summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/43309-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '43309-0.txt')
-rw-r--r--43309-0.txt21210
1 files changed, 21210 insertions, 0 deletions
diff --git a/43309-0.txt b/43309-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..23a2c6e
--- /dev/null
+++ b/43309-0.txt
@@ -0,0 +1,21210 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43309 ***
+
+ HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
+
+ PAR PAUL THUREAU-DANGIN
+
+
+ OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+ GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
+
+
+ TOME CINQUIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE PLON
+ E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+ RUE GARANCIÈRE, 10
+
+ 1889
+
+ _Tous droits réservés_
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
+
+
+
+
+L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
+et de reproduction à l'étranger.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en mars 1889.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+ =Royalistes et Républicains.= Essais historiques sur des
+ questions de politique contemporaine: I. _La Question de
+ Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire_;
+ II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la
+ Restauration_; III. _Paris capitale sous la Révolution
+ française. 2e édition._ Un volume in-18. Prix 4 fr.»
+
+ =Le Parti libéral sous la Restauration.= _2e édition._ Un
+ vol. in-18. Prix 4 fr.»
+
+ =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet.= Un vol.
+ in-18. Prix 4 fr.»
+
+ =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II, III et
+ IV. _2e édition._ Quatre vol. in-8º. Prix de chaque vol 8 fr.»
+
+(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
+et 1886._)
+
+
+
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+MONARCHIE DE JUILLET
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LA POLITIQUE DE PAIX
+
+(1841-1845)
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842
+
+(Juillet 1841-juillet 1842)
+
+ I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le pays
+ avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse négative ne
+ pouvait suffire.--II. Les troubles du recensement. L'attentat de
+ Quénisset.--III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty.
+ Élection et procès de M. Ledru-Rollin.--IV. Ouverture de la
+ session de 1842. Débat sur la convention des Détroits.--V.
+ Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite. Agitation
+ imprévue contre cette convention. Discussion à la Chambre et vote
+ de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.--VI. M. Guizot est devenu
+ un habile diplomate. Ses rapports avec la princesse de Lieven.
+ Lord Aberdeen.--VII. Mécontentement des puissances à la suite du
+ vote de la Chambre française sur le droit de visite. La France ne
+ ratifie pas la convention. Les autres puissances la ratifient en
+ laissant le protocole ouvert.--VIII. Situation difficile de M.
+ Guizot en présence de l'agitation croissante de l'opinion
+ française contre le droit de visite, des irritations de
+ l'Angleterre et des mauvaises dispositions des cours
+ continentales. Comment il s'en tire.--IX. Débats sur la réforme
+ parlementaire et sur la réforme électorale. Victoire du cabinet.
+ Mort de M. Humann, remplacé au ministère des finances par M.
+ Lacave-Laplagne.--X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en
+ 1842. Projet d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et
+ vote. Importance de cette loi.--XI. Élections du 9 juillet 1842.
+ Leur résultat incertain. Joie de l'opposition et déception du
+ ministère.
+
+
+I
+
+Lorsqu'il avait pris le pouvoir, le 29 octobre 1840, M. Guizot avait
+dû, comme Casimir Périer en 1831, se donner pour première tâche de
+raffermir la paix et l'ordre également ébranlés. En juillet 1841,
+cette tâche semble à peu près accomplie. Au dehors, la convention des
+Détroits a retiré la France d'un isolement périlleux pour elle,
+menaçant pour les autres, et l'a fait rentrer dans le concert
+européen. Au dedans, les partis de désordre paraissent découragés; le
+ministère, qu'au début ses adversaires déclaraient n'être pas viable,
+a duré, et l'on peut se croire sorti des crises incessantes où se
+débattait le gouvernement parlementaire depuis cinq ans. Dès lors, que
+va-t-il être fait des loisirs qu'assure cette paix, des forces dont
+dispose ce ministère? En face d'un péril immédiat, visible, tangible,
+comme celui de 1830 ou de 1840, une politique purement défensive
+suffit à occuper, à diriger, à entraîner l'opinion. Gouverner alors
+est ne pas périr. On s'estime heureux, dans la tempête, d'échapper à
+la foudre, d'éviter les écueils, de tenir tête aux vents, ne fût-ce
+qu'en louvoyant sans avancer; mais quand le calme paraît rétabli, les
+passagers deviennent plus exigeants; ils veulent savoir où on les
+mène; ils prétendent qu'on les fasse aborder à quelque terre nouvelle.
+C'est leur cas avec M. Guizot, au milieu de 1841. Le ministre, du
+reste, a personnellement trop le goût et le sens du pouvoir pour ne
+pas désirer, tout le premier, d'en faire un noble usage; comme il l'a
+écrit plus tard en évoquant les souvenirs de cette époque, il avait
+«une autre ambition que celle de tirer son pays d'un mauvais pas[1]».
+
+[Note 1: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 4.]
+
+M. Jouffroy, qui n'était pourtant pas un esprit terre à terre,
+écrivait à M. Guizot, le 20 décembre 1841: «Que le gouvernement libre
+dure en France et la paix en Europe, c'est là, d'ici à bien des
+années, tout ce qu'il nous faut[2].» En effet, ne semblait-il pas que
+tels fussent l'intérêt bien entendu et le désir vrai du pays? À
+l'intérieur, après tant de secousses et de changements, il était avant
+tout nécessaire de consolider des institutions d'origine si récente,
+de les laisser prendre racine, de faire l'éducation d'un esprit public
+encore très inexpérimenté et de le guérir de l'agitation inquiète, de
+la mobilité stérile, fruits naturels d'une suite de révolutions. À
+l'extérieur, toute grande entreprise diplomatique nous était rendue
+singulièrement difficile par les méfiances qu'avaient éveillées en
+Europe les journées de Juillet: vainement, depuis lors, dix ans de
+sagesse avaient-ils commencé à calmer ces méfiances; les témérités
+étourdies du ministère du 1er mars venaient de les raviver, et le
+refroidissement survenu entre nous et l'Angleterre semblait rendre
+plus facile aux autres puissances de renouer, le cas échéant, la
+coalition contre la France; notre gouvernement avait avantage à gagner
+du temps, à attendre patiemment les effets d'une nouvelle période de
+sagesse; il était encore réduit, comme M. Thiers le reconnaissait déjà
+en 1836, à «faire du cardinal Fleury[3]».
+
+[Note 2: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 9.]
+
+[Note 3: «Nous sommes condamnés, écrivait M. de Barante, le 24 juillet
+1841, à n'avoir que des avantages sans éclat, sans contentement pour
+notre amour-propre.» (_Documents inédits._)]
+
+M. Guizot comprenait les nécessités de cette situation, et il voulait
+y adapter sa politique. Estimant que le pays avait par-dessus tout
+besoin de stabilité, il professait très haut qu'un gouvernement libre
+n'était pas obligé, comme un despote, à distraire le pays pour lui
+faire oublier le sacrifice de ses libertés. «Sa mission, ajoutait-il,
+consiste à faire bien les affaires des peuples, celles que le temps
+amène naturellement, et l'activité spontanée de la vie nationale le
+dispense de chercher pour les esprits oisifs des satisfactions
+factices ou malsaines.» Le ministre se disposait donc à combattre de
+haut et avec un mépris sévère ce qu'il appellera bientôt «ce prurit
+d'innovation»; il se refusait à troubler «la grande société saine et
+tranquille», pour plaire un moment à «la petite société maladive» qui
+s'agitait et prétendait agiter le pays. De même, nul ne sentait mieux
+l'avantage pratique, la nécessité patriotique, la beauté morale de la
+paix. Nul ne s'était moins ménagé pour la sauver quand elle était en
+péril, et il entendait bien ne pas l'exposer à des risques nouveaux.
+Ni le souci de sa popularité personnelle ni le désir de flatter
+l'amour-propre national ne le faisaient sortir de la sagesse prudente
+qui lui paraissait seule répondre aux besoins réels du pays. «Après ce
+que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre, a-t-il
+dit depuis, j'étais rentré dans les affaires bien résolu à ne jamais
+asservir aux fantaisies et aux méprises du jour la politique
+extérieure de la France.» Il écrivait, en 1841, à M. de Sainte-Aulaire
+qui venait d'être nommé à l'ambassade de Londres: «C'est notre coutume
+d'être confiants, avantageux;... nous aimons l'apparence presque plus
+que la réalité... Partout et en toute occasion, je suis décidé à
+sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier
+moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus.
+Et puis il n'y a de dignité que là[4].» Un peu plus tard, il
+reprochera à M. Thiers «de traiter avec trop de ménagements l'opinion
+quotidienne sur les affaires étrangères», et il ajoutera: «C'est, à
+mon avis, un mauvais moyen de faire de la bonne politique
+extérieure... Quand on attache tant d'importance aux impressions si
+mobiles, si diverses, si légères, si irréfléchies qui constituent
+cette opinion quotidienne, la politique s'en ressent profondément[5].»
+
+[Note 4: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 129.]
+
+[Note 5: Discours du 22 janvier 1844.]
+
+Une telle manière de voir était bien conforme à ce que, d'après M.
+Jouffroy, le pays attendait du gouvernement. Seulement M. Jouffroy
+avait-il tout dit en déclarant, dans la lettre citée plus haut, qu'il
+ne fallait alors aux Français que la stabilité au dedans et la paix au
+dehors? S'il mettait ainsi en relief leurs besoins les plus profonds,
+tenait-il compte d'autres aspirations, d'autres velléités, qui, pour
+mal concorder avec ce besoin, n'en étaient pas moins réelles et
+devaient être prises en considération par le gouvernement? L'état de
+l'esprit public était complexe, comme il arrive souvent en des époques
+troublées. Par une contradiction que nous avons déjà eu l'occasion de
+signaler, cette même opinion, lassée de tant de secousses et désabusée
+par tant de déceptions, soupirant après la tranquillité et revenue des
+généreuses chimères, avait cependant gardé, des événements du
+commencement du siècle, un tempérament, dès habitudes qui lui
+faisaient bientôt trouver fade la politique régulière et normale,
+celle qui se borne à faire bien les affaires de chaque jour. Lors des
+débats de la coalition, M. de Lamartine, qui cependant défendait alors
+le gouvernement, avait dénoncé le péril auquel s'exposait la monarchie
+de Juillet en n'ayant pas assez égard à cet état d'esprit, et il avait
+prononcé à ce sujet des paroles remarquables que les hommes d'État
+d'alors eussent eu intérêt à méditer avec plus d'attention qu'ils n'en
+apportaient d'ordinaire aux discours du poète: «1830, disait-il, n'a
+pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas
+refaire de la légitimité, les ruines de la Restauration étaient sous
+vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l'Empire
+avait passé et ne vous avait laissé qu'une colonne de bronze sur une
+place de Paris. Le passé vous était fermé: il vous fallait une idée
+nouvelle... Il ne faut pas se figurer, messieurs, parce que nous
+sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous,
+que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre
+mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas
+lasses, elles; elles veulent agir et se fatiguer à leur tour. Quelle
+action leur avez-vous donnée? La France est une nation qui s'ennuie.»
+Depuis que M. de Lamartine les avait signalées en 1839, ces exigences
+de l'opinion n'avaient été qu'en augmentant. M. de Barante écrivait,
+le 27 octobre 1841, à M. Guizot: «Il y a, dans le gouvernement de ce
+pays, une difficulté radicale. Il a besoin de repos, il aime le _statu
+quo_, il tient à ses routines; le soin des intérêts n'a rien de
+hasardeux ni de remuant. D'autre part, les esprits veulent être
+occupés et amusés, les imaginations ne veulent pas être ennuyées; il
+leur souvient de la Révolution et de l'Empire[6].» Cette difficulté,
+si finement observée, était encore aggravée par le malaise que
+venaient de produire les événements de 1840: ces événements, en même
+temps qu'ils avaient créé en Europe une situation nous obligeant à
+plus de prudence et de réserve, avaient laissé dans l'esprit français
+une impression d'humiliation, un mécontentement des autres et de
+soi-même qui le rendaient ombrageux et susceptible. Le public n'en
+tirait pas sans doute, cette conclusion qu'il fallait poursuivre
+ouvertement une revanche; il eût même pris bien vite peur si le
+gouvernement fût entré dans cette voie; mais, une fois rassuré sur ce
+point, il était disposé à reprocher à ce même gouvernement sa sagesse
+comme un oubli trop prompt et trop facile de l'offense subie par la
+nation.
+
+[Note 6: Cette lettre est citée dans la notice de M. Guizot sur M. de
+Barante. C'est le même état d'esprit qui faisait écrire plus tard à M.
+Doudan, avec son _humour_ habituel: «Ce que nous avons toujours
+souhaité, c'est d'être bien nourris, bien vêtus, bien couchés et
+couchés de bonne heure, et de marcher en même temps pieds nus et sans
+pain à la conquête de l'Europe. C'est un problème que ni César ni
+Bonaparte n'auraient pu résoudre apparemment.» (X. DOUDAN, _Mélanges
+et Lettres_, t. III, p. 265.)]
+
+Tout homme d'État eût été singulièrement embarrassé de satisfaire en
+même temps à des besoins si différents, si contradictoires. M. Guizot
+devait l'être plus qu'un autre. Ne semble-t-il pas en effet que sa
+nature ne le préparait pas à voir avec une égale netteté toutes les
+faces de ce problème? Admirablement propre à comprendre le goût de
+stabilité et de paix, il l'était moins à distraire des imaginations
+blasées ou à caresser les ressentiments de l'amour-propre national.
+Peut-être, entre tant de nobles qualités de gouvernement qu'il
+possédait à un haut degré, lui manquait-il une aptitude d'ordre
+inférieur, parfois bien nécessaire aux ministres, l'adresse
+ingénieuse à inventer les expédients par lesquels on occupe et dirige
+l'esprit public. Plus habile à creuser et à grandir les idées dont il
+était possédé qu'à en trouver de nouvelles, il avait moins de
+souplesse et d'abondance que d'élévation et de profondeur. D'ailleurs,
+ne jugeant pas sensées les exigences de l'opinion, sa raison hautaine
+dédaignait d'en tenir compte. Dans la région supérieure, mais un peu
+fermée, où son esprit vivait de préférence presque sur lui-même, il ne
+semblait pas parfois en communication avec le sentiment général, ne
+vibrait pas et ne souffrait pas avec lui. Les conséquences s'en
+faisaient sentir, au dedans comme au dehors. Au dedans, convaincu à
+bon droit que le devoir du gouvernement et l'intérêt du pays étaient
+de refuser les nouvelles concessions réclamées par la gauche, il ne se
+demandait pas si cette sagesse négative suffirait toujours à l'opinion
+même conservatrice; il ne comprenait pas assez la nécessité d'offrir
+aux esprits l'occasion d'un mouvement qui fût bienfaisant, s'il était
+possible, ou tout au moins inoffensif. Au dehors, il apportait un
+parti pris pacifique et une résolution de le manifester toujours très
+haut qui étaient plus conformes à l'intérêt vrai du pays que flatteurs
+pour son amour-propre; l'espèce d'impartialité sereine avec laquelle
+il s'apprêtait à traiter ces questions, soit à la tribune, soit dans
+les chancelleries, son dédain légitime de ce qu'il appelait «les
+impressions mobiles et irréfléchies de l'opinion quotidienne»,
+risquaient parfois de le faire paraître étranger et indifférent aux
+susceptibilités nationales; suspicion dangereuse entre toutes, que
+l'opposition ne devait avoir que trop tôt l'occasion d'exploiter.
+
+
+II
+
+Au mois de juillet 1841, au moment même où l'on se flattait d'avoir
+pleinement raffermi l'ordre ébranlé par la crise de l'année
+précédente, des troubles graves éclatèrent à l'improviste dans
+certains départements. Une mesure financière en fut l'occasion. Le
+législateur, frappé des inégalités qui se produisaient entre les
+départements, dans la charge des impôts dits de répartition
+(contribution personnelle et mobilière et contribution des portes et
+fenêtres), avait décidé qu'en 1842 et ensuite de dix ans en dix ans,
+une nouvelle répartition serait proposée aux Chambres, et que, pour la
+préparer, un recensement serait fait des personnes et des matières
+imposables. En conséquence, par une circulaire du 25 février 1841, M.
+Humann, ministre des finances, avait ordonné aux agents des
+contributions directes de procéder à ce recensement. Il ne s'attendait
+à aucune difficulté. Mais fort ombrageuse en matière fiscale,
+l'opinion s'émut. Bien que le seul résultat légal et immédiat du
+recensement dût être une répartition plus égale des taxes, on crut y
+voir une arrière-pensée d'en augmenter le montant. La rédaction peu
+habile de la circulaire ministérielle aidait à ce soupçon.
+L'opposition, toujours aux aguets, s'empara de l'émotion ainsi
+produite. Soutenant, sans raison aucune, que le recensement eût dû
+être fait par les municipalités, elle s'appliqua à éveiller leurs
+susceptibilités. Sur plus d'un point, les autorités communales
+entrèrent en conflit ouvert avec les représentants du fisc. De là une
+agitation de jour en jour croissante, si bien qu'à Toulouse, en
+juillet 1841, elle tourna en sédition. Fait plus grave encore que
+cette sédition ou même que l'appui qui lui fut donné par la garde
+nationale, le préfet, le général, le chef du parquet, comme pris de
+vertige, se montrèrent tous au-dessous de leur tâche et, à des degrés
+divers, capitulèrent devant l'émeute. Aussitôt informé, le
+gouvernement central révoqua les fonctionnaires défaillants, désarma
+la garde nationale et rétablit avec éclat son pouvoir. Toujours pour
+la même cause, des désordres se produisirent en août à Lille, en
+septembre à Clermont, là plus bénins, ici plus meurtriers; ils furent
+promptement réprimés, mais non sans laisser dans l'opinion une
+impression d'étonnement inquiet. La gauche faisait grand bruit de ces
+accidents: elle les présentait comme un signe du mécontentement du
+pays, du discrédit du gouvernement et de l'impuissance de la politique
+conservatrice.
+
+Fallait-il croire d'ailleurs, comme l'écrivait mélancoliquement un ami
+du cabinet, que «le vent de la révolte était déchaîné sur toute la
+France[7]»? Par une singulière coïncidence, d'autres troubles
+éclataient, sous des prétextes divers, à Caen, à Limoges. Une querelle
+d'ouvriers amenait à Mâcon, les 8 et 9 septembre, un conflit sanglant
+avec la troupe. Quelques jours après, à Paris, sans autre cause
+appréciable que la contagion des agitations de province, des
+perturbateurs s'essayaient à une sorte d'émeute, avec rassemblement
+sur la place du Châtelet, promenade tumultueuse à travers la ville,
+cris séditieux et déploiement du drapeau rouge.
+
+[Note 7: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+Il y eut pis encore. Le 13 septembre, le jeune duc d'Aumale, qui
+venait de se distinguer en Afrique, faisait sa rentrée à Paris, par le
+faubourg Saint-Antoine, à la tête du 17e léger dont il était le
+colonel. Il était accompagné du duc d'Orléans, du duc de Nemours et de
+plusieurs officiers généraux, venus à sa rencontre jusqu'à la barrière
+du Trône. Derrière ce brillant état-major, le régiment s'avançait,
+sérieux et fier. Les visages hâlés, les habits usés, le drapeau
+déchiré et noirci rappelaient les faits d'armes, les fatigues, les
+souffrances de ces soldats qui, depuis sept ans, combattaient sans
+relâche sur la terre algérienne. Le peuple ému saluait. Le cortège
+était arrivé dans la rue Saint-Antoine, au coin de la rue Traversière,
+quand une détonation se fit entendre: un coup de pistolet venait
+d'être tiré presque à bout portant contre le groupe des princes. Le
+cheval du lieutenant-colonel du régiment, ayant relevé la tête à ce
+moment précis, avait reçu la balle et était tombé mort devant le duc
+d'Aumale. La foule indignée s'empara de l'assassin, qui criait
+vainement: «À moi, les amis!» C'était un ouvrier scieur de long,
+appelé Quénisset. On eut peine à empêcher qu'il ne fût fait de lui
+sommaire justice. Cependant les princes et le régiment continuèrent
+leur marche, devancés partout par la nouvelle de l'attentat. Les
+acclamations éclataient de plus en plus vives sur leur passage, comme
+si la population sentait le besoin de leur faire réparation et de
+venger son propre honneur. Dans la cour des Tuileries, à la vue du Roi
+descendu à la rencontre de son fils et l'embrassant devant le régiment
+qui se rangea sur deux lignes par un mouvement rapide et silencieux,
+l'émotion fut à son comble.
+
+Ce sinistre couronnement des désordres qui venaient de se produire sur
+tant de points du royaume, causa dans l'opinion une impression de
+grande tristesse. Était-on donc revenu aux jours troublés de 1832 et
+de 1834? «Le nombre et la coïncidence des faits qu'on a eu à déplorer,
+écrivait M. Rossi, ont jeté dans les esprits de vives alarmes... On se
+demande avec anxiété si toutes ces atteintes à la paix publique, ces
+luttes qui ont ensanglanté plus d'une ville et l'attentat du 13
+septembre ne sont pas des manifestations de la même cause, des scènes
+du même drame, s'il ne faut pas y reconnaître une pensée unique, une
+vaste organisation, l'annonce des combats qu'on veut à tout prix
+livrer à la monarchie, à la propriété, à l'ordre social[8].» Au même
+moment, un observateur, que nous avons souvent eu l'occasion de citer,
+notait sur son journal intime: «Il y a beaucoup d'inquiétude dans les
+esprits. Sans craindre un danger immédiat pour la chose publique, on
+est attristé et découragé de cet état d'anarchie morale qui ne permet
+pas d'espérer, au moins de bien longtemps, une situation calme, forte
+et régulière. On s'effraye surtout des dispositions de la classe
+ouvrière qui, travaillée par les sociétés secrètes et espérant trouver
+dans un nouveau bouleversement politique les moyens de réaliser les
+rêves de réorganisation sociale dont on berce adroitement son envieuse
+misère et son avidité, forme en quelque sorte une armée toujours prête
+au service des conspirateurs[9].»
+
+[Note 8: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 1er
+octobre 1841.]
+
+[Note 9: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+
+III
+
+Surpris de cette recrudescence inattendue du mal révolutionnaire, le
+gouvernement comprenait qu'il ne suffisait pas de réprimer les émeutes
+ou d'arrêter après coup les assassins. Pour faire plus, quelles armes
+avait-il entre les mains? Des procès de presse? Sans doute ils étaient
+bien justifiés par la violence des journaux, par l'audace factieuse
+avec laquelle le Roi était personnellement pris à partie. Mais grâce
+au jury, ils n'aboutissaient trop souvent qu'à de scandaleux
+acquittements. Le _National_ s'était écrié, en s'adressant à M. Thiers
+et à M. Guizot: «Que nous importent, à nous, vos vaines querelles?
+Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous savons bien
+quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la postérité
+le dira.» Le parquet releva dans cet article une offense au Roi. Me
+Marie, avocat du prévenu, ne nia pas que le journal eût visé
+Louis-Philippe; il soutint seulement que l'inviolabilité royale avait
+pour condition _sine qua non_ l'inaction absolue de la royauté, et,
+s'emparant des discours prononcés pendant la coalition par M. Thiers
+ou même par M. Guizot, il en concluait que cette condition avait été
+violée. Le jury, persuadé sans doute par cette étrange argumentation,
+prononça, le 25 septembre 1841, un verdict d'acquittement. Le
+lendemain, le _National_, encouragé par ce succès, publiait un article
+qui aggravait encore la première offense: nouvelle poursuite et nouvel
+acquittement. On ne pouvait pas compter davantage sur les jurés de
+province. La cour d'assises de Metz, par exemple, acquittait le
+_Courrier de la Moselle_, qui montrait dans l'attentat de Quénisset
+les représailles naturelles des répressions sanglantes exercées par le
+pouvoir à Mâcon, à Clermont et en d'autres lieux. Celle de Pau
+refusait de frapper les fauteurs des désordres de Toulouse. Chaque
+fois, l'opposition triomphait et présentait le verdict comme la
+condamnation du gouvernement.
+
+C'était à se demander si les poursuites ne faisaient pas plus de mal
+que de bien. Le ministère cependant ne se décourageait pas de les
+ordonner. Le garde des sceaux, M. Martin du Nord, s'exprimait ainsi,
+le 22 septembre 1841, dans une circulaire aux procureurs généraux: «Ne
+vous laissez pas détourner de poursuites qui vous paraîtraient
+d'ailleurs justes et opportunes, par la crainte de ne pas obtenir une
+répression suffisante. Faites votre devoir: l'exemple de votre
+fidélité éclairera les esprits et affermira les consciences.» À la
+même époque, M. Guizot écrivait au Roi: «Je persiste à penser que
+toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement doit
+poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en
+faisant lui-même le sien.» Le ministre comptait beaucoup sur l'effet
+de cet exemple de fermeté donné par le pouvoir: «Ce pays-ci est bon,
+disait-il encore au prince; mais, dans les meilleures parties du pays,
+il faut que le bon sens et le courage du gouvernement marchent devant;
+à cette condition, le bon sens et le courage du public se lèvent et
+suivent.» Sous l'empire de cette idée, M. Guizot se préoccupait de
+placer à la tête des parquets des hommes de décision et d'énergie:
+telle fut la raison qui lui fit appeler, le 12 octobre 1841, au poste
+de procureur général près la cour de Paris, un de ses amis politiques,
+M. Hébert, alors député et avocat général à la cour de cassation.
+Jurisconsulte plein de ressources, discuteur puissant et acéré,
+logicien inexorable, M. Hébert, loin de répugner à la lutte, s'y
+plaisait: il apportait une volonté de vaincre qui en imposait à
+beaucoup; on eût pu douter parfois de son esprit de mesure, jamais de
+sa fermeté et de son courage.
+
+Avec le temps, cette énergie du pouvoir ne devait pas être sans effet
+sur les cours d'assises. On s'en apercevra, dès les premiers mois de
+1842, au nombre plus grand des condamnations. Toutefois, le plus sûr
+moyen d'obtenir une répression était encore de soustraire les accusés
+au jury. C'est pour ce motif que l'attentat contre le duc d'Aumale
+fut déféré à la cour des pairs. L'instruction avait révélé que le
+crime était le résultat d'un complot tramé dans les bas-fonds de la
+démagogie communiste et jetait un jour sinistre sur ces régions où la
+bourgeoisie régnante n'avait pas l'habitude de porter ses regards. Par
+plus d'un côté le spectacle était effrayant, et les observateurs
+sceptiques eux-mêmes, comme Henri Heine, en concluaient que «le jour
+n'était pas éloigné où toute la comédie bourgeoise en France, avec ses
+héros et comparses de la scène parlementaire, prendrait une fin
+terrible au milieu des sifflements et des huées, et qu'on jouerait
+ensuite un épilogue intitulé _le Règne des communistes_[10]»!
+Quénisset, tête faible et exaltée, s'était laissé affilier avec un
+cérémonial terrifiant à la société secrète des _Égalitaires_.
+Échauffé, perverti, dominé par les meneurs de cette société, il avait
+reçu d'eux, au dernier moment, l'ordre de faire le coup. Tous ces
+meneurs furent compris dans la poursuite. À ces criminels d'origine
+grossière, l'accusation accola un complice d'un ordre différent, M.
+Dupoty, rédacteur du _Journal du peuple_. Ce bon vivant, rasé de
+frais, bien ganté, portant manchettes, breloques et bijoux avec la
+recherche un peu ridicule d'un dameret suranné, prêchait dans ses
+articles, sous des apparences de bonhomie triviale, les plus
+détestables doctrines, fomentait les plus dangereuses passions.
+C'était le _Journal du peuple_ qu'on lisait de préférence dans les
+réunions des Égalitaires, et Quénisset déclarait lui-même qu'il avait
+été «perdu» par cette lecture. Il y avait là les éléments d'une
+responsabilité morale évidente. Le parquet alla plus loin. Dans les
+articles, en effet fort suspects, que Dupoty avait publiés la veille
+et le lendemain de l'attentat, dans la lettre que lui avait écrite de
+la prison l'un des accusés, on crut trouver la preuve d'une complicité
+légale. Les journaux opposants, stupéfaits et furieux de voir ainsi
+mettre en question l'impunité de leurs habituelles excitations,
+prirent à grand bruit fait et cause pour Dupoty et déclarèrent
+solennellement la liberté de la presse en danger. Pour se poser en
+défenseurs du droit, ils affectèrent de croire que l'accusation
+inventait une nouvelle complicité, la «complicité morale», et ces
+mots, une fois jetés dans la polémique, fournirent texte à des
+déclamations sans fin. M. Hébert, qui faisait en cette affaire ses
+débuts de procureur général, ne se laissa pas troubler par ce tapage.
+Les pairs, convaincus par sa pressante dialectique, reconnurent, le 23
+décembre 1841, par 133 voix contre 22, non la complicité morale, mais
+la complicité réelle de Dupoty, et lui infligèrent cinq années de
+détention. Quénisset et deux de ses compagnons furent condamnés à
+mort: leur peine devait être commuée peu après par la clémence du Roi.
+Les autres furent frappés de châtiments variant de la déportation
+perpétuelle à la détention temporaire. Les cent bouches de la presse
+dénoncèrent aussitôt la condamnation de Dupoty comme un scandale
+juridique! Une protestation fut rédigée et publiée à laquelle
+adhérèrent seize journaux de nuances diverses, radicaux, légitimistes
+et appartenant à la gauche dynastique[11].
+
+[Note 10: Lettre du 11 décembre 1841. (_Lutèce_, p. 209.)]
+
+[Note 11: «À aucune époque, disait cette protestation, la presse n'a
+montré plus de respect pour l'ordre légal; à aucune époque, elle n'a
+été l'objet d'une persécution plus acharnée... Il nous sera permis de
+signaler un résultat qui s'élève aux proportions d'un malheur
+public... L'arrêt de la cour des pairs ne se borne pas à frapper un
+écrivain politique, il pèse sur la liberté même de discussion... et
+l'arbitraire n'avait jamais été introduit aussi formellement dans la
+discussion... La presse ne peut accepter cette situation; elle
+résistera.» Les journaux signataires étaient: pour les radicaux, le
+_National_, le _Journal du peuple_, la _Revue indépendante_, la _Revue
+du progrès_ et le _Charivari_; pour les légitimistes, la _Gazette de
+France_, la _Quotidienne_, la _France_, la _Mode_ et l'_Écho
+français_; pour la gauche dynastique, le _Courrier français_, le
+_Siècle_, le _Temps_, le _Commerce_, la _Patrie_ et le _Corsaire_.]
+
+Cet empressement de tous les opposants à prendre sous leur protection
+les pires révolutionnaires, du moment où ceux-ci se trouvaient aux
+prises avec la justice, apparut avec non moins d'éclat dans un autre
+procès qui fit alors assez grand bruit. L'extrême gauche venait de
+perdre son chef parlementaire et son principal orateur: M.
+Garnier-Pagès avait succombé à une maladie de poitrine, le 23 juin
+1841[12]. Bien que n'ayant pas plus de quarante ans au moment de sa
+mort, il s'était fait une place à part dans les Chambres. Rien chez
+lui du type banal des orateurs démocratiques: sa physionomie était
+douce, délicate et souffreteuse; sa parole froide, correcte, souple,
+exprimait avec modération les opinions les plus extrêmes; répugnant
+aux discussions générales, aux lieux communs, il était plus à son aise
+dans les débats précis, notamment dans les questions financières qu'il
+étudiait avec un soin et traitait avec une compétence rares dans son
+parti. Populaire auprès de ses coreligionnaires politiques, il était
+pris au sérieux par ses adversaires. C'était dès lors pour les
+radicaux une affaire importante de désigner celui qui lui succéderait
+comme député du deuxième collège du Mans. Leur choix se porta sur un
+jeune avocat à la cour de cassation, de famille bourgeoise et aisée,
+qui devait jouer, sinon tout de suite, du moins quelques années plus
+tard, un des rôles retentissants du parti révolutionnaire: il
+s'appelait Ledru-Rollin. En presque tout, c'était l'opposé de M.
+Garnier-Pagès. De tempérament sanguin et de haute stature, les épaules
+larges, la tête renversée, la voix forte, il rêvait d'être un tribun
+dans le goût de la Convention: pas une idée originale, personnelle,
+mais une teinte superficielle des lieux communs de 1792 et de 1793, le
+goût et la recherche du théâtral, une faconde facile, abondante,
+souvent vulgaire et pâteuse, parfois éloquente à force de véhémence
+passionnée. Son idéal était de paraître un nouveau Danton. Il est vrai
+qu'en soulevant le masque du tribun, on eût vite entrevu la figure
+molle, grasse et sensuelle d'un épicurien nonchalant, ne comprenant
+l'audace qu'en paroles, bien aise de faire peur, mais ayant soi-même
+plus peur encore, assez faible pour suivre partout son parti, mais
+incapable de le commander[13]. C'est là du moins le personnage tel
+qu'il devait se manifester plus tard. En 1841, lorsque son nom fut mis
+en avant pour la succession de M. Garnier-Pagès, il n'était pas encore
+bien connu; à peine s'était-il fait remarquer dans quelques procès
+politiques. Les rédacteurs du _National_, qui se souvenaient de
+l'avoir vu, en 1837, briguer une candidature sous le patronage de M.
+Odilon Barrot, le suspectaient de modérantisme. Ce fut sans doute pour
+dissiper ces soupçons que, la veille de l'élection du Mans, le 23
+juillet, dans une réunion préparatoire des électeurs, le candidat fit
+un discours d'une extrême violence où il s'attaquait à toutes les
+institutions politiques et sociales. Le scandale fut grand. La cour
+d'Angers ordonna des poursuites contre l'orateur et contre le journal
+qui avait reproduit son discours. Aussitôt, grande clameur dans tous
+les rangs de l'opposition: tout à l'heure, dans l'affaire Dupoty, on
+déclarait la liberté de la presse menacée par le pouvoir; cette fois,
+la liberté électorale était en péril; on soutenait que les discours
+prononcés par un candidat devant les électeurs avaient droit aux mêmes
+immunités que les discours du député à la tribune de la Chambre. Pour
+venger avec plus d'éclat la liberté qu'on prétendait être ainsi
+violée, quatre députés, représentant les diverses nuances de
+l'opposition, MM. Arago, Marie, Odilon Barrot et Berryer, vinrent
+solennellement assister M. Ledru-Rollin devant la cour d'assises de
+Maine-et-Loire, saisie de l'affaire par décision spéciale de la cour
+de cassation. Les débats s'ouvrirent le 23 novembre 1841. Par une
+étrange distinction, le jury vit un délit, non dans le fait d'avoir
+prononcé le discours, mais dans sa publication, et, de ce chef, M.
+Ledru-Rollin fut condamné à quatre mois de prison et 3,000 francs
+d'amende, le gérant du _Courrier de la Sarthe_ à trois mois et 2,000
+francs. Cette condamnation ne fut même pas maintenue; un vice de
+procédure fit casser l'arrêt, et M. Ledru-Rollin, renvoyé devant la
+cour d'assises de la Mayenne, fut acquitté. Ainsi fit son entrée sur
+la scène politique le futur membre du Gouvernement provisoire de 1848,
+le futur révolté du 13 juin 1849. Plus tard, quand il eut donné sa
+mesure, M. Berryer et M. Odilon Barrot, ou même M. Arago et M. Marie,
+se sont-ils sentis bien fiers d'avoir fait cortège à ses débuts?
+
+[Note 12: Le Garnier-Pagès qui fut membre du gouvernement provisoire
+en 1848 était le frère cadet de celui qui mourut en 1841. Il dut toute
+sa notoriété au souvenir de son frère aîné, mais était loin d'avoir sa
+valeur. Dans la séance du 24 février 1848, quand on proclama à la
+tribune les noms des membres du gouvernement provisoire, le nom de
+Garnier-Pagès souleva des protestations, et une voix s'écria dans la
+foule: «Il est mort, le bon!»]
+
+[Note 13: C'est M. Ledru-Rollin qui dira à M. Léon de Malleville, au
+moment de l'émeute de juin 1849: «Je suis leur chef, il faut bien que
+je les suive.» M. Doudan ne pensait-il pas à lui quand il écrivait:
+«Un chef de parti dans le radicalisme est un homme qui fait ce qui
+plaît aux autres, et qui le fait avec le geste du commandement.»]
+
+
+IV
+
+Cependant l'année 1841 touchait à son terme, et l'on approchait du
+jour fixé pour la rentrée du parlement. La session de 1842 se
+présentait avec une importance particulière: chacun s'attendait
+qu'elle fût la dernière de la Chambre élue en 1839; les débats qui
+allaient s'ouvrir devaient décider quel cabinet présiderait aux
+élections générales. En dépit des fanfaronnades de ses journaux,
+l'opposition ne se flattait guère de venir à bout du ministère, au
+moins de haute lutte et par ses seules forces. L'horreur et l'effroi
+produits par l'attentat de Quénisset et par les révélations du procès
+qui avait suivi venaient de redonner du crédit à la politique de
+résistance. Ce n'était pourtant pas qu'à regarder du côté de la
+majorité, la situation personnelle de M. Guizot parût bien solide. Des
+anciens 221, beaucoup ne lui avaient pas encore pardonné la coalition.
+Les timides s'effarouchaient de son impopularité qui paraissait plus
+grande que jamais[14]. Les sceptiques et les frivoles lui reprochaient
+de prendre trop au tragique le péril révolutionnaire[15]. Les
+médiocres lui en voulaient de sa supériorité. En somme, parmi les
+conservateurs, plusieurs le subissaient plus qu'ils ne le goûtaient;
+ils le croyaient nécessaire, mais le trouvaient compromettant et
+déplaisant; c'était moins par dévouement pour lui que par crainte de
+ses successeurs possibles qu'ils le soutenaient. M. de Barante, alors
+à Paris, écrivait au comte Bresson, le 16 décembre 1841: «Jamais
+ministre ne fut entouré de moins de bienveillance. Beaucoup de gens
+sages, d'amis de l'ordre, souhaitent son maintien, mais en disant que
+ce n'est pas à cause de lui. En même temps, vous savez la haine que
+lui portent les hommes de la gauche. En général, on ne croit pas qu'il
+puisse se soutenir. On peut se tromper, car personne ne se soucie de
+ses successeurs présomptifs[16].»
+
+[Note 14: On lit dans le _Journal intime du baron de Viel-Castel_, à
+la date du 5 décembre 1841: «Jamais l'impopularité proverbiale de M.
+Guizot n'a été plus grande qu'aujourd'hui.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 15: Henri Heine écrivait, le 11 décembre 1841: «Personne ne veut
+se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l'idée lui gâterait la
+douce jouissance du présent. C'est pourquoi tout le monde est
+mécontent de l'homme dont la parole sévère réveille, parfois peut-être
+à contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux
+banquet, la pensée des périls imminents suspendus sur nos têtes. Ils
+en veulent tous au maître d'école Guizot. Même la plupart des
+soi-disant conservateurs sentent de l'éloignement pour lui, et,
+frappés de cécité comme ils sont, ils s'imaginent pouvoir remplacer
+Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont
+bien moins de nature à les tourmenter et à les terrifier. Ô fous
+conservateurs, qui n'êtes capables de rien conserver, hors votre
+propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos
+yeux...» (_Lutèce_, p. 209.)]
+
+[Note 16: _Documents inédits._--Quelques semaines auparavant, le même
+observateur s'exprimait ainsi, dans une lettre adressée à un de ses
+parents: «Je ne sais comment sera la prochaine session. À en juger par
+ce que je vois de l'opinion, il y a peu ou point de bienveillance pour
+le ministère, mais on n'a de confiance ni de propension pour aucun
+autre.»]
+
+La session s'ouvrit, le 27 décembre 1841, par un discours du trône, à
+dessein sobre et réservé. Les premiers votes furent plus favorables
+encore au gouvernement qu'on ne s'y attendait. M. Sauzet fut réélu
+président à une grande majorité, malgré la tentative faite pour lui
+opposer M. de Lamartine. La commission de l'adresse se trouva
+exclusivement composée de ministériels: pour trouver pareil fait, il
+eût fallu remonter jusqu'au ministère Villèle. Les adversaires du
+cabinet ne renoncèrent pas cependant à une lutte qui, à défaut de
+résultat immédiat, pouvait du moins préparer les élections.
+
+L'opposition, M. Thiers en tête, dirigea tout d'abord son principal
+effort contre la convention des Détroits, dont il lui paraissait
+facile d'établir tout au moins l'insignifiance. Mais on s'aperçut
+bientôt que la majorité, désireuse de clore une affaire pénible, ne
+prenait pas goût à ces récriminations rétrospectives. M. Guizot
+d'ailleurs se défendit habilement: il ne chanta pas victoire, ne
+prétendit pas que «la convention du 13 juillet 1841 eût réparé, effacé
+tout ce qui s'était passé en 1840», reconnut que «la politique de la
+France avait essuyé un échec», mais compara l'état où il avait amené
+les choses en Égypte, sur le Bosphore, en Europe, avec celui où il les
+avait reçues, dix-huit mois auparavant, des mains de M. Thiers. Le
+ministre ne se contenta pas de justifier ou d'expliquer le passé; il
+indiqua l'attitude à prendre désormais par la France en face des
+autres puissances et particulièrement de l'Angleterre; c'est même la
+partie de ses discours la plus intéressante à noter: elle marque la
+transition entre l'isolement boudeur où il ne voulait plus laisser son
+pays et l'entente cordiale qu'il ne pouvait encore ni pratiquer ni
+proclamer. À son avis, il ne saurait être maintenant question d'une
+alliance. «Je ne dis pas cela, ajoutait-il, pour méconnaître les
+services qu'une alliance réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous
+a rendus, lorsqu'en 1830, nous avons fondé notre gouvernement. Pour
+mon compte, quels que soient les événements qui sont survenus depuis,
+j'ai un profond sentiment de bienveillance pour le peuple généreux
+qui, le premier en Europe, a manifesté de vives sympathies pour ce qui
+s'était passé en France... Je suis bien aise de lui en exprimer ma
+reconnaissance. Mais les événements suivent leur cours... Des
+difficultés sont survenues, la diversité des politiques des deux pays
+s'est manifestée sur plusieurs points, l'alliance intime n'existe
+plus.--_Une voix à gauche_: Dieu merci!--Est-ce à dire que la
+politique de l'isolement doive être la nôtre et remplacer celle des
+alliances? Ce serait une folie. Messieurs, ne vous y trompez pas, la
+politique d'isolement est une politique transitoire qui tient
+nécessairement à une situation plus ou moins critique et
+révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut l'accepter à certain
+jour, il ne faut jamais travailler à la faire durer, il faut, au
+contraire, saisir les occasions d'y mettre un terme, dès qu'on peut le
+faire sensément et honorablement. Quelle politique avons-nous donc
+aujourd'hui? Nous sommes sortis de l'isolement; nous ne sommes entrés
+dans aucune alliance spéciale étroite; nous avons la politique de
+l'indépendance, en bonne intelligence avec tout le monde... L'alliance
+intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient qu'elle resserre
+l'alliance des trois grandes puissances continentales. L'isolement a
+pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer l'alliance des
+quatre grandes puissances. Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne.
+Que chaque puissance agisse librement suivant sa politique, mais dans
+un esprit de paix, de bonne intelligence générale: voilà le véritable
+sens du concert européen tel que nous le pratiquons; voilà la
+situation dans laquelle nous sommes entrés par la convention du 13
+juillet.»
+
+Peut-être, dans la majorité, quelques esprits trouvaient-ils M. Guizot
+un peu prompt à parler de «bonne intelligence» avec les auteurs de
+l'offense du 15 juillet 1840. Mais M. Thiers se chargea aussitôt de
+leur faire comprendre le péril d'une politique de ressentiment. En
+effet, il voulut, lui aussi, indiquer quelle devait être la situation
+de la France envers l'Europe. Passant en revue les diverses
+puissances, il les montra toutes hostiles. La Russie, disait-il, est
+notre adversaire depuis 1830. En Allemagne, «il n'y a pas un
+gouvernement qui ne regarde la France comme un ennemi tôt ou tard
+redoutable;... ils savent parfaitement qu'il y a entre eux et nous une
+question de territoire redoutable pour eux et une question de principe
+plus redoutable encore»; la question de territoire, c'est la rive
+gauche du Rhin; la question de principe, c'est la propagande des idées
+libérales françaises. Quant à l'Angleterre, M. Thiers estimait que,
+surtout depuis l'avènement des tories, on devait s'attendre à la voir
+le plus souvent se joindre à nos adversaires. Il résumait donc ainsi
+la situation: «Quand on a l'avantage de pouvoir se trouver tous réunis
+contre nous, on en saisit l'occasion avec empressement.» L'orateur en
+concluait-il qu'il fallait tâcher de désarmer ces défiances,
+manoeuvrer habilement pour dissoudre cette coalition? Non, il
+engageait son pays à affronter seul, fût-ce les armes à la main,
+cette Europe malveillante et menaçante. «Faites donc voir,
+s'écriait-il, que la France est forte par elle-même; ne faites pas
+consister sa force dans ses alliés.» Et il disait encore: «Si une fois
+la France ne montre pas, par une grande résolution, qu'elle est prête
+à braver toutes les conséquences, plutôt que de laisser s'accomplir le
+projet de l'annuler, son influence est sérieusement compromise. Si
+l'on ne croit pas que vous serez prêts à vous lever le jour où l'on
+vous bravera, vous serez bientôt la dernière nation. Non, je le dis
+franchement, toutes mes opinions (et les gens qui me connaissent le
+savent bien) ne me portent pas à l'opposition, mais je suis convaincu
+que si vous n'avez pas un jour la force d'une grande résolution, le
+gouvernement que j'aime, le gouvernement auquel je suis dévoué, aura
+la honte ineffaçable d'être venu au monde pour amoindrir la France.
+«Une politique d'isolement défiant et menaçant, qui aboutirait
+fatalement à la guerre et à la guerre d'un contre tous, telle était
+donc la perspective offerte par M. Thiers. Ce langage pouvait flatter
+la gauche; mais il n'était pas fait pour rassurer les conservateurs et
+les réconcilier avec le ministre du 1er mars.
+
+On le vit bien lors du vote: M. Thiers ne put obtenir aucune
+manifestation contre la politique suivie par M. Guizot dans l'affaire
+d'Orient. Il se trouva une grande majorité pour adopter sur ce point
+le paragraphe de l'adresse, tel que l'avait rédigé la commission. Il
+est vrai que ce paragraphe se bornait à prendre acte de la convention
+du 13 juillet et à constater la clôture de la question sans un mot de
+satisfaction ou même d'approbation. Bien qu'exclusivement
+ministérielle, la commission n'avait pas osé demander davantage. La
+majorité se résignait au fait accompli; sa raison l'y obligeait; mais
+son amour-propre ne trouvait pas là de quoi panser ses blessures et
+satisfaire ses ressentiments. Elle comprenait qu'il n'y avait pas eu
+moyen de faire autre chose, et que nul autre ne se fût tiré plus
+convenablement d'une passe dangereuse; mais ce n'en était pas moins
+une déconvenue. La conviction était complète; mais c'était une
+conviction attristée. État d'esprit complexe et curieux qui méritait
+d'être noté. Si l'on s'en fût alors mieux rendu compte, on aurait été
+moins surpris de l'explosion qui allait se produire à propos de la
+question, devenue tout de suite si fameuse et si brûlante, du droit de
+visite.
+
+
+V
+
+Peu de jours avant l'ouverture de la session, les journaux avaient
+annoncé--sans que le public y fît grande attention--que notre
+ambassadeur à Londres venait de signer, le 20 décembre 1841, avec le
+gouvernement britannique et les représentants des autres grandes
+puissances, une convention relative à la visite des navires soupçonnés
+de faire la traite des nègres. Pour comprendre la portée de cet acte
+et les suites qu'il devait avoir, il convient de remonter un peu en
+arrière. On sait avec quelle ardeur, avec quelle passion l'Angleterre
+avait pris en main, depuis le commencement du siècle, la cause de
+l'abolition de la traite. Des motifs divers l'y avaient poussée: un
+sentiment religieux, profond et vrai, l'amour-propre national, et
+aussi, dans une large mesure, l'intérêt de sa suprématie maritime et
+commerciale. Ayant obtenu du congrès de Vienne qu'il fît entrer cette
+abolition dans le droit public européen, le cabinet de Londres demanda
+aussitôt après, comme conséquence de ce principe, que les puissances
+se concédassent réciproquement le droit de visite sur les bâtiments de
+leurs nationalités respectives: c'était, disait-il, le seul moyen
+d'atteindre efficacement les négriers, qui avaient toujours à bord
+plusieurs pavillons différents et s'en couvraient successivement pour
+échapper aux croiseurs. L'argument était sérieux, sincère, mais
+était-il entièrement désintéressé? Les autres États ne le jugeaient
+pas tel; ils se disaient qu'avec sa supériorité numérique, la flotte
+britannique aurait en fait, une fois le droit de visite établi, la
+police de toutes les autres marines: c'était, à leurs yeux, une
+manifestation nouvelle de l'ancienne prétention de l'Angleterre à la
+domination des mers. La résistance à cette suprématie était
+particulièrement dans les traditions de la politique française: aussi
+le gouvernement de la Restauration, plusieurs fois sollicité,
+s'était-il refusé constamment à rien concéder sur le droit de visite.
+Au lendemain de la révolution de Juillet, la monarchie nouvelle se
+montra plus facile; elle se faisait un point d'honneur libéral de
+servir la cause abolitionniste, et surtout, en face de l'Europe
+inquiète et malveillante, elle avait besoin de l'alliance anglaise.
+Par une convention du 30 novembre 1831 que compléta un second traité
+du 22 mars 1833, les deux puissances s'accordèrent réciproquement le
+droit de visite dans de certaines régions; il était stipulé que le
+nombre des croiseurs de l'une ne pourrait dépasser de moitié celui des
+croiseurs de l'autre. Le public français, jusqu'alors fort ombrageux
+en ces matières, laissa faire sans élever aucune protestation: à vrai
+dire, son attention était ailleurs. Ce ne fut pas tout. La convention
+ne pouvait avoir toute son efficacité que si les autres États y
+adhéraient et enlevaient par là aux négriers la chance d'échapper à la
+visite en arborant tel ou tel pavillon: le gouvernement français se
+joignit à celui d'Angleterre pour solliciter ces adhésions. Ainsi
+furent obtenues successivement celles du Danemark, de la Sardaigne, de
+la Suède, de Naples, de la Toscane, des Villes hanséatiques. La
+Russie, l'Autriche et la Prusse résistèrent plus longtemps; ce ne fut
+qu'en 1838 et sur les instances renouvelées des deux États maritimes,
+qu'elles se montrèrent disposées à accepter ce droit de visite;
+seulement, ne trouvant pas que leur dignité de grandes puissances leur
+permît d'accéder à des traités faits sans elles, elles demandèrent
+qu'une nouvelle convention fût conclue dans laquelle elles
+figureraient comme parties principales sur le même pied que la France
+et l'Angleterre. Notre ambassadeur à Londres fut autorisé à négocier
+sur ces bases. Après diverses péripéties, on était tombé d'accord, en
+1840, pour rédiger un projet de convention qui reproduisait à peu près
+les clauses de 1831 et de 1833; seulement ce projet étendait les zones
+où la visite pouvait être exercée, et ne limitait pas la proportion
+des croiseurs de chaque puissance; ce dernier changement était rendu
+nécessaire par l'accession de la Prusse, dont la marine de guerre
+était comparativement peu nombreuse. Le 25 juillet 1840, c'est-à-dire
+dix jours après avoir conclu sans nous le fameux traité réglant les
+mesures à prendre contre le pacha d'Égypte, lord Palmerston, comme si
+rien ne s'était fait, nous avait invités à procéder aux signatures de
+la nouvelle convention sur le droit de visite. M. Thiers ne faisait
+aucune objection sur le fond, mais le moment lui parut mal choisi; il
+lui déplaisait de «faire un traité avec des gens qui venaient d'être
+si mal pour nous». La négociation, sans être rompue, se trouva dès
+lors suspendue de fait pendant un an. En 1841, le jour même où la
+convention des Détroits vint clore le différend né du traité du 15
+juillet 1840, lord Palmerston remit sur le tapis la convention du
+droit de visite. Il avait ses raisons pour être pressé. Le cabinet
+dont il faisait partie, loin d'avoir trouvé des forces dans le succès
+de sa campagne orientale, succombait sous le poids des embarras
+financiers dont cette campagne était en partie la cause; chaque jour
+plus délaissé par l'opinion, il avait à peine encore quelques semaines
+à vivre. Lord Palmerston désirait vivement ne pas se retirer sans
+avoir mené à fin une affaire que la nation anglaise avait tant à
+coeur. Mais M. Guizot n'avait aucune raison d'être agréable au
+promoteur du traité du 15 juillet. Il refusa donc formellement, et
+sans cacher pourquoi, de montrer l'empressement qu'on lui demandait.
+Sur ces entrefaites, le 30 août 1841, le cabinet whig, mis en minorité
+dans le pays d'abord, dans le parlement ensuite, dut définitivement
+céder la place aux tories: sir Robert Peel succéda à lord Melbourne en
+qualité de «premier», et le _Foreign office_ passa aux mains de lord
+Aberdeen. Les nouveaux ministres témoignaient d'intentions
+bienveillantes à notre égard; quand ils critiquaient leurs
+prédécesseurs, l'atteinte portée à l'alliance française n'était pas le
+grief sur lequel ils insistaient le moins. M. Guizot leur savait gré
+de ces bonnes dispositions et croyait de sage politique d'y répondre.
+Aussi, dès que lord Aberdeen, en octobre 1841, lui reparla du droit
+de visite, il lui fit un accueil tout autre qu'à lord Palmerston et se
+montra prêt à terminer l'affaire. La convention fut signée, à Londres,
+le 20 décembre 1841; l'échange des ratifications était fixé au 19
+février 1842.
+
+M. Guizot avait agi sans aucune hésitation. Dans cette convention
+nouvelle, il ne voyait que la confirmation d'un régime accepté depuis
+dix ans par l'opinion française et pratiqué sans avoir donné lieu à de
+sérieux abus[17]. Quant à se demander si, pour être accepté sans
+ombrage et exercé sans conflit, le droit de visite ne supposait pas,
+entre les puissances contractantes, un état de confiance et de bon
+vouloir réciproques qui n'existait plus depuis 1840, notre ministre ne
+paraît pas y avoir songé[18]. En ne reculant pas davantage la
+conclusion de cette affaire commencée et préparée par ses
+prédécesseurs, il croyait faire un acte tout naturel et ne s'attendait
+de ce chef à aucune difficulté sérieuse et durable. Les faits
+semblèrent d'abord lui donner raison. L'incident fut jugé si
+insignifiant que, dans la conférence où ils fixèrent les points sur
+lesquels porterait l'attaque dans la discussion de l'adresse, les
+chefs de la gauche et du centre gauche commencèrent par l'écarter. Ce
+fut M. Billault qui réclama: il était député de Nantes; or les
+armateurs et les négociants de nos ports étaient fort prévenus contre
+le droit de visite, les uns parce qu'ils croyaient avoir à redouter de
+mauvais procédés de la part de la marine anglaise; quelques autres par
+des motifs peut-être moins avouables: ils passaient pour ne pas être
+grands ennemis de la traite; sans la faire eux-mêmes, ils expédiaient
+sur la côte d'Afrique les marchandises que les négriers employaient
+comme matière d'échange dans leur trafic. Sur l'insistance de M.
+Billault, il fut décidé «qu'à tout hasard un mot serait dit de la
+nouvelle convention[19]», mais on n'en espérait aucun résultat
+important.
+
+[Note 17: L'examen des archives n'avait fait relever, de 1831 à 1842,
+que dix-sept réclamations du commerce français contre l'usage fait du
+droit de visite: cinq ou six avaient obtenu satisfaction; les autres
+avaient été écartées comme sans fondement ou délaissées par les
+réclamants eux-mêmes.]
+
+[Note 18: Le prince de Metternich disait avec raison, à propos du
+droit de visite: «Le vice de ce mode d'action, c'est qu'il n'est
+praticable qu'entre, je ne dis pas seulement des gouvernements, mais
+des pays vivant dans la plus grande intimité, étrangers à toute
+susceptibilité, à toute méfiance réciproque, et animés du même
+sentiment, au point de passer l'éponge sur des abus.» (Cité par M.
+GUIZOT dans son étude sur _Robert Peel_.)]
+
+[Note 19: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+À peine l'annonce du débat eut-elle forcé l'attention du public à se
+porter sur cette convention, que commença à se manifester une
+opposition d'une vivacité à laquelle personne ne s'était attendu.
+Quelque fait nouveau avait-il donc subitement révélé, dans l'exercice
+du droit de visite, des inconvénients jusqu'alors inaperçus? Non; le
+seul fait nouveau, c'était le traité du 15 juillet 1840 qui avait
+réveillé contre «l'Anglais» la vieille animosité, plus ou moins
+assoupie depuis 1830[20], et qui, par suite, faisait regarder comme
+insupportable le régime naguère si facilement accepté[21]. Le
+mouvement se dessina tout de suite avec tant de force que M. Guizot,
+malgré son optimisme habituel, fut troublé dans sa sécurité. La veille
+même du jour où la question devait être débattue à la Chambre, il
+écrivait à M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Londres: «Sachez
+bien que le droit de visite est, dans la Chambre des députés, une
+grosse affaire. Je la discuterai probablement demain et sans rien
+céder du tout; je suis très décidé au fond; mais la question est
+tombée bien mal à propos au milieu de nos susceptibilités nationales;
+j'aurai besoin de peser de tout mon poids et de ménager beaucoup mon
+poids en l'employant. Je ne sais s'il me sera possible de ratifier
+aussitôt que le désirerait lord Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les
+questions particulières ne se ressentent pas de la situation générale,
+et que, même lord Palmerston tombé, toutes choses soient, entre les
+deux pays, aussi faciles et aussi gracieuses que dans nos temps
+d'intimité.» Rien de plus fondé que cette dernière réflexion; mais M.
+Guizot ne la faisait-il pas un peu tard?
+
+[Note 20: M. Léon Faucher, qui était cependant ami de l'Angleterre,
+écrivait à M. Reeve, le 14 août 1841: «Je suis effrayé des progrès que
+fait chez nous la haine de l'Angleterre.» Et, le 24 août, il écrivait
+encore à un autre Anglais, en parlant de lord Palmerston: «Croyez-moi,
+cet écervelé a fait plus de mal à l'Europe que des années de guerre.
+Il a rendu le nom anglais suspect et odieux à la France. Il a éveillé
+ici des passions que nous avions combattues pendant quinze ans.»
+(_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 110 et 113.)]
+
+[Note 21: M. Guizot devait le reconnaître un an plus tard, et il dira,
+à la tribune, le 23 janvier 1843: «C'est le traité du 15 juillet 1840
+qui a donné tout à coup aux traités de 1831 et de 1833 le caractère
+qu'ils ont maintenant. C'est le traité du 15 juillet qui a créé le
+sentiment public qui existe aujourd'hui et dont on ne s'était pas
+douté pendant dix ans.»]
+
+La discussion s'engagea à la Chambre des députés, le 22 janvier 1842.
+M. Billault ouvrit le feu contre le droit de visite, montrant la
+tradition de la politique française méconnue, la liberté des mers
+livrée à la prépotence anglaise, le droit international mutilé, notre
+marine découragée, nos intérêts commerciaux compromis. Habile,
+incisif, spécieux, il eut du succès; ce genre de questions convenait
+mieux à son talent d'avocat que les débats plus généraux. M. Dupin
+l'appuya avec sa verve familière qui agissait toujours sur une
+certaine fraction de la majorité. Puis, ce fut M. Thiers qui, devant
+l'importance inattendue prise par la question, se déclara adversaire
+du droit de visite, au risque de se faire rappeler qu'il était
+ministre lors de la convention de 1833; l'homme d'État eût dû se
+demander s'il était avantageux à la France de la jeter dans un nouveau
+conflit; mais l'opposant avait entrevu une chance de faire échec au
+ministère, cela lui faisait oublier tout le reste. Le second jour,
+l'attaque fut continuée par MM. Berryer, Odilon Barrot et l'amiral
+Lalande. M. Guizot, presque seul, tint tête aux assaillants avec
+courage et talent; il prit plusieurs fois la parole; mais vainement
+rappelait-il les précédents; vainement démontrait-il que, si des abus
+se produisaient, le gouvernement serait armé contre eux; vainement
+essayait-il d'intéresser les sentiments libéraux et généreux de ses
+auditeurs à la répression d'un trafic infâme,--il sentait lui-même,
+non sans surprise, que sa parole ne portait pas, qu'elle se heurtait à
+des préventions plus fortes. «J'ai souvent combattu des impressions
+populaires, écrivait-il au sortir de ce débat, jamais une impression
+plus générale et plus vive que celle qui s'est manifestée contre le
+droit de visite, auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il
+s'exerçait.» Le fait le plus grave était que l'opposition ne se
+manifestait pas seulement sur les bancs de la gauche et du centre
+gauche: elle gagnait visiblement la majorité. Dans cette dernière
+partie de l'Assemblée, l'appel aux ressentiments contre l'Angleterre
+rencontrait de l'écho, et l'on croyait utile de montrer à tous que le
+pays n'avait pas le pardon aussi facile que ses gouvernants.
+D'ailleurs, les mêmes députés qui eussent été le plus épouvantés de
+voir la France jetée dans le moindre conflit, étaient bien aises, une
+fois rassurés sur ce danger par la sagesse des ministres, de ne pas
+laisser à la gauche seule l'avantage de paraître partager les
+susceptibilités nationales. Les préventions populaires, avec
+lesquelles ils devaient être prochainement aux prises dans les
+élections générales, les préoccupaient plus que les embarras
+diplomatiques dont leur manifestation pourrait être la cause: ce
+serait affaire au cabinet de se tirer de ces embarras, et, si par
+crainte de ses successeurs on ne voulait pas renverser M. Guizot, on
+s'inquiétait peu de lui rendre la vie désagréable.
+
+Malgré tout, le ministre n'aurait-il pas pu enlever d'autorité le vote
+de la Chambre et écarter ainsi, dès le début, une difficulté qui
+devait devenir si grosse? Quelques-uns l'ont cru, même parmi ses
+adversaires les plus ardents. À leur avis, si le ministère avait
+résolument posé la question de confiance, en déclarant qu'après avoir
+fait signer une convention il ne pouvait lui-même la déchirer, la
+majorité eût suivi, bon gré, mal gré, et l'amendement de M. Billault
+eût été rejeté[22]. C'est ce qu'aurait peut-être tenté Casimir Périer.
+M. Guizot n'osa pas. Il ne se sentait pas l'autorité que donnait à
+Périer le péril de 1831, et il ne voulait pas risquer, sur une
+question après tout secondaire, l'existence d'un cabinet dont la chute
+eût compromis tant de grandes causes. D'ailleurs, il n'était pas, dans
+ses rapports avec ses partisans, le ministre impérieux et dominateur
+dont l'accent de sa parole donnait parfois l'idée. Bien plus disposé à
+ménager leurs préjugés qu'à les brusquer, combien de fois, au cours de
+son administration, il devait sacrifier ses vues personnelles,
+souvent les plus hautes et les meilleures, à la crainte de voir se
+disloquer par quelque côté cette majorité qu'il savait lui être
+nécessaire et dont il connaissait l'inconsistance! «M. Guizot, disait
+un jour sir Robert Peel, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi,
+je n'en fais qu'à mes adversaires.»
+
+[Note 22: Telle est l'affirmation très nette de M. Duvergier de
+Hauranne. (_Notes inédites._)]
+
+Dès que le ministère ne posait pas la question de confiance, il
+n'était pas douteux que le vote serait une manifestation contre le
+droit de visite. Ne pouvant empêcher cette manifestation, les amis de
+M. Guizot se flattèrent qu'elle aurait moins le caractère d'un succès
+de l'opposition et d'un blâme contre le cabinet, si la rédaction
+adoptée par la Chambre émanait d'un membre de la majorité. En
+conséquence, un ministériel notoire, M. Jacques Lefebvre, proposa,
+avec l'assentiment unanime de la commission de l'adresse, un
+amendement proclamant, comme celui de M. Billault, «la nécessité de
+préserver de toute atteinte les intérêts du commerce et l'indépendance
+du pavillon»; la seule différence était qu'on y avait inséré le mot de
+«confiance». Cette démarche ne se fit évidemment pas à l'insu et
+contre la volonté du ministère: mais nous doutons que M. Guizot ait
+connu à l'avance et approuvé le commentaire apporté à la tribune par
+M. Jacques Lefebvre. Celui-ci fit valoir que sa rédaction était celle
+qui condamnait le plus absolument tout droit de visite, et il exprima
+le voeu, non seulement que la convention de 1841 ne fût pas ratifiée,
+mais aussi «que celles de 1831 et de 1833 cessassent, le plus tôt
+possible, d'être mises à exécution». Il détermina ainsi les membres de
+la gauche à abandonner leur amendement et à se rallier au sien;
+c'était évidemment son but; mais pensait-il à la situation où un tel
+commentaire mettait M. Guizot?
+
+Si le ministre déclarait repousser l'amendement, il désavouait ses
+amis; s'il l'acceptait, il se désavouait lui-même. En cet embarras, il
+sut du moins garder la dignité et la fierté de son attitude oratoire.
+Il ne combattit pas l'amendement, mais ne promit pas de s'y soumettre.
+«Quelle que soit la difficulté que j'éprouve, dit-il, un double devoir
+m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une
+grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne
+déserterai pas aujourd'hui; le second, envers la couronne que j'ai
+l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne livrerai pas les
+droits.» Pour remplir le premier de ces devoirs, il défendit, une fois
+de plus, le principe du droit de visite, sans reculer devant le flot
+grossissant des préventions contraires; il soutint avec force que la
+convention signée par lui ne portait pas atteinte à la liberté des
+mers. «Les mers, dit-il, restent libres comme auparavant; il y a
+seulement un crime de plus inscrit dans le code des nations, et il y a
+des nations qui s'engagent à réprimer en commun ce crime réprouvé par
+toutes. Le jour où toutes les nations auront contracté ce même
+engagement, le crime de la traite disparaîtra. Et ce jour-là, les
+hommes qui auront poursuivi ce noble but à travers les orages
+politiques et les luttes des partis, à travers les jalousies des
+cabinets et les rivalités des personnes, les hommes, dis-je, qui
+auront persévéré dans leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents
+et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le monde, et
+j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les leurs.»
+Puis, abordant un autre ordre d'idées, le ministre ajoutait: «J'ai
+aussi à défendre la cause des prérogatives de la couronne. Quand je
+parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs, car
+je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon pays.
+C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole.» Il rappela alors
+comment, en 1838, la France, «après y avoir bien pensé sans doute»,
+avait, de concert avec l'Angleterre, proposé aux autres puissances de
+faire une nouvelle convention pour l'extension du droit de visite,
+comment cette convention avait été conclue. «À la vérité, disait-il,
+le traité n'est pas encore ratifié, et je ne suis pas de ceux qui
+regardent la ratification comme une pure formalité à laquelle on ne
+peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été
+donnée; la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le
+premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette affaire
+un incident nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion,
+apporter un grave embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras
+à la ratification. Mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne
+et de ses conseillers reste entière, la liberté de ratifier ou de ne
+pas ratifier le nouveau traité, quelle qu'ait été l'expression de
+l'opinion de la Chambre. Sans doute, cette opinion est une
+considération grave et qui doit peser dans la balance; elle n'est pas
+décisive, ni la seule dont il y ait à tenir compte. À côté de cette
+considération, il y en a d'autres, bien graves aussi; car il y a peu
+de choses plus graves pour un gouvernement que de venir dire à
+d'autres puissances avec lesquelles il est en rapport régulier et
+amical: «Ce que je vous ai proposé, il y a trois ans, je ne le ratifie
+pas aujourd'hui; vous l'avez accepté à ma demande; vous avez fait
+certaines objections; vous avez demandé certains changements; ces
+objections ont été accueillies, ces changements ont été faits, nous
+étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.»... Je le
+répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la liberté
+du gouvernement du Roi, quant à la ratification du nouveau traité,
+reste entière; lorsqu'il aura à se prononcer définitivement, il pèsera
+toutes les considérations que je viens de vous rappeler, et il se
+décidera sous sa responsabilité.»
+
+La Chambre ne contesta pas cette réserve si hautement formulée au nom
+du gouvernement, mais elle n'en persista pas moins, de son côté, à se
+prononcer contre le nouveau traité, et telle était la force du
+mouvement, que l'amendement de M. Jacques Lefebvre fut adopté à la
+presque unanimité. Le _Journal des Débats_ chercha tout de suite à
+atténuer la portée politique de ce vote: «La Chambre, dit-il, a voulu
+seulement donner au ministère un avertissement amical et bienveillant;
+c'est pour cela qu'elle a écarté ceux qui voulaient non pas avertir le
+ministère, mais le blâmer. Le vote n'a donc en définitive ni avancé ni
+reculé les affaires de l'opposition.» Naturellement, ce n'était pas
+l'avis des journaux de gauche, qui célébrèrent bruyamment ce qu'ils
+appelaient la défaite du cabinet, affectèrent de croire que M. Guizot
+ne pouvait pas rester un jour de plus au pouvoir et lui rappelèrent
+l'exemple du duc de Broglie, donnant sa démission, en 1834, aussitôt
+après que la majorité s'était prononcée contre le traité des 25
+millions. À juger les choses de sang-froid et sans parti pris, on ne
+pouvait contester que le vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre
+ne fût un échec pour le cabinet: celui-ci en sortait affaibli.
+Toutefois, dans les conditions où ce vote avait été émis, il
+n'impliquait pas de la part de la Chambre la volonté de renverser le
+ministère, et n'obligeait pas ce dernier à céder la place à ses
+adversaires.
+
+
+VI
+
+Si l'opposition n'avait eu d'autre but que de mettre le ministère dans
+l'embarras, sans s'inquiéter de savoir si, du même coup, elle ne
+mettait pas le pays en péril, elle pouvait se féliciter des premiers
+résultats de sa campagne. Quelle situation, en effet, pour le cabinet!
+Refuser de ratifier à la date fixée une convention que notre
+gouvernement avait non seulement acceptée, mais proposée, c'était
+exposer la France à un conflit avec l'Europe justement blessée d'un
+tel manque de parole. Ratifier une convention contre laquelle la
+presque unanimité de la Chambre venait de se prononcer, c'était
+exposer le cabinet à un conflit parlementaire où il eût sûrement
+succombé. Le problème paraissait insoluble. Autour de M. Thiers, on
+disait, en se frottant les mains: «M. Guizot ne s'en tirera pas.»
+
+Il devait cependant s'en tirer, non pas tout de suite, mais après une
+longue négociation qui mérite d'être citée comme un chef-d'oeuvre de
+patiente et prudente habileté. M. Guizot, qui, en 1840, lors de son
+ambassade à Londres, ne savait qu'imparfaitement la diplomatie,
+l'avait apprise depuis par la pratique même de ces affaires étrangères
+qu'il dirigeait depuis plus d'une année, au milieu des circonstances
+les plus difficiles. Il convient aussi de noter, dans cette sorte
+d'éducation complémentaire de l'homme d'État, l'influence d'une femme
+dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de prononcer le nom:
+madame de Lieven. Son mari, titulaire de l'ambassade de Russie à
+Londres de 1812 à 1834, y avait tenu peu de place; la princesse, au
+contraire, avait été tout de suite fort en vue. C'était une grande
+dame et une femme d'esprit, peu jolie, mais pleine d'aisance et de
+bonne grâce, causeuse habile et charmante, très recherchée dans les
+salons et ayant su s'en créer un. Toujours en quête d'informations
+que, de Londres, elle adressait directement au Czar et à la Czarine,
+elle témoignait pour les grandes et les petites affaires de la
+politique une curiosité passionnée qui la faisait parfois soupçonner
+de cabale et d'intrigue. Quand son mari fut rappelé, en 1834, elle
+trouva grand accueil à Saint-Pétersbourg; l'empereur Nicolas se
+plaisait à l'entretenir. Cette faveur ne suffit pas cependant à lui
+rendre supportable le séjour en Russie; elle avait la nostalgie de
+l'Occident et obtint la permission d'y retourner. Après un court
+passage en Italie, où elle perdit son mari, elle vint s'établir à
+Paris. À peine arrivée, on la voit, au commencement de 1836, occupée,
+avec madame de Dino qu'elle avait connue à Londres, à renverser le duc
+de Broglie et à pousser M. Thiers à sa place. Ce dernier la fréquenta
+pendant sa courte administration, du 22 février au 6 septembre 1836.
+Peu après, M. Guizot devenait le familier de ce salon où l'on
+cherchait à attirer tous les hommes politiques considérables; bientôt
+même, l'affection qu'il témoignait et qui lui était rendue lui fit une
+situation à part entre tous les amis de la maison: on eût dit un autre
+Chateaubriand auprès d'une autre madame Récamier. Quel attrait avait
+donc pu rapprocher de l'habile et remuante mondaine l'austère et grave
+doctrinaire? En tout cas, l'âge de l'une[23], à défaut du caractère de
+l'autre, écartait toute interprétation malicieuse. Après la formation
+du ministère du 29 octobre 1840, la liaison, loin de se relâcher, fut
+encore plus étroite et plus affichée; le ministre allait d'ordinaire
+chez la princesse trois fois par jour, avant la séance de la Chambre,
+en en revenant et dans la soirée. Il y donnait des rendez-vous et s'y
+faisait apporter les pièces à signer. Étrange spectacle que celui de
+cette intimité notoire entre le principal dépositaire de tous nos
+secrets d'État et une étrangère qui, naguère encore, jouait un des
+premiers rôles dans la diplomatie d'un souverain hostile à la France!
+Disons tout de suite que les inconvénients qui semblaient à craindre
+ne se produisirent pas; madame de Lieven fut une amie fidèle et sûre.
+Ajoutons que si elle trouva dans ce commerce une occasion de
+satisfaire la curiosité politique qui avait été la passion de toute sa
+vie, elle apporta à son ami quelque chose en échange. Au milieu d'un
+salon où passaient tous les représentants de cette haute diplomatie
+européenne, jusqu'alors peu accessible aux hommes de Juillet, dans
+cette compagnie d'une ancienne ambassadrice qui avait vu de près,
+depuis 1812, tant d'hommes et d'événements, sous l'influence d'une
+femme supérieure qui possédait au plus haut degré ce je ne sais quoi
+que l'habitude du grand monde et aussi la délicatesse féminine
+ajoutent si heureusement à l'habileté politique, M. Guizot, ministre,
+trouvait ce que, jeune homme de souche bourgeoise et huguenote, il
+n'avait pas reçu de sa famille, ce que, professeur et écrivain, il
+n'avait pas rencontré dans les livres, ce que, chef de parti, il
+n'avait pu acquérir dans les luttes du parlement. Aussi n'est-il pas
+téméraire de supposer que les qualités toutes nouvelles de souplesse
+adroite, de mesure, de nuance, qui firent, à cette époque, du puissant
+orateur un négociateur éminent, un incomparable rédacteur de dépêches
+et de lettres diplomatiques, sont dues, en grande partie, à ses
+rapports avec madame de Lieven.
+
+[Note 23: La princesse de Lieven était née en 1784.]
+
+Tout habile que fût devenu M. Guizot, il n'eût probablement pas réussi
+à éviter un éclat, s'il eût été en face de lord Palmerston[24]. Mais,
+grâce à Dieu, ce dernier était, depuis le mois d'août 1841, remplacé
+par lord Aberdeen. Sans en être encore à l'«entente cordiale», le
+nouveau secrétaire d'État désirait vivre en bons termes avec la
+France. Chose singulière! Nous eussions eu tout à craindre du ministre
+appartenant à ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit
+l'alliance française sur son programme, et nous avions beaucoup à
+espérer du ministre tory qui, par les principes de son parti et même
+par les souvenirs de sa propre existence, semblait préparé à être
+notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractère des deux hommes.
+On connaît celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui,
+presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit très mesuré,
+très libre; fidèle aux traditions de son pays, supérieur à ses
+routines et à ses préjugés; possédant cette qualité rare chez tous,
+particulièrement chez un Anglais, de se mettre à la place de ceux avec
+qui il traitait, de comprendre leurs idées, leur situation, et d'en
+tenir compte; sachant écouter la contradiction, sans éprouver le
+besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans
+aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalité;
+aimant mieux dénouer les difficultés que de prouver qu'il avait
+raison; répugnant aux procédés tranchants, aux partis extrêmes, et
+préférant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture
+suprême qui inspirait tout de suite confiance à ceux avec lesquels il
+traitait[26]; portant dans la politique, à un degré vraiment
+inaccoutumé, le sentiment, le scrupule de l'équité; réservé, grave, un
+peu triste au premier abord, tendre dans l'intimité; sincèrement
+modeste, sans recherche de son succès particulier; moins en vue que
+d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le
+conseil; peu populaire, mais très considéré. Ce fut une bonne fortune,
+pour M. Guizot et pour la France, que la présence d'un tel homme, en
+un pareil moment, à la tête du _Foreign office_.
+
+[Note 24: Dans les premiers mois de 1842, on disait couramment à
+Londres que si lord Palmerston avait été encore au pouvoir, on
+n'aurait pas échappé à la guerre avec la France. (_The Greville
+Memoirs_, second part, vol. II, p. 82.)]
+
+[Note 25: Dès 1813, lord Aberdeen avait joué l'un des premiers rôles
+diplomatiques dans la coalition contre la France. Tel était ce passé,
+que M. Greville se croyait fondé à écrire, le 13 janvier 1842: «Toutes
+les prédilections de lord Aberdeen sont antifrançaises, et il n'oublie
+jamais ses anciennes attaches avec les Alliés.» (_The Greville
+Memoirs_, second part, vol. II, p. 74.)]
+
+[Note 26: «Nous sommes destinés à nous revoir souvent, disait lord
+Aberdeen au chargé d'affaires de France: croyez tout ce que je vous
+affirmerai, jusqu'au moment où je vous aurai trompé en quoi que ce
+soit; dès lors, ne me croyez plus du tout.»]
+
+
+VII
+
+Au sortir de la séance où avait été voté l'amendement de M. Jacques
+Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-être pas compte à quel point le
+droit de visite était définitivement condamné; toutefois, comprenant
+l'impossibilité de ratifier au jour fixé la convention signée le 20
+décembre 1841, il écrivit aussitôt à son ambassadeur à Londres[27]:
+«Tenez pour certain que, dans l'état des esprits, nous ne pourrions
+donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer
+au plus imminent danger. J'ai établi la pleine liberté du droit de
+ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que
+j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre
+des intérêts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer
+aujourd'hui.»
+
+[Note 27: Pour la négociation qui va suivre, je me suis principalement
+servi des documents cités par M. Guizot dans ses _Mémoires_, t. VI, p.
+157 et suiv.]
+
+Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On était
+dépité de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie
+et à laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non
+sans inquiétude, s'il n'y avait pas là un coup monté avec les
+États-Unis, depuis longtemps réfractaires au droit de visite; à ce
+moment même, le gouvernement britannique négociait sur ce point avec
+le cabinet de Washington, et il avait compté, pour vaincre sa
+résistance, sur l'exemple de l'Europe adhérant tout entière à la
+convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blessés d'être
+l'objet de tant de méfiances et de ressentiments. «Les symptômes de la
+société sont graves ici, écrivait de Londres M. de Sainte-Aulaire;
+l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre
+l'Angleterre se développe et provoque la réciprocité.» Si porté que
+fût lord Aberdeen vers la conciliation, il déclara tout d'abord à
+notre ambassadeur «que ce qui se passait dans les Chambres françaises
+ne le regardait pas, qu'il tenait le traité pour ratifié, parce que ni
+délai ni refus n'était supposable», et il ajouta que «la Reine
+parlerait dans ce sens à l'ouverture de son parlement». En effet, le 3
+février 1842, le discours de la couronne annonça la conclusion du
+traité, sans paraître prévoir qu'aucune difficulté pût être soulevée
+pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme
+le ministre français, à compter avec l'opinion de son pays. Les whigs
+étaient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros
+embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le
+gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui «jeter le gant de la
+défiance[28]»; dès le 8 février, il souleva la question à la Chambre
+des communes; pour cette fois, le ministère se déroba en faisant
+observer que le terme fixé pour les ratifications n'était pas arrivé:
+mais une telle réponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord
+Aberdeen ne se sentait pas seulement surveillé par l'opposition: dans
+le sein même du cabinet tory, plusieurs ministres témoignaient envers
+notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au «premier»,
+sir Robert Peel, il était sans doute d'accord avec le secrétaire
+d'État des affaires étrangères pour vouloir sincèrement la paix et la
+justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnête
+était facilement inquiet et soupçonneux; tout occupé de la politique
+intérieure qu'il menait supérieurement, il n'apportait pas dans les
+questions étrangères d'idées arrêtées et personnelles; par suite, il
+ne se défendait pas toujours assez, en ces matières, contre les
+impressions passagères du public, surtout contre ses susceptibilités
+et ses préventions.
+
+[Note 28: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 87.]
+
+Dans les cours du continent, l'impression ne fut pas aussi vive qu'à
+Londres; on y était beaucoup moins chaud pour le droit de visite.
+Toutefois, notre conduite provoquait des réflexions désobligeantes. M.
+de Metternich déclarait que notre refus de ratifier «présentait un
+côté vraiment ridicule»: «On a vu, ajoutait-il, des cours se refuser à
+ratifier un arrangement qui leur avait été imposé par des
+circonstances indépendantes de leur volonté; mais le cas présent est,
+sans exception, le premier dans lequel un gouvernement recule devant
+l'accomplissement d'un arrangement que non seulement il a sollicité
+lui-même, mais au concours duquel il a invité d'autres cours; une
+situation pareille ne peut être que la suite d'une légèreté
+compromettante et qui écarte la confiance[29].»
+
+[Note 29: Lettre au comte Apponyi, 4 mars 1842. (_Mémoires de
+Metternich_, t. VI, p. 613.)]
+
+M. Guizot ne se laissa pas intimider par ces mécontentements, tout en
+faisant son possible pour les apaiser. Il maintint très nettement, en
+droit, la faculté de refuser la ratification, et fit valoir, en fait,
+pour expliquer un ajournement, les manifestations qui s'étaient
+produites en France. Ce dernier argument était à la vérité délicat à
+employer. «Prenez garde, lui faisait dire le cabinet britannique, ce
+sont là des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur
+déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à apprécier, car ils
+sont très injurieux pour nous. On est parvenu à persuader en France
+que nous sommes d'abominables hypocrites, que nous cachons des
+combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un intérêt d'humanité.
+Vous vous trouvez dans la nécessité de tenir grand compte de cette
+clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en ne
+nous montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de l'Europe,
+nous présenter officiellement ces inculpations comme le motif
+déterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les
+repousser.» Il fallait donc user de grandes précautions pour que les
+pourparlers ne dégénérassent pas en récriminations. M. Guizot s'y
+appliqua et y réussit; il ne lui était pas inutile de pouvoir rappeler
+qu'il ne partageait pas et qu'il avait combattu jusqu'à la dernière
+heure les préventions dont il était obligé de tenir compte. Du reste,
+voyant bien que l'état des esprits des deux côtés rendait pour le
+moment toute solution impossible, il évitait soigneusement de
+précipiter les choses. «Ne demandez rien, ne pressez rien, écrivait-il
+à son ambassadeur à Londres. Le temps est ce qui nous convient le
+mieux: c'est du temps qu'il nous faut, le plus de temps possible.
+Prenez ceci pour boussole.»
+
+Cependant, le 20 février 1842, jour fixé par la convention pour
+l'échange des ratifications, approchait. Si désireux qu'il fût d'user
+de ménagements, M. Guizot ne voulut laisser aucun doute sur ses
+intentions: «Voici nos points fixes, mandait-il, le 17 février, à M.
+de Sainte-Aulaire: 1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre
+ratification; 2º nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous
+pourrons la donner. Certaines modifications, réserves et clauses
+additionnelles sont indispensables pour que nous puissions la donner.»
+Ceci nettement indiqué, notre ministre se hâtait d'ajouter: «Cherchez
+avec lord Aberdeen les formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je
+vous ai indiqué nos points fixes. Tout ce que nous pourrons faire,
+dans ces limites, pour atténuer les embarras de situation et de
+discussion que ceci attire au cabinet anglais, nous le ferons, et nous
+comptons, de sa part, sur la même disposition.»
+
+M. Guizot n'avait pas tort d'y compter. Revenu de sa première
+surprise, le chef du _Foreign office_ montrait son habituel esprit de
+modération. Au jour fixé, le 20 février, les plénipotentiaires de
+l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche échangèrent les
+ratifications de leurs cours; on se borna à constater que notre
+plénipotentiaire n'avait pas apporté celle de son gouvernement, et
+l'on stipula que le «protocole resterait ouvert pour la France». Le
+tout dit, du reste, très brièvement, avec le souci d'éviter, de part
+et d'autre, toute parole blessante. Même préoccupation dans la
+communication faite, le 21 février, par lord Aberdeen à la Chambre des
+lords: «Je regrette, dit-il, de ne pas pouvoir annoncer à la Chambre
+que la France ait ratifié le traité; je ne saurais même dire à quelle
+époque on peut espérer cette ratification. Vos Seigneuries
+connaissent la nature des motifs qui ont engagé le gouvernement
+français à suspendre cette ratification; je crois de mon devoir de ne
+rien dire et de ne rien faire de nature à soulever la moindre
+difficulté... J'espère que le temps viendra bientôt où les causes,
+auxquelles je ne fais pas aujourd'hui plus ample allusion, cesseront
+d'exister, et alors le traité recevra la conclusion que vous désirez.»
+Sir Robert Peel s'exprima avec les mêmes ménagements, à la Chambre des
+communes. M. Guizot se déclara satisfait: «La rédaction du protocole,
+écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, le 27 février, est bonne, et la
+situation aussi bonne que le permettent les embarras qu'on nous a
+faits... Je compte sur le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous
+n'avons qu'à nous louer du langage tenu à Londres dans le parlement;
+il a été plein de mesure et de tact. Je craignais une discussion qui
+vînt aggraver ici l'irritation et mes embarras. Je puis, au contraire,
+me prévaloir d'un bon exemple. J'en suis charmé.» On était, sans
+doute, encore loin du but; mais on venait de franchir, sans accident,
+un premier défilé.
+
+
+VIII
+
+En ajournant la ratification à une date indéterminée, M. Guizot
+s'était flatté que l'opinion, bientôt apaisée ou distraite, se
+montrerait moins rebelle à accepter la convention tant soit peu
+mitigée. Mais les semaines s'écoulaient, et rien ne venait réaliser
+cet espoir: tout au contraire, un observateur clairvoyant et de
+sang-froid écrivait, en avril 1842: «Les esprits se montent de plus en
+plus sur la question du droit de visite... On a rarement vu un
+entraînement aussi unanime et qui, dans son exagération, ait autant
+l'apparence d'un mouvement national[30].» Dans tous les journaux de la
+gauche et de la droite légitimiste, ce n'était qu'un cri contre
+l'Angleterre et contre le cabinet qui livrait à cette dernière les
+intérêts et l'honneur de la France. Certaines feuilles conservatrices,
+comme la _Presse_, ne se montraient pas moins véhémentes contre la
+convention. Le _Journal des Débats_, à peu près seul, se mettait en
+travers de ce mouvement; encore n'osait-il pas défendre trop
+ouvertement une cause si impopulaire. On racontait au public, avec
+indignation, les prétendus outrages commis par les croiseurs
+britanniques contre nos bâtiments de commerce. Le plus souvent, les
+faits étaient faux ou ridiculement exagérés; mais l'état de l'opinion
+ne permettait guère de faire accueillir une rectification. Dans les
+deux Chambres, l'opposition, secondée quelquefois par M. Molé et par
+ses amis, saisissait toutes les occasions de recommencer le débat et
+de remettre M. Guizot sur la sellette[31]. Le ministre faisait tête,
+avec un talent admiré de ceux mêmes qu'il ne parvenait pas à
+convaincre. Sans retirer ce qu'il avait dit du fond même de la
+question, il s'exprimait sur la ratification en termes qui lui
+paraissaient devoir satisfaire la Chambre: «Quand le moment de la
+ratification est arrivé, disait-il le 28 février, la couronne, d'après
+les conseils de son cabinet, et du ministre des affaires étrangères en
+particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne
+croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus
+qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait
+pouvoir le ratifier: enfin, elle a fait des réserves et proposé des
+modifications au traité.» Si nettes que fussent ces paroles,
+l'opposition ne s'en contentait pas: affectant d'y soupçonner une
+équivoque et de redouter une collusion avec l'Angleterre, elle
+harcelait le ministre, le pressait d'interrogations malveillantes, le
+contraignait à renouveler ses déclarations, à les préciser, à
+s'engager plus avant dans le sens d'un refus de ratification, à
+atténuer la réserve qu'à l'origine il avait faite du droit de la
+couronne[32].
+
+[Note 30: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+[Note 31: Discussion du 28 février, des 12 et 20 mai 1842, à la
+Chambre des députés; du 11 avril et du 18 mai, à la Chambre des
+pairs.]
+
+[Note 32: Le 11 avril 1842, à la Chambre des pairs, M. Guizot
+insistait sur ce qu'il avait déclaré à l'Angleterre «ne prendre aucun
+engagement, ni direct ni indirect, de ratifier purement et simplement
+le traité à aucune époque quelconque». Le 17 mai, dans la même
+assemblée, après avoir rappelé que «la ratification actuelle avait été
+positivement refusée», il ajoutait: «Maintenant on a dit, non pas dans
+cette enceinte, mais ailleurs: C'est la présence des Chambres qui a
+empêché; qui empêche encore la ratification du traité; quand les
+Chambres seront éloignées, le traité sera ratifié. Messieurs, je
+serais tenté de prendre ces paroles pour une injure à mon bon sens...
+Ce n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est
+votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement
+et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.» Le
+20 mai, à la Chambre des députés, le ministre reconnaissait qu'il
+s'agissait non seulement de modifier la convention de 1841, mais de
+revenir sur le principe du droit de visite: «Ne croyez pas, disait-il,
+quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi l'opinion des
+Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai bien vu qu'il
+y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que les
+conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en question.»
+Toutefois, il veillait à ne pas se laisser entraîner trop loin; il
+disait dans le même discours: «On m'a demandé: Avez-vous l'intention
+de ratifier le traité tel qu'il est? J'ai répondu catégoriquement:
+Non, et je renouvelle ma réponse. Maintenant on me dit:
+Ratifierez-vous jamais un traité quelconque, quelle que soit la
+situation, quelles que soient les modifications qu'on pourrait y
+apporter? Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument
+impossible... Il y a là une multitude d'éléments que le temps peut
+féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose de
+raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et en
+même temps quelque chose de favorable à l'abolition, à la répression
+de la traite. Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons
+attendre, ce qu'il est de notre devoir d'attendre.»]
+
+Telle était la singulière difficulté de la tâche du ministre qu'en
+s'occupant de contenter son parlement, il risquait de blesser les
+puissances avec lesquelles il négociait. Il lui fallait toutes les
+qualités de souplesse, de sûreté et de mesure, qu'avait acquises sa
+parole, pour se mouvoir en équilibre entre ces exigences
+contradictoires. Son langage n'était pas moins surveillé à Londres
+qu'à Paris: seulement, c'était à un point de vue absolument opposé. On
+venait d'en avoir la preuve dans un incident étranger au droit de
+visite. Le 19 janvier 1842, au cours de la discussion de l'adresse, M.
+Guizot, répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir «abaissé» la
+politique française, avait rappelé l'énergie victorieuse avec
+laquelle, à ce moment même, était conduite la guerre d'Afrique; il
+ajoutait qu'en Europe personne n'avait plus la pensée de contester
+notre établissement algérien, et il citait à l'appui une dépêche de M.
+de Sainte-Aulaire, en date du 4 octobre 1841. D'après cette dépêche,
+notre ambassadeur à Londres ayant eu occasion de déclarer à lord
+Aberdeen que «la sûreté de nos possessions d'Afrique était pour nous
+un intérêt de premier ordre», le secrétaire d'État lui avait dit: «Je
+suis bien aise de m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet;
+j'étais ministre en 1830, et, si je me reportais à cette époque, je
+trouverais beaucoup de choses à dire; mais je prends les affaires en
+1841 et telles que me les a laissées le précédent ministère: je
+regarde donc votre position à Alger comme un fait accompli contre
+lequel je n'ai plus à élever aucune objection.» Un tel langage était
+d'autant plus remarquable de la part de lord Aberdeen, que, dans
+l'opposition, il avait pris l'habitude de faire, chaque année, une
+motion pour protester contre notre conquête africaine. Aussi, après
+avoir lu à la Chambre la dépêche de M. de Sainte-Aulaire, M. Guizot
+s'écriait-il fièrement: «Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre
+abaissement?» L'opposition n'avait rien à répondre. Mais à peine le
+discours fut-il connu outre-Manche qu'il y souleva une tempête. Les
+journaux de lord Palmerston provoquèrent l'indignation nationale
+contre le ministre britannique qui osait sanctionner l'usurpation
+française en Afrique. Interpellé à ce sujet, le 4 mars 1842, sir
+Robert Peel contesta, non la loyauté, mais l'exactitude du rapport
+fait par M. de Sainte-Aulaire; et lord Aberdeen lui-même fit, le 7
+mars, à la Chambre des lords, la déclaration suivante: «Je n'ai jamais
+dit que je n'avais pas d'_objection_ à faire contre l'établissement
+des Français à Alger, mais que je n'avais pas d'_observation_ à
+présenter à ce propos, et que mon intention était de garder le
+silence. J'ai compris qu'après dix années toute objection serait
+aujourd'hui déplacée. De ce que je n'exprime aucune objection, il ne
+s'ensuit pas que je n'aie l'idée d'aucune.» La distinction était un
+peu subtile et trahissait quelque embarras; mais, en France, les
+journaux d'opposition y virent surtout la gêne qui pouvait en résulter
+pour le gouvernement français; ils firent grand bruit de ce qu'ils
+appelaient un démenti outrageant, et proclamèrent que nos ministres
+étaient trop humbles pour oser le relever. Si délicat que fût le
+sujet, M. Guizot jugea nécessaire de s'en expliquer sans retard à la
+tribune, et il saisit l'occasion du débat sur les fonds secrets, le 10
+mars 1842. Avec un heureux mélange de fermeté et d'adresse, il sut à
+la fois donner satisfaction au sentiment français et cependant ne pas
+prolonger de tribune à tribune une controverse internationale qui se
+fût vite envenimée. «Que lord Aberdeen, dit-il tout d'abord, ait
+déclaré qu'il n'avait pas d'_objections_ ou d'_observations_ à faire,
+j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.» Puis il
+ajouta: «Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai
+dit à cette tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa
+conquête. Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète
+aujourd'hui; tout le monde les répète ou est bien près de les répéter.
+Mais vous ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en
+venir là; vous ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de
+temps... Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du Roi
+n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction
+progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie;
+paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne
+intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre, au bout
+de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en
+1830, avaient été si vives. Ce sont ces explications spontanément
+données qui m'ont été loyalement transmises par l'ambassadeur du Roi à
+Londres. Qu'il y ait dans les termes telle ou telle variante, peu
+importe. Entre hommes sérieux et sensés, c'est du fond des choses
+qu'il s'agit. Je ne viens pas élever ici une discussion de mots; je
+constate un grand fait, c'est que la France a conquis Alger, et que
+déjà douze ans de possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé
+contre cette occupation les objections les plus graves, les
+réclamations les plus vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une
+attitude toute différente et à garder sur cette question le même
+silence qu'avait aussi gardé son prédécesseur. Quand un temps encore
+plus long se sera écoulé,... vous verrez le cabinet anglais, comme les
+autres cabinets, comme la Porte elle-même, faire des pas nouveaux, et
+la sanction la plus complète, l'aveu de tout le monde viendra
+consommer notre établissement d'Afrique... C'est l'histoire de toutes
+les grandes mutations de territoire; le temps seul les consacre
+irrévocablement.» En France, les opposants durent confesser qu'on ne
+pouvait cette fois reprocher à M. Guizot d'avoir été timide; ils se
+consolèrent par la pensée qu'une nouvelle contradiction viendrait
+d'Angleterre. Leur peu patriotique espoir fut déçu: le langage de
+notre ministre avait été assez habilement mesuré pour que lord
+Aberdeen n'y trouvât rien à relever.
+
+D'ailleurs, si M. Guizot savait ainsi, le cas échéant, dire ce
+qu'exigeait la dignité nationale, il ne perdait pas de vue l'autre
+partie de son rôle et ne manquait pas une occasion de prononcer des
+paroles propres à calmer les susceptibilités britanniques. Chez lui,
+l'orateur veillait toujours à ne pas desservir le négociateur, au
+contraire. Ainsi, dans les nombreux débats auxquels donnait lieu
+l'affaire du droit de visite, avait-il soin de se séparer avec éclat
+de ceux qui «fomentaient des sentiments d'animosité» entre les deux
+nations occidentales, et, rappelant la façon dont, lors de l'adresse,
+il avait caractérisé leurs relations, il ajoutait: «Nous prenons au
+sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que nous entendons
+entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec les autres
+puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci les
+sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère estime
+à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec elle dans
+une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et nous ne
+souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces rapports, que
+cette bonne intelligence soient troublés par la contagion de
+l'animosité et de la crédulité populaire[33].»
+
+[Note 33: Discours du 11 avril 1842, à la Chambre des pairs.]
+
+Sans nul doute, M. Guizot se fût fait plus facilement applaudir en
+évoquant les ressentiments, vieux ou récents, contre l'Angleterre.
+Mais c'eût été mal servir l'intérêt de son pays. Il suffisait de
+regarder au delà de nos frontières pour comprendre qu'une rupture
+avec nos voisins d'outre-Manche eût rejeté la France dans le dangereux
+isolement de 1840. Avec la Russie, nous étions en moins bons termes
+que jamais. Au mois de novembre 1841, le représentant de cette
+puissance à Paris était subitement parti en congé: le motif non avoué,
+mais notoire, de ce départ était que le comte Pahlen, se trouvant
+cette année le doyen des ambassadeurs, devait, en cette qualité,
+présenter au Roi, le 1er janvier 1842, les hommages du corps
+diplomatique, et que le Czar n'avait pas voulu lui voir jouer ce rôle.
+Depuis 1830, le gouvernement français avait souvent laissé passer,
+sans paraître s'en apercevoir, les mauvais procédés, les offensantes
+boutades de Nicolas. Cette fois, il estima que le temps était enfin
+venu de se montrer moins débonnaire et d'exiger plus de politesse[34].
+Aussi ordonna-t-il tout de suite à M. Casimir Périer qui, en l'absence
+de M. de Barante, faisait fonction de chargé d'affaires à
+Saint-Pétersbourg, de se tenir renfermé dans son hôtel le jour de la
+Saint-Nicolas, en alléguant simplement une indisposition. La leçon fut
+sentie et parut fort déplaisante au Czar, qui, par voie de
+représailles, prescrivit à la société de Saint-Pétersbourg de
+suspendre toute relation mondaine avec le personnel de l'ambassade
+française. On ne poussa pas les choses jusqu'à une rupture ouverte,
+mais les ambassadeurs des deux cours ne retournèrent pas à leur poste,
+et il n'y eut plus désormais, à Paris comme à Saint-Pétersbourg, qu'un
+simple chargé d'affaires[35]. Le Czar ne se bornait pas à ces
+manifestations mesquines. Sa diplomatie s'agitait pour transformer en
+une quadruple alliance permanente, naturellement dirigée contre la
+France, le lien temporaire noué entre les signataires du traité du 15
+juillet 1840; sa thèse était que ce traité avait implicitement fait
+revivre celui de Chaumont[36]. En Autriche, la prudence de M. de
+Metternich se refusa à des démonstrations aussi provocantes; mais le
+chancelier affirmait qu'au besoin les quatre puissances se
+trouveraient unies contre la France de Juillet; le concours de
+l'Angleterre à une telle oeuvre lui paraissait certain depuis
+l'avènement du ministère tory. Quant à ce qu'il appelait la «prétendue
+alliance entre les cours maritimes», il se félicitait de n'avoir plus
+à compter avec elle et notait avec plaisir comment la première
+difficulté sérieuse «avait mis un terme à une fantasmagorie qui, pour
+n'avoir point de consistance, n'en avait pas moins pesé d'un grand
+poids sur l'Europe[37]». À Berlin, dispositions plus malveillantes
+encore. Déjà nous avons eu occasion de signaler l'animosité de
+Frédéric-Guillaume IV contre notre pays et notre gouvernement[38]. Ce
+prince éprouvait, au contraire, pour son beau-frère, l'empereur
+Nicolas, une tendresse dévouée et presque mystique. Il aimait aussi
+l'Angleterre, oubliait qu'elle était libérale, pour voir en elle «la
+grande puissance évangélique». Il souffrait quand il la trouvait
+engagée avec la France dans une alliance qui lui paraissait un
+scandale et que, plus tard, il n'hésitera pas à qualifier
+d'_incestueuse_[39]. Servir de lien entre les cours de Londres et de
+Saint-Pétersbourg pour les unir dans une campagne contre la France
+révolutionnaire, tel était son rêve le plus cher. Ce fut certainement
+avec le dessein caché de travailler à le réaliser qu'il débarqua en
+Angleterre, au mois de janvier 1842, c'est-à-dire au moment même où
+éclatait en France l'opposition contre le droit de visite. Le prétexte
+de son voyage était le baptême du jeune prince de Galles dont la reine
+Victoria, sous l'influence allemande du prince Albert, lui avait
+demandé d'être le parrain. Sollicité par notre ministre à Berlin de
+passer par notre territoire et d'avoir, sur quelque point de la route,
+une entrevue avec Louis-Philippe, Frédéric-Guillaume s'y était refusé,
+par le motif que son déplacement n'avait aucun caractère politique.
+Cette dernière considération ne l'empêcha pas, à Londres, dans ses
+conversations avec les personnages influents, entre autres avec le
+baron de Stockmar, confident de la Reine et du prince consort, de
+prêcher la haine et le mépris de la France, «nation pourrie où il n'y
+avait plus ni religion ni morale». Il entreprit notamment de démontrer
+à M. de Stockmar, qui était en même temps le correspondant du roi
+Léopold, l'avantage qu'aurait la Belgique à rompre avec la France pour
+entrer dans la Confédération germanique; cette ouverture n'eut aucun
+succès; elle n'en marque pas moins, chez le roi de Prusse, une
+préoccupation de nous faire partout échec[40]. Telles étaient les
+dispositions des trois grandes puissances continentales: c'est parce
+que M. Guizot les connaissait qu'il ne voulait pas procurer à ces
+puissances le plaisir d'une rupture entre la France et l'Angleterre.
+
+[Note 34: Peu après, dans une lettre à M. de Flahault, alors notre
+ambassadeur à Vienne, M. Guizot expliquait ainsi sa conduite: «Nous
+nous sommes montrés, pendant dix ans, bien patients et faciles; mais,
+en 1840, la passion de l'Empereur a évidemment pénétré dans sa
+politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la
+France avec l'Angleterre nous a fait voir ses sentiments et ses
+procédés personnels sous un jour plus sérieux. Nous avons dû dès lors
+en tenir grand compte. À ne pas ressentir ce qui pouvait avoir de tels
+résultats, il y eût eu peu de dignité et quelque duperie. Une occasion
+s'est présentée: je l'ai saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni
+pour commencer un ridicule échange de petites taquineries. Nous avons
+voulu prendre une position qui depuis longtemps eût été fort naturelle
+et que les événements récents rendaient parfaitement convenable.»]
+
+[Note 35: M. Guizot a raconté cet incident diplomatique en détail dans
+la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1861.]
+
+[Note 36: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 558, 577 et 578,
+582 à 586.]
+
+[Note 37: _Ibid._]
+
+[Note 38: Voy. ce que j'ai dit plus haut, t. IV, ch. IV, § X.--Ces
+sentiments devaient persister, et, en 1853, M. de Moustier, ministre
+de France à Berlin, écrivait: «Je ne puis m'ôter de l'esprit que le
+roi Frédéric-Guillaume ne soit un des souverains de l'Europe qui
+aiment le moins la France.» (Cité dans les _Souvenirs diplomatiques_
+de M. Rothan.)]
+
+[Note 39: Lettre adressée à M. de Bunsen, au début de la guerre de
+Crimée.]
+
+[Note 40: Cf. les études de M. Saint-René Taillandier sur le baron de
+Stockmar et sur M. de Bunsen.]
+
+Toutefois, notre ministre réussirait-il toujours à écarter cette
+rupture? Les membres du cabinet britannique étaient surpris et blessés
+de voir que l'opinion française, loin de s'apaiser avec le temps,
+s'échauffait de plus en plus. Ils se demandaient s'il ne leur faudrait
+pas se fâcher tout haut, pour ne pas s'aliéner le public anglais. M.
+Désages écrivait à un de nos agents diplomatiques, le 30 juin 1842:
+«L... me dit qu'on est très mécontent de nous à Londres; les Anglais
+qui sont à Paris parlent de guerre et l'appellent à grands cris[41].»
+Lord Aberdeen lui-même, malgré sa courtoisie et son esprit de
+conciliation, manifestait, dans ses conversations avec le comte de
+Jarnac qui remplaçait alors notre ambassadeur en congé, des
+dispositions inquiétantes. Sir Robert Peel laissait voir plus
+d'irritation encore. «La politique récente de la France, disait-il à
+notre chargé d'affaires, vous a entièrement aliéné le parti qui me
+soutient. Personne n'a plus souvent que moi témoigné son respect et sa
+confiance pour le gouvernement actuel de la France... Mais jamais je
+n'avais pu prévoir que nos relations dussent en venir à la situation
+que je trouve aujourd'hui. Ne me rendez pas responsable d'un état de
+choses que je ne saurais me reprocher et que je ne puis m'expliquer.»
+M. de Jarnac signalait à M. Guizot la gravité de ces symptômes. «Il me
+paraît bon, lui écrivait-il en lui rendant compte de ces
+conversations, que vous puissiez prouver dans l'occasion à quel point
+la politique de la paix hostile compromet les relations de la France.»
+Le clairvoyant diplomate notait aussi le parti que les autres
+puissances cherchaient à tirer de ce refroidissement; il montrait
+leurs représentants «exploitant avec une grande persévérance» le
+mécontentement du cabinet anglais et «se félicitant sans cesse de
+l'entente parfaite établie entre leurs cours et le nouveau
+cabinet[42]».
+
+[Note 41: Notice sur lord Aberdeen, par le comte de Jarnac.]
+
+[Note 42: Correspondance de M. de Jarnac avec M. Guizot pendant le
+mois de juillet et le commencement d'août 1842. (_Ibid._)]
+
+Toutefois, si blessés qu'ils fussent de ce qui se passait en France,
+lord Aberdeen et même sir Robert Peel avaient l'esprit trop loyal et
+trop équitable pour ne pas s'avouer que l'Angleterre en était pour
+partie responsable et qu'elle récoltait en cette circonstance ce
+qu'avait semé lord Palmerston. Aussi, ce dernier ayant, à la fin de la
+session[43], soulevé un débat général sur la situation extérieure, le
+premier ministre répondit par une très éloquente récrimination contre
+la politique de son contradicteur. Il rappela, entre autres faits, que
+lord Palmerston, en arrivant au _Foreign office_, avait trouvé «les
+relations établies sur un pied amical avec le gouvernement français».
+«Eh bien, je vous le demande, s'écria-t-il en se tournant vers
+l'auteur du traité du 15 juillet 1840, dans quel état avez-vous laissé
+nos relations avec la France? Vous parlez de non-ratification d'un
+traité. Les difficultés sont toutes venues des sentiments qui avaient
+été produits par vous ou qui peut-être s'étaient fait jour malgré vos
+efforts dans les esprits des Français. Est-ce vrai, oui ou non?»
+Ensuite, le ministre, loin d'élever des plaintes contre la France,
+déclara avec insistance que l'Angleterre n'éprouvait à son égard aucun
+sentiment d'hostilité ni de rivalité, et il exprima l'espoir «qu'on
+pourrait, par les voies de conciliation, arriver à l'établissement de
+relations amicales entre les deux pays». Ce langage était remarquable:
+en dépit de toutes les poussées du dehors et même de ses tentations
+propres, le cabinet anglais persistait sincèrement dans les voies de
+la conciliation.
+
+[Note 43: Séance du 10 août 1842 à la Chambre des communes.]
+
+Curieux et noble spectacle que celui de ces deux gouvernements
+résistant l'un et l'autre aux ressentiments qui les entouraient,
+risquant leur popularité pour sauvegarder l'intérêt vrai de leur pays
+et maintenant, par leur seule sagesse, une paix qui, avec le moindre
+laisser-aller de leur part, eût été bien vite compromise. Jusqu'à ce
+jour, tout éclat a été évité: c'est beaucoup; mais on n'a pu faire
+davantage. Depuis six mois que la question du droit de visite est
+soulevée, on n'a pas fait un pas vers la solution, on s'en est plutôt
+éloigné, et moins que jamais on entrevoit sur quel terrain pourra se
+faire une transaction.
+
+
+IX
+
+En France, si l'opposition faisait porter son principal effort sur les
+affaires étrangères, elle ne négligeait pas cependant les questions de
+politique intérieure. Sa tactique était de tout agiter en vue des
+élections. Ainsi avait-elle provoqué, lors de l'adresse, de violents
+débats sur l'affaire du recensement et sur les prétendues atteintes
+portées à la juridiction du jury: mais ce n'étaient que des
+escarmouches préliminaires. Le grand effort était réservé pour deux
+propositions dont le dépôt avait été décidé, dès le début de la
+session, dans les conciliabules des chefs de la gauche et du centre
+gauche; l'une, de M. Ganneron, portait sur la réforme parlementaire,
+l'autre, de M. Ducos, sur la réforme électorale; la première
+interdisait à un grand nombre de fonctionnaires publics l'entrée de la
+Chambre basse et stipulait que, sauf quelques exceptions, aucun député
+ne pourrait recevoir une fonction salariée pendant la durée de son
+mandat et une année après; la seconde étendait l'électorat à tous les
+citoyens inscrits sur la liste du jury. Bien souvent déjà, depuis
+1830, des tentatives de ce genre avaient été faites; seulement,
+jusqu'alors, elles avaient été l'oeuvre de la gauche; le centre gauche
+y avait été hostile ou tout au moins étranger. M. Thiers entre autres
+s'y était toujours montré peu favorable; on n'a pas oublié comment, en
+1840, pendant son ministère, il avait repoussé ouvertement la réforme
+électorale et manoeuvré sous main pour faire «enterrer» la réforme
+parlementaire. En 1842, au contraire, le centre gauche prend à son
+compte le vieux programme de la gauche. M. Thiers n'a pas sans doute
+plus de goût au fond pour ces mesures; mais, engagé dans une
+opposition à outrance, il ne lui déplaît plus de les voir proposer, du
+moment où c'est un moyen d'embarrasser la marche du cabinet. À ce
+point de vue, la question de la réforme entrait dans une phase toute
+nouvelle; on sait quel en devait être le dénouement.
+
+Approuvé, poussé même par le Roi, M. Guizot résolut, dès le premier
+jour et sans un instant d'hésitation, d'opposer à ces propositions la
+résistance absolue dans laquelle il devait se renfermer jusqu'à la
+dernière heure de la monarchie. Il ne voulut même pas les laisser
+prendre en considération. À son avis, le gouvernement se trouvait en
+face d'une manoeuvre d'opposition qu'il devait déjouer par son
+attitude décidée, non d'un mouvement sérieux d'opinion dont il fût
+obligé de tenir compte. En effet, dans le pays même, aucun symptôme ne
+révélait une volonté réelle de réforme; naguère, en 1840, quand on
+avait essayé des banquets réformistes, l'agitation était demeurée
+étroitement concentrée dans le parti radical. «Je n'avais, à ces deux
+propositions, a écrit plus tard M. Guizot, aucune objection de
+principe ni de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités
+parlementaires étaient déjà légalement établies, et, en vertu de la
+loi rendue en 1830 sur ma propre demande comme ministre de
+l'intérieur, tout député promu à des fonctions publiques, était soumis
+à l'épreuve de la réélection. Je ne pensais pas non plus que
+l'introduction de toute la liste départementale du jury dans le corps
+électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le droit électoral ne
+dût pas s'étendre progressivement à un plus grand nombre d'électeurs.
+Mais, dans les circonstances du temps, je regardais les deux
+propositions comme tout à fait inopportunes, nullement provoquées par
+des faits graves ou pressants, et beaucoup plus nuisibles qu'utiles à
+la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt
+national[44].»
+
+[Note 44: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 369, 370.]
+
+Le ministère était-il donc assuré, pour une résistance aussi nette, du
+concours de toute sa majorité? Celle-ci, on le sait, était loin d'être
+une et compacte. Elle comprenait, entre autres éléments, les
+vingt-cinq ou trente membres du centre gauche qui suivaient MM.
+Dufaure et Passy. Nous avons déjà eu occasion de parler du caractère
+de M. Dufaure, de son indépendance un peu hérissée et maussade, de ses
+évolutions toutes personnelles, de sa répugnance pour les attaches et
+la discipline, de sa crainte des compromissions[45]. Il disait peu
+auparavant, à la tribune: «Je n'appartiens, quant à moi, à aucune des
+politiques qui croient se distinguer dans ce débat; je ne connais
+aucun parti dans la Chambre qui puisse m'imposer son opinion.» Sans
+doute, depuis le 29 octobre 1840, tout en ayant soin de ne pas se
+laisser absorber par le parti ministériel, il ne l'avait abandonné
+dans aucun des votes où l'existence du cabinet avait été mise en jeu.
+L'effroi que lui inspirait la politique aventureuse de M. Thiers, le
+ressentiment personnel qu'il gardait contre ce dernier à raison de
+certains incidents des anciennes crises ministérielles, l'avaient
+jusqu'à présent emporté, dans son esprit, sur son peu de goût pour M.
+Guizot et sur sa vieille habitude de contredire le système de la
+résistance. Toutefois, plus d'un symptôme faisait douter de la
+persistance de son concours. Il rêvait visiblement un rôle
+intermédiaire, une sorte de tiers parti prenant position entre les
+ministériels et les opposants, ne se compromettant définitivement ni
+avec les uns ni avec les autres, volontiers désagréable à tous les
+deux, mais comptant pour s'imposer sur le besoin que chacun aurait de
+son appui. La gauche n'avait pas été la dernière à deviner ces
+dispositions; tantôt menaçants, tantôt caressants, ses journaux
+s'étaient beaucoup occupés d'intimider ou de séduire ce qu'ils
+appelaient le groupe Passy-Dufaure. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas
+réussi; mais il leur semblait que la question des deux réformes était
+une de celles où il y avait le plus de chance de séparer le nouveau
+tiers parti de la majorité conservatrice.
+
+[Note 45: Cf. plus haut, t. IV, ch. I, § III.]
+
+La réforme parlementaire vint la première en discussion, le 10 février
+1842. Des deux, c'était celle qui effarouchait le moins. Certains
+conservateurs avaient contribué à y habituer les esprits, en lançant
+étourdiment, sous le ministère du 1er mars, cette proposition Remilly
+qui avait fait un moment tant de bruit[46]. Les orateurs de
+l'opposition, entre autres M. de Rémusat, qui remporta en cette
+circonstance un brillant succès de tribune, eurent soin de donner au
+nouveau projet de réforme parlementaire la figure la plus modeste et
+la plus inoffensive; ils firent remarquer qu'il s'agissait seulement
+d'une prise en considération, c'est-à-dire de décider si la question
+méritait d'être examinée. M. Guizot ne crut pas nécessaire
+d'intervenir. Deux de ses collègues, M. Villemain et M. Duchâtel,
+soutenus avec éclat par M. de Lamartine, firent valoir la place
+occupée par les fonctionnaires dans la société française et le besoin
+que la Chambre avait de leur expérience. M. Duchâtel, en particulier,
+ne se borna pas à ces considérations théoriques; il avertit les
+conservateurs qu'il s'agissait, avant tout, pour l'opposition, de
+changer la direction de la politique générale en mutilant la majorité.
+Malgré ces efforts, la prise en considération ne fut rejetée que par
+198 voix contre 190. Évidemment, la plus grande partie du groupe
+Dufaure avait voté avec la gauche. Si le ministère était vainqueur, il
+l'était bien petitement. Les journaux firent remarquer que, sur les
+198 voix de la majorité, il y avait plus de cent trente
+fonctionnaires. Un tel résultat, succédant de près au vote sur le
+droit de visite, laissait le cabinet debout, mais affaibli et ébranlé.
+
+[Note 46: Cf. plus haut, t. IV, ch. II, § VI.--J'ai exposé en cet
+endroit les arguments invoqués pour et contre cette réforme.]
+
+C'était un préliminaire inquiétant pour la discussion de la réforme
+électorale. Cette discussion s'engagea le 14 février. L'opposition,
+encouragée par le demi-succès de sa première campagne, paraissait
+pleine de confiance. Ne dut-elle pas, d'ailleurs, se sentir affermie
+dans cette confiance et regarder la dislocation de la majorité comme
+faite, quand elle vit sa proposition soutenue à la tribune par le chef
+du centre gauche dissident, M. Dufaure, et par l'ancien orateur des
+221, celui-là même qui venait de combattre la réforme parlementaire,
+M. de Lamartine? M. Dufaure, mettant en relief le caractère très
+modeste, presque insignifiant, de l'innovation proposée, y montra
+l'application d'un système d'améliorations successives qui lui
+paraissait rentrer dans l'esprit de la Charte, et il termina en
+rappelant cette parole écrite par M. Guizot, en 1820: «Sachez
+satisfaire ce qui est légitime, et vous aurez le plus fort point
+d'appui pour réprimer ce qui est déréglé.» M. de Lamartine fut plus
+véhément: «Mon Dieu, s'écria-t-il, il y a eu de tout temps et partout
+des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles,
+dans les corps politiques, dans les majorités; ce sont ceux qui se
+refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres et
+préparées. (_Murmures au centre._) C'est en vain que les pouvoirs
+s'altèrent, se décomposent, se dénaturent, que les forces morales
+mêmes du pays se corrompent, se démoralisent, s'abdiquent sous leurs
+yeux; ils ne veulent pourvoir à rien; ils se cramponnent, immobiles et
+toujours tremblants, à quoi que ce soit; ils saisiraient même le fer
+chaud d'un despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils
+ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger
+pour les institutions, le mouvement. On a beau avoir loyalement servi
+ces hommes intimidés dans tous leurs intérêts légitimes; on a beau
+s'associer à eux dans tous les jours de combats;... du jour où vous
+leur proposerez une mesure d'innovation la plus prudente,... de ce
+jour-là, vous êtes leur ennemi. (_Longs applaudissements à gauche._)
+Eh! mon Dieu! il y en a eu de ces hommes à toutes les époques: en 89,
+en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte: ce
+n'est pas de la personnalité que je fais. (_Bravos aux extrémités._)
+S'il y avait de pareils hommes ici,--et plût à Dieu qu'il ne s'en
+retrouvât jamais, de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque
+chiffre sinistre à cause de leurs fautes! (_À gauche: très bien, très
+bien!_)--s'il y avait de ces hommes, c'est à eux que je dirais:
+Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux années de périls et
+de combats passées ensemble pour les mêmes causes; ne vous refusez pas
+aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou
+plutôt offrez-la vous-mêmes! On dirait, à les entendre, que le génie
+des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là
+sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite et à y
+rester immobiles, inertes, implacables.... (_Vive approbation à
+gauche._) Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en
+effet, tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un
+gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État, une borne
+y suffirait. (_Mouvement général et prolongé._)» Quand un orateur,
+venu de la majorité, s'exprimait ainsi, la gauche pouvait se taire;
+elle n'eût pu dire plus; elle n'avait qu'à applaudir. Les journaux
+firent écho à ses bravos; ce mot de «borne» devait longtemps servir à
+leurs polémiques.
+
+Les ministres se défendirent avec éclat. M. Guizot, qui attribuait
+peut-être à son abstention l'issue incertaine de la discussion sur la
+réforme parlementaire, s'engagea à fond. «J'ai beau regarder, dit-il,
+j'ai beau chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans
+l'état de la société, à la réforme électorale qu'on vous propose,
+aucun motif réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et
+sensé... Le mouvement qui a produit la question dont nous nous
+occupons, est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité
+par les journaux et les comités! (_Interruptions aux extrémités._)» À
+l'origine de ce mouvement, le ministre dénonçait les factions hostiles
+à la monarchie de Juillet; à son terme, il montrait le suffrage
+universel. «Je suis pour mon compte, déclara-t-il, ennemi décidé du
+suffrage universel. Je le regarde comme la ruine de la démocratie et
+de la liberté!» S'élevant ensuite, suivant son habitude, pour
+considérer de haut la situation: «Nous avons, messieurs, une tâche
+plus rude qu'il n'en a été imposé à aucune époque; nous avons trois
+grandes choses à fonder: une société nouvelle, la grande démocratie
+moderne jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde; des institutions
+nouvelles, le gouvernement représentatif jusqu'ici étranger à notre
+pays; enfin une dynastie nouvelle... Eh bien, pour réussir dans ce qui
+est la véritable tâche de notre temps, nous n'avons besoin que de deux
+choses: de stabilité d'abord, puis de bonne conduite dans les affaires
+journalières et naturelles du gouvernement... Vous faites précisément
+le contraire... Vous altérez la stabilité des lois et des pouvoirs.
+Vous semez l'incertitude partout. Et pourquoi? Est-ce en présence d'un
+grand mouvement? Non, c'est pour satisfaire à un besoin faux, factice
+ou pour le moins bien douteux et bien faible... Messieurs, ne vous
+chargez pas si facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de
+mettre sur vos épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement
+est d'un si grand poids. Résolvez les questions obligées et repoussez
+celles qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans
+nécessité! (_Vive adhésion au centre._)» On ne pouvait exposer plus
+éloquemment, plus noblement les raisons de ne rien faire, donner à
+l'immobilité une plus fière tournure. Le ministre ne se contenta pas
+de ces hautes considérations. En présence de ce qui s'était passé pour
+la réforme parlementaire et des manoeuvres dissolvantes que faisaient
+supposer l'attitude de M. Dufaure et de M. de Lamartine, il jugea à
+propos de rappeler la majorité au sentiment de sa propre
+responsabilité: «Vous nous avez engagés et soutenus dans une tâche
+pesante, lui dit-il en terminant; je suis convaincu que vous êtes
+décidés à nous y soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la
+cause qui est la vôtre comme la nôtre. (_Oui! oui!_) Mais prenez
+garde; prenez garde de ne pas affaiblir légèrement, par des motifs
+insuffisants, ce pouvoir que vous voulez soutenir; prenez garde de ne
+pas diminuer la force, quand vous ne diminuez pas le fardeau.
+(_Profonde sensation._) Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir;
+vous êtes partie du gouvernement; vous avez votre part de
+responsabilité dans les affaires et devant le pays. Ne l'oubliez
+jamais. Ne vous déchargez pas facilement de ce qui vous revient dans
+le fardeau et dans la responsabilité.... Si jamais la force nous
+manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop
+faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité,
+soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez
+aperçus.»
+
+L'avertissement fut entendu et produisit son effet. En dépit de M.
+Dufaure et de M. de Lamartine, 234 voix contre 193 repoussèrent la
+prise en considération. Ce fut une nouvelle surprise en sens inverse.
+Le vote précédent avait été plus mauvais qu'on ne s'y attendait;
+celui-ci était meilleur; en tout cas il effaçait l'autre. M. de
+Barante écrivait au comte Bresson, le 18 février 1842, au sortir de ce
+débat: «La majorité qui a repoussé la proposition de réforme
+électorale est un fait de haute importance: il était peu prévu. À
+peine espérait-on le petit succès déjà obtenu contre la première
+proposition. C'est que les centres sont bien plus conservateurs que
+ministériels. Ils sont facilement irritables sur tout ce qui rapproche
+des doctrines de la gauche ou de la politique aventureuse de M.
+Thiers. J'ai assisté aux séances où M. Dufaure et M. de Lamartine ont
+été si rudement accueillis et interrompus sans cesse, et j'ai pu juger
+de la vivacité de ces excellents conservateurs. Maintenant la session
+est jugée. Le ministère la traversera et en sortira avec un peu plus
+d'autorité.» Cette victoire était bien la victoire personnelle de M.
+Guizot dont l'éloquente intervention avait décidé les suffrages; et
+cependant, M. de Barante, confirmant une observation qu'il avait déjà
+faite avant la session, ajoutait: «Confiance et affection pour les
+personnes ne sont pas choses à espérer en ce temps-ci. Les succès de
+M. Guizot à la tribune sont très grands et presque incontestés, sans
+que pour cela une opinion bienveillante vienne l'entourer et le
+fortifier[47].» Le ministre, pour le moment, ne paraissait pas s'en
+inquiéter. Optimiste de sa nature, il était entièrement à la joie et à
+la confiance. «M. Guizot, écrivait M. Doudan le 24 février, très en
+train d'esprit, ayant toutes les vertus des coeurs heureux, est tout
+semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles
+dans une rapide campagne[48].» L'opposition était la première à se
+rendre compte que, sur la politique intérieure, elle était
+définitivement battue: on le vit bien à son attitude lors de la loi
+des fonds secrets qu'elle n'osa pas contester sérieusement. Quant à M.
+Thiers, dégoûté de tenter une autre campagne parlementaire, il se
+donnait à ses travaux historiques et tâchait d'oublier ses propres
+défaites en reprenant le récit des victoires du premier Consul.
+
+[Note 47: _Documents inédits._]
+
+[Note 48: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 94.]
+
+Si favorables que fussent ces symptômes, M. Guizot ne se rendait pas
+moins compte que les dispositions incertaines du «groupe
+Passy-Dufaure» demeuraient un danger et que, pour avoir pleine
+sécurité, il fallait trouver un moyen de rattacher plus étroitement ce
+groupe au ministère. Le 25 avril 1842, le ministre des finances, M.
+Humann, fut trouvé sans vie, la tête appuyée sur son bureau, la main
+encore posée sur des papiers. Deux jours auparavant, il disait à un de
+ses employés: «Je sens que je m'en vais, la vie que je mène m'épuise,
+je n'en ai pas pour longtemps.» Cette mort faisait un vide sensible
+dans le cabinet. Ombrageux, personnel, la main un peu lourde, mais
+laborieux, d'une grande autorité financière dans la Chambre et dans le
+monde des affaires, M. Humann était un ministre à la fois incommode et
+considérable. Tout en sentant l'affaiblissement causé par cette perte,
+M. Guizot y vit l'occasion de faire une avance à la fraction
+incertaine du centre gauche. Dès le lendemain de la mort de M. Humann,
+il proposa le portefeuille des finances à M. Passy. Celui-ci refusa
+poliment, mais nettement: le nouveau tiers parti voulait garder son
+indépendance. Ainsi rebuté, M. Guizot se tourna d'un tout autre côté
+et donna un gage aux anciens 221; là aussi, il y avait des préventions
+à dissiper, des défections à prévenir, des intrigues à déjouer: la
+succession de M. Humann fut donc offerte à l'un des anciens collègues
+de M. Molé, M. Lacave-Laplagne, qui l'accepta avec empressement.
+
+
+X
+
+À l'intérieur, opposer un _veto_ immobile aux innovations politiques;
+à l'extérieur, gagner du temps pour attendre l'occasion de sortir d'un
+gros embarras diplomatique, c'était peut-être, de la part du cabinet,
+une conduite sage, bienfaisante, nécessaire; ce n'était pas une
+politique éclatante qui pût suffire à occuper et à dominer l'esprit
+public. De là le désir de trouver quelque diversion. N'y avait-il rien
+à tenter dans une direction différente, dans celle du progrès
+matériel? On se trouvait précisément à l'époque d'une grande
+transformation économique. Le fait le plus considérable de cette
+transformation était, sans contredit, l'invention des chemins de fer.
+À entendre même les saint-simoniens qui, pour ne plus exister à l'état
+de petite église, n'en inoculaient pas moins leur esprit à une partie
+de la bourgeoisie régnante, ce nouveau système de communications
+constituait à peu près toute la civilisation moderne; et les disciples
+d'Enfantin y montraient, avec un mélange bizarre de spéculation
+financière et d'exaltation mystique, comme la propagation d'un nouvel
+évangile destiné à remplacer l'ancien. Il y avait là une tendance
+dangereuse et malsaine. Sans y céder, en maintenant au côté moral de
+la civilisation la primauté qui lui appartient, on devait cependant
+reconnaître que les rails et la locomotive inauguraient, non seulement
+dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre intellectuel, en un mot dans
+la vie sociale tout entière, une révolution aussi considérable que
+celle dont quatre cents ans auparavant, l'invention de l'imprimerie
+avait donné le signal. Établir et organiser les chemins de fer en
+France, résoudre les problèmes nouveaux et difficiles qui s'y
+rattachaient, décider par exemple les conditions législatives et
+économiques de leur construction et de leur exploitation, trouver les
+moyens financiers de mener rapidement à fin un tel travail, n'était-ce
+pas une entreprise digne de tenter l'ambition du cabinet du 29
+octobre, l'occasion cherchée par lui de servir avec éclat les vrais
+intérêts du pays, d'agir sur son imagination et de lui faire oublier
+son malaise politique? Dès le 16 octobre 1841, le _Journal des Débats_
+avait mis en avant, non sans quelque solennité, l'idée de cette
+diversion. «Qu'on y songe bien, disait-il, il est d'urgence dans
+l'état présent des esprits, de saisir l'opinion d'une grande pensée,
+de la frapper par un grand acte. Pour lutter contre le génie de la
+guerre, le génie de la paix a besoin de faire quelque chose
+d'éclatant. À l'oeuvre donc, et que la question soit promptement
+résolue! Du moment où, grâce à Dieu, il n'y a pas un bon citoyen qui
+veuille la guerre, on ne voit pas quel but d'activité on peut donner
+au pays, sinon des entreprises productives. L'opinion travaillée est
+inquiète, facile à égarer. Il est nécessaire de frapper un grand coup,
+de ces coups que peut porter un gouvernement sincèrement dévoué à la
+cause de l'ordre. Or quel autre grand acte a-t-on tout prêt?»
+
+La question n'était pas neuve, mais elle était à peu près entière: on
+l'avait déjà beaucoup discutée, sans être parvenu à la résoudre. Ces
+tâtonnements sont utiles à connaître pour apprécier l'oeuvre du
+ministère du 29 octobre. Les premiers chemins de fer établis à la fin
+de la Restauration, notamment celui de Saint-Étienne à la Loire,
+n'étaient que des chemins de faible parcours, créés par des
+industriels pour relier des centres de production houillers ou
+métallurgiques avec des rivières et des canaux. Ce fut seulement en
+1833, que les pouvoirs publics, envisageant l'établissement possible
+d'un réseau de voies ferrées pour le transport des voyageurs et des
+marchandises, ouvrirent un crédit de 500,000 francs destiné à faire
+face aux premières études. Avec ces faibles ressources, le corps des
+ponts et chaussées trouva moyen, en moins de deux ans, de faire le
+projet de cinq grandes lignes partant de Paris et se dirigeant sur
+Lille, le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux; ces lignes avaient une
+longueur de 3,600 kilomètres, et la dépense était évaluée à un
+milliard. L'énormité de ces chiffres n'était pas faite pour hâter la
+solution; elle effarouchait les esprits timides et les disposait à
+regarder une telle entreprise comme une chimère saint-simonienne.
+Tandis que l'administration, avec sa méthode accoutumée, préparait des
+plans gigantesques dont les ministres n'osaient pas demander
+l'application, un homme d'initiative, ancien disciple d'Enfantin, M.
+Émile Pereire, passant hardiment à l'exécution, se faisait accorder,
+en 1835, la concession de la ligne de Paris à Saint-Germain et la
+menait à fin en deux ans. Son exemple était suivi, et des lois
+diverses concédaient, en 1836, les deux lignes de Paris à Versailles
+et celle de Montpellier à Cette. Ces chemins de fer locaux, sans
+influence possible sur le mouvement général du commerce, n'étaient en
+quelque sorte que des spécimens. À ce point de vue, ils ne furent pas
+sans effet sur l'opinion. La ligne de Saint-Germain surtout, inaugurée
+en août 1837, au milieu d'une très vive curiosité, contribua à faire
+mûrir l'idée des chemins de fer dans l'esprit du public parisien.
+
+Cependant, on était loin d'avoir un parti arrêté sur les conditions
+dans lesquelles serait créé le grand réseau. Une question s'était
+posée d'abord qui dominait toutes les autres: la construction
+serait-elle faite par l'État ou par des compagnies? L'étranger
+fournissait des exemples opposés: l'Angleterre et les États-Unis
+avaient hardiment tout abandonné à l'initiative privée; en Belgique,
+au contraire, et dans plusieurs parties de l'Allemagne tout était fait
+par l'État. Chez nous, les deux systèmes eurent aussitôt leurs
+partisans. En faveur de l'État, on faisait valoir que les chemins de
+fer devaient être dans la main de l'administration comme toutes les
+autres grandes voies de communication, qu'on ne pouvait abandonner à
+des compagnies la fixation de tarifs intéressant si gravement la
+fortune publique, qu'avec nos moeurs économiques les associations
+n'étaient pas préparées à entreprendre cette oeuvre colossale, que nos
+capitaux, peu aventureux d'habitude, ne se porteraient pas dans des
+entreprises aussi nouvelles et aussi aléatoires, que dès lors la
+spéculation serait seule à s'y jeter avec les abus et les désordres
+dont, à ce moment même, elle donnait trop souvent le répugnant
+spectacle. En faveur des compagnies, on répondait qu'il convenait
+d'encourager l'initiative privée et l'esprit d'association, que la
+puissance publique ne devait se substituer à eux qu'après
+démonstration préalable de leur impuissance, que l'État construisait
+très chèrement, que le charger de cette entreprise ce serait écraser
+absolument ses finances, que le gouvernement n'avait d'ailleurs pas
+intérêt à augmenter encore sa responsabilité et à s'aliéner les
+nombreux intérêts nécessairement froissés par une telle
+transformation. L'administration des ponts et chaussées, naturellement
+portée à regarder avec dédain ou défiance l'initiative privée, était
+fort ardente pour l'exécution par l'État; les économistes, les gens
+d'affaires, ceux qui se piquaient d'idées libérales et, à leur suite,
+la plupart des journaux, tenaient pour les compagnies.
+
+Ce fut le 6 mai 1837 que le gouvernement proposa pour la première fois
+aux Chambres d'entreprendre la construction des grandes voies ferrées:
+il les saisit, le même jour, de plusieurs projets de loi fixant les
+conditions d'établissement des lignes de Paris à la Manche, de Paris à
+Bordeaux et Bayonne, de Paris à la frontière de Belgique, et de Lyon à
+Marseille. Les deux dernières devaient seules être construites tout de
+suite en entier; les deux premières ne seraient poussées pour le
+moment que jusqu'à Rouen et jusqu'à Orléans. Quant au mode
+d'exécution, le ministère,--c'était alors celui de M. Molé,--avait été
+fort embarrassé de trancher le débat existant entre les partisans de
+l'État et ceux des compagnies. Au fond, il eût préféré l'État, mais sa
+tactique étant de beaucoup ménager l'opinion, il se décida en faveur
+des compagnies et proposa de leur concéder les lignes en question,
+soit par adjudication, soit par traités directs, à charge pour l'État
+de leur accorder des subventions sous des formes diverses. Tout en
+faisant ces propositions, le ministère laissa voir que seule, la
+crainte de ne pas obtenir les crédits nécessaires l'avait fait
+renoncer à la construction par l'État. Une telle attitude n'était pas
+le moyen d'en imposer à des esprits que la nouveauté et la gravité du
+problème rendaient déjà fort perplexes. Ajoutez que le cabinet, qui
+venait de se reconstituer, le 15 avril, en dehors de tous les grands
+chefs parlementaires, rencontrait une opposition très vive et n'avait
+guère d'autorité sur ceux-là mêmes qui paraissaient constituer sa
+majorité. Après une discussion de trois jours, assez ardente, mais peu
+décisive, l'impression dominante fut que la question n'était pas
+suffisamment étudiée et que la Chambre ne pouvait se faire un avis.
+Tous les projets furent ajournés.
+
+Le cabinet se persuada, ou se laissa persuader par l'administration
+des travaux publics, que la Chambre, en ajournant ces premiers
+projets, avait marqué son éloignement pour le système des compagnies.
+Il constitua une commission extra-parlementaire dont M. Legrand,
+l'habile directeur des ponts et chaussées, fut l'âme. Un vaste projet
+d'ensemble en sortit, très étudié, très complet, très fortement conçu,
+mais très systématique: neuf lignes principales y étaient prévues,
+dont sept, partant de Paris, aboutissaient à la frontière belge, au
+Havre, à Nantes, à Bayonne, à Toulouse, à Marseille, à Strasbourg;
+deux autres allaient de Bordeaux à Marseille et de Marseille à Bâle;
+soit 4,400 kilomètres de voies ferrées et une dépense d'un milliard;
+pour le moment, on n'entreprenait que 1,488 kilomètres. Ces grandes
+lignes devaient être établies par l'État; on ne réservait à
+l'industrie privée, officiellement proclamée incapable de toute
+entreprise considérable, que les embranchements et les chemins
+secondaires. Apporté à la Chambre des députés, le 15 février 1838, le
+projet rencontra tout de suite un accueil peu favorable; les uns le
+combattaient par conviction économique; beaucoup d'autres saisissaient
+l'occasion de faire échec au ministère. Nommée sous cette double
+impression, la commission fut nettement hostile. Symptôme
+significatif, elle renfermait les personnages les plus en vue de
+l'opposition, MM. Arago, Odilon Barrot, de Rémusat, Duvergier de
+Hauranne, Billault, Berryer, et enfin M. Thiers. Celui-ci s'était
+montré, dès l'origine, peu favorable aux chemins de fer; il haussait
+dédaigneusement les épaules quand on parlait de leur immense avenir:
+obstination routinière qui surprend dans cet esprit, par d'autres
+côtés, si ouvert et si rapide. Sans doute, en 1835, un voyage à
+Liverpool et la vue des locomotives en marche l'obligèrent à
+reconnaître, de plus ou moins bonne grâce, que «les chemins de fer
+présentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs», mais
+il se hâta d'ajouter que «l'usage en était limité au service de
+quelques lignes fort courtes et aboutissant à de grandes villes comme
+Paris.» L'année suivante, alors qu'il était ministre, voulant établir
+dans une discussion sur les droits de douane qu'on n'aurait jamais
+besoin de grandes quantités de rails, il avait dit à la tribune: «Si
+l'on venait m'assurer qu'on fera, en France, cinq lieues de chemin de
+fer par année, je me tiendrais pour fort heureux.» On comprend dès
+lors que M. Thiers, dans la commission de 1838, n'eût pas scrupule de
+faire échouer le projet du ministère. Le rapport fut confié à M. Arago
+chez qui, en cette circonstance, le parti pris de l'opposant altéra
+singulièrement la clairvoyance du savant. Il ne se contenta pas, en
+effet, de marquer pour l'industrie privée une préférence qui pouvait
+se défendre et de contester les moyens financiers indiqués dans le
+projet; il parut vouloir s'en prendre aux chemins de fer eux-mêmes de
+l'intérêt que leur portait le gouvernement. À l'entendre, le moment
+n'était pas encore venu de se lancer dans un travail d'ensemble et
+d'engager simultanément plusieurs grandes lignes; mieux valait
+attendre, pour profiter des découvertes que feraient les nations plus
+pressées. Il contestait l'importance que l'exposé des motifs
+attribuait aux chemins de fer sous le rapport du transit; il exprimait
+aussi des doutes sur leur valeur stratégique, et annonçait que le
+transport en wagons efféminerait les soldats, en leur faisant perdre
+l'habitude des grandes marches[49]. En fin de compte, le rapport
+concluait au rejet pur et simple de tout le projet. La discussion
+publique porta presque exclusivement sur la question de savoir s'il
+fallait réserver l'exécution à l'État ou la confier aux compagnies.
+Elle fut, de part et d'autre, fort remarquable, et servit beaucoup à
+éclairer l'esprit public sur ces questions nouvelles et difficiles. Il
+fut tout de suite visible que les adversaires économiques de l'État
+joints aux adversaires politiques de M. Molé, auraient la majorité.
+Vainement le ministère, corrigeant après coup ce que l'influence de
+l'administration des ponts et chaussées avait donné de trop absolu à
+son projet, offrit de transiger, en le réduisant à quatre lignes et en
+se déclarant prêt à accepter l'intervention de l'industrie privée pour
+deux d'entre elles; vainement finit-il par ne demander qu'une seule
+ligne, celle de la frontière de Belgique; vainement insista-t-il sur
+la nécessité de commencer, ne fût-ce que par un bout, ces chemins de
+fer tant demandés, et chercha-t-il à effrayer les adversaires de la
+loi, en leur montrant quelle responsabilité ils assumeraient par un
+refus absolu[50], rien ne put agir sur le parti pris de l'opposition.
+Le projet fut rejeté à l'énorme majorité de 196 voix contre 69.
+
+[Note 49: Déjà, en 1836, à propos du chemin de fer de Versailles, M.
+Arago avait combattu l'idée de creuser un tunnel à Saint-Cloud; il
+déclarait qu'il faudrait au moins cinq ou six ans pour le mener à
+terme, et que les voyageurs qui se risqueraient dans ce dangereux
+passage en sortiraient avec des fluxions de poitrine.]
+
+[Note 50: M. Martin du Nord, ministre des travaux publics, s'exprima
+ainsi: «Ce serait par un refus pur et simple que vous répondriez à nos
+propositions, à nos efforts?... Prenez-y garde! Songez à votre
+responsabilité, après ce qui s'est passé dans la dernière session.
+Tout le monde dit: il faut des chemins de fer...»]
+
+Le ministère, fort docile de sa nature, vit dans ce vote une
+invitation à reprendre le système des compagnies que lui-même avait
+proposé sans succès, en 1837. Il s'y conforma sans retard. Dès les 6
+et 7 juillet 1838, deux lois concédèrent à des sociétés particulières
+les chemins de Paris à Rouen et de Paris à Orléans: si ce n'était plus
+un vaste plan d'ensemble, c'était du moins le commencement des grandes
+lignes. On recourut au même système pour la concession de quelques
+chemins secondaires, comme ceux de Strasbourg à Bâle et de Lille à
+Dunkerque. Mais bientôt les compagnies concessionnaires, trop
+faiblement constituées, se trouvèrent aux prises avec des embarras
+qu'aggravèrent encore d'une part les excès d'une spéculation affolée,
+d'autre part, les crises intérieures et extérieures des années 1839 et
+1840. Elles se déclarèrent incapables de remplir leurs obligations;
+les unes, comme celle du chemin de fer de Rouen, renoncèrent à
+poursuivre leur entreprise; d'autres, comme celle d'Orléans,
+essayèrent de tenir bon, en implorant les secours de l'État. Plusieurs
+lois furent votées, en 1840, pour venir en aide, sous des formes
+variées, aux sociétés en détresse. Cette expérience semblait donner
+raison à ceux qui, dès le début, avaient mis en doute la puissance de
+l'initiative privée. En tous cas, elle n'était pas faite pour donner
+plus de hardiesse aux capitaux français.
+
+Telle était la situation, à l'avènement du ministère du 29 octobre.
+Par l'effet de tous ces avortements législatifs et pratiques, il n'y
+avait, au 31 décembre 1840, que 433 kilomètres de chemins de fer en
+exploitation[51]. Rien n'était même commencé ou seulement décidé pour
+la plupart des lignes principales, celles de Paris à la Belgique, de
+Paris à Lyon et à Marseille, de Paris à Strasbourg, d'Orléans à Nantes
+et à Bordeaux. La France s'était laissé devancer de beaucoup par les
+nations étrangères, non seulement par les États-Unis, l'Angleterre et
+la Belgique, mais par l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche. «En fait
+de chemins de fer, nous sommes maintenant à la queue de l'Europe»,
+disait le _Journal des Débats_, en octobre 1841[52]. Aussi la feuille
+ministérielle déclarait-elle le moment venu d'en finir avec «ces
+indécisions, ces pompeux manifestes aboutissant à des actes mesquins
+ou à des négations pures». «Il le faut, ajoutait-elle, pour que
+l'honneur national reste sauf et pour que la dynastie s'affermisse; il
+le faut pour le renom et la durée de nos institutions; il le faut pour
+l'ordre des rues et pour celui des intelligences.»
+
+[Note 51: Voici la progression des longueurs exploitées: au 31
+décembre 1830, 37 kilomètres; 1836, 147 kilomètres; 1837, 166
+kilomètres; 1838, 181 kilomètres; 1839, 246 kilomètres; 1840, 433
+kilomètres; 1841, 571 kilomètres. Quarante ans plus tard, il y avait
+plus de 24,000 kilomètres en exploitation.]
+
+[Note 52: En effet, à cette date,--fin de 1841,--la France n'avait que
+877 kilomètres décidés, dont 541 exploités. Les États-Unis avaient
+15,000 kilomètres décidés, dont 5,800 exploités; l'Angleterre, 3,617
+kilomètres décidés, dont 2,521 exploités; la Belgique, 621 kilomètres
+décidés, dont 378 exploités; la Prusse et l'Allemagne, 2,811
+kilomètres décidés, dont 627 exploités; l'Autriche, 877 kilomètres
+décidés, dont 747 exploités.]
+
+En abordant cette tâche où venaient d'échouer tous ses prédécesseurs,
+le ministère du 29 octobre avait sur eux ce double avantage que tant
+de discussions avaient fini par élucider les problèmes, et surtout que
+tant de retards avaient fait sentir à tous la nécessité d'en finir.
+Néanmoins, à un autre point de vue, la situation était plus difficile
+qu'en 1837 ou en 1838. On sait en effet quelles étaient, pour nos
+finances naguère si prospères, les conséquences de la crise de 1840:
+les armements avaient produit, dans les budgets de 1840 à 1843, des
+déficits constatés ou prévus de près de 500 millions; de plus, les
+travaux extraordinaires, civils ou militaires, définitivement votés
+par la loi du 25 juin 1841, s'élevaient à une somme égale: c'est ce
+que les adversaires de M. Thiers appelaient le milliard du 1er
+mars[53]. Trouver dans un budget à ce point engagé les ressources
+nécessaires à la construction des chemins de fer, était une tâche
+malaisée. Toutefois, le ministère ne se laissa pas arrêter par des
+considérations de prudence financière qui lui eussent paru décisives
+en d'autres circonstances: il estima, non sans raison, que
+l'entreprise ne pouvait être plus longtemps retardée, et que,
+d'ailleurs, elle constituait au plus haut degré un de ces travaux
+productifs pour lesquels on pouvait sans scrupule engager l'avenir.
+
+[Note 53: Voy. plus haut, t. IV, ch. V, § XII.]
+
+Un projet de loi fut donc présenté, le 7 février 1842, comprenant la
+construction des six grandes lignes de Paris à la frontière de
+Belgique, au littoral de la Manche, à Strasbourg, à Marseille et à
+Cette, à Nantes, à Bordeaux: vaste ensemble que la commission devait
+encore étendre, en y ajoutant les lignes de Bordeaux à Marseille, de
+la Méditerranée au Rhin, d'Orléans sur le centre de la France par
+Bourges, et de Bordeaux à Bayonne. Quant au mode d'exécution, il ne
+pouvait être question de tout remettre aux compagnies qui venaient de
+se montrer impuissantes, ni de tout réserver à l'État contre le
+monopole duquel la Chambre s'était prononcée en 1838. Estimant que de
+semblables conflits doivent presque toujours finir par une
+transaction, le ministère imagina un système mixte où il était fait
+appel aux deux forces. L'État prenait à sa charge les acquisitions de
+terrain[54], les terrassements, les ouvrages d'art et les stations; à
+ces conditions, il était propriétaire de la ligne. Quant aux
+compagnies, elles étaient admises à prendre à bail l'exploitation,
+sous la charge pour elles de poser la voie de fer, de fournir le
+matériel et d'entretenir l'un et l'autre. Les baux, soumis à
+l'approbation du législateur, détermineraient la durée et les
+conditions de l'exploitation, ainsi que les tarifs des transports. À
+l'expiration des baux, la valeur de la voie de fer et du matériel,
+établie à dire d'experts, serait remboursée à la compagnie fermière
+par la compagnie qui lui succéderait ou par l'État. La part de l'État
+dans la construction des lignes était, on le voit, plus considérable
+que celle des compagnies: c'était la conséquence naturelle du
+discrédit alors jeté sur ces dernières par la récente crise. La
+dépense totale à la charge de l'État était évaluée approximativement à
+475 millions, chiffre--soit dit en passant--très au-dessous de la
+réalité. Il n'était question d'ouvrir immédiatement que 126 millions
+de crédits, dont 13 millions sur la fin de l'exercice 1842 et 29
+millions sur l'exercice 1843. Pour faire face à cette dépense, il ne
+fallait pas compter sur les emprunts autorisés, l'année précédente,
+jusqu'à concurrence de 450 millions, car ils étaient destinés à payer
+les travaux militaires et civils prévus par la loi du 25 juin 1841; ni
+sur les disponibilités de la caisse d'amortissement, car elles
+allaient être, pendant plusieurs années, absorbées par les découverts
+des budgets. On avait donc l'intention de mettre la dépense des
+chemins de fer provisoirement à la charge de la dette flottante,
+jusqu'à ce que l'extinction des découverts des budgets permît de
+consolider cette dette avec les réserves de l'amortissement, ou, si
+cette ressource manquait, jusqu'à ce qu'il fût fait un autre emprunt.
+À ce moment, la réserve de l'amortissement, composée des sommes votées
+au budget pour le rachat des rentes et demeurées sans emploi parce que
+ces rentes se trouvaient au-dessus du pair, était évaluée à environ 75
+millions par an; de plus, la progression annuelle du revenu public
+n'était pas moindre de 19 à 20 millions, et la construction même des
+chemins de fer devait accroître cette progression. Si lourde donc que
+fût l'opération, elle ne paraissait pas au-dessus des forces
+financières de la France: à une condition toutefois, c'était que la
+paix ne serait pas troublée d'ici à plusieurs années; il eût été en
+effet très grave d'être surpris par la guerre, avec toutes les
+ressources ainsi engagées.
+
+[Note 54: Il était stipulé que l'État devait se faire rembourser les
+deux tiers de cette dépense d'acquisition par les départements et par
+les communes intéressés. Mais cette disposition souleva dans la
+pratique tant de réclamations, qu'on dut l'abroger en 1845.]
+
+Le projet fut assez bien accueilli. La solution proposée semblait
+indiquée par les circonstances, et surtout on sentait qu'il fallait à
+tout prix éviter un nouvel avortement. Ces sentiments prévalurent
+aussitôt dans la commission nommée par la Chambre des députés. «Votre
+commission, disait le rapport, pense que ce projet est, en ce moment,
+le plus raisonnable qu'on puisse adopter.» Puis, après avoir indiqué
+quelques modifications secondaires, il se terminait ainsi: «La
+commission a été fermement et constamment unanime pour désirer que le
+projet de loi ait un utile résultat, que toutes les opinions de
+détail, après avoir cherché à obtenir par la discussion un légitime
+triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre, et que la
+création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous
+comme une grande oeuvre nationale.» Ce langage avait d'autant plus
+d'action que le rapporteur, loin d'être un ministériel docile, se
+piquait d'indépendance: c'était M. Dufaure. Sa puissance de travail,
+la netteté vigoureuse de son esprit, son entente des questions
+d'affaires, aidèrent beaucoup au succès du projet. Il paraissait mieux
+à sa place que le président de la commission, M. de Lamartine: c'était
+le temps, il est vrai, où le chantre d'Elvire se défendait presque
+d'être un poète et mettait une étrange coquetterie à faire croire
+qu'il était un homme de chiffres[55].
+
+[Note 55: M. Duvergier de Hauranne, qui faisait partie de la
+commission des chemins de fer, disait plaisamment, à propos des
+travaux de cette commission: «Pendant les cinquante ou soixante
+séances que M. de Lamartine présida, il ne lui arriva pas une seule
+fois de comprendre que deux et deux font quatre.» (_Notes inédites de
+M. Duvergier de Hauranne._)]
+
+La discussion commença, le 26 avril 1842, à la Chambre des députés, et
+se prolongea pendant quinze jours. On ne contesta pas sérieusement le
+principe même de la loi, le concours des deux forces de l'État et de
+l'industrie privée. Les partisans de cette dernière estimaient sans
+doute qu'on avait fait la part bien large à l'État; mais après l'échec
+récent des compagnies, ils se sentaient empêchés de demander davantage
+pour elles. Ils se préoccupèrent seulement de réserver l'avenir, et
+l'un d'eux, M. Duvergier de Hauranne, proposa un amendement en vertu
+duquel les lignes comprises dans le projet, mais non immédiatement
+exécutées, «pourraient être concédées à l'industrie privée en vertu de
+lois spéciales et aux conditions qui seraient alors déterminées».
+«Comme je ne veux pas l'ajournement du projet, dit M. Duvergier de
+Hauranne en développant sa proposition, je suis disposé à accepter le
+système du gouvernement quant aux fragments de ligne que nous allons
+entreprendre... L'État veut essayer: qu'il essaye, j'y consens
+volontiers; mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'on décrète comme
+système général et absolu un système si peu éprouvé.» Tout en ne
+contestant pas au fond la réserve faite pour les lois futures, en
+affirmant même qu'elle allait de soi, les ministres eussent préféré ne
+pas la voir formulée si expressément; ils craignaient que le système
+de leur projet n'en fût affaibli. Mais M. Duvergier de Hauranne
+insista avec sa ténacité, avec son énergie habituelle, et la majorité
+lui donna raison. C'était une porte ouverte aux compagnies; celles-ci
+ne devaient pas tarder à en profiter pour prendre, dans la
+construction des grandes lignes, une part beaucoup plus considérable
+qu'on ne songeait à la leur accorder en 1842.
+
+À défaut des objections de principe qu'elle ne croyait pas pouvoir
+faire contre le projet, l'opposition, conduite par M. Thiers, porta
+l'attaque sur un autre point. Elle demanda qu'au lieu de partager, dès
+le commencement des travaux, les efforts entre les diverses lignes, on
+les concentrât sur une ligne unique, celle de la frontière de Belgique
+à Paris et de Paris à Marseille. C'était rétrécir, mutiler le projet,
+retomber dans les mesures incomplètes et isolées des années
+précédentes. M. Thiers argua de l'état budgétaire qu'il peignit fort
+en noir, bien qu'il en fût le premier responsable. «Vous bravez
+financièrement, s'écria-t-il, une situation beaucoup plus inquiétante
+qu'aucune des situations politiques que vous avez traversées.» Chez
+lui, ce n'était pas seulement désir de faire échec au cabinet; en
+dépit des démentis que les événements lui avaient déjà donnés, il
+avait gardé quelque chose de son scepticisme originaire à l'égard des
+voies ferrées. Protestant contre «l'engouement» dont elles étaient
+l'objet, il se risqua encore à faire d'étranges prédictions; il
+affirmait, par exemple, que si les ouvriers venaient jamais, ce dont
+il doutait, à se servir des chemins de fer, les paysans n'en feraient,
+en tout cas, aucun usage. M. Duchâtel, bien que fort occupé, en sa
+qualité de ministre de l'intérieur, de l'administration politique,
+n'oubliait pas qu'il avait été un économiste et un homme d'affaires
+fort distingué; ainsi fut-il amené à prendre l'un des premiers rôles
+dans cette discussion. Ayant discerné nettement, dès le premier jour,
+cet avenir des chemins de fer que M. Thiers ne savait pas voir, il se
+fit le champion décidé du réseau complet et simultané, et combattit
+vivement ceux qui prétendaient se borner à un essai timide et partiel.
+Sa parole, comme toujours, précise et claire, fit une grande
+impression sur la Chambre. M. Thiers, d'ailleurs, ne fut pas suivi en
+cette circonstance par tous ses amis politiques: M. Billault, entre
+autres, parla en faveur du projet ministériel. Le scrutin donna raison
+à ceux qui voulaient que la France, confiante en sa force, entrât
+résolument dans la nouvelle carrière: l'amendement en faveur de la
+ligne unique fut repoussé par 222 voix contre 152.
+
+Le ministère n'eut pas seulement à déjouer la manoeuvre de
+l'opposition, il lui fallut aussi, d'un bout à l'autre du débat,
+résister à ce qu'on put appeler alors «le débordement de l'esprit de
+localité». Pas un député qui ne prétendît faire passer le chemin de
+fer par son arrondissement: témoin ce M. Durand de Romorantin, ainsi
+désigné du nom de la ville qu'il représentait, qui, lors du vote de la
+ligne de Bourges, proposait gravement et naïvement d'ajouter ces mots:
+«par Romorantin». L'approche des élections rendait les exigences plus
+âpres. Ce fut à croire, par moments, qu'on ne s'en tirerait pas. On y
+parvint cependant, grâce aux efforts unis du gouvernement et de la
+commission, grâce aussi à l'espèce d'association mutuelle contractée
+entre les députés des régions qui profitaient des tracés proposés; ces
+députés s'étaient concertés pour repousser toute modification.
+
+Ces divers incidents ne furent pas les seules difficultés que le
+projet de loi dut surmonter. Par une coïncidence fatale, au cours même
+de la discussion, le 8 mai 1842, survint l'effroyable accident du
+chemin de fer de Versailles. C'était un dimanche: les grandes eaux
+avaient attiré les promeneurs en foule. Au retour, un train direct
+composé de quinze wagons et de deux locomotives avait à peine dépassé
+la station de Bellevue, que la locomotive de tête s'arrêta, par suite
+d'une rupture d'essieu. L'autre machine et le train se précipitèrent
+alors sur cet obstacle. Ce ne fut plus bientôt qu'un monceau informe
+où l'incendie éclata. Les portières, fermées à clef suivant l'usage du
+temps, empêchaient les voyageurs de s'échapper. Plus de cinquante
+personnes, dont l'amiral Dumont d'Urville, périrent en quelques
+minutes sur cet épouvantable bûcher. La consternation et la colère
+furent immenses dans Paris. On s'en prenait à la compagnie
+concessionnaire et même aux chemins de fer en général. Peu s'en fallut
+que le populaire ne mît le feu à la gare Montparnasse. Ce n'était pas
+fait pour faciliter la tâche de ceux qui demandaient alors au pays et
+aux pouvoirs publics un effort puissant et hardi en vue de multiplier
+les voies ferrées. On put craindre un moment que tout ne se trouvât
+arrêté ou au moins retardé. «Quelle effroyable calamité au point de
+vue de l'intérêt public! écrivait alors M. Léon Faucher à un de ses
+correspondants d'Angleterre. Dans un pays comme le nôtre, où
+l'industrie des chemins de fer est récente et ne faisait que des
+progrès très lents, cette catastrophe devait porter l'épouvante dans
+les esprits. L'accident, survenant au milieu de la discussion du
+projet de loi sur les grandes lignes de chemin de fer, a reculé notre
+avenir d'un ou deux ans sous ce rapport. Le public, se livrant à
+l'emportement des premières impressions, s'est mis à hurler contre les
+compagnies... Les capitalistes, qui semblaient le plus disposés à se
+jeter dans ces entreprises, reculent devant la responsabilité qui peut
+en résulter pour eux. C'est ainsi que MM. de Rotchschild renoncent à
+exécuter le chemin de Paris à la frontière belge... etc., etc. J'ai
+tenté de me mettre en travers de ce torrent... Mais vous savez qu'on
+n'arrête pas une déroute. J'attendrai désormais que le calme renaisse
+dans les esprits[56].»
+
+[Note 56: Lettre du 15 mai 1842. (Léon FAUCHER, _Biographie et
+Correspondance_, t. I, p. 119.)]
+
+En fin de compte et malgré toutes ces difficultés, le projet de loi
+fut adopté, sans avoir été altéré dans aucune de ses dispositions
+principales. Au vote sur l'ensemble, il réunit 255 voix contre 83. À
+la Chambre des pairs, le succès fut plus complet encore: la minorité
+ne compta que 6 voix. Le vote de cette loi marquait une époque dans
+l'histoire des chemins de fer en France. Il mettait fin à une trop
+longue période d'inertie, de tâtonnements, et donnait l'impulsion
+décisive au grand oeuvre. Notre réseau ferré date de là. La
+construction devait dès lors en être continuée sans interruption,
+quoique avec des vicissitudes et des crises dont nous aurons à
+reparler. Quant aux principes adoptés en 1842, ils pourront, dans
+l'avenir, recevoir quelques tempéraments: lorsque les capitaux seront
+devenus, avec l'expérience, plus puissants, plus confiants, mieux
+accoutumés à s'associer, on sera amené à augmenter la part des
+compagnies; mais, alors même, on demeurera fidèle ou du moins on
+reviendra toujours à ce régime mixte, à ce concours des deux forces de
+l'État et de l'initiative privée que le ministère du 29 octobre avait
+pour la première fois organisé et qui devait être, en matière de
+chemins de fer le vrai système français.
+
+
+XI
+
+Le parlement avait fini ses travaux. Dans la session de 1842 comme
+dans celle de 1841, la majorité n'avait manqué aux ministres dans
+aucun des votes qui mettaient en jeu leur existence. C'était beaucoup
+après les crises qu'on venait de traverser. Toutefois, M. Guizot
+souffrait de n'être pas mieux le maître de cette majorité. Que de fois
+il avait dû renoncer à braver ses préventions ou à brusquer ses
+faiblesses! Jamais il ne s'était senti pleinement assuré du lendemain.
+C'est que la Chambre qui s'était cru nommée, trois ans auparavant,
+pour faire prévaloir une tout autre politique, ne le suivait qu'en
+forçant chaque jour sa nature. Issue de la trop fameuse coalition,
+«enfant chétif et revêche d'une mère malheureuse[57]», elle n'avait su
+ni faire triompher les idées de cette coalition ni s'en dégager
+pleinement. Si, en dépit de son origine, elle avait donné
+successivement des majorités nombreuses à tous les ministères, ces
+majorités semblaient toujours près de se décomposer. C'était là un mal
+de naissance, et M. Guizot n'y voyait de remède que dans des élections
+nouvelles. Le moment lui sembla favorable pour y procéder. Il se
+flattait que rien ne restait des conditions troublées et équivoques
+dans lesquelles s'étaient faites les élections de 1839, des mélanges
+de partis, des confusions de programmes qui avaient alors jeté le
+désarroi dans les esprits. Cette fois, tout ne se présentait-il pas
+simple et clair? La politique conservatrice et celle de gauche se
+trouvaient seules en présence, l'une et l'autre soutenues par tous
+leurs partisans. À une question nettement posée, on devait s'attendre
+que le pays ferait une réponse nette. Le 13 juin 1842, une ordonnance
+prononça la dissolution de la Chambre et convoqua les électeurs pour
+le 9 juillet.
+
+[Note 57: C'est ainsi que la qualifiait alors M. Rossi, dans la
+Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1842.]
+
+Au premier abord, il ne parut pas qu'aucun grand vent d'opinion
+s'élevât dans le pays, soit d'un côté, soit de l'autre. Partout le
+calme plat. «Il n'y a point de véritable agitation électorale,
+écrivait M. Mossi le 15 juin. Ôtez les journaux, les candidats et
+quelques faiseurs officiels ou non officiels, tout est paisible,
+froid, indifférent. Il n'y a pas une question, pas un intérêt qui
+remue profondément le pays... Chacun est bien résolu à ne s'occuper
+que de ses affaires, jusqu'à ce qu'un événement majeur vienne l'en
+arracher.» Et le même observateur ajoutait, un peu plus tard: «On
+n'aperçoit pas la moindre agitation politique dans le pays; il s'élève
+par-ci par-là des débats personnels; il n'y a pas de combat sérieux,
+spontané, populaire, entre deux principes et deux politiques[58].» Au
+point de vue des moeurs publiques, il n'y avait pas lieu de se
+féliciter d'un pareil état de choses. Mais, en fait et pour le moment,
+l'impression générale était que cette indifférence profiterait à un
+ministère qui garantissait précisément, à ce pays dégoûté de la
+politique, le repos à l'intérieur et la paix au dehors. M. Guizot y
+comptait; quelques-uns de ses amis n'avaient qu'une crainte, c'était
+que les conservateurs, arrivant en trop grand nombre dans la Chambre
+future, ne crussent pouvoir s'y passer toutes leurs fantaisies. À
+gauche même, on ne doutait pas que le gouvernement n'obtînt une forte
+majorité[59].
+
+[Note 58: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin
+et 1er juillet 1842.--M. Léon Faucher, dans une lettre à M. Grote, en
+date du 15 mai 1842, se plaignait de l'énervement général. «La passion
+politique n'existe plus», disait-il. (Léon FAUCHER, _Biographie et
+Correspondance_, t. I, p. 120.)]
+
+[Note 59: «Un mois avant l'élection, écrivait peu après M. Duvergier
+de Hauranne, nous étions bien convaincus que le ministère obtiendrait
+une grande majorité.» (_Notes inédites._)]
+
+Ni cette confiance ni cette désespérance n'étaient fondées. Le
+ministère et l'opposition, qui déjà au mois de janvier n'avaient pas
+prévu l'effet considérable que devait produire l'affaire du droit de
+visite dans le parlement, ne pressentaient pas mieux, au mois de juin,
+son contre-coup électoral. En effet, tandis que tous les autres griefs
+de la gauche laissaient froid le public, il se trouva que ce droit de
+visite éveillait, chez les électeurs, les mêmes susceptibilités, les
+mêmes ressentiments que naguère chez les députés. Alors, de l'horizon
+tout à l'heure si calme, s'éleva une brise qui enfla les voiles
+jusque-là inertes des candidatures opposantes, et qui, tournant même
+bientôt en bourrasque, menaça de faire chavirer plus d'une barque
+ministérielle. Les meneurs de gauche donnèrent aussitôt pour mot
+d'ordre de faire porter exclusivement sur ce point toute la polémique.
