotion ou de charité en noirs complots, les humbles demeures des +religieux en redoutables et mystérieuses forteresses. L'archiconfrérie +de Notre-Dame des Victoires, fondée par M. Desgenettes, en dehors des +Jésuites, est présentée comme une terrible société secrète dont les +50,000 affiliés sont les agents de la puissante compagnie. «Rien ne se +fait, dit gravement M. Libri, sans que les Jésuites y prennent part.» +Et il les montre ayant pied dans toutes les classes de la société, +particulièrement dans «le boudoir des jolies femmes», détournant le +produit des quêtes pour former «_les fonds secrets de la +congrégation_»; guerres, révolutions, tout ce qui s'accomplissait dans +le monde est l'oeuvre des Jésuites; ils ont dans leur maison mère, à +Rome, «un immense livre de police qui embrasse le monde entier», et où +est admirablement racontée la biographie de tous les hommes auxquels +ils ont eu affaire. «Un de mes amis a vu le livre», affirme M. Libri. +Ces sottises finissaient par impatienter Henri Heine lui-même: il +raillait ceux qui attribuaient tout aux intrigues des Jésuites et +s'imaginaient sérieusement que, de Rome, le général de la compagnie +dirigeait, par ses sbires déguisés, la réaction dans le monde entier. +«Ce sont, ajoutait-il, des contes pour de grands marmots, de vains +épouvantails, une superstition moderne.» Mais M. Libri n'en était pas +moins tout entier à l'épouvante irritée que lui causait +l'envahissement croissant de cette congrégation. Sa perspicacité ne +laissait échapper aucun signe de cet envahissement; quelques églises +commençaient alors à être chauffées: n'était-ce pas la preuve, +demandait le savant professeur, que la morale relâchée des Jésuites +gagnait et dominait tout le clergé? On a le regret de constater que le +signal de cette triste et souvent bien sotte campagne était parti +d'assez haut. N'était-ce pas le grand maître de l'Université, M. +Villemain, qui, le 30 juin 1842, en pleine Académie, à propos d'un +concours sur Pascal, avait semblé inviter à reprendre les vieilles +polémiques «contre cette société remuante et impérieuse que l'esprit +de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également»? +L'exemple de M. Villemain était suivi, à l'Académie, par M. Mignet, +dans la séance du 8 décembre 1842; à la Sorbonne, l'année suivante, +par M. Lacretelle, ouvrant son cours d'histoire. Les vieilles +préventions parlementaires venaient au secours des rivalités +universitaires, et, en 1843, deux procureurs généraux, M. Dupin, à la +Cour de cassation, M. Borely, à la cour d'Aix, attaquaient les +Jésuites dans leurs discours de rentrée. Enfin, un pair de France, +homme du monde et homme d'esprit, le comte Alexis de Saint-Priest, +publiait un volume d'histoire sur la suppression de l'Ordre au +dix-huitième siècle. + +[Note 517: Voir, à ce propos, la note que le P. Guidée, provincial à +Paris, avait fait parvenir au Roi, en 1838, t. III, ch. IX, § VI.] + +[Note 518: _Ibid._] + +Qu'il y ait eu dans ces attaques une part de préjugés sincères, on ne +peut le contester; toutefois, la façon dont elles ont éclaté de toutes +parts, si subitement et sans prétexte apparent, révèle une tactique +raisonnée ou instinctive. C'est une «ruse de guerre», disait alors +Henri Heine. On avait compris l'avantage de ce mot de «Jésuite», pour +soulever les passions et pour rendre impopulaire la liberté elle-même. +Suivant la parole de M. de Montalembert, «les défenseurs du monopole +faisaient ce qu'on fait dans une place assiégée; ils faisaient une +diversion habile, une sortie vigoureuse». L'arme paraissait si commode +et à elle seule si efficace, qu'on s'en servait contre tous ceux que +l'on voulait combattre. À propos des cas de conscience, avait-on à +parler des ouvrages des abbés Moullet, Soettler, etc., on avait bien +soin de les appeler le «Père» Moullet ou le «Père» Soettler, pour +faire croire qu'ils appartenaient à la Compagnie de Jésus. Tout ce +qu'on reprochait au clergé, dans le présent ou dans le passé, on +l'attribuait à cette compagnie, qui eût pu souvent répondre: + + Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né? + +Contrairement aux vues premières de quelques-uns de ceux qui avaient +étourdiment engagé ce combat, ce qu'on s'était trouvé bientôt +attaquer, sous le nom de jésuitisme, c'était le catholicisme lui-même. +Le masque gallican ou janséniste, derrière lequel on cherchait à +dissimuler l'hostilité antichrétienne, était déjà bien usé sous la +Restauration, en dépit de M. de Montlosier ou de M. Cottu, et quoique +la société de cette époque se rattachât encore, par quelques points, +aux traditions d'ancien régime. Mais, après 1830, il ne pouvait plus +tromper personne. Aussi, répondant au _Journal des Débats_, qui +s'était un jour défendu d'avoir attaqué «la religion du pays» et +prétendait n'en vouloir qu'à «la superfétation honteuse du +jésuitisme», une autre feuille ministérielle, le _Globe_, lui disait: +«Soyez donc plus francs et plus hardis; ne lancez plus vos attaques +obliquement; laissez là les épithètes de Jésuites et de casuistes. +Allez droit au but; ayez la hardiesse de votre inconsidération. Osez +dire aux évêques de France: Nos injures sont pour vous.» «Le +jésuitisme, lisons-nous dans la _Revue indépendante_, à la date du 25 +mai 1843, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mérite de résumer +toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et +d'odieux dans les tendances d'une religion dégénérée... Tout le monde +voit bien ce qui est au fond de cette querelle: il s'agit en réalité +de savoir qui l'emportera du catholicisme exclusif ou de la liberté.» +D'ailleurs, qui eût pu conserver quelque doute sur le caractère que +prenait de plus en plus cette lutte, en voyant ce qui se passait alors +dans l'une des principales écoles de l'État? + +À la même heure, en 1843, deux professeurs au Collège de France, non +des premiers venus, M. Quinet et M. Michelet, transformaient leurs +cours en une sorte de diatribe haineuse contre les Jésuites. La +surprise fut grande. Le passé de ces deux hommes ne semblait pas les +avoir préparés à ce rôle de pamphlétaire. Les accès de fièvre +révolutionnaire et belliqueuse ressentis par M. Quinet en 1830 et en +1840 avaient été considérés comme des accidents passagers dans une vie +qui paraissait d'ailleurs absorbée par des travaux d'érudition et de +poésie. S'il n'était pas chrétien, il n'avait pas apporté jusqu'ici, +dans les choses religieuses, de passion agressive, et l'on croyait +voir en lui un penseur cherchant le Dieu qu'il souffrait d'avoir +perdu. Du reste, aussi éloigné que possible de toute question pratique +et contemporaine, il vivait plutôt dans les nuages, si peu en quête +des applaudissements vulgaires qu'un de ses amis pouvait dire: «Que +voulez-vous? Quinet a toujours eu un talent particulier pour cacher ce +qu'il fait.» Quant à M. Michelet, bien que n'ayant jamais eu +d'habitudes ni même de convictions religieuses, et n'ayant été baptisé +qu'à dix-huit ans, il avait été quelque temps considéré par les +catholiques, sinon comme un des leurs, du moins comme un allié. +C'était Mgr Frayssinous qui l'avait nommé à l'École normale, comptant +qu'il y contre-balancerait l'influence voltairienne de professeurs +plus «libéraux». On l'avait choisi pour enseigner l'histoire à la +fille du duc de Berry, en attendant qu'on lui donnât pour élève, après +1830, la princesse Clémentine. Nul n'avait semblé goûter plus vivement +cette poésie du christianisme que Chateaubriand venait de révéler à +son siècle; nul n'avait mieux senti le moyen âge, rendu un plus tendre +hommage au rôle maternel de l'Église envers la jeune Europe; nul +n'avait baisé d'une lèvre plus émue la croix du Colisée ou les pierres +de nos cathédrales gothiques. «Toucher au christianisme! s'écriait-il; +ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas.» Et, +pour exprimer la nature des sentiments que la vieille religion lui +inspirait, il rappelait ce qu'il avait éprouvé auprès du lit de sa +mère malade. Aussi pouvait-il écrire, en 1843: «Les choses les plus +filiales qu'on ait dites sur notre vieille mère l'Église, c'est moi +peut-être qui les ai dites.» Du reste, étranger aux passions et aux +intrigues du dehors, tout entier à ses vieux documents ou à ses élèves +qu'il aimait également, sorte de Bénédictin soucieux de ce qu'il +appelait «sa virginité sauvage», il donnait à tous, par sa personne +comme par ses écrits, l'idée d'un talent dont la note dominante était +une naïveté tendre et enthousiaste; Henri Heine l'appelait alors «le +doux et paisible Michelet, cet homme au caractère placide comme le +clair de lune». Et cependant, à peine ces deux professeurs sont-ils +atteints, avec tant d'autres, par le livre du _Monopole +universitaire_, qu'ils bondissent furieux et deviennent, à +l'étonnement de tous et au regret de leurs amis, les adversaires les +plus vulgairement passionnés du clergé et du catholicisme. Comment +expliquer cette transformation? Peut-être y avait-il eu, dès +l'origine, chez M. Quinet, un fanatisme révolutionnaire et +antichrétien plus profond qu'on ne le croyait; ses lettres, publiées +après sa mort, révèlent en effet, de 1830 à 1843, une sorte de +misanthropie irritée contre le gouvernement et la société, qui +rappelle parfois la correspondance de Lamennais. Quant à M. Michelet, +à côté des tendresses de sa nature littéraire, il avait une +sensibilité douloureuse, venant en partie de la misère et des +blessures d'amour-propre dont il avait souffert pendant son enfance et +souvent même dans son âge mûr; la longue et laborieuse solitude où il +avait vécu sur lui-même, accumulant dans le silence bien des +amertumes, avait ajouté à cette susceptibilité quelque chose de +concentré et une sorte d'exaltation intérieure qui n'attendait qu'une +circonstance pour faire explosion. Il y avait en outre chez lui un +grand orgueil et une vanité plus grande encore. N'est-ce même pas +surtout par là qu'il est tombé? Ne semble-t-il pas qu'à cette époque +le démon l'ait transporté sur la montagne de la tentation, qu'il lui +ait montré à ses pieds et offert, s'il voulait servir des passions +mauvaises, le royaume de la basse popularité? M. Michelet crut trouver +là une revanche des humiliations mondaines dont il avait souffert; il +se laissa séduire, et aussitôt le vertige s'empara de lui. + +Ce fut à propos des littératures méridionales de l'Europe, sujet +officiel de son cours, que M. Quinet trouva moyen de faire six leçons +sur les Jésuites ou plutôt contre eux. Prétendant analyser et définir +le jésuitisme, il s'attaqua, avec une violence extrême, aux _Exercices +spirituels_ de saint Ignace; par des citations mal traduites ou +inexactes, il chercha à rendre odieuse et ridicule cette grande +méthode de vie intérieure, et dénonça, dans l'esprit qui en émanait, +une influence mortelle à toute civilisation: «Ou le jésuitisme doit +abolir l'esprit de la France, concluait-il, ou la France doit abolir +l'esprit du jésuitisme.» Cette dernière oeuvre était, à ses yeux, la +mission propre de l'Université et la raison d'être de son monopole. +Estimant que le catholicisme--à cette date il l'appelait encore le +jésuitisme--était incompatible avec la révolution, il voulait que +l'État fondât une religion nouvelle, destinée à rétablir, au-dessus +des divisions actuelles de sectes, l'unité morale de la nation; +l'enseignement public lui paraissait le moyen d'imposer ce nouvel +Évangile aux jeunes générations. M. Quinet devait bientôt laisser voir +que cette religion se confondait, dans sa pensée, avec l'idée +révolutionnaire. Le scandale fut grand de voir de pareilles thèses +professées par un personnage qui se plaisait lui-même à dire: «Je suis +un homme qui enseigne ici publiquement, au nom de l'État.» Fallait-il +s'étonner que l'amphithéâtre du Collège de France ressemblât parfois +plus à la salle d'un club qu'à celle d'un cours? Chaque leçon était +«une bataille», dit un disciple de M. Quinet, M. Chassin. La partie +ardente de la jeunesse catholique, ainsi provoquée, venait protester +contre les outrages que le professeur jetait à ses croyances. «Plus +d'une fois, raconte encore M. Chassin, entendant des cris formidables, +l'administrateur accourut, par les couloirs intérieurs, jusqu'à la +chaire du professeur, et, pâle d'effroi, lui conseilla de lever +immédiatement la séance:--Je ne sais pas, disait-il, si, ce soir, il +subsistera une pierre du Collège de France.» Mais après quelques +scènes de ce genre, les étudiants catholiques, obéissant aux conseils +des chefs de leur parti, notamment du P. de Ravignan, renoncèrent à +ces manifestations. Quant à M. Quinet, au milieu des passions qu'il +soulevait, il apportait une sorte de fanatisme mystique dont on trouve +la trace dans sa correspondance, se croyant un apôtre et presque un +martyr, alors qu'il faisait oeuvre de détestable pamphlétaire. + +Encore chez M. Quinet y avait-il une apparence d'enseignement, une +certaine gravité, un plan suivi. Rien de tout cela chez M. Michelet. +Chargé d'un cours d'histoire et de morale, les sujets traités par lui +jusqu'alors ne le conduisaient pas à s'occuper des Jésuites; mais sa +passion fantaisiste dédaigne même la feinte d'une transition. Il +suffit de jeter un regard sur son auditoire pour voir ce qu'est +devenu, avec cet étrange professeur, le vieux Collège de France. Une +foule tapageuse fait queue aux portes et se bouscule pour entrer. Dans +la salle comble, en attendant le maître, on s'interpelle, on crie, on +échange de grossiers lazzi, on chante la _Marseillaise_, _Jamais +l'Anglais ne régnera_, ou des couplets de Béranger dont chaque refrain +est accueilli par un hurlement: À bas les Jésuites! quelquefois des +chants pires encore. Un jeune homme profite d'un intermède pour +déclamer des vers patriotiques; un autre quête pour la Pologne. Enfin, +M. Michelet fait son entrée: tête couverte de grands cheveux déjà +presque blancs, figure longue et fine, bouche un peu contractée, +regard ardent, et, dans toute sa physionomie, quelque chose de fébrile +et de troublé. Il s'assied. Les bras pendants sous la table, il +s'agite, se balance, et commence d'un ton saccadé, en style haché. Il +n'est pas orateur: les mots lui viennent rares et pénibles; souvent il +se gratte le menton, en paraissant attendre l'idée. Sur quoi va porter +la leçon? On ne s'en doute pas. Le sait-il lui-même? Son début est +parfois des plus étranges: tel jour, il parle d'un incident vulgaire +qui a frappé un moment son regard, en venant au Collège de France. Il +veut charmer et amuser ses auditeurs; il veut surtout les flatter et +obtenir leur applaudissement, en faisant écho à leur passion du +moment[519]. Nul moyen d'analyser ces leçons. Il y règne une animosité +violente, une colère furieuse, une sorte de terreur grotesque que tout +révèle, jusqu'au trouble inouï du style et de la composition. Le plus +souvent, le professeur s'attaque aux hypothèses que crée son +imagination, aux perfidies, aux égarements, aux corruptions qu'il +suppose possibles, que dès lors il prend comme réels et sur lesquels +il fonde sa satire et son réquisitoire. Du reste, dans cette vision +maladive, tout défile et se mêle en désordre, passé, avenir et +présent, philosophie, politique, peinture, Pologne, bals du quartier +latin, architecture, façon dont les babies mangent de la bouillie, et +presque toujours il aboutit à parler de soi. «Je suis sûr de ne pas +rester court, disait-il, parce que ce que je raconte, c'est moi.» +C'est lui qui a tout fait, qui a tout vu; il est la personnification +de l'humanité; il est le précurseur d'un nouveau Messie, s'il n'est ce +Messie lui-même. Aussi M. Sainte-Beuve écrit-il, à ce propos, le 28 +juillet 1843: «Jamais le _je_ et le _moi_ ne s'est guindé à ce degré. +C'est menaçant.» M. Michelet a la plus haute idée de son oeuvre; à +l'entendre, «chacune de ses leçons est un poème»; il déclare «n'avoir +jamais eu un sentiment plus religieux de sa mission, n'avoir jamais +mieux compris le sacerdoce, le pontificat de l'histoire». Triste +décadence d'un brillant esprit, que rien désormais n'arrêtera plus. Le +cours de 1843 a été une époque décisive et fatale dans la vie de M. +Michelet. L'une des extravagances de sa dernière manière sera de +prétendre distinguer deux François 1er, l'un _avant_, l'autre _après +l'abcès_; deux Louis XIV, l'un _avant_, l'autre _après la fistule_; +comme on l'a dit spirituellement, on serait mieux fondé à distinguer +deux Michelet, l'un _avant_, l'autre _après les Jésuites_. Le second +n'a rien du premier, et prend en quelque sorte plaisir à le +contredire. Le talent même s'est altéré; les défauts sont aggravés, et +les qualités se sont voilées. L'écrivain paraît de plus en plus sous +l'empire d'une folie malsaine dans laquelle un sentiment domine: la +haine satanique du christianisme. Ce fut une des ruines morales et +intellectuelles de ce siècle qui en a tant connu. + +[Note 519: Cette recherche lui attire parfois quelque mésaventure. Un +jour, les jeunes gens, en l'attendant, s'étaient mis à chanter une +chanson obscène qui avait pour refrain un mot ignoble, hurlé en +choeur. Sur ce mot, qui a depuis fait son entrée dans la langue +parlementaire, la porte s'ouvre, le silence se fait, et M. Michelet +paraît. N'ayant entendu de loin que le vacarme, il s'imagine qu'on +chantait la _Marseillaise_. Empressé, suivant son usage, de s'unir aux +sentiments des assistants, il commence: «Messieurs, dit-il, au milieu +de ces chants patriotiques...» Un immense éclat de rire couvre sa +voix, et le professeur est obligé de chercher un autre exorde, en face +d'un auditoire rendu, par cet incident, plus tumultueux et plus +inconvenant encore que de coutume.] + +Ces cours qui étaient le plus grand désordre des luttes religieuses de +ce temps, eurent du moins un avantage. Désormais, il ne fut plus +possible de soutenir qu'en attaquant les Jésuites, on ne s'en prenait +pas au clergé tout entier et à la religion elle-même. Les deux +professeurs dédaignaient de dissimuler la vraie portée de leurs coups. +M. Michelet en vint bientôt à soutenir que le christianisme était un +obstacle aux progrès de l'humanité, une décadence par rapport non +seulement au paganisme, mais au fétichisme, la «cité du mal», par +opposition à la révolution qui était la «cité du bien», et il +proclamait sa résolution de «détrôner le Christ». Quant à M. Quinet, +un de ses apologistes, M. Chassin, nous le montre, dans son cours, +poursuivant le catholicisme à travers tous les siècles, «se rangeant +du côté de ses grands ennemis du dix-huitième siècle, détrônant +l'Église, et décernant à la révolution française la papauté +universelle et le gouvernement des âmes». Cette franchise brutale +dérangeait bien des tactiques. Au premier moment, tous les partisans +du monopole, depuis le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux +Mondes_ jusqu'au _National_ et à la _Revue indépendante_, avaient +applaudi à la sortie des deux professeurs; mais les habiles et les +prudents ne tardèrent pas à y trouver plus d'embarras que de secours. +Dès l'apparition du livre des _Jésuites_, dans lequel les deux +professeurs avaient réuni leurs leçons de 1843, la _Revue des Deux +Mondes_ disait: «La publication a réussi, le coup a porté, _trop bien +peut-être_.» Un autre fait se dégageait des scandales du Collège de +France, c'est que les passions soulevées s'attaquaient en réalité à la +monarchie de Juillet aussi bien qu'à l'Église catholique. À chaque +incident, à chaque parole des maîtres, à chaque manifestation des +élèves, ce caractère révolutionnaire apparaissait plus marqué et plus +agressif. M. Chassin a loué depuis M. Quinet de ce que, après deux ans +de son enseignement, «la jeunesse des écoles avait cessé d'être +catholique et était devenue républicaine»; il a déclaré, en parlant +des événements de 1848, que «les cours du Collège de France pouvaient +être considérés comme une des causes les plus directes de ce réveil +national et universel»; et il a ajouté, à propos du rôle de M. Quinet, +le 24 février: «Au jour de l'action, il fut à son poste. Il avait, si +j'ose dire, armé les âmes; il devait donc se jeter en personne dans la +bataille... Un des premiers, il entra aux Tuileries, le fusil à la +main. L'alliance conclue par l'idée fut ainsi scellée dans le sang.» +N'y a-t-il pas là une leçon pour les politiques à courte vue qui +s'imaginent que le cri: À bas les Jésuites! ne menace pas l'État, ou +qui même croient habile de détourner de ce côté les passions gênantes +ou redoutables? + +La diversion, chaque jour plus violente et plus tapageuse, tentée +contre la Compagnie de Jésus, obligea les catholiques qui avaient pris +d'abord l'offensive contre le monopole universitaire, à se défendre, à +leur tour, sur le terrain où on les attaquait et qui, à raison des +préjugés encore régnants, pouvait paraître peu favorable. M. de +Montalembert avouait plus tard, à la tribune, «l'embarras» que, dans +le premier moment, cette évocation d'un Ordre si impopulaire avait +causé aux catholiques. Toutefois, ils firent vaillamment face à +l'attaque. Journaux, revues, brochures, livres, tout fut employé. Un +écrit effaça tous les autres: ce fut celui que le P. de Ravignan +publia en janvier 1844, sous ce titre: _De l'existence et de +l'institut des Jésuites_. Rare fortune pour cet institut, de posséder +alors dans ses rangs un prédicateur célèbre dont les hommes de tous +les partis étaient les auditeurs assidus et les admirateurs, dont le +chancelier Pasquier faisait l'éloge en pleine Académie; un religieux +dont la vertu en imposait à ce point que personne n'osait l'attaquer. +Qu'un tel homme prît en main la cause des Jésuites et les +personnifiât en quelque sorte devant le monde, au jour du péril, +c'était déjà beaucoup, car son nom, à lui seul, était une force et une +protection; mais de plus son petit livre était, en lui-même, +excellent. Traitant successivement des _Exercices spirituels_ de saint +Ignace, des constitutions, des missions et des doctrines de la +compagnie, il contenait une réfutation brève, simple et forte, de +toutes les accusations portées. Et surtout, quel accent incomparable +avait cette courte apologie, fière sans rien de provocant ni +d'irritant, où l'auteur se défendait sans s'abaisser au rang d'accusé: +mélange singulièrement saisissant de l'humilité du religieux qui parle +par obéissance, avec un absolu détachement de tout ce qui le touche +personnellement, et de la noblesse d'âme du gentilhomme, soucieux de +l'honneur de son drapeau! Et quelle sérénité dans une oeuvre de +polémique! À peine, par moments, un peu d'impatience, à la vue du bon +sens et de la bonne foi si outrageusement méconnus, mais aucune pensée +petite, amère, aucune animosité contre les hommes; toujours cette +politesse du langage qui, chez l'écrivain, était à la fois la marque +de l'homme bien né et la manifestation d'une ardente charité +chrétienne; depuis la première page jusqu'à la dernière, une émotion +où l'on ne sait ce qui domine, de l'amour de la cause que l'auteur +défend, ou de celui des âmes qu'il veut toucher; par places, des cris +du coeur d'une admirable éloquence. Le contraste était grand avec les +oeuvres troublées auxquelles il répondait, et aussi, il faut le dire, +avec quelques-unes de celles par lesquelles avait été défendue +jusqu'alors la cause catholique[520]. + +[Note 520: De courts extraits donneront l'idée de ce petit livre. Il +débutait ainsi: «La prudence a ses lois, elle a ses bornes. Dans la +vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus +précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir. Je +l'avouerai: depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre +parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines +vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la +sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve +le besoin de le déclarer: je suis Jésuite, c'est-à-dire religieux de +la Compagnie de Jésus... Il y a d'ailleurs, en ce moment, trop +d'ignominies et trop d'outrages à recueillir sous ce nom, pour que je +ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage. Ce nom est +mon nom; je le dis avec simplicité: les souvenirs de l'Évangile +pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie.» La +fin n'était