+Vainement le _Journal des Débats_ répondait-il que la question n'en
+était plus une, puisque le ministère avait promis de ne pas ratifier
+la convention de 1841, les électeurs paraissaient croire qu'on les
+appelait à voter pour ou contre le droit de visite. Les conservateurs
+étaient embarrassés, intimidés, et le laissaient voir; quelques-uns ne
+trouvaient pas d'autre moyen de sauver leur candidature personnelle
+que de faire, sur cette question, chorus avec la gauche.
+
+Les premières élections connues furent celles de Paris: sur douze
+députés élus, l'opposition en avait dix, dont deux républicains
+avoués. Les journaux de gauche poussèrent un cri de joie; le
+_National_ proclama que le pouvoir venait d'être condamné par «la
+ville qui était en possession de juger et d'exécuter les
+gouvernements». Quand arrivèrent les résultats des départements,
+l'opposition ne cessa pas de triompher. Était-ce donc qu'elle y avait
+la majorité? Non, il s'en fallait. Mais le ministère, lui aussi, était
+loin d'avoir obtenu le succès sur lequel il comptait. À vrai dire,
+bien qu'il y eût quatre-vingt-douze députés nouveaux, la Chambre ne
+différait pas de la précédente: même proportion des partis, même
+tempérament des individus. Le cabinet, en s'attribuant toutes les voix
+conservatrices, pouvait encore annoncer dans ses journaux qu'il avait
+une majorité d'environ 70 voix, mais c'était une majorité composite,
+précaire, à la merci de la première bouderie de tel petit groupe, de
+la première intrigue de tel ambitieux. Et la bouderie comme l'intrigue
+étaient à prévoir. Le gouvernement n'avait donc pas fait un pas: il se
+retrouvait en face des anciennes difficultés, des anciens périls,
+aggravés par le fait même d'une déception si notoire.
+
+Tout en protestant contre les affectations de victoire de
+l'opposition, la presse ministérielle ne pouvait s'empêcher de laisser
+voir son désappointement. «Nous ne le cachons pas, disait le _Journal
+des Débats_ du 12 juillet, nous espérions que la majorité gagnerait en
+nombre.» Dans l'intimité, les conservateurs avouaient plus
+complètement encore leur échec. «Les élections nous ont été moralement
+peu favorables, écrivait M. Désages à M. de Jarnac; ce serait se faire
+illusion que de penser le contraire. La session d'hiver sera
+évidemment très laborieuse[60].» M. de Barante s'exprimait ainsi, dans
+une lettre à son beau-frère: «En somme, le ministère et nous autres,
+amis du bon ordre, nous avons été trompés dans nos espérances. Il y
+aura majorité, mais pas plus grande qu'auparavant. Les passions
+seront plus animées, la session orageuse et le gouvernement moins
+fort... En ce moment, malgré l'apparence, ce n'est pas tel ou tel nom
+propre contre lequel il y a tant de déchaînement. C'est une crainte de
+voir le pouvoir s'établir. Le cabinet du 29 octobre rencontre pour
+adversaires les passions qui ont renversé le ministère du 15 avril en
+1839 et qui, depuis lors, ont été enhardies et en continuelle
+excitation[61].» Quant à M. Guizot, il ressentait le coup d'autant
+plus rudement qu'il avait espéré davantage; il se raidissait pour ne
+pas se laisser aller au découragement, mais il était triste. Ouvrant à
+l'un de ses correspondants le fond de son âme, il lui écrivait: «Vous
+m'avez quelquefois reproché de n'avoir pas assez bonne opinion de la
+sagesse du pays. J'en ai eu trop bonne opinion. Ce n'est pas
+l'opposition qui a gagné les élections, c'est le parti conservateur
+qui les a perdues par son défaut d'intelligence et de courage. Je vous
+parle là comme je ne parle à personne. Je ménage fort, dans mon
+langage, le parti qui, après tout, est le mien. Je ne conviens point
+que les élections soient perdues; et, en effet, elles ne le sont
+point, puisque nous avons, je l'espère, assez de force pour regagner
+dans les Chambres ce que nous aurions dû gagner dans les collèges
+électoraux. J'y ferai de mon mieux; j'irai jusqu'au bout de la
+persévérance possible; mais c'est difficile. Si je pouvais leur faire
+honte de ce qu'ils ont cru et fait, de ce qu'ils croient et font
+encore! Mais il faut en même temps leur dire la vérité et ménager leur
+amour-propre. Je ne désespère pas du tout de la victoire, mais je suis
+las de la lutte. Pourtant soyez tranquille, je ferai comme si je
+n'étais pas las[62].»
+
+[Note 60: _Documents inédits._]
+
+[Note 61: _Documents inédits._]
+
+[Note 62: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+LA MORT DU DUC D'ORLÉANS
+
+(Juillet-septembre 1842)
+
+ I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du prince
+ royal. La duchesse d'Orléans.--II. Douleur générale. Le duc
+ d'Orléans était très aimé et méritait de l'être. Inquiétude en
+ France et au dehors.--III. Nécessité d'une loi de régence.
+ Attitude de l'opposition. Projet préparé par le gouvernement. M.
+ Thiers presse l'opposition de l'accepter.--IV. Ouverture de la
+ session. Discussion de la loi de régence. M. de Lamartine et M.
+ Guizot. M. Odilon Barrot attaque la loi. M. Thiers lui répond et
+ se sépare de lui avec éclat. Vote de la loi.--V. Scission du
+ centre gauche et de la gauche. Le pays est calme et rassuré.
+
+
+I
+
+Les élections du 9 juillet 1842 étaient à peine connues dans leur
+ensemble, et l'on commençait à discuter leurs résultats, à supputer
+leurs conséquences, quand un coup de foudre, éclatant soudainement sur
+les marches du trône, vint faire aux espérances des opposants et à la
+déception des ministériels une lugubre et tragique diversion. Le 13
+juillet, à onze heures du matin, le duc d'Orléans montait en voiture
+dans la cour des Tuileries, afin de se rendre à Neuilly: il allait
+faire ses adieux au Roi, avant de partir pour Saint-Omer, où il devait
+inspecter plusieurs régiments. Il était seul dans un cabriolet à
+quatre roues, attelé à la Daumont. Près de la porte Maillot, dans
+l'avenue appelée chemin de la Révolte, les deux chevaux, qui depuis
+quelques instants donnaient des signes d'agitation, s'emportèrent. «Tu
+n'es plus maître de tes chevaux?» cria le duc d'Orléans au postillon.
+«Non, monseigneur, répondit celui-ci, mais je les dirige encore.» Et
+en effet, dressé sur ses étriers, il tenait vigoureusement les rênes.
+«Mais tu ne peux donc pas les retenir?» cria de nouveau le duc, debout
+dans la voiture. «Non, monseigneur.» Alors le prince royal, se plaçant
+sur le marchepied qui était très bas, sauta à pieds joints sur la
+route. Ses deux talons portèrent avec violence; il retomba lourdement
+sur le pavé et resta étendu sans mouvement en travers du chemin. On
+accourut du voisinage. Le blessé, qui ne donnait aucun signe de
+connaissance, fut relevé et transporté, à quelques pas de là, dans la
+maison d'un épicier; on l'étendit tout habillé sur un lit. Pendant ce
+temps, le postillon, qui s'était rendu maître des chevaux, ramenait la
+voiture.
+
+Aussitôt informés, le Roi, la Reine, Madame Adélaïde accoururent de
+Neuilly, peu après suivis du duc d'Aumale, du duc de Montpensier, de
+la duchesse de Nemours, des ministres, du chancelier, du maréchal
+Gérard, des officiers de la maison royale. La pauvre chambre ne
+pouvait les contenir tous. La plupart se tenaient dehors, devant la
+boutique, dans un espace maintenu libre par un cordon de
+factionnaires. Au delà, la foule se pressait, silencieuse, émue d'une
+respectueuse compassion, étonnée et saisie d'être proche témoin d'un
+drame qui, dans un cadre vulgaire, mettait en scène de si grands
+personnages et pouvait avoir de si graves conséquences, plus étonnée
+et plus saisie encore de rencontrer de telles douleurs chez ceux
+qu'elle s'imagine d'ordinaire être les heureux de la vie. Chacun
+sentait d'ailleurs la mystérieuse présence de quelqu'un de plus
+puissant, de plus imposant, de plus redoutable que les ministres, que
+les princes, que le Roi: c'était la mort, la mort implacable et
+niveleuse, que l'on devinait là, dans ce galetas d'épicier de
+banlieue, face à face avec ce que le monde pouvait offrir de plus
+brillant par l'éclat du rang, de la fortune et de la jeunesse. Les
+médecins, appelés dès le premier moment, essayaient de lutter contre
+le mal que leur science discernait, mais qu'elle était impuissante
+même à retarder. Penchés sur le mourant, ils évitaient de lever les
+yeux, de peur de rencontrer les interrogations muettes des augustes
+affligés. Le prince était toujours sans mouvement; il ne donna aucun
+signe de connaissance, quand le curé de Neuilly lui administra
+l'extrême-onction. Chacun faisait silence pour entendre la respiration
+qui révélait seule un reste de vie. Un moment pourtant, on perçut
+confusément quelques mots en allemand; une dernière pensée, peut-être,
+qu'il adressait à la duchesse d'Orléans. Le Roi, debout, suivait avec
+angoisse le progrès de l'agonie sur le visage de son fils; si déchiré,
+si accablé qu'il fût, il donnait tous les ordres. Les jeunes princes
+et les princesses pleuraient. Quant à la Reine, elle restait à genoux
+au pied du lit et priait, souvent à haute voix: pieusement héroïque
+dans sa maternelle sollicitude, ce qu'elle demandait à Dieu, ce
+n'était pas de lui rendre son fils, c'était d'accorder au mourant un
+instant de connaissance qui lui permît de penser au salut de son âme,
+et, en échange de cette grâce suprême, elle offrait sa propre vie.
+Pendant plusieurs heures, cette scène se prolongea, sans qu'aucun
+indice vînt ramener un peu d'espoir. Enfin, à quatre heures et demie,
+un dernier mouvement convulsif secoua le prince, puis l'immobilité: la
+mort avait eu raison des dernières résistances de la jeunesse. Les
+sanglots éclatèrent dans l'assistance. Le Roi et la Reine se
+penchèrent pour embrasser leur premier-né. «Encore, si c'était moi!»
+dit le souverain qui pensait à la France et à la monarchie. Quant à la
+mère, toujours occupée de l'âme de son fils, sa première réponse aux
+paroles de condoléance fut ce cri: «Ah! dites-moi du moins qu'il est
+au ciel[63].» Le clergé, de nouveau introduit, dit les prières
+accoutumées; puis le funèbre cortège se forma pour retourner au
+château de Neuilly. Quatre sous-officiers portaient le corps, placé
+sur un brancard. Derrière, suivaient à pied le Roi et la Reine qui
+n'avaient pas voulu monter en voiture, les princes et princesses, les
+ministres, les officiers. Une compagnie d'élite, mandée à la hâte,
+faisait la haie. Au moment où l'on se mit en marche, un long cri de:
+Vive le Roi! partit de la foule, expression spontanée de la compassion
+et de l'émotion générale: beaucoup, du reste, croyaient que le prince
+n'était pas encore mort et qu'on l'emportait à Neuilly pour le mieux
+soigner. La marche dura plus d'une demi-heure. On arriva ainsi jusqu'à
+la chapelle du château. Après s'être agenouillés une dernière fois, le
+Roi et la Reine, le premier toujours maître de soi, la seconde
+toujours pieusement soumise, mais l'un et l'autre brisés de fatigue et
+de douleur, se retirèrent dans leurs appartements.
+
+[Note 63: Cette pieuse préoccupation devait persister. L'année
+suivante, la Reine eut à ce sujet des relations avec le Père de
+Ravignan, lui demanda et reçut de lui de hautes consolations. (Cf. la
+_Vie du Père de Ravignan_, par le Père DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 243 à
+248.)]
+
+Dans cette scène douloureuse, on n'a vu paraître ni la duchesse
+d'Orléans ni ses enfants. La duchesse suivait un traitement à
+Plombières, où son mari l'avait conduite et installée lui-même
+quelques jours auparavant. Les jeunes princes étaient à Eu. La
+nouvelle n'arriva à Plombières que le 14 juillet au soir[64]. Afin de
+ménager la princesse, on ne lui parla d'abord que d'une maladie grave.
+Elle voulut partir immédiatement pour Paris. Dans sa voiture, elle
+priait et pleurait en silence, sans que personne osât lui adresser la
+parole. Peu après avoir dépassé Épinal,--il était une heure du
+matin,--le courrier annonça une voiture venant de Paris. «Ouvrez,
+ouvrez!» s'écria la duchesse d'Orléans. On la retint. Mais, à ce
+moment, deux hommes s'avancèrent vers elle; l'un des deux était M.
+Chomel, le médecin de la famille royale. À sa vue, elle poussa un cri
+perçant. «M. Chomel! Ah! mon Dieu! le prince?...--Madame, le prince
+n'existe plus.--Que dites-vous?» M. Chomel donna quelques détails
+interrompus par les exclamations et les sanglots de la princesse. Puis
+celle-ci, se retournant vers une dame de sa suite: «Mais cette maladie
+dont vous m'aviez parlé?--C'était pour préparer Madame.--Comment,
+vous saviez la mort!... Ah! quel courage vous avez eu!» Elle demeura
+ainsi près d'une heure sur la grande route, dans l'obscurité de la
+nuit, sanglotant au fond de sa voiture, tandis que les autres
+personnes, assises sur les marchepieds, les portières ouvertes, ne
+pouvaient elles-mêmes contenir leur douleur. «Oh! j'ai tout perdu!
+s'écriait par moments la veuve désolée; et la France aussi, elle a
+perdu celui qui l'idolâtrait, celui qui la comprenait si bien. Mais
+vous ne saviez pas comme moi combien il était bon; quelle patience,
+quelle douceur, que de bons conseils il me donnait! Non, non, je ne
+puis vivre sans lui!» On voulut lui parler de ses enfants! «Mes
+pauvres enfants! reprit-elle. Dans le premier moment de ma douleur, je
+ne sens rien que pour lui; c'est lui qui avait tout mon coeur.» Vers
+deux heures du matin, on se remit en route. La princesse n'avait plus
+qu'une pensée, brûler les étapes pour pouvoir contempler une dernière
+fois les traits de son époux bien-aimé. Après deux cruelles nuits,
+elle arriva à Neuilly, le 16 juillet au matin. Le Roi l'attendait,
+entouré de la famille royale et des deux jeunes orphelins qu'on avait
+ramenés d'Eu. «Oh! ma chère Hélène, s'écria Louis-Philippe, le plus
+grand des malheurs accable ma vieillesse.»--«Ma fille chérie, vivez
+pour nous, pour vos enfants», reprit la Reine avec sa douce autorité.
+Au bout de peu d'instants, soutenue par le Roi et par le duc de
+Nemours, suivie de ses parents en pleurs, la duchesse alla
+s'agenouiller dans la chapelle, devant le cercueil, hélas! déjà
+refermé. Pâle, immobile, sous le coup d'une sorte de stupeur, il
+semblait que d'elle aussi la vie allait se retirer; mais la foi
+religieuse la soutenait[65]. Après une courte prière, elle se releva
+et se rendit dans son appartement, pour revêtir les habits de veuve
+que, depuis lors, elle n'a plus quittés.
+
+[Note 64: Pour le récit qui va suivre, je me suis servi du charmant et
+touchant volume publié, peu après la mort de la princesse, sous ce
+titre: _Madame la duchesse d'Orléans_.]
+
+[Note 65: «Oui, écrivait la duchesse d'Orléans cinq mois plus tard, le
+Seigneur qui nous frappe est un père miséricordieux: j'en ai la
+conviction inébranlable, lors même que je n'éprouve pas ses douceurs
+et ses consolations. Je suis au milieu de l'épreuve qui exige une foi
+aveugle; par instants, je la sens bien forte, et alors l'amour et
+l'espérance me sont accordés comme un rayon d'en haut; mais, parfois
+aussi, je sens toute la misère de la nature, et il m'est impossible de
+m'élever vers Dieu. Que de patience Dieu doit avoir avec nous! comment
+n'en aurions-nous pas pour supporter le fardeau qu'il nous impose!»
+(_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 99.)]
+
+Le corps devait rester plus de deux semaines dans la chapelle du
+château, en attendant le service solennel que l'on préparait à
+Notre-Dame: présence à la fois douloureuse et consolante pour les
+affligés qui ne pouvaient s'empêcher de retourner vingt fois par jour
+auprès du cercueil. Le deuil planait sur cette royale demeure, où tout
+le monde parlait bas, où aucune voiture ne pénétrait plus, et où l'on
+n'entendait que le bruit des chants religieux qui se continuaient
+presque sans interruption dans la chapelle. Successivement tous les
+princes ou princesses, absents au moment de la catastrophe, étaient
+revenus. Pour les membres d'une famille si unie, c'était du moins un
+soulagement de pouvoir pleurer ensemble. M. Guizot, témoin respectueux
+et ému, dépeignait ainsi cet intérieur désolé, dans une lettre
+adressée à une de ses amies: «Le Roi, à travers des alternatives de
+larmes et d'abattement, est admirable de force d'esprit et de corps.
+La Reine est soumise à Dieu. Madame est dévouée à son frère. Madame la
+duchesse d'Orléans est haute, simple et pénétrée. Les quatre princes
+sont charmants d'affection réciproque, de bonté et de droiture[66].»
+De son côté, la reine des Belges, accourue dès le premier jour auprès
+de ses parents, écrivait qu'elle avait trouvé son père et sa mère
+«tous deux vieillis et les cheveux entièrement blanchis»; elle
+ajoutait, en parlant d'elle-même et de ses frères et soeurs:
+«Chartres[67] était plus qu'un frère pour nous tous; c'était la tête,
+le coeur et l'âme de toute la famille. Nous le respections tous. Je ne
+m'attendais pas à lui survivre, ainsi qu'à ma bien-aimée Marie. Mais,
+encore une fois, que la volonté de Dieu soit faite[68]!»
+
+[Note 66: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.]
+
+[Note 67: La reine des Belges appelait ainsi son frère du nom qu'elle
+était habituée à lui donner avant 1830, quand Louis-Philippe était duc
+d'Orléans et que son fils aîné portait le titre de duc de Chartres.]
+
+[Note 68: Cette lettre, adressée à la reine Victoria, est citée par
+sir Théodore MARTIN, dans sa _Vie du prince consort_.]
+
+
+II
+
+Le coup n'avait pas seulement frappé la famille royale, il était senti
+par la nation elle-même. La douleur fut universelle et profonde.
+«Jamais, écrivait alors Henri Heine, la mort d'un homme n'a causé un
+deuil aussi général. C'est une chose remarquable qu'en France, où la
+révolution n'a pas encore discontinué de fermenter, l'amour d'un
+prince ait pu jeter de si profondes racines et se manifester d'une
+façon aussi touchante. Non seulement la bourgeoisie, qui plaçait
+toutes ses espérances dans le jeune prince, mais aussi les classes
+inférieures du peuple regrettent sa perte. Lorsqu'on ajourna les fêtes
+de Juillet et qu'on démonta, sur la place de la Concorde, les grands
+échafaudages qui devaient servir à l'illumination, ce fut un spectacle
+déchirant que de voir assis, sur les poutres et les planches
+renversées, le peuple qui déplorait la mort du jeune prince. Une morne
+tristesse était empreinte sur tous les visages, et la douleur de ceux
+qui ne prononçaient aucune parole était la plus éloquente. Là
+coulaient les larmes les plus sincères, et, parmi les braves gens qui
+pleuraient, il y avait sans doute plus d'une tête chaude qui, à
+l'estaminet, se vante de son républicanisme.» Ce que l'on voyait et ce
+que l'on savait de la douleur du vieux roi éveillait une pitié
+sympathique. «Ses ennemis les plus acharnés dans le peuple, écrivait
+encore le même observateur, prouvent, d'une manière touchante, combien
+ils prennent part à son malheur domestique. J'oserais soutenir que le
+Roi est présentement redevenu populaire. Lorsque je regardais hier, à
+Notre-Dame, les préparatifs des funérailles et que j'écoutais les
+conversations des bourgerons qui y étaient rassemblés, j'entendis
+entre autres cette expression naïve: Le Roi peut maintenant se
+promener dans Paris sans crainte; personne ne tirera sur lui.» Il est
+vrai que Henri Heine ajoutait aussitôt, avec un scepticisme
+mélancolique: «Combien durera cette noire lune de miel[69]?» En tout
+cas, il y avait pour le moment comme un retour de la vieille
+sensibilité royaliste que l'on ne connaissait plus depuis 1830. M. de
+Barante le constatait avec surprise. «C'est, écrivait-il au comte
+Bresson, tout à fait au delà de ce que nous pouvions soupçonner. Outre
+les regrets donnés au prince, la justice rendue à son mérite, outre
+cette popularité d'estime qui s'est trouvée être universelle, outre le
+caractère grave et presque religieux de la douleur publique, il s'est
+manifesté une opinion monarchique et un attachement à la dynastie
+vraiment très remarquables[70].» L'émotion ne se renfermait pas dans
+Paris; à mesure que la nouvelle gagnait la province, les mêmes
+impressions s'y produisaient. L'armée surtout comprit quelle perte
+elle faisait. «Ce malheur est irréparable, écrivait le général de
+Castellane au général Changarnier, de la nature de ceux dont on sent
+chaque jour davantage l'étendue. L'armée est consternée. Mgr le duc
+d'Orléans était un intermédiaire entre elle et la couronne, chose
+précieuse sous notre forme de gouvernement où les ministres de la
+guerre changent souvent... Il avait sur l'armée une influence immense.
+Les regrets ont été unanimes[71].» À Alger, le général Bugeaud disait
+du prince: «Il aimait notre métier et s'était donné la peine de
+l'apprendre à fond[72].» De la petite ville de Miliana où il
+commandait, le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère, le 22
+juillet: «En faisant paraître l'ordre du jour qui annonce à la
+garnison la perte irréparable qu'elle vient de faire, j'ai vu des
+larmes dans tous les yeux[73].»
+
+[Note 69: Lettres des 15, 19 et 29 juillet 1842. (_Lutèce_, p. 262 à
+275.)]
+
+[Note 70: Lettre du 28 août 1842. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 71: _Les dernières campagnes du général Changarnier en Afrique_,
+par le comte D'ANTIOCHE. (_Correspondant_ du 25 janvier 1888.)]
+
+[Note 72: _Ibid._]
+
+[Note 73: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]
+
+C'est qu'en effet le duc d'Orléans était généralement aimé, «adoré
+même», suivant le mot dont se servait alors Henri Heine. Deux ans
+auparavant, celui-ci avait écrit: «Le prince royal a gagné tous les
+coeurs, et sa perte serait plus que pernicieuse pour la dynastie
+actuelle. La popularité du prince est peut-être la seule garantie de
+cette dernière. Mais le prince, héritier de la couronne, est aussi une
+des plus nobles et des plus magnifiques fleurs humaines qui se soient
+épanouies sur le sol de ce beau jardin qu'on nomme la France[74].»
+J'ai déjà eu l'occasion, en racontant le voyage fait par le duc
+d'Orléans, en 1836, à Berlin et à Vienne, d'esquisser les qualités
+toutes françaises, à la fois charmantes et brillantes, qui lui
+valaient cette popularité[75]. Depuis lors, il avait gagné en
+maturité, sans perdre rien de sa grâce et de son éclat. Le dandysme un
+peu maniéré de l'adolescent avait fait place à une élégance plus
+virile, plus imposante, plus royale. Le cavalier à bonnes fortunes
+était devenu le plus tendre et le plus attentif des époux. Sans doute,
+dans l'ordre politique, il n'avait pas encore tout à fait répudié les
+velléités belliqueuses qui étaient chez lui l'entraînement d'un
+patriotisme passionné et comme la chaleur d'un sang jeune et
+généreux[76]; il n'avait pas non plus entièrement renoncé à des
+affectations libérales, même parfois un peu révolutionnaires, qui
+venaient de 1830[77]; et ces tendances, si elles contribuaient à sa
+faveur auprès de la foule, ne laissaient pas que d'inquiéter certains
+esprits prudents. Mais, même sur ces points, il s'était assagi, et
+l'on sentait qu'il deviendrait plus sage encore avec les années, avec
+l'expérience plus complète des hommes ou des choses, et surtout avec
+le sentiment de la responsabilité. La transformation ainsi en voie de
+s'accomplir n'échappait pas au Roi et à M. Guizot qui s'en
+félicitaient[78]. Ajoutons que, si l'origine de la monarchie nouvelle
+avait faussé quelques-unes des idées du duc d'Orléans, elle lui avait
+donné, d'autre part, un sentiment singulièrement élevé et fécond de
+son métier de prince: il se croyait tenu de mériter par lui-même, par
+ses efforts, par ses services, par ses sacrifices, le rang que lui
+apportait sa naissance, estimant ne pouvoir rester le premier que s'il
+justifiait être le plus digne. Dès 1837, dans une lettre intime[79],
+il se déclarait «obligé, dans un temps où le travail est la loi
+commune, de faire sa carrière à la sueur de son front». «Il n'y a
+aujourd'hui, ajoutait-il, qu'une manière de se faire pardonner d'être
+prince, c'est de faire en tout plus que les autres... Pour fonder une
+dynastie, il faut que chacun y contribue, depuis mon frère d'Aumale,
+qui apporte pour son écot un prix d'écolier[80], jusqu'à l'héritier du
+trône qui doit, dans les rangs de l'armée, se faire lui-même la
+première position après celle du Roi.» Cette tâche si virilement et si
+noblement tracée, il était résolu à s'y donner, sans épargner sa peine
+et, au besoin, son sang. À en juger d'ailleurs par certains
+pressentiments qu'il laissait quelquefois percer, par le fond de
+mélancolie qui se trahissait sous la grâce de son sourire, il n'avait
+pas dans l'avenir, et notamment dans la durée de sa propre vie, la
+confiance où se complaît d'ordinaire la jeunesse heureuse. Il parlait
+souvent de sa mort; non qu'il ait jamais prévu l'accident vulgaire qui
+devait l'emporter; mais il se voyait tombant sur un champ de bataille
+ou devant une émeute[81]. Et alors il se demandait, dans une
+incertitude anxieuse, ce que deviendrait son jeune fils: serait-il «un
+de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi», ou bien «l'un des
+ouvriers de cette régénération sociale qu'on n'entrevoit qu'à travers
+de grands obstacles et peut-être des flots de sang»? Il n'osait se
+répondre à lui-même, tant l'horizon lui paraissait obscur[82].
+
+[Note 74: _Lutèce_, p. 22.]
+
+[Note 75: Cf. plus haut, t. III, chap. II, § V.]
+
+[Note 76: Quelques mois avant la mort du prince, M. Quinet avait été
+invité à une soirée de musique chez la duchesse d'Orléans. Poète et
+érudit, peu connu de la foule, il n'était jusqu'alors descendu sur la
+place publique que pour pousser le cri de la guerre, pour demander, en
+1840, comme en 1830, la revanche de Waterloo et la conquête des
+frontières du Rhin. Par sympathie et par calcul, le duc d'Orléans
+voulut se montrer fort aimable pour l'auteur de la brochure intitulée:
+_1815 et 1840_. Voici comment M. Quinet a rapporté sur le moment, dans
+une lettre à sa mère, les paroles que lui adressa le prince: «Vous
+avez foi en la France. J'ai été frappé du profond sentiment national
+qui vit dans tout ce que vous avez écrit. Mais les cosmopolites nous
+perdent. Ils émoussent, ils énervent tout. Malheureusement le pays
+leur prête souvent la main... Vous avez bien raison, la grande
+question pour nous, c'est celle des frontières, c'est le besoin de se
+relever. Au lieu de tant parler des victoires de l'Empire, je voudrais
+que l'on instituât des fêtes funèbres, commémoratives de Waterloo,
+pour obliger le pays à s'en souvenir et à tout réparer. Au lieu de
+cela, on parle, on perd le sentiment de l'action... Tout le monde veut
+jouir. Personne ne veut faire crédit à la patrie. Si je me suis occupé
+de l'armée, ce n'est pas que je veuille jouer au soldat; je crois être
+au-dessus de cela. Mais c'est que je pense que là encore se trouve la
+tradition de l'honneur du pays. Il ne faut pas tomber; il ne faut pas
+ruiner, comme Samson, nos ennemis, en périssant nous-mêmes. Il faut
+les détruire et vivre. Quand nous serions acculés à Bayonne, il faut
+être décidé à reprendre tout le reste. Pendant que les autres
+amollissent tout, vous êtes le clairon. Ne désespérons pas.»
+(_Correspondance d'Edgar Quinet_, t. II, p. 371.)]
+
+[Note 77: Voir, par exemple, dans le fragment du testament que nous
+reproduisons plus bas, la recommandation faite par le duc d'Orléans à
+son fils, de rester fidèle à la «révolution».]
+
+[Note 78: Causant, au lendemain de la catastrophe, avec M. de
+Flahault, ambassadeur de France à Vienne, M. de Metternich lui disait:
+«C'était une grande tâche pour votre roi que de former son successeur.
+Il y avait mis tous ses soins, et je sais que, depuis un an surtout,
+il était parfaitement content du résultat qu'il avait obtenu; il
+éprouvait une grande tranquillité et une extrême satisfaction, en
+voyant que son fils était entré dans ses idées et qu'il pourrait
+s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de paix
+qu'il a établi ne serait point abandonné après lui.» M. Guizot, de son
+côté, a constaté que le prince se montrait «capable de s'arrêter sur
+sa pente, d'apprécier la juste mesure des choses, la vraie valeur des
+hommes, et d'apporter dans le gouvernement plus de sagacité froide et
+de prudence que son attitude et son langage ne l'auraient fait
+conjecturer». Le ministre a même ajouté ce témoignage plus précis:
+«Depuis 1840, le prince avait fait dans ce sens de notables progrès,
+et, quoiqu'il ménageât avec soin l'opposition, son appui sérieux en
+même temps que réservé ne manqua point au cabinet.»]
+
+[Note 79: Il s'agit d'une lettre par laquelle le duc d'Orléans raconte
+au général Damrémont comment il a obtenu du Roi et ensuite
+généreusement sacrifié à son frère l'honneur de prendre part à la
+seconde expédition de Constantine. J'ai cité, dans la seconde édition
+du tome III, ch. X, § XIII, d'autres fragments de cette admirable
+lettre. On en peut trouver le texte complet dans _L'Algérie de 1830 à
+1840_, par M. Camille ROUSSET, t. II, p. 230 et suiv.]
+
+[Note 80: En 1837, époque où le duc d'Orléans écrivait ces lignes, le
+jeune duc d'Aumale, âgé de quinze ans, venait d'obtenir un prix au
+concours général.]
+
+[Note 81: Sur ces pressentiments, voir ce qu'en écrivait Henri Heine
+en 1840 et en 1842. (_Lutèce_, p. 21 et 269.) Voir aussi un petit
+incident du voyage que le duc d'Orléans avait fait, quelques jours
+avant sa mort, pour conduire la duchesse à Plombières. (_Madame la
+duchesse d'Orléans_, p. 83.)]
+
+[Note 82: Je fais ici allusion à ce passage, souvent cité, du
+testament du duc d'Orléans, testament écrit en 1839, au moment de
+partir pour l'expédition des Portes de Fer, en Algérie: «C'est une
+grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la
+destinée qui l'attend; car personne ne peut savoir dès à présent ce
+que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur de
+nouvelles bases une société qui ne repose que sur les débris mutilés
+et mal assortis de ses organisations précédentes. Mais, que le comte
+de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi,
+ou qu'il devienne l'un des ouvriers de cette régénération sociale
+qu'on n'entrevoit qu'à travers de grands obstacles et peut-être des
+flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur inconnu et
+obscur d'une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu'il
+soit avant tout un homme de son temps et de sa nation, qu'il soit
+catholique et défenseur passionné, exclusif, de la France et de la
+révolution.»]
+
+Sans doute la foule n'avait pas pénétré dans l'âme du prince aussi
+avant que ces publications posthumes nous permettent de le faire
+aujourd'hui. Mais d'instinct elle comptait beaucoup sur lui. Elle
+était persuadée qu'en lui reposait l'espoir de la monarchie. Si
+l'habileté prudente et flexible, la sagesse un peu sceptique,
+l'expérience consommée du vieux roi avaient pu seules constituer un
+gouvernement pacifique et régulier au lendemain d'une révolution, si
+seules elles avaient pu, après 1830, rassurer l'Europe et déjouer
+l'anarchie, les qualités plus brillantes et plus généreuses du duc
+d'Orléans, sa confiante hardiesse, sa communion étroite avec toutes
+les vibrations du sentiment national, la séduction et l'élan de sa
+jeunesse paraissaient nécessaires pour assurer l'avenir de la royauté
+bourgeoise, en y intéressant les coeurs et les imaginations. La
+catastrophe du 13 juillet bouleversa brusquement toutes ces
+prévisions, et, à la place de la grande espérance qui s'évanouissait,
+se dressa une perspective singulièrement inquiétante, celle d'une
+régence, devenue à peu près inévitable du moment où il n'y avait plus
+aucun intermédiaire entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de
+quatre ans. Cette épreuve de la régence, toujours dangereuse, ne
+serait-elle pas mortelle pour une dynastie récente, contestée, et dans
+un pays infesté de révolution? On eût dit qu'un voile se déchirait,
+laissant voir la fragilité, jusqu'ici inaperçue, du régime sorti des
+journées de Juillet. «Cet accident funeste remet en question tout
+l'ordre des choses existantes», écrivait, dès le premier jour, Henri
+Heine; et un autre contemporain, précisant davantage, proclamait que
+«Dieu venait de supprimer le seul obstacle qui existait entre la
+monarchie et la république». Ainsi, à la compassion éveillée par une
+grande douleur se joignait aussitôt un sentiment peut-être plus vif
+encore, parce qu'il était intéressé, celui du danger auquel la chose
+publique et, par suite, chaque situation particulière se trouvaient
+désormais exposées. «Tout le monde est inquiet pour son propre
+compte», disait M. Guizot, et telle était la violence subite de cette
+inquiétude qu'un spectateur la qualifiait «d'effroi et de
+consternation impossibles à dépeindre». Cette impression s'étendait
+au delà de nos frontières. Un homme politique espagnol, M. Donozo
+Cortès, écrivait: «Cette mort a été un événement de la plus haute
+importance pour la majeure partie des puissances en Europe; tandis que
+la nation française porte le deuil, de l'autre côté de la Manche et du
+Rhin on découvre des symptômes de douleur et d'effroi[83].» Lord
+Palmerston déclarait voir là «une calamité pour la France et pour
+l'Europe[84]». M. de Metternich disait de son côté: «L'événement est
+l'un des plus graves auxquels puisse atteindre l'imagination: je lui
+reconnais toute la valeur d'une catastrophe[85].»
+
+[Note 83: Lettre au journal _El Heraldo_ du 24 juillet 1842. (_Oeuvres
+de Donozo Cortès_, t. I.)]
+
+[Note 84: Lettre à son frère, en date du 18 juillet 1842. (BULWER,
+_Life of Palmerston_, t. III, p. 96.)]
+
+[Note 85: Lettre au comte Apponyi, en date du 18 juillet 1842.
+(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 616.)]
+
+
+III
+
+Impuissant à remédier complètement au mal d'une telle perte, le
+législateur sentit cependant qu'il avait quelque chose à faire pour le
+limiter et l'atténuer. On s'était aperçu, en effet, que rien n'avait
+été prévu et réglé pour cette éventualité de la régence, devenue tout
+à coup si probable et peut-être si prochaine. La Charte n'en disait
+mot. Impossible de laisser subsister une incertitude absolument
+contraire à l'esprit même du gouvernement monarchique. En effet,
+suivant la parole du feu duc de Broglie, «c'est l'excellence de ce
+gouvernement que l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption,
+que le rang suprême n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y
+puisse surprendre, entre deux règnes, le moindre intervalle d'attente
+ou d'hésitation; c'est par là surtout qu'il domine les esprits et
+contient les ambitions[86]». Il fallait donc faire une loi déterminant
+à qui appartiendrait et comment serait exercée la régence, et la
+faire tout de suite. Tel était le voeu du public impatient d'être
+rassuré. Le gouvernement n'était pas moins pressé: il comprenait
+l'avantage de profiter de l'émotion générale, de cette nécessité de
+bonne conduite qui s'imposait à tous[87], pour enlever rapidement la
+solution d'un de ces problèmes constitutionnels qu'il est toujours
+délicat de livrer aux discussions des peuples. Il résolut même de ne
+pas attendre jusqu'au 3 août, jour indiqué pour l'ouverture de la
+nouvelle législature, et convoqua le parlement pour le 26 juillet.
+
+[Note 86: Rapport sur la loi de régence, présenté à la Chambre des
+pairs, le 17 août 1842.]
+
+[Note 87: M. Guizot écrivait, le 14 juillet 1842: «La bonne conduite
+est indispensable, et tout le monde le sent.»]
+
+Qu'allaient faire les partis? Rien à espérer des radicaux et des
+légitimistes: ennemis jurés de la monarchie de Juillet, ils ne se
+prêtaient pas à réparer le mal qu'un accident venait de lui faire; les
+légitimistes surtout étaient impitoyables; ils n'avaient même pas
+désarmé un instant devant ce grand deuil, et, à lire leurs journaux,
+il n'y avait rien chez eux du sentiment sous l'empire duquel le duc de
+Bordeaux, plus noblement inspiré que ses partisans, faisait célébrer à
+Toeplitz une messe pour l'âme de son infortuné cousin[88]. Mais
+quelles étaient les dispositions de ces opposants dynastiques qui,
+tout échauffés du résultat des élections, s'apprêtaient naguère à
+pousser plus vivement que jamais l'attaque contre le cabinet? Sous le
+coup de l'émotion inquiète qui les saisit à la nouvelle de la
+catastrophe et sous la pression de l'opinion générale, leur premier
+mouvement parut être de ne voir que la monarchie en deuil et en
+péril, et de reléguer au second plan la question ministérielle. M.
+Thiers et même M. Odilon Barrot s'empressèrent autour du Roi,
+protestant de leurs respectueuses et douloureuses sympathies, offrant
+leur concours pour les discussions qui allaient s'ouvrir, et exprimant
+le désir de voir tous les amis de la royauté de 1830 unanimes sur la
+constitution de la régence. Les journaux du centre gauche et de la
+gauche tinrent le même langage. «Il s'agit pour le moment, y
+lisait-on, non plus de discuter la politique du ministère, mais de
+donner à la monarchie de Juillet et à nos institutions les garanties
+d'existence et le complément constitutionnel qu'un affreux événement a
+rendus nécessaires.» Ces journaux demandaient seulement que «le
+cabinet n'essayât pas de se prévaloir d'une manifestation toute
+dynastique[89]». Le _Journal des Débats_ se félicitait de cette
+attitude. «Les passions, disait-il, ont fait silence. Depuis douze
+ans, on n'avait pas vu peut-être un pareil accord dans la presse
+constitutionnelle, et l'opposition,--c'est une justice qu'il faut lui
+rendre,--s'est montrée vraiment dynastique[90].»
+
+[Note 88: On lit, à ce propos, dans une lettre de M. de Metternich au
+comte Apponyi, en date du 12 août 1842: «M. de Flahault m'a lu une
+lettre particulière de M. Guizot en réponse à ce que j'avais appris au
+premier sur la manière dont l'affreux événement du 13 juillet a été
+accueilli à Kirchberg. (C'était l'endroit où résidait alors la famille
+de Charles X.) Veuillez dire à M. Guizot et, si vous en trouvez
+l'occasion, également au Roi, que je ferai connaître là-bas
+l'impression que Sa Majesté a reçue de la communication. M. de
+Flahault mandera probablement, par le courrier de ce jour, que M. le
+duc de Bordeaux, qui a appris la nouvelle peu après son arrivée à
+Toeplitz, a fait dire le lendemain une messe à la paroisse de cette
+ville, à laquelle il a assisté avec tout ce qui compose sa suite. Il
+n'y a rien mis qui ressemblât à de l'ostentation, et toute la ville
+lui en a su gré.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 619.)]
+
+[Note 89: _Constitutionnel_ du 19 juillet 1842.]
+
+[Note 90: 16 juillet 1842.]
+
+Ce désintéressement de l'opposition était trop beau pour durer.
+Quelques jours à peine s'étaient écoulés, que les mêmes journaux, sans
+rien rabattre, il est vrai, de leur zèle pour la monarchie, de leurs
+protestations d'union, et au contraire sous prétexte de diminuer les
+dangers de cette monarchie et de faciliter cette union, réclamaient
+ardemment la retraite de M. Guizot et prétendaient lui faire honte de
+«s'abriter derrière le cercueil du duc d'Orléans». Ils ne demandaient
+que ce seul holocauste, sachant bien que le ministère ainsi mutilé ne
+serait plus en état de se défendre. À ce prix, ils promettaient au Roi
+leur concours pour la loi de régence. M. Molé appuyait cette
+manoeuvre, insistant sur ce que l'impopularité de M. Guizot rendait
+impossible l'accord prêt à se faire. Mais on ne parvint ni à ébranler
+le Roi, ni à diviser le cabinet. «Les intrigues font feu croisé,
+écrivait M. Guizot à un de ses amis; intrigues du 15 avril, du 12
+mai, du 1er mars, chacune pour son compte et toutes ensemble contre
+moi. On a offert au Roi la loi de régence et la dotation qu'il
+voudrait, s'il consentait à me sacrifier. Il a répondu royalement et,
+je crois, très sensément. Il n'a jamais été mieux pour moi. Le cabinet
+tiendra bien ensemble[91].» Dès le 22 juillet, en effet, un article du
+_Moniteur_, faisant allusion aux attaques dirigées particulièrement
+contre un des ministres, les dénonçait comme une manoeuvre et
+affirmait la solidarité étroite de tous les membres du cabinet. Le
+même jour, le _Journal des Débats_ déclarait très haut que le
+ministère ne se retirerait pas et qu'il ne sacrifierait pas M. Guizot.
+«Nous regrettons seulement, ajoutait-il, qu'après avoir pris une si
+noble part à la douleur publique, l'opposition, au bout de huit jours
+à peine, se soit lassée de sa modération.»
+
+[Note 91: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+Tout en résistant à cette poussée, le gouvernement n'avait pas perdu
+un instant pour préparer la loi de régence. Il était dirigé dans cette
+oeuvre par Louis-Philippe, qui dominait sa douleur de père pour
+remplir son devoir de roi. Les précédents n'étaient pas de grand
+secours. Sous l'ancienne monarchie, le roi, en raison de son pouvoir
+absolu, disposait de la régence comme de tout le reste; il fixait par
+son testament les conditions dans lesquelles elle s'exercerait; avec
+quelle efficacité, l'histoire troublée et souvent sanglante des
+minorités est là pour le dire. Dans ce passé donc, rien à imiter ni à
+regretter. À défaut de traditions, il fallait consulter les principes.
+Une première question se posa: convenait-il de faire une loi générale
+établissant d'avance un système de régence pour toutes les minorités,
+ou d'organiser la régence seulement pour le cas actuel, étant entendu
+qu'une loi spéciale serait faite pour chaque minorité nouvelle? En un
+mot, il y avait à choisir entre la régence de droit et la régence
+élective. Le gouvernement, partant de cette idée que la régence était
+une royauté temporaire et devait être constituée à l'image de la
+royauté véritable, se prononça pour la régence de droit. Il se dit
+qu'avec la régence élective on verrait, aux approches des minorités,
+les partis se former pour pousser tel ou tel candidat, les prétendants
+descendre dans la lice, les membres de la famille royale peut-être se
+diviser ou, en tout cas, être mis sur la sellette et violemment
+discutés. Quoi de plus contraire au principe monarchique, qui est
+précisément de ne pas livrer périodiquement l'autorité suprême aux
+luttes des partis et aux brigues des ambitieux! Mieux valait donc
+établir d'avance une règle permanente qui ne laissait plus place à
+aucune compétition. Sans doute on se privait ainsi de choisir le
+régent d'après son mérite personnel; mais, comme le disait le feu duc
+de Broglie, «hasard pour hasard, c'est la nature du gouvernement
+monarchique de préférer les chances paisibles de la naissance aux
+chances turbulentes de l'élection[92]».
+
+[Note 92: Rapport fait à la Chambre des pairs.]
+
+Du principe que la royauté temporaire devait être assimilée à la
+royauté définitive, le gouvernement tira cette autre conséquence que
+la régence serait déférée au prince le plus proche du trône dans
+l'ordre de succession établi par la Charte. C'était étendre la loi
+salique à la régence, en exclure les femmes et particulièrement la
+mère du roi mineur. Il y avait sans doute dans notre histoire de
+nombreux précédents en sens contraire. Mais on estima que, de notre
+temps, dans une société démocratique où la royauté est tant discutée,
+souvent même tant outragée, il ne convenait pas de mettre le pouvoir
+aux mains d'une femme, qu'elle y trouverait trop de souffrances et n'y
+apporterait pas assez d'autorité. Du reste, le projet attribuait à la
+mère une autre tâche que l'on jugeait utile de séparer du gouvernement
+de l'État, afin de la soustraire aux vicissitudes de la politique et
+aux exigences des partis: c'était la garde, la tutelle et par suite
+l'éducation du jeune roi. Si graves que fussent ces considérations
+théoriques, elles ne pesèrent pas seules dans la décision. Derrière la
+question de principe, chacun avait vu tout de suite la question de
+personne: la régence masculine, c'était le duc de Nemours; la régence
+féminine, la duchesse d'Orléans. Tous deux sans doute étaient, à des
+titres divers, très dignes de cette haute mission. Nul ne pouvait
+contester la rare probité du duc de Nemours, l'élévation de ses
+sentiments, son désintéressement absolu: «Nemours est le devoir
+personnifié, disait souvent son frère aîné; je ne prends jamais une
+décision importante sans le consulter.» Quant à la duchesse d'Orléans,
+c'était une âme généreuse et une intelligence supérieure. Toutefois,
+entre les deux, le Roi avait une préférence très décidée. De la part
+de la duchesse, il croyait avoir à craindre une certaine recherche de
+popularité libérale; à la suite de son mari, le devançant même au
+besoin, elle avait été vue souvent en coquetterie avec les hommes de
+gauche. Aucune inquiétude de ce genre au sujet du duc de Nemours, qui
+avait toujours été fort docile aux inspirations de son père et qui,
+par ses tendances personnelles, passait pour être plutôt en sympathie
+avec les hommes de la résistance; avec lui, Louis-Philippe était mieux
+assuré de voir continuer, après sa mort, au dedans et au dehors, ce
+qu'il appelait «son système». Du reste, le candidat ainsi préféré par
+le Roi était celui qu'avait désigné le duc d'Orléans lui-même; dans
+son testament, après avoir rendu hommage «au noble caractère, à
+l'esprit élevé et aux facultés de dévouement» de sa femme, après avoir
+exprimé le désir «qu'elle demeurât, sans contestation, exclusivement
+chargée de l'éducation de ses enfants», le prince royal ajoutait: «Si
+par malheur l'autorité du Roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné
+jusqu'à sa majorité, Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé
+pour la régence et désavouer hautement toute tentative qui se
+couvrirait de ce dangereux prétexte pour enlever la régence à mon
+frère Nemours, ou, à son défaut, à l'aîné de mes frères.» Fidèle à son
+mari jusqu'après la mort, la duchesse d'Orléans fut la première à
+faire connaître la volonté qu'il avait exprimée, et elle ne permettait
+pas qu'on parut douter de la résolution où elle était de s'y
+conformer[93].
+
+[Note 93: Ainsi fit-elle avec M. Dupin, la première fois qu'elle le
+vit après la catastrophe. (_Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 178.)
+Quelques jours plus tard, lorsque M. de Lamartine soutint, à la
+Chambre, la thèse de la régence féminine, elle en fut fort mécontente.
+«Il n'a pas parlé pour moi, dit-elle, il a parlé contre le
+gouvernement du Roi.» (_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 135.)]
+
+Les autres points présentèrent moins de difficultés. Toujours par
+application du même principe, le ministère décida de proposer que le
+régent serait inviolable comme le Roi et aurait le plein et entier
+exercice de l'autorité royale. Si nous ajoutons que l'âge de la
+majorité était fixé à dix-huit ans, nous aurons fait connaître toutes
+les dispositions du projet qu'on avait fait à dessein court et simple,
+pour en rendre l'adoption plus facile et plus prompte. «Ce projet,
+écrivait alors M. Guizot, n'a point la prétention de prévoir et de
+régler toutes les hypothèses imaginables, toutes les chances
+possibles; il résout les questions et pourvoit aux nécessités que les
+circonstances nous imposent.»
+
+Les motifs qui avaient déterminé le Roi et son conseil à écarter la
+régence élective et maternelle étaient précisément ceux qui la
+faisaient préférer par les opposants. Ceux-ci, très prononcés pour la
+duchesse d'Orléans qu'ils imaginaient être en sympathie avec eux,
+prenaient prétexte de ce que le duc de Nemours se tenait, avec une
+dignité un peu froide, plus à l'écart de la foule que les autres
+membres de sa famille, pour soutenir qu'il était impopulaire[94].
+Toutefois, dans le sein même de cette opposition, le projet
+ministériel rencontra un avocat inattendu et puissant: ce fut M.
+Thiers. Il ne voulait pas sans doute plus de bien que par le passé à
+M. Guizot et à ses collègues, mais une préoccupation supérieure
+dominait alors chez lui toutes les autres: effrayé de la brèche faite
+à la monarchie de 1830 par la catastrophe du 13 juillet, il estimait
+nécessaire de faire du vote unanime de la loi de régence une grande
+manifestation dynastique. Il jouait ce rôle nouveau, avec sa vivacité
+accoutumée: «On ne peut se faire une idée, a raconté l'un de ceux
+qu'il s'appliquait alors à convertir, de tout ce que M. Thiers dépensa
+d'esprit, d'habileté, d'activité, pour ramener à son opinion le centre
+gauche et la gauche dynastique. Pendant quinze jours, son salon, son
+cabinet furent des clubs où il pérorait du matin au soir, sans jamais
+se lasser, sans jamais se décourager[95].» Le centre gauche dut se
+ranger à l'avis de son chef. Mais la gauche se croyait tenue à moins
+de soumission: si, de guerre lasse, au bout de quelque temps, elle
+parut se résigner à ne pas faire campagne en faveur de la régence
+féminine, elle n'abandonna pas la régence élective.
+
+[Note 94: «Au début, écrit M. Duvergier de Hauranne, nous étions tous,
+presque tous du moins, pour la régence de madame la duchesse
+d'Orléans.» (_Notes inédites._)]
+
+[Note 95: Henri Heine écrivait, dès le 19 juillet 1842: «Le duc de
+Nemours jouit-il en effet de la très haute disgrâce du peuple
+souverain, comme on le soutient avec un zèle excessif? Je n'en veux
+pas juger. Encore moins suis-je tenté d'approfondir les raisons de sa
+disgrâce. L'air distingué, élégant, réservé et patricien du prince est
+peut-être le principal grief contre lui.» (_Lutèce_, p. 266.)]
+
+Cette question de la régence n'était pas la seule à propos de laquelle
+M. Thiers prêchait alors la modération à l'opposition. Les meneurs de
+la gauche et les plus ardents du centre gauche, notamment M. Duvergier
+de Hauranne et M. de Rémusat, eussent voulu que, soit avant, soit
+après la loi de régence, on livrât bataille au cabinet. Il fallait,
+selon eux, profiter sans retard de l'avantage obtenu dans les
+élections et ne pas laisser aux esprits le temps de se refroidir. On
+faisait d'ailleurs remarquer à M. Thiers que le zèle dynastique dont
+il aurait fait preuve dans l'affaire de la régence, lui donnerait plus
+d'autorité pour exposer les griefs de l'opinion contre la politique de
+M. Guizot. M. Thiers ne se laissa pas convaincre; il soutint très
+vivement que le danger de la monarchie, l'état de l'opinion et aussi
+l'habileté commandaient de ne se préoccuper pour le moment que de la
+question dynastique et d'ajourner la question ministérielle à la
+session de janvier. «Nous n'y perdrons rien, disait-il; le ministère
+est comme ces animaux qui ont reçu une charge de plomb dans le corps
+et qui courent encore, mais que tout à coup on voit s'affaisser et
+tomber. Il est blessé à mort, et il est fort douteux qu'il aille
+jusqu'à l'ouverture des Chambres. Dans tous les cas, il suffira de
+deux ou trois coups pour l'achever.» Puis le chef du centre gauche
+énumérait les députés qui ne croyaient pas devoir, en août, voter
+contre le cabinet, mais dont il avait la parole pour le mois de
+janvier prochain[96].
+
+[Note 96: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+Le gouvernement, au courant de ces efforts de M. Thiers, en désirait
+le succès, sans beaucoup y compter. M. Guizot écrivait, la veille de
+l'ouverture de la session, à ses agents diplomatiques: «Les chefs de
+l'opposition souhaiteraient, je crois, qu'il n'y eût en ce moment
+qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais
+les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque
+débat que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons
+point. Non pas, certes, pour l'intérêt du cabinet, mais pour la
+dignité du pays, du gouvernement, de tout le monde, toute lutte
+devrait être ajournée à l'hiver prochain. J'en doute fort[97].»
+
+[Note 97: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 14.]
+
+
+IV
+
+Le 26 juillet 1842, les deux Chambres étaient réunies pour entendre le
+discours royal: tous les assistants en deuil; sur les visages, une
+émotion vraie et profonde. Des acclamations très vives et plusieurs
+fois répétées éclatèrent à l'entrée du Roi. Celui-ci, troublé, la voix
+pleine de larmes, eut peine d'abord à parler. Il se remit cependant à
+la troisième phrase. Son discours, grave, simple et bref, ne traitait
+que du malheur qui venait de le frapper et des mesures à prendre pour
+qu'en cas de minorité la France ne fût pas exposée à «l'immense
+danger» d'une «interruption dans l'exercice de l'autorité royale».
+Toutes les autres questions étaient renvoyées à la session suivante.
+«Assurons aujourd'hui le repos et la sécurité de la patrie, disait le
+Roi en finissant; plus tard, je vous appellerai à reprendre, sur les
+affaires de l'État, le cours de vos travaux.»
+
+La Chambre, nouvellement élue, dut d'abord vérifier les pouvoirs de
+ses membres; l'opération fut menée lestement. La gauche tenta bien
+quelques escarmouches, mais l'opinion, préoccupée d'autres questions,
+ne lui permettait pas de s'arrêter longtemps à ces chicanes. Pendant
+ce temps, le corps du duc d'Orléans était transporté à Notre-Dame, où
+les obsèques furent célébrées en grande pompe. Le concours fut
+immense; ce n'était pas seulement curiosité banale du spectacle: un
+sentiment de regret sympathique, de tristesse inquiète, planait sur
+cette foule. Cinq jours après, en présence de la famille royale, la
+dépouille du prince fut inhumée dans la chapelle que la duchesse
+d'Orléans, mère du Roi, avait fait élever à Dreux sur les ruines du
+château. Louis-Philippe, chez lequel l'horrible souvenir des
+profanations de 1793 était demeuré très vif, avait préféré pour les
+siens une sépulture moins en vue et moins accessible que la basilique
+de Saint-Denis. Assez sceptique sur l'avenir, l'un de ses constants
+soucis était de prendre des précautions contre les révolutions
+futures. Faut-il ajouter qu'il ne lui déplaisait pas de se séparer de
+la branche aînée jusque dans la mort? Revenu à Paris, après ce dernier
+adieu au corps de son fils, il reçut, le 11 août, l'adresse de la
+Chambre des députés en réponse au discours du trône. Cette adresse,
+sur laquelle l'opposition avait eu le bon goût de n'élever aucune
+contestation et qui avait été adoptée sans débat par 347 voix sur 361
+votants, ne parlait, comme le discours, que de la douleur commune et
+des «mesures nécessaires à la continuité et à l'exercice régulier de
+l'autorité royale pendant la minorité de l'héritier du trône».
+
+Restait à prendre ces mesures, c'est-à-dire à voter la loi sur la
+régence, où chacun s'accordait, en effet, à voir l'affaire principale,
+unique de la session. Le gouvernement avait déposé son projet le 9
+août. Le 16, la commission, par l'organe de M. Dupin, présenta son
+rapport, qui concluait à l'adoption. Quel accueil la Chambre
+allait-elle y faire? Retrouverait-on l'unanimité patriotique qui
+s'était manifestée lors de l'adresse? M. Thiers y travaillait de son
+mieux. Le jour où la loi devait être examinée dans les bureaux, il
+réunit chez lui quinze ou seize des meneurs de l'opposition:
+c'étaient, entre autres, pour la gauche, MM. Barrot, Abattucci, Havin,
+Chambolle, de Tocqueville et de Beaumont; pour le centre gauche, MM.
+de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Ducos, Léon de Malleville, etc. Il
+leur exposa longuement et vivement les raisons d'adopter la loi.
+Personne ne combattit de front son avis. M. Barrot fit seulement
+observer que M. de Sade devait présenter un amendement en faveur de la
+régence élective. «Je ne puis, ajouta le chef de la gauche, me
+dispenser de me lever pour cet amendement; mais je ne parlerai point,
+ou, si je parle, j'aurai soin de déclarer que, l'amendement fût-il
+rejeté, je n'en voterais pas moins pour la loi.» M. Thiers répondit
+qu'il vaudrait mieux rejeter tout de suite l'amendement, mais que le
+point important était de voter la loi elle-même à une grande majorité;
+du moment qu'il avait sur ce point la promesse de M. Barrot, il se
+tenait pour satisfait. MM. de Beaumont et de Tocqueville parlèrent
+dans le même sens que le chef de la gauche[98].
+
+[Note 98: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+La discussion publique s'ouvrit le 18 août. Il apparut tout de suite
+qu'elle serait vive et ample. L'événement de la première journée fut
+le discours de M. de Lamartine. Le poète était-il encore du centre où
+déjà de la gauche? On eût été embarrassé de répondre. À vrai dire,
+c'était un isolé et un fantaisiste. Il se prononça hautement contre le
+projet, y opposant la régence élective et féminine. À l'appui de sa
+thèse, il ne se contenta pas d'arranger l'histoire ou d'imaginer
+l'avenir: excité par les applaudissements de la gauche, irrité par les
+murmures du centre, il ne craignit pas d'employer des arguments faits
+pour étonner dans la bouche de l'orateur qui, lors de la coalition,
+avait défendu si éloquemment la prérogative royale contre la
+prépotence parlementaire. «Quand par un événement fatal, dit-il, le
+pouvoir parlementaire est appelé à l'héritage, à l'exercice, à la
+possession d'un de ces droits que la nation ne peut remettre à
+personne sans se déposséder, je dis qu'il y a honte et faiblesse à
+abdiquer la nouvelle et souveraine attribution qu'il impose. Je dis
+que se réfugier timidement et à la hâte, en pareil cas, dans le seul
+pouvoir dynastique, c'est déclarer, à la face de la France et du
+monde, qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner
+soi-même.» (_Bravos à gauche._) Non content d'avoir laissé ainsi voir
+que, dans sa pensée, les Chambres devaient, en cas de régence,
+s'emparer du pouvoir exécutif et constituer une république temporaire,
+M. de Lamartine répondait en ces termes à ceux qui arguaient de la
+nécessité de fortifier la dynastie: «Nous ne voulons pas glisser du
+gouvernement national au gouvernement dynastique, exclusivement
+dynastique. La dynastie doit être nationale et non la nation
+dynastique... Et que faites-vous, en exagérant les concessions à ce
+principe dynastique? Vous faites dire aux ennemis du pouvoir que le
+gouvernement, que les amis de la dynastie lui sacrifient tout, qu'ils
+profitent de l'émotion, des crises, de la douleur même de ce généreux
+pays pour enlever, pour surprendre un peuple. (_Vives réclamations au
+centre.--À gauche: Oui, c'est vrai! c'est vrai!_)... Oui, je le dis
+avec douleur, il y a une fatale, une aveugle tendance à empiéter, à
+prendre toujours plus de force, jusqu'à ce que la nation se demande:
+Mais y a-t-il eu des révolutions? (_Violents murmures au centre.--À
+gauche: Très bien!_)... Donnons à la dynastie notre respectueuse
+sympathie, donnons-lui notre douleur, nos larmes, celles de ce peuple
+entier;... mais nous ne lui donnerons pas, ou plutôt nous ne donnerons
+pas à ses conseillers les garanties, les droits, les libertés de notre
+temps et de nos enfants. (_Très bien! à gauche._) Et surtout,
+messieurs, ne faisons pas dire à la France, à l'Europe, à l'histoire,
+qui nous regardent dans ce grand acte constitutif de notre monarchie
+nouvelle,... que pour l'affermir, pour la perpétuer, il a fallu
+chasser la mère et toutes les mères, sinon du berceau, au moins des
+marches du trône de leur fils, et chasser les derniers vestiges du
+droit électif de nos institutions.» (_Nouvelle et vive approbation à
+gauche._)
+
+Le discours de M. de Lamartine avait eu assez d'éclat et produit assez
+d'effet pour que M. Guizot jugeât nécessaire d'y répondre. Tout d'abord,
+il écarta ce qu'il appelait «ces perspectives de parti, ces
+pressentiments sinistres qui s'étaient élevés dans beaucoup d'esprits
+au moment où le malheur nous avait frappés». «À Dieu ne plaise, dit-il,
+que je prononce un mot, un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du
+vide immense que laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons
+perdu! (_Très bien! très bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront
+pas. (_Marques prolongées et très vives d'assentiment._) Mais, en
+gardant toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine
+confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous
+assistons depuis un mois... La dynastie de Juillet a essuyé un affreux
+malheur; mais de son malheur même est sorti à l'instant la plus évidente
+démonstration de sa force (_mouvement_), la plus évidente consécration
+de son avenir... (_Très bien!_) Elle a reçu partout, chez nous, hors de
+chez nous, le baptême des larmes royales et populaires. (_Nouvelles
+marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été ravi a appris
+au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds et assurés les
+fondements de ce trône qu'il semblait destiné à affermir. (_Mouvement._)
+Il y a là une joie digne encore de sa grande âme et de l'amour qu'il
+portait à sa patrie.» (_Sensation._) Paroles habiles, bien éloquentes
+surtout, dont le Roi remerciait son ministre le lendemain[99], mais qui
+renfermaient, hélas! plus d'une illusion. Le ministre ajoutait, en
+réponse aux dernières paroles de M. de Lamartine: «Nous nous sentons
+parfaitement libres de faire une loi dégagée de toute préoccupation
+extraordinaire... Que la Chambre soit libre comme nous. Nous ne
+demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons la
+Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que toute
+autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances, aux
+exigences du moment; nous n'en avons pas besoin.» (_Très bien!_)
+Avons-nous le droit de faire cette loi? telle était la première question
+que se posait ensuite M. Guizot. Réfutant la théorie radicale du
+pouvoir constituant que M. Ledru-Rollin avait exposée au début de la
+discussion, il concluait en ces termes: «Tout ce dont vous avez parlé,
+ces votes, ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts,
+tout cela, c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques
+très vives d'approbation au centre._--_Murmures aux extrémités._) Soyez
+tranquilles, messieurs, nous, les trois pouvoirs constitutionnels, nous
+sommes les seuls organes légitimes et réguliers de la souveraineté
+nationale.» Le terrain ainsi déblayé de cette objection préjudicielle,
+le ministre aborda les deux points traités par M. de Lamartine, la
+régence élective et la régence féminine. Pour montrer la portée et, par
+suite, le danger de la régence élective, il s'empara habilement des
+paroles,--il eût dit volontiers des aveux,--de l'orateur auquel il
+répondait. «Trouve-t-on, demanda-t-il, que nos institutions aient fait
+la royauté si forte, qu'il soit à propos de l'affaiblir encore et de
+fortifier le principe mobile aux dépens du principe stable? Ce qu'on
+vous demande de faire, au milieu de la plus grande société démocratique
+moderne, c'est d'introduire dans l'élément monarchique, dans sa
+représentation temporaire, le principe électif, c'est-à-dire de donner
+aux défauts de la démocratie une grande facilité pour pénétrer jusque
+dans cette partie du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer
+et à les combattre.» Quant à la régence féminine, le ministre montra que
+le pouvoir politique n'était pas, surtout de notre temps, dans la
+destinée et dans les aptitudes de la femme. «Il y a, dit-il, des
+exemples de ce pouvoir entre les mains des femmes, dans les monarchies
+absolues, dans les sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les
+sociétés démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie
+sont trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.» D'un bout à
+l'autre de son discours, M. Guizot s'attacha à ne discuter que la loi en
+elle-même et ne fit aucune allusion à la situation du cabinet ou des
+partis. Il dit même expressément, en terminant: «On a parlé, à cette
+occasion, de l'union de toutes les opinions dynastiques, de l'oubli
+momentané de toutes les luttes ministérielles. On a eu raison.
+Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune pensée d'intérêt
+ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La loi n'est pas plus
+favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été faite pour elle-même,
+dans la seule vue du bien de l'État, abstraction faite de tout parti, de
+tout ministère, de toute lutte, de toute prévention, de toute rivalité;
+nous ne demandons rien de plus.» (_Vives et nombreuses marques
+d'approbation._)
+
+[Note 99: Louis-Philippe écrivit à M. Guizot: «Nous avons lu ce matin,
+en famille, votre admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à
+l'exorde, et tous m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions
+touchés.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 36.)]
+
+En s'exprimant ainsi, M. Guizot avait évidemment voulu permettre à la
+gauche de se montrer dynastique sans crainte de paraître
+ministérielle. C'était sa façon de seconder le travail qu'il savait
+être fait dans le sein de l'opposition pour amener le vote presque
+unanime du projet. Cependant, aussitôt après le ministre, l'un des
+députés qui avaient pris part à la conférence chez M. Thiers, M. de
+Tocqueville, se leva pour combattre l'application du principe
+héréditaire à la régence. À son avis, le système monarchique,
+excellent en général, était faible en un point: c'est que la royauté
+pouvait tomber aux mains d'un enfant; à côté de ce hasard qui donnait
+un roi incapable de régner, l'orateur se refusait à placer un autre
+hasard qui pouvait donner un régent incapable de le suppléer. Ce
+discours était-il le signe que la gauche renonçait à tenir
+l'engagement pris envers M. Thiers? On se rassurait par la pensée que
+M. de Tocqueville était un indépendant, se décidant par soi-même,
+entraînant peu de voix avec lui et systématiquement rebelle à
+l'influence, selon lui néfaste, de l'ancien ministre du 1er mars. Un
+seul homme avait vraiment qualité pour parler au nom de la gauche,
+c'était M. Odilon Barrot; or il se taisait.
+
+Le 19 août, la discussion continua. Plusieurs orateurs furent d'abord
+entendus, entre autres M. Passy, M. Berryer, M. Villemain, qui
+ajoutèrent à l'éclat du débat, sans y apporter rien de bien nouveau.
+Cette seconde journée touchait à son terme, quand M. Odilon Barrot
+parut à la tribune. M. Thiers en ressentit quelque déplaisir; il eût
+préféré que l'orateur de la gauche persistât dans son silence;
+toutefois, il ne s'inquiéta pas autrement, comptant, suivant la
+promesse faite, que, si le discours commençait par appuyer la régence
+élective, il finirait du moins par conclure au vote de la loi. Aussi,
+à M. Duvergier de Hauranne qui lui demandait s'il userait de son tour
+de parole pour y répondre: «Non, dit-il, j'aime mieux qu'un autre s'en
+charge; je ne veux pas me trouver en contradiction avec Barrot[100].»
+Ce dernier, après quelques protestations de fidélité à la «dynastie
+nationale», prit vivement à partie le principe même du projet, cette
+régence de droit «fondée sur le hasard aveugle de la naissance», cette
+«nouvelle légitimité» qu'on prétendait «ajouter à la Charte». «Vous
+voulez faire aujourd'hui, dit-il, ce que vous n'avez pas voulu faire
+en 1830, alors que vous étiez investi d'un pouvoir constituant que
+vous n'avez plus. Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les limites
+de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit
+d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de
+dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités
+du temps.» M. Thiers, attentif sur son banc, s'étonnait de voir
+l'orateur s'engager ainsi à fond; il s'en étonnait sans douter de
+l'exécution de l'engagement pris: «Barrot, disait-il à M. Duvergier de
+Hauranne, qui était venu s'asseoir à côté de lui, Barrot s'avance
+beaucoup. Il a tort. Je ne sais pas comment, après tout cela, il va
+revenir à voter pour la loi[101].» Cependant l'orateur, soutenu,
+poussé par les applaudissements de la gauche, poursuivait son
+discours, développant, avec une énergie croissante et non sans talent,
+les arguments déjà présentés en faveur de la régence élective par M.
+de Lamartine et M. de Tocqueville. Enfin, à la stupéfaction de M.
+Thiers, il termina par cette déclaration: «Certes, notre opinion
+personnelle sur les avantages qu'il y aurait à déférer la régence à la
+mère du roi mineur est bien arrêtée... Il serait plus facile de
+traverser les mauvais jours, alors que la faiblesse d'un enfant et
+d'une femme aurait pour appui la générosité de la nation, qu'avec ce
+que l'un de vous appelait une régence à cheval. Cette conviction est
+profonde chez moi. Eh bien! j'en aurais fait le sacrifice; j'aurais
+voté avec vous pour telle ou telle désignation personnelle et actuelle
+que du moins nous avions pu préalablement juger et apprécier. Mais
+vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente... Vous
+voulez créer un droit pour l'inconnu... Vous voulez faire ce qui n'a
+jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles comme le hasard!
+Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un
+danger que vous créez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous
+accorder.» (_Vive approbation à gauche._)
+
+[Note 100: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+[Note 101: _Ibid._]
+
+Que s'était-il donc passé, pour que M. Odilon Barrot fît ainsi le
+contraire de ce qu'il avait promis à M. Thiers? La veille, la gauche
+avait été vivement agitée par le discours de M. de Lamartine, d'autant
+que celui-ci avait habilement flatté ses préventions, éveillé ses
+jalousies, en faisant deux parts de l'opposition: d'un côté, les
+intrigants et les ambitieux, c'est-à-dire M. Thiers; de l'autre, les
+honnêtes gens et les hommes de principes, c'est-à-dire M. Odilon
+Barrot. Dans la nuit, quelques députés de ce parti, M. de Tocqueville
+en tête, étaient venus trouver M. Barrot pour lui signifier qu'il eût
+à changer d'allure et à se séparer de M. Thiers en défendant
+l'amendement à outrance. Après une courte résistance, M. Barrot avait
+fini par céder. Seulement, embarrassé de sa situation, il n'avait pas
+osé prévenir M. Thiers. Celui-ci sortit de la séance d'autant plus
+irrité qu'il était plus surpris. «Ce que vient de faire Barrot est
+indigne, disait-il à M. Duvergier de Hauranne et à M. de Rémusat. Je
+sais combien il est faible et je ne lui en veux pas. Mais j'en veux à
+ceux qui l'ont poussé et qui l'ont ainsi conduit à rompre, même sans
+m'en avertir, une convention faite entre nous. Croyez-moi, mes amis,
+nous nous sommes trompés; il n'y a rien à faire avec ces gens-là.»
+Vainement M. Duvergier de Hauranne, effrayé de la portée de cette
+dernière phrase, faisait-il observer «qu'un mauvais procédé ne devait
+pas faire légèrement abandonner un plan de conduite adopté depuis
+deux ans»; son chef, tout entier à son ressentiment, ne l'écoutait
+pas[102].
+
+[Note 102: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+Sans connaître ces détails, les divers partis attendaient avec
+curiosité la troisième journée du débat, se demandant ce qu'allait
+faire M. Thiers. Le discours de M. Barrot n'avait pas mis sérieusement
+en péril l'adoption de la loi; mais ce qui demeurait douteux et ce qui
+pouvait dépendre de l'attitude du chef du centre gauche, c'était le
+chiffre plus ou moins élevé de la majorité. Et puis, chacun sentait
+que les conséquences de cet incident pouvaient dépasser la loi en
+discussion et modifier la situation des partis. Aussi, dans la soirée,
+tandis qu'à gauche on envoyait une ambassade à M. Thiers pour
+connaître ses intentions[103], le Roi, qui suivait attentivement
+toutes les phases du débat, écrivait à M. Guizot: «Dieu veuille que
+Thiers parle demain et parle bien!» Louis-Philippe insistait
+d'ailleurs sur la nécessité d'en finir. «Ce qui me paraît essentiel,
+disait-il, c'est que vous tâchiez de tout enlever rapidement... La
+séance commençant à midi, si vous êtes en nombre dès le début, vous
+devez pouvoir prendre le pas accéléré. La Chambre est pressée; elle
+est française et s'animera si on lui sonne la charge; mais les troupes
+sont molles, quand les généraux sont timides. Grâces à Dieu, vous ne
+l'êtes pas, et j'attendrai la victoire avec bonne confiance[104].»
+
+[Note 103: _Ibid._]
+
+[Note 104: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 35.]
+
+Le lendemain, 20 août, au début de la séance, M. Thiers paraît à la
+tribune. Il est pâle, nerveux, agité des suites d'une nuit d'insomnie.
+La Chambre entière est muette d'attention. Les premiers mots de
+l'orateur sont pour déclarer «qu'il ne s'est jamais senti dans une
+situation plus pénible, plus délicate». «La Chambre, dit-il, sait que,
+depuis deux années, je siège sur les bancs de l'opposition. Je suis
+l'adversaire du cabinet; des souvenirs pénibles m'en séparent, et je
+crois qu'il y a même mieux que des souvenirs pour m'en séparer; il y a
+des intérêts du pays, peut-être mal compris par moi, mais des
+intérêts vivement sentis. Je suis donc l'adversaire du cabinet...
+Malgré cela, malgré cet intérêt très grave de ma position, je viens
+appuyer aujourd'hui le gouvernement; je viens combattre
+l'opposition... Je suis profondément monarchique. Rappelez-vous ce que
+certains hommes m'ont reproché, ce que je ne me reprocherai jamais,
+d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie... Cela doit vous dire à
+quel point je suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet
+intérêt de la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoi
+qu'il arrive; fussé-je seul, entendez-vous?» Il rappelle ensuite
+qu'avec ses amis il avait décidé, dès le premier jour, de «voter la
+loi sans modification», considérant que «le principal devoir était non
+de renverser les ministres, mais de consolider la monarchie». «Quoi!
+s'écrie-t-il, parce qu'un instant, sous la parole d'un homme que j'ai
+appelé, que j'appelle encore mon ami, parole éloquente, sincère,
+certaines convictions ont flotté hier, certaines conduites ont changé,
+j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite sage, politique,
+honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition... Non,
+fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi telle qu'elle est,
+sans modification, sans amendement.»
+
+Après ce préliminaire, M. Thiers aborde la discussion du projet,
+déclarant «qu'il ne veut pas faire un discours, mais un acte». Tout
+d'abord, il rencontre sur son chemin la thèse du pouvoir constituant,
+développée par M. Ledru-Rollin et à laquelle M. Odilon Barrot avait à
+demi sacrifié: il ne la ménage pas. «J'en ai parlé dans mon bureau,
+dit-il, avec peu de respect, et je m'en excuse. Mais savez-vous
+pourquoi j'ai montré pour le pouvoir constituant si peu de respect?
+C'est qu'en effet, je ne le respecte pas du tout. Le pouvoir
+constituant a existé, je le sais; il a existé à plusieurs époques de
+notre histoire; il a joué un triste rôle. Il a été, dans les
+assemblées primaires, à la suite des factions. Sous le Consulat et
+sous l'Empire, il a été au service d'un grand homme. Sous la
+Restauration, il s'est caché sous l'article 14 de la Charte. Ne dites
+pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires de
+Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces
+misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le
+pouvoir constituant.» L'orateur combat ensuite la thèse de la régence
+élective et de la régence féminine, avec sa verve abondante et rapide,
+ingénieuse et lucide. Et surtout, s'élevant au-dessus de la loi, non
+sans laisser voir son impatience et son dédain, il adresse de haut à
+l'opposition une leçon de conduite monarchique et gouvernementale. «Je
+ne veux calomnier personne, dit-il; j'ai été de l'opposition; j'ai été
+calomnié, comme on l'est souvent quand on contrarie le pouvoir établi,
+et je ne donnerai pas l'exemple de calomnier l'esprit des autres. Mais
+il faut s'expliquer. Il y a deux manières d'adhérer à la Charte: les
+gens soumis aux lois y adhèrent parce qu'elle est écrite; il y a une
+seconde manière d'y adhérer, c'est d'y adhérer de conviction, parce
+qu'on la croit excellente. Je suis de ceux qui y adhèrent ainsi. Pour
+moi, quand la Charte a institué la royauté comme nous l'avons, en lui
+donnant une masse de pouvoirs énorme, l'unité du pouvoir exécutif, le
+droit de paix et de guerre, le commandement des armées, le droit
+d'administrer, tout ce qui compose le gouvernement, tous les pouvoirs
+enfin; quand elle lui a donné l'inviolabilité, quand elle lui a donné
+l'hérédité, l'hérédité du prince capable au prince incapable, ce n'est
+pas un présent qu'elle a fait à la royauté... Ce n'est pas pour elle
+que ces pouvoirs lui ont été donnés, c'est pour vous, pour la grandeur
+du pays, pour sa force. Il n'y a dans tout cela rien pour la royauté,
+rien que la majesté, que l'amour du pays et ses hommages quand elle
+les a mérités.» (_Marques d'approbation au centre._) M. Thiers n'est
+pas dès lors effrayé de donner à un régent, nécessairement plus
+faible, les pouvoirs qu'il a donnés à un roi. Il s'indigne d'ailleurs,
+comme partisan du gouvernement parlementaire, contre ceux qui, pour
+faire prévaloir ce gouvernement, veulent faire le régent faible.
+«Savez-vous, dit-il, pourquoi en Angleterre le gouvernement
+représentatif a tant de réalité? C'est parce que la royauté est forte
+et respectée... Chez nous, savez-vous ce qui fait qu'on résiste au
+gouvernement parlementaire? C'est qu'on nous dit que la royauté est
+faible... Eh bien, je fais appel aux vrais amis du gouvernement
+parlementaire; je leur donne rendez-vous; savez-vous où? à la défense
+de la royauté.» (_Très bien! très bien!_)
+
+Le centre, surpris et charmé, applaudit pour remercier M. Thiers et
+aussi pour le compromettre. La gauche frémit; heurtée dans ses
+préjugés, blessée dans son amour-propre, sentant derrière ces paroles
+l'amertume du blâme ou la pointe de l'épigramme, elle éclate parfois
+en murmures et en interruptions. Mais l'orateur est lancé; loin de se
+laisser intimider, il riposte durement: «Messieurs, permettez-moi
+d'exprimer ma conviction. Je n'ai donné mes convictions à qui que ce
+soit, entendez-le bien! Je n'ai humilié ma pensée devant personne,
+entendez-vous? Je ne veux irriter personne, mais quelle est donc cette
+prétention de vouloir soumettre la conviction d'un homme auquel on ne
+refuse pas quelques lumières, de vouloir la soumettre à tout ce qu'on
+pense, à tout ce qu'on préfère?» Reprenant ensuite ses leçons:
+«L'opposition bien conduite, dit-il, savez-vous ce qu'elle doit faire?
+Au lieu de faire ce qu'ont fait toutes les oppositions depuis
+cinquante ans, au lieu de se détacher vite et vite des gouvernements
+qui ne réalisaient pas leurs espérances, pour courir à de nouveaux
+gouvernements qui ne les réalisaient pas davantage, savez-vous ce que
+doit faire une opposition sage? Au lieu de se décourager, de se
+retirer, elle doit s'appliquer davantage à corriger le gouvernement
+existant... On améliore, on redresse, on ne déserte pas un
+gouvernement, et le seul moyen de l'améliorer, c'est de lui prouver
+que les conseils qu'on lui adresse sont des conseils, non pas d'amis
+douteux, mais d'amis certains.» M. Thiers se pique d'être de ces «amis
+certains» du gouvernement de 1830, et voici la preuve qu'il en donne:
+«C'est que, malgré quelques divergences d'opinions, quelques
+mécontentements personnels, je n'ai pas cessé, entendez-vous? de
+repousser les autres gouvernements qui pouvaient s'élever à sa place;
+c'est que, pour moi, derrière le gouvernement de Juillet, il y a la
+contre-révolution, et que, devant, il y a l'anarchie.» Puis, après
+avoir parlé de la contre-révolution: «Voilà pour ce qui est derrière.
+Quant à ce qui est en avant, c'est-à-dire la prétendue république, je
+croyais, en 1830, et je crois encore aujourd'hui, que ce qui est en
+avant est incapable de se gouverner soi-même et de gouverner le pays.
+(_Murmures à gauche._) J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y
+avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie: des hommes
+incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir
+l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait
+il y a quarante ans, peut-être avec la gloire de moins. (_Sensation._)
+Voilà ce que je croyais en 1830, et, permettez-moi de le dire, ce qui
+s'est passé depuis n'a pas contribué à me faire changer d'opinion.»
+Enfin, l'orateur, se résumant, termine ainsi: «Je ne vois que la
+contre-révolution derrière notre gouvernement; en avant, je vois un
+abîme; je reste sur le terrain où la Charte nous a placés. Je conjure
+mes amis de venir faire sur ce terrain un travail d'hommes qui savent
+édifier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que démolir. Les
+paroles que je viens de dire m'ont coûté; elles m'ont coûté beaucoup;
+elles me coûteront encore en descendant de cette tribune. Mais je me
+suis promis, à toutes les époques de ma vie, et j'espère que je
+tiendrai parole, de ne jamais humilier ma raison devant aucun pouvoir,
+quel qu'il fût, quelle que fût son origine, et de marcher toujours, le
+front haut, comme doit faire un homme qui a eu le courage jusqu'au
+bout de dire à tout le monde sa pensée, quelque désagréable qu'elle
+pût être.»
+
+Sur ces paroles, M. Thiers descend de la tribune, fort ému lui-même et
+laissant l'assemblée dans une extrême agitation. Rarement discours a
+produit une impression aussi vive[105]. Les partisans de la loi n'ont
+plus qu'à hâter le scrutin. Il leur faut cependant laisser le
+rapporteur, M. Dupin, résumer la discussion et faire, avec une
+précision vigoureuse, une dernière réponse aux objections. Enfin,
+voici l'heure de mettre aux voix les deux amendements établissant la
+régence élective et la régence féminine. À ce moment, M. Dufaure se
+précipite à la tribune, et, se tournant vers M. Barrot, il adjure la
+gauche, en quelques paroles chaleureuses, de se joindre à la majorité,
+une fois les amendements repoussés, et de voter avec elle la loi. M.
+Barrot refuse avec une obstination solennelle. On procède au vote: les
+deux amendements sont rejetés par assis et levé, et l'ensemble de la
+loi est adopté par 310 voix contre 94. Ce n'est pas l'unanimité qu'on
+avait un moment rêvée, mais le succès en est presque plus complet. La
+minorité est trop faible pour avoir en rien diminué l'autorité de la
+loi, et la gauche n'a fait de tort qu'à elle-même.
+
+[Note 105: M. de Viel-Castel, en sortant de la Chambre, écrivait sur
+son journal intime: «La séance d'aujourd'hui est certainement la plus
+dramatique qu'il y ait eu depuis longtemps.» (_Documents inédits._)]
+
+Le surlendemain, le projet était porté à la Chambre des pairs. Le
+rapport y fut fait par le duc de Broglie, vrai chef-d'oeuvre du genre,
+substantiel et rapide, donnant de la loi le commentaire le plus élevé
+et la justification la plus décisive. La discussion, qui s'engagea et
+se termina le 29 août, n'eut ni l'éclat ni l'ampleur de celle du
+Palais-Bourbon. On se hâta de passer au vote, et la loi fut adoptée
+par 163 voix contre 14. Les Chambres se séparèrent aussitôt, et la
+session fut prorogée au 9 janvier 1843.
+
+
+V
+
+Le gouvernement pouvait se féliciter de la session d'août 1842. Sans
+doute, pour qui réfléchissait, la blessure profonde faite le 13
+juillet à la monarchie n'était pas guérie; le grand vide laissé par la
+mort du duc d'Orléans était de ceux que l'on ne comble point par des
+mesures législatives. Mais enfin, tout ce qui pouvait être fait
+l'avait été. La loi de régence venait d'être votée, telle que le Roi
+la désirait, à une immense majorité et après une belle discussion.
+Dans le pays comme dans la Chambre, le sentiment monarchique s'était
+manifesté avec une vivacité et une étendue qui avaient surpris les
+amis du régime eux-mêmes. Sous le coup d'un affreux malheur, aux
+prises avec une crise redoutable, la royauté de Juillet était apparue
+plus forte et la France plus sage qu'on n'eût pu s'y attendre. Les
+gouvernements étrangers, qui avaient douté de cette force et de cette
+sagesse, étaient amenés à les reconnaître[106].
+
+[Note 106: Cf. les lettres de M. de Metternich au comte Apponyi, en
+date des 18 juillet, 13 et 26 août 1842. (_Mémoires_, t. VI, p. 617 à
+621.)]
+
+Bien que la question ministérielle eût été, d'un commun accord,
+systématiquement écartée des débats et renvoyée à plus tard, le succès
+de la session profitait au cabinet et semblait raffermir son crédit
+que le résultat équivoque des élections avait ébranlé. On en était
+frappé même au loin: M. de Metternich trouvait que «la situation
+générale se prononçait d'une manière favorable à M. Guizot», et que
+celui-ci avait «de bien grandes chances de fonder ce ministère de
+durée» dont la France avait un «véritable besoin[107]». D'ailleurs, on
+ne pouvait contester que l'opposition, sortie si confiante, si
+arrogante, du scrutin du 9 juillet, ne fût singulièrement affaiblie
+par la rupture entre M. Thiers et M. Odilon Barrot. Depuis la scène de
+tribune où cette scission s'était produite avec tant d'éclat, la
+presse s'en était emparée et l'avait rendue plus profonde encore, en
+en faisant la querelle non plus de deux hommes, mais de deux groupes.
+Entre les journaux de la gauche et ceux du centre gauche, ce n'étaient
+que récriminations amères. Vainement l'un d'eux, le _Courrier
+français_, éclairé par la satisfaction ironique avec laquelle le
+_Journal des Débats_ faisait écho à ces polémiques et signalait le
+désarroi dont elles étaient la preuve, rappelait-il à l'opposition que
+«les partis doivent laver leur linge sale en famille», les
+ressentiments l'emportaient sur ces conseils, et ce même _Courrier
+français_ était réduit à s'écrier tristement: «Hier encore,
+l'opposition touchait au but,... le programme était arrêté, les hommes
+étaient d'accord, les postes assignés, et il ne restait plus qu'à
+laisser couler nos opinions dans le lit qu'on leur avait creusé.
+Faut-il renoncer à ces plans de campagne? Le vote qui a constitué la
+régence a-t-il détruit et dispersé en même temps l'armée parlementaire
+qui devait faire la puissance du nouveau règne?»
+
+[Note 107: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621, 622.]
+
+C'est que derrière l'incident de tribune, origine de tout ce bruit, il
+y avait plus qu'une dissidence sur une loi particulière. On avait pu
+s'en rendre compte à la vivacité et surtout à la généralité des
+remontrances adressées en cette occasion par M. Thiers à la gauche.
+Ces remontrances n'avaient-elles pas tout de suite dépassé le point
+spécial en discussion, pour porter sur la conduite entière du parti,
+sur sa façon de comprendre l'opposition et le gouvernement? Au fond,
+M. Thiers et la gauche avaient des idées et des habitudes absolument
+différentes. La gauche, doctrinaire à sa façon, faisait grand étalage
+de ses principes et se croyait tenue de poursuivre l'application de
+toutes les théories de l'école libérale, dût-elle pour cela
+désorganiser le gouvernement. M. Thiers, homme de tactique plus que de
+principes, ne croyant qu'aux faits, fort ingénieux à imaginer les
+expédients et habile à s'en servir, se moquait des théories et des
+théoriciens; imbu de la tradition napoléonienne, ses préférences
+naturelles étaient pour un gouvernement fort, avec une armée très
+nombreuse et une administration très centralisée; il disait de
+lui-même, en un jour de franchise, qu'il «n'était pas libéral»; homme
+de pouvoir sinon d'autorité, il ne s'intéressait guère, en fait de
+libertés, qu'à ces libertés de la tribune ou de la presse qui
+pouvaient lui servir à s'emparer du ministère ou à se venger de ceux
+qui l'y avaient remplacé. Les députés de la gauche ne se maintenaient
+dans la faveur de leurs partisans et n'empêchaient les plus avancés de
+les supplanter qu'en professant des opinions violentes et
+déraisonnables; M. Thiers, au contraire, avait souci de demeurer un
+ministre possible. À gauche, si l'on sentait de quel avantage était le
+concours d'un si merveilleux orateur, les ambitieux jalousaient sa
+prépotence, et les «purs» le soupçonnaient d'intrigue; M. Thiers, de
+son côté, tout en usant de la gauche, s'inquiétait souvent de ses
+doctrines et surtout était agacé de ce qu'il appelait sa sottise. Ce
+sont toutes ces divergences, toutes ces antipathies qui, longtemps
+contenues et dominées par une passion plus forte, venaient enfin de
+faire explosion. Et quand, dans la soirée du 19 août, s'épanchant avec
+M. Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, M. Thiers laissait échapper
+cette parole significative que nous avons déjà citée: «Croyez-moi, mes
+amis, nous nous sommes trompés, il n'y a rien à faire avec ces
+gens-là», il faisait allusion, non pas seulement à l'incident de la
+loi de régence, mais à des griefs qui, pendant deux ans, s'étaient
+accumulés et aigris dans son esprit.
+
+Cette division semblait délivrer le ministère du risque d'être mis en
+minorité par la coalition de la gauche et du centre gauche. Était-ce
+pour l'exposer à un danger plus proche? Plusieurs le pensaient. Au
+premier moment, le sentiment général fut même que cette évolution de
+l'ancien ministre du 1er mars cachait une manoeuvre pour se rapprocher
+personnellement du pouvoir, et l'on se demandait si M. Guizot ne
+courait pas plus de risque d'être supplanté par M. Thiers, rentré dans
+les bonnes grâces du Roi, que d'être renversé par M. Thiers, chef de
+l'opposition. «M. Thiers, écrivait M. Rossi dans la chronique
+politique de la _Revue des Deux Mondes_, n'est plus le candidat de la
+coalition, c'est un ministre du 11 octobre qui se trouve en
+disponibilité; le ministère peut en redouter le secours plus qu'il
+n'en redoutait les attaques.» À gauche, le _Siècle_ disait avec une
+méfiance non déguisée: «M. Thiers ne souffrira pas qu'on le soupçonne
+un seul jour de s'être baissé pour recevoir l'héritage souillé du
+ministre des défections.» Du bord opposé, le _Journal des Débats_,
+tout en rendant hommage au discours du 20 août, déclarait, d'un ton
+gêné, qu'il ne voulait pas examiner si ce discours couvrait quelque
+manoeuvre[108]. M. Thiers se défendait, il est vrai, de toute
+arrière-pensée de ce genre, et, dès le 22 août, il faisait dire par
+le _Constitutionnel_: «On prétend que M. Thiers a agi en vue du
+pouvoir... Nous répondrons qu'il ne songe pas à prendre le pouvoir...
+Il s'est déterminé par des raisons plus hautes et plus profondes; il a
+vu l'intérêt de la dynastie, l'intérêt du pays; il s'est souvenu de
+1830.» D'ailleurs, pour que la manoeuvre pût réussir, il eût fallu la
+complicité du Roi: or rien ne permettait à l'ancien ministre du 1er
+mars de compter sur cette complicité. On racontait alors, chez le duc
+de Broglie, que M. Thiers, après son discours, s'était rendu aux
+Tuileries pour y recevoir les compliments auxquels il avait droit; le
+Roi les fit très chauds, très abondants; seulement il ajouta:
+«Maintenant, il faut soutenir mon cabinet[109].» Ce n'était
+probablement pas ce qu'attendait son visiteur.
+
+[Note 108: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, le soir
+même du discours de M. Thiers: «Ce discours, l'attitude nouvelle que
+M. Thiers vient de prendre, l'accueil que lui a fait la majorité, les
+chances qui en résultent pour lui et dont beaucoup de personnes
+s'exagèrent l'imminence, tel est, ce soir, l'objet de toutes les
+conversations. Les ministres font d'ailleurs bonne contenance et se
+donnent pour fort satisfaits. Leurs amis les plus intimes disent avec
+affectation que M. Thiers n'a pas au fond rompu avec la gauche; que ce
+n'est qu'une querelle d'amants, qu'il faudrait être bien sot pour s'y
+laisser prendre.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 109: _Documents inédits._]
+
+Si le ministère avait lieu d'être satisfait de la session d'août, le
+public, de son côté, en était sorti plus rassuré. Trop peu réfléchi
+pour se demander si le péril, apparu comme à la lueur d'un coup de
+foudre dans la journée du 13 juillet, était écarté définitivement ou
+s'il n'était que provisoirement masqué, il constatait que les
+difficultés immédiates avaient été surmontées sans crise et sans
+désordre. La rue notamment avait été d'une tranquillité remarquable.
+Sans doute, en pénétrant alors dans les dessous du parti républicain,
+on eût découvert qu'aussitôt après la mort du duc d'Orléans, quelques
+meneurs révolutionnaires, M. Flocon en tête, s'étaient réunis; prenant
+en considération que «la transmission du trône, jusqu'alors rendue
+facile par certaines qualités du prince héritier, était désormais
+soumise aux difficultés d'une régence», ils avaient décidé de prendre
+les armes à la mort du Roi; ils avaient même tenté de s'organiser dans
+cette vue; mais cette organisation n'était pas bien sérieuse, et, en
+tout cas, pour le moment, rien ne bougea[110]. Cette immobilité
+suffisait pour que le public, sans s'inquiéter autrement des
+éventualités lointaines, ne pensât plus qu'à ses affaires. Celles-ci
+étaient alors très prospères. Commerce, industrie, chemins de fer,
+spéculations de tout genre, partout une activité qui souvent même
+dégénérait en fièvre. Les tableaux des revenus indirects, les états
+des douanes et de la navigation, toutes les statistiques témoignaient
+de ce grand développement économique. Le pays en jouissait et
+paraissait s'en occuper beaucoup plus que de la politique, dont il se
+montrait assez las. M. Rossi écrivait à ce propos: «Toujours dominé
+par ses préoccupations matérielles, ne songeant qu'à ses spéculations,
+à ses affaires, le public n'a pas de goût en ce moment pour la
+politique; il n'a pas de temps à lui donner; disons mieux, il ne
+l'aime guère, il s'en défie[111].» «L'époque est au calme, disait le
+_Journal des Débats_ le 29 septembre 1842; le pays jouit d'une
+tranquillité parfaite. On souffre de la peine que se donnent les
+journaux de l'opposition pour ranimer une discussion haletante et
+épuisée.» Le même jour, M. de Barante écrivait au comte Bresson: «Les
+factions sont étonnées de la manière dont cette crise s'est passée. À
+aucun moment je ne les ai vues en si petite espérance. Il y a une
+volonté de repos et de durée si universelle et si ardente que chacun
+paraît craindre de se compromettre et de se nuire en témoignant
+quelque vivacité d'opinion... Le parti conservateur est en situation
+bonne et croissante[112].» À la date du 9 octobre, nous trouvons
+encore dans une lettre adressée par le même M. de Barante à M. Guizot:
+«Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractère
+naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens guère d'avoir vu un
+moment où il y eût tant de repos dans les esprits, je dirais presque
+de sécurité pour le lendemain[113].»
+
+[Note 110: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti
+républicain, de 1830 à 1848_, p. 313 à 319.]
+
+[Note 111: Chronique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier
+1843.]
+
+[Note 112: _Documents inédits._]
+
+[Note 113: Cité par M. Guizot dans sa _Notice sur M. de Barante_.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT
+
+(Septembre 1842-septembre 1843.)
+
+ I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il obtient à
+ Londres la clôture du protocole relatif à la ratification de la
+ convention du 20 décembre 1841.--II. Négociations pour l'union
+ douanière avec la Belgique. Résistances des industriels français.
+ Opposition des puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces
+ difficultés, le gouvernement renonce à ce projet.--III. Ouverture
+ de la session de 1843. Silence de M. Thiers. M. de Lamartine
+ passe à l'opposition. Son rôle politique depuis 1830, et comment
+ il a été amené à se déclarer l'adversaire du gouvernement.--IV.
+ Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur les
+ affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des pairs. À
+ la Chambre des députés, le projet d'adresse demande la revision
+ des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot n'ose le combattre,
+ mais se réserve de choisir le moment d'ouvrir les négociations.
+ Vote dont chaque parti prétend s'attribuer l'avantage.--V. La loi
+ des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. Succès du
+ ministère.--VI. La difficulté diplomatique de la question du
+ droit de visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M.
+ de Metternich.--VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent.
+ L'Angleterre n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de
+ M. de Salvandy.--VIII. La question du mariage de la reine
+ Isabelle. Le gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute
+ candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La
+ candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait
+ connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur est
+ fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude du
+ gouvernement anglais.--IX. La reine Victoria se décide à venir à
+ Eu. Le débarquement et le séjour. Conversations politiques sur le
+ droit de visite et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la
+ reine Victoria et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à
+ l'étranger. Bonne situation du ministère du 29 octobre.
+
+
+I
+
+Le calme, l'espèce d'immobilité politique qui, dans les derniers mois
+de 1842, avaient succédé aux grandes émotions de la session d'août, ne
+pouvaient faire oublier à M. Guizot qu'il se retrouverait, le 9
+janvier 1843, en face de la nouvelle Chambre, et que, cette fois, la
+question de confiance, jusqu'alors ajournée, serait nettement posée.
+Sans doute, le temps profitait au cabinet, et, comme l'écrivait M. de
+Barante, «chaque journée passée tranquillement lui donnait des chances
+meilleures»; sans doute aussi, l'opposition était moins menaçante
+depuis qu'elle était divisée: c'étaient les bonnes chances. Les
+mauvaises venaient de la majorité elle-même. Celle-ci ne paraissait
+guère solide; on devait craindre qu'elle ne fût pas en état de
+résister aux surprises, aux entraînements, aux intrigues. Une
+défection d'ailleurs s'était déjà produite dans ses rangs: dès le
+lendemain des élections et après une délibération aussitôt rendue
+publique, M. Dufaure et ses amis avaient décidé de ne plus accorder
+leur appui au ministère; sans eux, aurait-on encore une majorité? Il y
+avait là des périls, tout au moins des difficultés, dont M. Guizot
+avait sujet de se préoccuper et contre lesquelles il devait travailler
+à se prémunir.
+
+Son premier soin fut de chercher à combler le vide fait par la
+défection du groupe Dufaure, au moyen de ce qu'on appelait «les
+conquêtes individuelles». Ce n'était certes pas le plus beau côté du
+régime parlementaire. Des politesses, des caresses aux amours-propres,
+au besoin des places, des faveurs administratives ou même des
+avantages plus matériels encore, telles étaient les séductions
+employées. Par nature, M. Guizot avait peu de goût et peu d'aptitude
+pour une telle besogne, mais, l'ayant vu accomplir par ses
+prédécesseurs, il la jugeait un mal nécessaire, et il la laissait
+faire au-dessous de lui par son chef de cabinet, M. Génie, et à côté
+de lui par son collègue, M. Duchâtel. On racontait un peu plus tard,
+dans les salons de l'opposition, que l'un des fonctionnaires du
+ministère de l'intérieur, parlant du travail fait entre la session
+d'août 1842 et celle de janvier 1843, avait dit: «Nous avions besoin
+de gagner une vingtaine de voix, et nous les avons gagnées; mais elles
+nous ont coûté cher[114].»
+
+[Note 114: Quelquefois le ministère n'avait qu'à panser des
+amours-propres blessés par ses adversaires. Parmi les députés sur
+lesquels comptait l'opposition et qui passèrent alors au gouvernement,
+il en était un, beau parleur de province, qui, à son premier discours,
+eut si peu de succès qu'on n'entendit bientôt plus que le
+bourdonnement des conversations. Étonné, point déconcerté, notre
+député rencontre M. Thiers en descendant de la tribune et lui demande:
+«Eh bien, que dites-vous de mon début?»--À cette question, M. Thiers
+se gratte la tête, essuie ses lunettes, et, après quelques moments
+d'hésitation: «Vous auriez tort de vous décourager, lui dit-il, votre
+voix est excellente.»--«J'en dis autant à mes chiens de chasse»,
+riposte brusquement le député. De ce jour, le ministère n'eut pas
+d'ami plus fidèle.]
+
+En même temps qu'il s'efforçait de compléter sa majorité, le ministère
+veillait à écarter d'avance ce qui aurait pu, au cours de la session,
+devenir une pierre d'achoppement. On se rappelle comment, le 19
+février 1842, devant la déclaration faite par le gouvernement français
+qu'il n'était pas en mesure de ratifier la convention du 20 décembre
+précédent sur le droit de visite, les autres puissances, tout en
+échangeant leurs ratifications, avaient laissé le protocole ouvert
+pour la France. Cette mesure impliquait qu'elles ne désespéraient pas
+de notre ratification ultérieure. Ainsi l'avaient compris non
+seulement les cabinets étrangers, mais aussi le nôtre qui se flattait
+alors de ramener, un jour ou l'autre, l'opinion, à la convention plus
+ou moins modifiée. Les élections de juillet 1842, en révélant à quel
+point le pays était prévenu contre le droit de visite, avaient fait
+évanouir cet espoir. Dès lors, plus de motif pour laisser le protocole
+ouvert. Il importait au contraire de le fermer, ne fût-ce que pour
+ôter tout sujet aux malveillants de dire et aux badauds de croire que
+le gouvernement songeait toujours à donner sa ratification, et qu'il
+fallait prendre des mesures pour l'en empêcher. M. Guizot décida donc
+de requérir la clôture du protocole.
+
+Cette clôture, fort raisonnable au point de vue français, ne pouvait
+être agréable aux autres puissances, ainsi averties qu'elles devaient
+renoncer définitivement à notre adhésion. Lord Aberdeen n'entra dans
+cette idée que fort à contre-coeur et après avoir vainement essayé de
+nous faire accepter quelque autre expédient. Les pourparlers portèrent
+ensuite sur les formes de la clôture. Plusieurs des ministres
+britanniques eussent voulu que, tout en prenant acte de notre refus
+de ratifier, on nous répliquât et qu'on le fit vivement. Lord Aberdeen
+leur résista. «Au fait, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, c'est moi et
+non pas eux qui serais responsable des suites; je ne me laisserai pas
+pousser[115].» Il fit donc prévaloir «la clôture sans phrases» que M.
+de Metternich avait proposée pour nous rendre service[116]; mais ce ne
+fut pas sans difficulté. «M. Guizot ni vous, disait-il à notre
+ambassadeur, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette
+malheureuse affaire m'a données.» De son côté, le ministre français
+procéda avec autant de tact que de fermeté; s'il était résolu à
+déclarer «sans compliments» son refus de ratifier, il tenait à éviter
+tout ce qui eût pu éveiller inutilement les susceptibilités anglaises;
+il se borna à motiver vaguement ce refus sur «les faits graves et
+notoires survenus à ce sujet, en France, depuis la signature de la
+convention». Ainsi finit-on par tomber d'accord. Le 9 novembre 1842,
+les plénipotentiaires d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de
+Russie déclarèrent que «le protocole, jusqu'alors resté ouvert pour la
+France, était clos»; et, le 15, le _Moniteur_ annonça officiellement
+cette clôture au public français. «Voilà un gros embarras derrière
+nous, écrivait M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. Mais je ne veux pas
+que de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le
+moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui,
+une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire,
+conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une
+loyauté irréprochables... Dans la forme, j'ai voulu que notre
+résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien admis
+qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement: c'était
+mon devoir. Mais, en même temps, je n'ai rien dit, accueilli, ni paru
+accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord Aberdeen, de son
+côté, a mis dans toute l'affaire beaucoup de bon vouloir et de
+modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre, dans une
+situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne politique.
+Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.»
+
+[Note 115: Cette citation et celles qui suivront sans indication
+spéciale d'origine sont empruntées aux _Mémoires de M. Guizot_.]
+
+[Note 116: M. Guizot avait tout de suite réclamé les bons offices de
+M. de Metternich. Celui-ci était alors en disposition favorable au
+ministère français. «De tous les ministres depuis 1830, écrivait-il au
+comte Apponyi, et je n'ai aucune difficulté à étendre mon jugement
+également à ceux de la Restauration, aucun n'a possédé les qualités de
+M. Guizot.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621.)]
+
+M. Guizot venait de faire une concession nouvelle aux adversaires du
+droit de visite, un pas de plus dans cette sorte de retraite commencée
+lors de l'adresse de 1842 et continuée dans la session qui avait
+suivi. Il comptait bien ne pas reculer davantage. De quoi pouvait-on
+encore se plaindre, du moment où il ne restait absolument plus rien de
+la convention du 20 décembre 1841, origine malencontreuse de tout ce
+tapage? Le ministre, cependant, n'ignorait pas que l'opinion s'était
+attaquée aussi aux traités qui, en 1831 et 1833, avaient organisé pour
+la première fois le droit de visite; mais, sur ce point, il se
+montrait résolu à résister. C'était même afin d'être plus fort dans
+cette résistance qu'il demandait aux autres puissances de le
+débarrasser complètement de la convention de 1841. «Pour que nous
+puissions nous retrancher fermement dans les anciens traités, écrivait
+M. Guizot à ses ambassadeurs, il faut que les Chambres et le pays
+n'aient plus à s'inquiéter du nouveau.» M. de Sainte-Aulaire avait
+prévenu notre gouvernement qu'à Londres «le parti était pris de ne
+rien céder sur les traités de 1831 et de 1833». «Toute tentative de
+les modifier, ajoutait-il, aurait pour conséquence nécessaire et
+immédiate une rupture diplomatique. Ma conviction à cet égard ne
+s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais sur le jugement que je
+porte de l'ensemble de la situation.» M. Guizot répondit en affirmant
+de nouveau sa résolution de maintenir ces traités. «C'est la volonté
+bien arrêtée du cabinet, écrivait son principal confident, M. Désages,
+et nous en faisons une question d'honneur national[117].» Le ministre
+sans doute s'attendait à une lutte sur ce sujet, dans la session
+prochaine, mais il se flattait de l'emporter. «Plus ou moins
+ouvertement, écrivait-il à notre ambassadeur à Londres, on me
+demandera deux choses: l'une d'éluder, par des moyens indirects,
+l'exécution de ces conventions; l'autre d'ouvrir une négociation pour
+en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au nom de la
+loyauté, la seconde au nom de la politique... J'exécuterai honnêtement
+ce qui a été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour
+l'abolition des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus
+entraînerait de mauvaises relations, peut-être la rupture des
+relations diplomatiques entre les deux pays. Une telle faute ne se
+commettra pas par mes mains... Voilà mon plan de conduite. J'y
+rencontrerai bien des combats, bien des obstacles. Pourtant, je
+persévérerai, et je crois au succès.» M. Guizot se faisait illusion.
+Quelques semaines ne s'écouleront pas avant qu'il abandonne ces
+conventions que, très sincèrement, il promettait aux autres et se
+promettait à lui-même de défendre.
+
+[Note 117: Lettre à M. de Jarnac du 8 novembre 1842. (_Documents
+inédits._)]
+
+
+II
+
+En travaillant ainsi à écarter les difficultés, M. Guizot ne pouvait
+obtenir qu'un résultat négatif. Pour l'honneur et l'affermissement du
+cabinet, il fallait quelque chose de plus, un acte positif, une
+initiative éclatante qui en imposât au public. Plus l'opinion se
+sentait tranquille, plus elle paraissait attendre du gouvernement la
+distraction de quelque nouvelle entreprise. Le _Journal des Débats_
+constatait, non sans impatience, cette disposition d'esprit et
+résumait ainsi le langage que l'on tenait au gouvernement: «Le pays
+est calme, nous l'avouons, très calme, assurément; il a conquis le
+repos, le bon ordre; il jouit de ce sentiment de confiance et de
+bien-être qu'il avait perdu depuis un demi-siècle... Eh bien,
+ingéniez-vous; inventez quelque chose! Ce quelque chose, nous ne vous
+l'indiquerons pas, par exemple... Mais prenez garde que le pays ne se
+fatigue du repos, qu'il ne s'ennuie. Amusez-le.» À ceux qui parlaient
+ainsi, la feuille ministérielle répondait que le ministère était déjà
+bien assez occupé avec toutes les affaires qu'il avait sur les bras:
+«Dieu nous garde, disait-il, des gouvernements inventeurs... Le pays
+est tranquille, respectons sa tranquillité[118].» Cette réponse
+n'était pas décisive. M. Guizot lui-même ne s'en contentait pas, et il
+écrivait alors à l'un de ses collaborateurs diplomatiques: «Je n'ai
+guère réussi jusqu'à présent qu'à empêcher le mal: succès obscur et
+ingrat. Le moment viendra, je l'espère, où nous pourrons ensemble
+faire du bien[119].» Mais quel bien? Toujours cette même question qui
+se représentait aussi embarrassante. Ce fut sans aucun doute dans
+l'espoir d'y trouver enfin réponse, qu'à cette époque, durant les
+derniers mois de 1842, le gouvernement poussa vivement une importante
+négociation commerciale. Il s'agissait d'établir entre la France et la
+Belgique une union douanière, imitation et revanche du _Zollverein_
+prusso-allemand. Les conséquences économiques d'une telle mesure
+pouvaient être diversement appréciées; mais l'effet politique en
+aurait certainement été considérable. L'amour-propre national eût
+trouvé, dans cette sorte d'annexion morale, une éclatante compensation
+de ses récentes déconvenues, et du coup M. Guizot eût fermé la bouche
+à ceux qui déclamaient contre les abaissements et la stérilité de sa
+politique extérieure.
+
+[Note 118: 29 septembre et 6 octobre 1842.]
+
+[Note 119: Lettre du 16 août 1842, adressée au comte de Jarnac et
+citée par ce dernier dans sa Notice sur lord Aberdeen.]
+
+La question n'était pas neuve. Posée par la Belgique qui, à raison de
+sa grande production et de sa consommation restreinte, ressentait
+l'impérieux besoin de s'assurer un marché plus étendu que le sien
+propre, elle avait été souvent discutée dans la presse des deux pays
+et avait même été, à diverses époques, en 1837, en 1840, en 1841,
+l'objet de pourparlers entre les gouvernements. Diverses difficultés
+avaient empêché jusqu'alors ces pourparlers d'aboutir. Mais, en
+attendant et à défaut d'un accord plus général, il avait été conclu,
+le 16 juillet 1842, une convention par laquelle nous abaissions nos
+droits de douane sur les fils et tissus de lin belges, tandis que la
+Belgique adoptait, sur ses frontières autres que celles de la France,
+notre tarif sur les fils et tissus étrangers. Les choses en étaient
+là, quand, à l'issue de la session d'août, le ministère renoua les
+négociations relatives à une union douanière. Le problème fut serré de
+plus près qu'il ne l'avait encore été. De part et d'autre, on semblait
+désireux et pressé de conclure. Louis-Philippe et M. Guizot avaient
+pris l'affaire à coeur. Léopold était venu à Paris, pour la traiter
+directement avec son beau-père. Un projet de traité fut proposé par la
+France et discuté sous trois formes de rédaction successives, sans
+cependant qu'on arrivât à un accord. De ces délibérations, de ces
+démarches, il transpira nécessairement quelque chose dans le public;
+les journaux s'emparèrent de la question, et ce fut bientôt le sujet
+principal de leurs polémiques.
+
+L'union douanière, qui flattait en France le sentiment national, y
+menaçait des intérêts matériels, politiquement fort influents, surtout
+sous le régime du suffrage restreint: c'étaient ceux de nombreux
+industriels, notamment des maîtres de forges et des extracteurs de
+houille, qui se déclaraient hors d'état de soutenir la concurrence des
+produits belges. Déjà, en janvier 1842, sur le seul soupçon que le
+gouvernement songeait à cette union, une phrase avait été insérée dans
+l'adresse sur «la protection due à la production nationale». À la fin
+de l'année, quand les négociations furent reprises et qu'on put les
+croire sur le point d'aboutir, ces intérêts s'alarmèrent davantage
+encore. Le 26 octobre, dans une réunion de députés, généralement
+conservateurs, convoquée chez M. Fulchiron, il fut décidé que «chacun
+des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses
+doléances auprès du trône, et lui ferait connaître les perturbations
+que causerait la réalisation des projets ministériels»; en outre,
+chaque député «devait se mettre en rapport avec les délégués de
+l'industrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à
+Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations
+qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvernement». Beaucoup de
+chambres de commerce répondirent à cet appel, rédigèrent des
+protestations et des adresses. Bien plus, leurs délégués se
+rassemblèrent à Paris en une sorte de congrès et, après délibération,
+se prononcèrent hautement contre toute union douanière. Sans doute,
+dans certaines villes où les idées protectionnistes n'avaient pas le
+dessus, des manifestations en sens contraire se produisirent; mais
+elles n'avaient pas autant d'éclat. Cette agitation eut son
+contre-coup dans le sein du ministère; deux de ses membres, M.
+Cunin-Gridaine et M. Martin du Nord, s'y firent les avocats des
+fabricants français. Il devenait évident qu'en poursuivant cette
+mesure, M. Guizot serait abandonné dans le cabinet par plusieurs de
+ses collègues, et dans le parlement par une bonne part des
+conservateurs. Pour ne pas être en minorité, il lui faudrait chercher
+à gauche, où l'on paraissait favorable à l'union, les voix qui lui
+échappaient au centre. C'était à peu près ce qu'à ce moment même sir
+Robert Peel faisait en Angleterre pour la réforme de la législation
+sur les grains. Mais M. Guizot avait-il le même tempérament que le
+ministre anglais? Nous avons déjà eu occasion de le montrer plus
+disposé à céder à ses amis qu'à les violenter. Robert Peel lui-même
+n'eût peut-être pas été aussi hardi de ce côté-ci de la Manche. Une
+opération de ce genre, toujours scabreuse pour le ministre qui
+l'entreprend, l'eût été tout particulièrement dans l'état de nos
+partis. La gauche, qui détestait beaucoup plus M. Guizot qu'elle ne
+désirait l'union douanière, n'aurait-elle pas saisi cette occasion de
+mettre le ministère en minorité? Et puis, était-ce bien au
+gouvernement de provoquer lui-même une scission dans cette majorité
+déjà trop inconsistante? Enfin, ne pouvait-on pas se demander si le
+cabinet serait seul mis en péril par cette dislocation du parti
+conservateur, et si la monarchie, qui n'était pas hors de cause comme
+en Angleterre, n'y courrait pas elle-même de grands risques?
+
+Entre la situation de M. Guizot et celle de Robert Peel, il y avait
+une autre différence plus décisive encore. Le premier n'avait pas
+seulement affaire, comme le second, à l'opposition du dedans: il en
+rencontrait une au dehors, celle des grandes puissances. En
+Angleterre, le projet d'union douanière, aussitôt connu, avait
+réveillé les mêmes méfiances qui, au lendemain de 1830, s'étaient
+produites toutes les fois qu'on nous avait soupçonnés de la moindre
+velléité d'annexer tout ou partie de la Belgique. Dès le 21 octobre
+1842, lord Aberdeen, dans une lettre pressante adressée à Léopold, le
+détournait d'une mesure qu'il déclarait être «pleine de dangers pour
+les intérêts du roi des Belges et pour la tranquillité de l'Europe».
+Le 28, il adressait à Berlin, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, une
+dépêche où il soutenait que l'union douanière serait contraire à la
+neutralité de la Belgique, et qu'en vertu du protocole du 20 janvier
+1831, qui avait constitué cette neutralité, les autres cabinets
+auraient le droit de s'opposer à une combinaison périlleuse pour
+l'équilibre européen. En même temps, tout en évitant des démarches
+directes qui eussent irrité les Français et leur eussent rendu plus
+difficile de s'arrêter, il veillait à les bien instruire de ses
+dispositions. «Vous concevez, disait-il le 19 novembre à M. de
+Sainte-Aulaire, que l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les
+douaniers français à Anvers. Vous auriez à combattre aussi du côté de
+l'Allemagne, et, cette fois, vous nous trouveriez plus unis que pour
+le droit de visite.» Le 6 décembre, il revenait sur le même sujet et
+déclarait hautement à notre ambassadeur que l'union douanière lui
+paraissait «une atteinte à l'indépendance belge et conséquemment aux
+traités qui l'avaient fondée». «Je me suis abstenu jusqu'à présent de
+vous parler avec détail sur ce sujet, ajoutait lord Aberdeen, et je
+m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux plaintes
+du commerce français, sans que sa résolution paraisse influencée par
+des considérations diplomatiques; mais, aujourd'hui, j'ai dû vous
+parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence[120].»
+
+[Note 120: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 281 à 284.]
+
+Le cabinet anglais avait trouvé, à Berlin, les esprits très disposés
+à soutenir et même à provoquer la résistance au projet d'union
+douanière. La Prusse, depuis 1830, s'était montrée fort ombrageuse
+pour tout ce qui regardait la Belgique. Elle l'était plus encore
+depuis qu'elle avait à sa tête un roi personnellement ennemi de la
+France. Frédéric-Guillaume IV, qui, lors de son récent voyage à
+Londres, en janvier 1842, avait fait à M. de Stockmar des ouvertures
+pour l'entrée de la Belgique dans la Confédération germanique, était
+moins que personne disposé à prendre son parti de la constitution d'un
+_Zollverein_ franco-belge. Son gouvernement témoigna donc, à ce sujet,
+une alarme et un mécontentement qui trouvèrent écho dans les petits
+États d'outre-Rhin. Notre ministre à Berlin, le comte Bresson,
+écrivait à M. Guizot: «Les esprits commencent à s'animer en Allemagne.
+Notre presse n'a que trop contribué à exagérer la portée politique de
+la négociation; elle a éveillé la jalousie, la susceptibilité et
+l'inquiétude des États limitrophes, et elle a fourni elle-même les
+arguments qu'on nous oppose aujourd'hui. L'Angleterre a donc trouvé le
+terrain admirablement préparé pour l'embarras qu'elle veut nous
+susciter. M. de Bulow m'a dit que sa table était chargée de lettres
+qui lui arrivaient de toutes parts, pour le rappeler à ses devoirs et
+lui reprocher d'avoir négligé de nous avertir que la neutralité de la
+Belgique ne lui permettait pas de livrer ses intérêts matériels, son
+commerce, son industrie, ses finances à la France... J'ai même entendu
+prononcer, par un envoyé de cour secondaire d'Allemagne, le mot de
+_cas de guerre_[121].»
+
+[Note 121: Lettre confidentielle du 4 décembre 1842. (_Documents
+inédits._)]
+
+Même hostilité dans le cabinet de Saint-Pétersbourg. L'éloignement eût
+dû le rendre moins sensible à ce qui se passait en Belgique; mais on
+n'ignore pas avec quel empressement le Czar saisissait toute occasion
+d'être désagréable à la France de Juillet, et surtout de refaire
+contre elle une coalition européenne.
+
+En Autriche, il y avait moins de passion. M. de Metternich, alors en
+veine de politesse avec le cabinet français, s'employa même à
+prévenir les démarches collectives et comminatoires désirées à Berlin
+et dans plusieurs petites cours allemandes[122]. Mais, au fond, il
+n'était pas moins opposé à l'union douanière, et, le moment venu, il
+nous signifia très nettement son sentiment[123]. Dans une lettre
+adressée, le 8 décembre 1842, au comte Apponyi et destinée à être
+communiquée à M. Guizot, il s'exprimait ainsi: «L'union douanière
+entre la France et la Belgique est impossible, parce que ni l'un ni
+l'autre de ces pays ne voudra provoquer une opposition qui finirait ou
+par l'abandon du projet ou par la rupture de la paix politique en
+Europe... L'Angleterre n'admettrait pas l'union douanière... Quant aux
+trois cours continentales qui, avec l'Angleterre et la France, ont
+consacré la séparation de la Belgique et de la Hollande, elles ne
+pourraient que soutenir les conditions sur lesquelles repose cette
+séparation; cette attitude les réunirait à l'Angleterre sur le terrain
+de la résistance que cette puissance opposerait à l'union
+douanière...» Puis, après avoir développé ces idées, le chancelier
+terminait ainsi: «Veuillez donner connaissance de la présente lettre à
+M. Guizot; je prie ce ministre de vouloir bien la prendre pour ce
+qu'elle est, c'est-à-dire pour la franche expression de notre
+conviction quant à ce qui ne se peut pas.» Le même jour, dans une
+autre lettre confidentielle à son ambassadeur, M. de Metternich
+expliquait sa démarche par la conviction où il était «de l'existence
+d'un danger sérieux[124]».
+
+[Note 122: Lettre du comte Bresson à M. Guizot, du 19 décembre 1842.
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 123: D'après M. Guizot (_Mémoires_, t. VI, p. 293 et 294), M. de
+Metternich aurait témoigné ne pas attacher d'importance à cette
+affaire. Telle avait pu être son attitude au début, parce qu'alors il
+croyait à l'insuccès de la négociation. Mais aussitôt que celle-ci lui
+parut avoir chance d'aboutir, il prit position très nettement, ainsi
+qu'il résulte des documents publiés dans les _Mémoires de M. de
+Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.]
+
+[Note 124: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.--M. de
+Metternich, avec le sentiment souvent un peu exagéré qu'il avait de
+son importance, se flatta même plus tard d'avoir, par cette
+intervention, empêché l'union douanière. Il écrivit, le 2 janvier
+1843, au comte Voyna, à Saint-Pétersbourg: «Je me reconnais quelque
+mérite relativement au genre d'action que j'ai regardé comme le seul
+qu'avec une chance d'utilité, il me serait possible d'exercer sur cet
+intermède. Il y a des questions qui de leur nature sont tellement
+malignes, qu'il n'y faut point toucher, ou les empoigner pour les
+étrangler de prime abord. La question en instance a dû passer par le
+second de ces remèdes, et je me suis décidé à l'employer
+immédiatement. L'événement ayant justifié l'entreprise, il ne me reste
+plus qu'à m'en féliciter.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p.
+627.)]
+
+Notre gouvernement était donc prévenu: au cas où il conclurait l'union
+douanière, les quatre puissances seraient d'accord pour protester
+contre ce qu'elles prétendaient être une atteinte à la neutralité et à
+l'indépendance de la Belgique. Dans quelle mesure appuieraient-elles
+cette protestation par des démarches plus effectives? Il était
+difficile de le prévoir. Mais tout au moins la France serait ainsi
+replacée, en face de l'Europe unie, mécontente et menaçante, dans
+l'isolement périlleux où elle s'était trouvée en 1840, et dont elle
+venait à peine de sortir.
+
+Aux difficultés provenant des intérêts français ou des défiances
+étrangères, il faut ajouter celles que faisaient naître les
+prétentions du gouvernement belge. C'était lui sans doute qui, sous la
+pression de son industrie en souffrance, avait proposé, sollicité
+l'union douanière; mais, quand on en venait à discuter avec lui les
+moyens d'exécution, on se heurtait aux mille exigences d'une
+nationalité et d'une indépendance d'autant plus susceptibles qu'elles
+étaient d'origine plus récente. Ainsi, dès le début, en même temps que
+la Belgique offrait d'abolir toute ligne de douane entre les deux pays
+et d'établir un tarif unique sur les autres frontières, elle se
+refusait à admettre nos douaniers sur son territoire. Le gouvernement
+français, de son côté, déclarait ne pouvoir confier à des Belges la
+garde de ses intérêts industriels et financiers. À chaque pas, se
+produisaient des objections du même genre. M. de Metternich était même
+disposé à en conclure qu'au fond Léopold ne désirait pas l'union
+autant qu'il voulait en avoir l'air[125], et, après coup, M. Guizot a
+reconnu que le chancelier autrichien pouvait bien avoir eu raison: «Je
+suis fort tenté de croire, a-t-il dit, que le roi des Belges n'a
+jamais sérieusement poursuivi le projet d'union douanière ni compté
+sur son succès[126].»
+
+[Note 125: Je me demande, disait un jour M. de Metternich à notre
+ambassadeur, si le roi Léopold a jamais eu bien sérieusement
+l'intention de conclure un pareil traité, et s'il n'est pas plus
+probable qu'il a mis en avant ce projet, qu'il doit savoir
+inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout en paraissant disposé à
+tout faire pour plaire au roi son beau-père, à la nation française, au
+parti français en Belgique et au sentiment national qui cherche un
+débouché pour l'excédent des produits belges.» (_Mémoires de M.
+Guizot_, t. VI, p. 294.)]
+
+[Note 126: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 294.]
+
+Était-il prudent au gouvernement français de braver tant
+d'oppositions? Lui était-il possible de surmonter tant d'obstacles? Il
+ne le crut pas et finit par renoncer, non sans regret, à une mesure où
+il avait espéré d'abord trouver un moyen de se grandir et de grandir
+son pays. À défaut de l'union douanière, il dut se contenter de
+négocier des traités plus modestes, plus restreints, facilitant les
+relations des deux pays par l'abaissement mutuel des tarifs. C'était
+la voie où il avait déjà fait un premier pas par la convention du 16
+juillet 1842, relative aux fils et tissus de lin; sur ce terrain même,
+les difficultés ne devaient pas faire défaut, et ce ne sera que le 13
+décembre 1845 que l'on parviendra à conclure un traité de commerce
+plus général.
+
+Tout en prenant à part soi la résolution d'abandonner le projet
+d'union douanière, notre gouvernement jugea plus digne et plus prudent
+de ne pas battre trop ouvertement et trop brusquement en retraite. À
+la fin de novembre et au commencement de décembre 1842, M. Guizot
+adressa à ses représentants près les cours de Berlin, de Londres, de
+Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, de la Haye, des dépêches à
+peu près identiques où apparaît bien la façon dont il entendait
+masquer cette retraite. Tout d'abord, il revendiquait le droit de la
+France et contestait absolument le bien fondé des objections faites
+par les autres puissances. Selon lui, l'union douanière ne portait
+aucune atteinte à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique, du
+moment où celle-ci conservait sa souveraineté politique et où elle
+avait la faculté de rompre l'union dans un délai déterminé. Mais cette
+dissertation théorique une fois faite, il laissait voir peu de
+dispositions à user en fait du droit si hautement revendiqué. «Nous ne
+sommes point allés, dit-il, nous n'irons point au-devant de l'union
+douanière. Sans doute elle aurait pour nous des avantages, mais elle
+nous susciterait aussi, et pour nos plus importants intérêts, des
+difficultés énormes... L'état actuel des choses convient et suffit à
+la France qui ne fera, de son libre choix et de son propre mouvement,
+rien pour le changer.» M. Guizot rappelait comment la Belgique était
+venue nous demander l'union, pour échapper à des dangers menaçant sa
+sécurité intérieure et même son existence nationale, puis il ajoutait:
+«Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas
+sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y
+soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point
+nous qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de
+cette soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours.
+Nous croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur, aussi
+bien que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité...
+Mais ce que nous ne pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas,
+c'est que la stabilité du royaume fondé à nos portes soit altérée à
+nos dépens, ou compromise par je ne sais quelle absurde jalousie du
+progrès de notre influence.» En somme, M. Guizot résumait ainsi sa
+politique: «Garder toute notre indépendance; ne reconnaître à personne
+le droit de s'y opposer aux termes des traités et des principes de
+droit public»; mais aussi «bien donner la persuasion que nous ne
+recherchons pas l'union douanière[127]». En même temps qu'il prenait
+cette attitude en face des puissances, le cabinet français, sans
+rompre ouvertement les négociations avec la Belgique, les laissait peu
+à peu tomber.
+
+[Note 127: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 285 à 293.]
+
+Des diverses difficultés que notre gouvernement avait rencontrées dans
+cette affaire, quelle fut celle qui le détermina à abandonner son
+projet? Par crainte de fournir des armes à ceux qui l'accusaient de
+faiblesse envers l'étranger, il s'est défendu vivement d'avoir cédé
+aux représentations des puissances[128], préférant de beaucoup
+laisser croire qu'il avait reculé devant l'espèce d'insurrection de
+l'industrie française. Et même, comme ce dernier motif fournissait
+prétexte à l'opposition pour déclamer contre la prédominance des
+intérêts matériels, contre la féodalité financière, et lui servait
+d'argument en faveur de la réforme électorale, M. Guizot a fini par
+soutenir que la difficulté principale était venue des Belges
+eux-mêmes[129]. L'histoire n'est pas obligée de prendre à la lettre
+ces explications données en vue de l'opinion du moment. Sans prétendre
+que les difficultés extérieures aient été le motif unique de la
+détermination prise, on peut affirmer qu'elles ont eu plus d'influence
+que M. Guizot n'en convenait alors[130]. Ce n'est pas nous qui lui en
+ferons un reproche. Cette prudence, nous l'avons dit souvent, était la
+conséquence de la situation faite à la France en Europe par la
+révolution de 1830. Le moyen de modifier une telle situation n'était
+pas de s'abandonner à des bravades irréfléchies qui n'eussent fait,
+comme en 1840, que la confirmer et même l'aggraver à notre détriment:
+c'était de dissiper, par une sagesse prolongée, les méfiances des
+autres États et aussi de dissoudre peu à peu cette coalition latente
+qui réapparaissait chaque fois que la France laissait voir le désir
+d'étendre ses frontières ou seulement son influence.
+
+[Note 128: _Journal des Débats_ du 3 décembre 1842.]
+
+[Note 129: Discours du 11 mai 1846, à la Chambre des pairs.]
+
+[Note 130: M. de Metternich, comme on l'a vu plus haut, s'imaginait
+volontiers que son intervention avait été la raison décisive de
+l'abandon du projet d'union douanière, et affectait de croire que le
+motif tiré du mécontentement des industriels français n'était qu'une
+feinte de M. Guizot. (_Mémoires_, t. VI, p. 628.) Le chancelier
+d'Autriche exagérait son rôle. La dépêche dans laquelle il avait
+notifié son sentiment au gouvernement français était du 8 décembre
+1842. Le 11 novembre, M. Désages écrivait à M. de Jarnac: «Les
+journaux ont déjà parlé d'une circulaire de lord Aberdeen relative au
+projet d'union franco-belge... _Comme ici, il y a ajournement obligé à
+raison de l'état d'esprit de nos industriels_, je ne pense pas que
+cette bombe, chargée par lord Aberdeen, éclate pour le moment.»
+(_Documents inédits._)]
+
+Si désireux qu'eût été le gouvernement de laisser tomber sans bruit
+les négociations douanières, le public n'avait pas tardé à
+s'apercevoir de l'évolution qui s'opérait, et, dès la fin de novembre
+1842, les journaux parlaient ouvertement de l'abandon du projet
+d'union. La presse opposante ne négligeait pas une si belle occasion
+d'attaquer le cabinet. Elle s'appliquait à mettre en relief
+l'impuissance où il était de mener à fin ce que lui-même avait jugé
+utile à la grandeur de la France. Elle lui faisait honte de reculer
+devant les clameurs de quelques fabricants, ou mieux l'accusait
+d'avoir suscité ces clameurs pour se créer le prétexte d'une retraite
+motivée en réalité par la peur de l'étranger, et l'on sait que, sur ce
+dernier thème, les polémistes de gauche n'étaient jamais à court. Les
+journaux ministériels répondaient de leur mieux, mais ils n'avaient
+pas l'avantage du terrain. En somme, cette affaire, où M. Guizot avait
+un moment espéré trouver une force pour les luttes de la session qui
+allait s'ouvrir, le laissait, au contraire, avec l'embarras et la
+faiblesse qui résultent toujours d'une entreprise tentée et
+abandonnée. Aussi ses amis ne voyaient-ils pas venir sans inquiétude
+le retour des Chambres. M. de Barante écrivait mélancoliquement, le 3
+décembre 1842, à un de ses parents: «L'état des esprits est encore
+fort inerte en apparence, mais les ennemis du ministère seront vifs,
+ses amis très tièdes, et l'atmosphère composée d'éléments
+d'indifférence assez malveillante. Mettez tout autre nom propre au
+pouvoir, il en sera absolument de même. La conviction à une opinion,
+la confiance à tout homme gouvernant ne sont pas de ce moment[131].»
+
+[Note 131: _Documents inédits._]
+
+
+III
+
+La session s'ouvrit le 9 janvier 1843. Le discours du trône, simple et
+bref, ne souleva aucune question irritante. Sans fuir la lutte, le
+gouvernement ne la provoquait pas. Qu'allait faire l'opposition, et
+tout d'abord quelle serait l'attitude de M. Thiers? Maintenant qu'il
+s'agissait non plus de la monarchie, mais du ministère, reprendrait-il
+sa place de combat à la tête des groupes de gauche? Plusieurs de ses
+amis l'y poussaient, entre autres M. de Rémusat et M. Duvergier de
+Hauranne. Il s'y refusa absolument. Sans doute, à qui voulait
+l'entendre, il déclarait «qu'il était toujours, plus que jamais même,
+de l'opposition, qu'on pouvait compter sur son vote»; mais il ne
+promettait qu'un vote muet, triste, boudeur; il se montrait résolu à
+demeurer à l'écart, immobile et silencieux, retiré en quelque sorte
+sous sa tente. Avec la mobilité habituelle de sa nature, il se disait
+las et dégoûté de ces manoeuvres de parti qui, à d'autres époques,
+l'avaient tant passionné[132]. Pour le moment, l'intérêt de sa vie
+était ailleurs: il se donnait entièrement à cette histoire du Consulat
+et de l'Empire, dont nous l'avons déjà vu commencer les travaux
+préparatoires au milieu même de ses luttes parlementaires[133]. Vivant
+ainsi dans la compagnie de Napoléon, il se prenait pour sa personne,
+pour son oeuvre, d'une admiration qui ne le disposait pas à
+l'indulgence envers les idées et les hommes de la gauche.
+
+[Note 132: Ce sentiment se manifestait déjà en juillet 1841. M. Thiers
+écrivait alors à M. Buloz: «Je vous dirai qu'avec un goût tous les
+jours plus vif pour la grande politique, j'en ai toujours un moindre
+pour la petite, et j'appelle petite politique celle qu'on fait chaque
+jour pour la circonstance. Ce pain quotidien dont on vit à Paris
+m'inspire un dégoût presque insurmontable. Je suis fort partisan de
+nos institutions, car je n'en sais pas d'autres possibles, mais elles
+organisent le gouvernement en un vrai bavardage. L'opposition ne parle
+que pour embarrasser le gouvernement cette semaine, et le gouvernement
+n'agit que pour parer à ce que l'on dira la semaine prochaine... C'est
+pour moi un vrai sacrifice que de rentrer dans ce présent si étroit et
+si agité... Je suis heureux où je suis, en faisant ce que je fais.» M.
+Thiers venait de Hollande et allait en Allemagne pour étudier les
+champs de bataille de Napoléon. (Notice sur M. Buloz, par M. DE
+MAZADE, _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1877.)]
+
+[Note 133: M. Léon Faucher écrivait à un de ses amis, le 15 novembre
+1842: «Notre politique est toujours à l'état de langueur; Thiers se
+préoccupe de son Histoire de l'Empire...» Il ajoutait, dans une autre
+lettre du 22 mars 1843: «Thiers reste à Paris tout l'été, dans
+l'espoir d'achever son histoire cette année: il est à peu près perdu
+pour la politique jusque-là...» (Léon FAUCHER, _Biographie et
+Correspondance_, t. I, p. 135 et 140.) Les trois premiers volumes de
+l'ouvrage de M. Thiers devaient être publiés au commencement de 1845.]
+
+Cette abstention de M. Thiers affaiblissait beaucoup les adversaires
+du cabinet. Un homme se présenta aussitôt pour remplir, à la tête de
+l'opposition, le rôle oratoire laissé vacant par l'ancien ministre du
+1er mars: c'était M. de Lamartine. En 1843, il avait cinquante-trois
+ans et faisait partie depuis dix années de la Chambre des députés.
+Déjà plusieurs fois, nous avons eu occasion de noter son intervention
+dans les débats parlementaires, mais à des intervalles plus ou moins
+éloignés, sans qu'il y eût de lien visible entre ces manifestations
+diverses et souvent peu concordantes. Nous n'avons pas cherché à
+suivre sa marche, à découvrir quelle impulsion le mettait en
+mouvement, vers quel but il se dirigeait. Le moment paraît venu de
+tenter cette étude, fallût-il pour cela suspendre quelques instants le
+récit des événements. Le personnage qui, en janvier 1843, passe avec
+éclat à la gauche, doit, dans ce rôle nouveau, exercer une action trop
+considérable et trop néfaste, pour que ce problème de psychologie
+individuelle n'intéresse pas l'histoire générale.
+
+En traitant des effets de la révolution de Juillet sur la
+littérature[134], nous avons dit ce que cette révolution a été pour le
+poète royaliste et chrétien des _Méditations_ et des _Harmonies_;
+comment elle l'a en quelque sorte déraciné du sol religieux et social où
+il avait jusque-là si heureusement fleuri, pour le livrer sans défense
+aux vents de tempête qui soufflaient de toutes parts; comment surtout il
+a été alors tenté par la politique et lui a sacrifié la poésie,
+désormais dédaignée comme l'amusement frivole de sa jeunesse. En effet,
+dès 1831, l'amant d'Elvire et de Graziella, le rêveur du lac du Bourget
+ou du golfe de Baïa, brigue les suffrages prosaïques des électeurs de
+Dunkerque. Il ne réussit pas du premier coup et n'est élu qu'en 1833,
+pendant ce fastueux voyage d'Orient qu'il a entrepris pour «mettre une
+page blanche entre son passé et son avenir». Où va-t-il s'asseoir dans
+la Chambre? «Au plafond, dit-il, car je ne vois de place pour moi dans
+aucun groupe.» Il a des raisons de s'éloigner ou au moins de se
+distinguer de chacun des partis. Ancien serviteur des Bourbons, c'est
+pour lui un point d'honneur de garder, à l'égard de la monarchie
+nouvelle, «les rancunes décentes d'un royaliste tombé». Il ne veut pas
+se confondre avec les légitimistes dont la conduite le choque. Ce qu'il
+appelle la «boue républicaine» lui inspire effroi et dégoût. À la
+différence des autres poètes, il a résisté à la fascination
+napoléonienne et sent vivement le péril du pseudo-libéralisme belliqueux
+et révolutionnaire. Pour être d'un parti, il en imagine un, le «parti
+social», dont il est le chef, mais auquel ne manquent que des adhérents
+connus et un programme défini. En réalité, c'est un isolé, agissant au
+gré des inspirations du moment, inspirations changeantes et
+capricieuses. Un jour, il attaque avec la gauche les lois de septembre;
+un autre jour, il défend contre cette même gauche une loi plus
+impopulaire encore, la loi de disjonction. Avec des traditions
+conservatrices et religieuses, il a des tentations d'opinions
+«avancées»; à la fois aristocrate d'éducation, de tempérament, de
+relations sociales, et révolutionnaire d'imagination[135]; par-dessus
+tout, demeuré poète alors même qu'il se défend de l'être, obéissant à
+des impressions plus qu'à des convictions, improvisateur en politique
+comme il l'a été et le sera toujours en littérature. Rien chez lui de ce
+qu'on appelle une ligne, un programme: jamais hésitant, car il ne
+réfléchit pas assez pour voir les raisons de douter; toujours sincère,
+d'une sincérité d'artiste qui chante tout ce qui résonne, peint tout ce
+qui brille, vibre à tout ce qui l'émeut, mais oubliant, le lendemain,
+avec une sérénité parfaite, ce qu'il a senti ou cru la veille[136]. De
+nature généreuse, il se sent attiré vers les sujets qui ont un côté
+sentimental, comme la suppression de la peine de mort, l'abolition de
+l'esclavage, l'assistance des enfants trouvés, ou certaines questions de
+politique étrangère. Mais, en même temps, il affecte de se poser en
+homme d'affaires, de discuter la conversion des rentes, la législation
+des sucres, la construction des chemins de fer. Il s'amuse de la
+facilité avec laquelle il croit s'assimiler ces connaissances
+spéciales[137]. Et puis, c'est sa façon de se dégager de «cette
+malheureuse prévention de poésie qu'il traîne après lui, comme un
+lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne, en descendant de la
+scène, dans la foule ébahie d'une place publique[138]». Ainsi
+traite-t-il les sujets les plus variés, y apportant beaucoup d'aperçus
+superficiels ou de chimères nuageuses, mais ayant aussi parfois des vues
+supérieures ou même quelqu'une de ces intuitions singulièrement
+prévoyantes, quelqu'un de ces «coups d'aile vers l'avenir[139]», qui
+semblent, à certaines heures, rapprocher le poète du prophète et
+expliquer comment la langue latine les appelait tous deux du même nom:
+_vates_.
+
+[Note 134: Cf. liv. II, ch. X, § II.]
+
+[Note 135: Lamartine écrivait à un ami, le 1er octobre 1835: «Il se
+fait, depuis mon voyage et mon incursion dans l'histoire, un grand
+travail de renouvellement en moi... Je deviens de jour en jour plus
+intimement et plus consciencieusement révolutionnaire.»]
+
+[Note 136: «Il est mobile et sincère, disait madame de Girardin. La
+seconde page de ses lettres dément la première et n'en est pas moins
+pour cela l'expression d'un sentiment vrai, je veux dire qu'il
+l'éprouve véritablement au moment où il l'exprime. Seulement on peut
+dire de lui (M. de Humboldt faisait le même reproche à l'abbé de
+Lamennais) qu'il change trop souvent d'idée fixe.»--M. Sainte-Beuve a
+écrit dans ses _Notes et pensées:_ «Lamartine est, sur tous les
+points, convaincu chaque jour de contradiction et d'incohérence. Il
+parle à Marseille pour le libre-échange, et on lui rappelle qu'il a
+précédemment prêché la doctrine contraire. Un jour, causant chez
+madame Récamier de l'impôt sur le sel, il dit toutes sortes de raisons
+en faveur de cet impôt: «Je suis charmé, dit M. de Chateaubriand, de
+vous entendre soutenir ces choses, car on m'avait dit que vous
+parleriez contre.--Ah! c'est vrai, répliqua Lamartine, ils sont venus
+me trouver, et j'ai promis d'appuyer l'abolition de l'impôt; mais je
+suis convaincu qu'au fond il est moins onéreux qu'utile.»--Ainsi de
+tout.»]
+
+[Note 137: M. de Lamartine disait à M. Sainte-Beuve: «Avez-vous jamais
+lu de l'économie politique?» et sans attendre sa réponse: «Avez-vous
+jamais mis le nez dans ce grimoire? Rien n'est plus facile, rien n'est
+plus amusant.» (_Portraits contemporains_, nouvelle édition, t. I, p.
+381.)]
+
+[Note 138: C'est M. de Lamartine lui-même qui s'exprime en ces termes,
+dans sa critique de l'_Histoire des Girondins_. Il disait, un jour, à
+M. Duvergier de Hauranne: «Et vous aussi, vous croyez que la poésie
+est ma vocation. Sachez que, pour moi, la poésie est une simple
+distraction à laquelle je n'attache aucune importance. Le matin, avant
+déjeuner, je fais des vers que j'écris au crayon sur quelques morceaux
+de papier. Puis, sans y songer davantage, je jette tous ces morceaux
+de papier dans un sac où madame de Lamartine va les chercher pour les
+classer à son gré. Ma véritable vocation, c'est la politique, ce sont
+les affaires, ce sont les chiffres.» M. de Lamartine, à qui les années
+ne coûtaient rien, ajoutait qu'il avait pâli dix ans sur la question
+du libre-échange, dix ans sur la question des prisons, dix ans sur la
+question du budget, etc., etc. (_Notes inédites de M. Duvergier de
+Hauranne._)]
+
+[Note 139: Expression de M. Émile Ollivier, dans l'éloquent discours
+qu'il avait préparé pour sa réception à l'Académie française.
+(_Lamartine, précédé d'une préface sur les incidents qui ont empêché
+son éloge en séance publique de l'Académie française_, par Émile
+OLLIVIER.)]
+
+Les discours ne coûtent pas plus à M. de Lamartine que les vers, et il
+les laisse couler avec une sorte de prodigalité d'éloquence, sans
+trace d'effort ni crainte d'épuisement. Après quelques tâtonnements et
+grâce à cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succès les
+plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare
+encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans
+doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque
+jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin général
+est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de
+plus nerveux, de plus viril et même de plus heurté. Mais quelle belle
+abondance! Quel éclat de forme et de couleur! Avec quelle aisance
+souveraine se déroulent ces longues périodes imagées et cadencées! Ce
+n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie:
+on dirait plutôt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grâce
+majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'à
+l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'élégance de son allure, son
+profil sculptural, son front inspiré, l'élégante dignité de son geste,
+son timbre sonore et mélodieux qui ne paraissent faits pour augmenter
+son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de
+Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est
+fort surpris[140]. La curiosité, l'admiration même avec lesquelles on
+accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient
+les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient
+cependant,--en 1839, dans les débats de la coalition,--où il acquiert
+subitement une importance politique qu'on lui a jusque-là refusée.
+C'est que, pour la première fois, il sort de ses nuages flottants et
+prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il
+donc se fixer dans l'armée conservatrice? On le croit un moment, mais
+pas longtemps. Dès 1842, en février à propos de la réforme électorale,
+en août avec plus d'éclat encore dans la discussion de la loi de
+régence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne
+voit d'abord là autre chose qu'un retour à son ancienne mobilité, le
+caprice passager d'un indépendant, le goût de caresser tour à tour
+chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la réforme
+électorale, n'en a-t-il pas fait un contre la réforme parlementaire?
+On se refuse donc à croire que sa rupture avec le parti conservateur
+soit définitivement consommée[141].
+
+[Note 140: M. de Lamartine écrivait à un ami, le 14 janvier 1836:
+«Avant-hier, j'ai improvisé une demi-heure admirablement, éloquemment
+et politiquement selon moi. Il n'y a que moi qui m'en sois aperçu.» Et
+le 13 janvier 1838: «J'ai beau travailler, comprendre, me former à une
+parole qui intérieurement me semble au niveau et fort au-dessus même
+de beaucoup d'autres, je ne suis pas encore entendu ni compris par la
+masse et je n'exerce pas l'ascendant naturel et proportionné à mon
+effort.»--Madame de Girardin écrivait peu après: «N'a-t-on pas abreuvé
+de ridicule et d'ironie l'orateur, sublime amant d'Elvire? Ne lui
+a-t-on pas crié comme une injure son beau titre de poète, chaque fois
+qu'il montait à la tribune? N'a-t-on pas traité ses plus nobles
+sentiments de fictions et de chimères? On lui a dit qu'il plantait des
+betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas
+sa conversion de Jocelyn, et mille autres niaiseries semblables...»
+(_Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, t. II, p. 160.).]
+
+[Note 141: Cf. plus haut, ch. I, § IX, et ch. II, § IV.]
+
+Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de
+1843. Dès le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un
+grand retentissement, M. de Lamartine prend position de façon à ne
+plus laisser place à aucune illusion. Sans doute, il se dit encore
+monarchiste, mais cette réserve faite, il va aussi loin que possible:
+il s'attaque à tout le système du gouvernement, à la «pensée du règne»
+telle qu'elle s'est manifestée depuis huit ans, et fait amende
+honorable de l'avoir jusque-là trop ménagée. Il sait bien que, sur ce
+nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. «Mais, s'écrie-t-il,
+était-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commençant, cette
+opposition des quinze ans, objet des mêmes dédains?... Non, il ne sera
+pas donné de prévaloir longtemps contre l'organisation et le
+développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe
+légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le
+pays, pièce à pièce, de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix
+ans et de cinquante ans. (_Murmures au centre._) Non! ce n'est pas
+pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social,
+religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait
+croulé ou tremblé (_Bravo!_), pas une fibre humaine dans tout
+l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie,
+par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (_Applaudissements
+aux extrémités._) Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui
+a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le
+sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du
+temps qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop
+étroitement assis, devant quelques intérêts groupés autour d'une
+monarchie récemment fondée. Vous osez nier la force invincible de
+l'idée démocratique, un pied sur ses débris!... Derrière cette France
+qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble
+se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer
+en silence, sans vous résister, mais sans confiance, il y a une autre
+France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées
+qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent,
+qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas
+avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout
+entière avec nous. C'est pour cela que je m'éloigne, de jour en jour
+davantage, du gouvernement, et que je me rapproche complètement des
+oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours!»
+(_Rires et bruyants murmures au centre. À gauche: Très bien, très
+bien!_)
+
+La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221
+rejoindre et presque dépasser la gauche. Quel était donc le secret de
+cette évolution? M. de Lamartine avait apporté dans la politique une
+ambition immense: ambition d'un caractère assez singulier, sans âpreté
+envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'éprouvait,
+ne se croyant pas de semblable essence ni appelé aux mêmes destinées
+que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pût leur être
+comparé[142]; ambition dédaigneuse des avancements hiérarchiques, ne
+visant aucun but déterminé, sans limites précisément parce qu'elle est
+indéfinie; ambition d'imagination plus que d'intérêt, qui rêvait moins
+l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'éclat d'un rôle
+extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau poème
+ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a raconté lui-même que, tout
+jeune encore, il avait ainsi conçu et communiqué à ses amis le
+programme de sa vie: ses premières années à la poésie; ensuite un
+livre d'histoire; puis il ajoutait: «Quand j'aurai écrit ce livre
+d'histoire, complément de ma célébrité littéraire de jeunesse,
+j'entrerai résolument dans l'action, je consacrerai les années de ma
+maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature qui aime à
+jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties où les vaincus
+sont des victimes, où les vainqueurs sont des héros... Et si la guerre
+me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de
+l'esprit humain, je tâcherai de me munir, quoique tardivement,
+d'éloquence, cette action parlée qui confond, dans Démosthène, dans
+Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature
+et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux
+immortalités en une[144].» Qu'on ne dise pas que ce programme a été
+tracé après coup, pour mettre une sorte d'unité dans cette vie si
+disparate. Le poète laissait déjà entrevoir ses rêves d'ambition
+politique, sous la Restauration, dans son discours de réception à
+l'Académie française[145]. La révolution de Juillet, en brisant
+autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les
+barrières, lui paraît rendre plus facile la réalisation de ces rêves.
+En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prédire qu'il sera le
+Mirabeau d'une nouvelle révolution[146]. L'année suivante, en Orient,
+rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, où elle prend les
+attitudes d'une sorte de prophétesse, il se fait saluer par elle comme
+«l'instrument des oeuvres merveilleuses que Dieu va bientôt accomplir
+parmi les hommes». Élu député, son ambition tourne plus décidément
+encore vers la politique, sans cesser cependant d'être flottante. Il
+n'est à la Chambre que depuis un an, quand il prédit à ses amis que
+bientôt «le pays sera dans ses mains[147]». Comment, «sous quel
+drapeau», il l'ignore; il est aux ordres de son «idée», et fera ce
+qu'elle aura commandé[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et
+admire ses progrès dans l'art oratoire[149], la facilité avec laquelle
+il se figure que «tous les partis viennent à lui, comme à une idée,
+qui se lève[150]», l'aident d'abord à attendre assez patiemment
+l'accomplissement de sa prophétie. Au bout de quelque temps, il
+commence à se lasser de cette attente: «Ma destinée était l'action,
+écrit-il le 13 janvier 1838; les événements me la refusent, et j'en
+sèche.» Après la coalition, il croit, un moment, être sur le point de
+jouer le rôle auquel il se sent appelé. «Ma petite puissance,
+écrit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les
+partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et,
+dans le pays honnête, j'ai une faveur qui va jusqu'à l'adoration.»
+Aussi son dépit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la
+constitution du cabinet destiné à raffermir l'ordre et la paix en
+péril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est
+venu l'année précédente, s'adresser à l'un des fauteurs de la
+coalition, repentant il est vrai, à M. Guizot. On s'est cru quitte
+envers le poète avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le
+refuse, déclarant ne pouvoir accepter que le ministère de l'intérieur
+ou celui des affaires étrangères, que personne n'a envie de lui
+confier. Il repousse également la proposition qui lui est faite d'une
+ambassade à son choix. En somme, il sort de là avec le sentiment
+d'avoir été victime d'une grande ingratitude.
+
+[Note 142: M. Royer-Collard disait un jour, en décembre 1841: «On
+n'est jamais sûr que, lorsqu'on vient d'entendre de M. de Lamartine un
+magnifique discours à la tribune, si on le rencontre dans les couloirs
+de la Chambre et qu'on le félicite, il ne vous réponde à l'oreille:
+«Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car, entre nous, je suis le Père
+éternel!» (_Cahiers de M. Sainte-Beuve_, p. 15.)]
+
+[Note 143: M. de Lamartine a écrit, dans un de ses _Entretiens de
+littérature:_ «Les révolutions de 1814 et de 1815 auxquelles
+j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique auxquelles je me
+consacrai, m'apparurent, comme les passions de l'adolescence m'étaient
+apparues, par leur côté littéraire... Tout devint littéraire à mes
+yeux, même ma propre vie. L'existence était un poème pour moi.»]
+
+[Note 144: Cité par M. DE MAZADE, dans son intéressante étude sur M.
+de Lamartine. (_Revue des Deux Mondes_, 1er août et 15 octobre 1870.)]
+
+[Note 145: Dans ce discours, M. de Lamartine opposait, avec
+complaisance, aux temps calmes où chacun est classé, suit sa voie, les
+temps d'orage, «ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à
+la chute ou à la régénération des empires, dans ces sublimes et
+affreux interrègnes de la raison et du droit». Alors «le même homme,
+soulevé par l'instabilité du flot populaire, aborde tour à tour les
+situations les plus diverses, les emplois les plus opposés... Il faut
+des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des
+hymnes pour le triomphe... On cherche un homme; son mérite le
+désigne... On lui impose au hasard les fardeaux les plus
+disproportionnés à ses forces... L'esprit de cet homme s'élargit, ses
+talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau lui
+crée une force, chaque emploi, un mérite.»]
+
+[Note 146: M. de Lamartine a rapporté plus tard cette conversation,
+dans ses _Entretiens de littérature_. Le langage prêté à Talleyrand
+est peu conforme à ses habitudes d'esprit, mais il montre au moins ce
+que M. de Lamartine désirait entendre.]
+
+[Note 147: Lettre du 10 décembre 1834.]
+
+[Note 148: Lettre du 12 avril 1838.]
+
+[Note 149: La correspondance de M. de Lamartine est remplie des
+épanchements de l'admiration qu'il ressent pour sa propre éloquence.
+Il l'exprime avec une sorte de candeur et aussi peu de gêne que s'il
+s'agissait d'un autre: «J'ai eu un grandissime succès (juin 1836).--Tu
+n'as pas l'idée de l'effet de ma dernière séance à la tribune (mars
+1837).--Depuis les beaux discours de la Restauration, il n'y a pas eu
+d'effet de tribune si merveilleux (25 avril 1838).--Je viens d'avoir
+un tel succès que je n'en ai jamais vu de semblable depuis 1830
+(1839).»]
+
+[Note 150: Lettres du 27 décembre 1834 et du 25 avril 1838.]
+
+Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a péri pour n'avoir
+pas ménagé une de ces vanités de lettrés, si terribles parfois dans
+leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme naguère M. de
+Chateaubriand, est passé à l'opposition par l'effet d'un ressentiment
+personnel? Avec notre poète, on risquerait de se tromper si l'on
+faisait une trop large part à un semblable mobile; malgré ses
+préoccupations si naïvement personnelles, il se défendait, non sans
+sincérité, d'être rancuneux; il n'eût pas écrit de soi, comme M. de
+Chateaubriand: «Je suis malheureusement né; les blessures qu'on me
+fait ne se ferment jamais.» Le déplaisir de n'avoir pas été ministre
+ne saurait donc être l'unique ni même la principale cause de son
+changement. Lui eût-on proposé, en 1840, ceux des portefeuilles qui
+lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas été longtemps
+satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement régulier ne
+pouvait lui suffire. Son idéal n'était pas si modeste, si banal, et il
+fallait autre chose pour intéresser son imagination. S'il a rêvé un
+moment de trouver son rôle au service des idées conservatrices, c'est
+qu'il pressentait des événements extraordinaires, par exemple, une
+catastrophe au milieu de laquelle il eût apparu comme le sauveur de
+la société et de la monarchie; il se voyait «jeté au timon brisé par
+un grand flot de terreur»; et il ajoutait ces mots bien significatifs:
+«Une tempête ou rien[151].» Du moment où la politique conservatrice ne
+lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dégoûte.
+«Toute réalité le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui
+faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de
+tout supposer, de tout rêver. Que peut lui offrir de séduisant le
+parti conservateur, avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un
+horizon dont les limites sont à dix pas de nous? Que peut lui offrir
+un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu'il est
+aujourd'hui, de faire demain à peu près ce qu'il fait aujourd'hui, un
+parti qui n'admet qu'un progrès lent, sans bruit, sans éclat, sans
+dangers? Évidemment ce n'est pas là le parti de M. de Lamartine. Il
+peut l'être aux jours du péril; mais, dans les temps de calme et de
+repos, il ne s'y sent pas à l'aise[152].» Un mot qui revient alors à
+chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique régnante,
+résume assez bien l'état d'esprit auquel il est arrivé, c'est le mot
+d'ennui. «J'en suis prodigieusement ennuyé, écrit-il... je ferai
+l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des
+choses et du pays[153].» Ce «nouveau», où le trouver? L'opinion
+conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient à se
+demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans
+celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui «l'ennuie» tout
+autant que la politique ministérielle[154], mais au delà, dans une
+région plus lointaine et plus indéterminée. Ainsi que l'observe encore
+M. Rossi, «l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir
+couvert de nuages, percé par des éclairs; si ce n'est l'infini, c'est
+du moins l'indéfini; l'imagination peut tout y placer».
+
+[Note 151: Lettre du 10 octobre 1841.]
+
+[Note 152: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15
+septembre 1842.]
+
+[Note 153: Lettres du 5 novembre 1841 et du 23 novembre 1842.]
+
+[Note 154: «Guizot, Molé, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manières de
+dire le même mot. Ils m'ennuient sous toutes les désinences. Que le
+diable les conjugue comme il voudra!» (Lettre du 5 octobre 1842.)]
+
+Un dernier mécompte avait précipité son évolution. Trompé dans ses
+prétentions ministérielles, M. de Lamartine s'était mis en tête, au
+début de la session de 1842, de briguer la présidence de la Chambre.
+N'eût-il pas été sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette
+satisfaction? Qu'on redoutât sa présence dans un ministère, cela se
+comprend. Mais en quoi était-il dangereux au fauteuil de la
+présidence? Le ministère ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui
+serait un président plus commode, et il combattit vivement la
+candidature rivale, en affectant de croire qu'elle était une intrigue
+conçue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce
+dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait voté
+pour lui. Il en fut plus mortifié encore que de n'avoir pas été appelé
+au pouvoir, le 29 octobre 1840. Dès lors, son parti fut pris de passer
+à gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 février 1842, il
+s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il
+venait de prononcer contre la réforme parlementaire, dernier service
+rendu par lui à la cause conservatrice: «Ce sont mes adieux. La
+semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande
+opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir à
+la vieille majorité; je n'en veux plus.» Le 17 février, au lendemain
+de son discours pour la réforme électorale, il écrivait: «Je viens de
+sauter un grand fossé, au milieu d'un orage inouï dans la Chambre...
+Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.» Il ajoutait, le
+6 septembre de la même année, à la suite du débat sur la loi de
+régence: «J'ai profité hardiment de l'occasion, pour débarrasser le
+terrain des principes démocratiques, de la présence et de la tactique
+de M. Thiers qui m'empêchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y
+voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrière politique. Je vais
+faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830.»
+Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore;
+il se plaisait à cette «vie infernale». «Je veux attaquer le règne
+tout entier», écrivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 décembre: «Je
+crois l'opposition nécessaire à grandes doses à une situation
+léthargique.» C'est cette «attaque contre le règne tout entier», cette
+«opposition à grandes doses» qui éclatent dans le fameux discours du
+27 janvier 1843. Après ce que nous venons de voir de l'état d'âme et
+d'imagination de ce poète si malheureusement égaré dans la politique,
+sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public?
+Ne possédons-nous pas ce que nous avons appelé le secret de cette
+évolution?
+
+On sait aujourd'hui quel devait être le dénouement de l'opposition où
+s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien
+qu'attristés de voir s'éloigner d'eux un homme dont la parole avait
+été souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne
+croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui répondit
+sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne
+poussant rien à fond, avec plus d'ironie que d'émotion, sans prendre
+l'événement au tragique, ni même presque au sérieux. «L'opinion
+conservatrice, disait le lendemain le _Journal des Débats_, ne perd
+qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en
+quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il
+pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance
+politique.» Cette sécurité semblait justifiée par l'accueil assez
+froid que l'opposition faisait à celui qui venait à elle d'une allure
+si altière et si conquérante. «M. de Lamartine, disaient
+dédaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son
+bagage de poète orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en
+être le chef, mais la place est prise.» À ne voir donc que le
+parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit
+ne semblait pas être considérable. En était-il de même dans le pays?
+M. de Lamartine écrivait, le 3 février 1843, à un ami: «L'étincelle
+tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un
+incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne
+croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. À ce coup
+de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec
+fanatisme.» On ne saurait prendre à la lettre un témoignage où il
+entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse à laquelle
+notre poète était plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas
+imaginaire. À la même époque, deux autres témoins non suspects, M.
+Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du
+nouvel opposant était à peu près nulle à la Chambre, elle grandissait
+au dehors. Par ses défauts comme par ses qualités, M. de Lamartine
+répondait à certains besoins de l'esprit public. Il était en communion
+avec cette imagination et cette sensibilité populaires dont aucun
+gouvernement, en France, ne peut impunément négliger de tenir compte,
+et auxquelles la politique un peu sèche et terre à terre de la
+bourgeoisie régnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu
+auparavant, ne se vantait-il pas d'être «le point de mire de tout ce
+qui rêvait en France une idée, une chimère, un noble sentiment[157]»?
+Et, plus tard, comme on lui énumérait tous ceux qu'il rebutait ou
+effrayait: «Que m'importe! répondait-il; j'ai pour moi les femmes et
+les jeunes gens; je puis me passer du reste[158].» En somme, par sa
+nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et
+une espérance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une
+distraction et une émotion à ceux dont il avait dit à la tribune, en
+1839: «La France est une nation qui s'ennuie.» À ce point de vue, le
+passage de M. de Lamartine à l'opposition n'était pas un incident
+aussi négligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans
+doute, ne pouvait indiquer avec précision et lui-même ignorait où il
+allait. Mais il y avait là un inconnu inquiétant. «C'est une comète
+dont on n'a pas encore calculé l'orbite», disait M. de Humboldt, au
+sortir de la séance du 27 janvier 1843.
+
+[Note 155: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
+avril 1843.]
+
+[Note 156: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 17.]
+
+[Note 157: Lettre du 6 février 1841.]
+
+[Note 158: _Notes et pensées_ de M. SAINTE-BEUVE, t. XI des
+_Causeries du lundi_, p. 462.]
+
+
+IV
+
+Le discours de M. de Lamartine n'était qu'un épisode, épisode imprévu
+pour les adversaires du ministère eux-mêmes et ne rentrant pas dans
+leur plan d'attaque. D'après ce plan, arrêté à l'ouverture de la
+session, l'opposition devait, comme les deux années précédentes,
+porter son principal effort sur la politique étrangère. Elle savait
+que là était, depuis la mortification de 1840, le point sensible et
+douloureux de l'esprit public; là existaient un malaise et des
+ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette
+tactique persistera jusqu'à la révolution de 1848. On dirait que, pour
+être sorti d'une crise de politique extérieure, le ministère du 29
+octobre était condamné à batailler indéfiniment sur ce même terrain.
+
+Que les Chambres exercent leur contrôle sur la direction donnée à la
+diplomatie, que même, à de certaines heures, dans la préoccupation
+universelle d'un grand péril national, comme en 1831 ou en 1840, ce
+soit le sujet premier de leurs débats, rien de plus naturel et de plus
+légitime. Mais qu'à des époques ordinaires, paisibles par calcul
+parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition
+s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux
+affaires étrangères; qu'elle y livre toutes les batailles
+ministérielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et même dans le monde
+entier, elle cherche des incidents à grossir, des difficultés à
+envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de
+renverser un cabinet détesté; qu'elle élève ainsi, à tort et à
+travers, des critiques qui trouvent écho dans les préjugés du moment,
+mais dont, plus tard, l'histoire, à la lumière des événements,
+reconnaît presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non
+seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les
+débats politiques--fonds secrets, crédits supplémentaires, budget,
+interpellations spéciales,--voilà ce qui ne s'était jamais vu à
+d'autres époques. Il y avait là un fait anormal, un véritable
+désordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait
+ainsi d'être compromise et entravée. C'est par des abus de ce genre
+que le régime parlementaire s'est attiré le reproche de sacrifier
+l'intérêt national aux calculs de parti. Dès 1837, le duc de Broglie
+disait à la tribune de la Chambre des pairs: «J'ai peu de goût aux
+discussions sur les affaires étrangères. L'expérience démontre qu'en
+thèse générale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par
+contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficultés
+dont on ne saurait d'avance ni prévoir la nature ni mesurer la
+portée[159].» M. de Tocqueville, qui était pourtant adversaire du
+ministère du 29 octobre, a reconnu plus tard, après avoir fait à son
+tour l'expérience du pouvoir, combien il était fâcheux que «la
+politique extérieure devînt l'élément principal de l'activité
+parlementaire»; et il ajoutait: «Je regarde un tel état de choses
+comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires
+étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par
+un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matière, les
+assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que
+possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui
+arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ
+principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent[160].» Ce
+sont là des considérations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire
+grand compte. De 1840 à 1848, elle ne paraît avoir vu qu'une chose,
+l'intérêt qu'elle avait à se placer sur un terrain favorable pour
+attaquer le ministère. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la
+politique intérieure où les partis étaient classés avec des frontières
+à peu près fixes; ce n'était pas son programme de réforme
+parlementaire ou électorale qui pouvait lui servir à dissoudre la
+majorité. La politique extérieure, au contraire, lui paraissait se
+prêter à toutes les manoeuvres, à toutes les combinaisons, voire même
+aux coalitions les plus hétérogènes. Là, elle ne jugeait pas
+impossible d'amener à voter avec elle des conservateurs que, sur les
+autres questions, ses principes eussent effarouchés[161]. Et puis,
+dans les débats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle
+attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de
+choisir les arguments les plus propres à remuer l'assemblée et à
+blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entravé
+dans sa défense, par la préoccupation des conséquences diplomatiques
+que pouvait avoir telle ou telle parole? Grâce à son irresponsabilité
+même, l'opposition se donnait licence de développer des thèses
+flatteuses à l'amour-propre national, alors à la fois surexcité et
+souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tâche
+particulièrement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et
+parfois un peu immobile à laquelle l'obligeait, pour quelque temps
+encore, la situation faite à la France en Europe par la révolution de
+Juillet et aussi par la crise de 1840.
+
+[Note 159: Discours du 9 janvier 1837.]
+
+[Note 160: Lettre du 1er octobre 1858, adressée à M. W. R. Greg, esq.
+(_Oeuvres et correspondance inédites_ d'Alexis DE TOCQUEVILLE, t. II,
+p. 456.)]
+
+[Note 161: C'est encore ce que M. de Tocqueville exprimait ainsi, dans
+la lettre déjà citée: «Ce terrain de la politique étrangère est
+essentiellement mobile, il se prête à toutes sortes de manoeuvres
+parlementaires; on y rencontre sans cesse de grandes questions
+capables de passionner la nation, et à propos desquelles les hommes
+politiques peuvent se séparer, se rapprocher, se combattre, s'unir,
+suivant que l'intérêt ou la passion du moment les y porte.»]
+
+M. Guizot sentait ces désavantages: il ne s'en troublait pas. Il
+aimait même à aller au-devant de la principale des objections qui lui
+étaient faites et à exposer de haut, suivant son procédé oratoire, les
+raisons de la réserve expectante dans laquelle il maintenait notre
+politique extérieure. Ainsi fit-il précisément, au début de la session
+de 1843, dans la discussion de l'adresse des pairs qui devançait de
+quelques jours celle des députés. «On se laisse diriger, dit-il, par
+des habitudes, des maximes, aujourd'hui hors de saison. La France a
+vécu longtemps en Europe à l'état de météore, de météore enflammé,
+cherchant sa place dans le système général des États européens. Je le
+comprends; c'était naturel, elle y était obligée. La France avait à
+faire triompher un état social nouveau, un état politique nouveau;
+elle ne trouvait pas de place faite; il fallait bien qu'elle se la
+fît. On la lui contestait souvent avec injustice et inhabileté. Elle a
+fait sa place, elle a conquis son ordre social, son ordre politique.
+L'Europe les a acceptés l'un et l'autre. Je prie la Chambre de bien
+arrêter son attention sur ce fait, car il est la clef de la politique
+du gouvernement du Roi. La France nouvelle, son nouvel ordre social et
+son nouvel ordre politique sont acceptés sincèrement par l'Europe:
+acceptés avec tel ou tel regret, telle ou telle nuance de goût ou
+d'humeur; peu nous importe. En politique, on ne prétend pas à tout ce
+qui plaît; on se contente de ce qui suffit. Eh bien, messieurs, les
+faits étant tels, que doit faire la France? Adopter une politique
+tranquille, prendre sa place d'astre fixe, à cours régulier et prévu,
+dans le système européen. À cette condition, à cette condition seule,
+la France recueillera les fruits de l'ordre social et politique
+qu'elle a conquis. Quand nous aurons ainsi clos l'ère de la politique
+révolutionnaire, quand nous serons ainsi décidément entrés dans l'ère
+de la politique normale et permanente, quand cette question, qui est
+la question générale en Europe, sera bien évidemment et effectivement
+résolue, alors vous verrez la France reprendre, dans les questions
+spéciales, toute son indépendance, toute son influence, toute son
+action. Elle a déjà commencé; cela est déjà fait en partie, pas encore
+complètement. Il faudra encore bien des années et bien des efforts
+pour atteindre un tel but; mais nous sommes sur la voie de la bonne
+politique. Il s'agit maintenant d'y marcher, d'y marcher tous les
+jours.» Et un peu plus loin, l'orateur concluait ainsi: «Nous avions,
+en 1830, un grand choix à faire: il y avait devant nous une politique
+violente, turbulente, agitée, qu'on pouvait continuer, en paroles,
+sinon en réalité, un peu puérilement; il y avait une autre politique
+tranquille, mais forte au fond, efficace, qu'on pouvait comprendre et
+pratiquer virilement. Entre ces deux politiques, le cabinet actuel a
+fait son choix, il ne s'en dédira pas[162].»
+
+[Note 162: Discours du 21 janvier 1843.]
+
+M. Guizot avait jugé important de commencer par relever sa politique,
+en en marquant le principe et la portée, en démontrant qu'elle était
+le résultat d'un calcul et non d'une défaillance. Mais il savait bien
+que, surtout à la Chambre des députés, le débat ne resterait pas dans
+ces hautes généralités. En effet, les diverses questions dont avait
+alors à s'occuper notre diplomatie furent successivement abordées par
+l'opposition. Celles d'Espagne et de Syrie, sur lesquelles nous aurons
+à revenir, ne donnèrent lieu qu'à des escarmouches. Ce fut sur le
+droit de visite que, cette fois encore, les adversaires du cabinet
+livrèrent la principale bataille.
+
+On se rappelle où en était cette malheureuse affaire, à la fin de
+1842. Reculant à regret devant le soulèvement de l'esprit public et
+désirant ôter tout prétexte à de nouvelles attaques, le ministère
+avait complètement abandonné la convention du 20 décembre 1841 et
+avait fait clore le protocole, laissé d'abord ouvert à Londres pour
+attendre la ratification de la France[163]. À ce prix, il s'était
+flatté d'en finir avec cette agitation et de sauver les traités de
+1831 et de 1833. Le discours par lequel le Roi ouvrit la session de
+1843 garda sur ce sujet un silence significatif: le gouvernement
+indiquait ainsi qu'il regardait l'affaire comme terminée et ne
+fournissant plus matière à un débat. Tout autre fut l'avis de
+l'opposition. La satisfaction obtenue au sujet de la convention de
+1841, loin de lui paraître une raison de désarmer, l'encourageait à
+poursuivre la campagne; elle prétendait, en invoquant les mêmes
+raisons et en usant des mêmes procédés, faire disparaître entièrement
+le droit de visite. Un fait s'était produit, d'ailleurs, depuis la
+session précédente, qui lui fournissait un argument de nature à faire
+effet sur l'opinion: le 9 août 1842, l'Angleterre avait conclu avec
+les États-Unis un traité pour régler diverses contestations qui
+menaçaient de dégénérer en querelle ouverte; d'après ce traité, la
+république américaine, de longue date opposée à tout droit de visite,
+s'engageait sans doute à armer des croiseurs pour réprimer la traite;
+mais il était convenu que les croiseurs de chacun des deux
+contractants feraient séparément la police de leurs nationaux, sans
+que les Anglais eussent le droit de visiter les navires américains, ni
+que les Américains pussent visiter les navires anglais. Pourquoi donc,
+disait-on, la France serait-elle moins soucieuse que les États-Unis de
+l'indépendance de son pavillon?
+
+[Note 163: Cf. plus haut, § I.]
+
+Telle était sur ce sujet l'animation des esprits, qu'elle se manifesta
+tout d'abord dans l'enceinte ordinairement paisible de la Chambre
+haute. M. Turgot proposa d'ajouter à l'adresse une phrase demandant la
+revision des traités de 1831 et de 1833. Vivement soutenu par
+plusieurs orateurs, cet amendement répondait au sentiment de beaucoup
+de pairs. M. Guizot le combattit. Il déclara que, dans l'état des
+relations entre la France et l'Angleterre, toute tentative de revision
+des traités échouerait, «qu'elle aboutirait à une faiblesse ou à une
+folie». «Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne me prêterai ni à l'une ni
+à l'autre... Ne sacrifions pas la grande politique à la petite. Les
+bons rapports avec la Grande-Bretagne valent mieux, politiquement et
+moralement, que la modification des traités sur le droit de visite...
+C'est par cette raison que, sans sacrifier l'indépendance nationale,
+sans engager l'avenir, le gouvernement du Roi persiste dans
+l'exécution complète et loyale des traités et ne croit pas, quant à
+présent, qu'il soit sage ni opportun de tenter d'ouvrir, à leur sujet,
+une négociation qui n'atteindrait pas le but qu'on se propose.» Le duc
+de Broglie vint à la rescousse du ministre, avec l'autorité de sa
+parole et de son caractère. Un amendement ainsi combattu ne pouvait
+être adopté par la Chambre des pairs: toutefois, il réunit 67 voix
+contre 118: c'était, en un tel lieu, une minorité considérable.
+
+Bien que M. Guizot fût arrivé à ses fins, qu'il n'eût rien cédé et eût
+maintenu intactes les conventions de 1831 et de 1833, cette première
+épreuve n'était pas rassurante. Si l'opposition avait été telle au
+Luxembourg, à quoi ne devait-on pas s'attendre au Palais-Bourbon? Les
+dispositions des députés se manifestèrent dès la nomination de la
+commission de l'adresse. Cette commission, quoique en majorité
+ministérielle, ne crut pas pouvoir garder sur le droit de visite le
+même silence que le discours du trône et l'adresse des pairs. Elle
+inséra dans son projet un paragraphe où, après avoir félicité le
+gouvernement de n'avoir pas ratifié la convention de 1841, on
+ajoutait: «Pour l'exécution stricte et loyale des conventions
+existantes, tant qu'il n'y sera point dérogé, nous nous reposons sur
+la fermeté et la vigilance de votre gouvernement. Mais, frappés des
+inconvénients que l'expérience révèle, et dans l'intérêt même de la
+bonne intelligence si nécessaire à l'accomplissement de l'oeuvre
+commune, nous appelons, de tous nos voeux, le moment où notre commerce
+sera replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon.»
+Impossible de demander plus nettement l'abolition des conventions de
+1831 et de 1833. La presse de gauche triompha: «C'est un échec au
+ministère!» s'écria-t-elle. «Non, répondait le _Journal des Débats_;
+ce ne peut être un acte d'hostilité contre le cabinet, puisque la
+commission est composée en majorité de ses partisans, et que le
+rapporteur est M. Dumon, l'un des plus chauds amis de M. Guizot.» Même
+équivoque, on le voit, que celle qui s'était produite dans l'adresse
+de 1842, lors de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.
+
+Au cours de la discussion générale, de nombreux orateurs se
+prononcèrent contre le droit de visite, entre autres M. Saint-Marc
+Girardin qui votait ordinairement avec les amis du cabinet. Seul, M.
+de Gasparin osa le défendre. Aussitôt que s'ouvrit le débat sur le
+paragraphe proposé par la commission, M. Guizot parut à la
+tribune[164]. Sa situation n'était pas facile. Repousser ouvertement
+ce paragraphe, c'était se mettre en lutte avec ses propres amis.
+L'accepter et promettre de satisfaire au voeu qui y était exprimé,
+c'était se mettre en contradiction avec l'attitude qu'il avait gardée
+jusqu'alors, soit dans les négociations avec les autres puissances,
+soit dans la discussion de la Chambre des pairs. «Quelques personnes,
+dit-il en commençant, se promettent de presser, de pousser vivement le
+cabinet et moi en particulier, dans cette discussion. Elles espèrent
+en faire sortir pour nous quelque embarras. Je leur épargnerai tant de
+peine. J'irai au-devant de toutes les questions, de tous les doutes.»
+Après quelques mots sur la convention de 1841, le ministre aborda de
+front le sujet vraiment délicat, celui des conventions de 1831 et de
+1833. «Les traités conclus, ratifiés, exécutés, dit-il, se dénouent
+d'un commun accord ou se tranchent par l'épée. Il n'y a pas une
+troisième manière. Le commun consentement, le commun accord, est-ce le
+moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de l'obtenir? Le
+cabinet ne l'a pas pensé. Le cabinet n'a pas cru devoir entamer à ce
+sujet des négociations.» Par cette première déclaration, le ministre
+se maintenait en harmonie avec ce qu'il avait dit au palais du
+Luxembourg. Allait-il donc repousser le paragraphe de la commission,
+comme il avait repoussé l'amendement de M. Turgot? Non, il ne l'osa
+pas, et voici comment il tâcha de contenter la Chambre sans
+compromettre la dignité du gouvernement, d'ajouter à son langage
+précédent sans se démentir, de faire une concession nouvelle en
+évitant les apparences d'une capitulation: «On demande si le cabinet
+prendra réellement le sentiment public au sérieux. Je serais bien
+tenté de regarder cette question comme une injure... Le cabinet prend
+très au sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la
+Chambre. Quand le cabinet croira avec une parfaite sincérité, avec une
+conviction profonde, qu'une telle négociation peut réussir, que les
+traités peuvent se dénouer d'un commun accord, le cabinet
+l'entreprendra: pas auparavant; alors, certainement. Si quelqu'un
+pense que la Chambre doive ordonner au gouvernement du Roi une
+négociation immédiate, actuelle, si quelqu'un le pense, qu'il le dise;
+nous ne saurions accepter cette injonction; nous entendons garder
+toute notre liberté, toute notre responsabilité. Nous n'élèverons
+point de discussion sur des mots ou des phrases incidentes; mais nous
+demanderons à tout le monde de s'expliquer nettement, à fond, sur le
+sens des paroles qu'il adresse, des recommandations qu'il porte à la
+couronne.» Le ministre ajoutait d'éloquentes considérations sur la
+nécessité «de rétablir, de développer les bons rapports, la bonne
+intelligence avec l'Angleterre». «Je reconnais, disait-il, le
+mouvement d'opinion en France; je reconnais le chagrin, la colère qui,
+à l'occasion du traité du 15 juillet, se sont réveillés et ont
+réveillé des souvenirs, des préventions, des sentiments qui semblaient
+endormis. Je reconnais ce fait; mais, messieurs, ce fait n'est pas
+inabordable à l'influence de la raison, de la justice, de la vérité;
+mon pays n'a pas à cet égard un parti pris, une volonté arrêtée, un de
+ces sentiments qui résistent à toute la force du temps, de la vérité,
+et aux intérêts réels du pays. Non, il y a dans ce mouvement de
+l'opinion, à mon avis, quelque chose de plus superficiel, de plus
+factice et de plus passager qu'on ne le croit communément; et je suis
+bien aise de le dire à cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre
+côté de la Manche, pour que, là aussi, on sache bien que les
+sentiments justes, équitables, raisonnables, qui doivent présider aux
+rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas étrangers, et
+que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la
+surface en est pour le moment voilée.» En février 1843, un tel langage
+était dur aux oreilles françaises[165]. Sans doute, le ministre avait
+politiquement raison, quand il insistait sur l'avantage, sur la
+nécessité de la bonne entente des deux puissances libérales. Mais, en
+tenant une balance si impartiale entre les griefs respectifs des deux
+nations, M. Guizot ne risquait-il pas, comme nous l'avons déjà
+indiqué, de paraître trop étranger, trop indifférent aux ressentiments
+de l'amour-propre national? Ses adversaires croyaient trouver là une
+bonne occasion de tourner et d'ameuter contre lui les susceptibilités
+patriotiques, et M. Garnier-Pagès l'interrompait pour lui crier:
+«C'est un discours anglais!»
+
+[Note 164: 1er février 1843.]
+
+[Note 165: Vers cette époque, le 13 mars 1843, M. Désages écrivait au
+comte de Jarnac: «L'anglophobie existe encore à un degré vraiment
+incroyable dans une foule de têtes qui, à cette infirmité près, sont
+d'ailleurs assez saines.» (_Documents inédits._)]
+
+On voit bien la tactique de M. Guizot. Elle consistait à mettre les
+opposants en demeure de proposer quelque amendement allant plus loin
+que le paragraphe de la commission; s'ils le faisaient, la portée de
+ce paragraphe était singulièrement atténuée, et le ministère n'avait
+qu'à faire rejeter l'amendement, ce qui était facile, pour sortir
+pleinement vainqueur du débat. On put croire d'abord que la gauche,
+entraînée par sa passion, s'engageait sur le terrain, dangereux pour
+elle, où l'attirait le ministre, et qu'elle poursuivait un vote
+exprimant ouvertement la défiance envers le cabinet. Mais alors
+intervint M. Dupin, non moins animé au fond contre M. Guizot, mais
+plus habile et obligé, par situation, à plus de modération extérieure.
+Il invita la Chambre à écarter toute préoccupation autre que celle de
+l'«honneur national», à s'en tenir au paragraphe de l'adresse et à le
+voter avec la même unanimité qui s'était produite lors de l'amendement
+présenté par M. Jacques Lefebvre. Après avoir ainsi rassuré les
+conservateurs, en affectant d'écarter la question ministérielle, le
+malicieux et sarcastique orateur s'appliqua à donner au paragraphe le
+sens le plus mortifiant pour le cabinet. Il rappela comment, l'année
+précédente, M. Guizot avait essayé de faire accepter la convention de
+1841, en arguant des difficultés et des périls d'un refus de
+ratification; comment il avait suffi à la Chambre de ne pas avoir
+égard à ces arguments ministériels, pour arriver à ses fins; et
+l'orateur, au milieu des rires de la gauche, félicitait le ministère
+de s'être soumis et de «n'avoir pas ratifié». «Plus il a dû en coûter
+aux individus, ajoutait-il ironiquement, plus le sacrifice était
+grand, et plus il faut vous en savoir gré.» À l'entendre, il n'était
+pas plus difficile d'obtenir la revision des traités de 1831 et de
+1833. Sans doute, le ministère venait «d'accumuler d'avance et
+d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionné aurait pu
+accumuler lui-même dans l'intérêt de la non-revision». Mais M. Dupin
+soutenait que la France avait des moyens puissants à faire valoir en
+sens contraire, et il concluait ainsi: «Que la Chambre exprime donc sa
+volonté sans crainte; qu'elle l'exprime à l'unanimité. Cette volonté
+sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu.»
+
+À gauche, on applaudit vivement le discours de M. Dupin, moitié par
+reconnaissance, moitié par calcul. Ceux qui avaient voulu d'abord
+provoquer un vote de défiance y renoncèrent, se déclarant satisfaits
+du paragraphe de l'adresse ainsi commenté. Invité à s'expliquer sur ce
+commentaire, M. Guizot se borna à renouveler ses déclarations
+précédentes. «Si l'on veut nous imposer davantage, ajouta-t-il, qu'on
+le dise nettement, et nous nous y refuserons.» Comme M. Barrot
+pressait avec véhémence le cabinet, l'accusant de se dérober derrière
+une équivoque: «L'équivoque n'est pas de notre côté», riposta M.
+Duchâtel, et il somma l'opposition de proposer l'addition «d'une
+phrase disant en termes formels que la Chambre avait défiance du
+cabinet quant à la négociation à intervenir». La gauche ne releva pas
+le défi, mais continua ses invectives. Enfin, après un débat de plus
+en plus tumultueux, le paragraphe de l'adresse fut voté à la presque
+unanimité; seuls, quelques députés d'extrême gauche votèrent contre;
+il y eut une dizaine d'abstenants, dont M. Guizot.
+
+Dès le lendemain, chaque parti prétendit s'attribuer la victoire. En
+réalité, personne n'était vainqueur. L'opposition ne pouvait nier que,
+mise en demeure, elle n'avait osé présenter aucun des amendements de
+défiance préparés par elle, qu'elle s'était ralliée à une rédaction
+proposée par les amis du ministère, et qu'elle avait ainsi déclaré «se
+reposer sur la vigilance et la fermeté du gouvernement». De son côté,
+le ministère avait, sous les yeux de tous, abandonné une partie du
+terrain qu'il était résolu à défendre; il avait suivi ceux qu'il eût
+été de son rôle de conduire. Subissant au Palais-Bourbon ce qu'il
+venait de combattre et de faire écarter au Luxembourg, il avait laissé
+mettre en question les conventions de 1831 et de 1833 qu'il voulait
+maintenir; il avait consenti éventuellement à en poursuivre la
+revision, ne se réservant que le choix du moment. Aussi comprend-on
+que la gauche se félicitât d'avoir affaibli le cabinet, et l'un des
+amis de M. Guizot pouvait écrire sur son journal intime, à la date du
+11 février 1843: «La discussion de l'adresse est loin d'avoir fortifié
+le ministère... Le pouvoir ne peut pourtant pas vivre à la condition
+d'annuler son action pour échapper à des échecs qui autrement seraient
+inévitables[166].»
+
+[Note 166: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+
+V
+
+La question ministérielle, volontairement ajournée dans la session
+d'août, lors de la loi de régence, n'avait donc pas été résolue par le
+vote sur le droit de visite. On ne pouvait cependant laisser plus
+longtemps dans le doute le point de savoir si le cabinet avait ou non
+perdu la majorité, dans les élections de juillet 1842. La loi des
+fonds secrets fournissait une occasion de sortir de cette incertitude.
+De part et d'autre, on s'y prépara comme à une bataille que l'on
+pressentait devoir être décisive.
+
+L'opposition, que l'accession de M. de Lamartine n'avait pas consolée
+de l'éloignement de M. Thiers, pressa ce dernier de prendre la tête de
+l'attaque. Ce fut en vain; le chef du centre gauche persista à se
+tenir à l'écart, mécontent et silencieux. Cette abstention fit croire
+au tiers parti que son heure était venue et qu'il lui appartenait de
+briguer la succession du cabinet. Des pourparlers eurent lieu, et
+bientôt le bruit se répandit qu'il y avait partie liée entre MM.
+Dufaure et Passy, d'une part, et M. Molé, de l'autre, pour former
+ensemble le cabinet qui devait remplacer celui du 29 octobre; on
+ajoutait que M. Thiers, consulté par M. Molé, lui avait promis son
+appui au moins pour une session, et que la gauche elle-même se
+montrait disposée à quelque bienveillance[167]. Les choses
+étaient-elles à ce point préparées et concertées? On peut en douter.
+M. Molé, il est vrai, dans l'ardeur de son ressentiment contre M.
+Guizot, semblait tenté de former à son tour une seconde coalition
+pour se venger de celle dont il avait été la victime; mais, répugnant
+à se découvrir par des démarches trop précises et trop patentes, il
+s'en tenait à des conversations de salons ou de couloirs. M. Dufaure,
+avec une nature fort différente, n'aimait pas davantage à se
+compromettre; bien que devenu très âpre contre le cabinet, il était
+plus grondeur que décidé; par moments, paraissant accueillir les
+ouvertures de M. Molé; l'instant d'après, se reprenant, ombrageux et
+hérissé. Malgré tout, les meneurs de l'opposition affectaient de
+croire et faisaient répéter dans leurs journaux que l'accord était
+conclu. On racontait d'ailleurs, jusque dans des milieux
+conservateurs, que le Roi était d'avance résigné à un changement de
+ministres, et qu'il avait dit, en faisant allusion à l'éventualité
+d'un vote hostile à M. Guizot: «Mon relais est prêt[168].» La
+conclusion était que la Chambre pouvait provoquer une crise, sans
+avoir à en redouter les suites.
+
+[Note 167: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+[Note 168: Lettre de la duchesse de Dino à M. de Barante. (_Documents
+inédits._)]
+
+Le cabinet ne laissait pas que d'être alarmé. Certains indices lui
+faisaient croire que la nouvelle coalition, afin d'éviter des
+explications gênantes, songeait à voter sans discussion, comme on
+avait fait, en février 1840, pour renverser le ministère du 12 mai. Il
+estima que le meilleur moyen de parer à ce danger était de marcher
+droit sur ses adversaires, de les forcer à se montrer au grand jour et
+à parler tout haut. Sans attendre la discussion dans la Chambre, le
+_Journal des Débats_ ouvrit le feu avec une extrême vivacité, et
+dénonça cette «conjuration de muets», cette «intrigue honteuse qui
+n'osait s'avouer elle-même[169]». La vigueur de cette polémique
+donnait bonne attitude au cabinet, rendait courage à ses amis et
+embarrassait ses adversaires. Toutefois, la situation demeurait
+critique, et plus on approchait du débat, plus le résultat en
+paraissait incertain.
+
+[Note 169: Le _Journal des Débats_ disait, le 20 février 1843: «Nous
+demandons et nous avons le droit de demander une discussion franche et
+complète, et, si nous ne l'obtenions pas, si le cabinet était renversé
+clandestinement par des adversaires honteux d'eux-mêmes et de leurs
+rôles, le ministère qui viendrait à la place est baptisé d'avance; il
+ne pourrait s'appeler que le ministère de l'intrigue.» Il ajoutait, le
+lendemain: «Nous n'aimons pas, on le sait, les coalitions; mais nous
+aimons encore moins, s'il est possible, l'intrigue honteuse, qui n'ose
+s'avouer elle-même... Que voyons-nous?... Une conjuration de muets,
+apostés auprès du pouvoir, et qui s'apprêtent à le saisir, si, après
+le combat auquel ils sont décidés à ne prendre aucune part, leur
+appoint mystérieux et furtif donne la majorité à l'opposition... Il
+faut donc que le pays, la Chambre et le ministère le sachent bien: une
+comédie d'ambition se prépare. Méfions-nous des personnages muets qui
+veulent y jouer un rôle.»]
+
+Ce débat s'ouvrit le 1er mars 1842. Il tourna tout de suite à
+l'avantage du cabinet. Vivement mis en demeure de s'expliquer[170],
+les chefs du tiers parti contrarièrent complètement la tactique des
+opposants qui, afin de détacher du cabinet les conservateurs
+hésitants, leur avaient affirmé que tout était prévu et concerté pour
+sa succession. M. Passy déclara qu'étant en désaccord avec la Chambre
+et avec M. Dufaure sur le droit de visite, il ne «devait pas être tenu
+pour candidat au ministère». Quant à M. Dufaure, presque aussi
+empressé à se dérober, il démentit tout ce qui avait été dit sur la
+préparation de la future administration, et nia avec insistance
+qu'aucun concert préalable eût été établi. M. Guizot, mis en train par
+cette maladresse, prit la parole à deux reprises, d'abord pour
+exploiter avec habileté l'embarras de M. Dufaure, ensuite pour
+accabler superbement M. de Lamartine, qui avait voulu refaire une
+seconde édition de son discours de l'adresse contre «la pensée de tout
+le règne». Qu'est-ce donc que cette pensée? demandait le ministre.
+«C'est, répondait-il, la pensée du pays. J'ai vu et vous avez vu comme
+moi le gouvernement de Juillet se lever au milieu de la France; je
+l'ai vu se lever comme l'homme entre dans le monde, nu et dépourvu de
+tout (_mouvements divers_); oui, nu et dépourvu de tout. J'ai vu
+l'émeute monter sans obstacle jusqu'au haut des escaliers de son
+palais. Toutes les forces qu'il possède aujourd'hui, tous les moyens
+d'action qu'il a entre les mains, il les a conquis par la publicité et
+la discussion; tout ce qu'il a fait, il l'a fait de l'aveu et avec le
+concours du pays, du pays libre et convaincu (_mouvements divers_);
+il l'a fait, au milieu de vos discussions, sous le feu de vos
+objections, en votre présence, à vous, minorité, opposition, aussi
+bien qu'en présence de la majorité qui le soutenait. (_Vive
+approbation au centre._) Sachez donc quelle est la pensée que vous
+poursuivez! C'est la pensée de la France, de la France libre et
+convaincue.» (_Approbation au centre._) Cette fois, M. de Lamartine
+avait surtout parlé de la politique extérieure. Le ministre passa en
+revue toutes ses objections, et y répondit de haut, non sans laisser
+voir le dédain que lui inspiraient tant d'inexpérience, d'irréflexion,
+de déclamation vide. Aux réponses de fait et de détail, il se plaisait
+à mêler d'éloquentes généralités: «Comment, s'écriait-il, on s'étonne
+d'une politique qui demande qu'on patiente, qu'on temporise, qu'on
+sache attendre! Est-ce que cela est nouveau en politique, messieurs?
+Est-ce qu'il n'est pas arrivé à tous les gouvernements, aux plus
+hardis, aux plus forts, aux plus ambitieux, aux plus conquérants,
+d'attendre, de temporiser, de patienter? Vous parlez d'un an, de deux
+ans, comme de quelque chose qui doit lasser la patience d'un
+gouvernement, d'une assemblée; mais d'où venez-vous donc? (_On rit._)
+Vous n'avez donc jamais assisté au spectacle du monde? Vous ne savez
+donc pas comment les choses se passent et se sont passées de tout
+temps? De tout temps, il y a eu des moments,--et des moments dans
+l'histoire, ce sont des années,--de tout temps, il y a eu des moments
+où il a fallu savoir accepter les difficultés d'une situation,
+attendre des époques plus favorables, s'accommoder avec des faits
+qu'on ne pouvait écarter de son chemin comme un caillou que vous
+rencontrez sur le boulevard. (_Mouvements divers._) Eh bien! quand
+nous sommes arrivés aux affaires, nous avons trouvé une situation de
+ce genre, nous nous sommes vus en présence d'une nécessité de ce
+genre.» Et plus loin: «Situation vraiment étrange que celle à laquelle
+on prétend nous réduire aujourd'hui, quand on nous oblige à venir sans
+cesse justifier la politique de la paix! Mais vous n'y pensez pas;
+c'est la guerre qui est obligée de se justifier. (_Très bien!_) La
+guerre est une exception déplorable, une exception qui doit être de
+plus en plus rare. Nous ne consentons pas à cette accusation
+continuelle, tantôt patente, tantôt déguisée, contre la politique de
+la paix. Je dis déguisée, je le dis pour vous, pour le discours que
+vous venez de prononcer à cette tribune; que m'importe que vous
+parliez de la paix, que le mot de paix sorte sans cesse de vos lèvres,
+si de vos paroles, si des actes qui correspondraient à vos paroles, la
+guerre doit nécessairement sortir!» (_Très bien, très bien!_) M.
+Guizot termina par cette magnifique péroraison: «Dans un discours
+précédent, M. de Lamartine a parlé de dévouement et de la nécessité du
+dévouement pour faire de grandes choses au nom des peuples. Il a eu
+parfaitement raison. Il n'y a rien de beau dans ce monde, sans
+dévouement; mais il y a place partout pour le dévouement. La vie a des
+fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur à laquelle on les
+porte n'en allège nullement le poids. Vous aimez, dites-vous, à porter
+vos regards en haut; portez-les donc au-dessus de vous. Êtes-vous,
+depuis douze ans, le point de mire des balles et des poignards des
+assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos fils sans cesse dispersés
+sur la face du globe, pour soutenir partout l'honneur et les intérêts
+de la France? Voilà du dévouement, du vrai, du pratique dévouement.
+(_Bravos prolongés au centre._) Messieurs, souffrez que nous le
+reconnaissions, que nous lui rendions hommage, et que nous ne soyons
+pas ingrats même envers tout un règne.» (_Aux centres: Très bien, très
+bien!_) La majorité était dans l'enthousiasme. L'opposition elle-même
+ne pouvait s'empêcher d'admirer. Rarement la parole de M. Guizot avait
+eu autant d'effet; rarement il avait remporté une victoire de tribune
+aussi complète, aussi éclatante. Le parti conservateur se sentait
+vengé de la défection de M. de Lamartine; il lui semblait que d'un
+adversaire ainsi flagellé, défait, écrasé, rien n'était désormais à
+craindre, qu'un tel vaincu ne comptait plus politiquement. L'éloquence
+produit parfois de ces illusions. Le soir de cette séance, M. Guizot
+reçut du Roi cette lettre:
+
+ «Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,
+
+disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai
+bien maudit celle qui m'empêchait d'aller, ce soir, vous serrer la
+main, et vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et
+reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du
+magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et
+d'éclat.» À la lettre du Roi, était joint ce billet de la Reine:
+«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier
+l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les
+intérêts du Roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout
+ce que j'ai de plus cher au monde[171].» Quelques jours après, M.
+Doudan écrivait à une de ses amies: «Comment avez-vous trouvé la façon
+dont M. Guizot a traité M. de Lamartine? Je m'en suis fort réjoui dans
+mon coeur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère
+ce bel oiseau des tropiques. On dit que celui-ci avait l'air tout mal
+à son aise après avoir été ainsi plumé; mais les ailes de
+l'amour-propre repoussent très vite; elles repoussent un peu moins
+brillantes, et voilà tout. J'espère que le chantre d'Elvire ne prendra
+plus de quelques mois des airs de dictateur[172].»
+
+[Note 170: Dans un discours fort mordant, l'un des amis du cabinet, M.
+Desmousseaux de Givré, avait interpellé M. Dufaure et M. Passy: «Quand
+on a vécu sous le même toit pendant trois ans, avait-il dit, il n'est
+pas permis de déménager la nuit, sans dire adieu à ses hôtes.»]
+
+[Note 171: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 82.]
+
+[Note 172: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 112.]
+
+Le vote n'eut, cette fois, rien d'équivoque. À la question de
+confiance très nettement posée, la Chambre répondit en donnant au
+ministère une majorité de quarante-cinq voix. Victoire considérable et
+dépassant toute attente. Le cabinet en jouissait d'autant plus qu'il
+avait été plus inquiet. «Il est tout triomphant», écrivait un
+spectateur. «Honneur à la majorité! disait le _Journal des Débats_;
+honneur aussi au ministère!» Chacun reconnaissait que ce résultat
+était dû en grande partie au talent supérieur dont avait fait preuve
+M. Guizot. Il était dû aussi à l'indécision malhabile de M. Dufaure et
+de M. Passy, et au défaut de crédit de M. Molé, qui n'avait pas pu
+déplacer plus de quatre ou cinq voix dans la Chambre. Les journaux de
+gauche étaient les premiers à railler et à malmener ceux dont
+l'alliance leur avait été si peu profitable. Dès lors, le ministère
+pouvait envisager sans crainte la fin de la session. «M. Guizot a
+brillamment et vigoureusement franchi le défilé, écrivait M. Désages à
+l'un de nos agents diplomatiques. Nous n'aurons plus à lutter, je
+crois, que contre des taquineries. Il n'y a plus de question obligée
+de cabinet. Nos oppositions ont l'oreille assez basse[173].» En effet,
+peu après, la réforme parlementaire fut repoussée sans contestation
+sérieuse et à une majorité plus forte que l'année précédente[174]; il
+ne se trouva personne pour soulever la question de la réforme
+électorale, et une proposition de M. Odilon Barrot, en vue de définir
+l'attentat soustrait par les lois de septembre à la juridiction du
+jury, ne fut même pas prise en considération. Battus sur le terrain
+politique, les opposants cherchèrent à se consoler, en entravant les
+lois d'affaires présentées par le gouvernement. Plus d'une fois ils y
+réussirent, grâce à l'étrange état d'esprit d'une majorité qui,
+n'osant pas donner le coup mortel au ministère, se plaisait à lui
+donner des coups d'épingle, grâce aussi à l'indifférence de M. Guizot
+pour ce qu'il appelait les petits débats. Toutefois, cela n'allait
+jamais bien loin, et il suffisait que la question politique parût
+engagée, pour que la majorité se retrouvât. Force était donc aux
+meneurs de l'opposition de reconnaître qu'il ne leur restait plus rien
+des avantages dont ils avaient cru être en possession, au lendemain
+des élections de juillet 1842. «Nous avons laissé échapper l'occasion,
+écrivait mélancoliquement l'un des plus ardents adversaires du
+cabinet, et il faudrait des circonstances extraordinaires pour qu'elle
+se retrouvât[175].»
+
+[Note 173: Lettre à M. de Jarnac, du 6 mars 1843. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 174: En 1842, il n'y avait eu que 8 voix de majorité: 198 contre
+190. En 1843, il y en eut 26: 207 contre 181. Il est à remarquer que
+le chiffre total des votants était le même dans les deux cas.]
+
+[Note 175: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+
+VI
+
+Le succès de M. Guizot, dans la discussion des fonds secrets, avait
+fait pleinement disparaître l'équivoque parlementaire née du vote sur
+le droit de visite. Mais restait entière la difficulté diplomatique
+que ce vote avait condamné le cabinet à résoudre. Les opposants
+comptaient bien que M. Guizot ne pourrait pas s'en tirer. Au lendemain
+du jour où il avait eu tant de peine à faire accepter par l'Angleterre
+le refus de ratifier la convention de 1841, comment obtenir de cette
+puissance l'abandon des traités de 1831 et de 1833? Outre-Manche, les
+esprits étaient plus animés que jamais, et l'on s'y montrait fort
+irrité du tour pris par les débats de notre Chambre des députés; la
+question fut soulevée au parlement britannique, dès sa réunion en
+février, et lord Palmerston ne manqua pas cette occasion d'exciter
+l'opinion contre la France.
+
+À côté de ce fauteur de discorde, se trouvèrent heureusement, à
+Londres, des hommes pour tenter, non sans éclat, la même oeuvre
+d'apaisement et de réconciliation que M. Guizot poursuivait à Paris.
+Dans la Chambre des lords, l'événement fut le discours d'un illustre
+libéral, lord Brougham, qui venait d'assister chez nous aux débats de
+l'adresse. Il en rapportait cette conviction que les véritables causes
+de l'irritation existant entre les deux pays n'étaient pas dans les
+questions actuellement soulevées, entre autres dans le droit de
+visite, mais dans les fautes d'une politique antérieure. «Vous pouvez
+m'en croire, disait l'orateur, je connais les Français et je sais
+aujourd'hui quel est l'état de l'opinion en France. Eh bien, je vous
+le dirai en bon Anglais, la signification des six ou sept phrases qui
+agitent aujourd'hui la France se résume en ces mots: 15 _juillet_
+1840; _négociation de lord Palmerston_.» Puis il continuait par ces
+éloquentes paroles: «Je n'hésiterai pas à le déclarer, mylords, mon
+opinion bien arrêtée est que les importants intérêts de l'Angleterre,
+que ses sentiments les plus chers et ses sympathies sont
+inséparablement liés avec la paix et l'alliance de la France. Je
+regarde la paix de l'Europe comme pouvant se résumer en un seul mot:
+_Paix avec la France_... Tout en admirant la bravoure de nos troupes,
+en payant un juste tribut d'hommages au succès qui a couronné la
+direction des affaires civiles et militaires en Angleterre, je
+regarde avec une égale admiration cette nation fameuse qui habite de
+l'autre côté de la Manche, et, avec un grand nombre de mes
+compatriotes, je la considère comme non moins riche que l'Angleterre
+en braves soldats, en grands capitaines, en hommes d'État profonds et
+en illustres philosophes... Je tiens la branche d'olivier suspendue
+entre les deux pays, les admirant, les aimant tous deux presque
+également, et je ne me laisserai pas arracher cette branche
+d'espérance et de paix, dussé-je n'en conserver entre les mains qu'une
+feuille, une fibre. Je suis convaincu qu'il ne faut qu'un peu d'esprit
+conciliant, de modération, de loyauté de la part des ministres des
+deux pays pour ramener les deux peuples, qui ne demandent qu'à revenir
+à de meilleurs sentiments. Quelques instants de paix suffiront pour
+produire ce résultat. (_Écoutez!_) Mylords, j'espère avoir exprimé, en
+parlant de l'alliance entre l'Angleterre et la France, l'opinion du
+parlement et du pays, et j'ai la satisfaction bien douce à mon coeur
+de savoir que les mots que j'ai dits ne seront pas sans utilité[176].»
+(_Bruyants applaudissements._)
+
+[Note 176: Février 1843.]
+
+Peu de jours après, dans la Chambre des communes, un tory, le chef
+même du cabinet, sir Robert Peel, exprimait la même pensée. Il
+renvoyait à lord Palmerston la responsabilité de l'hostilité qui se
+manifestait en France. Puis, faisant allusion à la présence, dans les
+deux cabinets de France et d'Angleterre, du maréchal Soult et de lord
+Wellington, il ajoutait en un magnifique langage: «C'est chose
+remarquable de voir deux hommes qui occupent les postes les plus
+éminents dans le gouvernement de leurs pays respectifs, les plus
+distingués par leurs exploits et par leur renom militaire, deux hommes
+qui ont connu l'art et les misères de la guerre, qui se sont combattus
+l'un l'autre sur les champs de bataille de Toulouse et de Waterloo,
+
+ _Stetimus tela aspera contra,
+ Contulimusque manus;_
+
+c'est, dis-je, une chose remarquable de voir ces deux vaillants
+hommes, les meilleurs juges des sacrifices imposés par la guerre,
+employer, l'un en France et l'autre en Angleterre, toute leur
+influence à inculquer les leçons de la paix; et c'est là, certes, pour
+leurs vieux jours, une glorieuse occupation! La vie de chacun d'eux
+s'est déjà prolongée au delà de la durée ordinaire de l'existence
+accordée à l'homme, et j'espère que tous deux vivront longtemps
+encore, que longtemps ils pourront exhorter leurs compatriotes à
+déposer leurs jalousies nationales et à rivaliser honorablement de
+zèle pour l'augmentation du bonheur de l'humanité. (_On applaudit._)
+Quand je compare la position, l'exemple et les efforts de ces hommes
+qui ont vu le soleil éclairer à son lever des masses vivantes de
+guerriers descendus dans la tombe avant que ce même soleil se couchât;
+lorsque je les entends répandre autour d'eux les leçons de la paix et
+user de leur autorité pour détourner leurs compatriotes de la guerre,
+j'espère que, de chaque côté du canal, les journalistes anonymes et
+irresponsables qui font tout ce qu'ils peuvent pour exaspérer l'esprit
+public (_applaudissements_), pour représenter sous un mauvais jour
+tout ce qui se passe entre les deux gouvernements désireux de cultiver
+la paix, disant à la France que le ministère français est l'instrument
+de l'Angleterre, et à l'Angleterre que le ministère anglais sacrifie
+l'honneur national par peur de la France, j'espère, dis-je, que ces
+écrivains profiteront de l'exemple de ces deux illustres guerriers, et
+je compte que ce noble exemple neutralisera l'influence des efforts
+dont je viens de parler, efforts qui ne sont pas dictés par le
+dévouement et l'honneur national, mais par le vif désir d'exciter les
+animosités entre les peuples ou de servir quelque intérêt de parti ou
+de personne[177].» (_Tonnerre d'applaudissements._)
+
+[Note 177: 17 février 1843.]
+
+C'était beaucoup sans doute que le premier ministre, par l'ascendant
+de son caractère et de son éloquence, fît applaudir un tel langage au
+palais de Westminster; il n'en fallait pas cependant conclure que le
+gouvernement britannique fût sur le point d'entrer en négociation pour
+la revision des traités de 1831 et de 1833. Lord Aberdeen y eût-il
+été disposé par habitude conciliante, qu'il eût dû y renoncer par
+égard pour l'état de l'opinion. De Londres, M. de Sainte-Aulaire avait
+bien soin de ne laisser aucune illusion à son ministre; il lui
+«déclarait, sans la moindre hésitation, qu'aujourd'hui toute ouverture
+faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à une retraite de
+fort mauvaise grâce pour nous[178]». Ainsi informé de la résistance
+qu'il devait s'attendre à rencontrer à Londres, M. Guizot tâcha de
+s'assurer, d'un autre côté, un concours qui déjà, quelques mois
+auparavant, lui avait servi à faire agréer son refus de ratifier la
+convention de 1841; il écrivit à M. de Flahault, ambassadeur de France
+à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur
+l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps; mais il faudra
+arriver à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité
+en soit partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de
+Metternich. Il sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le
+moment venu, il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se
+perpétuer indéfiniment, car elle amènerait, chaque année, au retour
+des Chambres, et, dans le cours de l'année, à chaque incident de mer,
+un accès de fièvre très périlleux[179].» M. de Metternich était alors
+d'humeur à écouter un pareil langage. Il s'intéressait vivement au
+maintien de M. Guizot[180], et venait précisément de le «féliciter de
+la manière dont il s'était tiré, dans les Chambres, de l'affaire du
+droit de visite[181]». Il se montra donc disposé à ne pas refuser, au
+jour où elle serait nécessaire, l'assistance qu'on lui demandait.
+
+[Note 178: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 187.]
+
+[Note 179: _Ibid._, p. 186.]
+
+[Note 180: Lettre du comte Apponyi, en date du 5 mars 1843. (_Mémoires
+de M. de Metternich_, t. VI, p. 677.)]
+
+[Note 181: Lettre du 13 février 1843 (_ibid._, p. 675).--M. de
+Metternich ajoutait cette réflexion: «Il n'y a pas de question dans
+laquelle un cabinet puisse se trouver plus singulièrement placé que le
+nôtre dans celle-ci. Nous avons combattu les propositions anglaises,
+pendant plus de vingt ans. De guerre lasse, et restés seuls de notre
+bord, nous avons fini par céder à l'invitation pressante des deux
+puissances maritimes, et cela pour nous trouver engagés dans un
+système que nous avions combattu avec les raisons,--fort bonnes
+d'ailleurs,--que nous devons récuser aujourd'hui, parce qu'elles sont
+incomplètement soutenues par l'une des puissances originairement
+contractantes! Tout bien considéré, il me paraît prouvé que certaines
+idées philanthropiques ne nous conviennent pas.»]
+
+La démarche faite par M. Guizot auprès de M. de Metternich était une
+précaution prise en vue d'une négociation que le vote de la Chambre
+l'obligeait à ouvrir un jour ou l'autre; elle n'indiquait pas, de la
+part du ministre français, l'intention de commencer aussitôt les
+pourparlers. Toujours convaincu, comme il l'avait dit à la tribune des
+deux Chambres, que, dans l'état de l'opinion anglaise, il n'y avait
+rien d'utile à tenter, et usant de la liberté qu'il s'était réservée
+de choisir le moment favorable, il recommanda à son ambassadeur auprès
+du gouvernement britannique «de se tenir, quant à présent, bien
+tranquille sur cette question-là». Il veillait seulement à ce que ses
+agents eussent toujours présente à l'esprit la tâche difficile qu'il
+leur faudrait entreprendre plus tard, et son vigilant collaborateur,
+M. Désages, écrivait à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres
+pendant les absences de M. de Sainte-Aulaire: «Travaillez-vous
+toujours, _in your closet_, à cette terrible question du droit de
+visite? À tout événement, rendez-vous tout à fait maître de la
+matière.» Et encore: «Étudiez-vous toujours, à part vous, la grande,
+la bien autrement grande question du droit de visite? N'y renoncez
+pas[182].»
+
+[Note 182: Lettres du 13 avril et du 13 juin 1843. (Notice sur lord
+Aberdeen, par le comte DE JARNAC.)]
+
+
+VII
+
+Cette question du droit de visite n'était pas la seule qui soulevât
+alors des difficultés entre la France et l'Angleterre. Ces deux
+nations avaient de nombreux points de contact; et telle était
+l'influence d'une tradition séculaire d'antagonisme, de la divergence
+des intérêts et de l'antipathie des caractères, que ces contacts
+risquaient toujours d'amener des chocs ou au moins des froissements.
+Déjà nous avons eu sujet de faire cette observation à l'époque où les
+deux puissances se proclamaient alliées. À plus forte raison devait-il
+en être de même après le refroidissement qui s'était produit depuis
+1836 et le conflit qui avait éclaté en 1840. Aussi, au commencement de
+1843, malgré les intentions conciliantes des hommes qui dirigeaient
+les affaires de chaque côté du détroit, les heurts étaient-ils, pour
+ainsi dire, de tous les instants. Des deux parts, on croyait avoir
+droit à se plaindre: tandis que sir Robert Peel exprimait rudement ses
+défiances, et que lord Aberdeen lui-même reprochait au gouvernement
+français de «témoigner, sous toutes les formes, son hostilité envers
+l'Angleterre[183]», M. Guizot constatait ce qu'il appelait «le vice
+anglais, l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée
+de soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part
+et sa place la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et
+de qui»; et le roi Louis-Philippe, attristé et offensé des soupçons
+dont il se voyait constamment l'objet, écrivait à son ministre: «La
+difficulté de détruire chez les Anglais ces illusions, ces défiances,
+ces _misconceptions_ de nos intérêts, après quarante ans de contact
+avec eux, aussi bien, j'ose le dire, qu'après mes treize années de
+règne, me cause un grand ébranlement dans la confiance que j'avais eue
+de parvenir à établir, entre Paris et Londres, cet accord cordial et
+sincère qui est, à la fois, selon moi, l'intérêt réel des deux pays et
+le véritable _alcazar_ de la paix de l'Europe[184].»
+
+[Note 183: Même notice.]
+
+[Note 184: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 309, et t. VIII, p.
+108.]
+
+Cet antagonisme, visible alors sur tous les théâtres où les deux
+politiques, française et anglaise, avaient accoutumé de rivaliser
+d'influence,--en Syrie, en Grèce, dans les vastes régions ouvertes à
+l'extension coloniale,--était particulièrement aigu et menaçant en
+Espagne. Il y avait près de dix ans que le déplorable état de la
+Péninsule était l'une des plus graves et des plus ennuyeuses
+préoccupations de notre diplomatie[185]. Le danger avait d'abord
+semblé venir des carlistes, danger tel qu'en 1835 et 1836, il avait
+été question d'une intervention militaire française. Depuis lors, la
+situation avait changé, sans devenir meilleure. L'insurrection
+carliste avait subitement pris fin, dans les derniers mois de 1839,
+par la trahison de Maroto; et don Carlos, réduit à se réfugier en
+France, avait été interné à Bourges, par ordre du gouvernement du roi
+Louis-Philippe. Mais à peine avait-on eu le temps de se féliciter, à
+Paris, d'événements qui semblaient un grand succès pour notre
+politique[186], qu'au mois de septembre 1840, une révolution chassait
+en Espagne les modérés du pouvoir, obligeait la reine mère Christine à
+fuir en France après avoir abdiqué la régence, et lui donnait pour
+successeur le chef militaire de la faction progressiste, le général
+Espartero. C'était la défaite du parti français et le triomphe du
+parti anglais. Lord Palmerston, alors encore au _Foreign office_,
+s'empressa de prendre sous sa protection le nouveau régent, tandis que
+l'ambassadeur de France à Madrid quittait l'Espagne, ne laissant
+derrière lui qu'un chargé d'affaires.
+
+[Note 185: Voy. ce qui a été déjà dit des affaires d'Espagne, liv. II,
+ch. XIV, § V; liv. III, ch. II, §§ IV et VI; ch. III, § III, et ch.
+VI, § I.]
+
+[Note 186: Le maréchal Soult écrivait au duc d'Orléans, le 15 octobre
+1839: «En Espagne, tout marche à notre satisfaction, et le mérite des
+événements qui s'y sont passés depuis deux mois appartient
+incontestablement à la sagesse des conseils et des manifestations qui,
+avec l'approbation de Sa Majesté, ont eu lieu de notre part pour
+imprimer une impulsion nouvelle aux opérations.» (_Documents
+inédits._)]
+
+Telle était la situation assez fâcheuse dans laquelle M. Guizot
+trouvait les affaires espagnoles, en prenant le pouvoir à la fin de
+1840. Trop occupé de la question d'Orient pour songer à jouer un rôle
+actif dans les dissensions de la Péninsule, il ne prit pas une
+attitude offensive contre la nouvelle régence et se renferma dans une
+réserve froide, mécontente plutôt que malveillante. S'il accordait à
+la reine Christine une hospitalité ouvertement amicale, il évitait de
+se compromettre officiellement dans les menées de ses partisans. Sans
+se laisser troubler par ceux qui lui reprochaient de livrer l'Espagne
+à l'Angleterre, il attendait du temps, des fautes des progressistes,
+des intérêts en souffrance, de la mobilité de l'opinion, que l'Espagne
+sentît elle-même le besoin de se rapprocher de la France. Il estimait
+d'ailleurs que la lutte d'influence des deux puissances occidentales,
+au delà des Pyrénées, était «une lutte de routine, d'habitude, de
+tradition, plutôt que d'intérêts actuels et puissants». Aussi, à peine
+le cabinet tory eut-il pris le pouvoir, que le ministre français lui
+proposa une sorte de désarmement réciproque dans les affaires
+espagnoles. «Des trois partis qui s'agitent là, écrivait-il le 11
+octobre 1841[187], les absolutistes et don Carlos, les modérés et la
+reine Christine, les exaltés et le régent Espartero, aucun n'est assez
+fort ni assez sage pour vaincre ses adversaires, les contenir et
+rétablir dans le pays l'ordre et le gouvernement régulier. L'Espagne
+n'arrivera à ce résultat que par une transaction entre ces partis. À
+son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et
+l'Angleterre n'y travailleront pas de concert... La bonne intelligence
+et l'action commune de la France et de l'Angleterre sont
+indispensables à la pacification de l'Espagne... Sur toutes les
+questions, on nous trouvera modérés, conciliants, sans arrière-pensée
+et sans prétention exclusive. Nous ne pouvons souffrir qu'une
+influence hostile s'établisse là aux dépens de la nôtre; mais
+j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement
+gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes
+intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec
+tout le monde et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer à
+personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe,
+aucune juste inquiétude.»
+
+[Note 187: Lettre adressée à M. de Sainte-Aulaire, mais destinée en
+réalité à lord Aberdeen. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 305 et
+suiv.)]
+
+Cette ouverture n'eut pas tout d'abord grand succès auprès des membres
+du nouveau cabinet anglais. Il y avait longtemps que M. de Metternich
+disait et répétait à nos ambassadeurs: «Vous ne vous mettrez jamais
+d'accord avec l'Angleterre sur l'Espagne[188].» Tous les souvenirs
+lointains ou proches,--guerre de la Succession et traité d'Utrecht
+sous Louis XIV, pacte de famille sous Louis XV, part prise par le
+cabinet de Madrid de concert avec celui de Louis XVI à l'émancipation
+des colonies américaines, guerre d'Espagne sous Napoléon, intervention
+armée du gouvernement de Louis XVIII en faveur de Ferdinand
+VII,--avaient fait de la crainte de la prépondérance française au delà
+des Pyrénées et de la nécessité de lutter contre cette prépondérance,
+une des traditions indiscutées de la diplomatie anglaise. Celle-ci s'y
+obstinait, sans tenir compte des changements accomplis en Espagne, en
+France, en Europe. Aussi, au premier moment, le chef du cabinet tory,
+sir Robert Peel, ne parut-il pas avoir sur cette question une autre
+politique que lord Palmerston. «Résister à l'établissement de
+l'influence française en Espagne, disait-il, tel doit être notre
+principal et constant effort.» Pour atteindre ce but, il n'hésitait
+pas à rechercher contre nous l'appui des puissances continentales, qui
+n'avaient cependant pas reconnu la reine Isabelle. Lord Aberdeen, avec
+plus de douceur dans les formes, n'avait pas à l'origine un autre
+sentiment, et il maintenait, comme représentant de l'Angleterre à
+Madrid, M. Aston, qui y avait été l'agent passionné de la politique de
+lord Palmerston[189].
+
+[Note 188: _Documents inédits._]
+
+[Note 189: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 298, 299. _Mémoires de
+M. de Metternich_, t. VI, p. 590, 591.]
+
+Le gouvernement français n'en persista pas moins dans sa modération
+conciliante, et, pour en donner une nouvelle preuve, il se décida,
+vers la fin de 1841, à renvoyer un ambassadeur à Madrid. Son choix se
+porta sur un membre de la Chambre, naguère collègue de M. Molé dans le
+ministère du 15 avril, M. de Salvandy. Mais à peine celui-ci fut-il
+arrivé à Madrid, le 22 décembre 1841, qu'une contestation éclata entre
+lui et Espartero, au sujet des lettres de créance. Le régent
+prétendait qu'elles devaient lui être remises, comme au dépositaire de
+l'autorité royale. L'ambassadeur voulait les remettre à la jeune reine
+personnellement, sauf à traiter ensuite de toutes les affaires avec le
+régent. La malveillante obstination du premier, la solennité un peu
+importante du second donnèrent tout de suite beaucoup d'éclat au
+conflit. Le gouvernement français soutint son représentant et, pour
+témoigner de son mécontentement, le rappela immédiatement en France.
+M. de Salvandy eût voulu que son rappel fût suivi de l'envoi d'une
+armée française en Espagne, ou tout au moins de l'interruption absolue
+des relations diplomatiques; le gouvernement, n'estimant pas que
+l'incident autorisât des mesures aussi extrêmes, se borna à faire
+signifier à Madrid que le roi des Français ne recevrait aucun agent
+espagnol, accrédité à Paris, avec un titre supérieur à celui de chargé
+d'affaires[190].
+
+[Note 190: Dépêche du 5 janvier 1842.]
+
+Dans cette querelle d'étiquette, Espartero avait été soutenu, et même,
+s'il fallait en croire M. de Salvandy, poussé par le ministre
+d'Angleterre, M. Aston. On s'aperçut que lord Palmerston n'était plus
+au _Foreign office_. En dépit des objurgations de la presse whig, lord
+Aberdeen n'approuva pas la conduite de son agent. «Personne,
+écrivit-il à M. Aston le 7 janvier 1842, ne peut être plus disposé que
+moi à soutenir le gouvernement espagnol quand il a raison,
+spécialement contre la France. Mais, dans cette circonstance, je crois
+qu'il a décidément tort, et je regrette beaucoup que votre jugement,
+ordinairement si sain, soit arrivé à une autre conclusion.» Il
+terminait en prescrivant au ministre d'Angleterre de travailler, s'il
+en était temps encore, à «quelque accommodement». Lord Aberdeen
+s'était décidé par cette considération que la prétention du régent
+portait atteinte à l'intégrité du pouvoir monarchique. Mais il n'était
+pas pour cela converti à la politique d'entente que proposait M.
+Guizot pour les affaires d'Espagne. On le vit bien, à cette même
+époque, quand, pour la première fois, le gouvernement français jugea à
+propos d'aborder nettement cette question du mariage de la reine
+Isabelle, qui devait, quelques années plus tard, amener un conflit si
+grave entre les deux puissances occidentales.
+
+
+VIII
+
+Du jour où, bien à contre-coeur, le roi Louis-Philippe s'était vu
+obligé de reconnaître l'admission des femmes à la succession de
+Ferdinand VII, il avait pressenti les risques que le mariage de la
+reine Isabelle ferait un jour courir à l'oeuvre de Louis XIV au delà
+des Pyrénées[191]. Sans doute, l'Espagne, affaiblie par le despotisme
+et les révolutions, ne pouvait être une ennemie aussi redoutable qu'au
+temps de Philippe II; elle ne pouvait même plus être une alliée aussi
+utile qu'au dix-huitième siècle. D'ailleurs, le temps était passé où
+la parenté des souverains emportait l'alliance des nations. Mais, sans
+rêver aucun nouveau «pacte de famille», on ne devait pas oublier à
+Paris ce que l'histoire ou seulement la géographie enseigne si
+clairement, à savoir que la France est singulièrement amoindrie dans
+sa force et dans sa liberté d'action, si elle n'a pas l'entière
+sécurité de sa frontière méridionale. Il fallait donc veiller avec une
+particulière sollicitude à ce que, dans cette péninsule où existait
+déjà un parti antifrançais, ne vînt pas s'établir une influence
+disposée à faire le jeu de nos adversaires. N'eût-ce pas été le cas si
+un mariage avait appelé à s'asseoir sur le trône de Philippe V quelque
+prince appartenant à une famille rivale ou peut-être ennemie de la
+France? On ne saurait donc s'étonner de l'importance alors attachée
+par notre gouvernement à cette affaire du mariage[192]. Quant à ceux
+qui reprochaient, en cette circonstance, au roi Louis-Philippe de
+transformer en question nationale une préoccupation dynastique, ils
+oubliaient cette loi vraiment providentielle de la monarchie qui
+réunit et confond presque toujours l'intérêt dynastique et l'intérêt
+national.
+
+[Note 191: Rappelons ici ce passage, déjà cité par nous, d'une lettre
+écrite, le 25 octobre 1833, par le duc de Broglie à lord Brougham:
+«Nous eussions fort préféré que don Carlos eût succédé naturellement à
+son frère, selon la loi de 1713. Cela était infiniment plus dans
+l'intérêt de la France. La succession féminine, qui menace de nous
+donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est au fond
+défavorable.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 192: En commençant dans ses _Mémoires_ le récit des négociations
+relatives à ce mariage, M. Guizot l'appelle «l'événement le plus
+considérable de son ministère». (T. VIII, p. 101.)]
+
+En Espagne, aussi bien à la cour que dans le peuple, le mari le plus
+désiré pour la jeune reine eût été l'un des princes français, entre
+tous le duc d'Aumale, mis alors fort en vue par ses exploits
+africains. Mais les autres puissances, particulièrement l'Angleterre,
+n'étaient pas d'humeur à accepter cette réédition de l'entreprise de
+Louis XIV[193], et Louis-Philippe était encore moins disposé à
+risquer, pour la leur imposer, une nouvelle guerre de la succession
+d'Espagne. Prévoyant sur ce point une résistance analogue à celle qui
+s'était naguère élevée contre l'appel d'un prince français au trône de
+Belgique, le Roi se montra, dès le premier jour, aussi décidé à
+refuser le duc d'Aumale à l'Espagne, qu'il l'avait été, en 1831, à
+refuser le duc de Nemours à la Belgique. Les lettres confidentielles
+qu'il adressait à M. Guizot témoignent de sa résolution. Loin de
+désirer que l'idée d'une telle union se répandît en Espagne, sa
+préoccupation constante était de prévenir une demande qui n'eût été
+pour lui qu'un embarras. «Il faut instruire nos agents, disait-il,
+pour écarter et faire avorter, autant qu'ils pourront, toute
+proposition relative à mon fils[194].» La considération de l'Europe
+n'était pas le seul motif de sa conduite. Assez pessimiste de sa
+nature, il n'avait aucune foi dans l'avenir de l'Espagne. «Croyez
+bien, mon cher ministre, écrivait-il à M. Guizot, que nous ne pouvons
+jamais trouver en Espagne qu'un seul motif d'étonnement: ce serait
+qu'elle ne fût pas en proie successivement à toute sorte de gâchis et
+de déchirements politiques. Nous devons nous tenir soigneusement en
+dehors de tout cela; car, dans ma manière de voir, il n'y a pour nous
+d'autre danger que celui d'y être entraînés, comme ceux qui dans les
+usines approchent leurs doigts des cylindres mouvants qui broient tout
+ce qui s'y introduit[195].» C'était cette préoccupation qui naguère
+l'avait rendu si hostile à toute intervention militaire en Espagne:
+elle le détournait maintenant d'un mariage qui lui eût fait assumer en
+quelque sorte la responsabilité du relèvement de ce pays.
+
+[Note 193: Dès le 1er novembre 1836, lord Palmerston, dont la méfiance
+jalouse était si facilement en éveil, écrivait à son frère:
+«Louis-Philippe est aussi ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de
+ses fils sur le trône d'Espagne, comme mari de la jeune reine.»
+(BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 24.)]
+
+[Note 194: Des écrivains anglais ont prétendu que Louis-Philippe avait
+commencé par désirer marier la Reine à un de ses fils. Cette assertion
+ne peut un moment se soutenir, en face des preuves données par M.
+Guizot. (_Mémoires_, t. VIII, p. 107, 108.)]
+
+[Note 195: Lettre du 9 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII,
+p. 107.)]
+
+Mais si, dans cette affaire du mariage, Louis-Philippe n'hésitait pas à
+sacrifier au maintien de la paix générale toute ambition de famille, il
+n'était pas moins résolu à défendre contre des prétentions jalouses
+notre situation au delà des Pyrénées. Ne cherchant pas d'agrandissement,
+il ne voulait pas souffrir de diminution. Plus il donnait la preuve de
+son désintéressement et de sa modération, plus il se croyait le droit
+d'exiger que les autres puissances eussent égard aux droits historiques
+et aux légitimes intérêts de la France. Or il lui paraissait que ces
+intérêts seraient atteints, si un prince n'appartenant pas à la famille
+de Bourbon prenait place sur le trône d'Espagne. Entre les divers maris
+que cette famille pouvait alors offrir,--princes de Naples, de Lucques,
+princes espagnols fils de l'infant don Francisco ou même fils de don
+Carlos,--notre gouvernement n'imposait ni n'excluait personne; mais il
+n'admettait pas que le choix sortît de ce cercle.
+
+Le danger contre lequel le cabinet de Paris se prémunissait, en
+arrêtant cette ligne de conduite, n'était pas imaginaire. Depuis 1841,
+une candidature étrangère à la maison de Bourbon avait été mise en
+avant, non sans chance de succès: celle du prince Léopold de Cobourg,
+cousin germain du mari de la reine Victoria et neveu du roi des
+Belges. Son frère aîné, le prince Ferdinand, avait été, en 1836, porté
+au trône de Portugal par son mariage avec la reine Dona Maria. Un
+autre de ses frères devait épouser, en 1843, la princesse Clémentine,
+fille de Louis-Philippe, et sa soeur était, depuis 1840, duchesse de
+Nemours[196]. Qui avait pris l'initiative de cette candidature? Un
+certain mystère régnait sur ce point. Toutefois, en y regardant d'un
+peu près, il est facile d'entrevoir l'action du prince Albert, déjà
+fort influent sur la jeune reine Victoria qui l'aimait tendrement, et
+de son confident, si hostile à la France, l'Allemand Stockmar. Sans
+doute le prince consort veillait à ne point se découvrir; sa situation
+l'y obligeait; il ne proposait rien ouvertement; encore moins avait-il
+l'air de prétendre rien imposer; non résolu à emporter la place de
+vive force, mais s'apprêtant à profiter de toute occasion qui se
+présenterait d'y entrer par surprise, il désirait le succès, sans trop
+y compter. Pour le moment, il se bornait à faire en sorte que l'idée
+fût lancée en Espagne comme en Angleterre, et qu'elle y fît peu à peu
+son chemin. Il était secondé sous main, avec beaucoup de réserve et de
+circonspection, par son oncle, le roi des Belges, conseiller fort
+écouté à Windsor[197]. Quant aux ministres anglais, ils n'eussent
+peut-être pas eu, d'eux-mêmes, l'idée de ce mariage; ils pressentaient
+des difficultés et n'avaient pas envie d'y engager à la légère la
+politique de leur gouvernement; toutefois, ils voyaient bien qu'ils
+seraient agréables à leur cour, en secondant ou tout au moins en ne
+contrariant pas ce projet; aussi, sans le prendre à leur compte, en
+affectant même une sorte d'indifférence entre les divers candidats,
+réclamaient-ils, pour le choix de la reine Isabelle, une liberté qui
+leur paraissait un moyen de réserver les chances du prince de Cobourg.
+C'était la tactique même que leur avait suggérée le prince
+Albert[198]. En tout cas, aux yeux de tous, de ses partisans comme de
+ses adversaires, cette candidature avait une couleur nettement
+anglaise. On rappelait les liens déjà anciens et si étroits de la
+maison de Cobourg et de la cour d'Angleterre; on rappelait aussi que
+c'était lord Palmerston qui, en 1836, avait poussé Ferdinand de
+Cobourg sur le trône de Portugal, et l'union du frère cadet de
+Ferdinand avec Isabelle semblait devoir étendre sur la cour de Madrid
+l'influence que l'Angleterre exerçait sur la cour de Lisbonne.
+
+[Note 196: La maison de Saxe-Cobourg-Gotha, cette maison «si
+rapidement ascendante», comme a dit M. Guizot, se divisait en
+plusieurs branches. Le duc régnant, Ernest Ier, avait deux fils:
+Ernest, qui devait lui succéder, et Albert, l'époux de la reine
+Victoria. Le frère cadet d'Ernest Ier, Ferdinand, avait quatre
+enfants: Ferdinand, mari de la reine de Portugal; Auguste, qui devait
+épouser la princesse Clémentine d'Orléans; Léopold, le prétendant à la
+main d'Isabelle, et une fille mariée au duc de Nemours. Un autre frère
+d'Ernest Ier était Léopold, le roi de Belgique. Enfin ces trois frères
+avaient eu deux soeurs, l'une mariée en Russie, l'autre, Victoria,
+duchesse de Kent, et mère de la reine Victoria.]
+
+[Note 197: Un peu plus tard, M. de Sainte-Aulaire, qui avait vainement
+cherché à faire expliquer le roi Léopold sur cette question, résumait
+ainsi son impression: «Le roi Léopold ne veut pas mécontenter notre
+roi; il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre.
+Mais, après tout, il est beaucoup plus Cobourg que Bourbon, et il fera
+pour son neveu tout ce qu'il jugera possible.» (Dépêche de M. de
+Sainte-Aulaire, en date du 14 juillet 1843. _Mémoires de M. Guizot_,
+t. VIII, p. 132.)]
+
+[Note 198: Par un calcul facile à comprendre, le baron de Stockmar,
+dans ses _Mémoires_, et sir Théodore Martin, dans sa Vie du prince
+consort, ont cherché à diminuer ou à supprimer complètement la
+responsabilité du gouvernement et de la cour d'Angleterre dans cette
+candidature du prince de Cobourg. Je ne leur opposerai pas les
+renseignements contraires recueillis alors par la diplomatie
+française. Je me bornerai aux aveux mêmes du baron de Stockmar, tels
+qu'on les trouve dans ses _Mémoires_. Le confident du prince Albert,
+examinant, à la date du 14 mai 1842, la question du mariage espagnol,
+et parlant évidemment pour le prince autant que pour lui, commençait
+par dire que «les Bourbons offraient prise à beaucoup d'objections».
+Puis il ajoutait ces paroles significatives: «_Notre_ candidat est
+plus acceptable.» Non qu'il fût sûr des aptitudes personnelles du
+jeune Léopold: «Mais, ajoutait-il, en de telles circonstances, c'est
+faire assez, c'est même tout faire que de permettre au destin de le
+trouver, si le destin, dans sa capricieuse envie de réaliser des
+choses invraisemblables, persistait à le chercher en dépit de tous les
+empêchements et de tous les obstacles. _C'est ce qui a eu lieu_,
+autant du moins que la chose était en notre pouvoir. _Nous avons
+dirigé sur ce candidat l'attention de l'Espagne et de l'Angleterre_
+avec la prudence que conseillait un examen attentif de toutes les
+convenances.» Puis, après avoir parlé des dispositions d'Espartero, il
+terminait ainsi: «_Nous avons déjà obtenu que notre ministère, d'abord
+favorable à un Bourbon_, parce qu'un Bourbon susciterait le moins de
+difficultés extérieures, _devienne tout à fait impartial et soutienne
+loyalement tout choix conforme aux vrais intérêts de l'Espagne_. Ainsi
+_la semence est déjà confiée à la terre_, à une terre, il est vrai,
+où, selon toute vraisemblance, elle ne lèvera pas. Qu'importe? _Notre
+part du travail est accomplie_, la seule part qui fût possible, la
+seule que conseillât la raison; nous n'avons plus qu'à attendre le
+résultat.»]
+
+Le cabinet de Paris avait vu naître avec déplaisir la candidature du
+prince Léopold et était très décidé à la combattre. La présence
+d'Espartero à la tête du gouvernement espagnol, sa dépendance de
+l'Angleterre et son hostilité contre la France paraissaient augmenter
+le danger. Le régent ne dissimulait pas son opposition à tout mariage
+avec un Bourbon[199], et, sans se prononcer nettement au sujet du
+Cobourg, il en parlait en termes qui paraissaient encourageants aux
+partisans de ce prince[200]. N'était-il pas dès lors possible qu'en
+dépit de la jeunesse d'Isabelle à peine âgée de douze ans, Espartero
+voulût profiter de son pouvoir pour brusquer le mariage à notre
+détriment? Dans ces conditions, le gouvernement français crut
+nécessaire de saisir ouvertement l'Europe elle-même de la question,
+et, en mars 1842, il lui fit savoir, avec une netteté loyale, comment
+il avait résolu de se conduire dans cette affaire. «Notre politique
+est simple, déclarait M. Guizot. À Londres et probablement aussi
+ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes régner à Madrid.
+Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons dans l'intérêt de la
+paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le même intérêt,
+nous la rendons: nous n'admettons point, sur le trône de Madrid, de
+prince étranger à la maison de Bourbon.»
+
+[Note 199: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 130.]
+
+[Note 200: Dans l'écrit du 14 mai 1842, déjà cité plus haut, le baron de
+Stockmar, après avoir rapporté comment le prince Albert et lui avaient
+«dirigé» sur leur candidat «l'attention de l'Espagne», ajoutait:
+«Espartero ne s'est déclaré ni pour ni contre; il a dit très sagement
+qu'une telle affaire ne pouvait être décidée que par le gouvernement
+espagnol, en vue des véritables intérêts de la nation espagnole, _sous
+le patronage et avec l'assentiment de l'Angleterre_.»]
+
+Au premier mot que lui dit sur ce sujet l'ambassadeur de France, lord
+Aberdeen se récria: «En vérité, dit-il, je ne comprends pas une
+pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel droit vous
+intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre
+de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention exorbitante,
+j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel ou tel
+choix.--Nous ne faisons, objecta notre représentant, que rendre
+exclusion pour exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord
+Aberdeen; c'est une affaire purement domestique dont nous ne voulons
+pas nous mêler.--Dans ce cas, je pourrai dire au gouvernement du Roi
+que si la reine Isabelle désire épouser son cousin le duc d'Aumale,
+vous ne vous y opposerez pas?--Ah! je ne dis pas; il s'agirait alors
+de l'équilibre de l'Europe; ce serait différent.» C'était bien le
+langage désiré par le prince Albert, dans l'intérêt de son cousin de
+Cobourg. Les pourparlers se prolongèrent, sans pouvoir faire sortir le
+cabinet anglais de cette attitude. À la fin, cependant, tout en
+persistant à nous contester un droit d'exclusion, il se montra prêt «à
+faire entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le
+gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à
+satisfaire tous les intérêts[201]». Bien que ces déclarations fussent
+très vagues, on voulut y voir, à Paris, une tendance à s'entendre avec
+la France, sinon sur les principes, du moins sur les personnes et sur
+les faits.
+
+[Note 201: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 110 à 118.]
+
+Notre gouvernement avait également communiqué ses résolutions aux
+cabinets de Vienne et de Berlin. M. de Metternich, tout en nous
+contestant, comme lord Aberdeen, le droit d'exclure tel ou tel prince,
+nous reconnut celui «d'examiner jusqu'à quel point il pouvait nous
+convenir de nous opposer à un acte considéré comme hostile à nos
+intérêts ou menaçant pour notre sûreté». «C'est le droit de paix et de
+guerre, ajoutait le chancelier, que je n'ai pas plus le pouvoir de
+vous contester que je n'ai celui de vous reconnaître le droit
+d'imposer votre volonté à l'Espagne.» Cette distinction théorique une
+fois faite, M. de Metternich proposa ce qu'il appelait «son idée»:
+c'était le mariage d'Isabelle avec le fils de don Carlos. Le
+gouvernement français n'avait pas d'objection _à priori_ contre cette
+«idée», qui ne faisait pas sortir le trône de la maison de Bourbon;
+mais, malgré les instances de M. de Metternich, il ne voulut pas s'en
+faire le patron. Il n'estimait pas cette solution possible, en
+présence des répugnances libérales et des exigences carlistes. À
+Berlin, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, on se
+bornait à emboîter le pas derrière la cour de Vienne[202].
+
+[Note 202: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 598, 620, 658,
+682 à 702. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 118 à 122.]
+
+L'année 1842 s'acheva sans qu'aucun incident fît avancer l'affaire du
+mariage. Toutefois la candidature du prince de Cobourg restait
+toujours à l'horizon. Il nous revint même, dans les premiers mois de
+1843, que ses partisans se remuaient, que le chargé d'affaires de
+Belgique à Madrid manoeuvrait sans bruit, mais activement, pour cette
+combinaison, que le régent Espartero, dans ses conversations avec le
+ministre d'Angleterre, M. Aston, se montrait disposé à la favoriser,
+et que le prince Léopold songeait à faire une visite à Madrid[203].
+Devant cette agitation, le cabinet de Londres demeurait inerte et
+embarrassé, ne se prononçant pas pour cette candidature, mais n'osant
+s'y montrer contraire. M. Guizot en fut péniblement affecté: comme
+nous l'avons dit, il avait tâché d'interpréter les explications
+échangées au mois de mars 1842, en ce sens que lord Aberdeen aurait
+promis d'agir à Madrid pour donner à l'affaire du mariage une solution
+qui nous convînt, et il s'étonnait de ne lui voir rien faire pour
+acquitter sa promesse. Son étonnement fut plus grand encore quand il
+connut les déclarations faites, le 5 mai 1843, à la Chambre des
+communes, par sir Robert Peel. «L'Espagne, avait dit ce dernier,
+investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un État
+indépendant, a, par ses organes dûment constitués, le droit exclusif
+et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu'elle jugera
+convenables.» Faite dans ces termes absolus et comme «exprimant
+l'opinion bien arrêtée du gouvernement anglais», une telle déclaration
+paraissait avoir pour objet de contredire les prétentions françaises
+et d'en séparer complètement la politique britannique. M. Guizot crut
+devoir s'en plaindre. Il n'eut pas de peine à faire ressortir combien
+un tel langage était peu sérieux de la part d'un gouvernement qui
+interdisait à la nation espagnole de porter son choix sur un des fils
+du roi Louis-Philippe, et il déplora que l'Angleterre «persistât à
+marcher, en Espagne, dans la vieille ornière de rivalité et de lutte
+contre la France, alors que l'accord des deux puissances mettrait
+promptement un terme à toutes les questions soulevées, et que «ni
+l'Angleterre ni la France n'avaient réellement, dans l'état actuel des
+faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en désaccord[204]».
+Les informations que notre gouvernement recevait, au même moment, sur
+les dispositions des cours continentales, n'étaient pas pour le
+consoler du désappointement que lui causait l'attitude du cabinet
+britannique. De Berlin, le comte Bresson écrivait à M. Guizot:
+«Mesurons bien l'étendue des embarras et des dangers qui peuvent
+surgir pour nous de l'état de l'Espagne, et ne nous en rapportons qu'à
+nous-mêmes pour en sortir: non seulement, quelque juste que soit notre
+cause, on ne nous aidera pas; mais même, si l'on peut, sans trop se
+dévoiler, sans trop se compromettre, nous entraver et nous nuire, on
+ne se refusera pas ce plaisir. Cette disposition sera uniforme à
+Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin[205].»
+
+[Note 203: Lettres du duc de Glücksberg, chargé d'affaires de France,
+à M. Désages, en date du 18 mars et du 5 avril 1843. (_Mémoires de M.
+Guizot_, t. VIII, p. 131.)]
+
+[Note 204: Dépêche de M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. (_Mémoires de
+M. Guizot_, t. VIII, p. 134 à 138.)]
+
+[Note 205: Lettre du 15 février 1843. (_Documents inédits._)]
+
+Les affaires d'Espagne semblaient donc mal tourner pour nous, quand,
+en juillet 1843, une nouvelle révolution changea complètement la face
+des choses. Depuis quelque temps déjà, l'étoile d'Espartero était
+visiblement en déclin. Son gouvernement avait été à la fois malhabile
+et vexatoire, faible et violent, blessant les consciences et
+inquiétant les intérêts. Sa dépendance de l'Angleterre irritait le
+sentiment national et était devenue l'un des principaux griefs de
+l'opposition[206]. Pris entre deux feux, il lui fallait faire tête
+tantôt aux soulèvements des christinos, tantôt à ceux des radicaux
+qu'il s'était aussi aliénés. Vainement bombardait-il les villes
+révoltées, dissolvait-il les Cortès, le mécontentement allait toujours
+grandissant. Enfin ses ennemis de tous bords s'unirent contre lui
+dans une vaste insurrection; la lutte dura quelques semaines; mais
+partout vaincu, honni, pourchassé jusqu'à Cadix, le régent fut réduit,
+le 29 juillet, à se réfugier sur un navire anglais.
+
+[Note 206: Dès septembre 1842, l'un des hommes politiques du parti
+radical, M. Olozaga, de passage à Paris, disait à M. Guizot:
+«L'influence anglaise est fort diminuée; elle pèse à tout le monde.»
+(_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 124.)--Peu d'années après, le
+duc de Broglie, rappelant, à la tribune de la Chambre des pairs, la
+chute d'Espartero, s'exprimait ainsi: «C'est la nation espagnole
+elle-même qui s'est chargée de renverser le parti antifrançais, le
+parti soi-disant national; c'est la rupture de ce parti, de son chef
+avec la France, qui a préparé et précipité sa ruine.» (Discours du 19
+janvier 1847.)]
+
+Le gouvernement du roi Louis-Philippe accueillit avec une satisfaction
+facile à comprendre la nouvelle de cette révolution. Il y trouvait la
+justification de la politique de réserve patiente suivie par lui
+depuis trois ans en Espagne. On lui avait reproché d'y laisser ruiner
+l'influence française au profit de l'influence anglaise. Or il se
+trouvait, en fin de compte, que le résultat contraire se produisait.
+Les «modérés», nos clients naturels, n'avaient sans doute pas été les
+seuls auteurs de la révolte victorieuse; mais ils y avaient joué un
+rôle considérable, et il était évident qu'avant peu, ils en
+recueilleraient le profit; c'était Narvaez, le chef militaire des
+christinos, accouru de Paris au premier bruit du soulèvement, qui
+avait commandé la principale armée de l'insurrection et avait porté le
+coup mortel au régent en s'emparant de Madrid; quant à la reine
+Christine elle-même, chacun prévoyait qu'elle ne tarderait pas à être
+rappelée. La révolution de juillet 1843 était si évidemment favorable
+à la France, qu'en dépit des dénégations de M. Guizot, on fut partout
+persuadé, en Autriche aussi bien qu'en Angleterre, qu'elle avait été
+secrètement préparée par les machinations du cabinet de Paris ou tout
+au moins par celles du roi Louis-Philippe[207].
+
+[Note 207: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 50.--BULWER,
+_Life of Palmerston_, t. III, p. 179.--_Mémoires de M. de Metternich_,
+t. VI, p. 684.]
+
+À Londres, le coup fut vivement ressenti. «J'ai dîné hier auprès de
+lord Aberdeen, écrivait M. de Sainte-Aulaire, le 27 juillet 1843; il
+est visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois,
+car c'est un rude échec pour la politique Whig, que le cabinet tory a
+eu la faiblesse de faire sienne[208].» Le premier mouvement du
+ministre anglais fut de s'en prendre à nous de son désappointement et
+de récriminer sur le prétendu concours que nous aurions donné aux
+révoltés. Mais, dans cet esprit sensé, la mauvaise humeur ne pouvait
+être longtemps maîtresse, et il apparut bientôt que cette nouvelle
+preuve de l'instabilité des choses en Espagne lui faisait faire au
+contraire de salutaires réflexions sur les périls de la lutte
+d'influence où s'était obstinée la politique anglaise et sur les
+avantages de l'accord que M. Guizot lui avait proposé jusqu'alors avec
+si peu de succès. Sa conversion fut prompte et complète[209]. Dès le
+24 juillet 1843, quand Espartero n'avait pas encore quitté le sol
+espagnol, mais que l'on ne pouvait plus se faire illusion sur sa
+défaite, lord Cowley vint communiquer à M. Guizot une longue dépêche,
+datée du 21, dans laquelle, après quelques observations sur l'appui
+que les insurgés avaient, dit-on, trouvé en France, lord Aberdeen
+ajoutait: «On ne peut espérer que les passions qui ont si longtemps
+fait rage en Espagne se calment immédiatement; mais, si les
+gouvernements liés à l'Espagne par leur position, par des intérêts
+communs et d'anciennes alliances, spécialement les gouvernements de la
+Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient sérieusement et
+consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à maintenir un
+gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de temps la
+tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays. Le gouvernement de Sa
+Majesté propose donc que les gouvernements anglais et français
+unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes civiles
+qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils
+prescrivent, l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid,
+d'agir dans un amical et permanent accord, pour faire prévaloir les
+bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard[210].»
+Le secrétaire d'État restait dans ces généralités et n'abordait pas
+la question du mariage, mais au même moment, ayant eu une explication
+sur ce sujet avec le prince Albert, il lui fit comprendre «qu'avec la
+chute du régent les prétentions du prince de Cobourg perdaient leur
+meilleur appui», et que cette candidature devait par suite être
+écartée[211]. M. Guizot retrouvait avec satisfaction, dans la dépêche
+anglaise, les idées qu'il avait lui-même exprimées si souvent. Il
+demeurait fidèle à ces idées, bien que le vent eût tourné en Espagne à
+notre avantage; dans sa pensée, d'ailleurs, cet accord avec le cabinet
+de Londres faisait partie d'un plan d'ensemble. Il se hâta donc de
+répondre, le 10 août 1843, que «le gouvernement du Roi accueillait
+avec grand plaisir la proposition de concert et d'action commune dans
+les affaires d'Espagne, que lui adressait le gouvernement anglais». Il
+ne se priva pas toutefois du plaisir de rappeler que «lui-même, à
+diverses reprises et notamment avant les derniers événements, il avait
+proposé au cabinet anglais cette action commune». Enfin, ne voulant
+laisser place à aucune équivoque, il traita aussitôt le sujet du
+mariage. «Pour que le concert soit efficace, dit-il, il importe de se
+rendre bien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer: la
+plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine
+Isabelle.» Tout en protestant de son respect pour l'indépendance de la
+Reine, il exposa que «les puissances voisines, la France surtout,
+étaient grandement intéressées en cette affaire», et que «c'était un
+acte de loyauté de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet
+intérêt évident et sur la conduite qu'on se propose de tenir en
+conséquence». Puis il continua en ces termes: «C'est ce que nous avons
+fait lorsque, soit publiquement, soit dans les communications
+officieuses que nous avons eues à ce sujet avec le cabinet britannique
+et avec les principaux cabinets européens, nous avons déclaré que
+l'intérêt français commandait au gouvernement du Roi de faire tous ses
+efforts pour que la couronne d'Espagne demeurât dans la maison royale
+qui la porte. En exprimant ainsi la pensée que les descendants de
+Philippe V doivent continuer à occuper le trône d'Espagne, le
+gouvernement du Roi n'a témoigné, à coup sûr, aucune vue ambitieuse ou
+personnelle, car il a simplement demandé le maintien du _statu quo_ et
+des maximes qui président, depuis l'ouverture du dernier siècle, à
+l'équilibre européen. Le gouvernement du Roi sera empressé de se
+concerter avec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies
+d'une influence légitime et en gardant à l'indépendance de l'Espagne
+et de sa reine le plus scrupuleux respect, un résultat si juste en
+lui-même et si important au repos de l'Europe[212].» M. Guizot
+acceptait donc l'accord proposé, mais il en précisait les conditions,
+en ce qui concernait le mariage. Lord Aberdeen ne marqua en aucune
+façon que ces conditions ne lui convinssent pas. Bien au contraire,
+quelques jours plus tard, une démarche spontanée et imprévue de la
+reine d'Angleterre vint confirmer, avec éclat, le rapprochement des
+deux cours occidentales, et même lui donner un caractère plus solennel
+et plus général.
+
+[Note 208: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 141.]
+
+[Note 209: Cette idée d'un accord avec la France sur les affaires
+espagnoles s'était, du reste, déjà manifestée dans l'entourage de lord
+Aberdeen. En mars 1842, lord Wellington avait dit à un envoyé de M.
+Guizot: «Ils ont détruit, dans ce pays-là, tous les vieux moyens de
+gouvernement, et ils ne les ont remplacés par aucun autre; il faudrait
+que les deux grandes puissances, l'Angleterre et la France, se
+concertassent pour la pacification de l'Espagne.» (_Mémoires de M.
+Guizot_, t. VIII, p. 117.)]
+
+[Note 210: _Ibid._, p. 143.]
+
+[Note 211: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 144.]
+
+[Note 212: Dépêche à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres, citée
+par M. Guizot, à la tribune de la Chambre des pairs, dans son discours
+du 20 janvier 1847.]
+
+
+IX
+
+Vers la fin d'août, en pleines vacances parlementaires, alors que
+Louis-Philippe avait pris, à Eu, ses quartiers d'été, que les princes
+ses fils étaient dispersés, que M. Guizot se reposait au Val-Richer,
+la nouvelle se répandit tout à coup, sans que rien y eût préparé les
+esprits, que la reine d'Angleterre se disposait à faire visite au roi
+des Français. La première impression fut une surprise mêlée
+d'incrédulité. Les adversaires du gouvernement voulaient se persuader
+que c'était un faux bruit; ses amis se taisaient, par crainte d'une
+déception. Pas un souverain n'avait jusqu'ici consenti à être l'hôte
+du «roi des barricades»: les journaux en avaient plus d'une fois fait
+la remarque. Personne n'avait rendu les visites faites à Berlin et à
+Vienne par le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Quand le roi de
+Prusse était allé à Londres en 1842, il avait refusé, malgré les
+ouvertures de notre ministre à Berlin, de traverser le sol français.
+Or voici que cette sorte d'interdit allait être levé. Et par qui? Par
+la souveraine de cette Angleterre si longtemps notre ennemie, dont
+aucun roi n'avait mis le pied sur notre sol depuis l'entrevue de Henri
+VIII et de François Ier, et qui, naguère, semblait conduire contre la
+France la coalition de l'Europe. Pour mieux marquer qu'il s'agissait
+surtout d'une politesse faite au Roi, n'ajoutait-on pas que la visite
+se ferait à Eu, et que la Reine n'irait pas à Paris[213]? Si
+invraisemblable que parût tout d'abord la nouvelle, on n'en put
+longtemps douter. Car on apprit presque aussitôt que la Reine s'était
+embarquée, le 28 août, à Southampton, accompagnée du prince Albert et
+de lord Aberdeen, et qu'après avoir visité quelques ports anglais de
+la Manche, elle se dirigeait vers le Tréport.
+
+[Note 213: À Eu, lord Aberdeen dit à M. Guizot: «La Reine n'ira point
+à Paris; elle veut être venue pour voir le Roi et la famille royale,
+non pour s'amuser.» (_Mémoires du M. Guizot_, t. VI, p. 193.)]
+
+Ce voyage était le résultat de l'initiative propre,--les mécontents
+disaient du caprice,--de la jeune souveraine, alors âgée de
+vingt-quatre ans. Grâce aux mariages contractés entre les d'Orléans et
+les Cobourg qui lui tenaient à elle-même de si près[214], la reine
+Victoria était devenue l'alliée et l'amie de plusieurs membres de la
+famille royale de France. Professant depuis longtemps grande tendresse
+et estime pour la sainte reine des Belges, fille aînée de
+Louis-Philippe, elle s'était prise récemment d'un goût très vif pour
+sa soeur plus jeune, la brillante princesse Clémentine, qui venait
+d'épouser, le 21 avril 1843, le prince Auguste de Cobourg. Elle
+connaissait aussi et avait fort apprécié les fils du Roi, qui tous,
+sauf le plus jeune, étaient venus à des époques diverses en
+Angleterre. De là, chez elle, une grande curiosité de visiter cette
+famille à son foyer, d'approcher une reine qu'elle savait si
+universellement vénérée, de causer avec un roi qu'on disait si habile,
+si spirituel, si plein d'expérience, et qui avait été autrefois l'ami
+de son propre père, le duc de Kent. «Je médite d'aller voir vos
+parents à Eu, avait-elle dit un jour à la princesse Clémentine;
+laissez-moi arranger cela et gardez-moi le secret.» Ce fut en juin
+1843 qu'elle parla pour la première fois de son projet à sir Robert
+Peel et à lord Aberdeen. Ceux-ci furent fort surpris; mais cette
+fantaisie royale concordait précisément avec l'évolution que faisaient
+faire à leur politique le déclin et la chute dès lors probable
+d'Espartero. Aussi ne présentèrent-ils aucune objection. «Nous
+laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette
+voie-là», dit lord Aberdeen. Il fut seulement convenu, pour éviter les
+questions et peut-être les critiques de l'opposition, que le plus
+grand secret serait gardé. Le duc de Wellington lui-même ne fut
+informé du projet que trois jours avant son exécution[215].
+
+[Note 214: Rappelons que la duchesse de Kent, mère de la Reine, et le
+prince Albert, son mari, étaient des Cobourg. D'autre part, trois
+enfants de Louis-Philippe, les princesses Louise et Clémentine et le
+duc de Nemours, avaient épousé des Cobourg.]
+
+[Note 215: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 196, 197.]
+
+À la cour de France, la satisfaction fut vive, quand on reçut avis de
+la visite projetée. Il ne restait que quelques jours pour s'y
+préparer. Le Roi veilla à tout avec entrain. «Je suis fort malheureux
+avec quatre invalides pour servir six pièces, écrivait-il le 26 août à
+M. Guizot; le maréchal en avait ordonné trente l'année dernière; j'ai
+dit au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela
+pour faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il
+n'y a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre
+embarras; heureusement, il y a chez Peckam une douzaine de baraques en
+bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de
+l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits
+de Neuilly et chercher à Dieppe de la toile à voiles qu'on va
+goudronner pour les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc
+d'Aumale donnera l'exemple de coucher, comme il a donné celui de
+charger la _smala_ d'Abd el-Kader. Je fais commander un spectacle...
+Je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que nous
+puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée; _but you
+will have to excuse the accommodation which will be very indifferent.
+Never mind_, tout ira très bien[216].»
+
+[Note 216: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 188, 189.]
+
+Le 2 septembre 1843, à cinq heures un quart du soir, le canon annonça
+que le yacht de la Reine était en vue. Le Roi et sa suite
+s'embarquèrent dans un canot pour aller au-devant d'elle. La mer était
+belle, le ciel pur, la côte couverte de toute la population des
+environs. Six bâtiments français, gaiement pavoisés aux couleurs des
+deux nations, saluaient avec toutes leurs pièces d'artillerie. Les
+matelots sur les vergues poussaient des hourras. De son bord, la jeune
+reine regardait venir le canot du Roi. «À mesure qu'il approchait,
+dit-elle dans son journal[217], je me sentais de plus en plus agitée.
+Enfin il accosta. Le bon roi était debout et tellement impatient
+d'aborder, qu'on eut de la peine à l'en empêcher et à le faire
+attendre jusqu'à ce qu'il fût assez près. Il monta aussi vite que
+possible et m'embrassa tendrement. C'était un spectacle vraiment
+attendrissant, et je n'oublierai jamais l'émotion que cela m'a causée.
+Le Roi exprima, à plusieurs reprises, la joie qu'il éprouvait de me
+voir. On ne perdit pas de temps pour quitter le yacht, et bientôt on
+vit le spectacle nouveau des étendards de France et d'Angleterre
+flottant côte à côte, au-dessus des souverains des deux pays, tandis
+qu'on les conduisait à terre sur le canot royal français. Le
+débarquement était magnifique à voir, embelli par une soirée
+délicieuse et éclairé du soleil couchant. Une foule de gens, tous si
+différents des nôtres, des troupes, différentes aussi de nos troupes,
+toute la cour et toutes les autorités étaient rassemblés sur le
+rivage. Le Roi me conduisit par un escalier assez raide, où la Reine,
+accompagnée de ma chère Louise (la reine des Belges), me fit le plus
+tendre accueil; Hélène (la duchesse d'Orléans) en grand deuil,
+Françoise (la princesse de Joinville) et Madame Adélaïde étaient aussi
+là. Tout cela, les acclamations du peuple et de la troupe, criant:
+_Vive la Reine! Vive le Roi!_ me fit presque défaillir. Le Roi répéta
+de nouveau combien cette visite le rendait heureux et combien il était
+attaché à mon père et à l'Angleterre[218].»
+
+[Note 217: Les extraits de ce journal, auquel je ferai plusieurs
+autres emprunts, ont été publiés par sir Théodore MARTIN, dans son
+ouvrage _The Life of H. R. H. the Prince Consort_. M. Craven a donné
+une traduction abrégée de cet ouvrage, sous ce titre: _Le Prince
+Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore Martin_.]
+
+[Note 218: À propos des acclamations des populations, M. Guizot
+faisait, dans une lettre écrite le lendemain, les réflexions
+suivantes: «Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et
+maritime. Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé
+deux ou trois fois et pillé je ne sais combien de fois. Mais on a dit,
+on a répété: La reine d'Angleterre fait une politesse à notre roi; il
+faut être bien poli avec elle. Cette idée s'est emparée du peuple et a
+surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont crié et ils
+crieront: _Vive la Reine!_ et ils applaudissent le _God save the
+Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur
+demander trop longtemps.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 191.)]
+
+Débarquée un samedi, la Reine resta à Eu jusqu'au jeudi suivant, ravie
+de l'hospitalité qu'elle y recevait, s'amusant de tant de choses
+nouvelles pour sa jeune curiosité[219], jouissant de tous les
+divertissements si agréablement ordonnés qui remplissaient les
+journées ou les soirées. Son journal est plein des témoignages presque
+naïfs de sa joie. Dès le lendemain de son arrivée, elle écrit: «Il me
+semblait que c'était un rêve que je fusse à Eu et que mon château en
+Espagne favori fut réalisé; mais ce n'est pas un rêve; c'est une
+charmante réalité.» Le lundi, après une promenade et un divertissement
+champêtre: «C'était une délicieuse fête; je m'amuse beaucoup.» Le
+mercredi, à l'occasion d'un déjeuner improvisé en forêt: «C'était si
+joli, si gai, si champêtre, et la rapidité avec laquelle tout avait
+été arrangé était merveilleuse.» Dans les concerts qu'on lui donne,
+elle trouve que les artistes jouent «à merveille»; les comédies la
+font «mourir de rire». Ce qui lui plaît plus encore, c'est l'intimité
+où elle vit avec la famille royale. «Le Roi est gai, écrit-elle, sa
+conversation riche d'anecdotes»: et elle ajoute, le lendemain: «La
+gaieté et la vivacité du Roi me charment et m'amusent.» Elle ne tarit
+pas sur la «chère et excellente reine qu'on ne peut que vénérer et
+aimer»; elle se sent pour elle «une tendresse filiale». Ce n'est pas
+sans une respectueuse émotion qu'elle est admise à entrevoir les fonds
+douloureux de cette âme royale qui ne se console pas de la mort
+soudaine de son premier-né. «J'ai montré à la Reine, écrit-elle, les
+miniatures de Puss et de son frère (ses enfants) qu'elle a beaucoup
+admirés, et elle nous a dit si tendrement: _Que Dieu les bénisse et
+qu'ils puissent ne vous donner jamais de chagrin!_ Alors j'ai dit que
+je voudrais qu'ils devinssent comme ses enfants à elle. À quoi elle a
+répondu: _Oui, en une chose, dans leur attachement pour leurs parents:
+mais souvent aussi ils donnent du chagrin._ En disant cela, elle
+baissa les yeux qui se remplirent de larmes, et elle ajouta: _Enfin ce
+que Dieu veut..._» Le lendemain, la reine Victoria notait encore ce
+trait qui l'avait frappée: «La chère reine m'a dit en me faisant sa
+visite hier et en me parlant de ses enfants: _Je vous les recommande,
+Madame, ainsi qu'au prince Albert, quand nous ne serons plus.
+Protégez-les, ce sont des amis de coeur._» Le «profond deuil» de la
+duchesse d'Orléans touche aussi beaucoup la noble visiteuse: «La chère
+Hélène, dit-elle, a beaucoup d'esprit et de sens; elle montre beaucoup
+de courage et de force de caractère. Elle m'a parlé, les larmes aux
+yeux, de ma sympathie pour elle dans son bonheur et dans son malheur.
+Pauvre excellente Hélène!» Puis, c'est la reine des Belges: «Chère
+angélique Louise! elle est si bonne pour nous, sans cesse nous
+demandant ce que nous désirons, ce que nous aimons.» Les princes ne
+lui plaisent pas moins: «Ces jeunes gens sont si gais», dit-elle,
+particulièrement «Joinville, si aimable et notre grand favori». «Ils
+sont tous si empressés et si agréables, écrit-elle encore; cela
+réjouit le coeur: je suis à l'aise avec eux comme si j'étais de la
+famille.» Et elle répète, le lendemain: «Je me sens si gaie et si
+heureuse avec ces chères gens!»
+
+[Note 219: À propos de la visite faite à la chapelle du château, la
+Reine écrit sur son journal: «C'est la première chapelle catholique
+que j'aie vue.»]
+
+Au milieu de ces fêtes et de ces épanchements de royale amitié, la
+politique se faisait sa part[220]. Il fut tout de suite visible que
+les ministres britanniques, loin de vouloir diminuer la portée de la
+démarche faite par leur souveraine, entendaient s'y associer et en
+faire sortir le rapprochement des deux gouvernements. À peine
+débarqué, lord Aberdeen dit à M. Guizot ces paroles très
+significatives: «Prenez ceci, je vous prie, comme un indice assuré de
+notre politique et sur la question d'Espagne et sur toutes les
+questions; nous causerons à fond de toutes.» Dès le lendemain, il
+avait avec le roi Louis-Philippe un long tête-à-tête. S'en expliquant
+aussitôt après avec M. Guizot, il se déclara «content des vues et des
+intentions politiques que le Roi lui avait développées, spécialement
+sur la question d'Espagne, frappé de l'abondance de ses idées et de
+ses souvenirs, de la rectitude et de la liberté de son jugement, de la
+vivacité naturelle et gaie de son langage». Mais c'était surtout entre
+les ministres que les questions devaient être serrées de près. Ils ne
+se contentèrent pas des entretiens un peu à bâtons rompus qu'ils
+pouvaient placer au milieu des excursions ou des réunions générales.
+Un jour, ils demandèrent la permission de ne pas prendre part à la
+promenade royale et passèrent deux heures à arpenter seuls le parc,
+s'entretenant de toutes choses. «Entretien singulièrement libre et
+franc des deux parts, a rapporté M. Guizot, et auquel nous prenions
+visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à
+l'amitié.» Pas un sujet qui ne fût abordé. On parla du traité de
+commerce, de la Russie, de l'Orient, de la Grèce, surtout du droit de
+visite et du mariage de la reine d'Espagne, qui, aux yeux de lord
+Aberdeen, étaient l'un «le plus gros embarras», l'autre «la plus
+grande affaire» du moment.
+
+[Note 220: Pour l'exposé des conversations politiques qui ont eu lieu
+à Eu, pendant la visite de la reine d'Angleterre, je me suis
+principalement attaché au témoignage de l'un des interlocuteurs, aux
+_Mémoires de M. Guizot_ (t. VI, p. 191 et suiv., et t. VIII, p. 144).
+Les citations qui seront faites sans indication de source spéciale
+sont empruntées à ces Mémoires.]
+
+En ce qui touchait le droit de visite, M. Guizot ne jugeait pas encore
+le moment venu de faire aucune proposition, mais il s'attacha à faire
+comprendre comment les votes de la Chambre l'obligeaient à ouvrir
+prochainement une négociation pour la revision des conventions de
+1831. De son côté, lord Aberdeen ne laissa pas ignorer au ministre
+français à quel point les préventions étaient excitées en Angleterre.
+«Il y a deux choses, lui dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas
+traitable et moi pas aussi libre que je le souhaiterais, l'abolition
+de la traite et la propagande protestante. Sur tout le reste, ne nous
+inquiétons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon; je me charge de
+le faire approuver. Sur ces deux choses-là, il y a de l'impossible en
+Angleterre et beaucoup de ménagements à garder. «Et comme M. Guizot
+lui demandait quelle était, dans la Chambre des communes, la force du
+parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur ces questions-là»,
+répondit-il. Toutefois il n'opposa pas de fin de non-recevoir absolue
+à la négociation qu'on lui annonçait. C'était précisément la qualité
+propre de cet esprit équitable, qualité plus rare qu'on ne le croit,
+de tenir compte des difficultés sous l'empire desquelles se trouvaient
+ceux avec qui il traitait. Il sortit de cet entretien, ayant compris
+que les Chambres françaises ne désarmeraient pas avant d'avoir obtenu
+l'abolition du droit de visite, et «qu'il y avait là, entre les deux
+pays, une question à laquelle il fallait trouver une solution, un
+péril qu'il fallait faire cesser».
+
+Sur le mariage espagnol, lord Aberdeen, demeuré jusque-là soupçonneux
+en dépit de nos déclarations antérieures, fut tout d'abord frappé et
+charmé de l'insistance et de la netteté avec lesquelles, dans
+l'intimité du tête-à-tête, le Roi et son ministre affirmèrent leur
+résolution de ne pas aspirer et même de se refuser à l'union d'un
+prince français avec Isabelle. Mais, on le sait, dans la pensée de
+notre gouvernement, cette renonciation devait avoir une contre-partie
+qui était l'exclusion de tout candidat étranger à la famille de
+Bourbon. Obtint-on, à Eu, que le cabinet britannique adhérât enfin à
+cette exclusion? La question est délicate et importante: elle est un
+des éléments du grave procès qui se plaidera, quelques années plus
+tard, entre les deux gouvernements, chacun reprochant à l'autre
+d'avoir manqué à sa parole[221]. La vérité est que, non par
+arrière-pensée de se duper mutuellement, mais par crainte de rendre
+plus difficile un accord très désiré des deux parts, les
+interlocuteurs évitèrent de pousser les choses trop à fond, et qu'à
+bonne intention, on laissa, dès l'origine de cette affaire, régner un
+certain vague qui n'était pas sans danger pour l'avenir. Du côté de la
+France, on n'osa pas mettre l'Angleterre en demeure de reconnaître le
+droit d'exclusion qu'elle nous avait jusqu'ici dénié, et de répudier
+nommément la candidature du prince de Cobourg. Du côté de
+l'Angleterre, la réserve une fois faite du principe et le ménagement
+gardé sur la personne, on ne refusa pas de s'engager, ou l'on nous
+laissa croire qu'on s'engageait à seconder en fait nos efforts en
+faveur des prétendants de la maison de Bourbon et à décourager tous
+autres candidats. Ce fut ainsi que M. Guizot comprit les conditions de
+l'accord conclu[222], et la conduite ultérieure de lord Aberdeen
+indique qu'il se regardait en effet comme ayant pris ces
+engagements[223]. Seulement, tout en étant personnellement résolu à
+les tenir avec sa loyauté ordinaire, le secrétaire d'État, par souci
+des préventions du public anglais et par égard pour les préférences de
+sa cour, paraît avoir hésité à les faire connaître clairement et
+complètement autour de lui, mettant volontiers en lumière la réserve
+qu'il avait faite, en principe, du libre choix de la reine d'Espagne,
+et laissant un peu plus dans l'ombre le concours pratique qu'il avait
+promis aux candidats désirés par la France[224]. Du reste, fallût-il
+admettre un doute sur la mesure de l'engagement pris par le
+gouvernement anglais, un fait du moins n'est pas contestable,--et ce
+fait paraît décisif,--c'est que la renonciation du gouvernement du roi
+Louis-Philippe au mariage français était conditionnelle; elle
+supposait que les Bourbons seraient les seuls candidats admis à la
+main de la Reine. Lord Aberdeen en était formellement averti.
+«L'apparition du prince de Cobourg, lui avait dit M. Guizot, serait la
+résurrection du duc d'Aumale[225].»
+
+[Note 221: Les historiens anglais ont naturellement cherché à établir
+que leur gouvernement ne s'était nullement engagé à repousser la
+candidature du prince de Cobourg. Telle est notamment la thèse de M.
+BULWER (_Life of Palmerston_) et de sir Théodore MARTIN (_Life of H.
+R. H. the Prince Consort_). Le baron de Stockmar présente les faits de
+même dans ses _Mémoires_.]
+
+[Note 222: M. Guizot, revenant sur ces événements, le 20 janvier 1847,
+à la tribune de la Chambre des pairs, a raconté ainsi, sans être
+contredit par lord Aberdeen, ce qui s'était passé à Eu, en 1843, au
+sujet du mariage espagnol: «Cette question devint, entre lord Aberdeen
+et moi, l'objet de plusieurs conversations: il fut convenu, non pas
+que lord Aberdeen accepterait et proclamerait notre principe sur les
+descendants de Philippe V qui seuls nous convenaient pour le trône
+d'Espagne, mais qu'en fait, en pratique, les conseils de l'Angleterre
+seraient donnés dans ce sens, que tout autre candidat serait
+découragé, par voie d'influence seulement, mais qu'il le serait.» Et
+l'orateur citait, à l'appui de son récit, la dépêche par laquelle, le
+21 septembre 1843, il mandait à M. de Flahault, son ambassadeur à
+Vienne, le résultat des conversations qui venaient d'avoir lieu,
+quelques semaines auparavant: «...Lord Aberdeen accepte les
+descendants de Philippe V comme les seuls candidats convenables au
+trône de la reine Isabelle. Il ne proclamera pas le principe hautement
+et absolument comme nous. Il l'adopte en fait, et se conduira en
+conséquence. Aucune exclusion n'est formellement prononcée. Nous
+n'excluons pas formellement les Cobourg. L'Angleterre n'exclut pas
+formellement les fils du Roi. Mais il est entendu que nous ne voulons
+ni l'une ni l'autre de ces combinaisons, que nous ne poursuivions ni
+l'une ni l'autre, que nous travaillerons, au contraire, à empêcher que
+l'une ou l'autre soit proposée par l'Espagne, et que si l'une des deux
+propositions était faite, l'autre reprendrait à l'instant sa
+liberté... Cela convenu, lord Aberdeen s'engage à appuyer, de concert
+avec nous, celui des descendants de Philippe V qui aura en Espagne le
+plus de chance de succès, sous ces deux réserves, qui sont
+parfaitement notre avis aussi à nous: 1º que l'indépendance de
+l'Espagne et de la Reine sera respectée; 2º que l'Angleterre ne
+prendra aucune initiative et se bornera à marcher avec nous, en
+appuyant de son influence notre résolution commune.»]
+
+[Note 223: Notre assertion n'est nullement contredite par ce fait que
+lord Aberdeen a affirmé plus tard avoir «toujours protesté contre la
+prétention d'imposer comme mari à la Reine et à son peuple un prince
+pris expressément dans telle ou telle famille». (Lettre à M. Guizot,
+du 14 septembre 1846, publiée dans la _Revue rétrospective_.) C'était
+là la réserve de principe. Mais dans cette même lettre, lord Aberdeen
+se faisait honneur de n'avoir jamais rien fait pour la candidature
+Cobourg, d'en avoir, au contraire, détourné la Reine et le prince
+Albert, d'avoir désavoué ceux de ses agents qui s'étaient laissé
+compromettre dans ce sens, et d'avoir exprimé l'avis que le mariage
+avec un Bourbon était le plus convenable. Voilà l'exécution de
+l'engagement de fait.]
+
+[Note 224: C'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment le
+prince Albert écrivait, le 10 septembre 1843, en revenant d'Eu, à son
+confident, le baron de Stockmar: «Il ne s'est rien passé de politique,
+excepté la déclaration de Louis-Philippe à Aberdeen qu'il ne donnerait
+pas son fils à l'Espagne, même si on le lui demandait, et la réponse
+d'Aberdeen qu'excepté un de ses fils, tout aspirant que l'Espagne
+choisirait serait accepté par l'Angleterre.» (_Le Prince Albert_, t.
+I, p. 98.)--Évidemment, si le mari de la reine Victoria avait été tenu
+au courant des longues conversations échangées entre les deux
+ministres anglais et français, il n'eût pu écrire qu'il «ne s'était
+rien passé de politique», et il n'eût pas tout réduit à un abandon de
+la candidature française sans aucune contre-partie. Il est donc
+probable que lord Aberdeen, qui n'aimait pas à contredire et à
+contrister les gens, n'avait pas été empressé de faire savoir au
+prince consort à quel point il avait sacrifié, en fait, les chances
+matrimoniales de son cousin.]
+
+[Note 225: Ce propos si significatif était rapporté, quelques jours
+après avoir été tenu, dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de
+Flahault. (Discours précité du 20 janvier 1847.)]
+
+Tel fut, autant qu'on peut aujourd'hui le préciser, le résultat de ces
+longs entretiens sur les principales questions pendantes. M. Guizot
+s'en félicitait, et c'est ce qui lui faisait écrire un peu plus tard à
+M. de Barante: «La surface du voyage d'Eu a été très bonne. Le fond
+est encore meilleur[226].» Du reste, ce qui valait peut-être mieux que
+l'accord conclu sur tel ou tel point particulier, c'était le caractère
+tout nouveau que prenaient les rapports des deux hommes appelés à
+diriger la politique étrangère de la France et de l'Angleterre. Tandis
+que l'intimité s'établissait entre leurs cours, ils devenaient
+personnellement amis. Ce que toutes les assurances et les
+protestations de leurs dépêches n'eussent jamais parvenu à faire, la
+liberté et la cordialité de leur tête-à-tête sous les ombrages du parc
+d'Eu l'ont accompli en quelques heures. Ainsi ont été, sinon
+entièrement dissipés, du moins fort atténués, les méfiances et les
+ombrages dont une rivalité séculaire avait fait en quelque sorte la
+tradition politique de leurs deux gouvernements. Chacun des
+interlocuteurs a été à la fois surpris et touché de rencontrer chez
+l'autre tant de sincère bon vouloir, de modération impartiale et
+conciliante, de largeur et d'équité d'esprit. Cette amitié n'était pas
+un caprice superficiel et passager. Elle devait subsister jusqu'à la
+fin, résistant aux plus délicates complications, permettant de les
+résoudre et, par là même, aidant singulièrement à la paix du monde. Il
+faudra la chute de lord Aberdeen et le retour de lord Palmerston, pour
+perdre le fruit du rapprochement inauguré ainsi en 1843, et pour voir
+renaître, entre les deux puissances occidentales, les vieilles
+suspicions et les vieilles animosités.
+
+[Note 226: Lettre du 2 novembre 1843. (_Documents inédits._)]
+
+Après cinq jours de réunion, il fallut bien se séparer. «À six heures
+moins un quart,--écrit la reine Victoria sur son journal, à la date du
+jeudi 7 septembre,--nous nous sommes levés, le coeur gros, en pensant
+que nous devions quitter cette chère et aimable famille... J'étais si
+triste de m'en aller!» Puis, après avoir raconté son embarquement:
+«Enfin le mauvais moment est arrivé, et nous avons été obligés de
+prendre congé les uns des autres avec le plus grand regret... Nous
+nous sommes placés de manière à les voir passer sur un petit bateau à
+vapeur à bord duquel ils sont tous montés. Le Roi a agité sa main et
+nous a crié encore: Adieu! Adieu[227]!» Le prince Albert, d'un
+tempérament plus froid, moins disposé à s'attendrir, surtout quand il
+s'agissait de la France, n'en rapportait pas moins une impression
+favorable de sa visite à Eu, et, à peine de retour en Angleterre, le
+10 septembre, il écrivait à son confident Stockmar: «Notre expédition
+s'est passée à merveille. Le ciel nous a favorisés d'un temps
+magnifique, et rien n'est arrivé qui pût nous causer le moindre
+désagrément... Le vieux roi était dans l'enchantement, et toute la
+famille nous a reçus avec une cordialité, je puis même dire avec une
+affection vraiment touchante. Victoria a été frappée de la nouveauté
+de la scène, et elle est tout à fait triste que ce soit fini.
+Joinville nous a accompagnés à notre retour et est resté ici deux
+nuits. J'ai rarement vu un jeune homme qui m'ait plu autant. Ses vues
+sont particulièrement saines. Il est droit, honorable, bien doué et
+aimable, mais très sourd. Tous les Français se sont montrés satisfaits
+et infatigables dans leur courtoisie avec nous. L'effet produit par
+l'excursion est excellent. Ici le public en est aussi parfaitement
+satisfait... Lord Brougham m'a écrit hier pour féliciter Victoria et
+moi sur les bons effets produits en France par notre voyage et sur ce
+qu'il peut y avoir, dans cette sage démarche, de propre à faire naître
+de bons sentiments entre les deux nations. Je crois même qu'il en sera
+ainsi. Aberdeen a été parfaitement satisfait de tous et s'est fait
+aimer... La famille de Louis-Philippe n'oublie pas que, depuis treize
+ans, elle a été mise au ban de l'Europe; aussi apprécie-t-elle
+vivement cette royale visite. Le Roi m'a répété cela à plusieurs
+reprises...[228].»
+
+[Note 227: _Le Prince Albert_, t. I, p. 96 et 97.]
+
+[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 97 et 98.]
+
+Louis-Philippe, en effet, était pleinement heureux. Il n'avait pas eu
+d'aussi bons jours depuis les fêtes du mariage du duc d'Orléans. «Tout
+ce que je vous dirai, écrivait-il au maréchal Soult après le départ de
+la reine Victoria, ne pourra pas vous donner une idée exacte de sa
+grâce, de son aménité et de l'affection qu'elle nous a témoignée, à la
+Reine, à ma soeur, à moi et à tous les miens[229].» Les intérêts de
+son pays et ceux de sa dynastie lui paraissaient avoir été également
+bien servis. Cet éclatant témoignage des dispositions du gouvernement
+anglais facilitait et affermissait la politique de paix, en même temps
+qu'elle donnait à cette politique meilleure figure, lui ôtait ce je ne
+sais quoi d'un peu modeste et humilié que prétendait lui reprocher
+l'opposition. La courtoisie déférente avec laquelle avait été traitée
+la royauté de Juillet augmentait son prestige aussi bien aux yeux du
+public français que des cours étrangères. Le Roi constatait ces
+résultats, et il y voyait, non sans quelque orgueil, le fruit et la
+récompense de son habile et patiente politique. M. Guizot partageait
+la joie et le triomphe de son souverain. Avant même que les hôtes
+royaux eussent quitté le château d'Eu, il écrivait à un de ses amis:
+«Je pense beaucoup à ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon
+intérêt, l'intérêt de mon nom et de mon avenir, je désirerais, je
+saisirais un prétexte pour me retirer des affaires et me tenir à
+l'écart. J'y suis entré, il y a trois ans, pour empêcher la guerre
+entre les deux plus grands pays du monde. J'ai empêché la guerre. J'ai
+fait plus: au bout de trois ans, à travers des incidents et des
+obstacles de tout genre, j'ai rétabli, entre les deux pays, la bonne
+intelligence et l'accord. La plus brillante démonstration de ce
+résultat est donnée en ce moment à l'Europe. Je ne ressemble pas à
+Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais de France; j'ai assuré la paix
+entre la France et les Anglais. Mais vraiment ce jour-ci est, pour
+moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le sacre du roi à Reims. Je
+devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, me retirer. Je ne le
+ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme elle[230].»
+
+[Note 229: Lettre du 10 septembre 1843. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 230: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 195, 196.]
+
+Le public en France n'était sans doute pas monté au même diapason que
+M. Guizot, et l'entrevue de Victoria avec Louis-Philippe ne lui
+faisait pas l'effet du sacre de Charles VII. Toutefois son impression
+était vive; elle s'était traduite d'abord en surprise, ensuite en
+curiosité très occupée de tous les détails de la réception. Vainement
+les journaux de gauche tâchaient-ils de réveiller les ressentiments
+contre l'Angleterre et de faire croire que le Roi payait en abandon
+des droits de la France l'honneur qui lui était fait; le sentiment
+dominant était la satisfaction. «L'effet sera immense, mandait de
+Paris M. Duchâtel le 3 septembre, plus grand qu'on ne pouvait le
+croire au premier abord.» On s'était demandé un moment si la Reine ne
+viendrait pas à Paris. «La réception y aurait été très belle, écrivait
+encore M. Duchâtel. J'étais d'abord un peu dans le doute. Mais toutes
+mes informations sont très favorables. Le général Jacqueminot trouve
+la garde nationale très animée dans le bon sens[231].» En somme, la
+nation était flattée, dans son amour-propre, de la politesse qui
+venait d'être faite à son souverain et dont elle prenait justement sa
+part.
+
+[Note 231: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 196.]
+
+À l'étranger, au contraire, partout où l'on n'aimait pas la France de
+Juillet, le dépit fut grand. Dès la première nouvelle des intentions
+de la reine d'Angleterre, les ambassadeurs des puissances
+continentales à Paris et à Londres avaient laissé voir leur mauvaise
+humeur[232]. «Un roi n'eût pas fait cela, disait tel d'entre eux;
+c'est une fantaisie de petite fille.» En même temps, le comte Bresson
+écrivait de Berlin à M. Guizot: «Il y a longtemps que je n'ai reçu une
+aussi agréable nouvelle... Que nous importe maintenant que tel ou tel
+prince, de grande, moyenne ou petite cour, juge que ses principes ne
+lui permettent pas de toucher la terre de France? La manifestation
+essentielle est accomplie. Il faut avoir, comme moi, habité, respiré,
+pendant longues années, au milieu de tant d'étroites préventions, de
+passions mesquines et cependant ardentes, pour bien apprécier le
+service que vous avez rendu et pour savoir combien vous déjouez de
+calculs, combien de triomphes vous changez en mécomptes, et tout ce
+que gagne le pays aux hommages qui sont rendus au Roi[233].» Quelques
+jours plus tard, la visite faite, le même comte Bresson, qui avait pu
+saisir sur le vif les impressions, non seulement de la cour de Prusse,
+mais aussi de l'empereur de Russie, alors de passage à Berlin, mandait
+encore à M. Guizot: «C'est un immense mécompte pour le Czar et pour
+tous ceux qui partagent ses sentiments. Avec un ministère tory, cet
+événement n'était pas même entré dans les prévisions: on se croyait
+assuré du concert à quatre en toutes circonstances analogues à celles
+du 15 juillet. On voit qu'à l'instar de l'Angleterre, il faudra
+compter et l'on comptera beaucoup plus avec nous. Le roi de Prusse n'a
+guère été plus charmé que son beau-frère... Indubitablement il est
+froissé que la Reine l'ait relégué dans l'arrière-plan, lui, le
+parrain du prince de Galles et qui avait droit à la première des
+visites[234].» Ce dernier grief était un des plus vivement ressentis
+en Allemagne; les journaux d'outre-Rhin rappelaient comment
+Frédéric-Guillaume IV s'était rendu, l'année précédente, à Londres,
+pour le baptême du prince de Galles, et ils se plaignaient de le voir
+si mal récompensé de son empressement. À Vienne, la mortification
+n'était pas aussi vive, mais M. de Metternich n'en considérait pas
+moins avec déplaisir l'intimité des deux puissances occidentales[235].
+L'événement lui paraissait surtout avantageux pour la France: «Ce qui
+est évident, écrivait-il au comte Apponyi, c'est que, à Eu, lord
+Aberdeen s'est laissé enjôler. Dans une rencontre avec Louis-Philippe
+et M. Guizot, il tirera toujours la courte paille[236].»
+
+[Note 232: «Les ambassadeurs du Nord ont montré de la mauvaise humeur,
+écrivait le prince Albert à Stockmar, ce qui est peu judicieux...
+L'empereur de Russie en sera impatienté, mais cela nous est égal.»
+(_Le Prince Albert_, t. I, p. 98.)]
+
+[Note 233: Lettre du 31 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p.
+196, 197.)]
+
+[Note 234: Lettre du 22 septembre 1843. (_Documents inédits._)--À la
+même époque, la duchesse de Dino écrivait à M. de Barante: «On ne dit
+pas Nicolas de trop belle humeur, et ce qui se passe à Eu lui déplaît
+mortellement. Je pense que tous nos petits princes allemands, qui
+craignent de se crotter en passant le Rhin, vont peu à peu le sauter à
+pieds joints.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 235: Dépêches de M. de Flahault du 11 et du 20 septembre 1843.
+(_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 197, 198.)]
+
+[Note 236: Lettre du 12 octobre 1843. (_Mémoires de M. de
+Metternich_, t. VI, p. 690.)]
+
+Ainsi, qu'on regardât au delà ou en deçà des frontières, qu'on
+s'attachât à l'apparence ou à la réalité, l'entrevue d'Eu était un
+fait heureux pour la politique française. Ce succès diplomatique,
+s'ajoutant au succès parlementaire qui avait marqué la fin de la
+session de 1843, particulièrement au vote des fonds secrets, faisait
+une bonne situation au ministère du 29 octobre. Il ne restait plus
+rien de l'ébranlement produit par le résultat équivoque des élections
+de juillet 1842. La partie qui, pendant quelque temps, avait paru
+douteuse, était gagnée, et le cabinet terminait, dans une sécurité
+qu'il n'avait pas encore connue, sa troisième année d'existence. Une
+durée de trois ans! Cela seul n'était-il pas un progrès inespéré? Les
+esprits réfléchis en étaient frappés. «Je vois avec plaisir, écrivait
+alors la duchesse de Dino à un de ses amis, que votre opinion est très
+favorable à la situation du ministère Guizot. Tout ce qui assure de la
+durée à quelque chose ou à quelqu'un est inappréciable en France... Il
+semble que la mauvaise veine soit épuisée et que la mort de ce pauvre
+duc d'Orléans ait été la clôture des mauvais jours[237].» Cette
+stabilité si nouvelle avait son heureux contre-coup sur le
+développement des affaires; la prospérité était grande. Il ne faudrait
+pas croire cependant qu'en devenant ainsi plus solide, le ministère
+eût acquis une vraie popularité, et que l'opinion fût disposée à lui
+témoigner beaucoup de gratitude pour les services qu'il rendait. Dans
+une lettre qu'il adressait à M. Guizot, le 7 novembre 1843, M. de
+Barante notait assez exactement l'état des esprits: «Vous devez être
+content, disait-il au ministre, car il me paraît que le pays l'est
+aussi. Sans doute son bien-être ne lui donne ni conviction, ni
+affection, ni reconnaissance; il est même en garde contre de tels
+sentiments; mais il est sciemment calme et s'applaudit de son
+repos[238].»
+
+[Note 237: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 238: _Documents inédits._]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
+
+(Septembre 1843-février 1844.)
+
+ I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. Les
+ voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du
+ gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas recevoir
+ le prétendant. Les démonstrations de Belgrave square. Leur effet
+ sur le roi Louis-Philippe. Cet incident manifeste les bons
+ rapports des deux cabinets.--II. Le discours du trône en France
+ proclame l'entente cordiale. Discussion sur ce sujet dans la
+ Chambre des députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait
+ depuis dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la
+ Chambre.--III. Débats du parlement anglais. Discours de sir
+ Robert Peel.--IV. La dotation du duc de Nemours. Une
+ manifestation des bureaux empêche la présentation du projet
+ désiré par le Roi. Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais
+ effet produit.--V. L'incident de Belgrave square devant les
+ Chambres. Le projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes.
+ Premier débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le
+ mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage de
+ M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence inouïe.
+ Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits par le Roi à
+ M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que devait avoir pour la
+ monarchie de Juillet l'affaire de la «flétrissure».
+
+
+I
+
+Aussitôt après la visite faite à Eu, en septembre 1843, par la reine
+Victoria, les cabinets de Londres et de Paris s'appliquèrent, avec une
+bonne volonté et une bonne foi égales, à pratiquer leur nouvelle
+politique d'entente. Au mois d'octobre, lord Aberdeen, s'étant rendu
+dans sa terre de Haddo, en Écosse, pour y prendre un peu de repos,
+invita à l'y suivre notre chargé d'affaires qui était en ce moment le
+comte de Jarnac. Le ministre et le diplomate vécurent à Haddo sur un
+pied d'intimité confiante et affectueuse. «Le repas du matin terminé,
+a raconté M. de Jarnac[239], lord Aberdeen m'emmenait dans son
+cabinet. Les courriers de l'ambassade comme ceux du _Foreign office_
+nous arrivaient sans cesse. Nous nous communiquions tout, autant que
+les intérêts du service le permettaient; nous causions de tout à coeur
+ouvert.» Puis, à d'autres moments, le soir principalement, c'étaient
+de longues conversations où le secrétaire d'État devisait librement
+des choses et des hommes de la politique. Tantôt, il réveillait ses
+souvenirs sur les luttes du commencement du siècle, sur Napoléon, sur
+Talleyrand qu'il jugeait sévèrement, sur les autres personnages de
+cette tragique époque. Tantôt, revenant au temps présent, «il parlait
+volontiers, rapporte son interlocuteur, de l'inflexible intégrité du
+duc de Broglie; de la reine Marie-Amélie, _that angel on earth_, à
+laquelle il avait voué un culte tout particulier, _la seule personne
+de notre siècle_, disait-il, _contre laquelle le souffle de la
+calomnie n'a jamais osé s'élever_; de la noble lutte que soutenaient
+le roi Louis-Philippe et M. Guizot pour les intérêts les plus chers de
+l'humanité»; toutefois, il laissait voir des doutes sur l'issue de
+cette lutte: les destinées futures de notre pays l'inquiétaient. Le
+sujet le plus fréquent des entretiens était naturellement la situation
+respective de la France et de l'Angleterre. C'est même en cette
+circonstance que leurs nouveaux rapports paraissent avoir reçu, pour
+la première fois, le nom qu'ils devaient conserver dans l'histoire
+diplomatique. Un jour, en effet, le ministre fut amené à communiquer à
+notre chargé d'affaires une longue lettre confidentielle qu'il
+adressait à son frère sir Robert Gordon, ambassadeur à Vienne; dans
+cette lettre, pour caractériser les relations qu'il désirait désormais
+entretenir avec le gouvernement français, il se servait de cette
+expression: «_A cordial good understanding_, une cordiale bonne
+entente.»
+
+[Note 239: Notice de M. le comte de Jarnac sur lord Aberdeen.]
+
+Bien que dégagé des préjugés surannés et supérieur aux mesquines
+jalousies, lord Aberdeen restait non seulement très anglais, mais aussi
+très tory. Cette disposition d'esprit influait sur sa façon de concevoir
+l'entente des deux puissances occidentales. Au lendemain de 1830, alors
+que les whigs étaient au pouvoir, cette entente avait été plus ou moins
+une alliance libérale destinée à tenir tête, en Europe, aux cabinets
+réactionnaires. En 1843, dans l'esprit du ministre tory, elle devait
+avoir un caractère conservateur et surtout pacifique. C'était parce que
+le gouvernement du roi Louis-Philippe résistait, en France, à l'esprit
+révolutionnaire et belliqueux, c'était pour le seconder dans cette
+résistance, que lord Aberdeen estimait utile et juste de se rapprocher
+de lui. Tout en effectuant très loyalement ce rapprochement, il
+n'oubliait pas que l'alliance avec les puissances continentales avait
+été la tradition de son parti et qu'elle pourrait redevenir nécessaire,
+au cas, nullement impossible, où la France tenterait de détruire
+l'oeuvre de 1815. Il demeurait très attaché à cette oeuvre à laquelle il
+avait pris personnellement une grande part; l'état européen, créé à
+cette date, lui paraissait la condition de la sécurité de la
+Grande-Bretagne qui se trouvait sans armée en face de la France toujours
+occupée à développer ses forces militaires. «L'alternative pour nous,
+disait-il à M. de Jarnac, c'est une Europe fortement constituée dans
+notre intérêt, ou des armements extraordinaires et excessifs; notre
+grandeur, notre indépendance, notre sécurité même sont à ce prix.» Aussi
+ne cachait-il pas au chargé d'affaires français qu'il ferait cause
+commune avec les autres cours, si nous voulions toucher aux traités de
+1815: «Souvenez-vous,--lui disait-il un jour où la conversation avait
+porté sur l'Autriche,--souvenez-vous, quelle que soit d'ailleurs
+l'intimité de notre union, qu'en Italie, je ne suis pas Français, je
+suis Autrichien.» Sous l'empire du même sentiment, il s'appliquait à
+calmer les mécontentements que l'entrevue d'Eu avait provoqués à Vienne
+et à Berlin. «Dans ce rapprochement, disait-il à M. de Bunsen, ministre
+de Prusse à Londres, il n'y a rien d'exclusif; d'ailleurs, la paix et la
+bonne harmonie ne peuvent que gagner à ce que les relations des grandes
+cours avec celle de France redeviennent entièrement ce qu'elles étaient
+de 1815 à 1830[240].» Il ne manquait pas une occasion de rappeler au
+diplomate prussien que son dessein principal, en se rapprochant de la
+France, était d'y contenir le parti de la guerre[241]. Ces explications
+ne suffisaient pas, il est vrai, à dissiper la mauvaise humeur des
+cabinets de Berlin et de Vienne. M. de Metternich, entre autres, ne
+parlait pas sans colère de la «monstrueuse jonction» de la France et de
+l'Angleterre, et de la «stupidité» avec laquelle le cabinet de Londres
+se laissait jouer par celui de Paris[242].
+
+[Note 240: Cité dans une lettre du comte Bresson à M. Guizot, en date
+du 29 septembre 1843. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 241: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.
+583.]
+
+[Note 242: La seule consolation que M. de Metternich trouvait au
+spectacle de cette «monstrueuse jonction», était l'espoir qu'elle ne
+durerait pas. «On a pris à Paris et à Londres, écrivait-il au comte
+Apponyi le 26 janvier 1844, l'habitude d'une politique de
+sous-entendus; à Paris, c'est la finesse qui doit remplacer le fond
+qui manque en toutes choses; à Londres, on est franchement stupide.
+Or, comme la stupidité a aussi son réveil, c'est de Londres que
+viendront les premières causes de tension. La finesse, étant toujours
+éveillée, n'est pas soumise aux mêmes lois; elle va aussi longtemps
+que le permet la force des choses.» (_Mémoires de M. de Metternich_,
+t. VII, p. 19 et 20.)]
+
+Le soin avec lequel lord Aberdeen tâchait de prévenir tout
+refroidissement entre la Grande-Bretagne et les cours du continent,
+n'impliquait pas de sa part double jeu. C'était seulement une
+précaution qui lui paraissait imposée par les incertitudes de
+l'avenir. Pour le moment et tant qu'à Paris on demeurait conservateur
+et pacifique, il s'appliquait, «sans briser les autres alliances qui
+lui tenaient lieu d'armements», à entretenir avec notre gouvernement
+des relations vraiment intimes. «Pour la France, a rapporté M. de
+Jarnac, étaient au fond la grande considération, les grands égards,
+les grandes prévenances. En tout, depuis l'action commune sur les plus
+importantes questions jusqu'au plus intime détail de l'étiquette et du
+cérémonial, pour elle était le pas, pour elle le premier rang[243].»
+En Grèce et en Espagne, sur les deux théâtres où l'antagonisme était
+naguère le plus aigu, des efforts sincères étaient tentés pour faire
+entrer la cordiale entente dans la pratique; sans doute, les
+instructions conciliantes envoyées de Londres n'avaient pas, du
+premier coup, raison des habitudes contraires prises par les agents
+anglais résidant à Madrid et à Athènes. Mais du moins, la direction
+était loyalement donnée. Cela suffisait pour que M. Guizot pût écrire,
+le 2 novembre 1843: «L'Espagne et la Grèce sont en bon train[244].»
+Et, quelques semaines plus tard, le 9 décembre, notre ambassadeur à
+Londres, M. de Sainte-Aulaire, formulait ainsi son appréciation:
+«Quant à la politique générale, la situation me paraît bonne. En
+Grèce, nous irons avec l'Angleterre. En Espagne, les vieilles
+méfiances sont amorties[245].»
+
+[Note 243: _Notice sur lord Aberdeen._]
+
+[Note 244: _Documents inédits._]
+
+[Note 245: _Ibid._--J'aurai occasion d'exposer plus tard les affaires
+de Grèce et de continuer le récit de celles d'Espagne. Voir plus loin
+dans ce même volume le ch. VII.]
+
+Ce n'était pas seulement dans ces affaires en quelque sorte normales
+et permanentes, c'était aussi dans les incidents imprévus et passagers
+que les bonnes dispositions du cabinet britannique avaient occasion de
+se manifester. Précisément à cette époque, le voyage du duc de
+Bordeaux à Londres fit naître un de ces incidents. Tant que Charles X
+avait vécu, conservant, en dépit de l'abdication de Rambouillet, le
+gouvernement de sa famille, sa préoccupation avait été d'empêcher que
+son petit-fils ne tombât aux mains des agités du parti royaliste[246].
+Après sa mort (6 novembre 1836), le duc d'Angoulême, devenu Louis XIX
+pour son entourage et le comte de Marnes pour le dehors, n'était
+porté, ni par son âge ni surtout par son caractère, à rien changer aux
+traditions établies par son père, et la petite cour exilée de Goritz
+demeura à la fois aussi respectable et aussi morte que par le passé.
+Pendant ce temps, le duc de Bordeaux grandissait; l'enfant devenait
+jeune homme, et, bien que son éducation eût été entièrement dirigée
+selon les vues de Charles X, il sentait le besoin de sortir de cette
+retraite immobile et muette; il aspirait à voir la terre des vivants
+et à s'y montrer. De là, son voyage à Rome, accompli en octobre 1839,
+comme une sorte de coup de tête, à l'insu de ses parents, avec la
+seule complicité du duc de Lévis et en trompant par un déguisement la
+surveillance de la police autrichienne. Il avait alors dix-neuf ans.
+Le Pape, surpris, gêné, ne put pas cependant ne pas lui faire bon
+accueil, et le jeune prince passa tout l'hiver à Rome, fort répandu
+dans les salons de l'aristocratie. Mis en goût par ce premier acte
+d'émancipation, il songeait dès lors à visiter Berlin et Londres; mais
+la crise de 1840 l'empêcha de donner immédiatement suite à son projet:
+plus tard, survinrent d'autres obstacles, notamment la longue
+immobilité à laquelle le condamna une grave chute de cheval, faite en
+juillet 1841. Ce fut seulement à la fin de 1842 qu'il recommença ses
+pérégrinations, en se rendant à Dresde. Le voyage en Prusse et en
+Angleterre était annoncé pour l'année suivante.
+
+[Note 246: Voir plus haut, t. III, ch. III, § V.]
+
+Ces déplacements ne laissaient pas que de causer quelque émoi aux
+Tuileries. Ce que Louis-Philippe savait des sentiments de la plupart
+des cours européennes lui faisait craindre que la présence du duc de
+Bordeaux auprès de ces cours n'amenât quelque incident déplaisant pour
+la monarchie de 1830. Il ne se sentait plus d'humeur à supporter
+patiemment les mortifications qu'au début, nouveau venu au milieu des
+vieilles royautés, il avait cru plus sage de ne pas remarquer; d'autre
+part, il désirait vivement ne pas se créer d'affaires, surtout pour un
+tel sujet; il comprenait qu'une surveillance trop tracassière ne
+serait pas digne, et il ne voulait pas se faire accuser d'ajouter de
+petits déplaisirs à une si grande infortune. Les instructions envoyées
+à nos agents, sur ce sujet délicat, furent donc pondérées avec
+soin[247]. Que le duc de Bordeaux se rendît dans les diverses
+capitales, qu'il y fût reçu par les souverains, le gouvernement
+français n'y trouvait pas à redire, pourvu que ce fût à titre privé,
+sans caractère politique, et que le séjour ne dépassât pas la durée
+d'une visite de passage. Mais il avertissait les autres cours que ses
+représentants diplomatiques ne pourraient continuer à résider là où
+ces conditions n'auraient pas été observées. À Dresde, en décembre
+1842, et l'année suivante en Prusse, bien que, dans ce dernier pays,
+le prince fût l'hôte du roi Frédéric-Guillaume à Sans-Souci, notre
+cabinet ne jugea pas que les limites fixées par lui eussent été
+dépassées; il se montra même fort satisfait de la déclaration
+spontanément faite par le gouvernement de Berlin, que «la visite
+aurait été déclinée, si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre,
+et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été
+regardé comme un prétendant[248]».
+
+[Note 247: Instructions envoyées à Vienne, à Dresde, à Berlin,
+décembre 1842 à septembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p.
+46 à 53.)]
+
+[Note 248: Cette déclaration se trouvait dans une lettre que le roi de
+Prusse avait fait écrire par M. de Humboldt à M. Guizot, le 23
+septembre 1843, pour le rassurer sur les conditions dans lesquelles
+s'était accomplie la visite. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII.)]
+
+Le voyage à Londres, qui devait suivre celui de Berlin et qui était
+annoncé pour le mois de novembre 1843, inquiétait davantage le cabinet
+de Paris. Le théâtre était plus proche, plus en vue, et l'on savait
+que les légitimistes allaient saisir cette occasion pour faire une
+grande manifestation de parti. Ajoutons qu'après l'entrevue d'Eu, la
+cour de France croyait pouvoir obtenir de celle d'Angleterre ce
+qu'elle eût peut-être hésité à demander aux cours d'outre-Rhin. Lord
+Aberdeen prit les devants avec une cordialité parfaite: «La Reine,
+dit-il à notre chargé d'affaires, désire ne point voir le prince, et,
+quant à moi, je prendrais la responsabilité de lui conseiller de
+refuser sa visite, si, par un motif quelconque, vous m'en exprimiez le
+désir au nom du gouvernement français. La question est entre vos
+mains, et vous connaissez assez ce que sont les dispositions de cette
+cour, pour n'éprouver aucun scrupule à faire connaître vos voeux.
+Maintenant, je vous dirai que, livré à moi-même, et si l'on était
+indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la Reine reçût
+le jeune prince. Cette réception serait évidemment tout à fait
+particulière (_strictly private_), une simple présentation sans dîner,
+etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je
+déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour[249].»
+Évidemment, le secrétaire d'État était préoccupé du mauvais effet que
+ferait, dans l'aristocratie tory, le refus de recevoir la visite; et
+cependant, pour témoigner de son désir d'être agréable au gouvernement
+français, il se montrait prêt à affronter ces mécontentements de
+salons, qui ne sont pourtant pas d'ordinaire les moins redoutés. M.
+Guizot eût volontiers montré l'«indifférence» désirée et conseillée
+par lord Aberdeen; mais, à ce moment même, il voyait les légitimistes
+se donner, avec grand apparat et grand bruit, rendez-vous à Londres,
+autour de celui qui devenait ainsi un «prétendant». «Il y a là autre
+chose que du respect pour le malheur, disait notre ministre, et le
+respect est dû à autre chose encore que le malheur[250].» Dans ces
+conditions, le gouvernement français estima, après en avoir délibéré,
+qu'il y avait lieu de demander à la reine d'Angleterre de ne pas
+recevoir le prince. «Si M. le duc de Bordeaux, écrivit à Londres, le 6
+novembre, M. Guizot, était simplement un prince exilé et malheureux,
+voyageant sans but ni effet politique, nous trouverions très naturel
+et convenable qu'on donnât à son malheur et à son rang toutes les
+marques de respect. Mais les choses ne sont pas telles, bien s'en
+faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne le veuille pas,... il
+est bien réellement un prétendant qui fait de la politique de faction
+ou qui se prépare à en faire.» M. Guizot exposait ensuite que les
+légitimistes chercheraient à tirer parti d'une visite même reçue
+_privately_, et qu'au contraire, un refus déjouerait leurs
+manoeuvres[251]. Louis-Philippe, qui personnellement prenait très
+vivement cette affaire, avait déjà écrit, le 4 novembre, avant même la
+délibération de son conseil, au roi des Belges, son intermédiaire
+ordinaire avec la cour de Windsor: «Le duc de Bordeaux va en
+Angleterre, pas comme _visitor abandoned and interesting_, mais comme
+_pretender_, cela est certain. Dès lors, il faut qu'il ne soit pas
+reçu par la Reine... Qu'on mette le plus de formes qu'on voudra dans
+cette décision, cela, on le pourra, pourvu qu'on ne cède pas sur le
+fait[252].» Le gouvernement anglais s'exécuta immédiatement. En
+revenant de Windsor, le 10 novembre, lord Aberdeen dit à notre
+représentant: «Tout est arrangé à l'égard du duc de Bordeaux; la Reine
+se conformera exactement au voeu du gouvernement français; il lui a
+suffi d'en être avertie.» Personnellement, sans doute, lord Aberdeen
+était contrarié. «Dites de ma part à M. Guizot, déclara-t-il à M. de
+Jarnac, que je ne le reconnais pas là; c'est de la politique de
+Metternich[253].» Le duc de Wellington ressentit plus vivement encore
+le déplaisir des exigences françaises. Ni l'un ni l'autre n'eurent
+cependant un instant d'hésitation. Quant à sir Robert Peel, il fit
+plus; il approuva la conduite de notre gouvernement et insista pour
+que la reine d'Angleterre «ne laissât attribuer sa décision à aucune
+instigation venant de Paris», et pour qu'elle «parût ne suivre en cela
+que sa propre volonté et son sentiment spontané[254]».
+
+[Note 249: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 31 octobre 1843.
+(_Ibid._, p. 54 et suiv.)]
+
+[Note 250: Lettre de M. Guizot à M. de Jarnac, du 4 novembre 1843.
+(_Mémoires de M. Guizot_, p. 56.)]
+
+[Note 251: _Ibid._, p. 57 et suiv.]
+
+[Note 252: _Revue rétrospective._]
+
+[Note 253: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 10 novembre
+1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 61.)]
+
+[Note 254: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 8 novembre 1843.
+(_Ibid._, p. 60, 61.)]
+
+Le duc de Bordeaux arriva à Londres vers la fin de novembre 1843, et
+s'installa dans l'hôtel qu'on lui avait loué, à Belgrave square.
+Informé des résolutions de la Reine, il évita de solliciter une
+entrevue qui eût été déclinée. L'aristocratie anglaise, d'habitude
+fort empressée à fêter les visiteurs extraordinaires, garda cette fois
+une certaine réserve, par déférence pour l'exemple donné par sa
+souveraine[255]. Par contre, les légitimistes français, accourus en
+foule à Londres, se donnèrent beaucoup de mouvement et firent grand
+bruit. La presse du parti portait leur nombre à deux mille, chiffre
+certainement exagéré: dans une lettre postérieure, le prince ne parla
+que de mille. Parmi eux, on remarquait plus d'un grand nom de la
+noblesse, deux pairs: le duc de Richelieu et le marquis de Vérac, et
+cinq députés: MM. Berryer, de Larcy, de Valmy, Blin de Bourdon et de
+la Rochejaquelein[256]. Aucun doute sur le caractère de la démarche.
+Ce n'était pas seulement un prince malheureux qu'on venait honorer et
+consoler; c'était le souverain légitime qu'on acclamait, pour
+l'opposer à l'usurpateur. Le 29 novembre, le duc de Fitz-James lisait,
+à la tête de trois cents de ses amis politiques, une adresse à celui
+qu'il appelait «_son roi_», et des cris de: _Vive Henri V!_ suivaient
+ce discours. Chaque jour, c'était une manifestation nouvelle, dont les
+journaux s'appliquaient ensuite à prolonger en France le
+retentissement.
+
+[Note 255: Revenant peu après sur ces événements, notre ambassadeur à
+Londres, M. de Sainte-Aulaire, écrivait, le 6 février 1844, à M. de
+Barante: «Bien que le parti légitimiste ne rencontre aucune sympathie
+en Angleterre, le pays est trop aristocratique pour n'être pas un peu
+ébloui par beaucoup de noms historiques, et, abstraction faite de
+l'intention du pèlerinage, on aurait voulu fêter les pèlerins. Je
+crois en vérité que la Reine et le gouvernement anglais nous ont rendu
+un fort grand service, en entravant cette tendance. Si M. le duc de
+Bordeaux eût été reçu à Windsor, des ovations eussent été données à
+lui et à ses leudes dans toutes les demeures hospitalières de
+l'Angleterre. Il retournait sur le continent, tout autre personnage
+qu'il n'en était venu. Les invitations de toutes les cours d'Allemagne
+arrivaient, les ministres de France ne pouvaient tenir à leurs postes,
+et l'isolement nous devenait non moins coûteux qu'en 1840.»
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 256: Un autre député, le marquis de Preigne, se rendit aussi à
+Londres: mais il déclara plus tard que son voyage avait eu pour motif
+des affaires personnelles, et que sa visite au prince n'avait été
+dictée que par un sentiment de convenance et de politesse.]
+
+Au nombre des visiteurs était M. de Chateaubriand. On avait vu, non
+sans quelque étonnement, ce grand désenchanté, qui proclamait «ne plus
+croire à la politique», sortir de sa retraite chagrine et
+dédaigneuse[257], pour prendre part à cet acte de piété et de foi
+monarchiques. Il en fut largement payé. Après le prince, tous les
+honneurs furent pour lui. Les royalistes présents à Londres lui
+apportèrent solennellement le témoignage de leur reconnaissance.
+«Après avoir rendu hommage au roi de France,--disaient-ils, toujours
+par l'organe du duc de Fitz-James,--il nous restait encore un autre
+devoir à remplir, et nous nous sommes présentés auprès de vous, pour
+rendre hommage à la royauté de l'intelligence.» Le duc de Bordeaux
+lui-même s'associa à cet hommage, et il déclara que, s'il aspirait au
+trône de ses ancêtres, c'était pour servir la France «avec les
+sentiments et les principes de M. de Chateaubriand». Ce dernier, à la
+fois flatté et ému, écrivait à ses amis de Paris: «Je viens de
+recevoir la récompense de toute ma vie... Je suis là à pleurer comme
+une bête.» Il ajoutait, à la vérité, pour ne pas paraître dupe de sa
+propre émotion: «Hélas! tout cela, ce sont des paroles; c'est du
+roman qui n'empêche pas le monde de marcher.» Doit-on chercher dans le
+langage tenu en cette circonstance par M. le duc de Bordeaux
+l'expression de ses idées personnelles à cette époque? Il faudrait
+alors savoir ce qu'étaient «les sentiments et les principes de M. de
+Chateaubriand»; on eût pu être embarrassé de les définir. Toutefois,
+le prince laissait voir par là une certaine préoccupation de se donner
+une physionomie libérale. Sur un autre point, il marqua, sinon ce
+qu'il voulait, du moins ce qu'il ne voulait pas: ce fut en accueillant
+très froidement le marquis de la Rochejaquelein, représentant de ce
+royalisme démocratique qui, à la suite de la _Gazette de France_,
+prônait le suffrage universel, l'appel au peuple et l'alliance avec la
+gauche. Le prince voulait-il ainsi venger M. Berryer qui, peu
+auparavant, avait été violemment attaqué par la _Gazette_? Il ne parut
+pas cependant témoigner de faveur particulière au grand orateur qui, à
+Londres, fut laissé dans une situation un peu effacée, nullement en
+rapport avec son importance en France; l'action parlementaire n'était
+probablement pas celle qui intéressait le plus le petit-fils de
+Charles X. Du reste, il ne faudrait pas se figurer qu'aucun programme
+politique un peu précis se dégageât des manifestations de Belgrave
+square. Les pèlerins n'étaient venus chercher rien de semblable; ils
+avaient voulu surtout satisfaire un sentiment: c'était le propre,
+l'originalité et parfois aussi la force de l'opinion légitimiste
+d'agir beaucoup par sentiment; ainsi se trouvait-elle plus capable
+qu'une autre de fidélité et de sacrifices. Si le prince ne formula pas
+de programme, il saisit du moins cette occasion de poser les bases
+d'une organisation de ses partisans dans la France entière,
+organisation émanant de lui et aboutissant à lui. Du vivant même du
+comte de Marnes, qui demeurait immobile à Goritz[258], celui qui dès
+lors s'appelait le comte de Chambord prenait en main le gouvernement
+du parti royaliste. À cette date, commence ce règne de l'exil qui
+devait se prolonger pendant près de quarante ans.
+
+[Note 257: Sur cette retraite de M. de Chateaubriand après 1832, cf.
+liv. II, ch. IX, § X.]
+
+[Note 258: Le comte de Marnes n'avait plus, du reste, que quelques
+mois à vivre. Il mourut le 3 juin 1844.]
+
+Aux Tuileries, on prêtait grande attention aux scènes de Belgrave
+square. Louis-Philippe se faisait remettre chaque jour la liste des
+pèlerins, et toutes les fois qu'il y trouvait un nom considérable, il
+ne dissimulait pas son déplaisir. La participation des députés qui lui
+avaient prêté serment de fidélité lui parut surtout un scandale
+intolérable. «Le Roi, écrivait sur son journal intime un ami de la
+monarchie de Juillet, est très blessé et très préoccupé du concours
+croissant des légitimistes qui vont voir en Angleterre M. le duc de
+Bordeaux. Il en parle beaucoup trop[259].» Son désir eût été de faire
+réprimer des manifestations qu'il jugeait factieuses; mais les moyens
+légaux manquaient, et il n'en connaissait pas d'autres. Tout au plus
+put-on révoquer les maires qui s'étaient rendus à Londres et
+poursuivre une feuille royaliste, la _France_, que le jury, suivant
+son habitude, se hâta d'acquitter.
+
+[Note 259: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27
+novembre 1843.]
+
+Si notre gouvernement ne pouvait rien en France pour réprimer des
+faits se passant en Angleterre, avait-il du moins chance d'obtenir
+quelque nouvelle assistance du cabinet britannique? Il n'hésita pas à
+la lui demander. Lord Aberdeen répondit en exprimant son regret d'être
+sans armes légales pour empêcher ce qu'il qualifiait de «scandale
+insensé et coupable»; mais il fit aussitôt notifier au duc de Lévis,
+conseiller du duc de Bordeaux, «que la Reine et son gouvernement
+avaient été péniblement affectés des scènes de Belgrave square, et
+qu'ils les verraient avec peine se renouveler». Le duc de Lévis
+protesta du désir qu'avait son prince d'éviter tout ce qui pourrait
+déplaire à la reine d'Angleterre; le comte de Chambord, ajouta-t-il,
+était le premier à regretter qu'on lui eût donné le titre de roi; il
+n'avait pu, sur le moment, contrister ses amis par une réprimande
+sévère, mais son intention n'était point de prendre ni d'encourager
+personne à lui donner un autre titre que celui de comte de
+Chambord[260]. En fait, cette démarche du gouvernement anglais
+produisit son effet. Pendant les quelques semaines que le jeune prince
+resta encore en Angleterre, il eut soin de ne plus faire acte de
+prétendant.
+
+[Note 260: Lettres de M. de Sainte-Aulaire, en date des 30 novembre,
+1er et 8 décembre 1843, et note de lord Aberdeen, en date du 9
+décembre. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 63 à 66.)]
+
+Ainsi, du commencement à la fin de cet incident, le cabinet
+britannique avait déféré avec empressement à tous les désirs du
+cabinet des Tuileries. Celui-ci y était d'autant plus sensible que
+l'affaire lui tenait plus à coeur. M. Guizot ne manqua pas de
+remercier lord Aberdeen de «ses excellents procédés[261]». En même
+temps Louis-Philippe écrivait, le 12 novembre 1843, à son «très cher
+frère et excellent ami» le roi des Belges: «Veuillez faire parvenir à
+la reine Victoria combien je suis touché, ainsi que toute ma famille,
+des sentiments qu'elle nous a manifestés sur ce point et de la
+ténacité qu'elle y a mise. Veuillez aussi, si vous en avez l'occasion,
+faire savoir à lord Aberdeen combien j'apprécie, ainsi que mon
+gouvernement, ses procédés envers nous en cette circonstance[262].»
+Les deux cabinets tenaient d'ailleurs à bien marquer qu'il ne
+s'agissait pas seulement d'un bon office accidentel et passager. Ils
+se plaisaient à voir là l'une des premières manifestations de
+l'entente qu'ils désiraient établir entre eux. C'est sous ce jour que
+la chose était présentée aussi bien à Paris qu'à Londres. Dès les
+premières communications, le 6 novembre, M. Guizot, exposant les
+conséquences qu'aurait le refus par la Reine de recevoir le duc de
+Bordeaux, disait: «Ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera
+excellent aussi pour les relations de nos deux pays. On y verra une
+preuve éclatante de la cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour
+notre famille royale, de son gouvernement pour le nôtre, de
+l'Angleterre pour la France. Ce sera le complément de la visite au
+château d'Eu. Nous puiserons dans ces deux faits la réponse la plus
+frappante, la plus populaire aux déclamations et aux méfiances les
+plus aveugles[263].» De l'autre côté, ce n'était pas seulement lord
+Aberdeen qui entrait pleinement dans l'idée exprimée par M. Guizot;
+sir Robert Peel lui-même disait à notre chargé d'affaires: «Je veux
+qu'il résulte de cet incident un nouveau motif de rapprochement et de
+confiance mutuelle entre les deux cours[264].»
+
+[Note 261: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 62.]
+
+[Note 262: _Revue rétrospective._--Le _Times_ avait publié, pendant le
+séjour du duc de Bordeaux à Londres, un article tout à fait conforme
+aux vues du gouvernement français. L'auteur de cet article était M.
+Reeve, alors à Paris. Peu de jours après, comme il était présenté au
+Roi, celui-ci lui dit: «Je regrette, monsieur Reeve, de ne pouvoir
+vous exprimer plus complètement, en cette circonstance, combien je
+vous ai d'obligations pour le service que vous nous avez rendu.» (_The
+Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 216.)]
+
+[Note 263: Lettre de M. Guizot au comte de Jarnac, en date du 6
+novembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 58.)]
+
+[Note 264: Lettre du comte de Jarnac, en date du 8 novembre 1843.
+(_Ibid._, p. 61.)]
+
+
+II
+
+Fort satisfait des avantages qu'il retirait de sa bonne entente avec
+le cabinet anglais, le gouvernement français estima que cette entente
+devait être non seulement fidèlement pratiquée, mais hautement
+proclamée. Au début de la monarchie de Juillet, il avait été longtemps
+d'usage d'insérer dans les discours de la couronne, en France et en
+Angleterre, une mention spéciale de l'union existant entre ces États.
+Notre gouvernement jugea le moment venu de reprendre cette tradition,
+interrompue depuis 1836. En ouvrant, le 27 décembre 1843, la session
+de 1844, le Roi témoigna solennellement de «la sincère amitié qui
+l'unissait à la reine de la Grande Bretagne» et de «la cordiale
+entente» établie entre les deux cabinets. Il avait, on le voit,
+traduit l'expression même dont s'était servi lord Aberdeen, dans la
+dépêche communiquée à M. de Jarnac: _cordial understanding_. La
+progression des formules employées à ce sujet, depuis 1840, était
+curieuse à observer. En 1841, avant la convention des Détroits, M.
+Guizot proclamait, à la tribune, «l'isolement et la paix armée»; en
+1842, c'était «l'indépendance au sein de la bonne intelligence»; en
+1843, il se hasardait à parler «d'accord sans intimité». Cette fois,
+on faisait un pas nouveau et considérable: on annonçait «l'amitié» et
+«l'entente cordiale», et on le faisait dans le discours même de la
+couronne. Ainsi se manifestait la marche de cette politique qui, ayant
+pris la France brouillée avec l'Angleterre, avait constamment
+travaillé à l'en rapprocher. Elle était fondée sur cette double
+conviction, fort enracinée dans l'esprit de Louis-Philippe et de son
+ministre: d'abord que, dans les conditions créées par la révolution de
+1830, et jusqu'à ce que le temps et la sagesse persévérante de la
+monarchie nouvelle eussent changé ces conditions, toute rupture avec
+l'Angleterre amènerait aussitôt la coalition de l'Europe contre la
+France; en second lieu, qu'étant donnés les rapports si étroits et si
+multiples des deux nations occidentales, la paix ne pouvait longtemps
+subsister entre elles avec un état de froideur, de bouderie, de
+méfiance, et que, par suite, du moment où l'on ne voulait pas de
+rupture, il fallait tendre franchement au rétablissement des rapports
+amicaux[265]. L'entente cordiale semblait ainsi justifiée. Toutefois,
+le gouvernement, qui avait raison de la pratiquer, était-il prudent en
+la proclamant avec tant d'éclat? Tenait-il un compte suffisant des
+irritations encore si vives, en France, contre la puissance promotrice
+du traité du 15 juillet 1840? Si l'opinion avait vu avec plaisir
+l'entrevue d'Eu, si même, dans ses parties réfléchies et raisonnables,
+elle comprenait les avantages d'une bonne intelligence et surtout
+redoutait les dangers d'un conflit, elle était encore loin de l'amitié
+attendrie qui avait marqué les rapports de la famille royale avec la
+reine Victoria, ou de l'intimité confiante qui s'était établie entre
+M. Guizot et lord Aberdeen. Moins obligée que les chefs d'État de
+veiller au présent et de prévoir l'avenir, elle était plus sous le
+coup du passé et en gardait rancune. Sans doute, en semblable matière,
+il appartenait aux gouvernants de précéder et de guider la nation.
+Oui: mais en réglant leur marche de façon à pouvoir être suivis. Il ne
+leur fallait pas fournir prétexte au reproche qui leur avait déjà été
+fait, de n'être pas suffisamment en communion avec les susceptibilités
+nationales. En décembre 1841, pour s'être montré trop empressé à
+signer la convention relative au droit de visite, le ministère du 29
+octobre avait créé lui-même des obstacles au rapprochement qu'il
+désirait opérer. Cette fois encore, n'était-il pas à craindre qu'une
+manifestation trop solennelle et surtout trop sentimentale d'amitié
+pour l'Angleterre n'inquiétât l'opinion sur les dispositions du
+cabinet? Cette opinion ne serait-elle pas ainsi portée à chercher la
+première occasion de montrer qu'elle avait gardé plus fidèle mémoire
+de l'injure subie et non vengée[266]?
+
+[Note 265: Le duc de Broglie a développé cette idée, le 16 janvier
+1845, à la tribune de la Chambre des pairs: «Il y a deux manières,
+a-t-il dit, d'être en paix avec les autres puissances. On peut être en
+paix, et puis aussi en bonne intelligence, en amitié, en confiance; ou
+bien on peut être en paix, et puis être dans un état de hauteur, de
+froideur, dans un état de défiance et de bravade. On peut avoir des
+relations pacifiques qui soient amicales, et on peut avoir des
+relations pacifiques qui ne soient pas amicales. Ces deux situations
+sont également compatibles avec la paix; il ne faut pas s'y tromper
+cependant: elles ne sont pas compatibles avec la paix également dans
+tous les cas et pour tous les pays.» L'orateur montrait par exemple
+qu'entre la France et la Russie «l'état de paix et un état de froideur
+et de méfiance pouvaient durer assez longtemps, sans inconvénients
+graves». Mais en pouvait-il être de même entre la France et
+l'Angleterre? Il montrait ces puissances à peu près limitrophes, ayant
+«des relations commerciales ou autres immenses, de toutes les natures,
+de tous les jours et de tous les instants, se rencontrant partout», en
+Europe et dans le reste du monde. «Croyez-vous que, dans un tel état
+de choses, une situation de froideur, de réserve et de mésintelligence
+soit longtemps compatible avec la paix? Si les deux nations se placent
+dans une telle situation, l'une vis-à-vis de l'autre, que, des deux
+tribunes, on s'envoie à tous les instants des défis; dans une telle
+situation que, toutes les fois que leurs marins se rencontrent quelque
+part, ils enfoncent leurs chapeaux et se regardent entre les deux
+yeux; que lorsque l'une dise blanc, l'autre dise noir; que leurs
+agents diplomatiques, lorsqu'ils ont à traiter des affaires ensemble,
+en Espagne, en Grèce, à Constantinople, partout, car ils se
+rencontrent partout, si l'un prend un parti, l'autre prenne
+nécessairement un parti opposé, je ne crois pas, pour ma part, qu'un
+tel état de choses puisse être durable.»]
+
+[Note 266: M. de Metternich a critiqué assez finement M. Guizot
+d'avoir choisi pour qualifier ses relations avec l'Angleterre «un mot
+exprimant un _sentiment_». «Il eût bien mieux fait, ajoutait le
+chancelier, de prendre position sur le terrain de _l'intérêt_
+réciproque qu'ont ces États de vivre en paix et dès lors en bonne
+harmonie... Les mots d'_entente cordiale_ ne marquent qu'une
+_disposition morale_, et ce sont justement les _dispositions_ qui
+prêtent le plus à la critique passionnée et haineuse... En exprimant
+un sentiment, M. Guizot a fait appel aux sentiments opposés.» (Lettre
+au comte Apponyi, du 29 août 1844. _Mémoires de M. de Metternich_, t.
+VII, p. 27 et 28.)]
+
+Pour le moment, toutefois, les deux Chambres consentirent à
+s'associer par leurs adresses à la déclaration contenue dans le
+discours du trône. Au Palais-Bourbon, ce ne fut pas sans un débat
+assez vif. La commission avait proposé à la Chambre de se dire
+«heureuse d'apprendre la sincère amitié qui unissait les deux
+souverains et l'accord de sentiments établi entre leurs gouvernements
+sur les événements de l'Espagne et de la Grèce». Bien que ces derniers
+mots semblassent limiter l'accord que le discours du trône avait
+proclamé d'une façon plus générale, le projet d'adresse n'en était pas
+moins, avec une simple variation dans les formules, une adhésion
+expresse et satisfaite à la politique de l'entente cordiale.
+L'opposition le comprit ainsi, et M. Billault, qui, depuis les
+discussions sur le droit de visite, s'était fait une spécialité de
+servir et d'exciter les préventions contre l'Angleterre, se hâta de
+proposer une autre rédaction. Pour y gagner le plus de suffrages
+possible, il se bornait, dans son amendement, à prendre acte des
+déclarations royales sur l'entente cordiale, sans l'approuver ni
+l'improuver: l'appréciation de cette politique était remise à plus
+tard et après l'épreuve des faits. Néanmoins, pour son compte
+personnel, dans le discours qu'il prononça le 19 janvier 1844, le
+député de Nantes ne s'en tint pas à cette réserve expectante. Il
+critiqua ouvertement l'entente cordiale: à son avis, il était malséant
+de la proclamer, alors même qu'elle eût été réelle; mais elle ne
+l'était pas; et, passant en revue toutes les questions grandes ou
+petites, il y dénonça l'animosité jalouse de l'Angleterre. Ces
+récriminations, il faut bien le reconnaître, flattaient alors les
+sentiments de beaucoup d'esprits. M. Guizot cependant n'hésita pas à
+prendre ouvertement le contrepied de M. Billault. «Depuis la formation
+du cabinet, dit-il, un des buts essentiels que nous nous sommes
+proposés a été de rétablir les bons rapports, la bonne intelligence,
+l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Nous avons
+constamment poursuivi ce but, sous la condition qu'aucune atteinte ne
+serait portée à l'indépendance, à la dignité, aux intérêts de notre
+pays. Nous croyons avoir presque atteint ce but.» Et pour justifier
+cette politique, pour en montrer les profits, il prenait, l'une après
+l'autre, toutes les questions traitées par M. Billault, notamment
+celles d'Espagne, d'Orient, de Grèce, comparait l'état de 1840 à celui
+de 1844, et faisait partout ressortir une réelle amélioration.