ni moins noble ni moins touchante: «Que si je devais +succomber dans la lutte, avant de secouer, sur le sol qui m'a vu +naître, la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois +au pied de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même +l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma +patrie, et je dirais avec tristesse: Il y eut un jour où la vérité lui +fut dite; une voix la proclama, et justice ne fut pas faite; le coeur +manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la +liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande +iniquité de plus. Ils ne s'en trouveront pas mieux; mais il y aura un +jour meilleur, et, j'en lis dans mon âme l'infaillible assurance, ce +jour ne se fera pas longtemps attendre. L'histoire ne taira pas la +démarche que je viens de faire; elle laissera tomber sur un siècle +injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne +permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas, +et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de +l'éternité.»] + +Dans la publication du P. de Ravignan, il y avait plus qu'une belle +parole, il y avait un grand acte. Jusqu'à présent les Jésuites ne +s'étaient défendus que par la vieille méthode, attendant tout de la +tolérance du gouvernement, sollicitée sans bruit, faisant parler d'eux +le moins possible, évitant même de se nommer. En 1838, par exemple, +ils avaient été menacés: nous avons vu alors le provincial de Paris, +le P. Guidée, faire parvenir au Roi un mémoire secret où il trouvait +moyen de justifier son Ordre sans en prononcer une seule fois le nom; +il s'y faisait même un mérite de cette espèce de dissimulation. Tout +autre avait été la tactique inaugurée par Lacordaire avec son _Mémoire +pour le rétablissement des Frères Prêcheurs_, et suivie par M. de +Montalembert, Mgr Parisis et les autres chefs du mouvement catholique, +tactique qui consistait à se défendre par la publicité, par toutes les +armes que fournissaient les libertés modernes, et à s'adresser à +l'opinion plus qu'au gouvernement. Par sa brochure, le P. de Ravignan +s'engage et engage avec lui résolument sa compagnie dans cette voie +libérale. Tout d'abord il se nomme, avec une hardiesse dont la +nouveauté stupéfie ses adversaires[521]. Il n'invoque pas le droit +divin de l'Église; mais le droit public de la France; il s'appuie, +non sur les bulles des papes, mais sur la Charte. «La Charte a-t-elle +proclamé la liberté de conscience, oui ou non?» tel est le fond de son +argumentation. Il se défend d'être hostile aux principes auxquels il +fait appel. «On nous transforme, dit-il, en ennemis des libertés et +des institutions de la France: pourquoi le serions-nous?» Afin de +compléter sa démarche, il publie, en même temps, une lettre et une +consultation de M. de Vatimesnil, qui établissent la situation légale +des congrégations, notamment des Jésuites, et qui déterminent ainsi le +terrain de la résistance judiciaire. + +[Note 521: M. Libri écrivait alors: «M. l'abbé de Ravignan s'intitule +publiquement membre de la Compagnie de Jésus, ce qu'on n'avait jamais +osé faire sous la Restauration.» Et M. Cuvillier-Fleury disait dans le +_Journal des Débats_: «Ils ont osé, quatorze ans après la révolution +de Juillet, ce qu'ils n'avaient jamais tenté, même sous la +Restauration; ils se sont nommés.»] + +L'effet de ce livre fut immense. Il s'en vendit, dans la seule année +1844, plus de vingt-cinq mille exemplaires: chiffre considérable pour +l'époque. Les adversaires n'osaient l'attaquer directement. Pendant +que Lacordaire proposait, au cercle catholique, «trois salves en +l'honneur du P. de Ravignan», celui-ci recevait l'avis que, dans les +Chambres, «sa brochure avait produit très bon effet, qu'on en avait +beaucoup parlé dans un bon sens, que MM. Pasquier, Molé, de Barante, +Sauzet, Portalis et autres l'approuvaient hautement», que les +ministres eux-mêmes, M. Guizot et M. Martin du Nord, la jugeaient +favorablement[522]. Le premier président, M. Séguier, venait voir +l'auteur pour le féliciter. Il n'était pas jusqu'à M. Royer-Collard, +si imbu de préventions jansénistes, qui ne lui exprimât son +admiration. M. Sainte-Beuve écrivait alors dans la _Revue suisse_: +«C'est le premier écrit sorti des rangs catholiques, durant toute +cette querelle, qui soit digne d'une grande et sainte cause... Il est +de nature à produire beaucoup d'effet; il s'en vend prodigieusement.» +Aussi le P. de Ravignan écrivait-il modestement au Père général: «Dieu +a béni cette publication, malgré l'inconcevable indignité de +l'instrument; pas un blâme encore, que je sache, pas un inconvénient +signalé, au contraire.» Un succès si complet contient une leçon. Il +est dû à deux causes: d'abord la modération et la dignité du ton, +l'esprit large, juste et charitable qui anime l'auteur, sa +préoccupation, non de flatter les passions de ses amis ou de meurtrir +ses adversaires, mais de convaincre et d'attirer tous les hommes +d'entre-deux; ensuite l'avantage du terrain nouveau où il s'est placé, +de la thèse de liberté et de droit moderne sur laquelle il s'est +fondé. Il a pris, pour une défensive devenue nécessaire, les armes +dont les chefs du parti catholique s'étaient servis naguère pour +l'offensive; il l'a fait avec un avantage égal, et il a empêché ainsi +que les partisans du monopole ne trouvassent, par la diversion contre +le jésuitisme, un moyen de réparer l'échec moral subi par eux, sur la +question même de la liberté d'enseignement. + +[Note 522: Lettres inédites du R. P. de Ravignan.] + + +VII + +Jusqu'à présent nous avons assisté au combat des deux armées opposées, +évêques contre philosophes, champions de la liberté d'enseignement +contre tenants du monopole universitaire. Du gouvernement, sauf ce qui +a été dit, à l'origine, de son malheureux projet de 1841, il n'a pas +encore été parlé. C'est l'ordre logique. Dans ces premières années, en +effet, le ministère n'a eu qu'un rôle secondaire et effacé; il n'a pas +exercé d'action sur la lutte dont il a, sans le vouloir et sans le +savoir, donné le signal; on se battait en dehors de lui et par-dessus +sa tête. Pendant ce temps, son attention et ses efforts étaient +absorbés par les questions extérieures ou intérieures dont la +politique parlementaire faisait, à chaque session, des questions de +cabinet; nous avons vu quelles elles étaient: la liberté +d'enseignement n'y avait pas figuré. Et cependant, à voir les choses +de plus haut, bien des raisons n'eussent-elles pas dû déterminer le +gouvernement à s'emparer du problème ainsi soulevé et à briguer +l'honneur de lui donner une solution sagement libérale? Il souffrait, +nous l'avons vu, du vide de la scène politique et ne savait comment le +remplir, ne voulant pas, à l'intérieur, d'innovations dangereuses +pour un pays ébranlé partant de secousses, et ne pouvant rien +entreprendre au dehors, en face de la coalition toujours prête à se +reformer contre la France de 1830. Avec la liberté d'enseignement, une +occasion s'offrait à lui de faire quelque chose de grand, de sain et +de fécond, qui eût remplacé avec avantage les questions factices et +les querelles de personne où se dépensait toute la vie politique. Ne +serait-ce pas jeter une semence féconde dans ce champ parlementaire +qui paraissait stérilisé à force d'avoir été moissonné, rajeunir le +formulaire un peu vieilli et usé de la politique conservatrice, +agrandir et élever ce qu'il y avait d'étroit et d'abaissé dans une +société bourgeoise, apporter le meilleur contrepoids à la +prépondérance des préoccupations matérielles, donner aux hommes d'État +d'alors cette moralité, cette grandeur, ce prestige qu'ils ne peuvent +avoir quand rien n'indique chez eux le souci des principes supérieurs, +et dont M. Guizot, dès 1832, sentait le besoin pour la monarchie de +Juillet[523]? La liberté religieuse était celle à laquelle les +gouvernements pouvaient faire la part la plus large, se confier avec +le plus de sécurité, «la moins redoutable de toutes les libertés, +disait le comte Beugnot, puisqu'elle n'est réclamée que par des hommes +de paix et de bonne volonté». Loin d'augmenter ainsi l'instabilité, +qui était comme le mal constitutionnel de ce régime issu d'une +révolution, on la diminuerait. En assurant à la royauté de 1830 +l'adhésion et la reconnaissance des catholiques satisfaits, on +corrigerait cette faiblesse morale qui résultait de l'hostilité des +hautes classes, demeurées fidèles au parti légitimiste. En enlevant +aux royalistes la possibilité de se poser, contre le gouvernement, en +champions de la liberté religieuse, on leur retirerait le moyen le +plus efficace qu'ils pussent trouver de rafraîchir leur programme et +de recruter, dans la meilleure partie des générations nouvelles, leur +armée affaiblie. Et pour atteindre ce but, il n'était pas besoin de +souscrire à toutes les exigences du parti religieux. Sauf quelques +esprits ardents et absolus, les catholiques se contenteraient à moins. +Que le ministère, se portant médiateur, prît avec autorité +l'initiative d'une sorte de transaction, ils seraient heureux de +l'accepter, s'ils y discernaient la bonne volonté de faire tout ce que +permettaient les circonstances. Ne seraient-ils pas pleinement et +définitivement satisfaits, que du moins ils désarmeraient et, suivant +la fine distinction de Mgr Parisis, à défaut d'un _acquit_, +donneraient un _reçu_. Il suffirait probablement de reprendre le +projet de 1836. + +[Note 523: Discours du 16 février 1832.] + +C'est certainement ce qu'eût fait M. Guizot, s'il s'était cru libre de +suivre son sentiment personnel. On peut le croire, quand il affirme +après coup, dans ses _Mémoires_, que «personne n'était plus engagé et +plus décidé que lui à sérieusement acquitter, quant à la liberté +d'enseignement, la promesse de la Charte». S'il avait professé à côté +de M. Villemain et de M. Cousin, il n'était pas resté comme eux un +dévot de l'Université: «Vous voulez, disait-il alors à un professeur +fort mêlé aux polémiques, vous voulez, avec votre question +universitaire, être un parti, et vous ne serez jamais qu'une coterie.» +La lutte qui avait éclaté n'était pas de nature à le faire changer +d'avis. Ce n'est pas ce haut esprit qui s'effrayait ou s'effarouchait +de voir les catholiques et même les évêques user des armes de la +liberté. À la différence de la plupart de ses contemporains, il +comprenait les griefs du clergé, la gravité des questions soulevées; +il se plaisait à considérer et à saluer, dans ces débats, quelque +chose de plus vrai, de plus profond, de plus élevé que ce qui agitait +les partis politiques au milieu desquels il était condamné chaque jour +à manoeuvrer. Aussi rendait-il hommage à la «sincérité» de +l'opposition des catholiques, et déclarait-il leur émotion «digne d'un +grand respect», alors même qu'elle conduisait à des démarches, selon +lui, excessives. Bien plus, comme il l'avouera plus tard, ses +sympathies étaient au fond avec eux, et, au plus fort de la lutte, il +éprouvait à leur égard comme un sentiment d'envie. On lui attribuait +l'inspiration du _Globe_ qui blâmait alors sévèrement l'attitude du +_Journal des Débats_ en matière religieuse. Même sur les Jésuites, il +avait l'esprit libre et large; il était allé souvent entendre, à +Notre-Dame, le P. de Ravignan, pour lequel il ressentait estime et +sympathie; plus d'une fois, il eut avec lui des entretiens où il +aimait à se montrer supérieur aux préjugés régnants[524]. + +[Note 524: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p. +265 à 269.] + +M. Guizot trouvait-il les mêmes dispositions chez ses collègues, entre +autres chez le ministre des cultes et chez celui de l'instruction +publique que leurs attributions appelaient à s'occuper plus +spécialement des questions discutées? M. Martin du Nord eût été, en +temps ordinaire, le plus aimable des ministres: bien intentionné, +déférent envers ceux qu'il appelait _ses_ évêques, _son_ clergé, +gracieux même pour les Jésuites, désirant sincèrement le bien de la +religion et proclamant sa foi à la tribune. Mais cet avocat disert, +ancienne célébrité d'un barreau de province, manquait un peu des vues +hautes et du caractère ferme qui font l'homme d'État. Surpris et +troublé des graves problèmes qu'on soulevait devant lui, il eût +volontiers étouffé l'attaque comme la défense. On ne savait ce qui +agissait le plus sur lui, de la crainte d'attrister les évêques ou de +celle de braver leurs adversaires. Il n'eût pas fait obstacle à une +politique largement libérale, mais il n'était pas homme à en prendre +l'initiative. Néanmoins les prélats rendaient volontiers hommage à ses +bonnes intentions. Ils se plaignaient plus vivement de M. Villemain +qui leur paraissait être, dans le cabinet, le principal obstacle à la +politique de conciliation désirée par M. Guizot. Ce n'était pas que le +ministre de l'instruction publique fût animé de passions +antireligieuses. Dans une note confidentielle adressée à ses +collègues, Mgr Affre faisait, au contraire, remarquer que M. Villemain +se distinguait, entre les hommes politiques de l'époque, par ses +habitudes privées de vie chrétienne, et que, comme ministre, il avait +fait, dans le choix des livres ou des professeurs, des efforts +sincères pour rendre l'enseignement officiel plus religieux[525]. +Mais l'esprit de corps universitaire qu'il avait apporté au pouvoir +s'était encore échauffé depuis au feu de tant de polémiques. Lui et M. +Cousin, tout en se jalousant et se détestant, l'un chatouilleux, +ombrageux, inquiet, l'autre violent, impétueux, passionné, se +disputaient l'honneur de personnifier la corporation enseignante. «M. +Villemain, disait une feuille de gauche, est bien plutôt le grand +maître de l'Université qu'il n'est le ministre de l'instruction +publique. Au lieu de se considérer comme le grand pontife de +l'enseignement universel, il est resté le général du corps enseignant +laïque, le supérieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses +antécédents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses +et la difficulté de s'élever à la hauteur de son personnage[526].» +Nous avons déjà eu, du reste, l'occasion de remarquer que M. +Villemain, tout en étant le plus ingénieux des littérateurs, avait +moins encore que M. Martin du Nord les qualités de l'homme +d'État[527]. Joignez à cela cette susceptibilité craintive et +irritable qui est souvent le mal des hommes de lettres, et que les +polémistes catholiques ne ménageaient pas toujours assez. Très +sensible à la louange, encore plus aux critiques, le ministre de +l'instruction publique avait été fort ému de l'accueil, pour lui +inattendu, qui avait été fait à son projet de 1841. De là ce je ne +sais quoi d'aigri et d'agité avec lequel il se mêlait à la lutte. +Quant aux autres membres du cabinet, ils ne paraissaient pas s'occuper +de cette question d'enseignement dont ils ne comprenaient pas encore +l'importance. + +[Note 525: _Vie de Mgr Devie_, par M. l'abbé COGNAT, t. II, p. +416.--M. Villemain écrivait à Mgr Mathieu, le 14 janvier 1844: «Je +connais la douceur du nom de Jésus-Christ et je le fais aimer à mes +petits-enfants. Les âpretés de la vie publique, loin de détourner de +Celui qui console, y ramènent le coeur.» (_Vie du cardinal Mathieu_, +par Mgr BESSON, t. I, p. 317.)] + +[Note 526: _Courrier français_ du 12 février 1844.] + +[Note 527: Voir t. III, ch. I, § III.] + +Cet état d'esprit des ministres n'était pas le seul obstacle auquel se +heurtait la bonne volonté de M. Guizot: il y en avait un plus +embarrassant encore, c'était le sentiment régnant dans le Parlement, +non seulement à gauche, où, sauf de rares exceptions, tout le monde +repoussait une liberté qui pouvait profiter à la religion, mais aussi +dans la majorité conservatrice, où le plus grand nombre, par fidélité +à la mauvaise tradition de 1830, répugnait à laisser prendre au +clergé plus d'action sur la société. Parmi ceux qui naguère s'étaient +montrés bienveillants pour l'Église, plusieurs l'avaient crue vaincue +et réduite pour toujours à l'état d'une cliente affaiblie, timide, +qu'ils étaient alors flattés d'avoir sous leur protection. Mais la +voir relever la tête, l'entendre parler un langage fier, mâle, hardi, +cela les surprenait, les choquait et réveillait leurs vieilles +préventions. Ils ne parvenaient pas d'ailleurs à comprendre les +sentiments et les besoins au nom desquels parlaient les évêques. +«Voilà de singulières querelles pour notre temps», écrivait l'un +d'eux. Arborer le drapeau religieux, dix ans après la révolution de +Juillet, leur paraissait une sorte de bizarrerie inexplicable, un +éclat de mauvais goût, absolument comme si, dans un salon, ceux-là +venaient tout à coup à parler bruyamment que leur situation obligeait +à garder un silence modeste. On ne s'expliquait pas le rôle de M. de +Montalembert. «Que veut-il? disait-on. Où cela peut-il le mener? Il ne +tiendrait qu'à lui d'être ambassadeur en Belgique, et il se rend +impossible de gaieté de coeur.» Aussi, en 1843, lorsque les bureaux de +la Chambre des députés furent saisis d'une très modeste proposition, +déposée par M. de Carné et tendant seulement à supprimer le certificat +d'études, ne se trouva-t-il que deux bureaux sur neuf qui autorisèrent +la lecture du projet; des ministériels s'étaient unis aux hommes de +gauche, pour refuser même de l'examiner. + +M. Guizot ne croyait pas possible d'aller à l'encontre de ces +préventions. Aux catholiques qui se plaignaient, il répondait avec +mélancolie: «Mais mettez-vous donc à ma place!» Attristé de ne pouvoir +faire ce qu'il eût voulu, il gardait en ces questions une réserve qui +ne convenait guère à son rôle de ministre dirigeant. Du 29 octobre +1840 au mois d'avril 1844, il ne prit pas une seule fois la parole +dans les débats qui s'engagèrent sur la liberté d'enseignement ou +autre sujet religieux. Il laissa au ministre des cultes et à celui de +l'instruction publique le soin d'y représenter le gouvernement, ce +qu'ils firent avec des différences d'accent qui à elles seules +eussent suffi pour révéler qu'il n'y avait eu, sur ce point, ni +attitude concertée ni impulsion donnée. Y aurait-il eu moyen, avec un +peu de décision et de volonté, de dominer, de redresser une opinion +qui n'était pas possédée par des passions bien profondes? Question +délicate, qu'on doit se garder de trancher légèrement. En tout cas, M. +Guizot ne paraît pas l'avoir essayé. Il n'avait pas l'habitude, on le +sait, de violenter cette majorité dont il craignait toujours le +démembrement, et plus d'une fois déjà, nous l'avons vu ainsi amené à +suivre une politique qui n'était pas vraiment la sienne. + +L'état d'esprit de M. Guizot et de ses collègues n'est pas le seul +qu'il soit intéressant de connaître. Au-dessus du ministère était le +Roi, qui, par son activité d'esprit, son sens politique si aiguisé, +méritait d'exercer et exerçait en effet une action considérable sur la +marche des affaires. Quelle était son opinion sur les questions +soulevées par les réclamations des catholiques? Louis-Philippe était +personnellement un homme du dix-huitième siècle: il en avait à la fois +le scepticisme et la sensibilité. Mais, chez lui, le politique, par +instinct et par expérience, sentait très vivement l'intérêt du +gouvernement à vivre en paix avec le clergé. De concert avec ses +ministères successifs, il s'était appliqué à remettre sur un bon pied +les rapports des deux pouvoirs. Nous l'avons entendu, dès 1830, dire +cette parole si juste dans sa vive familiarité: «Il ne faut jamais +mettre le doigt dans les affaires de l'Église; il y reste.» N'eût-il +pas eu cette raison politique de craindre les conflits, qu'il les eût +évités pour ne pas attrister la reine Marie-Amélie. «Ne me faites pas +d'affaires avec cette bonne reine», répétait-il souvent à M. Cousin +quand celui-ci était son ministre. Seulement, s'il avait l'esprit trop +fin pour ne pas voir les embarras et les périls d'une lutte avec le +catholicisme, il ne se rendait peut-être pas aussi bien compte de +l'efficacité et de la nécessité sociale de la religion; et surtout, il +ne savait pas toujours discerner à quelles conditions on pouvait +satisfaire les consciences. Il y avait là des idées et des sentiments +qui lui étaient étrangers. Pas plus que certains députés de la +majorité, il ne comprenait l'attitude de M. de Montalembert, et il +avait coutume de demander quand le jeune pair entrerait dans les +Ordres. La vraie portée de la lutte pour la liberté d'enseignement lui +échappait, et il l'appelait parfois «une querelle de cuistres et de +bedeaux». Ce n'est pas qu'il fût porté à prendre parti pour les +«cuistres» contre les «bedeaux». Les prétentions de la philosophie +inquiétaient son bon sens, et, dans le monde universitaire, on se +plaignait généralement que «le parti prêtre fût soutenu par le +château». D'autre part cependant, le Roi se méfiait de l'enseignement +du clergé: il craignait que, des collèges ecclésiastiques, les enfants +ne sortissent «carlistes». En somme, pour le moment, sa pensée ne se +dégageait pas nettement. On sait d'ailleurs qu'il était dans la nature +de cet esprit pourtant si brillant et si étendu, dans les habitudes de +ce politique par certains côtés si consommé, de ne pas prendre +volontiers parti sur les questions de principes, mais de louvoyer au +milieu des faits avec une souplesse patiente et avisée, multipliant au +besoin les inconséquences pour éviter les conflits. Rien chez lui de +cette jeunesse chevaleresque, parfois un peu naïve et téméraire, qui +se plaît à poser les grandes questions. Il aimait mieux tourner une +difficulté que de l'aborder de front, ajourner un problème que de +tenter de le résoudre. D'ailleurs, il croyait peu à la puissance du +bien et beaucoup à celle du mal; il pensait qu'à combattre le mal de +front, on risquait de se faire briser, et que le meilleur moyen de lui +échapper était de ruser avec lui, en le cajolant. Ainsi l'avons-nous +vu, au début, en user avec l'esprit révolutionnaire. Peut-être +était-il disposé à traiter de même la passion antireligieuse, si +celle-ci se montrait trop menaçante; non pas sans doute qu'il la +partageât ou voulût lui céder; mais il estimait que c'était la seule +manière, sinon de détruire, au moins de limiter son action +malfaisante. Était-ce une tactique heureuse ou nécessaire dans les +matières purement politiques? En tout cas, s'il était des questions où +les expédients fussent insuffisants, où les courtes habiletés ne +pussent prévenir les conflits, ni les petites caresses faire oublier +les légitimes griefs, c'étaient celles qui intéressaient la conscience +religieuse. Le Roi devait en faire l'expérience, parfois non sans +surprise ni déplaisir; à ce point de vue, ses rapports avec Mgr Affre +sont assez curieux à étudier. + +Louis-Philippe avait été très ennuyé de l'opposition de Mgr de Quélen. +Quand il fut question de lui trouver un successeur, fidèle à sa +pratique constante dans les choix d'évêques, il voulut avant tout un +prêtre justement considéré; mais il ne lui déplut pas d'appeler à ce +siège élevé un personnage sans patronage et sans clientèle, que ne +désignaient ni un grand nom, ni un talent hors ligne, ni une haute +situation. Jugeant des choses ecclésiastiques par ce qui se passait +dans la politique, il comptait ainsi, non pas pouvoir exercer sur le +nouveau prélat une pression qui n'était pas dans ses desseins, mais +lui en imposer, l'avoir dans sa main. Mgr Affre fut tout de suite fort +attiré aux Tuileries, où il était aimablement accueilli. Le Roi se +plaisait à ces bons rapports auxquels ne l'avait pas habitué la +bouderie hautaine de Mgr de Quélen. Tel soir, par exemple, pendant une +grande réception, il tenait le prélat assis à ses côtés sur un canapé, +et répétait à tous ceux qui venaient le saluer: «Je cause avec mon +cher archevêque.» Il se livrait avec lui à toute l'abondance de sa +conversation, s'étendant sur le bien qu'il voulait au catholicisme: +«Ah! si je n'étais pas là, s'écriait-il, tout serait bouleversé. Que +deviendriez-vous? Que deviendrait la religion?» Il le consultait sur +les choix épiscopaux. «Il est délicieux, disait-il, notre cher +archevêque: comme il juge bien les hommes[528]!» Mgr Affre se prêtait +à ces effusions avec une gravité peu souple. Nullement hostile à +l'établissement de Juillet, fort mal vu pour cette raison du parti +légitimiste, opposé par goût à toute démarche téméraire, plus que +personne il désirait un accord entre le clergé et la monarchie de +1830. Mais il ne se payait pas de caresses auxquelles sa nature droite +et un peu fruste était moins sensible qu'une autre; nul n'était plus +éloigné de se réduire au rôle d'un prélat de cour qui éviterait avant +tout de paraître gênant. Aussi, quand, après le projet de 1841, la +question d'enseignement fut mise à l'ordre du jour, voulut-il user des +relations que lui avait permises la faveur royale, pour aborder ce +sujet. Ce n'était pas l'affaire du souverain, qui croyait pouvoir +passer à côté de la question sans prendre parti. Aux premiers mots de +l'archevêque, il changea la conversation. Plusieurs fois, le prélat +revint au sujet loin duquel l'entraînaient les digressions calculées +de son interlocuteur. Tout à coup Louis-Philippe lui dit: «Monsieur +l'archevêque, vous allez prononcer entre ma femme et moi. Combien +faut-il de cierges à un mariage? Je soutiens que six cierges +suffisent; ma femme prétend qu'on en doit mettre douze. Je me rappelle +fort bien qu'à mon mariage, c'était dans la chambre de mon beau-père, +il n'y avait que six cierges.» Ces mots étaient dits avec cette +bonhomie caressante, légèrement narquoise, qui était un des grands +artifices du prince. «Il importe peu, répondit Mgr Affre d'un ton à la +fois courtois et sérieux, que l'on allume six cierges ou douze cierges +à un mariage, mais veuillez m'entendre sur une question plus +grave.»