+
+Ce fut M. Thiers lui-même qui répondit. Pendant la session de 1843,
+toutes les sollicitations de ses anciens alliés n'avaient pu le faire
+sortir de son silence: on eût dit qu'il était résolu à ne jamais
+pardonner à l'opposition son attitude dans la discussion de la loi de
+régence. Mais depuis, le temps avait émoussé peu à peu ses griefs
+contre la gauche, tandis qu'au contraire son animosité jalouse contre
+M. Guizot s'était ravivée, en voyant le cabinet durer et s'affermir.
+Il n'avait pas d'ailleurs tiré de sa retraite le profit qu'il en
+attendait. Son dessein avait été d'amener à lui une partie des
+conservateurs et de constituer, en les réunissant au centre gauche, un
+parti intermédiaire qui eût été plus en harmonie avec ses opinions
+personnelles que la vieille gauche; ce nouveau parti lui eût permis
+d'abord de jouer, à l'égard du ministère, le rôle d'un protecteur
+craint et ménagé, ensuite, à l'heure favorable, de le supplanter. Or,
+dix-huit mois s'étaient écoulés, sans qu'aucune de ces espérances se
+fût réalisée. Telles furent les raisons diverses qui le décidèrent, en
+1844, à écouter plus favorablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors
+les instances de ses amis, particulièrement de M. Duvergier de
+Hauranne[267], et à reprendre son ancienne place à la tête de
+l'opposition: rentrée absolument inattendue pour le public, et qui fut
+une sorte de coup de théâtre. En critiquant l'entente cordiale, M.
+Thiers ne pouvait oublier qu'à d'autres époques, il s'était posé en
+champion de l'alliance anglaise; voici comment se résumait sa thèse:
+L'alliance anglaise était légitime et efficace après 1830, et son
+affaiblissement après 1836, par suite de notre refus d'intervenir en
+Espagne, a été, pour notre politique, la cause d'échecs successifs qui
+ont abouti au grand mécompte de 1840; mais aujourd'hui, les
+circonstances sont absolument changées; l'alliance anglaise n'est plus
+nécessaire, parce que les dispositions des puissances continentales
+sont différentes de ce qu'elles étaient au lendemain de la révolution
+de Juillet, et que la paix n'est pas en péril; cette alliance ne
+serait plus efficace, parce que les tories ont remplacé les whigs au
+pouvoir et qu'ils sont en désaccord avec nous sur la plupart des
+questions; jusqu'à ce que les suites de 1840 soient complètement
+effacées, la France doit garder sa liberté d'action, et se renfermer
+dans la politique que le cabinet lui-même formulait ainsi en 1842:
+l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec tous les
+cabinets; en abandonnant cette politique, en se montrant impatient de
+renouer et de proclamer l'alliance anglaise, le cabinet a méconnu les
+sentiments du pays et a compromis les relations mêmes qu'il voulait
+rétablir. M. Thiers concluait en ces termes: «Je suis donc fondé à
+dire que non seulement cette politique engage à un certain degré la
+liberté qui fait la force morale de la France, mais que, dans son
+imprudent désir, si je puis parler ainsi, de couvrir de spécieuses
+apparences la nullité de la situation, elle va contre le but même que
+vous voulez atteindre. C'est là seulement ce que je voulais lui
+reprocher, et c'est seulement à ce titre que je conseillerais à la
+Chambre, si je pouvais me permettre de lui donner un conseil,
+d'employer dans son langage la plus grande réserve possible. Ce n'est
+pas l'alliance que je suis venu attaquer; ce n'est pas le passé que je
+suis venu remettre en question; c'est un conseil de réserve que je me
+suis permis de venir donner à la Chambre.»
+
+[Note 267: Cette intervention de M. Duvergier de Hauranne fut connue
+alors dans le monde parlementaire. M. Thiers lui-même s'amusait de ce
+qu'on racontait à ce sujet: «Que voulez-vous? disait-il, puisqu'il
+faut absolument un gouvernement personnel, j'ai choisi Duvergier.» Il
+écrivait à ce dernier: «Au roi de mon choix.» Des quatre anciens
+doctrinaires qui s'étaient séparés de M. Guizot en 1840, deux, M.
+Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, étaient restés dans
+l'opposition et même s'y étaient enfoncés plus avant; deux, M.
+Piscatory et le comte Jaubert, étaient au contraire revenus aux
+conservateurs: le premier avait été nommé, en juin 1843, ministre de
+France à Athènes; le second devait être élevé à la pairie, à la fin de
+1844.]
+
+Ce discours habile, à raison de son apparente modération, obligea M.
+Guizot à remonter à la tribune. Avec une ironie sûre d'elle-même, il
+lança d'abord quelques traits acérés contre M. Thiers, contre sa
+politique de bascule, contre ses trop grands ménagements pour les
+fluctuations de l'opinion dans les questions étrangères, contre ses
+témérités de 1840. Ce fut seulement après avoir affaibli par cette
+offensive l'autorité de son contradicteur, qu'il en vint à justifier
+sa propre politique. Il se défendit tout d'abord d'avoir aliéné, dans
+une mesure quelconque, la liberté du pays. Il exposa comment la bonne
+intelligence, l'entente cordiale, n'étaient pas une alliance. Une
+alliance, c'est un engagement formel sur des questions déterminées et
+dans un dessein spécial. La convention pour aller prendre Anvers et
+vider, à cette époque, les affaires de Belgique, le traité de la
+quadruple alliance pour les affaires d'Espagne, voilà des alliances,
+des alliances véritables. Rien de pareil aujourd'hui. Les mots dont
+s'était servi le discours de la couronne exprimaient seulement que,
+«sur certaines questions, les deux pays avaient compris qu'ils
+pouvaient tenir d'accord une certaine conduite, qu'ils pouvaient
+s'entendre et agir en commun, sans engagement formel, sans aucune
+aliénation d'aucune partie de leur liberté». Passant ensuite à un
+reproche plus délicat encore, celui d'avoir blessé le sentiment
+national: «Je n'ai point oublié, disait M. Guizot, les événements de
+1840 et l'offense que le pays a reçue à cette époque. Mais enfin, le
+cabinet, je pourrais dire le ministre, de qui cette offense provenait,
+est tombé. Ses successeurs ont témoigné, avant leur avènement, depuis
+leur avènement, les sentiments les plus bienveillants, non seulement
+pour la France, mais pour le gouvernement sorti de notre révolution de
+Juillet. Qu'y avait-il à dire? Fallait-il reporter sur eux les torts
+de leurs prédécesseurs et nos éternelles rancunes? Les peuples ne
+vivent pas de fiel.» Le ministre terminait ainsi: «Il ne faut pas
+hésiter à parler de la bonne intelligence, quand la bonne intelligence
+est réelle. C'est en rendant justice à ce fait, c'est en le proclamant
+vous-mêmes que vous le maintiendrez, que vous le développerez. La
+paix, veut être soignée et cultivée... Votre dignité n'est pas
+intéressée à ne pas rendre justice à la vérité, à vous montrer
+rancuniers, pleins d'humeur, quand aucun motif réel et sérieux n'en
+existe.»
+
+Après cette éloquente passe d'armes des deux grands orateurs, la
+discussion se prolongea encore. M. Guizot remonta une troisième fois à
+la tribune; ce fut moins pour apporter de nouveaux arguments--il avait
+tout dit--que pour poser hautement la question de confiance. Le vote
+eut lieu le 22 janvier 1844. Il se présentait sans aucune des
+équivoques qui s'étaient produites à propos du droit de visite, lors
+des adresses de 1842 et de 1843. L'amendement de M. Billault fut
+repoussé à mains levées: on évalua la majorité à une soixantaine de
+voix. Pour le moment du moins, la politique de l'entente cordiale
+triomphait à la Chambre.
+
+
+III
+
+La session du Parlement anglais devait s'ouvrir le 1er février. Notre
+gouvernement se préoccupait vivement du langage qui y serait tenu.
+Dans l'état de susceptibilité où était l'opinion française, un mot
+prononcé à Londres pouvait faire perdre tout le terrain qu'on venait
+de gagner à Paris. Or, le cabinet tory, tout comme le ministère du 29
+octobre, se trouvait aux prises avec une opposition qui lui reprochait
+d'avoir une politique extérieure sans énergie, sans dignité, et de
+sacrifier les intérêts nationaux à «l'entente cordiale». Lord
+Palmerston était l'organe singulièrement passionné et parfois
+redoutable de cette opposition. Déjà, à la fin de la session
+précédente, le 28 juillet 1843, lors de la chute d'Espartero, il avait
+fait, sur cet abaissement de la politique de son pays, un discours
+bien fait pour piquer au vif le vieil orgueil anglais. Les ministres
+tories ne pouvaient-ils pas être amenés, pour prévenir de telles
+attaques, à tenir, dans leur parlement, un langage qui nuirait, dans
+le nôtre, à la cause de l'entente cordiale? C'était là ce qui
+inquiétait M. Guizot, d'autant qu'il savait sir Robert Peel plus
+soucieux de ménager les préjugés nationaux qu'expert à observer les
+nuances diplomatiques[268].
+
+[Note 268: Quarante-huit heures avant l'ouverture de la session
+britannique, le collaborateur de M. Guizot, M. Désages, écrivait à
+notre chargé d'affaires à Londres: «Je vois avec peine que sir Robert
+Peel a plus peur que lord Aberdeen et même qu'il nous rend moins
+justice. J'espère toutefois qu'il ne fera pas à ses adversaires de
+concessions qui se traduiraient ici en démenti donné à la cordiale
+entente et nous vaudraient de nouveaux débats où nous serions
+conduits, à notre tour, à affaiblir la valeur de notre expression.»
+(_Documents inédits._)]
+
+L'événement prouva que ces inquiétudes étaient sans fondement. La
+Reine, dans son discours à peu près modelé sur celui du roi des
+Français, se félicita des «relations amicales» existant entre les deux
+souverains, et de «la bonne entente heureusement établie» (_the good
+understanding happily established_) entre les deux gouvernements. Dans
+les débats de l'adresse qui suivirent immédiatement, lord Brougham et
+lord Aberdeen ne furent pas les seuls à parler en termes excellents de
+l'entente avec la France. Sir Robert Peel prononça ces paroles qui
+faisaient noblement écho à celles que M. Guizot venait de faire
+entendre à la tribune française: «Il importe non seulement aux
+intérêts de l'Angleterre, mais encore aux intérêts de la paix et au
+bien-être de tous les peuples civilisés, que nous maintenions une
+entente amicale (_friendly understanding_) avec la France.» Puis,
+venant aux reproches de dépendance et de trahison adressés aux
+ministres, des deux côtés du détroit: «Je suis parfaitement certain,
+dit-il, que cette bonne intelligence avec la France ne serait ni
+cordiale ni permanente, si elle devait être achetée par un des deux
+pays, au prix de la concession d'un seul point d'honneur ou du
+sacrifice de quelque grand principe... Au nom de l'Angleterre, je
+déclare qu'aucune concession de cette nature n'a été faite par la
+France, et que le gouvernement français ne s'est soumis à l'abandon
+d'aucun droit. Je fais la même déclaration pour l'Angleterre: il n'y a
+pas eu de concession de notre part; il n'y a eu aucune espèce
+d'abandon d'un principe quelconque. Mais jetez les yeux sur la
+position des deux pays. Nous sommes à l'extrémité occidentale de
+l'Europe; notre accord ou notre désaccord doit nécessairement exercer
+de l'influence sur la politique de tous les pays de cette partie de
+l'univers, et l'on en ressentira les effets dans les régions situées
+au delà de l'Atlantique. S'il doit toujours y avoir, en quelque lieu
+que ce soit, un parti français et un parti anglais, il est évident que
+nous serons assez forts pour entraver, mais que nous serons
+impuissants à améliorer la politique intérieure d'un peuple. Il est
+donc de la plus haute importance de maintenir la bonne intelligence
+entre la France et l'Angleterre. Je crois que telle est aussi
+l'opinion de la grande masse du peuple anglais. Les sentiments
+d'antipathie nationale, produits par le voisinage, ont été remplacés,
+à cause de ce même voisinage, par des sentiments de mutuel bon
+vouloir. Les conflits passés ne nous empêchent pas de reconnaître la
+gloire de la France, sa renommée militaire. Aucun pays au monde n'a
+atteint une plus haute réputation dans la guerre, grâce à l'habileté
+de ses grands capitaines et à l'intrépide valeur de ses soldats; mais
+j'espère que le peuple français, ce peuple grand et puissant, sera
+satisfait de cet honneur et de ce renom, qu'il ne croira pas
+nécessaire de continuer ses anciennes hostilités et d'entreprendre de
+nouvelles opérations militaires en vue d'assurer à la France une
+gloire dont elle n'a pas besoin.» Ces paroles furent couvertes par les
+applaudissements de la Chambre des communes. Tel était d'ailleurs le
+sentiment général que les chefs des whigs, lord John Russell et même,
+dans une certaine mesure, lord Palmerston, crurent devoir se féliciter
+du rétablissement de la bonne intelligence entre les deux nations.
+
+Le gouvernement français ne pouvait qu'être satisfait de ce langage,
+et M. Guizot se hâta de le faire savoir à Londres[269]. Le mécompte
+était pour ceux des journaux français qui s'étaient fait une habitude
+de montrer la France maltraitée et méprisée par l'Angleterre. Avec
+cette promptitude à se retourner qui est le propre de l'opposition,
+ils déclarèrent «qu'on voulait nous endormir en flattant notre
+vanité», et ils dénoncèrent les éloges donnés à M. Guizot comme une
+preuve de la dépendance où il était du cabinet de Londres, comme le
+prix dont on payait sa trahison. Bien que, étant donnée la sottise
+d'une partie du public, ce genre de polémique ne fût pas sans danger,
+notre ministre ne s'en inquiéta pas; il était tout à la joie de voir
+son but atteint. Ne semblait-il pas, en effet, que l'entente cordiale,
+inaugurée sous les ombrages d'Eu, dans le mystère d'un tête-à-tête,
+venait d'être scellée, à la face des deux nations, par le dialogue
+public et éclatant qui s'était établi, à travers la Manche, d'une
+tribune à l'autre?
+
+[Note 269: M. Désages mandait à M. de Jarnac, le 9 février 1844: «M.
+Guizot a écrit à votre chef (M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à
+Londres) que nous étions contents de lord Aberdeen, de sir Robert Peel
+et de lord Brougham.» (_Documents inédits._)]
+
+
+IV
+
+La question de l'entente cordiale n'était pas la seule dont le
+Parlement français se fût occupé, à l'ouverture de la session de 1844.
+Et tout d'abord, avant de voir quels autres sujets furent traités dans
+les débats de l'adresse, il convient de parler d'un incident qui, pour
+n'avoir pas amené de discussion publique, n'en causa pas moins, à
+cette époque, une certaine agitation dans le monde parlementaire. On
+n'a pas oublié les préventions aussi invincibles que mesquines
+auxquelles s'était heurté, en 1837 et en 1839, le projet tendant à
+accorder une dotation au duc de Nemours: deux ministères y avaient
+succombé, celui du 6 septembre et celui du 12 mai[270]. Louis-Philippe
+cependant ne se tenait pas pour battu. Ne voyant que l'intérêt de ses
+enfants, l'évidente justice de sa demande et la sottise méchante des
+objections qui y étaient faites, il ne se rendait pas compte du péril
+de ces questions d'argent, surtout pour une monarchie dont l'origine
+révolutionnaire avait déjà diminué le prestige; il oubliait qu'en
+semblable matière, si fondé que fût son droit, un souverain ne devait
+jamais se laisser mettre dans la posture d'un solliciteur éconduit.
+Une première fois déjà, au commencement de 1842, il avait pressé le
+ministère du 29 octobre de reprendre le projet de dotation, et de
+prouver ainsi son zèle monarchique. M. Guizot, qui pressentait le
+péril d'une pareille entreprise, avait gagné du temps, en alléguant
+les élections générales qui allaient avoir lieu. Plus tard, le
+résultat incertain de ces élections et la mort du duc d'Orléans
+donnèrent, pendant quelque temps, une autre direction aux
+préoccupations du gouvernement. Cette crise surmontée, Louis-Philippe
+revint à la charge, en mai 1843. La position faite au duc de Nemours
+par la loi de régence lui paraissait un argument de plus en faveur de
+la dotation. Nul moyen, cette fois, pour le ministère, de se dérober;
+il dut promettre au Roi que le projet serait déposé au début de la
+session de 1844.
+
+[Note 270: Voy. t. III, ch. III, § X, et t. IV, ch. I, § XI.]
+
+L'heure était arrivée de tenir cet engagement. À la première nouvelle
+qu'une dotation allait être demandée, les anciennes polémiques de 1837
+et de 1839 reprirent, plus violentes et plus âpres que jamais.
+L'opposition se réjouissait, tandis que la majorité ne cachait pas son
+ennui et sa tristesse. M. Thiers, dont aux Tuileries on avait espéré
+le concours ou tout au moins la neutralité, signifia assez rudement
+qu'on n'eût pas à compter sur lui[271]. Inquiet de ces symptômes, le
+cabinet avait peu de goût à se faire briser sur une telle question.
+Mais comment se dégager de sa promesse? Deux députés de la majorité,
+MM. Delessert et d'Haussonville, vinrent à son secours. Non sans doute
+contre l'aveu des ministres, ils organisèrent dans les bureaux de la
+Chambre, alors réunis pour nommer la commission de l'adresse, une
+démonstration à huis clos, destinée à prévenir la demande de dotation
+et la périlleuse discussion publique qui en eût été la suite. Sur leur
+initiative, la question fut soulevée dans chaque bureau, et partout
+avis amical, mais très net, fut donné au gouvernement que le dépôt de
+la proposition n'était pas regardé comme opportun. Impossible de
+passer outre à cet avertissement venant des conservateurs; le Roi
+lui-même le reconnut.
+
+[Note 271: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+L'affaire devait avoir, six mois plus tard, un épilogue dont il
+convient de parler tout de suite. Fort désappointé d'avoir à reculer
+devant la manifestation des bureaux, le Roi voulait en appeler des
+préjugés des députés à l'équité et au bon sens du pays. Il attribuait
+volontiers les échecs subis jusqu'alors à la mollesse de ses
+ministres, et désirait plaider lui-même sa cause. «Si on eût tout dit
+à la France, répétait-il souvent, si j'avais pu, sans intermédiaire,
+lui tout expliquer, jamais elle n'eût ainsi traité son vieux roi; tout
+le mal vient de ce que le Roi n'a pas la parole.» L'idée d'écrire une
+lettre publique au président du conseil lui avait un moment traversé
+l'esprit. Les ministres l'amenèrent, sous forme de transaction, à se
+contenter d'un article qui serait inséré au _Moniteur_ et dont ils
+tâchèrent ensuite de reculer indéfiniment la publication[272]. Mais
+arrivés aux dernières semaines de la session, l'insistance du Roi les
+obligea à s'exécuter, et l'article parut le 30 juin 1844. Cet article,
+véritable plaidoyer en faveur de la dotation, posait d'abord le
+principe de droit qu'un établissement était dû par la nation aux
+enfants du Roi. Sans doute, d'après la loi de la liste civile, cette
+charge ne pesait sur l'État qu'en cas d'insuffisance du domaine privé;
+mais l'insuffisance existait, et, à l'appui de cette assertion, on
+donnait une espèce de décompte de l'actif et des charges de ce
+domaine. L'article se terminait ainsi: «Pour que cette grave question
+puisse être convenablement soumise à l'examen des Chambres, il faut
+d'abord que les bons citoyens, les hommes justes et sensés soient
+éclairés sur la vérité des choses et concourent eux-mêmes à dissiper
+ce nuage d'erreurs grossières et de mensonges perfides, amassés avec
+tant de soin pour obscurcir, aux yeux du pays, les droits et les
+faits.» Cette publication inattendue et insolite causa une vive
+agitation. Tandis que le _Journal des Débats_ reproduisait l'article
+comme un «appel à l'impartialité de la France», les feuilles de
+gauche, nullement touchées de la confiance ainsi témoignée par la
+couronne elle-même dans les libres discussions de la presse,
+s'attachèrent à présenter cette démarche comme une nouvelle preuve de
+l'avidité sans vergogne et sans scrupule qu'elles imputaient à
+Louis-Philippe. Ce dernier ne se troubla pas d'abord de la violence de
+cette explosion; tout au contraire, il recommandait à M. Guizot de ne
+pas laisser tomber la polémique, se flattant que le résultat dernier
+lui en serait favorable[273]. Mais le ministre était loin d'avoir la
+même ardeur et le même espoir. Il lui fallait bien reconnaître que
+l'article du _Moniteur_ faisait généralement très mauvais effet, et
+que cette insistance paraissait un manque de dignité. Ceux qui en
+jugeaient ainsi oubliaient, il est vrai, que ce reproche était plus
+encore mérité par l'obstination mesquine de la Chambre à refuser ce
+qui était réellement dû à la famille royale. Les conservateurs ne se
+montraient pas les moins mécontents; ils en voulaient au gouvernement
+de les remettre en face d'un embarras qu'ils croyaient avoir
+indéfiniment ajourné. Interpellé à la Chambre, M. Guizot répondit en
+homme qui désirait éteindre le feu plutôt que l'entretenir; un ordre
+du jour pur et simple termina le débat[274]. La polémique se prolongea
+un peu plus longtemps dans la presse; non soutenue par les journaux
+conservateurs, elle finit aussi par s'apaiser. Le silence se refit sur
+la dotation, mais on ne pouvait se dissimuler que ce dernier incident
+était loin d'avoir rendu la solution plus facile et plus proche.
+
+[Note 272: _Papiers inédits du duc de Broglie_ et _Notes inédites de
+M. Duvergier de Hauranne_.]
+
+[Note 273: «La fureur que l'article excite, écrivait le Roi à M.
+Guizot, le 1er juillet 1844, ne m'étonne pas et ne me paraît pas un
+mauvais symptôme... Mais à présent que la polémique est engagée, il
+faut la soutenir vigoureusement. Il est clair qu'on veut faire, comme
+les autres fois, tomber la question, en arrêtant le débat par
+intimidation, et, cela étant, il faut au contraire leur montrer qu'ils
+ne font pas peur et qu'ils n'étoufferont pas les justes cris de ma
+famille et de moi-même. Je vous recommande cela bien vivement, mon
+cher ministre, et je vous prie de mettre les fers au feu dans ce
+sens-là.» (_Revue rétrospective._)]
+
+[Note 274: Séance du 1er juillet 1844.]
+
+
+V
+
+Pour suivre jusqu'à son terme l'épisode de la dotation, il a fallu un
+peu anticiper sur les événements. Revenons maintenant aux débats de
+l'adresse. Aussi bien n'avons-nous pas encore parlé de la partie de
+ces débats qui occupa alors le plus le public, c'est-à-dire de la
+discussion qui s'engagea sur les démonstrations légitimistes de
+Belgrave square. Les scènes de violence qui s'y sont produites en ont
+fait l'un des épisodes fameux de nos annales parlementaires.
+
+Ce fut le cabinet lui-même qui provoqua cette discussion. Ni M. Guizot
+ni Louis-Philippe ne comprenaient qu'une indifférence dédaigneuse eût
+été, en cette circonstance, l'attitude la plus habile. Le Roi surtout
+semblait avoir perdu le sang-froid patient et un peu sceptique dont il
+avait donné tant de preuves aux heures difficiles. Plusieurs semaines
+après que les manifestants avaient repassé la Manche, le gouvernement
+français était encore occupé d'eux. Il ne se contentait pas d'agir
+diplomatiquement sur les autres cabinets, pour prévenir une
+récidive[275]; il cherchait un moyen de sévir parlementairement, en
+France, contre les députés et les pairs qui, au mépris de leur
+serment, s'étaient associés à une démarche jugée factieuse. Après
+consultation des hommes importants du parti conservateur, l'idée qui
+prévalut fut celle d'une sorte de réprobation morale prononcée par les
+deux Chambres dans leurs adresses.
+
+[Note 275: Circulaire aux agents diplomatiques, en date du 2 janvier
+1844.]
+
+À la Chambre des pairs, le programme arrêté à l'avance s'exécuta sans
+aucune difficulté. L'adresse porta que «les pouvoirs de l'État, en
+dédaignant les vaines démonstrations des factions vaincues, avaient
+l'oeil sur leurs manoeuvres criminelles». Elle ajouta: «Le Roi a tenu
+ses serments. Quel Français pourrait oublier ou trahir les siens?» On ne
+pouvait se flatter que les choses se passassent aussi tranquillement au
+Palais-Bourbon. Tout d'abord la commission, qui comptait sept
+ministériels et deux opposants, eut, en rédigeant le projet d'adresse,
+la main plus lourde que la commission de la Chambre des pairs. Elle
+proposa la phrase suivante: «_La conscience publique flétrit de
+coupables manifestations._» Quand, le 12 janvier 1844, le projet fut lu
+à la Chambre, les expressions employées parurent choquantes et
+exagérées. M. Guizot l'a reconnu lui-même plus tard, «le mot _flétrit_
+convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il
+leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait
+point au fait qu'on voulait ainsi qualifier;... c'était une de ces
+expressions excessives et brutales par lesquelles les partis s'efforcent
+quelquefois de décrier leurs adversaires et qui dépassent les sentiments
+même hostiles qu'ils leur portent». Comment donc la commission
+avait-elle été amenée à proposer une rédaction ainsi jugée par le
+principal ministre? Le duc de Broglie va nous révéler le secret de la
+coulisse, dans une lettre intime adressée, sur le moment, à son fils:
+«La phrase de l'adresse, lui écrivait-il, dépasse toute mesure et va
+plus loin que ses auteurs n'ont voulu. Le fait est que la commission a
+d'abord été embarrassée de trouver un rapporteur; elle a hésité entre
+Hébert et Saint-Marc Girardin. Tout compte fait, il a paru ridicule de
+faire louer le gouvernement par son procureur général. Saint-Marc
+Girardin n'a accepté qu'à son corps défendant; il a rédigé tellement
+quellement la phrase, comme forcé et contraint; on en a été mécontent,
+et l'un des représentants de la gauche dans la commission, M. Ducos, a
+rédigé la phrase telle que tu la verras dans le journal, plutôt par goût
+pour la déclamation que par une véritable intelligence de ce qu'il
+faisait. Les conservateurs, qui craignaient avec raison de se voir
+abandonnés par les autres, s'en sont emparés, et elle a passé à
+l'unanimité[276].»
+
+[Note 276: Lettre du 13 janvier 1844. (_Documents inédits._)]
+
+Aussitôt la discussion générale de l'adresse ouverte, le 15 janvier
+1844, M. Berryer demande la parole pour un fait personnel. On s'attend
+que le lion va rugir, que le puissant orateur va répondre à la
+«flétrissure», en foudroyant de son éloquence irritée les hommes et
+les principes de la monarchie de Juillet. Son talent ne semble-t-il
+pas particulièrement approprié à cette tâche? Il ne fait rien de
+pareil. Au lieu de braver ses adversaires, on dirait qu'il cherche à
+les désarmer. Renonçant à se porter accusateur, acceptant le rôle
+d'accusé, il se renferme dans une défensive timide et embarrassée,
+subtilise péniblement sur le serment, proteste de sa loyauté, se fait
+honneur de ses efforts pour détourner son parti des moyens violents et
+pour le convertir à l'opposition légale, affirme que, s'il est allé à
+Londres, c'est «pour dire la vérité sur l'état du pays, la vérité sur
+la ruine entière de tout ce qui, dans le passé, n'est que poussière et
+qui ne peut pas se ranimer, la vérité sur la nécessité de ne rien
+entreprendre désormais en France que par la volonté nationale». La
+malveillance visible d'une grande partie de la Chambre, les murmures,
+les interruptions, loin de lui être un coup de fouet, semblent le
+déconcerter, et, un moment, on peut croire qu'il renoncera à continuer
+son discours. Ce n'est pas le Berryer qu'on attendait. M. Guizot, au
+contraire, se surpasse. Bref, nerveux, frappant de haut, dédaigneux
+avec ironie ou avec une sorte de commisération plus mortifiante
+encore, quelques instants lui suffisent pour l'exécution. Une fois
+admis le point de vue auquel devait se placer un champion de la
+monarchie de 1830 pour combattre celui de la légitimité, et ce point
+de vue était naturellement celui de la Chambre, chaque coup portait.
+Le succès du ministre est tel, que tous le reconnaissent, spectateurs
+sans parti pris[277] ou même adversaires[278]. Quant aux amis du
+cabinet, ils triomphent. «Je comptais t'envoyer un grand récit de la
+défense héroïque des légitimistes à la tribune, écrit M. Doudan au
+prince Albert de Broglie; mais comme il n'y a pas eu de défense, c'est
+à peine si l'on peut en faire un magnifique récit. Pour M. Guizot, en
+cette affaire, il a paru à tous ceux qui l'ont entendu, au comble de
+la perfection, pour la gravité, la mesure, la hauteur et un certain
+dédain superbe qui n'était pourtant pas blessant pour les
+personnes[279].»
+
+[Note 277: M. Sainte-Beuve écrivait sur le moment: «M. Guizot a montré
+la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété,
+quelque chose de démosthénique et d'accompli.» (_Chroniques
+parisiennes_, p. 177.)]
+
+[Note 278: Un historien démocratique, écho fidèle de l'opposition du
+temps, M. Elias Regnault, dit à ce sujet: «Il faut l'avouer, M. Guizot
+fit preuve d'une vigueur et d'une éloquence dignes du sujet et put, à
+bon droit, s'enorgueillir d'une éclatante victoire.» (_Histoire de
+huit ans_, t. II, p. 364.)]
+
+[Note 279: Lettre du 19 janvier 1844. (X. DOUDAN, _Mélanges et
+Lettres_, t. II, p. 1.)]
+
+Si le vote pouvait suivre immédiatement, le ministère l'emporterait
+haut la main. Mais on n'en est qu'à la discussion générale, et la
+commission, maladroite en tout, a placé à la fin de l'adresse le
+paragraphe sur la manifestation légitimiste; avant de l'aborder, il
+faut donc débattre toutes les autres questions, notamment celle de
+l'entente cordiale: plus de dix jours sont ainsi employés. Pendant ce
+temps, un travail se fait dans les esprits. Plus on raisonne sur ce
+mot _flétrit_, plus il paraît déplacé et excessif. La gauche, par
+haine des «blancs», s'est montrée d'abord fort aise de les voir
+durement traiter; d'ailleurs, la phrase en question a été imaginée par
+l'un des siens, M. Ducos. Mais M. Thiers a discerné bientôt qu'en
+venant au secours des légitimistes, l'opposition aurait chance de
+faire échec au cabinet. Il le fait comprendre à M. Odilon Barrot, et,
+sous leur impulsion, la gauche se retourne. Les mêmes gens qui, si la
+rédaction de M. Ducos n'avait pas été agréée par le ministère, eussent
+accusé celui-ci de connivence avec les carlistes, se mettent à lui
+reprocher le projet de «flétrissure» comme un abus de pouvoir
+parlementaire. Cette campagne n'est pas sans danger pour le cabinet,
+d'autant que, parmi les conservateurs, plusieurs sont troublés. «Je
+vois un grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot
+_flétrir_, écrit M. Duchâtel à M. Guizot; Bignon est très inquiet et
+hésite beaucoup; il m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres
+membres qui repoussaient le mot.» Faut-il donc, du côté du
+gouvernement, s'obstiner à une formule qui, après tout, vient de la
+gauche et que les ministres ont, dès le début, jugée malheureuse?
+Pourquoi ne pas la remplacer par une expression moins brutale, celle
+de _réprouver_, par exemple? La commission s'y montre disposée et
+prend même, par six voix contre trois, une délibération dans ce sens.
+Mais d'autres conservateurs, sans défendre en soi le mot critiqué,
+parfois même en le regrettant, soutiennent qu'il est trop tard pour
+changer de front, qu'au point où l'on est, toute modification paraîtra
+une faiblesse dont triompheront les légitimistes et leurs alliés de
+gauche; que mieux vaut donc, comme ils disent, «livrer combat
+carrément». Tel est l'avis du Roi, toujours fort animé contre les
+pèlerins de Belgrave square. Il y amène ses ministres et, par eux,
+pèse sur la commission. Celle-ci renonce à corriger le mot _flétrir_,
+et il est convenu que le cabinet s'engagera à fond pour le faire voter
+par la Chambre.
+
+Ces tâtonnements, qui sont connus du public, sont un fâcheux préambule
+à la discussion du paragraphe; ils ne sont pas de nature à affaiblir
+les objections faites au projet d'adresse, ni à décourager les
+adversaires. La gauche compte d'ailleurs que, cette fois, M. Berryer
+jouera mieux sa partie. Elle ne lui épargne pas ses conseils. Depuis
+plusieurs semaines, ses journaux ne se lassent pas de lui répéter:
+«Surtout n'oubliez pas le voyage à Gand!» On sait à quel incident il
+est ainsi fait allusion. Vers la fin des Cent-Jours, les royalistes
+constitutionnels, groupés autour de M. Royer-Collard, jugeant la chute
+de Napoléon inévitable, mais inquiets des efforts faits pour ramener
+Louis XVIII aux idées d'ancien régime, avaient chargé M. Guizot de se
+rendre à Gand auprès du Roi et de lui faire connaître sans réserve
+leur pensée sur l'état des affaires, sur la nécessité de maintenir le
+gouvernement constitutionnel, d'accepter la société moderne et
+particulièrement d'éloigner M. de Blacas. Parti de Paris le 23 mai
+1815, M. Guizot était demeuré à Gand jusqu'après Waterloo, et n'était
+rentré en France qu'avec la royauté. Bien des fois, depuis 1830, ses
+adversaires politiques lui ont jeté à la tête ce voyage. Quand, par ce
+moyen, la gauche cherchait à envelopper le chef des doctrinaires dans
+l'impopularité alors attachée au parti légitimiste, quand elle tâchait
+de faire de lui une sorte d'émigré trahissant la France pour servir le
+Roi, elle était dans son rôle. Mais il était interdit à un partisan de
+la branche aînée des Bourbons d'user d'une pareille arme. M. Berryer
+ne pouvait l'ignorer, et c'est sans doute par l'effet de ce scrupule,
+de cette pudeur, que, dans son premier discours, il n'a pas fait le
+rappel conseillé, attendu par la gauche[280]. Celle-ci en a été
+désappointée, et elle l'a fait sentir à l'orateur, en ne le soutenant
+pas contre la malveillance et les murmures de la majorité. Le
+trouvera-t-elle, dans le second débat, plus docile à ses incitations?
+
+[Note 280: M. Duvergier de Hauranne, ordinairement bien au courant de
+ce qui se passait dans les coulisses parlementaires, donne, dans ses
+_Notes inédites_, une explication assez étrange du silence de M.
+Berryer. À l'entendre, M. Guizot avait fait avertir M. Berryer qu'il
+avait entre les mains une lettre fort compromettante, écrite par lui
+en 1831 ou 1832 et saisie dans les papiers d'un conspirateur vendéen.
+Si M. Berryer prononçait le mot de Gand, cette lettre serait lue.
+C'est devant cette menace qu'il s'était arrêté. Mais alors, pourquoi
+la lettre n'a-t-elle pas été lue lors du second débat, quand M.
+Berryer s'est décidé à parler de Gand? M. Duvergier de Hauranne
+suppose qu'au milieu du tumulte, M. Guizot, troublé, ne pensa plus à
+la lettre. Ce récit paraît peu vraisemblable.]
+
+Commencée le 26 janvier 1844, la délibération sur le paragraphe
+relatif à la flétrissure se traîne d'abord assez languissante.
+Plusieurs orateurs légitimistes prennent la parole, entre autres M.
+Berryer qui refait, sans plus de succès, une dissertation embarrassée
+sur le serment, mais qui ne souffle pas mot du voyage à Gand. M.
+Duchâtel et M. Guizot leur répondent. On pouvait croire tout fini,
+quand M. Berryer, irrité des duretés dites à son parti, et peut-être
+dépité de n'avoir pas fait jusqu'alors meilleure figure, reparaît à la
+tribune. «Je ne reporterai pas mes souvenirs sur d'autres temps,
+dit-il; je ne me demande pas ce qu'ont fait les hommes qui viennent
+aujourd'hui dire qu'on a perdu la moralité politique.» La gauche, tout
+heureuse de voir M. Berryer venir enfin là où elle l'attendait depuis
+le premier jour, sort de la réserve froide où elle s'est renfermée
+jusqu'alors: elle applaudit l'orateur, l'encourage, le pousse: «C'est
+cela, lui crie-t-elle; très bien! très bien!» Et, de sa voix tonnante,
+M. de la Rochejaquelein l'excite à «dire tout». M. Berryer y est
+décidé; ses scrupules ont disparu devant le désir de vengeance qui
+l'anime. Après avoir soutenu que la moralité politique n'est pas
+violée quand, «en pleine paix», on va saluer en exil un prince
+malheureux et lui dire: «Laissez la France en paix», il ajoute: «Et
+c'est nous qu'on vient accuser d'avoir trahi les devoirs de citoyen!
+Je le demande, si nous étions allés aux portes de la France, devant
+l'Europe assemblée en armes, porter, quoi? des conseils politiques,
+aurions-nous manqué à la moralité politique? Vous ne le pensez pas.
+Vous vous en êtes glorifié... Ma conscience proteste, elle proteste
+par le parallèle. Attendais-je donc des désastres pour faire triompher
+mes conseils par leur lien douloureux?...»
+
+Au premier mot rappelant le voyage de Gand, M. Guizot a demandé la
+parole. Une tactique semble s'imposer à lui, celle qu'il suit toutes
+les fois qu'on lui oppose les souvenirs de la coalition: il doit se
+refuser hautement à une diversion arrangée d'avance pour déplacer le
+débat et pour renverser les rôles. Il y est d'autant plus fondé que,
+déjà plusieurs fois et notamment au début du ministère, dans la séance
+du 25 novembre 1840, il s'est expliqué sur sa conduite en 1815 et l'a
+fait à la satisfaction de la Chambre. Tel est le conseil que lui ont
+donné très résolument ses collègues, aussitôt qu'ils ont eu vent de ce
+qui se préparait. Mais le ministre des affaires étrangères répugnait à
+ce qui lui paraissait une lâcheté: confiant dans ses forces et se
+flattant d'en finir, une fois pour toutes, avec une accusation sans
+cesse renouvelée, il est arrivé à la Chambre, résolu à accepter le
+débat si ses adversaires le soulèvent[281].
+
+[Note 281: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._ Ce dernier
+dit tenir ces détails de M. Vitet, ami du ministre.]
+
+Aussitôt donc que M. Berryer a cessé de parler, M. Guizot quitte son
+banc et se dirige lentement vers la tribune. Tous les yeux sont fixés
+sur lui. Dans l'attente d'une scène prévue, chacun garde un silence
+profond. L'exorde indique bien que le ministre ne se dérobe pas.
+«Messieurs, dit-il, je commencerai par vider un incident tout
+personnel (_sensation_), qui ne regarde ni le gouvernement du Roi, ni
+le cabinet actuel, ni le ministre des affaires étrangères, qui regarde
+M. Guizot personnellement.» Mais à peine, pour commencer ses
+explications, prononce-t-il ces mots: «Vous le savez, je suis allé à
+Gand...» qu'une clameur effroyable s'élève. La gauche feint de ne
+pouvoir entendre un homme avouer une telle infamie. M. Guizot ne se
+trouble pas. S'appuyant sur son coude et regardant fixement ses
+adversaires, il reprend d'une voix assurée qui scande chaque syllabe:
+«Je suis allé à Gand.» Les interrupteurs, furieux de se voir bravés,
+reviennent à la charge, plus bruyants encore. Et la même scène se
+répète plusieurs fois de suite, sans qu'on fasse reculer le ministre,
+mais aussi sans qu'il puisse avancer d'un pas. Parle-t-il de liberté,
+de justice? essaye-t-il de faire honte à l'assemblée de son
+intolérance et de son désordre? C'est en vain. Dès qu'il reprend sa
+phrase: «Je suis allé à Gand», il se heurte au parti pris de clameur:
+clameur confuse, brutale, grossière, mêlée d'insultes et d'invectives,
+où dominent les mots de «traître» et de «trahison». Presque tous les
+membres de la gauche, debout, le poing tendu, l'injure aux lèvres,
+ivres de tapage et de violence, font leur partie dans ce hideux
+concert. Des légitimistes se joignent à eux, comme s'ils ne voulaient
+pas laisser oublier que c'est un des leurs qui a provoqué ce tumulte:
+du haut de son royalisme d'alors, M. de la Rochejaquelein est l'un des
+plus ardents à s'indigner contre le mauvais Français qui avait osé, en
+1815, se mettre du côté du Roi contre Napoléon, et il ajoute à ce
+reproche, si étrange dans sa bouche, une calomnie, sortie on ne sait
+d'où, sur la part qu'aurait prise M. Guizot «à la sanglante réaction
+et aux atrocités de 1815». Le public des tribunes se mêle au tumulte.
+On se croirait revenu à quelque séance de la Convention, et c'est à se
+demander si la proscription et l'échafaud ne sont pas la conclusion
+logique de telles violences de paroles et de gestes. Mais non,--et ce
+n'est pas ce qu'il y a de moins répugnant et de moins méprisable,--on
+n'est pas en face d'une véritable colère, d'une explosion spontanée et
+imprévue: c'est une colère à froid, une explosion volontaire, une
+comédie arrangée à l'avance. «Si nous ne pouvons vaincre M. Guizot,
+dit l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» À côté des acteurs de
+la gauche, les spectateurs du centre gauche: M. Thiers et ses amis
+assistent à cette scène, muets, immobiles, sans rien faire pour
+l'arrêter, espérant en recueillir le profit, toutefois ne laissant pas
+que d'être gênés et un peu honteux du tour qu'elle prend. Sur les
+bancs de la majorité, on est sans doute indigné et dégoûté; mais, au
+premier moment, on est peut-être encore plus abasourdi et intimidé: il
+semble qu'on hésite à prendre trop ouvertement parti pour un homme en
+butte à de telles imprécations. Quant au président de la Chambre,
+l'énergie et la présence d'esprit lui ont manqué dès le début; il est
+visiblement débordé et impuissant. M. Guizot est donc à peu près seul
+en face de cette émeute d'une nouvelle sorte, pâle, les lèvres
+contractées, brisé de fatigue, mais la tête haute, tenant ses
+insulteurs sous la flamme d'un regard que rien ne peut faire baisser.
+«Ces interruptions me ralentiront, dit-il, mais ne m'empêcheront pas
+de dire ce que je pense.» Ou encore: «Je suis obligé de répéter
+qu'aucune interruption, aucun murmure ne m'empêchera d'aller jusqu'au
+bout.» Et plus loin: «Messieurs, on peut épuiser mes forces, mais j'ai
+l'honneur de vous assurer qu'on n'épuisera pas mon courage.» À un
+député de l'opposition modérée, M. Dubois, qui lui dit avec une
+émotion compatissante: «Reposez-vous, reprenez haleine», il répond:
+«Quand je défends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable.»
+
+Qui donc va l'emporter dans cet étrange duel d'un contre cent? Voilà
+déjà une heure et demie que l'orateur est aux prises avec cette meute
+de hurleurs[282]. C'est la meute qui se lasse la première. La ténacité
+intrépide finit par avoir raison de la violence tumultueuse. M. Guizot
+contraint la gauche à entendre, phrase par phrase, l'explication de sa
+conduite en 1815. Il est d'ailleurs maintenant mieux soutenu; les
+députés du centre, rassurés par son énergie, ne craignent plus de lui
+témoigner ouvertement leur sympathie. Aussi l'accusé de tout à l'heure
+ne se contente-t-il plus de se justifier; il prend à son tour
+l'offensive et porte à ceux qui l'assaillent des coups qui les font
+reculer avec des cris de douleur et de rage. «Ne croyez pas, leur
+dit-il, que lorsque j'ai été porter à Louis XVIII les conseils de la
+monarchie constitutionnelle, ne croyez pas que je n'aie pas pressenti
+vos paroles, vos murmures, vos colères. Je les ai pressentis, je les
+ai acceptés d'avance et je les surmonterai, car j'ai mon pays avec
+moi. (_Bruyantes réclamations à gauche. Vive adhésion au centre._)
+J'ai mon pays avec moi. (_Oui! oui! Non! non!--Se tournant vers la
+gauche:_) Avez-vous jamais eu, vous qui poussez de pareilles clameurs,
+avez-vous jamais eu l'assentiment du pays, vous, vos opinions, vos
+pratiques? (_Exclamations à gauche. Au centre: Jamais! jamais!_)
+N'êtes-vous pas armés, depuis vingt-cinq ans, de toutes les forces de
+ce gouvernement dont je parle? N'êtes-vous pas en possession de toutes
+ces libertés? Comment avez-vous su vous en servir? (_Violentes
+réclamations à gauche._) Les avez-vous fait tourner à la gloire et au
+repos du pays? Est-ce par vous que le pays a vu son gouvernement
+fondé? Est-ce par vous que le pays a vu ses libertés mises en
+pratique? (_Approbation au centre._)... Vous n'avez jamais su fonder
+ni un pouvoir ni une liberté. (_Vives réclamations à gauche._) Vous
+avez toujours perdu... (_nouvelles réclamations_), vous avez toujours
+perdu et les libertés et les pouvoirs.» Puis, quand il a dit tout ce
+qu'il voulait dire, sur le point de descendre de la tribune, le
+ministre rassemble ce qui lui reste, après en avoir tant dépensé,
+d'énergie, de fierté, de mépris, et il jette à ses adversaires cette
+phrase célèbre et terrible: «Quant aux injures, aux calomnies, aux
+colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on
+voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.»
+
+[Note 282: M. Doudan écrivait le surlendemain: «Ceux qui ont assisté à
+ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait à une meute de chiens
+de bouchers comme l'élite de l'opposition hurlant contre M. Guizot.»
+(_Mélanges et Lettres_, t. II, p. 3.)]
+
+Après une telle scène, la suite du débat ne pouvait beaucoup fixer
+l'attention: on entend successivement M. Odilon Barrot qui, pour
+récompenser M. Berryer d'avoir enfin parlé du voyage de Gand, combat
+la «flétrissure», et le ministre des affaires étrangères, qui trouve
+la force de remonter une troisième fois à la tribune pour «adjurer» la
+majorité d'adopter le paragraphe proposé par la commission.
+L'assemblée, encore tout agitée du long orage qu'elle vient de
+traverser, se sépare, en renvoyant le vote au lendemain.
+
+M. Guizot quitte la Chambre, le corps épuisé[283], mais l'âme
+satisfaite. Le Roi lui écrit: «Je veux vous témoigner combien j'ai
+souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui s'est passé et
+combien j'ai admiré l'attitude que vous avez si noblement maintenue...
+Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout cela ne pourrait
+qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de votre ministère
+et à la confiance que vous m'inspirez[284].» Dans le public, beaucoup
+de gens partagent le sentiment du Roi; des personnes étrangères à la
+Chambre, la plupart inconnues de M. Guizot, se réuniront et feront
+frapper une médaille où le ministre est représenté à la tribune,
+tenant tête au tumulte. La gauche est loin d'avoir les mêmes raisons
+de fierté que le ministre. Vainement cherche-t-elle à présenter ce
+tumulte comme un sublime mouvement de justice nationale, et, affectant
+une joie féroce, montre-t-elle M. Guizot écrasé sous l'indignation
+publique et sous ses propres remords, elle ne peut se dissimuler que
+sa conduite inspire un dégoût presque universel; elle s'est
+déshonorée, elle a discrédité le régime parlementaire dont elle se
+prétendait le champion, et cela en pure perte, sans avoir retiré le
+profit misérable qu'elle attendait de sa violence, sans avoir pu
+briser le courage ni seulement étouffer la parole de son adversaire.
+Quant aux légitimistes et à M. Berryer entre autres, ont-ils lieu
+d'être plus contents de soi? Ont-ils conscience de s'être défendus par
+des moyens dignes de leur cause? Ils se sont trouvés hors d'état de
+rien répondre, lorsque M. Guizot a montré, avec une ironie
+dédaigneuse, «ces hommes de la Restauration se faisant une arme contre
+lui de ce qu'il avait été s'entretenir avec Louis XVIII». En ameutant
+l'opinion contre le royalisme de 1815, pour faire diversion à leurs
+embarras du moment, n'ont-ils pas travaillé contre leur propre parti?
+
+[Note 283: En rentrant chez lui, M. Guizot se coucha et dormit douze
+heures de suite. (_Journal inédit du baron de Viel-Castel._)]
+
+[Note 284: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 73.]
+
+Il semble donc, au soir de cette chaude bataille, que l'avantage soit
+au ministère. Et cependant, celui-ci n'attend pas sans inquiétude le
+vote du lendemain. Le courage déployé par M. Guizot ne fait pas que
+l'adresse ait raison de _flétrir_ les pèlerins de Belgrave square.
+Parmi les députés de la majorité, plusieurs demeurent troublés, non
+seulement par scrupule de conscience, mais par préoccupation d'intérêt
+personnel; ils désirent ménager le parti légitimiste, soit parce
+qu'ils ont besoin, dans leurs circonscriptions électorales, de
+l'appoint des voix de droite, soit parce qu'ils ont de ce côté leurs
+relations de famille ou de société. Bien que le ministre ait fini par
+avoir le dessus, la violence même du tumulte a laissé un certain émoi
+parmi les conservateurs; ceux qui se piquent d'être des «bleus»
+demeurent, en dépit de toutes les explications, gênés par cette
+histoire du voyage à Gand[285]; les timides hésitent à braver des
+passions aussi échauffées. On en est donc à se demander si le cabinet
+ne va pas perdre, dans cette affaire secondaire, le fruit de toutes
+les victoires qu'il vient de remporter dans les grandes questions
+politiques.
+
+[Note 285: «La scène faite à M. Guizot, lisons-nous dans une lettre du
+duc de Broglie, a augmenté, auprès des connaisseurs, sa réputation
+d'intrépidité et de talent; mais pour le gros même de la majorité, il
+reste quelque chose de pénible, des imputations, des vociférations,
+des menaces. Le souvenir de Gand n'est bon à remuer auprès de
+personne, et, malgré l'éclat de la résistance, j'aurais préféré, tout
+compte fait, qu'au lieu de faire avaler goutte à goutte toute cette
+histoire à la minorité furieuse, M. Guizot se fût borné à dénoncer la
+scène comme une scène préparée et arrangée, et qu'il eût refusé d'y
+jouer un rôle.» (_Documents inédits._)]
+
+À la séance suivante, le 27 janvier, la Chambre se trouve en face
+d'un amendement présenté par la gauche pour substituer le mot:
+_réprouve_ au mot: _flétrit_. Bien que les légitimistes s'abstiennent
+et que le groupe Dufaure vote contre, cet amendement n'est rejeté
+qu'après deux épreuves douteuses. L'ensemble de l'adresse, mis
+aussitôt après aux voix, est adopté par 220 voix contre 190. Il semble
+donc que, par ce dernier vote, la majorité ait un peu repris de son
+assiette. Toutefois, il reste du malaise. «La victoire a été
+remportée, écrit le duc de Broglie à son fils, mais elle a coûté cher;
+on a laissé du monde sur le champ de bataille; il a fallu emprunter le
+secours de quelques auxiliaires ennemis ou douteux. Tous ceux qui ont
+bien voté sont sortis tristes et mécontents, convenant que, dans la
+situation, il n'y avait rien de mieux à faire, mais soucieux et avec
+de l'humeur[286].»
+
+[Note 286: _Documents inédits._]
+
+Le gouvernement a-t-il du moins atteint son but? Cette «flétrissure»,
+si chèrement achetée, produit-elle l'effet moral qu'il en attendait? À
+la suite du vote de la Chambre, les cinq députés «flétris» envoient
+leur démission, comme «une protestation, disent-ils, non contre un
+langage injurieux qui ne saurait les atteindre, mais contre la
+violence qui leur est faite au mépris de leurs droits». Quelques
+semaines plus tard, ils sont tous réélus, grâce à l'appui qui leur est
+ouvertement donné par la gauche, et ils rentrent à la Chambre,
+acclamés triomphalement par les journaux de leur parti.
+
+Ce n'est pas le seul épilogue désagréable de cette affaire. Parmi les
+députés conservateurs qui n'avaient pas voté la flétrissure, était M.
+de Salvandy, alors vice-président de la Chambre et ambassadeur à
+Turin. Royaliste libéral sous la Restauration, il s'était très
+nettement rallié à la monarchie de Juillet, mais avait eu soin de
+demeurer en bons rapports personnels avec la société légitimiste. Son
+vote causa une grande irritation aux Tuileries. Quand il y accompagna,
+en sa qualité de vice-président, la députation chargée de porter
+l'adresse, le Roi, qui ne savait pas toujours se contenir, ne
+répondit pas à son salut et, l'entraînant dans un salon voisin, lui
+exprima vivement son mécontentement; les éclats de sa voix arrivaient
+jusqu'aux députés qui, tout interloqués de cette scène, attendaient
+qu'on leur rendît leur vice-président. L'incident fit du bruit dans le
+monde parlementaire. M. de Salvandy donna sa démission d'ambassadeur,
+et le comité directeur de l'opposition[287], ne reculant pas devant le
+scandale d'une mise en cause du Roi, le cherchant au contraire, décida
+de porter l'incident à la tribune. M. Thiers offrit de s'en charger
+lui-même, à la grande surprise, mais aussi à la grande joie de ses
+alliés. Voulait-il ainsi se faire pardonner par la gauche son zèle
+monarchique dans l'affaire de la régence, et sa bouderie de dix-huit
+mois? Ce fut le 22 février 1844, au cours du débat engagé sur une
+nouvelle proposition de réforme parlementaire, qu'il souleva la
+question. Il ne garda aucun ménagement. Faisant allusion aux paroles
+de blâme qui avaient déterminé M. de Salvandy à donner sa démission
+d'ambassadeur, il demanda de qui elles émanaient. «Dans ma conviction,
+répondit-il, ce n'est pas un ministre qui a dit ces paroles. Toute la
+question est là.» Il concluait que «sous l'administration actuelle, se
+passaient des actes non rigoureusement conformes aux règles
+constitutionnelles», et ce désordre lui paraissait assez fréquent pour
+qu'il jugeât nécessaire «d'en prendre acte devant la Chambre et le
+pays». «On se demandera, ajoutait-il, comment nous, qui nous piquons
+d'appartenir à l'opposition modérée, nous venons nous mêler à la
+discussion d'un tel incident... Notre conduite est le résultat de deux
+résolutions invariables... Nous sommes résolus à maintenir le
+gouvernement... mais aussi à le contenir dans la rigueur des règles
+constitutionnelles. Il n'y a pas un esprit élevé parmi nous qui
+voulût se prêter à une vaine comédie constitutionnelle qui ne
+cacherait en réalité que la domination d'un pouvoir sur les autres. La
+France a eu beaucoup de gouvernements. Elle a eu, sous l'Empire, le
+gouvernement du génie; elle a eu, sous la Restauration, le
+gouvernement des traditions. L'un et l'autre ont fini dans les abîmes;
+mais l'un et l'autre avaient leur prestige. Nous avons aujourd'hui un
+gouvernement nouveau; ce gouvernement ne peut avoir qu'un prestige,
+c'est de réaliser dans sa vérité le gouvernement représentatif que la
+France poursuit depuis cinquante ans.» M. Guizot, évidemment gêné par
+le tort que s'était donné le Roi, répondit brièvement; il protesta
+contre des attaques inconstitutionnelles qui visaient plus haut que le
+cabinet, assuma la pleine responsabilité de ce qui avait été fait, et
+indiqua que les moyens ne manquaient pas à la Chambre, si elle le
+jugeait à propos, de mettre en action cette responsabilité.
+L'opposition ne releva pas ce défi; l'incident fut clos, et la
+proposition de réforme écartée à une assez forte majorité. L'effet de
+ce débat n'en fut pas moins fâcheux. Il n'avait pu être indifférent de
+voir un ancien président du conseil, l'un des hommes les plus
+considérables du régime, dénoncer le Roi au pays, porter contre lui
+cette accusation de pouvoir personnel, sous laquelle avait déjà
+succombé Charles X, et au moyen de laquelle les révolutionnaires
+cherchaient depuis longtemps à renverser Louis-Philippe. La monarchie
+ne sortait pas de là sans quelque atteinte.
+
+[Note 287: Ce comité, qui venait d'être constitué sous le nom de
+conseil des Dix, se composait, pour la gauche, de MM. Odilon Barrot,
+de Beaumont, de Tocqueville, Abbatucci, Havin; pour le centre gauche,
+de MM. Thiers, de Rémusat, Vivien, Billault, Duvergier de Hauranne. Il
+se concertait, au besoin, avec les deux délégués de l'extrême gauche,
+MM. Garnier-Pagès et Carnot. (_Notes inédites de M. Duvergier de
+Hauranne._)]
+
+Il était donc écrit que jusqu'à la fin, dans cette affaire, tout
+tournerait mal pour le gouvernement. L'impression que l'entrevue d'Eu
+et l'établissement de l'entente cordiale avaient donnée de l'adresse
+et du bonheur du cabinet, s'en trouvait un peu altérée. Au lendemain
+du jour où elle avait été conviée à se féliciter de l'affermissement
+de la paix au dehors, l'opinion éprouvait quelque ennui et quelque
+trouble de voir qu'à l'intérieur, au contraire, la guerre sévissait
+plus violente que jamais entre les partis. Les amis de M. Guizot ne
+pouvaient se dissimuler ce malaise des esprits. «Ces incidents,
+écrivait l'un deux, ont rendu la situation générale non pas
+précisément grave, mais pénible, embarrassée, fausse à plusieurs
+égards, tandis qu'il y a quelques semaines, elle paraissait forte et
+brillante. Le ministère, le gouvernement même ont été évidemment
+affaiblis par le peu d'habileté ou de puissance qu'ils ont montré pour
+diriger la marche de cette question, par l'irritation qu'elle a
+ranimée entre les partis[288].»
+
+[Note 288: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+Heureux encore si l'on en eût été quitte pour un malaise momentané.
+Mais les conséquences devaient être plus graves et plus durables. Si
+impuissants et impopulaires que parussent les légitimistes quand ils
+se trouvaient, comme après 1830, séparés des libéraux du centre droit,
+ils n'en étaient pas moins, suivant une parole déjà citée de M. Renan,
+«l'assise indispensable de toute fondation politique en France». Privé
+de cet élément, le parti conservateur était incomplet, affaibli,
+rabaissé, découronné. Aussi avons-nous dû plusieurs fois signaler,
+dans l'hostilité originelle des hommes de droite, l'une des faiblesses
+du gouvernement de Juillet[289]. Le temps seul,--et un long
+temps,--était capable d'éteindre cette hostilité. On pouvait aider,
+accélérer cette oeuvre du temps. S'il y avait, parmi les anciens
+royalistes, des irréconciliables, il en était d'autres d'un caractère
+moins absolu; et puis, là même où les pères étaient difficiles à
+ramener, ne restait-il pas une chance de s'entendre avec les fils? En
+fait, à mesure que s'éloignaient les souvenirs irritants de 1830, que
+le gouvernement se montrait adversaire plus décidé de la révolution,
+et que l'intérêt conservateur apparaissait plus évidemment lié au
+maintien de la monarchie nouvelle, celle-ci gagnait, sinon chez les
+royalistes militants, du moins autour d'eux. Ce rapprochement, déjà
+visible sous le ministère de M. Molé, qui y avait personnellement
+travaillé, était devenu plus marqué encore depuis le 29 octobre 1840.
+Or, voici qu'un mot dans une adresse, mot facile à éviter et au fond
+blâmé par le gouvernement, venait arrêter ce précieux mouvement et
+faisait perdre en quelques jours une partie du terrain gagné en
+plusieurs années. Aussitôt toutes les vieilles blessures, qui
+commençaient à se cicatriser, furent rouvertes. Au lendemain même de
+ces scènes parlementaires, un ami de la monarchie de Juillet notait
+sur son journal intime: «Cette discussion a jeté entre les partis une
+irritation telle, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis plusieurs
+années, et elle menace de nous ramener aux époques où les rapports
+mêmes de société étaient devenus impossibles entre les personnes
+d'opinions diverses. Non seulement les légitimistes modérés, mais
+beaucoup d'hommes qui, ayant jadis appartenu à ce parti, s'étaient peu
+à peu rapprochés du gouvernement, montrent une véritable exaspération
+et semblent croire de leur honneur de ressentir fortement l'outrage
+adressé à leurs parents ou amis[290].» Quelques jours plus tard, un de
+nos ambassadeurs, M. de Sainte-Aulaire, écrivait à M. de Barante: «Je
+ne pense pas que vous soyez retenu par le charme de nos salons. On
+m'écrit que tous les fauteuils y sont rembourrés d'épines. Tout cela
+m'afflige fort; je n'y vois plus d'issue. Le bail des haines
+politiques est renouvelé pour trente ans[291].» Entre tous les hommes
+d'État du gouvernement de 1830, M. Guizot était le dernier dont on eût
+attendu une telle faute. Il semblait mieux préparé et plus intéressé
+que tout autre à l'éviter. S'étant donné pour tâche de corriger
+l'origine révolutionnaire du gouvernement, il était conduit, par la
+direction habituelle de ses idées, à comprendre la force sociale du
+parti légitimiste et l'avantage de son concours. Attaqué avec
+acharnement par la coalition de tous les partis de gauche, il sentait
+la nécessité d'y opposer la coalition de tous les conservateurs.
+N'était-ce donc pas une étrange inconséquence que celle qui lui
+faisait, dans ce cas particulier, aller au rebours de sa politique
+générale? Il cherchera plus tard à en effacer les traces, par des
+avances publiques aux royalistes[292]; mais, en semblable matière, le
+mal se fait plus vite qu'il ne se guérit; les ressentiments
+subsistèrent, et si, le 24 février 1848, la haine des légitimistes
+contre la monarchie de Juillet est apparue encore si vivace, c'est
+qu'en janvier 1844, elle avait été rajeunie et ranimée par l'incident,
+nous allions dire par l'accident de la «flétrissure».
+
+[Note 289: Voy. entre autres liv. II, ch. VIII, § V.]
+
+[Note 290: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+[Note 291: Lettre du 6 février 1844. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 292: Ainsi M. Guizot dira, deux ans plus tard, le 28 mai 1846,
+en pleine Chambre des députés: «Nous avons beaucoup d'estime pour la
+plupart des hommes qui composent le parti légitimiste; nous faisons
+grand cas de leur position sociale, des idées et des sentiments qui
+les animent... C'est notre désir que l'ensemble de notre politique,
+l'état de notre pays, l'empire de nos institutions rallient
+successivement tout ce qu'il y a d'éclairé, d'honorable et de
+considérable dans cette portion de la société française.»]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+BUGEAUD ET ABD EL-KADER.
+
+(1840-1844.)
+
+ I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le
+ maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses
+ médiocres résultats.--II. Débats à la Chambre des députés. Idées
+ exprimées par le général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer
+ gouverneur de l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est
+ faite par le ministère du 29 octobre.--III. Antécédents et
+ portrait du général Bugeaud.--IV. Système de guerre que le
+ nouveau gouverneur veut appliquer en Afrique et qu'il a proclamé
+ à l'avance.--V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie.
+ Changarnier. La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la
+ division d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud.--VI. Le
+ gouverneur entre tout de suite en campagne, au printemps de 1841.
+ Occupation de Mascara et destruction des établissements d'Abd
+ el-Kader.--VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de
+ l'automne de 1841.--VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa
+ campagne d'hiver autour de cette ville. Les résultats obtenus.
+ Bugeaud défend La Moricière contre les bureaux du ministère de la
+ guerre. Bedeau à Tlemcen.--IX. Le sergent Blandan. Expédition du
+ Chélif au printemps de 1842 et soumission des montagnes entourant
+ la Métidja. La Moricière continue ses opérations autour de
+ Mascara.--X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et
+ l'Oued-Fodda. Grands résultats de l'année 1842.--XI. Retour
+ offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au commencement de
+ 1843. Fondation d'Orléansville.--XII. La smala. Le duc d'Aumale.
+ Surprise et dispersion de la smala. Effet produit.--XIII. Bugeaud
+ est nommé maréchal. Ses difficultés avec le général
+ Changarnier.--XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du
+ Maroc.--XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux
+ arabes. La colonisation.--XVI. L'Algérie et le parlement.
+ Rapports du gouverneur avec M. Guizot et avec le maréchal Soult.
+ Bugeaud et la presse.--XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la
+ conquête. Ses lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie
+ a-t-elle été profitable à notre éducation militaire?
+
+
+I
+
+Un jour, en janvier 1842, comme les orateurs de l'opposition
+dénonçaient l'«abaissement», la «pusillanimité» de la politique
+extérieure, et reprochaient au gouvernement de Juillet de n'avoir fait
+aucune conquête: «Cela est faux, s'écria M. Guizot; vous êtes engagés,
+depuis dix ans, dans la conquête d'un grand territoire. La guerre
+d'Afrique est une conquête à laquelle vous travaillez tous les
+jours... Consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de
+conquête et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils
+diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France
+comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup, un
+jour, son influence et son poids en Europe.» En effet, de même que la
+prise d'Alger avait été l'oeuvre de la Restauration, la soumission de
+l'Algérie fut celle de la monarchie de 1830 et spécialement de ce
+ministère du 29 octobre, si facilement accusé de manquer de toute
+énergie belliqueuse. Guerre d'un caractère particulier, qu'on peut
+bien qualifier de grande guerre, si l'on considère l'importance des
+armées mises en campagne, le nombre des morts et le chiffre des
+dépenses[293]; mais, en même temps, guerre locale, sans contre-coup en
+Europe, ne mettant pas en péril la paix du monde, bien plus,
+impliquant l'existence et le maintien de cette paix, car le
+gouvernement qui n'en eût pas été assuré, aurait été étrangement
+téméraire de se lancer dans une pareille entreprise et, suivant
+l'expression du maréchal Bugeaud, de «grever, pour tant d'années,
+d'une aussi lourde hypothèque, son armée et ses finances[294]». «Je
+suis frappé, écrivait M. Guizot le 18 octobre 1842, de la nécessité
+d'agir en Afrique, pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est
+l'affaire de nos temps de loisir[295].»
+
+[Note 293: Un milliard de 1830 à 1848: soit 323 millions de 1830 à
+1841, et, de 1841 à 1848, environ 100 millions par an.]
+
+[Note 294: Lettre du maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, en date du 28
+septembre 1845. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 295: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 141.]
+
+Pour comprendre ce que fut l'oeuvre du ministère du 29 octobre en
+Algérie, il faut remonter un peu en arrière et reprendre l'exposé des
+affaires de cette région à la fin de 1839, au moment où allait
+recommencer avec Abd el-Kader la guerre un moment suspendue par le
+traité de la Tafna[296]. Dès le milieu de cette année, tous les
+indices révélaient une crise imminente, et il était manifeste que la
+paix boiteuse, subsistant depuis deux ans, ne durerait plus longtemps.
+L'émir avait son parti arrêté. Le 3 juillet 1839, il avait fait
+décider en principe la guerre sainte par l'assemblée des grands, se
+réservant de la déclarer au moment qu'il jugerait convenable; puis il
+avait employé août et septembre à parcourir les tribus, excitant les
+esprits et amassant de l'argent. Soucieux de ne pas paraître provoquer
+la rupture, il attendait un prétexte. Le maréchal Valée le lui fournit
+à la fin d'octobre, par l'expédition des Portes de Fer.
+
+[Note 296: Sur les événements d'Algérie de 1830 à 1839, voir tome III,
+ch. X.]
+
+Depuis longtemps, le gouverneur désirait établir une communication par
+terre entre la province de Constantine et Alger. Impossible de suivre
+l'ancienne voie romaine qui passait au sud, dans les États de l'émir;
+il fallait donc chercher un chemin plus au nord, au milieu des tribus
+kabyles, dans le pâté montagneux du Djurdjura. Là, une seule fissure
+se présentait, celle du Biban ou des Portes de Fer, de tel renom, que
+les Turcs ne s'y étaient jamais aventurés. Le maréchal Valée n'hésita
+pas à y lancer une colonne légère de 2,500 hommes d'élite, sous les
+ordres du duc d'Orléans. Elle devait se diriger à vol d'oiseau de
+Sétif à Alger, à travers un pays absolument inconnu et affreusement
+tourmenté, en passant à gué plusieurs rivières qu'une seule nuit de
+pluie pouvait rendre infranchissables. Grâce au secret gardé, à la
+rapidité de la marche, à la vigueur des troupes, à l'audace heureuse
+du commandement, la colonne, partie, le 18 octobre 1839, de Mila près
+de Constantine, arriva saine et sauve à Alger, quinze jours après.
+Elle en avait été quitte pour quelques escarmouches avec Ben-Salem,
+lieutenant d'Abd el-Kader. Mais on avait eu plus de bonheur que de
+prudence. Les Portes de Fer avaient été trouvées plus dangereuses
+encore qu'on ne s'y attendait: c'était une gorge de quinze à vingt
+mètres de largeur, entre deux murailles à pic, hautes de cent à deux
+cents mètres, en quelque sorte crénelées pour la fusillade; et ce
+défilé se prolongeait pendant 6 kilomètres. Il fallut sept heures pour
+le franchir. Chacun se rendait compte qu'une poignée d'hommes eût pu
+tout arrêter. Un orage éclata quelques heures après le passage; s'il
+fût arrivé plus tôt, l'armée était noyée entre les rochers. Aussi,
+l'un des résultats les plus clairs de cette hasardeuse expédition
+fut-il de nous convaincre qu'il fallait chercher ailleurs la
+communication militaire entre les deux provinces.
+
+«Louanges à Dieu, s'écria Abd el-Kader en apprenant les nouvelles du
+Biban, l'infidèle s'est chargé de rompre la paix; à nous de lui
+montrer que nous ne craignons pas la guerre.» Aussitôt il envoya
+partout l'ordre de prendre les armes. Le 20 novembre 1839, au jour
+fixé par lui, Arabes et Kabyles se précipitaient comme une trombe
+dévastatrice sur la plaine de la Métidja. En un moment, les fermes
+européennes qui commençaient à s'y établir étaient détruites, les
+colons mis en fuite ou massacrés, les tribus alliées de la France
+razziées et décimées. Malgré tant d'indices qui eussent dû le mettre
+en éveil, le gouverneur général fut absolument surpris et se trouva
+hors d'état de chasser les envahisseurs. Ses troupes étaient
+dispersées et immobilisées dans les postes qu'il avait partout
+multipliés et qui n'avaient servi à rien contre l'invasion. Les
+premiers détachements, trop faibles en nombre, qui se hasardèrent à en
+sortir, furent fort maltraités, tel un bataillon du 24e qui, en une
+seule affaire, eut cent cinq morts et quatre-vingt-sept blessés. Le
+Sahel lui-même, massif montagneux auquel s'appuie Alger, paraissait
+menacé; la panique gagna la ville où l'on arma les batteries de
+l'enceinte; on pouvait se croire revenu aux plus mauvais jours de
+1831. Cette épreuve jugeait le système défensif du maréchal Valée. Ce
+fut seulement après plusieurs semaines, grâce surtout à l'énergie des
+colonels Changarnier et de La Moricière, qui commandaient l'un le 2e
+léger à Boufarik, l'autre les zouaves à Koléa, qu'on commença à faire
+un peu moins mauvaise figure. Encore nos troupes n'en étaient-elles
+pas à reprendre l'offensive: elles se bornèrent à débloquer les postes
+conservés dans la Métidja; plusieurs avaient dû être évacués et
+détruits.
+
+Le premier effort de l'ennemi s'était porté contre la province
+d'Alger. Il ne s'attaqua qu'un peu plus tard à nos établissements, si
+restreints d'ailleurs, de la province d'Oran. Là aussi, nos troupes se
+trouvèrent réduites à une défensive qui ne fut pas toujours
+heureuse[297]. Dans la province de Constantine, où Abd el-Kader
+n'avait jamais pu établir sérieusement sa puissance, notre situation
+était meilleure, grâce au concours de plusieurs grands chefs
+indigènes; ceux-ci bataillaient pour notre cause et envoyaient, en
+grand apparat, au général commandant la division, les oreilles coupées
+sur les cadavres des partisans de l'émir.
+
+[Note 297: C'est alors, en février 1840, qu'eut lieu la défense de
+Mazagran, autour de laquelle on fit tant de bruit. Le fait se réduisait
+à ceci: 123 zéphyrs, soldats des compagnies de discipline, occupant un
+ancien fortin turc en assez bon état, s'étaient vus assiéger par environ
+1,500 Arabes. À l'abri de leurs remparts, ils tinrent bon pendant quatre
+jours, et l'ennemi, qui n'avait ni canons pour faire brèche ni échelles
+pour escalader les murailles, dut se retirer. La défense était
+honorable, mais n'avait rien d'extraordinaire. On en pouvait juger aux
+pertes de la garnison qui, pendant ces quatre jours, n'avait eu que
+trois tués et seize blessés. La guerre d'Afrique offrait maints faits
+d'armes bien autrement remarquables. Mais l'opinion, égarée par le
+rapport exagéré du commandant, le capitaine Lelièvre, par les
+amplifications fantastiques des journaux et aussi par l'étrange penchant
+des honnêtes bourgeois à exalter le soldat vicieux aux dépens des
+autres, s'engoua des «héros de Mazagran», qui furent comparés aux
+défenseurs des Thermopyles. Le gouvernement lui-même, dupe de cette mise
+en scène, leur prodigua les récompenses, jusqu'au jour--près de trois
+ans plus tard--où, mieux informé, mais ne voulant pas confesser
+publiquement son erreur, il se contentera de mettre silencieusement le
+capitaine Lelièvre à la retraite. Le commandant de Montagnac, un vrai
+brave, celui-là, écrira à ce propos, dans une lettre en date du 22
+novembre 1842: «Notre fameux _lapin_ de Mazagran a fini par être expulsé
+de l'armée, à la suite de tous ses méfaits. Il y a longtemps qu'on
+aurait dû lui rendre cette justice.» Beaucoup d'historiens en sont
+encore restés à la légende de Mazagran.]
+
+Dès le commencement de l'attaque, le maréchal Valée avait fait
+parvenir en France un cri d'alarme, demandant avec instance des
+renforts immédiats. Sous l'influence du duc d'Orléans, le
+ministère,--c'était alors celui du 12 mai 1839, présidé par le
+maréchal Soult,--prit aussitôt des mesures pour porter l'effectif de
+l'armée africaine de 40,000 hommes à près de 60,000. «Le Roi et son
+conseil, écrivait le prince royal au maréchal Valée, ont accepté, sans
+hésitation, sans récrimination, la situation actuelle de l'Algérie.
+L'opinion publique, la presse ont suivi cet exemple; les Chambres
+seront entraînées de même. Jamais général en chef n'aura été soutenu
+et traité comme vous l'êtes: appui moral, récompenses pour vos
+troupes, pouvoir d'agir, liberté de mouvements, renforts immédiats et
+abondants, vous aurez tous les éléments du succès...» Puis, parlant de
+lui-même, le prince ajoutait, avec cet accent de patriotisme qui
+vibrait si souvent dans ses lettres: «Reprendre, pour une lutte
+solennelle, une place encore chaude, si je puis m'exprimer ainsi,
+parmi les troupes que je viens de commander dans une expédition
+presque pacifique, répondre à l'appel que l'Afrique fait à ses
+défenseurs, c'est plus qu'un droit pour moi, c'est, à mes yeux, un
+devoir d'honneur qui fait taire toute autre considération et qui a été
+apprécié par le Roi et son conseil. J'ai écarté l'offre d'un
+commandement distinct du vôtre: le service en eût souffert. Je n'ai
+d'autre ambition que le bien général. Je partirai d'ici avec mon frère
+d'Aumale qui fera ses premières armes sous vos ordres. L'opinion
+publique et la presse se préoccupent vivement de mon départ, et tant
+que cela ne va pas jusqu'à des manifestations qui troubleraient ma
+liberté, je ne puis qu'être touché d'une sollicitude qui me prouve que
+mes efforts pour me tenir à la hauteur de ma position n'ont pas été
+complètement perdus; mais ni les motifs qu'on allègue, ni aucune
+considération d'intérêt, ni aucun calcul d'avenir ne pourront me
+retenir ici, lorsque, dans mes inflexibles idées de point d'honneur,
+je crois avoir un devoir à remplir. Le cri de ma conscience me
+conduira en Afrique; Dieu réglera l'avenir[298].» À l'ouverture de la
+session, le 23 décembre 1839, le Roi parla avec fermeté de la
+nécessité de «punir l'agression» de l'émir et «d'en rendre le retour
+impossible, afin que rien n'arrêtât le développement de prospérité que
+la domination française garantissait à une terre qu'elle ne quitterait
+plus». La Chambre, si longtemps incertaine dans ses vues sur
+l'Algérie, s'associa à ces sentiments. Sa volonté fut même mise
+particulièrement en lumière par le vote d'un amendement qui
+corrigeait sur ce point la rédaction proposée par la commission; cette
+rédaction, tout en insistant sur la «vigueur» avec laquelle la guerre
+devait être poussée, laissait planer quelque doute sur l'usage qui
+serait fait de la victoire; l'amendement, voté à une grande majorité,
+sur la demande du ministère, substitua à cette rédaction un peu
+équivoque une phrase où, reprenant les expressions mêmes du discours
+royal, on parlait de «cette terre que la domination française ne
+quitterait plus».
+
+[Note 298: Cité par M. Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t.
+II, p. 389 à 391.]
+
+Les renforts arrivèrent en Algérie dans les premiers mois de 1840. Le
+maréchal Valée se trouva ainsi en mesure de former un petit corps
+expéditionnaire, bientôt porté à dix mille hommes, et dans lequel
+étaient réunis les Africains les plus renommés, le général Duvivier,
+les colonels de La Moricière, Changarnier et Bedeau. Le duc d'Orléans
+commandait l'une des divisions, et son jeune frère le duc d'Aumale,
+alors chef de bataillon, faisait partie de son état-major. D'après le
+plan concerté avec le gouvernement, tout l'effort devait être porté
+dans la province d'Alger où l'on voulait s'emparer de Cherchel à
+l'ouest sur le bord de la mer, de Miliana au sud-ouest dans les
+terres, et de Médéa au sud. On se flattait que ces villes, une fois
+revenues en notre possession, serviraient de rempart à la plaine de la
+Métidja. Le plan fut exécuté comme il avait été conçu. Le maréchal
+occupa Cherchel le 15 mars, Médéa le 17 mai, Miliana le 8 juin. Aucune
+de ces villes ne fut défendue: les deux premières furent trouvées
+désertes, la troisième en flammes. Sur la route, à l'aller et au
+retour, il fallut souvent en venir aux mains avec Abd el-Kader ou avec
+ses lieutenants. Le plus rude et le plus brillant de ces combats eut
+lieu avant d'arriver à Médéa, sur ce col de Mouzaia, tant de fois
+arrosé de notre sang depuis la première expédition du général Clauzel:
+Abd el-Kader occupait, avec ses réguliers et de nombreux auxiliaires,
+les crêtes et le piton qui dominaient à gauche le passage; ainsi
+défendue, cette forteresse naturelle paraissait inaccessible; rien ne
+put arrêter l'élan de nos soldats entraînés par Changarnier et La
+Moricière. Mais quel était le fruit de ces victoires? Vainement, à
+chaque rencontre, l'emportait-on sur Abd el-Kader, celui-ci ne se
+laissait pas envelopper ni même serrer de trop près. Toujours vaincu,
+jamais mis hors de combat, il continuait à tenir la campagne,
+harcelant toutes nos marches offensives et encore plus nos retraites.
+Ainsi quelques jours après le combat de Mouzaia, comme l'armée
+repassait le col pour revenir dans la Métidja, l'arrière-garde fut si
+soudainement et si violemment attaquée, qu'on put craindre un moment
+sa destruction.
+
+Malgré les efforts faits et le sang versé, cette campagne était donc
+sans résultat décisif. L'armée en avait le sentiment et, chose
+fâcheuse, s'en prenait à son chef. Plusieurs fois, il avait paru
+qu'avec sa lenteur méthodique, encore augmentée par l'âge, le maréchal
+laissait échapper les meilleures occasions. Artilleur éminent, il ne
+possédait pas au même degré les qualités fort différentes du général
+d'armée; de plus, nourri dans les traditions de la grande guerre
+européenne, il n'avait pas l'intelligence de cette guerre d'Afrique
+qui exigeait tant de prestesse dans les mouvements, tant de
+promptitude dans le coup d'oeil. La Moricière traduisait le sentiment
+général, quand il écrivait alors dans une lettre confidentielle: «On
+n'a pas d'idée de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la
+sorte; cela dépasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer[299].»
+Cependant le gouverneur était satisfait. «Le plan de campagne est
+exécuté, disait-il dans son rapport au ministre; la France est
+fortement établie dans la vallée du Chélif; de grandes communications
+relient à la Métidja Médéa et Miliana. Le moment approche où les
+tribus se sépareront de l'émir.» Singulière illusion! Le maréchal
+Valée avait laissé à Médéa et à Miliana, non des corps de troupes
+assez forts pour rayonner aux environs, mais les garnisons
+indispensables à la garde des villes: toujours le parti pris de
+défensive. Aussi, à peine l'armée s'était-elle éloignée, que ces
+garnisons étaient bloquées, sans communications régulières avec Alger,
+constamment attaquées, souvent manquant de vivres, et surtout
+exposées à la démoralisation, conséquence de leur attitude passive et
+de leur isolement. «Horribles villes, écrivait alors un de nos plus
+solides soldats, véritables prisons, dans lesquelles on a jeté trois
+mille individus, et qui sont autant de gouffres où disparaissent ces
+malheureux abandonnés[300].» Vivres et munitions, tout devait être
+apporté de la côte, et chaque ravitaillement exigeait une nouvelle
+armée, une nouvelle expédition, de nouveaux combats contre l'ennemi
+qui tenait toujours la campagne. C'était recommencer purement et
+simplement ce qu'avait fait le général Clauzel au lendemain de la
+prise d'Alger, comme si le temps n'avait rien fait gagner ni
+l'expérience rien appris. Ces expéditions répétées épuisaient l'armée,
+d'autant que le chiffre des troupes mobilisables était singulièrement
+restreint: presque tout l'effectif continuait à être absorbé par la
+garde des nombreux postes que le maréchal avait établis autour du
+Sahel et dans la Métidja.
+
+[Note 299: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. I, p. 231.]
+
+[Note 300: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
+Montagnac._]
+
+Ces postes nous donnaient-ils au moins quelque sécurité? Non; les
+coureurs ennemis s'avançaient jusqu'aux portes d'Alger. À peu de
+distance de la ville, des détachements de deux cents hommes étaient
+surpris et massacrés. Un témoin[301] a tracé ce tableau de nos
+possessions africaines après la campagne de 1840; il se suppose devant
+une carte, marquant en noir ce qui nous appartient véritablement:
+«Alger est à vous, disait-il, et même, pourvu que la nuit soit encore
+éloignée, vous pouvez vous promener à une lieue aux environs. Trois ou
+quatre points dans un rayon de trois ou quatre lieues; ce sont vos
+postes ou camps de la Maison-Carrée, du Fondouk, de l'Habra, etc. Vous
+possédez la surface qu'ils occupent et les alentours jusqu'à portée de
+fusil, mais à condition de n'y rien semer, de n'y rien bâtir; à
+condition d'avoir, derrière vos fossés, suffisamment de vivres et de
+munitions pour attendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu'il n'y a
+pas d'eau dans l'intérieur du camp, les soldats ne vont à la fontaine
+qu'en force suffisante. Ils sont dévorés de vermine, excédés de
+fatigue et d'ennui, décimés par la fièvre, par le soleil, par les
+exhalaisons pestilentielles des marécages. Heureux ceux qui peuvent
+lire quelques lambeaux d'un vieux journal! J'ai entendu des officiers,
+enfermés dans ces prisons brûlantes, dire que l'esprit le mieux trempé
+ne peut résister à trois ou quatre mois d'un pareil supplice. Beaucoup
+s'adonnent aux liqueurs fortes, demandant à l'abrutissement de les
+sauver de la folie. Mais poursuivons: un point à Douera, un point à
+Boufarik, un autre à Blida, deux autres à Coléa et à Cherchel. Vous
+entretenez dans chacun de ces endroits un certain nombre de troupes et
+quelques cabaretiers qui empoisonnent ce que la fièvre et l'Arabe ont
+laissé vivre. Voilà votre province d'Alger... J'oubliais vos villes de
+Médéa et de Miliana, deux grands tombeaux, au bout d'un chemin sur
+lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des
+ossements de vos soldats.» L'auteur de ce tableau n'exagérait pas
+l'insalubrité des postes occupés dans la province d'Alger. Tel
+bataillon, qui en arrivant dans l'un d'eux comptait 700 hommes, se
+trouvait, au bout de peu de temps, réduit à 210. «Ces malheureux,
+écrivait un de leurs officiers, sont frappés de la fièvre comme de la
+foudre; ils tombent, et l'on n'a que le temps de les porter à
+l'hôpital[302].» C'est à l'occupation de ces retranchements bien plus
+qu'aux combats, si meurtriers fussent-ils, qu'il faut attribuer le
+chiffre très élevé des pertes de l'armée en 1840: 9,300 morts sur un
+effectif de 60,000 hommes[303].
+
+[Note 301: Ce témoin est M. Louis Veuillot, qui vint en Algérie avec
+le général Bugeaud, au commencement de 1841, et qui, aussitôt après,
+publia ses impressions de voyage, sous ce titre: _Les Français en
+Algérie_.]
+
+[Note 302: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
+Montagnac._]
+
+[Note 303: Chiffre avoué par le gouvernement dans la séance du 14
+avril 1841.]
+
+En dépit des bulletins optimistes que le maréchal Valée lui adressait
+de la meilleure foi du monde, le ministre de la guerre finissait
+cependant par s'apercevoir du fâcheux état des choses: «La situation
+générale, écrivait-il, ne s'est pas améliorée depuis le commencement
+de la campagne. Nous occupons, il est vrai, Médéa et Miliana, mais
+dans des conditions jusqu'ici peu favorables. Les partis arabes n'en
+demeurent pas moins à peu près maîtres de la plaine, et les
+communications entre nos postes sont difficiles et rares. Il est
+urgent de remédier, par des opérations heureuses et décisives, à un
+tel état de choses dont il y aurait bientôt à s'alarmer[304].» Comment
+répondre au voeu du ministre? L'armée était dans un état de lassitude
+physique et surtout morale qui ne semblait plus permettre de lui
+imposer de nouveaux efforts. On en était à se demander si, avec des
+soldats surmenés, des officiers découragés, il serait possible de
+continuer les opérations indispensables au ravitaillement des villes
+occupées. Heureusement Changarnier se trouvait là, toujours prêt à
+agir et sachant entraîner les autres; il était la grande ressource du
+maréchal dans ses embarras; simple colonel ou général de récente
+promotion, il se voyait attribuer le commandement de presque toutes
+les expéditions, qu'il menait à bien avec un rare mélange d'audace,
+d'énergie et d'adresse. «Les généraux sont à Alger, écrivait le
+capitaine de Montagnac, n'ayant pas d'emploi et n'en demandant pas. Il
+y a ici un général qui est tous les généraux d'Afrique: c'est
+Changarnier. Y a-t-il une expédition à organiser? vite on ramasse des
+fractions de tous les corps et l'on prend mon Changarnier. Y a-t-il
+une razzia à faire? Changarnier. S'agit-il d'établir un télégraphe
+dans les nuages? encore Changarnier, toujours Changarnier... Du reste,
+il répond à la confiance qu'on a en lui: il se bat bien. Sa réputation
+va toujours grandissant, et bientôt la terre ne sera plus assez vaste
+pour la contenir[305].»
+
+[Note 304: Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t. II, p.
+473.]
+
+[Note 305: _Lettres d'un soldat._]
+
+Même avec un si énergique lieutenant, le maréchal Valée était loin de
+faire tout le nécessaire. Miliana a été ravitaillée, le 23 juin 1840,
+pour trois mois. Depuis lors, on n'a plus eu de communication avec la
+ville, de nouveau bloquée. Les trois mois se sont écoulés sans que
+l'on ait trouvé moyen d'envoyer un nouveau convoi. Dans la nuit du 27
+au 28 septembre, un homme vêtu en Arabe se présente au palais du
+gouverneur: c'est un échappé de Miliana; les nouvelles qu'il apporte
+sont telles, qu'en toute hâte une colonne est organisée par
+Changarnier. Le 4 octobre, après avoir livré plusieurs petits combats,
+elle arrive à Miliana. Quel spectacle! La moitié de la garnison est
+dans le cimetière, un quart dans les hôpitaux; le reste se traîne sans
+force et sans courage, incapable de défendre les remparts que
+l'ennemi, mal informé, n'a heureusement pas attaqués[306]. Tel a été
+le résultat des fatigues, des maladies et surtout de la nostalgie
+causée par cet état de séquestration, d'isolement et d'abandon. Il
+faut prendre dans le corps expéditionnaire les éléments d'une garnison
+entièrement nouvelle. La colonne ainsi réduite ramène, non sans peine,
+à Alger, les débris de l'ancienne garnison, contre lesquels la mort
+devait s'acharner jusqu'au bout. Des 1,236 hommes laissés en juin 1840
+dans Miliana, 70 seulement survivaient au 31 décembre. Lamentable
+incident, qui eut tout de suite un douloureux retentissement et qui
+n'était pas fait pour relever le prestige du maréchal Valée, soit en
+Afrique auprès de l'armée, soit en France auprès du public et du
+gouvernement.
+
+[Note 306: Ce tableau de la garnison de Miliana a été tracé par le
+général Changarnier lui-même, dans un passage que cite M. Camille
+Rousset.]
+
+
+II
+
+Pendant que la guerre se poursuivait avec ces fortunes diverses,
+survenaient, en France, des débats parlementaires et des crises
+ministérielles qui avaient leur contre-coup sur les affaires
+algériennes. Avant même que le maréchal Valée eût reçu ses renforts et
+commencé sérieusement ses opérations, son système avait rencontré, à
+la tribune de la Chambre, un contradicteur autorisé, redoutable, qui
+avait l'habitude de dire très haut ce qu'il pensait et de ne ménager
+personne: c'était le général Bugeaud. Il y avait déjà plusieurs années
+que ce personnage jouait, dans les affaires d'Afrique, un rôle
+important dont les diverses phases semblaient, il est vrai, peu
+concordantes. Le même homme qui, en 1836, par la victoire de la
+Sickack, était apparu comme l'un des plus vigoureux adversaires d'Abd
+el-Kader, avait négocié et signé, en 1837, le traité de la Tafna, qui
+faisait la part si large à l'émir, si étroite à la France. À cette
+époque, il professait très haut et à tout venant que l'entreprise
+algérienne était une sottise, que la conquête serait pénible, la
+colonisation impossible, et que le mieux était de s'en aller[307].
+Mais, depuis lors, une évolution s'était accomplie dans son esprit.
+Sans désavouer sa première opposition, en persistant même à déclarer
+l'entreprise peu heureuse, il avait fini par trouver que la France
+était trop engagée pour reculer. Dès lors, il estimait que le pire
+était de piétiner sur place, et qu'on devait aller de l'avant;
+l'évacuation écartée, il ne voyait plus qu'une issue, la conquête
+complète et rapide. Dans cette façon nouvelle de considérer les
+choses, il apportait son habituelle impétuosité, exposant en toute
+occasion ses idées avec une verve abondante et puissante. Ainsi,
+avait-il pris la parole, le 15 janvier 1840, lors de la discussion de
+l'adresse, mêlant assez étrangement, avec une égale vivacité,
+l'apologie de sa conduite personnelle dans le traité de la Tafna et la
+critique de l'occupation restreinte. «Je ne serai pas suspect,
+disait-il, quand je déclarerai que l'occupation restreinte me paraît
+une chimère. Cependant, c'est sur cette idée qu'avait été fait le
+traité de la Tafna. Eh bien! c'est une chimère! Elle vient d'être
+jugée par les faits. C'est à grands frais, avec un grand déploiement
+de forces et de fortifications, que vous avez voulu garder la petite
+zone réservée dans la province d'Alger. Vous avez vu ce qui est
+arrivé! Au moment où la guerre a éclaté, nos points retranchés ont été
+franchis; les Arabes se sont précipités dans la plaine de la Métidja,
+y ont fait disparaître l'ombre de colonisation que nous y avions si
+péniblement établie. Je dis que l'occupation restreinte est une
+chimère, une chimère dangereuse. Tant que vous resterez dans votre
+petite zone, vous n'attaquerez pas votre adversaire au coeur. Lors
+même que vous étendriez un peu cette zone, l'ennemi aurait plus
+d'espace qu'il ne lui en faut pour subsister... Il ne reste donc,
+selon moi, que la domination absolue, la soumission du pays... Puisque
+mon pays est en Afrique, je désire qu'on ne s'y débatte plus dans
+l'impuissance. Nous nous agitons, depuis dix ans, pour faire les
+choses du monde, je ne dirai pas les plus futiles, mais les plus
+infructueuses. Je pense que les grandes nations, comme les grands
+hommes, doivent faire les fautes avec grandeur. Oui, à mon avis, la
+possession d'Alger est une faute; mais puisque vous voulez la faire,
+il faut que vous la fassiez grandement, car c'est le seul moyen d'en
+obtenir quelque fruit, il faut donc que le pays soit conquis et la
+puissance d'Abd el-Kader détruite.» Le but ainsi nettement fixé,
+l'orateur indiquait les moyens de l'atteindre: c'était de substituer
+au système des postes fortifiés la création de six colonnes mobiles,
+parcourant le pays dans tous les sens et atteignant les Arabes dans
+leurs intérêts agricoles, les seuls saisissables en Afrique.
+
+[Note 307: Sur les antécédents algériens du général Bugeaud, voir t.
+III, ch. X, § X et XII.]
+
+Le ministère, qui venait d'approuver le plan du gouverneur, n'était
+pas disposé à suivre les conseils du général Bugeaud. Mais, quelques
+semaines plus tard, il était renversé et cédait la place au cabinet du
+1er mars 1840, formé par M. Thiers. Le nouveau président du conseil
+arrivait au pouvoir, fort animé pour la conquête de l'Algérie et assez
+prévenu contre le maréchal Valée. La position de ce dernier, au
+premier moment fort menacée, ne fut raffermie que par l'influence du
+duc d'Orléans qui s'apprêtait alors à rejoindre l'armée d'Afrique. Ce
+ne fut pas pour bien longtemps. À peine les opérations militaires
+étaient-elles commencées que, devant la médiocrité et l'incertitude
+des résultats, M. Thiers sentit renaître ses premiers doutes sur
+l'homme et sur son système. Quant au général Bugeaud, il trouvait dans
+ces faits la confirmation de ses idées, et, le 14 mai 1840, il
+saisissait l'occasion de la discussion des crédits, pour insister avec
+plus de vivacité encore sur la critique du plan suivi par le maréchal
+Valée. «Si l'on veut, disait-il, occuper Médéa, Miliana, Cherchel, on
+aura tous les inconvénients de l'occupation restreinte multipliés sur
+une plus grande échelle.» À l'entendre, ce n'est pas 2,400 hommes
+qu'il faudrait mettre à Médéa, ce serait 8,000 hommes en état de
+prendre l'offensive. «Il y a, ajoutait-il, un système qu'il faut
+abandonner, c'est le système de la multiplication des postes
+retranchés. Je n'en connais pas de plus déplorable. Il nous a fait un
+mal affreux... Que diriez-vous d'un amiral qui, chargé de dominer la
+Méditerranée, amarrerait ses vaisseaux en grand nombre sur quelques
+points de la côte et ne bougerait de là? Vous avez fait la même
+chose... C'est le système de la mobilité qui doit soumettre l'Afrique.
+Il y a entre le système de l'occupation restreinte par les postes
+retranchés et celui de la mobilité toute la différence qu'il y a entre
+la portée du fusil et la portée des jambes. Les postes retranchés
+commandent seulement à la portée du fusil, tandis que la mobilité
+commande le pays à vingt ou trente lieues. Il faut donc être avare de
+retranchements et n'établir un poste que quand la nécessité en est dix
+fois démontrée... Vous voulez rester imperturbablement en Afrique! Eh
+bien, il faut y rester pour y faire quelque chose. Jusqu'à présent, on
+n'a rien fait, absolument rien. Voulez-vous recommencer ces dix ans de
+sacrifices infructueux, ces expéditions qui n'aboutissent qu'à brûler
+des maisons et à envoyer bon nombre de soldats à l'hôpital? Vous ne
+pouvez continuer quelque chose d'aussi absurde, messieurs. Puisque
+vous êtes condamnés à rester en Afrique, il faut une grande invasion
+qui ressemble à celle que faisaient les Francs, à celles que faisaient
+les Goths; sans cela, vous n'arriverez à rien.» Et l'orateur ne
+cachait pas à la Chambre qu'une armée de 90,000 hommes était
+nécessaire. Tout en trouvant le général Bugeaud trop absolu, M. Thiers
+tomba d'accord avec lui qu'on avait eu tort d'éparpiller les troupes
+et de multiplier les postes; la meilleure tactique, selon le président
+du conseil, eût été de s'emparer de quelques points principaux et de
+rayonner de là dans tous les sens. Lui aussi repoussait absolument «la
+chimère de l'occupation restreinte». Enfin, aux adversaires de
+l'entreprise algérienne qui tiraient argument des résultats incertains
+de la campagne, il répondait en célébrant avec une vivacité éloquente
+les profits que nous réservait cette conquête et aussi, d'une façon
+plus générale, l'avantage qu'il y avait pour la France «à se battre
+quelque part[308]».
+
+[Note 308: J'ai déjà eu occasion de citer un fragment de ce discours,
+t. IV, ch. V, § IX.]
+
+Cette discussion n'avait pas raffermi le maréchal Valée. Le ministère
+comprenait la nécessité de le changer; une seule chose l'arrêtait, la
+difficulté que présentait le choix du successeur. Un candidat sans
+doute était indiqué et paraissait s'offrir: le général Bugeaud. En une
+question où tant de gens tâtonnaient, il avait un système, le
+professait bien haut et se faisait fort de réussir là où les autres
+avaient échoué. Dans beaucoup d'esprits, l'idée gagnait qu'il pourrait
+bien être l'homme de la situation. Le général s'attendait à être
+choisi. «Il est toujours fortement question de m'envoyer en Afrique,
+écrivait-il à un de ses confidents, et je crois même que c'est arrêté,
+mais qu'on ne veut pas le publier encore... Je n'ai fait aucun
+mouvement. Sans être Achille, on vient me chercher sous ma
+tente[309].» Cependant les jours s'écoulaient, et le ministère n'osait
+avouer le choix qu'il avait peut-être décidé _in petto_: c'est qu'il
+se croyait obligé de ménager la gauche et que celle-ci détestait le
+général Bugeaud. Jusqu'à quand ces préventions de parti eussent-elles
+ainsi retardé une mesure si évidemment commandée par l'intérêt de
+l'Algérie? Quoi qu'il en soit, le cabinet du 1er mars tomba sans avoir
+rien fait, et la question se trouva renvoyée au cabinet du 29 octobre,
+avec beaucoup d'autres non moins graves, plus graves même, qui
+composaient l'onéreux héritage laissé par M. Thiers à ses successeurs.
+
+[Note 309: Lettre du 17 octobre 1840. (_Le maréchal Bugeaud_, par le
+comte D'IDEVILLE, t. II, p. 149.)]
+
+Les nouveaux ministres n'avaient aucune raison d'être effarouchés par
+la couleur politique du général Bugeaud, mais ne pouvaient-ils pas
+l'être par ses desseins militaires? Le nommer, c'était s'engager à
+fond dans la guerre d'Afrique, renoncer à tout expédient d'occupation
+restreinte, entreprendre la conquête de la régence entière, se
+condamner à obtenir de la Chambre, jusqu'alors peu généreuse en cette
+matière, beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et cela pendant de
+longues années. Le général n'avait laissé sur ce point aucune
+équivoque. Il ne s'était pas expliqué seulement à la tribune, dans des
+circonstances où il pouvait être soupçonné de quelque entraînement de
+discussion ou de quelque exagération oratoire: un jour que le Roi
+était particulièrement préoccupé des affaires d'Algérie, des opinions
+divergentes qui se manifestaient à ce sujet, de la stérilité des
+efforts faits jusqu'alors, il avait appelé le général Bugeaud et, en
+plein conseil des ministres, lui avait demandé son avis. «Sire, dit le
+général, si le pays cultivé, le Tell algérien, se prolongeait
+indéfiniment dans le sud, il faudrait évacuer demain matin; la
+conquête serait impossible. Mais la fortune veut que l'épaisseur du
+pays cultivé ne soit en moyenne que de trente lieues, et qu'au delà
+soit le petit désert. Qu'est-ce qui fait que, depuis dix ans, vous
+multipliez les efforts sans parvenir à soumettre les Arabes? C'est
+qu'Abd el-Kader a toujours derrière lui une région où il peut lever
+l'impôt et recruter des soldats. Toutes les fois que vous laissez à
+l'ennemi l'impôt et le recrutement, la guerre est interminable. Il
+faut prendre la totalité du Tell, et alors, l'émir, n'ayant plus ni
+impôt ni recrutement, sera forcé de capituler.» Et comme le Roi,
+frappé du bon sens de ce raisonnement, avait fait cette question: «Si
+je vous chargeais de cette entreprise, accepteriez-vous, et à quelles
+conditions?--J'accepterais, répondit le général, mais je demanderais
+au Roi cent mille hommes de son armée et cent millions de son budget
+pendant sept ans[310].» Pour peu que M. Guizot et ses collègues
+eussent été les politiques timides et mesquins que la gauche dénonçait
+et flétrissait si bruyamment, de telles perspectives eussent eu de
+quoi les faire hésiter ou même reculer. Tout au contraire, avec une
+pleine connaissance des suites de leur résolution, ils proposèrent au
+Roi de nommer le général Bugeaud gouverneur général. Quant à
+Louis-Philippe, il trouvait bien un peu lourde l'entreprise
+algérienne. «Le duc de Broglie a raison, disait-il volontiers,
+l'Algérie est une loge à l'Opéra qui coûte bien cher.» Mais dès qu'il
+lui fut démontré que l'honneur et l'intérêt du pays étaient engagés,
+il prit son parti des sacrifices à faire, si lourds fussent-ils:
+réponse anticipée aux fausses lettres que la presse légitimiste allait
+publier, quelques semaines plus tard, en vue de faire croire que le
+Roi avait promis à l'Angleterre l'évacuation de l'Algérie[311].
+L'ordonnance qui appelait le général Bugeaud à remplacer le maréchal
+Valée fut signée le 29 décembre 1840. Cette date est importante dans
+l'histoire de la conquête de l'Algérie: elle marque la fin des
+tâtonnements stériles et le commencement des opérations efficaces.
+
+[Note 310: Cette conversation m'a été rapportée par M. le général
+Trochu, qui la tenait lui-même du maréchal Bugeaud. Il en avait
+conservé un souvenir très vif, sans pouvoir en préciser la date. Aux
+débuts de sa carrière, le capitaine Trochu avait été l'officier
+d'ordonnance et l'homme de confiance du maréchal, qui faisait de lui
+le plus grand cas. «Je ne connais dans l'armée aucun homme plus
+distingué que lui», écrivait le maréchal à M. Guizot, le 2 juillet
+1846.]
+
+[Note 311: Sur ces lettres, voir t. IV, ch. V, § IX.]
+
+
+III
+
+Au moment où il prenait en main la direction des affaires algériennes,
+le général Bugeaud avait cinquante-six ans. Forte stature, large
+poitrine, visage coloré, voix mâle et rude, regard hardi, allure
+décidée, tout en lui respirait le commandement. Les qualités de l'âme,
+de l'intelligence et surtout du caractère étaient supérieures, mais
+avec des inégalités et des contrastes qu'expliquent son origine et les
+vicissitudes de sa vie. D'une famille noble du Périgord, Thomas
+Bugeaud de la Piconnerie perdit sa mère quand il n'avait que dix ans.
+Son père, ruiné par la révolution, d'un tempérament violent et dur, ne
+s'intéressant qu'à son fils aîné, retira le jeune Thomas de l'école où
+l'avait placé sa mère, et le laissa absolument à lui-même, sans lui
+faire donner aucune éducation. L'enfant ainsi abandonné se réfugia à
+la campagne, avec ses soeurs aînées dont la tendresse mettait seule un
+peu de douceur dans sa vie, n'ayant en fait d'instruction que ce que
+les pauvres filles, non moins délaissées elles-mêmes, pouvaient lui
+apprendre, passant son temps à chasser, à pêcher, à vagabonder au
+milieu des landes et des bois avec les petits paysans de son âge, dans
+un tel dénuement que, faute de souliers, il se fabriquait lui-même des
+espèces de sandales. Cette étrange existence se prolongea jusqu'en
+1804, où Thomas, âgé de dix-neuf ans, s'engagea dans les vélites de la
+garde impériale. Il prit ce parti par pauvreté, non par goût.
+Longtemps ses lettres témoignèrent de ses regrets pour la vie
+rustique, de son désir de «quitter le militaire». Toutefois, par
+sentiment du devoir, par vaillance naturelle, plus encore que par
+ambition, il écrivait à sa soeur aînée, lors de sa première entrée en
+campagne: «Je t'assure que je mourrai ou que je me distinguerai.»
+Caporal de la garde à Austerlitz en 1805, sous-lieutenant de la ligne
+en 1806, blessé à la fin de la même année dans la campagne de Pologne,
+il fut envoyé, en 1808, à l'armée d'Espagne, où il resta jusqu'en
+1814, successivement capitaine, chef de bataillon, major. Sur ce
+nouveau théâtre, dans une guerre de surprises et d'embuscades, il eut
+occasion de faire oeuvre d'initiative et de commandement, bien
+qu'encore dans un grade relativement peu élevé; de brillants faits
+d'armes, de vigoureux coups de main attirèrent sur lui l'attention de
+ses chefs, particulièrement du maréchal Suchet qui le prit en haute
+estime. Ce fut la première Restauration, bien accueillie par lui, qui
+lui donna ses épaulettes de colonel. Mais s'étant rallié à Napoléon
+pendant les Cent-Jours, il fut mis en demi-solde après la seconde
+Restauration. Il se retira alors en Périgord, dans le vieux domaine de
+sa famille, et, portant sur l'agriculture son énergie accoutumée, il
+transforma le pays qui l'entourait. Ainsi passa-t-il quinze années,
+loin de tout bruit et de toute agitation, refusant de prendre part aux
+conciliabules républicains et bonapartistes dans lesquels on cherchait
+à l'attirer.
+
+Le gouvernement de Juillet lui rouvrit l'armée et le fit général. Élu
+député en 1831, conservateur résolu, implacable, provocant, il n'était
+pas d'humeur à jouer les rôles muets. C'était un orateur original,
+prime-sautier, n'ayant pas toujours autant de mesure que de verve,
+prompt, sur ce champ de bataille comme sur les autres, à prendre
+l'offensive, particulièrement animé contre les journalistes qui,
+naturellement, n'étaient pas en reste avec lui et le dépeignaient
+comme un soudard brutal, ennemi du peuple et courtisan du prince. Il
+n'était pas d'ailleurs jusqu'à son rôle militaire, son service de
+général qui ne le mît en butte aux attaques des partis: en 1833, il
+acceptait, par dévouement au Roi, la mission pénible de garder la
+duchesse de Berry à Blaye, et s'attirait ainsi les ressentiments des
+légitimistes; en 1834, placé à la tête d'une des brigades de l'armée
+de Paris, il irritait les républicains par sa vigueur à réprimer
+l'émeute du 13 et du 14 avril; c'est alors que se produisit le
+douloureux incident si perfidement exploité par l'opposition sous le
+nom de «massacre de la rue Transnonain»,--incident dont, en tout cas,
+le général Bugeaud n'était aucunement responsable, car les soldats
+incriminés appartenaient à la brigade du général de Lascours, non à la
+sienne. Les journaux n'en prodiguèrent pas moins leurs invectives à
+celui qu'ils se plaisaient à appeler le «geôlier de Blaye» et le
+«bourreau de la rue Transnonain». Le général n'était pas homme à
+prendre en patience de telles attaques. Il en coûta cher à un député
+de la gauche, M. Dulong, pour avoir répété à la Chambre ce que
+disaient les journaux: le mot de «geôlier», lancé par lui dans une
+interruption, lui valut d'être tué en duel par l'ancien commandant du
+château de Blaye. Le général Bugeaud n'était pas moins indigné, quand
+on l'accusait de cruauté dans l'affaire de la rue Transnonain; rien ne
+lui eût été plus facile que de dégager sa responsabilité; mais
+longtemps il se refusa à le faire, pour n'avoir pas l'air de charger
+son camarade, le général de Lascours; lorsque sa femme et ses soeurs
+pleuraient sous la violence des outrages: «Mes amies, leur disait-il,
+je vous en prie, soyez plus calmes; croyez-vous que je ne souffre
+pas? Dieu a été méconnu, outragé, abreuvé d'ingratitude sur cette
+terre. Ai-je le droit de me plaindre?» Ce fut seulement après la
+révolution de Février, le 28 mars 1848, qu'il se décida à publier une
+lettre pour prouver que le fait, prétexte de tant de calomnies,
+n'était pas imputable à des soldats placés sous ses ordres. Les
+attaques des journaux avaient du moins ce résultat que le général
+Bugeaud, avant d'avoir pu conquérir son renom militaire, était déjà
+très connu du public. Lui-même, un jour, constatait plaisamment à la
+tribune la notoriété et l'importance dont il était ainsi redevable à
+ses adversaires. «La presse ne m'a pas fait de mal, disait-il; au
+contraire, elle m'a fait du bien; car, sans les outrages qu'elle s'est
+efforcée de me faire subir, eh! mon Dieu, mon nom serait presque
+inconnu en France. (_On rit._) On saurait à peine qu'il existe un
+général Bugeaud, tandis qu'aujourd'hui, partout où je vais pour la
+première fois, je suis un objet de curiosité. (_Nouveaux rires._) On
+s'empresse sur mon passage; on veut voir cette espèce d'ogre
+politique, cet orateur de corps de garde, dont l'éloquence sent la
+poudre à canon, dit M. de Cormenin dans sa biographie des députés; et
+je l'en remercie: c'est une très bonne odeur que celle de la poudre à
+canon. Dernièrement, étant à Lille dans le salon du préfet,--ce
+n'était pas jour de réception,--le salon se remplit tellement, qu'on
+fut obligé d'en ouvrir un autre, tant on était curieux de me voir
+(_hilarité générale_), et l'on fut tout étonné de voir que j'étais un
+homme à peu près comme un autre, et que je parlais à peu près comme
+tout le monde[312].»
+
+[Note 312: Discours du 8 avril 1839.]
+
+Si impétueusement qu'il se fût jeté dans les luttes politiques, le
+général Bugeaud n'en tenait pas moins à rester avant tout un homme de
+guerre. C'était comme tel qu'il se sentait capable de faire de grandes
+choses et qu'il aspirait à donner sa mesure. L'expérience militaire
+qu'il avait acquise dans la première partie de sa carrière se trouvait
+avoir été très variée et très complète. Il avait vu la grande guerre
+que les officiers plus jeunes, uniquement formés en Algérie, ne
+connaissaient pas, et, en outre, il avait fait, pendant six ans, en
+Espagne, une guerre de guérillas qui le préparait merveilleusement aux
+campagnes d'Afrique. Judicieux et attentif, il avait ainsi amassé un
+riche fonds d'observations qui lui servait non seulement à se guider
+lui-même, mais à enseigner les autres: car c'était son habitude, son
+goût, on dirait presque sa manie, si la chose n'avait été le plus
+souvent fort profitable, d'être, avec tous ceux qui l'approchaient,
+petits ou grands, «en état permanent de professorat militaire[313]».
+Les souvenirs d'Espagne étaient ceux qu'il évoquait le plus
+volontiers, pour en tirer des leçons sur la façon de combattre les
+Arabes. À ces avantages de l'expérience s'ajoutaient ceux que le
+général Bugeaud tenait de la nature. Il avait beaucoup des dons du
+capitaine: la décision prompte et audacieuse, le coup d'oeil sûr et
+étendu, l'énergie persévérante, obstinée, l'activité infatigable, le
+sang-froid intrépide et l'entière liberté d'esprit dans le péril, la
+hardiesse à assumer et l'aisance à porter les responsabilités, cette
+autorité particulière du commandement qui fait non seulement que
+l'armée obéit, mais qu'elle va au feu avec confiance et donne ses
+efforts sans compter, enfin et surtout deux qualités se complétant
+l'une l'autre et qui devaient apparaître dans son oeuvre à un degré
+tel, qu'on peut y voir vraiment ses qualités maîtresses: un bon sens
+que rien ne troublait et une volonté que rien n'arrêtait.
+
+[Note 313: Expression du général Trochu.]
+
+Cette forte et brillante figure n'était pas sans quelques ombres.
+S'étant formé seul, le général Bugeaud manquait de ce je ne sais quoi
+de réglé, de mesuré, que donne l'éducation. De là, chez lui, des
+lacunes, des écarts subits, des saillies excessives. La puissance de
+volonté, la fermeté de décision, l'ardeur de conviction, la confiance
+en soi qui faisaient sa force, tournaient parfois en intolérance
+impérieuse; entier, absolu, obstiné, il jugeait mal ceux qui le
+contredisaient et avait parfois trop de goût pour les approbateurs
+dociles. Il donnait ce spectacle singulier d'un homme qui aimait à
+discuter et qui avait horreur d'être discuté, recherchant les
+controverses où sa verve lui donnait de grands avantages, mais s'y
+montrant susceptible, irritable, beaucoup moins maître de lui que dans
+une vraie bataille. Son indépendance à l'égard de ses supérieurs était
+ombrageuse, et le gouvernement qui l'employait trouvait en lui un
+instrument plus efficace que commode. Bonhomme avec les petites gens,
+il était parfois cassant, maladroit, blessant avec ceux d'un rang
+supérieur. Non dépourvu de finesse, il manquait de tact. Les qualités
+aussi bien que les défauts, tout chez lui était recouvert dune écorce
+rugueuse que les frottements du monde ne parvinrent jamais à polir:
+c'était comme la marque ineffaçable de son origine. Il semblait même
+mettre sa coquetterie à montrer d'autant plus en lui le paysan et le
+soldat que son rôle se trouvait être plus élevé.
+
+Et cependant qui se fût arrêté à cet extérieur eût mal connu le
+général Bugeaud. Pénétrez plus avant, vous découvrirez une âme qui
+n'était pas sans délicatesse et même un esprit qui n'était pas sans
+culture. Rien de plus touchant et de plus charmant que la
+correspondance du jeune vélite de vingt ans avec ses soeurs: beaucoup
+de coeur, une droiture fière et un peu sauvage, une pureté naïve[314].
+Cet homme si rude fut le plus affectueux, le plus caressant des pères.
+«Je ne me souviens pas, disait-il un jour à ses enfants, d'avoir reçu
+de mon père un seul baiser; voilà pourquoi je vous accable de ces
+tendresses qui ont tant manqué à mon coeur aimant.» À défaut
+d'instruction première, il avait saisi, à peine entré au régiment,
+toutes les occasions de travailler et d'apprendre; plus tard, il avait
+profité de sa retraite, pendant la Restauration, pour faire des
+lectures; en tout temps, il s'était développé par l'observation
+personnelle. Ce qu'il avait ainsi acquis, il l'épanchait autour de lui
+en conversations abondantes, d'un tour singulièrement vif et
+pittoresque. Des choses de l'intelligence, c'étaient les côtés,
+positifs et pratiques qu'il goûtait le plus; il affectait même de
+dédaigner la poésie; pourtant il avait le coeur à la fois trop haut et
+trop sincère pour ne pas en subir, parfois à son insu, l'empire et
+l'attrait. Un jour, sur la frontière du Maroc, il apprend que ses
+aides de camp sont réunis dans leur tente pour lire le poème de
+_Jocelyn_. «Ah! ils lisent des poésies, ces messieurs!» s'écrie-t-il,
+puis, entrant brusquement chez eux: «Belle occupation, ma foi! que la
+vôtre, messieurs! Avez-vous donc tant d'heures à perdre pour lire des
+rêveries de songe-creux? Ah! les poètes et les députés poètes qui font
+de la politique! En vérité, je vous croyais plus sérieux.» Et le voilà
+s'emportant contre les rimailleurs, gent inutile et nuisible. Le soir
+cependant, après dîner, la conversation étant revenue sur le même
+sujet, il consent à entendre un passage du poème. À peine lui a-t-on
+lu une page: «Donnez-moi cela!» s'écrie-t-il, et, arrachant le volume
+des mains du lecteur, il se met à relire, de sa voix puissante et bien
+timbrée, le récit de la mère de Jocelyn mourante, puis, gagné par
+l'émotion, il continue jusqu'au moment où les mots étranglés
+s'arrêtent dans sa gorge; de grosses larmes coulent sur ses joues.
+«Ah! c'en est trop, cette fois, dit-il en riant, voilà que je vais
+pleurer comme vous.» Et il rejette le livre.
+
+[Note 314: Voir, _passim_, au tome Ier de l'ouvrage de M. d'Ideville
+sur le maréchal Bugeaud.]
+
+
+IV
+
+Le général Bugeaud débarqua à Alger, le 21 février 1841. Il avait été
+précédé ou allait être suivi par de nombreux renforts. L'effectif
+qui, de 17,900 hommes en 1831[315], avait été successivement élevé à
+63,000 hommes, chiffre qu'il atteignait en 1840, se trouva porté à
+près de 80,000 hommes; il devait encore être augmenté, les années
+suivantes. Ce n'était pas tout: comme l'a très justement indiqué le
+général Trochu, «le nouveau gouverneur apportait avec lui une force
+qui devait faire autant pour la conquête que les soldats et l'argent,
+force toute morale qui a été, dans les mains du général Bugeaud,
+l'instrument de tous les succès de sa carrière: il ne doutait pas, et
+il sut prouver qu'il ne fallait pas douter, à une armée qu'une
+perpétuelle alternative de succès et de revers, dans une entreprise
+dont le but était resté jusque-là mal défini, avait laissée dans
+l'incertitude». Cet esprit de décision, cette assurance, d'un effet si
+salutaire, s'étaient manifestés, avant tout commencement d'exécution,
+dans la netteté avec laquelle le gouverneur avait arrêté son système
+de guerre. Loin d'en faire mystère, il l'avait, pour ainsi dire,
+proclamé sur les toits. On n'a donc, pour exposer ce système, qu'à
+recueillir ce qu'il avait alors dit et écrit à plusieurs reprises.
+
+[Note 315: Voici le tableau de l'effectif progressif de l'armée
+d'Afrique:
+
+ 1831 17,900 hommes.
+ 1832 22,400 --
+ 1833 27,000 --
+ 1834 31,000 --
+ 1835 30,800 --
+ 1836 31,400 --
+ 1837 42,600 --
+ 1838 48,000 --
+ 1839 54,000 --
+ 1840 63,000 --
+ 1841 78,989 --
+ 1842 83,281 --
+ 1843 85,664 --
+ 1844 90,562 --
+ 1845 89,099 --
+ 1846 107,688 --
+ 1847 101,520 --]
+
+Tout d'abord le général entendait répudier la défensive et y
+substituer une offensive énergique. «La meilleure manière de défendre
+et de protéger, disait-il, c'est d'attaquer et de faire redouter à
+l'ennemi les maux dont il nous menace.» Mais quel genre d'offensive?
+En Europe, il suffit ordinairement de gagner une ou deux batailles, de
+s'emparer de la capitale ou de quelques autres points importants, pour
+que l'adversaire soit obligé de s'avouer vaincu. En Algérie, rien de
+pareil. Il était dans la tactique d'Abd el-Kader d'éviter les grandes
+batailles, ou en tout cas de ne pas s'y engager trop à fond, de ne pas
+s'y laisser étreindre de trop près. Et puis, fût-on parvenu à livrer
+une telle bataille, les résultats n'en auraient été nullement
+décisifs. On n'avait pas affaire à une armée régulière qui, une fois
+dispersée, ne compte plus, mais à la population elle-même qui se
+retrouvait toujours sur pied, population fanatisée et dominée par son
+chef, courageuse, habituée à combattre, dont on a pu dire que «chacun
+y naissait un fusil à la main et un cheval entre les jambes». C'est
+après s'être rendu bien compte des conditions toutes spéciales de
+cette guerre que le général Bugeaud avait arrêté sa tactique: en place
+des grandes batailles impossibles ou inefficaces, une action multiple
+et incessante; au lieu d'une armée concentrée, beaucoup de petites
+colonnes toujours en mouvement. Atteindre Abd el-Kader, il savait que
+c'était difficile; s'emparer de lui, il ne s'en flattait guère ou, en
+tout cas, il voyait là une chance tellement incertaine, qu'on ne
+pouvait faire de sa réalisation la base d'un plan de campagne; mais du
+moins voulait-il le poursuivre sans trêve, le prévenir, le déjouer,
+l'épuiser matériellement, ruiner son prestige en le montrant partout
+traqué. Cette sorte de chasse personnelle ne suffisait pas: il fallait
+aussi agir contre les tribus dévouées à notre ennemi ou dominées par
+lui, les contraindre à lui refuser l'impôt et le recrutement. Là même
+était le noeud principal de la guerre. Comme le général l'avait dit au
+Roi dans une conversation déjà citée, tant qu'Abd el-Kader pourrait
+lever des soldats et trouver de l'argent, la lutte ne serait pas
+terminée. Sur les moyens d'obtenir cette soumission des tribus, le
+gouverneur n'avait pas des idées moins arrêtées; il les avait exposées
+ainsi à la tribune, dès le 15 janvier 1840: «En Europe, nous ne
+faisons pas seulement la guerre aux armées, nous la faisons aux
+intérêts; quand nous avons battu les armées belligérantes, nous
+saisissons les centres de population, de commerce, d'industrie, les
+douanes, les archives, et bientôt ces intérêts sont forcés de
+capituler... Il n'y a à saisir, en Afrique, qu'un intérêt, l'intérêt
+agricole: il y est plus difficile à saisir qu'ailleurs, car il n'y a
+ni villages ni fermes. J'y ai réfléchi bien longtemps, en me levant,
+en me couchant; eh bien! je n'ai pu découvrir d'autre moyen de
+soumettre le pays que de saisir cet intérêt... Je dirais aux
+commandants des colonnes: Votre mission n'est pas de courir après les
+Arabes, ce qui est fort inutile; elle est de les empêcher de semer, de
+récolter, de pâturer.» Et comme l'auditoire n'entendait pas sans
+murmurer cette théorie des razzias: «Ces murmures, ajouta l'orateur,
+semblent me dire que la Chambre trouve le moyen trop barbare.
+Messieurs, on ne fait pas la guerre avec la philanthropie. Qui veut la
+fin veut les moyens... J'ai la conviction que vous pouvez obtenir la
+soumission des trois provinces par le système que je viens d'indiquer.
+En effet, les Arabes ne peuvent vivre qu'en Algérie. Dans le désert,
+point de grain; un pâturage rare... Les Arabes pourront fuir dans le
+désert à l'aspect de vos colonnes, mais ils n'y pourront rester; il
+leur faudra capituler. Lorsqu'ils viendront à vous, ce sera le moment
+d'exiger des garanties, la remise de leurs chevaux, de leurs armes,
+pour leur permettre de s'établir sur leur ancien territoire, derrière
+vous.»
+
+L'exécution de ce plan, à travers un pays sans routes, sans ponts,
+sans villages, enchevêtré de montagnes presque inaccessibles, de
+ravins presque infranchissables, avec un climat brûlant pendant l'été,
+glacé pendant l'hiver, exigeait avant tout des troupes très légères et
+très mobiles, aussi mobiles que l'ennemi à atteindre. En 1836, quand
+le général Bugeaud avait fait sa première apparition en Afrique, avec
+mission de relever les affaires compromises de la division d'Oran, à
+peine débarqué, il avait réuni les officiers et leur avait tenu ce
+petit discours: «Messieurs, je suis nouveau en Afrique, mais, selon
+moi, le mode employé jusqu'ici pour poursuivre les Arabes est
+défectueux. J'ai fait de longues campagnes en Espagne; or, la guerre
+que vous faites ici a une grande analogie avec celle que nous avions
+entreprise, en 1812, contre les guérillas. Vous me permettrez
+d'utiliser l'expérience que j'ai acquise à cette époque. Comment,
+traînant avec vous tant de canons et tant de voitures, prendre
+l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent, qui
+est dégagé d'attirail et mobile à ce point que vous le déclarez
+insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il faut vous
+débarrasser de ces _impedimenta_ qui sont pour vous une cause
+permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes liés à leur existence;
+vous les suivez péniblement là où ils peuvent passer, quand ils
+peuvent passer. Je vous déclare que j'ordonne l'embarquement de ce
+matériel de campagne, de ces voitures et de ces canons. Nos soldats
+porteront plus de vivres. Une petite réserve sera chargée sur des
+chevaux et des mulets.» À cet ordre de renvoi des canons, les vieux
+Africains s'étaient scandalisés, et ils avaient chargé le colonel
+Combes de porter leurs remontrances à ce nouveau venu qui prétendait
+tout changer. Le général Bugeaud maintint son ordre, et la victoire
+lui donna raison. Depuis lors, tout avait confirmé la justesse de son
+premier coup d'oeil. Aussi revenait-il en Afrique plus convaincu que
+jamais des avantages de la mobilité et résolu à ne rien négliger pour
+l'augmenter encore. L'idée, du reste, ne rencontrait plus de
+résistance. Tous, au contraire, généraux, officiers, soldats, se
+prêtaient à l'appliquer et aidaient à la développer. De ce concours,
+devaient sortir beaucoup d'innovations heureuses dans la disposition
+des colonnes, le chargement, le fourniment, le costume et la
+nourriture des soldats, chacune tendant à accroître la rapidité des
+mouvements.
+
+Si mobiles que fussent ces colonnes, on ne pouvait s'attendre qu'elles
+allassent bien loin si elles partaient toujours de la mer et devaient
+y revenir pour se ravitailler. Il fallait leur trouver des bases
+d'opérations plus près de l'ennemi. Voilà pourquoi, tout en supprimant
+les postes fortifiés, si inutilement multipliés par son prédécesseur,
+le général Bugeaud avait le dessein d'occuper quelques points dans
+l'intérieur des terres. Il ne s'agissait plus d'y enfermer de
+malheureuses garnisons condamnées à la défensive, mais au contraire
+d'en faire l'appui ou le point de départ des opérations offensives. Le
+gouverneur expliquait ainsi lui-même la raison d'être de ces
+occupations: «Je n'ai de postes que sur les lignes parallèles à la
+mer, non pas pour garder ces lignes contre l'invasion de l'ennemi, ce
+qui est impossible, mais pour rapprocher ma base d'opérations de la
+zone sud du Tell et du désert. Ces postes, aux yeux des esprits
+superficiels, pourront paraître une déviation de mes principes de
+guerre en Afrique qui reposent sur la mobilité. Ce serait une grave
+erreur, car ils ont pour objet au contraire d'accroître la mobilité,
+et voici comment: si une colonne, partant de la mer pour opérer à
+quarante lieues, était obligée de revenir à la mer afin de refaire
+ses vivres et ses munitions, de déposer ses malades et ses blessés,
+elle perdrait en action pour la guerre effective sept ou huit jours
+pour revenir à la mer, sept ou huit jours pour revenir sur le théâtre
+des opérations. Il lui faut donc quelques postes bien placés pour
+pouvoir se ravitailler. On consacre ainsi une portion de son effectif
+à rendre le reste mobile pour beaucoup plus longtemps[316].» Où
+seraient fixés ces postes? Quel en serait le nombre? Au début, le
+général Bugeaud, par réaction contre le système antérieur, n'en
+voulait que très peu, trop peu. Chaque fois que ses lieutenants
+proposaient une occupation, son premier mouvement était de la
+repousser comme contraire au système de la mobilité. Mais ces idées
+trop absolues devaient s'amender. Peu à peu, à mesure que notre
+domination s'étendra, il arrivera à constituer trois lignes de postes,
+parallèles entre elles: d'abord, celle du littoral, pied-à-terre
+obligé des arrivages de la métropole; ensuite, la ligne centrale,
+embrassant dans son rayonnement tout le Tell; enfin les postes
+avancés, sur la frontière du désert. Le plan du nouveau gouverneur se
+dessine donc nettement; il peut se résumer ainsi: offensive vigoureuse
+au moyen de plusieurs petites colonnes très mobiles; poursuite
+incessante de l'émir et razzia des tribus qui lui demeuraient fidèles;
+occupation de postes peu nombreux, choisis non pour servir de barrière
+à l'ennemi, mais pour rapprocher de lui la base des opérations.
+
+[Note 316: Lettre du 29 décembre 1843, à M. de Corcelle. (_Documents
+inédits._)]
+
+
+V
+
+Avec ce nouveau système de guerre et particulièrement avec la
+multiplicité des colonnes, le gouverneur, ne pouvant être partout à la
+fois, sera souvent obligé de s'en rapporter entièrement, pour
+l'exécution, aux chefs de ces colonnes. Le général Bugeaud a cette
+chance de trouver dans l'armée d'Afrique, au moment où il en prend la
+direction, des officiers de rare valeur, déjà formés, qui faisaient
+cette guerre depuis plusieurs années et qui même avaient, du pays et
+de la population, une expérience plus longue que la sienne. Deux
+d'entre eux sont alors particulièrement en vue: La Moricière et
+Changarnier. Leurs faits d'armes viennent précisément de leur valoir à
+tous deux, le même jour, le 21 juin 1840, les étoiles de maréchal de
+camp. Le premier n'a que trente-quatre ans; six ans et huit mois
+auparavant, il était simple capitaine. Le second, notablement plus
+âgé, a quarante-sept ans, mais il a franchi plus rapidement encore, en
+quatre ans et cinq mois, la distance du grade de capitaine à celui de
+général.
+
+Changarnier a attendu longtemps avant de pouvoir montrer ce qu'il
+vaut. Quand, en 1835, on l'envoie à l'armée d'Afrique, il est au
+service depuis vingt ans et capitaine depuis douze; on ne sait guère
+alors de lui qu'une chose, c'est qu'il est très brave, peu endurant,
+et qu'il a eu plusieurs duels dont il est sorti à son avantage;
+officier de la garde royale pendant toute la Restauration, cet
+antécédent l'a fait passer pour légitimiste et a nui à son avancement.
+Mais à peine l'Algérie lui fournit-elle l'occasion d'agir, qu'on le
+distingue: au bout de quelques mois, il est chef de bataillon. L'année
+suivante, en 1836, quand le maréchal Clauzel s'apprête à marcher
+contre Constantine, il écrit au général Rapatel: «Envoyez-moi, par le
+retour de la frégate, le bataillon du commandant Changarnier, cet
+officier que j'ai remarqué dans l'expédition de Mascara.» On sait de
+quelle gloire le commandant se couvre dans la retraite qui suit
+l'échec subi devant Constantine: c'est lui qui sauve l'armée; aussi,
+au soir de l'une de ces anxieuses journées, le maréchal Clauzel,
+causant au bivouac avec plusieurs officiers, leur disait-il: «Si je
+recevais une blessure, je me hâterais de mettre aux arrêts tous les
+officiers supérieurs en grade à Changarnier ou plus anciens que lui.
+Si je suis tué, ma foi, dépêchez-vous de vous insurger et de lui
+décerner le commandement, sinon vous êtes tous... perdus!» Ce nom,
+jusqu'alors inconnu, est désormais dans toutes les bouches, en Algérie
+comme en France. Il est fait colonel après l'expédition des Portes de
+Fer, et son régiment, le 2e léger, devenu, grâce à l'habileté du
+commandement, à la vigueur de l'entraînement, célèbre dans l'armée
+d'Afrique, balance la réputation des zouaves de La Moricière, et
+partage avec eux l'honneur des tâches les plus difficiles et les plus
+périlleuses. Comme naguère le maréchal Clauzel, le maréchal Valée a
+discerné dans cet officier l'étoffe d'un chef d'armée, et il s'arrange
+pour lui réserver, malgré son grade relativement inférieur, le
+commandement de presque toutes les expéditions. On ne compte plus les
+faits d'armes de Changarnier. Tout ce qu'il entreprend réussit. Son
+énergie demeure intacte, alors que tant d'autres sont las et
+découragés. Sa réputation s'est étendue jusque chez les Arabes, qui
+connaissent la sonnerie de son régiment et qui ne prononcent qu'en
+tremblant le nom de _Changarlo_. Il jouit de ce succès qu'il a si
+longtemps attendu, mais il n'en est pas étonné. Il a en soi-même une
+confiance dont l'expression presque naïve paraît parfois entachée
+d'orgueil et d'infatuation; mais, après tout, elle est justifiée et
+elle est une de ses forces; elle explique l'entrain avec lequel il
+aborde toutes les difficultés, son incomparable sang-froid dans le
+péril et aussi son ascendant sur les hommes qu'il commande. Sous ses
+ordres, le soldat est capable d'efforts qu'il ne ferait pas avec un
+autre: sa fermeté, sa ténacité, son audace sont contagieuses. Les
+autres officiers ne laissent pas que de jalouser un peu une fortune
+devenue tout à coup si rapide. D'autant que le caractère de
+Changarnier, toujours digne, n'est pas toujours commode; il est plus
+poli qu'aimable; avec une parfaite courtoisie, il a peu de cordialité;
+avec une réelle élévation d'âme et certains côtés du désintéressement,
+ceux qui viennent de la fierté, il est personnel, susceptible et
+sévère; il ne sait ni pardonner une offense ni dissimuler le mépris
+que lui inspire une vilenie. Toutefois ceux-là mêmes qui se croient
+des raisons d'en vouloir à l'homme sont obligés de rendre hommage au
+général; Saint-Arnaud, qui n'est pas de son bord, l'appelle le
+Masséna africain. Ce soldat si vigoureux est en outre un esprit très
+cultivé; M. Guizot devait dire de lui, plus tard: «Changarnier sait
+écrire», et M. Sainte-Beuve le qualifiera de «véritable autorité
+littéraire».
+
+La Moricière nous est connu; déjà j'ai eu occasion d'esquisser cette
+physionomie si française[317]. Comme pour Changarnier, c'est
+Constantine qui a rendu son nom partout célèbre; à un an de distance,
+il a trouvé dans un assaut la gloire que son émule avait acquise dans
+une retraite[318]. Héroïsmes de genre différent, mais de valeur égale.
+Si nul n'est plus énergique et plus indomptable que Changarnier, nul
+n'a la bravoure plus brillante et plus entraînante que La Moricière.
+Le premier, plutôt frêle, la voix faible, toujours correct, recherché
+même dans ses manières et sa mise, eût fait volontiers comme ces
+soldats de la garde impériale qui allaient au feu en grande tenue et
+en gants blancs. Chez le second, petit, mais vigoureux, l'allure et le
+costume sont plus à la diable: une grande ceinture rouge s'enroulant
+sur une tunique fanée et poussiéreuse; de longs cheveux s'échappant
+d'une _chachia_, sorte de calotte arabe; les bottes en maroquin rouge
+et la grande selle aussi à la mode indigène. Ce n'est pas seulement à
+cause de ces détails extérieurs qu'on peut voir en lui «l'Africain»
+par excellence. Si Changarnier a passé plusieurs années en Algérie, il
+ne semble y avoir vu qu'un champ de bataille où la France attendait de
+lui la victoire et où il pouvait honorer son nom; mais il lui eût été
+indifférent de se battre ailleurs. Tout autre est le sentiment de La
+Moricière, et là est vraiment l'originalité de sa figure. Venu en
+Algérie dès 1830, il ne l'a pas quittée depuis, sauf des congés de
+quelques mois pris à de rares intervalles; il s'indigne contre ces
+trop nombreux officiers qui passent dans l'armée d'occupation, «n'y
+cherchant qu'une occasion d'aventures et d'avancement, s'en retournant
+ensuite bien vite en France, dès qu'ils ont obtenu ce qu'ils sont
+venus chercher, et ne s'inquiétant nullement de ce qui se passera en
+Afrique quand ils n'y seront plus[319]». Quant à lui, dès le début, il
+s'est donné généreusement, corps et âme, à l'entreprise algérienne. Il
+a deviné tout de suite que notre établissement sur une terre si peu
+connue, à côté d'une race si différente de la nôtre, renfermait un
+problème très complexe et absolument nouveau; le premier, il s'est
+appliqué à l'éclaircir et à le résoudre. Dans ce dessein, il s'est
+mêlé hardiment aux indigènes, étudiant leur langue, leurs moeurs,
+leurs institutions, leurs conditions économiques, la topographie de
+leur sol. Nul n'est arrivé à les connaître aussi bien; nul n'a trouvé
+comme lui le secret d'agir sur eux. Son esprit ouvert, hardi,
+inventif, est sans cesse en travail et en mouvement. Pendant une nuit
+de bivouac, il écrira un mémoire sur quelque innovation administrative
+ou sur quelque projet de colonisation. Il semble même parfois avoir
+quelque chose d'un peu agité et hasardeux. C'est une machine à vapeur
+toujours sous haute pression. Mais que de services rendus! On le
+trouve à l'origine de presque toutes les mesures fécondes. C'est lui
+qui a organisé les zouaves et formé le premier bureau arabe, créant
+ainsi les deux instruments qui devaient servir à vaincre les indigènes
+et à les gouverner. Tout jeune, il s'est fait une situation à part et
+a acquis une importance bien supérieure à son grade. On conçoit dès
+lors qu'il ne soit pas disposé à prendre patiemment les fausses
+démarches, les défaillances du gouvernement central ou des autorités
+militaires d'Alger. Pendant ces dix premières années de notre
+conquête, il a eu de ce chef plus d'une occasion de se désoler ou de
+s'irriter: jamais autant que pendant la dernière campagne du maréchal
+Valée. «Je parle et j'écris rarement de l'impression que me font les
+choses qui m'entourent, lisons-nous dans une de ses lettres en date du
+16 février 1840. L'impuissance dont notre malheureux pays fait preuve
+en Afrique est une des choses les plus tristes que puisse contempler
+un homme qui a encore quelques sentiments de nationalité.» Puis, après
+avoir continué sur ce ton, il terminait ainsi: «Adieu, mon cher oncle;
+mes réflexions sont tristes, mais je les crois vraies. Je n'aime pas à
+m'arrêter à ces idées; l'action de chaque jour m'évite la peine et
+m'ôte le temps de penser. Cela vaut mieux. Agir, c'est vivre[320].»
+
+[Note 317: Voy. t. III, ch. X, § V.]
+
+[Note 318: Sur le rôle de La Moricière dans l'assaut de Constantine,
+voir t. III, seconde édition, ch. X, § XIII.--L'impression fut très
+vive en France, et M. de Tocqueville traduisait le sentiment général,
+quand il écrivait, le 14 novembre 1837: «Je m'intéresse plus que je ne
+puis me l'expliquer à La Moricière. Cet homme m'entraîne malgré moi,
+et, quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé
+que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche, et que toute
+mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi pour la France, car
+je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général sous ce
+petit homme-là.»]
+
+[Note 319: Lettres de 1840 et de 1843 citées par M. KELLER dans sa
+_Vie du général de La Moricière_.]
+
+[Note 320: _Le général de La Moricière_, par E. KELLER, t. I, p. 224 à
+226.]
+
+Le jeune officier, qui, à la fin de l'hiver de 1840, était ainsi tenté
+par le découragement, ne se doutait pas qu'un changement décisif
+allait précisément se faire dans sa propre situation, et que son rôle
+en Afrique en serait tout à coup singulièrement agrandi. C'était le
+moment où M. Thiers, devenu premier ministre, éprouvait des doutes sur
+l'efficacité du système suivi par le maréchal Valée. Il songea à
+consulter le colonel de La Moricière qu'il avait rencontré les années
+précédentes et qu'il avait fort goûté. Il lui envoya donc, vers la fin
+de mai 1840, l'ordre de se rendre sans retard à Paris. Invité par le
+président du conseil à exposer ses idées, le colonel le fit avec la
+vivacité de sa nature et la chaleur de sa conviction. Partant de cette
+idée qu'il ne suffisait pas de livrer quelques combats à Abd el-Kader,
+mais qu'il fallait renverser sa puissance, il établit qu'on n'y
+parviendrait pas tant qu'on ne porterait pas la guerre au siège même
+de cette puissance, dans la province d'Oran, tant qu'on n'occuperait
+pas la capitale de l'émir, Mascara. Il ne s'agissait pas d'y
+recommencer une simple promenade militaire, du genre de celle qu'avait
+faite autrefois le maréchal Clauzel, ou de ne laisser dans cette ville
+qu'une petite garnison à peine suffisante pour défendre ses remparts,
+ainsi que procédait alors le maréchal Valée pour Médéa et Miliana; il
+fallait s'établir à Mascara avec une division entière qui, de là,
+rayonnerait dans tous les sens; au lieu d'attendre sa nourriture de
+convois péniblement amenés de la côte à coups d'expéditions, le corps
+installé à Mascara devait trouver sa vie sur place, aux dépens des
+tribus riches et belliqueuses qui entouraient cette ville et qui
+étaient la principale force de l'émir; il poursuivrait sans relâche
+ces tribus jusqu'à ce qu'elles fussent domptées; il s'attaquerait
+surtout à celle des Hachem, de laquelle était sorti Abd el-Kader, et
+qui lui fournissait ses principales ressources. Ce plan se
+rapprochait, par plusieurs côtés, de celui qu'à la même époque le
+général Bugeaud exposait à la tribune, mais il avait aussi ses parties
+originales. Il plut fort à M. Thiers, qui, sans attendre le choix d'un
+nouveau gouverneur, résolut de placer La Moricière sur le théâtre même
+où il venait de demander qu'on portât l'action. Ce fut alors, en
+juillet 1840, que le colonel de trente-quatre ans fut nommé maréchal
+de camp, et peu après, par une mesure peut-être plus exceptionnelle
+encore, le commandement de la division d'Oran lui était confié. Le
+maréchal Valée n'avait pas été consulté: signe manifeste de sa
+prochaine disgrâce. Dès le mois d'août, le jeune général prit
+possession de son commandement.
+
+La Moricière était nommé pour préparer l'occupation de Mascara; mais
+personne ne comptait qu'il pût aussitôt marcher sur cette ville; la
+division d'Oran était trop faible. Il fallait auparavant qu'elle reçût
+des renforts qui devaient arriver seulement dans quelques mois, et
+aussi que les troupes de la province d'Alger fussent en mesure de lui
+prêter un concours qu'on ne pouvait, à ce moment, espérer du maréchal
+Valée. En attendant, le nouveau commandant ne resta pas inactif. Il
+s'occupa tout d'abord de refaire matériellement et moralement sa
+petite armée qu'il avait trouvée en piteux état, bloquée sur quelques
+points de la côte, décimée par les maladies, démoralisée. Dans ce
+dessein, il fit évacuer les postes insalubres, améliora le service
+sanitaire, remit le soldat en haleine et en confiance par des
+expéditions sagement graduées et heureusement conduites, élargit
+progressivement le cercle qui nous enserrait et nous étouffait. En
+même temps, il raffermit la fidélité des tribus alliées en leur
+distribuant des vivres et en les mettant à l'abri des attaques. De
+jour en jour, les opérations militaires devinrent plus importantes,
+les razzias plus hardies, les coups furent frappés plus loin et plus
+fort. Les tribus ennemies se virent forcées de reculer leurs
+campements. Les soldats s'aguerrissaient et s'endurcissaient à la
+fatigue. Toutes ces expéditions étaient en outre, pour l'inventif
+général, l'occasion d'expérimenter d'heureuses innovations. Il modifia
+l'équipement du soldat de façon à alléger sa marche, à assurer son
+bien-être et à préserver sa santé. Il organisa très soigneusement le
+service des renseignements et de la topographie. Il avait profité de
+son expérience des Arabes pour nouer avec eux des relations et
+recruter de nombreux espions; dès lors, au lieu d'être surpris par
+l'ennemi, comme il nous était arrivé trop souvent en Afrique, ce fut
+notre tour de le surprendre. Une grande difficulté de cette guerre
+était de se guider dans un pays inconnu et sans routes: des cartes de
+la région furent dressées, que l'on complétait au fur et à mesure des
+informations recueillies et des constatations faites; chaque projet
+d'expédition était rédigé à l'avance avec croquis à l'appui; puis,
+quand il s'agissait de se mettre en marche, un officier choisi prenait
+la tête de la colonne, à quarante pas en avant, entouré des guides
+arabes et suivi d'un cavalier portant le fanion de direction, blanc
+avec étoile rouge; l'_étoile polaire_,--ainsi l'avaient surnommée les
+soldats,--devint bientôt fameuse en Algérie. Pour ces services
+spéciaux, La Moricière était très utilement secondé par des officiers
+d'une rare compétence, MM. de Martimprey et Daumas. Du reste, grâce à
+sa connaissance des hommes et à l'attrait qu'il exerçait, le
+commandant d'Oran se trouvait avoir autour de lui tout un groupe de
+jeunes officiers d'élite: nommons MM. Pélissier, de Crény, Trochu,
+Bosquet, Charras, Bentzmann, d'Illiers, de Montagnac, etc. «Vive La
+Moricière! écrivait, le 1er février 1841, l'un de ces officiers[321].
+Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur!
+Razzias coup sur coup, réussite complète, bataillons réguliers de
+l'émir anéantis presque en totalité, tels sont les résultats prompts
+et décisifs obtenus par ce jeune général qu'aucune difficulté
+n'arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher
+les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde... Je
+vous réponds qu'au printemps, le général aura une petite division
+solide, avec laquelle il pourra aller loin. Il ne laisse pas un moment
+de repos aux soldats. Lorsqu'ils ne battent pas la campagne, ils
+piochent la terre... C'est comme cela qu'il faut mener le soldat: il
+n'a pas le temps de penser à son pays; son tempérament se forme; son
+corps se durcit à la fatigue, et les maladies n'ont plus de prise sur
+lui. Pourquoi n'avons-nous pas beaucoup de généraux comme La
+Moricière?»
+
+[Note 321: M. de Montagnac. (_Lettres d'un soldat_, p. 141 et 142.)]
+
+Ainsi, dans la division d'Oran, naguère si lasse et si découragée,
+tout était vie, entrain, confiance. Elle était prête pour les grandes
+opérations que la nomination du nouveau gouverneur général et
+l'arrivée des renforts allaient permettre d'entreprendre contre les
+établissements d'Abd el-Kader. Une transformation si complète, opérée
+en quelques mois, faisait honneur au commandant d'Oran dont elle était
+bien l'oeuvre propre; elle avait en effet précédé l'arrivée du général
+Bugeaud dont La Moricière se trouvait avoir été le précurseur. Le
+jeune général méritait que M. de Tocqueville écrivit, à cette époque,
+après l'avoir vu à l'oeuvre sur son terrain: «La Moricière est déjà
+l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a l'art
+d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en
+satisfaisant la population civile.»
+
+
+VI
+
+À peine arrivé en Algérie, le général Bugeaud commença l'exécution du
+plan si nettement arrêté dans son esprit. Dès la fin de mars 1841, il
+entrait en campagne. Au moment d'exposer ces opérations militaires,
+l'historien éprouve un embarras. S'il veut suivre toutes les colonnes
+qui agissent simultanément, s'il s'arrête à chacun des innombrables
+petits combats qu'elles livrent aux Arabes, ne risque-t-il pas de ne
+laisser au lecteur qu'une impression monotone et confuse? Le meilleur
+système, surtout dans un livre comme celui-ci, paraît être de
+s'attacher aux faits principaux ou caractéristiques, et de mettre en
+lumière le dessein général de ces mouvements si complexes[322].
+
+[Note 322: Ceux qui auraient intérêt à connaître le détail des
+opérations peuvent se reporter aux ouvrages spéciaux. En ce moment
+même, le premier de nos historiens militaires, M. Camille Rousset,
+poursuit, avec le même éclat, jusqu'en 1857, le récit de la conquête
+algérienne que, dans un premier livre, il avait conduit jusqu'en 1840.
+Je me suis beaucoup servi de cet important ouvrage. Signalons aussi
+_le Maréchal Bugeaud, d'après sa correspondance intime_, par M.
+D'IDEVILLE; _le Général de La Moricière_, par M. KELLER; les
+_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY;
+les _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE
+MONTAGNAC; les _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud_, les articles sur
+les _Dernières Campagnes du général Changarnier en Afrique_, publiés,
+dans le _Correspondant_, par le comte D'ANTIOCHE, etc., etc.]
+
+Les premières opérations qui occupèrent les mois d'avril et de mai
+1841 eurent pour objet le ravitaillement de Médéa et de Miliana. Il
+n'était plus seulement question d'apporter aux garnisons de quoi se
+défendre; il fallait munir les deux villes assez largement pour que
+les colonnes qui devaient agir dans le sud et à l'ouest de la province
+pussent y trouver une base d'opérations. Au cours de ces
+ravitaillements, le général Bugeaud livra plusieurs combats aux Arabes
+et aux Kabyles. Le plus important eut lieu près de Miliana, contre Abd
+el-Kader lui-même qui avait réuni là près de 20,000 hommes; le général
+essaya, par une ruse habile, d'amener son adversaire à un engagement
+plus serré et plus décisif que ceux auxquels se prêtait d'ordinaire la
+stratégie arabe; mais son calcul fut dérangé par la trop grande ardeur
+d'une partie de ses troupes et par la sagacité de l'émir. Ce n'en fut
+pas moins une brillante victoire, et, dans la suite, le général aimait
+à rappeler «sa bataille sous Miliana». Abd el-Kader sortit de ce
+premier face-à-face avec le nouveau gouverneur, décidé à ne plus
+l'affronter en bataille rangée.
+
+Ce début de campagne eut un effet décisif sur notre armée d'Afrique.
+Il lui donna le sentiment qu'elle était bien conduite. La confiance
+dans le chef, confiance nécessaire et malheureusement ébranlée sous le
+maréchal Valée, fut pleinement rétablie. L'un des officiers de la
+colonne, le commandant de Saint-Arnaud, écrivait à son frère, au
+lendemain de ces expéditions: «Le général Bugeaud s'y est parfaitement
+placé; il s'est montré capitaine expérimenté et habile. On voit, on
+saisit ses pensées militaires. Il se bat quand il veut; il cherche, il
+poursuit l'ennemi, l'inquiète et se fait craindre[323].» Ce n'était
+pas une impression isolée. Au même moment, un autre officier d'avenir,
+le lieutenant Ducrot, s'exprimait ainsi dans une lettre adressée à son
+père: «Décidément le général Bugeaud est l'homme qui convient ici. Il
+a trouvé moyen de faire trois fois plus de besogne que M. Valée, dans
+le même temps; il fatigue beaucoup moins son monde, fait beaucoup plus
+de mal à l'ennemi et n'a presque point de blessés[324].» Déjà même, le
+simple soldat commençait à éprouver pour son général cette sorte
+d'affection familière qui n'ôte rien au respect et que certains chefs
+d'armée, non des derniers, ont eu le don d'inspirer. Ce don, nul ne le
+posséda plus que «le père Bugeaud», dont les zouaves ont si longtemps
+chanté la légendaire «casquette». Tout en lui contribuait à cette
+popularité de bivouac, sa forte stature, sa physionomie martiale, sa
+familiarité brusque et rustique, son allure de vieux grognard et
+jusqu'à ce mouvement des épaules révélant aux connaisseurs l'ancienne
+habitude du sac. Il portait et témoignait aux troupiers un intérêt
+sincère, ménager de leur vie, de leur santé, en sollicitude constante,
+méticuleuse et efficace de leur bien-être, s'inquiétant de leur
+expliquer la raison des efforts qu'il leur demandait, saisissant
+volontiers l'occasion de causer avec eux, d'un abord facile pour les
+plus humbles[325]. On citait de lui mille traits qui faisaient sourire
+ceux que Saint-Arnaud appelait, dans ses lettres, «les gros
+officiers», mais qui lui gagnaient l'amour des soldats: un jour, par
+exemple, il descendait de cheval pour aider un muletier qui ne
+parvenait pas à redresser son bât. Outre que ces traits venaient d'un
+bon coeur, ils étaient le calcul ou l'instinct d'un habile homme de
+guerre; c'est parce que le général Bugeaud faisait beaucoup pour ses
+hommes, qu'il obtenait beaucoup d'eux.
+
+[Note 323: Lettre du 9 mai 1841.]
+
+[Note 324: Lettre du 12 mai 1841.]
+
+[Note 325: Ce n'étaient pas seulement les soldats, c'étaient aussi les
+colons pour lesquels le général était ainsi d'un facile abord. Un
+jour, l'un de ces colons, pauvre diable, vient le trouver à Alger et
+lui expose sa requête. «Mais, mon ami, lui dit le gouverneur après
+l'avoir écouté, cela ne me regarde pas; allez trouver le comte Guyot,
+le directeur civil.--Ah! reprit le colon en montrant son costume,
+comment puis-je aller parler à M. Guyot dans la tenue misérable où
+vous me voyez?»]
+
+Dans ses premières expéditions sur Médéa et Miliana, le gouverneur
+n'avait guère fait autre chose que son prédécesseur, tout en le
+faisant mieux. Le moment était venu d'entreprendre du nouveau. Que
+serait-ce, et de quel côté? Des trois provinces de l'Algérie, il en
+était une, celle de Constantine, où Abd el-Kader n'avait jamais eu
+réellement de pouvoir et où par suite notre autorité était à peu près
+reconnue; sans doute cette autorité était souvent plus nominale que
+réelle, mais on ne voulait pas y regarder de trop près. Là donc, notre
+action militaire devait se borner, pendant quelque temps, à des
+courses de police sans grand intérêt pour l'histoire. C'était dans les
+deux autres provinces que nous avions à combattre l'émir. On sait quel
+était le plan de La Moricière: au lieu de continuer à concentrer tous
+les efforts sur la province d'Alger, il voulait que l'on portât
+l'attaque principale dans la province d'Oran, au coeur de la puissance
+d'Abd el-Kader, et que l'on occupât fortement Mascara. Après quelques
+hésitations venant de sa répugnance à augmenter le nombre des postes
+permanents, le général Bugeaud avait adopté ce plan. Il y joignit une
+autre idée non moins féconde. Depuis que Mascara et Tlemcen avaient
+été une première fois atteints par le maréchal Clauzel, l'émir avait
+jugé prudent de reculer plus au sud ses établissements militaires et
+les avait très judicieusement installés sur la limite extrême du Tell,
+à l'entrée des hauts plateaux; ainsi avait-il élevé, sur une ligne
+courant du nord-est au sud-ouest, Boghar, Taza, Takdemt, Saïda,
+Sebdou, qui dominaient au nord la région cultivable, au sud la région
+pastorale: c'était sa base d'opération. Le gouverneur pensa qu'il
+importait de la ruiner le plus tôt possible. Il décida donc de former
+deux colonnes, destinées à agir simultanément; la plus importante,
+sous ses ordres, devait partir de Mostaganem, aller détruire Takdemt,
+au sud-est de la province d'Oran, et se rabattre ensuite sur Mascara;
+l'autre, partant de Médéa, devait détruire Boghar et Taza, dans le sud
+de la province d'Alger.
+
+Tout s'exécuta comme il avait été arrêté. En débarquant à Mostaganem,
+le 15 mai 1841, le gouverneur trouva les choses si admirablement
+préparées par La Moricière, qu'il put, dès le 18, mettre en mouvement
+son armée. Bien que Takdemt fût situé dans une région où nos troupes
+n'avaient jamais pénétré, la marche s'accomplit sans difficulté, grâce
+à la sûreté des renseignements recueillis par le service topographique
+de la division d'Oran; la carte dressée d'avance fut trouvée à
+l'épreuve merveilleusement exacte[326]. Au bout de huit jours, l'armée
+arriva devant Takdemt. On avait amené quelque artillerie pour battre
+en brèche les murailles; il n'en fut pas besoin; l'émir avait fait
+évacuer le fort et l'avait livré aux flammes. Les premiers officiers
+qui y pénétrèrent n'y trouvèrent qu'un chien et un chat, pendus en
+face l'un de l'autre, sous la première voûte: façon allégorique de
+témoigner l'inimitié de l'Arabe et du chrétien. Le génie fit sauter
+les magasins et les fortifications. Cette première partie de sa tâche
+accomplie, le général Bugeaud revint sur Mascara, escarmouchant avec
+Abd el-Kader que, comme toujours, il eut le regret de ne pouvoir
+amener à un véritable corps-à-corps. Mascara fut trouvé également
+désert. Après y avoir laissé une garnison et des vivres, l'armée
+retourna à Mostaganem, où elle arriva le 3 juin, non sans que son
+arrière-garde eût à soutenir quelques combats assez vifs: c'était la
+coutume des Arabes d'inquiéter les retraites beaucoup plus que les
+mouvements offensifs.
+
+[Note 326: «Nous n'avons trouvé, a dit le général Bugeaud dans son
+rapport, aucun mécompte ni sur les distances, ni sur la configuration
+des lieux, ni sur les eaux, ni sur les cultures.»]
+
+Pendant ce temps, le général Baraguey d'Hilliers se dirigeait sur
+Boghar et Taza, qu'il détruisait. Cette opération, accomplie sans
+aucune résistance, eut des conséquences importantes; de ce moment, le
+sud de la province d'Alger fut à peu près perdu pour l'émir.
+
+
+VII
+
+La campagne du printemps de 1841 avait été un bon début; mais ce
+n'était qu'un début. Le gouverneur général, avec son habituel bon
+sens, était le premier à s'en rendre compte. «Sans nul doute,
+écrivait-il, le 5 juin 1841, au ministre de la guerre, en prenant et
+détruisant Boghar, Taza et Takdemt, en occupant Mascara, nous venons
+de frapper un coup moral et matériel qui peut devenir très funeste à
+la puissance de l'émir; mais, il ne faut pas se le dissimuler, cette
+puissance ébranlée n'est pas détruite. L'émir a évité, avec soin et
+habileté, d'engager son armée régulière; avec elle et la cavalerie des
+tribus les plus dévouées, il comprimerait longtemps encore peut-être
+les dispositions qu'un certain nombre de tribus auraient à faire leur
+soumission, si nous cessions d'agir, si nous rentrions sur la côte et
+surtout si Mascara était évacué ou n'était occupé que par une faible
+garnison privée de toute communication avec l'armée. L'occupation
+permanente de Mascara par une force agissante me paraît donc, ainsi
+qu'à tous les gens qui réfléchissent, le point capital.» Par quel
+moyen assurer cette occupation que le général Bugeaud avait bien
+raison de signaler comme le «point capital»? Il s'était posé la
+question, sans d'abord voir clairement quelle réponse y faire. «Il
+serait possible, disait le gouverneur, de loger dans Mascara six ou
+sept mille hommes, et il serait avantageux de les y maintenir; la
+difficulté ne consiste que dans les moyens de les y maintenir.» On
+savait ce qu'il coûtait d'efforts pour ravitailler de petites
+garnisons comme celles de Médéa ou de Miliana: que serait-ce s'il
+fallait apporter, de la mer à Mascara, tout ce qu'exige
+l'approvisionnement d'une armée de six mille hommes? La route était
+loin d'être libre, et, au mois de juillet 1841, l'une des expéditions
+de ravitaillement ne parvenait à se frayer passage au retour qu'en
+livrant un rude combat et en faisant des pertes sensibles.
+
+À ce difficile problème, le général de La Moricière proposait une
+solution neuve et hardie. «Les armées romaines, disait-il, trouvaient
+le moyen de vivre sur le pays: il faut faire de même. Le corps
+installé à Mascara doit se nourrir aux dépens des tribus
+environnantes; il n'a qu'à moissonner leurs récoltes et à découvrir
+leurs dépôts de grains. Dès lors, plus besoin de ravitaillement. Ce
+procédé aura, en même temps, l'avantage de contraindre les tribus à se
+soumettre, en les atteignant dans leur seul intérêt saisissable,
+l'intérêt agricole.» C'était rentrer par ce dernier point dans les
+idées du gouverneur. Mais celui-ci se montra d'abord peu disposé à
+admettre qu'on pût ainsi faire vivre une armée. Il n'avait encore
+qu'une très médiocre idée de la fertilité de l'Algérie, et ne
+connaissait pas ses ressources aussi bien que les vieux Africains.
+Déjà, peu auparavant, comme le général Duvivier lui annonçait qu'à
+Médéa il saurait «s'arranger» pour vivre: «On ne se décide pas à des
+actes aussi graves, avait répondu le gouverneur, sur des assurances de
+cette nature.» Et puis, il était en méfiance des chimères auxquelles
+il croyait, non parfois sans raison, l'esprit de La Moricière
+facilement accessible. Faut-il ajouter que, par une faiblesse dont les
+plus grands esprits ne savent pas toujours se garer, il ressentait un
+peu de prévention jalouse à l'égard du jeune général qui l'avait
+précédé en Algérie? Son premier mouvement fut donc d'écouter avec
+impatience et même de rembarrer assez vivement ceux qui soutenaient
+devant lui la thèse du commandant d'Oran[327]. Boutades passagères, il
+est vrai, et qui ne devaient pas obscurcir longtemps son jugement
+naturellement si sain. Peu après, tout en gardant un air sceptique et
+maussade, il consentait à commencer, au moins partiellement, l'épreuve
+du système, et il mettait en demeure l'un des jeunes officiers qui
+l'avaient prôné, le capitaine de Martimprey, d'en prouver
+l'efficacité, en faisant moissonner les récoltes autour de Mascara et
+en assurant ainsi l'approvisionnement de la place. «Vous voyez, lui
+disait-il, que je veux mettre vos idées à l'essai: vous serez
+récompensé, si elles portent fruit; dans le cas contraire, vous aurez
+à vous repentir de vos erreurs.»
+
+[Note 327: Voir notamment la scène assez curieuse que fit un jour le
+gouverneur au capitaine de Martimprey. (_Souvenirs d'un officier
+d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY, p. 101 à 105.)]
+
+On assiste donc, en juin et juillet 1841, autour de Mascara, à un
+spectacle tout nouveau: les soldats, la faucille à la main, le fusil
+en bandoulière, font la moisson, tandis que des bataillons de garde
+surveillent l'horizon; l'ennemi se montre-t-il, quelques minutes
+suffisent pour que l'ordre de travail se change en ordre de combat, et
+les moissonneurs font le coup de feu. Les récoltes s'accumulent ainsi
+peu à peu dans les magasins de la ville. Le gouverneur ne pouvait
+longtemps bouder une opération qui flattait ses goûts agricoles et
+dont sa bonne foi constatait les avantages. Aussi est-il bientôt le
+plus attentif et le plus actif à la diriger. Étant revenu, vers la fin
+de juin 1841, passer quelques jours à Mascara, il se plaît à visiter
+les moissonneurs, à leur donner des leçons et des encouragements.
+Voit-il, par exemple, une aire où le travail mollit, il s'en approche:
+«Je suis sûr, s'écrie-t-il, que vous êtes tous ici des gens de
+lettres. Quel est ton état à toi?--Mon général, je suis tailleur.--Il
+n'y en a que trop pour faire les méchants habits étriqués que l'on
+porte aujourd'hui: bats le grain, mon enfant, ce sera plus profitable
+à la chose publique et à toi aussi. Et toi?--Moi, mon général, je
+suis étudiant.--Étudiant pour ne rien étudier, c'est connu; prends le
+fléau, mon ami.» Il secoue ainsi tous les paresseux, soutenu par le
+rire des autres. «Allons, voyons, commençons à battre... Mais ce n'est
+pas ça, vous n'y entendez rien... Donnez-moi un fléau... Tenez, on
+commence comme cela, piano, tu, tu, pan, pan... Et l'on va petit à
+petit _crescendo_, tu, tu, pan, pan, tu, tu, pan, pan...» Puis il
+passait à d'autres groupes. Il ne se contente pas de tout surveiller,
+de mettre tout en train; suivant sa coutume, il explique aux soldats
+l'utilité de ce qu'on leur fait faire: «Je veux, disait-il dans un
+ordre du jour du 30 juin 1841, vous louer du zèle actif que vous avez
+mis dans les travaux des moissons. On voyait, à votre ardeur, que vous
+compreniez, aussi bien que votre général, que ce métier était digne de
+vous; car c'était la guerre elle-même. L'occupation permanente et
+forte de Mascara dépend des travaux que vous avez faits et de ceux que
+vous allez faire encore. Introduire dans cette place 4 à 5,000
+quintaux de froment et 6,000 quintaux de paille, c'est plus pour
+obtenir la soumission du pays, soyez-en bien persuadés, que de gagner
+dix combats et de revenir ensuite à la côte. Je vous suivrai dans ces
+nouveaux travaux; je saurai ce que vous aurez fait, et vous pouvez
+être assurés que la France et le Roi vous en tiendront compte comme
+moi.»
+
+De ce principe que l'armée doit et peut vivre sur le pays, La
+Moricière a tiré une autre conclusion qu'après expérience il fait
+également accepter au gouverneur. Nos colonnes avaient l'habitude
+d'emporter leurs vivres, et, ces vivres épuisés, elles étaient
+obligées de revenir s'approvisionner aux places de dépôt. Le
+commandant d'Oran a remarqué que les Arabes agissaient tout
+différemment: sans aucun bagage, ils se nourrissaient avec les grains
+enfouis dans les silos, greniers souterrains dont ils connaissaient
+l'emplacement. Pourquoi ne pas faire comme eux? Sous son impulsion,
+les soldats apprennent à découvrir ces silos. Voyez-les se former en
+chaîne, sur un espace d'une ou deux lieues, et s'avancer en fouillant
+la terre avec une baguette de fusil ou une pointe de sabre, jusqu'à ce
+qu'ils rencontrent la pierre placée à fleur de sol qui recouvre les
+silos. Les grains ainsi trouvés sont livrés à l'intendance qui en
+tient compte aux capteurs, d'après un tarif fixé d'avance. La
+Moricière fait, en outre, ajouter au fourniment de petits moulins à
+bras, en usage parmi les Arabes: grâce à ces moulins, les soldats
+peuvent, chaque soir au bivouac, moudre le grain et, avec la farine,
+se faire de la bouillie ou des galettes qui, jointes au bétail fourni
+par les razzias, assurent leur nourriture. Ces heureuses innovations
+permettent de marcher plus vite et de rester plus longtemps en
+expédition. Double avantage dont on comprend l'extrême importance.
+
+Le général de La Moricière était tellement convaincu de l'efficacité
+de son système, que d'ores et déjà il demandait à s'installer à
+Mascara avec une troupe considérable, se faisant fort de se suffire à
+lui-même, sans ravitaillement. Mais le général Bugeaud, bien que
+revenu de ses premières préventions, ne croyait pas que le moment fût
+encore arrivé de tenter une expérience si hardie. Les choses ne lui
+paraissaient pas suffisamment préparées. Il voulait qu'auparavant
+Mascara fût plus complètement muni, que les tribus connussent mieux la
+force et la portée de notre bras. Ce fut à obtenir ce double résultat
+qu'il employa la campagne d'automne. Il était revenu à Oran pour la
+diriger. Parties de cette ville le 14 septembre 1841, les troupes ne
+rentrèrent que le 5 novembre à Mostaganem; jamais encore, en Afrique,
+expédition n'avait duré si longtemps. Durant ces cinquante-trois
+jours, la petite armée, tantôt divisée en plusieurs colonnes, tantôt
+concentrée, fut sans cesse en mouvement, parcourant en tous sens la
+province, faisant ainsi plus de deux cents lieues, apportant dans
+Mascara d'immenses convois de vivres et de munitions, pénétrant dans
+les montagnes les plus ardues pour y atteindre les tribus hostiles,
+poussant une pointe jusqu'à la limite des hauts plateaux, afin de
+détruire Saïda, l'un des établissements de l'émir. Dans ces courses,
+beaucoup de coups de feu furent tirés, plusieurs combats furent
+livrés, mais toujours sans pouvoir amener Abd el-Kader à une bataille
+décisive.
+
+Pendant ce temps, on ne restait pas inactif dans la province d'Alger.
+Les généraux Baraguey d'Hilliers et Changarnier, qui y exercèrent
+successivement le commandement, dirigèrent de nombreux convois de
+ravitaillement sur Médéa et Miliana. Il n'y en eut pas moins de seize,
+pendant les neuf derniers mois de 1841. Les troupes souffrirent plus
+de la fatigue et de la chaleur que de l'ennemi qui, occupé dans la
+province d'Oran, ne leur opposait pas grande résistance. Changarnier
+trouva cependant moyen, à la fin d'octobre, en revenant de Médéa,
+d'attirer dans un piège Barkani, l'un des lieutenants de l'émir, et de
+lui infliger un rude échec.
+
+La campagne de l'automne était loin d'avoir été stérile. «Nous avons
+détruit presque tous les dépôts de guerre, écrivait le gouverneur à M.
+Guizot, le 27 novembre 1841. Nous avons foulé les plus belles
+contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous
+possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans
+un grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et
+les retraites des tribus... Nous avons singulièrement affaibli le
+prestige qu'exerçait Abd el-Kader sur les populations; il leur avait
+persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la mer.
+«Ils sont comme des poissons, disait-il, ils ne peuvent vivre qu'à la
+mer; leur guerre n'a qu'une courte portée, et ils passent comme les
+nuages; vous, avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.»
+Nous les avons atteints, cette année, dans les lieux les plus reculés,
+ce qui a frappé la population de stupeur.» Ajoutons, comme le disait
+encore le général dans son ordre du jour du 7 novembre, que «l'armée
+avait commencé à résoudre le problème, si difficile en Afrique, de
+faire vivre la guerre par la guerre». Tout cela était vrai, et
+cependant, à regarder les choses d'une autre face, il ne semblait pas
+qu'on fût bien avancé. La plupart des tribus, si «foulées» qu'elles
+eussent été, ne donnaient aucun signe de lassitude. «On nous a assuré,
+faisaient-elles dire ironiquement au général Bugeaud vers la fin
+d'octobre, que vous autres Français, vous aimez les chevaux à courte
+queue: nous attendons que nos juments en produisent un pareil pour
+vous le conduire en signe de soumission.» Abd el-Kader, bien que
+toujours battu, continuait à tenir la campagne, apparaissant et
+disparaissant à son heure. Son langage était loin d'avoir baissé de
+ton; le gouverneur ayant fait répandre des proclamations pour inviter
+les Arabes à se soumettre, l'émir lui envoya cette réponse hautaine:
+«Tu demandes l'impossible... Nous te jurons, par Dieu, que tu ne
+verras jamais aucun de nous, si ce n'est dans les combats... Vous
+voulez gouverner les Arabes;... occupez-vous de mieux gouverner votre
+pays. Les habitants du nôtre n'ont à vous donner que des coups de
+fusil. Si, comme vous nous le dites, vous aviez de la puissance et de
+l'influence, vous n'auriez pas causé la ruine de Méhémet-Ali. Vous lui
+aviez promis de l'aider contre ses ennemis, et pourtant les Anglais
+sont venus l'attaquer. Aussi votre nom est-il méprisé par tous les
+peuples de votre religion. Ce continent est le pays des Arabes, vous
+n'y êtes que des hôtes passagers... Votre influence ne s'étend que sur
+le terrain que couvrent les pieds de vos soldats. Quelle haute
+sagesse, quelle raison est la tienne! Tu vas te promener jusqu'au
+désert, et les habitants d'Alger, d'Oran et de Mostaganem sont
+dépouillés et tués aux portes de ces villes!» Ce dernier trait ne
+portait que trop juste: dans la nuit du 21 au 22 octobre 1841, un
+parti ennemi venait, jusque sous les murs d'Oran, saccager les
+campements de nos alliés.
+
+Évidemment, le général Bugeaud s'était flatté d'obtenir des avantages
+plus décisifs. «Ma campagne a été énergique et féconde en événements,
+écrivait-il à un de ses amis le 20 novembre; cependant, les résultats
+ne sont pas considérables.» Tout en affectant de n'en être pas
+surpris, tout en rappelant qu'il avait souvent répété que la
+soumission ne serait pas l'affaire d'une année, il sentait le besoin
+de faire autre chose que de continuer ces expéditions de
+ravitaillement où s'épuisait l'armée sans grand profit; il voulait
+frapper plus fort et surtout plus au coeur de l'ennemi. Le meilleur
+moyen n'était-il pas d'exécuter le plan hardi du commandant d'Oran?
+D'ailleurs, tous les préparatifs que le gouverneur avait jugés
+nécessaires étaient finis, et il ne voyait plus de raisons de contenir
+l'impatiente ardeur de son lieutenant. Il annonça donc, le 7 novembre,
+avant de retourner à Alger, que le général de La Moricière allait
+transporter à Mascara le quartier général de sa division.
+
+
+VIII
+
+C'est le 27 novembre 1841 que La Moricière quitte Mostaganem pour se
+rendre à son nouveau poste. Il emmène une batterie de montagne, 150
+spahis d'élite commandés par Yusuf, et huit vieux bataillons, de ceux
+que, depuis près de dix-huit mois, il a aguerris, entraînés, auxquels
+il a, pour ainsi dire, communiqué son tempérament: ces troupes,
+jointes à celles qui étaient déjà à Mascara, doivent former un corps
+d'environ 8,000 hommes. Le départ est solennel et sérieux. La fanfare
+des spahis, seule musique de la colonne, joue un air connu sur ces
+paroles qui semblent de circonstance: «Pauvre soldat, en partant pour
+la guerre.» Tous savent qu'ils ne s'éloignent pas pour quelques jours,
+mais qu'ils vont s'installer, pour de longs mois, et des mois d'hiver,
+en pleine région ennemie, à trente lieues de tout secours, tentative
+sans précédent et que beaucoup de gens déclarent téméraire. Mais tous
+aussi, des premiers rangs aux derniers, ont foi dans leur jeune chef,
+comprennent l'importance capitale de l'oeuvre à laquelle ils
+concourent, et sont résolus à ne rien épargner pour la faire réussir.
+Quant au général, il n'ignore pas quelle grosse partie il joue. C'est
+sur son insistance personnelle, malgré l'opposition des uns et les
+doutes des autres, que l'entreprise se fait. En France et en Algérie,
+dans les bureaux du ministère de la guerre et même autour du
+gouverneur général, il sent des mauvaises volontés ouvertes ou cachées
+qui guettent son insuccès pour l'en accabler. Il ne se fait aucune
+illusion sur ce que serait pour lui un échec, et, causant un jour de
+cette éventualité avec un de ses officiers: «Il y a dans ce cas,
+dit-il, un remède certain, c'est de se faire tuer.»
+
+Le début n'est pas de bon augure. Arrivé à Mascara le 1er décembre
+1841, La Moricière y apprend que la plus grande partie du troupeau de
+la place, sur lequel il comptait pour l'alimentation de son armée,
+vient d'être enlevé par les Arabes, avec l'officier qui veillait à sa
+garde: il reste à peine cinq ou six jours de viande. Bien que ses
+prévisions soient ainsi fort dérangées, le général ne s'en trouble
+pas. Il donne trois jours à ses troupes pour s'installer tant bien que
+mal dans la ville, et, dès le 4 décembre, il se met en campagne.
+Soumettre les tribus belliqueuses du voisinage, entre autres les
+redoutables Hachem, assurer l'approvisionnement de l'armée et des
+habitants de Mascara, soit en tout environ douze mille bouches, tels
+étaient les deux problèmes qui s'imposaient à lui. Dans sa pensée, un
+seul et même moyen devait servir à les résoudre: la razzia à outrance;
+le butin remplirait nos greniers, en même temps que les Arabes
+dépouillés seraient, par détresse, obligés de capituler. À regarder,
+en décembre, la grande plaine qui s'étendait au sud de Mascara et les
+montagnes qui l'entouraient, il semblait que ce fût un désert aride.
+Et cependant ce sol recélait des trésors abondants: c'étaient les
+silos. Comment les découvrir? Sonder à tâtons serait bien long et bien
+incertain. Avec son flair des Arabes, La Moricière a mis la main sur
+un certain Djelloul, de la tribu des Hachem, qui, par vengeance et
+cupidité, est prêt à trahir les siens et à livrer le secret de leurs
+greniers souterrains. C'est le guide de toutes les expéditions. Avec
+lui, on court sans hésiter aux bons endroits. Les silos, aussitôt
+ouverts, livrent des quantités considérables de grains et
+d'approvisionnements variés. Dans l'embarras de tout transporter,
+l'armée en consomme, pendant quelques jours, une partie sur place,
+puis elle vient verser le reste dans les magasins. À peine de retour,
+elle repart dans une autre direction. Naturellement les Arabes ne se
+laissent pas ainsi dépouiller sans tenter quelque résistance; chaque
+levée de silos donne lieu à des engagements plus ou moins vifs; mais
+nos opérations n'en sont pas arrêtées.
+
+Il y a mieux encore que de découvrir les provisions de la tribu, c'est
+de surprendre la tribu elle-même. Le 20 décembre 1841, La Moricière
+apprend que deux Arabes ont été assaillis en un certain endroit par
+des chiens: c'est pour lui un indice suffisant. Le soir, à minuit, un
+petit corps se met en route, sans tambours ni trompettes. À la pointe
+du jour, il arrive près d'une tribu qui se croyait à l'abri dans des
+ravins escarpés. «L'emplacement reconnu, raconte l'un des acteurs de
+ce petit drame, chacun se lance, se disperse dans une direction
+quelconque; on arrive sur les tentes, dont les habitants, réveillés
+par l'approche des soldats, sortent pêle-mêle avec leurs troupeaux,
+leurs femmes, leurs enfants. Tout le monde se sauve dans tous les
+sens; les coups de fusil partent de tous côtés sur les misérables
+surpris sans défense. Hommes, femmes, enfants, poursuivis, sont
+bientôt enveloppés et réunis par quelques soldats qui les conduisent.
+Les boeufs, les moutons, les chèvres, les chevaux, tous les bestiaux
+enfin qui fuient sont vite ramassés. Celui-ci attrape un mouton, le
+tue, le dépèce: c'est l'affaire d'une minute; celui-là poursuit un
+veau avec lequel il roule, cul par-dessus tête, dans le fond d'un
+ravin; les autres se jettent sous les tentes où ils se chargent de
+butin; et chacun sort de là, affublé, couvert de tapis, de paquets de
+laine, de pots de beurre, de poules, d'armes et d'une foule d'autres
+choses que l'on trouve en très grande quantité dans ces douars souvent
+très riches. Le feu est ensuite mis partout à ce que l'on ne peut
+emporter, et bêtes et gens sont conduits au convoi; tout cela crie,
+tout cela bêle, tout cela brait. C'est un tapage étourdissant. On
+quitte enfin la position, fier de son succès. Alors commence la
+fusillade: les cavaliers ennemis, qui d'abord avaient pris la fuite,
+reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos; ils
+harcèlent les arrière-gardes; on leur riposte, on les éloigne et l'on
+rentre avec ses prises[328].» Voilà la razzia peinte sur le vif. Cette
+fois, l'armée ramenait 614 boeufs, 634 moutons, 400 ânes, 60 chevaux
+ou mulets et 180 prisonniers.
+
+[Note 328: _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE
+MONTAGNAC, p. 192-193.]
+
+Le corps d'occupation n'avait pas affaire seulement aux Arabes. Depuis
+le 19 décembre, il luttait contre un nouvel ennemi qui n'est pas le
+moins redoutable de tous: c'est l'hiver, un hiver du Nord, avec
+cortège de gelées, de pluies torrentielles, d'ouragans qui brisent
+tout, de neige qui couvre le sol à un pied d'épaisseur. Les bâtiments
+de Mascara, à demi ruinés et mal restaurés, s'effondrent. Les soldats
+n'ont presque plus d'abris; les vivres mouillés se gâtent; les
+bestiaux périssent de misère et de froid. Mais rien n'arrête La
+Moricière. Les marches de nuit, les surprises, les razzias continuent,
+s'étendant dans un rayon de plus en plus éloigné. C'est par milliers
+qu'on compte les bestiaux enlevés, par centaines les prisonniers. Les
+tribus ainsi pourchassées, battues, dépouillées, commencent à donner
+quelques signes de lassitude et d'épuisement; dès la fin de janvier
+1842, plusieurs se sont soumises. «Le temps se déchaîne contre nous,
+écrit-on le 11 février; pluie, neige, grêle, gelée, pendant
+cinquante-quatre jours, sans cesser... Malgré cela, même activité:
+nous sillonnons la plaine et les montagnes dans tous les sens; le ciel
+est la seule voûte qui nous couvre[329].» Dans les derniers jours de
+février, parmi les tribus voisines de Mascara, il n'y a guère que
+celle des Hachem qui, malgré d'effroyables souffrances, se refuse à
+abandonner la cause de l'émir. Notre armée porte aux résistants des
+coups de plus en plus rudes. «Partis le 26 février, nous rentrons le 8
+mars, écrit-on à cette dernière date, traînant après nous quatre cents
+prisonniers et un troupeau immense; nous avons rayonné autour de
+Mascara, dans un espace de vingt-cinq à trente lieues, rasant,
+battant, frottant, pillant, brûlant, saccageant, bouleversant les
+tribus qui ne se décidaient pas assez vite à virer de notre
+côté[330].» Les Hachem semblent à bout de forces; cependant ils se
+raidissent encore. Un moment, on a pu croire qu'ils allaient
+capituler, mais un appel d'Abd el-Kader a suffi pour leur faire rompre
+les pourparlers. La Moricière alors ne leur laisse, à eux comme aux
+tribus plus éloignées qui tiennent pour l'émir, aucun répit. Les
+troupes sont rentrées, le 8 mars, d'une expédition de dix jours: dès
+le 10, départ d'une nouvelle colonne qui reste dehors vingt-deux
+jours, vivant le plus souvent à l'arabe, sur ce qu'elle trouve et sur
+ce qu'elle prend, poussant jusqu'à trente et quarante lieues de
+Mascara, multipliant les hardis coups de main. Le 25, au milieu même
+d'une razzia, elle est surprise par une épouvantable tempête de neige
+qui dure quarante-huit heures. Français et Arabes, qui ne voient plus
+à deux pas devant eux, errent à l'aventure, mêlés les uns aux autres.
+La nuit surtout est atroce. «La neige augmente toujours, rapporte un
+témoin; la pluie vient ensuite grossir le gâchis au milieu duquel
+gisent hommes, chevaux, bagages. Je ne puis mieux vous mettre à même
+de juger de ce coup d'oeil qu'en vous priant de vous reporter au
+tableau de Gros, représentant le champ de bataille d'Eylau[331].»
+Quand on bat la diane, les officiers sont obligés de frapper à coups
+de pied et de bâton les hommes engourdis, pour les forcer à se lever.
+Quelques soldats, plusieurs prisonniers sont morts de froid, ainsi que
+beaucoup de chevaux, de mulets, de boeufs et de moutons. Enfin, le
+soleil finit par reparaître, et la troupe rentre à Mascara, chargée de
+butin, avec le sentiment qu'elle a porté à l'ennemi des coups
+décisifs. Cette fois, en effet, les dernières résistances paraissent
+vaincues: les Hachem ont été réduits à demander grâce et ont amené les
+chevaux de soumission.
+
+[Note 329: _Lettres d'un soldat_, p. 204.]
+
+[Note 330: Lettre du 8 mars 1842. (_Ibid._, p. 206 et 207.)]
+
+[Note 331: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 217.)]
+
+Malgré cette vie rude, et grâce à la sollicitude intelligente du
+général, la santé des troupes est excellente. Le soldat, admirablement
+entraîné, se montre capable d'efforts extraordinaires. Les bataillons
+d'élite, débarrassés de leurs sacs, suivent presque les spahis au pas
+de course et méritent que La Moricière les appelle sa grosse
+cavalerie. Plusieurs fois, ils font d'une seule traite des marches de
+quinze et même dix-huit lieues. «Il y a longtemps qu'une armée n'a
+trimé comme la nôtre, écrivait le commandant de l'un de ces
+bataillons. Nos soldats ne sont plus couverts que de guenilles. Malgré
+cela, ils se portent tous parfaitement, sont gais et acceptent sans
+sourciller toutes les fatigues... Depuis l'Empire, jamais nous n'avons
+eu de troupes comme celles-là, aussi aguerries, aussi faites à toutes
+les privations... On peut aller partout avec ces lapins-là, et
+traverser l'Afrique dans tous les sens[332].» Rien de plus étrange que
+l'aspect de ces hommes qui, depuis leur arrivée à Mascara, n'ont reçu
+aucun effet d'habillement, et qui, sur cent vingt jours d'hiver, en
+ont passé quatre-vingts au bivouac. «Figurez-vous, dit le même
+officier, une foule de grands diables, vêtus de haillons rafistolés
+avec de la toile, des morceaux de laine de toutes les couleurs et des
+morceaux de peaux de chèvre ou de mouton; couverts de poux; coiffés,
+les uns de képis, les autres de fez, quelques-uns de chapeaux de
+feutre, d'autres d'énormes sombreros de palmier, d'un pied et demi de
+haut, finissant en pointe, et dont les bords ont un pied de rayon
+(coiffures ramassées dans les razzias); l'extrémité inférieure du
+personnage garnie de peau de mouton ou de peau de boeuf, avec leurs
+poils, faute de souliers. Ajoutez à cela une face basanée, une longue
+barbe pour ceux qui en ont; de véritables sauvages en un mot[333].» Si
+la vie imposée au soldat développait singulièrement son énergie, ne
+pouvait-on pas craindre qu'elle ne lui fit prendre des habitudes de
+rapine et de cruauté? Pour être l'instrument obligé de la soumission,
+la razzia n'en ressemblait pas moins au brigandage et pouvait devenir
+une école fâcheuse. La Moricière veillait à ce danger, et, s'il faut
+en croire un de ses plus honorables officiers, il serait parvenu à
+l'écarter. «On ne vit jamais, affirme M. de Martimprey, de troupes
+plus humaines ni mieux disciplinées: elles connaissaient le but élevé
+auquel tendaient leurs efforts, et elles en étaient justement
+fières[334].» Il est vrai qu'un autre officier rend un témoignage
+moins absolument rassurant: «Nous menons ici, dit M. de Montagnac, une
+véritable vie de brigands; aussi nos soldats sont-ils devenus d'une
+sauvagerie à faire dresser les cheveux sur la tête d'un honnête
+bourgeois. Il serait vraiment dangereux de faire rentrer maintenant
+ces b.....-là en France, où l'on ne saurait fournir un aliment à leur
+énergie et à leur activité. Il est temps que nous cessions cette
+existence; nous commençons à devenir impossibles[335].» En tout cas,
+le grand prestige de La Moricière aidait à corriger le tort qu'une
+telle vie pouvait faire à la discipline. M. de Martimprey constate la
+confiance, l'enthousiasme de tous, officiers et soldats, pour leur
+jeune chef[336]. M. de Montagnac écrit, de son côté, avec sa vivacité
+habituelle: «Tout ce que fait le général est admirable; il sort de
+cette tête de soldat des idées plus brillantes, plus lumineuses tous
+les jours. Jamais homme n'a eu plus de difficultés à vaincre, et
+jamais homme ne s'est tiré d'un pareil dédale avec plus d'audace, plus
+d'intelligence que lui.» Il ajoute, un autre jour, tout transporté:
+«Vive Dieu et notre brave général! Gloire au général de La Moricière,
+gloire à lui tout seul!» Et encore: «Je ne donnerais pas le temps que
+j'ai passé à Mascara pour tout l'or du monde, tant sous le rapport des
+opérations intéressantes que j'y ai vues se dérouler, que sous le
+rapport de mon instruction militaire. Mes trente-deux années de soldat
+ne m'auraient jamais appris ce que j'ai puisé auprès du général de La
+Moricière, dans les deux mois et demi que je suis resté sous ses
+ordres[337].»
+
+[Note 332: 28 janvier et 8 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 199,
+209.)]
+
+[Note 333: 31 mars 1842. (_Ibid._, p. 222.)]
+
+[Note 334: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE
+MARTIMPREY, p. 131.]
+
+[Note 335: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 222.)]
+
+[Note 336: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, p. 131.]
+
+[Note 337: Lettres du 9 janvier, des 2 et 11 février 1842. (_Lettres
+d'un soldat_, p. 186, 191, 202 à 205.)]
+
+Le succès obtenu et visible à tous les yeux justifiait cette
+admiration. Non sans doute que chaque soumission obtenue puisse être
+considérée comme absolument définitive; il faut, au contraire,
+s'attendre à ce que quelques-unes des tribus cherchent l'occasion de
+secouer le joug subi par elles plutôt qu'accepté. Néanmoins, c'est
+déjà beaucoup que les plus fiers et les plus belliqueux des Arabes
+soient une première fois forcés de courber le front. Dès maintenant,
+notre situation en est notablement changée. Autour de Mascara, et
+surtout au nord dans la direction de la mer, s'étend une zone
+relativement pacifiée où l'on peut circuler moyennant quelques
+précautions. À la fin de janvier 1842, il avait fallu une petite armée
+pour apporter des munitions de Mostaganem à Mascara: au mois de mars
+suivant, ce sont les Arabes que l'on charge d'amener un nouveau
+convoi; peu après, les communications sont assez libres pour que le
+commerce s'approvisionne tout seul, et, en même temps, les tribus
+soumises alimentent les marchés de la ville qui regorge de vivres. Les
+faits donnent donc de tous points raison à La Moricière; ils prouvent
+la justesse de coup d'oeil avec laquelle le plan a été dressé
+d'avance, la vigueur et l'habileté de main avec lesquelles il a été
+exécuté. Le contre-coup de ce succès se fait sentir au delà de la
+région où il a été obtenu. «Le coeur de l'Afrique, écrit M. de
+Montagnac, le 8 mars 1842, c'est Mascara: du moment où nous avons
+frappé le coeur, le colosse est tombé.» En disant que «le colosse est
+tombé», le bouillant officier se laisse aller à l'une de ses
+exagérations habituelles; mais enfin, l'émir a reçu le coup le plus
+rude qui lui ait encore été porté. Aussi M. de Martimprey, toujours si
+mesuré et si exact, est-il fondé à dire: «Si l'histoire de la conquête
+de l'Algérie est un jour écrite avec une impartialité éclairée, la
+campagne d'hiver de Mascara, de 1841 à 1842, sera considérée comme la
+cause la plus efficace de cette conquête; elle comptera dans les plus
+belles pages des annales de l'armée française.»
+
+Sur le moment cependant, tout le monde ne rendit pas cette justice à
+La Moricière. Les bureaux de la guerre étaient depuis longtemps assez
+mal disposés pour lui; l'esprit de routine n'avait pu se faire à un
+avancement si rapide et si anormal; les formalistes trouvaient que les
+innovations du général, hardiment expérimentées sur le terrain,
+n'étaient pas assez respectueuses des règlements et de la procédure
+administrative, et ils lui cherchaient de méchantes chicanes, à
+propos tantôt des modifications apportées au fourniment, tantôt de
+l'emploi fait du produit des razzias. En avril 1842, La Moricière
+apprit que, pour le récompenser de sa belle campagne d'hiver, il était
+question, à Paris, de mettre au-dessus de lui, à la tête de la
+division d'Oran, un lieutenant général; on avait jugé peu conforme aux
+usages qu'un simple maréchal de camp, si jeune d'âge et de grade, eût
+un si gros commandement. Le général Bugeaud, lui aussi, n'était pas
+toujours en très bons termes avec La Moricière; tout en faisant grand
+cas de ses qualités et de ses services, il se méfiait de son
+imagination, le trouvait parleur et agité[338], était un peu offusqué
+de l'importance qu'il avait depuis longtemps en Afrique, et le
+soupçonnait d'être plutôt un rival qu'un subordonné, un successeur
+éventuel qu'un collaborateur; peut-être aussi éprouvait-il, sans s'en
+rendre bien compte, quelque jalousie de la faveur dont son lieutenant
+jouissait auprès de ces journaux qui le maltraitaient lui-même si
+volontiers[339]; de là sur le compte du commandant d'Oran plus d'une
+boutade, d'une explosion d'humeur, qui malheureusement lui étaient
+souvent rapportées. La Moricière, qui avait également la parole
+prompte et vive, ne ménageait pas davantage, dans ses conversations de
+bivouac, un supérieur qu'il croyait prévenu contre lui et contre sa
+division. Les états-majors, naturellement empressés à épouser les
+griefs de leurs chefs, semblaient s'appliquer à les grossir et à les
+envenimer. Toutefois, chez les deux grands soldats, ces petites
+misères n'allaient jamais jusqu'à faire sérieusement tort au service
+de l'État; quand cet intérêt supérieur était en jeu, les préventions
+personnelles disparaissaient. On le vit bien, lorsque fut connu, à
+Alger, l'étrange projet de diminuer la situation du héros de Mascara.
+Le général Bugeaud se mit aussitôt en travers. «Dans le cadre des
+lieutenants généraux, répondit-il vivement au ministre, trouverait-on
+un officier de plus de valeur? Pourquoi donc décourager un maréchal de
+camp d'un très grand mérite, connaissant le pays, les hommes et les
+choses, très capable de donner la direction générale et parfaitement
+accepté comme supérieur par les maréchaux de camp Bedeau et
+d'Arbouville?» Il concluait: «Si l'on veut un lieutenant général, il y
+a un moyen, sans rien troubler, c'est de conférer ce grade à M. de La
+Moricière[340].» Devant cette opposition si nette, les bureaux
+reculèrent. D'ailleurs, leur malveillance n'était pas partagée par le
+ministre de la guerre; l'année suivante, M. de Martimprey, étant allé
+à Paris et ayant vu le maréchal Soult, lui exprimait sa satisfaction
+d'être attaché à l'état-major du commandant d'Oran. «Vous avez raison,
+répondit le maréchal, le général de La Moricière écrit, en Algérie,
+les plus belles pages de sa vie[341].»
+
+[Note 338: «La Moricière, disait un jour le gouverneur au duc
+d'Aumale, est vaillant, infatigable, débrouillard, sans doute, mais
+doctrinaire; il discute sans cesse, ergote, hésite et n'aime pas les
+responsabilités.»]
+
+[Note 339: Le général Bugeaud faisait allusion à La Moricière, quand,
+dans une lettre à Changarnier, il se plaignait de voir «les journaux
+préconiser les actions magnifiques de tel jeune et brillant général,
+qualifier de fautes ses propres opérations, blâmer son système et
+louer, chez les chefs de colonne, les mêmes faits qu'on venait
+d'imputer à tort au gouverneur».]
+
+[Note 340: Cette lettre, qui fait tant d'honneur au général Bugeaud, a
+été citée pour la première fois par M. Camille ROUSSET.]
+
+[Note 341: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE
+MARTIMPREY, p. 177.]
+
+Pendant le dur et long hiver de 1842, La Moricière n'avait pas été le
+seul en mouvement. En plein mois de janvier, sur quelques nouvelles
+arrivées de l'Ouest, le gouverneur général s'était embarqué pour Oran,
+afin de diriger une expédition contre Tlemcen. Cette ville, située à
+une cinquantaine de kilomètres de la mer, près de la frontière du
+Maroc qu'elle commande, avait, par sa position comme par son passé,
+une réelle importance militaire et politique. Une première fois, en
+janvier 1836, le maréchal Clauzel s'en était emparé, mais la France
+l'avait abandonnée par le traité de la Tafna. Partie d'Oran le 24
+janvier 1842, la colonne du général Bugeaud ne rencontra pas d'autres
+difficultés que celles de la saison, et, le 1er février, elle entra
+sans combat dans Tlemcen évacué de la veille. De là, le gouverneur se
+porta plus au sud et détruisit le fort de Sebdou, le dernier des
+établissements de l'émir sur la limite des hauts plateaux: c'était
+compléter l'oeuvre commencée par la ruine de Boghar, de Taza, de
+Takdemt et de Saïda. Le général Bedeau fut appelé au commandement de
+Tlemcen. Breton d'origine, en Afrique depuis 1836, il s'y était
+distingué par de nombreux faits d'armes, notamment comme colonel du
+17e léger; il joignait aux qualités du soldat et du capitaine celles
+de l'administrateur, ayant moins d'invention et d'initiative que La
+Moricière, mais exécutant admirablement les instructions qu'on lui
+donnait[342], esprit très sage, âme élevée et loyale, étranger aux
+coteries, supérieur aux jalousies qui sévissaient en Algérie, estimé
+de tous, type de vertu et d'honneur militaires, l'une des plus pures
+renommées de l'armée d'Afrique. Il fit merveille dans ce nouveau
+commandement: bien que disposant seulement d'environ trois mille
+hommes, il infligea de rudes échecs à Abd el-Kader, qui porta un
+moment de ce côté tous ses efforts; puis, après avoir ainsi refoulé ce
+redoutable adversaire, il réussit, par son habileté et sa prudence, à
+pacifier la région environnante.
+
+[Note 342: «Bedeau fait très-bien, disait le général Bugeaud, mais on
+a besoin de le pousser par les épaules.»]
+
+L'occupation de Tlemcen complétait heureusement, dans la province
+d'Oran, l'oeuvre commencée par l'occupation de Mascara. Quel
+changement depuis l'époque, pourtant bien récente, où, dans cette
+province, les Français étaient bloqués dans quelques villes du
+littoral! Maintenant, de ce côté, la conquête est amenée au même point
+que dans la province d'Alger: le quadrilatère formé par Oran,
+Mostaganem, Mascara et Tlemcen est, pour ainsi parler, le pendant de
+celui que l'on pouvait tracer entre Alger, Cherchel, Miliana et Médéa.
+
+
+IX
+
+Depuis un an, le général Bugeaud avait porté son effort principal sur
+la province d'Oran; il allait maintenant s'occuper de celle d'Alger.
+Précisément à cette époque, un incident, qui eut un douloureux et
+glorieux retentissement, fit ressortir à quel point, en dépit des
+progrès accomplis depuis le départ du maréchal Valée, la sécurité nous
+manquait même dans la Métidja, à peu de distance de la capitale. Le 10
+avril 1842, en plein jour, un détachement de vingt et un hommes, sous
+les ordres du sergent Blandan, portait des dépêches de Boufarik au
+blockhaus voisin de Méred. À environ deux kilomètres de ce dernier
+poste, il est subitement entouré par plus de trois cents Arabes.
+«Rendez-vous!» crie en français un grand nègre qui paraît commander
+les assaillants. «Voilà comme je me rends», répond Blandan, et
+ajustant le nègre, il le tue raide d'un coup de fusil. À l'exemple de
+leur chef, nos soldats font une décharge générale. Les Arabes
+fléchissent un moment, mais bientôt, honteux de reculer devant une
+poignée d'hommes, ils reviennent à la charge. Les vingt et un se sont
+formés en cercle: sans abri, criblés de balles, ils tombent l'un après
+l'autre. Cependant, pas une défaillance. Les blessés à terre chargent
+les fusils de ceux qui peuvent encore combattre. Blandan, qui a reçu
+deux balles, commande toujours. Une troisième balle l'atteint au
+ventre. «Courage, mes amis, s'écrie-t-il, défendez-vous jusqu'à la
+mort.» Et sentant les forces lui manquer: «Prends le commandement,
+dit-il à un brigadier de chasseurs, car, pour moi, je n'en peux plus.»
+Le combat durait depuis une demi-heure. Sur les vingt et un, cinq
+hommes seulement restaient debout, quand, de Boufarik et de Méred, où
+l'on a entendu la fusillade, des secours arrivent en toute hâte. Les
+Arabes s'enfuient, sans avoir pu enlever aucun trophée à l'héroïque
+détachement. Blandan, ramassé sans connaissance, expire dans la nuit:
+un seul moment, il a donné quelque signe de vie, c'est quand le
+colonel a détaché sa propre croix d'honneur pour la lui mettre dans la
+main. Il avait vingt-trois ans et n'était sous-officier que depuis
+trois mois. Son nom et celui de ses compagnons, mis solennellement à
+l'ordre du jour de l'armée, ont été gravés sur le petit obélisque de
+la fontaine de Méred. Depuis 1887, la statue de l'héroïque sergent
+s'élève sur l'une des places de Boufarik.
+
+Pour prévenir le retour de pareilles surprises, le général Bugeaud
+décida d'employer le printemps de 1842 à une grande opération contre
+les tribus montagnardes qui entouraient, au sud et à l'ouest, la
+Métidja. Les troupes disponibles de la province d'Oran devaient
+concourir à cette oeuvre, avec celles de la province d'Alger. Par une
+idée heureuse, le gouverneur imagina de se servir de cette
+concentration même pour ouvrir, entre ces deux provinces, une
+communication par terre qui n'existait pas encore pour notre armée. La
+vaste région s'étendant de Cherchel à Mostaganem et de Miliana à
+Mascara avait jusqu'alors complètement échappé à l'action des armes
+françaises. Si l'on jette les yeux sur une carte, cette région
+apparaît traversée, dans toute sa longueur, par une rivière: c'est le
+Chélif, l'un des plus importants cours d'eau de l'Algérie; il prend sa
+source au sud de la province d'Alger et coule d'abord vers le nord;
+arrivé à peu près à la hauteur de Médéa et de Miliana, et à égale
+distance de ces deux villes, il tourne brusquement à l'ouest et
+continue dans cette direction, jusqu'à ce qu'il se jette dans la mer à
+quelque distance de Mostaganem. La vallée profonde et fertile formée
+par ce cours d'eau semblait la route naturelle pour aller de la
+province d'Alger dans celle d'Oran; mais elle était dominée des deux
+côtés, sur toute sa longueur, c'est-à-dire pendant plus de soixante
+lieues, par des massifs montagneux, très ardus, absolument inexplorés
+et où habitaient des tribus hostiles et belliqueuses. Le gouverneur
+n'hésita pas à braver les risques de cette route; il décida qu'une
+colonne, sous ses ordres, partirait de Mostaganem, tandis qu'une
+autre, commandée par Changarnier, partirait de Blida: elles devaient,
+l'une remonter, l'autre descendre la rivière, jusqu'à ce qu'elles se
+rejoignissent. Ce programme, hardiment conçu, s'exécuta sans
+difficulté sérieuse; le 30 mai 1842, après dix jours de marche, les
+deux colonnes se rencontrèrent au milieu de la vallée du Chélif, près
+de l'Oued-Fodda. Algériens et Oranais s'embrassèrent et festoyèrent
+pendant deux jours, pour célébrer l'heureuse issue d'une entreprise
+qui paraissait faire faire un grand pas à notre domination. Sans doute
+le pays ne pouvait être considéré comme définitivement soumis; la
+suite ne devait que trop le prouver; mais, pour la première fois, il
+avait été traversé; c'était déjà un fait considérable.
+
+Restait à se servir des troupes ainsi concentrées dans la vallée du
+Chélif, pour prendre à revers et dompter les tribus entourant la
+Métidja. Dans ce dessein, les deux colonnes se séparèrent de nouveau
+afin de gagner Blida par des directions différentes; Changarnier
+s'éleva un peu au nord et pénétra au coeur des montagnes qui
+s'étendent entre le Chélif et la mer; Bugeaud prit plus au sud par
+Miliana et le col de Mouzaia. Le premier rencontra un pays fort
+difficile: «La Suisse n'est rien auprès, écrivait l'un des officiers
+de sa colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud; l'armée marche
+un par un, bêtes, gens et bestiaux, chaque homme tirant son cheval par
+la figure; l'avant-garde part à quatre heures du matin, et
+l'arrière-garde arrive au bivouac à six heures du soir, tout cela pour
+faire deux ou trois lieues.» Mais aucun obstacle n'arrêtait la tenace
+énergie du général que le gouverneur appelait familièrement «son
+montagnard»; il passa partout, recevant la soumission spontanée ou
+contrainte des Arabes qui se trouvaient sur son chemin. Le général
+Bugeaud rencontra une route plus facile et obtint le même succès. Les
+tribus les plus redoutables vinrent lui apporter leur hommage, même
+celle des Hadjout, ces hardis pillards qui étaient, depuis douze ans,
+la terreur des environs d'Alger. Elles avaient été absolument
+déconcertées de se voir attaquées par une armée venant de la province
+d'Oran. Un autre fait les avait frappées plus encore, c'était la
+présence, dans les rangs français, sous le drapeau français, de deux
+ou trois mille de leurs coreligionnaires, cavaliers des tribus alliées
+de l'Ouest, que le gouverneur avait appelés à lui pour cette
+expédition. Telle fut même l'impulsion ainsi donnée au mouvement de
+soumission qu'il gagna les environs de Médéa où les colonnes
+n'avaient pas pénétré. Aussi, au sortir de cette expédition, le 13
+juin 1842, le gouverneur pouvait écrire au ministre de la guerre: «Le
+cercle de granit qui entoure la Métidja est brisé.»
+
+S'il y avait encore quelques coups à frapper pour compléter la
+destruction de ce «cercle de granit», le général Bugeaud avait sous la
+main le marteau qui convenait, c'était Changarnier. Celui-ci, arrivé à
+Blida le 10 juin 1842, se remit en campagne le 17, cette fois dans la
+région du haut Chélif. Il couronna des opérations habiles et
+vigoureuses par la plus prodigieuse razzia qui eût encore été faite:
+le 1er juillet, avec quelques centaines de cavaliers, hardiment
+lancés, il ramassait 3,000 prisonniers, 1,500 chameaux, 300 chevaux ou
+mulets et 50,000 têtes de bétail. «Je suis transporté de joie, lui
+écrivit le gouverneur; c'est admirable!... Les résultats politiques
+doivent dépasser encore les résultats matériels.»
+
+Grâce à ces succès, la colonisation reprenait un peu confiance aux
+environs d'Alger, et plusieurs villages étaient fondés dans le Sahel.
+La sécurité ainsi reconquise s'étendait même plus loin: désormais les
+communications étaient libres avec Médéa et Miliana, et leur
+ravitaillement s'opérait par le commerce, presque en dehors de
+l'administration militaire, à ce point que, le 24 juillet 1842, le
+gouverneur crut devoir publier une note officielle pour rappeler à la
+prudence les _mercantis_ qui se rendaient dans ces deux villes, seuls
+et sans armes; recommandation leur était faite de se réunir par
+caravanes de huit ou dix personnes. Il n'y avait pourtant pas
+longtemps que, pour le moindre convoi, force était de réunir une armée
+et de livrer de véritables batailles! Du reste, la vieille route de
+Médéa, ce col de Mouzaia tant de fois arrosé de sang français,
+n'allait plus être qu'un souvenir. Le général Bugeaud faisait en effet
+construire, à travers les gorges jusque-là inaccessibles de la Chiffa,
+une route plus directe qui fut praticable au mois de septembre 1842.
+
+Pendant que ces importants progrès s'accomplissent dans la province
+d'Alger, nos affaires gardent bonne tournure dans celle d'Oran. À
+Tlemcen, l'habile administration du général Bedeau maintient une
+pacification relative. Autour de Mascara, les choses sont moins au
+calme: Abd el-Kader est revenu sur cet ancien théâtre de sa puissance,
+usant de son prestige encore grand pour ramener à lui les tribus
+soumises, menaçant celles qui nous demeurent fidèles. Plus prodigieux
+que jamais de mobilité et d'ubiquité, il apparaît soudainement au point
+opposé à celui où nos troupes croient le rencontrer. C'est l'occasion
+pour La Moricière de donner de nouvelles preuves de son active énergie.
+Vainement les forces à sa disposition ont-elles été diminuées pour
+former la colonne qui remonte le Chélif; fort habile à employer les
+Arabes soumis, il supplée par leur concours à ce qui lui manque de
+troupes françaises. Ainsi mène-t-il plus vivement que jamais la campagne
+permanente qu'il a ouverte au mois de décembre précédent. S'il ne peut
+atteindre l'émir lui-même qui lui glisse toujours entre les mains, il
+atteint les tribus qui pourraient le soutenir. À la fin de mai 1842,
+c'est dans l'est qu'il se dirige: il frappe la puissante tribu des
+Flitta, puis détruit, pour la seconde fois, Takdemt qu'on a commencé à
+reconstruire et où Abd el-Kader a établi sa famille avec un détachement
+de ses réguliers. Au commencement de juin, il se porte au sud-ouest
+contre les Djaffra et les Hachem que l'émir a décidés à émigrer, les
+poursuit à outrance jusqu'au désert, et, après les avoir acculés à un
+chott sans eau potable, les force à demander grâce. Du 15 juin au 25
+juillet, nouvelle expédition, cette fois au sud-est, plus longue et plus
+lointaine que les autres; il s'agit de poursuivre la smala,
+agglomération errante, qui comprend la famille de l'émir, son trésor, le
+noyau de son armée régulière, les populations encore attachées de gré ou
+de force à sa fortune. La Moricière n'a avec lui que deux mille soldats
+français; mais il a su s'assurer le concours des Harrar, véritables
+flibustiers des hauts plateaux. Guidé par eux, trouvant, grâce à eux,
+les sources pour boire et les silos pour manger, il ose, en plein
+juillet, se lancer dans le désert. «Le soleil nous plombe à
+quarante-cinq degrés de chaleur, écrit l'un des officiers de la
+colonne. La terre est brûlée, et, aussi loin que l'oeil peut s'étendre,
+ne présente qu'une teinte grisâtre. Les flammes semblent en sortir et
+produisent les ondulations du mirage: ce sont des armées de géants qui
+se plient, se replient, tournoient, voltigent; ce sont des figures, plus
+monstrueuses les unes que les autres, qui se déroulent, s'élèvent,
+grandissent, subissent les transformations les plus extraordinaires; et,
+à travers tous ces êtres imaginaires ou réels, nos petits bataillons,
+chargés jusque par-dessus les oreilles, cheminent gaiement, au milieu
+d'un pays où deux armées turques ont été complètement détruites.» À côté
+de notre colonne, s'avance la bande des Harrar, deux mille cavaliers et
+six mille chameaux portant les femmes et les enfants. «C'est, continue
+notre témoin, le coup d'oeil le plus pittoresque, le plus
+fantastique[343].» Ainsi escortée, l'armée arrive, le 14 juillet, au
+pied d'un rocher à pic sur lequel est Goudjila: dans ce nid d'aigle, Abd
+el-Kader a transporté les restes de ses arsenaux. La Moricière fait tout
+détruire. Les silos du voisinage, où ont été accumulées les provisions,
+sont vidés. L'émir n'a décidément plus aucun établissement fixe. Quant à
+la smala elle-même, elle fuit au loin, s'enfonçant dans les sables
+arides. Le retour de la colonne se fait sans difficulté. Les soldats,
+qui, au coeur de l'été, viennent de battre la montagne et le désert
+pendant trente-six jours, et qui ont décrit un cercle de cent vingt à
+cent trente lieues, rentrent à Mascara, déguenillés, sans souliers, les
+pieds enveloppés dans les peaux des boeufs qu'ils ont mangés, mais bien
+portants, «flambants comme le soleil qui leur chauffait les reins», et
+n'ayant à leur ambulance que treize malades. Ce sont, il est vrai, de
+rudes soldats: les bataillons d'élite surtout. «Figurez-vous, écrivait
+alors un de leurs officiers, des carcasses d'hommes qui, depuis dix
+mois, n'ont cessé de supporter toutes les privations, toutes les
+intempéries imaginables, recouvertes d'un cuir basané comme des tiges de
+bottes et sous lequel se meuvent des muscles, devenus ficelles, que le
+diable ne briserait pas; toujours gais, obéissant comme par enchantement
+à tout ce qu'on leur ordonne, pleins d'amour-propre, se tirant d'affaire
+partout, dans les positions les plus embarrassantes, sans que les
+officiers et les sous-officiers s'en mêlent; en un mot, les types les
+plus remarquables que j'aie encore vus depuis que je roule dans le monde
+militaire[344].» L'effet de cette expédition fut considérable dans tout
+le cercle de Mascara. Une troupe de deux mille hommes avait pénétré là
+où, un an auparavant, une armée de vingt mille n'eût pas osé
+s'aventurer. Les Arabes, surpris, intimidés, épuisés, s'inclinaient
+devant une supériorité si manifeste. Parmi les Hachem eux-mêmes, qui
+avaient été les premiers à retourner à l'émir, on apercevait plus d'un
+symptôme de découragement, et l'un de leurs chefs disait à Abd el-Kader:
+«Marabout, je ne te suivrai plus; ma parole est donnée aux Français...
+Va, laisse-nous, nous avons assez souffert, et que Dieu te conduise!»
+
+[Note 343: Lettre de M. de Montagnac, en date du 27 juillet 1842.
+(_Lettres d'un soldat_, p. 259 à 261.)]
+
+[Note 344: Lettre de M. de Montagnac, en date du 18 juin 1842.
+(_Lettres d'un soldat_, p. 255.)]
+
+
+X
+
+L'automne de 1842 n'est pas moins activement employé que ne l'ont été
+l'hiver, le printemps et l'été. Autour de Mascara, La Moricière
+continue ses incessantes expéditions. La plus importante, qui a lieu
+en septembre et octobre, ne dure pas moins de quarante jours. À la
+poursuite de la smala, qui, cette fois encore, nous échappe, notre
+petite armée s'engage de nouveau dans le désert où elle fait des
+marches de dix heures sans eau, et s'avance plus loin qu'en juillet,
+jusqu'à Taguine, à soixante lieues au sud-est de Mascara: c'est
+l'endroit même où, un an plus tard, la smala tombera aux mains du duc
+d'Aumale. La colonne française ramasse un butin énorme qui, habilement
+distribué aux tribus alliées du sud, les fixe à notre cause. Dans une
+escarmouche, au retour, nos cavaliers sont sur le point de s'emparer
+d'Abd el-Kader; celui-ci ne se sauve qu'à grand'peine, en laissant sur
+le terrain ses plus braves compagnons et en perdant son cheval, son
+cachet et sa montre. D'autres opérations suivent, dans le détail
+desquelles il serait fastidieux d'entrer. En somme, sur trois cent
+quatre-vingt-quinze jours qui, au 31 décembre 1842, se sont écoulés
+depuis que La Moricière est installé à Mascara, sa division en a passé
+trois cent dix en campagne.
+
+Dans la province d'Alger, Changarnier est à l'oeuvre. En septembre, il
+descend une partie de la vallée du Chélif, affermissant la fidélité
+des tribus soumises, frappant rudement celles qui sont douteuses ou
+hostiles. Puis, pour revenir vers le sud, il s'engage dans le massif
+montagneux de l'Ouarensenis par la vallée de l'Oued-Fodda: de faux
+renseignements lui ont présenté cette route comme facile. Au bout de
+quelques heures de marche, il se trouve engagé dans un étroit défilé
+dont 6,000 Kabyles, commandés par un lieutenant de l'émir, occupent
+les hauteurs et ferment les débouchés en avant et en arrière. Il faut
+passer ou périr. C'est dans ces situations critiques qu'éclatent les
+qualités de Changarnier, énergie indomptable, sang-froid, volonté de
+vaincre. Il n'a avec lui que 1,200 fantassins, 200 chasseurs à cheval,
+500 Arabes: peu de fond à faire sur ces derniers qui se croient
+perdus; mais les Français sont d'une solidité admirable, surtout les
+zouaves commandés par Cavaignac. Pendant plus de deux jours, le combat
+se poursuit, acharné. Notre petite colonne avance peu à peu, prenant
+d'assaut chaque rocher, brisant l'un après l'autre tous les obstacles
+qu'on lui oppose, se tirant de tous les périls où il semblait qu'elle
+dût vingt fois succomber. Enfin, le défilé est franchi. Arrivé en pays
+découvert, le général fait une razzia sur le territoire des tribus qui
+venaient de l'attaquer, et, par cet audacieux châtiment, terrifie pour
+longtemps ceux qui naguère se croyaient assurés de l'écraser. Un bon
+juge, le duc d'Aumale, regarde ce combat de l'Oued-Fodda comme «l'une
+des luttes les plus longues et les plus difficiles qu'aient
+enregistrées nos annales d'Afrique», et il ajoute: «Le général
+Changarnier sut la terminer par un brillant succès, tandis que bien
+d'autres eussent peut-être été heureux d'en ramener les débris de leur
+colonne. Il y a eu des actions plus importantes en Afrique, il n'y a
+pas eu de journée où chefs et soldats aient montré plus d'audace, de
+sang-froid et d'intelligence[345].»
+
+[Note 345: _Les zouaves et les chasseurs à pied_, par M. le duc
+D'AUMALE.]
+
+Ce qui venait de se passer à l'Oued-Fodda et plusieurs indices
+recueillis d'un autre côté par La Moricière, révélaient l'action et
+l'autorité d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis. Repoussé de toutes les
+autres parties de la régence, l'émir s'était fait en quelque sorte une
+dernière citadelle du grand pâté montagneux qui s'élève au sud du
+Chélif: là, il venait chercher des recrues et des vivres; de là, il
+menaçait soit la province d'Alger, soit celle d'Oran. Le gouverneur
+général résolut donc de porter sur ce point le principal effort de la
+fin de l'année. Huit mille hommes furent mis en mouvement. Trois
+colonnes, commandées, la première par le général Bugeaud, la seconde par
+le général Changarnier, la troisième par le général Korte, pénétrèrent
+au coeur des montagnes et les parcoururent en tous sens. Sauf un assez
+rude combat soutenu par le général Korte, nos troupes ne rencontrèrent
+que peu de résistance. Les habitants, si belliqueux qu'ils fussent,
+étaient encore sous l'impression de la vigueur déployée naguère par
+Changarnier. À la fin, une manoeuvre habile refoula au centre du massif
+et accula à des précipices infranchissables la masse effarée des tribus
+fugitives, guerriers, femmes, enfants, vieillards. Une journée entière
+se passa, pour ces malheureux, en délibérations pleines d'angoisses; on
+voyait de loin les principaux personnages se démener au milieu d'une
+multitude épouvantée; on entendait les cris gutturaux des femmes, les
+bêlements des troupeaux. Enfin, le lendemain matin, le plus important
+des chefs de la montagne, le vieux Mohammed-ben-Hadj, s'avança vers le
+gouverneur et lui demanda grâce. «Pour moi, dit-il, j'avais huit fils;
+six sont morts en te combattant. J'ai servi le sultan avec zèle, mais
+il ne peut plus nous protéger, et, si tu es humain, je suis à toi pour
+toujours.» Le gouverneur fut touché de ce langage et jugea habile de se
+montrer généreux. À Mohammed qui lui offrait son plus jeune fils en
+otage, il répondit: «Ma clémence sera complète. Je n'ai que faire d'un
+otage. Ton visage m'inspire la confiance. D'ailleurs, j'ai mieux que des
+otages: j'ai la force, la mobilité, la connaissance de tes montagnes, la
+certitude de reprendre tous nos avantages si tu manques à ta parole.» Le
+30 décembre, après une campagne de quarante-sept jours, le gouverneur
+rentrait à Alger, pouvant croire que l'Ouarensenis était dompté et que
+l'émir avait perdu la seule base d'opération qui lui restait en deçà des
+hauts plateaux.
+
+Ainsi se terminaient les opérations de 1842, l'année la plus
+laborieuse et la plus féconde de la conquête. D'immenses résultats
+avaient été obtenus dans les deux provinces d'Oran et d'Alger. Le
+général Bugeaud en était justement fier. «Abd el-Kader, écrivait-il au
+ministre de la guerre, a perdu les cinq sixièmes de ses États, tous
+ses forts ou dépôts, son armée permanente, et, qui pis est, le
+prestige qui l'entourait encore en 1840. S'il n'a pu nous résister,
+lorsqu'il disposait de l'impôt et du recrutement sur tout le pays,
+lorsqu'il avait une armée permanente et des provisions de guerre,
+lorsque toutes les tribus marchaient à sa voix partout où il
+l'ordonnait, comment lutterait-il aujourd'hui avec quelque succès,
+lorsqu'il ne s'appuie que sur une poignée de tribus déjà ruinées en
+partie? Il peut prolonger quelque temps le malheur de quelques
+populations par des entreprises de partisan; il ne peut reconquérir sa
+puissance.» Le gouverneur était loin cependant de dédaigner
+l'adversaire auquel il avait affaire; il était le premier à
+reconnaître ses qualités supérieures, son indomptable énergie, ses
+étonnantes ressources, son action sur les populations arabes. «Abd
+el-Kader est réellement un maître homme», écrivait-il le 12 novembre
+1842.
+
+
+XI
+
+1843 commença moins bien que n'avait fini 1842. À peine le général
+Bugeaud avait-il quitté l'Ouarensenis, qu'Abd el-Kader y faisait
+irruption, soulevant les tribus, châtiant impitoyablement tous ceux qui
+s'étaient ralliés aux Français. En quelques jours, il avait réuni des
+forces considérables et était maître de toutes les montagnes situées au
+sud du Chélif; il franchissait même cette rivière et propageait le feu
+de la révolte, au nord, dans le Dahra. À cette nouvelle inattendue qui
+faisait douter à beaucoup, en Algérie et en France, de la réalité des
+succès obtenus jusqu'alors par nos armes, le gouverneur, ému, mais non
+troublé, fit partir des colonnes de tous les points, de Cherchel, de
+Miliana, de Médéa, de Mascara, de Mostaganem. En faisant du mal à
+l'ennemi, ces colonnes souffrirent beaucoup elles-mêmes. L'hiver rendait
+les opérations singulièrement difficiles au milieu de ces montagnes sans
+chemins. «C'est une retraite de Russie au petit pied», écrivait l'un des
+chefs de colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, officier
+énergique, qui avait vu son avancement longtemps retardé par des
+désordres de jeunesse, mais qui, fort apprécié du général Bugeaud,
+commençait à être en vue. Dès l'approche de nos troupes, Abd el-Kader
+avait disparu: était-on garanti qu'il ne reviendrait pas une fois
+qu'elles seraient parties? Les tribus apportaient leur soumission: le
+passé permettait-il d'y avoir pleine confiance? Aussi l'idée se
+faisait-elle jour que, pour se rendre maître de cette région, il fallait
+autre chose que des expéditions passagères.
+
+Dès la fin de 1842, le 5 décembre, La Moricière, dont l'esprit était
+toujours en mouvement, avait écrit au gouverneur: «L'occupation de
+Mascara et, plus tard, celle de Tlemcen par des divisions actives ont,
+en quelques mois, avancé nos affaires plus qu'on n'avait pu le faire
+en dix ans d'expéditions et de combats meurtriers... Si maintenant
+nous examinons sur la carte l'est de la province compris entre le
+Chélif et la Mina, cette étude nous expliquera tout de suite la
+différence des résultats obtenus. Là, nos colonnes ne peuvent plus se
+donner la main en trois jours. Il y a cinquante-six lieues de
+Mostaganem à Miliana, et soixante-douze de Mascara à Médéa. De là
+l'inefficacité de nos efforts. Notre action sur les tribus réfugiées
+dans l'Ouarensenis est réduite par dix jours au moins perdus en allées
+et venues, et ne peut plus être continuée assez longtemps pour amener
+l'ennemi à merci. Le problème peut donc être posé en ces termes:
+trouver, entre les quatre places de Mostaganem, Mascara, Miliana et
+Médéa, un point tel que l'action des troupes qui en partiront puisse
+se combiner, en trois jours de marche, avec celle des colonnes sortant
+de ces quatre places.» Les événements survenus depuis cette lettre
+n'avaient pu que convaincre le général Bugeaud de la justesse des vues
+qui y étaient exposées. Aussi n'est-on pas surpris de le voir
+s'appliquer, dès que le printemps est arrivé, à réaliser une fondation
+si nécessaire. À la fin d'avril 1843, il se rend avec une colonne à
+El-Esnam, dans la vallée du Chélif, et y jette les bases d'une ville
+qu'en l'honneur du prince pleuré par la France, il appelle
+Orléansville. De là, il se dirige vers la mer, à travers les
+montagnes, ébauchant une route avec la pioche et la mine, tout en
+faisant le coup de feu, et, en sept jours de travail acharné, atteint
+Tenès. Ce petit port, que déjà plusieurs fois on avait sans succès
+cherché à occuper, doit être la place de ravitaillement
+d'Orléansville, dont il est éloigné seulement de onze lieues.
+Transformés en terrassiers, maçons, charpentiers, forgerons,
+serruriers, les soldats déploient la plus grande activité pour faire
+sortir de terre les constructions des deux villes, pour améliorer la
+route improvisée qui conduit de l'une à l'autre, et sur laquelle
+circulent aussitôt des convois. L'un de nos plus fermes officiers,
+depuis longtemps dévoué à l'oeuvre algérienne, le colonel Cavaignac,
+est appelé au commandement de la nouvelle subdivision d'Orléansville.
+Ainsi se complétaient, suivant le plan déjà indiqué, les deux
+premières lignes d'occupation: celle de la côte qui, sans parler de la
+province de Constantine, comprenait Alger, Cherchel, Tenès,
+Mostaganem, Oran; celle de l'intérieur, avec Médéa, Miliana,
+Orléansville, Mascara et Tlemcen. Le gouverneur ne s'en tint pas là;
+il autorisa ses lieutenants à commencer la troisième ligne, sur la
+limite extrême du Tell: dans les derniers jours d'avril, La Moricière
+établit le poste de Tiaret au sud d'Orléansville, et Changarnier celui
+de Teniet el-Had au sud de Miliana.
+
+En même temps que s'accomplissaient ces travaux, plusieurs colonnes
+continuaient à fouler en tous sens le massif de l'Ouarensenis et celui
+du Dahra, forçant les tribus les plus farouches à se soumettre; comme
+d'habitude, Changarnier est un de ceux qui font le plus de besogne.
+Autour de Tlemcen, le général Bedeau a affaire à Abd el-Kader; l'émir,
+en effet, repoussé des montagnes où, en janvier, il avait reparu en
+maître, s'est jeté dans l'ouest de la province d'Oran, razziant
+certaines tribus nos alliées, en soulevant d'autres, notamment les
+Hachem qu'il incorpore dans sa smala; le général Bedeau l'oblige à se
+retirer. Le général Gentil à l'est et au sud de Mostaganem, le général
+de La Moricière autour de Tiaret, le colonel Géry autour de Mascara,
+sont aussi sans cesse en mouvement. On ne saurait suivre dans le
+détail des opérations qui deviennent si complexes. L'émir étant
+désormais hors d'état de réunir comme autrefois des armées de dix,
+quinze ou vingt mille hommes, le général Bugeaud en a profité pour
+subdiviser davantage encore ses forces et multiplier ses colonnes. La
+guerre africaine est plus que jamais une affaire de vitesse et de
+mobilité. Il ne s'y fait pas moins une grande dépense d'énergie et de
+courage. Les faits d'armes sont nombreux. Le 16 mai 1843, cinquante
+chasseurs à cheval de la colonne du général Gentil, lancés à la
+poursuite d'une tribu, tombent au milieu de quinze cents cavaliers
+ennemis. Le capitaine Daumas, qui les commande, fait mettre à ses
+hommes pied à terre, les forme en carré derrière leurs chevaux et
+engage le feu. Le général Gentil, inquiet de ne pas voir revenir le
+détachement, envoie à son secours le capitaine Favas avec soixante
+chasseurs, la seule cavalerie qui lui reste, et lui-même se met en
+route avec son infanterie au pas de course. Guidé par la fusillade, le
+capitaine Favas arrive sur le lieu du combat. Sans se laisser un
+moment effrayer par le nombre des ennemis, il charge au galop, fait
+une trouée dans la ligne profonde des assaillants et va se placer à
+côté de ses camarades. Les Arabes, un moment bousculés, se rendent
+compte du petit nombre des Français et reviennent à la charge. La
+poignée des défenseurs, d'instant en instant plus réduite par le feu
+de l'ennemi, tient bon sans se laisser entamer. C'est seulement au
+bout de deux longues heures qu'elle est dégagée par l'arrivée de
+l'infanterie. Sur les cent dix chasseurs, il n'y en avait plus que
+cinquante-huit debout. Vingt-deux étaient tués, trente blessés; des
+sept officiers, un seul n'avait pas été atteint.
+
+Si honorables que de tels incidents fussent pour nos armes, si
+sérieusement utiles que fussent, pour la soumission du pays, les
+mouvements incessants de ces nombreuses colonnes et les divers
+établissements créés par elles, l'opinion n'en trouvait pas moins nos
+progrès lents et incertains; elle restait sous l'impression de doute
+que lui avait donnée, au mois de janvier, le retour offensif d'Abd
+el-Kader. Après avoir cru décisifs les succès obtenus en 1842, elle
+s'étonnait de ne pas trouver les choses plus avancées en 1843. Le
+général Bugeaud s'apercevait de cet état des esprits et s'en
+préoccupait. Il avait le sentiment que, pour y mettre fin, un coup
+d'éclat était nécessaire.
+
+
+XII
+
+Au printemps de 1843, Abd el-Kader, repoussé partout du Tell et rejeté
+dans la région des hauts plateaux, n'avait plus d'autre base
+d'opérations que sa smala. Cette smala, encore grossie depuis l'année
+précédente, comprenait maintenant au moins quarante mille âmes[346] et
+avait de plus en plus le caractère d'une capitale errante. Là étaient
+la famille de l'émir, le siège de son gouvernement, ses richesses, ses
+approvisionnements, les ouvriers armuriers, selliers, tailleurs,
+nécessaires à l'entretien de son matériel. La population ainsi
+agglomérée était composée de plusieurs tribus au complet, et en outre
+d'émigrés isolés, venus des tribus qui s'étaient soumises aux
+Français. Ajoutez ceux qui se trouvaient là malgré eux, les
+prisonniers, les otages et certains douars entraînés de force. La
+fuite était impossible; de temps à autre, Abd el-Kader faisait crier
+cette sentence: «De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les
+biens, à moi la tête.» La police était faite par les réguliers et par
+les Hachem. L'ordre d'installation était toujours le même, malgré des
+déplacements incessants. L'émir, de sa personne, restait ordinairement
+hors de la smala, mais c'était lui qui dirigeait sa marche. Faire
+vivre une telle multitude au milieu du désert n'était pas chose aisée;
+dans le camp, se tenait un grand marché, alimenté par les Arabes des
+oasis et de la lisière du Tell, qui y apportaient des grains et des
+fruits. Le plus difficile était de trouver l'eau; un service était
+organisé pour reconnaître les sources et en empêcher le gaspillage;
+toutefois, elles étaient vite épuisées, et il arrivait assez
+fréquemment de voir des individus mourir de soif.
+
+[Note 346: En 1848, Abd el-Kader, causant à Toulon avec le général
+Daumas, a parlé de soixante mille âmes. C'était probablement une
+exagération.]
+
+Le général Bugeaud comprenait qu'il ne suffisait pas d'avoir ruiné
+tous les établissements fixes de l'émir, et que son oeuvre serait
+incomplète tant que subsisterait cette capitale mobile. Résolu à
+chercher de ce côté le succès éclatant qu'il jugeait nécessaire pour
+rétablir la confiance un peu ébranlée de l'opinion, il s'en ouvrit à
+La Moricière. Celui-ci, qui savait la difficulté de l'entreprise, pour
+l'avoir tentée plusieurs fois l'année précédente, se déclara prêt à
+donner son concours, mais sans garantir le succès. «Sauf des chances
+imprévues, ne l'espérez pas trop», écrivait-il au gouverneur, et il
+ajoutait: «Une seule journée ne verra pas s'accomplir la ruine de
+notre ennemi. Il n'y a plus de grands coups à frapper; nous nous
+avancerons pied à pied; nos combats auront peu de retentissement; ce
+sera l'oeuvre de la patience. Mais, en définitive, si, comme j'en ai
+le ferme espoir, nous réussissons à asseoir l'autorité de la France
+dans toute cette belle région qui s'étend de la mer au désert, nous
+aurons accompli, comme vous le demandez, quelque chose de grand. Un
+peu de temps encore, et vous aurez raison des clameurs de tous ces
+hommes qui jugent sans étudier, sans savoir et sans comprendre. J'ai
+traversé en Afrique, depuis treize ans, des périodes de découragement
+plus affligeantes que celle dont vous paraissez alarmé. Les yeux fixés
+sur le but, fort de mes convictions consciencieuses, je n'ai jamais
+désespéré du succès final ni de la justice de l'avenir envers ceux qui
+s'y seront dévoués.» Le gouverneur général sentait, comme La
+Moricière, tout ce qu'avait d'incertain et de chanceux la poursuite de
+la smala. Toutefois, il lui semblait qu'elle pouvait être tentée dans
+de meilleures conditions que l'année précédente, où la colonne de
+Mascara y avait été seule employée. Cette fois, par une habile
+combinaison, le général Bugeaud entendait faire traquer l'ennemi de
+plusieurs côtés en même temps: «Il faudra bien, disait-il à un de ses
+confidents, qu'ayant enfermé Abd el-Kader dans un cercle, dans un
+triangle, le choc arrive. Napoléon donnait au hasard le tiers, je lui
+donne la moitié. Abd el-Kader nous tient en alerte par ses ruses, par
+son incomparable stratégie, par son insaisissabilité. Nous aussi, nous
+devons lutter de ruses avec lui.» Dans la pensée du gouverneur, trois
+colonnes devaient concourir à cette chasse: celle de Bedeau, à
+l'extrême ouest; celle de La Moricière, au centre, devant Tiaret;
+enfin celle de Médéa, à l'est. Cette dernière avait à sa tête un
+général de vingt et un ans, ardent à cueillir sa gerbe dans la moisson
+de gloire offerte par la guerre d'Afrique à notre armée: c'était le
+duc d'Aumale; il allait prouver que La Moricière se trompait quand il
+croyait le moment passé de «frapper de grands coups» en Algérie.
+
+Il était, on le sait, dans la tradition des fils de France de partager
+les travaux, les fatigues et les périls de l'armée d'Afrique. Le duc
+d'Aumale s'y était conformé avec joie. En 1840, âgé de dix-huit ans,
+il faisait ses premières armes à la sanglante expédition de Médéa,
+comme aide de camp du duc d'Orléans. En 1841, devenu colonel, il
+revint prendre part, avec le duc de Nemours, aux premières expéditions
+du général Bugeaud: «Je vous prierai, écrivait-il à ce dernier, de ne
+m'épargner ni fatigues ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste,
+et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne
+vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc
+d'Aumale, quand il y aura des coups à recevoir et à donner.»--«Vous ne
+voulez pas être ménagé, mon prince, répondit le gouverneur; je n'en
+eus jamais la pensée. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de
+dangers; vous saurez vous-même vous faire votre part de gloire.» Le
+jeune colonel se conduisit en effet, pendant cette rude campagne, non
+en prince, mais en soldat. «Il est brave autant qu'un Français peut
+l'être, écrivait un des lieutenants de son régiment[347], et désireux
+de prouver à l'armée et à la France qu'un prince peut faire autre
+chose que parader; en expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec
+nos officiers supérieurs.» Et voici qui n'est pas peu remarquable,
+quand on songe à l'âge du duc: «Comme lieutenant-colonel, il est
+parfait; administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de
+tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu.» À la
+fin de 1842, le prince, nommé maréchal de camp, retourna encore en
+Afrique; cette fois, il était seul de la famille royale; depuis la
+mort du duc d'Orléans, le duc de Nemours se trouvait retenu auprès du
+Roi. Le gouverneur appela le jeune général au commandement d'une
+colonne sans cesse agissante, celle de Médéa; il savait que cette
+désignation serait approuvée de toute l'armée. «Ce n'est pas tant le
+prince, lui écrivait-il le 19 septembre 1842, qu'on accueillera avec
+une vive satisfaction; c'est l'officier général qu'on a vu, oubliant
+son rang, vouloir partager les fatigues et les dangers, comme s'il eût
+été un soldat parvenu.» Dès les premiers mois de 1843, le nouveau
+commandant de Médéa justifia, par d'heureux et vifs coups de main, au
+sud, du côté de Boghar, à l'est, sur l'Isser, le choix qu'on avait
+fait de lui; il s'empara notamment de la _khasna_, c'est-à-dire du
+trésor militaire de Ben-Allal, l'un des principaux lieutenants d'Abd
+el-Kader. «Vous avez dépassé nos espérances, lui écrivit le général
+Bugeaud; la jeunesse est heureuse quand elle est sage et habile.» Ce
+n'était qu'un prélude.
+
+[Note 347: C'était le futur Général Ducrot. M. d'Ideville a reçu
+communication de cette lettre et l'a publiée dans son ouvrage sur le
+maréchal Bugeaud, t. II, p. 281.]
+
+À la fin d'avril 1843, divers indices signalèrent la présence de la
+smala au sud de Tiaret et de Boghar. La Moricière et le duc d'Aumale
+reçurent l'ordre de se lancer à sa poursuite. Le prince n'avait qu'une
+cavalerie insuffisante; mais son supérieur immédiat, le général
+Changarnier, qui prit une part importante à la préparation de cette
+expédition, s'était inquiété de cette insuffisance et l'avait signalée
+au général Bugeaud; au dernier moment, ayant reçu pour ses propres
+opérations un escadron de renfort, il s'en dépouilla aussitôt au
+profit du duc d'Aumale. En transmettant à ce dernier ses instructions,
+le général Changarnier lui témoignait la plus flatteuse confiance: «Je
+suis heureux de la belle mission que vous avez à remplir, lui
+écrivait-il, et plein de l'espoir que vous ferez tout ce qu'il peut y
+avoir de brillant dans la guerre actuelle.» Il le mettait seulement en
+garde contre sa trop grande ardeur, et, au nom du gouverneur, lui
+prescrivait, dans le cas où il enverrait en avant sa cavalerie, de
+demeurer de sa personne avec l'infanterie; recommandation dont,
+heureusement pour sa gloire et pour la France, le duc ne devait pas
+tenir compte.
+
+Dans les premiers jours de mai, les deux colonnes, celle de La
+Moricière et celle du prince, se mettent en branle, chacune de son
+côté. La Moricière se dirige au sud, vers Ousenghr. Il ne s'arrête que
+parvenu dans une région aride où ses chevaux ne trouvent plus un brin
+d'herbe. Abd el-Kader guette, d'ailleurs, tous ses mouvements, et
+avertit la smala, qui se dérobe en fuyant vers l'est. Les Arabes se
+jetaient ainsi, sans le savoir, sous la main du duc d'Aumale que
+l'émir, par une inadvertance fort étrange de sa part, ne songea pas à
+surveiller. Le prince, parti de Boghar, avec 1,300 hommes
+d'infanterie, 560 de cavalerie et un goum de 300 Arabes, a marché
+d'abord, dans la direction du sud-ouest, vers Goudjila[348]. Il a fait
+là quelques prisonniers qui lui apprennent la fuite de la smala
+effrayée par La Moricière; elle se trouve, lui disent-ils, à environ
+quinze lieues au sud-est, cherchant à gagner la source de Taguine.
+Seulement, ils ne peuvent croire qu'on prétende la poursuivre avec une
+troupe si faible. «Vous voulez prendre la smala, et vous n'êtes pas
+plus de monde, dit l'un d'eux; oh! vous pouvez vous en aller!» S'en
+aller, le prince n'y songe guère: il décide au contraire de pousser
+droit vers Taguine, pour y atteindre la smala, si elle y est encore,
+ou tout au moins pour la rejeter à l'ouest sur la colonne de La
+Moricière. C'est une marche de plus de vingt lieues, sans une goutte
+d'eau. Il divise sa colonne en deux parties: l'une, sous son
+commandement direct, essentiellement mobile, composée de la cavalerie
+et des zouaves; l'autre, formée de deux bataillons d'infanterie et de
+soixante chevaux, avec le convoi: le rendez-vous est à Taguine. On
+marche toute la nuit, malgré le simoun qui fait rage. Le 16 mai au
+matin, le duc d'Aumale, averti du voisinage de la smala, devance les
+zouaves, avec la cavalerie, pour faire une reconnaissance; mais,
+trompé par des renseignements inexacts, il ne découvre rien. Il croit
+alors l'ennemi décampé et ne songe plus qu'à atteindre les sources
+afin d'y reposer ses hommes. Ses forces se trouvaient, à ce moment,
+séparées en trois tronçons: en tête, la cavalerie et le goum; à deux
+heures de là environ, les zouaves; et beaucoup plus en arrière, le
+reste de l'infanterie. Disposition singulièrement audacieuse, en
+présence d'un ennemi aussi rapide et aussi bien informé que l'était
+d'ordinaire Abd el-Kader. Quant au prince lui-même, il est avec
+l'avant-garde, bien résolu à ne pas se souvenir des recommandations
+prudentes que lui a transmises le général Changarnier.
+
+[Note 348: Pour les faits qui vont suivre, je me suis attaché au
+rapport du duc d'Aumale, à un récit du général Fleury, alors
+lieutenant et attaché à la colonne, récit publié par M. d'Ideville,
+enfin au tableau très vivant et très exact tracé par M. Camille
+Rousset. J'ai trouvé aussi quelques renseignements dans les articles
+du comte d'Antioche, qui a eu à sa disposition les papiers du général
+Changarnier.]
+
+Vers onze heures du matin, cette avant-garde, qui vient de se remettre
+en route, après une courte halte, aperçoit un nuage de poussière qui
+s'élève au loin. On se demande ce que cela peut bien être, quand, tout
+à coup, quelques-uns des cavaliers qui galopaient en tête pour
+éclairer la marche, s'arrêtent court derrière la crête d'un petit
+monticule. L'un d'eux, un Arabe, revient à fond de train vers le
+colonel Yusuf et lui crie, tout troublé: «Fuyez, quand vous le pouvez
+encore. Ils sont là tout près, derrière ce mamelon. S'ils vous voient,
+vous êtes perdus! Ils sont soixante mille, et, rien qu'avec des
+bâtons, ils vous tueront comme des lièvres qu'on chasse.» Yusuf le
+calme. «Allons voir de nos yeux», dit-il au lieutenant Fleury; tous
+deux, suivis du coureur arabe et s'espaçant pour faire moins de
+poussière, ils gagnent rapidement le mamelon. L'Arabe a dit vrai:
+contraste saisissant avec la solitude du désert, l'immense smala est
+là, à environ un kilomètre. Elle vient d'arriver, et le campement
+s'installe sous la direction des réguliers dont on voit briller les
+armes. Quelques tentes seulement sont déjà dressées. Combattants,
+muletiers, femmes, enfants, chameaux, bestiaux de toute sorte
+s'agitent. On dirait d'une colossale fourmilière. D'où il est, Yusuf
+entend les cris des hommes et des animaux. «Venez, dit-il à ses
+compagnons, il n'y a pas un moment à perdre.» Il redescend le mamelon
+au grand galop et se dirige vers le duc d'Aumale. Celui-ci, depuis
+quelques minutes, considérait, fort intrigué, ces allées et venues qui
+ont pris d'ailleurs presque moins de temps qu'il n'en faut pour les
+raconter. Yusuf, qui pourtant n'est pas un timide, est ému. «Toute la
+smala est là, à quelques pas de nous, dit-il précipitamment; c'est un
+monde! Nous ne sommes pas en mesure de l'attaquer; il faut tâcher de
+rejoindre l'infanterie.» L'agha du goum, très brave aussi, se jette à
+bas de cheval, et, tenant embrassé le genou du prince: «Par la tête de
+ton père, ne fais pas de folie!» dit-il. Le colonel Morris, au
+contraire, est d'avis d'attaquer. Le prince n'hésite pas. «On ne
+recule pas dans ma race!» s'écrie-t-il vivement[349]. Intervient alors
+le commandant Jamin, auquel le Roi a donné spécialement mission de
+veiller sur son fils; il fait valoir sa responsabilité et insiste pour
+attendre l'infanterie. Mais l'attente n'est-elle pas le parti le plus
+périlleux? Que la présence des Français soit connue,--et elle ne peut
+manquer de l'être dans quelques instants,--aussitôt la smala
+s'éloignera, tandis que les réguliers de l'émir et leurs auxiliaires
+se jetteront sur la colonne pour l'envelopper et l'écraser. En tout
+cas, le duc d'Aumale a pris son parti; il impose silence à tous,
+envoie des émissaires pour hâter la marche des zouaves, met ses
+cavaliers en ordre de combat, puis commande la charge.
+
+[Note 349: Sur ce qui s'est passé après que Yusuf eut rejoint le duc
+d'Aumale, j'ai suivi la version de M. Camille Rousset, qui diffère, en
+quelques points, du récit du général Fleury. J'ai des raisons de
+croire la version de M. Rousset plus exacte.]
+
+La petite troupe s'élance au galop. Au moment où les irréguliers du
+goum arrivent sur la hauteur et aperçoivent cette immense ville de
+tentes, ils prennent peur et se débandent. Les spahis eux-mêmes
+hésitent un moment; mais ils sont bientôt raffermis par l'exemple des
+chasseurs qu'enlèvent impétueusement le colonel Morris et le prince
+lui-même. Yusuf aussi est admirable. Tous se précipitent comme un
+ouragan sur les Arabes encore occupés à s'installer. Ceux-ci
+s'attendaient si peu à être attaqués, qu'au premier moment ils ont
+pris les spahis pour les cavaliers d'Abd el-Kader; ils ne sont
+désabusés qu'à la vue des chasseurs. Dans cette masse confuse, la
+surprise produit un trouble et un désordre inouïs. Les réguliers
+veulent se défendre; ils sont cinq mille contre cinq cents; mais la
+panique de la foule les entrave, les ahurit, et finit par les gagner
+eux-mêmes. Nos cavaliers culbutent et sabrent tout ce qui tente de
+résister. Au bout d'une heure, la victoire est complète. Trois cents
+cadavres arabes gisent sur le sol; on n'a frappé que les combattants.
+Les Français ont eu seulement neuf tués et douze blessés. Quelques-uns
+des prisonniers, ayant demandé à voir leurs vainqueurs, ne peuvent
+croire qu'ils soient si peu nombreux, et, comme l'a rapporté l'un
+d'eux, le rouge leur monte au visage d'avoir été battus par une telle
+poignée d'hommes. Tout est bien fini, quand arrivent les fantassins:
+les zouaves d'abord, vers une heure; les bataillons de ligne, à quatre
+heures. Eux aussi ont fait merveille: trente lieues en trente-six
+heures, par le vent du désert, sans autre eau à boire que celle qui a
+été emportée dans quelques outres; marche si dure, que le sang
+colorait les guêtres blanches. Ils sont fatigués, mais en bon ordre,
+et n'ont laissé en arrière ni un homme ni un mulet. Les zouaves, à
+leur arrivée, défilent devant le bivouac des chasseurs d'Afrique, en
+sifflant les fanfares de la cavalerie, «comme pour railler les chevaux
+fatigués et se venger de ce que leurs rivaux de gloire ont chargé et
+battu l'ennemi sans eux[350]».
+
+[Note 350: Le duc D'AUMALE, _les Zouaves et les chasseurs à pied_.]
+
+La soirée du 16 mai et la journée du lendemain ne sont pas de trop
+pour reposer nos troupes et mettre un peu d'ordre dans tout ce qui est
+tombé en leurs mains. Les prisonniers, parmi lesquels beaucoup de
+personnages considérables, se comptent par milliers. Ils seraient plus
+nombreux encore si le duc d'Aumale eût disposé d'une troupe moins
+restreinte. Hors d'état d'envelopper toute la smala, le prince avait
+dû prendre le parti de pénétrer au milieu et d'y faire une coupure.
+Beaucoup des Arabes ont donc pu s'enfuir, mais en désordre; une
+partie, après avoir erré dans le désert, en proie à la plus grande
+détresse, devait être ramassée par La Moricière. La dispersion était
+définitive, et ce sera en vain qu'on cherchera dans l'avenir à
+reformer une smala. La mère et la femme d'Abd el-Kader ont été un
+moment parmi les captives; le dévouement d'un esclave les a fait
+échapper avant qu'elles eussent été reconnues. Le butin est immense:
+quatre drapeaux, un canon, deux affûts, d'abondantes munitions, une
+grande quantité d'armes, la tente de l'émir, ses effets précieux, des
+manuscrits, beaucoup de bijoux et d'argent, plus de trente mille têtes
+de bétail, des troupes de chameaux, de chevaux, de mulets et d'ânes.
+Force est de brûler ce qu'on ne peut emporter.
+
+Tout n'est pas fini: il faut rentrer sur le territoire français et y
+ramener l'immense convoi des prisonniers et du butin. Ce n'est pas la
+partie la plus facile ni la moins dangereuse de la tâche à accomplir.
+À l'aller, on a eu cette fortune qu'Abd el-Kader, tout occupé à
+guetter La Moricière, n'a rien su de l'autre colonne. Maintenant, il
+est prévenu; il doit avoir hâte de prendre sa revanche d'un tel
+désastre; et puis, n'est-il pas dans l'habitude des Arabes d'attaquer
+au moment des retraites? Le duc d'Aumale voit le péril, il le mesure,
+mais ne s'en trouble pas; il se fie jusqu'au bout à son heureuse
+audace et compte sur la démoralisation qu'un tel coup a dû jeter chez
+les ennemis. Ne reçoit-il pas déjà les soumissions empressées des
+tribus voisines qui, la veille, étaient dans le camp de l'émir? Partie
+de Taguine, le 18 mai, la colonne, entravée par son convoi, chemine
+lentement. Son jeune chef, avec un sang-froid qui ne laisse rien voir
+de sa préoccupation intime, est, nuit et jour, sur le qui-vive, prêt à
+faire face à toute attaque. Sept longues journées se passent ainsi.
+Enfin, on arrive à Médéa, sans avoir eu à livrer de véritable combat;
+une nuit seulement, il a fallu échanger quelques coups de feu. Quatre
+ans plus tard, le prince, causant avec Abd el-Kader devenu son
+prisonnier, l'interrogea sur cette fusillade nocturne. «J'étais là en
+personne, lui répondit l'émir; je t'ai guetté, tâté, pendant
+vingt-quatre heures.» Et il lui fit compliment de la façon dont il
+s'était gardé. Dans la prudente et ferme vigilance de ce retour, ce
+général de vingt et un ans ne s'était pas montré moins habile
+capitaine que, naguère, dans la hardiesse de sa marche en avant.
+
+La nouvelle d'un si beau fait d armes fut accueillie avec joie, en
+Algérie et en France. Elle dissipa entièrement les inquiétudes et le
+découragement que le retour offensif de l'émir avait jetés, au mois
+de janvier précédent, dans beaucoup d'esprits. Ce fut comme un
+brillant rayon de soleil qui perçait victorieusement tous les nuages.
+Le duc d'Aumale recevait, de toutes parts, les plus chaleureuses
+félicitations. «Votre rapport, répandu dans le camp, lui écrivait le
+général Bugeaud, y a produit des transports que je n'essayerai pas de
+vous décrire. Vous devez la victoire à votre résolution, à la
+détermination de vos sous-ordres, à l'impétuosité de l'attaque. Oui,
+vous avez bien fait de ne pas attendre l'infanterie; il fallait
+brusquer l'affaire comme vous l'avez fait. Cette occasion presque
+inespérée, il fallait la saisir aux cheveux.» Le maréchal Soult, le
+général de La Moricière, pensaient et parlaient de même[351]. L'éloge
+n'était pas seulement sous la plume de ceux qui, s'adressant au duc
+d'Aumale, pouvaient être suspects de vouloir lui faire leur cour. Le
+lieutenant-colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère: «Le prince
+vient de faire un coup de maître, exécuté avec autant de vigueur que
+d'habileté. C'est bien, c'est intrépide, c'est habile!» Et, un an plus
+tard, se trouvant sur le lieu même où la smala avait été prise, il
+ajoutait: «J'examine le terrain, je me fais expliquer la position de
+la smala et celle du prince, et je persiste à dire que c'est un coup
+d'une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c'est le fait
+saillant de la guerre d'Afrique. Il fallait un prince jeune et ne
+doutant de rien, s'appuyant sur deux hommes comme Morris et Yusuf,
+pour avoir le courage de l'accomplir. À mon sens, la meilleure raison
+pour attaquer, c'est que, la retraite étant impossible, il fallait
+vaincre ou périr.» Faut-il ajouter à tous ces témoignages celui d'un
+républicain ardent, le colonel Charras? «Pour entrer, disait-il, avec
+cinq cents hommes au milieu d'une pareille population, il fallait
+avoir vingt-trois ans[352], ne pas savoir ce que c'est que le danger,
+ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n'avaient
+qu'à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les
+culbuter, et qu'à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour
+les exterminer tous depuis le premier jusqu'au dernier.» À
+l'admiration des hommes de guerre se joignait l'applaudissement
+unanime et enthousiaste du grand public, dont l'imagination était
+particulièrement séduite par le caractère aventureux de l'entreprise
+et par la jeunesse du commandant. Quant à celui qui recevait ainsi les
+premières caresses de la gloire, caresses si douces, si enivrantes,
+surtout à l'aurore de la vie, il n'en avait pas la tête tournée; son
+rapport, sobrement écrit, évitait soigneusement toute mise en scène;
+le moi y était absent; la belle conduite des autres s'y trouvait seule
+mise en lumière. Ce qui faisait dire à la reine Marie-Amélie: «Je
+jouis plus encore de son humanité et de sa modestie que de son courage
+et de sa résolution, qui pourtant ont été jolis à vingt et un ans!» La
+réserve délicate et rare qui touchait le coeur de la pieuse mère
+charmait aussi le public et lui faisait prendre encore plus en gré
+l'heureux vainqueur. Beaucoup d'esprits, d'ailleurs, frappés de la
+promesse d'un pareil début, regardaient au delà du petit champ de
+bataille de Taguine. Leur patriotisme comprenait de quel intérêt il
+était pour la France qu'un si brillant capitaine se fut révélé, et à
+un tel âge, sur les marches du trône. Le lieutenant-colonel de
+Saint-Arnaud traduisait cette impression, quand il écrivait alors: «Il
+y a de l'avenir dans ce trait-là.» Malheureuse France! qu'a-t-elle
+fait de cet avenir?
+
+[Note 351: Le maréchal Soult félicitait le prince sur «la parfaite
+combinaison de ses mouvements, sa hardiesse d'exécution et son coup
+d'oeil exercé».--«J'ai appris presque sur les lieux, lui mandait La
+Moricière, le brillant succès que vous venez d'obtenir; j'ai pu juger
+mieux que personne la hardiesse de l'entreprise et l'importance du
+résultat. Vous avez porté à la puissance de l'émir le coup le plus
+rude qu'elle pût recevoir.»]
+
+[Note 352: M. Charras se trompait sur l'âge du prince; celui-ci
+n'avait que vingt et un ans.]
+
+
+XIII
+
+Le général Bugeaud triomphait. «Nous venons de faire une campagne des
+plus heureuses», disait-il, le 27 juillet 1843, dans une lettre
+adressée à M. de Corcelle. Quelques jours auparavant, le 18, il
+écrivait au maréchal Soult: «Oui, la grosse guerre est finie, la
+conquête est assurée, le pays est dompté sur presque toute sa
+surface... Matériellement, Abd el-Kader est presque anéanti.» À Paris,
+on reconnaissait le progrès accompli, et le ministre de la guerre
+félicitait les commandants de l'armée d'Afrique du «pas immense» fait,
+grâce à leurs succès, «vers la pacification générale de l'Algérie».
+Aussi des récompenses bien méritées furent-elles distribuées aux
+principaux artisans de ces succès. Le gouverneur général recevait, le
+31 juillet, le bâton de maréchal. Auparavant, Changarnier, La
+Moricière et le duc d'Aumale avaient été promus au grade de lieutenant
+général, les deux premiers par ordonnances du 9 avril, le dernier à la
+date du 3 juillet.
+
+Au moment même où la France recueillait avec bonheur le fruit de tant
+de glorieux efforts et se plaisait à en honorer les auteurs, l'un de
+ceux-ci, et non le moindre, le général Changarnier, allait, à la suite
+de regrettables incidents, s'éloigner de l'Algérie pour plusieurs
+années. Dès l'origine, les rapports entre lui et le général Bugeaud
+avaient été assez difficiles. Avec des qualités supérieures,
+Changarnier était, nous l'avons dit, de caractère peu commode et d'une
+confiance en soi qui ne le disposait pas à la déférence envers ses
+supérieurs hiérarchiques; ayant été tout sous le maréchal Valée, il
+n'avait pu dissimuler son déplaisir de voir arriver un chef sous
+lequel il redevenait un subordonné; justement fier de ses hauts faits,
+il s'était offusqué qu'un nouveau débarqué se donnât l'air de venir
+enseigner à tous la façon de combattre en Afrique. Le gouverneur, de
+son côté, rustique, brusque, impérieux, irascible, n'avait rien de ce
+qu'il fallait pour amadouer les natures ombrageuses; de plus, très
+jaloux de sa propre gloire, il était malheureusement trop disposé à
+croire qu'on voulait l'en frustrer au profit de ses lieutenants. Lors
+des premières présentations à Alger, en février 1841, des paroles
+aigres-douces avaient été échangées. Quelques mois après, le soir de
+«la bataille sous Miliana», Bugeaud avait appelé les chefs de corps
+dans sa tente, pour leur faire, suivant son usage, la critique des
+opérations du jour: au cours de ses observations, il fut amené à
+blâmer l'offensive trop précipitée de l'aile gauche, dont étaient le
+duc de Nemours et Changarnier. Le prince accueillit le blâme en
+silence, mais Changarnier se défendit avec aigreur. «Il y a des années
+que je fais la guerre, dit-il, et, pour mon métier, je crois bien le
+savoir.»--«Eh, monsieur, répondit le gouverneur, prompt aux coups de
+boutoir, le mulet du maréchal de Saxe a fait vingt campagnes, et il
+est toujours resté mulet.» Les relations, si mal commencées, parurent
+cependant s'améliorer en 1842. Le général Bugeaud, fort heureux des
+belles opérations de son lieutenant dans la région du Chélif, ne lui
+marchandait pas les éloges. «Je suis on ne peut plus satisfait, lui
+écrivait-il en juin, c'est comme cela que j'aime la guerre.» Quelques
+jours après: «On n'a réellement pas le temps d'apprendre le nom de
+toutes les tribus qui viennent à vous. Poursuivez cette belle volage
+qu'on nomme la fortune; vous savez, mieux que qui que ce soit, que,
+pour la fixer, il faut la bien caresser. Modifiez comme vous
+l'entendrez les instructions que je vous ai données.» Au lendemain de
+la grande razzia du 1er juillet: «Je suis transporté de joie, c'est
+admirable!» Nouvelles félicitations en octobre. Le gouverneur ne
+cachait pas aux autres le cas qu'il faisait des qualités militaires de
+Changarnier, de ce qu'il appelait «sa merveilleuse intelligence de la
+guerre». Dans ses conversations avec le duc d'Aumale, il se plaisait
+parfois à classer ses lieutenants: il mettait Changarnier en tête,
+Bedeau ensuite, et enfin La Moricière qu'il ne prisait pas à sa vraie
+valeur. «Le premier, disait-il, c'est ce j... f... de Changarnier,
+méchant caractère, mauvais coucheur, mais rude soldat, le plus fort,
+le meilleur de tous mes généraux. Nous avons eu souvent maille à
+partir; mais, si je le chéris médiocrement, je l'estime très haut; je
+l'appelle le Montagnard; il est le seul qui aborde la montagne de
+front comme moi, qui l'aime et qui y pénètre sans faire des détours.
+Les autres sont braves, sans doute, mais préfèrent la plaine, et
+multiplient les circuits.» La bonne harmonie de 1842 ne dura
+malheureusement pas entre le gouverneur et Changarnier. Dès les
+premiers mois de 1843, les rapports étaient de nouveau très tendus.
+Changarnier croyait voir chez Bugeaud «la volonté de plus en plus
+caractérisée de lui enlever le mérite de ses services», et il en
+ressentait une irritation qu'il ne prenait pas la peine de cacher. Le
+gouverneur trouvait son lieutenant irrespectueux et insubordonné. Les
+choses en vinrent au point que ce dernier demanda, en août, à quitter
+l'Algérie. Le maréchal appuya cette demande auprès du ministre, en
+exposant longuement tous ses griefs contre le général. «Sa conduite
+depuis qu'il est lieutenant général, écrivait-il, m'a prouvé que
+l'armée n'avait plus de bons services à attendre de lui, et que toute
+son ambition était d'aller se reposer en France... Pour mon compte, je
+suis heureux de me séparer de lui, et je pense qu'il ne laissera pas
+de regret dans l'armée.» De son côté, Changarnier se plaignait
+amèrement au maréchal Soult de «la haine violente» que lui témoignait
+le gouverneur. «Retirez-moi de ce pays, monsieur le maréchal,
+ajoutait-il, de ce pays qui m'a si bien traité, où j'ai passé de
+longues années laborieusement occupées, mais que les procédés de M. le
+gouverneur général me rendent odieux désormais. Mon excellente santé y
+succomberait infailliblement, moins à des fatigues incessantes qu'à
+des peines morales que je ne puis supporter.» Des deux parts, on le
+voit, le jugement était troublé. Changarnier fut rappelé. À son
+arrivée à Paris, le Roi et le ministre le reçurent très froidement; on
+jugeait qu'en tout cas il avait manqué à la discipline[353], et, sur
+la demande expresse qu'en avait faite le maréchal Bugeaud, aucun
+emploi ne lui fut donné. Cette disgrâce ne devait pas durer moins de
+quatre ans. Changarnier la supporta avec une fierté silencieuse, ne
+pardonnant pas, ne se repentant pas, mais dédaignant de récriminer.
+Triste épisode en vérité que ce conflit qui aboutissait à priver,
+pour un temps, la France de l'épée d'un de ses plus vaillants
+capitaines. Qu'on ne nous demande pas de prolonger après coup cette
+querelle, en y appuyant et en y prenant parti. Un tel exemple n'était
+pas nécessaire pour nous rappeler que la petitesse humaine se fait
+souvent sa part chez les plus grandes âmes et au milieu des plus
+grandes actions. La conclusion à en tirer nous paraît être cette
+réflexion que l'on rencontre précisément dans une lettre adressée par
+Bugeaud à Changarnier, et dont il est fâcheux que tous deux ne se
+soient pas mieux inspirés: «Trouvons-nous souvent, écrivait le
+gouverneur, des hommes complets? Servons-nous donc de leurs qualités,
+quand elles l'emportent sur leurs défauts, et atténuons ceux-ci autant
+que nous le pouvons.»
+
+[Note 353: Le Roi écrivait au maréchal Soult, le 30 septembre 1843:
+«Il me paraît bien désirable de fortifier la hiérarchie et la
+subordination dans notre armée d'Afrique, et d'y décourager cet esprit
+d'opposition envers leurs supérieurs, de jalousie et de mauvais
+coucheurs, dont la correspondance que vous me communiquez ne cesse de
+donner de tristes exemples.» (_Documents inédits._)]
+
+
+XIV
+
+Dans cette lettre du 18 juillet 1843, où il déclarait Abd el-Kader
+matériellement «presque anéanti», le gouverneur général avait eu soin
+d'ajouter: «Il lui reste encore son ascendant moral, et certainement il
+en usera souvent. Il ne peut plus rien faire de sérieux, mais il nous
+tracassera, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Il n'abandonnera
+la partie que quand il ne lui restera ni un soldat, ni un écu, ni une
+mesure d'orge.» La prévision était juste. Pendant la seconde moitié de
+1843, l'émir nous tint sans cesse en alerte, dans le sud et le sud-ouest
+de la province d'Oran. Hors d'état désormais de réunir des forces
+considérables, il ne s'attaquait pas aux troupes françaises, mais, se
+glissant entre elles, il fondait à l'improviste sur les tribus soumises,
+pour les soulever ou les piller. Nos colonnes accouraient partout où
+l'ennemi était signalé, et parfois parvenaient à le joindre; dans ce
+cas, elles le maltraitaient fort, sans pouvoir mettre la main sur
+l'insaisissable émir qui trouvait toujours, au dernier moment, le moyen
+de leur échapper. À Paris, on s'étonnait que tant de soldats en
+mouvement ne pussent prendre un homme. «Comment imaginez-vous, répondait
+le maréchal Bugeaud, que, par des manoeuvres sur un théâtre sans bornes,
+on puisse entourer un ennemi qui fuit toujours? Et, fût-il même
+stratégiquement entouré, comment espérer prendre dans ses filets un
+cavalier agile qui peut, en quelques heures, franchir de très grandes
+distances et se dérober à nos colonnes, quelque multipliées qu'elles
+soient? Abd el-Kader peut être pris ou tué dans un combat; mais cela est
+du ressort des éventualités très incertaines de la guerre, et ce serait
+une grande folie que d'y compter... Suivant toute probabilité, il se
+réfugiera dans le Maroc, et c'est une extrémité à laquelle il faut
+s'attendre[354].» Le gouverneur ne négligeait cependant rien pour
+augmenter encore la rapidité de ses troupes; il organisait des
+bataillons d'infanterie montée sur des mulets ou des chameaux, afin
+d'atteindre plus facilement les nomades du désert, dernière réserve
+d'Abd el-Kader; en outre, pour être mieux à portée d'agir sur cette
+région du sud oranais où se débattait l'émir, La Moricière fondait de
+nouveaux postes: c'étaient, sur la ligne centrale, Sidi-bel-Abbès, à
+moitié chemin entre Mascara et Tlemcen; et, sur la troisième ligne, à
+l'entrée des hauts plateaux, entre Tiaret et la frontière du Maroc,
+Sidi-Djelali-ben-Amar, Ouizert, Saïda et Sebdou.
+
+[Note 354: Lettre à M. de Corcelle, en date du 29 décembre 1843.
+(_Documents inédits._)]
+
+Si indomptable que fût ce «Jugurtha renforcé», comme l'appelait le
+maréchal Bugeaud, chaque échec que nous lui infligions le laissait un
+peu plus faible et plus dénué. Enfin, le 11 novembre 1843, le général
+Tempoure, parti de Mascara, surprit et détruisit complètement, près de
+Sidi-Yaya, à l'ouest de Saïda, ce qui restait des réguliers arabes.
+Ben-Allal, le principal lieutenant et le conseiller le plus intime de
+l'émir, fut tué dans ce combat. Cette fois, le coup était décisif. Abd
+el-Kader, à bout de forces, fut obligé de se réfugier, avec sa deïra
+(on appelait de ce nom les débris de son ancienne smala), dans des
+territoires incertains entre l'ancienne régence et le Maroc; il
+n'avait plus qu'un espoir, c'était d'obtenir ouvertement ou
+secrètement l'appui de cet empire. Le gouverneur général faisait donc
+un tableau exact de la «situation militaire», quand il écrivait, le 29
+décembre 1843: «Des frontières de Tunis à celles du Maroc, partout où
+la puissance d'Abd el-Kader s'était établie, nous y avons substitué la
+nôtre, et cela s'applique non seulement au Tell, mais au petit désert.
+Nous avons chassé notre ennemi de tous les points de cet immense
+territoire où nous régnons en maîtres. Nous lui avons enlevé toute
+espèce d'impôt et de recrutement, d'un bout de son empire à l'autre.
+Nous avons détruit à peu près les seules forces organisées avec
+lesquelles il s'efforçait encore de soutenir la lutte. Nous l'avons
+enfin rejeté jusque sur la frontière du Maroc[355].»
+
+[Note 355: Lettre à M. de Corcelle.]
+
+Si bas que fût la fortune d'Abd el-Kader, il n'en continuait pas moins à
+tenir la tête très haute. En janvier 1844, l'interprète Roches, qui
+connaissait l'émir pour avoir séjourné auprès de lui, à Mascara, après
+le traité de la Tafna, lui fit offrir secrètement, par ordre du
+gouverneur, de se retirer en terre sainte, à la Mecque, avec des
+honneurs et une large pension servie par la France. L'émir refusa
+fièrement. «Comment, répondit-il à M. Roches, toi qui es comme mon fils
+et qui, dans cette démarche, te dis guidé par une amitié sincère,
+comment as-tu pu penser que j'accepterais, comme une grâce, un refuge
+qu'il est à ma disposition d'atteindre avec mes propres forces et avec
+le secours des fidèles qui restent encore autour de moi? Que le Français
+ne méprise pas ma faiblesse, car le moucheron peut aveugler le lion.
+Qu'il ne s'enorgueillisse pas de sa force car, après les succès, on doit
+redouter les plus grands échecs. Je connais parfaitement ma religion, et
+je sais très bien qu'une heure passée à combattre l'infidèle est
+préférable pour mon salut à soixante-dix ans passés à la Mecque. Tu me
+prédis qu'il pourrait bien m'arriver une fin semblable à celle de mon
+frère et de mon ami Sidi-Mohammed-ben-Allal. Mais, loin de redouter
+cette fin, je la demande à Dieu, tôt ou tard, pour moi et pour tous les
+musulmans.»
+
+
+XV
+
+À mesure que la conquête avançait, d'autres tâches s'imposaient au
+gouverneur général. Lui-même ennuierait ainsi, dans ce qu'il appelait
+«leur ordre naturel», les trois problèmes à résoudre en Algérie: «1º
+vaincre les Arabes; 2º organiser et administrer le peuple conquis; 3º
+procéder à l'utilisation de la conquête par l'implantation sur le sol
+d'une force colonisatrice vigoureusement constituée[356].» Il s'était
+d'abord à peu près exclusivement attaché à résoudre le premier de ces
+problèmes. Sa conviction très arrêtée et très réfléchie avait toujours
+été qu'il fallait, avant tout, en finir avec la conquête, et en finir
+très vite, de peur d'être surpris, au milieu de cette entreprise, par
+quelque crise européenne du genre de celle qu'on venait de traverser
+en 1840. «Vous me conseillez de laisser faire la guerre et de
+gouverner, écrivait-il à M. de Corcelle, le 11 décembre 1841. Je vous
+réponds à tous que je vais au plus pressé, au plus important, et que,
+quand le feu sera à mon grenier, je ne resterai pas à la cuisine pour
+voir si la volaille est bien embrochée[357].» À la fin de 1843 et au
+commencement de 1844, il n'avait plus les mêmes raisons de ne pas
+s'occuper de «gouverner», puisqu'il proclamait la conquête accomplie.
+Aussi le voyons-nous alors employer les loisirs que lui laissait
+l'accalmie militaire à régler tout ce qui regardait l'administration
+des indigènes; c'était le second des trois problèmes.
+
+[Note 356: Lettre du 29 décembre 1843 à M. de Corcelle. (_Documents
+inédits._)]
+
+[Note 357: _Documents inédits._]
+
+Tant qu'il avait eu à combattre les Arabes, le gouverneur avait
+employé contre eux tous les moyens qui lui paraissaient nécessaires,
+si rigoureux fussent-ils, et sans se laisser arrêter par aucune
+sensiblerie philanthropique. Mais ces Arabes une fois vaincus, il fut
+le plus résolu à empêcher qu'on ne les maltraitât, ce que presque tous
+les colons étaient fort disposés à faire. «Après la conquête,
+écrivait-il dans une circulaire justement célèbre[358], le premier
+devoir comme le premier intérêt du conquérant est de bien gouverner le
+peuple vaincu; la politique et l'humanité le lui commandent
+également... Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux
+tribus de l'Algérie; il faut leur faire connaître notre bonté et notre
+justice, leur faire préférer notre gouvernement à celui du Turc et à
+celui d'Abd el-Kader.» Comment obtenir ce résultat si noblement
+défini? On se trouvait en face d'une population trop nombreuse pour
+être absorbée; trop séparée de nous par son état religieux, social,
+économique, pour qu'on espérât une assimilation complète et prompte;
+trop hostile et trop redoutable, pour qu'on la laissât absolument à
+elle-même. Le gouverneur s'arrêta à ce double parti: d'une part,
+conserver les cadres traditionnels de la société arabe, la
+constitution intérieure de la tribu, son administration autonome, la
+hiérarchie de ses chefs, sauf à moraliser ceux-ci par notre exemple et
+par notre surveillance, ou à changer les personnes si l'on ne pouvait
+compter sur leur fidélité; d'autre part, réserver à la France,
+au-dessus de cette organisation indigène, comme signe toujours présent
+de la conquête, les prérogatives de la souveraineté politique, le
+droit de guerre, le droit d'impôt, certains droits de justice, la
+désignation des chefs, et, en même temps, créer auprès des tribus une
+influence française, non en vue de supplanter les influences
+indigènes, mais afin de les contrôler et de les diriger. Ce fut pour
+assurer l'exercice de ces droits et de cette influence que le
+gouverneur jugea nécessaire de développer les bureaux arabes, de
+régler leur organisation et leurs attributions.
+
+[Note 358: Circulaire du 17 septembre 1844.]
+
+Déjà nous avons signalé, en 1833, la création du premier de ces
+bureaux[359]; nous avons mis en lumière par quel expédient ingénieux,
+pour corriger l'arbitraire instable du commandement militaire, sans
+établir une administration civile qui eût été impuissante et méprisée,
+on imagina de demander à certains officiers de se faire
+administrateurs. Le germe ainsi semé subit, depuis lors, dans son
+développement, plus d'une vicissitude, tantôt soigneusement cultivé,
+tantôt systématiquement contrarié, conséquences des changements et des
+incertitudes de direction dont l'entreprise algérienne avait si
+longtemps souffert. Supprimée complètement, en 1839, par le maréchal
+Valée, la direction des affaires arabes fut rétablie, en 1841, par le
+général Bugeaud, et, les années suivantes, en 1842 et 1843, le général
+de La Moricière, comme presque toujours initiateur habile, organisa
+fort bien, dans sa province d'Oran, avec le concours d'officiers très
+compétents, MM. Daumas, de Martimprey, Bosquet, de Barral, Charras,
+tout le service des affaires arabes. Ce fut en s'aidant de cette
+expérience que le maréchal Bugeaud prépara l'ordonnance royale du 1er
+février 1844, véritable charte constitutive des bureaux arabes. Elle
+instituait, sous l'autorité des commandants militaires, une direction
+des affaires arabes dans chacune des trois provinces et un bureau
+arabe dans chaque subdivision ou cercle. La direction d'Alger avait le
+titre de direction centrale. En exécution de cette ordonnance, un
+arrêté du gouverneur général établit huit bureaux dans la province
+d'Alger et quatre dans chacune des deux autres provinces. Des
+instructions, marquées au coin du bon sens élevé et pratique qui
+distinguait le gouverneur, furent adressées aux officiers chargés de
+ces services. De plus, le lieutenant-colonel Daumas, premier directeur
+central, rédigea un code succinct, contenant les principales mesures
+administratives et judiciaires, applicables aux tribus suivant les
+lieux et les circonstances.
+
+[Note 359: Cf. plus haut, t. III, ch. X, § V.]
+
+Cette institution des bureaux arabes, bien appropriée à l'époque de
+transition où se trouvait l'Algérie, devait se développer encore dans
+les années qui suivirent. Son influence a été considérable et, en
+dépit de quelques abus, bienfaisante. De nombreux officiers se sont
+donnés et adaptés à cette tâche ardue et souvent ingrate, avec
+beaucoup de zèle et de persévérance, d'intelligence et de souplesse,
+apprenant à manier les indigènes, acquérant sur eux un véritable
+prestige, se familiarisant avec leur langue, leurs moeurs et leurs
+lois. C'est par eux que la France est parvenue à voir clair dans cette
+société arabe qui lui était d'abord si fermée. Par eux s'est établie,
+dans le gouvernement et l'administration des tribus, en dépit de la
+mobilité inévitable du commandement militaire, une tradition fixe et
+persistante. Par eux, en un mot, la conquête a été définitivement
+affermie, et le peuple vaincu est devenu un peuple soumis.
+
+Il resterait maintenant, ce semble, à parler du problème que le
+maréchal Bugeaud classait le troisième, par ordre chronologique, non
+par rang d'importance, du problème de la colonisation. Mais pour faire
+l'exposé des systèmes essayés ou proposés et l'examen des résultats
+obtenus, nous préférons attendre: en 1845, et surtout en 1846 et 1847,
+ces questions occuperont davantage le gouvernement et l'opinion. De
+1841 à 1844, on avait peu fait pour l'introduction d'une population
+européenne en Algérie. Le gouverneur général, tout en se proclamant
+«colonisateur ardent», n'avait guère de goût pour les colons civils;
+et surtout il s'était montré fort résolu à ne pas embarrasser son
+action militaire, en laissant ces colons s'introduire prématurément
+dans un pays encore peu sûr, où il eût fallu immobiliser des troupes
+pour les protéger. Cependant, à mesure qu'une région était pacifiée,
+il ne se refusait pas à y appeler les émigrés de la métropole et à
+leur offrir des concessions. Aussi, à la fin de 1843, comptait-on
+vingt-deux villages, établis principalement autour d'Alger, dans le
+Sahel; seize autres se trouvaient en préparation. C'était encore bien
+modeste, et que de mécomptes nous réservaient ces créations tout
+administratives! Dans les villes, les progrès étaient moins lents.
+Alger prenait de plus en plus l'aspect d'une cité européenne avec le
+mouvement d'une capitale. Les autres villes, occupées ou créées par
+nous sur la côte ou dans l'intérieur, voyaient accourir, à la suite
+des soldats, toute une population, composée en grande partie, il est
+vrai, de cabaretiers et de _mercanti_ dont la moralité n'était pas
+faite pour dissiper les préventions du gouverneur contre l'élément
+civil. Ainsi le chiffre des Européens, qui était de 23,000 à la fin de
+1840, s'était élevé à 65,000 vers la fin de 1843; il sera de 95,000 à
+la fin de 1845. Progression rapide, trop rapide même aux yeux du
+maréchal Bugeaud. Toute cette population était en mouvement et même
+circulait librement d'une ville à l'autre. Dans un intérêt
+stratégique, l'armée avait créé, en deux ans, plus de trois cent
+cinquante lieues de routes dont le commerce profitait. Des services de
+voitures publiques étaient organisés d'Alger à Médéa, de Mostaganem à
+Oran, à Mascara, à Tlemcen, de Mascara à Tiaret.
+
+Rien mieux que cette sécurité, et l'activité pacifique qui en était la
+suite et la preuve, ne permettait de mesurer le progrès accompli. Le
+maréchal Bugeaud ne manquait pas une occasion de mettre en lumière une
+si complète transformation. Il écrivait, le 27 octobre 1843, à M.
+Guizot: «Vous me direz peut-être que je vous parle presque uniquement
+de la guerre. Ah! c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa
+suite. Vous seriez de cet avis, si vous pouviez voir la fourmilière
+d'Européens qui s'agite en tous sens, d'Alger à Miliana et Médéa, de
+Ténez à Orléansville, de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le
+premier agent de la colonisation et de tous les progrès, c'est la
+domination et la sécurité qu'elle produit. Que pouvait-on faire, quand
+on ne pouvait aller à une lieue de nos places de la côte sans une
+puissante escorte? On ne voyageait, on ne transportait que deux ou
+trois fois par mois. Aujourd'hui, c'est à toute heure de jour et de
+nuit, isolément et sans armes. Aussi le mouvement correspond à la
+confiance; les hommes et les capitaux ont cessé d'être timides, les
+constructions pullulent; le commerce prospère; nos revenus
+grandissent. La charrue ne peut aller, comme le voudraient les
+journalistes, de front avec l'épée; celle-ci doit marcher vite, et la
+colonisation est lente de sa nature. Elle va, je crois, aussi vite
+qu'elle peut aller, avec les moyens dont nous disposons jusqu'à ce
+jour; elle pourra accélérer le pas à présent.»
+
+
+XVI
+
+Depuis que le général Bugeaud a mis le pied sur la terre d'Afrique, au
+mois de février 1841, nous l'y avons vu déployer une telle activité,
+que, tout occupés à le suivre, nous n'avons pas, un seul moment,
+détourné notre attention de ce théâtre. Avons-nous donc oublié que le
+sort de l'Algérie ne se décidait pas seulement sur place, qu'il
+dépendait aussi d'une lutte engagée sur un tout autre terrain, en
+France, dans le parlement, et que là notre colonie naissante était
+habituée à rencontrer des adversaires non moins redoutables que les
+Arabes? Nous ne l'avons pas oublié: mais le gouverneur général avait
+si bien pris possession de toute l'initiative, il avait tellement tout
+attiré à soi et tout fait partir de soi, qu'à vrai dire, dans cette
+entreprise, le parlement ne dirigeait plus, il suivait. Pour s'en
+rendre compte, il suffit de jeter un rapide regard sur les débats
+auxquels les affaires algériennes donnaient lieu, chaque année, dans
+la Chambre des députés, à l'occasion des crédits supplémentaires, et
+particulièrement sur les rapports que faisaient les commissions
+chargées d'examiner ces crédits[360].
+
+[Note 360: Cf. séances des 14 et 15 avril 1841, des 4 et 5 avril 1842,
+des 23, 24 et 25 mai 1843, des 5 et 6 juin 1844.]
+
+Au commencement de 1841, avant que le général Bugeaud eût encore pu
+agir, les adversaires de l'Algérie avaient le verbe haut à la tribune
+et ne craignaient pas d'y parler d'évacuation; si la commission des
+crédits, dans son rapport, n'était pas allée jusque-là, elle se
+refusait du moins à tout ce qui eût impliqué un projet d'occupation
+permanente dans l'intérieur des terres; quant au ministère, il ne
+croyait pas pouvoir lutter de front contre cette commission, et il
+n'obtenait le vote des crédits contestés qu'en déclarant la question
+de l'étendue et du caractère de l'occupation absolument réservée. Mais
+les années suivantes, à mesure qu'en Afrique la conquête se développe
+et s'affermit, un changement se produit à Paris, par contre-coup, dans
+l'attitude du ministère et dans celle de la commission des crédits. Le
+ministère ose dire ce qu'il veut; en 1842, il parle d'occuper certains
+postes; en 1843, il allonge la liste de ces postes, sans dépasser
+encore la seconde ligne, celle de l'intérieur du Tell; en 1844, il
+fait un pas de plus, avoue et défend les établissements fondés sur la
+limite du petit désert. Les commissions, de leur côté, si peu
+favorables qu'elles soient par tradition à l'Algérie, sont obligées de
+rendre hommage au gouverneur général et à ses succès, hommage
+visiblement contraint et maussade en 1842, plus chaleureux en 1843 et
+en 1844; forcées également d'accepter le fait accompli des
+occupations, elles voudraient sans doute le limiter; chaque fois,
+elles tâchent d'obtenir qu'on s'arrête où l'on est, ou tout au moins
+qu'on aille moins vite; mais elles ne sont pas de force à lutter
+contre l'impulsion victorieuse partie de l'Algérie, et lorsqu'elles
+proposent une réduction de crédits, en 1842 comme en 1844, la Chambre,
+visiblement pressée par l'opinion, leur donne tort.
+
+Tout occupé qu'il fût de ce qui se passait sous ses yeux en Afrique,
+le général Bugeaud suivait de loin, avec une attention passionnée, les
+péripéties de la question algérienne en France. Il ne se contentait
+pas d'y exercer une action indirecte, mais décisive, par ses succès
+mêmes, qui enhardissaient les partisans de la colonie, décidaient les
+hésitants, désarmaient ou discréditaient les adversaires. Il
+prétendait y intervenir d'une façon plus directe; comme l'a dit M.
+Guizot, «il se croyait engagé, à la fois, sur deux champs de bataille,
+sur celui de la discussion publique à la tribune ou dans la presse, en
+France, aussi bien que sur celui de la guerre, en Afrique, et il
+voulait, en toute occasion, faire acte de présence et de vaillance
+sur les deux».
+
+Tout d'abord, il se préoccupe d'éclairer le ministère, de le stimuler,
+au besoin même de le redresser. C'est avec M. Guizot qu'il est le plus
+en confiance et s'épanche le plus volontiers. C'est sur lui qu'il
+compte pour être son avocat dans le conseil des ministres et auprès du
+Roi[361]. Dès la fin de 1841, il échangeait avec lui de longues
+lettres où les diverses faces du problème algérien étaient examinées.
+Ayant cru remarquer chez le ministre quelques doutes sur la
+possibilité d'obtenir «la soumission complète des Arabes», il les
+relève aussitôt. «Je suis assuré de cette soumission, dit-il, pourvu
+que nous sachions persévérer.» La correspondance continue les années
+suivantes. M. Guizot était tout disposé à seconder l'homme qu'il avait
+fait appeler à la tête de l'Algérie. «J'ai joui de vos succès auxquels
+j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous, lui écrit-il
+le 20 septembre 1842. Je vous ai soutenu dans le conseil et ailleurs,
+toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Tenez pour certain
+que mon amitié vous est acquise, que je vous la garderai fidèlement et
+que je serai toujours charmé de vous la prouver.» Et le général
+Bugeaud lui répond, le 18 octobre: «Oui, je compte sur vous, de loin
+comme de près, et je m'honore de l'amitié dont vous me donnez
+l'assurance.»
+
+[Note 361: Sur la correspondance du général Bugeaud avec M. Guizot,
+voyez les _Mémoires_ de ce dernier, t. VI, p. 387 et suiv., et t. VII,
+p. 135 et suiv.]
+
+Avec d'autres membres du cabinet, particulièrement avec le ministre de
+la guerre, le gouverneur général était loin d'entretenir des relations
+aussi cordiales. Il croyait le maréchal Soult hostile à sa personne et
+froid pour l'Algérie, mettait à sa charge les mauvaises volontés,
+souvent trop réelles, des bureaux de la guerre, se plaignait qu'il le
+défendît mollement devant la Chambre et ne lui accordât pas les
+récompenses auxquelles avaient droit ses officiers ou ses soldats, se
+figurait même parfois qu'il voulait le dégoûter de son poste et qu'il
+lui avait, sous main, préparé quelque successeur. L'imagination
+facilement inquiète du gouverneur l'égarait. Si le maréchal Soult,
+comme beaucoup d'autres, n'avait que tardivement pris goût à notre
+entreprise en Afrique, il s'en occupait maintenant avec intérêt et
+était sérieusement décidé à la faire réussir, en poussant la conquête
+avec vigueur[362]; seulement, il redoutait les difficultés
+parlementaires dont il se tirait mal, et, sans rien abandonner du
+fond, il n'était pas disposé à braver les préjugés de la Chambre et à
+brusquer ses hésitations, autant que l'eût désiré le général Bugeaud.
+Loin de vouloir écarter ce dernier, il appréciait sa façon de mener la
+guerre et se félicitait de ses succès; seulement, il eût aimé à y
+avoir plus de part; il eût désiré que sa direction supérieure fût à la
+fois plus réelle et plus visible; il était offusqué de l'indépendance
+ombrageuse, de l'humeur absolue, de l'importance gênante de ce
+prétendu subordonné qui se conduisait à peu près comme s'il avait reçu
+d'avance une sorte de blanc-seing, et qui ne paraissait reconnaître à
+son supérieur hiérarchique d'autre rôle que de lui fournir les moyens
+d'action nécessaires ou de le couvrir devant le parlement. Depuis si
+longtemps habitué à être un personnage considérable et illustre,
+maréchal de France dès 1804, il avait peine à se laisser ainsi effacer
+par celui qui, à cette date, n'était encore qu'un obscur vélite de la
+garde impériale.
+
+[Note 362: Lors de l'envoi du général Bugeaud en Algérie, il lui avait
+donné les instructions suivantes: «Prendre une offensive hardie; faire
+une guerre énergique, poussée à fond, en vue d'amener l'entière
+soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation qui,
+seule, après la conquête, peut nous maintenir en possession du
+territoire soumis par nos armes.»]
+
+Ces dispositions réciproques amenèrent plus d'un froissement entre
+deux hommes également susceptibles, et dont aucun n'avait reçu, de son
+éducation première, ce tact, ce savoir-vivre qui apprend à ménager les
+susceptibilités d'autrui. En 1842, divers indices donnèrent à penser
+au gouverneur général qu'il était question de réduire l'effectif de
+l'armée d'Afrique: cet effectif, notablement supérieur au chiffre
+autorisé par la loi de finances, avait fourni prétexte à beaucoup de
+critiques, de la part des députés comme des journaux, et le ministre
+de la guerre, ennuyé de ces critiques, avait invité le gouverneur à
+se restreindre au strict nécessaire. Fort ému, le général Bugeaud ne
+se contenta pas d'adresser confidentiellement au gouvernement des
+observations du reste très fortes et très fondées; il en appela à
+l'opinion, par une brochure signée de son nom, où il combattait
+vivement toute idée de réduction. Le maréchal Soult, choqué de cette
+opposition publique faite par son subordonné à un dessein que celui-ci
+lui supposait, manifesta son mécontentement. Le général Bugeaud, à son
+tour, surpris et blessé de ce blâme, ne parut pas comprendre
+l'incorrection de sa conduite. Dans cet incident, c'était le général
+Bugeaud qui avait manqué de déférence envers le maréchal Soult;
+d'autres fois, c'était le maréchal qui manquait d'égards envers le
+général; témoin ce qui se passa lors de l'élévation de ce dernier au
+maréchalat, en 1843. Contrairement aux promesses faites, cette
+élévation subit des retards qui irritèrent le gouverneur à ce point
+qu'il menaça de donner sa démission; de plus, lorsque la nomination
+fut faite, le ministre de la guerre, par maladresse ou par rudesse
+hautaine, annonça au nouveau dignitaire qu'une «condition» y était
+mise, c'était qu'il exerçât encore ses fonctions en Algérie pendant un
+an. Le mot de «condition» fit bondir Bugeaud, qui répondit au ministre
+en termes pleins d'amertume. Dans ces regrettables conflits, M. Guizot
+intervenait généralement comme pacificateur, pansant les blessures
+respectives, mais sans pouvoir corriger les caractères.
+
+Le gouverneur général ne se préoccupait pas seulement des dispositions
+des ministres; il s'inquiétait aussi de vaincre ou de prévenir les
+résistances et les hésitations de la Chambre. Tous les moyens d'action
+que les circonstances lui offraient pour atteindre ce but, il les
+saisissait avec empressement. Au printemps de 1841, un député de la
+gauche, d'esprit droit et éclairé, M. de Corcelle, avait entrepris,
+avec deux de ses amis, M. de Tocqueville et M. de Beaumont, un voyage
+d'étude en Algérie. M. de Tocqueville étant tombé malade et M. de
+Beaumont étant resté avec lui pour le soigner, M. de Corcelle se
+trouva seul accompagner le général Bugeaud, dans sa première
+expédition contre Mascara, assistant à ses combats et campant à ses
+côtés. Un rapprochement s'opéra ainsi entre deux hommes que la
+politique avait jusqu'alors séparés; le député se prit d'admiration
+pour le général; le général donna son estime au député[363]. On ne
+s'en tint pas là. Une correspondance assidue fit suite aux
+conversations du bivouac. Le gouverneur trouvait en M. de Corcelle,
+qui avait, à défaut d'influence, une grande considération dans son
+parti, un utile intermédiaire auprès de ce monde de la gauche où il
+avait personnellement peu d'accès. Il recevait par lui d'utiles
+informations sur les dispositions des députés. En outre, toutes les
+fois qu'il avait quelque vérité à mettre en lumière, quelque
+prévention à dissiper, quelque erreur à redresser, il lui écrivait
+longuement, prenant au besoin pour cela sur ses nuits; il savait que
+sa lettre serait fidèlement communiquée et commentée; c'était sa façon
+de prendre part à ces conversations de couloirs qui ont parfois autant
+d'action sur les votes que les discussions en séance publique.
+
+[Note 363: Quelque temps après, le général Bugeaud écrivait à M. de
+Corcelle: «Votre lettre m'a renforcé dans l'opinion que vous êtes bien
+l'homme le plus loyal et le plus généreux qu'il y ait au monde.»
+(_Documents inédits._)]
+
+Telle cependant que nous connaissons la nature du général Bugeaud, il
+ne pouvait pas se contenter de ces moyens discrets, de cette
+propagande à voix basse. À défaut de la tribune, où sa présence
+obligatoire en Algérie ne lui permettait plus de monter, il usait
+fréquemment, impétueusement, de la presse, non par l'entremise
+d'écrivains officieux, mais par lui-même, montrant ainsi qu'il avait
+le tempérament d'un de ces journalistes dont il disait volontiers tant
+de mal. Que de fois les feuilles d'Alger publiaient des notes ou même
+de longs articles de polémique qu'il avait écrits ou dictés dans son
+cabinet ou sous sa tente, et dont non seulement les idées, mais le
+tour trahissait l'auteur[364]! Parfois même, il ne prenait pas la
+peine de se masquer pour descendre dans cette arène où les personnages
+de son importance hésitent d'ordinaire à se commettre; il s'y jetait à
+visage découvert, tout entier aux entraînements, aux emportements de
+sa nature batailleuse. Ce genre de lutte ne lui était pas sain; il n'y
+gardait pas le sang-froid qui faisait sa force sur les vrais champs de
+bataille. Trouve-t-il, dans le _Siècle_, la lettre d'un député qui
+critique la façon dont sont dirigées les affaires algériennes;
+aussitôt il prend feu et envoie au journal une réplique véhémente,
+trop véhémente, il devait le reconnaître lui-même. «Je le
+confesse,--écrit-il à ce propos à M. de Corcelle qui lui avait adressé
+d'amicales représentations,--je n'ai pas été assez modéré. Que
+voulez-vous? j'ai les défauts de mes qualités; j'ai l'âme trop
+vive[365].» Plus d'une fois, il aura à faire une confession semblable,
+et toujours il donnera la même explication, invoquera la même excuse:
+«J'avoue, écrira-t-il plus tard, que je suis très impressionnable aux
+injustices. Mon humeur militante me fait riposter à l'instant même.
+Quand j'ai le sentiment d'avoir bien fait et que je me vois jugé
+faussement, à de grandes distances, je ne suis pas toujours maître de
+mes mouvements... C'est cette ardeur de caractère et de tempérament
+qui m'a fait triompher des Arabes. Je ne leur ai jamais permis de
+mordre impunément ma queue et mes flancs. Mais je conviens que, dans
+les relations sociales et parlementaires, il ne faut pas agir toujours
+ainsi[366].» Il en convenait, mais ne s'amendait pas.
+
+[Note 364: Lisez, par exemple, dans le _Moniteur algérien_ du 25
+décembre 1843, un article de trois colonnes, signé: _Un touriste_.
+C'est la prétendue conversation du «touriste» avec un officier qui lui
+démontre comment la guerre était nécessaire et comment elle n'avait pu
+se faire qu'avec des razzias. Le touriste était arrivé plein de
+préventions contre «ces barbares razzias, condamnées par tous les
+philanthropes et par toutes les âmes sensibles en France». L'officier
+lui répond: «Qu'est-ce que la guerre en Europe et partout? N'est-ce
+que la destruction des armées belligérantes? Non, c'est aussi une
+attaque aux intérêts des peuples... On s'empare des grandes villes,
+des centres de population et de commerce, de la navigation des fleuves
+et des grandes routes; à la première guerre, on s'emparera des chemins
+de fer. C'est en mettant la main sur tous ces grands intérêts que l'on
+fait capituler les nations et qu'on fait la guerre. Avions-nous des
+intérêts semblables à saisir en Afrique? Les villes, fort clairsemées,
+ne sont que de misérables bourgades dont les habitants sont étrangers
+au peuple arabe, qui les méprise; point de routes, point de
+navigation, point de capitale, point de centre enfin... L'intérêt
+agricole, que l'on néglige en Europe, est le seul vraiment que l'on
+puisse blesser en Afrique. Il y est plus difficile à saisir que
+partout ailleurs; car on ne trouve, chez les Arabes du moins, ni
+villages ni fermes; ce peuple vit sous la tente, et toutes ses
+richesses mobilières peuvent être transportées par les bêtes de somme
+dont il dispose... Dès que nos colonnes se mettaient en mouvement, le
+vide s'opérait devant nous: les villages se chargeaient sur les
+chameaux, les mulets, les boeufs, et fuyaient avec les femmes et les
+enfants... Il nous a fallu longtemps pour agir de manière à atteindre
+les populations fugitives. Nous l'avons pu enfin, et, de ce moment,
+vous avez vu commencer et progresser la pacification. C'est donc à la
+razzia, qui vous faisait horreur, que nous devons tous nos progrès,
+particulièrement cette sécurité qui vous a permis de visiter si
+paisiblement une grande partie de l'Algérie.» Suivait une comparaison
+entre la razzia algérienne et le bombardement européen, tout à
+l'avantage de la première, présentée comme beaucoup moins cruelle.
+Naturellement, le touriste finit par se déclarer convaincu et un peu
+honteux des critiques qu'il avait faites. «Je fis des excuses à
+l'officier, dit-il, et lui promis que la loyauté et l'humanité de
+l'armée d'Afrique n'auraient pas de plus ardent défenseur que
+moi.»--Peu après, le 28 avril 1844, le maréchal Bugeaud écrivait à M.
+de Corcelle: «Je ne puis pas me résoudre à ménager la sottise de nos
+philanthropes; je leur ai prouvé, dans le _Moniteur algérien_ du 25
+décembre, que la razzia était un moyen de guerre indispensable...
+S'ils ne veulent pas me comprendre, tant pis pour eux, car cela prouve
+qu'ils sont des sots.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 365: Lettre du 27 juillet 1843. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 366: Lettres du 8 juillet et du 28 septembre 1845. (_Documents
+inédits._)]
+
+À la vérité, la presse, qui depuis longtemps était en mauvais termes
+avec lui, semblait avoir pris à tâche de piquer sans cesse ce taureau
+si facile à exciter. Elle affectait de ne pas croire aux succès
+obtenus, se scandalisait des procédés employés, et, toutes les fois
+qu'il y avait un léger échec, un retour offensif de l'émir, elle
+semblait se plaire à les grossir, à en tirer argument pour inquiéter
+et décourager l'opinion. Quant au gouverneur, oubliant qu'un grand
+esprit, dans une grande situation, doit savoir distinguer les choses
+importantes des secondaires, ne s'attacher qu'aux premières et ne pas
+s'embarrasser des autres, il ne pouvait prendre sur lui de dédaigner
+ces attaques, si misérables qu'elles fussent. Il y ripostait souvent,
+en souffrait toujours. Singulier état d'esprit: nul homme n'a plus
+méprisé la presse, et nul ne s'est plus inquiété d'elle. Un soir,
+causant avec quelques intimes: «Vous tous, mes amis, leur dit-il, vous
+me croyez très heureux. Je devrais l'être en effet, et, cependant, je
+ne le suis pas. Ces maudits journaux empoisonnent mon existence; ils
+me calomnient, dénaturent mes actes, changent le bien en mal. Je sais
+bien que l'on me dira que j'ai grand tort de me chagriner de
+pareilles criailleries: mais empêcheriez-vous le lion piqué par un
+moucheron de rugir? On ne commencera à me connaître, à m'apprécier,
+que lorsque je ne serai plus[367].» Tel était le trouble douloureux où
+il était ainsi jeté que, par moments, des tentations de découragement
+lui traversaient l'esprit. Au printemps de 1844, à l'heure de son plus
+grand succès et de son plus grand prestige, il se figure, sur on ne
+sait quel bruit de presse ou de coulisses parlementaires, qu'il se
+forme contre lui toute une conspiration d'injustice et d'ingratitude.
+À quoi bon rester plus longtemps en Afrique? se demande-t-il en
+écrivant à son confident M. de Corcelle; et il continue en ces termes:
+«N'ayant plus à redouter le feu des Arabes, j'y serai sous les feux
+croisés de toutes les idées fausses, de tous les préjugés, de toutes
+les critiques de France. Il en serait de ceci comme il en a été de la
+majorité à la Chambre des députés. Tant que l'émeute a grondé, on
+s'est rallié autour de Casimir Périer et du ministère du 11 octobre;
+dès que la situation a été plus calme, on s'est divisé et on a
+attaqué. Je puis quitter à présent, avec la plus grande somme de
+gloire qu'il soit possible d'obtenir en ce siècle. J'ai vaincu et
+soumis les Arabes; j'ai refoulé Abd el-Kader dans un petit coin
+montagneux sur la frontière du Maroc; j'ai mis en mouvement la
+colonisation; j'ai inspiré une confiance qui a fait arriver de la
+population et des capitaux; j'ai triplé le revenu en trois ans; j'ai
+fondé le système de guerre et d'occupation qui est aujourd'hui dans la
+conviction de toute l'armée; j'ai organisé l'administration des Arabes
+qui se laissent gouverner aujourd'hui mieux que les Européens. Que me
+resterait-il donc à faire qui valût cela! Vous voyez que je dois
+quitter sans regret aucun. Je ne me plaindrai même pas que l'on garde
+certaines ordonnances pour le joyeux avènement d'un jeune prince que
+j'aime et que j'estime. Rentré en France, j'y servirai mieux peut-être
+la cause d'Afrique qu'en restant ici. On me croira un peu mieux,
+parce que je ne serai plus orfèvre, et je pourrai, j'espère, faire
+adopter quelques idées justes, ce qui jusqu'ici a été fort
+difficile[368].»
+
+[Note 367: Cette conversation a été rapportée par M. Lapasset, qui y
+assistait. (_Le Maréchal Bugeaud_, par M. D'IDEVILLE, t. III, p. 46 et
+47.)]
+
+[Note 368: Lettre du 14 mars 1844. (_Documents inédits._)]
+
+
+XVII
+
+Est-ce donc sur cette doléance amère et découragée qu'il nous faut
+quitter le maréchal, en 1844, au terme de la première phase de son
+commandement? Ce serait, à notre tour, donner à des incidents
+secondaires une importance exagérée et commettre ainsi la faute que
+nous reprochions tout à l'heure au gouverneur. Si vives qu'elles
+fussent, ces bouffées de tristesse ou de colère étaient passagères et
+traversaient son imagination, plutôt qu'elles ne pénétraient au fond
+de son âme. Il eût été fort désagréablement surpris, si on l'avait
+pris au mot et si on lui avait désigné un successeur. Le sentiment qui
+dominait alors chez lui et qui se trahissait au milieu même de ses
+plaintes, c'était la satisfaction de l'oeuvre accomplie, la conscience
+de la gloire acquise. Rien de plus légitime que ce sentiment. En
+effet, les résultats obtenus, dont on pouvait mesurer l'importance en
+comparant l'Algérie de 1844 et celle de 1840, ces résultats étaient
+vraiment son oeuvre. Partout apparaissaient sa pensée, sa volonté, sa
+main. Sans doute il a été secondé. Son armée a été à la hauteur de sa
+tâche; mais c'est lui qui lui a donné confiance, a exalté son énergie
+et l'a rendue capable d'efforts que d'autres n'auraient pas obtenus.
+Certaines idées heureuses lui ont été suggérées par ses lieutenants;
+beaucoup des victoires ont été remportées par eux; mais c'est lui qui,
+de toutes les idées,--soit qu'elles fussent tirées de son fonds, soit
+qu'elles fussent empruntées à d'autres après avoir été passées au
+crible de son imperturbable bon sens,--a fait un plan d'ensemble;
+c'est lui qui a présidé à l'exécution, donnant l'impulsion générale,
+ayant l'oeil à tout, presque constamment en campagne, gardant à sa
+disposition un bâtiment sous vapeur qui pouvait le transporter en
+vingt-quatre heures d'une province à l'autre, inspirant, surveillant
+ce qu'il était empêché de faire lui-même; c'est lui qui a assuré
+l'unité d'efforts si multiples et les a fait tous concourir à
+l'accomplissement du dessein qu'il avait d'abord conçu et dont il ne
+s'est pas écarté un moment; c'est lui, en un mot, qui a eu le premier
+rôle. Ses lieutenants d'ailleurs l'ont reconnu. En 1850, plusieurs des
+généraux africains, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, étaient réunis
+dans un dîner avec des hommes politiques, MM. de Tocqueville, de
+Beaumont, de Corcelle, Dufaure. Ce dernier profita d'une telle
+rencontre pour demander à ces généraux quel était, à leur avis,
+l'homme qui avait le plus fait pour l'établissement de la France en
+Algérie et que l'on pouvait considérer comme le fondateur de cette
+colonie. Cavaignac répondit: «Je prends la parole au nom de tous mes
+camarades, sans crainte d'être contredit par eux. C'est au maréchal
+Bugeaud qu'on doit la réussite de cette grande entreprise. Nous avons
+tous été formés à son école, et nos services se recommandaient des
+siens.» Les autres généraux confirmèrent ce témoignage, si honorable
+et pour celui à qui il était rendu et pour ceux qui le rendaient[369].
+
+[Note 369: Ce fait m'a été rapporté par M. de Corcelle, qui était l'un
+des convives.]
+
+Cette primauté du gouverneur une fois constatée, il convient de faire
+et de faire large la part de ses lieutenants. Ils furent pour beaucoup
+dans le succès. Entre plusieurs qui méritent cet éloge, quelques-uns
+ont été plus particulièrement en lumière; leurs noms ressortent de
+l'ensemble même de notre récit. La campagne audacieuse et décisive de
+La Moricière autour de Mascara, les vigoureuses expéditions de
+Changarnier dans la région du Chélif et son admirable combat de
+l'Oued-Fodda, les sages et habiles manoeuvres de Bedeau autour de
+Tlemcen, l'éclatant fait d'armes du duc d'Aumale dans la poursuite de
+la smala assurent à ces généraux une gloire propre qui n'est pas
+seulement le reflet de celle de leur chef. L'histoire se plaît à les
+placer à côté de lui et à proclamer que tous furent de grands
+serviteurs de la France. Elle efface ainsi, par cette communauté
+d'hommages, toute trace des petites querelles qui ont pu diviser
+quelques-uns d'entre eux.
+
+Dans cette énumération de ceux auxquels la France doit l'Algérie,
+n'oublions pas non plus la foule des héros anonymes qui donnaient leur
+peine, leur santé, leur vie, sans espoir d'occuper d'eux leur pays et
+encore moins la postérité. Le soldat a été admirable en Afrique.
+C'était une rude vie que la sienne. Il y a eu sans doute des guerres
+plus sanglantes; il n'y en a pas eu qui exigeât de chaque homme une
+plus grande dépense d'énergie morale et physique. Le danger n'existait
+pas seulement le jour des batailles; il était de toutes les minutes;
+pas un rocher, pas une broussaille qui ne pût recéler une embuscade.
+Et ce danger était, si je puis ainsi parler, moins collectif, plus
+personnel que dans les grandes guerres. «Il faut à nos hommes,
+écrivait un officier, une bravoure, un courage individuel, un
+sentiment de leur force, qui ne sont pas nécessaires en Europe, où,
+groupés par masses, ils sont encadrés dans d'autres masses. Ici,
+quinze ou vingt soldats déployés dans un bois, parmi des rochers, sur
+un terrain quelconque, sont appelés souvent à tenir en échec quatre ou
+cinq cents Arabes; s'ils ne possédaient, à un suprême degré, le
+sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur,
+pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses
+mouvements, sa fusillade, essaye de les épouvanter[370]?» Le champ de
+bataille était moins meurtrier qu'en Europe, mais l'hôpital l'était
+davantage, surtout au début, avant que l'expérience de tous et
+l'énergique sollicitude du gouverneur général eussent appris aux
+hommes à se mieux préserver des maladies. Enfin, ce qui était
+peut-être plus difficile pour le soldat que d'affronter le péril dans
+l'excitation d'une heure de combat, c'était de supporter la fatigue
+des longues marches, à travers un pays sans routes, sans villes, sans
+villages, au milieu de montagnes effroyablement tourmentées ou sur le
+sable aride du désert, tantôt sous un soleil torride, tantôt dans la
+boue et la neige, portant une charge énorme sur le dos, déguenillé,
+sans souliers, n'ayant souvent pour nourriture que les grains des
+silos, pour abri que la voûte du ciel, sans cesse harcelé par un
+ennemi invisible, et cela pendant des semaines et des mois. «Si
+l'armée d'Afrique n'a pas versé autant de sang que sous l'Empire,
+disait à la tribune le maréchal Bugeaud, en revanche elle a répandu
+beaucoup plus de sueurs, car je ne crois pas qu'aucune armée se soit
+fatiguée autant que celle-ci[371].» Les jeunes recrues, arrivant de
+France, avaient de la peine à supporter un tel régime, et elles
+passaient quelquefois par des crises de démoralisation[372]. Mais les
+régiments faits à cette vie, bien entraînés, endurcis, ayant évacué
+sur l'hôpital ou renvoyé au dépôt les éléments physiquement ou
+moralement trop faibles, ne comptant plus guère que des soldats de
+vingt-deux à vingt-sept ans, avec une proportion considérable de
+remplaçants, formaient des troupes hors ligne. On ne saurait notamment
+se faire une idée du savoir-faire pour le bivouac ou le combat, de la
+résistance à la fatigue, de l'audace et de la fermeté dans le péril,
+qu'avaient acquis les escadrons des chasseurs d'Afrique, le régiment
+des zouaves, ou certains bataillons d'élite organisés par La Moricière
+dans sa division. C'est d'un de ces bataillons qu'écrivait M. de
+Montagnac: «J'aurai, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre
+ne pourra effacer: c'est d'avoir commandé, une fois, des soldats comme
+je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprécier la dose
+d'énergie, de courage, de résignation qu'on peut trouver chez de
+pareils hommes, lorsqu'ils ont été faits au danger, trempés au feu et
+rompus à toutes les privations[373].»
+
+[Note 370: _Lettres d'un soldat_, p. 316.]
+
+[Note 371: Discours du 24 janvier 1845.--Déjà, en novembre 1841, le
+gouverneur avait écrit à M. Guizot: «On devrait savoir que nous ne
+pouvons pas avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le
+plus grand mérite, dans cette guerre, ne consiste pas à gagner des
+victoires, mais à supporter, avec patience et fermeté, les fatigues,
+les intempéries et les privations. Sous ce rapport, nous avons
+dépassé, je crois, tout ce qui a eu lieu jusqu'ici.»]
+
+[Note 372: Le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud fut employé avec ses
+zouaves, en juillet 1841, à une expédition de ravitaillement dirigée
+de Mostaganem sur Mascara. La colonne se composait principalement de
+jeunes troupes de ligne arrivées récemment de France. La chaleur était
+effroyable; les Arabes suivaient la petite armée et massacraient les
+traînards. Saint-Arnaud dépeint ainsi à son frère le spectacle dont il
+a été témoin: «J'ai vu là, frère, tout ce que la faiblesse et la
+démoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter
+leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort
+certaine, infâme. À force d'exhortations, ils se levaient, marchaient
+cent pas, et, accablés de chaleur, de fatigue, affaiblis par la
+dyssenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper à
+mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous
+les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les débarrassais de
+leurs fusils, de leurs sacs, je les faisais traîner par mes zouaves;
+j'en ai fait monter sur mon cheval, jusqu'à ce que j'eusse sous la
+main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que
+nous ayons eus à l'arrière-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en
+pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes; j'en
+ai vu presser, avec une volupté frénétique, le canon de leur fusil, en
+cherchant à le placer dans leur bouche. Eh bien, frère, pas un n'est
+resté en arrière, pas un ne s'est tué; beaucoup sont morts asphyxiés,
+mais ce n'est pas ma faute.» Et Saint-Arnaud ajoutait: «Non, pour les
+épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai
+faite, dix heures de suite, le 2 juillet.»]
+
+[Note 373: _Lettres d'un soldat_, p. 277.]
+
+N'était-ce donc pas une rare fortune pour la France de pouvoir se
+faire une telle armée? Le 17 avril 1842, la division de Mascara
+arrivait à Oran, pour se reposer, pendant quelques jours, des fatigues
+de sa fameuse campagne d'hiver. Avant d'entrer dans la ville, La
+Moricière la fit défiler devant lui. Les hommes barbus, noircis par le
+hâle, vêtus à la diable, mais d'une allure superbe sous leurs
+haillons, marchaient d'un pas alerte, en dépit de la longueur de la
+route qu'ils avaient faite et du gros butin qu'ils portaient, presque
+tous, étrangement échafaudé sur leurs sacs. En les contemplant, leur
+jeune chef, qui les avait formés, ne pouvait retenir un sourire
+d'orgueil. Le soir, au milieu de son état-major, en étant venu à
+parler de l'émotion de ce spectacle: «Quel malheur, s'écria-t-il, de
+ne pouvoir montrer de tels soldats sur un champ de bataille
+d'Europe!»--«Peut-être n'est-ce pas un malheur», osa dire un jeune
+aide de camp que le général goûtait fort et auquel il laissait son
+franc parler. C'était le capitaine Trochu, et, à l'appui de son
+interruption, il exposa les raisons pour lesquelles il ne croyait pas
+notre armée bien préparée, par la vie d'Afrique, à l'éventualité
+qu'appelait son chef. La Moricière, surpris, scandalisé même, riposta
+avec véhémence, et la discussion continua assez vive. Le capitaine
+Trochu n'était pas alors seul de son avis; vers le même temps, le
+général de Castellane écrivait de France au général Changarnier:
+«L'Algérie n'est plus une bonne école de guerre.» Toutefois, en 1842,
+cette opinion avait un air de paradoxe. Le sentiment général était
+plutôt celui de La Moricière. On rapportait ce mot du duc d'Orléans:
+«Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde des
+régiments tirés d'Afrique.» Autant les profits économiques de la
+colonie paraissaient encore douteux, autant chacun se croyait assuré
+des avantages qu'y trouvait notre éducation militaire; on disait
+couramment que l'armée d'Afrique était le meilleur produit,
+quelques-uns ajoutaient: le seul produit que la France pouvait espérer
+retirer du sol africain. Depuis cette époque, la controverse ébauchée
+dans le salon du commandant d'Oran s'est continuée et développée.
+Seulement, un revirement semble s'être fait dans les esprits: personne
+aujourd'hui ne prétend plus que l'Algérie ait été une conquête
+stérile, et beaucoup en sont venus à croire que notre armée y a plus
+perdu que gagné. Cette dernière thèse est soutenue notamment, dans des
+écrits d'un grand éclat, par l'ancien capitaine Trochu, devenu l'un de
+nos généraux les plus en vue. Il n'appartient pas à un profane de
+juger un tel débat: toutefois, il lui sera peut-être permis
+d'indiquer, avec grande réserve, quelques conclusions qui sortent des
+faits mêmes.
+
+D'abord, après ce qui a été dit tout à l'heure, une vérité semble
+incontestable: c'est que, par la vie qu'il menait, par les qualités
+que cette vie exigeait et développait, le soldat acquérait en Algérie
+une singulière trempe physique et morale; le général Trochu a été le
+premier à reconnaître «qu'à un certain débraillé près, la guerre
+d'Afrique nous faisait d'excellents soldats». N'en peut-on pas dire
+autant des officiers? Plus que dans toute autre campagne, ils
+prenaient une très large part des fatigues et des périls. Cette guerre
+avait pour eux un autre avantage. L'avancement étant très lent dans
+les armées modernes, les officiers d'ordinaire arrivent trop tard à
+l'exercice du commandement, et, longtemps encadrés dans de grandes
+masses à mouvements uniformes, ils s'habituent personnellement à un
+rôle un peu passif. L'Afrique, au contraire, leur fournissait mille
+occasions d'acquérir et de développer cette qualité d'initiative si
+précieuse dans la guerre et si conforme au génie de notre race. Avec
+des troupes dispersées, morcelées, sans communications promptes et
+faciles entre les différentes colonnes ou même entre les petits
+détachements, en face d'un ennemi partout présent et attaquant
+toujours à l'improviste, le gouverneur ou ses principaux lieutenants
+ne pouvaient tout prévoir à l'avance, tout ordonner de loin, tout
+diriger sur place; dès lors, il n'était pas de colonels, de
+capitaines, parfois même de simples sergents qui ne pussent être
+amenés à assumer toutes les responsabilités, à prendre toutes les
+décisions d'un commandant en chef. Ainsi s'exerçaient-ils, sur un
+théâtre petit, mais difficile, en face d'un adversaire barbare, mais
+rusé et brave, à faire oeuvre de tactique, à tirer parti du terrain, à
+remuer les hommes, à veiller à leurs besoins physiques, à soutenir
+leur moral, à montrer de la présence d'esprit, du sang-froid et de la
+prévoyance. Toutefois, s'il faut en croire le général Trochu, cette
+vie qui semblait si profitable à nos officiers, leur était, à un autre
+point de vue, souvent nuisible. «Le commandement fut conduit, a-t-il
+écrit, à l'invention et à l'application journalière de la fameuse et
+traditionnelle formule du _débrouillez-vous_, qui était à l'armée
+d'Afrique sans danger notable pour l'ensemble des affaires militaires,
+mais qui devait être plus tard si fatale à nos généraux dans la
+préparation et dans la conduite de la grande guerre en Europe.» On
+perdit de vue la nécessité des prévisions exactes, des préparations
+méticuleuses, des ordres détaillés et précis. Le germe de ce défaut
+était déjà et depuis longtemps dans la nature française; ne le
+retrouverait-on pas chez les brillants vaincus de Crécy, de Poitiers
+et d'Azincourt? La guerre d'Afrique ne l'a donc pas créé: seulement,
+elle a pu contribuer à le développer. Dans le même ordre d'idées, le
+général Trochu a signalé un autre inconvénient: les généraux sortaient
+d'Algérie sans avoir aucune notion du maniement des immenses armées
+modernes et de toutes les opérations si compliquées qui s'y
+rattachent; or, bien que n'ayant pu ainsi apprendre qu'une partie de
+la guerre, ils s'imaginaient l'avoir apprise tout entière, et, pour
+avoir razzié quelques tribus ou culbuté les réguliers d'Abd el-Kader,
+ils se voyaient devenus d'ores et déjà des capitaines complets; ils se
+le disaient même si haut entre eux, que le public finissait par le
+croire, et là, ajoute-t-on, aurait été l'origine des illusions qui
+devaient aboutir, en 1870, à de si terribles mécomptes. Peut-être
+est-ce pousser les conséquences bien loin: à chercher les causes de
+nos récents désastres, on en trouverait facilement ailleurs de plus
+proches, de plus directes et de plus agissantes. En tout cas, si
+l'infatuation dont on parle a été le fait de quelques officiers à vue
+courte et présomptueuse, rien n'indique qu'elle ait existé chez les
+hommes vraiment supérieurs, les seuls en passe de devenir de vrais
+chefs d'armée: ceux-ci se rendaient compte, sans nul doute, que la
+guerre européenne différait de la guerre d'Afrique, et l'on se demande
+en quoi le fait d'avoir heureusement pratiqué l'une, les aurait
+empêchés de se préparer et de se former à l'autre.
+
+On le voit, ma conclusion n'est pas absolue. Je suis le premier à
+déclarer que la guerre d'Afrique était, pour notre armée, une école
+incomplète; j'admets que, mal comprise, elle pouvait, sur certains
+points, devenir une école dangereuse; mais je crois que, par d'autres
+côtés, elle a été une école bienfaisante. La part du bien l'a-t-elle
+emporté sur le mal? Question toujours délicate à laquelle on voudrait
+laisser les faits répondre. Qu'a valu l'armée formée en Afrique,
+quand, quelques années plus tard, elle a été mise à l'épreuve d'une
+grande guerre? C'est elle que nous retrouvons en Crimée; elle n'a pas
+encore eu le temps de subir les influences qui devaient, peu après, la
+modifier si gravement. Eh bien, de l'aveu des Anglais qui l'ont vue de
+près et qui ne sont pas d'ordinaire pour nous des juges bienveillants,
+jamais la France n'avait eu une plus belle armée. Et encore faut-il
+faire observer qu'elle ne se présentait pas avec tous ses avantages,
+puisque les plus illustres des Africains, ceux qui semblaient le mieux
+préparés aux commandements supérieurs, avaient été enlevés à leurs
+soldats, le maréchal Bugeaud par la mort, le duc d'Aumale, les
+généraux de La Moricière, Changarnier et Bedeau par l'exil politique,
+en cette circonstance aussi néfaste que la mort. Voilà, semble-t-il,
+la réponse des faits. N'oublions pas, d'ailleurs, comment se pose la
+question. On n'a pas à se demander si l'armée eût trouvé une école
+plus complète dans une grande guerre; la paix régnait, pour longtemps
+encore, dans l'Europe fatiguée des secousses du commencement du
+siècle, et personne ne saurait le regretter. Il s'agit de savoir ce
+qui valait mieux pour notre éducation militaire: se battre en Algérie
+ou ne pas se battre du tout. Ainsi posée, la question ne semble même
+plus fournir matière à la discussion. Nos officiers, tels qu'on les
+connaissait alors, n'eussent pas appris théoriquement à la caserne ce
+qu'on reproche à la guerre d'Afrique de ne leur avoir pas pratiquement
+enseigné. Et ils auraient perdu l'occasion que ce champ de bataille
+permanent leur offrait de se former aux vertus militaires, par
+l'effort accompli, par la fatigue supportée, par le péril affronté,
+par le sang répandu; occasion d'autant plus précieuse que l'air
+ambiant était alors plus amollissant et que notre société bourgeoise,
+industrielle, financière et matérialiste était plus occupée de
+bien-être, plus réfractaire à l'idée même du sacrifice.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+TAÏTI ET LE MAROC.
+
+(Février-septembre 1844.)
+
+ I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société. Le
+ protectorat est changé en prise de possession. Le gouvernement
+ français ne ratifie pas cette prise de possession. Il est
+ violemment critiqué dans la Chambre et dans la presse.--II.
+ Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à
+ Londres.--III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaques
+ des Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de
+ Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal
+ Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et
+ réserve du prince.--IV. Incident Pritchard. Grande émotion en
+ Angleterre et en France. Négociations entre les deux cabinets.
+ Excitation croissante de l'opinion des deux côtés du détroit.--V.
+ Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de Mogador
+ et occupation de l'île qui ferme le port de cette ville.--VI.
+ Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un conflit
+ avec la France paraît menaçant. Attitude de l'Europe.--VII. Le
+ gouvernement français comprend la nécessité d'en finir.
+ Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le Maroc.
+ Attaques des oppositions en France et en Angleterre. Injustice de
+ ces attaques.
+
+
+I
+
+À peine l'entente cordiale venait-elle, en janvier et février 1844,
+d'être solennellement proclamée et ratifiée dans les parlements de
+France et d'Angleterre, qu'avant même la fin de ce mois de février, la
+nouvelle d'un incident survenu aux antipodes menaçait de ranimer, de
+chaque côté du détroit, les méfiances et les irritations mal éteintes
+de 1840. C'était, semblait-il, la loi rigoureuse imposée à M. Guizot
+et comme le prix dont la Providence lui faisait payer sa longue vie
+ministérielle, de ne pouvoir jamais se reposer sur un succès:
+aussitôt qu'il se flattait d'être sorti d'une difficulté, une autre
+surgissait, remettant tout en question et l'obligeant à recommencer la
+même lutte.
+
+Pour comprendre quel était l'incident qui arrivait à la traverse de
+l'entente cordiale, il convient de reprendre les faits d'un peu plus
+haut. Le gouvernement du roi Louis-Philippe s'était rendu compte que
+la question de l'équilibre entre les puissances, autrefois
+circonscrite sur un coin du globe, se posait maintenant dans toutes
+les parties du monde, et que, dès lors, la France devait penser à se
+faire sa place jusque dans les régions les plus éloignées. Non sans
+doute qu'il voulût se lancer à la légère dans une politique de guerres
+et de conquêtes coloniales; il estimait qu'en ce genre c'était bien
+assez de l'Algérie, et il avait récemment décliné des invitations
+pressantes de tenter une entreprise sur Madagascar. Mais, à défaut de
+vastes établissements territoriaux, il cherchait à créer, près des
+grandes terres ou au milieu des grandes mers qui s'ouvraient à
+l'action européenne, des stations où notre commerce pût trouver un
+appui et notre marine un refuge. L'Afrique attira tout d'abord son
+attention: nous y avions déjà pied par l'Algérie, le Sénégal et l'île
+Bourbon. De 1841 à 1844, non sans exciter la mauvaise humeur de
+l'Angleterre, des établissements fortifiés furent créés à l'embouchure
+des principaux fleuves du golfe de Guinée, et possession fut prise, au
+nord du canal de Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi Bé. Il y
+avait aussi quelque chose à faire dans cette Océanie que, depuis un
+siècle, nos navigateurs avaient tant de fois explorée. Dès la fin de
+1839, on avait songé à s'installer dans la Nouvelle-Zélande; il fallut
+y renoncer; les Anglais, prévenus de notre dessein, nous avaient
+devancés. En 1841, l'amiral Dupetit-Thouars reçut mission d'occuper
+les îles Marquises, ce qu'il fit en 1842. S'il s'en fût tenu là,
+aucune difficulté ne se serait produite, et l'opinion publique en
+Europe eût à peu près ignoré cet incident lointain. Mais l'amiral,
+homme d'initiative hardie, voulut faire davantage. À peu de distance
+des Marquises, se trouvait un autre archipel plus considérable et plus
+connu; c'étaient les îles de la Société et, parmi elles, la charmante
+Taïti, qu'on appelait «la reine des mers du Sud». De longue date,
+l'influence anglaise y était prépondérante. Des missionnaires
+méthodistes, à la fois prédicants et trafiquants, soutenus par la
+puissante «société des missions de Londres», s'étaient emparés de
+l'esprit de la reine Pomaré et gouvernaient sous son nom, fort jaloux
+de leur autorité et ne se gênant pas pour maltraiter les prêtres ou
+les marins français qui s'aventuraient dans ces régions. Le plus
+important d'entre eux, investi par lord Palmerston des fonctions de
+consul d'Angleterre, était un nommé Pritchard, personnage remuant,
+retors, sournois, opiniâtre, avide de domination, pénétré jusqu'à la
+moelle de tout ce que l'orgueil anglais et le fanatisme protestant
+peuvent contenir d'animosité contre la France et contre le
+catholicisme. À Londres, dans le monde religieux et dans celui des
+affaires, on s'était habitué à considérer les îles de la Société comme
+dépendant moralement de l'Angleterre. Aucun lien officiel cependant ne
+les y rattachait. Deux fois, le gouvernement britannique avait refusé
+le protectorat qui lui était offert. Estimait-il que l'état de choses
+existant lui donnait autant d'influence, avec moins de charges et de
+responsabilité? Ce fut vers cet archipel que l'amiral Dupetit-Thouars,
+agissant absolument en dehors de ses instructions, se dirigea, après
+avoir pris possession des îles Marquises; déjà, quelques années
+auparavant, il y avait paru pour soutenir les réclamations de nos
+nationaux; ayant appris que de nouvelles vexations avaient été, depuis
+lors, infligées à des Français, il voulut profiter de ce qu'il était
+en force dans ces parages, pour les réprimer. Il le prit sur un ton
+assez haut avec la reine Pomaré, et lui demanda un compte sévère de
+ces vexations. La reine, fort gênée d'avoir à rendre ce compte et fort
+effrayée de ce qu'il pourrait lui en coûter, privée d'ailleurs des
+conseils de M. Pritchard, alors absent, trouva que le meilleur moyen
+de sortir d'embarras était d'offrir de se placer sous le protectorat
+de la France. L'amiral, qui avait lui-même fait suggérer cette offre,
+l'accepta aussitôt, sous la seule réserve de la ratification du Roi,
+et un traité fut passé à la date du 9 septembre 1842.
+
+Le cabinet de Paris n'apprit pas sans déplaisir une entreprise qu'il
+n'avait ni ordonnée ni prévue. Il n'entrait pas dans sa politique
+d'ajouter aux difficultés qui venaient de surgir au sujet du droit de
+visite, une nouvelle cause de froissement avec l'Angleterre.
+Volontiers il eût refusé ce protectorat. Mais l'influence française ne
+serait-elle pas gravement compromise dans l'océan Pacifique, si elle y
+débutait par une reculade? Et de plus, ne serait-ce pas fournir une
+nouvelle arme à cette opposition, déjà si empressée à dénoncer les
+prétendues faiblesses du Roi et de M. Guizot envers l'Angleterre? Le
+17 avril 1843, le cabinet se décida donc, assez à contre-coeur, à
+accepter le protectorat. L'émotion fut vive à Londres: des meetings
+furent provoqués par le parti des Saints, des démarches faites auprès
+des ministres. Mais, après tout, l'Angleterre s'était refusée à
+acquérir aucun droit sur Taïti, et la reine Pomaré avait usé de son
+indépendance. Lord Aberdeen ne put le contester et se borna à
+demander, en faveur des missionnaires anglais, certaines assurances
+que notre cabinet s'empressa de lui donner très complètes. Cette
+satisfaction obtenue, le secrétaire d'État, sans «reconnaître»
+expressément notre protectorat, déclara «ne pas le mettre en
+question», et enjoignit à ses agents de ne «soulever» à ce sujet
+aucune «difficulté». En France, le public s'occupa peu de cette
+affaire et s'y intéressa encore moins. «Je vous assure, écrivait alors
+M. Désages à M. de Jarnac, qu'on n'est pas fort engoué, à Paris, de
+toutes ces occupations polynésiennes. Parce que les Anglais mangeaient
+du sauvage, nos gens étaient jaloux et voulaient en manger. Ils s'en
+dégoûteront bientôt, pour peu qu'on leur en serve encore. C'est un
+très drôle de pays que le nôtre[374].» Quant à l'opposition, ne
+trouvant pas moyen d'accuser le ministère de couardise, elle lui
+reprocha sa témérité, contesta l'opportunité des établissements
+océaniens et chercha à les restreindre: il fallut, pour obtenir le
+vote des crédits nécessaires, qu'un long discours de M. Guizot
+expliquât et justifiât l'entreprise[375].
+
+[Note 374: Lettre du 30 mais 1843. (_Document inédits._)]
+
+[Note 375: Séances des 10-12 juin 1843.]
+
+Telle était la situation, et personne ne pensait plus à cette affaire,
+quand, vers le 17 février 1844, arriva la nouvelle que l'amiral
+Dupetit-Thouars, revenu à Taïti, en novembre 1843, après quatorze mois
+d'absence, avait soulevé une question de pavillon au moins douteuse,
+et saisi le prétexte du refus opposé à ses exigences par la reine
+Pomaré, pour prononcer sa déchéance et substituer au protectorat une
+prise de possession directe des îles de la Société. Que s'était-il
+donc passé qui pût expliquer cet acte violent? L'amiral arguait des
+intrigues contre le protectorat, fomentées par les missionnaires
+protestants et appuyées par certains officiers de la marine anglaise;
+il se plaignait que la reine, surtout depuis le retour de M.
+Pritchard, fût retombée sous des influences hostiles à la France. Cela
+était vrai. Mais, malgré tout, le protectorat subsistait et n'avait
+rencontré aucune résistance matérielle; la reine protestait de sa
+volonté de s'y soumettre; quant aux agents anglais, les instructions
+envoyées de Londres leur enjoignaient de prendre une attitude plus
+correcte. Ces difficultés et ces mauvaises volontés ne dépassaient
+donc pas ce qu'on devait prévoir dans une entreprise de ce genre et ce
+qu'on pouvait surmonter avec un peu de patience et d'adroite fermeté.
+L'amiral n'en avait pas jugé ainsi. Ne considérant que le théâtre
+particulier où il agissait, il avait cru un acte de force nécessaire
+pour grandir le prestige de la France au regard des indigènes et pour
+rabattre l'orgueil anglais. Il savait bien que, cette fois encore, il
+agissait sans instruction: mais il jugeait bon de forcer un peu la
+main à un gouvernement que les journaux disaient si timide, et il
+s'imaginait ainsi répondre au sentiment national[376].