--«Comment, monsieur l'archevêque! ceci est très grave, reprit +en souriant le Roi; il y a division dans mon ménage: ma femme prétend +avoir raison, je soutiens qu'elle a tort.» Sans répliquer, le prélat +poursuivit sa défense de la liberté d'enseignement. Louis-Philippe +l'interrompit: «Mais mes cierges, monsieur l'archevêque, mes cierges?» +Son accent commençait à témoigner d'une certaine impatience. Mgr Affre +ne se troubla pas et continua comme s'il ne se fût aperçu de rien. Le +Roi alors, s'emportant: «Tenez, s'écria-t-il, je ne veux pas de votre +liberté d'enseignement; je n'aime pas les collèges ecclésiastiques; on +y apprend trop aux enfants le verset du _Magnificat: Deposuit potentes +de sede_.» L'archevêque se leva et, après avoir salué, se retira. La +dernière parole du Roi était moins l'expression réfléchie de sa pensée +qu'une boutade comme il lui en échappait souvent dans l'intempérance +de sa conversation: seulement, ce qui était vrai, c'est qu'il désirait +gagner du temps et retarder le moment de se prononcer. L'archevêque +revint, d'autres jours, à la charge; il ne fut pas plus heureux; +Louis-Philippe ripostait en lui demandant «quelle différence il y +avait entre _Dominus vobiscum_ et _pax tecum_»; il se mettait à lui +raconter l'histoire de sa première communion, des anecdotes de son +exil, ou bien parlait sur tout autre sujet avec une imperturbable +volubilité; puis il terminait ainsi son monologue: «Allons, bonjour, +monsieur l'archevêque, bonjour.» Du reste, il était toujours fort +gracieux avec le prélat, qu'il pensait avoir à la fois séduit et +éconduit, comme il avait fait de tant d'hommes politiques. C'était là +où il se trompait: quand on traite avec des hommes de foi, on peut les +contredire; on ne leur fait pas, par de pareils moyens, perdre de vue +ce qu'ils considèrent comme un devoir. Puisqu'on ne voulait pas +l'entendre dans des conversations secrètes, Mgr Affre se résolut à +parler publiquement. Le 1er mai 1842, présentant ses hommages au +souverain, à l'occasion de sa fête, il exprima, d'ailleurs en termes +réservés et convenables, le voeu du clergé de pouvoir «travailler plus +librement à former le coeur et l'esprit de la jeunesse». Le Roi fut +mécontent. «Où ai-je été prendre ce M. Affre? dit-il. C'est une pierre +brute des montagnes. Je la briserais, si je n'en craignais les +éclats.» De cette date commencèrent, entre le souverain et le prélat, +des rapports assez tendus. Un jour, Mgr Affre terminait ainsi +l'entretien auquel avait donné lieu l'un des incidents de la lutte: +«Permettez-moi d'ajouter, Sire, que le gouvernement gagnerait beaucoup +dans l'estime de tous, en laissant à l'Église son indépendance.» Le +Roi se leva, croisa les bras et s'écria: «Ainsi je suis un persécuteur +de l'Église!»--«Non, Sire, reprit l'archevêque; mais je maintiens que +le gouvernement serait plus aimé, s'il ne contrariait pas notre action +par de fréquentes et inutiles tracasseries.»--«Allons, bonjour, +monsieur l'archevêque, bonjour.» Plus tard même, Louis-Philippe, que +l'âge rendait plus irritable et plus impérieux, devait se laisser +aller à des paroles véhémentes et comminatoires, où il y avait du +reste plus de calcul que de colère et surtout que d'animosité +efficace: «Je lui ai fait une peur de chien», disait-il après une +scène de ce genre; mais, pour rien au monde, il n'eût mis la moindre +de ses menaces à exécution. Il se trompait sur l'effet d'une telle +attitude: son interlocuteur sortait des Tuileries moins intimidé +qu'attristé. «Ces gens-là, disait-il, ne voient dans la religion +qu'une machine gouvernementale; ils ne se doutent pas que nous avons +une conscience.» Le résultat le plus clair fut que Mgr Affre, d'abord +si bien disposé pour le régime de Juillet, s'en éloigna peu à peu. +Malgré toute son habileté, le vieux roi se trouvait n'avoir contenté +ni les universitaires ni le clergé. + +[Note 528: Ces détails et ceux que nous ajoutons plus loin sont +rapportés dans la _Vie de Mgr Affre_, par M. CRUICE, mort depuis +évêque de Marseille.] + + +VIII + +Quand les gouvernements ne donnent pas l'impulsion, ils la reçoivent: +c'est ce qui arrivait au ministère dans la question religieuse. Il ne +voulait sans doute pas aller aux extrémités où le poussaient les +adversaires du clergé; mais il se croyait obligé de céder à +quelques-unes de leurs exigences. Sur plus d'un point, les bons +rapports qui avaient commencé à s'établir entre l'Église et l'État se +trouvaient ainsi un peu altérés. Jusqu'alors, les ministères +successifs avaient gardé, en face de la restauration monastique +entreprise par Lacordaire, une neutralité bienveillante, quoique un +peu inquiète. Une fois les luttes de la liberté d'enseignement +engagées, la bienveillance demeura au fond, mais elle n'osa plus se +manifester, et l'inquiétude augmenta. Ainsi vit-on le ministre des +cultes s'agiter pour empêcher que le nouveau Dominicain ne prêchât en +froc: campagne aussi malheureuse que puérile; la liberté finit par +l'emporter. La victoire dépassa même cette petite question de costume; +en effet, Lacordaire, hardi avec prudence et finesse, fondait à cette +époque les deux premières maisons de son Ordre, à Nancy d'abord, près +de Grenoble ensuite. Le ministre protesta, mais en vain; il s'en +consolait d'ailleurs, n'ayant eu d'autre dessein que de prendre ses +sûretés, pour le cas où il serait harcelé par M. Isambert. Ces petites +gênes n'entravaient donc pas sérieusement les progrès de la liberté +religieuse; seulement, elles suffisaient pour que le gouvernement +n'eût ni l'honneur ni le profit de ces progrès, pour que tout parût se +faire malgré lui et presque contre lui. Même attitude à l'égard de la +Compagnie de Jésus; le ministère n'avait contre elle aucun parti pris; +M. Guizot et M. Martin du Nord étaient heureux, quand, dans les +entretiens assez fréquents qu'ils avaient avec ses membres, ils +pouvaient les rassurer; mais s'ils n'avaient pas peur des Jésuites, +ils avaient peur de ceux qui cherchaient à leur en faire peur; ils ne +voulaient pas frapper ces religieux, mais tâchaient, sans succès, il +est vrai, de faire prendre des mesures contre eux par les évêques, ou +essayaient d'obtenir de la compagnie elle-même quelque concession qui +pût désarmer ses adversaires. + +Le gouvernement n'avait pas seulement affaire aux congrégations; +c'était avec les évêques, réclamant la liberté d'enseignement, que le +conflit était le plus directement engagé et aussi le plus +embarrassant. Le ministre des cultes répugnait aux mesures +répressives, qui, en pareil cas, sont d'ordinaire odieuses ou +inefficaces, quelquefois l'un et l'autre. Aussi essaya-t-il d'abord +d'agir par des lettres non publiques, adressées à tel prélat ou à +l'épiscopat tout entier; mais, qu'il usât de caresses ou de +remontrances, l'effet était à peu près nul, et le ton sur lequel +répondaient les évêques montrait combien peu ils étaient séduits ou +effrayés. Il se laissa alors entraîner à frapper plus fort. L'évêque +de Châlons, en novembre 1843, fut déféré pour abus au conseil d'État, +à raison d'une lettre où il avait menacé éventuellement de retirer les +aumôniers des collèges; la sentence, raillée par les catholiques, ne +fut guère prise au sérieux que par M. Dupin. Au commencement de 1844, +deux prêtres, auteurs de publications véhémentes contre le monopole +universitaire, l'abbé Moutonnet à Nîmes, l'abbé Combalot à Paris, +étaient poursuivis devant le jury; le premier fut acquitté, le second +condamné à quinze jours de prison et à 4,000 francs d'amende; +l'émotion produite fit plus de tort au gouvernement accusé de +persécution, qu'au condamné qui refusa sa grâce et qui, passé aussitôt +martyr, reçut de partout, même de certains évêchés, d'enthousiastes et +publiques félicitations. + +En même temps qu'il n'intimidait et ne contenait personne, le +gouvernement se trouvait élargir lui-même le débat qu'il eût tant voulu +étouffer. Dans les premiers jours de 1844, les évêques de la province de +Paris ayant adressé au Roi un mémoire collectif sur la liberté +d'enseignement, M. Martin du Nord crut devoir signifier à Mgr Affre que +ce mémoire «blessait gravement les convenances» et constituait une +infraction à celui des articles organiques qui interdisait toute +délibération dans une réunion d'évêques non autorisée. «Il serait +étrange, disait le ministre, qu'une telle prohibition pût être éludée au +moyen d'une correspondance établissant le concert et opérant la +délibération, sans qu'il y ait eu assemblée.» Qui aurait voulu fournir +une occasion d'attaquer les articles organiques, en en faisant +l'application la plus excessive et la plus ridicule, n'aurait pas agi +autrement. Il n'y eut pas assez de sarcasmes, dans toute la presse +catholique, sur «le concert par écrit» de M. Martin du Nord. +L'archevêque de Paris répondit par une lettre légèrement ironique et +fortement raisonnée, où il ne se contenta pas de démontrer ce qu'avait +d'insoutenable cette extension donnée aux interdictions portées par les +articles organiques; il protesta contre ces interdictions elles-mêmes, +et demanda, au nom de la liberté religieuse, la revision de cette +législation. Ce ne fut pas tout: la plupart des évêques de France +(cinquante-cinq environ) écrivirent à l'archevêque de Paris pour +approuver sa conduite et s'associer à ses protestations. Le ministre des +cultes fut réduit à subir en silence la manifestation qu'il avait +provoquée; ce pacifique, ce timide, si désireux d'éviter les conflits et +d'écarter les grosses questions, se trouvait s'être mis tout l'épiscopat +sur les bras et avoir soulevé le redoutable problème des articles +organiques. Le P. de Ravignan disait alors dans une de ses lettres: «La +question vraie est la liberté de l'Église. C'est une nouvelle voie qu'il +faut ouvrir, une nouvelle ère à commencer; c'est, comme je le conçois, +l'action ferme et prudente de l'autorité spirituelle, réclamant, par +tous les moyens constitutionnels et légaux, le libre exercice de ses +droits et sa place au soleil des institutions du pays.» + +Somme toute, le gouvernement n'avait pas d'intentions méchantes: il +n'avait même qu'une résolution bien arrêtée, celle de ne pas être +persécuteur; et quand, dans l'émotion de la lutte, des journalistes ou +même de vénérables prélats parlaient comme ils l'eussent fait en face +de quelque Dioclétien, M. Martin du Nord était assez fondé à leur +répondre: «Vous pouvez parler des persécutions sans crainte; il n'y a +pas grand courage à braver des dangers imaginaires. Plus tard, les +catholiques jugeront ce gouvernement avec plus de sang-froid et +d'équité.» Mais, vers 1844, sous le coup de l'irritation causée par de +petites vexations, le clergé était conduit à s'éloigner de la +monarchie de Juillet dont naguère il se rapprochait, et l'un des plus +modérés entre les polémistes catholiques, l'abbé Dupanloup, écrivait: +«N'est-il pas évident qu'on nous méconnaît, et que, nous +méconnaissant, on tend à nous pousser dans une opposition où nous ne +sommes pas?... Il y a péril à nous accoutumer à ne rien attendre du +présent, et à nous faire, las et déçus, porter nos regards vers +l'avenir[529].» + +[Note 529: _Première Lettre à M. le duc de Broglie_ (1844).] + +Si les catholiques étaient mécontents, leurs adversaires ne l'étaient +pas moins. C'est la condition des politiques indécises et faibles, que +tout le monde s'en plaint. Les universitaires se déclaraient mal +défendus, presque trahis, et accusaient couramment le ministère et le +Roi de complaisance envers le clergé; MM. Libri et Génin le disaient +avec amertume, MM. Quinet et Michelet, avec menaces. On en voulait +surtout à M. Martin du Nord, auquel on opposait M. Villemain. Ces +plaintes n'étaient pas sans écho à la Chambre des députés; toutefois, +jusqu'en 1844, ce ne fut qu'un écho peu retentissant; l'opposition +parlementaire n'avait pas encore trouvé intérêt à s'emparer de la +question et à la mettre au premier rang. M. Isambert fut à peu près +seul, en 1842 et 1843, à dénoncer les défaillances du gouvernement +dans les questions religieuses; il n'épargnait rien cependant pour +inquiéter les esprits, proclamant que «c'était pire que sous le +ministère Villèle», demandant gravement si l'on voulait ramener le +pays «au moyen âge», et s'il y avait, «comme sous la Restauration, un +gouvernement occulte, allié au parti jésuitique». M. Martin du Nord +trahissait, dans ses réponses, l'embarras de sa situation; d'une part, +il ne pouvait entendre tant d'attaques odieuses et absurdes, sans +tâcher d'en effacer l'effet par quelques paroles douces et polies à +l'adresse des évêques, parfois même sans élever quelques protestations +chaleureuses. «On craint que la religion ne nous envahisse, +s'écriait-il un jour; je suis loin de partager cette crainte, et je me +félicite au contraire du développement des idées religieuses... Je ne +cherche pas à obtenir l'assentiment d'hommes qui voient toujours dans +la religion un péril pour le gouvernement.» Mais, aussitôt après, il +croyait nécessaire de se faire pardonner cette bienveillance, en se +vantant de toutes les mesures qu'il avait prises contre le clergé, en +adressant des remontrances aux prélats, du haut de la tribune, et en +donnant aux néo-gallicans la satisfaction d'adhérer à leurs +prétentions. Ce qui apparaissait de plus clair au milieu de ces +contradictions hésitantes, c'était le désir qu'avait le ministre, non +de rien résoudre, mais de tout assoupir. Son idéal eût été que les +évêques parlassent tout bas, et que M. Isambert ne parlât pas du tout; +il semblait que cette double et un peu naïve supplication, adressée +aux partis opposés, fût le dernier mot de chacun de ses discours. + +On comprend sans doute qu'entre deux opinions extrêmes, un gouvernement +veuille tenir une conduite intermédiaire: c'est souvent son devoir; mais +la modération n'est pas l'incertitude et le laisser-aller; nulle +politique au contraire n'exige une volonté plus résolue et plus précise, +une ligne de conduite plus nettement arrêtée et plus fermement suivie. +Le ministère ne le comprenait pas. Aussi ne gouvernait-il ni les +esprits ni les événements, et, au lieu d'obtenir cette pacification +qu'il croyait faciliter en éludant les questions, voyait-il les ardents +des deux camps s'échauffer davantage, saisir l'opinion, donner le ton, +échanger leurs défis et leurs coups par-dessus sa tête, sans presque +s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser et dire. C'est ce qui se +produisit surtout dans la session de 1844, quand la question religieuse +commença à occuper plus de place dans les débats parlementaires. À la +tête de ceux qui prétendaient défendre, à la tribune, les droits de +l'État contre le clergé, M. Dupin s'empara avec éclat du premier rôle. +Prenant des mains de M. Isambert le drapeau que celui-ci avait tenu +jusqu'alors d'une façon un peu ridicule, il fit une charge à fond contre +le «parti prêtre», réprimanda les faiblesses ou les hésitations du +gouvernement et lui dicta le programme d'une politique de combat[530]. +Ce légiste, qui avait recueilli de l'ancien régime toutes les +prétentions, tous les préjugés, tous les ressentiments du gallicanisme +et du jansénisme parlementaires, n'avait pas l'esprit assez large et +assez haut pour voir combien ces thèses étaient déplacées dans la +société nouvelle; il se plaisait à ces luttes qu'il réduisait à une +sorte de querelle de basoche et de sacristie. «Elles vont juste, +écrivait alors M. Sainte-Beuve, à cette nature avocassière et bourgeoise +de Dupin, le remettent en verve et le ravigotent.» D'ailleurs, sous son +masque de paysan du Danube, se cachaient une finesse subalterne et une +courtisanerie vulgaire: en flattant les passions anticléricales, il +cherchait à retrouver quelque chose de la popularité qu'il avait perdue +après 1830, et un peu de l'importance parlementaire que les mésaventures +de son tiers parti et sa descente du fauteuil de la présidence avaient +singulièrement diminuée[531]. Il lança son réquisitoire avec une verve +un peu grossière, mais rapide et vigoureuse. Rien de neuf, de haut, de +profond; c'était plein de ce que le duc de Broglie appelait «ces +arguments à la Dupin, ces raisons de coin de rue». Un tel langage +n'allait que mieux aux étroites rancunes, aux jalousies mesquines d'une +partie de l'auditoire. Quel plaisir de voir maltraiter les évêques avec +une sorte de familiarité rude, comme on ferait d'un employé mutin! Et +puis, l'une des habiletés de cet orateur qu'on a appelé «le plus +spirituel des esprits communs» était de donner aux préjugés terre à +terre la tournure d'une saillie de bon sens. Sa parole fut +singulièrement âpre. «Rappelons-nous, s'écria-t-il, que nous sommes sous +un gouvernement qu'on ne confesse pas.» Et il termina par cette +injonction fameuse: «Je vous y exhorte, gouvernement, soyez implacable!» +Après coup, le mot «inflexible» fut substitué à celui d' «implacable». +L'effet, fut considérable. «Jamais je n'avais vu l'assemblée plus +unanime, écrivait le lendemain un spectateur... On eût dit que le clergé +avait touché à toutes les libertés de la France, qu'il avait déchiré la +Charte d'une main violente, et que nous allions revenir au temps de +Grégoire VII!... M. Dupin est redevenu un homme populaire. Il a parlé en +maître à tous les instincts révolutionnaires de la France. Plus il est +brutal, et plus on l'écoute; plus il est incisif, et plus on +l'applaudit; il a la verve et la passion de certains discours de Saurin, +le protestant, et, à cette verve, à cette passion, il conserve la +couleur catholique[532].» + +[Note 530: Discours du 19 mars 1844. M. Dupin avait du reste déjà +commencé, le 25 janvier précédent.] + +[Note 531: Sur M. Dupin, voir t. II, ch. V, § I.] + +[Note 532: _Correspondance de Jules Janin._] + +Vivement troublé de cette déclaration de guerre contre le clergé, que +la majorité avait semblé faire sienne par ses applaudissements, le +ministère n'osa ni la contredire ni l'approuver. Il lui fallut bientôt +assister à la contre-partie. M. de Montalembert, arrivé récemment de +Madère où il venait de passer deux ans, avait entendu, d'une des +tribunes publiques, la harangue de M. Dupin. Quelques jours après, il +y répondait à la Chambre des pairs: et certes il apparut que, si le +gouvernement avait été embarrassé, les catholiques n'avaient pas été +intimidés. La parole du jeune pair fut plus fière, plus provocante +même que jamais. À peine s'arrêta-t-il à railler les vexations +impuissantes du gouvernement: il prit à partie le réquisitoire +prononcé à la Chambre des députés et le mit en pièces. «Arrière ces +prétendues libertés!» s'écria-t-il en parlant des «libertés +gallicanes». Puis il continua ainsi: «On vous dit d'être implacables +ou inflexibles; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au +monde? Ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des +politiques, ni la vertu des légistes; c'est la conscience des +chrétiens convaincus. Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il +s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez +pas. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne +nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes +étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à +toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons été ni à Gand, +ni à Belgrave-Square; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des +apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le +respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur +résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur +survit.» Il termina par ces paroles devenues aussitôt fameuses: «Quoi! +parce que nous sommes de ceux _qu'on confesse_, croit-on que nous nous +relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains +aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Ah! qu'on se +détrompe. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des +ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne +tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous +sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils +de Voltaire[533].» Pendant que ce dialogue enflammé s'échangeait d'une +tribune à l'autre et occupait l'attention publique, quelle pâle figure +faisait le ministère! «Le cabinet s'est abstenu, écrivait alors M. de +Tocqueville; il a laissé arriver les événements, il a laissé les +passions grandir, il s'est tenu coi en face de toutes choses; c'est +son habitude.» + +[Note 533: Ces derniers mots furent gravés sur la médaille d'honneur +offerte par les catholiques de Lyon à M. de Montalembert.] + + +IX + +Si désireux qu'il fût de s'effacer, le gouvernement ne pouvait oublier +que la promesse de la liberté d'enseignement, inscrite dans la Charte, +lui imposait une mission à laquelle il ne lui était pas permis de se +dérober indéfiniment. Force lui était de recommencer la tentative, +déjà faite sans succès, en 1836 et en 1841, pour organiser cette +liberté dans l'instruction secondaire. Il se décida donc, le 2 février +1844, à déposer un nouveau projet. Donnait-il cette fois satisfaction +aux catholiques? Tout d'abord, il s'était gardé de répéter la +maladresse commise en 1841, au sujet des petits séminaires; ceux-ci +conservaient leurs privilèges et même recevaient quelques avantages. +Par contre, les conditions du droit commun étaient singulièrement +étroites. Les établissements libres se trouvaient placés sous +l'autorité et la juridiction, non de l'État, juge impartial, mais du +corps universitaire, leur concurrent. On leur imposait des formalités, +des exigences de brevets, de grades, si multipliées et si gênantes +que, dans beaucoup de cas, elles devaient équivaloir à une +interdiction: n'allait-on pas jusqu'à stipuler que tous les +surveillants seraient bacheliers? Le certificat d'études était +maintenu: pour se présenter au baccalauréat, il fallait justifier +qu'on avait fait sa rhétorique et sa philosophie, soit dans sa +famille, soit dans les collèges de l'État, soit dans les institutions +de plein exercice, ce dernier caractère n'étant acquis aux +établissements libres que moyennant des conditions à peu près +impossibles à réaliser. Enfin un article, visant spécialement les +Jésuites, obligeait tous ceux qui voulaient enseigner à affirmer, par +une déclaration écrite et signée, qu'ils «n'appartenaient à aucune +association ou congrégation religieuse»: rien de plus contraire aux +principes que cette interrogation inquisitoriale, obligeant un +citoyen à se frapper par sa propre déclaration; c'était comme la +violation du plus sacré des domiciles, celui de la conscience, et les +catholiques étaient fondés à demander si les auteurs du projet avaient +voulu recueillir, dans le naufrage de l'intolérance anglaise, +l'odieuse formalité du Test. On était donc, cette fois encore, bien +loin du grand acte de gouvernement et de justice qu'il eût été dans +l'intérêt du ministère et dans le goût de M. Guizot d'entreprendre. +Celui-ci cependant avait dit, quelques semaines auparavant, au P. de +Ravignan: «On va s'occuper de la liberté d'enseignement. Il n'y aura +pas de concessions, parce qu'un gouvernement n'en fait pas. Mais, sous +certaines conditions, tous seront admis. Vous ne devez pas être +exclus, pourvu que vous vous conformiez à ce qui sera exigé[534].» +Depuis lors, que s'était-il donc passé? Le ministre des affaires +étrangères avait-il, une fois de plus, laissé carte blanche à son +collègue de l'instruction publique? Divers indices tendent à faire +croire qu'il avait été question un moment de présenter un projet plus +libéral, mais que les partisans de l'Université l'avaient fait +écarter, en exploitant l'émotion produite, à la fin de 1843, par +certaines polémiques épiscopales. + +[Note 534: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p. +268.] + +Les amis de la liberté d'enseignement n'étaient pas disposés à laisser +passer sans résistance un tel projet. Précisément, à cette époque, le +parti catholique en avait fini avec les tâtonnements du début; il +était organisé; il avait arrêté son programme et sa tactique. Ce +furent les chefs du clergé qui donnèrent le signal. De presque tous +les évêchés, partirent des protestations émues, fermes, quelques-unes +presque menaçantes, toutes n'invoquant que la liberté. Jamais on +n'avait vu une manifestation aussi générale et aussi prompte de +l'épiscopat. Si les critiques étaient parfois assez vives, les +conclusions qui s'en dégageaient étaient, après tout, modérées et +raisonnables; on pouvait les résumer ainsi: soustraire les +établissements libres, non à la surveillance de l'État qu'on +acceptait, mais à l'autorité de l'Université; diminuer les exigences +de grades; supprimer le certificat d'études; n'exiger aucune +déclaration relative aux congrégations religieuses, en s'en référant à +la législation existante pour la situation de ces congrégations[535]. + +[Note 535: Ces protestations ont été réunies dans les deux premiers +volumes des _Actes épiscopaux_.] + +Le projet avait été déposé d'abord à la Chambre des pairs. Le rapport, +rédigé au nom de la commission, par le duc de Broglie, fut une oeuvre +considérable, dont les doctrines, les tendances et le ton tranchaient +avec l'exposé des motifs de M. Villemain. Répudiant les sophismes sur +l'État enseignant, il posait tout d'abord, avec une netteté +supérieure, le principe même de la liberté d'enseignement qu'il +déclarait être la conséquence nécessaire de la liberté de conscience. +«Si l'État intervient, disait-il, ce n'est point à titre de souverain; +c'est à titre de protecteur et de guide; il n'intervient qu'à défaut +des familles..., et pour suppléer à l'insuffisance des établissements +particuliers.» N'était-ce pas beaucoup, à cette époque, que de +proclamer cette doctrine, dût-on n'en pas tirer immédiatement toutes +les conséquences? «Le principe de la concurrence, à côté et en face de +l'Université, a été posé par M. de Broglie, écrivait M. Sainte-Beuve; +il est difficile que ce principe, dans de certaines limites, n'arrive +pas à triompher.» Le rapporteur, préoccupé de satisfaire, sur un autre +point, les consciences catholiques, reconnaissait hautement la +nécessité de l'instruction religieuse. «Il ne suffit pas, disait-il, +d'un enseignement vague et général, fondé sur les principes du +christianisme, mais étranger au dogme et à l'histoire de la +religion... Un tel enseignement aurait pour résultat d'ébranler dans +l'esprit de la jeunesse les fondements de la foi, de donner aux +enfants lieu de penser que la religion tout entière se réduit à la +morale. Mieux vaudrait un silence absolu.» Et il ajoutait: «La loi, +telle que nous la proposons, place au premier rang des études +l'instruction morale et religieuse; elle veut que la morale trouve +dans le dogme son autorité, sa vie, sa sanction; elle lui veut pour +appui des pratiques régulières.» Son insistance même trahissait une +certaine méfiance de l'enseignement universitaire, principalement de +l'enseignement philosophique, et, sur ce point, sa parole prenait +presque parfois le caractère d'une admonestation non dissimulée. Sans +doute la commission était loin de faire une application complète des +principes qu'elle avait si bien posés. Il eût fallu pour cela +bouleverser radicalement le projet du gouvernement, ce qui n'était pas +dans les habitudes circonspectes de la pairie. D'ailleurs, si, par +logique comme par sentiment, l'éminent rapporteur était porté vers les +solutions libérales, il paraissait retenu par une double crainte à +laquelle les événements ne devaient pas donner raison: la crainte +d'abord que cette liberté, qui n'avait pas encore été expérimentée, +n'amenât un abaissement et une désorganisation des études: de là, +l'adhésion donnée aux exigences de grades, la crainte ensuite qu'en +heurtant les préjugés existants, on ne provoquât un soulèvement +d'opinion plus nuisible à la religion qu'une loi temporairement +restrictive; de là, l'exclusion des congrégations. Sur ce dernier +point, le rapporteur passait rapidement, avec une gêne visible, ne +présentant cet article que comme une concession momentanée à de +fâcheuses préventions, comme l'application forcée d'une législation +préexistante qu'il ne cherchait guère à justifier et qu'il se gardait +surtout de présenter comme définitive[536]. La réserve et la timidité +regrettables de la commission dans les questions d'application ne +l'empêchaient pas cependant d'apporter au projet des améliorations +notables. Les principales étaient fondées sur cette idée que, pour la +constitution, la surveillance, la discipline des établissements +libres, il n'était pas juste de donner toute l'autorité à +l'Université, mais qu'il convenait de faire intervenir des personnages +plus indépendants et plus impartiaux, appartenant à la magistrature, +aux corps électifs, à la haute administration, au clergé, et +représentant l'État, ou mieux encore la société. Plusieurs +amendements étaient proposés dans cet esprit. La commission +introduisait ainsi dans la législation un principe nouveau, fécond, +essentiel à la liberté d'enseignement, et qui devait se retrouver dans +les innovations les plus importantes de la loi de 1850. Les partisans +du monopole se montrèrent fort mécontents du rapport. «Cousin est +furieux, écrivait le duc de Broglie à son fils, le 19 avril 1844; il +dit que l'Université est trahie, vendue, livrée à ses ennemis[537].» +Quant aux catholiques, dans l'excitation de la lutte, ils étaient +naturellement plus frappés de ce que l'on continuait à leur refuser +que de ce qu'on commençait à leur accorder; néanmoins l'évêque de +Langres et surtout l'abbé Dupanloup adressèrent alors à M. le duc de +Broglie des lettres publiques où, tout en combattant sur plusieurs +points ses conclusions, ils rendaient, sur d'autres, hommage à +l'oeuvre de la commission et surtout au langage du rapporteur. + +[Note 536: Dans son beau livre des _Vues sur le gouvernement de la +France_, le duc de Broglie a exprimé sur ces questions son opinion +dernière: il s'y prononce pour la liberté la plus large.] + +[Note 537: _Documents inédits._] + +Le débat s'ouvrit, à la Chambre des pairs, le 22 avril 1844, et se +prolongea jusqu'au 24 mai, avec une gravité, un éclat qui en font l'un +des épisodes parlementaires les plus remarquables de la monarchie de +Juillet. La cause du monopole universitaire fut prise en main par M. +Cousin, qui se prononça hautement contre toute liberté d'enseignement. +Au grand étonnement de ceux qui se rappelaient son renom d'éloquence, +l'ancien professeur n'avait guère réussi jusqu'alors, comme orateur +parlementaire; cette fois, une passion profonde et le besoin de +défendre sa propre situation le rendirent vraiment éloquent: ce furent +ses grands jours de tribune. À tout propos, il parlait deux ou trois +heures de suite, vraiment infatigable et intarissable, tantôt +ironique, tantôt véhément, ou bien encore se posant en victime et, +comme l'écrivait un spectateur, «faisant paraître l'Université devant +la Chambre, en robe presque de suppliante ou d'accusée[538]». Malgré +tout, sa parole eut plus de retentissement qu'elle n'exerça d'action. +Les pairs demeuraient froids ou même étaient tentés de sourire à ses +adjurations les plus solennelles, à ses plus pathétiques lamentations; +la préoccupation trop visiblement personnelle de l'orateur les mettait +en défiance; dans ses effets tragiques, ils étaient choqués d'une +sorte d'exagération factice, et devinaient le comédien qui se +trahissait jusque par l'accent, le geste, la mimique du visage. Sans +doute ce comédien existait déjà chez M. Cousin, lors de ses grands +succès de Sorbonne; mais alors, dans la jeunesse de tous, jeunesse du +professeur, jeunesse de l'auditoire, jeunesse du siècle lui-même, +l'admiration n'y avait pas regardé de si près; et puis, quand il ne +s'agissait de rien moins que de renouveler l'esprit humain, était-il +étonnant d'avoir des allures de prophète et d'hiérophante? Rien de +pareil, en 1844, quand M. Cousin, ayant dépassé la cinquantaine et +devenu un haut fonctionnaire, défendait son gouvernement philosophique +devant des vieillards trop froids, trop sceptiques, trop expérimentés, +pour être dupes de certains procédés. + +[Note 538: L'expression est de M. Sainte-Beuve, qui disait aussi: «M. +Cousin a l'air véritablement, depuis toute cette discussion, d'être +condamné à la ciguë, et il varie l'_Apologie de Socrate_ sur tous les +tons.» (_Chroniques parisiennes_, p. 203 et 214.)] + +À l'autre extrémité de la lice, était M. de Montalembert, assisté des +rares champions de la liberté d'enseignement. Parmi ces derniers, il +en était qu'on ne se fût pas attendu à voir là, entre autres le +premier président Séguier, principal auteur de l'arrêt de 1826 contre +les Jésuites, et le comte Arthur Beugnot, que ni ses antécédents ni +ses relations n'avaient paru préparer à devenir un champion du clergé. +Le jeune fondateur du parti catholique était dans la fleur de son +talent, dans l'ardeur de ses généreuses convictions. Bien qu'il fût +loin d'obtenir pour toutes ses idées l'adhésion de l'auditoire, il se +faisait écouter avec une surprise attentive et sympathique. Sa parole +hardiment accusatrice, prompte à porter les défis, avait un accent de +confiance dans l'avenir que faisait encore ressortir l'attitude +souvent gémissante de M. Cousin. Avec le philosophe, on eût cru +entendre les adieux attristés d'une cause naguère triomphante, qui +sentait approcher l'heure de la défaite; avec le catholique, c'était +le fier salut d'une cause hier méconnue, mais assurée de vaincre +demain. + +Entre ces deux petits groupes extrêmes, flottait la masse de +l'assemblée, disposée à les taxer l'un et l'autre d'exagération et +résolue à leur imposer une transaction plus ou moins hétérogène; +habituée à soutenir l'Université, mais agacée par ses prétentions, +effarouchée par ses doctrines et surtout par ses défenseurs; +bienveillante pour le catholicisme, par convenance politique plus que +par foi religieuse, mais inquiète, dans sa sagesse timide, de ce que +la thèse de la liberté d'enseignement avait de jeune, d'audacieux, +d'inconnu; en ce qui touche les Jésuites, dégagée peut-être des +passions, non des préjugés de son temps; portée, suivant l'expression +de M. Beugnot, «à prendre un principe à droite, un principe à gauche, +à les rapprocher malgré eux, et à faire ainsi adopter un projet qui ne +fût ni complètement bon, ni tout à fait mauvais». Ce fut la commission +qui exerça le plus d'influence sur cette masse flottante; elle eut +pour principaux interprètes deux orateurs, l'un de grande autorité, le +duc de Broglie, l'autre de rare habileté, M. Rossi. Le ministère, au +contraire, ne sut pas prendre dans le débat le rôle directeur qui eût +dû lui appartenir. M. Villemain, au lieu de se porter médiateur entre +les deux opinions extrêmes, fut uniquement préoccupé de ne pas se +laisser dépasser par M. Cousin en zèle universitaire; dans ses +discours, beaucoup d'épigrammes aigres-douces à l'adresse de son +rival, mais pas une vue d'homme d'État; son talent de parole lui-même +était voilé; l'orateur sentait son insuccès et en souffrait beaucoup. +D'ailleurs, comme pour diminuer encore l'action du cabinet, l'attitude +du ministre de l'instruction publique se trouvait souvent contredite +par celle du ministre des cultes, M. Martin du Nord, qui saisissait +toutes les occasions de se poser presque en avocat et en protecteur du +clergé. Quant à M. Guizot, qui, dans une discussion si importante, ne +pouvait persister à se tenir à l'écart, sa parole, d'ordinaire si +ferme, ne laissa pas que de paraître un peu embarrassée. Il sentait +visiblement la faiblesse de la cause qu'il soutenait par nécessité +parlementaire et la grandeur de celle qu'il combattait à regret. +Aussi, évitant autant que possible de parler de la loi elle-même, il +s'échappait à côté ou planait au-dessus. Comme pour s'excuser et se +consoler des mesures restrictives qu'il se croyait obligé d'imposer au +clergé, il faisait de la religion l'un des plus magnifiques éloges qui +eussent été prononcés à la tribune française, rendait hommage à la +sincérité et à la légitimité de l'opposition catholique, avertissait +la société nouvelle qu'elle devait s'accoutumer à l'influence de +l'Église, laissait voir que, dans sa pensée, la loi proposée n'était +pas une solution définitive, et faisait espérer, pour l'avenir, la +pleine liberté qu'il repoussait à contre-coeur dans le présent. + +Les universitaires furent les premiers auxquels la Chambre des pairs +infligea un échec. Voulant apporter une conclusion pratique aux +défiances manifestées dans le rapport, M. de Ségur-Lamoignon avait +proposé de restreindre le cours de philosophie. M. Cousin, +personnellement visé, se défendit avec vivacité. On vit alors, non sans +surprise ni sans émotion, M. de Montalivet appuyer la proposition: la +situation de l'orateur auprès du Roi était telle, que chacun devina dans +sa démarche la pensée du «château». L'intendant de la liste civile +soutint qu'il convenait de donner à la fois un avertissement à certaines +témérités de l'enseignement universitaire et une satisfaction aux griefs +du clergé; il protesta, avec une grande énergie, contre cette +philosophie officielle qu'on prétendait rendre indifférente à toutes les +religions, par respect pour la liberté des cultes. L'effet fut +considérable. Dès le lendemain, le _Constitutionnel_ raillait avec +amertume les conversions opérées par la parole du «favori» et dénonçait +le «gouvernement occulte». Au nom de la commission, le rapporteur +proposa un amendement inspiré par le même esprit, mais autrement +libellé: il ne laissait plus au seul conseil royal de l'Université, +c'est-à-dire à M. Cousin en ce qui concernait la philosophie, le droit +d'arrêter le programme du baccalauréat, mais soumettait ce programme au +conseil d'État. C'était l'application de ce que le duc de Broglie +appelait «le principe de la loi»: principe en vertu duquel l'autorité +sur l'enseignement libre devait appartenir à un pouvoir impartial, +représentant l'État, ou mieux la société entière. L'amendement se +trouvait atteindre M. Villemain, qui, intimidé par les universitaires, +n'avait pu se décider à donner les satisfactions demandées par la +commission sur la question des programmes. Toutefois, les sentiments du +ministre à l'égard de M. Cousin lui apportaient quelque consolation dans +cette mésaventure: il était, écrivait-on alors, «partagé entre la +douleur de voir sa loi modifiée, l'Université un peu réduite, et le +plaisir de voir la philosophie de son rival recevoir une chiquenaude». +Aussi combattit-il mollement l'amendement, exprimant son regret qu'on +voulût donner ce soufflet à la philosophie, mais indiquant que, si l'on +tenait à le faire, il se résignait à présenter la joue de M. Cousin. +Seul, celui-ci, stupéfait et désolé de l'abandon où il était réduit, se +débattit avec une énergie désespérée, violent d'abord, suppliant +ensuite, et humiliant l'orgueil de cette philosophie, naguère si +hautaine, jusqu'à l'abriter derrière des noms catholiques. Rien n'y fit. +L'amendement fut voté à une grande majorité. L'opinion considéra avec +raison cet incident comme une leçon à l'adresse de M. Cousin, un échec +pour l'Université, une marque solennelle de défiance à l'égard de ses +doctrines, la négation de la prétention qu'elle avait d'être l'État et +de dominer à ce titre les établissements particuliers[539]. «Le coup +moral est porté», écrivait alors M. Sainte-Beuve, et l'_Univers_ était +fondé à dire: «N'est-ce pas la justification de toutes les réclamations +de l'épiscopat et de toute notre polémique?» On avait voulu, en effet, +comme le disaient M. de Montalivet et le duc de Broglie, tenir compte, +dans une certaine mesure, des réclamations des évêques; mais n'était-il +pas surprenant qu'on eût mieux aimé donner raison à leurs griefs +religieux que satisfaction à leurs revendications libérales, qu'on eût +trouvé plus facile de faire quelque chose contre l'Université que pour +la liberté? Certaines personnes crurent deviner dans un tel choix +l'action personnelle du Roi. + +[Note 539: Le duc de Broglie écrivait, le 11 mai 1844, à son fils, au +sujet de ce débat: «J'avais prévenu plus d'une fois Cousin qu'il se +tînt très tranquille, sous peine de voir passer un amendement dirigé +spécialement contre lui; il n'a tenu compte de mon avertissement; il a +bien fallu alors lui administrer une correction sévère; je l'ai fait, +en substituant à un amendement saugrenu qui n'avait de sens que d'être +dirigé contre Cousin, un amendement général qui affranchit le ministre +et le conseil royal de l'instruction publique de la petite tyrannie de +chaque membre de ce conseil, lequel se regarde comme souverain dans sa +sphère et ne prend la peine de communiquer ce qu'il fait à ses +collègues que pour la forme. En faisant du programme du baccalauréat +ès lettres une affaire de gouvernement, ce qui est l'exacte vérité, +nous avons mis ordre à tout envahissement de l'esprit de coterie dans +l'instruction publique. Il avait fallu assister à la discussion, pour +voir apparaître au grand jour le fond des choses et pour bien +reconnaître qu'il y a, en ce moment, en France, un petit pape de la +philosophie, avec un petit clergé philosophique, qui prétend disposer +de l'enseignement philosophique sans que personne y regarde, et qu'on +ne puisse devenir avocat, médecin, pharmacien, fonctionnaire public, +professeur ou autre chose sans avoir souscrit le formulaire de la +raison impersonnelle. J'ai fait passer l'amendement aux neuf dixièmes +des voix.» (_Documents inédits._)] + +Ce vote émis, la haute assemblée se jugea quitte envers les +catholiques. MM. Beugnot, de Barthélemy, Séguier et de Gabriac avaient +présenté un contre-projet dont les principales dispositions étaient: +le droit d'enseigner pour tout bachelier muni d'un certificat de +moralité; la suppression du certificat d'études; des jurys d'examen +composés mi-partie de professeurs de faculté, mi-partie de notables; à +côté du conseil royal de l'Université, l'institution d'un conseil +supérieur pour l'enseignement libre, composé de magistrats, de membres +de l'Institut, de chefs d'institution et de l'archevêque de Paris. +Tous les articles de ce contre-projet furent rejetés. La majorité se +borna à accepter les améliorations réelles, quoique insuffisantes, par +lesquelles la commission, appliquant «le principe de la loi», +substituait ou associait d'autres autorités à l'Université, lorsqu'il +s'agissait de l'enseignement libre. Quant à l'article excluant les +membres des congrégations, elle l'adopta, mais tristement, d'un air un +peu honteux, et sans prétendre faire ainsi une oeuvre durable. Au vote +sur l'ensemble de la loi, 85 voix se prononcèrent pour, 51 contre. +C'était une très forte minorité pour la Chambre des pairs: un projet +qui, dès le début, rencontrait tant d'adversaires sur un tel terrain, +n'avait guère chance de réussir. Le rapporteur, M. de Broglie, était +le premier à s'en rendre compte. «C'est une loi qui ne se fera pas», +écrivait-il à son fils[540]. + +[Note 540: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)] + +La discussion qui venait d'avoir lieu n'en était pas moins un fait +considérable et plein de promesses. N'était-ce pas beaucoup que +d'avoir vu le public oublier presque les luttes de portefeuille ou les +spéculations de chemins de fer, pour s'intéresser à ces questions +d'enseignement? Et de quel ton elles avaient été discutées! «Jamais, +écrivait l'abbé Dupanloup, la grande et sainte Église catholique, +l'épiscopat français, l'autorité pontificale, les congrégations, les +Jésuites eux-mêmes n'ont été traités avec plus de gravité et de +convenance.» Ajoutons que ce long débat avait servi à l'éducation du +public; il lui avait révélé les diverses faces d'un problème pour lui +tout nouveau, et la lumière ainsi faite profitait à la bonne cause. +Aussi, du côté des catholiques, les coeurs étaient-ils à l'espérance. +On y avait conscience que la petite armée, de formation si récente, +venait de déployer et de planter noblement son drapeau. La direction +était prise, l'élan donné, et chacun sentait que la victoire +définitive n'était plus qu'une question de temps. «Il est très +certain, écrivait M. Sainte-Beuve, qu'on ne conclura pas cette année; +mais les idées germeront.» Et un autre spectateur, M. de Viel-Castel, +ajoutait: «Cette cause gagne et gagnera chaque jour du terrain. Ce qui +suffisait il y a trois ans ne suffira plus aujourd'hui; ce qui +suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.» + + +X + +Battus au Luxembourg, les universitaires cherchèrent une revanche au +Palais-Bourbon. «Ils ont réussi, écrivait alors le duc de Broglie, à +ameuter contre nous la Chambre des députés presque tout +entière[541].» Ce fut ainsi, «sous le vent d'une réaction violente +contre le clergé[542]», que fut nommée la commission chargée +d'examiner le projet voté par l'autre assemblée. M. Thiers était parmi +les élus, et se montrait l'un des plus zélés pour l'Université. D'où +venait cette attitude, nouvelle chez lui? Il n'avait en ces matières +aucune passion personnelle; fort étranger jusqu'à présent aux +controverses de la liberté d'enseignement, il avait semblé d'abord n'y +voir, lui aussi, qu'une «querelle de cuistres et de bedeaux». Mais +l'émotion qui s'empara de la Chambre des députés à la suite de la +discussion de la Chambre des pairs, les préventions hostiles au clergé +qui s'y manifestèrent jusque dans les rangs des conservateurs, lui +parurent fournir l'occasion d'une manoeuvre d'opposition; en se +faisant l'interprète de ces préventions, il entrevit la chance +d'embarrasser le cabinet, peut-être de lui infliger un échec: il ne se +plaça pas à un autre point de vue. Quant au mécontentement qu'en +ressentiraient les catholiques, il ne s'en inquiétait pas: il n'avait +pas encore reconnu dans la religion la puissance sociale dont il +devait, après 1848, implorer le secours contre l'anarchie menaçante; +la force à ménager lui paraissait ailleurs, du côté de la révolution; +comme Louis-Philippe lui disait, à cette époque, qu'il fallait faire +quelque concession au clergé, «que c'était encore quelque chose de +très fort qu'un prêtre»: «Sire, répondit M. Thiers, il y a quelque +chose de plus fort que le prêtre, je vous assure, c'est le +jacobin[543].» + +[Note 541: _Ibid._] + +[Note 542: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)] + +[Note 543: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 228.] + +Une fois dans la commission, M. Thiers se fit nommer rapporteur. Peu +de semaines lui suffirent pour improviser sa petite enquête en causant +avec quelques professeurs, et il fut aussitôt en mesure d'écrire un +volumineux rapport, du reste assez superficiel. Son intention avait +été de faire la contre-partie du rapport présenté à la Chambre des +pairs. Le duc de Broglie avait proclamé les théories les plus +libérales sur les droits