+
+[Note 376: À ce propos, le chancelier Pasquier écrivait à M. de
+Barante, le 14 septembre 1844: «Nos marins, à présent, ont toujours en
+vue ces malheureux journaux dont ils prennent les excitations pour la
+voix de la France entière, et, grâce à cette grossière erreur, ils
+croiraient volontiers que le premier coup de canon tiré par eux serait
+la résurrection de toutes les gloires qui se sont ensevelies dans
+celles de l'Empire. Le défunt amiral Lalande a donné un bien funeste
+exemple, par la correspondance que, pendant sa station dans les mers
+de Grèce, il a entretenue avec un ou deux journalistes; il en a été
+payé par des salves d'éloges auxquelles tous ses semblables, en grade
+et en position, aspirent maintenant, comme moyen de monter plus haut
+encore.» (_Documents inédits._)]
+
+«C'est une tuile qui tombe sur la tête du cabinet», écrivit le duc de
+Broglie, à la nouvelle de ce qui s'était passé à Taïti[377]. À quelque
+parti que s'arrêtât le gouvernement, les difficultés étaient grandes.
+S'il ratifiait l'annexion, il ne pouvait se faire illusion sur la
+façon dont elle serait prise par l'Angleterre qui, l'année précédente,
+avait eu tant de peine à laisser passer le simple protectorat;
+l'émotion s'y manifestait tout de suite si vive, que lord Aberdeen
+n'obtenait pas sans peine de ses collègues qu'ils attendissent la
+décision du gouvernement français, avant de prononcer quelque parole
+irritante. La possession de Taïti valait-elle pour nous le sacrifice
+de cette entente cordiale, proclamée naguère un si heureux événement?
+D'autre part, il n'y avait pas plus à se faire illusion sur l'effet
+que produirait en France le désaveu de l'amiral; sans doute
+l'opposition s'était montrée, en 1843, très froide pour nos
+établissements océaniens; mais du moment où elle trouverait un
+prétexte à accuser le ministère d'avoir peur de l'Angleterre, elle ne
+manquerait certainement pas de le saisir: le langage de ses journaux
+le faisait déjà pressentir[378]. Le ministère pesa toutes ces
+difficultés, et, après délibération, se conformant à l'avis très
+arrêté du Roi, il décida de ne pas ratifier l'acte de l'amiral
+Dupetit-Thouars. Le 26 février 1844, le _Moniteur_ publia une note qui
+se terminait ainsi: «Le Roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant
+pas, dans les faits rapportés, des motifs suffisants pour déroger au
+traité du 9 septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de
+ce traité et l'établissement du protectorat français dans l'île de
+Taïti.»
+
+[Note 377: _Documents inédits._]
+
+[Note 378: Le duc de Broglie écrivait, le 24 février 1844: «Les
+journaux de l'opposition ont hésité quelque temps pour voir de quel
+côté pencherait le ministère. Ne pouvant rester aussi longtemps
+incertains que lui, ils ont pris leur parti pour la gloire, et vont
+lui faire une obligation de poursuivre sa marche triomphante dans
+l'océan Pacifique.» (_Documents inédits._)]
+
+L'explosion de la presse de gauche dépassa en violence ce qu'on
+pouvait attendre. Phénomène plus grave encore et qui s'était déjà
+produit lors de l'affaire du droit de visite, l'émotion gagna le grand
+public, et le parti conservateur lui-même parut troublé. Le reproche
+de reculer devant l'Angleterre se trouvait faire un effet terrible.
+C'est que la blessure du 15 juillet 1840 était toujours à vif. Et
+même, comme nous l'avons pressenti, l'éclat avec lequel le
+rapprochement des deux cabinets avait été proclamé, portait la nation
+à se montrer d'autant plus susceptible que son gouvernement lui
+paraissait suspect de ne pas l'être assez. Les adversaires de M.
+Guizot estimèrent qu'un tel état des esprits leur offrait l'occasion
+de prendre la revanche de leurs échecs. Ils convinrent donc aussitôt
+d'une attaque dans laquelle devaient se réunir toutes les nuances de
+l'opposition. M. Molé réclama pour un de ses amis de la Chambre des
+députés, M. de Carné, l'honneur de déposer l'interpellation et de
+porter les premiers coups. La bataille s'annonçait très vive. Du côté
+du ministère, on n'était pas sans inquiétude, et le duc de Broglie
+écrivait à son fils: «La majorité est mécontente, hargneuse et
+intimidée[379].»
+
+[Note 379: Lettre du 29 février 1844. (_Documents inédits._)]
+
+La discussion s'ouvrit le 29 février 1844. Elle ne sembla pas d'abord
+bien tourner pour le gouvernement. Vainement M. Guizot déployait-il
+toute son éloquence, exposait-il les faits en détail pour prouver
+«l'erreur» de l'amiral Dupetit-Thouars, et repoussait-il avec émotion
+le reproche de pusillanimité; ses adversaires touchaient des cordes
+faciles à faire vibrer, en dénonçant les intrigues de l'Angleterre et
+en s'indignant de voir frapper un marin coupable d'avoir «porté haut
+la susceptibilité pour l'honneur national», tandis que le ministre
+qui, dans l'affaire du droit de visite, avait «méconnu la dignité du
+pavillon français», restait à sa place. À la fin du second jour,
+l'opposition se croyait assurée du succès. M. Guizot, effrayé,
+demanda le renvoi au lendemain. Dans la soirée, de grands efforts
+furent faits pour éclairer les députés sur les conséquences du vote
+qu'ils allaient émettre. Chez la duchesse d'Albufera, où il y avait
+réception, M. de Rothschild allait de l'un à l'autre, disant: «Vous
+voulez la guerre; eh bien, vous l'aurez... Dans peu de jours, on se
+tirera des coups de canon[380].» L'avertissement fit réfléchir, et le
+lendemain, à la reprise des débats, la majorité parut raffermie. Au
+vote, malgré le scrutin secret réclamé par les amis de M. Molé,
+l'ordre du jour de blâme fut repoussé par 233 voix contre 187: 46 voix
+de majorité! les plus optimistes n'en espéraient pas tant. Il est vrai
+que M. Guizot, en repoussant hautement tout blâme direct ou indirect,
+et en posant sur ce point la question de cabinet, avait jugé prudent
+de déclarer qu'il ne sollicitait pas une approbation formelle de sa
+conduite. «C'est un acte qui commence, ajoutait-il; l'avenir montrera
+si nous avons eu pleinement raison de l'accomplir; nous restons dans
+notre responsabilité, la Chambre reste dans son droit de critique;
+nous ne demandons rien de plus.»
+
+[Note 380: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+Battue au Parlement, l'opposition ne baissa pas de ton dans la presse.
+Les journaux semblaient chercher, chaque jour, une épithète plus
+flétrissante à accoler au nom des ministres. Le _National_ ouvrit une
+souscription pour offrir une épée d'honneur à l'amiral Dupetit-Thouars;
+deux cents élèves de l'École polytechnique étant venus souscrire dans
+les bureaux du journal, l'école fut consignée pendant quinze jours. Le
+prince de Joinville, alors âgé de vingt-six ans, déjà contre-amiral,
+avait conquis dans la marine un prestige semblable à celui de son jeune
+frère le duc d'Aumale dans l'armée de terre; esprit brillant, vif, de
+feu pour tout ce qui lui paraissait intéresser la grandeur de la France,
+il crut devoir choisir ce moment pour publier sur l'_État des forces
+navales de la France_ une note non signée, mais dont tout le monde
+savait qu'il était l'auteur; supposant une guerre avec l'Angleterre,
+tout en se défendant de la vouloir, il établissait l'insuffisance de
+notre flotte et dénonçait la négligence de l'administration de la marine
+qu'il accusait de s'être endormie et d'avoir endormi le pays. Il est
+d'usage, en France, et encore plus en Angleterre, de pousser de temps à
+autre de pareils cris d'alarme[381]: mais, dans le cas présent, les
+circonstances générales et la qualité de l'auteur donnaient à l'incident
+une gravité particulière. Les adversaires du cabinet s'emparèrent
+aussitôt de cette publication, à ce point que le gouvernement jugea
+nécessaire de faire adresser au jeune amiral une remontrance par le
+_Journal des Débats_[382].
+
+[Note 381: Quelques mois plus tard, lord Palmerston jetait, au delà de
+la Manche, un cri d'alarme tout semblable, et il écrivait, le 10
+novembre 1844, à son frère: «Si la rupture avait éclaté, les Français
+auraient pu frapper quelque coup dangereux, avant que nous eussions
+été en mesure de nous défendre contre eux.» (BULWER, _Life of
+Palmerston_, t. III, p. 142.)]
+
+[Note 382: Dans son article, le _Journal des Débats_ dénonçait la
+manoeuvre par laquelle on prétendait exploiter «contre le gouvernement
+du Roi» un «entraînement naturel à l'âge du prince et particulier,
+dit-on, à son caractère»; il parlait de «popularité trompeuse», de
+«triomphe suspect»; puis, montrant ce qu'avait d'incorrect cet appel à
+la publicité fait par un officier général et par un prince: «On ne
+peut pas, disait-il, être à la fois sur les marches d'un trône et sur
+la brèche de la polémique quotidienne.»]
+
+Pendant ce temps, dans les deux Chambres, l'opposition saisissait,
+inventait tous les prétextes de rouvrir des discussions sur la
+malheureuse affaire de Taïti, plutôt pour fatiguer le cabinet et
+entretenir l'agitation, que dans l'espoir de faire revenir la majorité
+sur son vote. «Vous dites, lui répondait M. Guizot, que vous ne vous
+laisserez pas décourager. Ne croyez pas que nous nous laissions
+décourager davantage[383].» Les violences auxquelles le ministre se
+heurtait ne le troublaient pas: c'était seulement pour lui une
+occasion d'exprimer, une fois de plus, ce mépris hautain qui n'était
+pas la forme la moins saisissante de son éloquence. «J'aime mieux,
+disait-il, subir, en passant, certains dégoûts, que les ramasser de ma
+propre main pour les renvoyer à ceux qui me les jettent[384].» Loin,
+du reste, d'abaisser le drapeau de l'entente cordiale, il le tenait
+plus droit et plus haut que jamais. «Nous donnons, s'écriait-il en
+finissant l'un de ses discours, le spectacle de la paix sincère et
+sérieuse entre deux grandes nations fières et jalouses. C'est là un
+spectacle qui fait l'orgueil de notre temps et l'orgueil du cabinet
+qui n'a fait à ce grand résultat aucun sacrifice qui puisse être
+regardé comme une atteinte réelle aux intérêts du pays. Messieurs, si,
+pour obtenir de tels résultats, il fallait savoir être patient et
+attendre longtemps la justice du pays, nous saurions nous y résigner
+et attendre; mais la justice du pays ne nous a pas un moment manqué;
+c'est elle qui nous a encouragés et soutenus dans cette difficile
+carrière; nous attendrons avec désir, mais avec patience, la justice
+de l'opposition[385].»
+
+[Note 383: Discours du 13 avril 1844.]
+
+[Note 384: Discours du 19 avril 1844.]
+
+[Note 385: Discours du 28 mai 1844.]
+
+
+II
+
+Le désaveu si nettement et si promptement prononcé par le gouvernement
+français avait dissipé les humeurs et les méfiances du cabinet de
+Londres. Tandis que sir Robert Peel s'empressait de rendre hommage à
+notre loyale modération, lord Aberdeen ne rencontrait plus chez ses
+collègues d'objection aux mesures qu'il voulait prendre pour retirer
+de Taïti les agents compromettants: M. Pritchard, entre autres, fut
+nommé à un consulat fort éloigné de là, dans les îles des Amis. En
+même temps, le secrétaire d'État mesurait son langage public de façon
+à ne pas aggraver les embarras parlementaires de M. Guizot. Dès le 1er
+mars 1844, il disait, en réponse à une question de lord Brougham: «Je
+crois devoir déclarer que ce désaveu a été absolument un acte
+volontaire et spontané du cabinet français. Je n'ai pas écrit au
+représentant du gouvernement de Sa Majesté à Paris, et pas un mot de
+remontrance n'a été prononcé par l'ambassadeur lui-même... Je fais
+cette déclaration de la manière la plus explicite, mais je m'attends à
+voir les ministres du roi des Français attaqués par le parti de la
+guerre et accusés d'avoir fléchi devant l'Angleterre. Le parti de la
+guerre ne manquera pas de profiter de cette occasion, de même que je
+sais parfaitement que tout ce que j'aurai fait, comme ce que je
+n'aurai pas fait, sera interprété, en Angleterre, par les amis du
+parti de la guerre français, comme un acte de soumission basse et
+lâche à la France. Mais le parti de la guerre mérite aussi peu
+d'attention en France qu'il en obtient heureusement peu en
+Angleterre.»
+
+Toutefois, si le cabinet britannique ne pouvait qu'être satisfait de
+la conduite de notre gouvernement, il se demandait, en présence de
+l'excitation des esprits en France et de divers symptômes dont la
+«note» du prince de Joinville ne lui paraissait pas le moins
+inquiétant, si le pouvoir ne risquait pas de tomber, d'un jour à
+l'autre, aux mains du parti que lord Aberdeen appelait «le parti de la
+guerre», et il prenait ses précautions en conséquence. Il était bien
+résolu, dans ce cas, à refaire contre la France la coalition de 1840.
+Lord Wellington, entre autres, ne s'en cachait pas dans ses
+conversations avec les diplomates étrangers. De là, dans la pratique
+de l'entente cordiale, une certaine réserve; plus que jamais, le
+cabinet britannique se préoccupait de ne pas sacrifier à cette entente
+les bons rapports avec les puissances continentales, notamment avec la
+Prusse qu'il comblait de témoignages d'amitié et qu'il appelait
+«l'alliée naturelle» de l'Angleterre[386].
+
+[Note 386: Dépêches de M. de Bunsen, citées par HILLEBRAND,
+_Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 583, 584.]
+
+Les ennemis de la France en Europe voyaient cette situation et
+tâchaient d'en profiter. Ainsi s'explique la visite retentissante,
+soudaine, impétueuse, que le Czar vint faire alors à la reine
+Victoria. Depuis quelques mois déjà, il laissait pressentir ce voyage,
+mais pour un avenir plus ou moins éloigné, quand, à la fin de mai
+1844, évidemment déterminé par ce qui lui revenait des rapports de
+l'Angleterre et de la France, il se décida si brusquement que la cour
+de Windsor n'eut que quarante-huit heures pour se préparer à le
+recevoir. Du reste, comme l'écrivait M. Guizot, Nicolas «aimait les
+surprises et les effets de ce genre». Courtiser l'Angleterre pour la
+détacher de la France, tel était son dessein. Il reprenait avec plus
+d'éclat l'effort tenté, deux ans auparavant, par Frédéric-Guillaume
+IV. Aussi, à Berlin, s'intéressait-on tout particulièrement à la
+démarche du Czar. De cette ville où il était alors en congé,
+l'ambassadeur de Prusse à Londres, M. de Bunsen, écrivait à sa femme:
+«Ce voyage aura des résultats immenses. Tout est dans la main de
+Dieu... Que veut l'Empereur? Premièrement, être désagréable au roi
+Louis-Philippe. Deuxièmement, imiter le roi Frédéric-Guillaume IV dans
+sa galanterie princière envers la souveraine des îles. Troisièmement,
+disposer favorablement la reine Victoria, Peel, Wellington, et les
+éloigner de la France... Pourquoi? Pour nulle autre chose que
+celle-ci: pour des plans qui intéressent un prochain avenir et au
+sujet desquels il ne voudrait pas voir l'Angleterre et la France sur
+une même ligne[387].» À Paris, sans être aussi bien informé, on
+pressentait ces mauvais desseins. «Ce voyage a donné ici fort à
+penser, écrivait à une de ses amies d'outre-Manche un homme politique
+de la gauche, M. Léon Faucher. Quand nous voyons apparaître les
+corbeaux, nous croyons qu'ils accourent à la curée... Pour l'empereur
+Nicolas du moins, _there is some plot in it..._ Pour séduire
+Palmerston, l'on avait envoyé M. de Brunnow; pour séduire Peel, ce
+n'est pas trop de l'Empereur lui-même[388].» M. Guizot affectait une
+indifférence dédaigneuse, mais, évidemment, il était préoccupé. «Soyez
+réservé, avec une nuance de froideur, écrivait-il à son ambassadeur à
+Londres. Les malveillants ou seulement les malicieux voudraient bien
+ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage ou du moins
+quelque humeur. Il n'en sera rien... L'Empereur vient à Londres, parce
+que la Reine est venue à Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait
+de revanche[389]...»
+
+[Note 387: _Mémoires de Bunsen_, cités par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER
+dans son étude sur le _Conseiller de la reine Victoria_.]
+
+[Note 388: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p.
+150.]
+
+[Note 389: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 208.]
+
+Arrivé en Angleterre, le 1er juin, Nicolas n'épargna rien pour gagner
+l'affection de la Reine, pour inspirer confiance aux ministres, pour
+séduire la nation, aussi bien la foule que l'aristocratie. Une fois
+dans sa vie, l'autocrate superbe se faisait courtisan, gardant dans ce
+rôle nouveau sa grande mine, y obtenant de véritables succès, succès,
+il est vrai, plus de curiosité et d'étonnement que de sympathie
+profonde, mais parfois gâtant ses effets par un certain manque de
+mesure: tel le jour où il disait à la Reine: «Je prie Votre Majesté de
+considérer toutes mes troupes comme lui appartenant.» Propos dont il
+faisait ressortir encore plus l'énormité asiatique, en le rapportant
+lui-même à plusieurs officiers anglais. Est-ce parce qu'il devinait le
+sourire un peu incrédule que ses interlocuteurs avaient parfois peine
+à retenir, qu'il répétait à tout venant: «Je sais qu'on me prend pour
+un comédien, mais rien n'est plus faux; je suis sincère, je dis ce que
+je pense, et je tiens parole[390].» Ces caresses à l'Angleterre se
+doublaient toujours d'un coup de griffe contre la France. Dans ses
+conversations avec sir Robert Peel et lord Aberdeen, le Czar, tout
+entier à sa passion, parlait parfois si haut, criait si fort, qu'on le
+priait de s'éloigner des fenêtres ouvertes et de se retirer en un
+endroit où il ne pût être entendu du dehors. En venait-il à parler de
+Louis-Philippe: «Personnellement, disait-il, je ne serai jamais son
+ami.» Sur M. Guizot: «Je ne l'aime pas du tout. Je l'aime moins encore
+que Thiers; celui-ci est un fanfaron, mais il est franc; il est bien
+moins nuisible, bien moins dangereux que Guizot.» Sur les Français en
+général: «Je fais grand cas de l'opinion des Anglais; mais ce que les
+Français disent de moi, je n'en prends nul souci, je crache dessus.»
+Les ministres britanniques écoutaient ces violences, sans y adhérer,
+mais aussi sans les contredire; il n'entrait pas dans leur jeu de
+détruire des préventions qui empêchaient cette alliance franco-russe,
+toujours fort redoutée à Londres. Néanmoins, sir Robert Peel ne laisse
+pas ignorer au Czar «qu'un des principaux désirs de sa politique était
+de voir le trône de France, après la mort de Louis-Philippe, passer
+sans convulsion au plus proche héritier légitime de la dynastie
+d'Orléans». Nicolas ne combattit pas directement cette idée, mais il
+exposait les raisons pour lesquelles on ne pouvait compter ni sur la
+tranquillité intérieure de la France ni sur la durée de son entente
+avec l'Angleterre. «La première bourrasque dans les Chambres
+françaises emportera cette entente, dit-il. Louis-Philippe essayera de
+résister, et, s'il ne se sent pas assez fort, il se mettra à la tête
+du mouvement, pour sauver sa popularité.»
+
+[Note 390: C'est principalement aux Mémoires du baron de Stockmar que
+nous empruntons ces détails et ceux qui vont suivre sur les
+conversations du Czar.]
+
+Malgré ses protestations répétées «qu'il n'était pas venu avec des
+vues politiques», le Czar mettait volontiers la conversation sur la
+question d'Orient, préoccupation dominante de la diplomatie russe. «La
+Turquie est en train de mourir, disait-il. Nous pouvons chercher les
+moyens de lui sauver la vie: nous n'y réussirons pas. Elle mourra...
+Ce sera un moment critique.» Il affirmait «ne pas vouloir un pouce de
+son territoire», et croire aussi au désintéressement de l'Angleterre.
+Alors revenait son idée fixe. «Dans cette crise, déclarait-il, je ne
+redouterai que la France. Que voudra-t-elle? Je la redoute sur bien
+des points: en Afrique, dans la Méditerranée, en Orient même. Vous
+souvenez-vous de l'expédition d'Ancône? Pourquoi n'en ferait-elle pas
+une semblable à Candie, à Smyrne?» Et il montrait alors cette
+intervention de la France mettant le feu aux poudres, amenant une
+conflagration générale. «On ne peut, ajoutait-il, stipuler maintenant
+sur ce qu'on fera de la Turquie après sa mort...; mais il est
+nécessaire de considérer, honnêtement, raisonnablement, le cas
+possible de cette chute; il est nécessaire de s'entendre sur des idées
+justes, d'établir un accord loyal en toute sincérité.» En réalité, son
+dernier mot, son arrière-pensée persistante était un nouveau traité du
+15 juillet 1840, une entente à quatre, en dehors de la France, sur le
+partage de l'empire ottoman. Il tâtait le terrain; ne pouvant encore
+poser les bases d'une telle convention, il en lançait au moins l'idée
+et tâchait de la faire accepter. Y réussit-il? Dans les explications
+que lord Aberdeen donna tout de suite à M. Guizot sur la visite
+impériale, il lui affirma que le Czar, tout en causant longuement de
+l'Orient, n'avait rien obtenu du cabinet anglais, mieux encore, qu'il
+ne lui avait rien proposé[391]. La sincérité habituelle du secrétaire
+d'État donne confiance dans sa parole: celle-ci paraît d'ailleurs
+confirmée par une lettre intime de la reine Victoria au roi des
+Belges, où nous lisons: «L'Empereur n'a absolument rien demandé[392].»
+Et cependant ces assertions sont difficiles à concilier avec un
+document, demeuré longtemps secret et publié, en 1854, lors de la
+guerre de Crimée. Il s'agit d'un _memorandum_ qui fut envoyé à
+Londres, à la fin de juin 1844, par M. de Nesselrode, et dans lequel
+le chancelier russe résumait les conversations de son souverain avec
+le cabinet anglais. Outre les déclarations déjà connues du Czar sur le
+maintien désirable du _statu quo_ en Orient, sur la probabilité d'une
+catastrophe, sur l'utilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie
+pour parer aux dangers de cette catastrophe, ce document contenait
+l'affirmation précise et réitérée, non que les conditions de cette
+entente fussent d'ores et déjà fixées, mais que le «principe» en était
+«arrêté» et qu'il y avait, entre les deux gouvernements, «engagement
+éventuel de se concerter s'il arrivait quelque chose d'imprévu en
+Turquie»; le _memorandum_ ne dissimulait pas que ce concert se ferait
+en dehors de la France; il indiquait même expressément que la Russie
+et l'Autriche étant déjà d'accord, l'adhésion de l'Angleterre
+suffirait pour que la France «fût dans la nécessité de suivre». Ce
+n'était pas absolument ce que lord Aberdeen communiquait à M. Guizot.
+Y avait-il donc, de la part du ministre anglais, en 1844,
+dissimulation à notre égard? Ou bien le gouvernement russe, en croyant
+avoir obtenu cet «engagement éventuel», était-il sous l'empire d'une
+illusion volontaire ou non? En tout cas, s'il y avait illusion, on ne
+jugea pas utile, à Londres, de la dissiper; on y reçut le
+_memorandum_, sans faire aucune objection[393]. Nicolas se crut donc
+autorisé à compter qu'en cas de crise orientale, il s'entendrait
+facilement avec l'Angleterre contre nous ou du moins en dehors de
+nous. Cette impression persistait chez lui à la veille de la guerre de
+Crimée et ne fut pas pour peu dans la témérité provocante avec
+laquelle le Czar se conduisit alors envers la France, dans le
+sans-gêne avec lequel, au commencement de 1853, il proposa à l'envoyé
+de la reine Victoria une entente pour le partage de l'empire ottoman,
+laissant voir que, ce marché fait, il se moquerait de ce qu'on
+pourrait penser à Paris. Aussi sa déception fut-elle terrible, quand
+il vit, au contraire, les deux puissances occidentales unies et armées
+contre la Russie.
+
+[Note 391: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 212.]
+
+[Note 392: Cité dans _The Life of the Prince Consort_, par sir
+Théodore MARTIN.]
+
+[Note 393: S'il faut en croire une assertion formelle de lord
+Malmesbury dans ses _Mémoires_ (vol. I, p. 402), il y aurait eu plus
+encore. Cet homme d'État a consigné en effet sur son journal, à la
+date du 3 juin 1853, qu'en 1844, un _memorandum_ secret avait été
+signé, à Londres, par le Czar d'une part, par Robert Peel, Wellington
+et Aberdeen d'autre part; il avait pour objet d'assurer à la Russie,
+sans consulter la France, son protectorat sur les Lieux saints et sur
+la religion grecque en Turquie. L'existence de cette pièce, connue
+seulement de la Reine, était révélée à chaque nouveau ministre des
+affaires étrangères lors de son entrée en fonction. C'était ainsi que
+lord Malmesbury l'avait connue, lorsqu'il avait été chargé du _foreign
+office_, peu avant de raconter ces faits dans son journal. L'assertion
+est précise et paraît fort autorisée. Je sais cependant qu'en
+Angleterre des personnes bien placées pour connaître les faits, et
+particulièrement pour avoir été informées de tous les actes de lord
+Aberdeen, ne croient pas à l'existence d'un _memorandum_ signé par les
+ministres anglais. À leur avis, lord Malmesbury avait dû faire une
+confusion avec le _memorandum_ de M. de Nesselrode. Les éléments nous
+manquent, en France, pour éclaircir cet incident. C'est aux historiens
+anglais qu'il appartient de le faire.]
+
+Nicolas ne devait donc pas retirer, dans l'avenir, le fruit qu'il
+espérait de sa démarche. Avait-il du moins réussi, dans le présent, à
+détruire ou seulement à ébranler l'entente cordiale des deux
+puissances occidentales? Sans doute les ministres anglais ne cachaient
+pas la satisfaction que leur causaient la visite et les avances du
+Czar: il leur était agréable d'être ainsi courtisés, et les
+dispositions de la Russie leur paraissaient un en-cas fort utile pour
+le jour où un revirement parlementaire changerait la politique
+française. Mais ils n'en désiraient pas moins, pour le moment,
+continuer l'entente cordiale; ils se sentaient même d'autant mieux à
+l'aise pour l'afficher que, désormais, on ne pouvait plus, autour
+d'eux, les accuser d'y sacrifier les bons rapports avec les autres
+puissances continentales. Quant à la reine Victoria, nous connaissons
+ses impressions, par ses lettres au roi des Belges et par son
+journal[394]: d'abord assez prévenue contre le Czar et ayant appris sa
+visite avec ennui, tant d'efforts pour lui plaire ne l'avaient pas
+trouvée insensible. «Certainement, écrivait-elle, cette visite est un
+grand événement et un grand compliment: le peuple ici en est très
+flatté.» Elle croyait découvrir en Nicolas, à défaut de l'étendue et
+de la culture d'esprit qui l'avaient tant intéressée chez
+Louis-Philippe, certaines qualités de coeur, une sincérité, une
+chaleur dans les affections de famille, qu'elle «ne pouvait s'empêcher
+d'aimer». Et puis, elle se prenait de compassion pour le fond de
+tristesse qu'elle apercevait derrière ce masque superbe[395]. Mais, si
+séduite ou touchée qu'elle pût être, la Reine, comme ses ministres,
+souhaitait vivement que cet incident ne changeât rien aux relations
+amicales nouées avec la cour de France. Elle était fort préoccupée de
+la pensée que le bruit fait autour du voyage impérial pouvait
+détourner Louis-Philippe de lui rendre à Windsor, comme il en avait
+annoncé l'intention, la visite qu'elle lui avait faite à Eu. Aussi,
+dans la lettre même où elle racontait au roi des Belges ses
+impressions sur son hôte, elle ajoutait: «J'espère que vous
+persuaderez au Roi (Louis-Philippe) de venir tout de même au mois de
+septembre. Notre intention et notre politique n'ont rien d'exclusif;
+nous tenons à être en bons termes avec tous. Et pourquoi pas? nous
+n'en faisons pas mystère.» Louis-Philippe était sans doute fort
+désireux de répondre au voeu de la Reine. Mais avant qu'il pût le
+faire, d'autres difficultés plus graves encore allaient mettre en
+péril l'entente cordiale. Cette fois, ce n'est plus en Océanie, c'est
+en Afrique qu'il faut porter nos regards.
+
+[Note 394: _The Life of H. R. H. the Prince Consort_, par sir Théodore
+MARTIN.]
+
+[Note 395: La Reine écrivait le 4 juin 1844: «L'Empereur fait à Albert
+et à moi l'impression d'un homme qui n'est pas heureux et sur lequel
+son immense puissance et sa position pèsent lourdement et
+péniblement.» Elle ajoutait un peu plus tard: «Il n'est pas heureux,
+et ce fond de tristesse qui se lit sur ses traits nous faisait parfois
+de la peine. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas m'empêcher
+de le plaindre.»]
+
+
+III
+
+On se rappelle comment Abd el-Kader, partout vaincu et pourchassé,
+avait été contraint, au commencement de 1844, de se réfugier sur la
+frontière du Maroc. Pour continuer la lutte, il ne lui restait plus
+qu'une ressource, obtenir le concours de cet empire. Le terrain lui
+était favorable, aussi bien à cause du fanatisme de la population que
+de l'état anarchique du gouvernement, l'une facile à entraîner,
+l'autre à dominer. Depuis longtemps, nous avions de ce côté des
+difficultés de frontière: il avait fallu nous défendre contre des
+incursions et contre des chicanes. Sous l'influence d'Abd el-Kader,
+ces incursions devinrent plus menaçantes, ces chicanes plus
+insolentes. Il nous revenait que l'on commençait à prêcher la guerre
+sainte chez les tribus marocaines, et que des rassemblements armés se
+formaient autour d'Oudjda, la ville la plus proche de notre
+territoire. La Moricière, qui commandait dans la province d'Oran,
+voyait le danger grossir. Tout en restant sur la défensive et en
+évitant soigneusement ce qui eût pu provoquer la guerre ouverte
+désirée par l'émir, il prenait ses précautions; ainsi, vers la fin
+d'avril 1844, pour surveiller et protéger la frontière, il établissait
+un poste fortifié à Lalla-Maghnia, à l'ouest de Tlemcen, entre cette
+ville et Oudjda. Les autorités marocaines réclamèrent contre cet
+établissement; réclamation sans fondement aucun et qui trahissait un
+parti pris de querelle, car le territoire de Lalla-Maghnia, du temps
+des Turcs, avait toujours fait partie de la régence. La Moricière
+répondit avec autant de fermeté que de calme et continua
+l'installation du nouveau poste. Chaque jour, la situation devenait
+plus tendue. Enfin, le 30 mai 1844, sans autre avis préalable, un
+corps nombreux de cavaliers marocains, conduit, disait-on, par un
+personnage de la famille impériale, vint attaquer La Moricière dans
+son camp. Le général était sur ses gardes. Après un vif combat, il
+repoussa les assaillants, leur infligea des pertes sérieuses, mais se
+borna à les poursuivre jusqu'à la frontière. Cette attaque ouverte
+créait une situation nouvelle. Averti et appelé par La Moricière, le
+maréchal Bugeaud se dirigea aussitôt, avec quelques renforts, vers
+Lalla-Maghnia. En chemin, il manda au ministre de la guerre que son
+intention était de mettre fin à un état «équivoque», dangereux pour
+l'Algérie, et d'obliger les autorités marocaines à choisir entre une
+paix sérieuse ou une guerre ouverte. «J'aime mieux la guerre ouverte
+sur la frontière, disait-il, que la guerre des conspirations et des
+insurrections derrière moi. S'il faut faire la guerre, nous la ferons
+avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la première affaire, les
+Marocains me verront sur leur territoire. Je vous avoue que si j'eusse
+été à la place de M. le général de La Moricière, je n'aurais pas été
+si modéré.»
+
+La nouvelle du combat du 30 mai, arrivée à Paris au moment où le
+gouvernement se félicitait d'être sorti des ennuis de Taïti, lui causa
+une vive contrariété. Comme le maréchal Bugeaud, le ministère
+comprenait l'impossibilité de garder plus longtemps une attitude
+purement passive en présence de telles agressions. Mais, mieux que
+lui, il se rendait compte des embarras que cette affaire pouvait nous
+attirer en Europe. Le voisinage de Gibraltar, d'anciens traités, des
+relations commerciales assez actives, rendaient le cabinet de Londres
+fort attentif à ce qui touchait le Maroc; il prenait facilement
+ombrage de toute intervention des autres États en ces parages, et ses
+inquiétudes augmentaient encore quand il s'agissait de la puissance
+qu'il avait vue déjà, avec tant de déplaisir, s'établir en Algérie. Il
+nous fallait donc, d'une part, parler et au besoin frapper assez fort
+pour mettre les Marocains à la raison; d'autre part, ménager les
+susceptibilités anglaises, afin que l'entente cordiale, à peine sauvée
+des périls que lui avaient fait courir les incidents du Pacifique, ne
+succombât pas dans cette nouvelle épreuve. Par la manière dont il prit
+tout de suite position, le gouvernement montra qu'il ne perdait de vue
+aucune des faces du problème. Dès le 12 juin, M. Guizot donna ordre à
+notre consul général à Tanger d'adresser «les plus vives
+représentations» au gouvernement marocain. «Est-ce la paix ou la
+guerre que veut ce gouvernement? demandait notre ministre. Si c'est la
+guerre, nous en aurions un sincère regret, mais nous ne la craignons
+pas. Si c'est la paix, qu'il le prouve en nous accordant les
+satisfactions qui nous sont dues.» Suivait l'énumération de ces
+satisfactions: elles sont intéressantes à noter, car l'_ultimatum_,
+ainsi formulé dès le premier jour, devait être maintenu à peu près
+sans changement jusqu'au dernier; c'était la dispersion des troupes
+réunies sur la frontière, le châtiment des chefs coupables, le renvoi
+d'Abd el-Kader, enfin la délimitation des territoires conformément à
+l'état de choses existant du temps des Turcs. M. Guizot protestait
+d'ailleurs que la France «n'avait absolument aucune intention de
+prendre un pouce de territoire marocain, et ne désirait que vivre en
+paix avec l'Empereur»; mais il se disait résolu à «ne pas souffrir que
+le Maroc devînt, pour Abd el-Kader, un repaire inviolable d'où
+partiraient des agressions semblables à celle qui venait d'avoir
+lieu». En vue d'appuyer cette démarche diplomatique, des renforts
+furent envoyés au maréchal Bugeaud, et, mesure plus grave au point de
+vue de l'effet européen, une division navale, commandée par le prince
+de Joinville, reçut ordre de se rendre sur les côtes du Maroc. Le
+choix d'un tel commandant, au lendemain de la publication de la note
+sur l'_État des forces navales de la France_, avait quelque chose
+d'assez hardi; mais M. Guizot avait causé à fond avec le prince et
+s'était assuré de la façon dont il comprendrait sa mission. «Quand il
+y a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables,
+écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, il faut la leur donner; c'est
+quand ils ne font rien qu'ils ont des fantaisies[396].» Les
+instructions remises aux commandants de mer et de terre rappelaient
+avec insistance que, pour le moment, il s'agissait d'intimider plutôt
+que de frapper; c'était seulement au cas de nouvelle attaque ou de
+rejet de notre _ultimatum_, que la guerre devait commencer.
+
+[Note 396: Cette pièce et presque toutes celles que nous citerons ou
+auxquelles nous ferons allusion dans la suite de ce paragraphe, ont
+été publiées alors par le gouvernement, pour être distribuées aux
+Chambres. Nous les compléterons avec d'autres documents cités par M.
+Guizot dans ses _Mémoires_.
+
+Quelques mois plus tard, à la tribune de la Chambre, M. Guizot,
+parlant du choix du prince de Joinville, disait: «Il n'y a aucun de
+vous, messieurs, qui ne se rappelle le bruit, je dirai l'abus qu'on a
+fait de la note de M. le prince de Joinville sur les forces navales de
+la France. On a voulu y voir, y faire voir un acte, une velléité du
+moins, de malveillance pour le cabinet, d'hostilité pour l'Angleterre.
+On avait fait ainsi au noble prince une situation délicate. Nous avons
+pensé qu'il était de notre devoir de lui fournir la première occasion
+de montrer à la fois son dévouement au pays, à l'honneur et à la
+dignité du pays, et en même temps son intelligence de la politique qui
+convient au pays.» (Discours du 21 janvier 1845.)]
+
+Outre-Manche, les mesures prises par le gouvernement français, surtout
+la démonstration navale et le choix du prince de Joinville causèrent
+une vive émotion. Les Anglais s'imaginèrent aussitôt,--et le chef du
+cabinet, sir Robert Peel, ne fut pas le moins prompt à concevoir ce
+soupçon,--que les choses tourneraient comme lors de la querelle avec
+le dey d'Alger, et que, partis sous prétexte de venger une injure,
+nous finirions par entreprendre une conquête. Inquiétude assez
+naturelle, mais en fait bien mal fondée. Depuis longtemps, par la
+seule considération des intérêts français, le gouvernement du roi
+Louis-Philippe était fort décidé à se tenir en garde contre cette
+tentation des agrandissements successifs qu'éprouve toute nation
+civilisée établie en pays barbare; c'était à son corps défendant qu'il
+avait été amené peu à peu à conquérir toute l'Algérie; il trouvait que
+c'était bien assez et entendait ne pas se laisser entraîner au delà
+des limites de l'ancienne régence; au Maroc comme à Tunis, il ne
+désirait que le maintien du _statu quo_[397].
+
+[Note 397: Le 30 septembre 1843, à propos de difficultés qui s'étaient
+produites avec quelques tribus tunisiennes de la frontière, le roi
+Louis-Philippe écrivait au maréchal Soult: «En vérité, nous avons déjà
+assez de territoires et de tribus à soumettre, sans chercher à en
+augmenter l'étendue et le nombre.» (_Documents inédits._)]
+
+M. Guizot s'efforça de dissiper les soupçons de l'Angleterre, en
+faisant connaître à notre ambassadeur à Londres nos intentions en
+cette affaire et les instructions envoyées à nos agents. «Vous voilà
+bien au courant, disait-il en terminant à M. de Sainte-Aulaire: que
+lord Aberdeen le soit comme vous... En présence de tant de méfiances
+aveugles, ce que nous avons de mieux à faire, je crois, c'est de nous
+tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai jamais, et j'espère que
+lord Aberdeen en fera toujours autant.» Ce langage sensé et loyal fit
+effet sur le chef du _Foreign Office_, qui reconnut la justice de
+notre cause, la droiture de nos vues, et amena ses collègues plus
+soupçonneux à les reconnaître également. Sir Robert Peel lui-même
+déclara, le 25 juin, à la Chambre des communes, que le cabinet de
+Paris avait donné au gouvernement de la Reine des «explications
+complètes» sur les faits du passé comme sur ses intentions d'avenir,
+et que ces explications étaient «satisfaisantes». Efficace contre
+l'opposition anglaise, cette réponse fournit à l'opposition française
+le prétexte d'une assez méchante chicane: les orateurs et les journaux
+de la gauche et de l'extrême droite affectèrent d'en conclure qu'il
+avait été donné connaissance au cabinet de Londres des instructions
+militaires envoyées au prince de Joinville et au maréchal Bugeaud, et
+ils s'en indignèrent comme d'un manque de convenance patriotique[398].
+M. Guizot n'eut pas de peine à établir qu'on abusait des paroles de
+sir Robert Peel, que celui-ci avait reçu communication, non des
+instructions militaires, mais de la substance des instructions
+politiques. N'était-il donc pas naturel et conforme à l'usage, au
+début d'une guerre, d'éclairer et de rassurer les autres puissances,
+et particulièrement les puissances amies, sur les intentions qu'on y
+apportait? Pour prouver d'ailleurs qu'il n'y avait eu là aucune
+confidence déplacée, le ministre répéta, à la tribune, ce qu'il avait
+dit dans le huis clos des chancelleries, saisissant volontiers cette
+occasion de donner à tous, par une déclaration solennelle et publique,
+une nouvelle garantie de la modération et du désintéressement de la
+France.
+
+[Note 398: Débats du 5 juillet 1844 à la Chambre des députés, et du 10
+juillet à la Chambre des pairs.]
+
+En réponse à la communication qui lui avait été donnée, lord
+Aberdeen, rendant confiance pour confiance, nous fit connaître les
+instructions qu'il adressait à ses propres agents; elles contenaient
+ordre au consul d'Angleterre à Tanger d'aller trouver l'empereur du
+Maroc et de le presser de nous donner satisfaction. Sans le demander
+formellement, le ministre britannique eût été bien aise de transformer
+cette intervention toute spontanée de sa part en une médiation
+acceptée des deux parties; mais notre gouvernement ne s'y prêta pas:
+il ne suffisait pas à la France d'obtenir justice; il lui fallait
+montrer qu'elle avait la volonté et la force de se faire justice
+elle-même[399]. Lord Aberdeen n'en témoigna pas d'humeur et persista
+dans son attitude conciliante. Se méfiant de l'esprit de rivalité
+jalouse qui animait la marine anglaise, il rappela aux commandants des
+navires en croisière sur la côte marocaine «qu'en envoyant ces
+navires, le gouvernement de la Reine n'avait pas l'intention de prêter
+appui au Maroc dans sa résistance aux demandes justes de la France»,
+et il invita ces officiers à user au contraire de leur influence pour
+appuyer ces demandes. Il prescrivit en outre que le nombre des
+bâtiments anglais dans les eaux du Maroc ne fût jamais supérieur ni
+même égal à celui des bâtiments français.
+
+[Note 399: M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 8 juillet 1844:
+«L'opinion repousse de bien loin toute idée de médiation réelle ou
+apparente. Nous désirons sincèrement que l'influence anglaise au Maroc
+s'emploie à faire entendre raison aux Marocains: nous serons heureux
+qu'elle atteigne ce but; mais nous devons et voulons laisser au
+cabinet de Londres la libre et entière appréciation des moyens propres
+à y conduire. Aucun concert, aucune discussion ne doit s'établir entre
+Paris et Londres à cet égard.»]
+
+Pendant ce temps, que se passait-il en Afrique? Que faisaient le
+maréchal Bugeaud et le prince de Joinville? Le premier, arrivé à
+Lalla-Maghnia le 12 juin, essaya d'abord des négociations, et, le 15,
+le général Bedeau s'aboucha avec le caïd d'Oudjda; cette entrevue ne
+fit que mettre en lumière les mauvais desseins de ceux auxquels nous
+témoignions des dispositions si conciliantes, et se termina par des
+coups de fusil. Le gouverneur cependant ne commença pas la guerre; il
+se borna à saisir toutes les occasions que lui fournissaient les
+agressions des Marocains, pour les frapper rudement, ne se refusant
+pas parfois de pousser une pointe hors du territoire français pour
+rabattre un peu tant d'insolence, mais rentrant aussitôt après dans
+ses lignes. Si le maréchal se contenait ainsi par obéissance aux
+ordres réitérés qui lui venaient de Paris, ce n'était qu'en frémissant
+et en maugréant. À la vue des camps qui se formaient et grossissaient
+de l'autre côté de la frontière, au bruit des cris de guerre sainte
+qui arrivaient jusqu'à lui, il aspirait impatiemment à prendre
+l'offensive et rêvait même d'une expédition à Fez[400]. Par un
+contraste inattendu, le jeune amiral, dont la nomination à la tête de
+la flotte française avait paru à plusieurs une imprudence, entrait
+plus complètement que le maréchal dans la politique réservée du
+cabinet. Après s'être montré une première fois devant Tanger, le
+prince de Joinville s'était retiré à Cadix, pour laisser aux
+influences pacifiques le temps d'agir au Maroc, et particulièrement
+pour attendre le résultat des démarches du consul anglais. «Tout ce
+qu'on fera de démonstrations et de menaces, écrivait-il le 10 juillet
+au ministre de la marine, ne pourra que servir les projets de nos
+ennemis... Pour moi, à moins que le maréchal Bugeaud, poussé à bout,
+ne déclare la guerre, ou à moins d'ordres contraires du gouvernement,
+je suis bien décidé à ne pas paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai
+en sorte que l'on me sache dans le voisinage, prêt à agir si la
+démence des habitants du Maroc nous y forçait; mais j'éviterai de
+donner par ma présence un nouvel aliment à l'excitation des esprits.»
+Cette prudence ne lui faisait pas oublier le soin de notre influence
+et de notre dignité, et il ajoutait: «Un seul cas me ferait passer
+par-dessus toutes ces considérations, c'est celui où une escadre
+anglaise viendrait sur les côtes du Maroc... Il est essentiel que
+cette affaire ne soit pas traitée sous le canon d'une escadre
+étrangère.» Quelques jours plus tard, en effet, au bruit que les
+vaisseaux de la Reine arrivaient devant Tanger, il appareillait
+aussitôt; mais les Anglais n'ayant fait que passer, il reprit son
+poste d'observation. «J'étais sûr, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac,
+que M. le prince de Joinville jugerait avec beaucoup de sagacité et
+agirait avec beaucoup de prudence; je ne me suis pas trompé.» Par
+contre, le maréchal Bugeaud trouvait cette prudence excessive, et il
+l'écrivait sans ménagement au prince, qui était peu habitué à recevoir
+de tels reproches et nullement disposé à les mériter.
+
+[Note 400: Le Roi était fort préoccupé des idées qui traversaient à ce
+sujet l'esprit du maréchal Bugeaud. (Lettres du roi Louis-Philippe au
+maréchal Soult, en juillet 1844. _Documents inédits._)]
+
+Ainsi vers la fin de juillet de 1844, grâce à la patience de la
+France, la guerre n'était pas encore ouvertement déclarée; mais il
+était visible que cette patience touchait à son terme, et que si
+l'obstination fanatique du Maroc persistait, force nous serait de
+recourir aux grands moyens. On s'en rendait bien compte outre-Manche,
+et la préoccupation y devenait chaque jour plus vive. À la Chambre des
+communes, l'opposition dénonçait, avec une véhémence croissante, la
+faiblesse du cabinet tory envers la France, et ces attaques trouvaient
+écho dans l'opinion. Le cabinet en était troublé et sentait renaître à
+notre endroit ses méfiances de la première heure. Certains ministres
+commençaient à parler des armements à faire en vue d'un conflit
+possible. Lord Aberdeen, tout en tâchant de calmer ses collègues, ne
+manquait pas une occasion de répéter à notre représentant que «c'était
+la plus grosse question qui se fût élevée entre les deux puissances,
+depuis 1830». Et il ajoutait: «Je veux éviter le plus possible de
+susciter des difficultés extérieures à M. Guizot, ou de prévoir les
+extrémités, même les plus inévitables; mais de vous à moi, soyez sûr
+que l'occupation définitive d'un point quelconque de l'empire marocain
+par la France serait forcément un _casus belli_, et que, dans la
+mesure même où vous paraîtriez prendre pied définitivement, nous
+serions contraints de faire des démonstrations de guerre
+proportionnelles[401].»
+
+[Note 401: Dépêche de M. de Jarnac, en date du 29 juillet 1844.
+(Notice sur lord Aberdeen, par M. DE JARNAC.)]
+
+
+IV
+
+La question du Maroc fût-elle demeurée la seule pendante entre la
+France et l'Angleterre, qu'elle eût suffi à rendre leurs relations
+fort délicates. Mais vers la fin de juillet, au moment même où cette
+question éveillait tant d'inquiétudes et de susceptibilités
+outre-Manche, une nouvelle y tomba, un peu comme un charbon ardent sur
+un baril de poudre; il s'agissait, cette fois encore, d'un incident
+survenu dans cette région du Pacifique d'où nous étaient déjà arrivés
+tant de contretemps. Étranges complications que celles qui obligent
+ainsi l'historien à se transporter si brusquement d'Océanie en
+Afrique, puis d'Afrique en Océanie. Naguère, à peine le gouvernement
+français s'était-il cru débarrassé de l'affaire de Taïti, que
+surgissait celle du Maroc. Cette fois, c'est l'imbroglio océanien qui
+renaît et vient non pas succéder, mais s'ajouter au conflit africain:
+les deux difficultés se mêlent et s'aggravent l'une l'autre.
+
+Que s'était-il donc passé à Taïti? Lorsque l'amiral Dupetit-Thouars
+avait, en novembre 1843, par une mesure que son gouvernement ne devait
+pas sanctionner, substitué au protectorat la souveraineté directe de
+la France, plusieurs des missionnaires méthodistes avaient pris une
+attitude hostile. M. Pritchard, le plus animé et le plus remuant de
+tous, amena aussitôt son pavillon de consul et annonça qu'il cessait
+ses fonctions. En même temps, il disait aux indigènes et à la reine
+Pomaré, toujours dominée et conduite par lui, que l'Angleterre ne
+reconnaîtrait pas le nouveau régime, et que ses vaisseaux allaient
+venir y mettre fin. Par leurs démarches et leur langage, certains
+officiers de la marine britannique semblaient s'associer à ces menées.
+Elles eurent le résultat qui était à prévoir: sur plusieurs points, la
+fermentation naturelle, produite par notre prise de possession,
+tourna bientôt en révolte ouverte. Dans cette situation difficile, le
+capitaine de vaisseau Bruat, qui venait de prendre le commandement des
+établissements français dans l'Océanie, se montra énergique et habile,
+frappant fort au besoin pour maintenir notre autorité, mais sans
+provoquer d'incidents qui compliquassent nos relations avec
+l'Angleterre. Tous ses sous-ordres n'eurent pas malheureusement la
+même prudence. Au commencement de mars 1844, pendant que le commandant
+bataillait à l'une des extrémités de l'île, le capitaine de corvette
+d'Aubigny, qui le remplaçait dans la capitale, prit occasion d'une
+attaque dirigée contre un matelot, pour établir le plus rigoureux état
+de siège et faire arrêter, sans éclaircissements préalables, M.
+Pritchard qu'il désigna, dans une proclamation pleine de menaces
+irritées, comme le seul instigateur de la révolte; l'ancien consul fut
+enfermé dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus; privé
+de toute communication, même avec sa famille, il ne recevait sa
+nourriture que par une trappe du plafond, et, malade, il ne pouvait
+consulter son médecin que par le même orifice. M. Bruat, revenu quatre
+jours après, jugea que son subordonné avait été trop vite et trop
+loin; il se hâta de faire retirer le prisonnier de son cachot et de le
+transférer à bord d'une frégate, en recommandant de le traiter avec
+beaucoup d'égards. Quelques jours après, il le remit au capitaine d'un
+navire anglais, sous la condition qu'il quitterait aussitôt les eaux
+de Taïti.
+
+Ce fut ce navire qui, arrivé en Angleterre le 26 juillet 1844, y jeta
+brusquement la nouvelle que, dans cette île de Taïti où l'on pensait
+déjà avoir eu tant à se plaindre de la France, un ministre de
+l'Évangile, un consul d'Angleterre (on ne savait pas que M. Pritchard
+avait amené son pavillon), venait d'être brutalement arrêté par les
+autorités françaises, enfermé dans un cachot malsain sans aucune forme
+de procès, puis expulsé. La victime était là en personne, donnant aux
+faits, par son récit, l'aspect le plus révoltant, réclamant de son
+gouvernement et de ses compatriotes protection et vengeance. L'effet
+fut immense sur des esprits que tant d'incidents avaient déjà rendus
+singulièrement nerveux. Toute la presse poussa un cri d'indignation et
+demanda la réparation immédiate de l'atteinte portée à l'honneur
+britannique. Les journaux whigs, impuissants cette fois à dépasser en
+véhémence les journaux tories, accusaient les ministres _guizotés_,
+comme ils appelaient Robert Peel et ses collègues, d'avoir provoqué
+cette «indignité» par leur patience excessive envers la France. La
+colère la moins terrible n'était peut-être pas celle des sociétés
+bibliques, des _saints_, qui partout se démenaient et manifestaient en
+l'honneur de leur martyr. «Jamais, depuis mon arrivée à Londres,
+écrivait notre chargé d'affaires, je n'ai vu un incident de la
+politique extérieure faire une telle impression.» Sous le coup de
+cette excitation générale, sir Robert Peel perdit tout sang-froid, et,
+le 31 juillet, avant d'avoir pu recevoir ni même demander aucune
+explication du gouvernement français, il s'exprima ainsi, dans la
+Chambre des communes, en réponse à une question de sir Charles Napier:
+«Présumant que les rapports reçus sont exacts, je n'hésite pas à dire
+qu'un outrage grossier, accompagné d'une grossière indignité (_a gross
+outrage accompanied with gross indignity_), a été commis contre
+l'Angleterre, dans la personne de son agent.» Il terminait en
+exprimant l'espoir que «le gouvernement français prendrait des mesures
+immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il avait droit
+de demander».
+
+Dès qu'il avait appris les événements de Taïti, M. Guizot avait écrit
+à M. de Jarnac qui, en l'absence de M. de Sainte-Aulaire, était alors
+notre chargé d'affaires à Londres: «Voici de bien désagréables
+nouvelles: tout cela me contrarie vivement.» Le cabinet de Paris
+estimait le procédé du capitaine d'Aubigny violent et excessif. Tel
+était d'ailleurs le jugement porté, sur les lieux mêmes, par le
+commandant Bruat, qui avait pourtant bien sujet d'être irrité contre
+M. Pritchard, et qui devait désirer de ne pas charger un camarade:
+dans son rapport au ministre, après avoir déclaré que, «dans
+l'agitation où se trouvait le pays», l'état de siège et l'arrestation
+étaient «nécessaires», il avait ajouté: «Je n'ai dû approuver ni la
+forme ni le motif de cette arrestation.» Les autorités françaises
+s'étaient donc mises dans leur tort. Mais c'est toujours chose
+délicate, de puissance à puissance, que de reconnaître un tort. Ce
+l'était plus encore dans l'état de l'esprit public en France. La
+précipitation violente avec laquelle le premier ministre anglais
+s'était exprimé à la Chambre des communes, ne nous rendait pas les
+explications plus aisées. «Vous n'avez pas d'idée, écrivait M. Guizot
+à M. de Jarnac, de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir
+Robert Peel et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une
+situation bien difficile; le fond de l'affaire a presque disparu
+devant un tel langage.» La presse, qui eût été, dans tous les cas,
+portée à prendre parti pour des officiers français contre des
+prédicants anglais, y apporta dès lors encore plus de passion. Le
+_Journal des Débats_ essayait-il timidement d'insinuer qu'il fallait
+attendre des renseignements plus complets pour apprécier certains
+détails de forme, les autres journaux s'indignaient comme si on leur
+proposait de sacrifier l'honneur national. La plupart d'entre eux ne
+cachaient pas que ce qui leur plaisait dans la conduite de nos marins,
+c'était la mortification qu'en ressentaient nos voisins
+d'outre-Manche. Au théâtre, le public battait des mains à tout ce qui
+pouvait paraître une allusion contre la Grande-Bretagne; il demandait
+l'air de l'opéra de _Charles VI_: «Jamais en France, jamais l'Anglais
+ne régnera», et il l'accueillait avec des transports frénétiques. Si
+M. Guizot n'eût pas mieux résisté que sir Robert Peel à l'émotion qui
+l'entourait, et si, du haut de la tribune française, il eût parlé sur
+le même ton, que ne serait-il pas arrivé? Mais plus maître de lui,
+plus soucieux des périls extérieurs du pays, et plus dédaigneux de ses
+propres embarras intérieurs, il résolut de ne répondre à aucune
+interpellation. «Il y a un moment, dit-il, où la discussion porte la
+lumière dans les questions de politique étrangère; il y en a d'autres
+où elle y mettrait le feu... Convaincu, comme je le suis, que, pour
+celle dont il s'agit, il y aurait un inconvénient réel à la débattre
+en ce moment, je m'y refuse absolument.» Il renvoya toute explication
+à l'époque «où les faits et les droits dont il s'agissait auraient été
+éclaircis». Vainement fut-il pressé, à la Chambre des pairs, le 3
+août, par le prince de la Moskowa et M. de Montalembert, à la Chambre
+des députés, le 5 août, par M. Billault et M. Berryer, il maintint
+fermement son droit de se taire. «Si je disais ici ce que je dois
+faire ailleurs, déclara-t-il, j'échaufferais les ressentiments que je
+veux apaiser.» La session fut close sur ce refus, et le gouvernement
+français put dès lors entamer une négociation déjà assez malaisée en
+elle-même, sans être encore embarrassé par des discussions
+parlementaires[402].
+
+[Note 402: Pour l'histoire des négociations qui vont suivre, j'ai
+consulté les documents qui ont été distribués aux Chambres à la fin de
+1844, ceux qui ont été cités par M. GUIZOT dans ses _Mémoires_, par M.
+de Jarnac dans sa notice sur lord Aberdeen, et aussi quelques
+documents inédits, entre autres la correspondance de M. Désages avec
+M. de Jarnac.]
+
+«Tenez pour certain, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac, qu'ici comme à
+Londres, il faut mener cette affaire doucement, et que, si elle
+continuait comme elle a commencé, elle nous mènerait nous-mêmes fort
+loin.» Lord Aberdeen le comprenait aussi et n'avait aucune envie de
+négocier comme sir Robert Peel avait parlé. Sa première démarche fut
+même pour nous déclarer, en forme de semi-désaveu, que le premier
+ministre «ne reconnaissait la complète exactitude d'aucune des
+versions données de ses paroles par les journaux». De plus, il
+s'abstint de nous adresser la demande formelle de réparation qu'avait
+fait prévoir le langage du premier ministre, et attendit ce que le
+gouvernement français offrirait spontanément, voulant lui éviter toute
+apparence de céder à une injonction étrangère. Comme, de son côté, M.
+Guizot jugeait utile de gagner du temps, dans l'espoir que ce temps
+amortirait un peu la vivacité des impressions en France et en
+Angleterre, il n'y eut pas d'abord à proprement parler de
+communications officielles entre les deux ministres. Ce fut par un
+échange d'idées tout officieux qu'ils s'appliquèrent à préparer une
+solution amiable. M. Guizot commença par établir un point important,
+à savoir que M. Pritchard, par son fait même, n'était plus consul à
+Taïti au moment où il avait été arrêté. Lord Aberdeen le reconnut;
+mais il ne s'en plaignait pas moins qu'un citoyen anglais, encore
+officier de la Reine, puisqu'il avait un brevet de consul dans un
+autre archipel, eût été emprisonné et expulsé arbitrairement; il
+prétendait qu'une réparation était due de ce chef; il donnait même à
+entendre qu'elle devait consister dans le retour momentané de M.
+Pritchard à Taïti, et dans l'éloignement de MM. Bruat et d'Aubigny. M.
+Guizot maintint, en principe, notre droit d'expulser un étranger, et
+affirma, en fait, qu'il y avait eu des raisons d'user de ce droit
+contre M. Pritchard; il admit seulement, s'attachant à ne pas dépasser
+sur ce point les appréciations de M. Bruat, que les procédés employés
+avaient eu quelque chose d'excessif; il se montra disposé à en
+témoigner son regret et, dans une certaine mesure, son improbation,
+mais rien de plus; quant au retour de M. Pritchard et au rappel de nos
+officiers, il déclara qu'il s'y refuserait absolument. L'attitude de
+notre ministre témoignait à la fois d'un grand désir d'accord et d'une
+volonté très nette de ne rien abandonner de ce qui intéressait la
+dignité de son pays. «Tournez et retournez en tous sens cette idée,
+écrivait-il le 15 août à M. de Jarnac, qu'il est impossible que la
+paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et d'Aubigny, sans
+aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour les deux
+cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des deux
+côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là. Pour
+moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos
+agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai
+qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi
+qui le subirai.» Il ajoutait, le 18 août: «Je compte pleinement sur le
+bon esprit de lord Aberdeen. Nous avons, entre lui et moi, étouffé,
+depuis trois ans, bien des germes funestes. J'espère que nous
+étoufferons encore celui-ci... Pour mon compte, je ferai, sans hésiter
+et quoi qu'il m'en puisse arriver, ce qui me paraîtra juste et
+honorable; mais s'il devait y avoir au bout de tout ceci une
+faiblesse ou une folie, bien certainement je ne m'en chargerais pas.»
+Le chef du _Foreign Office_ n'était pas insensible à de tels appels.
+Toutefois, l'excitation des esprits, autour de lui et jusque dans le
+sein du cabinet, entravait sa bonne volonté. Impatient de voir arriver
+l'offre de réparation dont il nous avait laissé l'initiative, il
+écrivait à son ambassadeur à Paris que si la France tardait davantage,
+il se verrait à regret dans la nécessité d'exposer officiellement les
+motifs pour lesquels l'Angleterre avait droit à cette réparation. Un
+autre jour, il racontait à M. de Jarnac comment il avait dû, pour
+contenter ses collègues, rédiger une note annonçant à la France que M.
+Pritchard allait être ramené à Taïti par un navire anglais. «Elle est
+là sur mon bureau, ajoutait-il, mettez-moi en mesure de l'y laisser.»
+Il était seul dans le cabinet à se prononcer contre une augmentation
+considérable et immédiate des forces maritimes[403], et, s'il
+parvenait à faire écarter les mesures d'un apparat provocant, ordre
+n'en était pas moins donné aux arsenaux de pousser les armements avec
+une grande activité[404]. Aussi ne dissimulait-il pas son anxiété. «Je
+ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, disait-il à M. de Jarnac, pour
+aplanir les voies au Roi et à M. Guizot; mais je suis préparé au
+pire.»
+
+[Note 403: Ces armements étaient réclamés notamment par le duc de
+Wellington, qui disait «que la disposition des Français était
+d'insulter l'Angleterre partout où ils pourraient le faire impunément,
+et que le seul moyen de rester en paix avec eux était d'être plus
+forts qu'eux sur tous les points du globe». (_The Greville Memoirs,
+second part_, t. II, p. 254.)]
+
+[Note 404: Cela résulte d'une conversation du duc de Wellington avec
+M. Greville (_ibid._), et est confirmé par le journal intime de lord
+Malmesbury, à la date du 2 septembre 1844. (_Mémoires de lord
+Malmesbury._)]
+
+Faut-il ajouter que, des deux côtés du détroit, les oppositions,
+uniquement occupées d'augmenter les embarras des cabinets, semblaient
+s'être donné pour tâche d'échauffer les esprits et de rendre toute
+conciliation plus difficile? En France, les journaux accusaient chaque
+matin M. Guizot de méditer quelque lâcheté, et ameutaient d'avance
+contre cette lâcheté toutes les colères patriotiques. En Angleterre,
+ils faisaient une campagne semblable contre lord Aberdeen; le parti
+des saints excitait par ses meetings le fanatisme protestant; en
+outre, dans le Parlement, qui était encore en session, lord Palmerston
+reprochait à son successeur de s'être plus préoccupé de maintenir M.
+Guizot au pouvoir que de défendre les grands intérêts de son pays, et,
+parcourant le globe entier, il montrait partout «la diminution de
+l'influence et de la considération de l'Angleterre[405]». Pour se
+défendre, les ministres tories croyaient nécessaire de s'exprimer, sur
+la réparation due à leur gouvernement, en des termes qui, pour être
+moins brutaux que les premières phrases échappées à sir Robert Peel,
+n'en fournissaient pas moins à l'opposition française une arme
+aussitôt employée.
+
+[Note 405: Voir notamment le discours de lord Palmerston dans la
+séance du 7 août 1844.]
+
+
+V
+
+Pendant ce temps, sur l'autre théâtre qu'il ne nous faut pas perdre de
+vue, le conflit avec le Maroc, loin de s'apaiser, prenait un tour qui
+augmentait encore l'agitation de l'opinion anglaise. Par une malheureuse
+coïncidence, les deux questions arrivaient au même moment à leur phase
+la plus aiguë. Nous avons déjà indiqué que l'attitude expectante où
+s'étaient d'abord renfermés le maréchal Bugeaud et le prince de
+Joinville était de celles qui ne pouvaient se prolonger beaucoup. Les
+jours s'écoulaient, et le gouvernement du Maroc ne faisait aucune
+réponse satisfaisante à l'_ultimatum_ de la France. Les démarches du
+consul anglais n'obtenaient rien de l'Empereur, soit que celui-ci
+partageât le fanatisme de ses sujets, soit qu'il fût impuissant à le
+contenir. Les rares communications auxquelles les agents marocains
+feignaient de se prêter, n'avaient visiblement d'autre but que de
+traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que la mauvaise saison
+empêchât notre action militaire et surtout maritime; elles se
+terminaient d'ailleurs presque toujours par quelque insolence, telle que
+la sommation d'évacuer Lalla-Maghnia ou de punir le maréchal Bugeaud.
+Cependant, autour d'Oudjda, l'armée marocaine grossissait chaque jour;
+le fils de l'Empereur venait en grand appareil se mettre à sa tête, et
+l'on se préparait plus ouvertement que jamais à la guerre sainte. De
+l'autre côté de la frontière, le maréchal avait assez d'une attente qui
+lui paraissait «funeste» et «intolérable». Il s'en exprimait avec une
+amertume extrême dans ses lettres au ministre de la guerre. Le prince de
+Joinville eût été personnellement plus disposé à continuer encore
+quelque temps les moyens dilatoires; mais il était piqué des reproches
+du maréchal qui lui écrivait «que la guerre, pour n'être pas déclarée
+diplomatiquement, n'en existait pas moins de fait», et qui se plaignait
+que, dans de telles circonstances, la flotte demeurât inactive. Aussi,
+le 25 juillet, le prince annonça-t-il au ministre de la marine que, se
+rangeant par déférence à l'avis du gouverneur général, et voulant
+maintenir l'unité de vue et d'action entre les deux commandements, il se
+décidait à sortir de sa réserve. En prenant ce grave parti, le jeune
+amiral n'était pas en désaccord avec son gouvernement; en effet, le 27
+juillet, le ministre, avant même d'avoir reçu la lettre du prince, lui
+écrivait «de commencer les hostilités, si la réponse à l'_ultimatum_
+n'était pas satisfaisante».
+
+Une fois résolu à agir, le prince de Joinville ne laissa pas les
+choses languir. Le 1er août, il était devant Tanger, avec toute son
+escadre, composée de 3 vaisseaux, 3 frégates, 4 corvettes et plusieurs
+bâtiments de moindre rang, en tout 28 navires de guerre. Il attendit
+encore quelques jours, pour être assuré que le consul anglais avait
+quitté l'intérieur des terres et était en sûreté. Enfin, le 6 août, en
+présence des escadres étrangères, spectatrices du combat, il ouvrit le
+feu contre les fortifications. Après deux heures et demie de
+canonnade, toutes les batteries étaient éteintes et démantelées. La
+ville avait été épargnée, à cause de son caractère semi-européen. Nos
+pertes se réduisaient à 16 blessés et 3 morts; l'ennemi avouait 150
+morts et 400 blessés.
+
+En apprenant, le 11 août, le bombardement de Tanger, le maréchal
+Bugeaud ne put retenir un cri de joie. «Le 14 au plus tard, écrivit-il
+au prince de Joinville, j'ai la confiance que nous aurons acquitté la
+lettre de change que la flotte vient de tirer sur nous.» Son plan fut
+aussitôt arrêté avec une telle précision qu'il l'envoya d'avance au
+ministre de la guerre et au commandant de la flotte. L'armée ennemie
+était massée au delà d'un petit cours d'eau dont le nom allait devenir
+fameux, l'Isly; elle se composait presque entièrement de cavaliers; en
+quel nombre? au moins 45,000, ont dit les uns; d'après les autres,
+plus de 60,000. Les Français n'étaient que 10,000, mais solides et
+avec l'élite des officiers d'Afrique, La Moricière, Bedeau, Cavaignac,
+Pélissier, Tartas, Morris, Yusuf, etc. Le maréchal ne s'inquiétait pas
+de cette disproportion numérique; il avait des idées très arrêtées sur
+l'impuissance des multitudes sans organisation et sans tactique, et,
+depuis quelque temps, il ne manquait pas une occasion de développer
+cette thèse devant les officiers, les sous-officiers et même les
+simples soldats; on sait que ce professorat militaire était dans ses
+habitudes et ses goûts. «Ne comptez donc pas les ennemis, disait-il en
+terminant ses démonstrations; il est absolument indifférent d'en
+combattre 40,000 ou 10,000, pourvu que vous ne les jugiez pas par vos
+yeux, mais bien par votre raisonnement qui vous fait comprendre leur
+faiblesse. Pénétrez au milieu de cette multitude, vous la fendrez
+comme un vaisseau fend les ondes; frappez et marchez, sans regarder
+derrière vous: c'est la forêt enchantée; tout disparaîtra avec une
+facilité qui vous étonnera vous-mêmes.»
+
+Le 12 août, les troupes furent prévenues qu'elles allaient prendre
+l'offensive. Dans la soirée, eut lieu une scène dont le souvenir est
+resté profondément gravé chez tous ceux qui y assistèrent[406]. Les
+officiers s'étaient réunis, afin d'offrir un punch à ceux de leurs
+camarades qui venaient d'arriver de France pour prendre part à la
+campagne. La fête se donnait au milieu du camp, dans une sorte
+d'enceinte pittoresquement encadrée de lauriers-roses. On causait,
+avec une gaieté émue, des événements qui se préparaient. Une seule
+chose manquait, la présence du grand chef: celui-ci, très fatigué de
+sa journée, était déjà couché. L'interprète, M. Roches, fut dépêché
+vers lui. Fort bourré d'abord par celui qu'il réveillait, il le
+détermina cependant à venir. Les acclamations qui accueillirent le
+maréchal à son arrivée chassèrent toute sa mauvaise humeur. On fit
+cercle; de sa haute taille, Bugeaud dominait les quatre cents
+officiers qui l'entouraient. «Après-demain, mes amis, s'écria-t-il
+d'une voix mâle qui portait au loin, sera une grande journée, je vous
+en donne ma parole. Avec ma petite armée, je vais attaquer l'armée du
+prince marocain qui s'élève à soixante mille cavaliers. Je voudrais
+que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur
+désordre et leur désastre seront grands. Moi, j'ai une armée, lui n'a
+qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d'abord je
+veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la
+forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien? La défense de
+gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Pélissier, et moi, je suis
+entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de
+pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l'armée marocaine,
+comme un couteau dans du beurre.» Il accompagnait ses explications de
+violents gestes des coudes, très expressifs, qui excitaient la gaieté
+de l'auditoire. Puis il continua à exposer «l'invincible supériorité
+des petits groupes organisés sur les grandes masses dépourvues
+d'organisation, à la condition d'une ferme attitude inspirée par la
+conscience même de cette supériorité». Spectacle singulier que celui
+de ce général démontrant par avance à son armée la victoire qu'il
+allait lui faire remporter. Bugeaud apparaissait vraiment grand en de
+pareils moments. L'auditoire était transporté d'enthousiasme, aussi
+bien les officiers serrés autour du gouverneur, que les soldats
+groupés hors de l'enceinte, sur les escarpements de la vallée, tous
+fantastiquement éclairés par la lueur des torches, des lanternes en
+papier, de couleur et par les flammes des cinquante gamelles de punch.
+
+[Note 406: Voir le récit du général TROCHU dans son livre sur l'_Armée
+française en 1867_, celui de M. Léon ROCHES, inséré dans l'ouvrage de
+M. D'IDEVILLE sur le _Maréchal Bugeaud_, celui du capitaine BLANC,
+dans les _Souvenirs d'un vieux zouave_, et aussi quelques lignes des
+_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY.]
+
+Le lendemain, 13 août, l'armée, feignant d'aller au fourrage, se
+rapprocha de l'ennemi. Le 14, elle se remit en route à deux heures du
+matin. La confiance et l'entrain régnaient dans tous les rangs, et les
+fantassins saluaient au passage leur chef par de gais propos. Vers six
+heures, en débouchant sur une hauteur, on aperçut tout d'un coup les
+innombrables tentes des camps marocains qui s'étalaient dans un
+périmètre plus vaste que celui de Paris. À cette vue, un hourra
+immense sortit de toutes les poitrines. L'armée, formant la fameuse
+hure, traversa à gué l'Isly. Cependant, les Marocains étaient montés à
+cheval et se précipitaient sur notre phalange, qui fut littéralement
+enveloppée d'une nuée de cavaliers. «C'est un lion attaqué par cent
+mille chacals», disait un Arabe. Nulle part, notre infanterie ne se
+laissa troubler ni entamer; elle attendait les cavaliers à petite
+portée, et les arrêtait net par une décharge meurtrière; on les voyait
+alors tourbillonner sur eux-mêmes et se rejeter en désordre sur ceux
+qui les suivaient. Pendant deux heures, ainsi entourés et assaillis,
+les Français avancèrent toujours, conservant leur même ordre; ils
+finirent par atteindre la hauteur sur laquelle était le camp. Le
+maréchal, se rendant compte que les bandes marocaines étaient
+fatiguées et brisées par leurs efforts infructueux, fit sortir ses
+escadrons de chasseurs et de spahis qu'il avait gardés jusqu'ici entre
+les oreilles de la hure; il en lança une partie contre le camp, tandis
+que l'autre précipitait la déroute des cavaliers ennemis. Dès midi, la
+victoire était complète. Tout s'était passé comme l'avait prévu le
+maréchal. Nous n'avions eu que vingt-sept morts et une centaine de
+blessés. Nos adversaires laissaient huit cents cadavres sur le champ
+de bataille. Un butin immense, la tente, le parasol et la
+correspondance du fils de l'Empereur, dix-huit drapeaux, onze pièces
+de canon et jusqu'aux chaînes de fer destinées aux prisonniers
+français étaient tombés entre nos mains. Les jours suivants, le
+maréchal eût volontiers poursuivi plus avant les restes de l'armée
+marocaine; mais ses troupes, épuisées par une chaleur torride,
+décimées par les maladies, étaient, pour le moment, incapables d'un
+nouvel effort.
+
+Pendant ce temps, la flotte continuait ses opérations. En quittant
+Tanger, elle se dirigea au sud, vers Mogador. Cette ville, principal
+centre commercial de l'empire, était la propriété particulière du
+souverain qui en louait les maisons et trouvait là l'une des sources
+les plus claires de son revenu. Arrivée, le 11 août, devant Mogador,
+par une mauvaise mer, l'escadre fut, pendant plusieurs jours, empêchée
+d'agir. Enfin, le 15, le lendemain de la bataille d'Isly, le
+bombardement commença. La résistance fut plus sérieuse qu'à Tanger.
+Après un vif combat, les compagnies de débarquement s'emparèrent de la
+petite île fortifiée qui fermait l'entrée du port. Le lendemain,
+nouvelle descente à terre, pour détruire les défenses de la ville. En
+se retirant, le prince laissa 500 hommes solidement établis dans l'île
+et quelques-uns de ses bâtiments dans le port.
+
+Neuf jours avaient suffi pour frapper des coups décisifs sur terre et
+sur mer. Autant nos chefs militaires s'étaient montrés patients et
+prudents avant que fût venue l'heure d'agir, autant ils avaient été
+prompts et résolus dans l'action. Des deux façons, ils avaient répondu
+aux vues du gouvernement. C'était bien ce qui convenait, d'une part
+pour rassurer l'Europe sur nos desseins, de l'autre pour «prouver au
+Maroc, suivant le mot du prince de Joinville, qu'il ne fallait pas
+jouer avec nous».
+
+
+VI
+
+Les nouvelles de ces heureux faits d'armes, arrivant coup sur coup,
+firent grand effet en France. Le public fut flatté dans son
+amour-propre national; on lui avait tant répété que le gouvernement
+n'oserait rien faire! Les journaux de l'opposition eux-mêmes durent
+reconnaître que la campagne avait été bien menée; mais ils
+prétendirent que le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud avaient
+agi contre leurs instructions et violenté la lâcheté du ministère.
+
+En Angleterre, au contraire, où l'opinion était déjà si troublée des
+événements de Taïti, le canon de notre flotte eut un douloureux
+retentissement. Le bombardement de Tanger fut connu vers le 16 août.
+L'alarme se manifesta aussitôt très vive[407], et alla grossissant les
+jours suivants, bien que les événements plus graves d'Isly et de
+Mogador fussent encore ignorés. «On répète, écrivait de Londres M. de
+Jarnac, le 22 août, que la paix du monde entier est maintenant à la
+merci de chaque incident d'une guerre qui semble placer en conflit
+inévitable les intérêts majeurs de la France et de l'Angleterre... Je
+ne vois personne qui ne me parle de la situation actuelle avec une
+vive appréhension[408].» Sir Robert Peel sentait renaître ses
+premières défiances. Se reportant toujours à l'expédition d'Alger en
+1830, il exprimait la crainte que les événements du Maroc n'eussent la
+même issue. Tous les faux bruits qu'on lui apportait sur nos armements
+maritimes trouvaient créance chez lui; voyant un conflit probable et
+prochain, il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre
+s'y préparât sans retard. M. Guizot, surpris et blessé de ces
+inquiétudes, rappela comment la France avait été forcée à une guerre
+qu'elle eût désiré éviter, et, tout en revendiquant fermement le droit
+de ne négliger aucun des moyens qui pouvaient rendre cette guerre
+efficace et assurer la sécurité de notre territoire algérien, il
+ajouta, pour dissiper les ombrages de sir Robert Peel: «Pas plus
+aujourd'hui qu'avant l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun
+projet, aucune idée d'occupation permanente sur aucune partie du
+territoire marocain. Nos succès ne changeront rien à nos intentions,
+n'ajouteront rien à nos prétentions.» Lord Aberdeen, demeuré fidèle à
+l'entente cordiale, se servait de ces déclarations pour rassurer ses
+collègues, mais pas toujours avec succès.
+
+[Note 407: «Voilà le canon de Tanger parti, écrivait M. Désages à M.
+de Jarnac, le 15 août 1844. À en juger par la consternation du pauvre
+lord Cowley (ambassadeur d'Angleterre à Paris), cela aura grand
+retentissement à Londres.» (_Documents inédits._)]
+
+[Note 408: Un fait de presse qui fit alors beaucoup de bruit montre
+bien ce qu'il y avait d'animosité contre la France dans certaines
+parties de l'opinion anglaise. Le principal journal de Londres, le
+_Times_, publia quelques lettres qu'il prétendait avoir été écrites
+par des officiers de la flotte britannique, témoins du bombardement de
+Tanger, lettres où nos marins et leur chef, «Joinville et sa bande»,
+comme on disait, étaient accusés d'avoir déshonoré le pavillon
+français par leur incapacité et par leur couardise. L'indignation fut
+extrême en France. Les plus sages, tels que le _Journal des Débats_,
+déclarèrent que de tels procédés risquaient de rendre vains les
+efforts faits pour maintenir la paix. Il est vrai qu'en Angleterre
+même, on eut honte de ce genre d'attaques; des protestations
+s'élevèrent contre la publication du _Times_. Les autorités navales
+s'émurent; une enquête ayant révélé que l'auteur des lettres était le
+chapelain du vaisseau le _Warspite_, ce chapelain fut révoqué, et le
+commandant de la flotte britannique dans la Méditerranée flétrit sa
+conduite par un ordre du jour.]
+
+Ce fut bien pis quand, dans les derniers jours d'août, on apprit, à
+Londres, la bataille d'Isly, et surtout l'occupation de Mogador, qui
+apparut comme le début d'un établissement sur la terre marocaine. Les
+journaux whigs, prompts à exploiter cette alarme jalouse, n'avaient
+pas assez d'invectives contre ce ministère qui, depuis trois ans,
+suivant l'expression de lord Palmerston, «baisait presque la terre
+devant l'allié français». L'une des conséquences de cette émotion fut
+de rendre beaucoup plus aiguë, entre les deux cabinets, la question
+soulevée par l'arrestation de M. Pritchard. Cela se conçoit. Si les
+événements d'Afrique fournissaient aux whigs un prétexte pour attaquer
+la politique de lord Aberdeen, il était difficile que le gouvernement
+britannique y trouvât un sujet sérieux de réclamation à adresser au
+gouvernement français, surtout en présence des assurances formelles
+que celui-ci donnait de son absolu désintéressement; de ce côté,
+l'Angleterre avait à la fois beaucoup de déplaisir et pas de grief.
+Mais ce grief qui lui échappait dans l'affaire du Maroc, ne
+croyait-elle pas le posséder dans celle de Taïti, où M. Guizot n'avait
+encore offert aucune réparation? On se montra donc, à Londres,
+d'autant plus porté à mal prendre ce retard, qu'on était plus mortifié
+de ce qui venait de se passer en Afrique. L'attitude fut telle, qu'un
+conflit armé semblait possible, quelques-uns même disaient: probable.
+
+Notre chargé d'affaires, le comte de Jarnac, vit le danger et
+s'empressa de le signaler à M. Guizot. Dans une dépêche en date du 28
+août, il montrait «l'idée s'accréditant, en Angleterre, que, malgré le
+désir des deux souverains et des deux cabinets, une rupture était à la
+veille d'éclater». Puis il ajoutait: «Il est de mon devoir de le dire
+à Votre Excellence, et assurément je ne suis pas le seul à l'en
+informer; la guerre, ses conséquences probables, les forces, les
+ressources, les alliances respectives des deux pays sont devenues ici
+le thème général de la conversation, et les classes qui, par leurs
+habitudes et leurs intérêts, seraient le moins portées à admettre ces
+formidables éventualités, se prêtent aujourd'hui à les prévoir et à
+les discuter... Votre Excellence aura remarqué que le rappel de lord
+Cowley a été formellement indiqué, sinon réclamé, ces jours-ci, par le
+principal organe de l'opinion publique. Je sais d'ailleurs à ne
+pouvoir en douter, que les membres les plus influents du conseil des
+ministres se sont vivement émus de cette situation, qu'un changement
+complet dans la politique extérieure de la Grande-Bretagne est discuté
+chaque jour, que les partis les plus extrêmes, ceux qui rendraient
+peut-être impossible le maintien des relations diplomatiques entre les
+cours, sont sans cesse passés en revue. J'ai tout lieu de craindre
+que, si aucun arrangement des différends actuels ne pouvait être
+arrêté, une politique au plus haut point compromettante pour les
+relations des deux cours ne saurait longtemps encore tarder à
+prévaloir dans le conseil.»
+
+L'opposition française a soutenu après coup que, dans cette
+circonstance, notre jeune chargé d'affaires avait manqué de sang-froid
+et de clairvoyance, qu'il avait été la dupe de lord Aberdeen, en
+prenant au vrai des alarmes systématiquement exagérées, et qu'il avait
+cru trop facilement au danger de la guerre. Les témoignages
+contemporains anglais, témoignages d'autant moins suspects qu'ils
+ressortent de documents intimes, nullement destinés à une publicité
+immédiate, justifient M. de Jarnac. Lord Palmerston écrivait à son
+frère, le 29 août 1884: «Les esprits les plus tranquilles commencent à
+regarder une guerre avec la France comme un événement que toute notre
+prudence ne peut pas longtemps empêcher et auquel nous devons nous
+préparer sans délai. Dans une telle guerre, le gouvernement recevra
+l'appui unanime de la nation entière, et toutes les nouvelles charges
+qui pourront devenir nécessaires pour cet objet seront volontiers
+supportées[409].» Dira-t-on que lord Palmerston est suspect à cause de
+son animosité contre la France? Voici lady Holland, grande amie de
+notre pays, fort opposée pour son compte à la guerre, qui constate
+avec chagrin, dans une lettre à lady Palmerston, «que tout le monde,
+en Angleterre, est résigné à la guerre et est préparé à la supporter,
+fût-ce au prix de 10 pour 100 d'_income tax_[410]». Lord Malmesbury,
+après avoir rapporté dans son journal intime, toujours à la même
+époque, que «l'on faisait des préparatifs militaires dans tous les
+arsenaux», ajoutait: «Lord Canning, sous-secrétaire d'État au _Foreign
+Office_, m'avait écrit après le bombardement de Tanger que, pendant
+plusieurs jours, la guerre avec la France avait été imminente;
+l'occupation de Mogador va encore compliquer la situation[411].» Même
+impression recueillie dans le journal de M. Charles Greville[412].
+Enfin, la reine Victoria écrivait à son cher oncle, le roi des Belges,
+combien elle était «affligée et effrayée du nuage menaçant qui planait
+sur les relations de l'Angleterre avec la France»; et plus tard, quand
+les affaires seront arrangées, elle écrira: «Il est nécessaire que
+vous et ceux qui sont à Paris sachiez combien le danger était
+imminent[413].»
+
+[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 129.]
+
+[Note 410: Cité par lord Palmerston, à la date du 21 août 1844.
+(_Ibid._, p. 132.)]
+
+[Note 411: _Mémoires de lord Malmesbury_, à la date du 2 septembre
+1844.]
+
+[Note 412: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253.]
+
+[Note 413: Lettres de la fin d'août et du commencement de septembre
+1844, citées dans la _Vie du Prince consort_.]
+
+Pendant qu'à Londres les choses menaçaient de tourner à une rupture,
+en France, on était à la fois inquiet et excité. La Bourse baissait
+sur les bruits de guerre, et un observateur de sang-froid notait que
+«jamais, sans en excepter peut-être 1840, l'opinion, même celle des
+hommes d'ordinaire sages et pacifiques, n'avait été plus montée contré
+les Anglais[414]». Les journaux de la gauche faisaient tout pour
+augmenter cette excitation. Le moindre ménagement envers la
+Grande-Bretagne était dénoncé par eux comme une lâcheté et une
+trahison. À voir la façon dont ils donnaient à entendre que le vrai
+vaincu n'était pas le Maroc, mais l'Angleterre, on eût dit qu'ils
+s'étaient donné mission de fournir aliment aux méfiances de cette
+dernière. S'ils voulaient bien assurer les puissances continentales
+que, pour le moment, nous ne visions pas la rive gauche du Rhin, ils
+avertissaient nos voisins d'outre-Manche que notre ambition se portait
+désormais sur le domaine colonial et maritime. Bien plus, le
+_National_ discutait ouvertement les chances d'un débarquement sur les
+côtes de la Grande-Bretagne, et il soutenait que l'entreprise était
+d'un succès facile. Ces articles, aussitôt reproduits et commentés au
+delà du détroit, ne contribuaient pas à y calmer les esprits.
+
+[Note 414: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27
+août 1844.]
+
+Les chancelleries européennes apercevaient le péril de la situation et
+s'en préoccupaient. À Vienne, M. de Metternich, tout en se félicitant
+de voir «crouler» l'entente cordiale, contre laquelle il s'était
+toujours plu à dogmatiser, se demandait, non sans angoisse, «si la
+banqueroute de cette entente cordiale n'entraînerait pas celle de la
+paix politique»; en dépit des intentions pacifiques des deux
+gouvernements, il trouvait «les choses fort dangereusement
+placées[415]». Ce que devaient être les espérances du Czar à
+l'approche d'un tel conflit et ses dispositions empressées à soutenir
+l'Angleterre contre nous, on peut en avoir idée en se rappelant ce
+qu'il était venu faire naguère à Londres. Mêmes sentiments, avec un
+peu moins d'impétuosité, à Berlin. Par une coïncidence qui n'était pas
+indifférente, le frère du roi de Prusse, celui qui sera plus tard
+l'empereur Guillaume Ier et le redoutable ennemi de la France, était
+alors l'hôte de la cour de Windsor et nouait avec elle des relations
+très intimes. Aussi le _Times_, dans un article menaçant, nous
+avertissait-il qu'en cas de guerre, les puissances du Nord seraient
+avec l'Angleterre contre la France isolée. M. Bresson, qui était à
+cette époque ambassadeur à Madrid, mais qui connaissait bien l'Europe
+centrale pour avoir été pendant longtemps ministre à Berlin, écrivait
+à M. Guizot, le 2 septembre: «Finissez cette affaire; rentrons dans
+des termes convenables avec l'Angleterre. Le reste de l'Europe épie
+nos dissentiments, pour se ranger aveuglément et en forcené contre
+nous. Je connais bien les puissances allemandes; ne nous faisons pas
+d'illusions[416].»
+
+[Note 415: Lettres au comte Apponyi, du 29 et du 30 août 1844.
+(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 29 à 31.)]
+
+[Note 416: _Documents inédits._]
+
+
+VII
+
+Il ne fallait pas, en effet, laisser se prolonger davantage un tel
+état de choses. Nos ministres le comprenaient. Il leur paraissait
+d'ailleurs que les succès obtenus en Afrique permettaient d'être
+conciliant, et que la victoire rendait la modération plus facile. Le
+Roi les poussait fort dans ce sens; depuis longtemps, il aspirait à en
+finir avec ce qu'il appelait «les tristes bêtises de Taïti», à sortir
+«du guêpier du Maroc», et à «mettre au _requiem_ ces malheureux
+incidents[417]».
+
+[Note 417: Expressions employées par le Roi dans une lettre au
+maréchal Soult, en date du 14 août 1844 (_Documents inédits_), et dans
+une lettre au roi des Belges, non datée, mais qui doit être du 1er ou
+du 2 septembre. (_Revue rétrospective._)]
+
+Tout d'abord, résolution fut prise de ne pas retarder davantage, dans
+l'affaire Pritchard, la communication officielle que le cabinet
+anglais attendait depuis plus d'un mois. Seulement, quelle
+satisfaction le cabinet français allait-il offrir pour les torts de
+forme que, d'accord avec M. Bruat, il avait reconnus et regrettés dès
+le premier jour? Malgré son esprit de conciliation, il persistait à
+ne pas vouloir entendre parler des mesures suggérées par lord
+Aberdeen, c'est-à-dire du retour de M. Pritchard et de l'éloignement
+des officiers français. Il lui fallait trouver quelque autre solution
+dont se contentât l'Angleterre et qui fût plus acceptable pour la
+France. Ainsi fut-il amené à reprendre une idée qui s'était fait jour,
+un moment, à Londres, dans les premiers pourparlers, mais qui avait
+été aussitôt rejetée dans l'ombre, celle d'une indemnité allouée à M.
+Pritchard. Il jugeait, non sans raison, beaucoup moins coûteux de
+payer les torts commis, avec quelques écus qu'avec la disgrâce de nos
+officiers. Un dédommagement accordé de ce chef laissait entiers le
+droit de la France et l'honneur de ses agents. Comme M. Guizot l'a
+écrit lui-même plus tard, on ne pouvait refuser davantage et accorder
+moins. On devait même craindre que l'Angleterre ne jugeât pas
+suffisante une satisfaction si inférieure à celle qu'elle avait
+désirée. Sa décision prise, le cabinet français ne perdit pas un
+instant. M. Guizot adressa à M. de Jarnac deux dépêches, destinées à
+être communiquées à lord Aberdeen. Dans la première, datée du 29 août
+1844, il commençait par affirmer très nettement que les autorités
+françaises avaient eu le droit de renvoyer M. Pritchard, et que
+celui-ci, par sa conduite, avait mérité ce renvoi; seulement, il
+exprimait son «regret» et son «improbation» au sujet de «certaines
+circonstances qui avaient précédé l'expulsion». Il protestait de sa
+volonté d'assurer à tous les missionnaires la liberté dont ils avaient
+besoin, mais ne se déclarait pas moins résolu à «maintenir et à faire
+respecter les droits de la France». Il terminait en témoignant la
+«confiance que, pleins l'un pour l'autre d'une juste estime, les deux
+gouvernements avaient le même désir d'inspirer à leurs agents les
+sentiments qui les animaient eux-mêmes, et de leur interdire tous les
+actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États». Dans
+la seconde dépêche, datée du 2 septembre, M. Guizot, rappelant «son
+regret et son improbation de certaines circonstances qui avaient
+précédé le renvoi de M. Pritchard», se disait «disposé à lui accorder,
+à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances
+avaient pu lui faire éprouver, une équitable indemnité». Quant à la
+fixation du chiffre, le ministre proposait d'en remettre le soin aux
+commandants des stations française et anglaise dans l'océan Pacifique.
+On le voit, de ces deux pièces il ressortait très clairement que
+l'indemnité était offerte, non pour l'expulsion dont on maintenait au
+contraire la légitimité, mais pour quelques «circonstances» fâcheuses
+qui l'avaient précédée.
+
+Aussitôt nos propositions arrivées à Londres, le cabinet anglais se
+réunit pour en délibérer. Il trouvait sans doute la satisfaction
+«mince» (_slender_); mais divers motifs le déterminèrent à n'y pas
+regarder de trop près: lui aussi sentait le besoin d'en finir; il
+souhaitait vivement annoncer l'arrangement, dans le discours de
+clôture de la session qui allait être prononcé le 5 septembre; il se
+rendait compte combien serait déraisonnable une guerre pour un si
+petit sujet; enfin, à ce moment même, les affaires d'Irlande prenaient
+une tournure qui lui faisait désirer de ne pas se mettre un autre
+embarras sur les bras[418]. Ajoutons que l'influence de lord Aberdeen
+s'exerçait, comme toujours, dans le sens de la conciliation; M. Guizot
+lui avait fait savoir d'avance qu'en cas de refus, se trouvant placé
+entre des concessions qu'il ne voudrait pas faire et la guerre, il ne
+resterait pas au pouvoir. «Alors, avait répondu le secrétaire d'État,
+je n'aurais point à choisir; nous nous retirerions ensemble, et notre
+politique succomberait avec nous[419].» Le cabinet tory se prononça
+donc pour l'acceptation pure et simple des offres françaises.
+Interrogé dans la dernière séance de la Chambre des communes, le 5
+septembre, sir Robert Peel déclara que l'affaire de Taïti venait de se
+terminer «de la manière la plus amicale et la plus satisfaisante». Il
+refusa néanmoins d'en dire plus long et de faire connaître les
+conditions de l'arrangement; il craignait évidemment que l'opposition
+ne profitât de ce que la clôture de la session n'était pas encore
+prononcée, pour exploiter contre le cabinet le désappointement que ces
+conditions devaient causer au public. Quelques heures après, le
+discours de la Reine, prononçant la prorogation du Parlement, se borna
+également à faire connaître que les difficultés élevées entre les deux
+gouvernements avaient été «heureusement écartées, grâce à leur esprit
+de justice et de modération». Le lendemain, 6 septembre, par une
+dépêche adressée à son ambassadeur à Paris, lord Aberdeen annonça
+officiellement au gouvernement français l'acceptation de ses offres;
+il se déclarait entièrement satisfait et n'élevait aucune objection
+sur la façon dont M. Guizot avait posé la question et revendiqué les
+droits des autorités françaises; tout au plus faisait-il observer que
+M. Pritchard «niait la vérité des allégations portées contre lui»,
+mais en se gardant bien de prendre cette négation à son compte. Tout
+révélait chez le ministre anglais la volonté de ne laisser aucune
+trace du conflit. «Ma conviction, écrivait-il, est que le désir
+sincère des deux gouvernements de cultiver l'entente la meilleure et
+la plus cordiale, rend presque impossible que des incidents de cette
+nature, s'ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de
+justice et de modération, puissent jamais aboutir autrement qu'à une
+issue amicale et heureuse.»
+
+[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253, 254.]
+
+[Note 419: Lettre de M. de Jarnac à M. Guizot, en date du 29 août
+1844.]
+
+Le gouvernement français ne s'était pas montré moins pressé de mettre
+fin à la guerre avec le Maroc. En même temps qu'il proposait à Londres
+une solution de l'affaire Pritchard, il écrivait, le 30 août, aux agents
+diplomatiques qui assistaient le prince de Joinville,--c'étaient M. de
+Nion, consul à Tanger, et le duc de Glücksberg, fils du duc Decazes,
+alors secrétaire d'ambassade à Madrid,--de se transporter immédiatement
+devant Tanger et de faire savoir à l'empereur du Maroc que nous étions
+prêts à traiter avec lui sur les bases de l'_ultimatum_ signifié avant
+l'ouverture des hostilités; on n'en a pas oublié les quatre conditions:
+dispersion des troupes rassemblées sur la frontière; châtiment des
+auteurs des agressions commises sur notre territoire; expulsion d'Abd
+el-Kader; délimitation de la frontière telle qu'elle existait du temps
+des Turcs. M. Guizot eut soin d'aviser aussitôt le gouvernement anglais
+de cette démarche. Ainsi les succès de nos armes ne faisaient rien
+ajouter aux premières demandes. Il ne manquait pas de gens pour
+conseiller de se montrer plus exigeant, de réclamer, par exemple, une
+indemnité pour les frais de la guerre, la remise d'Abd el-Kader entre
+nos mains, et l'occupation, jusqu'à complète exécution du traité, de
+quelque partie du territoire ennemi. Rien sans doute n'eût été plus
+justifié; mais il fallait songer aux conséquences. Il était à prévoir
+que l'Empereur repousserait ces conditions[420]. En admettant même qu'il
+les acceptât, il ne trouverait le moyen ni de réunir l'argent ni de
+s'emparer de l'émir; force nous serait d'aller prendre nous-mêmes la
+rançon et l'otage qu'on ne voudrait ou qu'on ne pourrait pas nous
+livrer. C'était donc, dans tous les cas, prolonger indéfiniment la
+guerre, ce que notre gouvernement désirait éviter, non seulement par
+préoccupation de ses relations avec l'Angleterre, mais parce qu'en
+elle-même cette guerre présentait des difficultés nullement en rapport
+avec les avantages qu'on prétendait en tirer. Il ne fallait pas oublier
+qu'au lendemain de la bataille d'Isly, notre armée était épuisée par la
+chaleur et incapable d'un effort de plus. Les obstacles venant du climat
+et du sol n'étaient pas les seuls à prévoir. En frappant de nouveaux
+coups, nous risquions de faire crouler le pouvoir déjà peu solide de
+l'empereur Abd er-Raman, et alors, dans l'anarchie qui suivrait, aux
+prises avec des populations insaisissables, comment en finirions-nous?
+Ne serions-nous pas attirés dans l'engrenage d'une nouvelle conquête
+dont nous ne voulions pas? Ou bien, si cette crise portait Abd el-Kader
+à la place d'Abd er-Raman, substitution dont on commençait à parler chez
+les plus fanatiques de nos adversaires, y gagnerions-nous? Si l'on avait
+jugé nécessaire de donner une leçon à l'empereur, on ne voulait pas
+l'abattre; bien au contraire, la leçon donnée, on avait intérêt à le
+rassurer, à le raffermir, à lui prouver qu'il pouvait et devait vivre
+avec nous en ami. Tels furent les motifs, très réfléchis et après tout
+fort raisonnables, pour lesquels, en posant les conditions du traité à
+conclure, le cabinet français résolut de se montrer très peu exigeant,
+de se contenter du possible et de l'indispensable. Même à ces
+conditions, était-il assuré d'en finir tout de suite? Obtiendrait-il de
+Fez une réponse nette et prompte? Trouverait-il seulement des
+négociateurs ayant pouvoir et volonté de traiter? Ne devait-il pas
+s'attendre aux lenteurs cauteleuses qui sont l'habitude de ces sortes de
+gouvernements et qui, dans le cas particulier, pouvaient être un calcul?
+
+[Note 420: «J'ai la conviction, écrivait le maréchal Bugeaud au prince
+de Joinville, que l'empereur s'exposerait plutôt à continuer une
+mauvaise guerre que de donner un seul million. Je sais qu'il est
+sordidement intéressé. Quant à Abd el-Kader, il ne pourrait pas le
+livrer, sans se faire honnir par tout son peuple.»]
+
+Les choses marchèrent avec une rapidité inespérée. Dès le 3 septembre,
+avant l'arrivée des instructions de M. Guizot, le prince de Joinville
+fut avisé que l'empereur demandait la paix et se déclarait prêt à nous
+donner satisfaction. S'étant assuré des pouvoirs de ceux qui lui
+transmettaient cette demande, le prince, assisté de M. de Nion et du
+duc de Glücksberg, se rendit devant Tanger, le 10 septembre, et fit
+signifier aux plénipotentiaires marocains un traité tout rédigé et
+conforme à notre _ultimatum_[421]; ce traité devait être accepté
+immédiatement, sans discussion, sinon la guerre continuerait. En deux
+heures tout fut signé. Le prince prit alors sur lui d'ordonner
+l'évacuation immédiate de l'île de Mogador. Dans sa façon de faire la
+paix, il montrait le même mélange de prudence et de décision, dont il
+avait fait preuve dans l'action. «Guerre forte, paix généreuse et
+douce», c'est par ces mots que, quelques jours après, le roi
+Louis-Philippe résumait la conduite de son gouvernement.
+
+[Note 421: Ce traité différait cependant de l'_ultimatum_ en un point,
+c'est qu'il stipulait la mise hors la loi d'Abd el-Kader, au lieu de
+son expulsion. En conséquence de cette mise hors la loi, sorte
+d'excommunication religieuse autant que politique, les Marocains
+s'engageaient à poursuivre à main armée l'émir sur leur territoire,
+jusqu'à ce qu'il fût expulsé ou tombé entre leurs mains; dans ce
+dernier cas, il serait transporté dans une ville du littoral de
+l'Ouest, et les deux gouvernements se concerteraient sur les mesures à
+prendre. Rien de mieux, si l'on eût pu compter sur l'exécution
+sérieuse de ces engagements.]
+
+Les deux questions étaient donc résolues à quelques jours de distance,
+et, par suite, tous les dangers qu'elles avaient paru un moment
+soulever, se trouvaient dissipés. Le gouvernement français s'en
+félicitait vivement. «Nous voilà hors de deux grosses affaires,
+mandait M. Guizot au maréchal Soult; le 18 septembre. J'espère que
+vous aurez été content de la manière dont elles se sont terminées. Le
+cabinet reste, je crois, en bonne position. On se fortifie par les
+difficultés qu'on a vaincues[422].» La satisfaction du gouvernement
+anglais n'était pas moins vive. «L'heureuse fin de nos difficultés
+avec la France est une bénédiction», écrivait, le 14 septembre, la
+reine Victoria au roi des Belges[423]. Mais pendant que tel était le
+sentiment des pouvoirs responsables, les oppositions irresponsables,
+des deux côtés du détroit, affectaient de se plaindre d'autant plus
+haut qu'elles se savaient maintenant garanties contre tout danger de
+guerre par la sagesse des cabinets. À Londres, les journaux de lord
+Palmerston dénonçaient, avec colère, «la poltronnerie qui régnait au
+_Foreign Office_». «La France, disaient-ils, sait maintenant qu'elle
+peut nous braver.» Ils se complaisaient à faire ressortir que, dans
+l'affaire de Taïti, lord Aberdeen «s'était humblement contenté de
+l'ombre d'une excuse», et que le capitaine d'Aubigny sortait de là
+sans le moindre désagrément. «Nous avalons une insulte,
+concluaient-ils, et reculons devant une querelle.» À Paris, M. Guizot
+n'était pas mieux traité. Sans doute la presse de gauche, qui avait
+jusqu'au dernier moment soutenu que notre ministre n'oserait pas
+refuser le rappel de M. d'Aubigny, fut d'abord un peu déconcertée
+quand elle sut les conditions toutes différentes de l'arrangement
+conclu dans l'affaire Pritchard; elle se laissa même aller à railler
+la mesquinerie de la satisfaction dont avait dû se contenter le
+cabinet anglais; mais cela ne dura pas, et elle eut bientôt découvert
+que l'octroi d'une indemnité était plus déshonorant encore que ne
+l'aurait été le rappel des officiers. «On comprend, disait-elle aux
+ministres, que lord Aberdeen ait été facile sur le reste, du moment où
+il vous imprimait cette honte sur le front.» De même, pour le Maroc,
+ces journaux, un moment surpris par l'heureuse promptitude des
+négociations, ne tardèrent pas à dénoncer la précipitation avec
+laquelle le gouvernement avait «offert humblement la paix» et «bâclé»
+un traité digne, selon eux, d'être comparé à celui de la Tafna. À les
+entendre, au lieu d'obtenir le prix de nos victoires, le dédommagement
+de nos sacrifices, on s'était contenté de belles paroles, de vaines
+promesses, sans prendre aucune garantie de leur exécution, bien plus,
+en renonçant, par l'évacuation hâtive de Mogador, au moyen de
+contrainte que nous possédions déjà, et tout cela par obéissance
+craintive aux ordres et aux menaces de l'étranger. En France comme en
+Angleterre, ce langage de la presse n'était pas sans action sur le
+public dont il caressait certains ressentiments, et l'on devait dès
+lors prévoir que les oppositions parlementaires trouveraient là, pour
+la prochaine session, un de leurs meilleurs terrains d'attaque. Au
+fond, cependant, les deux nations étaient satisfaites. En dépit des
+bravades auxquelles elles s'étaient plus ou moins associées, elles
+avaient eu très peur de la guerre[424] et se sentaient fort soulagées
+de la voir écartée. En France notamment, ceux-là mêmes qui ne
+semblaient pas fâchés d'entendre reprocher à M. Guizot son manque de
+fierté, eussent été implacables pour le ministère qui aurait laissé
+rompre la paix. M. de Barante, après avoir analysé cet état d'esprit
+avec sa perspicacité habituelle, concluait ainsi: «La solution de nos
+difficultés avec l'Angleterre est un grand sujet de contentement non
+seulement dans la région de la cour et du ministère, mais dans
+l'opinion générale[425].»
+
+[Note 422: _Documents inédits._]
+
+[Note 423: Cité dans la _Vie du Prince consort_.]
+
+[Note 424: Le duc de Broglie écrivait le 5 septembre 1844: «De ce
+côté-ci de la Manche, tout le monde meurt de peur, au milieu des
+bravades et des cris de victoire, et le parti conservateur tout entier
+supplie M. Guizot de se montrer complaisant, tandis que le parti
+Thiers le pousse dans le même sens, en lui disant que c'est sa faute.»
+(_Documents inédits._)]
+
+[Note 425: Lettre du 25 septembre 1844, adressée à M. d'Houdetot. Voir
+aussi une lettre du 5 septembre. (_Documents inédits._)]
+
+En tout cas, à regarder aujourd'hui les choses de haut et de loin,
+l'histoire n'hésite pas. Entre ces oppositions qui, par calcul de
+parti, ont grossi et envenimé des accidents secondaires, parfois même
+insignifiants, de la politique extérieure, au point d'en faire des
+questions dangereuses, qui ont risqué de jeter leur pays dans la
+guerre afin de renverser ou seulement d'embarrasser un cabinet,--et
+ces gouvernements qui, dédaigneux de la popularité, plus soucieux du
+péril public que du leur propre, se sont mis en travers des
+irritations passagères, des entraînements irréfléchis de l'opinion,
+pour sauvegarder les intérêts supérieurs et permanents de leurs
+nations,--la postérité donne hautement raison aux gouvernements. Et,
+pour ne parler que de la France qui nous occupe particulièrement, nous
+ne parvenons pas à trouver coupable de faiblesse le cabinet qui, dans
+l'affaire du Maroc, a écarté toute médiation étrangère, s'est fait
+justice à main armée, a bombardé Tanger et Mogador devant la flotte
+anglaise, et a dicté seul la paix à l'empereur vaincu; le cabinet qui,
+dans l'affaire de Taïti, a refusé toutes les satisfactions de principe
+et de personnes désirées à Londres et s'est borné à offrir, pour des
+torts incontestables, un léger dédommagement pécuniaire[426]. Sans
+doute, en traitant ces affaires, nos ministres se sont préoccupés de
+ménager l'Angleterre avec laquelle ils tenaient à bien vivre, et de ne
+pas compromettre la paix européenne qui leur paraissait importer plus
+à la France que tels petits avantages en Afrique ou en Océanie. Qui
+peut s'en étonner et leur en faire un reproche? Au contraire, quelle
+condamnation paraîtrait assez sévère contre les hommes d'État qui
+eussent laissé sortir une grande guerre, d'accidents aussi secondaires
+que les incursions des fanatiques marocains, aussi misérables que la
+querelle avec le révérend Pritchard? Au plus aigu de la crise, le roi
+Louis-Philippe, qui était pour beaucoup dans la politique suivie par
+son gouvernement, écrivait au roi des Belges: «Je n'ai pas de patience
+pour la manière dont on magnifie si souvent des bagatelles en _casus
+belli_. Ah! malheureux que vous êtes! Si vous saviez comme moi ce que
+c'est que _bellum_, vous vous garderiez bien d'étendre, comme vous le
+faites, le triste catalogue des _casus belli_ que vous ne trouvez
+jamais assez nombreux pour satisfaire les passions populaires et votre
+coupable soif de popularité[427].» Cette lettre n'a été connue
+qu'après la révolution de Février. Si quelque indiscrétion l'avait
+fait publier au moment où elle a été écrite, il est probable que
+l'opposition eût feint d'y trouver un patriotisme trop timide.
+Aujourd'hui, il n'est pas à craindre que ce langage ne soit pas
+compris; les générations nouvelles n'ignorent plus «ce que c'est que
+_bellum_».
+
+[Note 426: En fait, l'indemnité n'a jamais été payée à M. Pritchard.]
+
+[Note 427: _Revue rétrospective._]
+
+Le 18 décembre 1849, Louis-Philippe, réfugié en Angleterre, faisait à
+l'homme d'État qui avait présidé le cabinet anglais en 1844, l'honneur
+de visiter son manoir. Au moment où il se retirait, sir Robert Peel,
+alors guéri par l'expérience des velléités de méfiance qui lui avaient
+parfois traversé l'esprit pendant son ministère, lui adressa ces
+nobles paroles: «Sire, nous vous avons dû la paix du monde; chef d'une
+nation justement susceptible, justement fière de sa gloire militaire,
+vous avez su atteindre ce grand but de la paix, sans jamais sacrifier
+aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte
+à son honneur dont vous étiez plus jaloux que personne. C'est surtout
+aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique
+qu'il appartient de le proclamer[428].» Au milieu des tristesses de
+l'exil et en face de la mort prochaine, le vieux roi déchu a dû
+trouver, dans cet hommage d'un étranger, la consolation de tant
+d'injustices françaises. Il pressentait que l'histoire s'approprierait
+les paroles de sir Robert Peel.
+
+[Note 428: _Sir Robert Peel_, par M. GUIZOT.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD.
+
+(Septembre 1844-septembre 1845.)
+
+ I. La visite de Louis-Philippe à Windsor.--II. Ouverture de la
+ session de 1845. Les menées de l'opposition. M. Molé et M. Guizot
+ à la Chambre des pairs. Le débat de l'adresse à la Chambre des
+ députés. Le paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté
+ qu'à huit voix de majorité.--III. Le ministère doit-il se
+ retirer? Il se décide à rester. Polémiques de la presse de
+ gauche. La loi des fonds secrets au Palais-Bourbon et au
+ Luxembourg. Le ministère est vainqueur. Rencontre de M. Guizot et
+ de M. Thiers. Maladie de M. Guizot.--IV. Les premiers pourparlers
+ sur l'affaire du droit de visite. Nomination de deux
+ commissaires, le duc de Broglie et le docteur Lushington.
+ L'opposition prédit l'insuccès. Le duc de Broglie à Londres. Les
+ négociations. Le traité du 29 mai 1845.--V. Effet du traité à
+ Paris et à Londres. Seconde visite de la reine Victoria à Eu.
+ Succès du cabinet. Discours prononcé par M. Guizot devant ses
+ électeurs.
+
+
+I
+
+L'arrangement de l'affaire Pritchard et le traité avec le Maroc
+avaient écarté le danger, un moment imminent, d'une rupture entre la
+France et l'Angleterre. Mais n'était-il rien resté de tant de soupçons
+et d'aigreurs réciproques? Beaucoup d'esprits ne croyaient pas qu'il
+pût encore être question d'entente cordiale entre deux gouvernements
+qui, tout à l'heure, semblaient sur le point d'en venir aux mains.
+C'était la thèse des journaux opposants, de chaque côté du détroit. M.
+de Metternich, spectateur éloigné, mais attentif, des choses
+d'Occident, se flattait d'être à jamais débarrassé de ce qu'il
+appelait «_feu l'entente cordiale_, cette vague formule, morte de sa
+mort naturelle[429]». Une visite de Louis-Philippe à Windsor allait
+donner tout de suite un démenti à ces appréciations. Vainement
+certaines personnes avaient-elles tenté d'inquiéter le Roi sur le
+danger de témoigner personnellement à l'Angleterre une amitié peu en
+harmonie avec les sentiments qui venaient d'éclater chez son peuple,
+il ne voulut pas retarder une démarche annoncée depuis longtemps et
+très désirée par la reine Victoria. Il estimait que se refuser à
+rendre la visite faite à Eu, serait une offense, et, quelques mois
+après le voyage du Czar à Londres, il n'eût pas jugé prudent de
+fournir un tel grief à la cour britannique.
+
+[Note 429: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 31.]
+
+Le 8 octobre 1844, Louis-Philippe, accompagné du duc de Montpensier et
+de M. Guizot, débarqua à Portsmouth et de là se rendit à Windsor. Un
+souverain français sur le sol d'Angleterre, cela ne s'était pas vu
+depuis que Jean II y avait été amené prisonnier après la bataille de
+Poitiers. Dans le château même de Windsor, tout parlait de la rivalité
+séculaire des deux nations; dans les salles s'étalaient les trophées
+de Marlborough, de Nelson et de Wellington. De tels souvenirs, un tel
+cadre faisaient ressortir davantage encore et l'empressement du royal
+visiteur et l'accueil affectueux qui lui était fait[430]. Le vainqueur
+de Waterloo avait été envoyé au-devant de lui, avec le prince Albert,
+pour lui souhaiter la bienvenue à son débarquement. La Reine, toujours
+sous le charme de l'esprit du vieux roi, lui prodigua les marques de
+son attachement: entre elle et son hôte, on eût dit une intimité de
+famille. Elle voulut lui conférer solennellement cet ordre de la
+Jarretière que chacun se rappelait avoir été institué après la
+bataille de Crécy. La cour, entraînée par l'exemple de sa souveraine
+et séduite aussi par les qualités du Roi, s'associait à ces actes
+d'amicale courtoisie. Le peuple anglais lui-même témoignait avec éclat
+sa sympathie pour un prince auquel il savait gré d'être libéral et
+pacifique. Louis-Philippe se promenait-il un jour dans les environs de
+Windsor, partout, sur son passage, il était chaleureusement acclamé,
+«beaucoup plus que ne l'avait été l'empereur de Russie», notait la
+Reine sur son journal; curieux rapprochement, cette promenade le
+conduisait à Twickenham, où il avait séjourné pendant un premier exil,
+et à Claremont, où il devait bientôt trouver un nouveau refuge. Les
+municipalités saisissaient, avec un empressement fort remarqué, les
+occasions de lui rendre leurs hommages. Louis-Philippe, calquant sa
+visite sur celle qu'il avait reçue l'année précédente, s'était
+appliqué à demeurer exclusivement l'hôte de la Reine, et avait, pour
+cette raison, décliné les invitations de la Cité de Londres; alors, on
+vit un fait sans précédent dans les annales de cette fière
+corporation: tous ses représentants, lord-maire, aldermen, shérifs,
+conseillers, se déplacèrent et vinrent apporter en grand appareil,
+jusque dans le château de Windsor, une adresse à celui qu'ils
+regrettaient de ne pouvoir fêter à Mansion-House. Dans les speeches
+qu'il prononçait en pareille circonstance, comme dans ses
+conversations de tous les instants, le Roi proclamait avec insistance,
+à la vive satisfaction de ses auditeurs, son amour de la paix, son
+désir de maintenir l'union entre les deux nations[431]. Le 14 octobre,
+quand vint le moment de se séparer, la Reine voulut reconduire son
+hôte jusqu'à Portsmouth, où il devait retrouver la frégate le _Gomer_
+qui l'avait amené. À mi-route, une forte tempête obligea
+Louis-Philippe à modifier son itinéraire et à aller s'embarquer à
+Douvres. Par une gracieuse inspiration, la reine Victoria n'en
+poursuivit pas moins jusqu'à Portsmouth et se rendit à bord du
+_Gomer_; elle daigna même y accepter le déjeuner offert par l'amiral
+français, et porta un toast en l'honneur du Roi absent. Nos marins,
+qui gardaient cependant plus vives encore que toute autre partie de la
+nation les vieilles préventions contre «l'Anglais», témoignèrent, par
+la chaleur de leur accueil, combien ils étaient, touchés d'une si
+aimable démarche.
+
+[Note 430: Sur les détails de cette visite, voir _The life of the
+Prince Consort_, par sir Théodore MARTIN, notamment les fragments du
+Journal de la Reine qui y sont cités.]
+
+[Note 431: Nous lisons, à propos d'un de ces entretiens, dans le
+Journal de la Reine: «Le Roi est un homme extraordinaire. Il a
+beaucoup parlé de nos récentes difficultés et de l'émotion excessive
+de la nation anglaise. Il a dit que la nation française ne désirait
+pas la guerre, mais que les Français aiment à faire claquer leur fouet
+comme les postillons, sans songer aux conséquences. Puis il a dit que
+les Français ne savaient pas être de bons négociants comme les
+Anglais, et qu'ils ne comprenaient pas la nécessité de la bonne foi
+qui donne tant de stabilité à ce pays-ci. «La France, a-t-il ajouté,
+ne peut pas faire la guerre à l'Angleterre, «qui est le Triton des
+mers; l'Angleterre a le plus grand empire du monde.» Puis, parlant de
+l'affaire de Taïti: «Je la voudrais au fond de la mer, dit-il, et
+«désirerais beaucoup en être entièrement débarrassé.»--Bien que
+Louis-Philippe fût alors très soucieux de plaire à la Reine, je doute
+que celle-ci ait bien entendu et exactement rapporté ce qui lui avait
+été dit. Elle a dû exagérer et mal comprendre certaines phrases de
+politesse. Le Roi n'a pu, en causant avec une souveraine étrangère,
+tenir, sur son propre pays, certains des propos qui lui sont ici
+attribués.]
+
+Le Roi et M. Guizot revinrent en France, enchantés de leur voyage et
+avec le sentiment d'avoir fait quelque chose d'utile à leur politique.
+«Je m'applaudis, écrivait Louis-Philippe au roi des Belges, d'avoir
+secoué toutes les timidités qui s'inquiétaient de ma résolution de
+faire le voyage d'Angleterre... Tout le monde ici s'accorde à trouver
+non seulement que l'effet est immense, mais qu'il s'accroît encore
+chaque jour. C'est le traitement le plus efficace contre les préjugés
+heureusement si battus en Angleterre et si funestes pour le bien-être
+des deux pays et la prospérité du monde. J'espère et je crois que nous
+sommes ici en bon progrès à cet égard, et j'ai tout lieu de me flatter
+que si notre excellente petite reine Victoria, son sage et bon Albert
+et ses sages ministres continuent ce qui est en si bon train, nous
+viendrons à bout de gagner les convictions des deux nations et de
+consolider tout à fait cette précieuse entente cordiale qui est dans
+l'intérêt bien entendu de tous[432].» M. Guizot, de son côté,
+déclarait, dans une lettre à M. de Barante, «l'effet du voyage
+excellent» des deux côtés du détroit. «En Angleterre, ajoutait-il,
+nous n'avons, quant à présent, rien à désirer. La disposition est
+parfaite et la satisfaction grande. La popularité du Roi dans le
+public anglais a réagi sur le cabinet qui était bienveillant, mais
+inquiet et timide. Aujourd'hui, il est bien décidé à laisser petites
+toutes les petites questions et à maintenir toujours, au-dessus des
+incidents, des conflits locaux, des embarras momentanés, la grande
+politique de la paix et de la bonne intelligence avec nous.» En France
+aussi, M. Guizot croyait «le public content». «J'ai vu moi-même,
+disait-il, l'impression à Calais, Boulogne, Montreuil, sur toute notre
+route. Vif plaisir de ravoir le Roi en France. Vif et joyeux orgueil
+de l'accueil qu'il venait de recevoir en Angleterre et du spectacle
+donné en Europe. Vive satisfaction de la consolidation de la paix.
+Tout cela était dans tous les discours, dans toutes les conversations,
+sur toutes les physionomies[433].»
+
+[Note 432: _Revue rétrospective._]
+
+[Note 433: Lettre du 21 octobre 1844. (_Lettres de M. Guizot à sa
+famille et à ses amis_, p. 226 à 228.)]
+
+Quoique en partie exactes, ces observations étaient, en ce qui
+concernait la France, un peu optimistes. Le public éprouvait tous les
+sentiments notés par M. Guizot, mais, en même temps, par une
+contradiction que nous avons plusieurs fois signalée, il prêtait
+volontiers l'oreille aux journalistes de gauche qui montraient, dans
+cette visite faite au lendemain de l'affaire Pritchard, «le coup de
+grâce de la dignité nationale», et qui s'efforçaient de tourner contre
+le Roi les hommages reçus par lui en Angleterre. À les entendre, en
+effet, ces hommages s'adressaient non à la France, toujours jalousée
+et détestée, mais à la personne de Louis-Philippe, et l'on avait soin
+d'insinuer que, si celui-ci était populaire outre-Manche, c'était
+parce que, dans son royaume, il se mettait en travers du sentiment
+national. Plus on approchait de la rentrée des Chambres, plus la
+presse travaillait à éveiller ces ombrages. Il était visible que
+l'opposition, loin de désarmer, s'apprêtait à exploiter, dans le
+Parlement, les derniers incidents de la politique extérieure, et
+qu'une partie du public était disposée à lui prêter l'oreille.
+
+
+II
+
+La session s'ouvrit le 26 décembre 1844. Le discours du trône aborda
+hardiment les questions brûlantes. Sur l'affaire du Maroc, il célébra
+«la paix aussi prompte que la victoire», et montra l'Algérie
+profitant de ce que nous avions ainsi «prouvé à la fois notre
+puissance et notre modération». Sur l'affaire Pritchard, le Roi
+s'exprimait ainsi: «Mon gouvernement était engagé avec celui de la
+reine de la Grande-Bretagne dans des discussions qui pouvaient faire
+craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés. Un
+mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France
+et l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.»
+Venait ensuite un paragraphe où Louis-Philippe s'étendait avec
+complaisance sur son voyage à Windsor, et témoignait du «prix qu'il
+attachait à l'intimité» des deux cours. Comme on le voit, la politique
+de l'entente cordiale ne se dissimulait pas. Certains journaux lui
+reprochaient même de se montrer provocante.
+
+De son côté, l'opposition était fort animée. Divers symptômes lui
+faisaient croire qu'elle tenait enfin l'occasion, vainement cherchée
+par elle depuis plus de quatre ans, de jeter bas M. Guizot. Lors de la
+nomination du bureau de la Chambre des députés, les candidats
+ministériels ne l'emportèrent que péniblement. Non seulement M. Molé,
+mais aussi M. Dupin et même M. de Montalivet se prononçaient hautement
+contre le cabinet, et ne devait-on pas supposer que de tels
+personnages entraîneraient avec eux une partie des conservateurs[434]?
+Pour ébranler ces derniers, les meneurs exploitaient surtout
+l'attitude de M. de Montalivet. Ils insinuaient que l'intendant de la
+liste civile, que «l'homme du Roi» ne se fût pas ainsi déclaré, s'il
+n'eût été autorisé d'en haut expressément ou tacitement; ils
+ajoutaient qu'aux Tuileries on était fatigué de M. Guizot et qu'on y
+sentait la nécessité d'un nouveau relais. Les journaux racontaient
+tout haut que, mécontent de l'accueil assez froid fait à son discours,
+Louis-Philippe avait dit, au sortir de la séance d'ouverture: «J'aime
+bien mon ministère, mais je voudrais cependant avoir des ministres
+dont la présence à mes côtés n'empêchât pas de crier: Vive le Roi!» Y
+avait-il quelque chose de vrai dans ces récits et de fondé dans ces
+insinuations? Qu'en prévision d'un vote qui eût mis M. Guizot et ses
+collègues en minorité, le souverain se préoccupât d'empêcher que sa
+politique intérieure et extérieure n'en fût trop altérée, le fait
+n'aurait rien d'étonnant. Sous ce rapport, il pouvait ne pas lui
+déplaire que M. de Montalivet se conduisit de façon à être le ministre
+de l'intérieur de la future administration, tandis que M. Molé y
+dirigerait la politique étrangère. Mais s'il croyait devoir prendre
+des précautions en vue d'une crise possible, il était loin de la
+désirer ou seulement d'y être résigné d'avance. Aussi voulut-il
+démentir lui-même les bruits que les ennemis du cabinet cherchaient à
+répandre: le jour où le bureau nouvellement élu de la Chambre lui fut
+présenté, il dit à l'un des vice-présidents, M. Debelleyme, qui avait
+failli être battu par M. Billault: «Monsieur, je suis enchanté que
+vous ayez été nommé; j'aurais désiré que ce fût à une plus grande
+majorité, et ceux qui ont cru le contraire ont joué le rôle de dupes.»
+Le propos, aussitôt répété, produisit son effet. Est-ce pour cela que,
+peu de jours après, lors de la nomination de la commission de
+l'adresse, la majorité parut raffermie, et que les commissaires élus
+par les bureaux furent tous, sauf un, des ministériels?
+
+[Note 434: «À chaque instant, raconte l'un des chefs du centre gauche,
+nous rencontrions à la salle des conférences, à la buvette, des
+députés flottants qui, après s'être assurés d'un regard circulaire
+qu'on ne les voyait pas, venaient à nous et nous serraient la main
+avec une parole ou un geste fort significatif.» (_Notes inédites de M.
+Duvergier de Hauranne._)]
+
+Cette élection remonta le courage un peu ébranlé des amis de M.
+Guizot[435], mais sans abattre la confiance de ses adversaires.
+Ceux-ci paraissaient même considérer la succession du cabinet comme
+déjà ouverte et s'inquiétaient de la partager. M. Thiers, ne se
+croyant pas actuellement possible, déclara laisser la place à M. Molé,
+auquel il promettait, pour un an, sinon l'appui, du moins la
+neutralité bienveillante de l'opposition; il lui demanda seulement de
+ne pas s'en tenir, comme les années précédentes, à des manoeuvres de
+couloirs, mais de se compromettre en prononçant, à la Chambre des
+pairs, un discours d'opposition. M. Molé entrait vivement dans ce
+rôle de président du conseil en expectative; s'occupant dès lors de
+choisir ses futurs collègues, il proposait des portefeuilles à divers
+personnages, à M. de Rémusat qui refusait, à M. Billault qui acceptait
+d'abord avec empressement, mais ensuite élevait des objections dès
+qu'apparaissait l'intention de réserver le ministère de l'intérieur à
+M. de Montalivet. Se heurtait-il à ces résistances, l'ancien ministre
+du 15 avril allait aussitôt implorer le secours de M. Thiers, qui,
+moitié sérieux, moitié goguenard, invitait ses amis à faciliter cette
+nouvelle coalition[436]. Quelque chose de ces démarches transpira dans
+le public, et ce fut une occasion pour le _Journal des Débats_ de
+dénoncer, avec colère et non sans quelque alarme, ce qu'il appelait
+«l'intrigue».
+
+[Note 435: «La majorité conservatrice est ralliée, disait à ce propos
+le _Journal des Débats_; la situation est rétablie.» (2 janvier
+1845.)]
+
+[Note 436: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs s'ouvrit le 13
+janvier 1845. M. Molé prit le premier la parole. Tout,--l'importance
+du personnage, le silence qu'il avait gardé depuis quatre ans, ce que
+l'on entrevoyait des combinaisons ébauchées dans la coulisse,--faisait
+de ce discours un événement. La tâche de l'orateur n'était pas aussi
+simple que l'eût été celle d'un homme de gauche. Il avait trop le
+respect de soi et le souci de demeurer, aux yeux du Roi et de
+l'Europe, le ministre possible du lendemain, pour prendre à son compte
+les déclamations des journaux contre l'entente cordiale. Aussi
+reprocha-t-il à M. Guizot moins d'avoir eu une mauvaise politique que
+de l'avoir maladroitement appliquée. «Si j'essayais, dit-il, de
+caractériser par un seul mot la politique de M. le ministre des
+affaires étrangères, je dirais qu'elle est _partout_ et _toujours_ une
+politique _à outrance_, à outrance même dans ses faiblesses.... Ainsi
+M. le ministre des affaires étrangères veut la paix, et toute la
+France, toutes les opinions la veulent avec lui, autant que lui; et
+cependant il en parle de telle manière, il montre tant d'ardeur,
+d'entraînement à la maintenir, il donne à croire qu'il ferait dans ce
+dessein de tels sacrifices, que les plus pacifiques ne croiraient pas
+pouvoir se dire aussi pacifiques que lui. Il veut l'alliance anglaise,
+et je ne pense pas qu'il y ait en France un ami de son pays, un homme
+sensé, surtout un esprit politique, qui ne la veuille, n'en sente
+l'importance autant que lui; mais, sans le vouloir et sans le savoir,
+il en exagère les conséquences, et il en parle de façon à la
+compromettre, à susciter contre elle la susceptibilité nationale, à
+donner aux Français contre cette alliance, dont, en 1830, je crois
+avoir jeté les fondements, des préventions qui, si elles ne cessaient,
+pourraient devenir un sérieux embarras dans l'avenir.» M. Molé
+justifiait ce reproche général, en invoquant l'affaire du droit de
+visite et celle de Taïti: à l'entendre, dans la première. M. Guizot
+avait provoqué lui-même, par la signature de la convention de 1841,
+une réaction qu'il ne savait plus comment apaiser, et il se trouvait
+acculé à une impasse; dans la seconde, les désagréments et les périls
+de l'incident Pritchard étaient venus de ce que le gouvernement avait
+ordonné étourdiment ces occupations océaniennes, qu'il se trouvait
+maintenant aussi embarrassé de maintenir que d'abandonner. La
+conclusion était que le ministre avait accumulé autour de lui des
+difficultés dont il n'était pas en état de sortir.
+
+Dans sa réponse, M. Guizot prit tout de suite avantage de ce que M.
+Molé «admettait au fond toute la politique du cabinet», de ce qu'il
+«n'indiquait même pas, pour les questions à traiter, de solutions
+différentes», et de ce qu'il se bornait à critiquer certaines erreurs
+de conduite. Ces erreurs auraient-elles été en effet commises, disait
+le ministre, y avait-il là de quoi justifier un acte d'opposition
+aussi grave? Puis, déchirant vivement les voiles dont le préopinant
+avait enveloppé ses prétentions ministérielles, il lui demanda sans
+ménagement ce qu'il serait au pouvoir. Aurait-il cette situation si
+nette, si simple et si forte de l'administration actuelle, appelée aux
+affaires pour raffermir la paix et soutenue par une majorité animée
+des mêmes sentiments? «Il entrerait au pouvoir, continuait M. Guizot,
+pour pratiquer, pour maintenir la bonne politique, en la dégageant de
+ce qu'il appelle nos fautes; mais il y entrerait par l'impulsion et
+avec l'appui de tous les hommes qui n'ont pas cessé de combattre cette
+politique... Il ne faut pas beaucoup de réflexion ni beaucoup
+d'expérience pour comprendre que c'est là une situation radicalement
+fausse et impuissante... Vous vous trouveriez entre une portion
+considérable, importante, du parti conservateur, mécontente, méfiante,
+irritée, et des oppositions exigeantes qui auraient bien le droit de
+vous demander quelque chose pour l'appui qu'elles auraient prêté à
+votre avènement... Vous auriez beau faire, beau vouloir, à l'instant
+même, la bonne politique serait, entre vos mains, énervée, abaissée,
+compromise.» Le ministre terminait en se défendant d'avoir mis en
+péril l'alliance anglaise. Ceux qui la mettent en péril, disait-il, ce
+sont d'abord les opposants qui travaillent à grossir et à envenimer
+toutes les difficultés; ce sont ensuite ceux qui «accueillent à moitié
+ou ne repoussent qu'à moitié» ces opposants. «Nous les combattons les
+uns et les autres, ajoutait M. Guizot.
+
+ Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,
+ Et les autres, pour être aux méchants complaisants
+ Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
+ Que le vice fait naître aux âmes vertueuses.»
+
+M. Molé, fort sensible à la rudesse de cette riposte, répliqua avec
+amertume. «Cessez, dit-il au ministre, de parler des ambitions
+personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici
+l'idée que dans vos propres souvenirs. Si vous pouviez juger du fond
+des coeurs autrement que par le vôtre, vous sauriez mieux les
+intentions qui m'animent et les motifs qui m'ont décidé à signaler au
+pays les embarras que vous lui avez donnés... Vous avez cru que je ne
+vous dirais pas ce que je pensais de votre politique. Eh bien, je vous
+l'ai dit en toute conscience... Les questions si graves que vous
+croyez ou que vous dites terminées sont encore toutes vives... Elles
+vous donneront de mauvais moments. Surmontez-les, c'est ce que je
+demande, et permettez-moi de dire les gros mots: Ce n'est pas votre
+place que j'ambitionne; ce que je voudrais, c'est que vous pussiez
+tirer la France des difficultés qu'elle vous doit.»
+
+Commencée par cette sorte de duel, la discussion devint, les jours
+suivants, une mêlée plus générale. Divers orateurs insistèrent sur les
+questions que M. Molé avait marquées comme les principaux points
+d'attaque; ils y ajoutèrent celle du Maroc, dont l'ancien ministre du
+15 avril n'avait presque rien dit, n'approuvant pas sans doute sur ce
+point les critiques de l'opposition. Le ministère se défendit
+habilement et fortement. Plusieurs orateurs lui vinrent au secours,
+entre autres le duc de Broglie qui justifia le traité de Tanger dans
+un très remarquable discours; rarement la raison politique avait parlé
+un langage aussi net, aussi lumineux, aussi élevé, aussi convaincant.
+D'ailleurs, bien que cette discussion eût une vivacité et une étendue
+inaccoutumées dans la Chambre des pairs, l'issue n'en faisait doute
+pour personne: au vote, la minorité opposante fut de 39 voix, la
+majorité de 114.
+
+C'était maintenant le tour de la Chambre des députés. Le projet
+d'adresse, préparé par la commission, contenait une approbation très
+nette de la politique ministérielle. Sur la tactique à suivre pour y
+faire échec, une divergence se produisit entre les meneurs de
+l'ancienne opposition et les amis de M. Molé. Les premiers désiraient
+procéder, comme lors de la fameuse coalition de 1839, par une suite
+d'amendements portant sur chacun des paragraphes de l'adresse. Les
+seconds, afin de moins effaroucher les timides, demandaient au
+contraire qu'on se bornât à exprimer un regret sur l'ensemble de la
+politique suivie. On transigea: il fut convenu que M. de Carné
+présenterait d'abord un amendement général qui serait appuyé par la
+gauche; mais celle-ci se réserva de présenter ensuite, s'il y avait
+lieu, des amendements successifs que les amis de M. Molé s'engageaient
+aussi à soutenir[437].
+
+[Note 437: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+À peine la discussion fut-elle ouverte, le 20 janvier 1845, qu'on vit
+se précipiter à l'attaque les nouveaux coalisés, MM. Thiers, Billault,
+de Tocqueville, de Beaumont, Marie, à côté de MM. Dupin, Saint-Marc
+Girardin, de Carné. Le Maroc, Taïti et le droit de visite, tels
+étaient d'ordinaire les trois points traités. Le cabinet était accusé
+d'imprévoyance et de faiblesse, imprévoyance à laisser ou même à faire
+naître les questions périlleuses entre la France et l'Angleterre,
+faiblesse au milieu des complications qui en sortaient. Non cependant
+que ces divers opposants fussent d'accord sur la politique à suivre.
+Les uns attaquaient tout le «système» appliqué jusqu'alors, et c'était
+pour y mettre fin qu'ils cherchaient à jeter bas le ministère; les
+autres prétendaient ne vouloir changer ce ministère que pour sauver le
+«système» compromis par lui. Les premiers se défendaient d'être les
+adversaires de l'alliance britannique et se plaignaient qu'on l'eût
+mise en péril; les seconds, dénonçant dans l'Angleterre l'ennemie
+perfide et obstinée de la France, s'indignaient qu'on se fût rapproché
+d'elle. Tous ne s'en trouvaient pas moins réunis pour irriter
+l'amour-propre national et pour dénoncer avec véhémence le
+gouvernement qui sacrifiait honteusement à l'étranger les droits, les
+intérêts, la dignité du pays.
+
+Secondé par plusieurs députés de la majorité, notamment MM. de
+Peyramont et Hébert, et par deux de ses collègues du cabinet, MM.
+Duchâtel et Dumon, M. Guizot fit tête avec vigueur à cette redoutable
+attaque. Sa défense consista surtout à exposer les faits et les
+négociations tels que nous les connaissons. Il se fit honneur de
+l'entente cordiale: à elle seule, disait-il, on devait que les
+incidents les plus délicats, les plus graves, n'eussent pas «abouti à
+la rupture ni même au refroidissement des relations des deux pays».
+Puis, après avoir rappelé comment la France, si inquiète au moment de
+la crise, avait été satisfaite de la voir terminée et avait salué avec
+joie les résultats du voyage du Roi en Angleterre: «Messieurs,
+s'écria-t-il, il y a loin de cette région haute et vraie à l'arène
+inférieure et confuse des prétentions, des agitations, des luttes de
+partis, de coteries, de personnes, à travers lesquelles on nous traîne
+depuis un mois. Dans laquelle de ces deux régions se placera la
+Chambre?... Donnera-t-elle raison au premier jugement public qui a
+éclaté, qui régnait il y a deux mois? Ou bien laissera-t-elle
+obscurcir sa vue et fausser son jugement par les nuages que les
+partis, les coteries, les intérêts personnels essayent d'élever autour
+de nous? C'est la question que le débat actuel va décider.»
+
+Dans cette première phase de la discussion, la Chambre se trouvait en
+présence de l'amendement de M. de Carné, qui exprimait, d'une façon
+générale, le regret qu'une «conduite prévoyante et ferme» n'eût pas
+«prévenu ou terminé, d'une façon plus satisfaisante», les
+complications récemment survenues dans la politique étrangère. Sur le
+désir exprimé par les amis de M. Molé qui promettaient, à ce prix, des
+défections nombreuses dans la majorité, le scrutin secret fut demandé.
+L'amendement n'en fut pas moins repoussé, le 23 janvier, par 225 voix
+contre 197; la majorité pour le cabinet était de 28 voix. Grand
+désappointement parmi les adversaires de M. Guizot qui se
+reprochaient, une fois de plus, d'avoir fait quelque fond sur
+l'influence de M. Molé. Parmi les ministériels, joie d'autant plus
+vive qu'on avait été plus inquiet. Toutefois la bataille n'était pas
+finie. En dépit du préjugé défavorable résultant de ce premier vote,
+la gauche et le centre gauche résolurent de recommencer la campagne
+pour leur compte et de présenter les amendements qu'ils avaient
+préparés sur chaque paragraphe de l'adresse.
+
+Le 24 janvier, à l'appui du premier de ces amendements, relatif au
+Maroc, divers orateurs renouvelèrent contre le gouvernement
+l'accusation d'avoir conclu précipitamment un traité dérisoire, et de
+l'avoir fait par faiblesse envers l'Angleterre. M. Guizot, estimant,
+non sans raison, que justice avait été déjà faite de ces critiques par
+ses discours antérieurs et par celui du duc de Broglie, ne remonta pas
+à la tribune. Il y fut d'ailleurs suppléé par le maréchal Bugeaud.
+L'intervention de ce dernier fit d'autant plus d'effet que, dans ses
+conversations, il n'avait pas toujours bien parlé des négociations de
+Tanger[438]. On rapportait de lui quelques boutades que les opposants
+invoquaient à l'appui de leurs critiques. Mais, une fois à la tribune,
+en face de ces opposants, le maréchal se retrouva homme de
+gouvernement. Il confessa que, tout d'abord, plus préoccupé de
+l'Algérie que des affaires générales, il n'avait pas été entièrement
+satisfait du traité; mais il ajouta que, depuis, les événements et ses
+propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression,
+et porté à approuver la modération du gouvernement. Il semblait qu'un
+tel témoignage dût être décisif. Néanmoins, l'amendement ne fut rejeté
+par assis et levé qu'après une épreuve douteuse.
+
+[Note 438: Le maréchal avait eu, sur ce sujet, un langage au moins
+assez variable et assez incertain. Avant le traité, le 3 septembre
+1844, il reprochait au prince de Joinville d'exiger trop du Maroc.
+«Dans notre situation vis-à-vis de la jalouse Angleterre, écrivait-il,
+nous devons nous montrer faciles.» (D'IDEVILLE, _le Maréchal Bugeaud_,
+t. II, p. 543.) Le traité fait, il se plaint qu'on n'ait pas assez
+obtenu. «Applaudissez, vous tout seul, écrit-il au général de La
+Moricière, car moi, je n'applaudis pas le moins du monde.» (KELLER,
+_le Général de La Moricière_, t. I, p. 365.) Il écrit dans le même
+sens à M. Guizot. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 176.) Mais, le
+29 décembre 1844, il mande du Périgord à M. de Corcelle: «Je me
+contente de vous dire que les résultats généraux sont bons, et que
+s'il eût été possible d'obtenir davantage, ce n'eût été qu'aux dépens
+d'un retard dans la conclusion. Ce retard aurait pu compliquer en
+Europe certaines questions.» (_Documents inédits._)]
+
+À gauche, ce résultat parut de bon augure pour l'amendement suivant
+qui portait sur l'affaire Pritchard. C'était le point où l'on croyait
+avoir le plus de chance de faire brèche, les journaux étant parvenus à
+faire un je ne sais quoi d'énorme et de scandaleux de l'indemnité
+accordée au turbulent missionnaire. L'attaque fut soutenue à la
+tribune, le 25 janvier, par M. Odilon Barrot, dont la véhémence
+oratoire était particulièrement à l'aise au milieu de ces généralités
+sur l'indépendance et la dignité nationales, et par M. Dufaure, tout
+armé de sa puissante dialectique. «Vous avez dit, répétaient à l'envi
+les orateurs en s'adressant au ministère, que M. Pritchard voulait
+détruire notre établissement; il a fait massacrer nos soldats; et
+vous, à la face de l'Europe, vous donnez une indemnité à M.
+Pritchard!» M. Guizot ne crut pas pouvoir se taire, comme lors de
+l'amendement précédent. Reprenant l'exposé des faits, il montra que,
+s'il avait fait des concessions, l'Angleterre en avait fait également,
+et que la transaction à laquelle on était ainsi arrivé était
+préférable à la rupture qui n'eût pu sans cela être évitée. Sa
+conclusion fut nette et fière: «Nous n'avons, dit-il, aucun regret de
+ce que nous avons fait; nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterions
+pas davantage aujourd'hui... Nous sommes convaincus que nous faisons,
+depuis quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête,
+utile au pays et moralement grande... Mais cette politique est
+difficile, très difficile; elle a bien des préventions, bien des
+passions à surmonter sur ces bancs, hors de ces bancs. Elle a besoin,
+pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de l'État.
+Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complètement, mais s'il
+n'était pas suffisamment ferme pour que cette politique pût être
+continuée avec succès, nous ne consentirions pas à nous en charger.»
+Au vote par assis et levé, cette fois encore, la première épreuve fut
+douteuse; à la seconde, malgré les réclamations de la gauche, le
+bureau déclara l'amendement rejeté.
+
+L'opposition ne se tint pas pour battue. Elle n'avait pu obtenir le
+blâme de l'arrangement conclu dans l'affaire Pritchard. Ne
+pouvait-elle pas du moins empêcher l'approbation «satisfaite» contenue
+dans le paragraphe de l'adresse? Ce fut ce qu'elle tenta dans la
+séance du 27 janvier. D'un ton impérieux, menaçant, M. Billault montra
+aux députés l'impopularité électorale qu'ils encourraient, en
+s'associant à un tel acte par un éloge aussi précis. «Je supplie la
+Chambre, s'écria-t-il, de prendre la seule attitude qui me semble
+digne dans cette affaire, le silence et, puisque malheureusement elle
+ne peut faire mieux, la résignation.»--«Savez-vous, répondit vivement
+un des ministres, M. Dumon, ce que l'on propose à la Chambre? c'est de
+n'avoir point de politique, point d'avis sur les grandes affaires du
+pays, d'abdiquer... Je l'adjure solennellement de dire son avis avec
+netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance et sans
+s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je lui
+demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.» Le
+vote eut lieu au milieu d'une grande agitation. 205 voix repoussèrent
+le paragraphe, 213 l'adoptèrent: s'il y avait encore une majorité pour
+le ministère, elle était singulièrement réduite; cela tenait à ce que
+douze ou quinze membres du centre s'étaient abstenus. À la
+proclamation du résultat, l'opposition éclata en applaudissements, en
+cris de triomphe, en trépignements de joie. Feignant de croire qu'elle
+avait entièrement gagné la bataille, elle retira aussitôt tous les
+amendements présentés par elle sur les paragraphes suivants. Enfin, au
+vote sur l'ensemble, elle s'abstint, dans l'espoir que l'on ne
+réunirait pas les 230 votants nécessaires à la validité du scrutin;
+cette tactique avait été conseillée par M. Thiers; mais toute la
+gauche n'obéit pas à la consigne: 249 députés prirent part au vote, et
+l'adresse se trouva adoptée par 216 voix contre 33.
+
+
+III
+
+Quand elle se prétendait victorieuse, l'opposition cherchait à en
+imposer au public; après tout, elle n'avait pu faire passer un seul
+amendement. Le ministère, cependant, ne pouvait se dissimuler qu'une
+majorité aussi réduite était pour lui un échec: le _Journal des
+Débats_ n'hésitait pas à prononcer ce mot. Dès lors, se posait une
+question délicate: si le cabinet ne devait pas à l'opposition de lui
+céder la place, ne se devait-il pas à lui-même de ne pas garder un
+pouvoir affaibli? Plusieurs de ses amis, non des moins dévoués, la
+princesse de Lieven entre autres[439], lui conseillaient de se
+retirer. Leurs motifs étaient sans doute ceux que, peu auparavant, à
+la veille de l'ouverture des Chambres, le duc de Broglie exposait dans
+une lettre adressée à M. Guizot. «La session prochaine sera rude et
+difficile, lui écrivait-il. La majorité de la Chambre veut bien haïr
+vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais elle s'amuse à
+ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la charge, fût-ce
+pour la dixième fois, non seulement elle les laisse faire, mais elle
+s'y prête de très bonne grâce, comme on va au spectacle de la foire.
+C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre, en lui en laissant, si
+cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi, vous y
+perdrez votre santé et votre réputation. Tout s'use à la longue, et
+les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement.
+Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez réussi au delà
+de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux; le moment est
+venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le
+pouvoir. Pour vous, il vaudrait mieux quelque temps d'interruption;...
+vous rentreriez promptement, avec des forces nouvelles et une
+situation renouvelée. Pour le pays, s'il doit faire encore quelque
+sottise et manger un peu de vache enragée, il vaut mieux que ce soit
+du vivant du Roi[440].» Cette idée des avantages d'une retraite
+momentanée avait gagné jusqu'à certains membres du cabinet. À l'époque
+où le duc de Broglie écrivait sa lettre, M. Duchâtel s'exprimait de
+même dans une conversation intime avec son ami M. Vitet. «Remarquez
+bien, lui disait-il, que si, chaque fois qu'on nous livre bataille,
+nous la gagnons, le lendemain c'est à recommencer. Tantôt l'un, tantôt
+l'autre attache le grelot; mais, pour le détacher, c'est toujours
+notre tour. Ils ont des relais, nous n'en avons pas. Je reconnais que
+la fortune nous a presque gâtés depuis quatre ans, à la condition
+toutefois de ne jamais nous délivrer d'une difficulté sans nous en
+mettre une autre aussitôt sur les bras... C'est un métier de Sisyphe
+que nous faisons là. La vie publique n'est pas autre chose, je le
+sais; seulement, il y faut du repos. Plus nous durons, plus la corde
+se tend. Nos amis ne sont plus ce qu'ils étaient il y a trois ans. Ils
+ont perdu ces craintes salutaires, ces souvenirs de 1840, qui les
+rendaient vigilants et dociles. Sans un peu de crainte, point de
+sagesse. Ils se passent leurs fantaisies, se donnent à nos dépens des
+airs d'indépendance, convaincus, quoi qu'ils fassent, que nous devons
+durer toujours... Ce que les amis perdent en discipline, les
+adversaires le gagnent en hostilité. Plus nous durons, plus ils
+s'irritent, ceux-là surtout qui, avant le 1er mars, étaient nos
+meilleurs amis; ils nous avaient prédit que nous en avions à peine
+pour six mois; je comprends leur mécompte, et qui sait où il peut les
+conduire?» Aussi M. Duchâtel en venait-il à se demander s'il ne
+vaudrait pas mieux «saisir la première occasion d'un vote un peu
+douteux et s'en faire honorablement une porte de sortie». Sa
+conclusion était qu'il fallait «en finir, interrompre une lutte
+irritante qui lasse le pays, se donner à soi-même un repos bien gagné,
+amasser des forces nouvelles, détendre, rajeunir, renouveler la
+situation[441]».
+
+[Note 439: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 270.]
+
+[Note 440: Lettre du 30 octobre 1844, publiée par la _Revue
+rétrospective_.]
+
+[Note 441: _Le Comte Duchâtel_, par M. VITET.]
+
+Nul doute qu'en présence du vote du 27 janvier, les considérations
+exposées par le duc de Broglie ne fussent revenues à l'esprit de M.
+Guizot; quant à M. Duchâtel, il avait dû reconnaître là «l'occasion»
+appelée par lui quelques semaines auparavant. Et cependant, le
+premier, après quarante-huit heures d'incertitude, renonça à donner sa
+démission; quant au second, il fut, dit-on, dès le premier jour,
+d'avis de rester[442]. Ne sourions pas et ne songeons pas au bûcheron
+de la fable qui invoque la mort et n'en veut plus dès qu'elle se
+montre. Sans nier la part qu'a pu avoir, dans la décision prise, cet
+attachement au pouvoir, aussi naturel à l'homme, paraît-il, que
+l'attachement à la vie, il est facile d'y discerner des motifs d'un
+ordre plus élevé. Au dehors, les ministres se croyaient sur le point
+de recueillir, dans d'importantes questions, celles du droit de visite
+et du mariage de la reine d'Espagne, les fruits de cette entente
+cordiale jusque-là si méconnue; il leur en coûtait d'y renoncer, pour
+eux et pour leur pays. À l'intérieur, ils s'inquiétaient sincèrement
+des aventures où un ministère, obligé de s'appuyer sur la gauche et
+de faire procéder à des élections générales, pouvait jeter la
+monarchie. Ils croyaient que le meilleur moyen de servir les vrais
+intérêts de la nation était, non d'avoir égard à l'ennui que lui
+causait la longue durée de leur administration, mais de lui assurer un
+peu de cette stabilité dont au fond elle avait surtout besoin. Enfin,
+ils connaissaient assez le tempérament de la majorité conservatrice,
+formée et maintenue par eux avec tant de peine, pour douter qu'elle
+fût en état de résister aux manoeuvres dissolvantes d'un cabinet
+centre gauche, et qu'une fois décomposée et dispersée, il y eût chance
+de la reformer; ils savaient bien qu'elle n'avait rien de pareil à ces
+partis anglais aussi compacts dans l'opposition qu'au pouvoir. L'idée
+médiocre qu'ils se faisaient ainsi de la solidité de leurs propres
+troupes les rendait assez incrédules à l'espoir de rentrée prochaine
+dont les flattaient les partisans de la démission, et ils écoutaient
+plus volontiers les esprits «positifs» qui qualifiaient un tel espoir
+de «rêverie» et qui conseillaient de garder la position tant qu'on
+avait chance de s'y maintenir[443].
+
+[Note 442: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+[Note 443: Ceux qui conseillaient de rester étaient appelés, dans
+certains milieux ministériels, les amis _sérieux_, par opposition aux
+amis _romanesques_ qui poussaient à la démission. (_Journal inédit du
+baron de Viel-Castel._)]
+
+Au premier rang de ces esprits positifs était le Roi. Une démission
+lui eût presque fait l'effet d'une désertion. «On verra ce que c'est
+qu'un ministre qui ne veut pas s'en aller», avait-il dit en appelant
+M. Guizot à remplacer M. Thiers. Jusqu'alors, sa prévision n'avait pas
+reçu de démenti; il s'en félicitait et comptait bien sur la même
+ténacité dans l'avenir. Ses sentiments, en pareille matière,
+apparaissent dans une lettre que, l'année suivante, il écrivait à son
+gendre le roi des Belges, aux prises avec une crise ministérielle. «Ce
+qui gâte toutes nos affaires, lui disait-il, c'est qu'en général nos
+hommes politiques ont une surabondance de courage et d'audace quand
+ils sont dans l'opposition, tandis que, dans le ministère, ils sont
+_feigherzig_ et toujours prêts à tout lâcher, en disant au Roi:
+Tire-t'en, Pierre, mon ami, comme dans la chanson. Il faut trouver un
+Guizot pour obvier à ces maux, un homme qui sache tenir tête à ses
+adversaires, et qui sache aussi secouer ses amis, lorsqu'ils
+s'effrayent et qu'ils viennent le tirer par les basques de son habit
+pour le faire tomber à la renverse, quand les adversaires n'ont pas
+réussi à le faire tomber sur le nez; et c'est parce que Guizot a eu le
+nerf de résister à tous ces ébranlements, qu'il a déjà six ans de
+ministère passés et une jolie perspective d'avenir. Je conviens que la
+denrée est rare[444].»
+
+[Note 444: _Revue rétrospective._]
+
+Le Roi n'était pas le seul à peser sur les ministres pour les
+détourner d'abandonner la partie. La majorité même qui avait amené la
+crise par son défaut de consistance, n'eut pas plutôt entendu parler
+de démission, qu'elle en fut toute troublée. Dès le surlendemain du
+fameux vote, les conservateurs les plus considérables, MM. Hartmann,
+Delessert, de Salvandy, Bignon, Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani
+et Bugeaud provoquèrent une réunion à laquelle assistèrent ou
+adhérèrent 217 députés, et qui, par suite, comprenait plusieurs des
+défectionnaires du 27 janvier. Il y fut décidé à l'unanimité qu'une
+démarche serait faite auprès du cabinet pour lui demander de rester
+aux affaires et de maintenir sa politique. En conséquence, une
+députation se rendit chez le maréchal Soult et chez M. Guizot. Les
+ministres, dont le parti était déjà pris, ne firent pas difficulté de
+se rendre au voeu de la majorité. Seulement, il fut entendu que la loi
+des fonds secrets serait immédiatement présentée, et qu'à cette
+occasion, la Chambre serait mise en demeure d'émettre un vote de
+confiance qui ne laissât plus place à aucune équivoque.
+
+Furieux de voir que le ministère, déclaré par eux bel et bien mort,
+prétendait être encore vivant, les journaux de gauche redoublèrent de
+violence. Ce n'est pas sans une sorte de stupéfaction qu'on relit
+après coup les déclamations alors courantes sur cette affaire
+Pritchard qui paraît aujourd'hui si insignifiante, et qu'on mesure
+ainsi le grossissement de ce que M. Guizot a appelé justement le
+microscope parlementaire. Dans cette violence, tout n'était pas
+entraînement de passion; il y avait beaucoup de calcul; on se flattait
+d'intimider par là une partie de la majorité. Dès le 29 janvier, les
+journaux de gauche publièrent, sous ce titre: _Députés du parti
+Pritchard_, la liste des 213 conservateurs qui avaient voté le
+paragraphe de l'adresse; ils avaient reconstitué cette liste en dépit
+du caractère secret du scrutin, et annonçaient l'intention de la
+reproduire à des époques déterminées. «Notre but n'est pas un mystère,
+disaient-ils; c'est une table de proscription que nous dressons en vue
+des élections prochaines.» Peut-être était-ce dépasser le but. Ces
+menaces, habilement soulignées et commentées par le _Journal des
+Débats_, montraient aux 213 «proscrits» qu'ils n'avaient plus à
+attendre aucun ménagement de la part de la gauche, et que leur sort
+était irrévocablement lié à celui du ministère. La colère ou tout au
+moins la peur redonna du courage à ceux qu'on s'était flatté de
+terroriser. «L'irritation est grande entre les partis, notait un
+observateur bien placé pour savoir ce qui se passait chez les
+ministériels, plus grande qu'on ne l'avait vue depuis bien longtemps.
+Les conservateurs, loin d'être effrayés par les menaces, en sont
+devenus plus animés, je dirai presque plus violents[445].» Le
+ministère d'ailleurs ne s'abandonnait pas, et, pour en imposer à ses
+partisans, il révoquait deux fonctionnaires considérables, M. Drouyn
+de Lhuys, directeur au ministère des affaires étrangères, et le comte
+Alexis de Saint-Priest, ministre de France à Copenhague, qui avaient,
+l'un comme député, l'autre comme pair, hautement pris parti pour
+l'opposition.
+
+[Note 445: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+Ce fut le 20 février 1845 que commença à la Chambre des députés le
+débat attendu sur les fonds secrets. Bien que la question de confiance
+y fût nettement et solennellement posée, il n'eut pas grande ampleur;
+il ne prit que deux séances, encore la première fut-elle presque
+entièrement occupée par des récriminations sur la révocation de MM.
+Drouyn de Lhuys et de Saint-Priest. Évidemment chacun avait le
+sentiment que, sur les grands sujets, tout avait été dit lors de
+l'adresse. Entre M. Billault, le seul orateur important de
+l'opposition qui prit la parole, et M. Guizot, la contestation porta
+principalement sur la question parlementaire. Le premier soutint que
+le cabinet n'avait plus une majorité suffisante pour gouverner. Le
+ministre répondit que c'était, au contraire, l'opposition qui n'avait
+pas de majorité du tout, et il en donna pour preuve que ses véritables
+chefs, M. Odilon Barrot et M. Thiers, déclinaient, en ce moment, toute
+prétention ministérielle. «Savez-vous, demandait-il, ce qui arrivera
+si le cabinet succombe? C'est que vous n'aurez pas, à sa place, sur
+ces bancs, un pouvoir vainqueur. Vous aurez deux pouvoirs, un pouvoir
+protecteur et un pouvoir protégé. Vous aurez un pouvoir protégé,
+cherchant sa force, mendiant son pain, tantôt à droite, tantôt à
+gauche... Est-ce de là qu'on attend de la force et de la dignité pour
+le pouvoir et pour la Chambre?» Il termina par ces paroles: «Quel que
+soit le vote de la Chambre, nous garderons notre opinion. Seulement,
+si ce vote nous est contraire, nous dirons: Qu'une nouvelle expérience
+se fasse; que la France voie encore une fois ce que peut lui valoir,
+pour sa dignité comme pour sa sécurité, pour son influence au dehors
+comme pour sa prospérité au dedans, une politique incertaine, protégée
+par l'opposition.» Le vote était attendu avec anxiété. En dehors des
+discours prononcés à la tribune et des polémiques de presse, de grands
+efforts avaient été faits, des deux côtés, pour travailler
+individuellement chacun des cinquante ou soixante députés supposés
+douteux. M. Molé, fort habile en ce genre de propagande, et M. de
+Montalivet, qui s'affichait de plus en plus ouvertement contre M.
+Guizot, s'y étaient employés activement. Ils se flattaient d'avoir
+réussi, et, dans leur entourage, on annonçait que le cabinet serait en
+minorité de 10 voix. Ce fut au contraire l'opposition qui se trouva en
+minorité de 24 voix: elle ne réunit que 205 suffrages contre 229.
+
+La loi des fonds secrets fut aussitôt portée à la Chambre des pairs,
+où elle vint en discussion dans les premiers jours de mars. M. Molé
+ne pouvait se flatter de trouver au Luxembourg la revanche de l'échec
+subi par ses alliés au Palais-Bourbon. Toutefois, il intervint à
+plusieurs reprises dans le débat, se posant plus ouvertement encore
+que lors de l'adresse en compétiteur de M. Guizot. Rassurer le centre
+tout en donnant des gages à la gauche, telle fut la double tâche à
+laquelle il employa d'abord l'habileté de sa parole. Pour rassurer le
+centre, il protesta n'avoir pas changé de principes, être toujours
+conservateur, et se défendit même de faire en cette circonstance acte
+d'opposition. Pour donner des gages à la gauche, il se proclama homme
+de progrès, sans préciser, il est vrai, quel progrès il se chargerait
+d'accomplir; il se défendit d'être de ces ministres qui cherchent leur
+salut dans l'immobilité et s'imaginent que «durer, c'est gouverner»;
+il déclara ne pas admettre qu'on divisât le pays et le Parlement en
+deux partis absolus et tranchés, à la façon des whigs et des tories;
+suivant lui, une telle division n'était pas conforme à l'état des
+esprits, dans un siècle de tolérance et d'indifférence. Cela dit pour
+justifier la situation qu'il avait prise, il passa à l'offensive
+contre le cabinet en fonction. Il le montra «protégé, depuis quatre
+ans, par une majorité qu'il ne conservait qu'à force de lui céder, ne
+faisant autre chose que de courir après le nombre qui lui échappait,
+réduit à n'avoir pas d'avis toutes les fois qu'il n'avait pas son
+existence à défendre, laissant affaiblir, amoindrir de plus en plus
+entre ses mains ce pouvoir qu'il mettait tant d'efforts à conserver».
+Contre M. Guizot personnellement, les traits étaient nombreux et
+parfois assez aiguisés; l'orateur se plaisait surtout à évoquer les
+souvenirs de la coalition. Le ministre n'était pas homme à laisser une
+telle attaque sans réponse. Au reproche de stérilité, il opposa la
+comparaison de la situation extérieure et intérieure de 1840 avec
+celle de 1845. Sur les dispositions du parti conservateur, il argua
+contre son contradicteur de la démarche solennelle faite par ce parti
+pour demander au cabinet de ne pas se retirer. Puis, revenant à sa
+thèse favorite, il exposa comment M. Molé, au pouvoir, serait obligé
+de gagner beaucoup de terrain à gauche pour compenser celui qu'il
+perdrait au centre, et comment il ne pourrait le faire qu'au prix d'un
+changement de politique: il en conclut que seul le cabinet actuel
+était en état de maintenir l'intégrité de la politique conservatrice
+et du parti conservateur. Lui aussi, il fit un retour sur la
+coalition. «Plusieurs, dit-il, trouvaient que l'honorable préopinant
+avait eu, en 1839, la bonne fortune d'une chute heureuse et honorable;
+ils trouvent aujourd'hui qu'il gâte, qu'il perd cette bonne fortune;
+ils s'en étonnent et s'en affligent.» Commencée par ce dialogue
+singulièrement aigre entre les deux principaux adversaires, la
+discussion se prolongea pendant trois jours, un jour de plus qu'à la
+Chambre des députés. Plus elle avançait, plus le ton en devenait
+irrité. D'autres ministres intervinrent, notamment M. de Salvandy qui
+venait de remplacer M. Villemain au ministère de l'instruction
+publique. M. Molé, fort piqué de se voir combattu par un de ses
+anciens collègues du 15 avril, se laissa aller à prononcer sur lui ces
+paroles blessantes: «Après la ligne de conduite que je lui ai vu
+suivre depuis deux ans, après le langage que je lui ai entendu tenir,
+je suis bien plus tenté de le plaindre que de le blâmer.» Le vote ne
+faisait aucun doute: toutefois on remarqua que l'opposition réunit 44
+voix, cinq de plus que lors de l'adresse; à la Chambre des pairs, ce
+chiffre était relativement assez élevé.
+
+Pour n'être pas considérable et éclatante, la victoire du ministère
+n'en était pas moins réelle. Vainement les journaux opposants
+affectaient-ils de le traiter toujours de moribond et déclaraient-ils
+que «la majorité obtenue par lui sur les fonds secrets pouvait lui
+servir de prétexte pour garder le pouvoir, mais ne lui donnait pas la
+force suffisante pour l'exercer[446]»; vainement avaient-ils trop
+souvent occasion de le montrer sans autorité efficace sur la Chambre,
+réduit à laisser mutiler les lois d'affaires qu'il avait présentées,
+il n'en était pas moins certain que cette même Chambre avait manifesté
+la volonté très nette de lui conserver la direction des affaires, et
+surtout de ne pas la laisser prendre à ses compétiteurs. M. Guizot
+écrivait au duc de Broglie, le 18 mars 1845: «La situation devient non
+pas plus facile, mais plus ferme. Le parti conservateur est de plus en
+plus décidé, ce qui ne l'empêchera pas de faire encore je ne sais
+quelles bévues; mais le fond est bon et restera bon. Quelle oeuvre
+nous avons entreprise! Et pourtant il le faut, et j'espère toujours
+que nous réussirons. Mais le fardeau est bien lourd. Plus je vais,
+plus je sens le sacrifice que j'ai fait, en ne me retirant pas au
+premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et beaucoup de cet
+honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix. Mais j'aurais,
+sans raison suffisante, livré ma cause à de très mauvaises chances et
+mon parti à une désorganisation infaillible. Quoi qu'il m'en coûte,
+j'ai encore assez de force et de vertu pour ne pas regretter d'être
+resté sur la brèche.» Le ministre ajoutait, le 31 mars, dans une
+lettre adressée au même correspondant: «Je crois toujours que j'irai
+jusqu'au bout, tantôt laissant aller les petites choses, tantôt
+livrant bataille sur les grandes[447].»
+
+[Note 446: Veut-on un spécimen des déclamations de la presse de gauche
+sur ce sujet? Le _Siècle_ disait du ministère, le 26 février 1845:
+«C'est un gladiateur épuisé qui perd du sang à chaque pas, et dont la
+main défaillante, cherchant à maintenir l'appareil qui couvre la plaie
+sans la guérir, ajuste les plis de son manteau, souillé dans l'arène.
+Il demande en vain la vie ou la mort; son imperceptible et
+inconcevable majorité, qu'il salue tristement, le condamne à une lente
+agonie.»]
+
+[Note 447: _Documents inédits._]
+
+Quant à M. Molé, il n'avait retiré de sa campagne ni réel profit, car
+le ministère était toujours debout, ni grand honneur, car ses anciens
+amis eux-mêmes étaient étonnés, attristés, scandalisés presque, de le
+voir engagé dans une opposition si acharnée et si personnelle, avec
+des alliances si suspectes. «Les conservateurs, écrivait un témoin,
+sont maintenant presque aussi irrités contre lui qu'ils l'étaient
+contre M. Guizot du temps de la coalition[448].» Le Roi ne cachait pas
+son mécontentement[449]. La bonne impression que les cabinets
+européens avaient gardée du ministère du 15 avril en était altérée, et
+M. de Metternich entre autres s'exprimait très sévèrement[450].