respectifs de la famille et de l'État, et +c'était visiblement à regret qu'il n'avait pas immédiatement tiré +toutes les conséquences de ces théories. M. Thiers revendiquait au +contraire, avec insistance, pour la puissance publique, le droit de +former l'esprit de l'enfant; il ne dissimulait pas ses préférences +pour le système en vertu duquel «la jeunesse serait jetée dans un +moule et frappée à l'effigie de l'État»; il n'y renonçait que par +l'obligation où il était «de se tenir dans la vérité de son temps et +de son pays»; au moins, pour s'en rapprocher, cherchait-il à +restreindre et à entraver, autant que possible, la liberté qu'il +n'osait entièrement refuser. Aux méfiances témoignées par la Chambre +des pairs sur l'enseignement philosophique, il opposait une apologie +sans réserve de l'éducation intellectuelle, morale et même religieuse +des collèges. Le duc de Broglie s'était appliqué à soustraire en +partie les établissements libres à la domination de l'Université; M. +Thiers déclarait que ces établissements devaient être «compris dans la +grande institution de l'Université» qui avait mission de «les +surveiller, contenir et ramener sans cesse à l'unité nationale». Il +prétendait tout subordonner, dans l'éducation publique, à la +préoccupation de conserver «l'esprit national» qui, selon lui, n'était +autre que «l'esprit de la révolution»; l'Université lui paraissait +seule propre à cette oeuvre, et l'enseignement ecclésiastique lui +inspirait une défiance qu'il ne dissimulait pas. Sans doute, il +parlait du clergé avec politesse, trompant ainsi l'attente des +sectaires qui s'étaient flattés de le voir se confondre dans leurs +rangs; mais, derrière ces ménagements de forme, la malveillance et la +menace étaient visibles. C'était, en tous points, le contraire des +idées que M. Thiers devait, quelques années plus tard, faire prévaloir +dans la loi de 1850. + +Déposé et lu à la Chambre le 13 juillet 1844, ce rapport fit un moment +quelque bruit; les journaux de gauche et de centre gauche le portèrent +aux nues; des universitaires vinrent en députation remercier leur +avocat. Puis le silence se fit assez vite. Plusieurs causes y +contribuèrent: la clôture de la session qui suivit de près; les +préoccupations soulevées dans le public par la guerre du Maroc et par +les complications un moment menaçantes de l'affaire Pritchard; la +réserve des évêques qui, bien que fort prompts alors à prendre la +parole, ne jugèrent pas nécessaire de réfuter M. Thiers. Il semblait +du reste qu'il y eût, vers la seconde moitié de 1844, un moment de +halte dans l'armée catholique; prélats et laïques avaient pris +position avec éclat, et dit très haut ce qu'ils avaient à dire; ils +comprenaient qu'un résultat immédiat n'était pas possible, et qu'il +fallait laisser mûrir les idées nouvelles. Le gouvernement se +félicitait naturellement de cette sorte d'accalmie, et, de son côté, +il témoignait, par quelques-uns de ses actes, un certain désir de se +rapprocher des catholiques; telle fut notamment l'interprétation +donnée au changement qui se fit alors à la tête du ministère de +l'instruction publique. + +Dans les derniers jours de décembre 1844, une nouvelle sinistre +s'était répandue dans Paris: M. Villemain, fléchissant sous le poids +des chagrins de famille et des déboires politiques, avait eu un +violent accès de folie. Quelques instants auparavant, il avait fait +appeler ses jeunes enfants dont il s'occupait beaucoup depuis qu'il +avait dû placer leur mère dans une maison de santé, et on l'avait +entendu murmurer: «Pauvres enfants! le père et la mère!» Son mal +s'était manifesté surtout par deux idées fixes: la crainte qu'on ne le +soupçonnât d'avoir fait enfermer sa femme arbitrairement; la croyance +qu'il était persécuté par les Jésuites[544]. La consternation fut +générale. «On est tenté d'en vouloir à la politique, écrivait alors M. +Sainte-Beuve, d'avoir ainsi détourné de sa voie, abreuvé et noyé dans +ses amertumes une nature si fine, si délicate, si faite pour goûter +elle-même les pures jouissances qu'elle prodiguait.» Quant au +_Constitutionnel_, il montrait tout simplement dans cette maladie une +trame des Jésuites. Ce fut pour M. Guizot l'occasion d'un acte +significatif: il ne se contenta pas de désigner un intérimaire; avec +une promptitude que M. Villemain devait, une fois rétabli, lui +reprocher non sans aigreur, il remplaça définitivement le ministre +dont il avait eu tant de fois à subir et à regretter le zèle +universitaire. Son choix se porta sur M. de Salvandy, l'un des hommes +politiques du régime de Juillet qui montraient le plus de +bienveillance pour les personnes et les idées du monde religieux, +étranger à l'Université, membre de la minorité dans la commission qui +avait nommé naguère M. Thiers rapporteur de la loi d'instruction +secondaire; nature un peu vaine et pompeuse, mais généreuse et +sincère, manquant parfois de tact et de mesure, non d'esprit ni de +coeur. Nul, parmi les catholiques, ne pouvait douter des bonnes +intentions du nouveau ministre; la seule question était de savoir s'il +aurait l'habileté et la force de les réaliser. L'un de ses premiers +actes fut d'écrire à l'administrateur du Collège de France des +remontrances sévères, mais impuissantes, au sujet des cours de MM. +Quinet et Michelet, dont les «désordres», disait-il, «étonnaient et +blessaient le sentiment public». + +[Note 544: Depuis quelque temps, M. Villemain était, sur ce sujet, en +proie à de véritables hallucinations. Il s'imaginait toujours voir +auprès de lui des Jésuites, le guettant et le menaçant. Un jour, il +sortait, avec un de ses amis, de la Chambre des pairs où il avait +prononcé un brillant discours, et causait très librement, quand, arrivé +sur la place de la Concorde, il s'arrête effrayé.--«Qu'avez-vous?» lui +demande son ami, médecin fort distingué.--«Comment! vous ne voyez +pas?»--«Non.»--Montrant alors un tas de pavés: «Tenez, il y a là des +Jésuites; allons-nous-en.» M. Sainte-Beuve a raconté, à ce propos, +l'anecdote suivante: «Un jour que Villemain avait été repris de ses +lubies et de ses papillons noirs, il avait à dicter à son secrétaire, le +vieux Lurat, un de ces rapports annuels qu'il fait si bien. Il se +promenait à grands pas, dictait à Lurat une phrase; puis, s'arrêtant +tout à coup, il regardait au plafond et s'écriait: _À l'homme noir! Au +Jésuite!_ Puis, reprenant le fil de son discours, il dictait une autre +phrase qu'il interrompait de même par une apostrophe folâtre, et le +rapport se trouva ainsi fait, aussi bien qu'à l'ordinaire. Des deux +écheveaux de la pensée, l'un était sain, l'autre était en lambeaux. +Quelle leçon d'humilité! Ô vanité du talent littéraire!» (_Cahiers de +Sainte-Beuve_, p. 30.)] + +M. Villemain éloigné, personne parmi les ministres ne s'intéressait +plus au sort de sa loi sur l'instruction secondaire et n'était pressé +de la mener à fin. Louis-Philippe l'était moins encore que ses +ministres; déjà, au lendemain de la discussion de la Chambre des +pairs, il eût été disposé à en rester là, sans porter le projet à la +Chambre des députés. «Le Roi est décidément contre la loi, écrivait +alors le duc de Broglie; il la trouve trop libérale et trop +défavorable au clergé[545].» Les catholiques ne pouvaient regretter +l'abandon d'un projet qui les blessait par beaucoup de côtés. Mais ne +fallait-il pas s'attendre que l'opposition fît obstacle à cette +tactique d'ajournement, et que l'auteur du rapport notamment s'agitât +pour le faire discuter? Il n'en fut rien. Le mobile esprit de M. +Thiers se portait alors d'un autre côté: il avait cru découvrir dans +l'affaire Pritchard une arme plus efficace contre le ministère. +Personne ne se trouva donc, dans la session de 1845, pour demander la +mise à l'ordre du jour de ce projet. Comme on disait en style de +couloirs, c'était une affaire «enterrée». + +[Note 545: _Documents inédits._--Le 30 septembre 1844, causant avec +Mgr Mathieu que lui avait amené l'amiral de Mackau, Louis-Philippe +laissait voir clairement sa volonté de «laisser tomber dans l'eau» le +projet de loi. (_Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. +329.)] + + +XI + +L'accalmie qui s'était produite chez les catholiques à la suite de la +session de 1844 dura peu. Comment en effet pouvaient-ils désarmer, +alors que non seulement on ne donnait pas satisfaction à leurs griefs, +mais qu'ils étaient attaqués chaque jour plus violemment dans la +presse ou au Collège de France? Dès le mois de janvier 1845, dans la +discussion de l'adresse de la Chambre des pairs, le ministre des +cultes eut à essuyer de nouveau le feu de M. de Montalembert. Peu +après, il se trouvait, une fois de plus, aux prises avec tout +l'épiscopat. Ce fut à propos d'un mandement, en date du 4 février +1845, dans lequel le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, avait +condamné solennellement, «comme contenant des doctrines fausses et +hérétiques, propres à ruiner les véritables libertés de l'Église», le +_Manuel du droit public ecclésiastique_, récemment réédité par M. +Dupin. Ce livre, publié pour la première fois sous la Restauration, +était la collection des textes dans lesquels, depuis Pithou jusqu'à +Napoléon Ier, s'était formulé le gallicanisme des légistes, répudié +de tout temps par le clergé, même le moins ultramontain; compilation +terne, lourde et fastidieuse, recouverte en quelque sorte d'une +poussière d'ancien régime et imprégnée d'une odeur de basoche. La +démarche du cardinal pouvait être diversement appréciée; pendant que +les ardents y applaudissaient, d'autres, parmi lesquels l'archevêque +de Paris, se demandaient si, pour atteindre un livre vieux de +plusieurs années et dont la réédition n'avait eu aucun succès, c'était +la peine de faire un acte aussi insolite, et que la situation de +l'auteur condamné devait rendre aussi retentissant. Le gouvernement, +ému des criailleries de M. Dupin, déféra le mandement au conseil +d'État, qui déclara, le 9 mars, qu'il y avait abus. Les ministres ne +tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils venaient de faire une maladresse. +M. Beugnot eut beau jeu à dénoncer, devant la Chambre des pairs, la +bizarre contradiction de cet État qui tenait à se proclamer «laïque» +et qui voulait en même temps faire le «théologien». Dès le 11 mars, le +cardinal de Bonald écrivit au garde des sceaux une lettre publique, +plus railleuse et dédaigneuse encore qu'irritée, où, après avoir +malmené le corps politique et laïque qui prétendait lui «enseigner la +religion», il déclarait ne reconnaître qu'au Pape le droit de juger +son jugement. «Jusque-là, ajoutait-il, un appel comme d'abus ne peut +pas même effleurer mon âme... J'ai pour moi la religion et la Charte: +je dois me consoler. Et quand, sur des points de doctrine catholique, +le conseil d'État _a parlé, la cause n'est pas finie_.» C'était l'un +des caractères de cette lutte, que le gouvernement ne pouvait toucher +un évêque, sans que tous les autres prissent fait et cause pour lui; +on revit ce qui s'était déjà vu à propos de la réprimande adressée par +M. Martin du Nord à l'archevêque de Paris et à ses suffragants: en +quelques jours, plus de soixante évêques déclarèrent adhérer aux +doctrines proclamées par le cardinal de Bonald et blâmées par le +conseil d'État. Bientôt aussi, les journaux religieux purent annoncer +que, le 5 avril, la congrégation de l'Index avait condamné le +_Manuel_. Pour l'amour de la théologie de M. Dupin, le gouvernement +s'était donc mis en conflit avec l'Église tout entière, et il n'avait +même pas pour soi l'opinion des indifférents et des frivoles. Cette +fois, en effet, la cause religieuse avait, ce qui ne lui arrive pas +toujours, les rieurs de son côté. Dans deux de ses pamphlets les plus +vivement enlevés, _Oui et non_ et _Feu, feu_, Timon s'était chargé, à +la grande surprise et au grand déplaisir de ses amis politiques, de +montrer à la partie du public qui ne lisait pas les mandements, où +étaient non seulement la justice et la liberté, mais le bon sens. Son +succès fut considérable; on en put juger au chiffre des éditions qui +s'éleva, en un an, à près de vingt. La gauche, déconcertée et +furieuse, essaya vainement d'écraser sous une espèce de charivari de +presse l'écrivain que naguère elle applaudissait si fort quand il +faisait une vilaine besogne[546]. Ce tapage ne profita pas à la cause +des appels comme d'abus. En tout cas, c'était une singulière façon de +réaliser le rêve de silence caressé par M. Martin du Nord; aussi +n'est-on pas étonné d'entendre alors celui-ci déclarer, à la tribune, +que «c'était une des époques les plus pénibles de sa vie». Le +gouvernement eut au moins la sagesse de comprendre qu'il s'était +engagé dans une sotte campagne, et de ne s'y pas obstiner: bravé, +raillé, il se tint coi, avec une prudence tardive, mais méritoire. «Le +mandement est et demeure supprimé», disait solennellement +l'ordonnance. Singulière «suppression» dont le seul résultat fut +d'augmenter la publicité du document. Le «comité pour la défense de la +liberté religieuse» n'en fit pas moins réimprimer le mandement, y +joignit toutes les lettres d'adhésion des évêques, et répandit ce +volume par toute la France. S'il y avait quelque chose de «supprimé», +c'était l'appel comme d'abus, surtout en matière doctrinale. Le +gouvernement de Juillet le comprit: de 1845 à 1848, il ne devait plus +recourir à ce moyen de répression. + +[Note 546: On publia contre Timon: _Feu Timon_, _Saint Cormenin_, _le +R. P. Timon_, _Feu contre feu_, _Eau sur feu_, etc.] + +Se sentant sur un mauvais terrain dans l'affaire du _Manuel_, les +adversaires des catholiques recoururent à leur tactique habituelle; +ils se mirent à crier plus fort que jamais: Au Jésuite! Depuis quelque +temps, le journal de M. Thiers, le _Constitutionnel_, publiait, sous +la forme alors nouvelle et fort en vogue du roman feuilleton, le _Juif +errant_ de M. Eugène Sue. Toutes les infamies débitées depuis deux ou +trois ans contre les Jésuites, le romancier les mettait en action, les +faisait vivre, les incarnait dans des personnages tels que nous en +rencontrons tous les jours, et les jetait ainsi aux passions de la +foule: forme particulièrement meurtrière et irréfutable de la +calomnie. La Compagnie de Jésus était représentée dominant le monde +par les moyens les plus vils et les plus criminels, fomentant et +exploitant la luxure, organisant le vol et l'assassinat, ayant pour +agents les «étrangleurs» de l'Inde, le tout assaisonné d'excitations +socialistes et imprégné d'une sensualité malsaine. Cela pénétrait +partout, dans les salons, les ateliers, les cabarets. Le peu +scrupuleux _imprésario_ du _Constitutionnel_, M. Véron, calculait avec +satisfaction les 15 à 20,000 abonnés que lui rapportaient les 100,000 +francs payés à l'auteur. Quant à M. Sue, il se vantait à bon droit de +n'avoir pas fait une oeuvre moins moralisatrice que MM. Libri, Génin, +Quinet et Michelet; il leur faisait l'honneur de les saluer comme ses +inspirateurs, et affirmait avoir été «déterminé» par leurs «hardis et +consciencieux travaux» sur les «funestes théories de la Compagnie de +Jésus», à «apporter aussi sa pierre à la digue puissante élevée contre +un flot impur et toujours menaçant». Les défenseurs de l'Université se +gardaient de répudier ce concours. Le _Journal des Débats_ lui-même +déclarait que ce roman «appartenait, par le sujet et l'intention, à la +croisade antijésuitique», et il ajoutait: «Laissons toute liberté au +pinceau de M. Eugène Sue.» + +Quel moyen, du reste, n'était bon, du moment où il s'agissait de +combattre ces religieux? Tout servait de prétexte: témoin le procès +Affnaer. Cet Affnaer était un fripon vulgaire qui, employé à +l'économat des Jésuites, leur avait escroqué 200,000 francs. Dénoncé +et arrêté, il tâcha d'exploiter en sa faveur les passions régnantes +et se mit à calomnier ceux qu'il venait de voler. La presse accueillit +ce concours déshonorant et, sur la foi du misérable, prétendit +dévoiler les mystères de la fortune et de l'organisation intérieure de +la compagnie. Cette fantasmagorie dut s'évanouir au plein jour des +débats publics. Mais la condamnation, prononcée le 9 avril 1845, n'en +fut pas moins l'occasion d'un redoublement d'attaques: s'être laissé +escroquer et surtout s'être plaint, c'était, disait-on, braver +insolemment une législation qui ne permettait aux Jésuites ni de +posséder ni même d'exister. Un cri s'éleva, demandant qu'il fût mis un +terme à ce scandale. Quelques jours après le jugement, à propos d'une +pétition des catholiques marseillais contre les cours de MM. Quinet et +Michelet, M. Cousin déclara, à la Chambre des pairs, que le vrai +désordre n'était pas ce qui se passait au Collège de France, mais +l'existence des Jésuites en violation des lois: il demanda l'exécution +de ces lois; puis, après avoir accompli un tel acte de courage, il +s'écria d'un ton tragique qui fit sourire l'assemblée: «Je n'hésite +pas à me déclarer l'adversaire de cette corporation: il m'en arrivera +ce qui pourra!» M. Martin du Nord se borna à répondre vaguement qu'il +y avait bien d'autres associations non autorisées, qu'il convenait +d'apprécier les faits et de ne pas céder à des impatiences +irréfléchies. La Chambre haute, peu disposée à suivre le véhément +philosophe, se contenta de cette défaite. Mais ce n'était qu'une +escarmouche préliminaire: une plus grosse bataille se préparait dans +l'autre Chambre. + + +XII + +L'opposition n'avait pas retiré de l'affaire Pritchard les avantages +espérés; le ministère, un moment ébranlé au début de la session de +1845, s'était encore une fois raffermi. Ce fut sous l'impression de ce +désappointement et par besoin de chercher un autre terrain d'attaque, +que les adversaires de M. Guizot se trouvèrent ramenés à ces questions +religieuses où ils avaient déjà fait une première excursion, à la fin +de la session précédente, lors du rapport de M. Thiers. De ce rapport, +il n'était plus parlé, et personne ne songea à en demander la +discussion. Le bruit grandissant qui se faisait autour des Jésuites +parut une indication du point où l'on pouvait utilement porter +l'effort. Dans une conférence à laquelle prirent part MM. Thiers, +Odilon Barrot, Dupin, de Rémusat, de Beaumont, de Malleville, +Billault, Duvergier de Hauranne et quelques autres, il fut décidé +d'interpeller le gouvernement sur la situation de la Compagnie de +Jésus. Toutefois, quand il s'agit de décider qui porterait la parole, +chacun, trouvant au fond la besogne peu glorieuse, invoqua quelque +raison pour s'en dispenser: peu s'en fallut que l'affaire ne tombât à +l'eau, faute d'interpellateur. M. Thiers alors se proposa: il n'est +pas besoin de dire que son offre fut acceptée avec enthousiasme[547]. +Ce n'était pas sans hésitation et sans répugnance qu'il s'engageait +dans cette voie. Les Jésuites en eux-mêmes lui étaient absolument +indifférents. «Je ne pense pas d'eux tout le mal qu'on en dit, +déclarait-il, en 1844, dans un des bureaux de la Chambre; il y a +là-dessus beaucoup d'exagération.» Et, dans son rapport, il avait +affirmé «n'être pas animé, à l'égard de ces religieux, d'un petit +esprit de calomnie et de persécution». Au pouvoir, il leur avait été +plutôt bienveillant. Mais, en sommant le ministère d'agir contre eux, +il croyait le placer dans l'alternative embarrassante et périlleuse, +soit de se poser en protecteur des Jésuites devant l'opinion ameutée, +soit de commencer une persécution moralement et peut-être +juridiquement impraticable. C'était assez pour triompher de ses +scrupules. + +[Note 547: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] + +M. Guizot n'avait consenti qu'à regret, dans le projet de 1844, à +interdire l'enseignement aux congrégations; au moins s'était-il flatté +que, moyennant cette sorte de rançon, la Compagnie de Jésus ne serait +pas inquiétée dans son existence. Il l'avait dit alors, et d'autres +défenseurs du projet, M. Portalis par exemple, l'avaient répété. Or +voilà que les ennemis des Jésuites, encouragés et non désarmés par +cette concession, manifestaient des exigences plus grandes. Quelque +temps, le ministre avait espéré pouvoir les éluder: «Il y a une forte +tempête, disait-il au P. de Ravignan; je m'y opposerai. J'ai parlé au +Roi, au conseil. Il ne faut pas commettre une grande injustice. Aucune +mesure n'a été prise. Laissons passer le flot.» Mais ce flot +grossissait chaque jour davantage. Quand il fut connu que M. Thiers +était décidé à parler, le ministère fut bien obligé de s'avouer qu'il +n'y avait plus moyen de faire la sourde oreille. Quel parti prendre? +Défendre, sinon les Jésuites, du moins leur liberté, se mettre +hardiment en travers du préjugé et de la passion, c'eût été une noble +et peut-être habile politique; elle était en tout cas conforme aux +sympathies personnelles de M. Guizot. Mais, après ce qui s'était passé +depuis quatre ans, pouvait-on s'attendre à voir le gouvernement la +pratiquer? Il croyait les esprits si montés, il craignait tant d'être, +sur cette question, abandonné par ses propres amis, qu'il jugeait +toute résistance de front impossible, périlleuse pour la religion, +mortelle peut-être pour la dynastie; il lui semblait que la monarchie +de Juillet serait compromise, comme l'avait été celle de Charles X, si +elle s'associait ainsi à une cause impopulaire, et Louis-Philippe +déclarait ne pas vouloir «risquer sa couronne pour les Jésuites». Ô +brièveté de la sagesse politique, quand elle prétend discerner ce qui +perd et ce qui sauve les pouvoirs! On jetait des religieux par-dessus +bord pour alléger le navire qui portait la fortune de la monarchie; et +quand, peu après, soufflera la tourmente, ce sera ce grand et beau +navire qui sombrera, tandis que la petite barque des Jésuites arrivera +au port; la révolution qui jettera la famille d'Orléans en exil fera +disparaître, au moins pour quelque temps, les derniers vestiges de +proscription pesant sur la Compagnie de Jésus, et M. Thiers lui-même +proclamera, devant le pays, cette sorte d'émancipation. + +Si le gouvernement ne croyait pas pouvoir défendre les Jésuites, il +était, cependant bien résolu à ne pas s'engager dans une de «ces +luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses», qui, +suivant la parole de M. Guizot, «prennent aisément l'apparence et +aboutissent souvent à la réalité de la persécution». Sur ce point, sa +prudence ne parlait pas moins haut que sa justice. Rien de plus aisé +que de pérorer sur les «lois du royaume» frappant la Compagnie de +Jésus; rien de plus incertain, de plus difficile et de plus périlleux +que de les appliquer, pour un gouvernement dont l'honneur était de ne +pouvoir et de ne vouloir jamais faire acte d'arbitraire. D'ailleurs, +M. Guizot savait bien que, si M. Thiers le poussait dans cette +aventure, ce n'était pas avec l'espérance de l'en voir sortir; il +comprenait que l'opposition lui tendait un piège où elle comptait +enlever au ministère la vie et l'honneur. Ne trouverait-on donc pas +quelque moyen détourné et pacifique de supprimer en quelque sorte la +matière du conflit? Déjà plusieurs fois, pendant les dernières années, +on avait demandé, en vain, il est vrai, aux évêques de sacrifier +eux-mêmes les Jésuites. Ce que les évêques refusaient, n'y aurait-il +pas chance de l'obtenir du Pape? Le gouvernement résolut de l'essayer, +imitant l'exemple de la Restauration qui, lors des ordonnances de +1828, dans une situation analogue, s'était adressée à Rome pour sortir +de peine[548]. Nous ne blâmons ni le procédé, ni l'intention; M. +Guizot a déclaré plus tard n'avoir agi que «dans l'intérêt de la +liberté d'association et d'enseignement» qui eût souffert d'une +intervention directe de l'autorité civile, tandis que «porter la +question devant le pouvoir spirituel, supérieur religieux des +Jésuites, c'était faire appel à la liberté même et aux concessions +volontaires[549]». Seulement, quand on voit tous les gouvernements, à +tour de rôle, provoquer ainsi eux-mêmes la papauté à régler la +conduite du clergé et des catholiques dans les affaires françaises, +peut-on ensuite leur reconnaître grand droit à se plaindre de ce +qu'ils appellent les progrès de l'ultramontanisme? + +[Note 548: On pourrait noter, du reste, entre les deux époques, des +analogies curieuses. En 1828, le négociateur français fut, comme en +1845, un personnage d'origine italienne, M. Lasagni, jurisconsulte +éminent qui a laissé les meilleurs souvenirs dans la magistrature +française. Les résultats de la négociation, la conduite de la cour +romaine et du gouvernement français, l'imbroglio qui en résulta, +furent à peu près les mêmes dans les deux cas.] + +[Note 549: Lettre au R. P. Daniel (_Études religieuses_, septembre +1867).] + +Dès que l'idée de ce recours à Rome s'était présentée à l'esprit de M. +Guizot, il avait choisi _in petto_ son négociateur: c'était M. Rossi. +Ce personnage s'était distingué, à la Chambre des pairs, dans la +discussion de 1844, où il avait pris adroitement position entre M. de +Montalembert et M. Cousin, visant évidemment à la succession de M. +Villemain, compromis et usé. Il n'eut pas le portefeuille: l'ambassade +de Rome lui échut à la place. La Providence, qui se joue des calculs +les plus habiles, le conduisait ainsi à une destinée qu'il eût été +alors le dernier à prévoir: envoyé à Rome pour y arracher, au nom des +préjugés voltairiens et de la timidité ministérielle, le sacrifice des +Jésuites, il devait y rester pour succomber martyr de l'indépendance +pontificale et dire en allant au-devant des assassins: «Qu'importe, la +cause du Pape est la cause de Dieu!» Existence singulière entre toutes +que celle de cet Italien au pâle visage, au regard de lynx, au profil +d'aigle, si souvent transplanté et déraciné, poussé par les hasards de +la vie dans les pays les plus divers, les sociétés les plus +dissemblables, chaque fois y reconstruisant à nouveau l'édifice de sa +fortune, et partout, en dépit de difficultés souvent immenses, +s'élevant au premier rang! Jeune homme, à Bologne, il est à la tête du +barreau. Émigré en 1815, il se réfugie à Genève; professeur, député, +il devient l'homme le plus important de la république. 1830 l'appelle +en France: accueilli d'abord par les sifflets des étudiants, il est, +au bout de peu d'années, pair de France, membre de l'Institut, doyen +de la Faculté de droit, ambassadeur et comte. En 1848, il perd tout; +il reçoit ce coup avec le sang-froid d'un joueur pour lequel la +fortune n'a plus de surprises; ce sexagénaire change une fois de plus +de patrie et recommence une nouvelle carrière; ministre de Pie IX, il +rencontre, pour couronner et ennoblir une existence où l'ambition +avait paru parfois tenir plus de place que le sacrifice, l'héroïsme +tragique de sa mort. Vie plus agitée et plus remplie que féconde, où +les événements semblent n'avoir jamais permis à M. Rossi de donner sa +mesure: il n'en a pas moins laissé à ceux qui l'ont approché, +l'impression d'un homme d'État qui eût été égal aux plus grands rôles, +et l'histoire doit reconnaître en lui le dernier descendant de ces +politiques que jadis l'Italie donnait ou plutôt prêtait aux autres +nations. + +Ce fut le 2 mars 1845 que le gouvernement accrédita M. Rossi auprès du +Pape, avec mission d'obtenir la dissolution et la dispersion des +Jésuites en France. Ce choix, qui surprit à Paris, déplut à Rome, où +l'on fit tout d'abord très froid accueil à l'envoyé français. Son +passé, sa qualité d'émigré, son mariage avec une protestante, son +indifférence notoire dans les questions religieuses, tout en lui était +fait pour éveiller les ombrages de la cour et de la société +pontificales. Mais il n'était pas de ceux qu'une telle réception +pouvait démonter. Que de fois n'avait-il pas dû se pousser dans des +milieux hostiles! Il avait l'art de plaire avec souplesse et dignité, +la hardiesse sensée, la sagacité froide et prompte, et, dans la +volonté comme dans l'action, une persévérance impassible qui donnait +bientôt aux autres le sentiment qu'il finirait par l'emporter. Il +avait aussi cette patience qui est peut-être la qualité la plus +nécessaire pour traiter avec Rome; deux mois durant, il resta dans une +sorte d'inaction, laissant les mauvaises volontés s'émousser, les +curiosités ou les prudences s'étonner, puis s'inquiéter de son +silence, travaillant seulement à se faire sous main des amis dans la +prélature et la curie. + +Pendant ce temps, les événements se précipitaient à Paris. +L'interpellation était annoncée pour le 2 mai, et l'approche de ce +jour avivait encore la polémique. M. Thiers avait cette fortune +étrange de voir la campagne qu'il dirigeait en réalité contre le +ministère, secondée passionnément par le principal organe de ce +ministère. Le _Journal des Débats_, en effet, dépassait en violence +toutes les feuilles de gauche, traitant les Jésuites «d'hypocrites +patentés, de marchands d'indulgences, de pourvoyeurs d'absolutions, +de colporteurs de pieuses calomnies». «Vous êtes, leur criait-il, un +monument vivant du mépris de la loi; rien qu'à ce titre, je vous +repousse; car vous n'êtes pas des proscrits honteux qui cachent leur +nom et qui implorent la générosité d'un adversaire.» Ces excitations +n'étaient pas sans produire quelque émotion dans le populaire: des +placards injurieux et menaçants étaient collés sur la porte des +Jésuites; des bruits d'émeute circulaient dans certains quartiers; la +police avait dû se mettre sur ses gardes. + +Enfin, au jour fixé, M. Thiers monta à la tribune, pour demander +«l'exécution des lois de l'État à l'égard des congrégations +religieuses». Il fut courtois et relativement modéré dans la forme, +par souci évident de se distinguer de ceux avec qui il faisait +campagne. Remontant jusqu'à l'ancien régime, il prétendit rechercher +quelles lois étaient applicables contre les Jésuites. Malgré la clarté +habituelle de son talent, il ne resta de sa longue dissertation qu'une +impression confuse et incertaine. Sa gêne fut plus grande encore, +quand il fallut donner la raison de fait qui justifiait l'application +de la loi. Il n'en indiqua pas d'autre que la lutte soutenue par les +évêques contre l'Université. Mais pourquoi frapper les Jésuites, non +les évêques? C'est, disait l'orateur, que les Jésuites «étaient +_probablement_ les auteurs du trouble». À l'égard du gouvernement, il +affecta de vouloir uniquement lui venir en aide; il n'ignorait pas +qu'il est aussi fatal à un cabinet de se laisser protéger que de se +laisser vaincre par l'opposition; de telles protestations lui +paraissaient d'ailleurs le meilleur moyen de cacher le piège qu'il +tendait. Deux procureurs généraux appuyèrent M. Thiers: celui de la +Cour de cassation, M. Dupin, et celui de la cour royale de Paris, M. +Hébert. Le premier, tout meurtri encore de la condamnation récente du +_Manuel_, soutenait presque une cause personnelle: on le vit à +l'amertume vulgaire de son langage. La gauche, par l'organe de son +chef, n'exprima qu'un regret: c'est qu'on voulût encore garder des +ménagements et qu'on s'en prît seulement aux Jésuites. La cause de la +liberté était perdue d'avance: toutefois elle fut défendue par M. de +Lamartine avec quelque incohérence, par M. de Carné avec une vaillante +droiture, par M. Berryer avec une puissance éloquente. C'était la +première fois que le grand orateur légitimiste intervenait dans la +campagne de la liberté religieuse. Il sentait combien ce débat était +supérieur à la plupart de ceux auxquels il se mêlait d'ordinaire, et +il en était ému. Le P. de Ravignan, qui était allé le voir le matin, +l'avait trouvé se promenant dans sa chambre. «Ah! sans doute, s'écria +Berryer, la cause est perdue, et cependant elle sera gagnée. Pour le +présent, je suis désespéré; je vois d'ici tous ces hommes au parti +pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis +indigne d'être l'avocat d'une pareille cause; ne me remerciez pas, +mais priez pour moi.» Dans le parti catholique, certains ne voyaient +pas sans quelque inquiétude l'intervention de M. Berryer: on craignait +qu'il ne cherchât à rattacher la cause de la liberté religieuse à +celle de son parti politique. Il n'en fit rien; il parla en libéral, +en jurisconsulte, en chrétien, s'appliquant à montrer, avec une +vigueur lumineuse, quelle était la situation des congrégations d'après +les lois et d'après notre droit public: réfutation souveraine, et l'on +peut dire définitive, de tous ceux qui, alors ou depuis, ont prétendu +évoquer, contre les Ordres religieux, les vieilles lois de +proscription. Pour dissimuler ce que la politique du gouvernement +avait, en cette circonstance, de timide et d'un peu subalterne, il eût +fallu la grande et haute parole de M. Guizot: mais celui-ci était +alors malade au Val-Richer. M. Martin du Nord le remplaça. On sentait +que son honnêteté eût désiré résister, mais qu'il se croyait obligé de +céder du moment où l'exigence devenait trop vive. Il accepta +pleinement la thèse juridique de M. Thiers. À peine essaya-t-il +quelques atténuations, en ce qui touchait les reproches faits au +clergé. En fin de compte, il se borna à prier qu'on ne le forçât pas à +aller trop vite et qu'on lui laissât le choix des moyens; il indiqua +d'ailleurs lequel il emploierait d'abord: «Je crois, disait-il, que, +s'il est possible d'arriver à une mesure quelconque de concert avec +l'autorité spirituelle, ce concours offrira des avantages +incontestables.» M. Thiers, convaincu qu'on échouerait à Rome, n'éleva +pas d'objection: seulement il précisa impérieusement que, «quel que +fût le résultat des négociations, les lois seraient appliquées», et le +ministre, toujours docile, adhéra à cette déclaration. + +Le cabinet aurait désiré que la discussion se terminât par l'ordre du +jour pur et simple: il n'osa le demander et subit un ordre du jour +imposé par M. Thiers et ainsi motivé: «La Chambre, se reposant sur le +gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à +l'ordre du jour.» Une trentaine de députés furent seuls à protester. +Les conservateurs votèrent en masse avec la gauche. Plusieurs en +souffraient. «Je rougis, disait l'un d'eux à M. Beugnot, du rôle que +le ministère nous a fait jouer.» Quant au gouvernement, il s'était +fait une idée telle du péril, qu'il se déclara satisfait du résultat. +«Vous appelez cela une défaite, disait le Roi au nonce. En effet, dans +d'autres temps, c'en eût été une peut-être; aujourd'hui, c'est un +succès, grâce aux fautes du clergé et de votre cour. Nous sommes +heureux de nous en être tirés à si bon marché[550].» L'opposition ne +s'employait pas pourtant à diminuer, pour le ministère, les +humiliations de la capitulation. Dès le lendemain, le journal de M. +Thiers, le _Constitutionnel_, notait que «l'opposition avait fait une +fois de plus l'office de gouvernement». Le cabinet, ajoutait-il, «a +trouvé la Chambre plus redoutable encore que les Jésuites; il aura +contre les Jésuites le courage du poltron acculé à l'abîme». M. Thiers +trouvait-il le plaisir de sa victoire sans mélange? Certaines paroles +un peu inquiètes de la fin de son discours laissaient entrevoir chez +lui comme une impression tardive de ce que cette campagne avait de peu +honorable et de dangereux. En somme, triste discussion; les témoins +observèrent que, pendant ces deux jours, la Chambre avait été +visiblement «mal à l'aise, indécise, étonnée de sa froideur et de sa +gêne», et l'abbé Dupanloup put écrire: «On voulait du bruit, du +scandale, une manifestation; on a eu tout cela; mais on en a été +médiocrement satisfait; c'est un spectacle curieux aujourd'hui +d'étudier l'embarras où cette discussion laisse tout le monde[551].» + +[Note 550: GUIZOT, _Mémoires_, t. VII, p. 413.] + +[Note 551: _Des associations religieuses_ (1845).] + +Ceux qui souffraient le moins de cet embarras étaient les catholiques. +Ils croyaient entrer dans «l'ère de la persécution»; mais leur courage +ne s'en troublait pas. Ils n'en étaient plus à ces époques de timidité +plaintive où, devant une menace, ils ne savaient guère que gémir aux +portes d'un palais. C'était sur la place publique qu'ils étaient +résolus à porter leurs réclamations et leur résistance. En dépit de +leur petit nombre, de l'impopularité trop réelle attachée à ce nom de +Jésuite sur lequel ils étaient réduits à livrer la bataille, ils +semblaient éprouver un frémissement joyeux à la pensée de paraître, +devant l'opinion et devant la justice, comme les confesseurs de la +liberté religieuse; ils espéraient même, à la faveur de ce rôle, +rompre cette tradition d'impopularité. Du reste, pas de divergence +parmi eux. Laïques, évêques, congréganistes de tous les Ordres, +étaient d'accord pour se défendre par les armes du droit commun. Mgr +Parisis «conjurait» publiquement les religieux menacés de ne «faire +aucune concession» et de «subir tous les genres de persécution, plutôt +que de sacrifier le principe de liberté qui est humainement +aujourd'hui le boulevard de l'Église»; et il ajoutait: «Plutôt cent +ans de guerre que la paix à ce prix[552].» Les Jésuites de France +étaient pleinement entrés dans ces sentiments. Appuyés sur une +consultation qui établissait leur droit et la manière de le faire +sauvegarder par les tribunaux, ils avaient envoyé à toutes leurs +maisons, pour le cas où le pouvoir voudrait y porter la main, un +programme de résistance légale et des formulaires de protestation où +ils tenaient ce viril et libéral langage: «Français, jouissant des +droits de la cité, nous invoquons l'appui protecteur des lois communes +à tous, et nous protestons, avec toute l'énergie de notre conscience, +contre une violation inexplicable des droits religieux et des +garanties constitutionnelles les plus avérées. Nous ne pouvons croire +que des clameurs aveugles et un nom calomnié, sans coupables désignés, +sans délit imputé, sans un fait articulé, suffisent, dans un pays +libre, pour faire expulser et proscrire des religieux, des prêtres, +des Français, égaux devant la loi à tous les autres Français.» Les +catholiques ne se contentaient pas de préparer la défensive, ils +prenaient hardiment l'offensive. En même temps que plusieurs évêques +protestaient publiquement, MM. de Montalembert, Beugnot et de +Barthélemy soulevaient la question devant la Chambre des pairs (11 et +12 juin 1845). Tous trois, le premier avec un éclat de passion +dédaigneuse et vengeresse, le second avec un grand sens politique, le +troisième avec une connaissance étendue du problème juridique, mirent +en vive lumière l'inanité des griefs allégués contre la Compagnie de +Jésus, l'illégalité et le péril des mesures qu'on voulait prendre +contre elle. Ils flétrirent la conduite de l'opposition libérale, +donnant un démenti à tous ses principes, et aussi la faiblesse du +ministère, livrant la liberté religieuse à des passions qui n'étaient +ni les siennes ni même celles de ses amis, mais celles de ses ennemis. +Le ministre des cultes, obligé de dire pourquoi il s'en prenait aux +Jésuites, ne sut guère leur reprocher que «d'être venus hautement, à +la face du pays, déclarer ce qu'ils étaient[553]». Singulier grief, en +vérité, dans un temps de publicité, et tout au moins fort différent du +reproche de dissimulation qu'on adressait d'ordinaire à ces religieux. + +[Note 552: _Un mot sur les interpellations de M. Thiers_ (juin 1845).] + +[Note 553: À la même époque, dans un mémorandum adressé à la cour +romaine, M. Rossi reprochait aux Jésuites «la confiance inexplicable +avec laquelle ils avaient déchiré le voile qui les couvrait et avaient +voulu que leur nom vînt se mêler à la discussion des affaires du +pays».] + +L'attitude prise par les catholiques faisait désirer plus vivement +encore au gouvernement que la cour de Rome le tirât de l'impasse où il +s'était fourvoyé. De ce côté, étaient son unique ressource et son +espoir. «Je compte beaucoup sur le Pape, disait M. Martin du Nord à un +évêque vers le milieu de juin; je parierais trois contre un qu'il +tranchera la difficulté.» Au contraire, ni les catholiques ni les +opposants de gauche ne croyaient au succès de M. Rossi. De temps à +autre, le _Constitutionnel_ annonçait, avec une satisfaction non +dissimulée, que la négociation ne marchait pas. Le 2 juillet 1845, +l'_Univers_ recevait une lettre de Rome, en date du 20 juin, faisant +savoir que la congrégation des affaires ecclésiastiques avait repoussé +la demande du gouvernement français et que, «dès ce moment, la mission +de M. Rossi était terminée». La plupart des journaux acceptèrent cette +nouvelle comme officielle, et le _Constitutionnel_ publia, le 5 +juillet, un grand article où il triomphait, contre le ministère, de +l'échec des négociations, et le menaçait, s'il n'agissait pas +directement contre les Jésuites, d'une injonction explicite dans la +prochaine adresse. Telle était la situation quand, le lendemain, 6 +juillet, le _Moniteur_ publia la note suivante: «Le gouvernement du +Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé +M. Rossi a atteint son but. La congrégation des Jésuites cessera +d'exister en France et va se disperser d'elle-même; ses maisons seront +fermées, et ses noviciats seront dissous.» La surprise et l'émotion +furent vives, les catholiques consternés, les opposants déroutés, les +ministériels triomphants. On n'y comprenait rien. Que s'était-il donc +passé à Rome? + + +XIII + +M. Rossi était sorti de sa réserve après l'interpellation de M. +Thiers[554]. La discussion et le vote de la Chambre lui avaient servi +d'argument auprès du Pape. Tracer un tableau plus menaçant qu'exact +des passions soulevées contre les Jésuites, sans prendre du reste à +son compte les reproches adressés à cet Ordre; faire entrevoir les +plus grands périls pour la religion, notamment la dissolution légale +de toutes les congrégations et même le schisme, si l'on ne faisait pas +quelque sacrifice aux préjugés régnants; insinuer que ce sacrifice ne +serait que temporaire, et qu'on se contenterait d'une «sécularisation +de six mois»; faire miroiter, comme compensation, toutes sortes de +faveurs pour le clergé, la solution de la question d'enseignement et +la modification des articles organiques,--tels furent les moyens par +lesquels le négociateur chercha à agir sur Grégoire XVI et sur son +entourage. D'abord insinuant, il prit peu à peu un ton plus raide. De +Paris, le Roi le secondait: «Savez-vous ce qui arrivera, disait +Louis-Philippe au nonce, si vous continuez de laisser marcher et de +marcher vous-même dans la voie où l'on est? Vous vous rappelez +Saint-Germain l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église fermée +pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché +et d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a annoncé qu'il +recevrait les Jésuites dans son palais, si l'on fermait leur maison. +C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai désolé; ce +sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon +gouvernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma +couronne pour les Jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que +les leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais +moyens de servir la religion[555].» Au fond, le Roi ne croyait +probablement pas la situation aussi mauvaise, et surtout il n'était +nullement disposé à laisser faire l'émeute, comme en 1831; mais il +jugeait utile d'effrayer. + +[Note 554: Sur les faits assez obscurs de cette négociation, on peut +consulter d'une part les _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, qui +renferment des extraits précieux de la correspondance diplomatique, et +d'autre part: _La liberté d'enseignement, les Jésuites et la cour de +Rome en 1845, lettre à M. Guizot sur un chapitre de ses Mémoires_, par +le P. Ch. DANIEL, qui contient comme annexe une _Note_ importante du +P. RUBILLON; la _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY; la +_Vie du P. Guidée_, par le P. GRANDIDIER; l'_Histoire de la Compagnie +de Jésus_, par M. CRÉTINEAU-JOLY, t. VI; la _Vie du cardinal de +Bonnechose_, par Mgr BESSON. C'est en rapprochant ces renseignements, +venus en quelque sorte des deux partis en présence, qu'on se fait une +idée un peu exacte de ce qui s'est passé. Les documents qui vont être +cités ou analysés se trouvent dans ces diverses publications. J'y ai +ajouté quelques pièces inédites dont communication m'a été donnée.] + +[Note 555: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 413.] + +Blessé de la pression qu'on prétendait exercer sur lui, Grégoire XVI +était en même temps troublé des éventualités dont on le menaçait. Le +vieux pontife et ses conseillers, tous hommes d'un autre temps, ne se +sentaient pas sur un terrain connu et sûr, quand il leur fallait +prendre un parti au sujet de la France de 1830. Leur finesse italienne +pressentait une exagération dans les paroles de M. Rossi; mais comment +discerner l'exacte vérité, au milieu de ces batailles de presse et de +parlement si étrangères à leurs moeurs? Comment mesurer la force +réelle de cette opinion publique avec laquelle leur chancellerie +n'était pas accoutumée à traiter? Ils entendaient bien les catholiques +de France les conjurer de tout refuser, et n'auraient pas voulu les +contrister; mais ils ne pouvaient s'empêcher de trouver un peu étrange +et inquiétante leur manière de défendre la religion. On avait remarqué +que, malgré certaines sollicitations, le Pape n'avait jamais voulu +approuver ni encourager la conduite du nouveau parti religieux[556], +et M. Rossi savait bien toucher la corde sensible, quand il répétait à +tout propos que ce parti était «_la coda di Lamennais_». De plus, le +gouvernement pontifical, sachant gré à la monarchie de Juillet du mal +qu'elle n'avait pas fait et de celui qu'elle avait empêché après 1830, +désirait la ménager par prudence autant que par justice, par +prévoyance autant que par gratitude. Pour tous ces motifs, il était, +en face de la demande qui lui était adressée, indécis et anxieux; il +usait alors de sa ressource habituelle en pareil cas: il ne disait +rien et attendait. + +[Note 556: À plusieurs reprises, les évêques français avaient consulté +Rome sur la façon dont ils prenaient part aux débats sur la liberté +religieuse. Rome avait refusé de répondre. Mgr Parisis s'est plaint +avec vivacité de ce silence, dans une lettre considérable, adressée à +un prélat romain, le 1er novembre 1845. Cette lettre n'a pas été +publiée, mais nous en avons eu le texte sous les yeux.] + +Le ministère français, qui ne pouvait s'accommoder de ce silence, +devint plus pressant. La congrégation des affaires ecclésiastiques fut +alors convoquée; à l'unanimité, elle décida que le Pape ne pouvait +accorder ce qui lui était demandé. C'est la délibération que, quelque +temps après, faisait connaître l'_Univers_. Était-ce donc un échec +complet pour M. Rossi? Une mesure aussi extrême et aussi absolue n'eût +pas été dans les traditions de la diplomatie pontificale. En même +temps qu'on sauvegardait le principe par la décision de la +congrégation, on donnait à entendre au négociateur français que, si le +Pape ne devait rien ordonner, il serait probablement possible +d'obtenir des Jésuites eux-mêmes quelques concessions volontaires. +C'était inviter ceux qui faisaient un crime aux religieux d'avoir un +supérieur étranger, à invoquer l'autorité de ce supérieur. Mais M. +Rossi était tenu de réussir à tout prix: il savait que son +gouvernement, sans passion propre en cette affaire, serait heureux de +tout expédient qui, à défaut d'un succès réel, en donnerait +l'apparence, permettrait de déjouer la tactique de M. Thiers, et +tirerait tant bien que mal les ministres d'embarras. Il accepta donc +avec empressement l'ouverture qui lui était faite. Ses demandes, bien +moins absolues qu'au début, finirent par se réduire à ceci: «que les +Jésuites se missent dans un état qui permît au gouvernement de ne pas +les voir, et qui les fît rester inaperçus, comme ils l'avaient été +jusqu'à ces dernières années.» Le cardinal Lambruschini, secrétaire +d'État, estima un accord possible sur ce terrain: «Les maisons peu +nombreuses, disait-il, pourraient très facilement être inaperçues; les +grandes et celles qui sont placées dans les localités où les passions +sont trop violentes, seraient réduites à un petit nombre d'individus.» +De son côté, le P. Roothaan, général de la congrégation, déjà +travaillé par plusieurs intermédiaires, notamment par l'abbé de +Bonnechose, depuis cardinal, était préparé à entrer dans cette voie. +Seulement, tandis que le Pape désirait que les concessions parussent +un acte volontaire