+Ajoutons que la façon dont M. Molé s'était mis en avant et avait fait
+de la lutte politique du moment une sorte de duel entre lui et le
+ministre des affaires étrangères, avait pour curieuse conséquence,
+sinon de rapprocher M. Guizot de M. Thiers, du moins de détendre un
+peu leurs rapports personnels. Peu après la discussion des fonds
+secrets à la Chambre des pairs, M. Thiers, se trouvant en visite chez
+madame de Lieven, qui avait désiré l'entretenir sur un passage de son
+histoire, remarqua qu'après son entrée, la princesse donnait ordre de
+tenir la porte fermée pour tout le monde. Il réclama aussitôt et
+déclara avec insistance n'avoir aucune objection à rencontrer M.
+Guizot. Juste à ce moment, le ministre arriva. À la vue de M. Thiers,
+il fut d'abord stupéfait. Madame de Lieven se mit à rire. M. Thiers,
+puis M. Guizot en firent autant. L'hilarité finie, la princesse
+expliqua la cause de la visite, et la conversation porta, pendant
+quelque temps, sur l'_Histoire du Consulat_. Après une pause, la
+maîtresse de la maison s'adressa à M. Thiers: «J'avais, lui dit-elle,
+un message à vous faire de la part de M. Guizot: c'était de vous faire
+observer qu'il s'est mieux comporté avec vous que vous ne l'avez fait
+avec lui. Vous lui aviez jeté Molé dans les jambes, et lui vous a
+débarrassé de Molé. Maintenant, il n'y a plus que deux possibilités
+politiques: vous et lui.»--«C'est vrai, confirma M. Guizot, je l'avais
+chargée de vous dire cela.» M. Thiers répondit sur le même ton, et
+alors s'engagea, entre les deux adversaires, sur toutes les questions
+politiques, une conversation fort intéressante pour celle qui en était
+l'unique témoin, conversation pleine de liberté, de franchise et de
+bonne grâce; les interlocuteurs s'accordèrent sur tous les points,
+sauf sur celui de la paix et de la guerre, M. Guizot maintenant que la
+paix pouvait être conservée, M. Thiers insistant sur ce qu'un jour ou
+l'autre elle serait nécessairement rompue. On se quitta en termes fort
+courtois[451].
+
+[Note 448: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+[Note 449: _Ibid._]
+
+[Note 450: Lettre au comte Apponyi, du 15 mars 1845. (_Mémoires de M.
+de Metternich_, t. VII, p. 91, 92.)]
+
+[Note 451: Cet épisode est raconté par M. Greville, qui en tenait le
+récit de la princesse de Lieven elle-même. (_The Greville Memoirs,
+second part_, vol. II, p. 278 et p. 287, 288.)]
+
+La vie si rude que M. Guizot menait depuis plus de quatre ans, sans
+un moment de répit, épuisait ses forces. Déjà, l'été précédent, il
+avait souffert de crises hépathiques assez violentes. Le voyage à
+Windsor lui avait été une distraction salutaire. «C'est un bon cordial
+que le succès», écrivait-il à ce propos, le 21 octobre 1844. Mais,
+vers la fin d'avril 1845, à la suite des fatigues de la session, sous
+le coup d'irritations et d'anxiétés que son sang-froid apparent ne
+l'avait pas empêché de ressentir, la maladie revint si forte, qu'il
+fut, cette fois, obligé de prendre un congé et de se retirer au
+Val-Richer. L'intérim de son ministère fut confié à M. Duchâtel.
+Beaucoup se flattaient que M. Guizot était définitivement hors de
+combat, ou qu'en tout cas on allait s'habituer à marcher sans lui. Ce
+dernier sentiment n'était pas étranger à certains conservateurs et
+même peut-être à tel ou tel membre du cabinet qui s'imaginait grandir
+personnellement par la disparition d'un collègue si éclatant et si
+absorbant. L'épreuve, au contraire, se trouva tourner à la confusion
+de ceux qui croyaient pouvoir se passer facilement de M. Guizot.
+Celui-ci n'était pas éloigné depuis quelques jours que M. de
+Viel-Castel notait, le 1er mai, sur son journal intime: «Les dernières
+séances de la Chambre des députés ont déjà suffi pour démontrer tout
+ce que le ministère perd de force et de dignité par le fait de
+l'absence de M. Guizot. Les journaux de l'opposition en triomphent.
+Ils accablent M. Duchâtel de sarcasmes méprisants, et, pour rabaisser
+plus complètement les ministres restants, ils ne craignent pas
+d'exalter déjà celui qui s'est retiré momentanément. Le
+_Constitutionnel_ dit qu'on va voir ce que c'est qu'une plate
+politique platement défendue. Le _National_ prétend que M. Duchâtel
+reproduit les idées de M. Guizot, comme Scarron reproduit Virgile. Le
+_Courrier_, ce mortel ennemi de M. Guizot, dit qu'il n'a jamais paru
+plus grand que depuis qu'on voit à l'oeuvre ceux qui essayent de
+prendre sa place[452].» Le jeune prince Albert de Broglie écrivait au
+duc son père, alors en mission à Londres: «La Chambre est fort
+désorganisée en ce moment. L'amiral de Mackau (ministre de la marine)
+a été très malheureux hier dans une réponse à M. Barrot... Le vaisseau
+du ministère a l'air tout désemparé; mais les batteries de
+l'opposition ne sont pas bien servies non plus.» Il ajoutait dans une
+autre lettre, peu de temps après: «Vous voyez la situation trop en
+noir. M. Guizot se remet très rapidement. Cette retraite, d'où il
+conduit tout, comme le dieu dans les nuages, et qui fait sentir son
+absence à la Chambre, le grandit plutôt dans l'opinion.» Quand donc,
+après environ cinq semaines de congé, dans les premiers jours de juin,
+le ministre des affaires étrangères revint à son poste, son prestige
+parut en quelque sorte renouvelé et rajeuni. Au dehors, d'ailleurs,
+des événements heureux lui venaient au secours, apportant enfin la
+justification de l'entente cordiale et en faisant recueillir les
+profits. Par un juste retour, cette politique étrangère, dont les
+accidents avaient tant de fois ébranlé la situation du ministre,
+servait maintenant à la raffermir. Nous ne faisons pas seulement
+allusion à ce qui se passait en Espagne et en Grèce, où, comme nous le
+verrons plus tard, notre influence se trouvait, depuis quelque temps,
+avoir repris le dessus et où le pouvoir était passé aux chefs des
+«partis français[453]». Mais à ce moment précis, notre diplomatie
+remportait à Londres un succès plus remarquable et plus décisif
+encore; elle résolvait, d'une façon pleinement satisfaisante, ce
+problème du droit de visite, dont l'opposition avait tant de fois
+annoncé que M. Guizot ne pourrait jamais se tirer.
+
+[Note 452: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
+
+[Note 453: Je remets à plus tard l'exposé de ces affaires d'Espagne et
+de Grèce, afin de ne pas le morceler.]
+
+
+IV
+
+On se rappelle les faits qui avaient donné naissance à la question du
+droit de visite: le soulèvement inattendu d'opinion provoqué par la
+signature de la convention du 20 décembre 1841; le ministère surpris,
+reculant peu à peu devant ce soulèvement, ajournant d'abord la
+ratification de la convention, puis y renonçant définitivement et
+faisant agréer ce refus à l'Angleterre et aux autres puissances;
+l'opposition non désarmée, mais, au contraire, encouragée par cette
+satisfaction, et, dans la session de 1843, une nouvelle poussée
+dirigée, non plus contre le traité de 1841, qui avait disparu, mais
+contre ceux de 1831 et de 1833, c'est-à-dire contre le principe même
+du droit de visite tel qu'il était appliqué depuis plus de dix ans; le
+gouvernement essayant d'abord de résister, déclarant toute revision
+des anciens traités dangereuse à demander, impossible à obtenir,
+ensuite contraint de céder et acceptant le mandat de poursuivre cette
+revision, sous la condition toutefois, expressément stipulée par lui
+devant la Chambre, qu'il choisirait son heure et attendrait pour
+ouvrir les négociations qu'elles fussent sans péril et eussent chance
+de réussir. Cette position prise ou subie, M. Guizot avait usé du
+droit qu'il s'était réservé, d'attendre; il s'était gardé de faire à
+l'Angleterre des propositions prématurées, mais, en même temps,
+n'avait pas perdu de vue l'oeuvre à accomplir, ne manquant pas une
+occasion d'en appeler au bon sens et à la bonne foi de lord Aberdeen,
+de lui faire comprendre la force des préventions éveillées en France
+et la nécessité d'en tenir compte. Tel avait été notamment l'esprit
+des conversations que, lors de la visite de la Reine à Eu, il avait
+eues avec le chef du _Foreign Office_; il l'avait amené, non sans
+doute à accepter telle ou telle solution, mais à reconnaître plus ou
+moins explicitement qu'il fallait en chercher une[454].
+
+[Note 454: Voir plus haut, ch. I, § V à VIII, et ch. II, § I, IV, VI
+et IX.]
+
+Le terrain ainsi préparé, M. Guizot se hasarda à y faire un pas de
+plus; le 6 décembre 1843, il invita son ambassadeur à Londres à
+reprendre avec le ministre anglais la conversation commencée à Eu, et
+à lui faire savoir notre désir de ne pas tarder davantage à ouvrir
+les négociations sur la revision des traités de 1831 et de 1833[455].
+Lord Aberdeen, s'inspirant de l'entente cordiale qui venait d'être
+inaugurée, répondit: «Vous pouvez écrire à M. Guizot que, plein de
+confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la
+suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui viendra
+de lui avec beaucoup de... _prévenance_, et que je l'examinerai avec
+la plus grande attention... Mais prenez bien garde de rien ajouter qui
+implique une adhésion de ma part à telle ou telle mesure; il s'est
+agi, à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer une négociation, non
+d'en préjuger l'issue. Je comprends la situation de votre ministère
+devant ses Chambres; il doit aussi comprendre la mienne.» Le
+secrétaire d'État avait en effet à compter non seulement avec
+l'opposition, mais avec ses propres collègues. Le premier mouvement de
+sir Robert Peel avait été de refuser tous pourparlers sur ce sujet.
+«M. Guizot, disait-il avec humeur, pose des principes très justes,
+pour en faire ensuite une application partiale; il parle de
+l'amour-propre et de la susceptibilité des assemblées; il sait bien
+que l'Angleterre aussi n'est pas un pouvoir absolu, et que son
+gouvernement ne peut pas ne pas tenir compte de la fierté et des
+passions nationales. Jamais la Chambre des communes ne consentira à
+faire des concessions aux exigences de la Chambre des députés.» Lord
+Aberdeen parvint cependant à l'amadouer; il lui fit comprendre
+l'impossibilité de repousser _à priori_ des propositions qui n'étaient
+pas connues, et obtint qu'on ne se refuserait pas à la négociation.
+
+[Note 455: Pour le récit des négociations qui vont suivre, je me suis
+principalement servi des documents cités par M. Guizot au tome VI de
+ses _Mémoires_, p. 198 et suiv.]
+
+M. Guizot, fidèle à sa tactique expectante, ne se hâta pas de faire
+des propositions. «Nous ne sommes pas autrement pressés de pousser
+l'affaire, écrivait M. Désages à M. de Jarnac, le 29 janvier 1844. Il
+vaut mieux attendre, je crois, pour le cabinet anglais et pour nous,
+que le premier feu des parlements respectifs soit épuisé sur la
+question des ouvertures générales, et que les préoccupations
+parlementaires se dirigent vers d'autres voies[456].» Les difficultés
+qui éclatèrent bientôt après sur les affaires de Taïti et du Maroc
+furent une raison de plus de retarder l'ouverture de la négociation.
+En attendant, notre gouvernement s'occupait de former son dossier; il
+faisait faire une enquête par la marine sur les moyens nouveaux qui
+pourraient être proposés pour la répression de la traite. À l'automne
+de 1844, après l'arrangement de l'incident Pritchard et le traité de
+Tanger, les circonstances parurent plus favorables. M. Guizot profita
+donc de son voyage à Windsor, au mois d'octobre, pour causer du droit
+de visite, non seulement avec lord Aberdeen, mais aussi, sur le
+conseil de ce dernier, avec les autres ministres et même avec les
+chefs de l'opposition. «Il se peut, leur disait-il, qu'en soi le droit
+de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le moyen le plus
+efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace, il faut
+qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France, Chambres
+et pays, il n'est plus praticable, car, s'il est sérieusement
+pratiqué, il suscitera infailliblement des incidents qui amèneront la
+rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question
+particulière notre politique générale? Nous croyons, nous, qu'il y a,
+pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens que le droit
+de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle, seront plus
+efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les examiner
+avec nous et de les adopter, si, après examen, ils paraissent plus
+efficaces que le droit de visite, qui aujourd'hui ne peut plus
+l'être?» Habilement développées, ces considérations avaient une
+autorité particulière dans la bouche du ministre qui avait commencé
+par risquer sa popularité pour défendre le droit de visite en France.
+Aussi firent-elles généralement une sérieuse impression, et M. Guizot
+quitta Windsor, convaincu que le moment était enfin venu d'engager
+officiellement la négociation préparée avec une si habile patience.
+
+[Note 456: _Documents inédits._]
+
+Le 26 décembre 1844, notre ministre adressa à M. de Sainte-Aulaire
+une dépêche qui devait être communiquée au cabinet de Londres;
+toujours préoccupé d'amener l'autre partie à la négociation sans lui
+faire voir trop tôt quelle en devait être l'issue, il n'entrait pas
+dans le détail des moyens de répression à substituer au droit de
+visite réciproque; il indiquait seulement, en termes généraux, le but
+à atteindre, et proposait que les deux gouvernements nommassent des
+commissaires qui se réuniraient à Londres pour rechercher les moyens.
+Lord Aberdeen, toujours notre auxiliaire, fit agréer la proposition à
+ses collègues. Le résultat dépendait pour beaucoup de la désignation
+des commissaires. M. Guizot eut une idée fort heureuse, il s'adressa
+au duc de Broglie, et obtint de lui qu'il acceptât cette mission. La
+haute considération du personnage, la notoriété de ses convictions
+abolitionnistes lui assuraient un crédit particulier auprès du
+gouvernement et du public anglais; lord Aberdeen, sir Robert Peel, la
+Reine, le prince Albert témoignèrent aussitôt leur satisfaction d'un
+tel choix et l'espoir qu'ils en concevaient[457]. De son côté, le
+gouvernement britannique nomma pour son commissaire le docteur
+Lushington, membre du conseil privé et juge de la Haute Cour
+d'amirauté, fort estimé pour sa science et son caractère, à la fois
+whig et abolitionniste ardent, et dont l'opinion devait avoir, par
+suite, une importance particulière aux yeux des adversaires de la
+traite.
+
+[Note 457: M. de Sainte-Aulaire écrivait de Londres à M. de Barante,
+le 14 février 1845: «Nous attendons Broglie. L'accueil qui a été fait
+ici à son nom est une des plus flatteuses récompenses que puisse
+recevoir un homme public.» (Documents inédits.)]
+
+Au moment même où ces désignations préliminaires s'accomplissaient
+heureusement dans le huis clos des chancelleries, la session
+parlementaire de 1845 s'ouvrait à Paris et à Londres. Les oppositions,
+ayant eu vent qu'il se préparait quelque chose, portèrent la question
+du droit de visite aux deux tribunes. En France, les ennemis de M.
+Guizot partaient toujours de cette idée qu'il ne se tirerait pas de la
+négociation où on l'avait forcé à s'engager. À la Chambre des pairs,
+M. Molé se complut à montrer le ministre acculé dans une impasse,
+aussi incapable de faire céder l'Angleterre que de faire reculer la
+Chambre des députés; il se refusa à prendre au sérieux l'expédient des
+commissaires, déclara ne rien attendre de leur intervention, et
+invoqua «son habitude des affaires», pour prédire leur insuccès. À la
+Chambre des députés, M. Thiers le prit sur le même ton, et affecta de
+ne voir dans ce qui se faisait qu'une apparence destinée à amuser le
+public. «Quand on est embarrassé, disait-il ironiquement, on choisit
+des commissaires.» La meilleure défense pour M. Guizot eût été de
+révéler l'état exact de la négociation. Mais il eût risqué ainsi d'en
+compromettre le résultat; dès le premier jour, lord Aberdeen,
+préoccupé des susceptibilités anglaises, l'avait averti d'être très
+réservé dans ses explications devant les Chambres. Plus soucieux donc
+d'assurer son succès final que de se procurer sur le moment un
+avantage de tribune, il se borna à répondre par quelques généralités
+et à affirmer qu'un «grand pas» avait été fait en «décidant le
+gouvernement anglais à chercher, de concert avec nous, de nouveaux
+moyens de réprimer la traite». «On dit, ajouta-t-il, que nous
+poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et
+que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque et
+fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont
+entreprise en commun, réussiront, en tout cas, à l'accomplir.» Pendant
+ce temps, au Parlement anglais, lord Palmerston cherchait, sans
+beaucoup de succès, il est vrai, à ameuter les esprits contre toute
+idée de toucher aux traités de 1831 et de 1833, déclarant que ce
+serait sacrifier l'honneur britannique à M. Guizot. «Instituer une
+commission, disait-il, en vue d'examiner si le droit de visite est
+essentiel pour la suppression de la traite, est juste aussi
+raisonnable que si l'on instituait une commission pour rechercher si
+deux et deux font quatre ou s'ils font quelque chose autre.»
+
+Arrivé en Angleterre le 15 mars 1845, le duc de Broglie y fut très
+bien accueilli par la cour, les ministres, et même par plusieurs des
+principaux whigs, depuis longtemps ses amis[458]. Cette faveur
+personnelle pouvait l'aider à surmonter les obstacles; mais elle ne
+les supprimait pas. Dans la première audience qu'elle avait donnée à
+notre commissaire, la Reine lui avait dit, en faisant allusion à
+l'affaire qu'il venait traiter: «Ce sera bien difficile.» Lord
+Aberdeen se montra, dès le début, plein de bonne volonté, «plutôt
+notre complice que notre adversaire», écrivait le duc de Broglie à M.
+Guizot. Mais il était visible que le secrétaire d'État, suspect d'être
+trop favorable à la France, ne se croyait pas en mesure, soit
+vis-à-vis de l'opposition, soit même vis-à-vis des autres membres du
+cabinet, de prendre seul la responsabilité d'une solution. Était-il
+pressé par nous, il se retranchait derrière le docteur Lushington. «Je
+m'en remets à lui, disait-il, du soin de chercher les expédients, et
+j'accepterai tout de lui avec confiance.» C'était donc le docteur
+qu'il fallait convaincre. Tant qu'il ne le serait pas, les plus
+conciliants n'oseraient pas se dire de notre avis. Lui gagné, les plus
+revêches seraient sinon convertis, du moins désarmés. Le duc de
+Broglie le comprit, et manoeuvra en conséquence, avec une adresse
+souple qu'on ne lui connaissait pas. Il avait affaire, en la personne
+du commissaire anglais, à un esprit droit, probe, sensible aux bonnes
+raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre sens
+et de son succès personnel. Il ne négligea rien pour ménager ses
+préventions, gagner sa confiance et aussi flatter son amour-propre,
+car l'honnête docteur n'était pas invulnérable sur ce dernier point.
+Ce ne devait pas être sans succès, et le duc pourra bientôt écrire à
+M. Guizot: «Le docteur et moi vivons comme deux frères; comme on
+l'invite partout à dîner avec moi, il se trouve tout à coup être du
+grand monde et fêté dans des salons où il n'avait pas eu jusqu'ici un
+accès habituel.»
+
+[Note 458: J'ai eu sous les yeux tous les papiers relatifs à cette
+mission du duc de Broglie, dépêches officielles et correspondance
+confidentielle. C'est sur ces documents, dont du reste M. Guizot avait
+déjà cité plusieurs extraits dans ses _Mémoires_, que j'ai rédigé le
+récit qui va suivre.]
+
+La première semaine fut employée à entendre les dépositions de
+plusieurs officiers de marine anglais et français sur la traite et sur
+les moyens de la réprimer autrement que par le droit de visite. Après
+cette enquête, vint le moment vraiment critique, celui où les deux
+commissaires se communiquèrent leurs vues. Ces vues parurent d'abord
+assez divergentes. Le système proposé par le duc de Broglie consistait
+à supprimer définitivement tout droit de visite et à y substituer
+l'envoi, sur la côte occidentale d'Afrique, de deux escadres française
+et anglaise, composées d'un nombre déterminé de croiseurs et
+manoeuvrant de concert; de plus, des traités devaient être conclus
+avec les chefs indigènes, afin de pouvoir au besoin agir sur terre. Le
+docteur Lushington acceptait l'idée des deux escadres; seulement, il y
+mettait une double condition: 1º au lieu d'abolir les conventions de
+1831 et de 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq ans, pour
+permettre l'essai du nouveau système; au terme du délai, ces
+conventions devaient rentrer en vigueur _ipso facto_, si elles
+n'étaient pas expressément abrogées du consentement des deux
+gouvernements; 2º il établissait formellement le droit de vérifier la
+nationalité des bâtiments soupçonnés d'arborer un pavillon qui n'était
+pas le leur, droit réclamé depuis longtemps par l'Angleterre, mais
+contesté par d'autres puissances, notamment par les États-Unis. Notre
+gouvernement jugea ces deux conditions inacceptables. Sur le premier
+point, il avait le sentiment que nos Chambres ne seraient satisfaites
+que par une abolition définitive du droit de visite. Sur le second
+point, sans prétendre poser en principe qu'un négrier ou un pirate
+pouvait échapper à toute surveillance en arborant un drapeau autre que
+le sien, il ne voulait pas reconnaître expressément à des navires de
+guerre étrangers le droit d'arrêter et de visiter, en temps de paix,
+nos bâtiments de commerce, sous prétexte de vérifier leur nationalité;
+il se rendait compte que ce genre de visite ne paraîtrait pas moins
+insupportable que l'autre à l'opinion française, et ne donnerait pas
+lieu, dans l'exécution, à de moindres difficultés. Un mois entier
+s'écoula en conférences sur ces deux questions, entre le duc de
+Broglie d'une part, le docteur Lushington et lord Aberdeen d'autre
+part. Inutile de raconter les péripéties diverses par lesquelles on
+passa. Il semblait, à certains moments, que la préoccupation où était
+forcément chaque partie des préventions de l'esprit public dans son
+pays, rendrait l'accord impossible. Mais la bonne foi et la bonne
+volonté apportées par les négociateurs finirent par triompher de
+toutes les difficultés. On aboutit à une transaction qui était en
+réalité tout à notre avantage. Le traité, qui fut signé, le 29 mai
+1845, par les plénipotentiaires, organisait d'abord le système des
+deux escadres de croiseurs et prévoyait les traités à conclure avec
+les chefs indigènes, conformément aux propositions de notre
+commissaire; sur les conventions de 1831 et de 1833, il stipulait
+qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à la durée
+du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient, non pas
+remises en vigueur si elles n'étaient abrogées d'un commun accord,
+mais, au contraire, considérées comme définitivement abrogées si elles
+n'étaient pas, d'un commun accord, remises en vigueur; quant au droit
+de vérification de la nationalité des bâtiments, aucune maxime
+générale et absolue n'était établie; on s'en référait aux instructions
+«fondées sur les principes du droit des gens et sur la pratique
+constante des nations maritimes», qui seraient adressées aux
+commandants des escadres et dont le texte serait annexé au nouveau
+traité.
+
+«La convention est excellente, écrivit aussitôt M. Guizot au duc de
+Broglie. On n'est jamais mieux arrivé à son but et de plus loin.» Et
+il ajoutait avec une légitime fierté: «À coup sûr, sans lord Aberdeen,
+vous et moi, si l'un des trois avait manqué, rien ne se serait fait.»
+Il avait raison. Peu d'oeuvres diplomatiques ont été plus sagement
+conduites, plus heureuses pour le pays et plus honorables pour ceux
+qui y ont pris part. Est-ce à dire que le système imaginé fût
+parfaitement efficace contre la traite? À l'épreuve, il ne devait pas
+donner grand résultat, d'autant que les stipulations dont on attendait
+le plus d'effet, celles qui prévoyaient les traités à faire avec les
+chefs indigènes pour atteindre sur terre le commerce des esclaves,
+n'ont pu être sérieusement appliquées, par suite du mauvais vouloir du
+commandant de la station anglaise. Mais, à vrai dire, ce n'était pas
+là le côté principal du problème. Ce qu'on avait voulu résoudre,
+c'était moins une question africaine qu'une question européenne. Il
+s'agissait avant tout d'écarter la grosse difficulté qui, depuis
+plusieurs années, pesait si lourdement sur les rapports de la France
+et de l'Angleterre, embarrassait notre politique générale, et pouvait
+même un jour mettre la paix en péril. À ce point de vue du moins, le
+succès était complet, et la difficulté se trouvait supprimée.
+
+
+V
+
+Le traité du 29 mai fut connu à Paris dans les premiers jours de juin
+1845, au moment même où M. Guizot, relevant de maladie, faisait sa
+rentrée dans les Chambres. L'effet parlementaire fut considérable,
+d'autant plus considérable que l'opposition avait proclamé à l'avance
+ce succès impossible. Tout ce qu'elle avait dit à ce sujet se
+retournait maintenant contre elle et faisait davantage ressortir
+l'heureuse habileté du cabinet. À gauche et au centre gauche, où,
+depuis le commencement de la session, on avait eu le verbe si haut, on
+portait maintenant la tête basse et l'on ne savait plus que dire.
+Lorsqu'il fallut nommer, dans les bureaux, la commission chargée
+d'examiner les crédits demandés pour l'exécution du traité, aucune
+contradiction sérieuse n'osa se produire, et les ministériels
+l'emportèrent à de grandes majorités. Même embarras et même silence
+lors du débat en séance, le 27 juin; le projet fut voté par 243 voix
+contre une; les adversaires de parti pris avaient été réduits à
+s'abstenir. «Je suis content, écrivait peu après M. Guizot. La session
+de nos Chambres finit bien; mes amis sont confiants, mes adversaires
+sont découragés[459].» Et M. de Barante confirmait ainsi ce jugement:
+«Jamais session ne s'est terminée dans des circonstances plus
+heureuses pour un ministère, plus défavorables à l'opposition[460].»
+
+[Note 459: Lettre du 22 juillet 1845. (_Lettres de M. Guizot à sa
+famille et à ses amis_, p. 230.)]
+
+[Note 460: Lettre du 1er août 1845. (_Documents inédits._)]
+
+Il fallait s'attendre que le traité ne fît pas une moindre impression
+à Londres; seulement cette impression serait-elle aussi favorable au
+cabinet anglais qu'elle l'avait été au cabinet français? Ne pouvait-on
+pas craindre que les concessions faites à la France ne fournissent aux
+adversaires de lord Aberdeen des armes pour attaquer sa politique de
+loyale conciliation? En effet, dès le 2 juin, à la première nouvelle
+du traité, le _Morning Chronicle_ disait: «M. Guizot ne pouvait
+remporter un plus grand triomphe, et quelque amertume que nous inspire
+la pusillanimité avec laquelle les ministres anglais se sont laissé
+duper, nous sommes forcés de complimenter les Français sur l'habileté
+avec laquelle ils ont satisfait les désirs de leurs partis extrêmes.»
+Peu de semaines après, le 8 juillet, lord Palmerston soulevait la
+question à la Chambre des communes; il constatait avec douleur qu'il
+ne restait plus rien du droit de visite, et déplorait la timidité avec
+laquelle le gouvernement s'était soumis aux exigences du cabinet de
+Paris. Ces attaques cependant n'eurent pas grand écho dans le public
+et même parmi les whigs. Le temps, dont M. Guizot s'était fait
+habilement un auxiliaire, avait amorti les préventions de l'opinion
+anglaise; on y sentait la nécessité d'une solution, dans l'intérêt
+même de la répression de la traite, et, quant au choix de cette
+solution, on s'en rapportait volontiers à un abolitionniste aussi
+notoire que le docteur Lushington. Aussi sir Robert Peel eut-il
+facilement raison des critiques de lord Palmerston. Il renvoya à ce
+dernier et à sa politique de 1840 la responsabilité du soulèvement qui
+s'était produit en France contre le droit de visite, et s'attacha à
+démontrer l'efficacité de la nouvelle convention, s'abritant du reste,
+sur ce point, derrière les commissaires dont il fit un magnifique
+éloge. Il n'y eut pas de vote. Lord Palmerston, reconnaissant
+lui-même que le ministère était assuré d'une forte majorité, avait
+renoncé à proposer aucune résolution.
+
+La politique de l'entente cordiale qui triomphait ainsi à Paris et à
+Londres allait trouver une confirmation nouvelle dans une démarche
+personnelle de la reine Victoria. Louis-Philippe, enchanté de ses deux
+premières entrevues avec la Reine, en 1843 à Eu, en 1844 à Windsor,
+eût vivement désiré qu'une telle rencontre se renouvelât tous les ans,
+tantôt d'un côté du canal, tantôt de l'autre[461]. Il n'avait pas
+semblé d'abord que ce désir eût chance d'être réalisé en 1845. La
+Reine avait résolu d'employer le mois d'août à faire une sorte de
+pèlerinage de famille en Saxe, dans le pays de son cher Albert; sur la
+route, elle devait rendre au roi de Prusse la visite que celui-ci lui
+avait faite à Londres, en janvier 1842. À ces déplacements, on ne
+jugeait pas possible d'ajouter un voyage en France qui eût d'ailleurs
+témoigné trop clairement la volonté d'ôter toute portée politique aux
+politesses faites en Allemagne. Louis-Philippe avait été informé de
+cette impossibilité et s'y était résigné, non sans regret. «Je vois
+bien, écrivait-il à la reine des Belges, le 12 mai, que, pour cette
+année, _we are completely out of the question_[462].» La reine
+Victoria se mit en route le 8 août. Après être passée par la Belgique,
+et avoir accepté, à Brühl, près de Cologne, l'hospitalité de
+Frédéric-Guillaume, qui profita de la circonstance pour évoquer dans
+un toast le souvenir de Waterloo[463], elle séjourna quelques
+semaines en Saxe, se prenant d'une vive affection pour cette «chère
+petite Allemagne[464]» sur laquelle rejaillissait quelque chose de sa
+tendresse conjugale. Durant ce temps, l'adroite insistance de la reine
+des Belges qui avait accompagné, pendant plusieurs jours, la royale
+voyageuse, et aussi le désir de plaire à la France, d'y
+contre-balancer l'effet que pouvaient y produire des incidents tels
+que le toast à Waterloo, déterminèrent la reine Victoria à modifier
+ses projets et à terminer sa tournée par une courte visite au château
+d'Eu. Elle y arriva en effet le 8 septembre. Suivant son désir, la
+réception garda un caractère absolument intime[465]. Tout s'y passa à
+merveille. La Reine fut charmée. Louis-Philippe était radieux. Après
+vingt-quatre heures, les deux familles royales se séparèrent plus
+attachées que jamais l'une à l'autre. Cette visite, à laquelle on ne
+s'attendait pas en Europe, y fut fort remarquée. Au delà du Rhin, on
+en ressentit une vive mortification dont la trace se trouve dans la
+correspondance de M. de Metternich[466]. En France, au contraire, la
+satisfaction fut générale. Venant au lendemain d'un succès de notre
+diplomatie, cette démarche ne pouvait avoir, même pour les esprits les
+moins bien disposés, qu'une interprétation flatteuse à l'amour-propre
+national.
+
+[Note 461: Le Roi s'en était souvent expliqué avec le roi et la reine
+des Belges, qui étaient ses intermédiaires habituels avec la cour
+d'Angleterre. Il écrivait notamment à la reine des Belges, le 12 mai
+1845: «Ce que je désire, c'est que tout s'arrange de manière que nous
+puissions nous donner des _cals_ réciproques, _on both sides of the
+channel_.» (_Revue rétrospective._)--Lord Palmerston écrivait à son
+frère, le 16 mars de la même année: «Louis-Philippe désire que la
+Reine vienne le voir à Paris, l'été prochain, et offre de lui rendre
+sa visite l'année d'après. Il dit que, dans l'état présent des
+relations entre les deux pays, les souverains devraient se rencontrer
+tous les ans.» (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 151.)]
+
+[Note 462: _Revue rétrospective._]
+
+[Note 463: Voici ce toast, qui ne manquait pas d'une certaine
+éloquence: «Messieurs, remplissez vos verres! Il y a un mot d'une
+inexprimable douceur pour les coeurs britanniques et allemands. Il y a
+trente ans, on l'entendit proférer sur les hauteurs de Waterloo par
+des voix anglaises et allemandes, après des jours de combat terribles,
+pour marquer le glorieux triomphe de nos frères d'armes. Aujourd'hui,
+il résonne sur les rives de notre Rhin bien-aimé, au milieu des
+bénédictions de la paix qui est le fruit sacré du grand combat: ce
+mot, c'est «_Victoria!_» Messieurs, buvez à la santé de S. M. la reine
+Victoria et à celle de son auguste consort.»]
+
+[Note 464: Journal de la Reine, cité par sir Théodore MARTIN. (_The
+Life of the Prince Consort._)]
+
+[Note 465: Ce fut au cours de cette visite que furent échangées, au
+sujet du mariage du duc de Montpensier avec l'infante, soeur de la
+reine d'Espagne, des explications importantes sur lesquelles j'aurai à
+revenir quand je raconterai les négociations relatives aux mariages
+espagnols.]
+
+[Note 466: «Le voyage de la reine d'Angleterre en Allemagne, écrivait
+M. de Metternich au comte Apponyi, n'a point eu de succès. Des
+circonstances peu dignes d'égards dans d'autres temps que les nôtres
+ont contribué à ce fait. Ce qui a fini par effacer les bonnes
+impressions,--car, parmi de regrettables, il y en a eu aussi de
+bonnes,--c'est la visite à Eu. Cette visite, qui de tout temps avait
+été méditée par le roi Louis-Philippe, a été habilement amenée par
+l'intermédiaire de la reine des Belges... Sous l'influence de la
+famille de Cobourg, les raisons contraires au projet du roi des
+Français ont été étouffées..... La visite à Eu n'a été qu'une scène de
+la pièce qui se joue et dans laquelle tout le monde, auteur, acteurs
+et spectateurs, est mystifié ou mystificateur.» (_Mémoires de M. de
+Metternich_, t. VII, p. 102.)--M. de Metternich s'était rencontré avec
+la reine Victoria au château de Stolzenfels, sur le Rhin. «J'ai trouvé
+le prince, écrit la Reine dans son Journal, notablement plus âgé que
+je ne m'y attendais, _dogmatisant beaucoup_, parlant lentement, mais
+du reste très aimable.»]
+
+Tous ces événements profitaient au cabinet, dont ils justifiaient la
+politique. Sa situation, naguère ébranlée, était maintenant tout à
+fait raffermie. Aucune menace à l'intérieur, aucune difficulté
+pressante au dehors. Depuis longtemps, M. Guizot n'avait pas connu
+semblable tranquillité et sécurité. Après la vie si rude qu'il venait
+de mener, après tant de contretemps accumulés, de luttes continues, de
+fatigues sans répit, d'angoisses sans cesse renouvelées, le ministre,
+qui, aussitôt la session finie, était parti pour sa chère résidence du
+Val-Richer, jouissait de ce repos dans le succès. Parfois, cependant,
+il consentait à sortir de sa retraite. Ainsi avait-il eu, peu avant la
+visite de la reine d'Angleterre, l'occasion de prononcer, à un banquet
+offert par ses électeurs normands, un discours qui, dans le silence
+relatif des vacances parlementaires, eut un grand retentissement. Ce
+qui distinguait ce discours, c'était l'accent particulier de sérénité
+victorieuse avec lequel l'orateur parlait des luttes qu'il venait de
+soutenir: «Ces luttes si vives, disait-il, quelquefois si rudes, je ne
+m'en suis jamais plaint, je ne m'en plaindrai jamais. C'est la
+condition de la vie publique dans un pays libre. Des hommes que le
+monde honore et à côté desquels je tiendrais à grand honneur que mon
+nom fût un jour placé, ont été tout aussi attaqués, tout aussi
+injuriés, tout aussi calomniés que moi. Ils n'en ont pas moins
+continué à servir leur pays; ils n'en sont pas moins restés entourés
+de son regret... Le dirai-je, messieurs? je trouve qu'on est envers
+l'opposition, envers les journaux, à la fois trop exigeant et trop
+timide. On leur demande une impartialité, une modération, une justice
+que ne comportent guère nos situations réciproques et la nature de
+notre gouvernement. Ils ont leurs passions, nous avons les nôtres.
+Acceptons, tolérons notre liberté mutuelle, au lieu de nous en
+plaindre... C'est là une part du mouvement, de l'activité de la vie
+politique, et il en résulte, à tout prendre, beaucoup plus de bien que
+de mal. Mais, en même temps que j'accepte franchement et sans me
+plaindre la liberté de la presse politique, ses écarts, ses
+injustices, ses rigueurs, je regarde comme une nécessité et comme un
+devoir de conserver avec elle la plus complète indépendance, de ne me
+laisser conduire ni par ses avis, ni par le besoin de ses éloges, ni
+par la crainte de ses attaques. Je m'applique, en toute occasion, à ne
+tenir compte que des choses mêmes, des vrais intérêts de mon pays...
+Permettez-moi, messieurs, de vous engager à en faire autant. Vous, mes
+amis politiques, lisez les journaux, sans vous irriter ni vous
+plaindre de leur rudesse, de leur violence; mais gardez avec eux la
+pleine indépendance de votre pensée; jugez les hommes politiques non
+d'après ce que ces journaux en disent, mais d'après la connaissance
+personnelle que vous en avez.» Pour «faire un essai de cette méthode»,
+M. Guizot invitait ses auditeurs à considérer ce qu'il appelait «les
+résultats généraux, acquis, évidents» de la politique conservatrice.
+Il montrait, au dedans, «le régime constitutionnel se déployant tous
+les jours librement et grandement»; au dehors, le gouvernement de la
+France non seulement «parfaitement indépendant en Europe», mais
+recevant partout les témoignages d'une «grande considération», et
+voyant des États constitutionnels se former à son image et sous son
+influence, en Belgique, en Espagne, en Grèce. «Tout cela,
+s'écriait-il, s'est accompli, tout cela s'accomplit chaque jour, sans
+violence, sans guerre. Nous avons réussi à consommer une révolution, à
+fonder un gouvernement nouveau, au dedans par la légalité, au dehors
+par la paix.» Et alors, se redressant, pour ainsi dire, en face de
+cette opinion par laquelle il avait été naguère méconnu, mais à
+laquelle, en ce moment, il en imposait par son succès: «Je n'hésite
+pas à le dire, messieurs, et je le dis avec un orgueil juste et
+permis, car c'est de notre pays lui-même et de notre gouvernement tout
+entier que je parle, il y a là de quoi être satisfait et fier.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.
+
+ I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au
+ commencement du ministère du 29 octobre.--II. Le projet déposé en
+ 1841 sur la liberté d'enseignement. Les évêques, menacés dans
+ leurs petits séminaires, élèvent la voix. C'est la lutte qui
+ commence.--III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la
+ philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette
+ philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement
+ universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Parmi les catholiques,
+ certains blâment les excès de la polémique.--IV. M. Cousin et ses
+ disciples en face de ces attaques. Renaissance du
+ voltairianisme.--V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il
+ ne veut agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses
+ idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert secoue la
+ torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de mesure. L'armée
+ catholique fait bonne figure au commencement de 1844.--VI.
+ L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté. Diversions
+ tentées par les partisans du monopole. Les «Cas de conscience».
+ Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de M. Michelet au Collège
+ de France. Le livre du P. de Ravignan, _De l'existence et de
+ l'Institut des Jésuites_.--VII. Dispositions du gouvernement. M.
+ Guizot, M. Martin du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi.
+ Ses relations avec Mgr Affre.--VIII. Les bons rapports du
+ gouvernement avec le clergé sont altérés. Difficultés avec les
+ évêques. Mécontentement des universitaires. Attitude effacée du
+ ministère dans les débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M.
+ de Montalembert.--IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur
+ l'enseignement secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La
+ discussion. Échecs infligés aux universitaires et aux
+ catholiques.--X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé
+ par M. de Salvandy.--XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin.
+ Nouvelles attaques contre les Jésuites.--XII. M. Thiers s'apprête
+ à interpeller le ministère sur les Jésuites. Le gouvernement
+ embarrassé recourt à Rome. Mission de M. Rossi. La discussion de
+ l'interpellation. Les catholiques se préparent à la résistance.
+ Note du _Moniteur_ annonçant le succès de M. Rossi.--XIII. M.
+ Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de faire des
+ concessions. Équivoque et malentendu.--XIV. Effet produit en
+ France. Les mesures d'exécution. Tristesse des catholiques.
+ Était-elle fondée? Apaisement à la fin de 1845. Un discours de M.
+ Guizot. Les catholiques et la monarchie de Juillet.
+
+
+I
+
+Tandis que dans la région plus particulièrement politique et
+parlementaire se succédaient les événements divers que nous venons de
+raconter, des faits graves s'étaient produits dans une autre sphère
+qui, depuis 1830, a plus d'une fois déjà attiré notre attention, celle
+des questions religieuses. Ces faits peuvent d'autant moins être
+négligés qu'à raison même de leur importance, ils finirent par envahir
+la scène politique et par devenir l'une des principales préoccupations
+de l'opinion, des Chambres et du gouvernement. J'ai dit comment, après
+l'explosion antichrétienne qui avait accompagné et suivi la révolution
+de 1830, la paix religieuse s'était peu à peu rétablie, et comment,
+malgré quelques incertitudes, quelques fausses démarches, quelques
+restes de prévention, les relations de l'État avec l'Église s'étaient
+rétablies sur un bon pied et tendaient chaque jour à s'améliorer[467].
+On eût pu craindre que l'avènement du ministère du 1er mars 1840 ne
+marquât un arrêt dans ce progrès si honorable pour la monarchie de
+Juillet. Ce ministère n'était-il pas en coquetterie avec la gauche?
+L'une des thèses de la coalition dont il prétendait consommer le
+triomphe, n'avait-elle pas été de reprocher à M. Molé et à la royauté
+leurs faiblesses envers le clergé, et n'était-ce pas l'un des
+collègues de M. Thiers, M. Cousin, qui, le 26 décembre 1838, à la
+Chambre des pairs, avait dénoncé, avec une solennité tragique, la
+«renaissance de la domination ecclésiastique»[468]? Cependant, du 1er
+mars au 29 octobre 1840, aucun acte du cabinet ne témoigna d'une
+hostilité contre le clergé[469]. Le prélat d'esprit très fin et très
+modéré qui représentait la cour de Rome à Paris, Mgr Garibaldi,
+écrivait alors à l'un des membres de l'épiscopat français: «Le nouveau
+cabinet est assez bien disposé envers la religion. M. Thiers, en qui
+se résume tout le ministère, laisse sans doute à désirer sous le
+rapport pratique, tout le monde le sait, et, dans le temps où nous
+vivons, la plupart des hommes publics sont dans le même cas. Mais M.
+Thiers est en admiration devant la religion catholique, considérée
+même philosophiquement. Il ne veut pas entendre parler du
+protestantisme; il l'appelle une absurdité et une religion bâtarde, et
+il ne connaît d'autre christianisme que celui qu'enseigne le
+catéchisme. Il professe une grande vénération pour le pape Grégoire
+XVI, par qui il a été reçu deux fois avec bienveillance et dont il
+parle dans les termes les plus respectueux, disant que, dans sa vie,
+il n'a rien éprouvé de pareil, rien de plus saisissant que
+l'impression qu'il a reçue en paraissant devant le Pape et en
+s'entretenant avec lui.» Ce n'est pas que le diplomate romain fût
+pleinement rassuré par ces déclarations. «Il y a dans M. Thiers,
+ajoutait-il, beaucoup de talent et une étonnante promptitude
+d'intelligence; mais il y a aussi de la témérité, et son esprit est
+fort mobile. Il y a de l'élévation et du bon sens; mais l'ambition
+gâte tout. Il y a le catholicisme en théorie, mais je ne sais trop
+quoi en pratique. Enfin, à un grand sentiment du pouvoir, il joint
+beaucoup d'idées révolutionnaires.» Mgr Garibaldi passait ensuite en
+revue les autres membres du cabinet, et il concluait en ces termes:
+«Je n'ai donc pas d'inquiétude pour les personnes qui composent le
+ministère. En les voyant souvent et en cherchant à gagner leur
+confiance, on peut continuer, je crois, avec elles, le peu de bien
+qu'on a fait jusqu'ici.[470]»
+
+[Note 467: Cf. t. I, liv. I, ch. VII; t. II, ch. VI, § III; ch. XIII;
+t. III, ch. IX.]
+
+[Note 468: Cf. t. III, ch. IX, § VI.]
+
+[Note 469: Tout au plus la presse religieuse eut-elle à relever la
+décision par laquelle M. Cousin avait mis les _Provinciales_ de Pascal
+sur le programme du baccalauréat.]
+
+[Note 470: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 244 à
+247.]
+
+Le changement de ministère qui s'opéra le 29 octobre 1840 n'était pas
+de nature à détruire les espérances de l'internonce. Le principal
+ministre, M. Guizot, était, entre tous les hommes d'État de cette
+époque, celui qui comprenait le mieux l'importance sociale du
+christianisme et en parlait avec le plus d'élévation. C'était lui qui
+naguère, au nom de la société en péril, de la philosophie désorientée,
+de la politique impuissante, avait jeté à la religion un appel d'une
+éloquence désespérée[471]. Il semblait d'ailleurs n'avoir qu'à laisser
+faire. Le mouvement de retour vers le catholicisme, qui n'avait pas
+été l'une des conséquences les moins inattendues de la révolution de
+Juillet, continuait, comme par sa propre impulsion, dans les âmes et
+dans la société. En 1841, le succès des conférences du carême, à
+Notre-Dame, encourageait le Père de Ravignan à y ajouter une retraite
+pendant la semaine sainte, et, l'année suivante, il couronnait ces
+exercices en instituant la grande communion des hommes. Dans ce même
+temps, le premier fondateur de ces prédications, Lacordaire, menait à
+fin une autre oeuvre non moins extraordinaire, la rentrée des moines
+sur la terre de France[472]. Dans les premières semaines de 1841, il
+put, sous le costume de Dominicain, traverser la France étonnée, mais
+généralement sympathique et respectueuse, intéressée par ce que cette
+hardiesse avait de vaillant, flattée de la confiance témoignée en sa
+tolérance et en sa justice. Arrivé à Paris, il fit plus encore pour
+prendre solennellement possession de la liberté qu'il venait de
+reconquérir: violentant quelques timidités amies, il parut dans la
+chaire de Notre-Dame, avec sa robe blanche et sa tête rasée, ayant
+devant lui dix mille hommes, parmi lesquels tous les chefs du
+gouvernement et de l'opinion; et alors, sous ce froc du moyen âge, il
+prononça, par un contraste voulu, le plus moderne de ses discours,
+celui sur «la vocation de la nation française». Après cela, n'était-il
+pas fondé à dire, en montrant sa robe: «Je suis une liberté»? Il
+venait en effet, par ce coup d'éclat, d'arracher au pays lui-même ce
+que les pouvoirs publics n'eussent voulu ni osé accorder du premier
+coup; il avait gagné devant l'opinion le procès, non seulement des
+Dominicains, mais de tous les Ordres religieux. Les Jésuites, qui
+jusqu'alors ne s'étaient établis en France que d'une façon équivoque
+et en se prêtant à une sorte de dissimulation convenue, ne furent pas
+les derniers à profiter de ce changement: dès l'année suivante, pour
+la première fois, en annonçant les conférences du carême, on dit «le
+Père de Ravignan» et non plus «l'abbé de Ravignan». Lacordaire,
+invité à dîner chez le ministre des cultes, y vint en froc; l'un des
+convives, ancien ministre de Charles X, M. Bourdeau, se penchant vers
+son voisin, lui dit: «Quel étrange retour des choses de ce monde! Si,
+quand j'étais garde des sceaux, j'avais invité un Dominicain à ma
+table, le lendemain, la chancellerie eût été brûlée.» M. Isambert
+ayant cherché à faire tapage, à la Chambre, de la présence de M.
+Martin du Nord, ministre des cultes, au discours du nouveau moine, le
+ministre put se borner à répondre en souriant: «Je suis catholique, et
+il m'arrive, autant que je le puis, d'en remplir les devoirs; oui, je
+l'avoue, je vais à la messe, je vais au sermon; si c'est un crime,
+j'en suis coupable.»
+
+[Note 471: Cf. t. III, ch. IX, § VI.]
+
+[Note 472: Sur les débuts de cette oeuvre, voy. t. III, ch. IX, § II.]
+
+En même temps, les bonnes relations du gouvernement et des évêques
+apparaissaient à plus d'un signe. À Paris, notamment, Mgr Affre,
+appelé en 1840 à la succession de Mgr de Quélen, rétablissait
+aussitôt, entre l'archevêché et les Tuileries, les rapports à peu près
+interrompus depuis dix ans, et, le 1er janvier 1841, le Roi, tout
+heureux de recevoir enfin les félicitations d'un archevêque de Paris,
+lui répondait: «Plus la tâche de mon gouvernement est difficile, plus
+il a besoin de l'appui moral et du concours de tous ceux qui veulent
+le maintien de l'ordre et le règne des lois... C'est cet appui moral
+et ce concours de tous les gens de bien qui donneront à mon
+gouvernement la force nécessaire à l'accomplissement des devoirs qu'il
+est appelé à remplir. Et je mets au premier rang de ces devoirs celui
+de faire chérir la religion, de combattre l'immoralité et de montrer
+au monde, quoi qu'en aient dit les détracteurs de la France, que le
+respect de la religion, de la morale et de la vertu est encore parmi
+nous le sentiment de l'immense majorité.» Que de chemin fait depuis ce
+lendemain de 1830, où le souverain n'osait même plus prononcer le mot
+de «Providence»! Mêmes bons rapports entre le gouvernement de Juillet
+et le Pape. Grégoire XVI ne manquait pas une occasion de blâmer ceux
+des membres du clergé français qui gardaient encore, à l'égard de la
+monarchie nouvelle, une attitude hostile ou boudeuse[473]. Au
+commencement de 1842, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, qui
+s'était retiré à Rome depuis 1830, avait chez lui, pour quelques
+semaines, un de ses parents, M. le marquis de Raigecourt. Un jour,
+celui-ci trouva l'évêque très troublé, se promenant de long en large
+dans son salon et agitant les bras.--«Qu'avez-vous, monseigneur?--Ah!
+si vous saviez, mon ami, ce que le Pape vient de me dire!--Comment
+donc?--Il m'a dit, d'un ton très sévère, que j'avais grand tort de ne
+pas aller voir Louis-Philippe, et il a ajouté: _È un'ingiuria per la
+Santa Sede!_ Son gouvernement a pour nous les meilleurs procédés, et
+les évêques de France doivent lui en savoir gré[474].»
+
+[Note 473: Nous avons déjà noté, en 1836 et 1837, le blâme porté par
+le Souverain Pontife sur l'attitude de Mgr de Quélen. (Cf. t. III, ch.
+IX, § VII.)]
+
+[Note 474: Je tiens le récit de cette anecdote de M. le marquis de
+Raigecourt.]
+
+
+II
+
+À l'heure où la paix religieuse semblait ainsi définitivement acquise,
+où des deux côtés on en voulait sincèrement le maintien, un conflit
+s'éleva tout à coup, conflit grave qui devait, pendant plusieurs
+années, mettre aux prises les catholiques et le gouvernement de
+Juillet. La liberté de l'enseignement en fut l'occasion[475]. Promise
+par la Charte, elle avait été établie en 1833 pour l'instruction
+primaire. Une tentative avait été faite, en 1836, pour l'instruction
+secondaire, tentative loyale, mais qui n'avait malheureusement pas
+réussi[476]. Cet échec, bien qu'imputable uniquement aux adversaires
+du clergé, n'avait pas cependant fait sortir ce dernier de son
+attitude pacifique. À cette époque, d'ailleurs, l'idée de la liberté
+d'enseignement n'était encore dans le monde religieux qu'une thèse
+d'avant-garde, suspecte à plusieurs pour avoir figuré sur le programme
+du journal _l'Avenir_. Pendant les deux ou trois années qui suivirent,
+les ministères, absorbés par des crises parlementaires incessantes, ne
+songèrent guère à exécuter la promesse de la Charte. Ce fut seulement
+en 1839 que l'on commença, du côté des catholiques, à parler un peu de
+cette liberté, si longtemps ajournée. Encore ceux d'entre eux qui s'en
+occupaient le plus ne pensaient-ils pas à entreprendre une campagne
+d'opposition; ils tâchaient d'arriver, par des négociations
+pacifiques, à une transaction entre le clergé et l'Université. M. de
+Montalembert fut mêlé assez activement aux pourparlers engagés, en
+1839 et en 1840, avec MM. Villemain et Cousin qui s'étaient succédé au
+ministère de l'instruction publique. L'esprit de conciliation, qui
+paraissait régner de part et d'autre, avait fait un moment espérer le
+succès; mais, chaque fois, les ministres tombèrent avant que rien fût
+conclu. Ces négociations furent reprises lorsque le cabinet du 29
+octobre 1840 fut constitué et sorti de ses premières difficultés. Les
+réclamations des catholiques, sans avoir pris encore de caractère
+hostile, devenaient plus pressantes. Enfin, en 1841, un nouveau projet
+de loi fut déposé.
+
+[Note 475: En 1880, certains incidents de la politique contemporaine
+m'avaient amené à détacher par avance, des notes réunies pour
+l'histoire de la monarchie de Juillet, une étude particulière sur les
+luttes de la liberté d'enseignement de 1841 à 1848. (Cf. _L'Église et
+l'État sous la monarchie de Juillet_, 1 vol. in-12, Librairie Plon.)
+Je ne puis aujourd'hui, sous le prétexte que je l'ai déjà traitée
+ailleurs, omettre une question aussi importante. On ne s'étonnera donc
+pas de retrouver ici une partie de ce qu'on a pu déjà lire dans cette
+première étude: on le retrouvera, d'ailleurs, concentré, complété et
+surtout mis au point d'une histoire générale.]
+
+[Note 476: Cf. t. III, ch. IX, § IV.]
+
+Ne fallait-il pas s'attendre à quelque chose d'aussi satisfaisant pour
+le moins que le projet de 1836? N'était-on pas plus loin encore des
+préjugés et des passions de 1830? L'auteur de ce projet de 1836, M.
+Guizot, n'était-il pas le principal membre du cabinet du 29 octobre?
+Et cependant ces espérances, qui semblaient si fondées, furent
+trompées. L'exposé des motifs contestait jusqu'au principe de la
+liberté promise par la Charte. Quant à la loi elle-même, par les
+exigences de grades et par les autres conditions compliquées,
+gênantes, parfois blessantes, imposées aux concurrents de
+l'Université, elle rendait à peu près illusoire la liberté
+nominalement concédée. Il semblait que ce projet fût marqué du vice le
+plus propre à détruire l'effet d'une réforme libérale, le manque de
+sincérité. Comment expliquer une pareille déception? M. Guizot,
+absorbé par la direction des affaires extérieures alors si graves,
+avait eu le tort de laisser tout faire par le ministre de
+l'instruction publique, M. Villemain. Celui-ci, moins homme d'État que
+professeur, d'un esprit plus vif que large, partageait les préventions
+de l'Université contre l'enseignement libre, et c'était sous
+l'influence d'un esprit de corps fort étroit qu'il avait rédigé son
+projet; non qu'il songeât à ouvrir les hostilités contre le clergé;
+mais, connaissant imparfaitement les choses et les hommes du monde
+ecclésiastique, il ne s'était pas rendu compte à l'avance de l'effet
+qu'il allait produire. Dans cet acte qui devait avoir de fâcheuses et
+lointaines conséquences, qui commençait la guerre là où la paix était
+si désirable et semblait si désirée, il y eut, non seulement chez M.
+Guizot, mais même chez M. Villemain, plus d'inadvertance que de
+malveillance.
+
+Et encore, si le projet n'avait fait que soumettre l'enseignement
+libre à des conditions trop rigoureuses, l'opposition n'eût peut-être
+pas été bien bruyante, tant on était alors, du côté des catholiques,
+peu disposé à livrer bataille. Mais le ministre avait commis la faute
+de toucher aux petits séminaires, dont j'ai déjà eu occasion
+d'indiquer la situation particulière[477]: son projet leur enlevait
+l'espèce de privilège, chèrement acheté, qui les avait laissés
+jusqu'ici sous la direction exclusive de l'épiscopat; il les
+soumettait au droit commun fort peu libéral de la loi nouvelle et les
+plaçait sous la juridiction de l'Université. Les évêques estimèrent,
+non sans raison, que ce régime compromettait l'existence des écoles
+ecclésiastiques et leur rendait notamment à peu près impossible de
+trouver des professeurs. Ils se voyaient ainsi attaqués sur le
+terrain étroit, modeste, strictement enclos, qu'on leur avait réservé
+en dehors du large domaine de l'Université. Jusqu'alors ils s'étaient
+tenus à l'écart des polémiques relatives à la liberté d'enseignement;
+d'ailleurs, par un reste de cette intimidation qui, au lendemain de
+1830, avait empêché qu'aucune soutane se montrât dans les rues, ils
+répugnaient à toute démarche qui les eût fait sortir du sanctuaire.
+Mais, cette fois, se voyant menacés dans ce sanctuaire même, ils ne
+purent se contenir. Spontanément, sans y être poussés par aucun homme
+politique, par aucun journal, la plupart laissèrent échapper un cri
+public d'alarme et de protestation. Les feuilles religieuses se
+trouvèrent remplies, pendant plusieurs mois, des lettres que plus de
+cinquante prélats adressèrent, l'un après l'autre, au gouvernement,
+presque toutes d'un ton grave et triste, quelques-unes d'un accent
+plus vif et presque comminatoire. Ébranlé par cette plainte générale
+de l'épiscopat, mal accueilli d'ailleurs par la commission de la
+Chambre plus libérale que le ministre, non soutenu par le gouvernement
+qu'un tel orage surprenait et désappointait, le projet fut retiré,
+avant d'avoir été même l'objet d'un rapport.
+
+[Note 477: Cf. t. III, ch. IX, § IV.]
+
+Les conséquences de cette tentative maladroite et malheureuse devaient
+survivre au retrait de la loi; sans le vouloir et sans s'en douter, on
+avait fait sortir l'Église de France de l'expectative muette,
+patiente, presque confiante, où, malgré le rejet du projet de 1836,
+elle s'était renfermée depuis dix ans; on avait fait naître
+l'agitation dans une région naguère calme et silencieuse. Qui peut
+dire où elle s'arrêtera? Pour apprendre à combattre en faveur des
+intérêts généraux, il faut, d'ordinaire, avoir été frappé dans ses
+intérêts particuliers. C'est un peu ce qui est arrivé aux évêques.
+Pour le moment, leurs protestations contre le projet de 1841 portent
+presque exclusivement sur les dispositions relatives à leurs petits
+séminaires; à peine, sous forme de prétérition timide, indiquent-elles
+les défauts du projet en ce qui concerne les établissements libres;
+quelques prélats même déclarent, comme l'archevêque de Tours, que
+cette dernière question n'est pas de leur ressort. Mais attendez: le
+champ de bataille ne tardera pas à s'élargir.
+
+
+III
+
+Ceux des évêques qui, subissant l'entraînement d'une polémique une
+fois engagée, se hasardèrent bientôt à regarder au delà de leurs
+petits séminaires, furent tout d'abord amenés à examiner la valeur
+morale et religieuse de cette éducation universitaire à laquelle on
+paraissait ne vouloir permettre aucune concurrence, et surtout aucune
+concurrence ecclésiastique. Telle fut la première forme du débat: ce
+n'était pas la moins délicate ni la moins irritante. Mais fallait-il
+s'étonner que des prélats, préoccupés par état du soin des âmes,
+envisageassent la question à ce point de vue? On ne peut nier que plus
+d'un fait ne fût de nature à émouvoir leur sollicitude. «L'éducation
+religieuse n'existe réellement pas dans les collèges, écrivait alors
+un protestant. Je me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir
+de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous
+ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations... Nous
+n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi et de la
+vie évangélique[478].» M. Sainte-Beuve s'exprimait ainsi, en 1843: «En
+masse, les professeurs de l'Université, sans être hostiles à la
+religion, ne sont pas religieux. Les élèves le sentent, et de toute
+cette atmosphère ils sortent, non pas nourris d'irréligion, mais
+indifférents... Quoi qu'on puisse dire pour ou contre, en louant ou en
+blâmant, on ne sort guère chrétien des écoles de l'Université[479].»
+
+[Note 478: A. DE GASPARIN, _les Intérêts généraux du protestantisme en
+France_.]
+
+[Note 479: _Chroniques parisiennes_, p. 100 et 122.]
+
+Sans doute c'était le mal du temps, plus encore que la faute de tels
+ou tels hommes et surtout de tel ou tel gouvernement. L'Université
+était l'image de la société, telle que l'avaient faite le dix-huitième
+siècle et la Révolution. L'état des collèges n'avait pas été meilleur
+sous la Restauration, au temps de Mgr Frayssinous; peut-être même
+avait-il été pire, et la religion s'y était-elle trouvée plus
+impopulaire, à raison même des efforts tentés par les Bourbons pour la
+protéger[480]. Mais, en dehors de ce mal général du temps sur lequel
+il était plus naturel de gémir qu'il n'était aisé d'y remédier, un
+fait nouveau, survenu depuis 1830, donnait particulièrement prise aux
+critiques de l'épiscopat. L'enseignement philosophique de
+l'Université, par lequel devaient passer tous les aspirants au
+baccalauréat, s'était émancipé de la religion, à laquelle il avait été
+jusque-là plus ou moins subordonné, et était passé sous l'autorité
+d'une école, ou pour mieux dire d'un homme: cet homme était M. Cousin.
+À défaut de la religion d'État supprimée par la Charte de 1830, on
+avait une philosophie d'État. Un régime politique ne vit pas seulement
+de lois constitutionnelles, administratives ou économiques; il lui
+faut une doctrine. Le choix de cette doctrine est chose grave pour
+lui, pour sa force morale, pour l'action qu'il exercera sur les
+esprits, pour la trace qu'il laissera dans la vie de la nation. Si la
+monarchie de Juillet apparaît liée à la philosophie «éclectique»,
+c'est moins par une préférence voulue et réfléchie de sa part, que par
+l'effet des circonstances. Bien que M. Cousin n'eût été
+personnellement pour rien dans le soulèvement de juillet 1830,
+l'importance acquise par lui dans le mouvement libéral de la
+Restauration, l'habitude où l'on était, depuis quinze ans, de le voir
+marcher à la tête des générations nouvelles[481], l'avaient placé
+naturellement au premier rang des vainqueurs, de ceux qui devaient
+avoir part aux dépouilles. Avide de «paraître» et de «faire du
+bruit», de nature absorbante, encombrante et dominante, d'une
+personnalité presque naïve, il n'était pas homme à se laisser oublier
+et eût plutôt joué des coudes pour se pousser en avant et se faire une
+place plus large. Il n'imita pas tant d'autres professeurs ou
+écrivains qui cherchèrent alors fortune dans la région banale de la
+politique proprement dite; loin de songer à quitter la philosophie, il
+persista plus que jamais à en faire «sa carrière[482]»; seulement, il
+voulut y jouer un rôle nouveau. Ce n'est plus le professeur éloquent,
+hardi, parfois téméraire, «promoteur et agitateur dans l'ordre des
+idées». Maintenant, la conquête est accomplie; M. Cousin prétend
+l'organiser et s'y établir en maître. Dans ce dessein, il s'installe à
+tous les hauts postes lui donnant pouvoir sur les hommes et les
+choses: il est à la fois l'un des huit du conseil royal de
+l'instruction publique où il représente seul la philosophie, directeur
+de l'École normale, président perpétuel du jury d'agrégation de
+philosophie, membre très agissant de l'Académie française et de
+l'Académie des sciences morales, pair de France. De ces postes, il
+rédige, entièrement à sa guise, les programmes de l'enseignement
+philosophique auxquels il fait subir une sorte de laïcisation[483], et
+surtout il règne sur les maîtres qui sont sous sa main, à sa merci,
+dans toutes les phases de leur carrière, comme élèves de l'École
+normale, candidats à l'agrégation, professeurs, aspirants aux
+distinctions académiques. Les ministres passent, M. Cousin reste,
+exerçant ce gouvernement doctrinal, cette dictature spirituelle, dont
+on eût cherché vainement l'analogue sous un autre régime. Il avait
+fini par se considérer comme le chef d'une sorte de «religion
+philosophique officielle», d'une «église laïque» ayant reçu du
+gouvernement et de la société de 1830, pour former les jeunes âmes,
+une autorité et une mission semblables à celles qui étaient contenues
+dans la parole du Christ aux apôtres: _Ite et docete_. Naturelle de la
+part d'une Église qui se croit en possession de la vérité absolue,
+cette prétention se comprend plus difficilement de la part d'un homme
+qui, après avoir remué beaucoup d'idées, était loin d'être arrivé, sur
+tous les points, à quelque chose de fixe[484]. Mais s'il y avait
+hésitation dans la doctrine, il n'y en avait pas dans le commandement.
+Ces professeurs que M. Cousin dirigeait, il les appelait son
+«régiment». Il les surveillait tous dans leurs moindres actes,
+connaissait le dossier de chacun. Admirable pour secouer, soutenir,
+pousser ceux qui avaient du talent, mais à condition qu'ils fussent
+dociles et se laissassent tyranniser, il était impitoyable jusqu'à la
+cruauté pour les médiocres, les maladroits ou les indépendants[485].
+Il ne comprenait pas qu'on se plaignît. La philosophie n'était-elle
+pas libre, puisqu'il l'avait émancipée de l'Église? Il fallait, à la
+vérité, obéir à M. Cousin. Mais celui-ci n'était-il pas un philosophe?
+ou, pour mieux dire, n'était-il pas la philosophie elle-même?
+
+[Note 480: On peut voir, dans un mémoire rédigé, peu avant la
+révolution de Juillet, par les aumôniers des collèges de Paris, des
+détails navrants sur ce sujet et, pour ainsi dire, la statistique des
+naufrages dans lesquels périssaient les âmes des jeunes collégiens. M.
+Foisset a donné des extraits de ce mémoire, dans la _Vie du P.
+Lacordaire_ (t. I, p. 86 à 91).]
+
+[Note 481: Sur M. Cousin avant 1830, voir ce que j'en ai dit dans le
+_Parti libéral sous la Restauration_, p. 233.]
+
+[Note 482: Dès 1828, à l'époque où l'avènement du ministère Martignac
+eût pu lui donner l'occasion d'un rôle politique, il avait écrit à M.
+Hegel: «J'ai pris mon parti. Non, je ne veux pas entrer dans les
+affaires: ma carrière est la philosophie, l'enseignement,
+l'instruction publique. Je l'ai déclaré une fois pour toutes à mes
+amis, et je soutiendrai ma résolution. J'ai commencé, dans mon pays,
+un mouvement philosophique qui n'est pas sans importance; j'y veux,
+avec le temps, attacher mon nom; voilà toute mon ambition; j'ai
+celle-là, je n'en ai pas d'autre. Je désire, avec le temps, affermir,
+élargir, améliorer ma situation dans l'instruction publique, mais
+seulement dans l'instruction publique.»]
+
+[Note 483: Voir l'étude curieuse où M. Janet fait honneur à M. Cousin
+d'avoir été, en cette circonstance, le précurseur des laïcisateurs de
+nos jours, et où il compare son oeuvre à celle qui a fait établir dans
+les écoles primaires un enseignement moral indépendant de toute
+doctrine religieuse.]
+
+[Note 484: M. Cousin avait conscience de la mobilité de son esprit.
+Plus tard, quand on donna son nom à une rue: «J'accepte, dit-il
+spirituellement, parce que c'est une rue et non une place.»]
+
+[Note 485: Pour se faire une idée de ce régime, il n'est même pas
+besoin d'écouter les plaintes des victimes; il suffit de prêter
+l'oreille aux confidences de ceux qui passaient pour être les
+protégés. Voir, à ce sujet, le très piquant volume de M. Jules Simon
+sur _Victor Cousin_.]
+
+Cette domination, si rude pour ceux qui y étaient soumis, était-elle
+du moins rassurante pour les catholiques? Sans doute c'est l'honneur
+de M. Cousin d'avoir été le promoteur d'une réaction contre le
+sensualisme du dix-huitième siècle et d'avoir répudié l'impiété
+haineuse ou ricanante du voltairianisme. Aussi exigeait-il de ses
+professeurs qu'ils enseignassent, sur l'immortalité de l'âme, sur la
+liberté humaine, sur la morale, sur la création, les doctrines
+spiritualistes; il leur recommandait d'être respectueux pour la
+religion, de ne pas se «faire d'affaires» avec le clergé, et leur
+donnait volontiers des leçons de diplomatie pratique sur la façon de
+se conduire avec les évêques et les aumôniers, de leur échapper sans
+les offusquer. Mais, si étroitement surveillés qu'ils fussent, ces
+jeunes maîtres, presque tous incroyants et sachant que leur chef ne
+l'était pas moins qu'eux, laissaient parfois percer dans leur
+enseignement ou en tout cas ne cachaient pas dans leurs travaux
+personnels l'irréligion qui était le fond de leur âme. Les livres
+mêmes de M. Cousin contenaient, à côté de ce spiritualisme que le
+christianisme pouvait reconnaître comme un allié, plus d'une doctrine
+inquiétante. Il était facile d'y discerner des velléités de panthéisme
+et surtout un rationalisme qui n'acceptait ni le surnaturel ni la
+révélation divine. Si le catholicisme n'y était plus raillé ou
+insulté, la politesse qu'on lui témoignait était assez dédaigneuse. On
+affectait de voir en lui «la plus belle», mais «la dernière des
+religions», une institution utile pour la partie de l'humanité qui ne
+sait pas encore réfléchir, mais inférieure à la philosophie et
+destinée à être remplacée par elle à mesure que les intelligences se
+développeraient: idée que trahissait cette phrase souvent citée de M.
+Cousin: «La philosophie est patiente... Heureuse de voir les masses,
+le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre humain tout entier, entre
+les bras du christianisme, elle se contente de leur tendre doucement
+la main et de les aider à s'élever plus haut encore.»
+
+Il eût fallu n'avoir aucune notion de ce qu'est une Église convaincue
+de la divinité de son institution et de l'infaillibilité de sa
+doctrine, pour croire qu'elle pouvait reconnaître à la philosophie la
+suprématie que celle-ci réclamait, et se contenter, à côté d'elle,
+au-dessous d'elle, du domaine abaissé et rétréci où on la tolérait
+avec une bienveillance hautaine et transitoire. Du moment donc où l'on
+avait provoqué les évêques à la lutte, rien de surprenant de les voir
+s'en prendre surtout à cette philosophie d'État, lui demander compte
+de son enseignement dans les collèges, et imputer à ses lacunes ou à
+ses erreurs l'irréligion des jeunes générations élevées par elle.
+L'évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, prélat de la vieille
+école, gallican et royaliste, dont l'âge n'avait pas attiédi l'ardeur,
+fut l'un des premiers à élever ces plaintes; il multiplia les lettres
+et les réponses, les accusations et les apologies, s'attaquant, avec
+une véhémence croissante, à MM. Cousin, Jouffroy, Damiron ou autres
+chefs de l'école éclectique. La discussion ainsi engagée, beaucoup
+d'autres prélats y intervinrent: pour ne citer que les principaux,
+c'étaient l'archevêque de Paris, Mgr Affre, qui combattait le
+rationalisme universitaire d'un ton posé, faisant largement la part de
+la raison, et parlant des personnes avec une courtoisie parfaite;
+l'évêque de Belley, Mgr Devie, qui, indigné de faits graves signalés
+dans plusieurs collèges, employait le langage singulièrement énergique
+des Écritures, pour détourner «les fidèles d'envoyer leurs enfants
+dans ces _écoles de pestilence_»; l'archevêque de Toulouse, Mgr
+d'Astros, qui dénonçait et réfutait, dans un mandement, les doctrines
+manifestement antichrétiennes d'un professeur à la faculté de cette
+ville, M. Gatien Arnould; le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon,
+qui en venait à menacer publiquement de retirer les aumôniers des
+collèges, et les évêques de Châlons, de Langres et de Perpignan, qui
+s'associaient à cette démarche.
+
+En dénonçant d'aussi haut les dangers de l'enseignement universitaire au
+point de vue religieux, les évêques donnaient à la polémique catholique
+une direction qui ne pouvait manquer d'être suivie. Prêtres et laïques
+se jetèrent avec ardeur dans cette controverse, qui devint chaque jour
+plus passionnée. Pour quelques ouvrages de doctrine, écrits avec une
+convenance parfaite, tels que l'_Essai sur le panthéisme_, de l'abbé
+Maret, il y en eut beaucoup d'autres qui tenaient davantage du pamphlet.
+Tel fut _le Monopole universitaire, destructeur de la religion et des
+lois_, livre d'abord anonyme, très violent de forme et de fond, et qui
+fit alors grand tapage; plus tard, l'abbé des Garets y apposa son nom;
+mais il n'en était pas le véritable, ou tout au moins l'unique auteur.
+Quelques écrits du même goût suivirent, entre autres le _Simple coup
+d'oeil_ de l'abbé Védrine et le _Miroir des collèges_. On ne saurait
+mettre tout à fait sur le même rang le _Mémoire à consulter_ de l'abbé
+Combalot, bien qu'il ressemblât plus à l'imprécation d'un prophète de
+l'ancienne loi, qu'à la discussion d'un prêtre de la nouvelle. Beaucoup
+de catholiques considérables n'étaient pas les derniers à déplorer le
+ton que prenait ainsi la polémique; de ce nombre était le P. de
+Ravignan, approuvé en ce point par le général de son Ordre, le P.
+Roothaan[486]. Mgr Affre estima même nécessaire de blâmer publiquement
+plusieurs de ces écrits, notamment le _Monopole universitaire_; il se
+plaignit que l'auteur «eût confondu des hommes dont il aurait dû séparer
+la cause, fait des citations dont l'exactitude matérielle ne
+garantissait pas toujours l'exactitude quant au sens, et pris un ton
+injurieux, ce qui était une manière fort peu chrétienne de défendre le
+christianisme[487]». Mais, peu de jours après, un journal qui, quoique
+encore contesté, commençait à prendre une réelle importance dans le
+monde religieux, l'_Univers_, publiait deux documents: le premier était
+une protestation dans laquelle l'abbé des Garets déclarait «ne pouvoir
+accepter le blâme» de l'archevêque de Paris; le second, une lettre par
+laquelle l'évêque de Chartres louait le pamphlet en question, critiquait
+la démarche de son métropolitain et croyait devoir informer le public
+que ce titre de métropolitain n'était qu'une «prééminence honorifique,
+n'entraînant point de supériorité quant à l'enseignement». Mgr Affre fut
+fort ému de cet incident: il en demeura, dit un de ses biographes, «pâle
+et défait pendant plusieurs jours».
+
+[Note 486: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. II, p.
+272 à 274.]
+
+[Note 487: _Observations sur la controverse élevée au sujet de la
+liberté d'enseignement_, par Mgr AFFRE (1843).]
+
+Nous venons de nommer l'_Univers_. Ce journal jouait en effet un rôle
+considérable dans l'attaque dirigée contre l'enseignement
+universitaire; nul n'a porté à cet enseignement des coups plus rudes;
+nul aussi n'a plus contribué à donner à la polémique un tour violent,
+amer et personnel. Fondé, peu après 1830, par l'abbé Migne, il avait
+eu successivement plusieurs rédacteurs en chef, sans obtenir grand
+succès; mais, au moment même où la lutte s'échauffait contre
+l'Université, il lui arriva un collaborateur, ancien journaliste
+ministériel, converti de la veille au catholicisme; ce nouveau venu,
+malgré la résistance de certains patrons du journal, en devint
+aussitôt le maître par le droit d'un talent supérieur: désormais on
+put dire que l'_Univers_ était M. Louis Veuillot. Son entrée en scène
+donnait aux catholiques ce qu'ils n'avaient plus dans la presse
+quotidienne, depuis l'_Avenir_: un polémiste, alerte, vigoureux, tel
+qu'aucun autre journal n'en possédait à cette époque; un écrivain-né,
+dont la langue pleine de trait et de nerf et dont la verve de franc
+jet avaient, on l'a remarqué avec raison, quelque chose du parler des
+servantes de Molière; un satirique habile, implacable à saisir et, au
+besoin, à créer les ridicules, se servant, au nom de la religion, de
+cette ironie dont elle avait eu si souvent à souffrir; un batailleur
+courageux, hardi à prendre l'offensive, se faisant détester, mais
+écouter et craindre, donnant à un parti jusqu'alors humilié le plaisir
+de tenir à son tour le verbe haut, d'avoir le dernier mot, et
+quelquefois le meilleur, dans les altercations de la presse.
+L'avantage était grand, et nous ne prétendons certes pas en rabaisser
+le prix. Mais, si brillante qu'elle fût, la médaille n'avait-elle pas
+un revers?
+
+Déjà sous la Restauration, Lamennais avait introduit dans la polémique
+religieuse des habitudes de violence, de sarcasme et d'outrage[488].
+M. Veuillot fut, sous ce rapport, son héritier direct. La nature même
+de son talent le portait à cette violence. Ces esprits de race
+gauloise, chez lesquels déborde si naturellement la sève des écrivains
+du seizième siècle et en qui l'on croit reconnaître parfois la
+descendance littéraire de Rabelais, ont peine à sacrifier aux
+convenances mondaines ou même à la charité chrétienne la tentation et
+le plaisir d'un mot bien trouvé, d'une mordante raillerie, d'une
+caricature amusante et meurtrière, d'une invective vivement troussée.
+Plus la lutte s'anime, plus on risque de voir le tempérament
+l'emporter: chez eux, ce n'est pas tant la colère qu'une sorte
+d'enivrement d'artiste; ils en veulent moins à la victime qu'ils ne se
+complaisent dans l'art avec lequel elle est exécutée. M. Veuillot
+était ainsi conduit, un peu aux dépens du prochain, à se reprendre aux
+jouissances batailleuses dont il avait acquis naguère l'habitude dans
+le journalisme profane, trouvant dans l'ardeur très sincère de sa foi
+nouvelle, non une leçon de douceur, mais une raison de se livrer à ces
+polémiques avec une conscience plus tranquille et plus satisfaite. Ne
+connaissait-on pas déjà, aux siècles de foi profonde et rude, de ces
+convertis qui s'imaginaient donner la mesure de leur dévouement à
+l'Église par le degré de vigueur avec lequel ils maltraitaient les
+infidèles, ou même parfois ceux qui n'étaient pas fidèles à leur
+guise? Lacordaire était d'un sentiment différent quand il déclarait
+que le premier devoir de «l'homme converti» était «d'avoir pitié»;
+autrement, ajoutait-il, «ce serait comme si le centurion du Calvaire,
+en reconnaissant Jésus-Christ, se fût fait bourreau, au lieu de se
+frapper la poitrine».
+
+[Note 488: Voir, sur l'influence de Lamennais à ce point de vue, ce
+que j'en ai dit dans mon étude sur l'Extrême droite sous la
+Restauration (_Royalistes et Républicains_).]
+
+Ce genre de polémique n'était pas sans éveiller plus d'une alarme et
+d'une répugnance dans les parties élevées du public religieux,
+principalement chez les évêques. Mgr Affre surtout en était fort
+mécontent; conseils, menaces de désaveu, essais de comité de
+direction, il avait recours à tout pour tâcher d'obtenir de
+l'_Univers_ un peu plus de modération[489]. Le nonce, dans ses
+conversations avec M. Guizot, exprimait aussi ses regrets et sa
+désapprobation[490]. Mais rien de tout cela n'arrêtait M. Veuillot;
+qui parlait avec une impatience dédaigneuse de ceux qui
+«s'accrochaient à ses vêtements pour le retenir[491]». Il avait
+compris d'ailleurs que, derrière cette élite de délicats, était une
+foule au goût moins fin et à la passion plus violente, qu'au-dessous
+de l'aristocratie épiscopale, il y avait la grande démocratie
+cléricale, ces fils de paysans qui, en si grand nombre, occupent et
+honorent aujourd'hui les presbytères de nos campagnes ou même de nos
+villes. Cette race forte, saine et féconde, dans laquelle on est
+heureux de voir l'Église se recruter, n'est raffinée ni par nature ni
+par éducation; elle préférait la verve agressive du nouveau journal à
+la sagesse somnolente du vieil et respectable _Ami de la religion_ ou
+à l'impartialité un peu terne du _Journal des villes et campagnes_, et
+trouvait, avec plaisir, dans ces rudes représailles de la plume, la
+revanche d'humiliations injustement subies, la consolation de
+déchéances douloureusement senties. C'est à ces masses profondes du
+clergé populaire que M. Veuillot s'adressait directement, en quelque
+sorte par-dessus la tête des évêques; c'est sur elles qu'il
+s'appuyait. Entre elles et lui, s'établit bientôt une étroite
+communication et comme une action réciproque. Ce rôle joué par la
+presse religieuse était un fait grave dans l'histoire de l'Église de
+France; on assistait à l'avènement d'une puissance nouvelle dont on ne
+voyait pas bien la place dans la hiérarchie de la société catholique,
+et dont le danger n'échappait pas aux intéressés clairvoyants, surtout
+aux évêques[492].
+
+[Note 489: FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 95 et suiv.]
+
+[Note 490: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
+
+[Note 491: _Univers_, 25 mai 1843.]
+
+[Note 492: Telle a été, pendant plusieurs années, la préoccupation des
+prélats les plus éclairés. Le désordre qui pouvait en résulter a été
+signalé, quelques années plus tard, en 1853, dans un écrit fameux de
+Mgr Guibert, depuis archevêque de Paris. (_Oeuvres pastorales_, t. I,
+p. 356 et suiv.)]
+
+C'était ce qu'on serait presque tenté d'appeler le côté
+révolutionnaire de l'homme qui a, toute sa vie, avec autant de passion
+que de sincérité, combattu et maudit la révolution. Cette
+contradiction apparente ne tenait-elle pas en partie à l'origine même
+de l'écrivain? Question plus personnelle, plus intime, mais que M.
+Veuillot nous a, en quelque sorte, invités à aborder, en publiant sur
+soi un livre dont l'accent rappelle parfois les confessions des
+grands convertis[493]. Il nous a raconté, avec une franchise qui ne
+lui coûtait ni ne le rabaissait, la douloureuse et émouvante histoire
+de ses premières années. Il nous a fait connaître comment, fils
+d'ouvriers honorables, mais sans instruction et sans religion, il
+avait reçu ses premières impressions, enfant, dans les pauvres leçons
+et les exemples détestables de l'école mutuelle, «l'infâme école
+mutuelle», a-t-il écrit, puis au milieu des propos cyniques d'une
+étude d'avoué où il était petit clerc; jeune homme, dans les
+polémiques violentes du journalisme, où il avait été jeté presque sans
+préparation, et où chacun, disait-il, n'avait guère d'autre «foi» que
+celle de ses «besoins» et de ses «intérêts». Il n'avait pas gardé de
+ce qu'il appelait ces «mauvais chemins» un seul souvenir pur, tendre
+et consolant, fût-ce celui de sa première communion, et n'en avait
+remporté, au contraire, que des sentiments de mépris amer pour les
+hommes, de révolte irritée contre la société: sentiments d'autant plus
+profonds et douloureux qu'ils s'étaient gravés dans une âme d'enfant.
+On en peut juger au seul accent avec lequel il rappelait l'effet
+produit sur lui par cette «société sans entrailles et sans
+intelligence» à laquelle «il ne devait rien», par le spectacle «des
+oppressions, des distances iniques et injurieuses du hasard de la
+naissance, heureux pour d'autres, insupportable pour lui». Si radicale
+qu'eût été sa conversion, si renversant qu'eût été le coup de la grâce
+sur ce nouveau chemin de Damas, si entier que fût son dévouement à sa
+foi nouvelle et son désir d'y conformer désormais sa conduite, tout le
+vieil homme avait-il été détruit chez lui? Le pli imprimé à cette
+intelligence, dès le jeune âge, avait-il été complètement effacé? Qui
+sait s'il ne faudrait pas remonter jusque-là pour trouver l'origine de
+certaines notes qui rendaient, par exemple, les âpretés de M. Veuillot
+fort différentes des vivacités de M. de Montalembert? Quand le
+rédacteur de l'_Univers_ maltraitait si fort les hommes de 1830 et les
+lettrés de l'Université, on était parfois tenté de se demander si, à
+côté du chrétien néophyte qui se faisait un pieux devoir d'immoler
+les voltairiens sur ses nouveaux autels, il n'y avait pas aussi, à son
+insu, quelque chose du démocrate d'origine, de l'ancien
+révolutionnaire par éducation et par souffrance, qui se plaisait à
+frapper sur les bourgeois. Il était équitable, croyons-nous,
+d'indiquer cette explication: elle est, dans une certaine mesure, une
+excuse pour M. Veuillot, innocent après tout du malheur de son premier
+âge, et les souvenirs douloureux qu'il a été le premier à faire
+connaître, en inspirant compassion pour l'enfant, ne peuvent
+qu'adoucir le jugement porté sur l'homme.
+
+[Note 493: _Rome et Lorette._ Voir notamment l'Introduction.]
+
+
+IV
+
+En présence de l'accusation, parfois grave, souvent violente, portée
+contre eux au nom de la religion, quelle fut l'attitude des
+représentants de l'enseignement officiel? Ils témoignèrent une grande
+surprise et se posèrent presque en persécutés, tout au moins en
+pacifiques que des voisins contraignaient à la lutte par leur esprit
+d'empiétement et de querelle. Ils oubliaient que le conflit était
+principalement imputable à ceux qui avaient, depuis dix ans,
+obstinément entravé l'exécution de la promesse de la Charte. M. Cousin
+surtout affecta des airs d'innocence méconnue et indignée. On
+l'entendit affirmer, à la tribune du Luxembourg, avec la solennité
+émue de sa parole, qu'il «ne s'enseignait aucune proposition qui pût
+directement ou indirectement porter atteinte à la religion
+catholique». En même temps, sentant bien quelles armes ses anciens
+écrits fournissaient à ses adversaires, il commença à leur faire subir
+une sorte de revision et multiplia les éditions nouvelles, les
+préfaces, pour effacer, voiler ou expliquer d'une façon anodine ce
+qu'il avait pu dire de compromettant, notamment sur le panthéisme.
+Peut-être, dans ce travail, obéissait-il non seulement à une
+préoccupation de tactique, aux nécessités de sa situation officielle,
+mais aussi à cet attrait qui devait, dans la dernière partie de sa
+vie, le rapprocher de la vérité religieuse, sans, il est vrai, l'y
+faire jamais entrer complètement. Mais, sur le moment, les spectateurs
+les moins suspects de partialité catholique ne considéraient pas sans
+sourire cette évolution qui leur paraissait plus prudente que sérieuse
+et sincère. M. Sainte-Beuve déclarait «un peu impatientantes» ces
+pieuses «inclinaisons de tête» du philosophe, et voyait là du
+«charlatanisme[494]»; Henri Heine lui reprochait son «hypocrisie» et
+son «jésuitisme[495]»; quant à Proudhon, plus brutal, il trouvait
+cette conduite «indigne» et «ignoble[496]». M. Cousin d'ailleurs avait
+du malheur: tandis qu'il tâchait de convaincre les autres et peut-être
+lui-même de l'orthodoxie de sa doctrine, ses plus chers disciples,
+soit dans leur enseignement, soit dans leurs écrits et jusque dans
+leurs réponses aux critiques des écrivains religieux, laissaient voir
+le scepticisme qui était au fond et surtout au terme de cette
+doctrine, et trahissaient leur hostilité dédaigneuse à l'égard de
+cette Église si savamment caressée par leur maître. Chaque jour, les
+catholiques aux aguets pouvaient relever quelque fait de ce genre.
+
+[Note 494: _Chroniques parisiennes_, p. 53.]
+
+[Note 495: Lettre du 8 juillet 1843, adressée à la _Gazette
+d'Augsbourg_. (_Lutèce_, p. 386.)]
+
+[Note 496: Lettre du 9 mai 1842. (_Correspondance de Proudhon._)]
+
+Si la tactique de M. Cousin était ainsi dérangée par ses disciples,
+qu'était-ce quand la parole était prise par les indépendants de
+l'Université! M. Génin, professeur de faculté, polémiste dur et
+passionné,--des écrits duquel M. Sainte-Beuve disait alors: «C'est
+âcre, violent et du pur dix-huitième siècle»,--raillait «les hommages
+d'une sincérité suspecte» rendus par l'éclectisme à la religion, et
+avouait, proclamait l'antinomie de la philosophie et du catholicisme.
+M. Quinet, professeur au Collège de France, parlait de même et
+«félicitait l'Église de s'être lassée la première de la trêve menteuse
+qu'on avait achetée si chèrement de part et d'autre». M. Libri,
+réfugié italien, de vive intelligence et de petite moralité, alors en
+grande faveur dans le monde universitaire, et devenu, presque coup sur
+coup, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des sciences et
+au Collège de France, membre du conseil académique de Paris, officier
+de la Légion d'honneur, publiait des lettres sur le _Clergé et la
+liberté d'enseignement_, qui étaient le plus perfide et le plus
+haineux des pamphlets contre le catholicisme. Dans toutes ces
+publications, c'était le vieux voltairianisme qui relevait la tête. À
+tort ou à raison, on prêtait à M. Thiers ce mot: «Il est temps de
+mettre la main de Voltaire sur ces gens-là.» Il n'était pas jusqu'à
+l'Académie française qu'on ne mêlât aussi, un peu par surprise, à
+cette mise en scène voltairienne. En juin 1842, sur la proposition de
+M. Dupaty, elle mettait, au concours «l'éloge» de Voltaire; cette
+résolution, combattue par M. Molé et M. de Salvandy, avait été appuyée
+par M. Mignet et même par M. Cousin, oublieux, en cette circonstance,
+des prudences de sa tactique. L'émotion fut vive, et chacun y vit une
+manifestation. Pour en atténuer le caractère, l'Académie substitua
+après coup, dans le programme du concours, le mot de «discours» à
+celui d'«éloge».
+
+Le plus grand nombre des journaux, dont les rédacteurs étaient souvent
+d'anciens professeurs ou même des professeurs en fonction, prenaient
+la défense de l'Université, et ils le faisaient en partant en guerre
+contre le catholicisme. Ce n'était pas seulement le langage de la
+presse de gauche ou du centre gauche, du _National_, où écrivait M.
+Génin, du _Courrier français_, qui déclarait que «le clergé était un
+ennemi devant lequel il ne fallait jamais poser les armes», du
+_Constitutionnel_, rédigé encore à cette époque par les survivants du
+dix-huitième siècle; c'était aussi celui de la principale feuille
+conservatrice, de l'organe attitré du ministère et de la cour:
+obéissant moins aux inspirations de ses patrons politiques qu'aux
+ressentiments propres de plusieurs de ses rédacteurs, universitaires
+personnellement atteints par les plaintes des catholiques, le _Journal
+des Débats_ faisait chorus sur ce sujet avec les feuilles contre
+lesquelles il défendait chaque jour la monarchie; il se distinguait
+même, entre toutes, par la vivacité de sa polémique antireligieuse,
+notamment par une sorte d'aptitude à reproduire le vieil accent
+voltairien. «Voltaire, s'écriait-il, désormais, c'est notre épée,
+c'est notre bouclier!» Seul de toute la presse, il obtint cet honneur
+qu'un évêque crut devoir ordonner des prières en réparation d'un de
+ses articles[497].
+
+[Note 497: Un observateur qui n'était pas favorable aux réclamations
+du clergé, M. de Viel-Castel, notait alors sur son journal intime: «Le
+_Journal des Débats_ se distingue par l'ardeur, la passion
+voltairienne avec laquelle il attaque le clergé. C'est tout au plus
+s'il a la précaution de mêler à ses arguments et à ses épigrammes
+quelques protestations banales et vagues en faveur de la religion. Il
+ramasse avec soin tout ce qui lui paraît propre à discréditer, à
+ridiculiser le catholicisme.» (_Documents inédits._) Aussi M. de
+Tocqueville, après avoir constaté que tous les journaux étaient «dans
+un paroxysme de vraie fureur contre le clergé et contre la religion
+elle-même», ajoutait que, sur ce point, «les journaux du gouvernement
+étaient peut-être pires que ceux de l'opposition». (Lettre du 6
+décembre 1843.)]
+
+Nous voilà bien au delà des limites prudentes dans lesquelles M.
+Cousin aurait voulu d'abord renfermer la justification de
+l'Université. Aussi l'un de ses disciples les plus autorisés, M.
+Saisset, finissait-il par pousser un cri d'alarme sur ce qu'il
+appelait la _Renaissance du voltairianisme_[498]. Il prenait sans
+doute beaucoup de précautions oratoires, déclarait absoudre pleinement
+le voltairianisme dans le passé et «ne sentir pour lui qu'une juste
+reconnaissance»; il «n'admettait aucune vérité surnaturelle» et ne
+reconnaissait «d'autre source de vérité, parmi les hommes, que la
+raison»; mais il s'effrayait de voir que des alliés plus logiques et
+plus impatients concluaient à la destruction immédiate des
+institutions religieuses; il confessait, d'une façon assez naïve, la
+terreur ressentie par la philosophie officielle, à la vue des
+responsabilités qui, dans ce cas, pèseraient sur elle, et il finissait
+par proclamer qu'elle serait «incapable de se charger à elle seule du
+ministère spirituel dans les sociétés modernes». Les indépendants
+avaient beau jeu contre M. Saisset. Après l'avoir traité de «jésuite»,
+M. Génin montrait comment, au fond, le défenseur de l'éclectisme
+n'était pas plus chrétien que ceux qu'il blâmait; comment il voyait,
+ainsi qu'eux, dans le christianisme, une religion fausse; comment
+enfin sa thèse aboutissait à «écraser la vérité dangereuse, pour
+prêter la main à une imposture utile». Une telle polémique n'était pas
+faite pour déplaire aux catholiques: ceux-ci y trouvaient la
+confirmation de ce qu'ils avaient toujours dit sur la négation
+religieuse qui faisait le fond de la philosophie officielle. Et
+n'étaient-ils pas fondés à demander de quel droit cette philosophie,
+si épouvantée à la pensée de recueillir la succession de la religion
+détruite, prétendait, après un tel aveu d'impuissance, former seule
+les jeunes intelligences et refuser aux ministres de cette religion la
+liberté de prendre part à l'enseignement? Entre leurs adversaires de
+droite et leurs alliés de gauche, la situation des doctrinaires de
+l'Université devenait de moins en moins tenable.
+
+[Note 498: _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1845.]
+
+
+V
+
+Jusqu'à présent, nous n'avons vu dans la polémique provoquée par le
+projet de 1841 que le procès fait par l'Église de France à
+l'enseignement universitaire. Peut-être, pour réveiller les
+consciences de leur torpeur, était-il nécessaire que la lutte
+commençât ainsi. Des dissertations d'un caractère plus politique ou
+plus savant sur la liberté pour tous ou sur les vertus de la
+concurrence, n'eussent probablement pas produit, à ce moment, les
+mêmes résultats. Toutefois, ce genre de débat n'était pas sans
+inconvénient: il semblait conclure à une accusation d'indignité,
+portée par le clergé contre l'Université. On blessait et l'on
+soulevait ainsi un redoutable esprit de corps. La lutte courait risque
+de s'irriter et de se rapetisser dans des querelles de personnes qui
+ont d'ordinaire assez mauvaise apparence et sont peu propres à gagner
+la sympathie des spectateurs. Il importait donc que la discussion ne
+demeurât pas renfermée sur ce terrain un peu étroit et dangereux.
+
+Ici apparaît l'action du jeune pair qui avait, dès 1830, à vingt ans,
+prononcé le serment d'Annibal contre le monopole universitaire, et
+qui, depuis 1835, attendait l'occasion de faire reprendre aux
+catholiques position dans la vie publique: on a nommé M. de
+Montalembert[499]. Il n'a été pour rien dans l'émotion ressentie par
+les évêques, à la vue des dispositions du projet de 1841, relatives
+aux petits séminaires; mais il s'en empare aussitôt, afin d'amener le
+clergé et les fidèles sur le terrain, nouveau pour eux, où il veut les
+voir se placer. Quelle conclusion doit-on tirer de l'insuffisance
+religieuse de l'enseignement universitaire? Faut-il s'attacher à
+modifier et à améliorer cet enseignement? M. de Montalembert met les
+catholiques en garde contre une telle illusion. Il ne croit pas que
+l'Université puisse «représenter autre chose que l'indifférence en
+matière de religion»: il «ne lui en fait pas crime; c'est le résultat
+de l'état social». Seulement, il n'admet pas qu'une telle éducation
+soit imposée à ceux qui se préoccupent de conserver la foi de leurs
+enfants. Sa conclusion, c'est la liberté d'enseignement, la même,
+déclare-t-il, dont on jouit pour l'instruction primaire, la liberté
+pour tous; il désavoue hautement, devant ses adversaires, la moindre
+arrière-pensée de monopole pour le clergé, et il montre à ses amis
+combien il serait «impossible» de «vouloir refaire de la France un
+État catholique, telle qu'elle l'a été depuis Clovis jusqu'à Louis
+XIV[500]». S'il parle donc, lui aussi, du caractère antichrétien de
+l'enseignement universitaire, ce n'est pas pour se perdre en
+controverses sur les doctrines philosophiques, ni en récriminations
+irritées ou plaintives contre les personnes, c'est uniquement pour y
+trouver la raison qui doit pousser les catholiques à invoquer la
+liberté.
+
+[Note 499: Sur les débuts de M. de Montalembert, cf. liv. I, ch. IX,
+et liv. III, ch. IX, § III et VII.]
+
+[Note 500: Voir les discours prononcés par M. de Montalembert à la
+Chambre des pairs, le 1er mars et le 6 juin 1842.]
+
+Cette liberté d'enseignement, si nécessaire, M. de Montalembert estime
+qu'il ne faut pas l'attendre humblement de la bienveillance du
+gouvernement. «Depuis trop longtemps, dit-il, les catholiques
+français ont l'habitude de compter sur tout, excepté sur eux-mêmes...
+La liberté ne se reçoit pas, elle se conquiert.» Il sait quelles
+ressources on peut trouver dans les institutions dont la France est en
+possession; il connaît la vertu de cette atmosphère dans laquelle un
+monopole et une injustice ne peuvent longtemps se maintenir, la
+sonorité qu'ont à cette époque toute protestation et toute plainte
+publiques, cette logique qui s'impose aux plus réfractaires et par
+laquelle la liberté appelle nécessairement la liberté. Aussi
+engage-t-il ses coreligionnaires à se servir de ces institutions, au
+lieu de conserver à leur égard «une défiance absurde ou une
+indifférence coupable». Avec la presse, la tribune et le
+pétitionnement, que ne peuvent-ils pas faire? Les catholiques
+d'Irlande et de Belgique, voilà l'exemple qu'il ne se lasse pas de
+leur proposer. Il leur rappelle comment, par les seules armes de la
+liberté, O'Connell et Félix de Mérode ont donné à la cause religieuse
+des succès et une popularité jusque-là inconnus. Ou bien il leur offre
+encore comme modèle la ligue formidable qui vient d'être fondée par
+Cobden, contre les _corn laws_, et qui, à ce moment même, remue toute
+l'Angleterre. Lui aussi, il veut créer une «ligue» et soulever une
+«agitation». Trop souvent, dit-il, les catholiques français ont été «à
+la queue d'autres partis»; qu'ils constituent eux-mêmes un parti;
+qu'au lieu de continuer à être «catholiques _après tout_», ils soient
+«catholiques _avant tout_», ayant pour programme exclusif auquel tout
+serait subordonné, la liberté de l'enseignement. Si, à eux seuls, ils
+ne sont qu'une minorité, ils forment du moins presque partout
+l'appoint d'où dépend la majorité; qu'ils se portent du côté où l'on
+donnera un gage à leur cause. C'est sans doute se séparer du
+gouvernement et des partis existants; mais, ajoute M. de Montalembert,
+on ne comptera avec les catholiques que du jour où ils seront pour
+tous «ce qu'on appelle, en style parlementaire, un embarras
+sérieux[501]».
+
+[Note 501: Voir notamment la brochure sur le _Devoir des catholiques
+dans la question de la liberté d'enseignement_. 1843.]
+
+Cette idée d'un «parti catholique» était nouvelle en France, et il
+eût fallu remonter jusqu'à la Ligue pour trouver un précédent. Elle a
+été fort discutée depuis lors, surtout quand on a pu craindre qu'elle
+n'eût des applications de nature à lui faire quelque tort.
+Interprétée, en effet, comme certains semblaient disposés à le faire,
+elle n'eût tendu à rien moins qu'à fausser complètement le rôle des
+catholiques dans la vie publique, en les réduisant à un état permanent
+de minorité étroite, exclusive, étrangère en quelque sorte aux
+préoccupations du reste du pays, et elle eût produit ainsi un résultat
+diamétralement opposé à celui-là même qu'avait poursuivi M. de
+Montalembert. Dans la pensée de son fondateur, l'existence de ce parti
+était un fait accidentel, passager, anormal, qui tenait aux conditions
+de la société politique de 1830, et particulièrement à cette
+circonstance qu'aucun des deux grands partis qui se disputaient le
+pouvoir et l'influence, ne paraissait alors disposé à appuyer, ou
+seulement à écouter les revendications des croyants; on se trouvait en
+face de conservateurs qui se méfiaient de la religion, au lieu d'y
+chercher le fondement de toute politique conservatrice; de libéraux
+qui ne comprenaient pas que la liberté religieuse était la plus sacrée
+de toutes les libertés. Les catholiques se croyaient autorisés à
+profiter de l'isolement où on les laissait, pour s'organiser à part,
+avec une sorte d'égoïsme que justifiait l'indifférence ou l'hostilité
+des autres. Mais n'était-il pas évident que cette conduite ne devait
+point survivre aux conditions exceptionnelles qui l'avaient motivée?
+M. de Montalembert l'a compris lui-même, quand, après 1848, il s'est
+trouvé en face d'un parti conservateur que des désenchantements et des
+terreurs salutaires avaient guéri de ses préventions antireligieuses,
+et quand il a vu engager sous ses yeux une bataille où était en jeu
+l'existence de la société. Il ne s'est plus posé alors en chef d'un
+parti distinct et isolé, presque indifférent à ce qui n'était pas son
+programme particulier: il s'est mêlé à ceux-là mêmes qu'il combattait
+la veille, pour former avec eux «le grand parti de l'ordre», ne
+réclamant que l'honneur de combattre à l'avant-garde, de donner et de
+recevoir les premiers coups. En faisant ainsi largement son devoir de
+citoyen, il a rencontré d'ailleurs, comme par surcroît, le succès de
+sa cause spéciale. En effet, si l'existence du parti catholique avait
+été nécessaire pour poser la question de la liberté d'enseignement,
+l'attitude différente prise après la révolution de Février a permis
+seule de la résoudre, en rapprochant ceux qui pouvaient former une
+majorité, et en les amenant à ces transactions qui doivent, à leur
+heure, remplacer les revendications exclusives et les aveugles
+résistances.
+
+Lorsqu'il appelait les catholiques à combattre par la liberté et pour
+la liberté, M. de Montalembert reprenait une des idées de l'_Avenir_.
+Seulement, l'_Avenir_ avait procédé comme les entreprises
+révolutionnaires, agitant toutes les questions à la fois, proposant
+des solutions extrêmes, prodiguant, comme à plaisir, les formules
+inquiétantes ou irritantes, faisant table rase du passé, pour
+réorganiser, d'un seul coup et sur des bases absolument nouvelles, les
+rapports de l'Église et de l'État. Cette fois, M. de Montalembert s'en
+tient à une question précise, soulevée par les événements eux-mêmes,
+admirablement choisie pour intéresser toutes les consciences et faire
+faire aux catholiques, sans trop d'alarme, l'expérience d'une tactique
+libérale; il ne touche au problème plus large de la situation de
+l'Église en face de la société moderne, que dans la mesure où les
+faits l'imposent, sans l'étendre témérairement et sans sortir des
+conclusions pratiques, simples et limitées.
+
+Il était un point surtout par lequel la nouvelle campagne entendait se
+distinguer de celle de Lamennais: ce dernier avait échoué, pour avoir
+agi en dehors des évêques; M. de Montalembert était résolu à ne rien
+tenter qu'avec leur concours. L'obtenir n'était pas une petite
+affaire; il ne s'agissait de rien moins que d'opérer une véritable
+révolution dans les idées et les habitudes du haut clergé. Nous avons
+déjà eu occasion de noter à quel point le principe même de la liberté
+de l'enseignement était d'abord étranger aux chefs de l'Église de
+France. En 1841, bien que leurs idées commençassent dès lors à
+s'élargir, bien peu nombreux avaient été ceux qui, en protestant
+contre le projet de M. Villemain, étaient sortis de la question
+particulière des petits séminaires, pour exprimer le voeu d'une
+liberté générale, et encore ne l'avaient-ils fait que d'une façon
+accessoire et en laissant voir qu'ils seraient prêts à transiger si
+l'on améliorait la situation de leurs écoles ecclésiastiques. De
+l'autre camp, on était tout disposé à leur offrir quelque marché de ce
+genre. M. de Montalembert devait donc les mettre en garde contre ce
+piège, intéresser leur conscience et leur honneur à ne pas accepter le
+partage humiliant et funeste par lequel, pour assurer tant bien que
+mal l'éducation des prêtres, ils sacrifieraient celle des laïques. Le
+jeune fondateur du parti catholique demandait plus encore aux évêques:
+il les poussait à en appeler directement, ouvertement à l'opinion, des
+hésitations ou des résistances du gouvernement, à prendre part à
+l'agitation légale qu'il voulait provoquer. C'était un rôle auquel
+l'épiscopat ne semblait guère préparé par ses antécédents. Sous
+l'Empire, l'Église de France, encore meurtrie de la persécution
+révolutionnaire, éblouie par les bienfaits du Concordat, «n'avait eu
+que juste le courage nécessaire pour ne pas sacrifier à la
+toute-puissance du maître du monde la majesté et la liberté du
+Souverain Pontife[502]». Sous la Restauration, elle n'avait pas songé
+à s'adresser à d'autres qu'aux princes qu'elle aimait et dans lesquels
+seuls elle espérait. Après 1830, l'embarras de son impopularité,
+l'instinct des périls auxquels l'aurait exposée, en un pareil moment,
+la moindre apparence d'intrusion dans la politique, lui avaient
+inspiré une sorte de timidité patiente, attristée plus souvent
+qu'irritée. Ces habitudes gênaient l'ardeur de M. de Montalembert, qui
+parfois était disposé à les qualifier sévèrement. Il y avait bien là
+quelque faiblesse, tout au moins un défaut d'éducation: il faudrait se
+garder cependant de trop blâmer l'hésitation des évêques avant de se
+jeter ouvertement dans des agitations qui, pour avoir un motif
+religieux, n'en risquaient pas moins de devenir ou de paraître des
+luttes de parti; elle était après tout conforme à l'esprit de
+l'Église, et il valait mieux, en pareil cas, pécher par excès, que par
+défaut de prudence. Tel était notamment le sentiment très prononcé de
+Mgr Affre. Si le nouvel archevêque de Paris était dégagé des attaches
+politiques du vieux clergé, il partageait ses répugnances pour les
+éclats de la vie publique moderne; il avait gardé, de Saint-Sulpice,
+cette maxime que «le bien ne fait pas de bruit, et que le bruit ne
+fait pas de bien». Son esprit plus solide et plus sensé que brillant,
+sa nature froide, tout, jusqu'à son défaut d'extérieur et sa gaucherie
+de manières, semblait peu fait pour lui donner le goût d'agir à la
+façon du P. Lacordaire ou de M. de Montalembert. Aussi le voit-on, au
+début des luttes pour la liberté d'enseignement, recommander à ses
+collègues non l'abstention, mais le secret. «On ne pense
+pas,--écrivait-il en 1843, dans une note confidentielle, communiquée à
+tous les évêques de France,--qu'il soit à propos de publier aucune
+critique de l'Université par la voie des mandements ou même de la
+presse. On croit que des lettres, dans le sens de ces observations,
+seraient le seul moyen à employer, du moins en commençant, peut-être
+toujours[503].» Détail piquant, bien fait pour montrer ce qu'avait
+d'un peu puéril une telle recherche du secret sous un régime de presse
+libre, cette note «confidentielle» tombait, peu de temps après, aux
+mains des adversaires de la cause religieuse et était imprimée dans
+les pamphlets de MM. Libri et Génin. Une autre fois, l'archevêque,
+mettant en pratique ses propres conseils, adressait, de concert avec
+ses suffragants, un mémoire secret au Roi[504]; quelques jours ne
+s'étaient pas écoulés, qu'à son grand déplaisir il retrouvait le
+mémoire en tête des colonnes de l'_Univers_. Une autre nouveauté, non
+moins que la publicité, troublait les habitudes, inquiétait la
+prudence de plusieurs évêques et de Mgr Affre en particulier: pour la
+première fois, il était question que des laïques partageassent en
+quelque sorte avec l'épiscopat la direction de la défense religieuse,
+et y eussent même le rôle le plus en vue, l'initiative prépondérante;
+c'étaient eux notamment qui devaient composer le comité, aux mains
+duquel serait concentrée toute l'action. Certains prélats étaient
+tentés de voir là une atteinte à l'organisation de l'Église, et l'un
+des plus respectés, l'archevêque de Rouen, Mgr Blanquart de Bailleul,
+allait jusqu'à écrire que «les laïques n'avaient pas mission de
+défendre la religion». Du côté du gouvernement, on n'ignorait pas ces
+répugnances d'une partie du clergé pour la campagne publique et laïque
+entreprise par M. de Montalembert. Le ministre des cultes, dans sa
+correspondance avec les évêques, touchait volontiers cette corde: il
+leur donnait à entendre que les choses iraient bien mieux, que les
+solutions satisfaisantes seraient plus vite trouvées, si l'on n'avait
+affaire qu'à la «sagesse» et à la «prudence» de l'épiscopat; tout
+était compromis, ajoutait-il, par l'action tapageuse, irritante, du
+«parti religieux».
+
+[Note 502: _Testament_ du P. LACORDAIRE.]
+
+[Note 503: Voir le texte complet de cette note, dans la _Vie de Mgr
+Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 405 et suiv.]
+
+[Note 504: _Actes épiscopaux_, t. I, p. 9 et suiv.]
+
+M. de Montalembert n'avait donc pas peu à faire pour amener les
+évêques à ses idées et à ses procédés. Il s'y employa, avec une ardeur
+extrême, par ses démarches et ses écrits. À lui seul, toutefois,
+serait-il parvenu à opérer cette conversion? Il eut la fortune de
+rencontrer dans les rangs mêmes de l'épiscopat un très utile et très
+puissant allié. Rien n'avait fait pressentir le rôle qu'allait jouer
+Mgr Parisis. Nommé évêque de Langres à quarante ans, en 1834, il
+s'était d'abord renfermé dans son ministère pastoral; il passait
+plutôt pour être peu favorable aux idées nouvelles, et, lors des
+premières prédications de Lacordaire, il s'était montré «l'un de ses
+plus chauds adversaires[505]». Mais, en 1843, un voyage en Belgique,
+où il entre en rapport avec l'évêque de Liège[506], lui fait
+comprendre, par une sorte de révélation, le rôle qui convient à
+l'Église dans la société moderne. À peine de retour en France, il
+commence la publication de brochures qui vont se succéder sans
+interruption et avec un retentissement croissant, à chaque incident, à
+chaque phase de la lutte. L'attitude qu'il y prend est, sur tous les
+points, celle que conseillait M. de Montalembert. Tout d'abord, il
+s'attache à enlever au débat ce caractère de querelle entre le clergé
+et l'Université, que les premières protestations des évêques tendaient
+trop à lui donner. «On s'obstine, dit-il dès son premier écrit, à
+répéter que nous ne défendons que la cause du clergé; il faut bien
+faire voir que nous défendons la cause de tous, même la cause de ceux
+contre qui nous réclamons.» Il n'invoque pas le droit divin des
+successeurs des apôtres, mais la liberté promise à tous les Français:
+c'est comme citoyen qu'il réclame ce qu'on a refusé à ceux qui se
+présentaient comme prêtres. Conduit à examiner l'attitude du clergé
+dans la France nouvelle, il désavoue toute arrière-pensée légitimiste.
+La société telle que les siècles l'ont faite, il l'accepte, la mettant
+seulement en demeure d'appliquer les principes qu'elle a posés en
+dehors de l'Église et quelquefois contre elle, cherchant et trouvant
+dans les libertés qu'elle a établies le moyen de défendre la cause
+religieuse. Il estime que, dans les circonstances actuelles, «tout
+bien pesé, nos institutions libérales, malgré leurs abus, sont les
+meilleures et pour l'État et pour l'Église», que «la publicité et la
+liberté sont plus favorables à la vérité et à la vertu que le régime
+contraire», et que, dès lors, «les catholiques doivent accepter, bénir
+et soutenir, chacun pour sa part, les institutions libérales qui
+règnent aujourd'hui sur la France[507]». Bien loin d'hésiter à prendre
+part à l'agitation légale que recommande M. de Montalembert, l'évêque
+de Langres répond, avec force, dans son _Second Examen_, à ceux qui,
+du dedans ou du dehors, blâment une telle conduite comme inconvenante
+et téméraire: c'est dans le même dessein qu'il publiera plus tard une
+brochure spéciale, sous ce titre: _Du silence et de la publicité_. Il
+se charge aussi de rassurer ceux des évêques qui s'effarouchent de
+l'intervention des laïques; en 1844, il écrit, sur ce sujet, deux
+lettres publiques à M. de Montalembert[508]; il l'engage
+solennellement à «persévérer dans la voie où il est courageusement
+entré», et lui déclare qu'il est «tout ensemble le centre et l'âme de
+l'action catholique dans toute la France».
+
+[Note 505: _Correspondance du P. Lacordaire avec Mme Swetchine_, p.
+392.]
+
+[Note 506: Ce prélat avait publié, en 1840, sous ce titre: _Exposé des
+vrais principes sur l'instruction publique_, un livre qui avait exercé
+une influence considérable en Belgique.]
+
+[Note 507: C'est la thèse que Mgr Parisis devait développer _ex
+professo_, dans un livre paru en 1847 et intitulé: _Cas de conscience
+à propos des libertés exercées ou réclamées par les catholiques, ou
+accord de la doctrine catholique avec la forme des gouvernements
+modernes_. Ce livre a été depuis retiré du commerce.]
+
+[Note 508: Lettres du 25 mai et du 15 août 1844.]
+
+À si peu de distance de la Restauration, presque au lendemain de la
+condamnation de l'_Avenir_, une telle attitude et un tel langage sont,
+de la part d'un évêque français, choses singulièrement nouvelles.
+L'effet est considérable. Au début des controverses, en 1841 et 1842,
+le vieil évêque de Chartres, par l'ardeur et la fréquence de ses
+écrits sur la question philosophique, avait paru être à la tête du
+clergé militant. Mais on sent bientôt que la note si différente de
+l'évêque de Langres est la vraie, la mieux appropriée à l'état des
+esprits et des institutions; que sa parole plus froide, aussi ferme,
+mais moins désolée, plus politique et pour ainsi dire moins cléricale,
+est bien autrement efficace. À sa suite, les autres prélats n'hésitent
+plus à s'engager sur le terrain où les appelle M. de Montalembert.
+Leurs manifestations publiques sont chaque année plus nombreuses, plus
+résolues, plus hardiment libérales[509]. Quel changement dans leur
+langage, depuis les protestations contre le projet de 1841! «Nous ne
+parlerons même pas, Sire, de nos petits séminaires,--lisons-nous dans
+un mémoire adressé au Roi, en 1844, par les évêques de la province de
+Paris,--parce que la question n'est plus là aujourd'hui. Elle y était
+encore il y a trois ans; elle n'était même presque que là pour nous.
+Moins éclairés sur le véritable état des choses, nous ne pensions
+guère qu'à stipuler les intérêts de nos écoles cléricales. Maintenant,
+nous demandons davantage, parce que l'expérience s'est accrue, parce
+que la lumière s'est faite[510].»
+
+[Note 509: Voir, à la fin du tome II des _Actes épiscopaux relatifs au
+projet de loi sur l'instruction secondaire_, la liste des écrits
+d'évêques publiés de la fin de 1841 au commencement de 1844. Or,
+tandis qu'en 1842 il y en avait 8, dont 5 de l'évêque de Chartres, on
+en compte 24 en 1843, et 5 dans le seul mois de janvier 1844. Ce sera
+bien autre chose quand le projet de 1844 aura été déposé.]
+
+[Note 510: _Recueil des actes épiscopaux relatifs au projet sur
+l'instruction secondaire_, t. I, p. 29 (1845).]
+
+Il est d'autant plus précieux à M. de Montalembert d'avoir gagné le
+plein concours des évêques, qu'il lui faut d'autre part lutter contre
+la mollesse des catholiques laïques. Eux non plus n'ont pas pris dans
+le passé l'habitude des résistances publiques. Un esprit de
+conservation mal comprise les a plutôt accoutumés à une sorte de
+docilité, ou, tout au moins, de résignation silencieuse. Par une
+humilité bizarre, que l'Évangile ne commandait pas, ils semblent avoir
+accepté que l'activité, la parole bruyante, l'influence, le pouvoir
+soient généralement du côté de leurs adversaires. Combien d'entre eux,
+d'ailleurs, sont empêchés par le respect humain de se poser
+ouvertement en chrétiens! «Les catholiques en France, écrit alors M.
+de Montalembert, sont nombreux, riches, estimés; il ne leur manque
+qu'une seule chose, c'est le courage.» Et ailleurs: «Jusqu'à présent,
+dans la vie sociale et politique, _être catholique_ a voulu dire
+rester en dehors de tout, se donner le moins de peine possible et se
+confier à Dieu pour le reste.» Pour secouer cette torpeur des laïques,
+comme tout à l'heure pour écarter les scrupules des évêques, M. de
+Montalembert déploie une activité et une énergie passionnées. Ses
+colères contre les pusillanimes sont terribles. Il a de ces cris, on
+dirait presque de ces gestes comme en trouvent les capitaines-nés pour
+enlever en pleine bataille les soldats hésitants. Pas un instant il ne
+laisse languir le combat. À la fin de 1842, une maladie de madame de
+Montalembert l'oblige à quitter la France et même l'Europe, pendant
+deux années. Ni la préoccupation d'une santé si chère ni la distance
+ne refroidissent un moment son zèle. Il stimule, dirige de loin ses
+amis. De Madère, il lance, vers la fin de 1843, cette fameuse
+brochure sur le _Devoir des catholiques dans la question de la liberté
+d'enseignement_, qui est vraiment le manifeste et contient tout le
+programme du nouveau parti.
+
+M. de Montalembert était un incomparable agitateur. Mais, dans son
+horreur des tièdes et des timides, prenait-il toujours garde de ne pas
+aller trop vite et trop loin? En donnant aux catholiques militants une
+vie propre, une organisation à part, l'habitude de se sentir les
+coudes et de ne plus être mêlés aux indifférents ou aux ennemis, ne
+risquait-il pas de les séparer trop du reste de la société et de leur
+donner un peu l'apparence d'une secte excentrique et batailleuse? Ce
+qui lui paraissait nécessaire pour entraîner ses troupes, ne
+pouvait-il pas quelquefois irriter ses adversaires, ou, ce qui était
+plus fâcheux, effaroucher les spectateurs des régions moyennes? Pour
+relever ses coreligionnaires de leur attitude trop humiliée,
+n'était-il pas tenté de pousser la fierté jusqu'à la provocation, le
+mépris du respect humain jusqu'à la bravade? S'il avait répudié les
+erreurs de l'_Avenir_, n'en conservait-il pas certaines habitudes
+d'esprit, un goût de véhémence dans la forme et des exigences trop
+absolues dans le fond? «Je ne suis qu'un soldat, écrivait-il, tout au
+plus un chef d'avant-garde[511].» Lui-même pressentait qu'un jour
+viendrait où il faudrait d'autres qualités. «Dans toutes les grandes
+affaires de ce bas monde, disait-il, il y a deux espèces d'hommes: les
+hommes de bataille et les hommes de transaction, les soldats qui
+gagnent les victoires et les diplomates qui concluent les traités, qui
+reviennent chargés de décorations et d'honneurs, pour voir passer les
+soldats aux Invalides[512].» Les meilleurs amis de M. de Montalembert
+avaient parfois le sentiment qu'il manquait un peu de mesure.
+Lacordaire, par exemple, ne lui cachait pas dans ses lettres qu'il
+trouvait la guerre contre l'Université conduite d'une façon «un peu
+âpre et égoïste»; il se préoccupait beaucoup «des tièdes, des
+indifférents, des politiques et de la masse flottante». N'allait-on
+pas les effrayer, les aliéner? Ne faudrait-il pas leur montrer
+davantage «le désir de la paix et l'esprit de conciliation»? Il
+craignait aussi qu'on ne prît une attitude trop hostile envers le
+pouvoir, et il souhaitait qu'à cet égard on «rentrât dans la voie de
+conciliation suivie depuis 1830[513]». M. Ozanam, dont la position
+était assez délicate entre l'Université, à laquelle il appartenait, et
+les amis dont il partageait la foi et les aspirations, était également
+disposé à trouver qu'on avait commencé la bataille un peu vite et
+qu'on la menait un peu rudement. Seulement, hâtons-nous d'ajouter que,
+jusque dans ses exagérations, la polémique de M. de Montalembert
+conservait un caractère particulier de dignité aristocratique, de
+sincérité vaillante, pure et désintéressée. Les coups qu'il portait,
+si violents fussent-ils, étaient comme les coups de lance que les
+chevaliers se donnaient dans les tournois: pour coûter parfois la vie
+à l'adversaire, ils ne révélaient aucune passion basse chez les
+champions. Aussi, ceux-là mêmes qu'il attaquait, pour peu qu'ils
+eussent l'âme haute, ne se défendaient pas d'éprouver à son égard
+estime et sympathie. Tel était notamment M. Guizot. En pleine
+bataille, il remerciait l'orateur catholique de ce que «son opposition
+était une opposition qui avait le sentiment de l'honneur et pour ses
+adversaires et pour elle-même»; il ajoutait, non sans mélancolie:
+«Nous n'y sommes pas accoutumés, depuis quelque temps.»
+
+[Note 511: Lettre du 7 juillet 1844.]
+
+[Note 512: _Du devoir des catholiques dans les élections_ (1846).--M.
+Thiers, causant un jour avec Mgr Dupanloup, lui disait: «M. de
+Montalembert est un grand guerrier; M. de Falloux est un grand homme
+d'État.»]
+
+[Note 513: Lettres diverses, citées par M. de Montalembert et par M.
+Foisset, dans leurs ouvrages sur le P. Lacordaire.]
+
+Quoi qu'il en soit d'ailleurs des défauts qui pouvaient se mêler à de
+si belles et si grandes qualités, les résultats obtenus étaient
+considérables. À voir le nouveau parti catholique tel qu'il se
+présentait au commencement de 1844, force est de reconnaître que,
+depuis 1841, il y a eu transformation complète. L'armée réunie et mise
+en mouvement par M. de Montalembert faisait vraiment bonne figure.
+Les spectateurs peu bienveillants, M. Sainte-Beuve par exemple, en
+étaient frappés[514]. Presque tout l'épiscopat combattait décidément à
+côté du leader laïque, sur son terrain et avec ses armes. Le clergé
+paroissial protestait publiquement contre ceux qui cherchaient à le
+séparer des évêques. De nombreuses brochures, des écrits de divers
+genres révélaient l'activité et l'élan des esprits: tous, grâce à
+Dieu, ne ressemblaient pas à ceux qu'il nous a fallu blâmer; bientôt
+même les publications du P. de Ravignan et de l'abbé Dupanloup
+allaient donner à la polémique catholique un accent dont la dignité
+s'imposerait aux adversaires eux-mêmes. Les journaux religieux étaient
+tous d'accord, à commencer par l'_Univers_, pour servir, suivant la
+parole de Lacordaire, «la liberté religieuse sous les drapeaux de la
+liberté civile». On commençait à faire circuler et signer des
+pétitions. Un conseil de jurisconsultes était constitué. La direction
+du mouvement se concentrait aux mains d'un comité composé de laïques
+et présidé par le comte de Montalembert. Derrière ce comité se
+groupaient tous les catholiques agissants. Les légitimistes, qui
+avaient été d'abord en méfiance à l'égard de la nouvelle école
+religieuse, venaient presque tous, avec un intelligent et généreux
+oubli des ressentiments passés, prendre rang dans l'armée catholique,
+et l'un des signataires des ordonnances de 1828, M. de Vatimesnil,
+acceptait noblement, à côté et au-dessous de M. de Montalembert, la
+vice-présidence du «comité pour la liberté religieuse». Au même
+moment, comme pour augmenter encore l'éclat et la popularité de la
+cause catholique, les prédications de Notre-Dame, qui avaient été le
+point de départ du mouvement, recevaient un nouveau développement:
+vers la fin de 1843, le P. Lacordaire remontait, à côté du P. de
+Ravignan, dans cette chaire qu'il avait quittée en 1836 et où, cinq
+ans après, il n'avait paru qu'en passant; les hommes de ce temps
+avaient ainsi cette fortune d'entendre le Dominicain pendant l'Avent
+et le Jésuite pendant le Carême, tous deux attirant des foules chaque
+jour plus nombreuses, plus émues, plus conquises. Les stations de
+Paris ne suffisaient pas au zèle des deux apôtres; ils allaient
+remuer, par leur parole, les grandes villes de province, et
+l'enthousiasme public y prenait parfois des proportions et un
+caractère plus extraordinaires encore. N'y avait-il pas de quoi
+frapper ceux qui se rappelaient quelles étaient en France, peu
+d'années auparavant, les humiliations du catholicisme? Aussi
+comprend-on que l'un des hommes qui avaient le plus contribué à ce
+changement, Lacordaire, s'écriât alors avec une émotion
+reconnaissante: «Quelle différence entre 1834 et 1844!... Ce que nous
+avons gagné, dans cette dernière campagne, en vérité, en force, en
+avenir, est à peine croyable... Je ne crois pas que l'histoire
+ecclésiastique présente nulle part une aussi surprenante péripétie. Où
+allons-nous donc, et qu'est-ce que Dieu prépare[515]?» Les catholiques
+se sentaient à l'une de ces heures de grands espoirs, pendant
+lesquelles on est heureux d'avoir vécu, dussent-elles être suivies
+plus tard de douloureuses déceptions.
+
+[Note 514: _Chroniques parisiennes_, p. 117, 118.]
+
+[Note 515: Lettres de mai et juin 1844.]
+
+
+VI
+
+Que l'Université se soit défendue et ait tâché de rendre coup sur
+coup, quand on a d'abord semblé poursuivre sa déchéance pour cause
+d'indignité morale et religieuse, rien là qui doive surprendre. Mais
+voici qu'elle se trouve en présence d'une campagne beaucoup moins
+blessante pour elle; les catholiques demandent la liberté pour tous.
+Ne prendrait-elle pas le beau rôle et ne servirait-elle pas ses vrais
+intérêts, en déclarant qu'elle ne combat ni ne craint cette liberté?
+Elle n'en fait rien; les nuits du 4 août sont rares dans l'histoire
+des privilégiés. Bien au contraire, elle paraît se cramponner à son
+monopole avec un égoïsme craintif, à ce point que M. Sainte-Beuve ne
+peut s'empêcher de relever le caractère «mesquin» de ce qu'il appelle
+ces «anxiétés de pot-au-feu[516]». Une attitude moins justifiable
+encore est celle des «libéraux». Ils ne doivent pas ignorer que ce
+sont eux qui, sous la Restauration, ont lancé l'idée de la liberté
+d'enseignement et qui en ont ensuite inscrit le principe dans la
+Charte de 1830. Et cependant, il leur suffit de l'entendre réclamer
+par des catholiques, pour la renier. Tous les journaux de gauche ou de
+centre gauche, sauf le _Commerce_, organe peu répandu du petit groupe
+Tocqueville, et, par intermittence, une feuille radicale, la
+_Réforme_, se font, par haine du clergé, les champions du monopole
+universitaire dont naguère encore ils se plaisaient à dire du mal.
+Quant au _Journal des Débats_, qui persiste en cette question à
+marcher avec ses adversaires politiques, il répond allègrement à ceux
+qui lui opposent la promesse de la Charte, que les catholiques n'ont
+pas qualité pour invoquer cette Charte, faite «non pour eux et par
+eux, mais contre eux».
+
+[Note 516: _Chroniques parisiennes_, p. 148, 149.]
+
+Si résolus que fussent les avocats du monopole à braver toute pudeur
+libérale, la défensive leur paraissait embarrassante sur ce terrain
+constitutionnel. Aussi les voyons-nous tout de suite tâcher d'en
+sortir et chercher à prendre l'offensive sur quelque autre sujet. Dans
+les séminaires, quand les jeunes clercs sont sur le point de recevoir
+le sacerdoce, pour les mettre à même d'exercer le ministère de la
+confession, on leur fait étudier une certaine partie de la théologie
+morale, celle qui traite des cas de conscience les plus délicats. Là,
+comme dans les thèses de droit criminel, il faut, pour définir les
+degrés de culpabilité et la gravité des peines, recourir à des
+distinctions que l'ignorant superficiel peut être tenté de regarder
+comme subtiles. Là, surtout quand il s'agit des péchés contre le
+sixième et le neuvième commandement, on est réduit à approfondir les
+plaies les plus honteuses de l'âme, ainsi qu'il est fait, dans les
+livres de médecine, pour celles du corps: répugnante, mais nécessaire
+dissection, qui n'est pas plus immorale dans un cas que dans l'autre.
+Les règles de cette science, s'appliquant non à des faits créés par
+une imagination dépravée, mais à ceux que fournit l'expérience des
+confesseurs, sont exposées dans des ouvrages spéciaux, écrits en latin
+pour les mieux soustraire aux mauvaises curiosités. L'un de ces
+ouvrages tomba, en 1843, sous les yeux d'un protestant de Strasbourg,
+qui y vit prétexte à un petit pamphlet, publié sous ce titre:
+_Découvertes d'un bibliophile_. Accusant les professeurs des
+séminaires d'excuser le vol, le parjure, l'adultère et jusqu'aux
+débauches contre nature, de pervertir la conscience et de corrompre
+l'imagination de leurs élèves, il affectait l'effroi d'une pudeur
+indignée, à la vue des ignominies où se complaisait l'enseignement
+ecclésiastique. Il était facile de se rendre compte que cette
+accusation s'appuyait sur des citations audacieusement tronquées et
+dénaturées, ou sur des contresens comme on en commet toujours, quand
+on veut traiter au pied levé d'une science quelconque dont on ignore
+l'ensemble, les principes, la méthode et même la langue. Mais les
+champions du monopole universitaire n'y regardaient pas de si près:
+voyant là une arme, ils s'en saisirent avec empressement et s'en
+servirent avec une passion sans scrupule. Le _Journal des Débats_ ne
+fut pas des derniers à exprimer le dégoût que lui inspiraient «les
+honteux écarts de l'enseignement ecclésiastique» et la «boue de la
+casuistique». Notons en passant que l'un des plus âpres à flétrir ces
+distinctions où il prétendait découvrir l'excuse de tous les crimes,
+et en particulier du vol, était M. Libri; probablement avait-il déjà
+commencé dans nos bibliothèques les soustractions qui devaient lui
+attirer peu après une condamnation infamante. Le tapage fut un moment
+si fort, qu'on put se demander si la vérité parviendrait jamais à se
+faire entendre. Au bout de quelques mois cependant, devant la réaction
+du bon sens et du dégoût, nul n'osa plus prolonger cette calomnie. M.
+Isambert ayant tenté d'en porter l'écho à la tribune de la Chambre, il
+suffit de quelques mots émus du garde des sceaux pour en faire
+justice.
+
+La diversion des «cas de conscience» avait donc échoué, et les
+adversaires de la liberté d'enseignement eussent risqué de se trouver
+à court, sans la ressource d'une autre manoeuvre, moins nouvelle, mais
+d'un effet plus sûr. Benjamin Constant disait un jour à M. de
+Corcelle: «On a vraiment bien tort de s'embarrasser pour l'opposition;
+quand on n'a rien,... eh bien, il reste les Jésuites; je les sonne
+comme un valet de chambre, ils arrivent toujours.» Après avoir tenu
+tant de place dans les polémiques de la Restauration, ces religieux
+avaient fait peu parler d'eux depuis 1830. S'ils continuaient et même
+développaient leurs oeuvres de confession et de prédication, c'était
+sans bruit. Ils n'enseignaient plus en France, depuis 1828, et leurs
+collèges de Brugelette, de Fribourg et du Passage étaient hors
+frontières. Ils se défendaient de tout lien avec les partis politiques
+et de toute hostilité contre la monarchie de Juillet[517]. Un moment,
+en 1838 et 1839, quelques-uns des fauteurs de la coalition essayèrent
+de réveiller contre eux les vieilles préventions; la tentative échoua,
+et le _Journal des Débats_ railla ceux qui avaient «peur des
+Jésuites[518]». Plus tard, quand, à la suite du projet de 1841, la
+question de la liberté d'enseignement se trouva soulevée, la Compagnie
+de Jésus ne sortit pas de sa prudente réserve, et ne se mêla pas, au
+moins ostensiblement, aux polémiques engagées à ce sujet. Et
+cependant, voici que, tout à coup, vers 1842, on se remettait, dans la
+presse «libérale», à crier: Au Jésuite! comme sous M. de Villèle. Le
+_Journal des Débats_ n'était pas le moins ardent à agiter le fantôme
+dont il se moquait naguère avec tant de verve. Le pamphlet principal
+de M. Génin avait pour titre: _les Jésuites et l'Université_, et, dans
+ses _Lettres_, M. Libri se posait cette question: _Y a-t-il encore des
+Jésuites?_ Il n'était pas jusqu'aux écoliers qu'on n'eût
+l'inconvenance de mêler à ces querelles; dans plusieurs collèges de
+Paris, en 1842, on donnait pour sujet de discours français, Arnauld
+demandant, devant le Parlement, l'expulsion des Jésuites, les
+accablant des accusations les plus violentes et les plus injurieuses,
+et faisant, par contre, un éloge enthousiaste de l'Université. Il
+semblait que toute la controverse ne portât plus que sur la Compagnie
+de Jésus; ce qui faisait dire spirituellement à M. Rossi: «Je ne sais
+si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette congrégation,
+mais elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de
+l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée dans nos
+débats.» La polémique, du reste, n'est pas plus sérieuse que sous la
+Restauration: même façon de transformer les actes les plus simples de
+dévotion ou de charité en noirs complots, les humbles demeures des
+religieux en redoutables et mystérieuses forteresses. L'archiconfrérie
+de Notre-Dame des Victoires, fondée par M. Desgenettes, en dehors des
+Jésuites, est présentée comme une terrible société secrète dont les
+50,000 affiliés sont les agents de la puissante compagnie. «Rien ne se
+fait, dit gravement M. Libri, sans que les Jésuites y prennent part.»
+Et il les montre ayant pied dans toutes les classes de la société,
+particulièrement dans «le boudoir des jolies femmes», détournant le
+produit des quêtes pour former «_les fonds secrets de la
+congrégation_»; guerres, révolutions, tout ce qui s'accomplissait dans
+le monde est l'oeuvre des Jésuites; ils ont dans leur maison mère, à
+Rome, «un immense livre de police qui embrasse le monde entier», et où
+est admirablement racontée la biographie de tous les hommes auxquels
+ils ont eu affaire. «Un de mes amis a vu le livre», affirme M. Libri.
+Ces sottises finissaient par impatienter Henri Heine lui-même: il
+raillait ceux qui attribuaient tout aux intrigues des Jésuites et
+s'imaginaient sérieusement que, de Rome, le général de la compagnie
+dirigeait, par ses sbires déguisés, la réaction dans le monde entier.
+«Ce sont, ajoutait-il, des contes pour de grands marmots, de vains
+épouvantails, une superstition moderne.» Mais M. Libri n'en était pas
+moins tout entier à l'épouvante irritée que lui causait
+l'envahissement croissant de cette congrégation. Sa perspicacité ne
+laissait échapper aucun signe de cet envahissement; quelques églises
+commençaient alors à être chauffées: n'était-ce pas la preuve,
+demandait le savant professeur, que la morale relâchée des Jésuites
+gagnait et dominait tout le clergé? On a le regret de constater que le
+signal de cette triste et souvent bien sotte campagne était parti
+d'assez haut. N'était-ce pas le grand maître de l'Université, M.
+Villemain, qui, le 30 juin 1842, en pleine Académie, à propos d'un
+concours sur Pascal, avait semblé inviter à reprendre les vieilles
+polémiques «contre cette société remuante et impérieuse que l'esprit
+de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également»?
+L'exemple de M. Villemain était suivi, à l'Académie, par M. Mignet,
+dans la séance du 8 décembre 1842; à la Sorbonne, l'année suivante,
+par M. Lacretelle, ouvrant son cours d'histoire. Les vieilles
+préventions parlementaires venaient au secours des rivalités
+universitaires, et, en 1843, deux procureurs généraux, M. Dupin, à la
+Cour de cassation, M. Borely, à la cour d'Aix, attaquaient les
+Jésuites dans leurs discours de rentrée. Enfin, un pair de France,
+homme du monde et homme d'esprit, le comte Alexis de Saint-Priest,
+publiait un volume d'histoire sur la suppression de l'Ordre au
+dix-huitième siècle.
+
+[Note 517: Voir, à ce propos, la note que le P. Guidée, provincial à
+Paris, avait fait parvenir au Roi, en 1838, t. III, ch. IX, § VI.]
+
+[Note 518: _Ibid._]
+
+Qu'il y ait eu dans ces attaques une part de préjugés sincères, on ne
+peut le contester; toutefois, la façon dont elles ont éclaté de toutes
+parts, si subitement et sans prétexte apparent, révèle une tactique
+raisonnée ou instinctive. C'est une «ruse de guerre», disait alors
+Henri Heine. On avait compris l'avantage de ce mot de «Jésuite», pour
+soulever les passions et pour rendre impopulaire la liberté elle-même.
+Suivant la parole de M. de Montalembert, «les défenseurs du monopole
+faisaient ce qu'on fait dans une place assiégée; ils faisaient une
+diversion habile, une sortie vigoureuse». L'arme paraissait si commode
+et à elle seule si efficace, qu'on s'en servait contre tous ceux que
+l'on voulait combattre. À propos des cas de conscience, avait-on à
+parler des ouvrages des abbés Moullet, Soettler, etc., on avait bien
+soin de les appeler le «Père» Moullet ou le «Père» Soettler, pour
+faire croire qu'ils appartenaient à la Compagnie de Jésus. Tout ce
+qu'on reprochait au clergé, dans le présent ou dans le passé, on
+l'attribuait à cette compagnie, qui eût pu souvent répondre:
+
+ Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?
+
+Contrairement aux vues premières de quelques-uns de ceux qui avaient
+étourdiment engagé ce combat, ce qu'on s'était trouvé bientôt
+attaquer, sous le nom de jésuitisme, c'était le catholicisme lui-même.
+Le masque gallican ou janséniste, derrière lequel on cherchait à
+dissimuler l'hostilité antichrétienne, était déjà bien usé sous la
+Restauration, en dépit de M. de Montlosier ou de M. Cottu, et quoique
+la société de cette époque se rattachât encore, par quelques points,
+aux traditions d'ancien régime. Mais, après 1830, il ne pouvait plus
+tromper personne. Aussi, répondant au _Journal des Débats_, qui
+s'était un jour défendu d'avoir attaqué «la religion du pays» et
+prétendait n'en vouloir qu'à «la superfétation honteuse du
+jésuitisme», une autre feuille ministérielle, le _Globe_, lui disait:
+«Soyez donc plus francs et plus hardis; ne lancez plus vos attaques
+obliquement; laissez là les épithètes de Jésuites et de casuistes.
+Allez droit au but; ayez la hardiesse de votre inconsidération. Osez
+dire aux évêques de France: Nos injures sont pour vous.» «Le
+jésuitisme, lisons-nous dans la _Revue indépendante_, à la date du 25
+mai 1843, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mérite de résumer
+toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et
+d'odieux dans les tendances d'une religion dégénérée... Tout le monde
+voit bien ce qui est au fond de cette querelle: il s'agit en réalité
+de savoir qui l'emportera du catholicisme exclusif ou de la liberté.»
+D'ailleurs, qui eût pu conserver quelque doute sur le caractère que
+prenait de plus en plus cette lutte, en voyant ce qui se passait alors
+dans l'une des principales écoles de l'État?
+
+À la même heure, en 1843, deux professeurs au Collège de France, non
+des premiers venus, M. Quinet et M. Michelet, transformaient leurs
+cours en une sorte de diatribe haineuse contre les Jésuites. La
+surprise fut grande. Le passé de ces deux hommes ne semblait pas les
+avoir préparés à ce rôle de pamphlétaire. Les accès de fièvre
+révolutionnaire et belliqueuse ressentis par M. Quinet en 1830 et en
+1840 avaient été considérés comme des accidents passagers dans une vie
+qui paraissait d'ailleurs absorbée par des travaux d'érudition et de
+poésie. S'il n'était pas chrétien, il n'avait pas apporté jusqu'ici,
+dans les choses religieuses, de passion agressive, et l'on croyait
+voir en lui un penseur cherchant le Dieu qu'il souffrait d'avoir
+perdu. Du reste, aussi éloigné que possible de toute question pratique
+et contemporaine, il vivait plutôt dans les nuages, si peu en quête
+des applaudissements vulgaires qu'un de ses amis pouvait dire: «Que
+voulez-vous? Quinet a toujours eu un talent particulier pour cacher ce
+qu'il fait.» Quant à M. Michelet, bien que n'ayant jamais eu
+d'habitudes ni même de convictions religieuses, et n'ayant été baptisé
+qu'à dix-huit ans, il avait été quelque temps considéré par les
+catholiques, sinon comme un des leurs, du moins comme un allié.
+C'était Mgr Frayssinous qui l'avait nommé à l'École normale, comptant
+qu'il y contre-balancerait l'influence voltairienne de professeurs
+plus «libéraux». On l'avait choisi pour enseigner l'histoire à la
+fille du duc de Berry, en attendant qu'on lui donnât pour élève, après
+1830, la princesse Clémentine. Nul n'avait semblé goûter plus vivement
+cette poésie du christianisme que Chateaubriand venait de révéler à
+son siècle; nul n'avait mieux senti le moyen âge, rendu un plus tendre
+hommage au rôle maternel de l'Église envers la jeune Europe; nul
+n'avait baisé d'une lèvre plus émue la croix du Colisée ou les pierres
+de nos cathédrales gothiques. «Toucher au christianisme! s'écriait-il;
+ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas.» Et,
+pour exprimer la nature des sentiments que la vieille religion lui
+inspirait, il rappelait ce qu'il avait éprouvé auprès du lit de sa
+mère malade. Aussi pouvait-il écrire, en 1843: «Les choses les plus
+filiales qu'on ait dites sur notre vieille mère l'Église, c'est moi
+peut-être qui les ai dites.» Du reste, étranger aux passions et aux
+intrigues du dehors, tout entier à ses vieux documents ou à ses élèves
+qu'il aimait également, sorte de Bénédictin soucieux de ce qu'il
+appelait «sa virginité sauvage», il donnait à tous, par sa personne
+comme par ses écrits, l'idée d'un talent dont la note dominante était
+une naïveté tendre et enthousiaste; Henri Heine l'appelait alors «le
+doux et paisible Michelet, cet homme au caractère placide comme le
+clair de lune». Et cependant, à peine ces deux professeurs sont-ils
+atteints, avec tant d'autres, par le livre du _Monopole
+universitaire_, qu'ils bondissent furieux et deviennent, à
+l'étonnement de tous et au regret de leurs amis, les adversaires les
+plus vulgairement passionnés du clergé et du catholicisme. Comment
+expliquer cette transformation? Peut-être y avait-il eu, dès
+l'origine, chez M. Quinet, un fanatisme révolutionnaire et
+antichrétien plus profond qu'on ne le croyait; ses lettres, publiées
+après sa mort, révèlent en effet, de 1830 à 1843, une sorte de
+misanthropie irritée contre le gouvernement et la société, qui
+rappelle parfois la correspondance de Lamennais. Quant à M. Michelet,
+à côté des tendresses de sa nature littéraire, il avait une
+sensibilité douloureuse, venant en partie de la misère et des
+blessures d'amour-propre dont il avait souffert pendant son enfance et
+souvent même dans son âge mûr; la longue et laborieuse solitude où il
+avait vécu sur lui-même, accumulant dans le silence bien des
+amertumes, avait ajouté à cette susceptibilité quelque chose de
+concentré et une sorte d'exaltation intérieure qui n'attendait qu'une
+circonstance pour faire explosion. Il y avait en outre chez lui un
+grand orgueil et une vanité plus grande encore. N'est-ce même pas
+surtout par là qu'il est tombé? Ne semble-t-il pas qu'à cette époque
+le démon l'ait transporté sur la montagne de la tentation, qu'il lui
+ait montré à ses pieds et offert, s'il voulait servir des passions
+mauvaises, le royaume de la basse popularité? M. Michelet crut trouver
+là une revanche des humiliations mondaines dont il avait souffert; il
+se laissa séduire, et aussitôt le vertige s'empara de lui.
+
+Ce fut à propos des littératures méridionales de l'Europe, sujet
+officiel de son cours, que M. Quinet trouva moyen de faire six leçons
+sur les Jésuites ou plutôt contre eux. Prétendant analyser et définir
+le jésuitisme, il s'attaqua, avec une violence extrême, aux _Exercices
+spirituels_ de saint Ignace; par des citations mal traduites ou
+inexactes, il chercha à rendre odieuse et ridicule cette grande
+méthode de vie intérieure, et dénonça, dans l'esprit qui en émanait,
+une influence mortelle à toute civilisation: «Ou le jésuitisme doit
+abolir l'esprit de la France, concluait-il, ou la France doit abolir
+l'esprit du jésuitisme.» Cette dernière oeuvre était, à ses yeux, la
+mission propre de l'Université et la raison d'être de son monopole.
+Estimant que le catholicisme--à cette date il l'appelait encore le
+jésuitisme--était incompatible avec la révolution, il voulait que
+l'État fondât une religion nouvelle, destinée à rétablir, au-dessus
+des divisions actuelles de sectes, l'unité morale de la nation;
+l'enseignement public lui paraissait le moyen d'imposer ce nouvel
+Évangile aux jeunes générations. M. Quinet devait bientôt laisser voir
+que cette religion se confondait, dans sa pensée, avec l'idée
+révolutionnaire. Le scandale fut grand de voir de pareilles thèses
+professées par un personnage qui se plaisait lui-même à dire: «Je suis
+un homme qui enseigne ici publiquement, au nom de l'État.» Fallait-il
+s'étonner que l'amphithéâtre du Collège de France ressemblât parfois
+plus à la salle d'un club qu'à celle d'un cours? Chaque leçon était
+«une bataille», dit un disciple de M. Quinet, M. Chassin. La partie
+ardente de la jeunesse catholique, ainsi provoquée, venait protester
+contre les outrages que le professeur jetait à ses croyances. «Plus
+d'une fois, raconte encore M. Chassin, entendant des cris formidables,
+l'administrateur accourut, par les couloirs intérieurs, jusqu'à la
+chaire du professeur, et, pâle d'effroi, lui conseilla de lever
+immédiatement la séance:--Je ne sais pas, disait-il, si, ce soir, il
+subsistera une pierre du Collège de France.» Mais après quelques
+scènes de ce genre, les étudiants catholiques, obéissant aux conseils
+des chefs de leur parti, notamment du P. de Ravignan, renoncèrent à
+ces manifestations. Quant à M. Quinet, au milieu des passions qu'il
+soulevait, il apportait une sorte de fanatisme mystique dont on trouve
+la trace dans sa correspondance, se croyant un apôtre et presque un
+martyr, alors qu'il faisait oeuvre de détestable pamphlétaire.
+
+Encore chez M. Quinet y avait-il une apparence d'enseignement, une
+certaine gravité, un plan suivi. Rien de tout cela chez M. Michelet.
+Chargé d'un cours d'histoire et de morale, les sujets traités par lui
+jusqu'alors ne le conduisaient pas à s'occuper des Jésuites; mais sa
+passion fantaisiste dédaigne même la feinte d'une transition. Il
+suffit de jeter un regard sur son auditoire pour voir ce qu'est
+devenu, avec cet étrange professeur, le vieux Collège de France. Une
+foule tapageuse fait queue aux portes et se bouscule pour entrer. Dans
+la salle comble, en attendant le maître, on s'interpelle, on crie, on
+échange de grossiers lazzi, on chante la _Marseillaise_, _Jamais
+l'Anglais ne régnera_, ou des couplets de Béranger dont chaque refrain
+est accueilli par un hurlement: À bas les Jésuites! quelquefois des
+chants pires encore. Un jeune homme profite d'un intermède pour
+déclamer des vers patriotiques; un autre quête pour la Pologne. Enfin,
+M. Michelet fait son entrée: tête couverte de grands cheveux déjà
+presque blancs, figure longue et fine, bouche un peu contractée,
+regard ardent, et, dans toute sa physionomie, quelque chose de fébrile
+et de troublé. Il s'assied. Les bras pendants sous la table, il
+s'agite, se balance, et commence d'un ton saccadé, en style haché. Il
+n'est pas orateur: les mots lui viennent rares et pénibles; souvent il
+se gratte le menton, en paraissant attendre l'idée. Sur quoi va porter
+la leçon? On ne s'en doute pas. Le sait-il lui-même? Son début est
+parfois des plus étranges: tel jour, il parle d'un incident vulgaire
+qui a frappé un moment son regard, en venant au Collège de France. Il
+veut charmer et amuser ses auditeurs; il veut surtout les flatter et
+obtenir leur applaudissement, en faisant écho à leur passion du
+moment[519]. Nul moyen d'analyser ces leçons. Il y règne une animosité
+violente, une colère furieuse, une sorte de terreur grotesque que tout
+révèle, jusqu'au trouble inouï du style et de la composition. Le plus
+souvent, le professeur s'attaque aux hypothèses que crée son
+imagination, aux perfidies, aux égarements, aux corruptions qu'il
+suppose possibles, que dès lors il prend comme réels et sur lesquels
+il fonde sa satire et son réquisitoire. Du reste, dans cette vision
+maladive, tout défile et se mêle en désordre, passé, avenir et
+présent, philosophie, politique, peinture, Pologne, bals du quartier
+latin, architecture, façon dont les babies mangent de la bouillie, et
+presque toujours il aboutit à parler de soi. «Je suis sûr de ne pas
+rester court, disait-il, parce que ce que je raconte, c'est moi.»
+C'est lui qui a tout fait, qui a tout vu; il est la personnification
+de l'humanité; il est le précurseur d'un nouveau Messie, s'il n'est ce
+Messie lui-même. Aussi M. Sainte-Beuve écrit-il, à ce propos, le 28
+juillet 1843: «Jamais le _je_ et le _moi_ ne s'est guindé à ce degré.
+C'est menaçant.» M. Michelet a la plus haute idée de son oeuvre; à
+l'entendre, «chacune de ses leçons est un poème»; il déclare «n'avoir
+jamais eu un sentiment plus religieux de sa mission, n'avoir jamais
+mieux compris le sacerdoce, le pontificat de l'histoire». Triste
+décadence d'un brillant esprit, que rien désormais n'arrêtera plus. Le
+cours de 1843 a été une époque décisive et fatale dans la vie de M.
+Michelet. L'une des extravagances de sa dernière manière sera de
+prétendre distinguer deux François 1er, l'un _avant_, l'autre _après
+l'abcès_; deux Louis XIV, l'un _avant_, l'autre _après la fistule_;
+comme on l'a dit spirituellement, on serait mieux fondé à distinguer
+deux Michelet, l'un _avant_, l'autre _après les Jésuites_. Le second
+n'a rien du premier, et prend en quelque sorte plaisir à le
+contredire. Le talent même s'est altéré; les défauts sont aggravés, et
+les qualités se sont voilées. L'écrivain paraît de plus en plus sous
+l'empire d'une folie malsaine dans laquelle un sentiment domine: la
+haine satanique du christianisme. Ce fut une des ruines morales et
+intellectuelles de ce siècle qui en a tant connu.
+
+[Note 519: Cette recherche lui attire parfois quelque mésaventure. Un
+jour, les jeunes gens, en l'attendant, s'étaient mis à chanter une
+chanson obscène qui avait pour refrain un mot ignoble, hurlé en
+choeur. Sur ce mot, qui a depuis fait son entrée dans la langue
+parlementaire, la porte s'ouvre, le silence se fait, et M. Michelet
+paraît. N'ayant entendu de loin que le vacarme, il s'imagine qu'on
+chantait la _Marseillaise_. Empressé, suivant son usage, de s'unir aux
+sentiments des assistants, il commence: «Messieurs, dit-il, au milieu
+de ces chants patriotiques...» Un immense éclat de rire couvre sa
+voix, et le professeur est obligé de chercher un autre exorde, en face
+d'un auditoire rendu, par cet incident, plus tumultueux et plus
+inconvenant encore que de coutume.]
+
+Ces cours qui étaient le plus grand désordre des luttes religieuses de
+ce temps, eurent du moins un avantage. Désormais, il ne fut plus
+possible de soutenir qu'en attaquant les Jésuites, on ne s'en prenait
+pas au clergé tout entier et à la religion elle-même. Les deux
+professeurs dédaignaient de dissimuler la vraie portée de leurs coups.
+M. Michelet en vint bientôt à soutenir que le christianisme était un
+obstacle aux progrès de l'humanité, une décadence par rapport non
+seulement au paganisme, mais au fétichisme, la «cité du mal», par
+opposition à la révolution qui était la «cité du bien», et il
+proclamait sa résolution de «détrôner le Christ». Quant à M. Quinet,
+un de ses apologistes, M. Chassin, nous le montre, dans son cours,
+poursuivant le catholicisme à travers tous les siècles, «se rangeant
+du côté de ses grands ennemis du dix-huitième siècle, détrônant
+l'Église, et décernant à la révolution française la papauté
+universelle et le gouvernement des âmes». Cette franchise brutale
+dérangeait bien des tactiques. Au premier moment, tous les partisans
+du monopole, depuis le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux
+Mondes_ jusqu'au _National_ et à la _Revue indépendante_, avaient
+applaudi à la sortie des deux professeurs; mais les habiles et les
+prudents ne tardèrent pas à y trouver plus d'embarras que de secours.
+Dès l'apparition du livre des _Jésuites_, dans lequel les deux
+professeurs avaient réuni leurs leçons de 1843, la _Revue des Deux
+Mondes_ disait: «La publication a réussi, le coup a porté, _trop bien
+peut-être_.» Un autre fait se dégageait des scandales du Collège de
+France, c'est que les passions soulevées s'attaquaient en réalité à la
+monarchie de Juillet aussi bien qu'à l'Église catholique. À chaque
+incident, à chaque parole des maîtres, à chaque manifestation des
+élèves, ce caractère révolutionnaire apparaissait plus marqué et plus
+agressif. M. Chassin a loué depuis M. Quinet de ce que, après deux ans
+de son enseignement, «la jeunesse des écoles avait cessé d'être
+catholique et était devenue républicaine»; il a déclaré, en parlant
+des événements de 1848, que «les cours du Collège de France pouvaient
+être considérés comme une des causes les plus directes de ce réveil
+national et universel»; et il a ajouté, à propos du rôle de M. Quinet,
+le 24 février: «Au jour de l'action, il fut à son poste. Il avait, si
+j'ose dire, armé les âmes; il devait donc se jeter en personne dans la
+bataille... Un des premiers, il entra aux Tuileries, le fusil à la
+main. L'alliance conclue par l'idée fut ainsi scellée dans le sang.»
+N'y a-t-il pas là une leçon pour les politiques à courte vue qui
+s'imaginent que le cri: À bas les Jésuites! ne menace pas l'État, ou
+qui même croient habile de détourner de ce côté les passions gênantes
+ou redoutables?
+
+La diversion, chaque jour plus violente et plus tapageuse, tentée
+contre la Compagnie de Jésus, obligea les catholiques qui avaient pris
+d'abord l'offensive contre le monopole universitaire, à se défendre, à
+leur tour, sur le terrain où on les attaquait et qui, à raison des
+préjugés encore régnants, pouvait paraître peu favorable. M. de
+Montalembert avouait plus tard, à la tribune, «l'embarras» que, dans
+le premier moment, cette évocation d'un Ordre si impopulaire avait
+causé aux catholiques. Toutefois, ils firent vaillamment face à
+l'attaque. Journaux, revues, brochures, livres, tout fut employé. Un
+écrit effaça tous les autres: ce fut celui que le P. de Ravignan
+publia en janvier 1844, sous ce titre: _De l'existence et de
+l'institut des Jésuites_. Rare fortune pour cet institut, de posséder
+alors dans ses rangs un prédicateur célèbre dont les hommes de tous
+les partis étaient les auditeurs assidus et les admirateurs, dont le
+chancelier Pasquier faisait l'éloge en pleine Académie; un religieux
+dont la vertu en imposait à ce point que personne n'osait l'attaquer.
+Qu'un tel homme prît en main la cause des Jésuites et les
+personnifiât en quelque sorte devant le monde, au jour du péril,
+c'était déjà beaucoup, car son nom, à lui seul, était une force et une
+protection; mais de plus son petit livre était, en lui-même,
+excellent. Traitant successivement des _Exercices spirituels_ de saint
+Ignace, des constitutions, des missions et des doctrines de la
+compagnie, il contenait une réfutation brève, simple et forte, de
+toutes les accusations portées. Et surtout, quel accent incomparable
+avait cette courte apologie, fière sans rien de provocant ni
+d'irritant, où l'auteur se défendait sans s'abaisser au rang d'accusé:
+mélange singulièrement saisissant de l'humilité du religieux qui parle
+par obéissance, avec un absolu détachement de tout ce qui le touche
+personnellement, et de la noblesse d'âme du gentilhomme, soucieux de
+l'honneur de son drapeau! Et quelle sérénité dans une oeuvre de
+polémique! À peine, par moments, un peu d'impatience, à la vue du bon
+sens et de la bonne foi si outrageusement méconnus, mais aucune pensée
+petite, amère, aucune animosité contre les hommes; toujours cette
+politesse du langage qui, chez l'écrivain, était à la fois la marque
+de l'homme bien né et la manifestation d'une ardente charité
+chrétienne; depuis la première page jusqu'à la dernière, une émotion
+où l'on ne sait ce qui domine, de l'amour de la cause que l'auteur
+défend, ou de celui des âmes qu'il veut toucher; par places, des cris
+du coeur d'une admirable éloquence. Le contraste était grand avec les
+oeuvres troublées auxquelles il répondait, et aussi, il faut le dire,
+avec quelques-unes de celles par lesquelles avait été défendue
+jusqu'alors la cause catholique[520].
+
+[Note 520: De courts extraits donneront l'idée de ce petit livre. Il
+débutait ainsi: «La prudence a ses lois, elle a ses bornes. Dans la
+vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus
+précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir. Je
+l'avouerai: depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre
+parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines
+vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la
+sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve
+le besoin de le déclarer: je suis Jésuite, c'est-à-dire religieux de
+la Compagnie de Jésus... Il y a d'ailleurs, en ce moment, trop
+d'ignominies et trop d'outrages à recueillir sous ce nom, pour que je
+ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage. Ce nom est
+mon nom; je le dis avec simplicité: les souvenirs de l'Évangile
+pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie.» La
+fin n'était ni moins noble ni moins touchante: «Que si je devais
+succomber dans la lutte, avant de secouer, sur le sol qui m'a vu
+naître, la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois
+au pied de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même
+l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma
+patrie, et je dirais avec tristesse: Il y eut un jour où la vérité lui
+fut dite; une voix la proclama, et justice ne fut pas faite; le coeur
+manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la
+liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande
+iniquité de plus. Ils ne s'en trouveront pas mieux; mais il y aura un
+jour meilleur, et, j'en lis dans mon âme l'infaillible assurance, ce
+jour ne se fera pas longtemps attendre. L'histoire ne taira pas la
+démarche que je viens de faire; elle laissera tomber sur un siècle
+injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne
+permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas,
+et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de
+l'éternité.»]
+
+Dans la publication du P. de Ravignan, il y avait plus qu'une belle
+parole, il y avait un grand acte. Jusqu'à présent les Jésuites ne
+s'étaient défendus que par la vieille méthode, attendant tout de la
+tolérance du gouvernement, sollicitée sans bruit, faisant parler d'eux
+le moins possible, évitant même de se nommer. En 1838, par exemple,
+ils avaient été menacés: nous avons vu alors le provincial de Paris,
+le P. Guidée, faire parvenir au Roi un mémoire secret où il trouvait
+moyen de justifier son Ordre sans en prononcer une seule fois le nom;
+il s'y faisait même un mérite de cette espèce de dissimulation. Tout
+autre avait été la tactique inaugurée par Lacordaire avec son _Mémoire
+pour le rétablissement des Frères Prêcheurs_, et suivie par M. de
+Montalembert, Mgr Parisis et les autres chefs du mouvement catholique,
+tactique qui consistait à se défendre par la publicité, par toutes les
+armes que fournissaient les libertés modernes, et à s'adresser à
+l'opinion plus qu'au gouvernement. Par sa brochure, le P. de Ravignan
+s'engage et engage avec lui résolument sa compagnie dans cette voie
+libérale. Tout d'abord il se nomme, avec une hardiesse dont la
+nouveauté stupéfie ses adversaires[521]. Il n'invoque pas le droit
+divin de l'Église; mais le droit public de la France; il s'appuie,
+non sur les bulles des papes, mais sur la Charte. «La Charte a-t-elle
+proclamé la liberté de conscience, oui ou non?» tel est le fond de son
+argumentation. Il se défend d'être hostile aux principes auxquels il
+fait appel. «On nous transforme, dit-il, en ennemis des libertés et
+des institutions de la France: pourquoi le serions-nous?» Afin de
+compléter sa démarche, il publie, en même temps, une lettre et une
+consultation de M. de Vatimesnil, qui établissent la situation légale
+des congrégations, notamment des Jésuites, et qui déterminent ainsi le
+terrain de la résistance judiciaire.
+
+[Note 521: M. Libri écrivait alors: «M. l'abbé de Ravignan s'intitule
+publiquement membre de la Compagnie de Jésus, ce qu'on n'avait jamais
+osé faire sous la Restauration.» Et M. Cuvillier-Fleury disait dans le
+_Journal des Débats_: «Ils ont osé, quatorze ans après la révolution
+de Juillet, ce qu'ils n'avaient jamais tenté, même sous la
+Restauration; ils se sont nommés.»]
+
+L'effet de ce livre fut immense. Il s'en vendit, dans la seule année
+1844, plus de vingt-cinq mille exemplaires: chiffre considérable pour
+l'époque. Les adversaires n'osaient l'attaquer directement. Pendant
+que Lacordaire proposait, au cercle catholique, «trois salves en
+l'honneur du P. de Ravignan», celui-ci recevait l'avis que, dans les
+Chambres, «sa brochure avait produit très bon effet, qu'on en avait
+beaucoup parlé dans un bon sens, que MM. Pasquier, Molé, de Barante,
+Sauzet, Portalis et autres l'approuvaient hautement», que les
+ministres eux-mêmes, M. Guizot et M. Martin du Nord, la jugeaient
+favorablement[522]. Le premier président, M. Séguier, venait voir
+l'auteur pour le féliciter. Il n'était pas jusqu'à M. Royer-Collard,
+si imbu de préventions jansénistes, qui ne lui exprimât son
+admiration. M. Sainte-Beuve écrivait alors dans la _Revue suisse_:
+«C'est le premier écrit sorti des rangs catholiques, durant toute
+cette querelle, qui soit digne d'une grande et sainte cause... Il est
+de nature à produire beaucoup d'effet; il s'en vend prodigieusement.»
+Aussi le P. de Ravignan écrivait-il modestement au Père général: «Dieu
+a béni cette publication, malgré l'inconcevable indignité de
+l'instrument; pas un blâme encore, que je sache, pas un inconvénient
+signalé, au contraire.» Un succès si complet contient une leçon. Il
+est dû à deux causes: d'abord la modération et la dignité du ton,
+l'esprit large, juste et charitable qui anime l'auteur, sa
+préoccupation, non de flatter les passions de ses amis ou de meurtrir
+ses adversaires, mais de convaincre et d'attirer tous les hommes
+d'entre-deux; ensuite l'avantage du terrain nouveau où il s'est placé,
+de la thèse de liberté et de droit moderne sur laquelle il s'est
+fondé. Il a pris, pour une défensive devenue nécessaire, les armes
+dont les chefs du parti catholique s'étaient servis naguère pour
+l'offensive; il l'a fait avec un avantage égal, et il a empêché ainsi
+que les partisans du monopole ne trouvassent, par la diversion contre
+le jésuitisme, un moyen de réparer l'échec moral subi par eux, sur la
+question même de la liberté d'enseignement.
+
+[Note 522: Lettres inédites du R. P. de Ravignan.]