du général, celui-ci se préoccupait de dégager sa +responsabilité, en ayant sinon un ordre, du moins un conseil du +pontife. Il reçut ce conseil[557]. Dès le 13 juin, au lendemain de la +réunion de la congrégation des affaires ecclésiastiques, deux +cardinaux s'étaient rendus chez le P. Roothaan et l'avaient engagé, de +la part de Grégoire XVI, à faire quelques sacrifices pour avoir la +paix et pour laisser passer la tourmente. Le général invita aussitôt +les supérieurs français à disperser les maisons de Paris, Lyon et +Avignon. À la suite d'une nouvelle démarche faite par d'autres +cardinaux, le 21 juin, il ajouta la maison de Saint-Acheul et les +noviciats trop nombreux. «Nous devons, écrivait-il, tâcher de nous +effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous +avons eue à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la Charte +et qui ne se trouve que là.» Il n'était du reste question que de +déplacer des religieux, nullement de fermer des maisons: l'existence +de la compagnie en France ne recevait aucune atteinte. À ceux qui lui +demandaient davantage, le général répondit que des mesures plus +radicales dépassaient son pouvoir, et qu'il faudrait un ordre du Pape. +Cet ordre ne vint pas. + +[Note 557: M. Crétineau-Joly a prétendu que le Pape n'avait pas voulu +donner un conseil aux Jésuites. Nous ne voulons pour preuve du +contraire que ce passage d'une lettre écrite par le Père général au P. +de Ravignan: «Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti _conseillé et +suggéré par le Souverain Pontife_ tourne contre nous.» (_Vie du P. de +Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 332.)] + +Tel fut le dernier mot des concessions faites par les Jésuites, fort +différent, on le voit, de la note du _Moniteur_. Cette note avait été +rédigée sur une dépêche de M. Rossi, qui disait seulement: «Le but de +la négociation est atteint... La congrégation va se disperser +d'elle-même, les noviciats seront dissous, et il ne restera dans les +maisons que les ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant +d'ailleurs comme des prêtres ordinaires.» Dans sa préoccupation de +frapper plus vivement le monde parlementaire, le rédacteur de la note +officielle n'avait pas voulu voir que, si M. Rossi parlait de +«congrégation dispersée» et de «noviciats dissous», il ne parlait pas +de «congrégation cessant d'exister» et de «maisons fermées». La +dépêche elle-même, bien que moins brutalement inexacte, dépassait +cependant, sur certains points, les concessions consenties par le P. +Roothaan. Ce dernier malentendu tenait sans doute à ce que M. Rossi +n'avait voulu traiter avec les Jésuites que par intermédiaires. +L'envoyé français n'en était pas du reste seul responsable, car il +avait lu, à deux reprises, sa dépêche au cardinal Lambruschini qui +l'avait approuvée, après discussion. Le secrétaire d'État ne devait +pas ignorer que le Père général n'avait pas autant concédé. Pourquoi +donc n'avait-il pas signalé l'erreur? Était-ce de sa part timidité ou +finesse? Avait-il craint le conflit qu'aurait pu provoquer une trop +pleine lumière? Avait-il considéré que cet éclaircissement ne rentrait +pas dans son rôle qui était celui d'un témoin, non d'un acteur direct? +Avait-il cru deviner qu'après tout notre négociateur aimait mieux un +malentendu dont on verrait plus tard à se tirer, qu'un échec immédiat? +Avait-il pressenti que les religieux menacés gagneraient plus qu'ils +ne perdraient dans la confusion de cet imbroglio? On ne saurait le +dire. Interrogé ultérieurement par les Jésuites français, il tenta de +justifier sa conduite, dans une dépêche au nonce du Pape à Paris[558]: +il y prouva facilement qu'il n'avait jamais connu ni accepté la note +du _Moniteur_; mais, sur l'approbation donnée par lui à la dépêche du +négociateur français, ses explications n'éclaircirent rien. M. Rossi +était bien Italien, et il l'avait montré dans cette affaire. Peut-être +le cardinal Lambruschini ne l'était-il pas moins. + +[Note 558: Voir le texte complet de cette dépêche, dans la _Vie du P. +Guidée_, par le P. GRANDIDIER, p. 254 à 257.] + + +XIV + +Dès le lendemain de la note du _Moniteur_, les journaux catholiques +recevaient de Rome des nouvelles qui leur permettaient d'en contester +l'exactitude. Seulement, ils ne savaient, au sujet de la négociation, +que ce que les Jésuites pouvaient leur en apprendre; ils ignoraient +quel avait été au juste le rôle de la cour romaine; celle-ci gardait +le silence; ce qu'elle avait voulu, c'était la pacification, et elle +redoutait sans doute de la voir compromise, si l'on arrivait trop tôt +à préciser le malentendu. Les autres journaux pressentaient bien qu'il +y avait là quelque équivoque, peut-être une sorte de mystification: +mais qui en était victime? Le ministère lui-même aurait été bien gêné +de faire pleine lumière et surtout de justifier la rédaction de sa +note. Interrogé, à la Chambre des pairs, par M. de Boissy, le 16 +juillet 1845, M. Guizot resta dans les généralités, rendant hommage à +la sagesse du Pape, même à celle des Jésuites, et M. de Montalembert, +tout frémissant et irrité qu'il fût, déclara n'avoir pas de données +assez certaines pour contredire les assertions ministérielles. Du +reste, la fin de la session vint bientôt dispenser le gouvernement de +toute explication. En somme, malgré l'embarras que pouvait éprouver le +cabinet, l'impression générale fut qu'il avait remporté un succès: il +avait réussi là où l'on croyait qu'il échouerait. L'opposition en +était toute désappointée. Comme naguère, lors du traité supprimant le +droit de visite, ses prévisions étaient dérangées, ses manoeuvres +déjouées. M. Thiers, qui, au lendemain de son interpellation, croyait +M. Guizot pris au piège, fut réduit à battre en retraite. Le terrain +religieux ne lui était décidément pas propice; il se hâta de le +quitter; du moment que les Jésuites ne lui servaient plus contre le +cabinet, il n'avait aucun goût à s'en occuper davantage; il ne devait +plus prononcer leur nom jusqu'au jour où, en 1850, il le fera pour les +défendre. Quant à M. Guizot, il triomphait. «L'issue de l'affaire des +Jésuites, écrivait-il à M. de Barante le 18 juillet, est une des +choses qui, dans le cours de ma vie politique, m'ont donné le plus de +sérieuse et profonde satisfaction, non seulement à cause de son +importance parlementaire et momentanée, mais encore et surtout comme +preuve que le bon pacte d'intelligence et d'alliance entre l'Église +catholique et l'État constitutionnel peut être fondé et que la bonne +politique peut réussir à se faire comprendre et accepter. L'oeuvre +sera difficile et longue; mais enfin la voilà commencée[559].» Le +ministre ajoutait, le 22 juillet, dans une lettre adressée à une de +ses amies d'outre-Manche: «Londres et Rome, les deux capitales des +deux grandes fois modernes, m'ont témoigné de la considération et de +la confiance. J'en jouis beaucoup[560].» + +[Note 559: _Documents inédits._] + +[Note 560: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 230.] + +Toutes les difficultés cependant n'étaient pas résolues. Restait +l'exécution matérielle des mesures annoncées par la note du +_Moniteur_. Les Jésuites de France étaient prêts à obéir à leur +supérieur, avec cet esprit de discipline qui est l'honneur et la force +de leur compagnie; mais ils avaient la mort dans l'âme, presque la +rougeur au front. Jamais la soumission n'avait été si dure à l'âme du +P. de Ravignan; il disait «ne pouvoir plus se montrer à aucun des +pairs de France, des députés et des avocats qui avaient préparé et +approuvé la consultation de M. de Vatimesnil». Dès le 10 juillet, ces +religieux chargèrent le comte Beugnot de faire savoir au gouvernement +que, «par un motif de paix» et en réservant leurs droits, ils étaient +disposés à exécuter les instructions de leur général, mais rien de +plus; au cas d'exigences plus grandes, «on serait, déclaraient-ils, +nécessairement replacé sur le terrain des discussions et des +résistances légales». Le ministre ne fut pas satisfait: il lui +fallait, conformément à la note du _Moniteur_, toutes les maisons +fermées, ou du moins gardées chacune par trois religieux au plus, les +noviciats dissous, sauf un pour les missions, les Jésuites n'existant +plus à l'état de congrégation. Il ajouta cependant «qu'il ne voulait +pas user de violence, et que, si les Jésuites ne s'exécutaient pas +d'eux-mêmes, il adresserait ses plaintes au Pape, assuré d'en obtenir +tout ce qu'il demanderait[561]». + +[Note 561: Lettre du P. de Ravignan au Père général, 11 juillet 1843. +(_Documents inédits._)] + +La difficulté se trouvait donc de nouveau reportée à Rome. M. Guizot +sentait où était son point faible: il ne possédait aucune pièce écrite +du gouvernement pontifical, à l'appui des affirmations de M. Rossi; +aussi avait-il chargé ce dernier de tâcher d'en obtenir une, et +avait-il suggéré, dans ce dessein, les procédés les plus ingénieux. +Mais la cour romaine était sur ses gardes; elle répondit adroitement +et poliment, sans se laisser surprendre la déclaration désirée, et en +renvoyant soigneusement aux Jésuites eux-mêmes les remerciements qu'on +lui adressait. D'ailleurs, elle témoignait alors un vif mécontentement +des inexactitudes de la note du _Moniteur_. M. Rossi, interpellé, dut +la désavouer et même faire savoir indirectement au couvent du _Gesù_ +qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les termes de cette note. +Interrogé d'un autre côté par les Jésuites de France, le cardinal +Lambruschini leur faisait dire par le nonce qu'il n'avait jamais été +question, à Rome, de consentir aux mesures indiquées par le +_Moniteur_, et qu'à toute demande de ce genre, le Pape ferait une +réponse négative. Sa dépêche se terminait par ces paroles: «Votre +Excellence pourra dire aux Jésuites, sous forme de conseil, de s'en +tenir à ce que le Père général leur écrira de faire; car ils ne sont +pas obligés d'outrepasser les instructions de leur chef.» Or le P. +Roothaan déclarait au P. de Ravignan que les sacrifices faits «étaient +le _nec plus ultra_», et il ajoutait: «Si le gouvernement ne s'en +contente pas, nous ferons valoir nos droits constitutionnels.» L'un de +ses assistants, le P. Rozaven, écrivait à M. de Montalembert: «Nous +imiterons M. Martin du Nord, qui se croise les bras et nous laisse +agir. Nous croiserons aussi les bras et le laisserons venir. Quand on +veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la +victime; la prier de s'immoler elle-même, pour s'en épargner la peine, +c'est pousser la prétention trop loin.» + +Le gouvernement rencontrait donc une certaine résistance à Rome aussi +bien qu'en France. Il essaya quelque temps d'en triompher, mais avec +une mollesse dont il faut faire honneur à sa bienveillante prudence. +D'ailleurs, pendant ce temps, les Chambres s'étaient séparées: les +journaux parlaient d'autre chose. Le ministère, plus libre de suivre +ses propres inspirations, renonça sans bruit aux mesures annoncées +avec tant d'éclat dans le _Moniteur_, et finit par se contenter de +celles qu'avait consenties le Père général. L'exécution, commencée en +août, était terminée au 1er novembre: elle ne toucha que les maisons +de Paris, Lyon, Avignon et les noviciats de Saint-Acheul et de Laval. +Il y eut des déplacements, des disséminations, des morcellements +gênants, pénibles et coûteux pour la compagnie; mais pas un Jésuite ne +quitta la France, pas une maison ne fut fermée: il s'en ouvrit au +contraire de nouvelles[562]. M. Guizot laissa faire et n'exigea pas +davantage. On ne devait revenir sur cette affaire, dans le Parlement, +que deux ans plus tard. Le 10 février 1847, un député, M. de la +Plesse, appuyé par M. Dupin, demanda où en étaient les «négociations +commencées avec la cour de Rome, relativement à l'existence de +certaine corporation religieuse». M. Guizot se borna à répondre, en +termes vagues, que les négociations continuaient, mais que le +changement de pontificat les avait retardées. Aucune suite ne fut +donnée à cet incident, dont le seul résultat fut de faire constater +que la question n'intéressait plus personne. Il convient de louer la +modération par laquelle le ministère avait effacé en partie les effets +de sa faiblesse. M. Guizot s'en est plus tard fait honneur; parlant de +cette exécution si restreinte et si peu en rapport avec ce qui avait +été d'abord annoncé: «J'ai fait en sorte, en 1845, dit-il, que le +gouvernement et le public français s'en contentassent, et j'y ai +réussi. Je demeure convaincu que, par là, j'ai bien compris et bien +servi, dans un moment très critique, la cause de la liberté +d'association et d'enseignement[563].» + +[Note 562: C'est ainsi que la division du personnel de la maison de la +rue des Postes amena, à Paris, la fondation de la maison de la rue du +Roule, supprimée en 1850, et de celle de la rue de Sèvres, devenue +l'une des résidences importantes de la Compagnie.] + +[Note 563: Lettre de M. Guizot au R. P. Daniel (_Études religieuses_, +septembre 1867).] + +Les catholiques n'étaient pas, sur le moment, disposés à se laisser +convaincre qu'ils devaient être satisfaits. Ils avaient pris position, +préparé leurs armes, échauffé leurs troupes, défié leurs adversaires, +et à l'heure où, devant le public attentif à l'éclat de ces +préliminaires, la bataille allait s'engager, voilà que, suivant la +parole de Montalembert, «leur avant-garde était obligée tout d'un +coup, par l'ordre de son chef, de poser les armes et de défiler, sans +mot dire, sous le feu de l'ennemi». Que leur importait que le mal +matériel fût peu de chose? Il y avait là une mortification plus +sensible que bien des défaites, parce qu'elle paraissait toucher à +l'honneur. D'ailleurs, ne pouvait-on pas craindre que l'armée tout +entière ne fût dissoute, ou que du moins elle ne perdît pour toujours +l'élan et la confiance? Ne semblait-il pas que Rome donnait raison +ainsi à ceux qui traitaient les chefs du parti catholique +d'irréguliers compromettants? «Ce fut un moment terrible», a écrit +plus tard M. de Montalembert. Le respect seul empêchait que cette +émotion ne se traduisît en plaintes publiques contre la papauté. Mgr +Parisis écrivit à un prélat romain une longue lettre, destinée à être +montrée, où il exposait, avec une fermeté triste et parfois un peu +âpre, comment la conduite suivie risquait de blesser, de décourager +les catholiques, de les rendre défiants envers Rome[564]. Il +s'étonnait que l'autorité suprême, qui jusqu'alors n'avait cru devoir +donner aucun encouragement aux défenseurs de la liberté religieuse en +France, ne fût sortie de sa réserve que pour les frapper, sur la +demande de leurs ennemis. «Ma raison en est confondue, s'écriait-il, +autant que mon coeur en est broyé.» Il insistait principalement sur ce +qu'il y avait «d'offensant pour l'épiscopat français» dans la façon +d'agir du Pape, qui ne l'avait même pas consulté, dans une question le +touchant de si près. Parmi les catholiques, il en était un cependant +qui trouvait qu'après tout, étant donnée la situation, il n'y avait +pas à regretter les résultats de la négociation: ce n'était ni un +timide ni un tiède, c'était Lacordaire. Il ne niait pas que la +«résistance extrême» n'eût pu avoir «plus de grandeur et de fierté»; +mais n'eût-on pas risqué d'y perdre tout ce qu'on avait gagné pour +l'existence des Ordres religieux? «Au contraire, ajoutait-il, en +cédant quelque chose, on consacrait ce qui n'était pas touché, on +apaisait les esprits, on donnait au gouvernement la force de se +séparer de nos ennemis, on lui ôtait les chances terribles d'une +persécution, on rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis +1830... Il fallait au gouvernement, aux Chambres, une porte pour +sortir du mauvais pas où tous s'étaient jetés: cette porte leur est +ouverte.» Lacordaire constatait qu'en fait les Jésuites eux-mêmes +n'étaient pas sérieusement atteints. «Nous sommes battus en apparence, +victorieux en réalité... Je crois qu'en matière religieuse, le succès +sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux[565].» Qui oserait affirmer +que, sur plus d'un point, les faits n'aient pas donné raison à +Lacordaire? Grâce aux résultats quelque peu équivoques de la +négociation de M. Rossi et des demi-concessions consenties par Rome, +la question des Jésuites disparaissait, sans que les Jésuites +disparussent eux-mêmes. Presque aussitôt, il se faisait sur eux un +silence complet qui révèle d'ailleurs combien le tapage de tout à +l'heure avait été factice et superficiel. Désormais la question de la +liberté d'enseignement se posait, mieux dégagée des passions et des +mots par lesquels on avait cherché et trop souvent réussi à +l'obscurcir et à l'irriter[566]. Enfin, si la tactique du parti +catholique était un moment désorientée, si l'élan de ses troupes se +trouvait ralenti, si la continuation de la guerre était rendue plus +difficile, la paix, qui après tout était le but, ne devenait-elle pas +plus facile? + +[Note 564: Lettre inédite du 1er novembre 1845.] + +[Note 565: Voyez _Correspondance avec Mme Swetchine_, p. 420, et +FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 104 à 107.] + +[Note 566: M. de Montalembert lui-même le reconnaissait, quand il +disait, à la Chambre des pairs, le 16 juillet 1845, en s'adressant aux +ministres: «La question de l'enseignement et celle de la liberté +religieuse restent entières. Elles couraient grand risque d'être +absorbées toutes deux dans la question des Jésuites, et peut-être d'y +périr. Eh bien, on ne le pourra plus; vous les avez dégagées.»] + +En effet, il semble y avoir, à la fin de 1845, une sorte de détente +dans les luttes religieuses naguère si ardentes, comme une trêve +acceptée tacitement par les deux partis. La presse éteint son feu. +D'autres sujets occupent le Parlement. Les évêques se sont retirés de +la place publique où, à plusieurs reprises, dans ces dernières années, +ils sont descendus en masse, mais où ils comprennent sans doute que +leur présence est anormale et doit être passagère. À peine Mgr +Parisis et le cardinal de Bonald continuent-ils à publier, l'un des +écrits de polémique, l'autre des mandements sur la liberté de +l'Église. Et puis, voici qu'au nom de la cause religieuse, des hommes +prennent la parole qui «croient à la possibilité d'une transaction, au +pouvoir du temps et de la modération pour mener à bonne fin les +questions difficiles[567]». L'abbé Dupanloup fait paraître son bel +écrit de la _Pacification religieuse_, dont le titre seul est un +programme. «Ce livre, déclare-t-il en commençant, est une invitation +faite à la paix, au nom de la justice. J'ai cru les circonstances +favorables. Les jours de trêve qui nous sont donnés permettent la +réflexion dont ce livre a besoin pour être bien compris.» Loin de +vouloir «jeter de nouvelles causes d'irritation dans une controverse +qui, peut-être, dit-il, n'a déjà été que trop vive», il demande qu'à +la guerre succède enfin la paix fondée sur la justice et la liberté. +Il l'appelle avec des accents singulièrement émus: «N'y aura-t-il donc +pas en France, s'écrie-t-il, un homme d'État qui veuille attacher son +nom à ce nouveau et glorieux concordat?» Pour son compte, il +s'applique à rendre la conciliation facile; sans rien abandonner des +droits des catholiques, il leur recommande la patience et la +modération, évite tout ce qui pourrait blesser, cherche ce qui +rapproche, et, par les déclarations les plus libérales, s'efforce de +dissiper les préventions que la société politique conserve encore +contre le clergé. À la même époque, le _Correspondant_ publie un +article remarqué de M. Beugnot. L'auteur rend hommage à l'ardeur qui a +été déployée jusqu'alors par le parti catholique et qui était +nécessaire pour lancer la question. Mais, à son avis, cette première +partie de l'oeuvre est accomplie. Il met en garde contre les mécomptes +auxquels l'analogie expose souvent en politique; le mirage de la +révolution de 1688 avait trompé les hommes de 1830; suivant M. Bougot, +les chefs du mouvement religieux en France ne commettraient pas une +moindre erreur s'ils s'imaginaient être dans une situation pareille à +celle des agitateurs catholiques d'Irlande et de Belgique qui +pouvaient mettre en branle des nations entières. Quant à lui, il n'a +pas de ces illusions. Sa prudence un peu sceptique se ferait plutôt +une trop petite idée de la force de son parti. S'il croit au succès +final, c'est dans un temps éloigné. En attendant, les catholiques +doivent se préparer des alliés, et, malgré les préjugés régnants, M. +Beugnot ne l'estime pas impossible, au moins à la Chambre des pairs; +mais, pour cela, ils doivent se montrer plus modérés, plus prudents +qu'ils ne l'ont été jusqu'alors, éviter de «rallumer le feu des +passions religieuses», et surtout ne pas reproduire contre +l'enseignement de l'Université des accusations qui «ont pris, dans la +discussion, une place beaucoup trop grande», et qui, «quoique fondées, +ne serviraient aujourd'hui qu'à irriter les esprits, sans profit pour +la liberté». «Les temps sont changés, dit M. Beugnot, la +circonspection est aujourd'hui un devoir[568].» Sans doute, ces idées +pacifiques et modératrices n'étaient pas acceptées par tous. M. de +Montalembert, par exemple, se montrait plus préoccupé du péril des +défaillances que de celui des imprudences, et ne croyait pas que +l'heure de traiter fût encore venue. L'_Univers_ reprochait à M. +Dupanloup d'être trop conciliant. M. Lenormant, dans le +_Correspondant_, désavouait à demi l'article de M. Beugnot[569]. Mais +ces dissidences n'ôtaient pas leur valeur aux manifestations si +considérables faites par les hommes de transaction. D'ailleurs, il +était visible que, parmi les catholiques, on ne retrouverait plus, +après cette interruption, l'élan des premiers assauts. Une époque +était finie dans l'histoire du parti religieux, celle qu'on pourrait +appeler l'époque des luttes héroïques. + +[Note 567: Expressions de M. Ozanam dans une lettre du 17 juin 1845.] + +[Note 568: _De la liberté d'enseignement à la prochaine session_ (10 +novembre 1845).] + +[Note 569: _Quelques mots de réserve_ (10 décembre 1845).] + +Le ministère comprenait-il pleinement le devoir que lui imposaient ces +dispositions d'une partie des catholiques? Tout au moins, il +paraissait désireux de faire durer la trêve, en accordant à ceux-ci +quelques satisfactions. M. de Salvandy, au concours général de 1845, +parlait, en termes très chrétiens, des limites dans lesquelles les +cours de philosophie devaient se renfermer, et protestait +énergiquement contre «l'impiété dans l'enseignement», qui serait, +disait-il, «un crime public». Après de nouveaux efforts, il parvenait, +malgré la résistance des professeurs du Collège de France, à empêcher +la continuation du cours de M. Quinet, ce qui valait au ministre +l'honneur d'une petite émeute d'étudiants, venant crier: À bas les +Jésuites! sous ses fenêtres, comme naguère sous celles de M. de +Villèle. Une autre mesure eut alors un plus grand retentissement. À +l'ancien conseil royal de l'Université, omnipotent à raison de son +petit nombre, de sa permanence et de son inamovibilité, une ordonnance +du 7 décembre 1845 substitua hardiment et subitement un conseil de +trente membres, dont vingt étaient nommés chaque année. Par cette +modification d'organisation intérieure, le ministre n'accordait sans +doute aux catholiques aucun des droits qu'ils réclamaient; mais il +frappait un corps qui s'était montré fort hostile à leurs +revendications; il démantelait la forteresse du monopole où commandait +M. Cousin, et dégageait le pouvoir ministériel d'une subordination qui +ne lui eût jamais permis le moindre pas vers la liberté. Le «coup +d'État» de M. de Salvandy, comme on disait alors, fut vivement attaqué +par les amis de l'Université. Le _Constitutionnel_ le dénonça comme +une concession au clergé et une clause secrète du marché passé à Rome +par M. Rossi. Des débats furent soulevés à ce sujet, dans les deux +Chambres; mais le public s'intéressait médiocrement aux ressentiments +personnels des membres de l'ancien conseil; l'attaque fut sans +résultat, ou du moins elle n'en eut pas d'autre que de faire prononcer +par M. Guizot un discours qui fut un événement. + +Au cours de la discussion, M. Thiers et M. Dupin avaient essayé de +réveiller les préventions antireligieuses sous l'empire desquelles +avait été voté, huit mois auparavant, l'ordre du jour contre les +Jésuites. M. de Salvandy, intimidé et embarrassé, crut nécessaire de +protester de son zèle universitaire et de répudier toute intention de +faire des concessions aux catholiques. Mais M. Guizot, plus fier, +s'impatienta de cette attitude subalterne: il n'admit pas qu'une fois +encore son cabinet suivît docilement M. Thiers, pour ne pas être battu +par lui; il voulut lui échapper et le dominer, en s'élevant dans les +hautes régions. Dès ses premières paroles, on vit combien il se +dégageait des idées étroites ou timides dont s'étaient trop souvent +inspirés en ces matières les orateurs du ministère. Il avoua les +«vices» de l'organisation universitaire: «Tous les droits en matière +d'instruction publique n'appartiennent pas à l'État, dit-il; il y en a +qui sont, je ne veux pas dire supérieurs aux siens, mais antérieurs, +et qui coexistent avec les siens. Les premiers sont les droits des +familles; les enfants appartiennent aux familles avant d'appartenir à +l'État... Le régime de l'Université n'admettait pas ce droit primitif +et inviolable des familles. Il n'admettait pas non plus, du moins à un +degré suffisant, un autre ordre de droits, et je me sers à dessein de +ce mot, les droits des croyances religieuses... Napoléon ne comprit +pas toujours que les croyances religieuses et les hommes chargés de +les maintenir dans la société ont le droit de les transmettre, de +génération en génération, par l'enseignement, telles qu'ils les ont +reçues de leurs pères... Le pouvoir civil doit laisser le soin de +cette transmission des croyances entre les mains du corps et des +hommes qui ont le dépôt des croyances.» Aussi, loin de vouloir éluder +la promesse de la liberté d'enseignement, le ministre proclamait très +haut qu'il importait à l'État, à la monarchie, de la remplir. Parlant +de la lutte engagée entre l'Église et l'Université, il déclara que le +rôle du gouvernement était non de prendre parti pour l'Université, +comme avaient fait souvent les ministres, mais de s'élever «au-dessus» +de cette lutte, afin de «la pacifier». C'était pour faciliter cette +pacification, ajoutait-il, qu'on avait supprimé l'ancien conseil royal +directement engagé dans le conflit avec le clergé. Il terminait en +proclamant une fois de plus sa volonté de sauvegarder la liberté et la +paix religieuses[570]. + +[Note 570: Discours du 31 janvier 1846.] + +L'effet fut immense. L'opposition, interdite, avait écouté dans un +morne silence. La majorité, qui naguère, dans ces mêmes questions, +suivait M. Thiers, était conquise, émue, ravie qu'on lui proposât pour +programme ces hautes pensées. «J'ai rarement vu un enthousiasme aussi +général», écrivait un contemporain. L'un des députés s'approchant de +M. Guizot comme il descendait de la tribune: «Monsieur, lui dit-il, +votre haute raison a fait taire mes mauvais instincts.» Devant ce +grand succès, M. Thiers ne reprit la parole que pour constater sa +déroute et en appeler à l'avenir. Vainement M. Dupin tenta un retour +offensif, et jeta à la Chambre le mot de «moines», du même accent dont +un musulman prononce le mot «chiens» en parlant des chrétiens; il dut, +devant les murmures d'impatience, battre en retraite comme M. Thiers. +L'impression s'étendit hors du Parlement. L'acte parut si +«considérable» aux journaux de la gauche, qu'ils y dénoncèrent un +changement de «la politique du règne». Les amis de la liberté +religieuse applaudissaient. «M. Guizot, disait le _Correspondant_, a +dû voir par l'unanimité de la presse religieuse quel est le fond des +coeurs catholiques. Quand des paroles de paix et d'impartialité se +font entendre, ils s'émeuvent et oublient facilement le passé.» +L'auteur de l'article allait jusqu'à comparer l'effet produit par les +paroles du ministre à l'enthousiasme ressenti lorsque le premier +Consul avait rouvert les églises. + +Ces belles espérances ne devaient pas entièrement se réaliser. Sans +doute, dans les dernières années de la monarchie, on ne reverra plus +rien de pareil aux luttes passionnées qui, de la présentation du +projet de 1841 à la fin de la mission de M. Rossi en juillet 1845, ont +tant agité les catholiques. Mais ce ne sera pas encore le règne de la +pleine paix religieuse, fondée sur la satisfaction des droits. Le +gouvernement de Juillet tombera sans avoir réalisé l'intention sincère +qu'il avait de résoudre le problème de la liberté de l'enseignement +secondaire. Ce sera son malheur et peut-être le châtiment de ses +timidités et de ses préventions, que les nobles idées qui avaient été +semées et avaient germé sous son règne, ne mûriront et ne seront +moissonnées qu'après sa chute. Toutefois, si sévère que l'on soit dans +l'appréciation de la politique religieuse alors suivie, il ne serait +pas juste de confondre, dans une mesure quelconque, la monarchie +constitutionnelle avec les gouvernements qui se sont faits les +persécuteurs de l'Église. Rien de commun entre des hommes politiques +qui voulaient sincèrement résister à la perversion intellectuelle, +mais qui croyaient à tort pouvoir le faire avec la seule doctrine du +«juste milieu», qui, en déclinant, pour cette résistance, le concours +des catholiques militants, s'imaginaient seulement écarter une +exagération en sens contraire,--et les sectaires qui, à d'autres +époques, ont poursuivi plus ou moins ouvertement une oeuvre de +destruction religieuse et sociale. Rien de commun entre les +conservateurs qui, en face de questions toutes nouvelles, ont craint +de s'engager dans des chemins alors inconnus, qui n'ont pas su +devancer les préjugés régnants, pour inaugurer une réforme légitime, +et les révolutionnaires qui prétendraient aujourd'hui revenir en +arrière et supprimer les droits acquis. Ajoutons que, si le +gouvernement du roi Louis-Philippe a eu le tort d'hésiter à accorder +aux catholiques une liberté nouvelle, il leur a du moins toujours +assuré, même quand il pouvait en être gêné, l'usage des libertés +publiques au moyen desquelles leur cause devait finir par triompher. +Fait bien rare, la lutte, loin de l'échauffer et de le porter à la +violence, ne faisait qu'augmenter son désir de pacification. +Semblait-il parfois poussé par les circonstances à prendre des mesures +vexatoires, il ne tardait pas à s'arrêter, par un sentiment naturel de +modération, de bienveillance et d'honnêteté politique. En somme, ces +années ont été, pour l'Église, des années de combats, non des années +de souffrances. Bien au contraire, on aurait peine à trouver, dans ce +siècle, une époque où les catholiques aient davantage ressenti cette +confiance intime, cette impulsion victorieuse d'une cause en progrès, +où surtout ils aient pu se croire aussi près de dissiper les +malentendus qui éloignent l'esprit moderne de la vieille foi, et de +résoudre ainsi le plus difficile et le plus important des problèmes +qui pèsent sur notre temps. Que ce gouvernement ait eu tout le mérite, +et le mérite voulu, des avantages recueillis par le catholicisme sous +son règne, nous ne le prétendons pas; mais on ne peut nier qu'il n'y +ait été pour quelque chose, ne serait-ce que par le bienfait de ces +lois et de ces moeurs sous l'empire desquelles le monopole et +l'oppression ne pouvaient longtemps résister aux réclamations des +intérêts et aux protestations des consciences. + +Cette mesure et cette équité dans l'appréciation de la politique +religieuse de la monarchie de 1830, les catholiques ne pouvaient pas +l'avoir sur le moment, en pleine bataille. Ne voyant que ce qu'on +tardait à leur accorder, ils s'éloignèrent chaque jour davantage de +cette monarchie, à ce point que plusieurs la virent tomber sans regret +ou même saluèrent la révolution de Février comme une délivrance. La +justice n'est venue que plus tard, sous la leçon des événements et par +l'effet des comparaisons. Quelques-uns cependant, et non des moins +illustres, ne l'ont pas fait longtemps attendre. Dès juillet 1849, M. +de Montalembert, qui avait été l'un des plus passionnés dans la lutte, +mais dont l'âme généreuse ne supportait pas un moment la pensée d'être +injuste envers des vaincus, se reprochait publiquement d'avoir poussé +trop loin et trop vivement son opposition contre le gouvernement du +roi Louis-Philippe, de n'avoir pas bien «apprécié toutes ses +intentions», et de n'avoir pas assez «pris compassion de ses +difficultés[571]». Un peu plus tard, il faisait remonter jusqu'à +l'époque de la monarchie de Juillet l'origine et l'honneur de tous les +succès remportés depuis par la cause catholique; il rappelait à ses +coreligionnaires tout ce qu'ils avaient alors gagné, grâce aux +libertés publiques, «grâce à ce culte du droit, à cette horreur de +l'arbitraire qu'inspirait le régime parlementaire[572]». Et, dans le +même temps, tandis que M. de Montalembert s'honorait par cet aveu, +les conservateurs qui lui avaient, avant 1848, marchandé la liberté +d'enseignement, éclairés par des événements redoutables, confessaient +eux aussi leur erreur passée et la réparaient en faisant avec les +catholiques la grande loi de 1850. Ne convenait-il pas de terminer par +le spectacle de cette réconciliation l'histoire des luttes qui, +pendant quelques années, avaient malheureusement séparé des causes et +des hommes faits pour être unis? Aussi bien le rapprochement ainsi +opéré entre le parti de la liberté religieuse et celui de la monarchie +constitutionnelle a-t-il été définitif: rien depuis n'est venu le +troubler, et tout au contraire a contribué à le rendre plus étroit. + +[Note 571: Discours sur la loi de la presse, du 21 juillet 1849, et +lettre à l'_Univers_ du 23 juillet.] + +[Note 572: _Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle._ (1852.)] + + +FIN DU TOME CINQUIÈME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + + +LIVRE V + +LA POLITIQUE DE PAIX. + +(1841-1845) + + + Pages. + CHAPITRE PREMIER.--L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES + ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842 (juillet 1841-juillet 1842). 1 + + I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le + pays avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse + négative ne pouvait suffire. 2 + + II. Les troubles du recensement. L'attentat de Quénisset. 7 + + III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty. Élection et + procès de M. Ledru-Rollin. 11 + + IV. Ouverture de la session de 1842. Débat sur la convention + des Détroits. 17 + + V. Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite. + Agitation imprévue contre cette convention. Discussion à la + Chambre et vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre. 22 + + VI. M. Guizot est devenu un habile diplomate. Ses rapports + avec la princesse de Lieven. Lord Aberdeen. 32 + + VII. Mécontentement des puissances à la suite du vote de la + Chambre française sur le droit de visite. La France ne + ratifie pas la convention. Les autres puissances la + ratifient, en laissant le protocole ouvert. 36 + + VIII. Situation difficile de M. Guizot en présence de + l'agitation croissante de l'opinion française contre le + droit de visite, des irritations de l'Angleterre et des + mauvaises dispositions des cours continentales. Comment il + s'en tire. 40 + + IX. Débats sur la réforme parlementaire et sur la réforme + électorale. Victoire du cabinet. Mort de M. Humann, remplacé + au ministère des finances par M. Lacave-Laplagne. 50 + + X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en 1842. Projet + d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et vote. + Importance de cette loi. 59 + + XI. Élections du 9 juillet 1842. Leur résultat incertain. + Joie de l'opposition et déception du ministère. 74 + + + CHAPITRE II.--LA MORT DU DUC D'ORLÉANS (juillet-septembre 1842). 79 + + I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du + prince royal. La duchesse d'Orléans. 79 + + II. Douleur générale. Le duc d'Orléans était très aimé et + méritait de l'être. Inquiétude en France et au dehors. 85 + + III. Nécessité d'une loi de régence. Attitude de l'opposition. + Projet préparé par le gouvernement. M. Thiers presse + l'opposition de l'accepter. 91 + + IV. Ouverture de la session. Discussion de la loi de + régence. M. de Lamartine et M. Guizot. M. Odilon Barrot + attaque la loi. M. Thiers lui répond et se sépare de lui + avec éclat. Vote de la loi. 99 + + V. Scission du centre gauche et de la gauche. Le pays est + calme et rassuré. 113 + + + CHAPITRE III.--LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT (septembre + 1842-septembre 1843). 119 + + I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il + obtient à Londres la clôture du protocole relatif à la + ratification de la convention du 20 décembre 1841. 119 + + II. Négociations pour l'union douanière avec la Belgique. + Résistances des industriels français. Opposition des + puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces + difficultés, le gouvernement renonce à ce projet. 124 + + III. Ouverture de la session de 1843. Silence de M. Thiers. + M. de Lamartine passe à l'opposition. Son rôle politique + depuis 1830, et comment il a été amené à se déclarer + l'adversaire du gouvernement. 135 + + IV. Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur + les affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des + pairs. À la Chambre des députés, le projet d'adresse demande + la revision des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot + n'ose le combattre, mais se réserve de choisir le moment + d'ouvrir les négociations. Vote dont chaque parti prétend + s'attribuer l'avantage. 150 + + V. La loi des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. + Succès du ministère. 161 + + VI. La difficulté diplomatique de la question du droit de + visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M. de + Metternich. 167 + + VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent. L'Angleterre + n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de M. de + Salvandy. 172 + + VIII. La question du mariage de la reine Isabelle. Le + gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute + candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La + candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait + connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur + est fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude + du gouvernement anglais. 178 + + IX. La reine Victoria se décide à venir à Eu. Le débarquement + et le séjour. Conversations politiques sur le droit de visite + et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la reine Victoria + et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à l'étranger. + Bonne situation du ministère du 29 octobre. 190 + + + CHAPITRE IV.--L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE + (septembre 1843-février 1844). 206 + + I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. + Les voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du + gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas + recevoir le prétendant. Les démonstrations de Belgrave + square. Leur effet sur le roi Louis-Philippe. Cet incident + manifeste les bons rapports des deux cabinets. 206 + + II. Le discours du trône en France proclame l'entente + cordiale. Discussion sur ce sujet dans la Chambre des + députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait depuis + dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la Chambre. 219 + + III. Débats du parlement anglais. Discours de sir Robert + Peel. 226 + + IV. La dotation du duc de Nemours. Une manifestation des + bureaux empêche la présentation du projet désiré par le Roi. + Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais effet produit. 229 + + V. L'incident de Belgrave square devant les Chambres. Le + projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes. Premier + débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le + mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage + de M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence + inouïe. Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits + par le Roi à M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que + devait avoir pour la monarchie de Juillet l'affaire de la + «flétrissure». 233 + + + CHAPITRE V.--BUGEAUD ET ABD EL-KADER (1840-1844). 251 + + I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le + maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses + médiocres résultats. 251 + + II. Débats à la Chambre des députés. Idées exprimées par le + général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer gouverneur de + l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est faite par le + ministère du 29 octobre. 262 + + III. Antécédents et portrait du général Bugeaud. 268 + + IV. Système de guerre que le nouveau gouverneur veut + appliquer en Afrique et qu'il a proclamé à l'avance. 274 + + V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie. Changarnier. + La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la division + d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud. 279 + + VI. Le gouverneur entre tout de suite en campagne, au + printemps de 1841. Occupation de Mascara et destruction des + établissements d'Abd el-Kader. 287 + + VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de + l'automne de 1841. 292 + + VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa campagne d'hiver + autour de cette ville. Les résultats obtenus. Bugeaud défend + La Moricière contre les bureaux du ministère de la guerre. + Bedeau à Tlemcen. 299 + + IX. Le sergent Blandan. Expédition du Chélif au printemps de + 1842 et soumission des montagnes entourant la Métidja. La + Moricière continue ses opérations autour de Mascara. 309 + + X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et l'Oued-Fodda. + Grands résultats de l'année 1842. 316 + + XI. Retour offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au + commencement de 1843. Fondation d'Orléansville. 320 + + XII. La smala. Le duc d'Aumale. Surprise et dispersion de la + smala. Effet produit. 323 + + XIII. Bugeaud est nommé maréchal. Ses difficultés avec le + général Changarnier. 334 + + XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du Maroc. 338 + + XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux arabes. + La colonisation. 341 + + XVI. L'Algérie et le Parlement. Rapports du gouverneur avec + M. Guizot et avec le maréchal Soult. Bugeaud et la presse. 346 + + XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la conquête. Ses + lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie a-t-elle + été profitable à notre éducation militaire? 355 + + + CHAPITRE VI.--TAÏTI ET LE MAROC (février-septembre 1844). 364 + + I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société. + Le protectorat est changé en prise de possession. Le + gouvernement français ne ratifie pas cette prise de + possession. Il est violemment critiqué dans la Chambre et + dans la presse. 364 + + II. Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à + Londres. 373 + + III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaque des + Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de + Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal + Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et + réserve du prince. 381 + + IV. Incident Pritchard. Grande émotion en Angleterre et en + France. Négociations entre les deux cabinets. Excitation + croissante de l'opinion des deux côtés du détroit. 389 + + V. Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de + Mogador et occupation de l'île qui ferme le port de cette + ville. 396 + + VI. Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un + conflit avec la France paraît menaçant. Attitude de + l'Europe. 401 + + VII. Le gouvernement français comprend la nécessité d'en + finir. Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le + Maroc. Attaques des oppositions en France et en Angleterre. + Injustice de ces attaques. 407 + + + CHAPITRE VII.--L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD (septembre + 1844-septembre 1845). 417 + + I. La visite de Louis-Philippe à Windsor. 417 + + II. Ouverture de la session de 1845. Les menées de + l'opposition. M. Molé et M. Guizot à la Chambre des pairs. + Le débat de l'adresse à la Chambre des députés. Le + paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté qu'à + huit voix de majorité. 421 + + III. Le ministère doit-il se retirer? Il se décide à rester. + Polémiques de la presse de gauche. La loi des fonds secrets + au Palais-Bourbon et au Luxembourg. Le ministère est + vainqueur. Rencontre de M. Guizot et de M. Thiers. Maladie + de M. Guizot. 432 + + IV. Les premiers pourparlers sur l'affaire du droit de + visite. Nomination de deux commissaires, le duc de Broglie + et le docteur Lushington. L'opposition prédit l'insuccès. Le + duc de Broglie à Londres. Les négociations. Le traité du 29 + mai 1845. 444 + + V. Effet du traité à Paris et à Londres. Seconde visite de + la reine Victoria à Eu. Succès du cabinet. Discours prononcé + par M. Guizot devant ses électeurs. 453 + + + CHAPITRE VIII.--LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 459 + + I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au + commencement du ministère du 29 octobre. 459 + + II. Le projet déposé en 1841 sur la liberté d'enseignement. + Les évêques, menacés dans leurs petits séminaires, élèvent + la voix. C'est la lutte qui commence. 464 + + III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la + philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette + philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement + universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Dans le sein même + du catholicisme, on blâme certains excès de la polémique. 468 + + IV. M. Cousin et ses disciples en face de ces attaques. + Renaissance du voltairianisme. 479 + + V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il ne veut + agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses + idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert + secoue la torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de + mesure. L'armée catholique fait bonne figure au commencement + de 1844. 483 + + VI. L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté. + Diversions tentées par les partisans du monopole. Les «Cas + de conscience». Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de + M. Michelet au Collège de France. Le livre du P. de Ravignan + _De l'existence et de l'Institut des Jésuites_. 497 + + VII. Les dispositions du gouvernement. M. Guizot, M. Martin + du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi. Ses relations + avec Mgr Affre. 514 + + VIII. Les bons rapports du gouvernement avec le clergé sont + altérés. Difficultés avec les évêques. Mécontentement des + universitaires. Attitude effacée du ministère dans les + débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M. de + Montalembert. 525 + + IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur l'enseignement + secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La discussion. + Échecs infligés aux universitaires et aux catholiques. 533 + + X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé par M. de + Salvandy. 543 + + XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin. Nouvelles attaques + contre les Jésuites. 548 + + XII. M. Thiers s'apprête à interpeller le gouvernement sur + les Jésuites. Le gouvernement embarrassé recourt à Rome. + Mission de M. Rossi. La discussion de l'interpellation. Les + catholiques se préparent à la résistance. Note du _Moniteur_ + annonçant le succès de M. Rossi. 552 + + XIII. M. Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de + faire des concessions. Équivoque et malentendu. 563 + + XIV. Effet produit en France. Les mesures d'exécution. + Tristesse des catholiques. Était-elle fondée? Apaisement à + la fin de 1845. Un discours de M. Guizot. Les catholiques et + la monarchie de Juillet. 568 + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + +PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet +(Volume 5 / 7), by Paul Thureau-Dangin + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43309 *** |