+
+
+VII
+
+Jusqu'à présent nous avons assisté au combat des deux armées opposées,
+évêques contre philosophes, champions de la liberté d'enseignement
+contre tenants du monopole universitaire. Du gouvernement, sauf ce qui
+a été dit, à l'origine, de son malheureux projet de 1841, il n'a pas
+encore été parlé. C'est l'ordre logique. Dans ces premières années, en
+effet, le ministère n'a eu qu'un rôle secondaire et effacé; il n'a pas
+exercé d'action sur la lutte dont il a, sans le vouloir et sans le
+savoir, donné le signal; on se battait en dehors de lui et par-dessus
+sa tête. Pendant ce temps, son attention et ses efforts étaient
+absorbés par les questions extérieures ou intérieures dont la
+politique parlementaire faisait, à chaque session, des questions de
+cabinet; nous avons vu quelles elles étaient: la liberté
+d'enseignement n'y avait pas figuré. Et cependant, à voir les choses
+de plus haut, bien des raisons n'eussent-elles pas dû déterminer le
+gouvernement à s'emparer du problème ainsi soulevé et à briguer
+l'honneur de lui donner une solution sagement libérale? Il souffrait,
+nous l'avons vu, du vide de la scène politique et ne savait comment le
+remplir, ne voulant pas, à l'intérieur, d'innovations dangereuses
+pour un pays ébranlé partant de secousses, et ne pouvant rien
+entreprendre au dehors, en face de la coalition toujours prête à se
+reformer contre la France de 1830. Avec la liberté d'enseignement, une
+occasion s'offrait à lui de faire quelque chose de grand, de sain et
+de fécond, qui eût remplacé avec avantage les questions factices et
+les querelles de personne où se dépensait toute la vie politique. Ne
+serait-ce pas jeter une semence féconde dans ce champ parlementaire
+qui paraissait stérilisé à force d'avoir été moissonné, rajeunir le
+formulaire un peu vieilli et usé de la politique conservatrice,
+agrandir et élever ce qu'il y avait d'étroit et d'abaissé dans une
+société bourgeoise, apporter le meilleur contrepoids à la
+prépondérance des préoccupations matérielles, donner aux hommes d'État
+d'alors cette moralité, cette grandeur, ce prestige qu'ils ne peuvent
+avoir quand rien n'indique chez eux le souci des principes supérieurs,
+et dont M. Guizot, dès 1832, sentait le besoin pour la monarchie de
+Juillet[523]? La liberté religieuse était celle à laquelle les
+gouvernements pouvaient faire la part la plus large, se confier avec
+le plus de sécurité, «la moins redoutable de toutes les libertés,
+disait le comte Beugnot, puisqu'elle n'est réclamée que par des hommes
+de paix et de bonne volonté». Loin d'augmenter ainsi l'instabilité,
+qui était comme le mal constitutionnel de ce régime issu d'une
+révolution, on la diminuerait. En assurant à la royauté de 1830
+l'adhésion et la reconnaissance des catholiques satisfaits, on
+corrigerait cette faiblesse morale qui résultait de l'hostilité des
+hautes classes, demeurées fidèles au parti légitimiste. En enlevant
+aux royalistes la possibilité de se poser, contre le gouvernement, en
+champions de la liberté religieuse, on leur retirerait le moyen le
+plus efficace qu'ils pussent trouver de rafraîchir leur programme et
+de recruter, dans la meilleure partie des générations nouvelles, leur
+armée affaiblie. Et pour atteindre ce but, il n'était pas besoin de
+souscrire à toutes les exigences du parti religieux. Sauf quelques
+esprits ardents et absolus, les catholiques se contenteraient à moins.
+Que le ministère, se portant médiateur, prît avec autorité
+l'initiative d'une sorte de transaction, ils seraient heureux de
+l'accepter, s'ils y discernaient la bonne volonté de faire tout ce que
+permettaient les circonstances. Ne seraient-ils pas pleinement et
+définitivement satisfaits, que du moins ils désarmeraient et, suivant
+la fine distinction de Mgr Parisis, à défaut d'un _acquit_,
+donneraient un _reçu_. Il suffirait probablement de reprendre le
+projet de 1836.
+
+[Note 523: Discours du 16 février 1832.]
+
+C'est certainement ce qu'eût fait M. Guizot, s'il s'était cru libre de
+suivre son sentiment personnel. On peut le croire, quand il affirme
+après coup, dans ses _Mémoires_, que «personne n'était plus engagé et
+plus décidé que lui à sérieusement acquitter, quant à la liberté
+d'enseignement, la promesse de la Charte». S'il avait professé à côté
+de M. Villemain et de M. Cousin, il n'était pas resté comme eux un
+dévot de l'Université: «Vous voulez, disait-il alors à un professeur
+fort mêlé aux polémiques, vous voulez, avec votre question
+universitaire, être un parti, et vous ne serez jamais qu'une coterie.»
+La lutte qui avait éclaté n'était pas de nature à le faire changer
+d'avis. Ce n'est pas ce haut esprit qui s'effrayait ou s'effarouchait
+de voir les catholiques et même les évêques user des armes de la
+liberté. À la différence de la plupart de ses contemporains, il
+comprenait les griefs du clergé, la gravité des questions soulevées;
+il se plaisait à considérer et à saluer, dans ces débats, quelque
+chose de plus vrai, de plus profond, de plus élevé que ce qui agitait
+les partis politiques au milieu desquels il était condamné chaque jour
+à manoeuvrer. Aussi rendait-il hommage à la «sincérité» de
+l'opposition des catholiques, et déclarait-il leur émotion «digne d'un
+grand respect», alors même qu'elle conduisait à des démarches, selon
+lui, excessives. Bien plus, comme il l'avouera plus tard, ses
+sympathies étaient au fond avec eux, et, au plus fort de la lutte, il
+éprouvait à leur égard comme un sentiment d'envie. On lui attribuait
+l'inspiration du _Globe_ qui blâmait alors sévèrement l'attitude du
+_Journal des Débats_ en matière religieuse. Même sur les Jésuites, il
+avait l'esprit libre et large; il était allé souvent entendre, à
+Notre-Dame, le P. de Ravignan, pour lequel il ressentait estime et
+sympathie; plus d'une fois, il eut avec lui des entretiens où il
+aimait à se montrer supérieur aux préjugés régnants[524].
+
+[Note 524: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
+265 à 269.]
+
+M. Guizot trouvait-il les mêmes dispositions chez ses collègues, entre
+autres chez le ministre des cultes et chez celui de l'instruction
+publique que leurs attributions appelaient à s'occuper plus
+spécialement des questions discutées? M. Martin du Nord eût été, en
+temps ordinaire, le plus aimable des ministres: bien intentionné,
+déférent envers ceux qu'il appelait _ses_ évêques, _son_ clergé,
+gracieux même pour les Jésuites, désirant sincèrement le bien de la
+religion et proclamant sa foi à la tribune. Mais cet avocat disert,
+ancienne célébrité d'un barreau de province, manquait un peu des vues
+hautes et du caractère ferme qui font l'homme d'État. Surpris et
+troublé des graves problèmes qu'on soulevait devant lui, il eût
+volontiers étouffé l'attaque comme la défense. On ne savait ce qui
+agissait le plus sur lui, de la crainte d'attrister les évêques ou de
+celle de braver leurs adversaires. Il n'eût pas fait obstacle à une
+politique largement libérale, mais il n'était pas homme à en prendre
+l'initiative. Néanmoins les prélats rendaient volontiers hommage à ses
+bonnes intentions. Ils se plaignaient plus vivement de M. Villemain
+qui leur paraissait être, dans le cabinet, le principal obstacle à la
+politique de conciliation désirée par M. Guizot. Ce n'était pas que le
+ministre de l'instruction publique fût animé de passions
+antireligieuses. Dans une note confidentielle adressée à ses
+collègues, Mgr Affre faisait, au contraire, remarquer que M. Villemain
+se distinguait, entre les hommes politiques de l'époque, par ses
+habitudes privées de vie chrétienne, et que, comme ministre, il avait
+fait, dans le choix des livres ou des professeurs, des efforts
+sincères pour rendre l'enseignement officiel plus religieux[525].
+Mais l'esprit de corps universitaire qu'il avait apporté au pouvoir
+s'était encore échauffé depuis au feu de tant de polémiques. Lui et M.
+Cousin, tout en se jalousant et se détestant, l'un chatouilleux,
+ombrageux, inquiet, l'autre violent, impétueux, passionné, se
+disputaient l'honneur de personnifier la corporation enseignante. «M.
+Villemain, disait une feuille de gauche, est bien plutôt le grand
+maître de l'Université qu'il n'est le ministre de l'instruction
+publique. Au lieu de se considérer comme le grand pontife de
+l'enseignement universel, il est resté le général du corps enseignant
+laïque, le supérieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses
+antécédents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses
+et la difficulté de s'élever à la hauteur de son personnage[526].»
+Nous avons déjà eu, du reste, l'occasion de remarquer que M.
+Villemain, tout en étant le plus ingénieux des littérateurs, avait
+moins encore que M. Martin du Nord les qualités de l'homme
+d'État[527]. Joignez à cela cette susceptibilité craintive et
+irritable qui est souvent le mal des hommes de lettres, et que les
+polémistes catholiques ne ménageaient pas toujours assez. Très
+sensible à la louange, encore plus aux critiques, le ministre de
+l'instruction publique avait été fort ému de l'accueil, pour lui
+inattendu, qui avait été fait à son projet de 1841. De là ce je ne
+sais quoi d'aigri et d'agité avec lequel il se mêlait à la lutte.
+Quant aux autres membres du cabinet, ils ne paraissaient pas s'occuper
+de cette question d'enseignement dont ils ne comprenaient pas encore
+l'importance.
+
+[Note 525: _Vie de Mgr Devie_, par M. l'abbé COGNAT, t. II, p.
+416.--M. Villemain écrivait à Mgr Mathieu, le 14 janvier 1844: «Je
+connais la douceur du nom de Jésus-Christ et je le fais aimer à mes
+petits-enfants. Les âpretés de la vie publique, loin de détourner de
+Celui qui console, y ramènent le coeur.» (_Vie du cardinal Mathieu_,
+par Mgr BESSON, t. I, p. 317.)]
+
+[Note 526: _Courrier français_ du 12 février 1844.]
+
+[Note 527: Voir t. III, ch. I, § III.]
+
+Cet état d'esprit des ministres n'était pas le seul obstacle auquel se
+heurtait la bonne volonté de M. Guizot: il y en avait un plus
+embarrassant encore, c'était le sentiment régnant dans le Parlement,
+non seulement à gauche, où, sauf de rares exceptions, tout le monde
+repoussait une liberté qui pouvait profiter à la religion, mais aussi
+dans la majorité conservatrice, où le plus grand nombre, par fidélité
+à la mauvaise tradition de 1830, répugnait à laisser prendre au
+clergé plus d'action sur la société. Parmi ceux qui naguère s'étaient
+montrés bienveillants pour l'Église, plusieurs l'avaient crue vaincue
+et réduite pour toujours à l'état d'une cliente affaiblie, timide,
+qu'ils étaient alors flattés d'avoir sous leur protection. Mais la
+voir relever la tête, l'entendre parler un langage fier, mâle, hardi,
+cela les surprenait, les choquait et réveillait leurs vieilles
+préventions. Ils ne parvenaient pas d'ailleurs à comprendre les
+sentiments et les besoins au nom desquels parlaient les évêques.
+«Voilà de singulières querelles pour notre temps», écrivait l'un
+d'eux. Arborer le drapeau religieux, dix ans après la révolution de
+Juillet, leur paraissait une sorte de bizarrerie inexplicable, un
+éclat de mauvais goût, absolument comme si, dans un salon, ceux-là
+venaient tout à coup à parler bruyamment que leur situation obligeait
+à garder un silence modeste. On ne s'expliquait pas le rôle de M. de
+Montalembert. «Que veut-il? disait-on. Où cela peut-il le mener? Il ne
+tiendrait qu'à lui d'être ambassadeur en Belgique, et il se rend
+impossible de gaieté de coeur.» Aussi, en 1843, lorsque les bureaux de
+la Chambre des députés furent saisis d'une très modeste proposition,
+déposée par M. de Carné et tendant seulement à supprimer le certificat
+d'études, ne se trouva-t-il que deux bureaux sur neuf qui autorisèrent
+la lecture du projet; des ministériels s'étaient unis aux hommes de
+gauche, pour refuser même de l'examiner.
+
+M. Guizot ne croyait pas possible d'aller à l'encontre de ces
+préventions. Aux catholiques qui se plaignaient, il répondait avec
+mélancolie: «Mais mettez-vous donc à ma place!» Attristé de ne pouvoir
+faire ce qu'il eût voulu, il gardait en ces questions une réserve qui
+ne convenait guère à son rôle de ministre dirigeant. Du 29 octobre
+1840 au mois d'avril 1844, il ne prit pas une seule fois la parole
+dans les débats qui s'engagèrent sur la liberté d'enseignement ou
+autre sujet religieux. Il laissa au ministre des cultes et à celui de
+l'instruction publique le soin d'y représenter le gouvernement, ce
+qu'ils firent avec des différences d'accent qui à elles seules
+eussent suffi pour révéler qu'il n'y avait eu, sur ce point, ni
+attitude concertée ni impulsion donnée. Y aurait-il eu moyen, avec un
+peu de décision et de volonté, de dominer, de redresser une opinion
+qui n'était pas possédée par des passions bien profondes? Question
+délicate, qu'on doit se garder de trancher légèrement. En tout cas, M.
+Guizot ne paraît pas l'avoir essayé. Il n'avait pas l'habitude, on le
+sait, de violenter cette majorité dont il craignait toujours le
+démembrement, et plus d'une fois déjà, nous l'avons vu ainsi amené à
+suivre une politique qui n'était pas vraiment la sienne.
+
+L'état d'esprit de M. Guizot et de ses collègues n'est pas le seul
+qu'il soit intéressant de connaître. Au-dessus du ministère était le
+Roi, qui, par son activité d'esprit, son sens politique si aiguisé,
+méritait d'exercer et exerçait en effet une action considérable sur la
+marche des affaires. Quelle était son opinion sur les questions
+soulevées par les réclamations des catholiques? Louis-Philippe était
+personnellement un homme du dix-huitième siècle: il en avait à la fois
+le scepticisme et la sensibilité. Mais, chez lui, le politique, par
+instinct et par expérience, sentait très vivement l'intérêt du
+gouvernement à vivre en paix avec le clergé. De concert avec ses
+ministères successifs, il s'était appliqué à remettre sur un bon pied
+les rapports des deux pouvoirs. Nous l'avons entendu, dès 1830, dire
+cette parole si juste dans sa vive familiarité: «Il ne faut jamais
+mettre le doigt dans les affaires de l'Église; il y reste.» N'eût-il
+pas eu cette raison politique de craindre les conflits, qu'il les eût
+évités pour ne pas attrister la reine Marie-Amélie. «Ne me faites pas
+d'affaires avec cette bonne reine», répétait-il souvent à M. Cousin
+quand celui-ci était son ministre. Seulement, s'il avait l'esprit trop
+fin pour ne pas voir les embarras et les périls d'une lutte avec le
+catholicisme, il ne se rendait peut-être pas aussi bien compte de
+l'efficacité et de la nécessité sociale de la religion; et surtout, il
+ne savait pas toujours discerner à quelles conditions on pouvait
+satisfaire les consciences. Il y avait là des idées et des sentiments
+qui lui étaient étrangers. Pas plus que certains députés de la
+majorité, il ne comprenait l'attitude de M. de Montalembert, et il
+avait coutume de demander quand le jeune pair entrerait dans les
+Ordres. La vraie portée de la lutte pour la liberté d'enseignement lui
+échappait, et il l'appelait parfois «une querelle de cuistres et de
+bedeaux». Ce n'est pas qu'il fût porté à prendre parti pour les
+«cuistres» contre les «bedeaux». Les prétentions de la philosophie
+inquiétaient son bon sens, et, dans le monde universitaire, on se
+plaignait généralement que «le parti prêtre fût soutenu par le
+château». D'autre part cependant, le Roi se méfiait de l'enseignement
+du clergé: il craignait que, des collèges ecclésiastiques, les enfants
+ne sortissent «carlistes». En somme, pour le moment, sa pensée ne se
+dégageait pas nettement. On sait d'ailleurs qu'il était dans la nature
+de cet esprit pourtant si brillant et si étendu, dans les habitudes de
+ce politique par certains côtés si consommé, de ne pas prendre
+volontiers parti sur les questions de principes, mais de louvoyer au
+milieu des faits avec une souplesse patiente et avisée, multipliant au
+besoin les inconséquences pour éviter les conflits. Rien chez lui de
+cette jeunesse chevaleresque, parfois un peu naïve et téméraire, qui
+se plaît à poser les grandes questions. Il aimait mieux tourner une
+difficulté que de l'aborder de front, ajourner un problème que de
+tenter de le résoudre. D'ailleurs, il croyait peu à la puissance du
+bien et beaucoup à celle du mal; il pensait qu'à combattre le mal de
+front, on risquait de se faire briser, et que le meilleur moyen de lui
+échapper était de ruser avec lui, en le cajolant. Ainsi l'avons-nous
+vu, au début, en user avec l'esprit révolutionnaire. Peut-être
+était-il disposé à traiter de même la passion antireligieuse, si
+celle-ci se montrait trop menaçante; non pas sans doute qu'il la
+partageât ou voulût lui céder; mais il estimait que c'était la seule
+manière, sinon de détruire, au moins de limiter son action
+malfaisante. Était-ce une tactique heureuse ou nécessaire dans les
+matières purement politiques? En tout cas, s'il était des questions où
+les expédients fussent insuffisants, où les courtes habiletés ne
+pussent prévenir les conflits, ni les petites caresses faire oublier
+les légitimes griefs, c'étaient celles qui intéressaient la conscience
+religieuse. Le Roi devait en faire l'expérience, parfois non sans
+surprise ni déplaisir; à ce point de vue, ses rapports avec Mgr Affre
+sont assez curieux à étudier.
+
+Louis-Philippe avait été très ennuyé de l'opposition de Mgr de Quélen.
+Quand il fut question de lui trouver un successeur, fidèle à sa
+pratique constante dans les choix d'évêques, il voulut avant tout un
+prêtre justement considéré; mais il ne lui déplut pas d'appeler à ce
+siège élevé un personnage sans patronage et sans clientèle, que ne
+désignaient ni un grand nom, ni un talent hors ligne, ni une haute
+situation. Jugeant des choses ecclésiastiques par ce qui se passait
+dans la politique, il comptait ainsi, non pas pouvoir exercer sur le
+nouveau prélat une pression qui n'était pas dans ses desseins, mais
+lui en imposer, l'avoir dans sa main. Mgr Affre fut tout de suite fort
+attiré aux Tuileries, où il était aimablement accueilli. Le Roi se
+plaisait à ces bons rapports auxquels ne l'avait pas habitué la
+bouderie hautaine de Mgr de Quélen. Tel soir, par exemple, pendant une
+grande réception, il tenait le prélat assis à ses côtés sur un canapé,
+et répétait à tous ceux qui venaient le saluer: «Je cause avec mon
+cher archevêque.» Il se livrait avec lui à toute l'abondance de sa
+conversation, s'étendant sur le bien qu'il voulait au catholicisme:
+«Ah! si je n'étais pas là, s'écriait-il, tout serait bouleversé. Que
+deviendriez-vous? Que deviendrait la religion?» Il le consultait sur
+les choix épiscopaux. «Il est délicieux, disait-il, notre cher
+archevêque: comme il juge bien les hommes[528]!» Mgr Affre se prêtait
+à ces effusions avec une gravité peu souple. Nullement hostile à
+l'établissement de Juillet, fort mal vu pour cette raison du parti
+légitimiste, opposé par goût à toute démarche téméraire, plus que
+personne il désirait un accord entre le clergé et la monarchie de
+1830. Mais il ne se payait pas de caresses auxquelles sa nature droite
+et un peu fruste était moins sensible qu'une autre; nul n'était plus
+éloigné de se réduire au rôle d'un prélat de cour qui éviterait avant
+tout de paraître gênant. Aussi, quand, après le projet de 1841, la
+question d'enseignement fut mise à l'ordre du jour, voulut-il user des
+relations que lui avait permises la faveur royale, pour aborder ce
+sujet. Ce n'était pas l'affaire du souverain, qui croyait pouvoir
+passer à côté de la question sans prendre parti. Aux premiers mots de
+l'archevêque, il changea la conversation. Plusieurs fois, le prélat
+revint au sujet loin duquel l'entraînaient les digressions calculées
+de son interlocuteur. Tout à coup Louis-Philippe lui dit: «Monsieur
+l'archevêque, vous allez prononcer entre ma femme et moi. Combien
+faut-il de cierges à un mariage? Je soutiens que six cierges
+suffisent; ma femme prétend qu'on en doit mettre douze. Je me rappelle
+fort bien qu'à mon mariage, c'était dans la chambre de mon beau-père,
+il n'y avait que six cierges.» Ces mots étaient dits avec cette
+bonhomie caressante, légèrement narquoise, qui était un des grands
+artifices du prince. «Il importe peu, répondit Mgr Affre d'un ton à la
+fois courtois et sérieux, que l'on allume six cierges ou douze cierges
+à un mariage, mais veuillez m'entendre sur une question plus
+grave.»--«Comment, monsieur l'archevêque! ceci est très grave, reprit
+en souriant le Roi; il y a division dans mon ménage: ma femme prétend
+avoir raison, je soutiens qu'elle a tort.» Sans répliquer, le prélat
+poursuivit sa défense de la liberté d'enseignement. Louis-Philippe
+l'interrompit: «Mais mes cierges, monsieur l'archevêque, mes cierges?»
+Son accent commençait à témoigner d'une certaine impatience. Mgr Affre
+ne se troubla pas et continua comme s'il ne se fût aperçu de rien. Le
+Roi alors, s'emportant: «Tenez, s'écria-t-il, je ne veux pas de votre
+liberté d'enseignement; je n'aime pas les collèges ecclésiastiques; on
+y apprend trop aux enfants le verset du _Magnificat: Deposuit potentes
+de sede_.» L'archevêque se leva et, après avoir salué, se retira. La
+dernière parole du Roi était moins l'expression réfléchie de sa pensée
+qu'une boutade comme il lui en échappait souvent dans l'intempérance
+de sa conversation: seulement, ce qui était vrai, c'est qu'il désirait
+gagner du temps et retarder le moment de se prononcer. L'archevêque
+revint, d'autres jours, à la charge; il ne fut pas plus heureux;
+Louis-Philippe ripostait en lui demandant «quelle différence il y
+avait entre _Dominus vobiscum_ et _pax tecum_»; il se mettait à lui
+raconter l'histoire de sa première communion, des anecdotes de son
+exil, ou bien parlait sur tout autre sujet avec une imperturbable
+volubilité; puis il terminait ainsi son monologue: «Allons, bonjour,
+monsieur l'archevêque, bonjour.» Du reste, il était toujours fort
+gracieux avec le prélat, qu'il pensait avoir à la fois séduit et
+éconduit, comme il avait fait de tant d'hommes politiques. C'était là
+où il se trompait: quand on traite avec des hommes de foi, on peut les
+contredire; on ne leur fait pas, par de pareils moyens, perdre de vue
+ce qu'ils considèrent comme un devoir. Puisqu'on ne voulait pas
+l'entendre dans des conversations secrètes, Mgr Affre se résolut à
+parler publiquement. Le 1er mai 1842, présentant ses hommages au
+souverain, à l'occasion de sa fête, il exprima, d'ailleurs en termes
+réservés et convenables, le voeu du clergé de pouvoir «travailler plus
+librement à former le coeur et l'esprit de la jeunesse». Le Roi fut
+mécontent. «Où ai-je été prendre ce M. Affre? dit-il. C'est une pierre
+brute des montagnes. Je la briserais, si je n'en craignais les
+éclats.» De cette date commencèrent, entre le souverain et le prélat,
+des rapports assez tendus. Un jour, Mgr Affre terminait ainsi
+l'entretien auquel avait donné lieu l'un des incidents de la lutte:
+«Permettez-moi d'ajouter, Sire, que le gouvernement gagnerait beaucoup
+dans l'estime de tous, en laissant à l'Église son indépendance.» Le
+Roi se leva, croisa les bras et s'écria: «Ainsi je suis un persécuteur
+de l'Église!»--«Non, Sire, reprit l'archevêque; mais je maintiens que
+le gouvernement serait plus aimé, s'il ne contrariait pas notre action
+par de fréquentes et inutiles tracasseries.»--«Allons, bonjour,
+monsieur l'archevêque, bonjour.» Plus tard même, Louis-Philippe, que
+l'âge rendait plus irritable et plus impérieux, devait se laisser
+aller à des paroles véhémentes et comminatoires, où il y avait du
+reste plus de calcul que de colère et surtout que d'animosité
+efficace: «Je lui ai fait une peur de chien», disait-il après une
+scène de ce genre; mais, pour rien au monde, il n'eût mis la moindre
+de ses menaces à exécution. Il se trompait sur l'effet d'une telle
+attitude: son interlocuteur sortait des Tuileries moins intimidé
+qu'attristé. «Ces gens-là, disait-il, ne voient dans la religion
+qu'une machine gouvernementale; ils ne se doutent pas que nous avons
+une conscience.» Le résultat le plus clair fut que Mgr Affre, d'abord
+si bien disposé pour le régime de Juillet, s'en éloigna peu à peu.
+Malgré toute son habileté, le vieux roi se trouvait n'avoir contenté
+ni les universitaires ni le clergé.
+
+[Note 528: Ces détails et ceux que nous ajoutons plus loin sont
+rapportés dans la _Vie de Mgr Affre_, par M. CRUICE, mort depuis
+évêque de Marseille.]
+
+
+VIII
+
+Quand les gouvernements ne donnent pas l'impulsion, ils la reçoivent:
+c'est ce qui arrivait au ministère dans la question religieuse. Il ne
+voulait sans doute pas aller aux extrémités où le poussaient les
+adversaires du clergé; mais il se croyait obligé de céder à
+quelques-unes de leurs exigences. Sur plus d'un point, les bons
+rapports qui avaient commencé à s'établir entre l'Église et l'État se
+trouvaient ainsi un peu altérés. Jusqu'alors, les ministères
+successifs avaient gardé, en face de la restauration monastique
+entreprise par Lacordaire, une neutralité bienveillante, quoique un
+peu inquiète. Une fois les luttes de la liberté d'enseignement
+engagées, la bienveillance demeura au fond, mais elle n'osa plus se
+manifester, et l'inquiétude augmenta. Ainsi vit-on le ministre des
+cultes s'agiter pour empêcher que le nouveau Dominicain ne prêchât en
+froc: campagne aussi malheureuse que puérile; la liberté finit par
+l'emporter. La victoire dépassa même cette petite question de costume;
+en effet, Lacordaire, hardi avec prudence et finesse, fondait à cette
+époque les deux premières maisons de son Ordre, à Nancy d'abord, près
+de Grenoble ensuite. Le ministre protesta, mais en vain; il s'en
+consolait d'ailleurs, n'ayant eu d'autre dessein que de prendre ses
+sûretés, pour le cas où il serait harcelé par M. Isambert. Ces petites
+gênes n'entravaient donc pas sérieusement les progrès de la liberté
+religieuse; seulement, elles suffisaient pour que le gouvernement
+n'eût ni l'honneur ni le profit de ces progrès, pour que tout parût se
+faire malgré lui et presque contre lui. Même attitude à l'égard de la
+Compagnie de Jésus; le ministère n'avait contre elle aucun parti pris;
+M. Guizot et M. Martin du Nord étaient heureux, quand, dans les
+entretiens assez fréquents qu'ils avaient avec ses membres, ils
+pouvaient les rassurer; mais s'ils n'avaient pas peur des Jésuites,
+ils avaient peur de ceux qui cherchaient à leur en faire peur; ils ne
+voulaient pas frapper ces religieux, mais tâchaient, sans succès, il
+est vrai, de faire prendre des mesures contre eux par les évêques, ou
+essayaient d'obtenir de la compagnie elle-même quelque concession qui
+pût désarmer ses adversaires.
+
+Le gouvernement n'avait pas seulement affaire aux congrégations;
+c'était avec les évêques, réclamant la liberté d'enseignement, que le
+conflit était le plus directement engagé et aussi le plus
+embarrassant. Le ministre des cultes répugnait aux mesures
+répressives, qui, en pareil cas, sont d'ordinaire odieuses ou
+inefficaces, quelquefois l'un et l'autre. Aussi essaya-t-il d'abord
+d'agir par des lettres non publiques, adressées à tel prélat ou à
+l'épiscopat tout entier; mais, qu'il usât de caresses ou de
+remontrances, l'effet était à peu près nul, et le ton sur lequel
+répondaient les évêques montrait combien peu ils étaient séduits ou
+effrayés. Il se laissa alors entraîner à frapper plus fort. L'évêque
+de Châlons, en novembre 1843, fut déféré pour abus au conseil d'État,
+à raison d'une lettre où il avait menacé éventuellement de retirer les
+aumôniers des collèges; la sentence, raillée par les catholiques, ne
+fut guère prise au sérieux que par M. Dupin. Au commencement de 1844,
+deux prêtres, auteurs de publications véhémentes contre le monopole
+universitaire, l'abbé Moutonnet à Nîmes, l'abbé Combalot à Paris,
+étaient poursuivis devant le jury; le premier fut acquitté, le second
+condamné à quinze jours de prison et à 4,000 francs d'amende;
+l'émotion produite fit plus de tort au gouvernement accusé de
+persécution, qu'au condamné qui refusa sa grâce et qui, passé aussitôt
+martyr, reçut de partout, même de certains évêchés, d'enthousiastes et
+publiques félicitations.
+
+En même temps qu'il n'intimidait et ne contenait personne, le
+gouvernement se trouvait élargir lui-même le débat qu'il eût tant voulu
+étouffer. Dans les premiers jours de 1844, les évêques de la province de
+Paris ayant adressé au Roi un mémoire collectif sur la liberté
+d'enseignement, M. Martin du Nord crut devoir signifier à Mgr Affre que
+ce mémoire «blessait gravement les convenances» et constituait une
+infraction à celui des articles organiques qui interdisait toute
+délibération dans une réunion d'évêques non autorisée. «Il serait
+étrange, disait le ministre, qu'une telle prohibition pût être éludée au
+moyen d'une correspondance établissant le concert et opérant la
+délibération, sans qu'il y ait eu assemblée.» Qui aurait voulu fournir
+une occasion d'attaquer les articles organiques, en en faisant
+l'application la plus excessive et la plus ridicule, n'aurait pas agi
+autrement. Il n'y eut pas assez de sarcasmes, dans toute la presse
+catholique, sur «le concert par écrit» de M. Martin du Nord.
+L'archevêque de Paris répondit par une lettre légèrement ironique et
+fortement raisonnée, où il ne se contenta pas de démontrer ce qu'avait
+d'insoutenable cette extension donnée aux interdictions portées par les
+articles organiques; il protesta contre ces interdictions elles-mêmes,
+et demanda, au nom de la liberté religieuse, la revision de cette
+législation. Ce ne fut pas tout: la plupart des évêques de France
+(cinquante-cinq environ) écrivirent à l'archevêque de Paris pour
+approuver sa conduite et s'associer à ses protestations. Le ministre des
+cultes fut réduit à subir en silence la manifestation qu'il avait
+provoquée; ce pacifique, ce timide, si désireux d'éviter les conflits et
+d'écarter les grosses questions, se trouvait s'être mis tout l'épiscopat
+sur les bras et avoir soulevé le redoutable problème des articles
+organiques. Le P. de Ravignan disait alors dans une de ses lettres: «La
+question vraie est la liberté de l'Église. C'est une nouvelle voie qu'il
+faut ouvrir, une nouvelle ère à commencer; c'est, comme je le conçois,
+l'action ferme et prudente de l'autorité spirituelle, réclamant, par
+tous les moyens constitutionnels et légaux, le libre exercice de ses
+droits et sa place au soleil des institutions du pays.»
+
+Somme toute, le gouvernement n'avait pas d'intentions méchantes: il
+n'avait même qu'une résolution bien arrêtée, celle de ne pas être
+persécuteur; et quand, dans l'émotion de la lutte, des journalistes ou
+même de vénérables prélats parlaient comme ils l'eussent fait en face
+de quelque Dioclétien, M. Martin du Nord était assez fondé à leur
+répondre: «Vous pouvez parler des persécutions sans crainte; il n'y a
+pas grand courage à braver des dangers imaginaires. Plus tard, les
+catholiques jugeront ce gouvernement avec plus de sang-froid et
+d'équité.» Mais, vers 1844, sous le coup de l'irritation causée par de
+petites vexations, le clergé était conduit à s'éloigner de la
+monarchie de Juillet dont naguère il se rapprochait, et l'un des plus
+modérés entre les polémistes catholiques, l'abbé Dupanloup, écrivait:
+«N'est-il pas évident qu'on nous méconnaît, et que, nous
+méconnaissant, on tend à nous pousser dans une opposition où nous ne
+sommes pas?... Il y a péril à nous accoutumer à ne rien attendre du
+présent, et à nous faire, las et déçus, porter nos regards vers
+l'avenir[529].»
+
+[Note 529: _Première Lettre à M. le duc de Broglie_ (1844).]
+
+Si les catholiques étaient mécontents, leurs adversaires ne l'étaient
+pas moins. C'est la condition des politiques indécises et faibles, que
+tout le monde s'en plaint. Les universitaires se déclaraient mal
+défendus, presque trahis, et accusaient couramment le ministère et le
+Roi de complaisance envers le clergé; MM. Libri et Génin le disaient
+avec amertume, MM. Quinet et Michelet, avec menaces. On en voulait
+surtout à M. Martin du Nord, auquel on opposait M. Villemain. Ces
+plaintes n'étaient pas sans écho à la Chambre des députés; toutefois,
+jusqu'en 1844, ce ne fut qu'un écho peu retentissant; l'opposition
+parlementaire n'avait pas encore trouvé intérêt à s'emparer de la
+question et à la mettre au premier rang. M. Isambert fut à peu près
+seul, en 1842 et 1843, à dénoncer les défaillances du gouvernement
+dans les questions religieuses; il n'épargnait rien cependant pour
+inquiéter les esprits, proclamant que «c'était pire que sous le
+ministère Villèle», demandant gravement si l'on voulait ramener le
+pays «au moyen âge», et s'il y avait, «comme sous la Restauration, un
+gouvernement occulte, allié au parti jésuitique». M. Martin du Nord
+trahissait, dans ses réponses, l'embarras de sa situation; d'une part,
+il ne pouvait entendre tant d'attaques odieuses et absurdes, sans
+tâcher d'en effacer l'effet par quelques paroles douces et polies à
+l'adresse des évêques, parfois même sans élever quelques protestations
+chaleureuses. «On craint que la religion ne nous envahisse,
+s'écriait-il un jour; je suis loin de partager cette crainte, et je me
+félicite au contraire du développement des idées religieuses... Je ne
+cherche pas à obtenir l'assentiment d'hommes qui voient toujours dans
+la religion un péril pour le gouvernement.» Mais, aussitôt après, il
+croyait nécessaire de se faire pardonner cette bienveillance, en se
+vantant de toutes les mesures qu'il avait prises contre le clergé, en
+adressant des remontrances aux prélats, du haut de la tribune, et en
+donnant aux néo-gallicans la satisfaction d'adhérer à leurs
+prétentions. Ce qui apparaissait de plus clair au milieu de ces
+contradictions hésitantes, c'était le désir qu'avait le ministre, non
+de rien résoudre, mais de tout assoupir. Son idéal eût été que les
+évêques parlassent tout bas, et que M. Isambert ne parlât pas du tout;
+il semblait que cette double et un peu naïve supplication, adressée
+aux partis opposés, fût le dernier mot de chacun de ses discours.
+
+On comprend sans doute qu'entre deux opinions extrêmes, un gouvernement
+veuille tenir une conduite intermédiaire: c'est souvent son devoir; mais
+la modération n'est pas l'incertitude et le laisser-aller; nulle
+politique au contraire n'exige une volonté plus résolue et plus précise,
+une ligne de conduite plus nettement arrêtée et plus fermement suivie.
+Le ministère ne le comprenait pas. Aussi ne gouvernait-il ni les
+esprits ni les événements, et, au lieu d'obtenir cette pacification
+qu'il croyait faciliter en éludant les questions, voyait-il les ardents
+des deux camps s'échauffer davantage, saisir l'opinion, donner le ton,
+échanger leurs défis et leurs coups par-dessus sa tête, sans presque
+s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser et dire. C'est ce qui se
+produisit surtout dans la session de 1844, quand la question religieuse
+commença à occuper plus de place dans les débats parlementaires. À la
+tête de ceux qui prétendaient défendre, à la tribune, les droits de
+l'État contre le clergé, M. Dupin s'empara avec éclat du premier rôle.
+Prenant des mains de M. Isambert le drapeau que celui-ci avait tenu
+jusqu'alors d'une façon un peu ridicule, il fit une charge à fond contre
+le «parti prêtre», réprimanda les faiblesses ou les hésitations du
+gouvernement et lui dicta le programme d'une politique de combat[530].
+Ce légiste, qui avait recueilli de l'ancien régime toutes les
+prétentions, tous les préjugés, tous les ressentiments du gallicanisme
+et du jansénisme parlementaires, n'avait pas l'esprit assez large et
+assez haut pour voir combien ces thèses étaient déplacées dans la
+société nouvelle; il se plaisait à ces luttes qu'il réduisait à une
+sorte de querelle de basoche et de sacristie. «Elles vont juste,
+écrivait alors M. Sainte-Beuve, à cette nature avocassière et bourgeoise
+de Dupin, le remettent en verve et le ravigotent.» D'ailleurs, sous son
+masque de paysan du Danube, se cachaient une finesse subalterne et une
+courtisanerie vulgaire: en flattant les passions anticléricales, il
+cherchait à retrouver quelque chose de la popularité qu'il avait perdue
+après 1830, et un peu de l'importance parlementaire que les mésaventures
+de son tiers parti et sa descente du fauteuil de la présidence avaient
+singulièrement diminuée[531]. Il lança son réquisitoire avec une verve
+un peu grossière, mais rapide et vigoureuse. Rien de neuf, de haut, de
+profond; c'était plein de ce que le duc de Broglie appelait «ces
+arguments à la Dupin, ces raisons de coin de rue». Un tel langage
+n'allait que mieux aux étroites rancunes, aux jalousies mesquines d'une
+partie de l'auditoire. Quel plaisir de voir maltraiter les évêques avec
+une sorte de familiarité rude, comme on ferait d'un employé mutin! Et
+puis, l'une des habiletés de cet orateur qu'on a appelé «le plus
+spirituel des esprits communs» était de donner aux préjugés terre à
+terre la tournure d'une saillie de bon sens. Sa parole fut
+singulièrement âpre. «Rappelons-nous, s'écria-t-il, que nous sommes sous
+un gouvernement qu'on ne confesse pas.» Et il termina par cette
+injonction fameuse: «Je vous y exhorte, gouvernement, soyez implacable!»
+Après coup, le mot «inflexible» fut substitué à celui d' «implacable».
+L'effet, fut considérable. «Jamais je n'avais vu l'assemblée plus
+unanime, écrivait le lendemain un spectateur... On eût dit que le clergé
+avait touché à toutes les libertés de la France, qu'il avait déchiré la
+Charte d'une main violente, et que nous allions revenir au temps de
+Grégoire VII!... M. Dupin est redevenu un homme populaire. Il a parlé en
+maître à tous les instincts révolutionnaires de la France. Plus il est
+brutal, et plus on l'écoute; plus il est incisif, et plus on
+l'applaudit; il a la verve et la passion de certains discours de Saurin,
+le protestant, et, à cette verve, à cette passion, il conserve la
+couleur catholique[532].»
+
+[Note 530: Discours du 19 mars 1844. M. Dupin avait du reste déjà
+commencé, le 25 janvier précédent.]
+
+[Note 531: Sur M. Dupin, voir t. II, ch. V, § I.]
+
+[Note 532: _Correspondance de Jules Janin._]
+
+Vivement troublé de cette déclaration de guerre contre le clergé, que
+la majorité avait semblé faire sienne par ses applaudissements, le
+ministère n'osa ni la contredire ni l'approuver. Il lui fallut bientôt
+assister à la contre-partie. M. de Montalembert, arrivé récemment de
+Madère où il venait de passer deux ans, avait entendu, d'une des
+tribunes publiques, la harangue de M. Dupin. Quelques jours après, il
+y répondait à la Chambre des pairs: et certes il apparut que, si le
+gouvernement avait été embarrassé, les catholiques n'avaient pas été
+intimidés. La parole du jeune pair fut plus fière, plus provocante
+même que jamais. À peine s'arrêta-t-il à railler les vexations
+impuissantes du gouvernement: il prit à partie le réquisitoire
+prononcé à la Chambre des députés et le mit en pièces. «Arrière ces
+prétendues libertés!» s'écria-t-il en parlant des «libertés
+gallicanes». Puis il continua ainsi: «On vous dit d'être implacables
+ou inflexibles; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au
+monde? Ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des
+politiques, ni la vertu des légistes; c'est la conscience des
+chrétiens convaincus. Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il
+s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez
+pas. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne
+nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes
+étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à
+toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons été ni à Gand,
+ni à Belgrave-Square; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des
+apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le
+respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur
+résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur
+survit.» Il termina par ces paroles devenues aussitôt fameuses: «Quoi!
+parce que nous sommes de ceux _qu'on confesse_, croit-on que nous nous
+relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains
+aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Ah! qu'on se
+détrompe. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des
+ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne
+tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous
+sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils
+de Voltaire[533].» Pendant que ce dialogue enflammé s'échangeait d'une
+tribune à l'autre et occupait l'attention publique, quelle pâle figure
+faisait le ministère! «Le cabinet s'est abstenu, écrivait alors M. de
+Tocqueville; il a laissé arriver les événements, il a laissé les
+passions grandir, il s'est tenu coi en face de toutes choses; c'est
+son habitude.»
+
+[Note 533: Ces derniers mots furent gravés sur la médaille d'honneur
+offerte par les catholiques de Lyon à M. de Montalembert.]
+
+
+IX
+
+Si désireux qu'il fût de s'effacer, le gouvernement ne pouvait oublier
+que la promesse de la liberté d'enseignement, inscrite dans la Charte,
+lui imposait une mission à laquelle il ne lui était pas permis de se
+dérober indéfiniment. Force lui était de recommencer la tentative,
+déjà faite sans succès, en 1836 et en 1841, pour organiser cette
+liberté dans l'instruction secondaire. Il se décida donc, le 2 février
+1844, à déposer un nouveau projet. Donnait-il cette fois satisfaction
+aux catholiques? Tout d'abord, il s'était gardé de répéter la
+maladresse commise en 1841, au sujet des petits séminaires; ceux-ci
+conservaient leurs privilèges et même recevaient quelques avantages.
+Par contre, les conditions du droit commun étaient singulièrement
+étroites. Les établissements libres se trouvaient placés sous
+l'autorité et la juridiction, non de l'État, juge impartial, mais du
+corps universitaire, leur concurrent. On leur imposait des formalités,
+des exigences de brevets, de grades, si multipliées et si gênantes
+que, dans beaucoup de cas, elles devaient équivaloir à une
+interdiction: n'allait-on pas jusqu'à stipuler que tous les
+surveillants seraient bacheliers? Le certificat d'études était
+maintenu: pour se présenter au baccalauréat, il fallait justifier
+qu'on avait fait sa rhétorique et sa philosophie, soit dans sa
+famille, soit dans les collèges de l'État, soit dans les institutions
+de plein exercice, ce dernier caractère n'étant acquis aux
+établissements libres que moyennant des conditions à peu près
+impossibles à réaliser. Enfin un article, visant spécialement les
+Jésuites, obligeait tous ceux qui voulaient enseigner à affirmer, par
+une déclaration écrite et signée, qu'ils «n'appartenaient à aucune
+association ou congrégation religieuse»: rien de plus contraire aux
+principes que cette interrogation inquisitoriale, obligeant un
+citoyen à se frapper par sa propre déclaration; c'était comme la
+violation du plus sacré des domiciles, celui de la conscience, et les
+catholiques étaient fondés à demander si les auteurs du projet avaient
+voulu recueillir, dans le naufrage de l'intolérance anglaise,
+l'odieuse formalité du Test. On était donc, cette fois encore, bien
+loin du grand acte de gouvernement et de justice qu'il eût été dans
+l'intérêt du ministère et dans le goût de M. Guizot d'entreprendre.
+Celui-ci cependant avait dit, quelques semaines auparavant, au P. de
+Ravignan: «On va s'occuper de la liberté d'enseignement. Il n'y aura
+pas de concessions, parce qu'un gouvernement n'en fait pas. Mais, sous
+certaines conditions, tous seront admis. Vous ne devez pas être
+exclus, pourvu que vous vous conformiez à ce qui sera exigé[534].»
+Depuis lors, que s'était-il donc passé? Le ministre des affaires
+étrangères avait-il, une fois de plus, laissé carte blanche à son
+collègue de l'instruction publique? Divers indices tendent à faire
+croire qu'il avait été question un moment de présenter un projet plus
+libéral, mais que les partisans de l'Université l'avaient fait
+écarter, en exploitant l'émotion produite, à la fin de 1843, par
+certaines polémiques épiscopales.
+
+[Note 534: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
+268.]
+
+Les amis de la liberté d'enseignement n'étaient pas disposés à laisser
+passer sans résistance un tel projet. Précisément, à cette époque, le
+parti catholique en avait fini avec les tâtonnements du début; il
+était organisé; il avait arrêté son programme et sa tactique. Ce
+furent les chefs du clergé qui donnèrent le signal. De presque tous
+les évêchés, partirent des protestations émues, fermes, quelques-unes
+presque menaçantes, toutes n'invoquant que la liberté. Jamais on
+n'avait vu une manifestation aussi générale et aussi prompte de
+l'épiscopat. Si les critiques étaient parfois assez vives, les
+conclusions qui s'en dégageaient étaient, après tout, modérées et
+raisonnables; on pouvait les résumer ainsi: soustraire les
+établissements libres, non à la surveillance de l'État qu'on
+acceptait, mais à l'autorité de l'Université; diminuer les exigences
+de grades; supprimer le certificat d'études; n'exiger aucune
+déclaration relative aux congrégations religieuses, en s'en référant à
+la législation existante pour la situation de ces congrégations[535].
+
+[Note 535: Ces protestations ont été réunies dans les deux premiers
+volumes des _Actes épiscopaux_.]
+
+Le projet avait été déposé d'abord à la Chambre des pairs. Le rapport,
+rédigé au nom de la commission, par le duc de Broglie, fut une oeuvre
+considérable, dont les doctrines, les tendances et le ton tranchaient
+avec l'exposé des motifs de M. Villemain. Répudiant les sophismes sur
+l'État enseignant, il posait tout d'abord, avec une netteté
+supérieure, le principe même de la liberté d'enseignement qu'il
+déclarait être la conséquence nécessaire de la liberté de conscience.
+«Si l'État intervient, disait-il, ce n'est point à titre de souverain;
+c'est à titre de protecteur et de guide; il n'intervient qu'à défaut
+des familles..., et pour suppléer à l'insuffisance des établissements
+particuliers.» N'était-ce pas beaucoup, à cette époque, que de
+proclamer cette doctrine, dût-on n'en pas tirer immédiatement toutes
+les conséquences? «Le principe de la concurrence, à côté et en face de
+l'Université, a été posé par M. de Broglie, écrivait M. Sainte-Beuve;
+il est difficile que ce principe, dans de certaines limites, n'arrive
+pas à triompher.» Le rapporteur, préoccupé de satisfaire, sur un autre
+point, les consciences catholiques, reconnaissait hautement la
+nécessité de l'instruction religieuse. «Il ne suffit pas, disait-il,
+d'un enseignement vague et général, fondé sur les principes du
+christianisme, mais étranger au dogme et à l'histoire de la
+religion... Un tel enseignement aurait pour résultat d'ébranler dans
+l'esprit de la jeunesse les fondements de la foi, de donner aux
+enfants lieu de penser que la religion tout entière se réduit à la
+morale. Mieux vaudrait un silence absolu.» Et il ajoutait: «La loi,
+telle que nous la proposons, place au premier rang des études
+l'instruction morale et religieuse; elle veut que la morale trouve
+dans le dogme son autorité, sa vie, sa sanction; elle lui veut pour
+appui des pratiques régulières.» Son insistance même trahissait une
+certaine méfiance de l'enseignement universitaire, principalement de
+l'enseignement philosophique, et, sur ce point, sa parole prenait
+presque parfois le caractère d'une admonestation non dissimulée. Sans
+doute la commission était loin de faire une application complète des
+principes qu'elle avait si bien posés. Il eût fallu pour cela
+bouleverser radicalement le projet du gouvernement, ce qui n'était pas
+dans les habitudes circonspectes de la pairie. D'ailleurs, si, par
+logique comme par sentiment, l'éminent rapporteur était porté vers les
+solutions libérales, il paraissait retenu par une double crainte à
+laquelle les événements ne devaient pas donner raison: la crainte
+d'abord que cette liberté, qui n'avait pas encore été expérimentée,
+n'amenât un abaissement et une désorganisation des études: de là,
+l'adhésion donnée aux exigences de grades, la crainte ensuite qu'en
+heurtant les préjugés existants, on ne provoquât un soulèvement
+d'opinion plus nuisible à la religion qu'une loi temporairement
+restrictive; de là, l'exclusion des congrégations. Sur ce dernier
+point, le rapporteur passait rapidement, avec une gêne visible, ne
+présentant cet article que comme une concession momentanée à de
+fâcheuses préventions, comme l'application forcée d'une législation
+préexistante qu'il ne cherchait guère à justifier et qu'il se gardait
+surtout de présenter comme définitive[536]. La réserve et la timidité
+regrettables de la commission dans les questions d'application ne
+l'empêchaient pas cependant d'apporter au projet des améliorations
+notables. Les principales étaient fondées sur cette idée que, pour la
+constitution, la surveillance, la discipline des établissements
+libres, il n'était pas juste de donner toute l'autorité à
+l'Université, mais qu'il convenait de faire intervenir des personnages
+plus indépendants et plus impartiaux, appartenant à la magistrature,
+aux corps électifs, à la haute administration, au clergé, et
+représentant l'État, ou mieux encore la société. Plusieurs
+amendements étaient proposés dans cet esprit. La commission
+introduisait ainsi dans la législation un principe nouveau, fécond,
+essentiel à la liberté d'enseignement, et qui devait se retrouver dans
+les innovations les plus importantes de la loi de 1850. Les partisans
+du monopole se montrèrent fort mécontents du rapport. «Cousin est
+furieux, écrivait le duc de Broglie à son fils, le 19 avril 1844; il
+dit que l'Université est trahie, vendue, livrée à ses ennemis[537].»
+Quant aux catholiques, dans l'excitation de la lutte, ils étaient
+naturellement plus frappés de ce que l'on continuait à leur refuser
+que de ce qu'on commençait à leur accorder; néanmoins l'évêque de
+Langres et surtout l'abbé Dupanloup adressèrent alors à M. le duc de
+Broglie des lettres publiques où, tout en combattant sur plusieurs
+points ses conclusions, ils rendaient, sur d'autres, hommage à
+l'oeuvre de la commission et surtout au langage du rapporteur.
+
+[Note 536: Dans son beau livre des _Vues sur le gouvernement de la
+France_, le duc de Broglie a exprimé sur ces questions son opinion
+dernière: il s'y prononce pour la liberté la plus large.]
+
+[Note 537: _Documents inédits._]
+
+Le débat s'ouvrit, à la Chambre des pairs, le 22 avril 1844, et se
+prolongea jusqu'au 24 mai, avec une gravité, un éclat qui en font l'un
+des épisodes parlementaires les plus remarquables de la monarchie de
+Juillet. La cause du monopole universitaire fut prise en main par M.
+Cousin, qui se prononça hautement contre toute liberté d'enseignement.
+Au grand étonnement de ceux qui se rappelaient son renom d'éloquence,
+l'ancien professeur n'avait guère réussi jusqu'alors, comme orateur
+parlementaire; cette fois, une passion profonde et le besoin de
+défendre sa propre situation le rendirent vraiment éloquent: ce furent
+ses grands jours de tribune. À tout propos, il parlait deux ou trois
+heures de suite, vraiment infatigable et intarissable, tantôt
+ironique, tantôt véhément, ou bien encore se posant en victime et,
+comme l'écrivait un spectateur, «faisant paraître l'Université devant
+la Chambre, en robe presque de suppliante ou d'accusée[538]». Malgré
+tout, sa parole eut plus de retentissement qu'elle n'exerça d'action.
+Les pairs demeuraient froids ou même étaient tentés de sourire à ses
+adjurations les plus solennelles, à ses plus pathétiques lamentations;
+la préoccupation trop visiblement personnelle de l'orateur les mettait
+en défiance; dans ses effets tragiques, ils étaient choqués d'une
+sorte d'exagération factice, et devinaient le comédien qui se
+trahissait jusque par l'accent, le geste, la mimique du visage. Sans
+doute ce comédien existait déjà chez M. Cousin, lors de ses grands
+succès de Sorbonne; mais alors, dans la jeunesse de tous, jeunesse du
+professeur, jeunesse de l'auditoire, jeunesse du siècle lui-même,
+l'admiration n'y avait pas regardé de si près; et puis, quand il ne
+s'agissait de rien moins que de renouveler l'esprit humain, était-il
+étonnant d'avoir des allures de prophète et d'hiérophante? Rien de
+pareil, en 1844, quand M. Cousin, ayant dépassé la cinquantaine et
+devenu un haut fonctionnaire, défendait son gouvernement philosophique
+devant des vieillards trop froids, trop sceptiques, trop expérimentés,
+pour être dupes de certains procédés.
+
+[Note 538: L'expression est de M. Sainte-Beuve, qui disait aussi: «M.
+Cousin a l'air véritablement, depuis toute cette discussion, d'être
+condamné à la ciguë, et il varie l'_Apologie de Socrate_ sur tous les
+tons.» (_Chroniques parisiennes_, p. 203 et 214.)]
+
+À l'autre extrémité de la lice, était M. de Montalembert, assisté des
+rares champions de la liberté d'enseignement. Parmi ces derniers, il
+en était qu'on ne se fût pas attendu à voir là, entre autres le
+premier président Séguier, principal auteur de l'arrêt de 1826 contre
+les Jésuites, et le comte Arthur Beugnot, que ni ses antécédents ni
+ses relations n'avaient paru préparer à devenir un champion du clergé.
+Le jeune fondateur du parti catholique était dans la fleur de son
+talent, dans l'ardeur de ses généreuses convictions. Bien qu'il fût
+loin d'obtenir pour toutes ses idées l'adhésion de l'auditoire, il se
+faisait écouter avec une surprise attentive et sympathique. Sa parole
+hardiment accusatrice, prompte à porter les défis, avait un accent de
+confiance dans l'avenir que faisait encore ressortir l'attitude
+souvent gémissante de M. Cousin. Avec le philosophe, on eût cru
+entendre les adieux attristés d'une cause naguère triomphante, qui
+sentait approcher l'heure de la défaite; avec le catholique, c'était
+le fier salut d'une cause hier méconnue, mais assurée de vaincre
+demain.
+
+Entre ces deux petits groupes extrêmes, flottait la masse de
+l'assemblée, disposée à les taxer l'un et l'autre d'exagération et
+résolue à leur imposer une transaction plus ou moins hétérogène;
+habituée à soutenir l'Université, mais agacée par ses prétentions,
+effarouchée par ses doctrines et surtout par ses défenseurs;
+bienveillante pour le catholicisme, par convenance politique plus que
+par foi religieuse, mais inquiète, dans sa sagesse timide, de ce que
+la thèse de la liberté d'enseignement avait de jeune, d'audacieux,
+d'inconnu; en ce qui touche les Jésuites, dégagée peut-être des
+passions, non des préjugés de son temps; portée, suivant l'expression
+de M. Beugnot, «à prendre un principe à droite, un principe à gauche,
+à les rapprocher malgré eux, et à faire ainsi adopter un projet qui ne
+fût ni complètement bon, ni tout à fait mauvais». Ce fut la commission
+qui exerça le plus d'influence sur cette masse flottante; elle eut
+pour principaux interprètes deux orateurs, l'un de grande autorité, le
+duc de Broglie, l'autre de rare habileté, M. Rossi. Le ministère, au
+contraire, ne sut pas prendre dans le débat le rôle directeur qui eût
+dû lui appartenir. M. Villemain, au lieu de se porter médiateur entre
+les deux opinions extrêmes, fut uniquement préoccupé de ne pas se
+laisser dépasser par M. Cousin en zèle universitaire; dans ses
+discours, beaucoup d'épigrammes aigres-douces à l'adresse de son
+rival, mais pas une vue d'homme d'État; son talent de parole lui-même
+était voilé; l'orateur sentait son insuccès et en souffrait beaucoup.
+D'ailleurs, comme pour diminuer encore l'action du cabinet, l'attitude
+du ministre de l'instruction publique se trouvait souvent contredite
+par celle du ministre des cultes, M. Martin du Nord, qui saisissait
+toutes les occasions de se poser presque en avocat et en protecteur du
+clergé. Quant à M. Guizot, qui, dans une discussion si importante, ne
+pouvait persister à se tenir à l'écart, sa parole, d'ordinaire si
+ferme, ne laissa pas que de paraître un peu embarrassée. Il sentait
+visiblement la faiblesse de la cause qu'il soutenait par nécessité
+parlementaire et la grandeur de celle qu'il combattait à regret.
+Aussi, évitant autant que possible de parler de la loi elle-même, il
+s'échappait à côté ou planait au-dessus. Comme pour s'excuser et se
+consoler des mesures restrictives qu'il se croyait obligé d'imposer au
+clergé, il faisait de la religion l'un des plus magnifiques éloges qui
+eussent été prononcés à la tribune française, rendait hommage à la
+sincérité et à la légitimité de l'opposition catholique, avertissait
+la société nouvelle qu'elle devait s'accoutumer à l'influence de
+l'Église, laissait voir que, dans sa pensée, la loi proposée n'était
+pas une solution définitive, et faisait espérer, pour l'avenir, la
+pleine liberté qu'il repoussait à contre-coeur dans le présent.
+
+Les universitaires furent les premiers auxquels la Chambre des pairs
+infligea un échec. Voulant apporter une conclusion pratique aux
+défiances manifestées dans le rapport, M. de Ségur-Lamoignon avait
+proposé de restreindre le cours de philosophie. M. Cousin,
+personnellement visé, se défendit avec vivacité. On vit alors, non sans
+surprise ni sans émotion, M. de Montalivet appuyer la proposition: la
+situation de l'orateur auprès du Roi était telle, que chacun devina dans
+sa démarche la pensée du «château». L'intendant de la liste civile
+soutint qu'il convenait de donner à la fois un avertissement à certaines
+témérités de l'enseignement universitaire et une satisfaction aux griefs
+du clergé; il protesta, avec une grande énergie, contre cette
+philosophie officielle qu'on prétendait rendre indifférente à toutes les
+religions, par respect pour la liberté des cultes. L'effet fut
+considérable. Dès le lendemain, le _Constitutionnel_ raillait avec
+amertume les conversions opérées par la parole du «favori» et dénonçait
+le «gouvernement occulte». Au nom de la commission, le rapporteur
+proposa un amendement inspiré par le même esprit, mais autrement
+libellé: il ne laissait plus au seul conseil royal de l'Université,
+c'est-à-dire à M. Cousin en ce qui concernait la philosophie, le droit
+d'arrêter le programme du baccalauréat, mais soumettait ce programme au
+conseil d'État. C'était l'application de ce que le duc de Broglie
+appelait «le principe de la loi»: principe en vertu duquel l'autorité
+sur l'enseignement libre devait appartenir à un pouvoir impartial,
+représentant l'État, ou mieux la société entière. L'amendement se
+trouvait atteindre M. Villemain, qui, intimidé par les universitaires,
+n'avait pu se décider à donner les satisfactions demandées par la
+commission sur la question des programmes. Toutefois, les sentiments du
+ministre à l'égard de M. Cousin lui apportaient quelque consolation dans
+cette mésaventure: il était, écrivait-on alors, «partagé entre la
+douleur de voir sa loi modifiée, l'Université un peu réduite, et le
+plaisir de voir la philosophie de son rival recevoir une chiquenaude».
+Aussi combattit-il mollement l'amendement, exprimant son regret qu'on
+voulût donner ce soufflet à la philosophie, mais indiquant que, si l'on
+tenait à le faire, il se résignait à présenter la joue de M. Cousin.
+Seul, celui-ci, stupéfait et désolé de l'abandon où il était réduit, se
+débattit avec une énergie désespérée, violent d'abord, suppliant
+ensuite, et humiliant l'orgueil de cette philosophie, naguère si
+hautaine, jusqu'à l'abriter derrière des noms catholiques. Rien n'y fit.
+L'amendement fut voté à une grande majorité. L'opinion considéra avec
+raison cet incident comme une leçon à l'adresse de M. Cousin, un échec
+pour l'Université, une marque solennelle de défiance à l'égard de ses
+doctrines, la négation de la prétention qu'elle avait d'être l'État et
+de dominer à ce titre les établissements particuliers[539]. «Le coup
+moral est porté», écrivait alors M. Sainte-Beuve, et l'_Univers_ était
+fondé à dire: «N'est-ce pas la justification de toutes les réclamations
+de l'épiscopat et de toute notre polémique?» On avait voulu, en effet,
+comme le disaient M. de Montalivet et le duc de Broglie, tenir compte,
+dans une certaine mesure, des réclamations des évêques; mais n'était-il
+pas surprenant qu'on eût mieux aimé donner raison à leurs griefs
+religieux que satisfaction à leurs revendications libérales, qu'on eût
+trouvé plus facile de faire quelque chose contre l'Université que pour
+la liberté? Certaines personnes crurent deviner dans un tel choix
+l'action personnelle du Roi.
+
+[Note 539: Le duc de Broglie écrivait, le 11 mai 1844, à son fils, au
+sujet de ce débat: «J'avais prévenu plus d'une fois Cousin qu'il se
+tînt très tranquille, sous peine de voir passer un amendement dirigé
+spécialement contre lui; il n'a tenu compte de mon avertissement; il a
+bien fallu alors lui administrer une correction sévère; je l'ai fait,
+en substituant à un amendement saugrenu qui n'avait de sens que d'être
+dirigé contre Cousin, un amendement général qui affranchit le ministre
+et le conseil royal de l'instruction publique de la petite tyrannie de
+chaque membre de ce conseil, lequel se regarde comme souverain dans sa
+sphère et ne prend la peine de communiquer ce qu'il fait à ses
+collègues que pour la forme. En faisant du programme du baccalauréat
+ès lettres une affaire de gouvernement, ce qui est l'exacte vérité,
+nous avons mis ordre à tout envahissement de l'esprit de coterie dans
+l'instruction publique. Il avait fallu assister à la discussion, pour
+voir apparaître au grand jour le fond des choses et pour bien
+reconnaître qu'il y a, en ce moment, en France, un petit pape de la
+philosophie, avec un petit clergé philosophique, qui prétend disposer
+de l'enseignement philosophique sans que personne y regarde, et qu'on
+ne puisse devenir avocat, médecin, pharmacien, fonctionnaire public,
+professeur ou autre chose sans avoir souscrit le formulaire de la
+raison impersonnelle. J'ai fait passer l'amendement aux neuf dixièmes
+des voix.» (_Documents inédits._)]
+
+Ce vote émis, la haute assemblée se jugea quitte envers les
+catholiques. MM. Beugnot, de Barthélemy, Séguier et de Gabriac avaient
+présenté un contre-projet dont les principales dispositions étaient:
+le droit d'enseigner pour tout bachelier muni d'un certificat de
+moralité; la suppression du certificat d'études; des jurys d'examen
+composés mi-partie de professeurs de faculté, mi-partie de notables; à
+côté du conseil royal de l'Université, l'institution d'un conseil
+supérieur pour l'enseignement libre, composé de magistrats, de membres
+de l'Institut, de chefs d'institution et de l'archevêque de Paris.
+Tous les articles de ce contre-projet furent rejetés. La majorité se
+borna à accepter les améliorations réelles, quoique insuffisantes, par
+lesquelles la commission, appliquant «le principe de la loi»,
+substituait ou associait d'autres autorités à l'Université, lorsqu'il
+s'agissait de l'enseignement libre. Quant à l'article excluant les
+membres des congrégations, elle l'adopta, mais tristement, d'un air un
+peu honteux, et sans prétendre faire ainsi une oeuvre durable. Au vote
+sur l'ensemble de la loi, 85 voix se prononcèrent pour, 51 contre.
+C'était une très forte minorité pour la Chambre des pairs: un projet
+qui, dès le début, rencontrait tant d'adversaires sur un tel terrain,
+n'avait guère chance de réussir. Le rapporteur, M. de Broglie, était
+le premier à s'en rendre compte. «C'est une loi qui ne se fera pas»,
+écrivait-il à son fils[540].
+
+[Note 540: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)]
+
+La discussion qui venait d'avoir lieu n'en était pas moins un fait
+considérable et plein de promesses. N'était-ce pas beaucoup que
+d'avoir vu le public oublier presque les luttes de portefeuille ou les
+spéculations de chemins de fer, pour s'intéresser à ces questions
+d'enseignement? Et de quel ton elles avaient été discutées! «Jamais,
+écrivait l'abbé Dupanloup, la grande et sainte Église catholique,
+l'épiscopat français, l'autorité pontificale, les congrégations, les
+Jésuites eux-mêmes n'ont été traités avec plus de gravité et de
+convenance.» Ajoutons que ce long débat avait servi à l'éducation du
+public; il lui avait révélé les diverses faces d'un problème pour lui
+tout nouveau, et la lumière ainsi faite profitait à la bonne cause.
+Aussi, du côté des catholiques, les coeurs étaient-ils à l'espérance.
+On y avait conscience que la petite armée, de formation si récente,
+venait de déployer et de planter noblement son drapeau. La direction
+était prise, l'élan donné, et chacun sentait que la victoire
+définitive n'était plus qu'une question de temps. «Il est très
+certain, écrivait M. Sainte-Beuve, qu'on ne conclura pas cette année;
+mais les idées germeront.» Et un autre spectateur, M. de Viel-Castel,
+ajoutait: «Cette cause gagne et gagnera chaque jour du terrain. Ce qui
+suffisait il y a trois ans ne suffira plus aujourd'hui; ce qui
+suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.»
+
+
+X
+
+Battus au Luxembourg, les universitaires cherchèrent une revanche au
+Palais-Bourbon. «Ils ont réussi, écrivait alors le duc de Broglie, à
+ameuter contre nous la Chambre des députés presque tout
+entière[541].» Ce fut ainsi, «sous le vent d'une réaction violente
+contre le clergé[542]», que fut nommée la commission chargée
+d'examiner le projet voté par l'autre assemblée. M. Thiers était parmi
+les élus, et se montrait l'un des plus zélés pour l'Université. D'où
+venait cette attitude, nouvelle chez lui? Il n'avait en ces matières
+aucune passion personnelle; fort étranger jusqu'à présent aux
+controverses de la liberté d'enseignement, il avait semblé d'abord n'y
+voir, lui aussi, qu'une «querelle de cuistres et de bedeaux». Mais
+l'émotion qui s'empara de la Chambre des députés à la suite de la
+discussion de la Chambre des pairs, les préventions hostiles au clergé
+qui s'y manifestèrent jusque dans les rangs des conservateurs, lui
+parurent fournir l'occasion d'une manoeuvre d'opposition; en se
+faisant l'interprète de ces préventions, il entrevit la chance
+d'embarrasser le cabinet, peut-être de lui infliger un échec: il ne se
+plaça pas à un autre point de vue. Quant au mécontentement qu'en
+ressentiraient les catholiques, il ne s'en inquiétait pas: il n'avait
+pas encore reconnu dans la religion la puissance sociale dont il
+devait, après 1848, implorer le secours contre l'anarchie menaçante;
+la force à ménager lui paraissait ailleurs, du côté de la révolution;
+comme Louis-Philippe lui disait, à cette époque, qu'il fallait faire
+quelque concession au clergé, «que c'était encore quelque chose de
+très fort qu'un prêtre»: «Sire, répondit M. Thiers, il y a quelque
+chose de plus fort que le prêtre, je vous assure, c'est le
+jacobin[543].»
+
+[Note 541: _Ibid._]
+
+[Note 542: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)]
+
+[Note 543: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 228.]
+
+Une fois dans la commission, M. Thiers se fit nommer rapporteur. Peu
+de semaines lui suffirent pour improviser sa petite enquête en causant
+avec quelques professeurs, et il fut aussitôt en mesure d'écrire un
+volumineux rapport, du reste assez superficiel. Son intention avait
+été de faire la contre-partie du rapport présenté à la Chambre des
+pairs. Le duc de Broglie avait proclamé les théories les plus
+libérales sur les droits respectifs de la famille et de l'État, et
+c'était visiblement à regret qu'il n'avait pas immédiatement tiré
+toutes les conséquences de ces théories. M. Thiers revendiquait au
+contraire, avec insistance, pour la puissance publique, le droit de
+former l'esprit de l'enfant; il ne dissimulait pas ses préférences
+pour le système en vertu duquel «la jeunesse serait jetée dans un
+moule et frappée à l'effigie de l'État»; il n'y renonçait que par
+l'obligation où il était «de se tenir dans la vérité de son temps et
+de son pays»; au moins, pour s'en rapprocher, cherchait-il à
+restreindre et à entraver, autant que possible, la liberté qu'il
+n'osait entièrement refuser. Aux méfiances témoignées par la Chambre
+des pairs sur l'enseignement philosophique, il opposait une apologie
+sans réserve de l'éducation intellectuelle, morale et même religieuse
+des collèges. Le duc de Broglie s'était appliqué à soustraire en
+partie les établissements libres à la domination de l'Université; M.
+Thiers déclarait que ces établissements devaient être «compris dans la
+grande institution de l'Université» qui avait mission de «les
+surveiller, contenir et ramener sans cesse à l'unité nationale». Il
+prétendait tout subordonner, dans l'éducation publique, à la
+préoccupation de conserver «l'esprit national» qui, selon lui, n'était
+autre que «l'esprit de la révolution»; l'Université lui paraissait
+seule propre à cette oeuvre, et l'enseignement ecclésiastique lui
+inspirait une défiance qu'il ne dissimulait pas. Sans doute, il
+parlait du clergé avec politesse, trompant ainsi l'attente des
+sectaires qui s'étaient flattés de le voir se confondre dans leurs
+rangs; mais, derrière ces ménagements de forme, la malveillance et la
+menace étaient visibles. C'était, en tous points, le contraire des
+idées que M. Thiers devait, quelques années plus tard, faire prévaloir
+dans la loi de 1850.
+
+Déposé et lu à la Chambre le 13 juillet 1844, ce rapport fit un moment
+quelque bruit; les journaux de gauche et de centre gauche le portèrent
+aux nues; des universitaires vinrent en députation remercier leur
+avocat. Puis le silence se fit assez vite. Plusieurs causes y
+contribuèrent: la clôture de la session qui suivit de près; les
+préoccupations soulevées dans le public par la guerre du Maroc et par
+les complications un moment menaçantes de l'affaire Pritchard; la
+réserve des évêques qui, bien que fort prompts alors à prendre la
+parole, ne jugèrent pas nécessaire de réfuter M. Thiers. Il semblait
+du reste qu'il y eût, vers la seconde moitié de 1844, un moment de
+halte dans l'armée catholique; prélats et laïques avaient pris
+position avec éclat, et dit très haut ce qu'ils avaient à dire; ils
+comprenaient qu'un résultat immédiat n'était pas possible, et qu'il
+fallait laisser mûrir les idées nouvelles. Le gouvernement se
+félicitait naturellement de cette sorte d'accalmie, et, de son côté,
+il témoignait, par quelques-uns de ses actes, un certain désir de se
+rapprocher des catholiques; telle fut notamment l'interprétation
+donnée au changement qui se fit alors à la tête du ministère de
+l'instruction publique.
+
+Dans les derniers jours de décembre 1844, une nouvelle sinistre
+s'était répandue dans Paris: M. Villemain, fléchissant sous le poids
+des chagrins de famille et des déboires politiques, avait eu un
+violent accès de folie. Quelques instants auparavant, il avait fait
+appeler ses jeunes enfants dont il s'occupait beaucoup depuis qu'il
+avait dû placer leur mère dans une maison de santé, et on l'avait
+entendu murmurer: «Pauvres enfants! le père et la mère!» Son mal
+s'était manifesté surtout par deux idées fixes: la crainte qu'on ne le
+soupçonnât d'avoir fait enfermer sa femme arbitrairement; la croyance
+qu'il était persécuté par les Jésuites[544]. La consternation fut
+générale. «On est tenté d'en vouloir à la politique, écrivait alors M.
+Sainte-Beuve, d'avoir ainsi détourné de sa voie, abreuvé et noyé dans
+ses amertumes une nature si fine, si délicate, si faite pour goûter
+elle-même les pures jouissances qu'elle prodiguait.» Quant au
+_Constitutionnel_, il montrait tout simplement dans cette maladie une
+trame des Jésuites. Ce fut pour M. Guizot l'occasion d'un acte
+significatif: il ne se contenta pas de désigner un intérimaire; avec
+une promptitude que M. Villemain devait, une fois rétabli, lui
+reprocher non sans aigreur, il remplaça définitivement le ministre
+dont il avait eu tant de fois à subir et à regretter le zèle
+universitaire. Son choix se porta sur M. de Salvandy, l'un des hommes
+politiques du régime de Juillet qui montraient le plus de
+bienveillance pour les personnes et les idées du monde religieux,
+étranger à l'Université, membre de la minorité dans la commission qui
+avait nommé naguère M. Thiers rapporteur de la loi d'instruction
+secondaire; nature un peu vaine et pompeuse, mais généreuse et
+sincère, manquant parfois de tact et de mesure, non d'esprit ni de
+coeur. Nul, parmi les catholiques, ne pouvait douter des bonnes
+intentions du nouveau ministre; la seule question était de savoir s'il
+aurait l'habileté et la force de les réaliser. L'un de ses premiers
+actes fut d'écrire à l'administrateur du Collège de France des
+remontrances sévères, mais impuissantes, au sujet des cours de MM.
+Quinet et Michelet, dont les «désordres», disait-il, «étonnaient et
+blessaient le sentiment public».
+
+[Note 544: Depuis quelque temps, M. Villemain était, sur ce sujet, en
+proie à de véritables hallucinations. Il s'imaginait toujours voir
+auprès de lui des Jésuites, le guettant et le menaçant. Un jour, il
+sortait, avec un de ses amis, de la Chambre des pairs où il avait
+prononcé un brillant discours, et causait très librement, quand, arrivé
+sur la place de la Concorde, il s'arrête effrayé.--«Qu'avez-vous?» lui
+demande son ami, médecin fort distingué.--«Comment! vous ne voyez
+pas?»--«Non.»--Montrant alors un tas de pavés: «Tenez, il y a là des
+Jésuites; allons-nous-en.» M. Sainte-Beuve a raconté, à ce propos,
+l'anecdote suivante: «Un jour que Villemain avait été repris de ses
+lubies et de ses papillons noirs, il avait à dicter à son secrétaire, le
+vieux Lurat, un de ces rapports annuels qu'il fait si bien. Il se
+promenait à grands pas, dictait à Lurat une phrase; puis, s'arrêtant
+tout à coup, il regardait au plafond et s'écriait: _À l'homme noir! Au
+Jésuite!_ Puis, reprenant le fil de son discours, il dictait une autre
+phrase qu'il interrompait de même par une apostrophe folâtre, et le
+rapport se trouva ainsi fait, aussi bien qu'à l'ordinaire. Des deux
+écheveaux de la pensée, l'un était sain, l'autre était en lambeaux.
+Quelle leçon d'humilité! Ô vanité du talent littéraire!» (_Cahiers de
+Sainte-Beuve_, p. 30.)]
+
+M. Villemain éloigné, personne parmi les ministres ne s'intéressait
+plus au sort de sa loi sur l'instruction secondaire et n'était pressé
+de la mener à fin. Louis-Philippe l'était moins encore que ses
+ministres; déjà, au lendemain de la discussion de la Chambre des
+pairs, il eût été disposé à en rester là, sans porter le projet à la
+Chambre des députés. «Le Roi est décidément contre la loi, écrivait
+alors le duc de Broglie; il la trouve trop libérale et trop
+défavorable au clergé[545].» Les catholiques ne pouvaient regretter
+l'abandon d'un projet qui les blessait par beaucoup de côtés. Mais ne
+fallait-il pas s'attendre que l'opposition fît obstacle à cette
+tactique d'ajournement, et que l'auteur du rapport notamment s'agitât
+pour le faire discuter? Il n'en fut rien. Le mobile esprit de M.
+Thiers se portait alors d'un autre côté: il avait cru découvrir dans
+l'affaire Pritchard une arme plus efficace contre le ministère.
+Personne ne se trouva donc, dans la session de 1845, pour demander la
+mise à l'ordre du jour de ce projet. Comme on disait en style de
+couloirs, c'était une affaire «enterrée».
+
+[Note 545: _Documents inédits._--Le 30 septembre 1844, causant avec
+Mgr Mathieu que lui avait amené l'amiral de Mackau, Louis-Philippe
+laissait voir clairement sa volonté de «laisser tomber dans l'eau» le
+projet de loi. (_Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p.
+329.)]
+
+
+XI
+
+L'accalmie qui s'était produite chez les catholiques à la suite de la
+session de 1844 dura peu. Comment en effet pouvaient-ils désarmer,
+alors que non seulement on ne donnait pas satisfaction à leurs griefs,
+mais qu'ils étaient attaqués chaque jour plus violemment dans la
+presse ou au Collège de France? Dès le mois de janvier 1845, dans la
+discussion de l'adresse de la Chambre des pairs, le ministre des
+cultes eut à essuyer de nouveau le feu de M. de Montalembert. Peu
+après, il se trouvait, une fois de plus, aux prises avec tout
+l'épiscopat. Ce fut à propos d'un mandement, en date du 4 février
+1845, dans lequel le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, avait
+condamné solennellement, «comme contenant des doctrines fausses et
+hérétiques, propres à ruiner les véritables libertés de l'Église», le
+_Manuel du droit public ecclésiastique_, récemment réédité par M.
+Dupin. Ce livre, publié pour la première fois sous la Restauration,
+était la collection des textes dans lesquels, depuis Pithou jusqu'à
+Napoléon Ier, s'était formulé le gallicanisme des légistes, répudié
+de tout temps par le clergé, même le moins ultramontain; compilation
+terne, lourde et fastidieuse, recouverte en quelque sorte d'une
+poussière d'ancien régime et imprégnée d'une odeur de basoche. La
+démarche du cardinal pouvait être diversement appréciée; pendant que
+les ardents y applaudissaient, d'autres, parmi lesquels l'archevêque
+de Paris, se demandaient si, pour atteindre un livre vieux de
+plusieurs années et dont la réédition n'avait eu aucun succès, c'était
+la peine de faire un acte aussi insolite, et que la situation de
+l'auteur condamné devait rendre aussi retentissant. Le gouvernement,
+ému des criailleries de M. Dupin, déféra le mandement au conseil
+d'État, qui déclara, le 9 mars, qu'il y avait abus. Les ministres ne
+tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils venaient de faire une maladresse.
+M. Beugnot eut beau jeu à dénoncer, devant la Chambre des pairs, la
+bizarre contradiction de cet État qui tenait à se proclamer «laïque»
+et qui voulait en même temps faire le «théologien». Dès le 11 mars, le
+cardinal de Bonald écrivit au garde des sceaux une lettre publique,
+plus railleuse et dédaigneuse encore qu'irritée, où, après avoir
+malmené le corps politique et laïque qui prétendait lui «enseigner la
+religion», il déclarait ne reconnaître qu'au Pape le droit de juger
+son jugement. «Jusque-là, ajoutait-il, un appel comme d'abus ne peut
+pas même effleurer mon âme... J'ai pour moi la religion et la Charte:
+je dois me consoler. Et quand, sur des points de doctrine catholique,
+le conseil d'État _a parlé, la cause n'est pas finie_.» C'était l'un
+des caractères de cette lutte, que le gouvernement ne pouvait toucher
+un évêque, sans que tous les autres prissent fait et cause pour lui;
+on revit ce qui s'était déjà vu à propos de la réprimande adressée par
+M. Martin du Nord à l'archevêque de Paris et à ses suffragants: en
+quelques jours, plus de soixante évêques déclarèrent adhérer aux
+doctrines proclamées par le cardinal de Bonald et blâmées par le
+conseil d'État. Bientôt aussi, les journaux religieux purent annoncer
+que, le 5 avril, la congrégation de l'Index avait condamné le
+_Manuel_. Pour l'amour de la théologie de M. Dupin, le gouvernement
+s'était donc mis en conflit avec l'Église tout entière, et il n'avait
+même pas pour soi l'opinion des indifférents et des frivoles. Cette
+fois, en effet, la cause religieuse avait, ce qui ne lui arrive pas
+toujours, les rieurs de son côté. Dans deux de ses pamphlets les plus
+vivement enlevés, _Oui et non_ et _Feu, feu_, Timon s'était chargé, à
+la grande surprise et au grand déplaisir de ses amis politiques, de
+montrer à la partie du public qui ne lisait pas les mandements, où
+étaient non seulement la justice et la liberté, mais le bon sens. Son
+succès fut considérable; on en put juger au chiffre des éditions qui
+s'éleva, en un an, à près de vingt. La gauche, déconcertée et
+furieuse, essaya vainement d'écraser sous une espèce de charivari de
+presse l'écrivain que naguère elle applaudissait si fort quand il
+faisait une vilaine besogne[546]. Ce tapage ne profita pas à la cause
+des appels comme d'abus. En tout cas, c'était une singulière façon de
+réaliser le rêve de silence caressé par M. Martin du Nord; aussi
+n'est-on pas étonné d'entendre alors celui-ci déclarer, à la tribune,
+que «c'était une des époques les plus pénibles de sa vie». Le
+gouvernement eut au moins la sagesse de comprendre qu'il s'était
+engagé dans une sotte campagne, et de ne s'y pas obstiner: bravé,
+raillé, il se tint coi, avec une prudence tardive, mais méritoire. «Le
+mandement est et demeure supprimé», disait solennellement
+l'ordonnance. Singulière «suppression» dont le seul résultat fut
+d'augmenter la publicité du document. Le «comité pour la défense de la
+liberté religieuse» n'en fit pas moins réimprimer le mandement, y
+joignit toutes les lettres d'adhésion des évêques, et répandit ce
+volume par toute la France. S'il y avait quelque chose de «supprimé»,
+c'était l'appel comme d'abus, surtout en matière doctrinale. Le
+gouvernement de Juillet le comprit: de 1845 à 1848, il ne devait plus
+recourir à ce moyen de répression.
+
+[Note 546: On publia contre Timon: _Feu Timon_, _Saint Cormenin_, _le
+R. P. Timon_, _Feu contre feu_, _Eau sur feu_, etc.]
+
+Se sentant sur un mauvais terrain dans l'affaire du _Manuel_, les
+adversaires des catholiques recoururent à leur tactique habituelle;
+ils se mirent à crier plus fort que jamais: Au Jésuite! Depuis quelque
+temps, le journal de M. Thiers, le _Constitutionnel_, publiait, sous
+la forme alors nouvelle et fort en vogue du roman feuilleton, le _Juif
+errant_ de M. Eugène Sue. Toutes les infamies débitées depuis deux ou
+trois ans contre les Jésuites, le romancier les mettait en action, les
+faisait vivre, les incarnait dans des personnages tels que nous en
+rencontrons tous les jours, et les jetait ainsi aux passions de la
+foule: forme particulièrement meurtrière et irréfutable de la
+calomnie. La Compagnie de Jésus était représentée dominant le monde
+par les moyens les plus vils et les plus criminels, fomentant et
+exploitant la luxure, organisant le vol et l'assassinat, ayant pour
+agents les «étrangleurs» de l'Inde, le tout assaisonné d'excitations
+socialistes et imprégné d'une sensualité malsaine. Cela pénétrait
+partout, dans les salons, les ateliers, les cabarets. Le peu
+scrupuleux _imprésario_ du _Constitutionnel_, M. Véron, calculait avec
+satisfaction les 15 à 20,000 abonnés que lui rapportaient les 100,000
+francs payés à l'auteur. Quant à M. Sue, il se vantait à bon droit de
+n'avoir pas fait une oeuvre moins moralisatrice que MM. Libri, Génin,
+Quinet et Michelet; il leur faisait l'honneur de les saluer comme ses
+inspirateurs, et affirmait avoir été «déterminé» par leurs «hardis et
+consciencieux travaux» sur les «funestes théories de la Compagnie de
+Jésus», à «apporter aussi sa pierre à la digue puissante élevée contre
+un flot impur et toujours menaçant». Les défenseurs de l'Université se
+gardaient de répudier ce concours. Le _Journal des Débats_ lui-même
+déclarait que ce roman «appartenait, par le sujet et l'intention, à la
+croisade antijésuitique», et il ajoutait: «Laissons toute liberté au
+pinceau de M. Eugène Sue.»
+
+Quel moyen, du reste, n'était bon, du moment où il s'agissait de
+combattre ces religieux? Tout servait de prétexte: témoin le procès
+Affnaer. Cet Affnaer était un fripon vulgaire qui, employé à
+l'économat des Jésuites, leur avait escroqué 200,000 francs. Dénoncé
+et arrêté, il tâcha d'exploiter en sa faveur les passions régnantes
+et se mit à calomnier ceux qu'il venait de voler. La presse accueillit
+ce concours déshonorant et, sur la foi du misérable, prétendit
+dévoiler les mystères de la fortune et de l'organisation intérieure de
+la compagnie. Cette fantasmagorie dut s'évanouir au plein jour des
+débats publics. Mais la condamnation, prononcée le 9 avril 1845, n'en
+fut pas moins l'occasion d'un redoublement d'attaques: s'être laissé
+escroquer et surtout s'être plaint, c'était, disait-on, braver
+insolemment une législation qui ne permettait aux Jésuites ni de
+posséder ni même d'exister. Un cri s'éleva, demandant qu'il fût mis un
+terme à ce scandale. Quelques jours après le jugement, à propos d'une
+pétition des catholiques marseillais contre les cours de MM. Quinet et
+Michelet, M. Cousin déclara, à la Chambre des pairs, que le vrai
+désordre n'était pas ce qui se passait au Collège de France, mais
+l'existence des Jésuites en violation des lois: il demanda l'exécution
+de ces lois; puis, après avoir accompli un tel acte de courage, il
+s'écria d'un ton tragique qui fit sourire l'assemblée: «Je n'hésite
+pas à me déclarer l'adversaire de cette corporation: il m'en arrivera
+ce qui pourra!» M. Martin du Nord se borna à répondre vaguement qu'il
+y avait bien d'autres associations non autorisées, qu'il convenait
+d'apprécier les faits et de ne pas céder à des impatiences
+irréfléchies. La Chambre haute, peu disposée à suivre le véhément
+philosophe, se contenta de cette défaite. Mais ce n'était qu'une
+escarmouche préliminaire: une plus grosse bataille se préparait dans
+l'autre Chambre.
+
+
+XII
+
+L'opposition n'avait pas retiré de l'affaire Pritchard les avantages
+espérés; le ministère, un moment ébranlé au début de la session de
+1845, s'était encore une fois raffermi. Ce fut sous l'impression de ce
+désappointement et par besoin de chercher un autre terrain d'attaque,
+que les adversaires de M. Guizot se trouvèrent ramenés à ces questions
+religieuses où ils avaient déjà fait une première excursion, à la fin
+de la session précédente, lors du rapport de M. Thiers. De ce rapport,
+il n'était plus parlé, et personne ne songea à en demander la
+discussion. Le bruit grandissant qui se faisait autour des Jésuites
+parut une indication du point où l'on pouvait utilement porter
+l'effort. Dans une conférence à laquelle prirent part MM. Thiers,
+Odilon Barrot, Dupin, de Rémusat, de Beaumont, de Malleville,
+Billault, Duvergier de Hauranne et quelques autres, il fut décidé
+d'interpeller le gouvernement sur la situation de la Compagnie de
+Jésus. Toutefois, quand il s'agit de décider qui porterait la parole,
+chacun, trouvant au fond la besogne peu glorieuse, invoqua quelque
+raison pour s'en dispenser: peu s'en fallut que l'affaire ne tombât à
+l'eau, faute d'interpellateur. M. Thiers alors se proposa: il n'est
+pas besoin de dire que son offre fut acceptée avec enthousiasme[547].
+Ce n'était pas sans hésitation et sans répugnance qu'il s'engageait
+dans cette voie. Les Jésuites en eux-mêmes lui étaient absolument
+indifférents. «Je ne pense pas d'eux tout le mal qu'on en dit,
+déclarait-il, en 1844, dans un des bureaux de la Chambre; il y a
+là-dessus beaucoup d'exagération.» Et, dans son rapport, il avait
+affirmé «n'être pas animé, à l'égard de ces religieux, d'un petit
+esprit de calomnie et de persécution». Au pouvoir, il leur avait été
+plutôt bienveillant. Mais, en sommant le ministère d'agir contre eux,
+il croyait le placer dans l'alternative embarrassante et périlleuse,
+soit de se poser en protecteur des Jésuites devant l'opinion ameutée,
+soit de commencer une persécution moralement et peut-être
+juridiquement impraticable. C'était assez pour triompher de ses
+scrupules.
+
+[Note 547: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
+
+M. Guizot n'avait consenti qu'à regret, dans le projet de 1844, à
+interdire l'enseignement aux congrégations; au moins s'était-il flatté
+que, moyennant cette sorte de rançon, la Compagnie de Jésus ne serait
+pas inquiétée dans son existence. Il l'avait dit alors, et d'autres
+défenseurs du projet, M. Portalis par exemple, l'avaient répété. Or
+voilà que les ennemis des Jésuites, encouragés et non désarmés par
+cette concession, manifestaient des exigences plus grandes. Quelque
+temps, le ministre avait espéré pouvoir les éluder: «Il y a une forte
+tempête, disait-il au P. de Ravignan; je m'y opposerai. J'ai parlé au
+Roi, au conseil. Il ne faut pas commettre une grande injustice. Aucune
+mesure n'a été prise. Laissons passer le flot.» Mais ce flot
+grossissait chaque jour davantage. Quand il fut connu que M. Thiers
+était décidé à parler, le ministère fut bien obligé de s'avouer qu'il
+n'y avait plus moyen de faire la sourde oreille. Quel parti prendre?
+Défendre, sinon les Jésuites, du moins leur liberté, se mettre
+hardiment en travers du préjugé et de la passion, c'eût été une noble
+et peut-être habile politique; elle était en tout cas conforme aux
+sympathies personnelles de M. Guizot. Mais, après ce qui s'était passé
+depuis quatre ans, pouvait-on s'attendre à voir le gouvernement la
+pratiquer? Il croyait les esprits si montés, il craignait tant d'être,
+sur cette question, abandonné par ses propres amis, qu'il jugeait
+toute résistance de front impossible, périlleuse pour la religion,
+mortelle peut-être pour la dynastie; il lui semblait que la monarchie
+de Juillet serait compromise, comme l'avait été celle de Charles X, si
+elle s'associait ainsi à une cause impopulaire, et Louis-Philippe
+déclarait ne pas vouloir «risquer sa couronne pour les Jésuites». Ô
+brièveté de la sagesse politique, quand elle prétend discerner ce qui
+perd et ce qui sauve les pouvoirs! On jetait des religieux par-dessus
+bord pour alléger le navire qui portait la fortune de la monarchie; et
+quand, peu après, soufflera la tourmente, ce sera ce grand et beau
+navire qui sombrera, tandis que la petite barque des Jésuites arrivera
+au port; la révolution qui jettera la famille d'Orléans en exil fera
+disparaître, au moins pour quelque temps, les derniers vestiges de
+proscription pesant sur la Compagnie de Jésus, et M. Thiers lui-même
+proclamera, devant le pays, cette sorte d'émancipation.
+
+Si le gouvernement ne croyait pas pouvoir défendre les Jésuites, il
+était, cependant bien résolu à ne pas s'engager dans une de «ces
+luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses», qui,
+suivant la parole de M. Guizot, «prennent aisément l'apparence et
+aboutissent souvent à la réalité de la persécution». Sur ce point, sa
+prudence ne parlait pas moins haut que sa justice. Rien de plus aisé
+que de pérorer sur les «lois du royaume» frappant la Compagnie de
+Jésus; rien de plus incertain, de plus difficile et de plus périlleux
+que de les appliquer, pour un gouvernement dont l'honneur était de ne
+pouvoir et de ne vouloir jamais faire acte d'arbitraire. D'ailleurs,
+M. Guizot savait bien que, si M. Thiers le poussait dans cette
+aventure, ce n'était pas avec l'espérance de l'en voir sortir; il
+comprenait que l'opposition lui tendait un piège où elle comptait
+enlever au ministère la vie et l'honneur. Ne trouverait-on donc pas
+quelque moyen détourné et pacifique de supprimer en quelque sorte la
+matière du conflit? Déjà plusieurs fois, pendant les dernières années,
+on avait demandé, en vain, il est vrai, aux évêques de sacrifier
+eux-mêmes les Jésuites. Ce que les évêques refusaient, n'y aurait-il
+pas chance de l'obtenir du Pape? Le gouvernement résolut de l'essayer,
+imitant l'exemple de la Restauration qui, lors des ordonnances de
+1828, dans une situation analogue, s'était adressée à Rome pour sortir
+de peine[548]. Nous ne blâmons ni le procédé, ni l'intention; M.
+Guizot a déclaré plus tard n'avoir agi que «dans l'intérêt de la
+liberté d'association et d'enseignement» qui eût souffert d'une
+intervention directe de l'autorité civile, tandis que «porter la
+question devant le pouvoir spirituel, supérieur religieux des
+Jésuites, c'était faire appel à la liberté même et aux concessions
+volontaires[549]». Seulement, quand on voit tous les gouvernements, à
+tour de rôle, provoquer ainsi eux-mêmes la papauté à régler la
+conduite du clergé et des catholiques dans les affaires françaises,
+peut-on ensuite leur reconnaître grand droit à se plaindre de ce
+qu'ils appellent les progrès de l'ultramontanisme?
+
+[Note 548: On pourrait noter, du reste, entre les deux époques, des
+analogies curieuses. En 1828, le négociateur français fut, comme en
+1845, un personnage d'origine italienne, M. Lasagni, jurisconsulte
+éminent qui a laissé les meilleurs souvenirs dans la magistrature
+française. Les résultats de la négociation, la conduite de la cour
+romaine et du gouvernement français, l'imbroglio qui en résulta,
+furent à peu près les mêmes dans les deux cas.]
+
+[Note 549: Lettre au R. P. Daniel (_Études religieuses_, septembre
+1867).]
+
+Dès que l'idée de ce recours à Rome s'était présentée à l'esprit de M.
+Guizot, il avait choisi _in petto_ son négociateur: c'était M. Rossi.
+Ce personnage s'était distingué, à la Chambre des pairs, dans la
+discussion de 1844, où il avait pris adroitement position entre M. de
+Montalembert et M. Cousin, visant évidemment à la succession de M.
+Villemain, compromis et usé. Il n'eut pas le portefeuille: l'ambassade
+de Rome lui échut à la place. La Providence, qui se joue des calculs
+les plus habiles, le conduisait ainsi à une destinée qu'il eût été
+alors le dernier à prévoir: envoyé à Rome pour y arracher, au nom des
+préjugés voltairiens et de la timidité ministérielle, le sacrifice des
+Jésuites, il devait y rester pour succomber martyr de l'indépendance
+pontificale et dire en allant au-devant des assassins: «Qu'importe, la
+cause du Pape est la cause de Dieu!» Existence singulière entre toutes
+que celle de cet Italien au pâle visage, au regard de lynx, au profil
+d'aigle, si souvent transplanté et déraciné, poussé par les hasards de
+la vie dans les pays les plus divers, les sociétés les plus
+dissemblables, chaque fois y reconstruisant à nouveau l'édifice de sa
+fortune, et partout, en dépit de difficultés souvent immenses,
+s'élevant au premier rang! Jeune homme, à Bologne, il est à la tête du
+barreau. Émigré en 1815, il se réfugie à Genève; professeur, député,
+il devient l'homme le plus important de la république. 1830 l'appelle
+en France: accueilli d'abord par les sifflets des étudiants, il est,
+au bout de peu d'années, pair de France, membre de l'Institut, doyen
+de la Faculté de droit, ambassadeur et comte. En 1848, il perd tout;
+il reçoit ce coup avec le sang-froid d'un joueur pour lequel la
+fortune n'a plus de surprises; ce sexagénaire change une fois de plus
+de patrie et recommence une nouvelle carrière; ministre de Pie IX, il
+rencontre, pour couronner et ennoblir une existence où l'ambition
+avait paru parfois tenir plus de place que le sacrifice, l'héroïsme
+tragique de sa mort. Vie plus agitée et plus remplie que féconde, où
+les événements semblent n'avoir jamais permis à M. Rossi de donner sa
+mesure: il n'en a pas moins laissé à ceux qui l'ont approché,
+l'impression d'un homme d'État qui eût été égal aux plus grands rôles,
+et l'histoire doit reconnaître en lui le dernier descendant de ces
+politiques que jadis l'Italie donnait ou plutôt prêtait aux autres
+nations.
+
+Ce fut le 2 mars 1845 que le gouvernement accrédita M. Rossi auprès du
+Pape, avec mission d'obtenir la dissolution et la dispersion des
+Jésuites en France. Ce choix, qui surprit à Paris, déplut à Rome, où
+l'on fit tout d'abord très froid accueil à l'envoyé français. Son
+passé, sa qualité d'émigré, son mariage avec une protestante, son
+indifférence notoire dans les questions religieuses, tout en lui était
+fait pour éveiller les ombrages de la cour et de la société
+pontificales. Mais il n'était pas de ceux qu'une telle réception
+pouvait démonter. Que de fois n'avait-il pas dû se pousser dans des
+milieux hostiles! Il avait l'art de plaire avec souplesse et dignité,
+la hardiesse sensée, la sagacité froide et prompte, et, dans la
+volonté comme dans l'action, une persévérance impassible qui donnait
+bientôt aux autres le sentiment qu'il finirait par l'emporter. Il
+avait aussi cette patience qui est peut-être la qualité la plus
+nécessaire pour traiter avec Rome; deux mois durant, il resta dans une
+sorte d'inaction, laissant les mauvaises volontés s'émousser, les
+curiosités ou les prudences s'étonner, puis s'inquiéter de son
+silence, travaillant seulement à se faire sous main des amis dans la
+prélature et la curie.
+
+Pendant ce temps, les événements se précipitaient à Paris.
+L'interpellation était annoncée pour le 2 mai, et l'approche de ce
+jour avivait encore la polémique. M. Thiers avait cette fortune
+étrange de voir la campagne qu'il dirigeait en réalité contre le
+ministère, secondée passionnément par le principal organe de ce
+ministère. Le _Journal des Débats_, en effet, dépassait en violence
+toutes les feuilles de gauche, traitant les Jésuites «d'hypocrites
+patentés, de marchands d'indulgences, de pourvoyeurs d'absolutions,
+de colporteurs de pieuses calomnies». «Vous êtes, leur criait-il, un
+monument vivant du mépris de la loi; rien qu'à ce titre, je vous
+repousse; car vous n'êtes pas des proscrits honteux qui cachent leur
+nom et qui implorent la générosité d'un adversaire.» Ces excitations
+n'étaient pas sans produire quelque émotion dans le populaire: des
+placards injurieux et menaçants étaient collés sur la porte des
+Jésuites; des bruits d'émeute circulaient dans certains quartiers; la
+police avait dû se mettre sur ses gardes.
+
+Enfin, au jour fixé, M. Thiers monta à la tribune, pour demander
+«l'exécution des lois de l'État à l'égard des congrégations
+religieuses». Il fut courtois et relativement modéré dans la forme,
+par souci évident de se distinguer de ceux avec qui il faisait
+campagne. Remontant jusqu'à l'ancien régime, il prétendit rechercher
+quelles lois étaient applicables contre les Jésuites. Malgré la clarté
+habituelle de son talent, il ne resta de sa longue dissertation qu'une
+impression confuse et incertaine. Sa gêne fut plus grande encore,
+quand il fallut donner la raison de fait qui justifiait l'application
+de la loi. Il n'en indiqua pas d'autre que la lutte soutenue par les
+évêques contre l'Université. Mais pourquoi frapper les Jésuites, non
+les évêques? C'est, disait l'orateur, que les Jésuites «étaient
+_probablement_ les auteurs du trouble». À l'égard du gouvernement, il
+affecta de vouloir uniquement lui venir en aide; il n'ignorait pas
+qu'il est aussi fatal à un cabinet de se laisser protéger que de se
+laisser vaincre par l'opposition; de telles protestations lui
+paraissaient d'ailleurs le meilleur moyen de cacher le piège qu'il
+tendait. Deux procureurs généraux appuyèrent M. Thiers: celui de la
+Cour de cassation, M. Dupin, et celui de la cour royale de Paris, M.
+Hébert. Le premier, tout meurtri encore de la condamnation récente du
+_Manuel_, soutenait presque une cause personnelle: on le vit à
+l'amertume vulgaire de son langage. La gauche, par l'organe de son
+chef, n'exprima qu'un regret: c'est qu'on voulût encore garder des
+ménagements et qu'on s'en prît seulement aux Jésuites. La cause de la
+liberté était perdue d'avance: toutefois elle fut défendue par M. de
+Lamartine avec quelque incohérence, par M. de Carné avec une vaillante
+droiture, par M. Berryer avec une puissance éloquente. C'était la
+première fois que le grand orateur légitimiste intervenait dans la
+campagne de la liberté religieuse. Il sentait combien ce débat était
+supérieur à la plupart de ceux auxquels il se mêlait d'ordinaire, et
+il en était ému. Le P. de Ravignan, qui était allé le voir le matin,
+l'avait trouvé se promenant dans sa chambre. «Ah! sans doute, s'écria
+Berryer, la cause est perdue, et cependant elle sera gagnée. Pour le
+présent, je suis désespéré; je vois d'ici tous ces hommes au parti
+pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis
+indigne d'être l'avocat d'une pareille cause; ne me remerciez pas,
+mais priez pour moi.» Dans le parti catholique, certains ne voyaient
+pas sans quelque inquiétude l'intervention de M. Berryer: on craignait
+qu'il ne cherchât à rattacher la cause de la liberté religieuse à
+celle de son parti politique. Il n'en fit rien; il parla en libéral,
+en jurisconsulte, en chrétien, s'appliquant à montrer, avec une
+vigueur lumineuse, quelle était la situation des congrégations d'après
+les lois et d'après notre droit public: réfutation souveraine, et l'on
+peut dire définitive, de tous ceux qui, alors ou depuis, ont prétendu
+évoquer, contre les Ordres religieux, les vieilles lois de
+proscription. Pour dissimuler ce que la politique du gouvernement
+avait, en cette circonstance, de timide et d'un peu subalterne, il eût
+fallu la grande et haute parole de M. Guizot: mais celui-ci était
+alors malade au Val-Richer. M. Martin du Nord le remplaça. On sentait
+que son honnêteté eût désiré résister, mais qu'il se croyait obligé de
+céder du moment où l'exigence devenait trop vive. Il accepta
+pleinement la thèse juridique de M. Thiers. À peine essaya-t-il
+quelques atténuations, en ce qui touchait les reproches faits au
+clergé. En fin de compte, il se borna à prier qu'on ne le forçât pas à
+aller trop vite et qu'on lui laissât le choix des moyens; il indiqua
+d'ailleurs lequel il emploierait d'abord: «Je crois, disait-il, que,
+s'il est possible d'arriver à une mesure quelconque de concert avec
+l'autorité spirituelle, ce concours offrira des avantages
+incontestables.» M. Thiers, convaincu qu'on échouerait à Rome, n'éleva
+pas d'objection: seulement il précisa impérieusement que, «quel que
+fût le résultat des négociations, les lois seraient appliquées», et le
+ministre, toujours docile, adhéra à cette déclaration.
+
+Le cabinet aurait désiré que la discussion se terminât par l'ordre du
+jour pur et simple: il n'osa le demander et subit un ordre du jour
+imposé par M. Thiers et ainsi motivé: «La Chambre, se reposant sur le
+gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à
+l'ordre du jour.» Une trentaine de députés furent seuls à protester.
+Les conservateurs votèrent en masse avec la gauche. Plusieurs en
+souffraient. «Je rougis, disait l'un d'eux à M. Beugnot, du rôle que
+le ministère nous a fait jouer.» Quant au gouvernement, il s'était
+fait une idée telle du péril, qu'il se déclara satisfait du résultat.
+«Vous appelez cela une défaite, disait le Roi au nonce. En effet, dans
+d'autres temps, c'en eût été une peut-être; aujourd'hui, c'est un
+succès, grâce aux fautes du clergé et de votre cour. Nous sommes
+heureux de nous en être tirés à si bon marché[550].» L'opposition ne
+s'employait pas pourtant à diminuer, pour le ministère, les
+humiliations de la capitulation. Dès le lendemain, le journal de M.
+Thiers, le _Constitutionnel_, notait que «l'opposition avait fait une
+fois de plus l'office de gouvernement». Le cabinet, ajoutait-il, «a
+trouvé la Chambre plus redoutable encore que les Jésuites; il aura
+contre les Jésuites le courage du poltron acculé à l'abîme». M. Thiers
+trouvait-il le plaisir de sa victoire sans mélange? Certaines paroles
+un peu inquiètes de la fin de son discours laissaient entrevoir chez
+lui comme une impression tardive de ce que cette campagne avait de peu
+honorable et de dangereux. En somme, triste discussion; les témoins
+observèrent que, pendant ces deux jours, la Chambre avait été
+visiblement «mal à l'aise, indécise, étonnée de sa froideur et de sa
+gêne», et l'abbé Dupanloup put écrire: «On voulait du bruit, du
+scandale, une manifestation; on a eu tout cela; mais on en a été
+médiocrement satisfait; c'est un spectacle curieux aujourd'hui
+d'étudier l'embarras où cette discussion laisse tout le monde[551].»
+
+[Note 550: GUIZOT, _Mémoires_, t. VII, p. 413.]
+
+[Note 551: _Des associations religieuses_ (1845).]
+
+Ceux qui souffraient le moins de cet embarras étaient les catholiques.
+Ils croyaient entrer dans «l'ère de la persécution»; mais leur courage
+ne s'en troublait pas. Ils n'en étaient plus à ces époques de timidité
+plaintive où, devant une menace, ils ne savaient guère que gémir aux
+portes d'un palais. C'était sur la place publique qu'ils étaient
+résolus à porter leurs réclamations et leur résistance. En dépit de
+leur petit nombre, de l'impopularité trop réelle attachée à ce nom de
+Jésuite sur lequel ils étaient réduits à livrer la bataille, ils
+semblaient éprouver un frémissement joyeux à la pensée de paraître,
+devant l'opinion et devant la justice, comme les confesseurs de la
+liberté religieuse; ils espéraient même, à la faveur de ce rôle,
+rompre cette tradition d'impopularité. Du reste, pas de divergence
+parmi eux. Laïques, évêques, congréganistes de tous les Ordres,
+étaient d'accord pour se défendre par les armes du droit commun. Mgr
+Parisis «conjurait» publiquement les religieux menacés de ne «faire
+aucune concession» et de «subir tous les genres de persécution, plutôt
+que de sacrifier le principe de liberté qui est humainement
+aujourd'hui le boulevard de l'Église»; et il ajoutait: «Plutôt cent
+ans de guerre que la paix à ce prix[552].» Les Jésuites de France
+étaient pleinement entrés dans ces sentiments. Appuyés sur une
+consultation qui établissait leur droit et la manière de le faire
+sauvegarder par les tribunaux, ils avaient envoyé à toutes leurs
+maisons, pour le cas où le pouvoir voudrait y porter la main, un
+programme de résistance légale et des formulaires de protestation où
+ils tenaient ce viril et libéral langage: «Français, jouissant des
+droits de la cité, nous invoquons l'appui protecteur des lois communes
+à tous, et nous protestons, avec toute l'énergie de notre conscience,
+contre une violation inexplicable des droits religieux et des
+garanties constitutionnelles les plus avérées. Nous ne pouvons croire
+que des clameurs aveugles et un nom calomnié, sans coupables désignés,
+sans délit imputé, sans un fait articulé, suffisent, dans un pays
+libre, pour faire expulser et proscrire des religieux, des prêtres,
+des Français, égaux devant la loi à tous les autres Français.» Les
+catholiques ne se contentaient pas de préparer la défensive, ils
+prenaient hardiment l'offensive. En même temps que plusieurs évêques
+protestaient publiquement, MM. de Montalembert, Beugnot et de
+Barthélemy soulevaient la question devant la Chambre des pairs (11 et
+12 juin 1845). Tous trois, le premier avec un éclat de passion
+dédaigneuse et vengeresse, le second avec un grand sens politique, le
+troisième avec une connaissance étendue du problème juridique, mirent
+en vive lumière l'inanité des griefs allégués contre la Compagnie de
+Jésus, l'illégalité et le péril des mesures qu'on voulait prendre
+contre elle. Ils flétrirent la conduite de l'opposition libérale,
+donnant un démenti à tous ses principes, et aussi la faiblesse du
+ministère, livrant la liberté religieuse à des passions qui n'étaient
+ni les siennes ni même celles de ses amis, mais celles de ses ennemis.
+Le ministre des cultes, obligé de dire pourquoi il s'en prenait aux
+Jésuites, ne sut guère leur reprocher que «d'être venus hautement, à
+la face du pays, déclarer ce qu'ils étaient[553]». Singulier grief, en
+vérité, dans un temps de publicité, et tout au moins fort différent du
+reproche de dissimulation qu'on adressait d'ordinaire à ces religieux.
+
+[Note 552: _Un mot sur les interpellations de M. Thiers_ (juin 1845).]
+
+[Note 553: À la même époque, dans un mémorandum adressé à la cour
+romaine, M. Rossi reprochait aux Jésuites «la confiance inexplicable
+avec laquelle ils avaient déchiré le voile qui les couvrait et avaient
+voulu que leur nom vînt se mêler à la discussion des affaires du
+pays».]
+
+L'attitude prise par les catholiques faisait désirer plus vivement
+encore au gouvernement que la cour de Rome le tirât de l'impasse où il
+s'était fourvoyé. De ce côté, étaient son unique ressource et son
+espoir. «Je compte beaucoup sur le Pape, disait M. Martin du Nord à un
+évêque vers le milieu de juin; je parierais trois contre un qu'il
+tranchera la difficulté.» Au contraire, ni les catholiques ni les
+opposants de gauche ne croyaient au succès de M. Rossi. De temps à
+autre, le _Constitutionnel_ annonçait, avec une satisfaction non
+dissimulée, que la négociation ne marchait pas. Le 2 juillet 1845,
+l'_Univers_ recevait une lettre de Rome, en date du 20 juin, faisant
+savoir que la congrégation des affaires ecclésiastiques avait repoussé
+la demande du gouvernement français et que, «dès ce moment, la mission
+de M. Rossi était terminée». La plupart des journaux acceptèrent cette
+nouvelle comme officielle, et le _Constitutionnel_ publia, le 5
+juillet, un grand article où il triomphait, contre le ministère, de
+l'échec des négociations, et le menaçait, s'il n'agissait pas
+directement contre les Jésuites, d'une injonction explicite dans la
+prochaine adresse. Telle était la situation quand, le lendemain, 6
+juillet, le _Moniteur_ publia la note suivante: «Le gouvernement du
+Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé
+M. Rossi a atteint son but. La congrégation des Jésuites cessera
+d'exister en France et va se disperser d'elle-même; ses maisons seront
+fermées, et ses noviciats seront dissous.» La surprise et l'émotion
+furent vives, les catholiques consternés, les opposants déroutés, les
+ministériels triomphants. On n'y comprenait rien. Que s'était-il donc
+passé à Rome?
+
+
+XIII
+
+M. Rossi était sorti de sa réserve après l'interpellation de M.
+Thiers[554]. La discussion et le vote de la Chambre lui avaient servi
+d'argument auprès du Pape. Tracer un tableau plus menaçant qu'exact
+des passions soulevées contre les Jésuites, sans prendre du reste à
+son compte les reproches adressés à cet Ordre; faire entrevoir les
+plus grands périls pour la religion, notamment la dissolution légale
+de toutes les congrégations et même le schisme, si l'on ne faisait pas
+quelque sacrifice aux préjugés régnants; insinuer que ce sacrifice ne
+serait que temporaire, et qu'on se contenterait d'une «sécularisation
+de six mois»; faire miroiter, comme compensation, toutes sortes de
+faveurs pour le clergé, la solution de la question d'enseignement et
+la modification des articles organiques,--tels furent les moyens par
+lesquels le négociateur chercha à agir sur Grégoire XVI et sur son
+entourage. D'abord insinuant, il prit peu à peu un ton plus raide. De
+Paris, le Roi le secondait: «Savez-vous ce qui arrivera, disait
+Louis-Philippe au nonce, si vous continuez de laisser marcher et de
+marcher vous-même dans la voie où l'on est? Vous vous rappelez
+Saint-Germain l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église fermée
+pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché
+et d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a annoncé qu'il
+recevrait les Jésuites dans son palais, si l'on fermait leur maison.
+C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai désolé; ce
+sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon
+gouvernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma
+couronne pour les Jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que
+les leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais
+moyens de servir la religion[555].» Au fond, le Roi ne croyait
+probablement pas la situation aussi mauvaise, et surtout il n'était
+nullement disposé à laisser faire l'émeute, comme en 1831; mais il
+jugeait utile d'effrayer.
+
+[Note 554: Sur les faits assez obscurs de cette négociation, on peut
+consulter d'une part les _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, qui
+renferment des extraits précieux de la correspondance diplomatique, et
+d'autre part: _La liberté d'enseignement, les Jésuites et la cour de
+Rome en 1845, lettre à M. Guizot sur un chapitre de ses Mémoires_, par
+le P. Ch. DANIEL, qui contient comme annexe une _Note_ importante du
+P. RUBILLON; la _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY; la
+_Vie du P. Guidée_, par le P. GRANDIDIER; l'_Histoire de la Compagnie
+de Jésus_, par M. CRÉTINEAU-JOLY, t. VI; la _Vie du cardinal de
+Bonnechose_, par Mgr BESSON. C'est en rapprochant ces renseignements,
+venus en quelque sorte des deux partis en présence, qu'on se fait une
+idée un peu exacte de ce qui s'est passé. Les documents qui vont être
+cités ou analysés se trouvent dans ces diverses publications. J'y ai
+ajouté quelques pièces inédites dont communication m'a été donnée.]
+
+[Note 555: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 413.]
+
+Blessé de la pression qu'on prétendait exercer sur lui, Grégoire XVI
+était en même temps troublé des éventualités dont on le menaçait. Le
+vieux pontife et ses conseillers, tous hommes d'un autre temps, ne se
+sentaient pas sur un terrain connu et sûr, quand il leur fallait
+prendre un parti au sujet de la France de 1830. Leur finesse italienne
+pressentait une exagération dans les paroles de M. Rossi; mais comment
+discerner l'exacte vérité, au milieu de ces batailles de presse et de
+parlement si étrangères à leurs moeurs? Comment mesurer la force
+réelle de cette opinion publique avec laquelle leur chancellerie
+n'était pas accoutumée à traiter? Ils entendaient bien les catholiques
+de France les conjurer de tout refuser, et n'auraient pas voulu les
+contrister; mais ils ne pouvaient s'empêcher de trouver un peu étrange
+et inquiétante leur manière de défendre la religion. On avait remarqué
+que, malgré certaines sollicitations, le Pape n'avait jamais voulu
+approuver ni encourager la conduite du nouveau parti religieux[556],
+et M. Rossi savait bien toucher la corde sensible, quand il répétait à
+tout propos que ce parti était «_la coda di Lamennais_». De plus, le
+gouvernement pontifical, sachant gré à la monarchie de Juillet du mal
+qu'elle n'avait pas fait et de celui qu'elle avait empêché après 1830,
+désirait la ménager par prudence autant que par justice, par
+prévoyance autant que par gratitude. Pour tous ces motifs, il était,
+en face de la demande qui lui était adressée, indécis et anxieux; il
+usait alors de sa ressource habituelle en pareil cas: il ne disait
+rien et attendait.
+
+[Note 556: À plusieurs reprises, les évêques français avaient consulté
+Rome sur la façon dont ils prenaient part aux débats sur la liberté
+religieuse. Rome avait refusé de répondre. Mgr Parisis s'est plaint
+avec vivacité de ce silence, dans une lettre considérable, adressée à
+un prélat romain, le 1er novembre 1845. Cette lettre n'a pas été
+publiée, mais nous en avons eu le texte sous les yeux.]
+
+Le ministère français, qui ne pouvait s'accommoder de ce silence,
+devint plus pressant. La congrégation des affaires ecclésiastiques fut
+alors convoquée; à l'unanimité, elle décida que le Pape ne pouvait
+accorder ce qui lui était demandé. C'est la délibération que, quelque
+temps après, faisait connaître l'_Univers_. Était-ce donc un échec
+complet pour M. Rossi? Une mesure aussi extrême et aussi absolue n'eût
+pas été dans les traditions de la diplomatie pontificale. En même
+temps qu'on sauvegardait le principe par la décision de la
+congrégation, on donnait à entendre au négociateur français que, si le
+Pape ne devait rien ordonner, il serait probablement possible
+d'obtenir des Jésuites eux-mêmes quelques concessions volontaires.
+C'était inviter ceux qui faisaient un crime aux religieux d'avoir un
+supérieur étranger, à invoquer l'autorité de ce supérieur. Mais M.
+Rossi était tenu de réussir à tout prix: il savait que son
+gouvernement, sans passion propre en cette affaire, serait heureux de
+tout expédient qui, à défaut d'un succès réel, en donnerait
+l'apparence, permettrait de déjouer la tactique de M. Thiers, et
+tirerait tant bien que mal les ministres d'embarras. Il accepta donc
+avec empressement l'ouverture qui lui était faite. Ses demandes, bien
+moins absolues qu'au début, finirent par se réduire à ceci: «que les
+Jésuites se missent dans un état qui permît au gouvernement de ne pas
+les voir, et qui les fît rester inaperçus, comme ils l'avaient été
+jusqu'à ces dernières années.» Le cardinal Lambruschini, secrétaire
+d'État, estima un accord possible sur ce terrain: «Les maisons peu
+nombreuses, disait-il, pourraient très facilement être inaperçues; les
+grandes et celles qui sont placées dans les localités où les passions
+sont trop violentes, seraient réduites à un petit nombre d'individus.»
+De son côté, le P. Roothaan, général de la congrégation, déjà
+travaillé par plusieurs intermédiaires, notamment par l'abbé de
+Bonnechose, depuis cardinal, était préparé à entrer dans cette voie.
+Seulement, tandis que le Pape désirait que les concessions parussent
+un acte volontaire du général, celui-ci se préoccupait de dégager sa
+responsabilité, en ayant sinon un ordre, du moins un conseil du
+pontife. Il reçut ce conseil[557]. Dès le 13 juin, au lendemain de la
+réunion de la congrégation des affaires ecclésiastiques, deux
+cardinaux s'étaient rendus chez le P. Roothaan et l'avaient engagé, de
+la part de Grégoire XVI, à faire quelques sacrifices pour avoir la
+paix et pour laisser passer la tourmente. Le général invita aussitôt
+les supérieurs français à disperser les maisons de Paris, Lyon et
+Avignon. À la suite d'une nouvelle démarche faite par d'autres
+cardinaux, le 21 juin, il ajouta la maison de Saint-Acheul et les
+noviciats trop nombreux. «Nous devons, écrivait-il, tâcher de nous
+effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous
+avons eue à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la Charte
+et qui ne se trouve que là.» Il n'était du reste question que de
+déplacer des religieux, nullement de fermer des maisons: l'existence
+de la compagnie en France ne recevait aucune atteinte. À ceux qui lui
+demandaient davantage, le général répondit que des mesures plus
+radicales dépassaient son pouvoir, et qu'il faudrait un ordre du Pape.
+Cet ordre ne vint pas.
+
+[Note 557: M. Crétineau-Joly a prétendu que le Pape n'avait pas voulu
+donner un conseil aux Jésuites. Nous ne voulons pour preuve du
+contraire que ce passage d'une lettre écrite par le Père général au P.
+de Ravignan: «Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti _conseillé et
+suggéré par le Souverain Pontife_ tourne contre nous.» (_Vie du P. de
+Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 332.)]
+
+Tel fut le dernier mot des concessions faites par les Jésuites, fort
+différent, on le voit, de la note du _Moniteur_. Cette note avait été
+rédigée sur une dépêche de M. Rossi, qui disait seulement: «Le but de
+la négociation est atteint... La congrégation va se disperser
+d'elle-même, les noviciats seront dissous, et il ne restera dans les
+maisons que les ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant
+d'ailleurs comme des prêtres ordinaires.» Dans sa préoccupation de
+frapper plus vivement le monde parlementaire, le rédacteur de la note
+officielle n'avait pas voulu voir que, si M. Rossi parlait de
+«congrégation dispersée» et de «noviciats dissous», il ne parlait pas
+de «congrégation cessant d'exister» et de «maisons fermées». La
+dépêche elle-même, bien que moins brutalement inexacte, dépassait
+cependant, sur certains points, les concessions consenties par le P.
+Roothaan. Ce dernier malentendu tenait sans doute à ce que M. Rossi
+n'avait voulu traiter avec les Jésuites que par intermédiaires.
+L'envoyé français n'en était pas du reste seul responsable, car il
+avait lu, à deux reprises, sa dépêche au cardinal Lambruschini qui
+l'avait approuvée, après discussion. Le secrétaire d'État ne devait
+pas ignorer que le Père général n'avait pas autant concédé. Pourquoi
+donc n'avait-il pas signalé l'erreur? Était-ce de sa part timidité ou
+finesse? Avait-il craint le conflit qu'aurait pu provoquer une trop
+pleine lumière? Avait-il considéré que cet éclaircissement ne rentrait
+pas dans son rôle qui était celui d'un témoin, non d'un acteur direct?
+Avait-il cru deviner qu'après tout notre négociateur aimait mieux un
+malentendu dont on verrait plus tard à se tirer, qu'un échec immédiat?
+Avait-il pressenti que les religieux menacés gagneraient plus qu'ils
+ne perdraient dans la confusion de cet imbroglio? On ne saurait le
+dire. Interrogé ultérieurement par les Jésuites français, il tenta de
+justifier sa conduite, dans une dépêche au nonce du Pape à Paris[558]:
+il y prouva facilement qu'il n'avait jamais connu ni accepté la note
+du _Moniteur_; mais, sur l'approbation donnée par lui à la dépêche du
+négociateur français, ses explications n'éclaircirent rien. M. Rossi
+était bien Italien, et il l'avait montré dans cette affaire. Peut-être
+le cardinal Lambruschini ne l'était-il pas moins.
+
+[Note 558: Voir le texte complet de cette dépêche, dans la _Vie du P.
+Guidée_, par le P. GRANDIDIER, p. 254 à 257.]
+
+
+XIV
+
+Dès le lendemain de la note du _Moniteur_, les journaux catholiques
+recevaient de Rome des nouvelles qui leur permettaient d'en contester
+l'exactitude. Seulement, ils ne savaient, au sujet de la négociation,
+que ce que les Jésuites pouvaient leur en apprendre; ils ignoraient
+quel avait été au juste le rôle de la cour romaine; celle-ci gardait
+le silence; ce qu'elle avait voulu, c'était la pacification, et elle
+redoutait sans doute de la voir compromise, si l'on arrivait trop tôt
+à préciser le malentendu. Les autres journaux pressentaient bien qu'il
+y avait là quelque équivoque, peut-être une sorte de mystification:
+mais qui en était victime? Le ministère lui-même aurait été bien gêné
+de faire pleine lumière et surtout de justifier la rédaction de sa
+note. Interrogé, à la Chambre des pairs, par M. de Boissy, le 16
+juillet 1845, M. Guizot resta dans les généralités, rendant hommage à
+la sagesse du Pape, même à celle des Jésuites, et M. de Montalembert,
+tout frémissant et irrité qu'il fût, déclara n'avoir pas de données
+assez certaines pour contredire les assertions ministérielles. Du
+reste, la fin de la session vint bientôt dispenser le gouvernement de
+toute explication. En somme, malgré l'embarras que pouvait éprouver le
+cabinet, l'impression générale fut qu'il avait remporté un succès: il
+avait réussi là où l'on croyait qu'il échouerait. L'opposition en
+était toute désappointée. Comme naguère, lors du traité supprimant le
+droit de visite, ses prévisions étaient dérangées, ses manoeuvres
+déjouées. M. Thiers, qui, au lendemain de son interpellation, croyait
+M. Guizot pris au piège, fut réduit à battre en retraite. Le terrain
+religieux ne lui était décidément pas propice; il se hâta de le
+quitter; du moment que les Jésuites ne lui servaient plus contre le
+cabinet, il n'avait aucun goût à s'en occuper davantage; il ne devait
+plus prononcer leur nom jusqu'au jour où, en 1850, il le fera pour les
+défendre. Quant à M. Guizot, il triomphait. «L'issue de l'affaire des
+Jésuites, écrivait-il à M. de Barante le 18 juillet, est une des
+choses qui, dans le cours de ma vie politique, m'ont donné le plus de
+sérieuse et profonde satisfaction, non seulement à cause de son
+importance parlementaire et momentanée, mais encore et surtout comme
+preuve que le bon pacte d'intelligence et d'alliance entre l'Église
+catholique et l'État constitutionnel peut être fondé et que la bonne
+politique peut réussir à se faire comprendre et accepter. L'oeuvre
+sera difficile et longue; mais enfin la voilà commencée[559].» Le
+ministre ajoutait, le 22 juillet, dans une lettre adressée à une de
+ses amies d'outre-Manche: «Londres et Rome, les deux capitales des
+deux grandes fois modernes, m'ont témoigné de la considération et de
+la confiance. J'en jouis beaucoup[560].»
+
+[Note 559: _Documents inédits._]
+
+[Note 560: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 230.]
+
+Toutes les difficultés cependant n'étaient pas résolues. Restait
+l'exécution matérielle des mesures annoncées par la note du
+_Moniteur_. Les Jésuites de France étaient prêts à obéir à leur
+supérieur, avec cet esprit de discipline qui est l'honneur et la force
+de leur compagnie; mais ils avaient la mort dans l'âme, presque la
+rougeur au front. Jamais la soumission n'avait été si dure à l'âme du
+P. de Ravignan; il disait «ne pouvoir plus se montrer à aucun des
+pairs de France, des députés et des avocats qui avaient préparé et
+approuvé la consultation de M. de Vatimesnil». Dès le 10 juillet, ces
+religieux chargèrent le comte Beugnot de faire savoir au gouvernement
+que, «par un motif de paix» et en réservant leurs droits, ils étaient
+disposés à exécuter les instructions de leur général, mais rien de
+plus; au cas d'exigences plus grandes, «on serait, déclaraient-ils,
+nécessairement replacé sur le terrain des discussions et des
+résistances légales». Le ministre ne fut pas satisfait: il lui
+fallait, conformément à la note du _Moniteur_, toutes les maisons
+fermées, ou du moins gardées chacune par trois religieux au plus, les
+noviciats dissous, sauf un pour les missions, les Jésuites n'existant
+plus à l'état de congrégation. Il ajouta cependant «qu'il ne voulait
+pas user de violence, et que, si les Jésuites ne s'exécutaient pas
+d'eux-mêmes, il adresserait ses plaintes au Pape, assuré d'en obtenir
+tout ce qu'il demanderait[561]».
+
+[Note 561: Lettre du P. de Ravignan au Père général, 11 juillet 1843.
+(_Documents inédits._)]
+
+La difficulté se trouvait donc de nouveau reportée à Rome. M. Guizot
+sentait où était son point faible: il ne possédait aucune pièce écrite
+du gouvernement pontifical, à l'appui des affirmations de M. Rossi;
+aussi avait-il chargé ce dernier de tâcher d'en obtenir une, et
+avait-il suggéré, dans ce dessein, les procédés les plus ingénieux.
+Mais la cour romaine était sur ses gardes; elle répondit adroitement
+et poliment, sans se laisser surprendre la déclaration désirée, et en
+renvoyant soigneusement aux Jésuites eux-mêmes les remerciements qu'on
+lui adressait. D'ailleurs, elle témoignait alors un vif mécontentement
+des inexactitudes de la note du _Moniteur_. M. Rossi, interpellé, dut
+la désavouer et même faire savoir indirectement au couvent du _Gesù_
+qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les termes de cette note.
+Interrogé d'un autre côté par les Jésuites de France, le cardinal
+Lambruschini leur faisait dire par le nonce qu'il n'avait jamais été
+question, à Rome, de consentir aux mesures indiquées par le
+_Moniteur_, et qu'à toute demande de ce genre, le Pape ferait une
+réponse négative. Sa dépêche se terminait par ces paroles: «Votre
+Excellence pourra dire aux Jésuites, sous forme de conseil, de s'en
+tenir à ce que le Père général leur écrira de faire; car ils ne sont
+pas obligés d'outrepasser les instructions de leur chef.» Or le P.
+Roothaan déclarait au P. de Ravignan que les sacrifices faits «étaient
+le _nec plus ultra_», et il ajoutait: «Si le gouvernement ne s'en
+contente pas, nous ferons valoir nos droits constitutionnels.» L'un de
+ses assistants, le P. Rozaven, écrivait à M. de Montalembert: «Nous
+imiterons M. Martin du Nord, qui se croise les bras et nous laisse
+agir. Nous croiserons aussi les bras et le laisserons venir. Quand on
+veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la
+victime; la prier de s'immoler elle-même, pour s'en épargner la peine,
+c'est pousser la prétention trop loin.»
+
+Le gouvernement rencontrait donc une certaine résistance à Rome aussi
+bien qu'en France. Il essaya quelque temps d'en triompher, mais avec
+une mollesse dont il faut faire honneur à sa bienveillante prudence.
+D'ailleurs, pendant ce temps, les Chambres s'étaient séparées: les
+journaux parlaient d'autre chose. Le ministère, plus libre de suivre
+ses propres inspirations, renonça sans bruit aux mesures annoncées
+avec tant d'éclat dans le _Moniteur_, et finit par se contenter de
+celles qu'avait consenties le Père général. L'exécution, commencée en
+août, était terminée au 1er novembre: elle ne toucha que les maisons
+de Paris, Lyon, Avignon et les noviciats de Saint-Acheul et de Laval.
+Il y eut des déplacements, des disséminations, des morcellements
+gênants, pénibles et coûteux pour la compagnie; mais pas un Jésuite ne
+quitta la France, pas une maison ne fut fermée: il s'en ouvrit au
+contraire de nouvelles[562]. M. Guizot laissa faire et n'exigea pas
+davantage. On ne devait revenir sur cette affaire, dans le Parlement,
+que deux ans plus tard. Le 10 février 1847, un député, M. de la
+Plesse, appuyé par M. Dupin, demanda où en étaient les «négociations
+commencées avec la cour de Rome, relativement à l'existence de
+certaine corporation religieuse». M. Guizot se borna à répondre, en
+termes vagues, que les négociations continuaient, mais que le
+changement de pontificat les avait retardées. Aucune suite ne fut
+donnée à cet incident, dont le seul résultat fut de faire constater
+que la question n'intéressait plus personne. Il convient de louer la
+modération par laquelle le ministère avait effacé en partie les effets
+de sa faiblesse. M. Guizot s'en est plus tard fait honneur; parlant de
+cette exécution si restreinte et si peu en rapport avec ce qui avait
+été d'abord annoncé: «J'ai fait en sorte, en 1845, dit-il, que le
+gouvernement et le public français s'en contentassent, et j'y ai
+réussi. Je demeure convaincu que, par là, j'ai bien compris et bien
+servi, dans un moment très critique, la cause de la liberté
+d'association et d'enseignement[563].»
+
+[Note 562: C'est ainsi que la division du personnel de la maison de la
+rue des Postes amena, à Paris, la fondation de la maison de la rue du
+Roule, supprimée en 1850, et de celle de la rue de Sèvres, devenue
+l'une des résidences importantes de la Compagnie.]
+
+[Note 563: Lettre de M. Guizot au R. P. Daniel (_Études religieuses_,
+septembre 1867).]
+
+Les catholiques n'étaient pas, sur le moment, disposés à se laisser
+convaincre qu'ils devaient être satisfaits. Ils avaient pris position,
+préparé leurs armes, échauffé leurs troupes, défié leurs adversaires,
+et à l'heure où, devant le public attentif à l'éclat de ces
+préliminaires, la bataille allait s'engager, voilà que, suivant la
+parole de Montalembert, «leur avant-garde était obligée tout d'un
+coup, par l'ordre de son chef, de poser les armes et de défiler, sans
+mot dire, sous le feu de l'ennemi». Que leur importait que le mal
+matériel fût peu de chose? Il y avait là une mortification plus
+sensible que bien des défaites, parce qu'elle paraissait toucher à
+l'honneur. D'ailleurs, ne pouvait-on pas craindre que l'armée tout
+entière ne fût dissoute, ou que du moins elle ne perdît pour toujours
+l'élan et la confiance? Ne semblait-il pas que Rome donnait raison
+ainsi à ceux qui traitaient les chefs du parti catholique
+d'irréguliers compromettants? «Ce fut un moment terrible», a écrit
+plus tard M. de Montalembert. Le respect seul empêchait que cette
+émotion ne se traduisît en plaintes publiques contre la papauté. Mgr
+Parisis écrivit à un prélat romain une longue lettre, destinée à être
+montrée, où il exposait, avec une fermeté triste et parfois un peu
+âpre, comment la conduite suivie risquait de blesser, de décourager
+les catholiques, de les rendre défiants envers Rome[564]. Il
+s'étonnait que l'autorité suprême, qui jusqu'alors n'avait cru devoir
+donner aucun encouragement aux défenseurs de la liberté religieuse en
+France, ne fût sortie de sa réserve que pour les frapper, sur la
+demande de leurs ennemis. «Ma raison en est confondue, s'écriait-il,
+autant que mon coeur en est broyé.» Il insistait principalement sur ce
+qu'il y avait «d'offensant pour l'épiscopat français» dans la façon
+d'agir du Pape, qui ne l'avait même pas consulté, dans une question le
+touchant de si près. Parmi les catholiques, il en était un cependant
+qui trouvait qu'après tout, étant donnée la situation, il n'y avait
+pas à regretter les résultats de la négociation: ce n'était ni un
+timide ni un tiède, c'était Lacordaire. Il ne niait pas que la
+«résistance extrême» n'eût pu avoir «plus de grandeur et de fierté»;
+mais n'eût-on pas risqué d'y perdre tout ce qu'on avait gagné pour
+l'existence des Ordres religieux? «Au contraire, ajoutait-il, en
+cédant quelque chose, on consacrait ce qui n'était pas touché, on
+apaisait les esprits, on donnait au gouvernement la force de se
+séparer de nos ennemis, on lui ôtait les chances terribles d'une
+persécution, on rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis
+1830... Il fallait au gouvernement, aux Chambres, une porte pour
+sortir du mauvais pas où tous s'étaient jetés: cette porte leur est
+ouverte.» Lacordaire constatait qu'en fait les Jésuites eux-mêmes
+n'étaient pas sérieusement atteints. «Nous sommes battus en apparence,
+victorieux en réalité... Je crois qu'en matière religieuse, le succès
+sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux[565].» Qui oserait affirmer
+que, sur plus d'un point, les faits n'aient pas donné raison à
+Lacordaire? Grâce aux résultats quelque peu équivoques de la
+négociation de M. Rossi et des demi-concessions consenties par Rome,
+la question des Jésuites disparaissait, sans que les Jésuites
+disparussent eux-mêmes. Presque aussitôt, il se faisait sur eux un
+silence complet qui révèle d'ailleurs combien le tapage de tout à
+l'heure avait été factice et superficiel. Désormais la question de la
+liberté d'enseignement se posait, mieux dégagée des passions et des
+mots par lesquels on avait cherché et trop souvent réussi à
+l'obscurcir et à l'irriter[566]. Enfin, si la tactique du parti
+catholique était un moment désorientée, si l'élan de ses troupes se
+trouvait ralenti, si la continuation de la guerre était rendue plus
+difficile, la paix, qui après tout était le but, ne devenait-elle pas
+plus facile?
+
+[Note 564: Lettre inédite du 1er novembre 1845.]
+
+[Note 565: Voyez _Correspondance avec Mme Swetchine_, p. 420, et
+FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 104 à 107.]
+
+[Note 566: M. de Montalembert lui-même le reconnaissait, quand il
+disait, à la Chambre des pairs, le 16 juillet 1845, en s'adressant aux
+ministres: «La question de l'enseignement et celle de la liberté
+religieuse restent entières. Elles couraient grand risque d'être
+absorbées toutes deux dans la question des Jésuites, et peut-être d'y
+périr. Eh bien, on ne le pourra plus; vous les avez dégagées.»]
+
+En effet, il semble y avoir, à la fin de 1845, une sorte de détente
+dans les luttes religieuses naguère si ardentes, comme une trêve
+acceptée tacitement par les deux partis. La presse éteint son feu.
+D'autres sujets occupent le Parlement. Les évêques se sont retirés de
+la place publique où, à plusieurs reprises, dans ces dernières années,
+ils sont descendus en masse, mais où ils comprennent sans doute que
+leur présence est anormale et doit être passagère. À peine Mgr
+Parisis et le cardinal de Bonald continuent-ils à publier, l'un des
+écrits de polémique, l'autre des mandements sur la liberté de
+l'Église. Et puis, voici qu'au nom de la cause religieuse, des hommes
+prennent la parole qui «croient à la possibilité d'une transaction, au
+pouvoir du temps et de la modération pour mener à bonne fin les
+questions difficiles[567]». L'abbé Dupanloup fait paraître son bel
+écrit de la _Pacification religieuse_, dont le titre seul est un
+programme. «Ce livre, déclare-t-il en commençant, est une invitation
+faite à la paix, au nom de la justice. J'ai cru les circonstances
+favorables. Les jours de trêve qui nous sont donnés permettent la
+réflexion dont ce livre a besoin pour être bien compris.» Loin de
+vouloir «jeter de nouvelles causes d'irritation dans une controverse
+qui, peut-être, dit-il, n'a déjà été que trop vive», il demande qu'à
+la guerre succède enfin la paix fondée sur la justice et la liberté.
+Il l'appelle avec des accents singulièrement émus: «N'y aura-t-il donc
+pas en France, s'écrie-t-il, un homme d'État qui veuille attacher son
+nom à ce nouveau et glorieux concordat?» Pour son compte, il
+s'applique à rendre la conciliation facile; sans rien abandonner des
+droits des catholiques, il leur recommande la patience et la
+modération, évite tout ce qui pourrait blesser, cherche ce qui
+rapproche, et, par les déclarations les plus libérales, s'efforce de
+dissiper les préventions que la société politique conserve encore
+contre le clergé. À la même époque, le _Correspondant_ publie un
+article remarqué de M. Beugnot. L'auteur rend hommage à l'ardeur qui a
+été déployée jusqu'alors par le parti catholique et qui était
+nécessaire pour lancer la question. Mais, à son avis, cette première
+partie de l'oeuvre est accomplie. Il met en garde contre les mécomptes
+auxquels l'analogie expose souvent en politique; le mirage de la
+révolution de 1688 avait trompé les hommes de 1830; suivant M. Bougot,
+les chefs du mouvement religieux en France ne commettraient pas une
+moindre erreur s'ils s'imaginaient être dans une situation pareille à
+celle des agitateurs catholiques d'Irlande et de Belgique qui
+pouvaient mettre en branle des nations entières. Quant à lui, il n'a
+pas de ces illusions. Sa prudence un peu sceptique se ferait plutôt
+une trop petite idée de la force de son parti. S'il croit au succès
+final, c'est dans un temps éloigné. En attendant, les catholiques
+doivent se préparer des alliés, et, malgré les préjugés régnants, M.
+Beugnot ne l'estime pas impossible, au moins à la Chambre des pairs;
+mais, pour cela, ils doivent se montrer plus modérés, plus prudents
+qu'ils ne l'ont été jusqu'alors, éviter de «rallumer le feu des
+passions religieuses», et surtout ne pas reproduire contre
+l'enseignement de l'Université des accusations qui «ont pris, dans la
+discussion, une place beaucoup trop grande», et qui, «quoique fondées,
+ne serviraient aujourd'hui qu'à irriter les esprits, sans profit pour
+la liberté». «Les temps sont changés, dit M. Beugnot, la
+circonspection est aujourd'hui un devoir[568].» Sans doute, ces idées
+pacifiques et modératrices n'étaient pas acceptées par tous. M. de
+Montalembert, par exemple, se montrait plus préoccupé du péril des
+défaillances que de celui des imprudences, et ne croyait pas que
+l'heure de traiter fût encore venue. L'_Univers_ reprochait à M.
+Dupanloup d'être trop conciliant. M. Lenormant, dans le
+_Correspondant_, désavouait à demi l'article de M. Beugnot[569]. Mais
+ces dissidences n'ôtaient pas leur valeur aux manifestations si
+considérables faites par les hommes de transaction. D'ailleurs, il
+était visible que, parmi les catholiques, on ne retrouverait plus,
+après cette interruption, l'élan des premiers assauts. Une époque
+était finie dans l'histoire du parti religieux, celle qu'on pourrait
+appeler l'époque des luttes héroïques.
+
+[Note 567: Expressions de M. Ozanam dans une lettre du 17 juin 1845.]
+
+[Note 568: _De la liberté d'enseignement à la prochaine session_ (10
+novembre 1845).]
+
+[Note 569: _Quelques mots de réserve_ (10 décembre 1845).]
+
+Le ministère comprenait-il pleinement le devoir que lui imposaient ces
+dispositions d'une partie des catholiques? Tout au moins, il
+paraissait désireux de faire durer la trêve, en accordant à ceux-ci
+quelques satisfactions. M. de Salvandy, au concours général de 1845,
+parlait, en termes très chrétiens, des limites dans lesquelles les
+cours de philosophie devaient se renfermer, et protestait
+énergiquement contre «l'impiété dans l'enseignement», qui serait,
+disait-il, «un crime public». Après de nouveaux efforts, il parvenait,
+malgré la résistance des professeurs du Collège de France, à empêcher
+la continuation du cours de M. Quinet, ce qui valait au ministre
+l'honneur d'une petite émeute d'étudiants, venant crier: À bas les
+Jésuites! sous ses fenêtres, comme naguère sous celles de M. de
+Villèle. Une autre mesure eut alors un plus grand retentissement. À
+l'ancien conseil royal de l'Université, omnipotent à raison de son
+petit nombre, de sa permanence et de son inamovibilité, une ordonnance
+du 7 décembre 1845 substitua hardiment et subitement un conseil de
+trente membres, dont vingt étaient nommés chaque année. Par cette
+modification d'organisation intérieure, le ministre n'accordait sans
+doute aux catholiques aucun des droits qu'ils réclamaient; mais il
+frappait un corps qui s'était montré fort hostile à leurs
+revendications; il démantelait la forteresse du monopole où commandait
+M. Cousin, et dégageait le pouvoir ministériel d'une subordination qui
+ne lui eût jamais permis le moindre pas vers la liberté. Le «coup
+d'État» de M. de Salvandy, comme on disait alors, fut vivement attaqué
+par les amis de l'Université. Le _Constitutionnel_ le dénonça comme
+une concession au clergé et une clause secrète du marché passé à Rome
+par M. Rossi. Des débats furent soulevés à ce sujet, dans les deux
+Chambres; mais le public s'intéressait médiocrement aux ressentiments
+personnels des membres de l'ancien conseil; l'attaque fut sans
+résultat, ou du moins elle n'en eut pas d'autre que de faire prononcer
+par M. Guizot un discours qui fut un événement.
+
+Au cours de la discussion, M. Thiers et M. Dupin avaient essayé de
+réveiller les préventions antireligieuses sous l'empire desquelles
+avait été voté, huit mois auparavant, l'ordre du jour contre les
+Jésuites. M. de Salvandy, intimidé et embarrassé, crut nécessaire de
+protester de son zèle universitaire et de répudier toute intention de
+faire des concessions aux catholiques. Mais M. Guizot, plus fier,
+s'impatienta de cette attitude subalterne: il n'admit pas qu'une fois
+encore son cabinet suivît docilement M. Thiers, pour ne pas être battu
+par lui; il voulut lui échapper et le dominer, en s'élevant dans les
+hautes régions. Dès ses premières paroles, on vit combien il se
+dégageait des idées étroites ou timides dont s'étaient trop souvent
+inspirés en ces matières les orateurs du ministère. Il avoua les
+«vices» de l'organisation universitaire: «Tous les droits en matière
+d'instruction publique n'appartiennent pas à l'État, dit-il; il y en a
+qui sont, je ne veux pas dire supérieurs aux siens, mais antérieurs,
+et qui coexistent avec les siens. Les premiers sont les droits des
+familles; les enfants appartiennent aux familles avant d'appartenir à
+l'État... Le régime de l'Université n'admettait pas ce droit primitif
+et inviolable des familles. Il n'admettait pas non plus, du moins à un
+degré suffisant, un autre ordre de droits, et je me sers à dessein de
+ce mot, les droits des croyances religieuses... Napoléon ne comprit
+pas toujours que les croyances religieuses et les hommes chargés de
+les maintenir dans la société ont le droit de les transmettre, de
+génération en génération, par l'enseignement, telles qu'ils les ont
+reçues de leurs pères... Le pouvoir civil doit laisser le soin de
+cette transmission des croyances entre les mains du corps et des
+hommes qui ont le dépôt des croyances.» Aussi, loin de vouloir éluder
+la promesse de la liberté d'enseignement, le ministre proclamait très
+haut qu'il importait à l'État, à la monarchie, de la remplir. Parlant
+de la lutte engagée entre l'Église et l'Université, il déclara que le
+rôle du gouvernement était non de prendre parti pour l'Université,
+comme avaient fait souvent les ministres, mais de s'élever «au-dessus»
+de cette lutte, afin de «la pacifier». C'était pour faciliter cette
+pacification, ajoutait-il, qu'on avait supprimé l'ancien conseil royal
+directement engagé dans le conflit avec le clergé. Il terminait en
+proclamant une fois de plus sa volonté de sauvegarder la liberté et la
+paix religieuses[570].
+
+[Note 570: Discours du 31 janvier 1846.]
+
+L'effet fut immense. L'opposition, interdite, avait écouté dans un
+morne silence. La majorité, qui naguère, dans ces mêmes questions,
+suivait M. Thiers, était conquise, émue, ravie qu'on lui proposât pour
+programme ces hautes pensées. «J'ai rarement vu un enthousiasme aussi
+général», écrivait un contemporain. L'un des députés s'approchant de
+M. Guizot comme il descendait de la tribune: «Monsieur, lui dit-il,
+votre haute raison a fait taire mes mauvais instincts.» Devant ce
+grand succès, M. Thiers ne reprit la parole que pour constater sa
+déroute et en appeler à l'avenir. Vainement M. Dupin tenta un retour
+offensif, et jeta à la Chambre le mot de «moines», du même accent dont
+un musulman prononce le mot «chiens» en parlant des chrétiens; il dut,
+devant les murmures d'impatience, battre en retraite comme M. Thiers.
+L'impression s'étendit hors du Parlement. L'acte parut si
+«considérable» aux journaux de la gauche, qu'ils y dénoncèrent un
+changement de «la politique du règne». Les amis de la liberté
+religieuse applaudissaient. «M. Guizot, disait le _Correspondant_, a
+dû voir par l'unanimité de la presse religieuse quel est le fond des
+coeurs catholiques. Quand des paroles de paix et d'impartialité se
+font entendre, ils s'émeuvent et oublient facilement le passé.»
+L'auteur de l'article allait jusqu'à comparer l'effet produit par les
+paroles du ministre à l'enthousiasme ressenti lorsque le premier
+Consul avait rouvert les églises.
+
+Ces belles espérances ne devaient pas entièrement se réaliser. Sans
+doute, dans les dernières années de la monarchie, on ne reverra plus
+rien de pareil aux luttes passionnées qui, de la présentation du
+projet de 1841 à la fin de la mission de M. Rossi en juillet 1845, ont
+tant agité les catholiques. Mais ce ne sera pas encore le règne de la
+pleine paix religieuse, fondée sur la satisfaction des droits. Le
+gouvernement de Juillet tombera sans avoir réalisé l'intention sincère
+qu'il avait de résoudre le problème de la liberté de l'enseignement
+secondaire. Ce sera son malheur et peut-être le châtiment de ses
+timidités et de ses préventions, que les nobles idées qui avaient été
+semées et avaient germé sous son règne, ne mûriront et ne seront
+moissonnées qu'après sa chute. Toutefois, si sévère que l'on soit dans
+l'appréciation de la politique religieuse alors suivie, il ne serait
+pas juste de confondre, dans une mesure quelconque, la monarchie
+constitutionnelle avec les gouvernements qui se sont faits les
+persécuteurs de l'Église. Rien de commun entre des hommes politiques
+qui voulaient sincèrement résister à la perversion intellectuelle,
+mais qui croyaient à tort pouvoir le faire avec la seule doctrine du
+«juste milieu», qui, en déclinant, pour cette résistance, le concours
+des catholiques militants, s'imaginaient seulement écarter une
+exagération en sens contraire,--et les sectaires qui, à d'autres
+époques, ont poursuivi plus ou moins ouvertement une oeuvre de
+destruction religieuse et sociale. Rien de commun entre les
+conservateurs qui, en face de questions toutes nouvelles, ont craint
+de s'engager dans des chemins alors inconnus, qui n'ont pas su
+devancer les préjugés régnants, pour inaugurer une réforme légitime,
+et les révolutionnaires qui prétendraient aujourd'hui revenir en
+arrière et supprimer les droits acquis. Ajoutons que, si le
+gouvernement du roi Louis-Philippe a eu le tort d'hésiter à accorder
+aux catholiques une liberté nouvelle, il leur a du moins toujours
+assuré, même quand il pouvait en être gêné, l'usage des libertés
+publiques au moyen desquelles leur cause devait finir par triompher.
+Fait bien rare, la lutte, loin de l'échauffer et de le porter à la
+violence, ne faisait qu'augmenter son désir de pacification.
+Semblait-il parfois poussé par les circonstances à prendre des mesures
+vexatoires, il ne tardait pas à s'arrêter, par un sentiment naturel de
+modération, de bienveillance et d'honnêteté politique. En somme, ces
+années ont été, pour l'Église, des années de combats, non des années
+de souffrances. Bien au contraire, on aurait peine à trouver, dans ce
+siècle, une époque où les catholiques aient davantage ressenti cette
+confiance intime, cette impulsion victorieuse d'une cause en progrès,
+où surtout ils aient pu se croire aussi près de dissiper les
+malentendus qui éloignent l'esprit moderne de la vieille foi, et de
+résoudre ainsi le plus difficile et le plus important des problèmes
+qui pèsent sur notre temps. Que ce gouvernement ait eu tout le mérite,
+et le mérite voulu, des avantages recueillis par le catholicisme sous
+son règne, nous ne le prétendons pas; mais on ne peut nier qu'il n'y
+ait été pour quelque chose, ne serait-ce que par le bienfait de ces
+lois et de ces moeurs sous l'empire desquelles le monopole et
+l'oppression ne pouvaient longtemps résister aux réclamations des
+intérêts et aux protestations des consciences.
+
+Cette mesure et cette équité dans l'appréciation de la politique
+religieuse de la monarchie de 1830, les catholiques ne pouvaient pas
+l'avoir sur le moment, en pleine bataille. Ne voyant que ce qu'on
+tardait à leur accorder, ils s'éloignèrent chaque jour davantage de
+cette monarchie, à ce point que plusieurs la virent tomber sans regret
+ou même saluèrent la révolution de Février comme une délivrance. La
+justice n'est venue que plus tard, sous la leçon des événements et par
+l'effet des comparaisons. Quelques-uns cependant, et non des moins
+illustres, ne l'ont pas fait longtemps attendre. Dès juillet 1849, M.
+de Montalembert, qui avait été l'un des plus passionnés dans la lutte,
+mais dont l'âme généreuse ne supportait pas un moment la pensée d'être
+injuste envers des vaincus, se reprochait publiquement d'avoir poussé
+trop loin et trop vivement son opposition contre le gouvernement du
+roi Louis-Philippe, de n'avoir pas bien «apprécié toutes ses
+intentions», et de n'avoir pas assez «pris compassion de ses
+difficultés[571]». Un peu plus tard, il faisait remonter jusqu'à
+l'époque de la monarchie de Juillet l'origine et l'honneur de tous les
+succès remportés depuis par la cause catholique; il rappelait à ses
+coreligionnaires tout ce qu'ils avaient alors gagné, grâce aux
+libertés publiques, «grâce à ce culte du droit, à cette horreur de
+l'arbitraire qu'inspirait le régime parlementaire[572]». Et, dans le
+même temps, tandis que M. de Montalembert s'honorait par cet aveu,
+les conservateurs qui lui avaient, avant 1848, marchandé la liberté
+d'enseignement, éclairés par des événements redoutables, confessaient
+eux aussi leur erreur passée et la réparaient en faisant avec les
+catholiques la grande loi de 1850. Ne convenait-il pas de terminer par
+le spectacle de cette réconciliation l'histoire des luttes qui,
+pendant quelques années, avaient malheureusement séparé des causes et
+des hommes faits pour être unis? Aussi bien le rapprochement ainsi
+opéré entre le parti de la liberté religieuse et celui de la monarchie
+constitutionnelle a-t-il été définitif: rien depuis n'est venu le
+troubler, et tout au contraire a contribué à le rendre plus étroit.
+
+[Note 571: Discours sur la loi de la presse, du 21 juillet 1849, et
+lettre à l'_Univers_ du 23 juillet.]
+
+[Note 572: _Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle._ (1852.)]
+
+
+FIN DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+LA POLITIQUE DE PAIX.
+
+(1841-1845)
+
+
+ Pages.
+ CHAPITRE PREMIER.--L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES
+ ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842 (juillet 1841-juillet 1842). 1
+
+ I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le
+ pays avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse
+ négative ne pouvait suffire. 2
+
+ II. Les troubles du recensement. L'attentat de Quénisset. 7
+
+ III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty. Élection et
+ procès de M. Ledru-Rollin. 11
+
+ IV. Ouverture de la session de 1842. Débat sur la convention
+ des Détroits. 17
+
+ V. Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite.
+ Agitation imprévue contre cette convention. Discussion à la
+ Chambre et vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre. 22
+
+ VI. M. Guizot est devenu un habile diplomate. Ses rapports
+ avec la princesse de Lieven. Lord Aberdeen. 32
+
+ VII. Mécontentement des puissances à la suite du vote de la
+ Chambre française sur le droit de visite. La France ne
+ ratifie pas la convention. Les autres puissances la
+ ratifient, en laissant le protocole ouvert. 36
+
+ VIII. Situation difficile de M. Guizot en présence de
+ l'agitation croissante de l'opinion française contre le
+ droit de visite, des irritations de l'Angleterre et des
+ mauvaises dispositions des cours continentales. Comment il
+ s'en tire. 40
+
+ IX. Débats sur la réforme parlementaire et sur la réforme
+ électorale. Victoire du cabinet. Mort de M. Humann, remplacé
+ au ministère des finances par M. Lacave-Laplagne. 50
+
+ X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en 1842. Projet
+ d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et vote.
+ Importance de cette loi. 59
+
+ XI. Élections du 9 juillet 1842. Leur résultat incertain.
+ Joie de l'opposition et déception du ministère. 74
+
+
+ CHAPITRE II.--LA MORT DU DUC D'ORLÉANS (juillet-septembre 1842). 79
+
+ I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du
+ prince royal. La duchesse d'Orléans. 79
+
+ II. Douleur générale. Le duc d'Orléans était très aimé et
+ méritait de l'être. Inquiétude en France et au dehors. 85
+
+ III. Nécessité d'une loi de régence. Attitude de l'opposition.
+ Projet préparé par le gouvernement. M. Thiers presse
+ l'opposition de l'accepter. 91
+
+ IV. Ouverture de la session. Discussion de la loi de
+ régence. M. de Lamartine et M. Guizot. M. Odilon Barrot
+ attaque la loi. M. Thiers lui répond et se sépare de lui
+ avec éclat. Vote de la loi. 99
+
+ V. Scission du centre gauche et de la gauche. Le pays est
+ calme et rassuré. 113
+
+
+ CHAPITRE III.--LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT (septembre
+ 1842-septembre 1843). 119
+
+ I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il
+ obtient à Londres la clôture du protocole relatif à la
+ ratification de la convention du 20 décembre 1841. 119
+
+ II. Négociations pour l'union douanière avec la Belgique.
+ Résistances des industriels français. Opposition des
+ puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces
+ difficultés, le gouvernement renonce à ce projet. 124
+
+ III. Ouverture de la session de 1843. Silence de M. Thiers.
+ M. de Lamartine passe à l'opposition. Son rôle politique
+ depuis 1830, et comment il a été amené à se déclarer
+ l'adversaire du gouvernement. 135
+
+ IV. Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur
+ les affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des
+ pairs. À la Chambre des députés, le projet d'adresse demande
+ la revision des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot
+ n'ose le combattre, mais se réserve de choisir le moment
+ d'ouvrir les négociations. Vote dont chaque parti prétend
+ s'attribuer l'avantage. 150
+
+ V. La loi des fonds secrets. Intrigues du tiers parti.
+ Succès du ministère. 161
+
+ VI. La difficulté diplomatique de la question du droit de
+ visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M. de
+ Metternich. 167
+
+ VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent. L'Angleterre
+ n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de M. de
+ Salvandy. 172
+
+ VIII. La question du mariage de la reine Isabelle. Le
+ gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute
+ candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La
+ candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait
+ connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur
+ est fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude
+ du gouvernement anglais. 178
+
+ IX. La reine Victoria se décide à venir à Eu. Le débarquement
+ et le séjour. Conversations politiques sur le droit de visite
+ et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la reine Victoria
+ et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à l'étranger.
+ Bonne situation du ministère du 29 octobre. 190
+
+
+ CHAPITRE IV.--L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
+ (septembre 1843-février 1844). 206
+
+ I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français.
+ Les voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du
+ gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas
+ recevoir le prétendant. Les démonstrations de Belgrave
+ square. Leur effet sur le roi Louis-Philippe. Cet incident
+ manifeste les bons rapports des deux cabinets. 206
+
+ II. Le discours du trône en France proclame l'entente
+ cordiale. Discussion sur ce sujet dans la Chambre des
+ députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait depuis
+ dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la Chambre. 219
+
+ III. Débats du parlement anglais. Discours de sir Robert
+ Peel. 226
+
+ IV. La dotation du duc de Nemours. Une manifestation des
+ bureaux empêche la présentation du projet désiré par le Roi.
+ Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais effet produit. 229
+
+ V. L'incident de Belgrave square devant les Chambres. Le
+ projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes. Premier
+ débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le
+ mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage
+ de M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence
+ inouïe. Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits
+ par le Roi à M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que
+ devait avoir pour la monarchie de Juillet l'affaire de la
+ «flétrissure». 233
+
+
+ CHAPITRE V.--BUGEAUD ET ABD EL-KADER (1840-1844). 251
+
+ I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le
+ maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses
+ médiocres résultats. 251
+
+ II. Débats à la Chambre des députés. Idées exprimées par le
+ général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer gouverneur de
+ l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est faite par le
+ ministère du 29 octobre. 262
+
+ III. Antécédents et portrait du général Bugeaud. 268
+
+ IV. Système de guerre que le nouveau gouverneur veut
+ appliquer en Afrique et qu'il a proclamé à l'avance. 274
+
+ V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie. Changarnier.
+ La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la division
+ d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud. 279
+
+ VI. Le gouverneur entre tout de suite en campagne, au
+ printemps de 1841. Occupation de Mascara et destruction des
+ établissements d'Abd el-Kader. 287
+
+ VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de
+ l'automne de 1841. 292
+
+ VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa campagne d'hiver
+ autour de cette ville. Les résultats obtenus. Bugeaud défend
+ La Moricière contre les bureaux du ministère de la guerre.
+ Bedeau à Tlemcen. 299
+
+ IX. Le sergent Blandan. Expédition du Chélif au printemps de
+ 1842 et soumission des montagnes entourant la Métidja. La
+ Moricière continue ses opérations autour de Mascara. 309
+
+ X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et l'Oued-Fodda.
+ Grands résultats de l'année 1842. 316
+
+ XI. Retour offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au
+ commencement de 1843. Fondation d'Orléansville. 320
+
+ XII. La smala. Le duc d'Aumale. Surprise et dispersion de la
+ smala. Effet produit. 323
+
+ XIII. Bugeaud est nommé maréchal. Ses difficultés avec le
+ général Changarnier. 334
+
+ XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du Maroc. 338
+
+ XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux arabes.
+ La colonisation. 341
+
+ XVI. L'Algérie et le Parlement. Rapports du gouverneur avec
+ M. Guizot et avec le maréchal Soult. Bugeaud et la presse. 346
+
+ XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la conquête. Ses
+ lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie a-t-elle
+ été profitable à notre éducation militaire? 355
+
+
+ CHAPITRE VI.--TAÏTI ET LE MAROC (février-septembre 1844). 364
+
+ I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société.
+ Le protectorat est changé en prise de possession. Le
+ gouvernement français ne ratifie pas cette prise de
+ possession. Il est violemment critiqué dans la Chambre et
+ dans la presse. 364
+
+ II. Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à
+ Londres. 373
+
+ III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaque des
+ Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de
+ Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal
+ Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et
+ réserve du prince. 381
+
+ IV. Incident Pritchard. Grande émotion en Angleterre et en
+ France. Négociations entre les deux cabinets. Excitation
+ croissante de l'opinion des deux côtés du détroit. 389
+
+ V. Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de
+ Mogador et occupation de l'île qui ferme le port de cette
+ ville. 396
+
+ VI. Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un
+ conflit avec la France paraît menaçant. Attitude de
+ l'Europe. 401
+
+ VII. Le gouvernement français comprend la nécessité d'en
+ finir. Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le
+ Maroc. Attaques des oppositions en France et en Angleterre.
+ Injustice de ces attaques. 407
+
+
+ CHAPITRE VII.--L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD (septembre
+ 1844-septembre 1845). 417
+
+ I. La visite de Louis-Philippe à Windsor. 417
+
+ II. Ouverture de la session de 1845. Les menées de
+ l'opposition. M. Molé et M. Guizot à la Chambre des pairs.
+ Le débat de l'adresse à la Chambre des députés. Le
+ paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté qu'à
+ huit voix de majorité. 421
+
+ III. Le ministère doit-il se retirer? Il se décide à rester.
+ Polémiques de la presse de gauche. La loi des fonds secrets
+ au Palais-Bourbon et au Luxembourg. Le ministère est
+ vainqueur. Rencontre de M. Guizot et de M. Thiers. Maladie
+ de M. Guizot. 432
+
+ IV. Les premiers pourparlers sur l'affaire du droit de
+ visite. Nomination de deux commissaires, le duc de Broglie
+ et le docteur Lushington. L'opposition prédit l'insuccès. Le
+ duc de Broglie à Londres. Les négociations. Le traité du 29
+ mai 1845. 444
+
+ V. Effet du traité à Paris et à Londres. Seconde visite de
+ la reine Victoria à Eu. Succès du cabinet. Discours prononcé
+ par M. Guizot devant ses électeurs. 453
+
+
+ CHAPITRE VIII.--LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 459
+
+ I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au
+ commencement du ministère du 29 octobre. 459
+
+ II. Le projet déposé en 1841 sur la liberté d'enseignement.
+ Les évêques, menacés dans leurs petits séminaires, élèvent
+ la voix. C'est la lutte qui commence. 464
+
+ III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la
+ philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette
+ philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement
+ universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Dans le sein même
+ du catholicisme, on blâme certains excès de la polémique. 468
+
+ IV. M. Cousin et ses disciples en face de ces attaques.
+ Renaissance du voltairianisme. 479
+
+ V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il ne veut
+ agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses
+ idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert
+ secoue la torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de
+ mesure. L'armée catholique fait bonne figure au commencement
+ de 1844. 483
+
+ VI. L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté.
+ Diversions tentées par les partisans du monopole. Les «Cas
+ de conscience». Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de
+ M. Michelet au Collège de France. Le livre du P. de Ravignan
+ _De l'existence et de l'Institut des Jésuites_. 497
+
+ VII. Les dispositions du gouvernement. M. Guizot, M. Martin
+ du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi. Ses relations
+ avec Mgr Affre. 514
+
+ VIII. Les bons rapports du gouvernement avec le clergé sont
+ altérés. Difficultés avec les évêques. Mécontentement des
+ universitaires. Attitude effacée du ministère dans les
+ débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M. de
+ Montalembert. 525
+
+ IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur l'enseignement
+ secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La discussion.
+ Échecs infligés aux universitaires et aux catholiques. 533
+
+ X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé par M. de
+ Salvandy. 543
+
+ XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin. Nouvelles attaques
+ contre les Jésuites. 548
+
+ XII. M. Thiers s'apprête à interpeller le gouvernement sur
+ les Jésuites. Le gouvernement embarrassé recourt à Rome.
+ Mission de M. Rossi. La discussion de l'interpellation. Les
+ catholiques se préparent à la résistance. Note du _Moniteur_
+ annonçant le succès de M. Rossi. 552
+
+ XIII. M. Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de
+ faire des concessions. Équivoque et malentendu. 563
+
+ XIV. Effet produit en France. Les mesures d'exécution.
+ Tristesse des catholiques. Était-elle fondée? Apaisement à
+ la fin de 1845. Un discours de M. Guizot. Les catholiques et
+ la monarchie de Juillet. 568
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
+(Volume 5 / 7), by Paul Thureau-Dangin
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43309 ***